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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:34:24 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10384 ***
+
+LE PAYS DE L'OR
+
+Par
+Henri Conscience
+
+
+
+
+I
+
+LE BUREAU
+
+
+Un matin du mois de mai de l'année 1849, un jeune commis, assis devant
+un pupitre, était seul dans le bureau d'une maison de commerce peu
+importante, à Anvers.
+
+Il était haut de taille et blond de cheveux; sa figure fraîche et fine,
+avec quelque chose de rêveur dans l'expression, paraissait indiquer un
+caractère très-doux, quoique l'éclat de ses yeux bleus accusât une
+certaine force d'âme ou du moins une nature enthousiaste.
+
+Il était occupé à écrire; cependant il interrompait souvent son travail
+pour jeter les yeux sur un journal ouvert à sa droite sur le pupitre. Le
+contenu de cette feuille semblait l'attirer chaque fois avec une
+nouvelle force, car c'était évidemment contre sa volonté qu'il
+détournait si souvent son attention de son ouvrage. Il fixa une dernière
+fois le regard sur ce journal et lut d'une voix sourde et émue:
+
+«On y rencontre l'or presque à la surface de la terre, et en si grande
+abondance, qu'on n'a qu'à se baisser pour ramasser des trésors. Un
+matelot a trouvé dernièrement une _pépite_ ou morceau d'or pesant
+plus de vingt livres et d'une valeur d'au moins vingt-cinq mille
+francs.»
+
+Un soupir s'échappa de la poitrine du commis, et il leva vers le ciel un
+regard chagrin.
+
+Quelqu'un ouvrit la porte du bureau. C'était un jeune homme assez
+solidement bâti, aux joues rouges, aux yeux noirs et étincelants; sur
+son visage ouvert brillaient la santé et la bonne humeur.
+
+--Jean, mon ami, tu seras grondé, dit l'autre. Monsieur est déjà venu au
+bureau, et il a manifesté son mécontentement de ton absence.
+
+--Bah! cela m'importe peu, mon bon Victor, répondit Jean d'un ton
+triomphant. C'est décidé: je dis adieu au métier de gratte-papier et à
+cette obscure prison où j'ai si sottement usé les plus belles années de
+ma vie. Hourra! Je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne
+reconnaissant plus d'autre maître que Dieu et le sort!
+
+--Que veux tu dire? demanda son camarade stupéfait.
+
+--Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier plié de sa poche.
+Voici le prospectus d'une société française, _la Californienne_; elle a
+fait faire toutes sortes d'instruments pour exploiter les meilleures
+mines d'or en Californie. Là où l'on peut ramasser avec les mains le
+métal le plus précieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des
+outils excellents et des procédés perfectionnés. Peut devenir
+actionnaire qui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une
+traversée libre sur un vaisseau de la société, comme passager de seconde
+classe, et on reçoit deux actions qui donnent droit à une double part de
+l'or recueilli. Là-bas, en Californie, on n'a à s'inquiéter de rien, la
+société procure à ses membres une bonne nourriture et des maisons de
+bois confortables. Comme passager de troisième classe, on ne verse que
+douze cents francs; mais on ne reçoit alors qu'une seule action. Mon
+père a consenti à sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire
+de _la Californienne_! Le navire _le Jonas_ est équipé par _la
+Californienne_; dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de
+l'or. La société envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre
+autres un du Havre de Grâce, avec les outils et les directeurs, qui
+doivent déjà être en mer pour recevoir là-bas les actionnaires.
+
+Victor regarda son camarade avec des yeux étincelants. Ce qu'il
+entendait le frappait de stupeur; car un sourire d'admiration illuminait
+son visage rayonnant.
+
+--Tu pars pour le pays de l'or! tu vas en Californie! murmura-t-il.
+
+--Dans deux semaines.
+
+--Toi, toi, Jean! La soif de l'or t'a-t-elle pris ainsi tout à coup?
+
+--Oh! non; toi-même, Victor, tu m'as mis la tête à l'envers en me
+parlant sans cesse du pays extraordinaire qu'on vient de découvrir. Je
+vois dans ce voyage un bon moyen d'échapper à l'étouffante vie de
+bureau; l'or n'est qu'un prétexte pour obtenir le consentement de mon
+père... Ah! ah! demain, je suis libre: demain, je deviens actionnaire de
+_la Californienne_; demain, je retiens ma place sur le navire _le
+Jonas!_
+
+--Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. Mon Dieu, que ne
+donnerais-je pas pour pouvoir être ton compagnon de voyage!
+
+--Tu n'as qu'à vouloir, Victor. L'oncle de Lucie n'a-t-il pas déclaré
+vingt fois qu'il te prêterait l'argent nécessaire, si tu osais
+entreprendre un voyage en Californie?
+
+--Et ma mère, Jean?
+
+--Oui, ta mère...; mais tu dois considérer que les parents sont tous les
+mêmes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid,
+ils nous tiendraient sous leurs ailes, jusqu'à ce que les cheveux
+commencent à grisonner sur notre tête...
+
+--Tu ne peux croire, Jean, comme la seule idée d'une pareille résolution
+fait trembler une mère. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous,
+parle beaucoup des voyages lointains qu'il a faits en qualité de
+capitaine de vaisseau. Ma pauvre mère pâlit à la moindre allusion. Elle
+m'a toujours aimé si tendrement! je ne peux pas lui enfoncer le poignard
+dans le coeur.
+
+--Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen de voir s'accomplir le
+voeu de ton coeur. Le capitaine est un rude gaillard, il n'a pas
+beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courbé sur un pupitre et
+qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage que, si tu oses aller en
+Californie, à ton retour il te donnera avec joie la main de sa nièce.
+
+--Il m'a promis son consentement aussitôt que mes appointements
+atteindront deux mille francs.
+
+--Oui? alors tu attendras longtemps. La révolution, en France, a fait
+languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit avant-hier qu'il serait
+obligé de réduire nos appointements?
+
+Victor tint les yeux baissés sans rien dire.
+
+--Tu as peut-être peur du long voyage? Demanda l'autre.
+
+--Peur! moi?... s'écria Victor sortant de sa rêverie. Depuis six mois,
+je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage? Non-seulement la Californie
+me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a
+encore un autre sentiment également puissant, qui me montre dans les
+contrées lointaines l'étoile d'un meilleur avenir. Juge, Jean: ma mère
+s'est imposé beaucoup de privations et a diminué son petit avoir pour
+pouvoir me donner une bonne éducation. Sa boutique et mes appointements
+subviennent à peine à notre entretien. L'instant est pourtant venu où le
+fruit de mon travail devrait rapporter quelque chose pour donner un peu
+d'aisance à ses vieux jours, et la récompenser ainsi de son amour et de
+ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie? Qui est-ce qui
+soupire plus ardemment que moi après cette terre promise? Le bien-être
+de ma mère et mon propre bonheur ne sont-ils pas là? Et n'ai-je pas des
+raisons pour mépriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je
+pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bonté, même au
+milieu de l'adversité et de la souffrance!
+
+--Mais tente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu te
+condamnes toi-même à rester toute ta vie, pâlir devant cet éternel
+pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et régulière comme une
+vieille horloge. La liberté, c'est l'espace, voilà le bonheur de
+l'homme; voir le monde contempler chaque jour de nouvelles merveilles,
+se sentir ému à chaque battement du pouls, voilà vivre!... Et alors,
+après deux ans d'indépendance, revenir dans sa patrie avec assez d'or
+pour enrichir tous ceux que nous aimons!
+
+--Oui, oui! s'écria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai
+encore; et, s'il le faut, j'implorerai à genoux son consentement, je la
+supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde...
+
+--Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au
+café, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire... La bonne
+idée! Nous partagerions là-bas, comme ici, le bien et le mal...
+
+--Tais-toi, Jean, répliqua l'autre d'une voix étouffée. J'entends
+monsieur qui vient au bureau.
+
+--Ne lui dis rien de mon départ. Mon père pourrait quelquefois changer
+d'avis avant demain; on ne peut pas savoir.
+
+--Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se fâcherait.
+
+Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit,
+ils penchaient silencieusement la tête sur le papier, comme s'ils
+étaient restés depuis des heures absorbés dans leur travail.
+
+
+
+
+II
+
+LE DÉPART
+
+
+Par une chaude journée du mois de juin, deux ou trois heures avant la
+tombée du soir, une grande foule était réunie au bord de l'Escaut,
+regardant d'un oeil étonné un beau brick qui, pavillons déployés et
+flottant au vent, mouillait dans le port, prêt à appareiller. C'était
+_le Jonas_, équipé par la société française _la Californienne:_ le
+premier vaisseau qui fît un voyage direct au pays de l'or, nouvellement
+découvert.
+
+Le pont du brick fourmillait déjà de passagers qui agitaient à tout
+moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les flots leurs
+cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants
+souhaits de bonheur. C'était comme une kermesse, comme une joyeuse fête
+à laquelle les habitants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les
+chercheurs d'or surexcités, quoique les émigrants fussent pour la
+plupart des Français des départements du Nord, et que très-peu de Belges
+se fussent laissé séduire par le brillant appât de _la Californienne_.
+
+Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires
+qui avaient passé en ville les dernières heures. On voyait voguer
+également quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un
+drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs
+adieux à la ville d'Anvers et à l'Europe, et faisaient un tel vacarme en
+entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou
+fous.
+
+En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils,
+sortirent en hâte d'une rue aboutissant au quai et se dirigèrent vers le
+lieu où se trouvaient les barques.
+
+--Vois, vois, mon père, dit l'aîné des deux jeunes gens, voilà _le
+Jonas_ qui attend avec impatience.
+
+--Que Dieu le protège! dit en soupirant le vieux bourgeois.
+
+--Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon père? dit le jeune
+homme en riant. Que sont deux années dans la vie d'un homme? J'en ai usé
+au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquiétude! au contraire,
+soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or,
+avec des trésors, et ce sera mon orgueil d'avoir procuré à mon père et à
+mon frère une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet: vous
+n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage... Mais où reste donc
+Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure décisive est
+arrivée?
+
+--Sa mère et lui ont tant de choses à se dire! murmura le vieux bourgeois.
+
+--Vois, Jean, ils viennent là-bas, remarqua le frère. Cette pauvre Lucie
+Morrelo, elle marche la tête haute et paraît contente; mais la servante
+du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer
+lorsqu'elle est seule.
+
+--Tant mieux, mon frère.
+
+--Comment cela?
+
+--Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincèrement mon ami
+Victor. Cela me réjouit pour lui.
+
+Les personnes dont l'arrivée avait été annoncée par le frère de Jean se
+montrèrent bientôt au coin de la rue. C'était une dame déjà vieille, qui
+marchait en parlant à côté d'un jeune homme et lui pressait la main avec
+une tendresse inquiète, pendant que lui dirigeait vers _le Jonas_,
+pavoisé comme aux jours de fête, des yeux où brillait une joyeuse
+excitation.
+
+Derrière eux venait un homme avec des joues tannées et de larges
+favoris, qui donnait le bras à une très-jeune fille au visage charmant
+et délicat, et s'efforçait de lui faire comprendre, en riant et en
+plaisantant, qu'un voyage en mer n'était pas plus dangereux qu'une
+petite excursion à Bruxelles par le chemin de fer.
+
+--Victor, Victor, dépêche-toi! on lève déjà l'ancre là-bas! s'écria
+Jean, qui se tenait debout dans une barque. On nous annonce qu'il n'y a
+plus de temps à perdre.
+
+Lorsque la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui
+allait dans quelques minutes lui enlever, pour toujours peut-être, son
+fils bien-aimé, les larmes tombèrent sur ses joues et elle le pressa en
+sanglotant dans ses bras. Ce tendre embrassement émut profondément
+Victor, et il s'efforça de consoler et de tranquilliser sa mère affligée
+par de douces paroles, et en lui promettant plus d'aisance et de bonheur
+pour ses vieux jours.
+
+Il fût resté longtemps encore sur le coeur de sa mère, sourd à l'appel
+de son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses
+bras en se moquant de cet excès d'attendrissement. Jean, de son côté,
+criait plus fort que jamais que la barque ne pouvait attendre plus
+longtemps.
+
+Victor prit les deux mains de la jeune Lucie dans les siennes et pénétra
+par un long regard jusqu'au fond de son coeur; ses yeux demandaient:
+«M'attendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas?» La demande et la réponse
+devaient être toutes les deux très-émouvantes, car un torrent de larmes
+roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme
+s'illumina d'une joie extrême.
+
+Le marin prit Victor par le bras et l'entraîna vers la barque. Le jeune
+homme, ému, embrassa encore sa mère et murmura à son oreille les plus
+ardentes paroles d'amour.
+
+--Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon
+fils; je prierai pour toi tous les jours, toutes les heures. Ne m'oublie
+pas! N'oublie pas ta mère!
+
+Victor descendit dans le canot: les rames plongèrent dans le fleuve...
+En ce moment, on vit accourir de loin un jeune homme qui agitait ses
+bras au-dessus de sa tête, avec des gestes inquiets, et qui criait:
+
+--Attendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suis Donat Kwik; j'ai payé
+mon passage; il faut que j'aille aussi au pays de l'or!
+
+Ce jeune homme paraissait être un paysan; la longue redingote bleue qui
+lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naïf
+ou bête, et surtout ses grandes mains et ses membres robustes et trapus,
+indiquaient qu'il avait quitté les travaux des champs pour courir
+également après la fortune.
+
+Son premier pas ne fut cependant point heureux. Dans sa crainte que le
+canot ne partît sans lui, il sauta avec une précipitation aveugle sur le
+bord du léger esquif et culbuta dans l'eau la tête la première.
+
+Un matelot le saisit par les cheveux; un second, aidé de Jean, le tira
+dans la barque, au milieu des éclats de rire et des applaudissements des
+bourgeois réunis sur le quai.
+
+Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotta la tête, rejeta
+une gorgée d'eau et murmura tout stupéfait:
+
+--Camarades, il y a, pardieu! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez
+pas besoin non plus d'arracher la moitié de mes cheveux: je nage comme
+une anguille...
+
+Mais, comme le canot bondit tout à coup sous la vive impulsion des
+rames, Donat Kwik tomba en arrière sur un banc et se cramponna avec
+frayeur au bord de l'embarcation.
+
+Cet incident avait à peine détourné du quai l'attention de Victor.
+Pendant que la barque s'éloignait avec rapidité du rivage, il tenait le
+regard dirigé vers l'endroit où sa mère et Lucie lui faisaient toutes
+sortes de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, les âmes
+aimantes, qu'il était encore plus malheureux qu'elles.
+
+Jean était debout sur un banc. Il jeta à son père et à son frère un
+dernier adieu retentissant, agita son chapeau et poussa un hourra
+triomphant qu'on entendit jusque près des maisons du quai.
+
+Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il sauta
+debout, s'élança au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras
+avec tant de force, que Jean sentit l'eau mouiller sa poitrine. Il
+éloigna avec une sorte de colère le grossier compagnon de voyage, et
+s'écria:
+
+--Ah ça! mon gaillard, êtes-vous fou ou gris?
+
+--Je crois, en effet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, répondit
+l'autre. Il y a de la bonne bière à Anvers, de la forte bière...
+
+--Ne voyez-vous pas que vous me mouillez et que vous abîmez mes
+vêtements?
+
+--Pardieu! j'avais oublié le bain froid! Bah! camarade, nous pourrons
+acheter là-bas autant d'habits que nous voudrons. De l'or par brouettes!
+
+--De quel pays êtes-vous? A votre langage, on dirait que vous venez de
+Malines? demanda Jean.
+
+--Vous l'avez presque deviné. Je suis Donat Kwik, un fils de paysan de
+Natten-Haesdonck, au delà de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit
+l'autre en bredouillant très-vite. Ma tante est morte; j'ai hérité, mais
+pas assez, à mon goût. Je vais chercher de l'or. A mon retour, je me
+marie avec Hélène, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du
+bourgmestre, ou avec la demoiselle du château. Je ramasserai tant d'or,
+tant, tant, que je pourrai acheter tout le village!
+
+Jean se retourna, en haussant les épaules, vers son ami Victor, qui
+répondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai,
+et il le plaisanta sur la visible émotion de Lucie et sur sa profonde
+affection pour lui.
+
+Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un
+morceau de papier imprimé:
+
+--Camarades, voyez un peu ceci... dit-il.
+
+--Vous devenez ennuyeux avec vos _camarades!_ murmura Jean d'un ton
+courroucé.
+
+--Eh bien, je dirai, _messieurs,_ puisque vous le voulez absolument,
+quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de
+Compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en
+main.
+
+--C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, répondit
+Victor.
+
+--Oui, mais en francs?
+
+--Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs.
+
+--J'avais peur, pardieu! que le vieux juif chez lequel j'ai changé mon
+argent ne m'eût fourré en main des chiffons de papier.
+
+--En avez-vous beaucoup de cette espèce? Demanda Victor en souriant.
+
+Le paysan regarda les matelots avec défiance, et dit mystérieusement à
+l'oreille des deux amis:
+
+--J'en ai quatre: le reste de mon héritage. J'aurais bien pu placer ces
+cinq cents francs à intérêt chez l'agent d'affaires de notre village;
+mais on ne peut savoir ce qui arrivera là-bas; la prudence est la mère
+de la porcelaine. Si nous étions dupés et si nous ne trouvions pas d'or?
+Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier: il a une poire pour la
+soif. Il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup
+trop malin quelquefois!
+
+La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salués par une
+salve d'applaudissements. _Le Jonas_ avait déjà levé l'ancre et tendu
+ses voiles. Bientôt il prit le vent et avança sous l'impulsion d'une
+fraîche brise.
+
+Alors, le navire lâcha sa bordée pour dire adieu à la ville d'Anvers;
+les canots du fort répondirent à ce salut, les marins agitaient leurs
+chapeaux sur les mâts, les passagers remplissaient l'air de leurs cris
+de triomphe, les quais retentissaient des souhaits de bonheur de la
+foule; et _le Jonas_ glissa majestueusement en avant, au bruit du canon
+qui grondait et des gigantesques acclamations des milliers de
+spectateurs.
+
+Donat Kwik était le plus en train; il bondissait de droite à gauche
+comme un insensé, les bras levés et criait: «Hourra! hourra!» d'une voix
+si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres
+passagers, pareils au braiment d'un âne. Comme il heurtait tout le
+monde, il recevait par-ci par-là un coup de poing dans le dos ou un coup
+de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait à
+perdre haleine.
+
+Il remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derrière la
+batterie, se montraient sur le quai l'endroit où ils croyaient que se
+trouvaient leurs parents, quoique la foule n'apparût plus à leurs yeux
+que comme une tache noire confuse. Donat passa la tête entre eux et dit
+grossièrement:
+
+--Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire:
+Messieurs, avons-nous du chagrin?
+
+--Sur ma parole, dit Jean courroucé, si tu continues à nous ennuyer, je
+te casse le cou, entends-tu, Donat Kwik?
+
+--Mais il n'y a pas là-dessous, dans la troisième classe, âme qui vive
+pour me comprendre! Répondit Donat. Ils sont aussi stupides que des
+veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent
+même pas un mot de flamand.
+
+--C'est égal, va-t'en, te dis-je!
+
+Le paysan, voyant que c'était sérieux, s'éloigna en traînant les jambes
+et grommela en lui-même:
+
+--Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais
+pas trouver autant d'or qu'eux, et même davantage. Si mes compatriotes
+ne veulent pas causer avec moi, je serai donc obligé de me coudre la
+bouche? Allons, allons, vive la joie!... Hourra! hourra! vive la
+Californie!
+
+Et, tournant sur lui-même comme une toupie et balançant les bras comme
+un moulin à vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux.
+
+En ce moment, _le Jonas_ tourna derrière la Tête-de-Flandre, et la ville
+d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflèrent sous
+un vent favorable. Le joli brick pencha légèrement de côté et s'élança
+avec un redoublement de vitesse à travers les vagues agitées.
+
+--Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour
+dire un mot à nos provisions et déboucher une bouteille de madère.
+
+--Oui, oui, répondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est
+commencé. Hourra! Buvons un coup là-dessus! L'avenir nous appartient.
+
+Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de leurs espérances en
+buvant un verre dans l'entre-pont, _le Jonas_ descendait le cours de
+l'Escaut jusqu'à la hauteur de Calloo, où on laissa tomber l'ancre pour
+attendre la marée du lendemain.
+
+Le capitaine, malgré son air dur et sévère, se montrait fort aimable
+envers les passagers. Il semblait les encourager à passer encore la
+dernière heure du jour dans la gaieté; serrait, en se promenant, la main
+aux uns, offrait aux autres d'excellents cigares, et fit même monter
+quelques bouteilles de rhum, pour en verser un verre à ceux qui le
+désiraient. Un murmure approbateur s'élevait sur son passage, et le cri
+de «Vive notre brave capitaine!» retentissait autour de lui.
+
+Pendant ce temps, les matelots échangeaient entre eux des regards
+mystérieux, et semblaient se dire que les manières amicales du capitaine
+cachaient un secret.
+
+Le capitaine laissa les passagers s'amuser jusqu'à dix heures du soir;
+mais alors il leur fit comprendre, avec bonté, que chacun devait aller
+se coucher dans la cabine qui lui était désignée. On aida des gens
+fatigués à trouver leur lit, et le silence le plus complet régna enfin
+sur le pont.
+
+Vers minuit, les barques quittèrent silencieusement le bâtiment et se
+dirigèrent vers la côte flamande de l'Escaut, puis revinrent aussi
+mystérieusement avec de nouveaux passagers. Immédiatement après, les
+marins, s'éclairant au moyen de lanternes, tirèrent d'une cachette des
+planches de sapin, et se mirent à clouer et marteler si fort, que le
+pont en fut ébranlé. Ce travail nocturne avait pour but d'ajuster, au
+moyen de ces planches préparées d'avance, des lits pour les nouveaux
+arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'étonnèrent
+guère de ce vacarme, car on avait eu la précaution de les avertir que,
+pendant la nuit, on construirait, pour leur facilité, une nouvelle
+cuisine.
+
+Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des règlements qui
+déterminent le nombre de voyageurs qu'un bâtiment peut prendre en raison
+de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur départ,
+compte les voyageurs, mesure la place assignée à chacun d'eux dans
+l'entre-pont, et pèse et examine les provisions, pour s'assurer
+que les personnes qui s'embarquent ne manqueront ni d'espace ni de la
+nourriture suffisante. Sur _le Jonas_, on avait trouvé assez d'espace,
+des provisions plus qu'il n'en fallait et tout était en règle pour cent
+hommes, sans compter les matelots. Mais, pendant que la commission
+inspectrice achevait sa visite par les mots sacramentels: _All right!_
+le dernier convoi du chemin de fer de la Flandre amena encore une
+cinquantaine de chercheurs d'or, tous Français, des environs de Lille et
+de Douai, qui furent conduits à Calloo par des gens apostés à cet effet,
+pour s'embarquer secrètement à minuit sur _le Jonas_. Le résultat de
+cette fraude était un bénéfice net de trente ou quarante mille francs
+pour celui en faveur duquel elle avait été pratiquée; car on recevait le
+prix du voyage de cinquante passagers que, d'après les dispositions de
+la loi, l'on ne pouvait pas prendre à bord.
+
+L'accumulation de tant de monde pouvait être une cause de grande gêne;
+mais le capitaine semblait s'en inquiéter fort peu. Il répondit à une
+remarque de son pilote:
+
+--Cela ira, Corneille. Il y a assez de provisions; on diminuera la
+ration; si c'est nécessaire.
+
+--Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moitié de ce qu'il faut pour
+tant de monde!
+
+--Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place; nous renouvellerons
+notre provision dans le premier port d'Amérique.
+
+--Les passagers ne seront pas peu étonnés de l'arrivée de tant de
+nouveaux compagnons...
+
+--Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prévenir les plaintes
+jusqu'à ce que nous soyons sortis de l'Escaut... Une fois en pleine mer,
+je saurai bien leur fermer le museau.--Dis à Jacques, le cuisinier en
+chef, d'allumer le feu tout à l'heure et de faire cuire des biftecks
+pour tous. On leur donnera à leur déjeuner un bon verre de rhum. Tu
+verras, Corneille, la venue de ces nouveaux compagnons ne fera que les
+réjouir. Veille à ce que tout soit prêt pour lever l'ancre à la première
+lueur du jour. Le bâtiment doit être sous voiles avant que les passagers
+aient quitté leurs cabines.
+
+Le pilote se dirigea vers l'autre extrémité du pont pour aller trouver
+le cuisinier en chef; il se frottait les mains en marchant et
+chantonnait entre ses dents:
+
+Plus on est de fous, plus on rit!
+Plus on est...
+
+Mais le capitaine, irrité de cette raillerie, interrompit
+la chanson en criant:
+
+--Tais ton bec!
+
+--Oui, capitaine.
+
+
+
+
+III
+
+SUR L'ESCAUT
+
+
+Lorsque la plupart des voyageurs parurent sur le pont, _le Jonas_ avait
+déjà fait deux ou trois lieues de chemin. Quelques-uns témoignèrent bien
+leur étonnement à la vue de tant de nouveaux compagnons, et plusieurs
+même semblèrent soupçonner la fraude; mais le capitaine leur fit croire
+que c'étaient des voyageurs attardés compris dans l'équipage,
+qui avaient manqué le convoi et étaient ainsi arrivés trop tard. Les
+succulents biftecks et le bon coup de rhum convainquirent les plus
+défiants; et, comme les nouveaux venus paraissaient être de gais
+compagnons, on oublia bientôt leur arrivée inopportune et on chanta,
+comme avait fait le pilote:
+
+«Plus on est de fous, plus on rit!»
+
+
+La joyeuse vie recommença; on dansa et sauta de nouveau.
+
+Cette fois, cependant, Donat Kwik n'eut pas grande envie de partager la
+joie générale. Les deux Anversois le trouvèrent tristement assis dans un
+coin, la tête dans les mains, et Victor lui demanda par compassion ce
+qu'il avait.
+
+--Je suis malade, messieurs, répondit le paysan, malade comme un cheval,
+de la bière d'orge d'Anvers, du genièvre brun que cet empoisonneur de
+capitaine m'a fait boire hier au soir. Ah! ma pauvre tête! Il y a là
+dedans trois ou quatre hommes occupés à battre le blé. Que ne suis-je en
+ce moment dans notre grenier à foin de Natten-Haesdonck! Car en bas, dans
+cette étable de cochons, une marmotte même ne pourrait dormir. Toute la
+nuit j'ai eu le cauchemar. Il y avait sur mon estomac un bloc d'or grand
+comme une meule... Ce maudit genièvre du capitaine! Aïe! aïe! Ma
+poitrine brûle; je ne donne plus dix sous de ma vie!
+
+--C'est une suite naturelle de votre ivresse, dit Jean en raillant;
+c'est à vous seul qu'il faut vous en prendre; puisque vous l'avez bu,
+vous devez le cuver avec patience.
+
+Victor, qui était très-compatissant, lui prit la main et le consola en
+lui promettant que son mal guérirait bien vite.
+
+--Puis-je savoir, s'il vous plaît, à qui j'ai l'honneur de parler?
+demanda Donat.
+
+--Je me nomme Victor Roozeman.
+
+--Et ce monsieur-là?
+
+--C'est mon ami Jean Creps.
+
+--Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon coeur de
+votre bonté. J'ai été grossier et stupide hier, n'est-ce pas?
+Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et
+écrire, je suis bien élevé et je connais mon monde. Lorsque je serai
+guéri, permettez-moi d'échanger de temps en temps une parole avec vous.
+Il faut toujours que je cause avec moi-même, et je ne suis pas assez
+éloquent pour y trouver du plaisir... Oh! mon Dieu, ma tête, ma tête
+brûle!
+
+Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et
+continuèrent leur promenade.
+
+Pendant ce temps, _le Jonas_, poussé par un vent frais, descendait
+majestueusement l'Escaut.
+
+L'essaim des passagers étaient encore plus agité que la veille. On avait
+dîné pour la première fois sur le navire, un dîner abondant et
+appétissant: du rosbif et des légumes frais pour tous, et même
+quelques poulets rôtis pour les délicats des deux premières classes.
+Là-dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs
+fortes, et, sous l'influence de cette légère émotion qui, chez
+quelques-uns, dégénérait en une ivresse complète, les esprits étaient
+montés à un degré d'excitation extraordinaire.
+
+Le pilote essaya enfin de faire régner un peu d'ordre sur le pont; mais
+on reçut ses avis et ses ordres en se moquant de lui, en riant et en
+dansant. Il alla, tout courroucé, du côté du gouvernail, où le capitaine
+contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaieté. Il
+répondit à la plainte du pilote:
+
+--Laisse-les faire, Corneille. Vois-tu là-bas ces nuages monter sur la
+mer? Le vent s'élèvera, et aussitôt que _le Jonas_ commencera à danser,
+ce sera fini de tout ce vacarme.
+
+En ce moment, Donat Kwik accourut, pâle et défait, vers Jean et Victor,
+qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber
+à genoux devant eux, et éleva les mains d'un air suppliant.
+
+--Pour l'amour de Dieu! dit-il, ayez compassion d'un pauvre Flamand! Je
+vais mourir, je suis empoisonné...
+
+Le sensible Victor, croyant à la possibilité d'un malheur, releva Donat
+Kwik, le prit dans ses bras et lui demanda avec intérêt ce qui lui était
+arrivé.
+
+--Ah! mon bon monsieur Roozeman, ah! Monsieur Creps, je n'étais pas
+bien, vous savez de quoi, gémit le paysan. Ils ne me comprennent pas en
+bas; ils se moquent de moi et rient de ma souffrance. Il y a quelqu'un
+qui est allé chercher le médecin, et il est venu un homme avec un gros
+nez rouge. Il m'a versé dans le corps un demi-litre de cette exécrable
+eau salée, et une poudre rouge, du poivre d'Espagne, je connais cela, ça
+sert à faire trotter les ânes. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je suis
+empoisonné, soyez-en sûrs, mon âme va quitter mon corps. A l'aide! à
+l'aide!
+
+--Bah! ne voyez-vous pas, messieurs, que cet imbécile a le mal de mer?
+dit un Allemand en passant.
+
+Cette remarque amena un sourire sur les lèvres des deux amis, et ils se
+disposaient à convaincre Donat que son indisposition se passerait
+d'elle-même; mais le pauvre garçon sentit une terrible crampe d'estomac,
+porta ses deux mains à sa poitrine et s'enfuit dans l'entre-pont pour se
+cacher.
+
+Comme le Capitaine l'avait prédit, le ciel se couvrait peu à peu de
+petits nuages, et le vent, quoique déjà favorable, gagna en force. L'eau
+commença à s'élever et _le Jonas_ dansa gracieusement sur les vagues
+qui accouraient à sa rencontre de la pleine mer.
+
+Le capitaine marcha vers le pilote et lui dit:
+
+--La fin de cette folle kermesse est arrivée, Corneille; qu'on prépare
+des seaux et des cuves. Il y en a déjà une vingtaine là-bas couchés avec
+la tête au-dessus de la mer. Vite! sinon ils vont faire là-dessous un
+affreux gâchis.
+
+En effet, la joie et les chansons s'éteignirent en peu de temps.
+Bientôt, plus de la moitié des passagers furent pris de violentes
+douleurs d'entrailles et de crampes d'estomac; ils étaient pâles comme
+des cadavres, et, pendant les moments de répit que leur laissaient leurs
+souffrances, ils interrogeaient l'espace d'un regard égaré et stupide,
+comme pour lui demander l'explication de ce mal mystérieux qui avait
+refroidi si soudainement leur enthousiasme et soufflé sur leur joie.
+L'Océan, dont le nébuleux horizon leur apparaissait au loin, leur avait
+envoyé son messager ordinaire, le mal de mer, pour leur souhaiter la
+bienvenue sur la plaine liquide.
+
+Victor en avait été atteint un des premiers; il était silencieusement
+courbé au-dessus du bord du navire, et quand ses souffrances
+diminuaient, il s'efforçait quelquefois de répondre par un sourire aux
+consolations de Jean; celui-ci, qui était encore en bonne santé, prit
+enfin son ami par le bras pour le conduire dans sa cabine et l'aider à
+se mettre au lit. Pendant qu'ils descendaient, Victor lui dit:
+
+--Ce n'est rien, Jean, je sais bien que cela se passera; mais cependant
+tu ne peux imaginer comme ce mal étonnant abat et torture l'homme. Je
+comprends que tu ries, j'ai ri aussi du pauvre Donat, mais c'est...
+
+Une nouvelle crampe étouffa la parole sur ses lèvres. Jean allait de
+nouveau répondre à ses plaintes par des railleries; mais il sentit à son
+tour que le coeur lui tournait, et le violent effort qu'il fit pour
+surmonter le mal mouilla son front d'une sueur froide.
+
+--Viens, viens, Victor, dit-il, descendons. Ce malencontreux mal de mer
+ne se trouvait pas sur le prospectus; pas de roses sans épines; cela se
+passera en dormant.
+
+Un grand nombre de malades descendirent, les uns après les autres,
+derrière les deux amis. Enfin, il n'en resta plus qu'une vingtaine sur
+le pont. Quoique ceux-ci parussent à l'épreuve du mal de mer, ils
+n'étaient pas cependant à leur aise. Ils étaient faibles, et découragés
+et regardaient silencieusement les flots, qui soulevaient avec une
+régularité monotone les flancs du navire.
+
+Lorsque, à l'embouchure de l'Escaut, _le Jonas_ entra dans le détroit,
+le capitaine dit à son pilote:
+
+--Il s'écoulera quelques jours avant que ce tas d'imbéciles soient sur
+pied. Nous emploierons ce temps à mettre tout en ordre. Plus de
+familiarité avec les passagers. Fais savoir aux matelots que le premier
+qui s'amusera un peu trop avec les étrangers sera mis aux fers pendant
+trois jours. Qu'on prenne garde à mes moindres ordres; je veux rester
+seigneur et maitre sur mon vaisseau: nous sommes en mer.
+
+
+
+
+IV
+
+EN MER
+
+
+En effet, la mer resta grosse pendant quatre jours; elle devint même
+plus houleuse à mesure que l'on avança dans le détroit et que l'on eut à
+lutter contre des vents variables. Pendant tout ce temps, les passagers
+étaient restés couchés dans leurs cabines, craignant de faire un
+mouvement, pris de nausées à la seule pensée des moindres aliments,
+découragés et abattus comme des gens à moitié morts.
+
+La nuit où l'on sortit du détroit pour entrer dans l'Océan, le vent
+impétueux s'était apaisé, et les flots agités étaient devenus plus
+calmes. Pendant que _le Jonas_ continuait sa route, sous un ciel clair
+et parsemé d'étoiles, les passagers éprouvèrent l'influence du temps
+favorable. Ils dormirent pour la première fois d'un sommeil réparateur
+et bienfaisant, qui fit couler de nouvelles forces et une nouvelle vie
+dans leurs veines.
+
+C'était chose étonnante à voir, quand chacun apparut le lendemain sur le
+pont, la physionomie souriante, consolé, fortifié et gai comme au jour
+du départ. Jean Creps et son ami Roozeman n'étaient pas des moins ravis.
+Victor surtout, en se voyant entouré d'un horizon sans bornes, leva les
+bras avec enthousiasme vers le ciel et remercia Dieu, qui l'avait déjà
+rapproché du but désiré.
+
+Un grand nombre de passagers, voulant célébrer leur heureux
+rétablissement, coururent sus aux bouteilles pour recommencer la fête;
+mais le capitaine, qui se montrait maintenant ce qu'il était, sévère,
+rude et inexorable, leur fit lire un grand nombre d'articles qui
+défendaient tous cris désordonnés et tous rassemblements sur le pont, et
+ils furent informés que toute contravention à ce règlement et aux ordres
+du capitaine serait punie de l'emprisonnement au pain et à l'eau, à fond
+de cale.
+
+Les passagers écoutèrent cette lecture avec une stupéfaction mêlée de
+colère; quelques-uns serrèrent les poings et s'emportèrent contre ces
+dispositions arbitraires, qui, d'après eux, ne tendaient qu'à leur ravir
+tout plaisir et toute liberté; mais le capitaine leur fit comprendre en
+peu de mots que la loi lui reconnaissait sur son vaisseau une puissance
+sans bornes; qu'il avait même le droit de brûler la cervelle à ceux qui
+se révolteraient contre lui; et comme quelques-uns reçurent cette
+explication avec un murmure peu respectueux, il se mit à jurer si
+horriblement et à proférer de si terribles menaces, que les passagers
+virent qu'il parlait sérieusement et se soumirent enfin à la nécessité.
+Les matelots ne furent pas beaucoup plus polis. Dès que quelques amis
+étaient réunis sur le pont pour causer, un matelot accourait en traînant
+un cordage, ou un levier, ou toute autre chose, et criait sans respect
+pour personne:
+
+--Hors du chemin! Gare aux jambes!
+
+Deux ou trois autres, avec une égale vitesse, venaient du côté opposé et
+jetaient des seaux d'eau sur le pont pour enlever les traces du mal de
+mer.
+
+Un troisième criait du haut d'un mât:
+
+--Gare dessous! gare dessous, sacrebleu!
+
+Et, après ce simple avertissement, il laissait tomber sur le pont, comme
+un aérolithe, une lourde poulie, au risque d'écraser réellement quelqu'un.
+
+C'était la volonté du capitaine: il fallait montrer tout d'un coup aux
+passagers que la vie en mer ne peut pas être une éternelle fête, et les
+matelots, pour détruire toute illusion à cet égard, devaient faire leur
+service sans se retourner et comme s'il n'y avait absolument que
+l'équipage sur le navire.
+
+Vers midi, les passagers furent appelés sur le pont. Le capitaine
+déclara qu'on allait les diviser tous en compagnies de huit hommes, pour
+dîner ensemble désormais dans un plat de fer-blanc ou _gamelle_. Il lut
+ensuite une liste des passagers, et, chaque fois qu'il avait nommé huit
+hommes, il criait:
+
+--Première gamelle! Deuxième gamelle! Troisième gamelle!
+
+Et, quand cet arrangement fut terminé, malgré les murmures et les
+plaintes, le capitaine leur fit comprendre que dorénavant le pain frais
+et le peu de volailles qui restaient encore seraient réservés pour les
+malades. Les passagers devraient donc se contenter de la ration de mer
+journalière, savoir: de la viande salée, des pois ou des fèves, des
+biscuits, une petite mesure de genièvre et un litre d'eau potable.
+Chaque gamelle devait, à tour de rôle, désigner pour la semaine un de
+ses membres qui irait à la cuisine chercher le dîner pour les autres.
+
+Immédiatement après, on sonna la cloche pour la distribution des vivres.
+On voyait courir de tous côtés des hommes avec des plats en fer-blanc
+pleins d'une nourriture fumante... et, quelques minutes après, tous les
+passagers se trouvaient réunis autour des gamelles.
+
+C'étaient de singuliers convives que le sort avait donnés à Victor et à
+son ami Jean: un procureur de la république française, qui s'était enfui
+de son pays pour des raisons inconnues; un docteur en médecine; un
+banquier allemand, qui avait tout perdu à la roulette à Hombourg; un
+jeune gentilhomme de la Flandre occidentale; qui avait dépensé les
+derniers débris de la fortune paternelle, avant son départ pour la
+Californie; un officier français qui se vantait d'avoir tué son
+supérieur dans un duel.
+
+A la première vue, Victor crut qu'il n'avait pas à se plaindre du sort;
+et, en effet, comme nos amis avaient pris une place de seconde classe,
+ils n'étaient pas mêlés avec les pauvres gens de la troisième classe,
+qui dormaient et vivaient tous ensemble dans l'entre-pont comme dans une
+étable.
+
+Mais que son coeur sensible fut blessé de la conversation grossière et
+ignoble de ses compagnons. Pendant tout le dîner, il n'entendit que
+jurons et blasphèmes, jeux de mots stupides et sorties brutales. Alors
+il remarqua que la voix de ses compagnons était fatiguée et rauque, que
+leurs yeux étaient entourés d'un cercle couleur de plomb, et même que le
+nez du docteur était nuancé de tons pourpres, signes d'une ripaille
+continuelle. Il acquit la conviction qu'il était condamné à vivre en
+compagnon de table et en ami avec des gens qui avaient noyé dans les
+boissons et perdu par une conduite déréglée toute délicatesse d'esprit
+Et tout sentiment de moralité.
+
+Pendant qu'il tombait ainsi dans des réflexions peu souriantes, ses
+compagnons pêchaient hardiment dans le plat et dévoraient la pesante
+nourriture avec un appétit féroce. Le mal de mer avait creusé leurs
+estomacs, et ils tâchaient de prendre leur revanche autant que possible.
+Heureusement Jean Creps, avertit son ami; sans cela Roozeman n'aurait
+songé à dîner que quand il ne fût plus resté une seule fève dans le
+plat. Le docteur tira une bouteille de cognac de la poche de son
+pardessus et la vida presque à moitié, pour se rincer la bouche,
+disait-il. Les autres allumèrent qui un cigare, qui une pipe, et
+montèrent sur le pont, où se trouvaient en ce moment la plupart des
+passagers. Quelques-uns s'étaient étendus sous les rayons brûlants du
+soleil; d'autres étaient assis sur des bancs; mais le plus grand nombre
+se promenait par groupes.
+
+Roozeman, le dos appuyé contre le bastingage et le regard fixé sur les
+passagers, dit à son camarade:
+
+--Mon ami, avec quelle sorte de gens sommes-nous donc? Nous n'entendons
+que des jurons et d'ignobles plaisanteries!
+
+--Oui, répondit l'autre en souriant. Tu ne sais pas encore tout. Je n'ai
+eu le mal de mer que quarante-huit heures; je me suis promené sur le
+pont et dans la cale, pour connaître d'un peu plus près nos compagnons
+de voyage. Il y a bien quelques braves garçons et quelques honnêtes gens
+parmi eux; mais la plupart sont des gaillards qui ont mérité la corde ou
+qui y ont réellement échappé; beaucoup d'ivrognes qui ont laissé femmes
+et enfants dans la misère et ont emporté leur dernier sou pour aller en
+Californie; des gens perdus qui faisaient honte à leurs parents par leur
+conduite désordonnée; des dissipateurs à bout de ressources, des joueurs
+ruinés, des boursiers exécutés, des banqueroutiers, et même des
+condamnés libérés.
+
+--Belle compagnie! dit Victor: en soupirant. Si j'avais pu le
+prévoir!...
+
+--Tu serais resté à la maison?
+
+--Non, mais je n'aurais pas choisi _le Jonas_ pour faire la traversée.
+
+--Bah! nous sommes embarqués maintenant avec cette étrange bande, et
+nous devons voguer avec elle, comme dit le proverbe. Il ne faut pas être
+si difficile, Victor. Tu pouvais bien prévoir, n'est-ce pas, que, dans
+notre longue traversée et là-bas dans un pays encore sauvage, tu serais
+exposé à voir et à entendre des choses tout autres qu'auprès de ta
+pieuse mère ou de la douce Lucie Morello!
+
+--Certes, Jean, et j'accepte sans regret le sort comme il se présente.
+Il m'en coûtera beaucoup cependant pour m'habituer à ces gens rudes;
+leurs paroles et leurs manières blessent ma délicatesse et attristent
+mon coeur.
+
+--Cela ne durera plus bien longtemps, dit joyeusement Creps. _Le Jonas_
+est un fin voilier.
+
+--En effet, Jean, il marche parfaitement bien.
+Vois les vagues frangées d'écume sauter en avant du navire, puis se
+retirer coquettement de chaque côté comme si elles voulaient se faire
+admirer de nous.
+
+--Du train dont il va maintenant, nous serons bientôt en Californie. Je
+me figure un pays immensément grand, qui n'appartient à personne, où
+l'on peut aller et venir en seigneur et maître dans des bois sombres, à
+travers des montagnes gigantesques et dans des vallées sans fond, libre
+et indépendant comme l'oiseau dans l'espace! Oh! que n'y suis-je déjà
+pour déployer mes ailes!
+
+--Je voudrais bien savoir, dit tout à coup Victor, ce que Lucie Morello
+et ma mère font et pensent en ce moment.
+
+--C'est facile à deviner: elles pensent à toi et expriment le même voeu
+que toi.
+
+--Bonne mère! douce Lucie! dit le jeune homme en soupirant et avec une
+joyeuse émotion. Oh! Jean, mon ami, puisse le sort nous être favorable!
+Si je pouvais recueillir assez d'or pour les rendre heureuses!
+
+--Homme de peu de foi! dit Creps en plaisantant. Puisqu'on n'a qu'à
+ramasser l'or là-bas, nous en recueillerons autant que tu voudras. Je
+crains que nous ne puissions pas tout emporter. Cela ne me contrarierait
+pas peu, car plus nous en aurons, plus nous ferons plaisir à nos parents
+et à nos amis à notre retour.
+
+En causant ainsi, les deux amis se promenaient du côté de la proue,
+pleins d'illusions et pleins d'espoir dans l'avenir souriant. Là ils
+rencontrèrent Donat Kwik, qui était occupé à ronger un biscuit de mer
+brun, en grommelant et en faisant des gestes de colère.
+
+Comme le paysan ne les avait pas aperçus, Roozeman lui mit la main sur
+l'épaule pour interrompre son monologue furieux. Donat sauta en arrière,
+et, les poings serrés, prit l'attitude d'un homme qui veut se battre.
+Cependant, lorsqu'il eut reconnu les Anversois, il se calma et s'écria:
+
+--Oh! oh! pardieu, messieurs, excusez-moi; je croyais que c'était encore
+le Français de là-dessous. Je lui arracherai un jour ses vilaines
+moustaches rousses!
+
+--Vous mangez des biscuits après le dîner, demanda Jean Creps, vous
+n'avez donc pas eu votre ration?
+
+--Jolie ration! dit Donat d'un ton d'amère raillerie. Nous étions assis
+huit autour d'une gamelle de fer-blanc, et nous commencions à dîner.
+Tout à coup, un de ces coquins d'en bas vient derrière moi, met ses
+mains sur mes yeux et crie quelque chose comme _Kyes? kyes?_ Lorsqu'il
+me lâcha, le plat était presque vide. Je me dépêchai pour avoir encore
+ma part; mais les camarades étaient si lestes, que je restai tout bête à
+les regarder, le ventre creux, comme un hibou qui regarde les rayons du
+soleil. Le Français avec ses grandes moustaches et ses petits yeux peut
+regarder ses jambes; je lui ai fait à coups de pied quelques bleus qui
+ne lui ont pas fait de bien.
+
+--Vous vous êtes déjà battu, Donat! Il faut vous montrer plus traitable,
+mon ami, sinon vous pourriez avoir la vie dure avec vos compagnons, dit
+Victor Roozeman.
+
+--Battu, monsieur? C'est-à-dire qu'après m'avoir donné pas mal de
+soufflets et de coups de pied, ils m'ont jeté à six hors de leur repaire
+de brigands sur le pont. Je suis allé chez le capitaine pour porter
+plainte. Le capitaine parle une sorte de flamand maritime; il me
+comprend. Mais il m'a jeté quelques jurons à la figure, et m'a dit que
+chacun devait tâcher d'avoir sa part de la gamelle: tant pis, dit-il,
+pour les paresseux.
+
+--Il a raison, il faut essayer de suivre son conseil.
+
+--Essayer, messieurs? Ce n'est pas nécessaire. J'ai mangé toute ma vie à
+un plat commun. S'il ne s'agit que de manger vite, d'avaler les fèves à
+moitié brûlantes, j'apprendrai leur métier aux Français d'en bas.
+Attendez un peu! ils verront bientôt à qui ils ont affaire. Qu'ils
+frappent ou poussent tant qu'ils voudront, tout cela glisse sur moi; à
+l'occasion, je leur donnerai aussi des coups de pied à leur écorcher les
+jambes. Que croient-ils donc, ces ribauds?»
+
+Victor ajouta quelques paroles consolantes pour calmer la colère du
+jeune paysan; mais ce fut peine superflue, car Donat oublia tout à coup
+sa mauvaise humeur et redevint joyeux. Voyant que les Anversois allaient
+continuer leur promenade, il leur demanda à mains jointes la permission
+de rester un peu avec eux. Personne, dans l'entrepont, ne le comprenait
+ni ne lui témoignait d'amitié. Ils consentirent à sa prière; car Donat
+Kwik, malgré son air grossier, était un garçon de sens, et il se
+montrait profondément reconnaissant de la moindre marque d'amitié.
+
+Pendant la promenade, Jean parla en plaisantant de la fille du
+bourgmestre et de la demoiselle du château avec laquelle Donat avait
+l'envie de se marier à son retour du pays de l'or. Le jeune paysan
+devint sérieux, et il résulta de ses explications qu'il portait au coeur
+un amour plus modeste. Il avait fixé son choix depuis des années sur une
+des filles du garde champêtre de Natten-Haesdonck, et la jeune fille
+n'était pas indifférente pour lui; mais le père, qui possédait quelques
+pièces de terre, l'avait repoussé avec mépris parce qu'il était trop
+pauvre, même après que sa tante lui eut laissé seize cents francs. Ce
+que Donat avait dit de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du
+château n'avait été qu'un vain bavardage, ce n'était qu'Anneken[1],
+la fille du garde champêtre, qui lui trottait dans la tête. Il avait
+quitté son village par honte et par désespoir de ce que le père
+d'Anneken l'avait jeté durement à la porte, lorsqu'il s'était hasardé à
+exprimer le voeu de son coeur. La seule cause de son voyage au pays de
+l'or était le désir de se venger du garde champêtre en mettant à ses
+pieds un grand monceau d'or et en le forçant ainsi à consentir avec joie
+au mariage de sa fille. Anneken avait promis d'attendre, quoique son
+père voulût lui imposer un autre mari; elle ne se marierait avec
+personne qu'avec son pauvre Donat Kwik. Le jeune paysan parla avec tant
+d'admiration de son Anneken, de ses petits yeux noirs, de son doux
+sourire, de ses bras robustes, de sa vertu et de son activité, que
+Victor Roozeman prit plaisir à l'écouter. Il y avait, en effet, une
+certaine ressemblance entre sa position et celle de Donat, dont le
+langage comique, mais sincère, le fit songer à Lucie et à sa mère.
+
+[Note 1: Petite Anne.]
+
+Les amis s'amusèrent ainsi à deviser des souvenirs du pays et des
+projets de l'avenir jusqu'au moment où la nuit vint et où chacun
+descendit pour aller chercher le repos dans sa cabine.
+
+
+
+
+V
+
+LA FOSSE AUX LIONS
+
+
+Cependant, _le Jonas_ continuait son voyage par un vent des plus
+favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de
+viande salée et de fèves, était distribuée en quantité suffisante pour
+apaiser des estomacs poussés à une activité extraordinaire par l'air vif
+de la mer. Le temps magnifique et la rapidité de la navigation
+inspiraient à tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie
+fût moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'espérance
+ne cessait de briller sur tous les visages.
+
+Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans
+la troisième classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on
+remarquait soixante Français et au moins trente Allemands des bords du
+Rhin. Déjà, une sorte de rivalité s'était élevée entre les deux nations,
+et même il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle
+un Allemand avait reçu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine,
+voyant là une bonne occasion de montrer son autorité souveraine, fit
+jeter l'agresseur et le blessé au cachot, dans un trou obscur, humide et
+infect, à fond de cale, qu'on nommait _la fosse aux lions_. Les amis des
+condamnés voulurent s'opposer à l'exécution de cette justice sommaire et
+arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorités du
+premier port où ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui résister,
+et qu'il les débarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas
+perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie
+n'avaient donc qu'à se soumettre avec résignation.
+
+Cet événement peu important fit une profonde impression sur les esprits.
+Chacun fut convaincu que le capitaine était un homme inflexible, qui
+n'hésiterait pas un instant à exécuter ses menaces. L'attitude ordinaire
+du capitaine sur le navire contribua beaucoup à augmenter son autorité.
+Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arrière, tout à fait seul,
+avec une expression froide et sévère sur le visage. Quand un passager
+lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne
+répondait que par un ordre bref et impérieux, après lequel il rompait,
+sans appel, toute conversation.
+
+Roozeman et Creps se promenaient des journées entières sur le pont et
+parlaient de leur vie passée, de leurs parents et de leurs amis, ou bien
+ils admiraient l'immensité de l'Océan et la variété de ses aspects; ou
+bien encore ils rêvaient ensemble à l'or qu'ils allaient trouver, aux
+merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout à leur
+joyeux retour dans la chère patrie.
+
+Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'aperçurent
+qu'ils les avaient jugés un peu sévèrement. Le banquier allemand était
+un homme bien élevé, qui haïssait également les façons grossières et les
+plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'était calmé et
+paraissait avoir du chagrin; les autres, à la vérité, restaient
+spirituels _à leur façon;_ mais on n'était pas obligé de les écouter
+plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons
+était celui qui se disait docteur en médecine. Celui-là absorbait du
+matin au soir d'énormes quantités de liqueurs fortes. Les quelques
+bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent
+bientôt vidées, mais il avait découvert un moyen de se procurer tous les
+jours une grande quantité d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et
+dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagèmes pour
+faire croire à l'un ou à l'autre des passagers qu'il était malade ou
+qu'une maladie le menaçait. A ceux qui le croyaient, il disait:
+
+--Ne craignez rien, je vous guérirai; mais gardez-vous de boire une
+seule goutte de genièvre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir
+sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genièvre, et vous
+la garderez jusqu'à l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que
+vous n'en avez pas bu.
+
+Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par
+chacun de ses malades, réels ou imaginaires, sa ration de genièvre. Pour
+être sûr que ce n'était pas de l'eau, le docteur se versait la ration
+dans le gosier. Cet homme n'était qu'un passager ordinaire, mais, comme
+il n'y avait pas d'autre médecin à bord, il avait assez de clients; il
+en résultait qu'il était toujours ivre, et que, du matin au soir, il
+arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tâtant le pouls à l'un
+et à l'autre, et bégayant:
+
+--Pas boire de genièvre, vous comprenez! mais vous devez néanmoins le
+recevoir, entendez-vous?
+
+C'était ce singulier personnage qui avait donné à Donat Kwik une pinte
+d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remède contre le mal de
+mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru être
+empoisonné, le salua du sobriquet de _docteur Geneverneus_[1]. Les
+Allemands d'en bas le traduisirent par _docteur Schnappsnase_. Donat
+Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait
+garder jusqu'à la fin de sa vie.
+
+[Note 1: Nez de genièvre.]
+
+Tout se passa assez paisiblement sur _le Jonas_, et les jours se
+suivaient, longs et monotones. On remarquait déjà qu'un certain nombre
+de voyageurs avaient perdu leur gaieté et restaient à rêver pendant des
+heures entières, immobiles à la même place, ou assis à part dans un
+coin, absorbés dans leurs pensées. L'ennui allait venir peu à peu, et
+probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le
+repentir d'une conduite blâmable ou d'une résolution inconsidérée.
+
+Le seizième jour après leur départ d'Anvers, les passagers étaient assis
+autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps
+pluvieux et le soleil restait voilé derrière un épais rideau de
+brouillard gris. Cependant, le ciel commençait à s'éclaircir, et
+quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Ténériffe aussi
+distinctement que si l'on en était tout près, quoique le pilote assurât
+qu'on en était encore à une distance de vingt-cinq lieues.
+
+Victor et ses amis montèrent sur le pont et dirigèrent leurs regards
+vers l'horizon, où les îles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au
+pied du gigantesque pic. Ce pic de Ténériffe est un volcan qui s'élève
+si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut
+le distinguer à une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est
+couvert d'une neige éternelle, troue les nuages et semble toucher au
+ciel.
+
+A peine les deux Anversois avaient-ils admiré un instant avec extase
+cette scène émouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se
+battaient derrière eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en
+courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui
+proféraient des malédictions et l'accablaient de coups. Un d'eux
+semblait particulièrement exaspéré contre Donat et le frappait
+cruellement du poing sur la tête. C'était un homme robuste, avec de
+longues moustaches rousses et des yeux fort petits.
+
+Kwik, tout en appelant à l'aide, se défendait vigoureusement, et, ruant
+comme un âne, donnait des coups de pied à droite et à gauche dans les
+jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte.
+
+Attiré par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre
+garçon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Français aux moustaches
+rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine,
+tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflammé de
+fureur par une pareille brutalité, Victor prit le Français à
+bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'était accroché à lui
+et tous deux roulèrent en se débattant sur le pont. Jean Creps accourut
+et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait
+comme un possédé, et bientôt tout le pont fut en désordre... Mais le
+capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un
+seul mot:
+
+--Paix!
+
+Alors commencèrent les plaintes des deux côtés. Le Français aux
+moustaches rousses prétendait qu'il n'y avait pas moyen de manger à la
+même gamelle que l'enragé Flamand.
+
+--A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la
+viande et les fèves toutes brûlantes, et, quand nous l'engageons à
+laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de
+nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il
+donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les
+marques de la méchanceté de cette brute.
+
+Et l'homme à la moustache rousse découvrit sa jambe et montra que le
+sang coulait réellement le long de son tibia.
+
+Donat Kwik criait qu'eux-mêmes l'avaient forcé à manger si vite pour ne
+pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien à ce Français qu'un Flamand
+ne se laisse pas opprimer et railler impunément. Il menaçait si
+violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et
+irrité, mit fin au débat par ces mots:
+
+--Ici, matelots! Qu'on jette cet enragé dans la fosse aux lions pour
+trois jours!
+
+Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-être
+croyait-il qu'il y avait réellement des lions au fond du navire; il
+regardait le capitaine, tremblant et stupéfait, comme s'il croyait avoir
+mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigné rudement par les matelots,
+il se mit à sangloter tout haut, et se laissa tomber à genoux devant le
+capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes.
+
+Les deux amis s'efforcèrent de fléchir le juge sévère. Victor Roozeman,
+encore pâle d'indignation, prétendait qu'on allait commettre une criante
+injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait
+tourmenté et opprimé dès le premier jour le pauvre garçon. Jean Creps,
+au contraire, s'efforçait de présenter l'affaire comme insignifiante, et
+demandait, en termes conciliants et sensés, le pardon de Donat, qui ne
+lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer
+pour un imbécile et un grand lourdaud.
+
+Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du
+capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'eût apaisé, il dit aux
+matelots:
+
+--Laissez-le aller.
+
+Le jeune paysan, se voyant en liberté, s'approcha de Victor, lui prit la
+main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux:
+
+--Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bonté. Pour
+vous je me jetterais au feu.
+
+Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de
+gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit très-durement
+en s'en allant:
+
+--Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou
+tu t'en repentiras.
+
+
+
+
+VI
+
+L'ÉQUATEUR
+
+
+_Le Jonas_ était en mer depuis quatre semaines, et approchait avec
+rapidité de l'équateur, cet endroit du globe où le soleil darde le plus
+vivement ses rayons. L'éternelle viande salée commençait à dégoûter les
+passagers; toutes les provisions étaient épuisées. Il y avait de pauvres
+diables qui se seraient traînés sur leurs deux genoux pour obtenir un
+cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour à
+chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers, à cause de
+la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de
+salaison et de biscuits secs; il y en eut qui échangèrent des objets de
+prix contre une simple chopine d'eau.
+
+On arriva enfin sous l'équateur. Là, _le Jonas_ fut arrêté par un de ces
+calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus
+violente tempête. La mer était unie et brillante comme un miroir, sans
+que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme
+un globe de feu dans un ciel bleu foncé et brûlait si impitoyablement
+tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le
+pont du _Jonas_ avec de l'eau de mer pour empêcher le bois de se fendre
+et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le
+pied sur les planchers incandescents. Le ciel était de plomb; toutes les
+voiles pendaient flasques le long des mâts; et le vaisseau restait
+immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Océan, qui semblait
+à chacun pareil à un désert dont on n'atteindrait jamais les limites.
+
+Les passagers allaient et venaient, désespérés, suffoqués, sans haleine
+ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant
+vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafraîchir et se
+reposer; mais partout l'atmosphère était également brûlante et l'air
+étouffant. Ce qui rendait leur sort encore plus pénible, c'était le
+manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentés par une soif
+irrésistible, épuisaient leur ration avant que le soleil tombât
+directement sur leurs têtes, et passaient alors le reste de la journée à
+lutter douloureusement contre la soif.
+
+Ils souffrirent ainsi dès le premier jour de calme; qu'eût-ce été s'ils
+avaient dû rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de
+cette fournaise et de cette atmosphère énervante!
+
+Le deuxième jour, aucun vent n'avait agité les voiles et la chaleur
+paraissait doublée. Craignant que ce calme prolongé n'épuisât la
+provision d'eau nécessaire pour atteindre les côtes d'Amérique, le
+capitaine déclara que le salut de tous l'obligeait à prescrire une
+mesure cruelle. Désormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un
+demi-litre d'eau par jour. Une terreur générale et des plaintes amères
+accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'efforça de leur
+faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il
+devait épargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'équipage en danger
+de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on
+avait trouvé, à la même place où mouillait maintenant _le Jonas_, un
+navire portugais qu'on croyait abandonné. Lorsqu'on monta à son bord, on
+y trouva près de cent cadavres. On apprit par la relation du journal,
+que les passagers s'étaient emparés de la provision d'eau et l'avaient
+employée avec une aveugle prodigalité. Cette note datait déjà de six
+semaines, et il est clair que ces cent hommes étaient tous morts de soif
+et avaient souffert par leur faute le trépas le plus épouvantable. Le
+capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder
+_le Jonas_ d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher à
+une barrique d'eau, il lui brûlerait la cervelle avec son revolver comme
+à un chien.
+
+Effrayé par la terrible histoire du navire portugais, les passagers
+altérés se tordirent les bras avec un rauque murmure de désespoir.
+
+Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus
+qu'auparavant aux êtres qui lui étaient chers, et, comme s'il eût voulu
+familiariser son imagination avec la misère, il parlait continuellement
+de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme
+maladif, les belles promenades autour d'Anvers, où il avait rêvé si
+souvent au bonheur et à l'amour, sous un feuillage frais; les bords
+magnifiques de l'Escaut, où l'on respirait l'air en été avec un
+véritable sentiment de béatitude; le banc vert dans le petit jardin de
+sa mère, où, après les heures de travail, il pouvait s'asseoir
+tranquille, content, et rêver et sourire à ses propres pensées, jusqu'à
+ce que sa chère mère eût servi sur la table un souper appétissant et
+délicieux. Jean ne parlait guère; il trouvait la position terriblement
+désagréable, à la vérité; mais ils n'étaient pas les premiers qui
+fussent restés dans une pareille immobilité pendant quinze jours. Le
+vent s'élèverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientôt la
+misère soufferte. Ces pensées n'empêchèrent pas le courageux Jean de
+s'écrier qu'il donnerait cinq années de sa vie pour un seau d'eau froide
+de la pompe de son père.
+
+Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en
+apparence, c'était Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une
+bouteille suspendue à son cou par une corde passée sous ses habits, et
+il la gardait et l'épargnait si soigneusement, que déjà deux fois à la
+fin du jour il avait rafraîchi Victor et son ami Jean en leur versant
+une gorgée de sa bouteille.
+
+Interrogé sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette
+explication, qui témoignait au moins d'une très-grande puissance de
+volonté:
+
+--Donat est un imbécile, je le sais, répondit-il; mais, quand sa peau
+est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse
+la tête pour trouver un moyen de ne pas monter trop tôt au ciel. Je vais
+vous dire comment je m'y prends. Le matin, je reçois ma ration d'eau,
+n'est-ce pas? Vous croyez que je me dépêche de boire, comme les autres?
+Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans
+discontinuer et je fais croire ainsi à mon estomac qu'il boit, jusqu'à
+ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit
+peu, et je me remets à mordiller ma clef. Je ne bois pas de genièvre, je
+ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salée; et je me
+nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je
+suis toujours moitié affamé, moitié étouffé; mais il est plus facile de
+supporter la moitié de chaque mal que d'en souffrir un tout à fait.
+
+
+
+
+VII
+
+LES REQUINS
+
+
+Les jours se succédaient sans qu'un nuage se montrât à l'horizon; le
+soleil restait également brûlant et l'air également lourd.
+
+Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers restèrent couchés dans
+leurs cabines, à moitié étourdis et se plaignant de n'avoir plus la
+force de se mouvoir.
+
+La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse
+avait éclaté dans l'entre-pont. Les uns prétendaient que c'était le
+_typhus_, les autres le _choléra_ et d'autres la _fièvre jaune_. Cette
+nouvelle fit trembler et pâlir tout le monde, car une seule de ces
+maladies est, en effet, suffisante pour dépeupler en peu de temps tout
+un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble
+sous un ciel de plomb dans un si petit espace.
+
+Tous les passagers frémissaient encore sous l'impression de cette
+terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, penché par-dessus le bord,
+s'amusait à jeter quelques petits objets dans la mer, se mit à crier
+très-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire.
+
+--Une baleine! deux baleines! s'écria-t-il en courant vers Roozeman.
+Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui
+grincent et craquent comme une machine à battre le blé. Je leur ai jeté
+un vieux soulier égaré là; elles l'ont croqué et avalé comme une amande!
+
+Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une
+distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait été éveillée par le
+cri de Donat coururent au bord du navire et regardèrent dans la mer,
+unie et transparente comme un miroir. Ils aperçurent, en effet, non pas
+deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi
+qu'on leur jetât, du bois, du fer ou des morceaux de câble, ces monstres
+sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et
+l'avalaient en un clin d'oeil.
+
+Le docteur passa à moitié ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en
+ricanant:
+
+--Ah! ah! voilà les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe,
+messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent à cent
+lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et
+agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un dîner
+friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous
+puissiez reconnaître le chemin: c'est par là que beaucoup d'entre vous
+s'en iront _ad patres_. Pour moi, je suis trop nécessaire ici; les
+mangeurs de fer ne m'auront pas encore.
+
+Après cette cruelle raillerie, il s'éloigna. On parla alors de
+l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient à la
+maladie seraient jetés à la mer et dévorés par les requins affamés.
+Cette pensée horrible éteignit dans les coeurs la dernière étincelle de
+courage.
+
+Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant à côté de
+lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider. Beaucoup de
+passagers étant tombés malades, le docteur s'était vu en possession de
+plus de vingt-cinq rations de genièvre; et il avait probablement brisé
+par cet excès le fil de ses jours, déjà peu solide.
+
+Lorsque Donat Kwik rencontra ses deux amis, il s'écria d'un ton de
+sincère compassion:
+
+--Eh bien! eh bien! le docteur _Geneverneus_ est mort? Je lui pardonne
+de tout mon coeur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu
+miséricordieux ait son âme! Il n'avait pas prévu que les baleines
+étaient venues pour lui. Je penserai à lui dans mes prières, il en a
+besoin, le malheureux!
+
+Sous la ligne, où le soleil décompose, avec une rapidité extraordinaire,
+tout ce qui peut tomber en putréfaction, on ne peut pas garder longtemps
+les cadavres. Sur _le Jonas_ surtout, où une maladie contagieuse
+semblait régner, il fallait éloigner sans retard les restes mortels du
+docteur.
+
+Tout à coup la cloche tinta lentement, comme pour un enterrement; tous
+les passagers qui n'étaient pas alités furent appelés sur le pont et
+réunis d'un côté du navire. Alors quatre marins montèrent avec le
+cadavre et se dirigèrent lentement et solennellement vers le côté où se
+tenaient les passagers. Le pauvre docteur était cousu dans sa couverture
+comme dans un sac, et l'on y avait mis une quantité de charbon pour le
+faire descendre au fond de la mer. Après que les matelots eurent tout
+apprêté à bord du navire pour l'enterrement, le capitaine ôta son
+chapeau et se mit à marmotter entre ses dents les prières d'usage. Les
+passagers s'étaient également découverts; la plupart frissonnaient à la
+pensée qu'on allait leur montrer l'effroyable chemin de l'éternité,
+qu'ils prendraient peut-être à leur tour le lendemain.
+
+La prière fut bientôt achevée. Sur un signe du capitaine, les matelots
+descendirent jusqu'à la surface de la mer la planche sur laquelle
+reposait le corps du docteur, la renversèrent et jetèrent ainsi le
+cadavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se penchèrent
+par-dessus le bord et regardèrent dans l'eau; mais tous reculèrent
+tout tremblants et poussèrent un cri d'horreur et d'effroi: ils avaient
+vu les requins se jeter comme des tigres furieux sur le cadavre,
+déchirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un
+instant chacun un morceau de l'horrible festin.
+
+Et avant la fin du jour, les monstres reçurent encore cinq victimes de
+la cruelle épidémie qui commençait seulement à sévir d'une manière
+terrible dans l'entre-pont.
+
+Les passagers étaient anéantis; quelques-uns couraient sur le pont à pas
+inquiets, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de
+bois qui les tenait inexorablement enfermés dans son cercle empesté.
+D'autres erraient çà et là, comme des fous, avec des gestes de désespoir
+et murmuraient en eux-mêmes contre des spectres invisibles. Tous
+demeuraient muets et consternés, et cet affreux silence n'était
+interrompu que par des imprécations contre la soif de l'or et contre le
+fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adressés à la patrie
+qu'on avait abandonnée si follement.
+
+Vers le soir, Victor fut frappé tout à coup d'une affreuse angoisse.
+Pendant qu'il était assis sur un banc à côté de son ami et de Donat
+Kwik, causant tristement de l'heureuse Belgique, de la belle ville
+d'Anvers et des êtres qui leur étaient chers; pendant que Jean
+s'efforçait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de
+ce dernier s'altéra tout à coup d'une manière surprenante. Une pâleur
+mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres
+se raidirent comme s'il eût été atteint d'un attaque de nerfs. C'étaient
+les signes de la maladie. Jean Creps, le bon coeur, l'ami fidèle, allait
+mourir; peut-être avant que le soleil éclairât de nouveau le pont du
+_Jonas_, les monstres marins auraient déjà englouti son cadavre!
+
+Cette pensée remplit Roozeman d'un désespoir indescriptible; il se jeta
+en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes,
+auxquelles il ne croyait pas lui-même. Donat tenait une main du malade
+et l'arrosait de larmes silencieuses.
+
+Jean s'efforçait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il
+avait encore du courage et qu'il n'était pas si malade qu'on se le
+figurait; mais bientôt ses dernières forces l'abandonnèrent, il poussa
+un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en
+criant d'une voix déchirante:
+
+--De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorgée d'eau! L'eau
+seule peut me guérir!
+
+En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en délire vers le
+capitaine et tomba à ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il
+se tordit convulsivement les mains, il offrit toute une poignée de
+billets de banque, tout ce qu'il possédait, pour un demi-litre d'eau.
+Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas
+aperçu le jeune homme qui se traînait à ses pieds et lui demandait la
+vie de son pauvre ami.
+
+Victor réitéra ses supplications désespérées auprès du pilote avec le
+même insuccès... Un cri de rage lui échappa; il s'élança vers un baril
+d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacèrent de
+leurs couteaux, et comme Victor, aveuglé, ne retirait même pas sa
+poitrine sous la froide impression de l'acier, ils sautèrent tous
+ensemble sur lui et le jetèrent loin d'eux sur le pont.
+
+Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman
+s'arrachait déjà les cheveux et se déchirait la poitrine, lorsqu'un
+marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moitié d'un demi-litre, en
+échange de sa montre d'or.
+
+Avec quelle folle joie Victor sacrifia le cadeau chéri de sa mère, pour
+prolonger la vie de son ami, ne fût-ce que d'une heure! Il courut tout
+joyeux vers Jean Creps, lui porta la bouteille aux lèvres et lui versa
+le breuvage rafraîchissant dans la bouche, en riant d'un rire nerveux.
+
+Les forces semblèrent, en effet, revenir au malade; il pria son ami de
+vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres étaient
+brisés et qu'il éprouvait un besoin irrésistible de repos.
+
+Pendant cette nuit, Victor passa des heures d'une anxiété mortelle.
+Assis, avec Donat, près du lit de son ami souffrant, il entendait sortir
+sans cesse de sa poitrine déchirée le cri: «De l'eau! De l'eau! de
+l'eau!» sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu
+obtenir une goutte d'eau en échange de toute une fortune.
+
+Il y eut un moment terrible: ce fut lorsque Jean, tombé en délire, ne
+criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou,
+se tordait les membres et paraissait devoir mourir dans un accès de
+fureur. Tout à coup, il se leva dans l'obscurité et dit d'une voix
+creuse et avec une sombre ironie:
+
+--En Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insensé! que vas-tu
+chercher là? De l'or? N'y a-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui
+qui veut le gagner par son activité et par son intelligence? La liberté?
+l'indépendance? Où règnent ces bienfaits de la civilisation humaine
+autant que dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insensé, le
+bonheur n'habite pas si loin; il est où se trouvait notre berceau, près
+du foyer paternel, dans les yeux de notre mère, dans le souvenir de nos
+amis, dans les objets auxquels sont attachés les souvenirs de notre
+jeunesse. Le démon de l'or t'a attiré, tu veux devenir riche tout d'un
+coup, sans travailler, violer la loi que Dieu a gravée dans la
+conscience? Va-t'en, ingrat, il te punira!... Au lieu d'or, tu ne
+trouveras que la misère, la honte et la mort... la mort et un horrible
+tombeau dans les entrailles de l'Océan!...
+
+En achevant cette malédiction, il se laissa retomber sur son lit et
+resta étendu, immobile et muet.
+
+Victor Roozeman, courbé presque jusqu'à terre, se sentit écrasé sous ces
+paroles terribles, qui n'étaient que l'écho de ses propres pensées; il
+frissonnait en entendant une prédiction de l'accomplissement de laquelle
+il ne doutait pas.
+
+Au pied du lit était assis Donat Kwik, qui, dans l'excès de son
+repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si
+cruellement la tête contre les poutres, que le sang coulait de ses
+joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque:
+
+--Tiens! tiens! animal que tu es! Àne! Cela t'apprendra à aller en
+Californie... Tu seras mangé par les baleines: c'est très-bien fait, tu
+l'as mérité, vilain et stupide imbécile!
+
+Plus tard, dans la nuit, la fièvre brûlante parut avoir abandonné le
+malade. Il était calme, respirait plus librement et semblait sommeiller.
+
+Donat s'était endormi, la tête sur ses genoux et rêvait tout haut de son
+village natal... Ce qu'il disait devait émouvoir profondément Roozeman,
+qui veillait, car il écoutait en tremblant les paroles qui tombaient de
+la bouche de Donat:
+
+--Ah! Blesken, ma chère vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger
+de cette herbe tendre? Prends-y garde, Blesken! qui n'est pas content de
+ce qui est passable quitte les trèfles pour les joncs!... Tu as
+peut-être soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?... Viens au ruisseau:
+là, il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si fraîche, si
+fraîche, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours... Bles, Bles,
+vois, là-bas, Anneken, la fille du garde champêtre! Elle nous regarde
+avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Bles,
+dimanche, c'est la kermesse; j'ai graissé mes jambes. Si tu pouvais voir
+les sauts que je ferai!--Anneken! chère Anneken! à dimanche, n'est-ce
+pas?--Bles, as-tu entendu avec quelle voix douce et tendre elle m'a
+crié: «Oui, Donat, à dimanche!» Quelle vie, Bles! quel bonheur! si cela
+ne change pas, j'en deviendrai fou assurément.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA RÉBELLION
+
+
+Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu désespérant, Jean
+vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la
+troisième classe.
+
+La perte de tant de compagnons, la répétition de ces horribles
+funérailles et la vue des requins affamés qui s'agitaient autour du
+navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de désespoir
+immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris
+menaçants contre le capitaine, et l'on voyait çà et là des hommes qui
+ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se préparaient à un combat à mort.
+
+Le partage de la ration journalière calma cependant pour quelques
+instants la tempête qui semblait se préparer dans les esprits. Mais,
+vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau changé le pont du _Jonas_ en
+une fournaise insupportable, une agitation étrange parut émouvoir tout à
+coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre à une
+entreprise violente en criant:
+
+--De l'eau! de l'eau ou la mort!
+
+Ni Victor ni Donat n'étaient présents; ils étaient dans la cabine de
+leur ami malade, qui, sorti de son délire, écoutait d'un air résigné
+leurs consolations.
+
+Le capitaine se tenait sur l'arrière du vaisseau et suivait avec une
+grande inquiétude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que
+la chose commençait à devenir sérieuse, il appela par un signe tous ses
+matelots, remit à chacun d'eux un revolver à six coups et les plaça
+autour de l'endroit où se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en
+main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte:
+
+--Arrière, insensés que vous êtes! Vous voulez faire au _Jonas_ le même
+sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De
+l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous
+ose s'approcher de nous à deux pas. Arrière, sur votre vie! ou les
+balles vont faire justice de votre criminel aveuglement!
+
+Les passagers reculèrent jusqu'à la distance désignée; ils murmuraient
+encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue
+des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents,
+semblaient prêts à commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur
+rage et les fit hésiter. Cependant, les plus exaspérés s'étaient réunis
+près de la proue, où ils s'excitaient les uns les autres, et
+délibéraient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en
+avait même trois ou quatre qui avaient tiré les leviers hors des treuils
+où s'enroulaient les câbles et qui brandissaient ces effroyables massues
+au-dessus de leurs têtes. Encore une minute et le pont du _Jonas_ allait
+se changer en une mare de sang.
+
+En ce moment, un cri d'étonnement s'échappa de la poitrine d'un vieux
+matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'écria:
+
+--Capitaine, voyez! voyez là-bas au sud-ouest!
+
+--Ne détournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine à ses
+hommes.
+
+Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon
+désigné, et poussa également une exclamation de joie; il agita son
+chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux
+deux extrémités du navire:
+
+--Hourra! hourra! délivrance! Dieu nous envoie de l'eau... de l'eau et
+du vent!
+
+A ces mots, un sourire étrange et convulsif détendit les traits des
+passagers, comme s'ils venaient d'être subitement atteints de folie;
+mais les couteaux disparurent, les leviers retombèrent sur le pont; un
+pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'étaient rapprochés et
+montraient à tous avec transport un petit nuage noir qui s'était levé
+sur l'horizon et qui grandissait avec rapidité. A la certitude de cette
+délivrance inespérée, un grand nombre se jetèrent à genoux et levèrent
+les mains vers le ciel en signe de reconnaissance.
+
+L'heureuse nouvelle se répandit instantanément jusqu'au fond du navire.
+Les malades même, ceux que la mort tenait déjà embrassés, semblaient
+s'éveiller à une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour
+être conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Être mouillé! sentir
+ruisseler l'eau fraîche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air
+humide! quelle jouissance! quel bonheur!
+
+Jean Creps fut porté sur le pont par Victor et Donat. Des larmes
+d'espérance et de joie coulaient sur ses joues pâles, pendant qu'il
+tenait les yeux fixés sur le nuage noir qui, pareil à un messager du
+Seigneur, allait apporter à ces pauvres créatures délaissées la santé et
+l'apaisement.
+
+Les passagers continuaient à regarder d'un oeil étincelant et avide.
+Leurs coeurs battaient, leurs nerfs frémissaient, ils avaient tout
+oublié, même la soif, pour contempler ce phénomène céleste qui se
+déployait avec une merveilleuse rapidité au-dessus de l'horizon. Au
+premier moment, ils n'avaient distingué qu'un petit nuage noir; mais ce
+petit nuage, comme s'il eût été animé par une irrésistible puissance
+d'attraction, paraissait réunir dans son sein toutes les vapeurs de
+l'air et grandissait à vue d'oeil, jusqu'à ce qu'enfin il couvrît comme
+un mur sombre toute la partie sud du ciel.
+
+Pendant que l'attention générale, était fixée sur ce seul point, que
+tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une délivrance
+prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout apprêter pour
+recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le
+pont; des barils, des seaux et des cuves furent placés aux coins où la
+pente naturelle devait conduire l'eau.
+
+A peine les premiers apprêts étaient-ils terminés, que la partie du ciel
+qui était restée claire jusque-là se remplit d'un brouillard épais et
+qui devint de plus en plus opaque; le soleil était pâle et sa lumière
+verdâtre; et bientôt on se trouva dans une complète obscurité.
+
+Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage
+noir, et l'Océan frémit sous un épouvantable coup de tonnerre. Le signal
+était donné! Des éclairs serpentaient sans relâche dans l'espace; l'eau
+retentissait comme si dix armées invisibles se battaient avec une
+artillerie infernale; mais les écluses du ciel s'entr'ouvrirent et des
+torrents d'eau tombèrent avec fracas sur le pont du _Jonas_.
+
+Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient
+boire maintenant, se rafraîchir, sentir couler sur leurs corps embrasés
+l'eau fraîche, pareille à un baume bienfaisant!
+
+Jean lui-même, Jean le malade, l'épuisé, embrassait ses deux amis et
+s'écriait avec enthousiasme:
+
+--Dieu soit loué! je ma sens revivre! je ne mourrai pas!
+
+La tempête dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et
+faisait trembler le ciel et la mer; les éclairs enveloppaient _le Jonas_
+d'une lumière aveuglante; parfois, les vents déchaînés faisaient tourner
+le navire sur lui-même comme une toupie et le menaçaient de le faire
+sombrer; mais tout cela n'était rien, en comparaison de la joie d'avoir
+de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais.
+Les peureux même riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et
+des éclairs.
+
+Lorsque la tempête s'apaisa enfin, le vent continua à souffler avec une
+force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable
+au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles
+que possible; _le Jonas_ se pencha sur le côté et s'élança en avant
+comme une flèche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers.
+
+
+
+
+IX
+
+L'ARRIVÉE
+
+
+Le navire, comme s'il eût voulu rattraper le temps perdu, marcha avec
+une telle rapidité, que, quelques jours plus tard, il se trouvait à la
+hauteur da Brésil. Deux malades succombèrent encore, les autres
+guérirent rapidement ou furent bientôt hors de tout danger.
+
+Les souffrances endurées étaient oubliées. Déjà les passagers
+commençaient à soupirer de nouveau après l'or de la Californie. On était
+gai, on causait des mines, des trésors qu'on y amasserait, et de ce
+qu'on en ferait après le retour au pays natal.
+
+Jean Creps, quoique encore un peu faible, était tout à fait rétabli de
+sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement sévère il avait
+prononcé pendant son délire contre ce voyage; car la vie qui lui était
+revenue avait redoublé son courage, et il envisageait avec une confiance
+sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait
+également retrouvé ses rêves séduisants, et souvent un sourire
+mystérieux venait éclore sur ses lèvres, quand son imagination faisait
+miroiter devant ses yeux la fortune qu'il espérait recueillir bientôt.
+Il se voyait déjà dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en
+abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa
+tendre mère; il était devant l'autel à côté de Lucie, et il entendait la
+voix du prêtre qui disait: «Soyez unis au nom du Seigneur!»
+
+Donat Kwik avait repris sa première disposition d'esprit. Il se
+promenait des journées entières sur le pont, ou tenait compagnie aux
+deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son
+insouciance. D'autres fois, il flânait dans l'entre-pont, et y
+baragouinait le français, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on
+n'en comprenait qu'un mot par-ci par-là, et il faisait rire chacun par
+ses balourdises. Les Français le nommaient Jocrisse et les Allemands
+_Hauswurst_; il répondait à ces noms, dont la signification lui était
+inconnue, avec autant de sérieux que si le curé l'eût baptisé ainsi à sa
+naissance.
+
+_Le Jonas_ devait encore subir une rude épreuve: les passagers devaient
+voir encore une fois la mort s'élever entre eux et la terre promise de
+l'or;--et, cette fois, le danger devait être si menaçant, que tous ceux
+qui étaient à bord du _Jonas_ allaient implorer la miséricorde céleste à
+deux genoux et les mains levées au ciel. Au cap Horn, ce point extrême
+de la quatrième partie du monde, ils furent assaillis par de longues et
+terribles tempêtes; une nuit, ils se virent entourés dans l'obscurité
+par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-mêmes,
+renonçant à tout espoir de délivrance, voulaient déjà mettre à flot les
+chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment suprême. En vérité,
+le destin semblait avoir décidé la perte du _Jonas_; mais, soit que le
+Seigneur eût pitié de ces créatures éperdues, soit que le sang-froid du
+Capitaine sût éviter avec une merveilleuse habileté les montagnes de
+glace, les chercheurs d'or échappèrent cette fois encore au tombeau qui
+s'ouvrait devant eux. Ils arrivèrent enfin dans l'océan Pacifique, entre
+Valparaiso et Taïti.
+
+Il s'était écoulé près de cinq mois depuis le jour où ils avaient quitté
+Anvers et vogué sur l'Océan. Encore une quarantaine de jours favorables,
+et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but
+suprême de leur désir et récompense de tous les maux soufferts. Après un
+si long voyage, l'ennui s'était emparé des passagers, jusqu'au moment où
+ils arrivèrent près du cap Horn, et avait jeté peu à peu l'apathie et le
+découragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans
+la mer même qui baignait les côtes de la Californie, les poitrines se
+dilatèrent, les têtes se relevèrent avec fierté et les yeux brillèrent
+d'espoir et d'impatience.
+
+Pendant cette dernière partie du voyage, le repos ne fut troublé que
+par un seul événement. Un matin, de très-bonne heure, Donat Kwik
+accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait
+l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogèrent, il
+répondit:
+
+--Le capitaine! vite! vite! le capitaine! _Volé argent moi, my money!
+Spitsboef! Donderwatter! moi volé!_ Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre
+argent!...
+
+Quand le capitaine comprit ce qui désespérait si fort Donat, il prit le
+fait très au sérieux. On avait, d'après le récit du paysan, forcé,
+pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et volé une somme de
+cinq cents francs en quatre billets de banque anglais.
+
+Tous les passagers de la troisième classe furent appelés sur le pont et
+minutieusement fouillés par les marins. On leur fit même vider leurs
+poches et ôter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres
+furent ouverts et visités; mais, quoi qu'on fit pour découvrir l'auteur
+de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus.
+
+Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et
+remplissait l'air de ses plaintes amères. Ses amis, Creps et Roozeman,
+s'efforcèrent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par
+retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet
+sur le paysan découragé, ils lui firent comprendre qu'en Californie il
+n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait même pas
+l'employer. En effet, à leur arrivée, ils trouveraient des délégués de
+la société _la Californienne_, pour leur procurer une bonne nourriture,
+des auberges confortables et tout ce qui pouvait être nécessaire à leur
+entretien.
+
+Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement.
+Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laissé partir sans
+argent, possédait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet
+de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre désolé, qui
+déplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa _poire pour
+la soif_. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut
+un peu consolé. Néanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie
+sur le navire. Où qu'il se trouvât, dans l'intérieur ou sur le pont, il
+espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un
+renard pour écouter les conversations les plus secrètes, suivait tous
+les mouvements des mains des passagers, et il était évident qu'il ne
+regardait jamais quelqu'un sans que la pensée que le voleur de ses
+billets de banque pouvait bien être devant lui brillât dans ses yeux.
+Les passagers, blessés de ce soupçon, maltraitaient le pauvre paysan ou
+l'écartaient durement de leur chemin; il se défendait en donnant des
+coups de pied à droite et à gauche, mais il avait affaire à si forte
+partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire
+sans avoir un oeil poché ou le nez écorché.
+
+C'était surtout le Français aux moustaches rousses qui le poursuivait
+sans cesse. Donat s'était mis en tête que son premier oppresseur était
+aussi le voleur de ses billets, et le Français pouvait lire ce soupçon
+dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappé cruellement le
+pauvre garçon au visage, Victor était accouru et avait défendu son
+compatriote; Jean Creps était intervenu, et ainsi une rixe violente
+s'était élevée sur le pont. Le capitaine, après avoir entendu les
+explications de part et d'autre, avait fait mettre le Français pour deux
+jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine
+furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de
+tourments.
+
+Cependant _le Jonas_ poursuivait sa route avec un vent très-favorable.
+On commença à compter les jours, et lorsque le capitaine annonça enfin
+qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fièvre de
+l'impatience gagna tous les passagers.
+
+Une après-midi que le ciel était très-nébuleux, les deux amis étaient
+assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et
+s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage
+et de leur débarquement dans le pays de l'or.
+
+--Quant à moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en
+donne la moitié à mon père, pour qu'il ne soit plus obligé de travailler
+dans ses vieux jours; j'achète à mon frère un magasin de denrées
+coloniales, et je donne à chacune de mes soeurs une dot de cinquante
+mille francs!
+
+--Et vous-même, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous?
+
+--Bah! je n'ai besoin de rien, répondit Jean. Ce n'est pas pour devenir
+riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre
+et indépendant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis
+content. Et si le goût des richesses me prenait un jour, je pourrais
+toujours revenir en Californie.
+
+--Savez-vous ce que je ferai, moi? s'écria Donat Kwik. Je ne retourne
+pas à la maison avant d'avoir tout un sac à froment plein d'or. Alors,
+j'achète un château aux environs de Natten-Hæsdonck, et je vais y
+demeurer avec Anneken et son père. Il y aura là tout ce qu'il y a de
+bon: de la viande au pot, du jambon dans la cheminée, de la bière forte
+dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture...
+oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillée comme une princesse;
+et je veux, quand nous irons à la kermesse, qu'elle attire les regards
+de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens,
+et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du
+matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est
+profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais
+Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or
+dans sa cave.
+
+--Je n'en demande pas tant à Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement
+de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo
+et d'assurer à elle et à ma mère un sort agréable, je bénirai
+éternellement son saint nom, dussé-je travailler encore rudement toute
+ma vie pour augmenter leur bonheur.
+
+Tout à coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourra
+joyeux qui retentit sur le pont du _Jonas_. Ils montèrent en courant.
+Là, ils entendirent le cri triomphant de «Terre! Terre! Californie!
+San-Francisco!... Hourra! hourra!»
+
+En effet, le brouillard s'était dissipé et les côtes de la Californie se
+déployaient sous leurs regards émerveillés, des deux côtés d'un détroit
+qui leur fut désigné comme étant la _Porte d'or_, ou l'entrée de la baie
+de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la côte bordée par une
+immense chaîne de montagnes dont la croupe verte s'étendait comme une
+ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nébuleux.
+Devant eux, le _monte Diavolo_, ou montagne du Diable, élevait vers le
+ciel sa cime couronnée encore, à une couple de mille pieds de hauteur,
+de cèdres gigantesques.
+
+Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait
+la fin de leur voyage, le _Jonas_ atteignit la Porte d'or et entra dans
+la baie de San-Francisco, parsemée d'un grand nombre d'îles et assez
+grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde.
+
+_Le Jonas_ jeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les
+formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et
+pleins d'enthousiasme, s'élancèrent en foule vers le côté du pont qui
+faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'élever pour savoir
+celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or.
+
+
+
+
+X
+
+SAN-FRANCISCO
+
+
+Plusieurs chaloupes allèrent et revinrent du _Jonas_ au rivage pour
+débarquer les passagers.
+
+Une soixantaine de ceux-ci étaient déjà sur le port, avec leurs coffres
+et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les
+employés de la société _la Californienne_ ne se montraient pas pour
+transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons
+de bois que l'on avait préparées pour les actionnaires.
+
+Pendant ce temps, les deux amis, et surtout Donat Kwik, ouvraient de
+grands yeux en regardant les singulières gens qui passaient par groupes
+ou s'arrêtaient près d'eux. Ce n'était pas les Mexicains avec leurs
+costumes éclatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois
+avec leurs longs jupons, ni les mulâtres avec leur large figure couleur
+marron, ni même les naturels à moitié sauvages de la Californie. Ce qui
+les étonnait et leur semblait inexplicable, c'était l'extérieur des
+Européens, qui avaient probablement quitté comme eux leur patrie pour
+venir assouvir ici leur soif d'or. La plupart étaient sales et
+déguenillés, avec la barbe négligée et les cheveux en désordre, avec des
+souliers crevés aux pieds et des haillons autour du corps. Cependant, si
+misérable que fût leur air, ils portaient tous à leur ceinture un
+revolver ou un couteau-poignard étincelant et marchaient la tête levée,
+jetant à droite et à gauche des regards fiers où paraissait briller le
+sentiment d'une indépendance absolue. On voyait se promener également
+des personnes dont le costume et la physionomie indiquaient une position
+aisée et une éducation distinguée; mais ils vivaient sur un pied
+d'égalité parfaite avec des gens sur le visage desquels la bassesse et
+la crapule avaient imprimé leurs ignobles stigmates; on y voyait même
+des hommes qu'on eût pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la
+main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser
+brutalement, le pistolet au poing, ceux qui avaient l'audace de les
+toucher seulement en passant.
+
+--Dieu! quelles mines repoussantes ont tous ces gens-là! soupira
+Roozeman. Je ne me suis jamais représenté autrement une bande de
+brigands. Qu'ils sont sales et sauvages!
+
+--La tête m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu'à se baisser
+pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble qu'il serait préférable
+pour ces hommes qu'on pût y ramasser des culottes et des souliers neufs.
+Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons à nous repentir de
+notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs!
+
+--Vous êtes étonnants! dit Jean en riant, vous voyez tout en noir. Il va
+de soi que ce ne sont pas tous millionnaires qui viennent en Californie.
+Ces gens-là sont probablement des voyageurs nouvellement arrivés, comme
+nous. Ils n'ont pas encore eu le temps ni l'occasion d'aller aux mines
+d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une société qui pourvoit
+à leur entretien, ils souffrent un peu de misère. Vous remarquez
+cependant bien que l'espoir ou la certitude d'être bientôt riches leur
+gonfle le coeur et les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est
+la réalité du rêve que les plus nobles coeurs caressent en Europe: la
+fraternité, l'égalité entre tous les hommes et toutes les nations, sans
+distinction de sang ni de rang.
+
+--Oui, mais la fraternité avec tous ces pistolets et ces longs couteaux,
+répliqua Donat, m'inspire peu de confiance. Si ces deux gaillards
+là-bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulièrement,
+sont mes frères, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma
+famille seul dans un bois!
+
+--Tu ne comprends pas, répliqua Jean. L'arme à la ceinture de ces hommes
+est le signe de la liberté et de la vraie indépendance. N'as-tu jamais
+entendu dire que, dans les États-Unis d'Amérique, personne ne sort de
+chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et
+civilisée, qui donne à l'ancien monde l'exemple de l'indépendance
+individuelle et de la liberté la plus large. Vous en aurez
+l'expérience....
+
+Un monsieur, passablement bien mis, à la physionomie noble et fière,
+s'approcha de Creps et s'offrit pour porter leurs bagages à la ville.
+Les Flamands le regardèrent avec de grands yeux, et Jean répondit en
+anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service,
+parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres.
+Roozeman lui demanda très-poliment comment il se faisait qu'un
+_gentleman_ comme lui se vît forcé de faire un travail d'esclave pour
+gagner quelques schillings.
+
+--Quelques schellings! répéta l'autre en souriant. L'état n'est pas
+aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et
+quelquefois douze.
+
+--Que dit-il là? s'écria Donat, qui avait appris sur _le Jonas_ assez de
+trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que
+dit-il là? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! Le charmant
+pays! Pour porter des paquets, on n'a pas besoin de beaucoup d'esprit.
+Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais
+travailler comme un cheval, et je gagnais à peine deux dollars par mois
+en sus de la nourriture.
+
+Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'échapper à la
+misère l'avait rendu fou de joie.
+
+L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la
+main à son couteau, jeta un regard menaçant sur Donat stupéfait et dit
+en s'éloignant:
+
+--_Go to hell, you damd'd idiot!_ (Va en enfer, idiot damné!)
+
+--Voilà, pardieu! un frère bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik
+entre ses dents. Encore un peu, et il allait me saigner comme un porc.
+Dites ce que vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-là ressemblent
+à une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous
+voler ou vous assassiner.
+
+En disant cela, il ramassa son sac de voyage et le serra avec force,
+comme s'il craignait d'être volé.
+
+--Tu es méfiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant.
+Depuis la perte de tes billets de banque, tu ne vois plus que des
+voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de
+lui; quoi d'étonnant qu'il en soit blessé?
+
+Il fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers,
+qui attendaient, comme lui, à côté de leurs malles. On leur avait assuré
+qu'il n'était pas encore arrivé de directeurs ni d'employés de _la
+Californienne_ à San-Francisco; _le Jonas_ était le deuxième navire de
+la société qui eût paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur
+lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait
+eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette
+supposition, personne ne savait que dire de _la Californienne_, et il ne
+resta plus aux passagers qu'à se conduire selon le proverbe américain,
+_help yourself_, que Donat traduisit par: _Tâche de te tirer toi-même du
+pétrin_.
+
+Il n'y avait rien à faire contre le sort; la nuit allait venir, il
+fallait chercher un logis où l'on obtînt au moins un abri pour la nuit.
+Il pouvait se passer encore quelques jours avant l'arrivée des
+directeurs de la société. Ceux qui avaient de l'argent n'avaient rien à
+craindre; les autres se tireraient d'embarras comme ils pourraient.
+
+Deux hommes accoururent en même temps pour porter la malle de Victor,
+qui était assez grande. Tous les deux y avaient déjà mis la main, et
+l'un repoussa l'autre avec violence en proférant des paroles grossières.
+Un des deux tira son couteau et menaça d'en percer l'autre; mais ce
+dernier sauta sur lui comme un tigre furieux, lui arracha son couteau,
+qu'il jeta loin de lui, frappa son adversaire à la figure avec une telle
+force, que le sang lui sortit par le nez et par la bouche, et jura, le
+revolver à la main, qu'il lui brûlerait la cervelle s'il faisait encore
+un pas pour se rapprocher.
+
+--Drôles de frères! murmura Donat pâle d'émotion.
+
+--C'est un être insupportable, dit le vainqueur en français, pendant
+qu'il chargeait le coffre sur ses épaules. Un jour ou l'autre, je serai
+obligé de lui loger une balle dans la tête. Soit, il l'aura... Où
+veulent aller ces messieurs?
+
+--Eh bien, eh bien, où est allée ma malle? s'écria Jean Creps tout à
+coup. Elle était ici, à côté de moi.
+
+--Tiens! vous parlez le flamand? demanda le porteur. D'après votre
+langage, vous devez être d'Anvers. Je suis Bruxellois....
+
+--Mais ma malle? ma malle? répéta Jean avec inquiétude, Où peut-elle
+être?
+
+--Elle est probablement volée, répondit le Bruxellois d'un air
+tranquille.
+
+--Et que faire?
+
+--Faire une croix dessus; vous n'en entendrez plus jamais parler.
+
+--Courez chez le bourgmestre! chez le garde champêtre, chez les
+gendarmes, s'écria Donat.
+
+--Il n'y a pas de police ici, observa le Bruxellois. Chacun est libre et
+peut faire tout ce qu'il veut et tout ce qu'il sait faire. Tant pis pour
+celui qui n'est ni assez fort ni assez malin.
+
+--Et si ce furieux de tout à l'heure vous avait percé de son couteau, il
+n'y aurait pas eu de justice pour venger ce meurtre?
+
+--Aucune. Elle aurait trop d'ouvrage s'il y en avait une. Au moindre
+mot, le sang coule ici entre les meilleurs amis. La soif de l'or rend le
+coeur cruel et impitoyable. Je suis arrivé en Californie, bon et doux
+comme un naïf Brabançon; mais les sept mois que j'ai passés dans les
+mines m'ont appris qu'un agneau, pour pouvoir vivre parmi les loups,
+doit devenir loup lui-même. En Belgique, je n'aurais pas osé coucher un
+lapin par terre; maintenant, j'abattrais dix hommes, avec mon revolver
+ou mon couteau, sans en être plus ému que lorsque j'écrase les
+moustiques qui cherchent à me piquer.
+
+Victor et Donat, qui écoutaient ces paroles, frémissaient d'horreur
+devant une si froide insensibilité. Jean s'était éloigné de quelques pas
+et regardait de tous côtés s'il ne découvrirait pas sa malle....
+
+--Peine inutile, camarade, lui cria le Bruxellois. La malle est partie
+et reste partie. Avancez, sinon vous me payerez double. Vous me faites
+perdre mon temps; je puis encore gagner quatre dollars avant la nuit.
+
+--Ainsi, demanda Creps en s'approchant, vous me dites qu'il n'existe pas
+de justice dans ce pays?
+
+--C'est-à-dire, répondit le commissionnaire en partant avec la malle,
+personne ne se mêle des combats et des assassinats; mais, quand on prend
+un voleur en flagrant délit, alors il est pendu au premier arbre ou
+pilier venu par les assistants, par vous, par moi ou par n'importe qui,
+sans autres informations ni jugement. On nomme cela ici la _Lynch
+law_ (loi de Lynch). Vous aurez l'occasion d'apprendre à connaître cette
+singulière justice. Marchez un peu plus vite, camarades, et faites
+attention à la boue, car, quand il a plu comme aujourd'hui,
+San-Francisco est un bourbier.
+
+--C'est fini, dit Creps en soupirant, tous mes gémissements ne me
+rendront pas ma malle. Nous devons nous consoler. Il est heureux que
+j'aie mis mes billets de banque en poche.
+
+--Ne dites pas cela de manière à être entendu, imprudent! murmura le
+Bruxellois.
+
+--Comment! pourquoi?
+
+--Vous ne le comprenez pas? Si moi, par exemple, il me prenait envie de
+posséder vos billets de banque, qu'est-ce qui m'empêcherait de vous
+percer le coeur de mon couteau et de vous prendre ensuite vos billets de
+banque?
+
+--Vous? crièrent les trois amis en même temps.
+
+--Non, je ne suis pas encore si avancé, Dieu soit loué! C'est un bon
+conseil que je vous donne.... Mais vous ne m'avez pas encore dit où vous
+voulez passer la nuit. Il y a ici des hôtels à tous prix. Pour coucher
+une nuit sous un toit, on paye dix, cinq, trois ou deux dollars par
+personne; oui, même pour un dollar, on peut dormir par terre sous une
+voile. Parlez, que choisissez-vous?
+
+--Cinq francs pour coucher par terre sous une voile! murmurèrent les
+Flamands.
+
+--Êtes-vous riches? avez-vous beaucoup d'argent? demanda le Bruxellois.
+
+--Beaucoup d'argent? non certainement, lui répondit-on en hésitant, mais
+assez cependant pour coucher pendant une nuit sur un lit passable.
+
+--C'est bien; je vois que vous commencez à suivre mon conseil, et je
+comprends que vous avez de l'argent. Le mieux que vous ayez à faire,
+C'est de donner trois dollars par tête; cela fait ensemble environ
+cinquante francs. Il y a beaucoup de monde à San-Francisco; les auberges
+sont pleines; mais je connais un hôtel écarté où il y a encore quatre ou
+cinq places libres.
+
+En chemin, Donat Kwik demanda au porteur:
+
+--Dites donc, camarade, vous avez été sept mois dans les mines d'or,
+n'est-ce pas? N'avez-vous donc pas trouvé de l'or?
+
+--Certes, beaucoup d'or.
+
+--Je ne comprends pas comment la terre tourne ici. Vous avez trouvé
+beaucoup d'or: en ce cas, pourquoi portez-vous donc nos malles comme un
+pauvre malheureux, au lieu de vivre de vos rentes?
+
+--Parce que je n'ai plus d'or.
+
+--On vous l'a volé?
+
+--Non.
+
+--Vous l'avez perdu?
+
+--Oui, perdu au jeu. Je fus trop avide; je voulus doubler mon trésor, et
+le sort me reprit tout. Je vais retourner bientôt aux mines; cette fois,
+je serai mieux avisé. Voici, messieurs, votre hôtel. Ouvrez la bourse,
+deux dollars pour mes peines.
+
+--Comment! s'écria Jean étonné, dix francs pour avoir porté ce coffre à
+trois cents pas? Vous plaisantez, sans doute?
+
+--Deux dollars, vous dis-je!
+
+--Et si nous refusions de nous laisser tromper ainsi?
+
+--Je vous y forcerais, fût-ce avec mon couteau.
+
+--Je ris de votre couteau! grommela Jean Creps.
+
+--Vous avez tort, camarade; si vous n'étiez pas mon compatriote, vous
+vous repentiriez de ces paroles hardies. Allons, pas de plaisanteries
+dangereuses: deux dollars!
+
+Roozeman, qui craignait que son camarade ne se fit une mauvaise querelle
+avec le sanguinaire personnage, se hâta de payer le salaire demandé.
+
+--Que ceci vous apprenne à fixer désormais d'avance le prix de tout ce
+que vous demanderez ou acheter, dit très-sérieusement le Bruxellois en
+entrant dans l'hôtel.
+
+Il cria à haute voix combien les nouveaux hôtes voulaient payer pour
+leur coucher, et s'éloigna en disant encore aux amis stupéfaits:
+
+--Bonsoir, messieurs. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez au
+port. Pour un dollar par heure, vous pouvez disposer de moi.
+
+Les domestiques de l'hôtel prirent la malle, et conduisirent les
+voyageurs en haut, dans une petite chambre où il y avait quatre lits.
+
+--Ces messieurs souperont-ils? demanda un des garçons.
+
+Malgré leur étonnement de ce qu'ils avaient vu et entendu, nos amis
+résolurent de bien souper et même de boire une bouteille de vin pour
+oublier l'éternelle viande salée du navire. Sur leur réponse
+affirmative, le garçon les invita à descendre dans la salle à manger.
+Leur souper serait servi immédiatement. La table devant laquelle ils
+s'assirent était très-longue. A l'une des extrémités se trouvaient
+quatre ou cinq personnes qui, après avoir soupé, s'étaient mises à jouer
+aux dés. Deux autres individus étaient assis près des Flamands et
+parlaient en français des _placers_ ou mines d'or, et du plus ou moins
+de succès qu'ils avaient eu pendant la bonne saison passée.
+
+Donat Kwik avait, à son entrée dans la salle, remarqué une chose qui
+l'avait frappé d'une joyeuse surprise. Même lorsque le garçon eut déposé
+devant lui un morceau de rosbif fumant, il oublia de manger et son
+regard étincelant restait tourné vers le bout de la table: il voyait de
+l'or, de l'or de Californie! Jusqu'à ce moment, par une méfiance
+naturelle, il avait craint que lui et tous ses camarades du _Jonas_ ne
+fussent victimes d'une escroquerie adroite et calculée. Maintenant il
+devait bien croire à l'or, il brillait devant ses yeux; il en voyait
+jouer des poignées comme s'il n'avait pas eu plus de valeur que les
+noisettes ou les amandes du marchand d'oublies de Natten-Hæsdonck. Il
+suivait les mouvements des joueurs et regardait avec étonnement comment,
+tout en proférant mille interpellations passionnées, ils pesaient la
+poudre d'or et les grains dans une petite balance et se défiaient
+ensuite à mettre pour enjeu d'un coup de dés un ou plusieurs de ces
+petits tas qu'ils nommaient une once.
+
+Il lui faisait bien un peu de peine de voir sur la table, à côté de
+chaque tas d'or, un revolver ou un long couteau; mais la fortune qu'il
+avait rêvée était une réalité et non un leurre. Cette conviction remplit
+son coeur de courage et de confiance. En outre, les hommes qui maniaient
+l'or comme si c'eût été une substance sans valeur n'avaient pas l'air
+plus riche que les mendiants qu'ils avaient remarqués sur le quai, à
+San-Francisco; ils étaient également sales et déguenillés, et, à part
+leurs regards fiers et leur langage impérieux, leurs costumes et leur
+physionomie portaient ce cachet de négligence et de pauvreté auquel on
+reconnaît en Europe, au premier coup d'oeil, l'homme qui souffre de la
+faim et de la misère. Kwik ne comprenait pas comment cela se pouvait; ce
+n'était donc pas de pauvres gens qu'il avait vus en si grand nombre? La
+hardiesse et la rude fierté de tous lui étaient expliquées: ces hommes
+en haillons avaient leurs poches pleines d'or, c'est à cause de cela
+qu'ils étaient fiers et qu'ils exigeaient dix francs pour porter une
+malle à quelques centaines de pas.
+
+Roozeman et Creps dirigeaient aussi par moments leurs regards vers les
+joueurs pour voir briller l'or amoncelé devant eux, et ils n'étaient pas
+moins satisfaits d'avoir un avant-goût de la fortune qu'ils allaient
+amasser. Ils mangèrent et burent cependant avec appétit, et causèrent
+avec plaisir. Ce qui augmentait encore le sentiment de joie et
+d'enthousiasme qui leur gonflait le coeur, c'était la conversation des
+deux messieurs, leurs voisins, qui avaient fini de souper. Ceux-ci se
+racontaient à haute voix leurs aventures dans les placers; ils étaient
+Français; le rhum qu'ils buvaient par grands verres avait assurément
+monté leur imagination, car ils nommaient des gens connus d'eux, qui
+avaient trouvé des blocs d'or pesant plusieurs livres, et parlaient de
+mines où l'on avait trouvé en peu de mois pour quelques centaines de
+mille francs d'or.
+
+Victor et ses amis s'étaient fait servir une bouteille de vin d'Espagne.
+La liqueur spiritueuse échauffa peu à peu leurs coeurs, et leur montra
+un avenir en rose.... Tout souci les quitta, et ils parlèrent gaiement
+de leur prochain voyage aux placers, des richesses qu'ils en
+rapporteraient, de leur retour triomphant en Belgique, et surtout de
+ce qu'ils écriraient le lendemain à leurs parents et amis, pour annoncer
+leur arrivée dans le pays de l'or. Ils ne parleraient pas beaucoup des
+maux soufferts, ni de la vie sauvage des habitants de San-Francisco, car
+il ne fallait pas effrayer les parents; au contraire, il fallait montrer
+tout en beau, pour réjouir les amis, à Anvers.
+
+Un grand tumulte s'éleva en ce moment à l'extrémité de la table; deux
+joueurs semblaient en discussion pour un coup de dés. Ils frappaient du
+poing sur la table, ils juraient et se menaçaient avec une fureur
+croissante; mais les Flamands ne comprirent pas ce qu'ils disaient. Tout
+à coup, l'un d'eux se leva de la table et mit en poche le monceau d'or
+contesté; mais l'autre, rugissant comme un lion, sauta sur lui, le
+renversa en arrière et lui mit un genou sur la poitrine en criant qu'il
+l'étranglerait s'il ne rendait pas l'or. Celui qui était tombé, restant
+muet, se démenait et se tordait les membres avec tant de rage que
+l'écume lui sortait de la bouche.
+
+--Rends! rends! rugissait l'autre.
+
+Et, comme il ne reçut pour réponse de son adversaire qu'une insulte
+grossière, il étendit une de ses mains vers la table, prit un long
+couteau et l'appuya, en prononçant d'horribles menaces, sur la poitrine
+de son ennemi.
+
+Les Flamands avaient sauté debout, pâles d'effroi et tremblants à la
+prévision d'un meurtre. Donat Kwik, lorsqu'il vit la pointe du couteau
+sur le sein du malheureux joueur, fut emporté par un sentiment de
+compassion: un cri d'anxiété lui échappa et il courut au secours de la
+victime. Il avait déjà mis la main sur le meurtrier pour le retenir;
+mais deux ou trois des assistants le saisirent et le jetèrent en arrière
+avec tant de violence, qu'il roula jusqu'à l'autre bout de la salle et
+tomba sur le dos aux pieds de ses amis.
+
+Les deux Anversois, indignés d'une pareille cruauté, marchèrent vers les
+joueurs, comme pour leur en demander compte; mais à la vue d'une couple
+de revolvers et de trois poignards qui étaient dirigés sur eux, ils
+s'arrêtèrent stupéfaits, et un des étrangers leur dit en bon anglais:
+
+--Restez tranquilles, gentlemen. Respectez la loi de la Californie, la
+loi de _non-intervention_. Ce qui se passe ici ne vous regarde pas; ce
+sont nos affaires.
+
+L'homme étendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son
+adversaire, promit de rendre l'or disputé et demanda de pouvoir se
+relever. En replaçant l'or sur la table, il rugissait horriblement et
+ses yeux flamboyaient; il était visible qu'une ardente soif de vengeance
+Brûlait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le
+bonsoir à ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se
+disposait à quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressée
+en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta à son ennemi un
+violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux
+coups de pistolet retentirent et deux balles trouèrent la porte
+entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent
+dans la rue revinrent en grommelant.
+
+Les garçons, en entendant les coups de pistolet, étaient entrés dans la
+salle. On était occupé à soigner le blessé. Il avait reçu un coup de
+couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang à flots; le
+plancher, à ses pieds, était teint de rouge dans une assez grande
+étendue. Cela n'empêchait pas l'homme furieux de hurler et de se démener
+par désir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il
+saurait trouver ce soir-là même le lâche assassin et qu'il lui logerait
+une balle dans la tête.
+
+A peine son bras fut-il bandé, qu'il paya son écot et sortit de la
+maison avec ses compagnons, en rugissant.
+
+Les Flamands ne dirent mot et se regardèrent avec stupeur.
+
+Deux garçons apportèrent un seau d'eau et lavèrent les taches de sang du
+parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs émus:
+
+--Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous étonne? Vous n'êtes arrivés à
+San-Francisco que depuis cette après-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez
+à voir le sang avec moins d'émotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je
+vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin?
+
+Mais les amis bouleversés éprouvaient une irrésistible répugnance à
+rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils
+exprimèrent le désir d'être conduits immédiatement dans leur chambre à
+coucher.
+
+Le garçon satisfit à leur désir et les conduisit jusqu'à la porte de la
+chambre, leur remit une chandelle allumée et leur souhaita la bonne
+nuit.
+
+Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais à peine y eut-il jeté
+les yeux, qu'il recula en poussant un cri étouffé et en montrant à ses
+camarades quelque chose qui l'effrayait.
+
+Sur un des quatre lits était étendu un homme, haut de stature et taillé
+en Hercule. Sa figure était presque entièrement couverte par une barbe
+en désordre; ses habits, qu'il avait ôtés, paraissaient grossiers et en
+guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans
+son sommeil il portait la main à un long couteau qu'il avait à sa
+ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les
+carreaux de vitres.
+
+Les Anversois se mirent à rire de l'effroi de Donat et s'efforcèrent de
+le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne était, comme
+eux, un hôte de la maison.
+
+--Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps! murmurait Donat.
+Vous avez peut-être raison, mais je trouve néanmoins inutile et même
+dangereux d'éveiller ce vilain géant. Ah! Quel pays! Trois dollars pour
+nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc,
+dormez en repos, camarades. Oh! que ne suis-je à Natten-Haesdonck, dans
+notre grenier à foin!
+
+Les trois amis entrèrent cependant et s'approchèrent de leurs lits.
+Roozeman et Creps trouvèrent également qu'il serait impoli ou imprudent
+d'éveiller l'étranger, et ils parlèrent à voix basse de leur singulière
+position.
+
+Tout à coup, une malédiction retentit dans la chambre et une voix creuse
+cria en anglais:
+
+--Paix-là!... éteignez la chandelle!
+
+Tremblant d'effroi, Donat éteignit la chandelle et bégaya:
+
+--Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se lève.
+
+Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeilla
+bientôt; Roozeman se sentait effrayé et découragé par la vie sauvage,
+par la rudesse et la grossièreté des habitants de la Californie, et il
+resta longtemps éveillé en pensant à l'événement de cette soirée. Quant
+à Donat Kwik, il rêva toute la nuit d'assassins avec de grandes barbes
+en désordre, de longs couteaux et de revolvers à six coups.
+
+Enfin, cédant à la fatigue, ils s'endormirent tous les trois.
+
+
+
+
+XI
+
+LES LETTRES
+
+
+Le premier qui s'éveilla le lendemain, assez tard dans la matinée, fut
+Donat Kwik; mais il eut à peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiété
+lui échappa et qu'il rentra sa tête sous la couverture comme s'il avait
+vu un fantôme.
+
+L'homme à la barbe en désordre et au long couteau passé dans sa ceinture
+était debout au milieu de la chambre, et son regard perçant était
+précisément fixé sur le pauvre garçon, lorsque celui-ci s'éveilla, à
+moitié étourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant
+d'effroi, Donat prit secrètement la main de Jean Creps qui ronflait
+à côté de lui, le pinça et le secoua si bien, que l'autre se mit à se
+frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupéfaction l'homme
+gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en
+souriant.
+
+--Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi?
+
+--Passablement, monsieur, répondit Jean, je vous remercie.
+
+--Vous deviez être terriblement fatigués, reprit l'autre en continuant à
+se laver et à peigner son épaisse barbe. J'ai cru un moment que vous
+étiez des comédiens en voyage.
+
+Donat avait retiré sa tête de dessous la couverture et regardait
+l'étranger avec des yeux pleins de méfiance et d'étonnement.
+
+--Des comédiens en voyage? répéta Creps, qui était descendu de son lit.
+Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la
+population de San Francisco.
+
+--C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-là, qui semble avoir
+peur de moi, a parlé, soupiré, crié, et s'est escrimé avec ses bras
+comme un comédien qui apprend un rôle. J'ai sauté à bas de mon lit pour
+courir à son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous
+l'assassinait.
+
+Jean éclata de rire et raconta à l'étranger ce qu'ils avaient vu la
+veille au soir, et comment on avait brutalement terrassé son camarade en
+le menaçant de couteaux et de revolvers.
+
+--Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je
+comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez;
+mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec
+des étrangers, d'être toujours très-brefs dans vos paroles et même de
+veiller à vos gestes, enfin de ne vous mêler de rien et de ne vouloir
+aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes à la fois.
+
+Donat et Roozeman s'étaient levés à leur tour et avaient commencé à
+s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait à échanger quelques
+paroles amicales avec l'homme à la grande taille. Il n'était pas si
+repoussant de figure ni si déguenillé que les Flamands l'avaient cru
+remarquer à la clarté douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait
+l'air d'un jeune homme honnête et bien élevé, sa physionomie était noble
+et respectable, son langage était aimable et très-choisi. Il se tourna
+vers Jean et dit:
+
+--Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulté son
+calendrier et a vu que c'était dimanche.
+
+--Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'éprouve le
+besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour
+cela.--Monsieur Creps, demandez donc à ce gentleman où est l'église.
+
+A cette demande, l'étranger répondit en haussant les épaules avec un
+sourire amer:
+
+--Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples
+sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas
+d'autre religion que l'adoration de soi-même, la soif de posséder, et
+l'égoïsme. Cela vous étonne! Vous deviendrez comme les autres; alors,
+vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel.
+
+En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son étui
+aux amis, et les força de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans
+Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un
+meilleur arôme. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la
+chambre.
+
+Les Flamands se regardèrent, moitié riant, moitié étonnés. Jean et
+Victor se moquèrent de leur propre inquiétude au sujet de leur compagnon
+de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmenté le sommeil de
+Donat. Celui-ci prétendait que ses camarades n'avaient pas été plus à
+leur aise que lui et qu'ils s'étaient glissés doucement dans leurs lits,
+ainsi que lui, absolument comme les frères du petit Poucet dans la
+maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'étaient trompés et qu'ils
+s'effrayaient trop légèrement des choses qu'ils voyaient pour la
+première fois. Tout était bien surprenant et encore incompréhensible
+pour eux à San-Francisco; mais la première impression les avait trompés,
+et ce n'était probablement pas si terrible qu'ils le croyaient.
+
+D'ailleurs, ils y étaient maintenant, et il fallait accepter les choses
+comme elles se présentaient. Victor rappela qu'on avait fixé ce jour
+pour écrire aux parents et amis.
+
+Ils descendirent pour déjeuner, se firent donner par le garçon quelques
+feuilles de papier à lettres et ce qu'il faut pour écrire, et lui
+demandèrent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco
+en Europe. Il résulta de la réponse qu'un pareil envoi était très
+facile: le maître de l'hôtel s'en chargerait volontiers.
+
+Rentrés dans leur chambre, les trois amis se mirent à écrire, chacun de
+son côté. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient
+debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre;
+Kwik était assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il
+avait placé sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les
+plumes raides de Californie et contre l'encre épaisse de San-Francisco,
+le silence le plus complet régnait dans la chambre.
+
+Il y en avait long à raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il
+plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas
+déranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant.
+
+Le pauvre garçon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et
+faisait des lettres grandes comme des dés à coudre; il se grattait
+l'oreille, mâchonnait sa plume et chiffonnait avec dépit les feuilles de
+papier barbouillées, pour recommencer chaque fois son pénible travail.
+
+--Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'écrire un volume
+sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'à demain.
+
+--J'ai fini, répondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, à tourner mes
+paroles de manière que ma mère ne devine pas quelle misère nous avons
+soufferte.
+
+--Ainsi, tu n'as parlé ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles
+requins?
+
+--Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voilà, lis; tu
+verras si nos lettres s'accordent.
+
+Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut à la fin, il
+hocha la tête en souriant et lut:
+
+«Pendant ce long et triste voyage, ta chère image s'est toujours trouvée
+devant mes yeux, bonne mère; et, à côté de toi, je voyais sans cesse une
+autre image, un ange qui me souriait et murmurait à mon oreille: «Aie
+courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas
+oublié, et ma prière veille sur toi.»
+
+--C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent
+aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le
+commencement de ta lettre veut le faire croire.
+
+--Nous ne pouvons cependant pas n'écrire que des mensonges. Une pareille
+tromperie serait une autre cruauté.
+
+--Soit, Victor; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi
+parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son affection pour
+Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu sembles avoir une intention!
+
+--En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garçon ne sait
+pas bien écrire. La soeur de ma mère demeure à Boom, près de
+Natten-Hæsdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que
+Donat Kwik pense toujours à elle. On ne peut pas savoir: ce que j'écris
+de lui, lui sera peut-être utile dans l'avenir.
+
+--Bah! tu prends Donat trop au sérieux; c'est un bon garçon, je ne le
+nie pas; mais qu'il ait la cervelle à l'envers, c'est ce que tu ne peux
+contester.
+
+Donat parvint enfin à achever sa lettre, et s'approcha des deux amis
+tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant:
+
+--Quand le père d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je
+dois être déjà terriblement riche, pour oser écrire ainsi à un garde
+champêtre.
+
+--Fais voir, dit Jean en lui prenant l'écrit des mains. Ta lettre est
+passablement longue.
+
+--Je le crois bien; j'ai sué dessus pendant un quart de jour.
+
+Creps essaya de déchiffrer la lettre et lut à haute voix:
+
+«Estimable père d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je
+suis arrivé en Californie, heureux et en bonne santé, et j'espère de
+vous la même chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en
+prendre plein un sac à froment, et, si vous voulez garder votre Anneken
+pour moi jusqu'à mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut
+est profond à Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me
+déteste pas et que, pauvre enfant! elle est devenue à moitié folle après
+que vous m'avez jeté si brutalement à la porte. Vous n'avez pas un grain
+de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous
+osez donner Anneken à un autre pendant que je suis dans le pays de l'or,
+je vous ferai destituer de votre place de garde champêtre, et vous me
+verrez me marier, à votre grand chagrin, avec la demoiselle du château,
+que vous pouvez habiter vous-même, si vous voulez. C'est à prendre ou à
+laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec
+lesquels j'ai l'honneur d'être,
+
+DONAT KWIK,
+_Chercheur d'or, dans un grand hôtel,
+à San-Francisco, Californie,_»
+
+On rit de bon coeur de cette lettre menaçante, et Roozeman tâcha de
+faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'en adoucir un peu
+les termes, Donat ne voulut pas y changer un mot, et donna pour raison
+que le garde champêtre de Natten-Haesdonck était un homme opiniâtre,
+dont personne ne pouvait rien obtenir par la douceur.
+
+Pendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et écrivaient
+l'adresse, Donat Kwik s'écria:
+
+--Ah çà! messieurs, j'ai quelque chose sur le coeur; je couche et je
+mange ici sans m'inquiéter de savoir qui payera. Il n'est pas nécessaire
+de demander si le compte sera poivré et même au poivre d'Espagne. Tout
+ici coûte les yeux de la tête. Dix francs pour porter une malle pendant
+cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour
+les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous
+toutes sortes de noms baroques.
+
+--Ne t'inquiète pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout.
+
+--C'est bien, je vous remercie; mais je ne veux pas être une sangsue. Je
+chercherai cette après-dînée une autre auberge, et, s'il me faut coucher
+par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me
+semble que l'économie est encore plus nécessaire dans le pays de l'or
+qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs; mais
+je crois que vous ne feriez pas mal non plus de chercher un hôtel plus
+modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drôle, si vous
+vous trouviez sans argent à San-Francisco. A moins que vous ne vouliez
+porter les malles des voyageurs sur votre dos?
+
+Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelèrent le
+garçon pour lui demander le montant de leur dépense. Au bout de quelques
+instants, celui-ci remit à Jean Creps un papier où on lisait en anglais
+le compte suivant:
+
+ Potage julienne, trois portions......................... 3 dollars,
+ Viande de boeuf aux choux rouges, id.................... 2 id.
+ Un gigot de mouton sauce aux câpres, id................. 3 id.
+ Des côtelettes de veau, id.............................. 4 id.
+ Une bouteille de vin.................................... 5 id.
+ Logement pour trois personnes à trois dollars........... 9 id.
+ __________
+ Total........................ 26 dollars.
+
+Cela faisait donc un total de 140 francs 40 centimes pour un souper et
+un coucher. C'était poivré, comme l'avait dit Donat; mais ce n'était pas
+mortel; et Victor et Jean payèrent sans chagrin ni regret chacun la
+moitié de la somme exigée; ils résolurent même de passer encore une nuit
+dans cet hôtel. Il leur restait environ treize cents francs en billets
+de banque. Ils avaient dormi très-mal la nuit et se trouvaient
+maintenant dans une maison dont les gens étaient honnêtes et polis.
+
+Qui sait quelles difficultés et quels désagréments ils rencontreraient
+dans une autre auberge? Ils resteraient donc où ils étaient; ils iraient
+se promener à leur aise, visiter San-Francisco, dîner en ville et même
+boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie,
+après une traversée si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec
+eux jusqu'au lendemain, puis on délibérerait mûrement sur ce qu'il y
+aurait de mieux à faire pour attendre l'arrivée des directeurs de _la
+Californienne_ sans crainte d'épuiser les ressources.
+
+Ils allumèrent les cigares que l'étranger leur avait donnés, et
+sortirent le coeur léger et plein de confiance, pour commencer leur
+promenade.
+
+
+
+
+XII
+
+LA MAISON DE JEU
+
+
+Les trois Flamands s'étaient promenés et avaient flâné toute la journée
+dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui était nouveau pour eux,
+s'arrêtant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle
+surprenant de cette foule d'hommes étranges au milieu desquels ils
+vivaient. Quant à la ville même, elle n'offrait rien de remarquable.
+Quoique, en ce moment, peut-être plus de cinquante mille hommes de
+toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se
+composait que de maisons en bois à un étage, à côté de quelques tentes
+et baraques en toile qui s'étendaient comme des faubourgs vers la
+campagne.
+
+Ce n'était donc que la population qui pouvait être l'objet de la
+curiosité de Victor et de ses camarades. Comme, dans le courant de la
+journée, ils n'avaient rien rencontré de menaçant ni de désagréable, ils
+finirent par conclure qu'ils s'étaient laissé effrayer, comme de vrais
+enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en
+tout cas, ils ne devaient pas s'inquiéter.
+
+Leur bonne humeur avait cependant encore une autre cause. Pour fêter
+leur arrivée à San-Francisco comme ils l'avaient décidé, ils étaient
+entrés dans un certain nombre de cafés, avaient bien mangé et assez bien
+bu, de sorte que l'effet du vin ou du _grog_ n'était pas étranger à leur
+joyeuse disposition d'esprit, quoiqu'ils eussent encore toute leur
+raison et qu'ils y vissent encore très-clair.
+
+Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner à leur hôtel, ils passèrent
+devant une maison de jeu qui avait pour enseigne: _la Verandah_. Une
+brillante clarté qui se répandait hors de la maison et illuminait la rue
+éblouit les yeux des trois amis étonnés. Ils voulaient s'arrêter un
+instant pour jeter un coup d'oeil dans la salle; mais les gens à moitié
+ivres qui sortaient et entraient les obligèrent à se mettre de côté.
+
+--Et pourquoi n'entrerions-nous pas là dedans? demanda Jean Creps.
+
+--Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat,
+qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or.
+
+--Une maison de jeu! murmura Victor hésitant.
+
+--Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous
+en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la dernière. Nous ne
+pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison
+de jeu.
+
+--Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu étinceler là-bas, sur une table,
+une montagne d'or, de la même espèce que celui que nous allons trouver.
+Cela donne toujours un avant-goût.
+
+Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, où
+heureusement ils trouvèrent, dans un coin, un banc pour s'asseoir.
+Lorsqu'ils eurent reçu et payé leur petit verre de rhum, ils promenèrent
+leurs regards autour d'eux.
+
+Ils étaient dans une grande salle splendidement éclairée, mais si
+remplie de la fumée du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en
+entrant on était à demi suffoqué et qu'on sentait ses yeux se mouiller
+de larmes avant de pouvoir s'habituer à cet air vicié et à cette
+atmosphère chargée de nuages. Une population étrange et singulièrement
+mêlée grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes
+qui avaient l'air d'honnêtes gens, mais la plus grande partie des
+habitués se composait de tout ce que la Californie offrait de plus
+ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on
+voyait s'y promener des hommes à figures suspectes qui avaient
+probablement tout perdu et passaient toute la soirée dans la maison de
+jeu pour voir de l'or, et épiaient peut-être l'occasion de s'en procurer
+d'une manière quelconque. Il régnait là un murmure assourdissant de voix
+confuses, de cris de joie et de malédictions, que dominaient parfois les
+sons retentissants d'une musique entraînante. L'orchestre ne se
+composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau à
+la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre à la main et
+une espèce d'arbre avec des sonnettes sur la tête. Ainsi affublé, il se
+démenait comme un possédé et faisait plus de bruit que toute une bande
+de musiciens.
+
+Au fond de la salle se trouvait une table très-large, derrière laquelle
+le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le _monte_, jeu de
+hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort à la mode à
+San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des
+blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de
+banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque pièce avait
+une valeur de deux cent cinquante francs; mais, à côté de chaque tas,
+il y avait un revolver à six coups.
+
+Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque
+carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de
+hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abîmer dans le
+gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommençaient chaque
+fois à tenter la chance, jusqu'à ce que, tout à fait ruinés, pauvres et
+le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en
+maudissant le jeu.
+
+S'il y avait là des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or
+qu'ils avaient amassé dans les placers au prix de grandes privations, on
+en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une façon toute
+particulière. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient
+le mot _paillasse,_ voulant faire entendre par là qu'à leurs yeux le
+gagnant n'était qu'un compère, qui jouait avec l'argent même de la
+banque. Cela n'empêchait pas cependant que l'on ne racontât jusqu'au
+bout de la salle, comme quoi cet individu avait commencé à jouer en ne
+risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagné vingt mille
+dollars en moins d'une heure.
+
+Donat, lorsqu'il entendit cela, s'écria avec stupéfaction:
+
+--Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui
+a un peu de bonheur. Je suis né coiffé, moi! Qui sait, messieurs, si je
+tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas
+une affaire. Si j'osais seulement aller à la table...
+
+--Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi.
+
+--Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse.
+
+--En effet, que nous font quelques dollars? Remarqua Creps. Je veux voir
+comment va le jeu de la _monte_: d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce
+n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de
+nous favoriser.
+
+Victor resta assis et suivit d'un regard à demi dépité ses amis, qui
+s'approchaient à pas lents de la table.
+
+Ils suivirent le jeu pendant quelques instants avant de risquer leur
+argent; une demi-heure après, ils retournèrent près de Roozeman. Jean
+riait d'un air triomphant, Donat se grattait la tête d'un air mécontent
+et grommela qu'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinq que Victor
+lui avait donnés à bord du _Jonas_.
+
+Pour Creps, il avait été plus heureux; il avait même possédé un moment
+plus de trois mille francs; mais le sort s'était enfin déclaré contre
+lui, et il avait quitté la table, sur le conseil d'un Américain, pour
+donner à la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore
+gardé environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer à
+jouer sans inquiétude.
+
+Jean voulut régaler ses amis avec l'argent gagné et fit apporter trois
+grogs chauds. En buvant, il engagea Roozeman à risquer aussi une couple
+de dollars, afin de savoir au moins si la fortune voulait lui être
+favorable ou non. Il se moquait de l'horreur que son ami paraissait
+éprouver pour le jeu, et le poursuivait de ses railleries. Victor, plus
+ou moins excité par la boisson, se leva tout à coup et dit:
+
+--Eh bien, tu le veux, je jouerai! mais à une condition: je prends dix
+dollars et je les mets ensemble sur une carte; après la perte de cet
+argent, nous retournons à notre hôtel sans rester ici une minute de
+plus.
+
+--Oui, mais si tu gagnes?
+
+--Je perdrai.
+
+--Tu ne peux le savoir.
+
+--Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec
+douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je
+gagne, je mettrai jusqu'à quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses
+de me suivre à l'hôtel, sois sûr que j'irai tout seul.
+
+--Allons, ne te fâche pas: nous acceptons ta condition.
+
+Les trois amis se rapprochèrent ensemble de la table de jeu. La chose se
+passa comme cela se voit souvent: le sort se déclara favorable à celui
+qui espérait intérieurement perdre. Roozeman gagna à plusieurs reprises,
+et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour être
+débarrassé de cet argent impur, les pièces d'or et les billets de banque
+affluèrent devant lui d'une façon surprenante. Cette richesse l'aveugla
+enfin, la passion et qu'il avait mise à lutter contre le sort qui le
+favorisait obstinément le domina au point qu'il oublia la condition
+posée, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de
+ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la
+bonne chance revenait vite, et, malgré l'inconstance du sort, le bonheur
+lui resta fidèle.
+
+Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans
+relâche. Donat n'avait pas la même déveine, car il avait déjà un assez
+bon tas de dollars devant lui.
+
+Il vint un moment où la fortune se déclara avec une merveilleuse
+constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui
+jetait en grognant des poignées d'or et des billets de banque.
+
+On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants étaient fixés
+avec envie sur les richesses qu'il avait gagnées. Victor ne voyait rien
+de ce qui l'entourait, tant il était absorbé par le jeu; il avait
+presque oublié que ses amis luttaient également avec la fortune à côté
+de lui.
+
+Tout à coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappé
+profondément du regard égaré, de la pâleur et de la voix rauque de son
+ami.
+
+--Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar!
+Vite, prête-moi une couple de cents francs, Victor.
+
+Mais Roozeman, revenant avec effroi à la conscience de leur position,
+mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches.
+
+--Prête-moi deux cents francs, te dis-je! Répéta Jean avec une animation
+singulière.
+
+--Non, non, fuyons cette maison! répliqua son ami. Pour l'amour de Dieu,
+Jean, ne joue plus! Suis-moi à l'hôtel, ou je m'en vais seul!
+
+En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le
+suivirent en grommelant, et ils quittèrent tous ensemble la maison de
+jeu.
+
+Il y eut alors parmi les joueurs une hésitation étrange. Comme si la
+disparition de cet heureux jeune homme eût refroidi la passion de la
+plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs,
+malgré l'appel provocant du banquier.
+
+Un grand nombre de joueurs sortirent les uns après les autres.
+
+Les Flamands avaient continué leur chemin à travers les rues. Il était
+très-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait
+presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas
+avoir gagné moins de quarante mille francs; Donat, de son côté,
+possédait encore à peu près huit cents francs. Malgré la perte que Creps
+avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'être mécontent du résultat de
+cette soirée. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin
+de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie
+de ses amis, qui se réjouissaient de cette fortune inattendue. Comme
+Roozeman leur avait déjà déclaré qu'il regardait le gain comme un bien
+commun et qu'il ne voulait pas le considérer autrement, ils parlaient en
+ce sens:
+
+--Il est vrai, dit Jean, qu'aussitôt que les directeurs de la
+_Californienne_ arriveront à San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de
+rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gêne, ne nous laisser
+manquer de rien et rester à l'hôtel où nous sommes logés. En outre;
+l'argent que nous avons déjà nous permettra de retourner d'autant plus
+vite dans notre patrie.
+
+Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie:
+
+--Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize
+mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas
+pourquoi je n'achèterais pas, outre le château de Natten-Haesdonck, une
+grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis
+terrestre!
+
+Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit à chanter:
+
+«Mettez la soupe au feu, maman;
+Voilà l'géant! voilà l'géant!»
+
+Mais la parole fut étouffée dans sa gorge par une main puissante qui lui
+pinçait les lèvres comme des tenailles. On lui enfonça un bâillon dans
+la gorge avant qu'il pût crier. Un coup violent sur la nuque le fit
+tomber par terre. A la pensée qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui
+voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide
+et glissa son argent dans ses bottes.
+
+Creps et Roozeman furent assaillis, au même instant, de la même manière.
+Tous les deux étaient étendus sur le sol, bâillonnés avec un mouchoir de
+poche et entourés de voleurs ou d'assassins qui menaçaient de leur
+percer le coeur de leur poignard au moindre mouvement.
+
+Victor avait été attaqué par plusieurs hommes à la fois; trois ou quatre
+le tenaient cloué par terre; deux autres fouillaient dans ses poches.
+Heureusement, il réussit à dégager ses membres, sauta debout et saisit
+un des voleurs; mais un couteau que le pauvre jeune homme sentit
+pénétrer dans ses côtes lui fit lâcher prise; il fut renversé par la
+violence du coup, et les assassins se jetèrent de nouveau sur lui pour
+lui fermer la bouche.
+
+Mais tout à coup, trois ou quatre personnes qui parlaient à haute voix
+sortirent d'une rue latérale. Au bruit de ces voix, un des brigands
+donna un signal et tous disparurent dans les ténèbres. Les passants dont
+la présence les avait chassés tournèrent le coin d'une autre rue.
+
+Jean Creps courut à Victor et l'aida à se relever; mais il sentit sur sa
+main une humidité chaude et gluante, et s'écria avec une mortelle
+anxiété:
+
+--Oh! mon Dieu, Victor, tu es blessé?
+
+--Légèrement, ce ne sera rien, répondit
+Victor.
+
+--Où? où?
+
+--Dans le côté: un coup de poignard. Ne sois pas inquiet.
+
+Creps, effrayé, voulut aller frapper à la première maison venue pour
+demander du secours; mais Victor prétendit qu'il était encore assez fort
+et exigea qu'on allât directement à l'hôtel. Ce n'était pas loin, et,
+avec la main sur la blessure pour empêcher l'hémorragie, il y arriverait
+sans peine, croyait-il.
+
+Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refusât leur aide, il fut
+soutenu par tous deux.
+
+Donat versait des larmes de pitié sur le malheur de Victor et grommelait
+des paroles de vengeance, telles que: «Les assassins! les scélérats! ils
+me payeront mon oreille!»
+
+Mais les autres ne firent pas attention à ses paroles.
+
+Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'hôtel, Jean fit asseoir son ami
+blessé et demanda avec instance un docteur ou un chirurgien.
+
+Un garçon dit qu'il y avait un chirurgien à deux pas de là, et qu'il
+allait l'appeler immédiatement.
+
+--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, cinq dollars pour votre peine! s'écria
+Creps.
+
+Le garçon ne se le fit pas dire deux fois et sortit en courant.
+
+Victor perdait beaucoup de sang par sa blessure, il y en avait déjà une
+petite mare au pied de sa chaise: cependant il riait et tâchait de faire
+comprendre à ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer et d'être si
+consternés, parce qu'il sentait bien que sa blessure n'était pas
+dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il lui
+demanda avec inquiétude:
+
+--Et toi, mon pauvre ami, tu ne te plains pas et tu ne t'occupes que de
+mon sort! Qui sait si tu n'es pas plus malheureux que moi?... Une
+blessure à la tête; ah! cela peut être dangereux!
+
+--Non, non, répondit Donat, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir
+perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne pourrai plus
+porter de boucles d'oreilles ... voilà tout.
+
+Le chirurgien parut dans la chambre et se mit à déshabiller le blessé en
+silence et avec des mouvements brusques. Il lui découvrit le flanc, tâta
+la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang,
+appliqua un emplâtre sur la plaie béante, posa un bandage par-dessus,
+aida le malade à se rhabiller, puis tendit la main vers Jean en disant
+d'un ton très-bref:
+
+--Voilà, gentleman, l'affaire est claire. Une visite de nuit, une once
+d'or, seize dollars.
+
+--Seize dollars! soit; mais dites-nous au moins ce que nous avons à
+craindre ou à espérer.
+
+--Il n'y a rien à craindre, répondit le chirurgien. Un demi-pouce plus
+avant, et le jeune gentleman serait déjà dans l'autre monde; mais le
+couteau a touché une côte et a glissé entre la peau et la chair. C'est
+une blessure très-simple, sans aucune gravité. Si le gentleman n'avait
+pas perdu tant de sang, il ne serait pas plus malade que d'une bonne
+entaille dans la main.... Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de
+temps à perdre et je veux aller me coucher!
+
+Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout volé, or et
+billets de banque. Jean, tout confus, supplia le chirurgien de leur
+donner du temps, par pitié pour leur malheur.
+
+--Pitié? répéta l'autre en riant. D'où venez-vous? Pitié, en Californie?
+Quelle plaisanterie! Allons, allons, payez-moi vite; encore dix minutes
+et j'exige double salaire.
+
+--Mais nous ne possédons plus rien; on nous a tout volé!
+
+--Vous avez probablement une montre? Laissez voir, nous la taxerons.
+
+Creps chercha sa montre: elle avait également disparu.
+
+Donat Kwik avait écouté silencieusement cette conversation en clignant
+de l'oeil, et s'était évertué à saisir autant que possible le sens des
+mots anglais. Lorsqu'il vit que le chirurgien frappait du pied avec
+fureur, et surtout lorsqu'il crut comprendre que l'hôtelier déclarait ne
+plus vouloir loger des gens sans argent et allait les mettre
+immédiatement à la porte, Donat s'avança et dit:
+
+--_I have money, I pay_. (Je payerai).
+
+Il se baissa, tira une poignée d'or de ses bottes et donna les seize
+dollars exigés.
+
+L'hôtelier s'excusa et redevint aussitôt d'une politesse et d'une
+amabilité extrêmes.
+
+--Ah çà! Donat, murmura Jean à moitié fâché, pourquoi nous laisses-tu si
+longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui passait?
+
+--Certes, certes, répondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je
+commence à comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en
+Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien était parti sans
+argent, nous aurions encore les seize dollars que nous n'avons plus
+maintenant.
+
+Le domestique s'approcha ensuite et réclama les cinq dollars qu'on lui
+avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec
+douleur qu'il avait réellement promis cette récompense, et pria Donat
+d'avancer encore les cinq dollars.
+
+Le jeune paysan obéit en grognant et en rechignant.
+
+--Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgré toutes nos
+mésaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La
+blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de
+cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain.
+
+Ils quittèrent la salle et se rendirent dans leur chambre à coucher.
+Roozeman, pour montrer à ses compagnons qu'ils pouvaient être
+tranquilles sur son état, voulut monter l'escalier sans aide et sans
+appui.
+
+En chemin, Donat grommela encore:
+
+--Je suis curieux de savoir où se trouve en ce moment le lobe de mon
+oreille. Voilà toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans
+le même lit que ses camarades.... Mais ils la payeront plus cher que du
+jambon ou de la langue fumée, les voleurs! les scélérats! les assassins!
+
+
+
+
+XIII
+
+LES ARMES
+
+
+Lorsque Jean Creps s'éveilla le lendemain matin, il prit la main de son
+ami Roozeman, qui était étendu dans son lit les yeux ouverts, et auquel
+il demanda d'un air de vive sollicitude comment il se portait. La pâleur
+du visage de Victor, suite probable de la grande perte de sang,
+l'effraya.
+
+Roozeman répondit avec un gai sourire que sa blessure n'était pas grave
+et serait guérie en peu de jours. Pour confirmer ses paroles, il sauta à
+bas du lit; mais ce mouvement, par lequel il se pliait sur les muscles
+blessés, lui arracha un cri de douleur.
+
+Creps prit son ami dans ses bras et lui dit d'un ton plein d'intérêt:
+
+--Hélas! mon bon Victor, tu caches tes souffrances pour ne pas
+m'attrister. Le malheur qui t'est arrivé m'ôte tout mon courage. Si
+j'avais reçu la blessure, moi... mais toi? cela me brise le coeur! Ah!
+que ne sommes-nous restés en Belgique, dans cette contrée bénie où
+règnent au moins, avec la liberté, la justice et la sécurité.
+
+--Tu t'effrayes à tort, Jean, répondit Roozeman; j'ai, en sautant du
+lit, dérangé le bandage de la plaie; il est naturel que ce mouvement me
+cause un peu de mal.
+
+--Ce matin, un autre docteur examinera encore soigneusement la blessure,
+murmura Creps.
+
+--C'est tout à fait inutile, et d'ailleurs nous n'avons plus les moyens
+de payer le chirurgien.
+
+--Kwik a encore assez d'argent.
+
+En disant cela, Jean tourna les yeux vers le lit de Donat, qui avait
+l'habitude de dormir avec sa couverture sur sa tête.
+
+--Tiens! où est-il passé? Le lit est vide! s'écria-t-il.
+
+--Il s'est levé de bonne heure, répondit Roozeman, il s'est habillé
+doucement pour ne pas nous réveiller.
+
+--Ne lui as-tu pas demandé où il allait?
+
+--Si; il m'a dit en riant qu'il allait chercher le lobe de son oreille.
+
+--Je comprends, je comprends, murmura Creps. Donat possède quelques
+centaines de francs; il est malin, il s'est levé en silence, il s'est
+enfui afin de ne pas dépenser ses dollars pour nous. Il a raison, c'est
+la loi de la Californie: _Chacun pour soi_.
+
+--Non, Jean, interrompit Roozeman, n'aie pas une pareille idée de Donat.
+Il peut être grossier et stupide quelquefois, mais il est reconnaissant
+et son coeur est bon.
+
+--Nous verrons. Je ne m'étonnerais aucunement que Donat tentât de garder
+exclusivement pour son entretien les dollars qu'il doit à ta générosité.
+La Californie est le pays du plus horrible égoïsme; on respire ici ce
+sentiment odieux avec l'air.
+
+--Ton amitié pour moi et ton inquiétude non fondée au sujet de ma
+blessure te rendent mélancolique, Jean; autrement, tu ne croirais pas ce
+pauvre garçon capable d'une pareille lâcheté.
+
+--Soit, Victor, nous le saurons bientôt. Parlons maintenant avec
+sang-froid de notre position critique. Nous ne possédons plus rien, il
+peut encore se passer beaucoup de jours avant que les directeurs de _la
+Californienne_ soient à San-Francisco. Qu'allons-nous entreprendre en
+attendant?
+
+--C'est tout simple, dit Roozeman. Nous coucherons par terre sous une
+voile, et nous chercherons des moyens pour gagner quelques dollars,
+dussions-nous aller sur le quai porter des sacs de voyage ou des malles.
+
+--Sans doute, Victor; pour moi, ce serait bien le plus simple. Mais toi,
+coucher par terre, travailler, te fatiguer et risquer d'enflammer ta
+blessure! Cela ne sera pas, me fallut-il travailler comme un esclave et
+me nourrir de pain et d'eau! Coucher par terre, toi qui es si
+sensible!...
+
+--Mais, Jean, dit Roozeman avec un sourire de dépit, tu te fais une
+fausse idée de moi. Je t'en remercie tout de même, car c'est un effet de
+ta bonne amitié. Je suis sensible, en effet, pour certaines choses qui
+touchent l'esprit et le coeur, mais pour ce qui concerne les douleurs
+physiques ou les privations, sois sûr que je les supporte aussi bien que
+n'importe qui. Allons, allons, pas de chagrin; descendons pour déjeuner.
+
+--Déjeuner? murmura Jean. Avec quoi payerons-nous le déjeuner?
+
+--Donat payera à son retour.
+
+--Oui, Donat... cours à sa poursuite! Non, Victor, tu restes ici, tu
+prends un bon déjeuner: c'est nécessaire pour le rétablissement de tes
+forces. Je sortirai et tâcherai de gagner un salaire: je trouverai bien
+les moyens de t'héberger ici jusqu'à ce que ta blessure soit guérie.
+Attendre Kwik serait une duperie...
+
+--Eh! eh! voici Kwik! dit Donat lui-même en ouvrant la porte.
+
+Les Anversois reculèrent, étonnés. Donat était debout devant eux, avec
+une ceinture rouge dans laquelle étaient passés un couteau-poignard long
+d'un pied et demi et deux revolvers. Il portait sous le bras deux autres
+couteaux moins longs et deux ceintures de laine rouge. Il tenait la tête
+en arrière et s'efforçait de se donner un air guerrier.
+
+--Ah çà! d'où viens-tu? Qu'est-ce que cela signifie? murmura Creps.
+
+--Ce que cela signifie? répondit Donat tirant son long couteau catalan
+de sa ceinture; cela veut dire que le premier qui me regarde encore de
+travers, je l'embroche comme un cochon de lait. J'ai rencontré dans la
+rue la moustache rousse du _Jonas_ et je l'ai bousculé; mais bien lui a
+pris de feindre de ne pas me voir, car autrement, pardieu! ma lame
+entrait dans sa peau comme dans un fromage blanc.
+
+--Mais où as-tu trouvé ces armes?
+
+--Trouvé? Il n'y a rien à trouver ici. Je les ai achetées. Ces revolvers
+et ces couteaux ne coûtent que la bagatelle de trois cent
+soixante-quinze francs. Pour ce prix-là, j'achèterais toute une boutique
+d'armurier à Malines..
+
+--Gaspiller tant d'argent, dit Creps d'un ton de reproche, au moment où
+ce pauvre Roozeman est blessé et a besoin de notre assistance!
+
+--On n'a point oublié cela, interrompit Donat. Manger n'est pas la
+principale chose dans ce pays, comme chez nous. C'est un revolver qu'il
+faut d'abord. Quant à moi, ce long couteau me suffit; les revolvers et
+les autres couteaux, je les ai achetés pour vous. Tenez, prenez-les, et
+louez ma prévoyance! car vous en aurez plus de profit que d'un bon dîner
+et d'un lit moelleux. J'ai songé à tout. Voici les ceintures pour mettre
+les pistolets. Maintenant, du moins, nous pourrons aller et venir dans
+la rue au milieu de ce tas de ribauds, la tête levée et prêts à défendre
+notre vie, nos oreilles et notre bourse... aussitôt qu'il y rentrera
+quelque chose, car maintenant elle est plate comme un papier plié.
+
+--N'as-tu donc plus d'argent? Demanda Victor avec quelque inquiétude.
+Nous devons encore ici neuf dollars pour notre logement.
+
+--Imprudent! murmura Creps, nous ne savons pas encore comment nous
+déjeunerons...
+
+--J'ai encore songé à cela, répondit Kwik avec un sourire malin. Ah!
+vous croyez que ce pauvre Donat est aussi bête qu'il en a l'air? Non,
+non; j'ai fait aujourd'hui énormément de besogne. Asseyez-vous, mon
+explication pourrait durer longtemps. Là! écoutez maintenant ce que j'ai
+fait.
+
+Les deux amis se laissèrent tomber sur un banc, étonnés et anxieux.
+
+--J'ai rêvé toute la nuit d'hommes armés de revolvers et de couteaux,
+dit Donat, et dans mon rêve j'ai hurlé de rage, parce que je n'avais pas
+d'armes pour me défendre: car je ne sais vraiment pas pourquoi nous nous
+laisserions égorger comme des moutons par les scélérats de Californie.
+Un âne se défend bien à coups de pieds quand on lui fait du mal. Alors,
+j'ai décidé de nous armer de pied en cap. S'il manque un revolver, c'est
+que je n'avais pas assez d'argent. Vous m'appelez imprudent? vous croyez
+que je n'ai pas pensé à l'état de M. Roozeman? Avant de quitter l'hôtel,
+j'ai donné au _baes_ neuf dollars pour notre logement de cette nuit, et
+en outre trois cents francs qui doivent servir à payer le séjour de M.
+Victor pendant huit jours encore.
+
+--Merci, merci, Donat, tu as un bon coeur! s'écria Jean Creps en lui
+serrant la main avec émotion.
+
+--Laissez-moi continuer, reprit Donat. En Californie, on doit veiller
+soi-même sur l'enfant de son père; on doit agir vite et beaucoup. Je
+suis allé au port trouver le Bruxellois, et je lui ai promis deux
+dollars pour m'accompagner et me donner des conseils. J'ai appris de lui
+un tas de choses qui nous seront utiles; il connaît la Californie et
+San-Francisco sur le bout du doigt. Je lui ai dit que notre dernier écu
+était destiné aux armes, et je lui ai demandé ce qu'il y avait de mieux
+à faire pour ne pas mourir de faim. Sur le port, il y a peu de chose à
+faire en ce moment; il y a trop de gens qui gâtent le métier. La plupart
+de nos camarades du _Jonas_ y flânent pour gagner quelques dollars.
+
+Le gentilhomme de notre gamelle y porte des planches de sapin sur le
+dos; le banquier allemand est attelé à une petite charrette et
+transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le
+procureur. Le camarade à la moustache rousse cherche des débris de
+faïence, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en
+faisant le métier de _chiffonnier en gros_, a déjà amassé des trésors.
+Cela va drôlement ici! Une chemise de coton neuve coûte un dollar, et,
+pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte
+sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif
+arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de même des
+bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fenêtre. Les
+maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais
+pas trouvé un meilleur emploie le deviendrais moi-même juif,
+c'est-à-dire chiffonnier. Mais je perds mon fil... Le Bruxellois connaît
+beaucoup de monde à San-Francisco. Il a couru de porte en porte avec
+moi, afin de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis
+accepté comme laveur de vaisselle et lécheur d'assiettes dans un grand
+restaurant, à cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement
+dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc
+certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouvé quelque chose de
+mieux: domestique chez un boucher...
+
+--Garçon boucher! s'écria Jean avec un sourire de dépit; alors je
+m'attelle plutôt à une charrette, comme le banquier allemand!
+
+--En effet, il paraît que les bouchers font ici un singulier métier. Il
+y avait devant la porte une grande vilaine bête grise avec des dents
+terribles. Je pensais que les boeufs avaient peut-être des poils aussi
+longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'était un ours. On
+mange de la viande d'ours ici! cela ne m'étonne plus que les gens soient
+si méchants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps;
+mais j'ai des postes à votre choix. Il y a encore une place de
+_paillasse_ dans une grande maison de jeu...
+
+--_Paillasse!_ qu'est-ce que cela signifie? Ah çà! Donat, il me semble
+que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter.
+
+--C'est ainsi: huit dollars par jour pour jouer comme compère avec
+l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous,
+j'aurais bien accepté le poste.
+
+--Et moi, je ne le désire pas; il y aura bien autre chose à trouver.
+
+--Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles,
+allumeur de lampes dans un hôtel, en face du port. Sept dollars, sans
+nourriture ni logement.
+
+Jean Creps secoua la tête avec impatience.
+
+--Vous ne pouvez pas être trop difficile, monsieur Jean, remarqua Donat.
+Vous verrez des compagnons de voyage, même de la première classe, qui
+font des métiers encore plus étranges. D'ailleurs, sept dollars!
+Qu'est-ce qui vous empêcherait de venir coucher ici à l'hôtel, jusqu'à
+ce que M. Roozeman soit guéri? Trois de sept, reste toujours quatre.
+
+--Tu as raison, dit Jean tout à coup. Eh bien, je serai cireur de
+bottes!
+
+--Et n'as-tu rien trouvé pour moi? Demanda Roozeman. Tu ne t'imagines
+cependant pas que je veuille vivre ici du fruit de votre travail à tous
+deux.
+
+--Pour vous, du moins, j'ai une place facile et bonne, répondit Donat;
+vous en rirez peut-être: fille de boutique... je veux dire commis chez
+un fruitier.
+
+En effet, bien qu'ils eussent peu de raisons d'être gais, les deux amis
+éclatèrent de rire.
+
+--C'est sérieux, très-sérieux, reprit Kwik. Il y a une grande tente, où
+l'on vend des oranges, des citrons, des figues et d'autres fruits. Le
+propriétaire a besoin de quelqu'un qui sache écrire en français et en
+anglais. Il donne six dollars, sans nourriture ni logement. A la prière
+du Bruxellois, qui lui procure beaucoup de chalands, il gardera encore
+cinq jours la place vacante. Vous serez le mieux partagé, monsieur
+Roozeman: c'est, du moins, un état propre et honorable.
+
+--Je te remercie, Donat, dit Victor, j'accepte avec joie.
+
+--Cireur de bottes dans un hôtel! dit Jean en ricanant.
+
+--Lécheur d'assiettes dans une sale gargote! murmura Donat.
+
+--Commis chez un fruitier! Si ma mère, si Lucie pouvaient le savoir! dit
+Victor en hochant la tête.
+
+--Qu'est-ce que cela fait? s'écria Donat. Aussitôt que nous verrons les
+mines et que nous pourrons ramasser l'or par poignées, tout sera oublié.
+J'aurai d'autant plus de choses à raconter à Anneken et à mes enfants...
+
+--Allons, allons, hourra pour la Californie! s'écria Creps. Le
+commencement est admirablement beau, sur ma parole. Donc, ne nous
+Laissons pas abattre. Notre ami Roozeman paraît fort et de bonne humeur:
+c'est le principal. Pour le reste, nous ferons de nécessité vertu. Cela
+ne durera pas longtemps, Dieu soit loué! Peut-être les directeurs de _la
+Californienne_ arriveront-ils demain ou après-demain. En attendant, je
+me rendrai tout à l'heure au grand hôtel pour savoir quand je pourrai
+commencer mon service de cireur de bottes.
+
+--Je sortirai avec toi, dit Victor.
+
+--Et ta blessure?... Tu dois te tenir tranquille.
+
+--Non, ne pensons pas à ma blessure; elle guérira d'elle-même. Je suis
+curieux de voir mon magasin de fruits.
+
+--Quant à moi, reprit Kwik, cette après-midi, à deux heures, je
+tripoterai avec les bras nus dans une eau grasse, que cela fera plaisir
+à voir.
+
+--Si nous avions déjeuné au moins, murmura Creps; mon estomac vide ne me
+donne pas beaucoup de courage.
+
+--J'ai payé le déjeuner avant de sortir ce matin, dit Donat.
+
+--Tu es une merveille de prévoyance et de bons soins, dit Jean gaiement
+en lui frappant sur l'épaule. Je crois que je me suis trompé sur ton
+compte, ami Kwik.
+
+--Possible, répondit Donat; mais, si M. Victor n'avait pas été malade,
+Donat n'aurait probablement pas veillé toute la nuit, pour réfléchir à
+ce qui lui restait à faire. Pour M. Roozeman, je serais capable de tout:
+de passer à travers le feu, de me laisser couper un membre, et de gagner
+de l'esprit aussi, pardieu!
+
+Roozeman lui prit la main et la serra avec reconnaissance, car le jeune
+paysan avait dit ces paroles avec une expression profonde, et
+l'Anversois savait que Donat lui était sincèrement dévoué depuis
+l'affaire de la fosse aux lions du _Jonas._
+
+--Eh bien, allons déjeuner alors! S'écria Jean.
+
+--Non, pas ainsi, dit Kwik; vous devez mettre les ceintures et y passer
+les revolvers. Désormais, ces armes ne doivent plus vous quitter un
+instant, ni dans votre chambre, ni dans la rue, ni à votre ouvrage.
+C'est le Bruxellois qui me l'a dit. En effet, vous pouvez en avoir
+besoin, même pendant votre sommeil. Et à quoi serviraient-elles si vous
+ne les aviez pas sous la main au moment du danger?
+
+--Pour aller déjeuner! murmura Victor qui paraissait avoir horreur de
+porter ces armes homicides.
+
+Mais Donat lui mit lui-même la ceinture et y passa le pistolet en
+disant:
+
+--Pour déjeuner? Et si les vilains hommes d'hier soir étaient encore
+assis à table et nous cherchaient querelle?... C'est bien ainsi!
+Viennent les ribauds maintenant! Je donnerais toute une semaine de mon
+salaire pour connaître et rencontrer le scélérat qui s'est enfui avec le
+lobe de mon oreille. Il serait bien drôle avec une tête comme une poule:
+sans apparence d'oreille!
+
+--Mais, mon bon Donat, objecta Roozeman, tu dois être prudent et ne pas
+t'attirer de mauvaises affaires par ton emportement. Tes paroles me font
+craindre que tu ne fasses un usage irréfléchi de ton effroyable couteau.
+
+--Bah! je ne suis pas si méchant que j'en ai l'air, monsieur Victor, dit
+Kwik en riant. La hardiesse impose toujours. Je ne défierai personne et
+je serai même très-endurant; mais, mais, si quelqu'un, pardieu...!
+
+--Le déjeuner! le déjeuner! s'écria Jean, en poussant ses deux camarades
+hors de la chambre.
+
+
+
+
+XIV
+
+LES SAUVAGES
+
+
+Quatre jours plus tard, Victor Roozeman avait pris place derrière le
+comptoir du fruitier. Sa blessure se guérissait rapidement et elle ne le
+gênait déjà plus pour faire sa besogne. Creps cirait des souliers,
+rinçait des bouteilles et nettoyait des lampes; Donat lavait la
+vaisselle et aidait le cuisinier du restaurant dans la grande tente.
+
+Les trois amis se réunissaient habituellement le soir très-tard dans un
+café, et y causaient une ou deux heures de leur position. Jean Creps,
+tout en riant beaucoup du poste que Kwik lui avait procuré, paraissait
+le moins satisfait et avouait qu'il n'était pas rare que le rouge de la
+honte lui montât au front, lorsqu'un autre domestique lui jetait un tas
+de bottes crottées et lui ordonnait durement de se hâter. Mais ce qui le
+consolait, c'est qu'il avait pour compagnon cireur de bottes et rinceur
+de bouteilles, un Français qui avait roulé en carrosse à Paris et qui
+était vraiment un homme très-instruit, bien élevé et très-honnête.
+
+Sous d'autres rapports, les amis ne se trouvaient pas mal; ils gagnaient
+assez d'argent pour ne se laisser manquer de rien, et même pour épargner
+tous les jours quelques dollars. Kwik, qui vivait dans une cuisine bien
+pourvue et qui ne regardait pas de très-près si les morceaux avaient ou
+non figuré sur une autre assiette, engraissa visiblement après la
+première semaine, et bientôt sa figure témoigna par son éclat
+extraordinaire qu'il ne laissait pas se perdre beaucoup des prétendus
+restes.
+
+Le Bruxellois venait passer presque chaque soirée avec Jean Creps et ses
+amis; ceux-ci payaient son écot et écoutaient, avec une curiosité avide,
+ce qu'il racontait de son séjour dans les placers ou mines d'or. Ce
+récit renfermait bien des scènes d'affreuse méchanceté, de violence et
+de meurtre, et assurément le langage du conteur n'était pas de nature à
+en adoucir l'impression; mais peu à peu les Anversois s'habituaient plus
+ou moins aux choses de Californie, et croyaient, d'ailleurs, que leur
+nouveau camarade exagérait ses aventures afin de pouvoir se vanter de
+son courage et de son habileté. Il leur parla très-complaisamment des
+bandits et des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemins, qui attaquent
+et assassinent les voyageurs; des _vaqueros_, qui prennent avec le
+_lasso_ aussi bien un homme qu'un cheval sauvage et rendent toute
+défense impossible; du terrible _grizzly_ (ours gris), qui étouffe un
+homme dans une étreinte de ses bras velus; et surtout des sauvages
+américains qui savent arracher en un clin d'oeil la chevelure et la
+peau du crâne à leurs pauvres prisonniers pour s'en faire un ornement
+guerrier.
+
+Sur une observation des Anversois, d'où il paraissait résulter qu'ils ne
+croyaient pas à l'existence de ces dangers, Pardoes, qui aimait à
+parler, leur donna l'explication suivante:
+
+--Vous devez savoir quelles sont les causes de tout cela. Il n'y a que
+deux ans qu'on a découvert les mines d'or. Il y avait un homme d'origine
+suisse, nommé Sutter, qui voulut tenter de tirer profit des bois de
+sapins de Californie, et fit bâtir à cet effet un moulin à eau. On
+trouva dans la terre qui avait été délayée par l'eau du moulin une
+grande quantité d'or. La nouvelle se répandit avec la rapidité de
+l'éclair. Les habitants de San-Francisco, de Monterey, de la Sonora et
+les Mexicains accoururent en si grand nombre, que, trois mois après la
+découverte, plus de quatre mille hommes cherchaient de l'or aux environs
+du moulin de M. Sutter. Industriels, officiers, soldats, tous
+s'enfuirent vers les mines. Lorsque, peu après, l'étonnante nouvelle
+pénétra jusqu'aux Etats-Unis d'Amérique et jusqu'en Europe,
+d'innombrables navires amenèrent des milliers et des milliers de
+chercheurs d'or étrangers. Les naturels du Mexique et des côtes de la
+Californie regardèrent ces étrangers comme des envahisseurs de leur
+patrie et de leur propriété légitime. Ils essayèrent d'abord de les
+repousser des mines et les attaquèrent les armes à la main; mais, trop
+faibles pour vaincre les chercheurs d'or réunis dans les placers, ils se
+jetèrent dans les bois et le long des routes pour attaquer, piller et
+tuer les troupes isolées de voyageurs. Au commencement, ils
+considéraient cela comme une guerre légitime; maintenant ils font encore
+la même chose, en partie par haine nationale, en partie par avidité. Ces
+voleurs mexicains, lorsqu'ils sont à cheval et se servent du lasso,
+s'appellent _vaqueros_; lorsqu'ils sont à pied _saltéadores._ En ce qui
+concerne les _bushranger_, ils sont étrangers; ils vivent du vol et
+préfèrent ravir l'or aux mineurs qui voyagent plutôt que de le chercher
+dans les placers par un rude labeur. Les sauvages californiens voient
+encore avec plus de haine et de colère cette grande affluence de blancs
+dans leur patrie. Maintenant, ils sont déjà refoulés à une vingtaine de
+lieues de la côte; mais à certaines époques, ils descendent en nombre
+des montagnes et assassinent les chercheurs d'or isolés. Je les ai vus
+de près, mes amis, je puis en parler! Je crois que j'en ai tué au moins
+quatre ou cinq.
+
+Sur les instances des Flamands et surtout de Donat, Pardoes se mit à
+raconter son combat avec les terribles sauvages, et il le fit si bien et
+d'une façon si pittoresque, que Kwik écoutait le coeur oppressé et
+presque sans respirer, et qu'il tomba dans de profondes réflexions
+lorsque Pardoes eut fini son récit.
+
+Le Bruxellois était allé en premier lieu dans les mines du Sud, y avait
+souffert beaucoup de misère et avait eu peu de bonheur; puis il était
+allé aux mines du Nord, où il avait trouvé beaucoup d'or; il ne les
+aurait pas quittées si la saison des pluies n'avait rendu impossible le
+travail des chercheurs d'or. Son intention était d'y retourner quand la
+saison des pluies serait plus avancée et qu'il aurait épargné assez
+d'argent; car il n'était pas, comme ses auditeurs, actionnaire de la
+Société _la Californienne_. Il devait donc se suffire à lui-même et
+amasser par le travail l'argent nécessaire pour retourner aux placers.
+
+Les trois amis lui promirent de l'aider à atteindre son but, aussitôt
+que les directeurs de _la Californienne_ seraient arrivés, parce qu'ils
+ne sauraient d'ailleurs que faire de leurs dollars économisés.
+
+De toutes les histoires et les descriptions de Pardoes, ce qui faisait
+le plus d'impression sur l'esprit de Donat Kwik était l'histoire de son
+combat contre les sauvages californiens et leur cruelle habitude de
+scalper la peau de la tête à leurs ennemis vaincus. Peut-être la perte
+du lobe de son oreille était-elle la cause de cette crainte. Il revenait
+si souvent sur l'affaire des sauvages, qu'il finit par ennuyer le
+Bruxellois à force de questions.
+
+Un soir, il l'interrompit de nouveau dans son récit:
+
+--Et ces sauvages, ont-ils en effet la peau rouge?
+
+--Certes; c'est pour cela qu'on les appelle Peaux-Rouges.
+
+--Oui, mais rouge?
+
+--Rouge foncé, presque brun.
+
+--Et sont-ils laids?
+
+--Horribles.
+
+--Et tirent-ils avec des flèches empoisonnées?
+
+--On dit qu'ils trempent leurs flèches dans le jus d'un _yedra_, ou
+lierre vénéneux.
+
+--Et coupent-ils vraiment aux hommes la calotte de leur tête, avec les
+cheveux et la peau? Aïe! aïe! quand j'y pense, je frissonne jusqu'à la
+moelle de mes os.
+
+--Attends, dit Pardoes, je satisferai ta curiosité et te montrerai
+comment les sauvages scalpent leur homme; car c'est ainsi qu'on nomme ce
+traitement d'amitié. Tiens-toi tranquille, Kwik, et courbe la tête.--
+Tiens, ils font ainsi!
+
+En disant cela, il prit de la main gauche l'épaisse chevelure de Donat
+et la tira comme s'il voulait l'arracher, pendant qu'il traçait avec
+l'ongle du pouce droit un cercle autour de la tête du jeune homme
+épouvanté.
+
+--C'est fait, cria-t-il, tu n'as plus ni peau ni chevelure sur la tête!
+
+Donat, qui craignait que ce ne fût vrai, jeta un cri d'angoisse, sauta
+debout et regarda stupéfait et tremblant le Bruxellois qui feignait de
+cacher quelque chose derrière le dos.
+
+Un long éclat de rire s'éleva et Donat partagea lui-même l'hilarité
+générale, dès que, en tâtant sa tête, il se fut assuré que ce n'était
+qu'un jeu. La sensation désagréable qu'il avait éprouvée, laissa
+cependant une profonde impression dans son esprit, et l'on eut assez de
+peine à lui faire comprendre que les attaques des sauvages étaient un
+des moindres dangers des chercheurs d'or.
+
+
+
+
+XV
+
+LA BANQUEROUTE
+
+
+Un matin, le cinquième jour après l'arrivée de _Jonas_, une grande foule
+courut sur le port avec de grandes démonstrations de joie. C'étaient les
+passagers du _Jonas_ et de deux autres navires que la Société _la
+Californienne_ avait envoyés à San-Francisco. On avait signalé un
+trois-mâts avec pavillon français, et le bruit s'était répandu que les
+directeurs de _la Californienne_ étaient là enfin avec les instruments
+et tout ce qu'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers.
+
+Lorsque enfin, après une longue attente, une chaloupe atterrit dans le
+port, les arrivants furent entourés et chacun voulut savoir des
+nouvelles de la France et de _la Californienne_. Un cri de désespoir
+et de rage parcourut la foule: _la Californienne_ avait fait banqueroute
+et n'existait plus. Tout l'argent payé était donc perdu, et les actions
+que l'on avait mises en main des passagers ne valaient plus un centime.
+Etait-ce une gigantesque escroquerie? la Société s'était-elle trompée
+dans ses calculs ou avait-elle eu des malheurs? Quoi qu'il en fût, les
+quatre ou cinq cents membres à San-Francisco pouvaient chercher comment
+ils se tireraient d'embarras. La plupart étaient sans argent; beaucoup
+d'entre eux, qui avaient été trop paresseux ou trop fiers pour
+travailler, avaient vécu jusqu'alors très misérablement et couché à la
+belle étoile comme une poignée de mendiants.
+
+Ce soir-là, les Anversois étaient de nouveau réunis avec le Bruxellois,
+et on ne parla naturellement que de la banqueroute de _la Californienne_
+et de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les
+plaçait.
+
+--J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le
+Bruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possède le moyen de
+reconnaître votre amitié. Aurez-vous du courage? Donat n'est pas un
+héros, je le sais, mais il est fort et dur à la fatigue. C'est un grand
+avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement;
+mais Roozeman, quoique assez robuste, ne me paraît pas fait pour la vie
+des mines. Il y aurait immédiatement la maladie du pays, se laisserait
+décourager et deviendrait une charge pour les autres.
+
+--Bah! que dites-vous? s'écria Donat avec indignation. Monsieur Victor a
+plus de courage que nous tous peut-être. Si tu l'avais vu à l'ouvrage,
+comme moi, tu parlerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus
+profondes, ami Pardoes.
+
+--Pourquoi nous questionnes-tu donc? Murmura Victor qui se sentait
+blessé intérieurement.
+
+--Si j'étais à ta place, Roozeman, répondit le Bruxellois, je resterais
+tranquillement chez mon fruitier et laisserais aller mes amis aux
+placers; car il faut autant de force d'esprit que de force physique
+pour ne pas succomber là-bas, soit sous le rude labeur, soit sous les
+attaques d'un tas de pillards.
+
+--Ce que tu dis peut être vrai, Pardoes, répliqua Victor avec calme;
+mais j'irai aux mines, fussé-je tout à fait seul et y eût-il cent fois
+plus de dangers, sois-en sûr. Toi aussi, tu me regardes comme un être
+faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler
+grossièrement?
+
+--C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois; je veux faire quelque
+chose pour vous. Écoutez avec attention ce que je vais dire. Il y a deux
+chemins pour aller aux mines: l'un est au sud, le long de la rivière
+San-Joaquim; le second, au nord, le long de la rivière que l'on nomme
+Sacramento. J'ai déjà suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup
+moins d'or qu'au nord, et d'ailleurs c'est en même temps la contrée où
+les sauvages se montrent le plus souvent. Notre ami Kwik n'irait donc
+pas là avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long et plus
+difficile, à la vérité, mais les placers y sont plus riches et plus
+étendus. Ce qui me pousse cependant le plus à retourner là, c'est un
+important secret que je vais vous révéler. Rapprochez-vous, camarades,
+et écoutez bien: Il n'y a pas trois mois que j'étais encore occupé à
+laver de l'or au bord de la rivière Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur
+et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gré,
+parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon
+retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui était malade et
+voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route
+et je défendis même sa vie au prix de mon sang, car je reçus un coup de
+poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce
+Suisse portait sous ses vêtements une ceinture en cuir pleine de pépites
+et de grains d'or. Pour me récompenser de ma protection, il me confia
+qu'il avait trouvé cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, où les
+pépites étaient si abondantes qu'on n'avait qu'à les ramasser avec la
+main, sans aucun travail. Cette place est située très-haut vers la
+_Sierra-Nevada_, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de
+la rivière de la Plume; il me l'a décrite si exactement et m'a indiqué
+tant de points de repère, que moi, qui connais bien la nature du pays,
+je trouverais le riche placer les yeux fermés. Eh bien, maintenant, pour
+vous montrer que je suis reconnaissant de votre amitié, je vous propose
+de former une société entre nous et d'aller ensemble aux mines.
+Acceptez-vous cette proposition?
+
+--Oui, oui! s'écrièrent les autres avec joie.
+
+--C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons
+solides;--car nous devons être six, pour pouvoir travailler
+convenablement là-bas: deux pour creuser la terre, deux pour la porter à
+la rivière et deux pour en laver l'or.
+
+--O Pardoes! cher Pardoes! partons demain! s'écria Donat.
+
+--Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne
+sommes pas prêts.
+
+--Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de
+temps? Pourquoi reculer pour un peu de misère de plus ou de moins,
+pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons
+certainement pas autant que sur le _Jonas_.
+
+--Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne
+te trompes pas.
+
+--Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Près de deux cents des
+actionnaires dupés par _la Californienne_ partiront demain, tant vers le
+nord que vers le sud. La plupart ne possèdent pas cinq dollars.
+
+--Laissez-les aller, laissez-les aller, répondit le Bruxellois avec un
+sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre
+eux ne verront peut-être jamais les placers, et il ne m'étonnerait pas
+que nous trouvassions çà et là sur notre route des cadavres ou des
+squelettes pour témoigner de leur étourderie. Ah! vous croyez qu'on va
+aux mines comme de Bruxelles à Anvers? Vous en ferez l'expérience: Si la
+saison était favorable et si nous étions prêts, je remettrais encore
+notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre
+cents actionnaires de _la Californienne_ partiront pour les placers,
+sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments
+nécessaires. La faim, le besoin, la misère feront, d'une grande partie
+de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne
+connaît d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus
+faible ce qu'il désire posséder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage
+cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont
+bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est
+attaqué quelquefois de très-loin par des balles, les fusils sont un
+moyen de défense indispensable contre tout danger. En attendant, je
+m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est nécessaire. J'achèterai
+la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous coûteront moins cher de
+moitié. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des bêches,
+des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour
+dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la
+terre aurifère et beaucoup d'autres choses encore.
+
+--Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik
+mécontent.
+
+--Aussitôt que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent
+pour nous procurer le nécessaire. Vous n'avez pas encore pu épargner
+grand'chose, je crois.
+
+--J'ai quarante-huit dollars! s'écria Kwik en frappant sur sa poche.
+
+--Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois.
+
+--Moi trente.--Moi vingt-quatre, lui répondit-on.
+
+--Vous êtes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen
+d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien
+fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a également un bon sac
+de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut
+prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une
+chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vêtements.
+Les étoffes de laine seules sont bonnes là-bas, tant contre le froid et
+l'humidité que contre la chaleur... Il commence à se faire tard et je
+suis fatigué. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je
+puisse commencer dès demain nos achats aux frais de tous.
+
+Jean et Victor donnèrent l'argent sans répliquer. Donat chercha dans ses
+poches avec une mine embarrassée, fouilla même dans ses bottes et dit:
+
+--C'est dommage; j'ai encore laissé mon argent dans mon chenil. Ce n'est
+rien, je le donnerai demain.
+
+--Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exagères mon conseil, Donat. On
+doit savoir à qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les
+dollars, n'est-ce pas?
+
+--Tout est possible en Californie, tu le dis toi-même, bégaya Kwik; mais
+sois sûr que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi
+vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant précipitamment.
+
+Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnèrent
+distinctement.
+
+--Tiens! tiens! je les ai tout de même sur moi! Prends, voilà les dix
+dollars; je dirai une prière pour que tu n'aies pas de mauvaises idées
+pendant ton sommeil.
+
+--Maintenant, dit le Bruxellois, nous épargnerons autant que possible,
+pour être bientôt prêts. Ne parlez à personne de nos intentions ni du
+but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise
+de moi. Si l'on venait à savoir que nous nous rendons à de riches
+placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous
+disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a
+beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne
+charge d'or. Adieu jusqu'à demain; nous causerons chaque jour de notre
+prochain voyage.
+
+Cette nuit-là, Creps et Roozeman eurent des rêves d'or. Victor retourna
+en esprit dans sa patrie, rendant sa mère riche et heureuse, et se
+voyant lui-même l'époux de la douce Lucie Morrelo.
+
+Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il
+nommait son chenil, eut un sommeil très-agité. Il rêva qu'il jetait aux
+pieds du garde champêtre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait
+presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait
+son Anneken pour épouse; puis il se vit entouré de sauvages qui
+voulaient lui scalper la tête, ou d'ours avec des dents effroyables;
+puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier à haute
+voix: «Arrêtez le voleur! arrêtez le voleur!»
+
+Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont
+ils avaient pu jouir à San-Francisco.
+
+
+
+
+XVI
+
+LES CHERCHEURS D'OR
+
+
+Par une chaude matinée du mois de juin, six voyageurs harassés
+marchaient dans une immense et solitaire vallée, à l'est de la rivière
+le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et étaient
+chargés de provisions, de haches, de bêches, de pioches, de couvertures
+de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile
+destinée à couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour
+faire bouillir l'eau, et un troisième la claie, de plus de six pieds de
+long, destinée à laver la terre aurifère.
+
+Ils avaient tous un fusil en bandoulière et un revolver et un couteau
+passés dans la ceinture. Ils devaient être depuis plusieurs jours en
+route, car ils étaient sales et crottés des pieds à la tête; et à voir
+leurs dos courbés, leurs pieds engourdis et leur marche essoufflée, on
+eût pu deviner qu'ils avaient déjà fait plusieurs lieues de chemin ce
+jour-là.
+
+L'endroit où ils se trouvaient était l'extrémité orientale de la vallée
+de Sacramento, entre la vallée de l'Ours et le Yuba. A leur gauche,
+s'étendait une plaine immense; à leur droite, au contraire, ils voyaient
+le sol s'élever et surgir des collines et des montagnes, dont les
+croupes et les sommets étaient couronnés de cèdres, de cyprès et de
+pins. A plusieurs lieues de distance derrière les montagnes, toujours de
+plus en plus hautes, leur vue s'arrêtait aux arêtes de la Sierra-Nevada,
+dont les cimes s'élèvent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils
+restent couverts d'une neige et d'une glace éternelles.
+
+Les voyageurs étaient parvenus à un endroit où ils allaient quitter la
+grande vallée pour gravir du côté de l'Est un défilé entre deux
+collines. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant
+le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol détrempé était encore
+boueux et glissant, et l'essoufflement des voyageurs épuisés redoublait
+avec les difficultés de leur marche.
+
+Les hommes dont se composait cette troupe n'étaient autres que le
+Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux
+camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent à côté de
+Pardoes, était un Ostendais qui avait fait presque tout le tour du monde
+sur un vaisseau américain, et qui s'était enfui en dernier lieu de
+Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'était un gaillard
+fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit borné et sans
+aucun sentiment de générosité ni de morale. Il devait être querelleur de
+sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats
+au couteau. Le petit doigt manquait à sa main gauche; il l'avait perdu
+dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accepté dans
+l'association, quoiqu'il fût sans ressources, à cause de sa force
+corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante
+des mines.--Le second était un gentilhomme français d'environ quarante
+ans, maigre, aux traits réguliers et haut perché sur ses jambes. Cet
+homme était évidemment d'une grande naissance; il y avait dans sa
+démarche, dans la finesse de ses extrémités et même dans l'expression
+de ses lèvres, quelque chose qui accusait une éducation distinguée et
+qui contrastait singulièrement avec la physionomie grossière et ignoble
+de l'Ostendais. Le Français n'était cependant pas un compagnon amusant;
+il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et
+encore ses paroles étaient amères et trahissaient l'indifférence ou
+l'orgueil. Le plus souvent il paraissait rêveur et se parlait à
+lui-même, comme quelqu'un qui est poursuivi par des pensées secrètes ou
+par une conscience bourrelée, ce qui faisait dire à Donat qu'il avait
+des rats en tête et qu'une des vis de son cerveau était probablement
+détachée.
+
+La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associé muet dans sa
+compagnie, c'est que le Français avait offert tout l'argent qu'il
+possédait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent
+était suffisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les
+Flamands avaient accepté sa proposition avec joie.
+
+Victor était le seul qui, par sympathie et par certain sentiment de
+compassion, témoignât quelque amitié au gentilhomme; l'Ostendais était
+le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre
+également bien avec tous. C'était aussi le cas de tous; car, quoiqu'il
+portât sur son dos la grande claie et qu'il fût chargé outre mesure, il
+faisait souvent éclater les autres de rire, par ses cabrioles comiques
+et par ses saillies bouffonnes.
+
+Pendant qu'ils gravissaient ainsi la pente d'un vallon, le Bruxellois,
+qui allait toujours en avant, tournait la tête de tous côtés comme s'il
+craignait une rencontre; tantôt il examinait le sol et paraissait suivre
+des traces indistinctes de pieds; mais les autres n'y firent pas
+attention, car Pardoes avait agi ainsi du premier jour et avait parlé
+comme si, à chaque pas, un nouveau danger devait s'élever sous leurs
+pieds.
+
+En ce moment, le Français glissa sur la terre humide et plia
+profondément sous son fardeau.
+
+--_Eh! eh! baron!_ cria Donat, _c'être pas bon avec cet havre-sac sur
+son dos. Plus bon à Paris dans ta voiture, n'est-ce pas?_
+
+Mais le baron n'eut pas l'air d'entendre les paroles de Donat.
+
+--Il me semble, pardieu, que mon français est assez compréhensible,
+murmura celui-ci en lui-même. Ces gentilshommes ne peuvent jamais
+oublier ce qu'ils ont été. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en
+Californie. Monsieur du Haut-Mont, avec une marmite sur le dos!
+
+Et, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victor et dit:
+
+--Monsieur Roozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porter votre
+hache et votre couverture? Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous
+vouliez vous décharger un peu sur mon dos.
+
+--Tais-toi, Donat, répondit Victor avec un sourire, tu es déjà chargé
+comme un mulet. Ce grand panier te fait ressembler à un navire sans
+voile. Je te regarde; car demain c'est mon tour de porter les paniers.
+
+--Vous ne les aurez pas.
+
+--Pas de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne
+volonté à mon égard; mais je ferai comme les autres. N'en parle donc
+plus: c'est inutile... Qu'a donc remarqué Pardoes pour regarder si
+attentivement de tous côtés?
+
+--Qu'aurait-il remarqué? Rien du tout. Le Bruxellois n'est pas mort de
+son premier mensonge, depuis que nous sommes en route. Avec ses
+éternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours et de sauvages,
+je craignais qu'au bout de trois jours nous n'eussions été tous ensemble
+dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu de créature
+vivante que çà et là un lièvre, et dans le lointain deux ou trois petits
+cerfs avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en être
+effrayé! Savez-vous quoi, monsieur Roozeman? Le Bruxellois veut se faire
+valoir; il marche en avant, nous conduit, nous commande comme un
+général, il fait de l'embarras, il se vante pour paraître nécessaire. Je
+veux courir pendant dix ans tout à fait seul... Tiens! qu'a donc trouvé
+Pardoes?
+
+Ils s'approchèrent du Bruxellois, qui s'était arrêté et regardait la
+terre sans bouger en disant à voix basse:
+
+--Chut! il y a un danger qui nous menace.
+
+--Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et
+des fleurs jaunes.
+
+--Tais-toi, bavard, murmura Pardoes.
+
+--Je me tais, je me tais; mais qu'y a-t-il, pardieu?
+
+Le Bruxellois leur fit signe de s'arrêter, s'avança de quelques pas,
+toujours courbé vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il
+dit:
+
+--Prenez vos fusils en main à tout hasard.
+
+--Eh bien! eh bien! que va-t-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je
+ne vois âme qui vive. Ce ne sont assurément pas ces sapins qui nous
+mangeront?
+
+--Pas de bêtises, Kwik; c'est très-sérieux. Ne remarquez-vous pas,
+messieurs, là devant vous sur le gazon, et ici sur cette place humide,
+ces traces de pas?
+
+--J'ai beau écarquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle,
+murmura Kwik.
+
+--Avec un peu d'expérience et de pénétration, continua le Bruxellois, on
+peut deviner à ces signes confus, qui a passé ici, combien ils étaient,
+et même quelle sorte d'hommes c'était. Voyez, l'empreinte n'est pas
+aussi large que celle de nos pieds et tout à fait sans traces de clous.
+Des Mexicains ont passé par ici. La partie antérieure du pied est
+marquée profondément, tandis qu'à la plupart des empreintes on ne voit
+pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent
+pas. Ce sont donc des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemin.
+
+--Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tournée vers nous. Les
+gens qui ont passé ici sont derrière nous et s'éloignent.
+
+--Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'âme? grommela
+Donat. Qui sait si ces _sal... sal..._ ces brigands ne sont pas déjà à
+San-Francisco?
+
+--Il ne s'est pas écoulé une heure depuis que les empreintes sont
+faites, répliqua le Bruxellois très-sérieusement, d'une voix grave. Et
+comme je ne les ai pas remarquées plus tôt, les _saltéadores_ doivent
+être grimpés quelque part sur les collines. Quoi qu'il en soit, tenez
+vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux à droite et à gauche,
+derrière et devant vous. Du silence! surtout du silence!
+
+La solennité de cet ordre fit quelque effet, du moins sur Donat,
+quoiqu'il tâchât de le dissimuler. Il se tenait maintenant près du
+Bruxellois et tournait sans cesse la tête, probablement parce qu'on
+lui avait dit que les brigands étaient derrière eux.
+
+Ils avaient marché pendant près d'une demi-heure sans entendre le
+moindre bruit. La vallée s'était élargie, mais ils allaient entrer de
+nouveau dans un défilé assez étroit.
+
+Le Bruxellois s'arrêta et dit:
+
+--Reposons-nous ici pendant quelques minutes. Je vous conjure,
+camarades, d'être toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que
+vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit
+qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontré de
+dangers, parce que j'ai eu soin d'éviter la route ordinaire des
+chercheurs d'or. A présent, cela devient impossible. Dans cette vallée,
+entre la rivière de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il
+y a des _saltéadores_ ou brigands, nous pouvons les rencontrer dès à
+présent à chaque instant. Donc, soyez toujours prêts à la défense,
+surtout quand notre route est dominée par des collines ou par des bois,
+comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore.
+
+Ils continuèrent à avancer et ne rencontrèrent rien jusqu'au moment où
+ils atteignirent la fin du défilé. Là, Kwik sauta tout à coup en arrière
+avec un cri d'angoisse.
+
+--Qu'y a-t-il? que vois-tu? s'écrièrent les autres.
+
+--Là! là! répondit Kwik, toute une bande de brigands!
+
+Tous s'arrêtèrent et tinrent leurs armes prêtes; car ils voyaient devant
+eux, au pied d'une colline et à moitié cachés, quatre hommes acculés
+contre les arbres et dont les deux premiers étaient appuyés sur de longs
+fusils.
+
+--Eh bien! que ferons-nous? murmura Creps. Nous ne pouvons pas rester
+ici irrésolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre.
+
+--Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-être plus
+que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut être leur
+intention. C'est étonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe,
+ils rient.
+
+--Venez, avançons, dit Roozeman; reculer est impossible. Si ces hommes
+veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas.
+
+--As-tu peur, Pardoes? demanda Jean Creps.
+
+--Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez pas le pays. Mais il n'y a
+pas d'autre moyen. En avant donc ... et au moindre mouvement hostile,
+faisons feu!
+
+Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passèrent devant les brigands
+supposés, à une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougèrent point et
+restèrent appuyés sur leurs fusils, sans dire un mot, et même sans
+répondre autrement que par un grognement bref et un léger signe de tête
+au salut qui leur fut adressé.
+
+A peine les Flamands se furent-ils éloignés d'une demi-portée de fusil,
+que Donat s'écria avec étonnement.
+
+--Bonté du ciel! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache
+rousse du _Jonas_.
+
+--Tu t'es trompé, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux.
+
+--Si, il y est, en chair et en os... mais sans son épaisse barbe, qu'il
+a probablement fait couper à San-Francisco. C'est un des deux sans
+fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin?
+Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde.
+
+--Bah! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant; vous le voyez
+bien, ce sont des gens qui se reposent.
+
+--Pas des voleurs? répéta le Bruxellois, regardant toujours derrière
+lui. On voit bien que c'est la première fois que vous venez en
+Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme
+nous, chargés d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils
+porteraient également des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais à
+leur costume.
+
+--En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en
+reviennent pas, donc _ergo_, comme dit le clerc de Natten-Haesdonck, ce
+sont des voleurs.
+
+--Va-t'en au diable avec tes sottises! Grommela le Bruxellois en le
+poussant en arrière.
+
+--Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en
+se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs; et les singuliers
+personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de
+la bande. Vous saurez que les véritables gens du métier attaquent très
+rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne
+possèdent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands
+se tenaient là en faction pour attendre les chercheurs d'or qui
+reviennent des mines. Dans tous les cas, croyez-moi, la présence de ces
+hommes est un mauvais signe. Avançons un peu plus vite, et tenez
+constamment l'oeil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline,
+chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous
+au moment où nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence.
+Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de
+guerre, et si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction
+de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde,
+messieurs!
+
+Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas pressé.
+
+
+
+
+XVII
+
+LES BANDITS
+
+
+Une heure avant la tombée de la nuit, les chercheurs d'or flamands
+s'avançaient toujours; mais leur dos se courbait de plus en plus et ils
+paraissaient à bout de forces. Ils avaient fait une pénible journée de
+marche et exprimé plus d'une fois le désir de planter leur tente et de
+se reposer jusqu'au lendemain. Mais le Bruxellois avait refusé
+jusqu'alors de satisfaire le désir général de ses compagnons, parce que
+leur route était trop dominée par des collines et des rochers d'où l'on
+pouvait tomber sur eux facilement et à l'improviste.
+
+Ils venaient d'atteindre une vaste plaine. Le sol, comme en la plupart
+des lieux qu'ils avaient déjà traversés, était couvert de sénevés
+sauvages et de folle avoine; mais néanmoins, la vue s'étendait très-loin
+de toutes parts, excepté du côté gauche, qui était garni en partie de
+broussailles et de sapins. Au milieu de la vallée, murmurait un clair
+ruisseau. L'endroit était donc propice pour y camper pendant la nuit et
+pour y faire cuire le souper, leur principal repas. D'ailleurs, comme
+ils n'avaient rien rencontré en route, leur inquiétude s'était dissipée
+insensiblement, et, à l'exception du Bruxellois, personne ne pensait
+plus au danger.
+
+Les havre-sacs furent ôtés, et, pendant que Jean Creps et le baron
+restaient pour veiller sur les provisions et les instruments, les autres
+allèrent dans le fourré pour chercher le bois nécessaire.
+
+Quelques minutes après, ces derniers étaient de retour. On planta en
+terre deux grosses branches fourchues; une branche droite fut placée
+horizontalement entre les dents de ces fourches et la voile fut jetée
+par-dessus. La tente sous laquelle ils allaient passer la nuit sur la
+terre humide était dressée.
+
+En même temps, Donat, dont c'était le tour de faire la cuisine, avait
+allumé un grand feu et suspendu au-dessus une marmite pleine d'eau
+Attachée à une branche de bois, soutenue de la même manière que la
+toiture rudimentaire de la tente.
+
+Les apprêts de ce souper n'étaient pas chose difficile.
+Ce que les voyageurs allaient prendre pour renouveler leurs forces était
+la même nourriture qu'ils mangeaient depuis leur départ de San-Francisco
+et qu'ils devaient manger désormais pendant leur trajet et dans les
+mines. Le Bruxellois leur avait appris, à cet effet, la manière de vivre
+des chercheurs d'or, et tenait à ce qu'on ne déviât pas de cette règle
+établie par l'expérience. Premièrement, on fait du café: cette boisson
+ne manque jamais au repas d'un chercheur d'or. On écrase grossièrement
+les grains de café entre deux pierres ou d'une autre manière, puis on
+les fait bouillir. Enfin, on jette dans la marmite bouillante un peu
+d'eau froide, avec laquelle le marc va au fond. Secondement, on coupe
+quelques morceaux de lard salé et on les frit dans la poêle.
+Troisièmement, on mélange un peu de farine de froment avec de l'eau,
+et avec la graisse du lard on en fait quelques gâteaux. Hors les cas
+extraordinaires, la cuisine des chercheurs d'or n'offre pas d'autres
+plats.
+
+Pendant que Donat s'occupait près du feu avec activité, les autres
+s'étaient étendus par terre sous la voile, isolés chacun dans sa
+couverture de laine et avec la tête appuyée sur son havre-sac. Le
+Bruxellois et le matelot fumaient une pipe; le Français semblait déjà
+endormi; Jean et Victor suivaient des yeux Donat et riaient de ses
+gestes bouffons et de ses facéties.
+
+La nuit était venue et l'horizon du vallon avait disparu dans la clarté
+douteuse du crépuscule. Lorsque l'odeur du premier gâteau monta aux
+narines de Donat, l'eau lui en vint à la bouche, et il se mit à chanter
+joyeusement.
+
+Puis il éleva en l'air un plat en fer-blanc; et, montrant le gâteau à
+ceux qui étaient couchés sous la tente, il s'écria:
+
+--Messieurs, je suis du pays des crêpes. Regardez donc! Qui en fera une
+si brune, si grasse et si...?
+
+Mais un coup de pistolet se fit entendre à quelques pas de la tente; une
+balle perça le plat de fer-blanc dans la main de Donat, et celui-ci
+laissa tomber le gâteau dans le feu, en jetant de grands cris.
+
+Les autres sautèrent debout, le fusil à la main, et sortirent de la
+tente pour se défendre contre l'attaque que le coup de pistolet leur
+annonçait. Ils n'aperçurent rien cependant, quoique le crépuscule leur
+permit de voir très-loin encore au delà du cercle de lumière tracé par
+les flammes du feu.
+
+--Là-bas, là-bas! s'écria le matelot, entre les arbres, un homme qui
+fuit!
+
+--Reste ici, toi, Donat, l'arme en arrêt, ordonna le Bruxellois, pendant
+que, suivi par les autres, il courait vers le bois pour tenir les
+fuyards à la portée de son fusil.
+
+Kwik, encore tout étourdi, était debout devant le feu, le fusil à la
+main, sans avoir conscience de lui-même. La tête lui tournait et il
+murmurait entre les dents avec dépit:
+
+--Jolie fête des patates! drôles de crêpes! Ah! si j'étais à
+Natten-Haesdonck!
+
+Tout à coup il se mit à trembler de tous ses membres: il lui semblait
+voir, droit devant lui, dans la demi-obscurité, quelques hommes courbés
+s'approcher à travers les sénevés touffus. Il ne lui fut bientôt plus
+permis d'en douter: un de ces ennemis qui marchaient en rampant s'était
+redressé tout à coup. Donat arma son fusil, épaula, et dit en levant les
+yeux au ciel:
+
+--O mon Dieu! pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute!
+
+Après cette courte oraison, il lâcha la détente. Un cri perçant
+retentit, et l'homme tomba en arrière.
+
+Les autres voleurs s'élancèrent pour tomber sur Donat; mais il tira si
+résolument sur eux avec son pistolet, qu'ils parurent hésiter.
+
+En ce moment, deux ou trois coups de fusil retentirent du côté des
+arbres, et plusieurs balles traversèrent l'air en sifflant au-dessus de
+la tête des brigands surpris. Ceux-ci, voyant que leur coup était manqué
+et qu'ils avaient affaire à des forces supérieures, s'enfuirent en toute
+hâte à travers les hautes herbes et disparurent dans les broussailles.
+
+C'étaient les camarades de Donat qui étaient accourus à son coup de feu
+et avaient chassé les voleurs par leur apparition.
+
+--Mon pauvre Kwik, n'es-tu pas blessé? Demanda Victor d'un ton de
+sollicitude en voyant le jeune paysan la tête penchée sur sa poitrine et
+tout abattu.
+
+--Non, monsieur Roozeman, soupira Donat, mais cela ne vaut guère mieux:
+j'ai tué un homme, hélas! une créature de Dieu, comme moi! Cela restera
+sur ma conscience comme un bloc de plomb.
+
+--Que dis-tu? tué un homme! où? Demanda Pardoes. Tu ne plaisantes pas
+dans un pareil instant, n'est-ce pas?
+
+--Il est tombé là-bas, à une cinquantaine de pas d'ici, au milieu de ces
+hautes herbes.
+
+--Eh bien, conduis-nous; nous irons voir si tu n'as pas rêvé.
+
+Arrivés à l'endroit désigné, ils remarquèrent qu'en effet quelqu'un
+devait être tombé là; car une humidité qui était sans doute du sang
+brillait sur le sol.
+
+Le Bruxellois courut à la tente, revint avec une branche de pin qui
+flambait et éclaira le terrain.
+
+--C'est du sang, en effet, dit-il. Tenez, suivez la trace avec moi; mais
+dirigez vos yeux de tous côtés et tenez vos fusils prêts.... Voyez, ils
+étaient trois, et deux ont soutenu le blessé. Le sang est répandu à côté
+des traces de pas; la balle a donc porté dans le bras; car si Donat eût
+touché le bandit au corps ou aux jambes, le sang coulerait dans
+l'empreinte des pieds ou immédiatement derrière.
+
+--Il n'est pas mort, le pauvre homme? Demanda Kwik avec une grande
+joie.
+
+--Non, puisqu'il a encore su courir.
+
+--Dieu soit loué! Si j'avais assassiné un homme, je n'aurais plus un
+instant de repos.
+
+--Tu crains que le fantôme du mort ne vienne te tirer la nuit par les
+pieds, n'est-ce pas? dit le matelot en ricanant.
+
+--Oui, je le sais bien, tu ne crois à rien, vilain hérétique que tu es,
+répliqua Donat. Ce serait peut-être la première fois que des esprits
+reviennent? Le grand-père de ma tante a vu l'esprit du fossoyeur dans le
+cimetière de Natten-Haesdonck.
+
+--Il est inutile que nous allions plus loin, interrompit le Bruxellois
+en se retournant. Les scélérats se sont enfuis dans le bois avec leur
+compagnon blessé, et ils sont probablement déjà très-loin. Retournons à
+notre tente; je vous expliquerai en route mes soupçons concernant la
+ruse qu'ils avaient employée pour nous surprendre.--Dis-moi, Kwik, ces
+voleurs avaient-ils des fusils?
+
+--Il y en avait deux qui avaient des fusils, et ils ont tiré chacun une
+fois sur moi, si bien qu'une balle a même traversé mon toupet.
+
+--Voyez-vous bien! murmura Pardoes. Ils étaient quatre avec celui qui a
+lâché le premier coup de pistolet; deux seulement avaient des fusils. Ce
+sont les mêmes hommes que nous avons vus cette après-midi appuyés contre
+les arbres. Ils ont suivi de loin nos traces pour nous surprendre dans
+notre tente.
+
+--Ces hommes doivent être bien téméraires remarqua Creps. Ils savent que
+nous leur sommes supérieurs en nombre, que nous avons des armes, et
+cependant ils ne craignent pas de nous attaquer.
+
+--Oui, mais vous ne connaissez pas la ruse, répondit le Bruxellois, et,
+moi-même, j'ai été assez stupide pour m'y laisser prendre, quoique j'en
+eusse souvent entendu parler. Celui qui a tiré le premier coup de
+pistolet tout près de la tente ne voulait que nous donner le change et
+nous attirer derrière lui, loin de notre campement. Heureusement, j'ai
+laissé Donat en faction; autrement les camarades du premier auraient,
+pendant notre absence, pillé notre tente. C'est un tour des chercheurs
+d'or pauvres et affamés, qui tâchent de se procurer ainsi des
+provisions, des instruments et des couvertures. Messieurs, je félicite
+notre ami Kwik au nom de nous tous. Il s'est comporté comme une bonne et
+courageuse sentinelle.
+
+--Cela prouve qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour faire un coup
+heureux, grommela le matelot, qui semblait jaloux de cette louange.
+
+--Cela pourrait bien prouver aussi qu'il n'est pas nécessaire de tuer un
+tas de gens en paroles, pour défendre courageusement sa vie au moment
+du danger, bégaya Kwik.
+
+--Tu es un poltron; ose dire que ce n'est pas vrai?
+
+--Oui, oui, c'est vrai; j'aimerais mieux vivre en paix avec les hommes
+et les bêtes; mais de _moi, toi_ et _lui,_ je sais, pardieu bien, quel
+est mon meilleur ami. Dans tous les cas, à l'oeuvre on connaît
+l'artisan, dit le proverbe.
+
+Ils étaient revenus à la tente. Donat prit la poêle et continua à faire
+des crêpes, pendant que les autres buvaient le café dans des écuelles de
+fer-blanc et y trempaient un peu de biscuit qui leur restait.
+
+Kwik grommelait à part lui d'un air mécontent, tout en faisant sa
+cuisine. Il réfléchissait qu'un double danger l'avait menacé: tuer un
+chrétien comme un chien, ou bien recevoir une balle dans la tête. Le
+premier lui faisait horreur, et le second lui plaisait encore moins. Les
+crêpes, quoique leur parfum fût toujours aussi bon, ne le tentaient
+plus; il devint mélancolique et murmura, sans quitter de l'oeil la pâte
+rissolante:
+
+--Infernale friture! Venir de plusieurs milliers de lieues pour manger
+des gâteaux poivrés avec des balles et beurrés avec du sang humain!
+Donat! Donat! mon garçon, tu es un vilain âne! Que viens-tu faire ici?
+Natten-Haesdonck est un paradis terrestre en comparaison de ce repaire
+de bandits.
+
+Enfin le souper fut prêt: chacun en prit sa part. Le baron, qui était en
+faction, fut relevé pendant quelques minutes par Jean Creps. Quand on
+alla le coucher sous la voile, le Bruxellois dit:
+
+--Tâchez de bien vous reposer, mes amis, car demain, à la pointe du
+jour, nous devons être sur pied. Les scélérats qui nous ont attaqués ne
+sont plus à craindre, ils ne reviendront pas. S'il ne survient pas
+d'autres dangers, nous ne serons pas inquiétés de toute la nuit. Vous
+connaissez vos tours de faction. Après le baron, c'est Roozeman; après
+Roozeman, l'Ostendais, et ainsi d'heure en heure. Le baron donnera sa
+montre à son successeur. Faites bien attention de ne pas faire de bruit,
+et n'éveillez que le camarade qui doit monter la garde. Regardez sans
+cesse de tous côtés et ouvrez les oreilles autant que possible. Si vous
+remarquez quelque chose, tirez un coup de fusil, et chacun de nous
+sautera sur ses pieds, prêt à se défendre. Qu'on se taise maintenant!
+Bonne nuit, dormez bien.
+
+Malgré les émotions de cette journée, les chercheurs d'or cédèrent
+bientôt à la fatigue et s'endormirent si bien, que leurs ronflements
+faisaient ressembler la tente à une tanière pleine de grognements
+d'ours.
+
+Donat seul se tournait et se retournait dans ses couvertures, étendait
+les jambes, les retirait et se couchait sur le côté ou sur le dos; mais
+il ne put s'endormir. Après une heure et demie de pénible insomnie, il
+entendit éternuer deux fois Jean Creps qui était couché tout près de
+lui.
+
+--Ah! monsieur Jean, êtes-vous éveillé? Murmura Kwik d'un ton plaintif.
+
+--Qu'as-tu Donat? es-tu malade? Demanda Creps à moitié endormi.
+
+--Je ne puis fermer l'oeil.
+
+--Bah! il faut dormir.
+
+--Je ne puis, Jean.
+
+--Cela ne fait rien.
+
+--Mais je ne puis pas, vous dis-je.
+
+--Il faut essayer, cela ira bien.
+
+--Toutes mes côtes sont brisées; je frétille ici comme une anguille sur
+le gril.
+
+--C'est une idée, Donat.
+
+--Oui, monsieur Jean, c'est une idée, une vilaine idée.
+
+--Allons, abrège. A quoi penses-tu?
+
+--Je pense et je repense ainsi en moi-même: Dormir n'est rien, si je
+savais que je m'éveillerai encore vivant....
+
+--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies, Donat.
+
+--Eh bien, dit Kwik en soupirant, si cela ne se peut pas autrement,
+encore un _Pater_ ou deux pour ma pauvre petite âme.... Et puis ronflons
+à la grâce de Dieu!
+
+
+
+
+XVIII
+
+LA PÉPITE
+
+
+Le lendemain, au lever du soleil, après avoir pris du café et mangé des
+galettes avec du lard, les chercheurs d'or s'étaient remis en route. La
+plus grande partie du jour s'était écoulée sans qu'ils eussent rencontré
+quelque chose de particulier. Leur route les conduisait à travers une
+suite de vallons et de montagnes, tantôt s'écartant pour faire place à
+une vaste plaine, tantôt se rapprochant pour former un défilé dont les
+parois rocheuses semblaient près de s'écrouler sur les voyageurs.
+
+Dans l'après-midi, pendant que ses compagnons, après avoir déposé leurs
+havre-sacs, s'étaient couchés sur le sol pour prendre du repos, Donat
+était allé à une petite chute d'eau qui tombait en murmurant sur des
+blocs de rocher, à une centaine de pas de distance. Il avait soif et
+voulait boire. En se penchant au-dessus du ruisseau, clair comme le
+cristal, il vit briller quelque chose dans l'eau. C'était un caillou
+gros comme le poing et qui paraissait fendu au milieu. Le coeur du jeune
+paysan se mit à battre violemment; il était pâle et resta dans une
+immobilité complète à contempler l'objet étincelant, comme si un
+spectacle merveilleux l'avait frappé de stupeur. Toutefois, il saisit le
+caillou, l'examina de tous ses yeux, le baisa avec transport, puis
+courut à travers les sénevés vers ses compagnons, en poussant des cris
+de joie et faisant toute sorte de gestes et de cabrioles.
+
+--Messieurs, leur cria-t-il de loin, remerciez Dieu, j'ai trouvé le
+trésor! De l'or! de l'or! Un bloc de dix livres au moins! assez pour
+acheter un châ...!
+
+Il trébucha, et tomba la face contre terre.
+
+--De l'or! dix livres! Est-ce bien possible? demanda Victor.
+
+--Certes, c'est possible, répondit le Bruxellois; c'est ainsi qu'on
+trouve parfois les plus grosses pépites. Si Kwik avait découvert un
+riche placer!
+
+--Aux innocents les mains pleines, dit en riant le matelot.
+
+--Dépêche-toi, dépêche-toi, petit Kwik chéri, s'écria Jean Creps avec
+une joyeuse impatience.
+
+Tous les autres étendirent, en signe d'intérêt, les mains vers lui.
+
+Donat accourut tout hors d'haleine et bégaya:
+
+--Voyez, voyez quel gros bloc! Et lourd, lourd! plus lourd que du plomb!
+
+A ces mots, il donna le caillou d'or au Bruxellois, qui, après l'avoir
+examiné, le lança de toute sa force dans la plaine en poussant un cri de
+désappointement.
+
+--Puisses-tu avoir la crampe, triple imbécile! dit-il à Kwik, qui le
+regarda d'un air stupéfait et déconcerté, et murmura presque en
+pleurant:
+
+--N'était-ce pas de l'or?
+
+--De l'or? C'était une pierre de soufre, de l'espèce qu'on appelle
+_pyrite,_ et elle ne contient que du fer et du soufre.
+
+--Tu ne dois pas être si fâché contre moi pour cela, dit Donat pendant
+qu'ils reprenaient leurs havre-sacs pour continuer leur voyage. J'y
+perds autant que toi. Il y en a certainement plus d'un qui s'y est
+trompé. Pourquoi aurait-on inventé le proverbe: _Tout ce qui brille
+n'est pas or?_ Allons, allons, nous ne sommes pas plus pauvres
+qu'auparavant. S'il n'y a pas ici de morceaux d'or, nous en chercherons
+plus loin. Pardieu! monsieur Victor, c'est bien dommage: tout en
+courant, je voyais le garde champêtre de Natten-Hæsdonck, avec son
+Anneken, me tendre les bras en riant, précisément au moment où je tombai
+là-bas le nez dans le sable. Enfin! la scélérate de pierre est perdue,
+mais nous emportons au moins l'espoir sur notre dos, je veux dire dans
+notre coeur.
+
+Bientôt, l'amère déception se changea en gaieté, et maintes saillies
+grossières ou spirituelles sur la naïveté de Donat prêtèrent à rire aux
+amis.
+
+Ils étaient déjà à plus de quatre milles de la chute d'eau où ils
+s'étaient reposés et longeaient une forêt de broussailles épineuses qui
+ne paraissaient pas assez hautes pour cacher un homme debout.
+
+Tout à coup, le matelot s'arrêta et braqua son fusil comme quelqu'un qui
+veut tirer.
+
+--Que vois-tu? demandèrent les autres surpris.
+
+--Là, une tête humaine; quelqu'un qui nous épie et se cache dans les
+broussailles!
+
+--Où? Nous ne voyons rien.
+
+Pour toute réponse, le matelot ajusta et envoya une balle dans les
+arbrisseaux.
+
+Un cri de douleur retentit, et immédiatement après, du sein du fourré,
+s'éleva une voix plaintive, faible et douce comme si l'on eût touché une
+femme ou un enfant.
+
+--Ciel! tu as fait un malheur! s'écria Victor ému jusqu'au fond du coeur
+par le son de cette voix.--Allons, allons, mes amis, courons au secours
+de la pauvre victime.
+
+Comme Victor, Creps et Donat entraient dans les broussailles malgré les
+observations du Bruxellois, ce dernier et le baron suivirent leur
+exemple.
+
+Le matelot, probablement effrayé par l'idée qu'il pouvait avoir
+assassiné un innocent, jura qu'ils commettaient une imprudence et resta
+Dans la vallée.
+
+Les autres trouvèrent, dans une petite clairière, entre les
+broussailles, le corps d'un homme dont la balle avait percé la tête. Sur
+ce corps était penché un jeune homme, un enfant de treize à quatorze
+ans. Il embrassait le mort, versait des larmes sur son visage défiguré,
+et il était tellement égaré par le désespoir et la douleur, qu'il ne
+remarqua pas d'abord la présence des étrangers.
+
+On pouvait voir à leurs costumes que ces gens étaient des Mexicains, et,
+comme le jeune homme répétait toujours d'un ton déchirant: _Pobre
+padre!_ on sut qu'il pleurait sur le cadavre de son père.
+
+Le baron, qui connaissait un peu l'espagnol, lui demanda comment il se
+faisait qu'ils voyageassent seuls ainsi et sans armes dans cette contrée
+dangereuse.
+
+Le baron ne saisit pas très-bien les paroles brèves et entrecoupées que
+le jeune Mexicain lui répondit; cependant, il crut comprendre que ces
+malheureux avaient été attaqués et pillés et qu'ils avaient perdu leurs
+compagnons dans leur fuite. L'enfant était presque fou de douleur et de
+rage contre les assassins de son père, qu'il regardait comme de vrais
+détrousseurs de grands chemins; car il parlait avec une grande
+volubilité et des gestes violents, en montrant du doigt le ciel, et
+son oeil flamboyant et plein de menaces s'arrêtait alternativement sur
+le corps inanimé et sur les assistants qu'il chargeait de malédictions.
+
+--Que dit-il? demanda le Bruxellois.
+
+--Il appelle sur nous la vengeance du ciel et nous assure que l'esprit
+de son père nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur
+notre lit de mort.
+
+--Que Dieu nous protège! soupira Donat en faisant un signe de croix.
+Ceci nous manquait encore. Nous avons déjà à craindre les hommes et les
+bêtes féroces, voilà que les esprits se mettent aussi de la partie.
+Dormez donc tranquille avec une aussi terrible malédiction sur la tête!
+
+Pendant que Kwik se livrait à ces réflexions, les autres avaient pris
+une décision sur ce qu'il y avait à faire. Ils ôtèrent leurs havre-sacs
+et prirent leurs pioches.
+
+--Ne reste pas là si consterné, Kwik, dit le bruxellois. Prends ta
+bêche, nous enterrerons le malheureux Mexicain.
+
+Le jeune Mexicain était accroupi et suivait d'un oeil vitreux et
+immobile le travail de ceux qu'il considérait comme des bandits. Les
+larmes coulaient à flots sur ses joues, et sa soif de la vengeance
+semblait un peu calmée. Peut-être le soin des étrangers de ne pas
+laisser son père sans sépulture le faisait-il douter que ce fussent bien
+des ennemis qui l'entouraient et qui s'efforçaient de le consoler d'un
+ton compatissant.
+
+Donat détournait les yeux avec horreur du visage contracté du mort;
+mais, malgré tous ses efforts, il se sentait attiré comme par un aimant,
+et, chaque fois, il y jetait les yeux avec un nouvel effroi. Lorsqu'il
+lui fallut aider à déposer le cadavre dans la fosse, il frémit de la
+tête aux pieds, ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il frissonna
+jusqu'à la moelle des os. Vaincu par son émotion, il se laissa
+tomber à genoux près de la tombe et se mit à prier, pendant que les
+autres couvraient le corps de terre et de pierre.
+
+Lorsque la fosse fut tout à fait comblée, le Bruxellois demanda:
+
+--Ah çà! camarades, qu'allons-nous faire de cet enfant!
+
+--Ce que nous allons en faire? répondit Victor. Nous l'emmènerons aux
+placers, nous en aurons bien soin et nous lui procurerons, à notre
+arrivée dans un endroit habité, les moyens de regagner sa demeure.
+
+--Ce sera une grande charge, messieurs.
+
+--Qu'est-ce que cela fait? Après avoir tué le père, nous ne serons pas
+assez cruels pour laisser ce pauvre enfant dans le désert en pâture aux
+bêtes féroces. Dussé-je, avec l'aide de mes amis, le porter sur les
+épaules; il viendra avec nous jusqu'à ce que nous l'ayons mis en sûreté.
+
+--C'est fâcheux, mais tu as raison. Baron, fais-lui comprendre qu'il
+doit nous suivre.
+
+Le jeune Mexicain se leva et obéit passivement. Il marchait la tête
+baissée et semblait devenu indifférent à son sort. Cependant, lorsqu'il
+atteignit la plaine, il releva le front, montra du doit le matelot et
+cria en espagnol quelques mots qui firent supposer qu'il reconnaissait
+le meurtrier de son père. Mais, comme s'il se fût calmé tout à coup, il
+baissa vers la terre son regard flamboyant et suivit ses guides en
+apparence avec la même soumission.
+
+--Venez, venez, messieurs, dit le Bruxellois, ne vous embarrassez pas
+plus longtemps de ce garçon. Nous avons perdu beaucoup de temps et
+il faut le rattraper!
+
+Ils allaient continuer leur route et avaient déjà fait une centaine de
+pas, lorsque le jeune Mexicain sauta dans les broussailles en poussant
+un cri de triomphe et, sans que personne eût rien remarqué, disparut
+avec un _navaja_ ou poignard de poche à la main. En outre, l'attention
+fut détournée du fuyard par un cri de douleur qui échappa au même
+instant au matelot.
+
+L'Ostendais tenait la main à son côté et disait qu'il avait reçu un coup
+de poignard. On l'aida à ôter ses habits et chacun tremblait de crainte
+qu'il n'eût été frappé mortellement par le fils de sa victime.
+
+Lorsqu'on eût mis son flanc à découvert, on constata avec joie que le
+poignard avait porté sur l'unique dollar que le matelot portait encore
+dans sa ceinture de cuir, et n'avait fait que l'égratigner un peu en
+glissant. Il reconnut lui-même que cela ne valait pas la peine d'y
+songer et n'était pas assez grave pour arrêter sa marche une seule
+minute.
+
+On reprit les sacs. On parla encore quelques instants de l'événement;
+mais les esprits s'assombrirent peu à peu sous l'obsession de tristes
+pensées, et la petite troupe continua silencieusement sa route par monts
+et par vaux.
+
+Donat Kwik hochait constamment la tête en marchant:
+
+--L'esprit nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur
+notre lit de mort. On devrait mettre aux petites-maisons le premier qui
+voudra venir encore dans ce maudit pays. Les hommes sont des hommes;
+mais les esprits, que peut-on faire contre eux? Bien, bien, ça va de
+mieux en mieux; je ne m'étonnerais pas si aujourd'hui ou demain nous
+rencontrions Lucifer en personne. En effet, il nous manque encore le
+diable pour que la collection soit complète. Si réellement je trouve un
+boisseau ou seulement un petit muids d'or, je ne l'aurai pas volé,
+pardieu! Ce vilain matelot avec son coup de feu... Nous voilà en guerre
+avec l'autre monde. Il y a de quoi ne plus fermer l'oeil de toute sa
+vie!
+
+
+
+
+XIX
+
+LE FANTÔME
+
+
+Une heure ou deux plus tard, pendant qu'ils passaient en silence non
+loin d'une forêt de broussailles, le Bruxellois s'arrêta tout à coup et
+regarda à terre avec surprise. Il semblait en effet que les plantes
+autour d'eux avaient été piétinées d'une manière particulière, et la
+terre portait les traces profondes de pieds de chevaux.
+
+Il est arrivé quelque chose ici, murmura Pardoes en faisant quelques pas
+de côté. Tenez... voici la place. Une bourre de fusil! On a tiré. Tous
+ces pas de chevaux entremêlés... On aura peut-être joué du lasso.
+
+--Pouah! s'écria Donat Kwik, voilà une mare de sang comme si l'on avait
+abattu un boeuf.
+
+--Diantre! nous sommes dans un mauvais chemin, messieurs, dit le
+Bruxellois. Il me semble que nous ferions mieux de nous éloigner de
+quelques milles vers le nord. Peut-être atteindrons-nous ainsi une
+contrée moins dangereuse. Venez, nous passerons au pied de cette
+colline, à côté des arbustes, jusqu'à ce que nous puissions reprendre
+notre première direction vers l'est.
+
+Ils quittèrent la plaine par le côté gauche. Kwik les suivit en
+murmurant et en maudissant entre ses dents ce pays où l'on rencontrait
+presque à chaque pas une horreur.
+
+A peine eurent-ils marché une demi-heure que Donat, effrayé, s'écria:
+
+--Au secours! au secours! une bête féroce, un lion, un ours:
+
+--Où? où? s'écrièrent les autres en levant leurs fusils.
+
+--Là-bas entre les branches. Un four, messieurs, une gueule et des yeux,
+des yeux!...
+
+--Nous ne voyons rien.
+
+--Êtes-vous donc aveugles? Ne remarquez-vous pas là, au-dessus de ces
+broussailles, ces deux cornes qui montent et qui descendent? A moi! il
+vient! il vient!
+
+--Ah! ah! tête sans cervelle! dit le Bruxellois en riant, c'est une
+couple d'oreilles d'âne que tu vois. Tenez-vous tranquilles, mes amis;
+c'est peut-être le ciel qui nous envoie un secours précieux. Ce mulet
+appartient probablement aux gens qui ont été attaqués à l'endroit où
+nous avons trouvé du sang. Le pauvre animal a fui le combat et erre sans
+maître dans le bois. Restez tranquilles pendant quelques minutes;
+l'apparition de l'animal pourrait bien cacher quelque ruse.
+
+--Un bon camarade pour toi, Donat, grommela le matelot; vous serez deux
+désormais.
+
+Il semblait que Donat le comprit également ainsi; car il courut tout
+joyeux vers les broussailles, pendant que les autres le suivaient du
+regard. Une ou deux minutes après, il reparut dans la plaine tenant sous
+son bras le licou d'un mulet qui se laissait conduire très-docilement.
+Kwik était ravi de joie et embrassait le mulet en lui adressant toutes
+sortes de douces paroles. Pendant que les autres venaient à sa
+rencontre, ils virent qu'il baisait l'animal sur le nez.
+
+C'était un mulet vieux et énervé, qui semblait avoir à peine la force de
+se tenir sur ses jambes; mais le Bruxellois fit comprendre à ses
+camarades que ces animaux sont très-robustes et très-solides, et que
+celui-ci, malgré son âge, leur rendrait encore bien des services et les
+allégerait probablement d'une partie de leurs lourds bagages jusqu'aux
+placers. L'animal portait une marque brûlée sur la cuisse, et n'avait
+d'autre harnais qu'une corde au cou et deux paniers liés ensemble sur le
+dos; à la corde pendait une petite clochette dont le battant était
+attaché par une petite courroie pour l'empêcher de sonner.
+
+Les haches, pioches, marmites et couvertures furent tirées sur-le-champ
+des havre-sacs et chargées sur le mulet, on lui lia également la grande
+manne sur le dos et chacun se déchargea de son bagage autant qu'il lui
+plut.
+
+--Donat, je te fais muletier! dit le Bruxellois avec un sérieux comique.
+
+--Je le suis de naissance, répondit Kwik. Ayez confiance en moi; j'aurai
+soin du mulet comme de mon propre frère.
+
+--En avant, messieurs, en avant maintenant, légers de coeur et légers de
+corps.
+
+Tous marchèrent gaiement en avant. En effet, ce n'était pas un mince
+soulagement de se sentir délivrés des lourds fardeaux sous lesquels ils
+ployaient si longtemps. Donat, en muletier fidèle, marchait à côté du
+mulet, la main sur le cou de la bête en signe d'amitié.
+
+Déjà l'événement avait perdu de sa nouveauté et les autres continuaient
+silencieusement leur route, lorsque Donat n'avait pas encore fini de
+parler au mulet. Bien que le matelot se moquât de temps en temps de
+l'affection des deux amis intimes qui s'étaient retrouvés si
+inopinément, Donat ne lui répondait pas et continuait sa conversation
+avec le mulet:
+
+--Courage, camarade! disait-il. Ne crois pas que tu sois tombé dans des
+mains étrangères. Feu mon père, que Dieu ait pitié de son âme! avait
+aussi un mulet, et c'était moi qui devais le soigner, lui donner
+l'avoine, le mener à la prairie et préparer sa litière. Nous étions si
+bons amis, que je partageais quelquefois ma tartine de pain de seigle
+avec Jean Mul, car il se nommait ainsi. Tu dois aussi m'aimer, ne fût-ce
+que parce que j'ai si bien soigné Jean Mul de Natten-Hæsdonck. Tous les
+hommes sont frères et tous les mulets aussi. Tu me regardes? Je crois,
+pardieu, que tu me comprends! Cela t'étonne, n'est-ce pas? Qu'une
+personne que tu ne connais pas encore te témoigne tant d'affection; mais
+elle a ses raisons. Tu sauras, mon ami, que j'aime quelqu'un. C'est la
+fille d'un garde-champêtre. J'ai été assez puni d'avoir osé lever les
+yeux aussi haut; car le garde-champêtre, lorsque j'allai lui demander de
+pouvoir me marier avec Anneken, m'a jeté si violemment à la porte que je
+suis tombé la face dans la boue. Anneken ne me hait pourtant pas; et
+moi, de mon côté, je la vois toujours devant mes yeux aussi bien que je
+vois en ce moment tes deux longues oreilles. Vois-tu, j'étais allé un
+jour avec ton frère Jean Mul à Malines. En retournant, je trouve, entre
+Villebrock et Natten-Haesdonck, Anneken, la fille du garde champêtre, en
+train de pleurer sur le bord du chemin. La pauvre enfant s'était foulé
+le pied et ne pouvait plus marcher. Je l'aidai à monter sur le dos de
+Jean Mul. Elle était si contente! Nous causâmes ensemble pendant tout le
+long du chemin. Quand elle me regardait de dessus le mulet avec ses
+petits yeux noirs pleins d'amitié, c'était comme si mon coeur se
+gonflait et devenait gros comme une tête d'enfant. J'étais heureux,
+heureux! Pourquoi? je ne le sais pas au juste, mais j'étais extrêmement
+heureux. Tiens, je ne puis pas t'expliquer cela ainsi, tu devrais être
+un homme pour le comprendre. Il n'est donc pas étonnant que je t'aime
+parce que tu es un mulet, car, s'il n'y avait pas eu de mulets, je
+n'aurais pas fait connaissance avec Anneken... Il est vrai aussi que je
+ne serais pas en Californie; mais nous ne parlerons pas de cela.
+Anneken, Anneken au-dessus de tout... Hue! hue! tu auras bonne vie avec
+moi. Je t'appellerai aussi Jean Mul. Sois content! si je trouve
+beaucoup, beaucoup d'or, je t'emmène en Belgique. Cela t'irait joliment,
+hein, fripon, si tu pouvais habiter un château avec Anneken et moi? Hue!
+Jean Mul, hue!
+
+Donat aurait peut-être continué ce gai bavardage pendant des heures
+entières; mais il fut interrompu parce que ses amis s'arrêtaient comme
+s'ils ne devaient pas aller plus loin ce jour-là.
+
+--Camarades, dit le Bruxellois, je propose de poser notre tente ici.
+Nous sommes sur une hauteur et nous pouvons regarder au loin. Il y a de
+l'eau là-bas dans le ruisseau, et, un peu plus loin, il y a de l'herbe
+et des broussailles pour laisser paître l'âne. Il fait encore jour et
+nous pourrions marcher encore une demi-heure; mais nous ne sommes pas
+certains de trouver un autre endroit aussi favorable. Déposez les sacs,
+nous passerons la nuit ici.
+
+Il déboucla les sangles du mulet et le déchargea de son fardeau, puis il
+détacha le battant de la petite clochette et donna deux ou trois coups
+de pied dans les jambes du pauvre animal, qui bondit en avant et se
+dirigea avec une grande rapidité vers le taillis.
+
+--Mon Dieu! Jean Mul! Jean Mul! cria Donat. Il s'égarera!
+
+Mais le Bruxellois le retint et dit:
+
+--Ne crains rien, Donat. On n'agit jamais autrement ici avec les mulets.
+Il mangera et dormira très-paisiblement pendant la nuit. Demain matin,
+nous le retrouverons. La clochette nous dira où il est. Il ne
+s'éloignera pas; il est habitué à cela.
+
+On alla dans le fourré couper le bois nécessaire pour dresser la tente.
+Jean Creps, qui devait être le cuisinier et qui était occupé à faire du
+feu, dit à Kwik:
+
+--Tiens, prends la marmite, Donat, et cours au bas de la colline
+chercher de l'eau; le café sera d'autant plus vite fait.
+
+Kwik prit la marmite et s'éloigna dans la direction désignée.
+
+--Ça, mes amis, un peu de hâte à l'ouvrage, cria le Bruxellois. La nuit
+passée, nous n'avons dormi ni trop bien ni surtout trop longtemps.
+Reposons-nous une bonne fois, afin de pouvoir nous mettre en route de
+très-bonne heure. Si nous ne sommes point paresseux, nous atteindrons
+bientôt les mines de Yuba.
+
+--Bientôt? Quand donc? demanda le matelot.
+
+--Encore trois ou quatre jours et nous y sommes. Là, nous nous
+reposerons un peu et nous renouvellerons nos provisions dans les
+_stores_ ou boutiques, pour aller plus loin au placer ignoré.
+
+--Mais que vend-on dans les _stores?_
+
+--Tout ce dont les chercheurs d'or peuvent avoir besoin: de la farine,
+du lard, du jambon, du sucre, du café, de l'eau-de-vie.
+
+--Drôle d'idée d'établir une boutique à l'endroit même où les autres
+cherchent et trouvent de l'or! dit Victor.
+
+--Oui, ami Roozeman, et ce sont certes les plus malins, dit Pardoes. Ils
+vendent une once d'or des choses qui ne valent pas un dollar, et tandis
+que beaucoup de mineurs s'en retournent aussi pauvres qu'ils sont venus,
+les boutiquiers ne quittent jamais les placers sans avoir amassé une
+jolie fortune.
+
+--Ce sont sans doute des Mexicains?
+
+--Non, des gens de tous pays: des Français, des Américains du Nord, des
+Espagnols, des Allemands, et aussi des Mexicains.
+
+--Et comment défendent-ils leurs marchandises contre les voleurs et les
+brigands?
+
+--Vous ne connaissez pas les affaires de là-bas. Les _stores_ se
+trouvent où les chercheurs d'or sont en grand nombre. On n'y fait pas
+grande attention à un coup de poignard au de revolver; mais, dès qu'un
+voleur est pris, on le pend sans...
+
+Il fut interrompu dans son explication par l'arrivée de Donat, qui
+faillit laisser tomber sa marmite, et bégaya les joues pâles et les bras
+levés:
+
+--Que Dieu me protège! J'ai vu là quelque chose de si laid, de si
+horrible, que j'ai presque perdu la tête de peur. Je crois qu'il y a de
+la sorcellerie dans ce pays, et que le diable...
+
+--Vas-tu dire ce que tu as vu, bavard! Grommela Pardoes avec impatience.
+
+--Ouf! laisse-moi reprendre haleine. Là-bas, derrière la montagne, près
+de l'eau, est pendu un homme dont les jambes frétillent encore. Il
+crierait à coup sûr; mais il ne peut pas, car il est pendu par un noeud
+coulant à une corde!
+
+--Allons, venez, il faut voir ce que c'est.
+
+Donat les conduisit au bas de la montagne et leur montra, en effet, un
+homme pendu à la plus grosse branche d'un arbre. Le vent qui soufflait à
+travers l'étroit défilé faisait tourner le cadavre au bout de la corde;
+ce mouvement avait fait croire à Kwik que le pendu pouvait encore être
+vivant.
+
+Victor, s'avançant plus près de l'arbre, remarqua qu'on avait cloué un
+plat en fer-blanc contre le tronc. Donat s'arrêta en tremblant et n'osa
+pas s'approcher du cadavre; cependant, les railleries du matelot le
+décidèrent à suivre les autres.
+
+Sur le plat en fer-blanc, on avait gravé des caractères avec une pointe
+en fer, Victor les lut et dit:
+
+--C'est de l'anglais; cela signifie: _Respectez la loi de Lynch. Jacques
+Kalef a assassiné ici son ami intime pour lui voler son or_.
+
+--Voyez, à côté de l'arbre, il y a une petite croix de bois dans la
+terre, dit le baron; c'est la tombe de la victime.
+
+--Bah! ce sont des choses qui ne nous regardent pas, dit le Bruxellois
+en se retournant. Ne perdons pas un temps précieux à regarder le
+scélérat. Venez, retournons à la tente.
+
+--Ciel! allez-vous laisser cet homme pendu là? murmura Kwik avec dégoût.
+
+--Il y pend assurément depuis six semaines.
+
+--Et vous ne l'enterrerez pas? C'est peut-être
+un chrétien comme nous!
+
+--Laisse-moi tranquille, Donat. Serais-tu assez stupide pour mettre la
+main à cette charogne?
+
+--Mais ... mais l'esprit de cet homme reviendra et errera aussi
+longtemps que ses restes ne seront pas enterrés.
+
+Pour toute réponse il n'obtint qu'un éclat de rire. Chemin faisant,
+Victor s'efforça de lui faire comprendre qu'il devait mettre des bornes
+à sa compassion. Le pendu était un horrible assassin et avait bien
+mérité sa punition. Mais Kwik ne se laissait pas rassurer; il détournait
+la tête avec angoisse, comme s'il craignait d'être poursuivi par le
+pendu; il poussa un soupir profond et murmura d'une voix presque
+inintelligible:
+
+--Je préfère encore coucher dans le cimetière de Natten-Haesdonck,
+quoiqu'il n'y fasse, pardieu, pas bon à minuit... Allons, allons, mon
+cher petit Donat, roule-toi bien dans tes couvertures, mets-toi sur la
+terre molle et rêve d'Anneken et de l'or, jusqu'à ce qu'un fantôme
+vienne te tordre le cou. Quel pays, bon Dieu, quel horrible pays!
+
+Le café et les crêpes furent bientôt prêts. On soupa. Victor fut mis en
+sentinelle et les autres se glissèrent sous la tente pour se coucher.
+
+Donat se démenait plus fiévreusement encore que la veille. Il tenait ses
+yeux fermés; car, aussitôt qu'il les ouvrait, l'obscurité prenait pour
+lui toutes sortes de formes effroyables. Il voyait le cadavre du
+Mexicain, le cadavre du pendu et le cadavre de la victime passer et
+repasser devant ses yeux en le menaçant. Mais ce qui le frappait d'une
+terreur encore plus profonde, c'était la pensée qu'il allait être appelé
+vers le milieu de la nuit pour relever la sentinelle. Il allait donc se
+trouver seul aussi dans les ténèbres! Ses camarades sous la tente
+ronflaient sourdement et semblaient plongés dans un sommeil bienfaisant;
+il enviait cette tranquillité d'esprit et se disait en lui-même qu'il
+eût donné un morceau d'or aussi gros qu'une pomme pour pouvoir oublier
+comme eux qu'il y a des esprits qui reviennent. Il se mit à prier
+ardemment, et, soit que sa prière diminuât son effroi en occupant son
+esprit, soit qu'il succombât aux fatigues du voyage, il tomba enfin dans
+un léger assoupissement qui finit par devenir un vrai sommeil.
+
+Vers le milieu de la nuit, il sentit que quelqu'un lui tirait les jambes
+et lui pinçait les mollets.
+
+Il sauta debout et dit en soupirant, les cheveux hérissés sur la tête:
+
+--O mon Dieu! secourez-moi! un fantôme! Un fantôme!
+
+--Tais-toi, âne que tu es! grogna le matelot; tu dois monter la garde:
+il est onze heures.
+
+--Oui, murmura Kwik en sortant de la tente, c'est ainsi qu'un malheureux
+tombe d'un trou dans un autre.
+
+--Voici la montre, dit l'Ostendais en la lui mettant dans la main. A
+minuit tu éveilleras le baron pour te relever.
+
+--N'as-tu rien vu dans l'obscurité? Demanda Kwik avec anxiété.
+
+--Si, Donat, quelque chose de très-vilain, mon garçon; fais attention,
+ça ne sent pas bon, là dehors.
+
+--Qu'as-tu vu? Pour l'amour de Dieu, ne me trompe pas!
+
+--Ce que j'ai vu? un fantôme, un esprit avec un drap blanc sur le dos!
+dit le matelot d'une voix creuse. Il m'a parlé!...
+
+--Allons, allons, est-ce vrai? Et qu'a-t-il dit?
+
+--«N'y a-t-il pas parmi vous un imbécile qui se nommé Kwik? a-t-il
+demandé.--Oui, ai-je répondu, il montera la garde vers le milieu de la
+nuit.--Eh bien! a dit le fantôme, c'est justement une bonne heure pour
+tordre le cou à ce peureux avaleur de bourdes.» Dors bien, à demain,
+Donat!
+
+Lorsque le pauvre Kwik se vit seul dans l'obscurité, la peur le fit
+chanceler sur ses jambes. Il avait envie de tenir ses yeux fermés; mais
+parmi toutes ses faiblesses il avait pourtant beaucoup de bonnes
+qualités, et une de celles-ci était qu'il voulait remplir fidèlement et
+sérieusement la fonction qu'il avait acceptée. Malgré son émotion, il se
+rappela qu'il était là pour veiller sur la vie de ses camarades et
+surtout sur Roozeman.
+
+Il regarda donc de tous côtés, mais une sueur froide mouillait son front
+et il était tourmenté par mille folles visions. Arbres, rochers, nuages,
+tout prenait à ses yeux une forme effroyable.
+
+Jusqu'alors, il se sentait cependant assez courageux pour ne pas quitter
+son poste; mais sa terreur augmentait à mesure qu'approchait l'heure
+fatale de minuit, l'heure à laquelle, d'après les récits de son enfance,
+les esprits et les fantômes errent et cherchent vengeance.
+
+Tout à coup il poussa un cri étouffé et ses cheveux se hérissèrent sur
+sa tête comme une brosse. Il vit ou crut voir que, dans le lointain, une
+ombre humaine, avec un drap blanc sur la tête, était sortie de terre.
+
+Il recula jusque près du feu, et dut s'appuyer au piquet pour ne pas
+tomber. Là, une idée de salut surgit dans son esprit. Il tira la montre
+de sa poche, l'ouvrit, se pencha sur la flamme, et, avec ses doigts
+tremblants, avança l'aiguille de près de trois quarts d'heure. Alors il
+se glissa sous la tente, tira quelqu'un par les jambes et dit:
+
+--Baron, baron, réveillez-vous! _Douze heures. C'est pour vous faction,_
+minuit.
+
+--Quoi, minuit? murmura le Français en sortant de la tente; il n'y a pas
+une demi-heure que je t'ai entendu relever.
+
+--Allons, allons, baragouina Donat dans son mauvais français, _quand
+dormir, pour savoir si douze heures ou pas. Tiens, la horloge marque
+juste cela!_
+
+Le baron prit la montre et se mit en faction.
+
+Donat s'entortilla dans sa couverture, se coucha, fit le signe de la
+croix et murmura entre ses dents:
+
+--Ce n'est pas loyal, je le sais; mais je le lui revaudrai, dussé-je
+monter dix fois la garde pour lui un autre jour. Je n'ai pas peur, je
+suis assez courageux; mais me battre contre des fantômes!... Aïe! Aïe!
+Dors bien, Donat!
+
+Et il laissa tomber avec découragement sa tête sur son havre-sac.
+
+
+
+
+XX
+
+LE BLESSÉ
+
+
+Lorsque les chercheurs d'or s'éveillèrent le lendemain matin et qu'ils
+regardèrent la montre, ils ne furent pas peu étonnés que le soleil se
+levât une heure plus tard que les autres jours. On fit à ce sujet toutes
+sortes de suppositions, et le matelot prétendait même que cela devait
+provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe
+terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un
+rhume de cerveau qui le faisait éternuer sans cesse. Le baron
+l'observait avec méfiance; mais le naïf garçon avait une mine si
+innocente, que le soupçon du baron s'évanouit tout à fait.
+
+Pendant qu'ils étaient assis pour prendre le café, Jean Creps dit en se
+frottant les mains:
+
+--Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien
+dormi, n'est-ce pas, Kwik?
+
+--Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute la nuit j'ai été
+tiraillé en tous sens par quatre ou cinq fantômes.
+
+--Il faut maîtriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu
+nous a protégés jusqu'ici; il est à croire qu'il continuera à veiller
+sur nous.
+
+--Ainsi, vous nommez cela protéger, monsieur Roozeman! Je suis curieux
+de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon à sept têtes,
+le diable en personne ou une douzaine d'anthropophages?
+
+--Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'écria le
+Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est
+là-bas près de ce sapin!
+
+Quelques minutes après, ils étaient en route. Donat voulait absolument
+porter le sac et le fusil du baron; mais le Français, qui ne comprenait
+pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus
+hautain et une froide raillerie.
+
+Kwik eût bien voulu rendre au baron, par d'autres services, les trois
+quarts d'heure qu'il lui avait volés; mais, repoussé avec si peu
+d'amitié, il était retourné près du mulet et marchait à moitié
+découragé.
+
+Il raconta à voix basse à la bête comment il avait passé cette triste
+nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il déplora son départ de
+Natten-Hæsdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal,
+de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait,
+sans avoir à craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le
+mulet, s'il avait pu le comprendre, eût cru certainement que
+Natten-Haesdonck était situé dans le paradis terrestre. Pour se consoler
+lui-même, il s'efforçait d'inspirer du courage à la bête et de faire
+briller à ses yeux le bonheur de demeurer dans un château avec Anneken.
+Mais au milieu de ce récit attrayant, le mulet se sentit piquer par une
+mouche et donna par mégarde un si violent coup de pied à son conducteur,
+que le pauvre Kwik culbuta et tomba à la renverse.
+
+Donat devait avoir la tête très-dure; car, avant que les autres eussent
+eu le temps de voler à son secours, il était sur ses pieds et avait
+repris sa place à côté du mulet.
+
+Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un
+sermon sans fin au mulet, sur l'amitié, la reconnaissance et
+l'obéissance qu'un mulet doit à son maître ou à son conducteur quand
+celui-ci le traite avec douceur.
+
+Il était précisément en train de citer, pour servir d'exemple, toutes
+les bonnes qualités de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le
+Bruxellois s'arrêta tout à coup et cria:
+
+--Apprêtez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous!
+
+--Nous y voilà encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de
+tabac de notre vie.
+
+Tous s'arrêtèrent, le fusil braqué; ils virent arriver un grand nombre
+d'hommes; mais on ne pouvait voir à une aussi grande distance quels
+hommes c'étaient.
+
+Aussitôt que cette troupe aperçut la compagnie de Pardoes, elle s'arrêta
+également et apprêta les fusils.
+
+--Ah çà! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement,
+battons-nous à la grâce de Dieu; mais ils sont au moins vingt là-bas, et
+il y a à côté de nous une forêt pour fuir. Qui aime le danger y périra,
+dit le curé de Natten-Haesdonck.
+
+--Tais-toi, imbécile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a
+rien à craindre. Ces hommes-là sont chargés de lourds fardeaux. Ce sont
+des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons
+comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font
+des signes d'amitié.
+
+En effet, les deux groupes se rapprochèrent lentement, et, dès qu'ils
+furent assurés de part et d'autre que c'étaient de simples voyageurs
+qu'ils avaient rencontrés, ils échangèrent de loin quelques cris pour
+saluer. Pourtant chacun se tint sur ses gardes.
+
+Le Bruxellois reconnut un Français, qu'il avait vu l'année précédente
+dans les mines du Nord. Il alla à lui et causa une couple de minutes,
+pendant que ses camarades échangeaient quelques paroles avec les autres
+chercheurs d'or et tâchaient d'obtenir des renseignements sur l'état des
+placers. On ne leur dit pas grand chose, car ces hommes paraissaient
+très-méfiants; et, lorsque Donat demanda à l'un d'eux, dans son mauvais
+français:_--C'est pour vous beaucoup grand de l'or dans cette sac?_--
+ils semblèrent tous fâchés et le regardèrent avec des yeux menaçants.
+
+Les premiers de la troupe s'étaient déjà remis en route. Le Bruxellois
+serra la main au Français et lui dit adieu.
+
+Pardoes s'approcha de ses amis, qui reprirent également leur voyage. Ils
+le regardèrent, espérant qu'il leur communiquerait quelque chose de ce
+qu'il avait appris; mais il hochait la tête avec une inquiétude visible
+et resta muet.
+
+--As-tu de mauvaises nouvelles, Pardoes, que tu as l'air si sérieux?
+demanda Jean Creps.
+
+--De mauvaises nouvelles, répondit-il.
+
+--Oui? encore quelque chose de nouveau? murmura Donat. Nous n'avons pas
+encore eu de sauvages.
+
+--Et ce sont des sauvages que nous pourrions avoir, dit Pardoes.
+
+--Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'écria Kwik avec colère, je
+donne, pardieu! ma démission de chercheur d'or et je m'en retourne à la
+maison. J'ai déjà perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcelé; mais je
+ne voudrais pas arriver à Natten-Haesdonck avec ma tête nue et chauve
+comme une gamelle.
+
+--Tais-toi donc, Donat, et écoute si tu veux. Voici, messieurs, ce que
+le Français m'a dit. Entre nous et les placers du Yuba, une nombreuse
+bande de sauvages californiens s'est montrée. On a reçu la nouvelle,
+dans les _stores_, qu'elle a attaqué, il y a quatre jours, une compagnie
+de voyageurs. Les hommes qui viennent de passer ont vu les Californiens
+de très-loin. Le Français m'a conseillé de faire un détour pendant une
+heure ou deux vers l'ouest pour éviter ainsi la rencontre des sauvages.
+Nous commencerons à suivre ce conseil au pied de cette montagne. Faites
+attention et tenez-vous toujours prêts à la défense.
+
+Après qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent
+remis à peu près de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le
+Bruxellois reprit:
+
+--Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a
+découvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui
+sont plus riches que ceux qu'on avait trouvés jusqu'ici. Le Français, à
+qui j'ai rendu quelques services l'année passée, m'a donné des
+explications précises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre
+route, je suis d'avis que nous ferions bien d'y tenter la fortune
+pendant quelques jours. Il y a des _stores_ à quelques milles de là;
+vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temps le métier
+de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas dès le commencement un
+chercheur d'or.
+
+Donat n'écoutait pas ces explications; il marchait en grommelant à côté
+du mulet et jetait sans cesse derrière lui des regards inquiets,
+tourmenté qu'il était par la crainte de voir apparaître des sauvages. Il
+était évident pour lui que, dans ce pays maudit de Californie, on doit
+toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de
+l'effroyable réalité. De temps en temps, il portait la main à sa tête et
+se tirait les cheveux pour être convaincu qu'il n'était pas encore
+chauve.
+
+Tout à coup un cri aigu lui échappa et il dit en pâlissant:
+
+--O mon Dieu! les voilà! les voilà!
+
+Un bruit étrange s'était fait entendre au loin dans les broussailles, et
+les compagnons, également surpris, s'arrêtèrent, l'oreille au guet.
+
+C'était une voix qui se lamentait et appelait du secours; d'abord ils ne
+distinguèrent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais
+ensuite ils entendirent distinctement prononcer le mot _God!_ (Dieu!)
+
+--Est-ce possible? s'écria Victor. Un Flamand dans ce pays? Venez,
+venez, allons voir. C'est probablement un malheureux compatriote.
+
+--Restons ensemble, dit le Bruxellois. La main aux fusils; car tout peut
+cacher une ruse. Donat, tâche de nous suivre dans les broussailles.
+
+Guidé par le cri d'angoisse, ils trouvèrent un jeune homme assis contre
+un arbre. Il était pâle, ses joues étaient creuses, et un de ses pieds
+était entouré de lambeaux qu'il avait déchirés de ses habits. Ses
+premières paroles prouvèrent qu'il était Anglais, ce qui avait causé
+l'erreur de Victor, parce que le mot «Dieu» est le même en anglais
+qu'en flamand.
+
+Il raconta que lui et ses compagnons avaient été attaqués par des
+bandits et qu'il avait reçu une balle dans le pied. Sa blessure s'était
+enflammée; son pied s'était enflé douloureusement; il ne pouvait marcher
+et avait rampé depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de
+racines dans l'attente d'une mort affreuse. Il suppliait les étrangers à
+mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le
+désert. Son père tenait un grand _store_ ou boutique dans les placers de
+la rivière de la Plume et les récompenserait généreusement.
+
+Victor et Jean parlèrent de placer le jeune homme sur l'âne; mais le
+matelot jura que l'humanité était une sottise en Californie et qu'il
+n'avait pas envie de reprendre la charge d'un âne pour les beaux yeux de
+cet Anglais.
+
+Comme le débat s'échauffait entre Roozeman et l'Ostendais, le Bruxellois
+dit:
+
+--Venez un peu à l'écart avec moi, messieurs; l'affaire est assez
+importante pour être discutée.
+
+Quand on l'eut suivi à une vingtaine de pas, il reprit:
+
+--Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un
+secours précieux, et il nous permettait de marcher rapidement et à
+grandes journées vers le but après lequel nous soupirons tous. Le mulet
+est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce blessé, nous
+devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et
+nous en serons beaucoup retardés. Quant à la récompense qu'il nous
+promet, ne vous y fiez pas; une fois en sûreté, il nous dira: «Je vous
+remercie et bonjour.»
+
+--Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce désert un
+chrétien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs.
+S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je
+puis.
+
+Le blessé, qui les regardait de loin, vit bien que le jeune homme aux
+cheveux blonds plaidait en sa faveur. Aussi tendait-il vers lui des
+mains suppliantes et son regard était plein d'éloquence.
+
+--Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit
+le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de
+rien.
+
+--Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean?
+
+--Certes; une pareille insensibilité est horrible.
+
+--Et toi, Donat?
+
+--Moi, pour sauver la vie à un homme, je porte la claie et les haches
+jusqu'à l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et
+peut-être, pour nous récompenser, éloignera-t-il de nous les sauvages.
+
+--Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes.
+
+--Je pense, répondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la
+peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore
+jeune; je veux bien porter ma part des instruments.
+
+Victor et ses amis avaient déjà déchargé en grande partie le mulet; ils
+soulevèrent prudemment le blessé et le placèrent sur la bête. Le pauvre
+jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura
+chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa
+générosité.
+
+Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des
+instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat.
+
+Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui
+était arrivé:
+
+--Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il.
+Je devais me rendre à Sacramento, afin d'y acheter une provision de
+farine pour mon père. Comme on ne pouvait se procurer assez de mulets à
+la rivière de la Plume, je suis allé aux placers du Yuba, et j'y ai
+trouvé après quelques jours d'attente, les muletiers dont j'avais
+besoin. Nous descendîmes avec rapidité des montagnes, car nos mulets
+étaient bons. Nous ne rencontrâmes rien de particulier dans notre
+voyage, jusqu'au troisième jour. Quelques heures avant midi, nous vîmes,
+au pied de la montagne qui dominait notre route, un homme accroupi et
+courbé, comme quelqu'un qui est très-fatigué. Comme il était seul et
+n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de
+méfiance. Il répondit à nos demandes qu'il était parti de San-Francisco
+pour aller aux mines du Nord, qu'il s'était égaré, et qu'il mourait de
+faim, faute de provisions. Nous lui donnâmes quelques biscuits et un
+bon morceau de viande salée. Cet homme avait de grosses moustaches
+rousses et les yeux singulièrement petits...
+
+--Était-ce un Français? demanda Victor étonné.
+
+--Oui, c'était un Français; il y en avait deux parmi nous qui savaient
+causer avec lui.
+
+--La moustache rousse du _Jonas_! Murmura Victor; Donat ne s'est pas
+trompé!
+
+--Je n'aurais pas regardé si exactement son visage, continua le blessé,
+mais il me sembla qu'il nous examinait tous un à un de la tête aux
+pieds, et comptait nos armes. Il s'était levé et avait poursuivi son
+chemin; nous avions, après lui avoir montré la bonne route, repris notre
+marche dans une direction opposée. Poussé par la défiance, je fis
+arrêter un instant mes compagnons et je grimpai sur une montagne pour
+observer l'inconnu. Il avait disparu et ne pouvait s'être caché nulle
+part dans cette plaine, sinon dans les broussailles ou dans le bois.
+Nous craignions une attaque des brigands qui rôdent maintenant en très
+grand nombre; mais comme, après avoir marché avec rapidité pendant une
+heure et demie, nous n'avions rien rencontré, nous nous arrêtâmes pour
+faire manger les bêtes et pour préparer notre propre dîner. A peine
+fûmes-nous remontés sur nos mulets et prêts à donner le signal du
+départ, que plusieurs hommes parurent sur une montagne au-dessus de nous
+et nous envoyèrent quatre ou cinq balles. Nous nous mîmes sur la
+défensive et nous déchargeâmes également nos fusils. Mais une dizaine de
+brigands fondirent sur nous du haut de la montagne, avant que nous
+eussions eu le temps de recharger nos armes. Un des nôtres cria: «Fuyez!
+fuyez!» et je vis mes compagnons éperonner violemment leurs mulets et
+chercher leur salut dans la rapidité de leurs montures. Je voulus faire
+comme eux; mais le même homme aux moustaches rousses et aux petits yeux
+m'ajusta et me tira une balle à travers le pied. Mon mulet fit un écart,
+me désarçonna et suivit les autres. Les voleurs poursuivirent mes
+camarades; j'entendis longtemps encore les coups de fusil qui
+retentissaient dans le bois. J'étais couché là depuis quatre jours; mon
+pied s'est enflammé. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prévoyais une
+mort terrible, lorsque Dieu m'exauça et m'envoya un secours et un salut
+inattendus.
+
+Victor et Jean causèrent longtemps ensemble du rôle que la moustache
+rousse du _Jonas_ avait joué dans cette histoire, et Jean Creps assura
+qu'il enverrait une balle dans le ventre du scélérat la première fois
+qu'il le rencontrerait.
+
+Les Flamands atteignirent enfin l'endroit où ils devaient passer la
+nuit.
+
+Pendant qu'on préparait le souper, Victor ôta les langes du pied du
+jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure enflammée et
+enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allégea si
+complètement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains de
+Roozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance.
+
+Donat céda sa couverture au blessé, et, quoique celui-ci refusât, Kwik
+resta inébranlable dans sa résolution et coucha sur la terre nue.
+
+Cette nuit-là, tous dormirent en repos sous la garde de leur sentinelle.
+Donat, tout content de lui et joyeux d'avoir pu faire une bonne action,
+ne rêva pas et dormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le secouer
+pendant plusieurs minutes lorsque vint son tour de monter la garde.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES VAQUEROS
+
+
+La présence de l'Irlandais blessé semblait leur porter bonheur, car ils
+poursuivirent leur voyage pendant un jour et demi sans rencontrer rien
+qui fût de nature à les inquiéter.
+
+La certitude de n'avoir plus à passer que deux nuits dans les montagnes
+avant d'atteindre les placers du Yuba, les réjouissait et leur rendait
+le coeur léger.
+
+On se moqua de la peur que Donat avait eue pendant la route, et on
+s'efforça de lui faire comprendre que, s'ils avaient rencontré jusque-là
+beaucoup d'apparences de malheur, du moins ils approchaient du terme de
+leur voyage sans avoir souffert de dommage réel. Kwik hochait la tête en
+signe de doute et répondait qu'on ne peut vendre la peau de l'ours avant
+de l'avoir pris, et qu'on ne peut pas fêter la moisson avant que le
+grain soit dans la grange.
+
+Dans la matinée, ils traversèrent une vaste plaine et regardèrent sans y
+faire beaucoup d'attention quelques rochers isolés au milieu de la
+vallée et paraissant sortir de terre.
+
+Lorsqu'ils en étaient encore éloignés de deux cents pas, le Bruxellois
+s'arrêta tout à coup et dit d'une voix étouffée:
+
+--Arrêtez, mes amis; il y a une embûche derrière ces montagnes!
+
+Et, étendant le doigt, il ajouta:
+
+--Là-bas, au-dessus des rochers, des chapeaux qui se remuent. Ces
+chapeaux sont des _sombreros_ mexicains. Ceux qui sont derrière les
+rochers pour nous attaquer à notre passage et qui se croient bien
+cachés, sont sans doute des _salteadores_. Tenez-vous prêts, messieurs,
+et faites feu à la première apparition des voleurs!
+
+Pendant qu'il parlait encore, les chapeaux s'élevèrent et trois balles
+sifflèrent au-dessus de la tête des Flamands. Ceux-ci lâchèrent tous
+ensemble leurs coups de fusil sur les ennemis; mais alors apparurent à
+côté des rochers quatre ou cinq hommes à cheval qui, pour ne pas laisser
+aux chercheurs d'or le temps de recharger leurs armes, coururent sur eux
+au grand galop de leurs chevaux et avec des cris de triomphe.
+
+--Les revolvers! cria le Bruxellois. Ce sont des _vaqueros!_ jeteurs de
+noeuds coulants! Prenez-garde au _lasso_!
+
+Donat fit le signe de la croix en soupirant d'un ton plaintif:
+
+--O bon Dieu! prenez ma petite âme en pitié!
+
+Mais il n'eut pas le temps d'achever cette courte prière. Les _lassos_
+fendirent l'air en sifflant et les coups de revolver répétés avec
+rapidité retentirent dans la vallée. Pour ne pas être écrasés par les
+chevaux, les chercheurs d'or s'étaient séparés chacun dans une direction
+différente.
+
+Un _lasso_ cingla Roozeman par la taille et lui serra les bras contre le
+corps. Le cavalier à la selle duquel était attaché le terrible noeud
+coulant, donna de l'éperon à son cheval, renversa le malheureux Flamand
+et le traîna sur le sol dans sa course rapide.
+
+Donat Kwik, qui tirait de manière à vendre chèrement sa vie, fut le seul
+à remarquer la position critique de Victor. Il poussa un cri de
+désespoir et courut avec une vitesse étonnante au secours de son ami.
+Dans sa course, il jeta son revolver déchargé, tira son long couteau
+catalan de sa ceinture et atteignit le Mexicain juste au moment où
+celui-ci allait s'élancer d'une hauteur et briser infailliblement la
+tête de sa victime... Kwik enfonça si violemment son couteau dans le
+flanc du cheval, que le pauvre animal, frappé mortellement, s'abattit.
+Le _vaquero_, qui avait sauté de sa selle et était tombé sur ses genoux,
+tira un poignard, en porta un coup à Donat et le blessa malheureusement;
+mais le Flamand, exaspéré, prit le _vaquero_ par les cheveux, le
+renversa en arrière et lui plongea son couteau jusqu'au manche dans la
+poitrine. Alors il s'élança vers Roozeman, coupa le _lasso_, et courut
+sans rien dire à l'endroit du combat. Il hurlait de rage, le sang lui
+coulait de la figure et il agitait son terrible couteau au-dessus de sa
+tête.
+
+Lorsqu'il eut rejoint ses autres amis, il vit fuir les Mexicains dans la
+direction des roches solitaires. Sans se détourner, il courut seul
+derrière eux, quoique le Bruxellois lui criât sur tous les tons de
+s'arrêter.
+
+Kwik reconnut bientôt l'inutilité de cette poursuite et revint sur ses
+pas. Victor courut à sa rencontre en l'appelant son sauveur, le serra
+dans ses bras et montra une profonde inquiétude à la vue du sang qui
+coulait sur la joue du pauvre garçon. Celui-ci le tranquillisa: le
+_vaquero_ avait voulu lui percer la poitrine d'un coup de poignard, mais
+l'arme, détournée, avait seulement touché le crâne de Donat et lui avait
+fait une blessure assez large au-dessus de l'oreille.
+
+Jean Creps, le Bruxellois et le Français lui prirent aussi la main et le
+comblèrent de louanges sur son courage dans le combat. Le jeune homme,
+ému, repoussa ces éloges et dit:
+
+--Bah! je ne suis pas un plus grand héros qu'hier; le sang humain
+m'inspire toujours de l'effroi et du dégoût. Mais M. Victor était en
+danger de mort, cela m'a rendu fou; je ne savais plus ce que je faisais.
+Que Dieu me pardonne ces paroles coupables, mais si j'avais dû tuer cent
+Mexicains pour sauver M. Roozeman, il me semble que je l'eusse fait.
+
+--Maintenant, tu as tué un chrétien, murmura le matelot. Le revenant...
+
+--Revenir! ce vilain Mexicain? s'écria Donat avec un nouvel accès de
+fureur. Il a voulu assassiner M. Victor; il peut revenir tant qu'il
+voudra, je percerai aussi son spectre de mon couteau.
+
+Pendant ce temps, les autres se racontaient également ce qui leur était
+arrivé. Le Français avait été pris également par le _lasso_ et entraîné
+à quelques pas; mais Jean Creps s'était jeté en avant et avait coupé la
+corde. Le Bruxellois avait percé de son couteau la cuisse d'un des
+ennemis; un autre devait avoir reçu une balle dans le corps, car on
+l'avait vu tomber de son cheval, et c'étaient ses cris de détresse et sa
+fuite qui avaient fait quitter le champ de bataille à ses camarades.
+
+--C'est moi, s'écria le matelot, qui ai envoyé une balle dans la
+poitrine du gredin!
+
+--Ah çà! où étais-tu donc? Je ne t'ai pas aperçu un seul instant dans la
+lutte? demanda Creps.
+
+--Et nous non plus, affirmèrent les autres.
+
+--Vous ne pensez à rien, répondit l'Ostendais. Pour ne pas laisser
+tordre le cou à notre pauvre blessé, j'ai lié la corde du mulet à ma
+ceinture, afin d'empêcher la bête de fuir. Protégé contre le _lasso_,
+j'ai pu charger à plusieurs reprises mon fusil et toucher avec certitude
+ces scélérats. C'est une balle de mon fusil que le _vaquero_ emporte
+dans sa poitrine. Sans ma présence d'esprit, nous serions peut-être tous
+morts en ce moment.
+
+--Tiens, ce n'est pas une mauvaise idée, dit Kwik en riant. Dès que nous
+serons encore attaqués, j'irai aussi me placer derrière le mulet.
+
+Profondément humilié par cette raillerie, le matelot fit un bond en
+arrière, agita son couteau et fit mine d'en percer Donat; mais Jean
+Creps lui prit la main et grommela, pendant qu'il lui serrait le poignet
+à le broyer:
+
+--Sur ta vie, ne touche pas à un cheveu de sa tête! Encore un mouvement,
+et je te brûle la cervelle.
+
+Pardoes et Victor s'élancèrent entre eux. Donat demanda humblement
+pardon au matelot, prétendit n'avoir pas eu la moindre intention de
+l'insulter, et proclama tout haut qu'ils devaient à l'habileté et au
+courage de l'Ostendais la fuite précipitée des ennemis. Cela calma le
+matelot, et il serra même la main de celui qu'un instant auparavant
+il voulait égorger.
+
+On examina les blessures de Donat et du baron; car ce dernier, pendant
+qu'on le traînait par terre, avait eu la peau tout écorchée. Il se
+trouva que personne n'était gravement blessé et qu'on pouvait se
+remettre immédiatement en route.
+
+Le matelot voulut aller à la recherche du _vaquero_ tué et de son
+cheval, sans doute pour voir s'il n'y avait pas quelques objets de
+valeur à prendre, mais Pardoes le retint et lui dit:
+
+--Non, laisse-le.--En avant, messieurs! Ne perdons pas de temps. On
+n'est pas en sûreté dans cette plaine. Les Mexicains sont vindicatifs,
+et je ne serais pas étonné si les brigands revenaient en plus grand
+nombre. Nous devons nous hâter pour gagner ces hauteurs là-bas, où les
+chevaux ne peuvent nous atteindre.
+
+Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, le matelot demanda:
+
+--Il y a une chose que je ne comprends pas: nous avons vu premièrement
+quatre ou cinq chapeaux de paille au-dessus des rochers et les cavaliers
+qui nous attaquaient étaient nu-tête. Où sont donc restés les hommes à
+chapeaux? Il y a là-dessous quelque piège qui me fait prévoir d'autres
+dangers.
+
+--Tu te trompes, répondit le Bruxellois. C'est une ruse dont j'ai
+souvent entendu parler dans les placers. Ces _vaqueros_ se fient plus à
+leurs _lassos_ qu'à des armes à feu, car leur coup est toujours rendu
+incertain par le mouvement du cheval. Ils ne craignent pas beaucoup le
+revolver; mais les fusils leur font peur, parce qu'une balle bien
+ajustée a trop de prise sur eux et sur leurs chevaux. Ils nous avaient
+vu arriver, sans doute; aussi longtemps que nos fusils étaient chargés,
+ils n'auraient osé nous attaquer. Quel moyen de nous faire décharger nos
+armes? Il est simple. Ils ont placé sur des bâtons leurs _sombreros_ ou
+chapeaux, et assurément aussi leurs vestes, et les ont fait mouvoir à
+nos regards; en outre, ils ont tiré deux ou trois coups de pistolet, et
+nous, trompés par ces apparences, nous avons fait feu tous ensemble sur
+nos ennemis supposés. Il n'y a pas autre chose sous l'apparition des
+_sombreros_.
+
+Donat marchait à côté du mulet et tournait et retournait dans ses mains
+une chose qu'il avait ramassée sur le lieu du combat. C'était une corde
+en cuir faite de trois petites lanières tressées, longue de plus de
+vingt pieds, et portant un noeud coulant à l'un de ses bouts.
+
+Depuis leur dernière réconciliation, le matelot semblait enclin à
+témoigner de l'amitié à Donat: il se plaça à côté de lui et lui dit:
+
+--Ce que tu tiens là à la main, c'est un _lasso_, Kwik.
+
+--Je le sais, répondit Donat; mais je me creuse la tête pour comprendre
+comment on peut pêcher un homme avec cela. Ces gaillards-là doivent être
+singulièrement exercés à jeter le _lasso_.
+
+--En effet, Donat, ils s'en servent avec adresse, mais ce n'est pas sans
+peine qu'ils l'acquièrent. J'ai fait naufrage, pendant un voyage, sur
+les côtes du Mexique, et j'ai eu l'occasion de voir de près les
+_vaqueros_. C'est bizarre: à peine les enfants de ces gens marchent-ils
+seuls, qu'ils jouent avec le _lasso_. D'abord ils prennent des chats ou
+des chiens; puis des mulets, et enfin des boeufs et des chevaux; car
+le _lasso_ n'est proprement inventé que pour prendre les boeufs et les
+chevaux.
+
+En causant ainsi, les chercheurs d'or continuèrent leur route. Victor
+s'était placé de l'autre côté du mulet et causait avec John Miller, dont
+le pied s'était considérablement dégonflé et dont les douleurs étaient
+beaucoup allégées par les soins fraternels de son protecteur. L'Anglais
+témoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un
+jour l'occasion de payer les bienfaits reçus.
+
+Jean Creps et le Bruxellois parlaient des mines qu'ils allaient
+atteindre probablement le surlendemain, et de leurs plans pour commencer
+leur travail dans les placers avec le plus de chances de réussite.
+
+Vers le soir, ils aperçurent dans le lointain trois ou quatre tentes et
+autant de grands feux. Ils s'arrêtèrent pour reconnaître s'ils avaient
+des amis ou des ennemis devant eux.
+
+--Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent une provision de
+farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des bêtes de somme
+rangée à côté des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets.
+Avançons donc hardiment, nous n'avons rien à craindre.
+
+Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparaître au loin,
+prirent leurs fusils et se mirent sur la défensive; mais ils reconnurent
+que c'étaient de paisibles chercheurs d'or et les saluèrent amicalement.
+
+John Miller reconnut le chef des muletiers, qui avait transporté plus
+d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son père. Comme ce
+chef s'étonnait de le voir ainsi blessé dans ces montagnes, le jeune
+Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses
+compagnons étrangers l'avaient ramassé presque mourant dans un bois et
+lui avaient donné leur unique bête de somme pour le sauver.
+
+Là-dessus, les Flamands furent invités à passer la nuit dans cet
+endroit. Les muletiers préparèrent en leur honneur tout ce qu'il y avait
+de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout
+gaiement, car ils avaient quelques bouteilles de _rofino_ ou eau-de-vie
+de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte de _grog_,
+qui réconforta merveilleusement les chercheurs d'or épuisés, et leur
+versa une nouvelle ardeur dans les veines.
+
+Ce qui les réjouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le
+lendemain, dans l'après-midi, les premiers placers du Yuba. On décida que
+John Miller resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la
+charge de le transporter en peu de jours à la rivière de la Plume. Il
+voulut donner de l'argent à ses sauveurs, et, comme ils le refusèrent,
+il leur fit accepter une nouvelle provision de farine et de lard salé.
+Cela pouvait leur être bien nécessaire, pensait-il, car tout était
+incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence de
+chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leurs nouveaux amis;
+cependant, ils ne le jugèrent pas à propos, vu que les mulets,
+pesamment chargés, ne pouvaient marcher que très-lentement. Le Bruxellois
+ne voulut pas entendre parler de retards; il fut donc convenu qu'il
+partirait avec ses compagnons au lever du soleil.
+
+Après que John Miller eut encore remercié chaleureusement ses sauveurs,
+et serré Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glissèrent sous
+la tente et dormirent d'un sommeil tranquille.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+L'épisode qui termine _Le Pays de l'or_ a pour titre: _Le Chemin
+de la Fortune_.
+
+
+TABLE
+
+I. Le Bureau
+II. Le Départ
+III. Sur l'Escaut
+IV. En mer
+V. La Fosse aux lions
+VI. L'Équateur
+VII. Les Requins
+VIII. La Rébellion
+IX. L'Arrivée
+X. San-Francisco
+XI. Les Lettres
+XII. La Maison de jeu
+XIII. Les Armes
+XIV. Les Sauvages
+XV. La Banqueroute
+XVI. Les Chercheurs d'or
+XVII. Les Bandits
+XVIII. La Pépite
+XIX. Le Fantôme
+XX. Le Blessé
+XXI. Les vaqueros
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10384 ***
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
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+The Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le Pays de l'or
+
+Author: Henri Conscience
+
+Release Date: December 4, 2003 [EBook #10384]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'OR ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+LE PAYS DE L'OR
+
+Par
+Henri Conscience
+
+
+
+
+I
+
+LE BUREAU
+
+
+Un matin du mois de mai de l'année 1849, un jeune commis, assis devant
+un pupitre, était seul dans le bureau d'une maison de commerce peu
+importante, à Anvers.
+
+Il était haut de taille et blond de cheveux; sa figure fraîche et fine,
+avec quelque chose de rêveur dans l'expression, paraissait indiquer un
+caractère très-doux, quoique l'éclat de ses yeux bleus accusât une
+certaine force d'âme ou du moins une nature enthousiaste.
+
+Il était occupé à écrire; cependant il interrompait souvent son travail
+pour jeter les yeux sur un journal ouvert à sa droite sur le pupitre. Le
+contenu de cette feuille semblait l'attirer chaque fois avec une
+nouvelle force, car c'était évidemment contre sa volonté qu'il
+détournait si souvent son attention de son ouvrage. Il fixa une dernière
+fois le regard sur ce journal et lut d'une voix sourde et émue:
+
+«On y rencontre l'or presque à la surface de la terre, et en si grande
+abondance, qu'on n'a qu'à se baisser pour ramasser des trésors. Un
+matelot a trouvé dernièrement une _pépite_ ou morceau d'or pesant
+plus de vingt livres et d'une valeur d'au moins vingt-cinq mille
+francs.»
+
+Un soupir s'échappa de la poitrine du commis, et il leva vers le ciel un
+regard chagrin.
+
+Quelqu'un ouvrit la porte du bureau. C'était un jeune homme assez
+solidement bâti, aux joues rouges, aux yeux noirs et étincelants; sur
+son visage ouvert brillaient la santé et la bonne humeur.
+
+--Jean, mon ami, tu seras grondé, dit l'autre. Monsieur est déjà venu au
+bureau, et il a manifesté son mécontentement de ton absence.
+
+--Bah! cela m'importe peu, mon bon Victor, répondit Jean d'un ton
+triomphant. C'est décidé: je dis adieu au métier de gratte-papier et à
+cette obscure prison où j'ai si sottement usé les plus belles années de
+ma vie. Hourra! Je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne
+reconnaissant plus d'autre maître que Dieu et le sort!
+
+--Que veux tu dire? demanda son camarade stupéfait.
+
+--Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier plié de sa poche.
+Voici le prospectus d'une société française, _la Californienne_; elle a
+fait faire toutes sortes d'instruments pour exploiter les meilleures
+mines d'or en Californie. Là où l'on peut ramasser avec les mains le
+métal le plus précieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des
+outils excellents et des procédés perfectionnés. Peut devenir
+actionnaire qui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une
+traversée libre sur un vaisseau de la société, comme passager de seconde
+classe, et on reçoit deux actions qui donnent droit à une double part de
+l'or recueilli. Là-bas, en Californie, on n'a à s'inquiéter de rien, la
+société procure à ses membres une bonne nourriture et des maisons de
+bois confortables. Comme passager de troisième classe, on ne verse que
+douze cents francs; mais on ne reçoit alors qu'une seule action. Mon
+père a consenti à sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire
+de _la Californienne_! Le navire _le Jonas_ est équipé par _la
+Californienne_; dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de
+l'or. La société envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre
+autres un du Havre de Grâce, avec les outils et les directeurs, qui
+doivent déjà être en mer pour recevoir là-bas les actionnaires.
+
+Victor regarda son camarade avec des yeux étincelants. Ce qu'il
+entendait le frappait de stupeur; car un sourire d'admiration illuminait
+son visage rayonnant.
+
+--Tu pars pour le pays de l'or! tu vas en Californie! murmura-t-il.
+
+--Dans deux semaines.
+
+--Toi, toi, Jean! La soif de l'or t'a-t-elle pris ainsi tout à coup?
+
+--Oh! non; toi-même, Victor, tu m'as mis la tête à l'envers en me
+parlant sans cesse du pays extraordinaire qu'on vient de découvrir. Je
+vois dans ce voyage un bon moyen d'échapper à l'étouffante vie de
+bureau; l'or n'est qu'un prétexte pour obtenir le consentement de mon
+père... Ah! ah! demain, je suis libre: demain, je deviens actionnaire de
+_la Californienne_; demain, je retiens ma place sur le navire _le
+Jonas!_
+
+--Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. Mon Dieu, que ne
+donnerais-je pas pour pouvoir être ton compagnon de voyage!
+
+--Tu n'as qu'à vouloir, Victor. L'oncle de Lucie n'a-t-il pas déclaré
+vingt fois qu'il te prêterait l'argent nécessaire, si tu osais
+entreprendre un voyage en Californie?
+
+--Et ma mère, Jean?
+
+--Oui, ta mère...; mais tu dois considérer que les parents sont tous les
+mêmes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid,
+ils nous tiendraient sous leurs ailes, jusqu'à ce que les cheveux
+commencent à grisonner sur notre tête...
+
+--Tu ne peux croire, Jean, comme la seule idée d'une pareille résolution
+fait trembler une mère. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous,
+parle beaucoup des voyages lointains qu'il a faits en qualité de
+capitaine de vaisseau. Ma pauvre mère pâlit à la moindre allusion. Elle
+m'a toujours aimé si tendrement! je ne peux pas lui enfoncer le poignard
+dans le coeur.
+
+--Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen de voir s'accomplir le
+voeu de ton coeur. Le capitaine est un rude gaillard, il n'a pas
+beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courbé sur un pupitre et
+qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage que, si tu oses aller en
+Californie, à ton retour il te donnera avec joie la main de sa nièce.
+
+--Il m'a promis son consentement aussitôt que mes appointements
+atteindront deux mille francs.
+
+--Oui? alors tu attendras longtemps. La révolution, en France, a fait
+languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit avant-hier qu'il serait
+obligé de réduire nos appointements?
+
+Victor tint les yeux baissés sans rien dire.
+
+--Tu as peut-être peur du long voyage? Demanda l'autre.
+
+--Peur! moi?... s'écria Victor sortant de sa rêverie. Depuis six mois,
+je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage? Non-seulement la Californie
+me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a
+encore un autre sentiment également puissant, qui me montre dans les
+contrées lointaines l'étoile d'un meilleur avenir. Juge, Jean: ma mère
+s'est imposé beaucoup de privations et a diminué son petit avoir pour
+pouvoir me donner une bonne éducation. Sa boutique et mes appointements
+subviennent à peine à notre entretien. L'instant est pourtant venu où le
+fruit de mon travail devrait rapporter quelque chose pour donner un peu
+d'aisance à ses vieux jours, et la récompenser ainsi de son amour et de
+ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie? Qui est-ce qui
+soupire plus ardemment que moi après cette terre promise? Le bien-être
+de ma mère et mon propre bonheur ne sont-ils pas là? Et n'ai-je pas des
+raisons pour mépriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je
+pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bonté, même au
+milieu de l'adversité et de la souffrance!
+
+--Mais tente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu te
+condamnes toi-même à rester toute ta vie, pâlir devant cet éternel
+pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et régulière comme une
+vieille horloge. La liberté, c'est l'espace, voilà le bonheur de
+l'homme; voir le monde contempler chaque jour de nouvelles merveilles,
+se sentir ému à chaque battement du pouls, voilà vivre!... Et alors,
+après deux ans d'indépendance, revenir dans sa patrie avec assez d'or
+pour enrichir tous ceux que nous aimons!
+
+--Oui, oui! s'écria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai
+encore; et, s'il le faut, j'implorerai à genoux son consentement, je la
+supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde...
+
+--Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au
+café, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire... La bonne
+idée! Nous partagerions là-bas, comme ici, le bien et le mal...
+
+--Tais-toi, Jean, répliqua l'autre d'une voix étouffée. J'entends
+monsieur qui vient au bureau.
+
+--Ne lui dis rien de mon départ. Mon père pourrait quelquefois changer
+d'avis avant demain; on ne peut pas savoir.
+
+--Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se fâcherait.
+
+Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit,
+ils penchaient silencieusement la tête sur le papier, comme s'ils
+étaient restés depuis des heures absorbés dans leur travail.
+
+
+
+
+II
+
+LE DÉPART
+
+
+Par une chaude journée du mois de juin, deux ou trois heures avant la
+tombée du soir, une grande foule était réunie au bord de l'Escaut,
+regardant d'un oeil étonné un beau brick qui, pavillons déployés et
+flottant au vent, mouillait dans le port, prêt à appareiller. C'était
+_le Jonas_, équipé par la société française _la Californienne:_ le
+premier vaisseau qui fît un voyage direct au pays de l'or, nouvellement
+découvert.
+
+Le pont du brick fourmillait déjà de passagers qui agitaient à tout
+moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les flots leurs
+cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants
+souhaits de bonheur. C'était comme une kermesse, comme une joyeuse fête
+à laquelle les habitants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les
+chercheurs d'or surexcités, quoique les émigrants fussent pour la
+plupart des Français des départements du Nord, et que très-peu de Belges
+se fussent laissé séduire par le brillant appât de _la Californienne_.
+
+Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires
+qui avaient passé en ville les dernières heures. On voyait voguer
+également quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un
+drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs
+adieux à la ville d'Anvers et à l'Europe, et faisaient un tel vacarme en
+entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou
+fous.
+
+En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils,
+sortirent en hâte d'une rue aboutissant au quai et se dirigèrent vers le
+lieu où se trouvaient les barques.
+
+--Vois, vois, mon père, dit l'aîné des deux jeunes gens, voilà _le
+Jonas_ qui attend avec impatience.
+
+--Que Dieu le protège! dit en soupirant le vieux bourgeois.
+
+--Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon père? dit le jeune
+homme en riant. Que sont deux années dans la vie d'un homme? J'en ai usé
+au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquiétude! au contraire,
+soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or,
+avec des trésors, et ce sera mon orgueil d'avoir procuré à mon père et à
+mon frère une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet: vous
+n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage... Mais où reste donc
+Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure décisive est
+arrivée?
+
+--Sa mère et lui ont tant de choses à se dire! murmura le vieux bourgeois.
+
+--Vois, Jean, ils viennent là-bas, remarqua le frère. Cette pauvre Lucie
+Morrelo, elle marche la tête haute et paraît contente; mais la servante
+du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer
+lorsqu'elle est seule.
+
+--Tant mieux, mon frère.
+
+--Comment cela?
+
+--Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincèrement mon ami
+Victor. Cela me réjouit pour lui.
+
+Les personnes dont l'arrivée avait été annoncée par le frère de Jean se
+montrèrent bientôt au coin de la rue. C'était une dame déjà vieille, qui
+marchait en parlant à côté d'un jeune homme et lui pressait la main avec
+une tendresse inquiète, pendant que lui dirigeait vers _le Jonas_,
+pavoisé comme aux jours de fête, des yeux où brillait une joyeuse
+excitation.
+
+Derrière eux venait un homme avec des joues tannées et de larges
+favoris, qui donnait le bras à une très-jeune fille au visage charmant
+et délicat, et s'efforçait de lui faire comprendre, en riant et en
+plaisantant, qu'un voyage en mer n'était pas plus dangereux qu'une
+petite excursion à Bruxelles par le chemin de fer.
+
+--Victor, Victor, dépêche-toi! on lève déjà l'ancre là-bas! s'écria
+Jean, qui se tenait debout dans une barque. On nous annonce qu'il n'y a
+plus de temps à perdre.
+
+Lorsque la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui
+allait dans quelques minutes lui enlever, pour toujours peut-être, son
+fils bien-aimé, les larmes tombèrent sur ses joues et elle le pressa en
+sanglotant dans ses bras. Ce tendre embrassement émut profondément
+Victor, et il s'efforça de consoler et de tranquilliser sa mère affligée
+par de douces paroles, et en lui promettant plus d'aisance et de bonheur
+pour ses vieux jours.
+
+Il fût resté longtemps encore sur le coeur de sa mère, sourd à l'appel
+de son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses
+bras en se moquant de cet excès d'attendrissement. Jean, de son côté,
+criait plus fort que jamais que la barque ne pouvait attendre plus
+longtemps.
+
+Victor prit les deux mains de la jeune Lucie dans les siennes et pénétra
+par un long regard jusqu'au fond de son coeur; ses yeux demandaient:
+«M'attendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas?» La demande et la réponse
+devaient être toutes les deux très-émouvantes, car un torrent de larmes
+roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme
+s'illumina d'une joie extrême.
+
+Le marin prit Victor par le bras et l'entraîna vers la barque. Le jeune
+homme, ému, embrassa encore sa mère et murmura à son oreille les plus
+ardentes paroles d'amour.
+
+--Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon
+fils; je prierai pour toi tous les jours, toutes les heures. Ne m'oublie
+pas! N'oublie pas ta mère!
+
+Victor descendit dans le canot: les rames plongèrent dans le fleuve...
+En ce moment, on vit accourir de loin un jeune homme qui agitait ses
+bras au-dessus de sa tête, avec des gestes inquiets, et qui criait:
+
+--Attendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suis Donat Kwik; j'ai payé
+mon passage; il faut que j'aille aussi au pays de l'or!
+
+Ce jeune homme paraissait être un paysan; la longue redingote bleue qui
+lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naïf
+ou bête, et surtout ses grandes mains et ses membres robustes et trapus,
+indiquaient qu'il avait quitté les travaux des champs pour courir
+également après la fortune.
+
+Son premier pas ne fut cependant point heureux. Dans sa crainte que le
+canot ne partît sans lui, il sauta avec une précipitation aveugle sur le
+bord du léger esquif et culbuta dans l'eau la tête la première.
+
+Un matelot le saisit par les cheveux; un second, aidé de Jean, le tira
+dans la barque, au milieu des éclats de rire et des applaudissements des
+bourgeois réunis sur le quai.
+
+Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotta la tête, rejeta
+une gorgée d'eau et murmura tout stupéfait:
+
+--Camarades, il y a, pardieu! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez
+pas besoin non plus d'arracher la moitié de mes cheveux: je nage comme
+une anguille...
+
+Mais, comme le canot bondit tout à coup sous la vive impulsion des
+rames, Donat Kwik tomba en arrière sur un banc et se cramponna avec
+frayeur au bord de l'embarcation.
+
+Cet incident avait à peine détourné du quai l'attention de Victor.
+Pendant que la barque s'éloignait avec rapidité du rivage, il tenait le
+regard dirigé vers l'endroit où sa mère et Lucie lui faisaient toutes
+sortes de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, les âmes
+aimantes, qu'il était encore plus malheureux qu'elles.
+
+Jean était debout sur un banc. Il jeta à son père et à son frère un
+dernier adieu retentissant, agita son chapeau et poussa un hourra
+triomphant qu'on entendit jusque près des maisons du quai.
+
+Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il sauta
+debout, s'élança au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras
+avec tant de force, que Jean sentit l'eau mouiller sa poitrine. Il
+éloigna avec une sorte de colère le grossier compagnon de voyage, et
+s'écria:
+
+--Ah ça! mon gaillard, êtes-vous fou ou gris?
+
+--Je crois, en effet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, répondit
+l'autre. Il y a de la bonne bière à Anvers, de la forte bière...
+
+--Ne voyez-vous pas que vous me mouillez et que vous abîmez mes
+vêtements?
+
+--Pardieu! j'avais oublié le bain froid! Bah! camarade, nous pourrons
+acheter là-bas autant d'habits que nous voudrons. De l'or par brouettes!
+
+--De quel pays êtes-vous? A votre langage, on dirait que vous venez de
+Malines? demanda Jean.
+
+--Vous l'avez presque deviné. Je suis Donat Kwik, un fils de paysan de
+Natten-Haesdonck, au delà de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit
+l'autre en bredouillant très-vite. Ma tante est morte; j'ai hérité, mais
+pas assez, à mon goût. Je vais chercher de l'or. A mon retour, je me
+marie avec Hélène, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du
+bourgmestre, ou avec la demoiselle du château. Je ramasserai tant d'or,
+tant, tant, que je pourrai acheter tout le village!
+
+Jean se retourna, en haussant les épaules, vers son ami Victor, qui
+répondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai,
+et il le plaisanta sur la visible émotion de Lucie et sur sa profonde
+affection pour lui.
+
+Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un
+morceau de papier imprimé:
+
+--Camarades, voyez un peu ceci... dit-il.
+
+--Vous devenez ennuyeux avec vos _camarades!_ murmura Jean d'un ton
+courroucé.
+
+--Eh bien, je dirai, _messieurs,_ puisque vous le voulez absolument,
+quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de
+Compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en
+main.
+
+--C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, répondit
+Victor.
+
+--Oui, mais en francs?
+
+--Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs.
+
+--J'avais peur, pardieu! que le vieux juif chez lequel j'ai changé mon
+argent ne m'eût fourré en main des chiffons de papier.
+
+--En avez-vous beaucoup de cette espèce? Demanda Victor en souriant.
+
+Le paysan regarda les matelots avec défiance, et dit mystérieusement à
+l'oreille des deux amis:
+
+--J'en ai quatre: le reste de mon héritage. J'aurais bien pu placer ces
+cinq cents francs à intérêt chez l'agent d'affaires de notre village;
+mais on ne peut savoir ce qui arrivera là-bas; la prudence est la mère
+de la porcelaine. Si nous étions dupés et si nous ne trouvions pas d'or?
+Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier: il a une poire pour la
+soif. Il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup
+trop malin quelquefois!
+
+La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salués par une
+salve d'applaudissements. _Le Jonas_ avait déjà levé l'ancre et tendu
+ses voiles. Bientôt il prit le vent et avança sous l'impulsion d'une
+fraîche brise.
+
+Alors, le navire lâcha sa bordée pour dire adieu à la ville d'Anvers;
+les canots du fort répondirent à ce salut, les marins agitaient leurs
+chapeaux sur les mâts, les passagers remplissaient l'air de leurs cris
+de triomphe, les quais retentissaient des souhaits de bonheur de la
+foule; et _le Jonas_ glissa majestueusement en avant, au bruit du canon
+qui grondait et des gigantesques acclamations des milliers de
+spectateurs.
+
+Donat Kwik était le plus en train; il bondissait de droite à gauche
+comme un insensé, les bras levés et criait: «Hourra! hourra!» d'une voix
+si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres
+passagers, pareils au braiment d'un âne. Comme il heurtait tout le
+monde, il recevait par-ci par-là un coup de poing dans le dos ou un coup
+de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait à
+perdre haleine.
+
+Il remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derrière la
+batterie, se montraient sur le quai l'endroit où ils croyaient que se
+trouvaient leurs parents, quoique la foule n'apparût plus à leurs yeux
+que comme une tache noire confuse. Donat passa la tête entre eux et dit
+grossièrement:
+
+--Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire:
+Messieurs, avons-nous du chagrin?
+
+--Sur ma parole, dit Jean courroucé, si tu continues à nous ennuyer, je
+te casse le cou, entends-tu, Donat Kwik?
+
+--Mais il n'y a pas là-dessous, dans la troisième classe, âme qui vive
+pour me comprendre! Répondit Donat. Ils sont aussi stupides que des
+veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent
+même pas un mot de flamand.
+
+--C'est égal, va-t'en, te dis-je!
+
+Le paysan, voyant que c'était sérieux, s'éloigna en traînant les jambes
+et grommela en lui-même:
+
+--Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais
+pas trouver autant d'or qu'eux, et même davantage. Si mes compatriotes
+ne veulent pas causer avec moi, je serai donc obligé de me coudre la
+bouche? Allons, allons, vive la joie!... Hourra! hourra! vive la
+Californie!
+
+Et, tournant sur lui-même comme une toupie et balançant les bras comme
+un moulin à vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux.
+
+En ce moment, _le Jonas_ tourna derrière la Tête-de-Flandre, et la ville
+d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflèrent sous
+un vent favorable. Le joli brick pencha légèrement de côté et s'élança
+avec un redoublement de vitesse à travers les vagues agitées.
+
+--Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour
+dire un mot à nos provisions et déboucher une bouteille de madère.
+
+--Oui, oui, répondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est
+commencé. Hourra! Buvons un coup là-dessus! L'avenir nous appartient.
+
+Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de leurs espérances en
+buvant un verre dans l'entre-pont, _le Jonas_ descendait le cours de
+l'Escaut jusqu'à la hauteur de Calloo, où on laissa tomber l'ancre pour
+attendre la marée du lendemain.
+
+Le capitaine, malgré son air dur et sévère, se montrait fort aimable
+envers les passagers. Il semblait les encourager à passer encore la
+dernière heure du jour dans la gaieté; serrait, en se promenant, la main
+aux uns, offrait aux autres d'excellents cigares, et fit même monter
+quelques bouteilles de rhum, pour en verser un verre à ceux qui le
+désiraient. Un murmure approbateur s'élevait sur son passage, et le cri
+de «Vive notre brave capitaine!» retentissait autour de lui.
+
+Pendant ce temps, les matelots échangeaient entre eux des regards
+mystérieux, et semblaient se dire que les manières amicales du capitaine
+cachaient un secret.
+
+Le capitaine laissa les passagers s'amuser jusqu'à dix heures du soir;
+mais alors il leur fit comprendre, avec bonté, que chacun devait aller
+se coucher dans la cabine qui lui était désignée. On aida des gens
+fatigués à trouver leur lit, et le silence le plus complet régna enfin
+sur le pont.
+
+Vers minuit, les barques quittèrent silencieusement le bâtiment et se
+dirigèrent vers la côte flamande de l'Escaut, puis revinrent aussi
+mystérieusement avec de nouveaux passagers. Immédiatement après, les
+marins, s'éclairant au moyen de lanternes, tirèrent d'une cachette des
+planches de sapin, et se mirent à clouer et marteler si fort, que le
+pont en fut ébranlé. Ce travail nocturne avait pour but d'ajuster, au
+moyen de ces planches préparées d'avance, des lits pour les nouveaux
+arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'étonnèrent
+guère de ce vacarme, car on avait eu la précaution de les avertir que,
+pendant la nuit, on construirait, pour leur facilité, une nouvelle
+cuisine.
+
+Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des règlements qui
+déterminent le nombre de voyageurs qu'un bâtiment peut prendre en raison
+de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur départ,
+compte les voyageurs, mesure la place assignée à chacun d'eux dans
+l'entre-pont, et pèse et examine les provisions, pour s'assurer
+que les personnes qui s'embarquent ne manqueront ni d'espace ni de la
+nourriture suffisante. Sur _le Jonas_, on avait trouvé assez d'espace,
+des provisions plus qu'il n'en fallait et tout était en règle pour cent
+hommes, sans compter les matelots. Mais, pendant que la commission
+inspectrice achevait sa visite par les mots sacramentels: _All right!_
+le dernier convoi du chemin de fer de la Flandre amena encore une
+cinquantaine de chercheurs d'or, tous Français, des environs de Lille et
+de Douai, qui furent conduits à Calloo par des gens apostés à cet effet,
+pour s'embarquer secrètement à minuit sur _le Jonas_. Le résultat de
+cette fraude était un bénéfice net de trente ou quarante mille francs
+pour celui en faveur duquel elle avait été pratiquée; car on recevait le
+prix du voyage de cinquante passagers que, d'après les dispositions de
+la loi, l'on ne pouvait pas prendre à bord.
+
+L'accumulation de tant de monde pouvait être une cause de grande gêne;
+mais le capitaine semblait s'en inquiéter fort peu. Il répondit à une
+remarque de son pilote:
+
+--Cela ira, Corneille. Il y a assez de provisions; on diminuera la
+ration; si c'est nécessaire.
+
+--Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moitié de ce qu'il faut pour
+tant de monde!
+
+--Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place; nous renouvellerons
+notre provision dans le premier port d'Amérique.
+
+--Les passagers ne seront pas peu étonnés de l'arrivée de tant de
+nouveaux compagnons...
+
+--Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prévenir les plaintes
+jusqu'à ce que nous soyons sortis de l'Escaut... Une fois en pleine mer,
+je saurai bien leur fermer le museau.--Dis à Jacques, le cuisinier en
+chef, d'allumer le feu tout à l'heure et de faire cuire des biftecks
+pour tous. On leur donnera à leur déjeuner un bon verre de rhum. Tu
+verras, Corneille, la venue de ces nouveaux compagnons ne fera que les
+réjouir. Veille à ce que tout soit prêt pour lever l'ancre à la première
+lueur du jour. Le bâtiment doit être sous voiles avant que les passagers
+aient quitté leurs cabines.
+
+Le pilote se dirigea vers l'autre extrémité du pont pour aller trouver
+le cuisinier en chef; il se frottait les mains en marchant et
+chantonnait entre ses dents:
+
+Plus on est de fous, plus on rit!
+Plus on est...
+
+Mais le capitaine, irrité de cette raillerie, interrompit
+la chanson en criant:
+
+--Tais ton bec!
+
+--Oui, capitaine.
+
+
+
+
+III
+
+SUR L'ESCAUT
+
+
+Lorsque la plupart des voyageurs parurent sur le pont, _le Jonas_ avait
+déjà fait deux ou trois lieues de chemin. Quelques-uns témoignèrent bien
+leur étonnement à la vue de tant de nouveaux compagnons, et plusieurs
+même semblèrent soupçonner la fraude; mais le capitaine leur fit croire
+que c'étaient des voyageurs attardés compris dans l'équipage,
+qui avaient manqué le convoi et étaient ainsi arrivés trop tard. Les
+succulents biftecks et le bon coup de rhum convainquirent les plus
+défiants; et, comme les nouveaux venus paraissaient être de gais
+compagnons, on oublia bientôt leur arrivée inopportune et on chanta,
+comme avait fait le pilote:
+
+«Plus on est de fous, plus on rit!»
+
+
+La joyeuse vie recommença; on dansa et sauta de nouveau.
+
+Cette fois, cependant, Donat Kwik n'eut pas grande envie de partager la
+joie générale. Les deux Anversois le trouvèrent tristement assis dans un
+coin, la tête dans les mains, et Victor lui demanda par compassion ce
+qu'il avait.
+
+--Je suis malade, messieurs, répondit le paysan, malade comme un cheval,
+de la bière d'orge d'Anvers, du genièvre brun que cet empoisonneur de
+capitaine m'a fait boire hier au soir. Ah! ma pauvre tête! Il y a là
+dedans trois ou quatre hommes occupés à battre le blé. Que ne suis-je en
+ce moment dans notre grenier à foin de Natten-Haesdonck! Car en bas, dans
+cette étable de cochons, une marmotte même ne pourrait dormir. Toute la
+nuit j'ai eu le cauchemar. Il y avait sur mon estomac un bloc d'or grand
+comme une meule... Ce maudit genièvre du capitaine! Aïe! aïe! Ma
+poitrine brûle; je ne donne plus dix sous de ma vie!
+
+--C'est une suite naturelle de votre ivresse, dit Jean en raillant;
+c'est à vous seul qu'il faut vous en prendre; puisque vous l'avez bu,
+vous devez le cuver avec patience.
+
+Victor, qui était très-compatissant, lui prit la main et le consola en
+lui promettant que son mal guérirait bien vite.
+
+--Puis-je savoir, s'il vous plaît, à qui j'ai l'honneur de parler?
+demanda Donat.
+
+--Je me nomme Victor Roozeman.
+
+--Et ce monsieur-là?
+
+--C'est mon ami Jean Creps.
+
+--Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon coeur de
+votre bonté. J'ai été grossier et stupide hier, n'est-ce pas?
+Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et
+écrire, je suis bien élevé et je connais mon monde. Lorsque je serai
+guéri, permettez-moi d'échanger de temps en temps une parole avec vous.
+Il faut toujours que je cause avec moi-même, et je ne suis pas assez
+éloquent pour y trouver du plaisir... Oh! mon Dieu, ma tête, ma tête
+brûle!
+
+Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et
+continuèrent leur promenade.
+
+Pendant ce temps, _le Jonas_, poussé par un vent frais, descendait
+majestueusement l'Escaut.
+
+L'essaim des passagers étaient encore plus agité que la veille. On avait
+dîné pour la première fois sur le navire, un dîner abondant et
+appétissant: du rosbif et des légumes frais pour tous, et même
+quelques poulets rôtis pour les délicats des deux premières classes.
+Là-dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs
+fortes, et, sous l'influence de cette légère émotion qui, chez
+quelques-uns, dégénérait en une ivresse complète, les esprits étaient
+montés à un degré d'excitation extraordinaire.
+
+Le pilote essaya enfin de faire régner un peu d'ordre sur le pont; mais
+on reçut ses avis et ses ordres en se moquant de lui, en riant et en
+dansant. Il alla, tout courroucé, du côté du gouvernail, où le capitaine
+contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaieté. Il
+répondit à la plainte du pilote:
+
+--Laisse-les faire, Corneille. Vois-tu là-bas ces nuages monter sur la
+mer? Le vent s'élèvera, et aussitôt que _le Jonas_ commencera à danser,
+ce sera fini de tout ce vacarme.
+
+En ce moment, Donat Kwik accourut, pâle et défait, vers Jean et Victor,
+qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber
+à genoux devant eux, et éleva les mains d'un air suppliant.
+
+--Pour l'amour de Dieu! dit-il, ayez compassion d'un pauvre Flamand! Je
+vais mourir, je suis empoisonné...
+
+Le sensible Victor, croyant à la possibilité d'un malheur, releva Donat
+Kwik, le prit dans ses bras et lui demanda avec intérêt ce qui lui était
+arrivé.
+
+--Ah! mon bon monsieur Roozeman, ah! Monsieur Creps, je n'étais pas
+bien, vous savez de quoi, gémit le paysan. Ils ne me comprennent pas en
+bas; ils se moquent de moi et rient de ma souffrance. Il y a quelqu'un
+qui est allé chercher le médecin, et il est venu un homme avec un gros
+nez rouge. Il m'a versé dans le corps un demi-litre de cette exécrable
+eau salée, et une poudre rouge, du poivre d'Espagne, je connais cela, ça
+sert à faire trotter les ânes. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je suis
+empoisonné, soyez-en sûrs, mon âme va quitter mon corps. A l'aide! à
+l'aide!
+
+--Bah! ne voyez-vous pas, messieurs, que cet imbécile a le mal de mer?
+dit un Allemand en passant.
+
+Cette remarque amena un sourire sur les lèvres des deux amis, et ils se
+disposaient à convaincre Donat que son indisposition se passerait
+d'elle-même; mais le pauvre garçon sentit une terrible crampe d'estomac,
+porta ses deux mains à sa poitrine et s'enfuit dans l'entre-pont pour se
+cacher.
+
+Comme le Capitaine l'avait prédit, le ciel se couvrait peu à peu de
+petits nuages, et le vent, quoique déjà favorable, gagna en force. L'eau
+commença à s'élever et _le Jonas_ dansa gracieusement sur les vagues
+qui accouraient à sa rencontre de la pleine mer.
+
+Le capitaine marcha vers le pilote et lui dit:
+
+--La fin de cette folle kermesse est arrivée, Corneille; qu'on prépare
+des seaux et des cuves. Il y en a déjà une vingtaine là-bas couchés avec
+la tête au-dessus de la mer. Vite! sinon ils vont faire là-dessous un
+affreux gâchis.
+
+En effet, la joie et les chansons s'éteignirent en peu de temps.
+Bientôt, plus de la moitié des passagers furent pris de violentes
+douleurs d'entrailles et de crampes d'estomac; ils étaient pâles comme
+des cadavres, et, pendant les moments de répit que leur laissaient leurs
+souffrances, ils interrogeaient l'espace d'un regard égaré et stupide,
+comme pour lui demander l'explication de ce mal mystérieux qui avait
+refroidi si soudainement leur enthousiasme et soufflé sur leur joie.
+L'Océan, dont le nébuleux horizon leur apparaissait au loin, leur avait
+envoyé son messager ordinaire, le mal de mer, pour leur souhaiter la
+bienvenue sur la plaine liquide.
+
+Victor en avait été atteint un des premiers; il était silencieusement
+courbé au-dessus du bord du navire, et quand ses souffrances
+diminuaient, il s'efforçait quelquefois de répondre par un sourire aux
+consolations de Jean; celui-ci, qui était encore en bonne santé, prit
+enfin son ami par le bras pour le conduire dans sa cabine et l'aider à
+se mettre au lit. Pendant qu'ils descendaient, Victor lui dit:
+
+--Ce n'est rien, Jean, je sais bien que cela se passera; mais cependant
+tu ne peux imaginer comme ce mal étonnant abat et torture l'homme. Je
+comprends que tu ries, j'ai ri aussi du pauvre Donat, mais c'est...
+
+Une nouvelle crampe étouffa la parole sur ses lèvres. Jean allait de
+nouveau répondre à ses plaintes par des railleries; mais il sentit à son
+tour que le coeur lui tournait, et le violent effort qu'il fit pour
+surmonter le mal mouilla son front d'une sueur froide.
+
+--Viens, viens, Victor, dit-il, descendons. Ce malencontreux mal de mer
+ne se trouvait pas sur le prospectus; pas de roses sans épines; cela se
+passera en dormant.
+
+Un grand nombre de malades descendirent, les uns après les autres,
+derrière les deux amis. Enfin, il n'en resta plus qu'une vingtaine sur
+le pont. Quoique ceux-ci parussent à l'épreuve du mal de mer, ils
+n'étaient pas cependant à leur aise. Ils étaient faibles, et découragés
+et regardaient silencieusement les flots, qui soulevaient avec une
+régularité monotone les flancs du navire.
+
+Lorsque, à l'embouchure de l'Escaut, _le Jonas_ entra dans le détroit,
+le capitaine dit à son pilote:
+
+--Il s'écoulera quelques jours avant que ce tas d'imbéciles soient sur
+pied. Nous emploierons ce temps à mettre tout en ordre. Plus de
+familiarité avec les passagers. Fais savoir aux matelots que le premier
+qui s'amusera un peu trop avec les étrangers sera mis aux fers pendant
+trois jours. Qu'on prenne garde à mes moindres ordres; je veux rester
+seigneur et maitre sur mon vaisseau: nous sommes en mer.
+
+
+
+
+IV
+
+EN MER
+
+
+En effet, la mer resta grosse pendant quatre jours; elle devint même
+plus houleuse à mesure que l'on avança dans le détroit et que l'on eut à
+lutter contre des vents variables. Pendant tout ce temps, les passagers
+étaient restés couchés dans leurs cabines, craignant de faire un
+mouvement, pris de nausées à la seule pensée des moindres aliments,
+découragés et abattus comme des gens à moitié morts.
+
+La nuit où l'on sortit du détroit pour entrer dans l'Océan, le vent
+impétueux s'était apaisé, et les flots agités étaient devenus plus
+calmes. Pendant que _le Jonas_ continuait sa route, sous un ciel clair
+et parsemé d'étoiles, les passagers éprouvèrent l'influence du temps
+favorable. Ils dormirent pour la première fois d'un sommeil réparateur
+et bienfaisant, qui fit couler de nouvelles forces et une nouvelle vie
+dans leurs veines.
+
+C'était chose étonnante à voir, quand chacun apparut le lendemain sur le
+pont, la physionomie souriante, consolé, fortifié et gai comme au jour
+du départ. Jean Creps et son ami Roozeman n'étaient pas des moins ravis.
+Victor surtout, en se voyant entouré d'un horizon sans bornes, leva les
+bras avec enthousiasme vers le ciel et remercia Dieu, qui l'avait déjà
+rapproché du but désiré.
+
+Un grand nombre de passagers, voulant célébrer leur heureux
+rétablissement, coururent sus aux bouteilles pour recommencer la fête;
+mais le capitaine, qui se montrait maintenant ce qu'il était, sévère,
+rude et inexorable, leur fit lire un grand nombre d'articles qui
+défendaient tous cris désordonnés et tous rassemblements sur le pont, et
+ils furent informés que toute contravention à ce règlement et aux ordres
+du capitaine serait punie de l'emprisonnement au pain et à l'eau, à fond
+de cale.
+
+Les passagers écoutèrent cette lecture avec une stupéfaction mêlée de
+colère; quelques-uns serrèrent les poings et s'emportèrent contre ces
+dispositions arbitraires, qui, d'après eux, ne tendaient qu'à leur ravir
+tout plaisir et toute liberté; mais le capitaine leur fit comprendre en
+peu de mots que la loi lui reconnaissait sur son vaisseau une puissance
+sans bornes; qu'il avait même le droit de brûler la cervelle à ceux qui
+se révolteraient contre lui; et comme quelques-uns reçurent cette
+explication avec un murmure peu respectueux, il se mit à jurer si
+horriblement et à proférer de si terribles menaces, que les passagers
+virent qu'il parlait sérieusement et se soumirent enfin à la nécessité.
+Les matelots ne furent pas beaucoup plus polis. Dès que quelques amis
+étaient réunis sur le pont pour causer, un matelot accourait en traînant
+un cordage, ou un levier, ou toute autre chose, et criait sans respect
+pour personne:
+
+--Hors du chemin! Gare aux jambes!
+
+Deux ou trois autres, avec une égale vitesse, venaient du côté opposé et
+jetaient des seaux d'eau sur le pont pour enlever les traces du mal de
+mer.
+
+Un troisième criait du haut d'un mât:
+
+--Gare dessous! gare dessous, sacrebleu!
+
+Et, après ce simple avertissement, il laissait tomber sur le pont, comme
+un aérolithe, une lourde poulie, au risque d'écraser réellement quelqu'un.
+
+C'était la volonté du capitaine: il fallait montrer tout d'un coup aux
+passagers que la vie en mer ne peut pas être une éternelle fête, et les
+matelots, pour détruire toute illusion à cet égard, devaient faire leur
+service sans se retourner et comme s'il n'y avait absolument que
+l'équipage sur le navire.
+
+Vers midi, les passagers furent appelés sur le pont. Le capitaine
+déclara qu'on allait les diviser tous en compagnies de huit hommes, pour
+dîner ensemble désormais dans un plat de fer-blanc ou _gamelle_. Il lut
+ensuite une liste des passagers, et, chaque fois qu'il avait nommé huit
+hommes, il criait:
+
+--Première gamelle! Deuxième gamelle! Troisième gamelle!
+
+Et, quand cet arrangement fut terminé, malgré les murmures et les
+plaintes, le capitaine leur fit comprendre que dorénavant le pain frais
+et le peu de volailles qui restaient encore seraient réservés pour les
+malades. Les passagers devraient donc se contenter de la ration de mer
+journalière, savoir: de la viande salée, des pois ou des fèves, des
+biscuits, une petite mesure de genièvre et un litre d'eau potable.
+Chaque gamelle devait, à tour de rôle, désigner pour la semaine un de
+ses membres qui irait à la cuisine chercher le dîner pour les autres.
+
+Immédiatement après, on sonna la cloche pour la distribution des vivres.
+On voyait courir de tous côtés des hommes avec des plats en fer-blanc
+pleins d'une nourriture fumante... et, quelques minutes après, tous les
+passagers se trouvaient réunis autour des gamelles.
+
+C'étaient de singuliers convives que le sort avait donnés à Victor et à
+son ami Jean: un procureur de la république française, qui s'était enfui
+de son pays pour des raisons inconnues; un docteur en médecine; un
+banquier allemand, qui avait tout perdu à la roulette à Hombourg; un
+jeune gentilhomme de la Flandre occidentale; qui avait dépensé les
+derniers débris de la fortune paternelle, avant son départ pour la
+Californie; un officier français qui se vantait d'avoir tué son
+supérieur dans un duel.
+
+A la première vue, Victor crut qu'il n'avait pas à se plaindre du sort;
+et, en effet, comme nos amis avaient pris une place de seconde classe,
+ils n'étaient pas mêlés avec les pauvres gens de la troisième classe,
+qui dormaient et vivaient tous ensemble dans l'entre-pont comme dans une
+étable.
+
+Mais que son coeur sensible fut blessé de la conversation grossière et
+ignoble de ses compagnons. Pendant tout le dîner, il n'entendit que
+jurons et blasphèmes, jeux de mots stupides et sorties brutales. Alors
+il remarqua que la voix de ses compagnons était fatiguée et rauque, que
+leurs yeux étaient entourés d'un cercle couleur de plomb, et même que le
+nez du docteur était nuancé de tons pourpres, signes d'une ripaille
+continuelle. Il acquit la conviction qu'il était condamné à vivre en
+compagnon de table et en ami avec des gens qui avaient noyé dans les
+boissons et perdu par une conduite déréglée toute délicatesse d'esprit
+Et tout sentiment de moralité.
+
+Pendant qu'il tombait ainsi dans des réflexions peu souriantes, ses
+compagnons pêchaient hardiment dans le plat et dévoraient la pesante
+nourriture avec un appétit féroce. Le mal de mer avait creusé leurs
+estomacs, et ils tâchaient de prendre leur revanche autant que possible.
+Heureusement Jean Creps, avertit son ami; sans cela Roozeman n'aurait
+songé à dîner que quand il ne fût plus resté une seule fève dans le
+plat. Le docteur tira une bouteille de cognac de la poche de son
+pardessus et la vida presque à moitié, pour se rincer la bouche,
+disait-il. Les autres allumèrent qui un cigare, qui une pipe, et
+montèrent sur le pont, où se trouvaient en ce moment la plupart des
+passagers. Quelques-uns s'étaient étendus sous les rayons brûlants du
+soleil; d'autres étaient assis sur des bancs; mais le plus grand nombre
+se promenait par groupes.
+
+Roozeman, le dos appuyé contre le bastingage et le regard fixé sur les
+passagers, dit à son camarade:
+
+--Mon ami, avec quelle sorte de gens sommes-nous donc? Nous n'entendons
+que des jurons et d'ignobles plaisanteries!
+
+--Oui, répondit l'autre en souriant. Tu ne sais pas encore tout. Je n'ai
+eu le mal de mer que quarante-huit heures; je me suis promené sur le
+pont et dans la cale, pour connaître d'un peu plus près nos compagnons
+de voyage. Il y a bien quelques braves garçons et quelques honnêtes gens
+parmi eux; mais la plupart sont des gaillards qui ont mérité la corde ou
+qui y ont réellement échappé; beaucoup d'ivrognes qui ont laissé femmes
+et enfants dans la misère et ont emporté leur dernier sou pour aller en
+Californie; des gens perdus qui faisaient honte à leurs parents par leur
+conduite désordonnée; des dissipateurs à bout de ressources, des joueurs
+ruinés, des boursiers exécutés, des banqueroutiers, et même des
+condamnés libérés.
+
+--Belle compagnie! dit Victor: en soupirant. Si j'avais pu le
+prévoir!...
+
+--Tu serais resté à la maison?
+
+--Non, mais je n'aurais pas choisi _le Jonas_ pour faire la traversée.
+
+--Bah! nous sommes embarqués maintenant avec cette étrange bande, et
+nous devons voguer avec elle, comme dit le proverbe. Il ne faut pas être
+si difficile, Victor. Tu pouvais bien prévoir, n'est-ce pas, que, dans
+notre longue traversée et là-bas dans un pays encore sauvage, tu serais
+exposé à voir et à entendre des choses tout autres qu'auprès de ta
+pieuse mère ou de la douce Lucie Morello!
+
+--Certes, Jean, et j'accepte sans regret le sort comme il se présente.
+Il m'en coûtera beaucoup cependant pour m'habituer à ces gens rudes;
+leurs paroles et leurs manières blessent ma délicatesse et attristent
+mon coeur.
+
+--Cela ne durera plus bien longtemps, dit joyeusement Creps. _Le Jonas_
+est un fin voilier.
+
+--En effet, Jean, il marche parfaitement bien.
+Vois les vagues frangées d'écume sauter en avant du navire, puis se
+retirer coquettement de chaque côté comme si elles voulaient se faire
+admirer de nous.
+
+--Du train dont il va maintenant, nous serons bientôt en Californie. Je
+me figure un pays immensément grand, qui n'appartient à personne, où
+l'on peut aller et venir en seigneur et maître dans des bois sombres, à
+travers des montagnes gigantesques et dans des vallées sans fond, libre
+et indépendant comme l'oiseau dans l'espace! Oh! que n'y suis-je déjà
+pour déployer mes ailes!
+
+--Je voudrais bien savoir, dit tout à coup Victor, ce que Lucie Morello
+et ma mère font et pensent en ce moment.
+
+--C'est facile à deviner: elles pensent à toi et expriment le même voeu
+que toi.
+
+--Bonne mère! douce Lucie! dit le jeune homme en soupirant et avec une
+joyeuse émotion. Oh! Jean, mon ami, puisse le sort nous être favorable!
+Si je pouvais recueillir assez d'or pour les rendre heureuses!
+
+--Homme de peu de foi! dit Creps en plaisantant. Puisqu'on n'a qu'à
+ramasser l'or là-bas, nous en recueillerons autant que tu voudras. Je
+crains que nous ne puissions pas tout emporter. Cela ne me contrarierait
+pas peu, car plus nous en aurons, plus nous ferons plaisir à nos parents
+et à nos amis à notre retour.
+
+En causant ainsi, les deux amis se promenaient du côté de la proue,
+pleins d'illusions et pleins d'espoir dans l'avenir souriant. Là ils
+rencontrèrent Donat Kwik, qui était occupé à ronger un biscuit de mer
+brun, en grommelant et en faisant des gestes de colère.
+
+Comme le paysan ne les avait pas aperçus, Roozeman lui mit la main sur
+l'épaule pour interrompre son monologue furieux. Donat sauta en arrière,
+et, les poings serrés, prit l'attitude d'un homme qui veut se battre.
+Cependant, lorsqu'il eut reconnu les Anversois, il se calma et s'écria:
+
+--Oh! oh! pardieu, messieurs, excusez-moi; je croyais que c'était encore
+le Français de là-dessous. Je lui arracherai un jour ses vilaines
+moustaches rousses!
+
+--Vous mangez des biscuits après le dîner, demanda Jean Creps, vous
+n'avez donc pas eu votre ration?
+
+--Jolie ration! dit Donat d'un ton d'amère raillerie. Nous étions assis
+huit autour d'une gamelle de fer-blanc, et nous commencions à dîner.
+Tout à coup, un de ces coquins d'en bas vient derrière moi, met ses
+mains sur mes yeux et crie quelque chose comme _Kyes? kyes?_ Lorsqu'il
+me lâcha, le plat était presque vide. Je me dépêchai pour avoir encore
+ma part; mais les camarades étaient si lestes, que je restai tout bête à
+les regarder, le ventre creux, comme un hibou qui regarde les rayons du
+soleil. Le Français avec ses grandes moustaches et ses petits yeux peut
+regarder ses jambes; je lui ai fait à coups de pied quelques bleus qui
+ne lui ont pas fait de bien.
+
+--Vous vous êtes déjà battu, Donat! Il faut vous montrer plus traitable,
+mon ami, sinon vous pourriez avoir la vie dure avec vos compagnons, dit
+Victor Roozeman.
+
+--Battu, monsieur? C'est-à-dire qu'après m'avoir donné pas mal de
+soufflets et de coups de pied, ils m'ont jeté à six hors de leur repaire
+de brigands sur le pont. Je suis allé chez le capitaine pour porter
+plainte. Le capitaine parle une sorte de flamand maritime; il me
+comprend. Mais il m'a jeté quelques jurons à la figure, et m'a dit que
+chacun devait tâcher d'avoir sa part de la gamelle: tant pis, dit-il,
+pour les paresseux.
+
+--Il a raison, il faut essayer de suivre son conseil.
+
+--Essayer, messieurs? Ce n'est pas nécessaire. J'ai mangé toute ma vie à
+un plat commun. S'il ne s'agit que de manger vite, d'avaler les fèves à
+moitié brûlantes, j'apprendrai leur métier aux Français d'en bas.
+Attendez un peu! ils verront bientôt à qui ils ont affaire. Qu'ils
+frappent ou poussent tant qu'ils voudront, tout cela glisse sur moi; à
+l'occasion, je leur donnerai aussi des coups de pied à leur écorcher les
+jambes. Que croient-ils donc, ces ribauds?»
+
+Victor ajouta quelques paroles consolantes pour calmer la colère du
+jeune paysan; mais ce fut peine superflue, car Donat oublia tout à coup
+sa mauvaise humeur et redevint joyeux. Voyant que les Anversois allaient
+continuer leur promenade, il leur demanda à mains jointes la permission
+de rester un peu avec eux. Personne, dans l'entrepont, ne le comprenait
+ni ne lui témoignait d'amitié. Ils consentirent à sa prière; car Donat
+Kwik, malgré son air grossier, était un garçon de sens, et il se
+montrait profondément reconnaissant de la moindre marque d'amitié.
+
+Pendant la promenade, Jean parla en plaisantant de la fille du
+bourgmestre et de la demoiselle du château avec laquelle Donat avait
+l'envie de se marier à son retour du pays de l'or. Le jeune paysan
+devint sérieux, et il résulta de ses explications qu'il portait au coeur
+un amour plus modeste. Il avait fixé son choix depuis des années sur une
+des filles du garde champêtre de Natten-Haesdonck, et la jeune fille
+n'était pas indifférente pour lui; mais le père, qui possédait quelques
+pièces de terre, l'avait repoussé avec mépris parce qu'il était trop
+pauvre, même après que sa tante lui eut laissé seize cents francs. Ce
+que Donat avait dit de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du
+château n'avait été qu'un vain bavardage, ce n'était qu'Anneken[1],
+la fille du garde champêtre, qui lui trottait dans la tête. Il avait
+quitté son village par honte et par désespoir de ce que le père
+d'Anneken l'avait jeté durement à la porte, lorsqu'il s'était hasardé à
+exprimer le voeu de son coeur. La seule cause de son voyage au pays de
+l'or était le désir de se venger du garde champêtre en mettant à ses
+pieds un grand monceau d'or et en le forçant ainsi à consentir avec joie
+au mariage de sa fille. Anneken avait promis d'attendre, quoique son
+père voulût lui imposer un autre mari; elle ne se marierait avec
+personne qu'avec son pauvre Donat Kwik. Le jeune paysan parla avec tant
+d'admiration de son Anneken, de ses petits yeux noirs, de son doux
+sourire, de ses bras robustes, de sa vertu et de son activité, que
+Victor Roozeman prit plaisir à l'écouter. Il y avait, en effet, une
+certaine ressemblance entre sa position et celle de Donat, dont le
+langage comique, mais sincère, le fit songer à Lucie et à sa mère.
+
+[Note 1: Petite Anne.]
+
+Les amis s'amusèrent ainsi à deviser des souvenirs du pays et des
+projets de l'avenir jusqu'au moment où la nuit vint et où chacun
+descendit pour aller chercher le repos dans sa cabine.
+
+
+
+
+V
+
+LA FOSSE AUX LIONS
+
+
+Cependant, _le Jonas_ continuait son voyage par un vent des plus
+favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de
+viande salée et de fèves, était distribuée en quantité suffisante pour
+apaiser des estomacs poussés à une activité extraordinaire par l'air vif
+de la mer. Le temps magnifique et la rapidité de la navigation
+inspiraient à tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie
+fût moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'espérance
+ne cessait de briller sur tous les visages.
+
+Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans
+la troisième classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on
+remarquait soixante Français et au moins trente Allemands des bords du
+Rhin. Déjà, une sorte de rivalité s'était élevée entre les deux nations,
+et même il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle
+un Allemand avait reçu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine,
+voyant là une bonne occasion de montrer son autorité souveraine, fit
+jeter l'agresseur et le blessé au cachot, dans un trou obscur, humide et
+infect, à fond de cale, qu'on nommait _la fosse aux lions_. Les amis des
+condamnés voulurent s'opposer à l'exécution de cette justice sommaire et
+arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorités du
+premier port où ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui résister,
+et qu'il les débarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas
+perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie
+n'avaient donc qu'à se soumettre avec résignation.
+
+Cet événement peu important fit une profonde impression sur les esprits.
+Chacun fut convaincu que le capitaine était un homme inflexible, qui
+n'hésiterait pas un instant à exécuter ses menaces. L'attitude ordinaire
+du capitaine sur le navire contribua beaucoup à augmenter son autorité.
+Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arrière, tout à fait seul,
+avec une expression froide et sévère sur le visage. Quand un passager
+lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne
+répondait que par un ordre bref et impérieux, après lequel il rompait,
+sans appel, toute conversation.
+
+Roozeman et Creps se promenaient des journées entières sur le pont et
+parlaient de leur vie passée, de leurs parents et de leurs amis, ou bien
+ils admiraient l'immensité de l'Océan et la variété de ses aspects; ou
+bien encore ils rêvaient ensemble à l'or qu'ils allaient trouver, aux
+merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout à leur
+joyeux retour dans la chère patrie.
+
+Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'aperçurent
+qu'ils les avaient jugés un peu sévèrement. Le banquier allemand était
+un homme bien élevé, qui haïssait également les façons grossières et les
+plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'était calmé et
+paraissait avoir du chagrin; les autres, à la vérité, restaient
+spirituels _à leur façon;_ mais on n'était pas obligé de les écouter
+plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons
+était celui qui se disait docteur en médecine. Celui-là absorbait du
+matin au soir d'énormes quantités de liqueurs fortes. Les quelques
+bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent
+bientôt vidées, mais il avait découvert un moyen de se procurer tous les
+jours une grande quantité d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et
+dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagèmes pour
+faire croire à l'un ou à l'autre des passagers qu'il était malade ou
+qu'une maladie le menaçait. A ceux qui le croyaient, il disait:
+
+--Ne craignez rien, je vous guérirai; mais gardez-vous de boire une
+seule goutte de genièvre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir
+sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genièvre, et vous
+la garderez jusqu'à l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que
+vous n'en avez pas bu.
+
+Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par
+chacun de ses malades, réels ou imaginaires, sa ration de genièvre. Pour
+être sûr que ce n'était pas de l'eau, le docteur se versait la ration
+dans le gosier. Cet homme n'était qu'un passager ordinaire, mais, comme
+il n'y avait pas d'autre médecin à bord, il avait assez de clients; il
+en résultait qu'il était toujours ivre, et que, du matin au soir, il
+arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tâtant le pouls à l'un
+et à l'autre, et bégayant:
+
+--Pas boire de genièvre, vous comprenez! mais vous devez néanmoins le
+recevoir, entendez-vous?
+
+C'était ce singulier personnage qui avait donné à Donat Kwik une pinte
+d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remède contre le mal de
+mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru être
+empoisonné, le salua du sobriquet de _docteur Geneverneus_[1]. Les
+Allemands d'en bas le traduisirent par _docteur Schnappsnase_. Donat
+Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait
+garder jusqu'à la fin de sa vie.
+
+[Note 1: Nez de genièvre.]
+
+Tout se passa assez paisiblement sur _le Jonas_, et les jours se
+suivaient, longs et monotones. On remarquait déjà qu'un certain nombre
+de voyageurs avaient perdu leur gaieté et restaient à rêver pendant des
+heures entières, immobiles à la même place, ou assis à part dans un
+coin, absorbés dans leurs pensées. L'ennui allait venir peu à peu, et
+probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le
+repentir d'une conduite blâmable ou d'une résolution inconsidérée.
+
+Le seizième jour après leur départ d'Anvers, les passagers étaient assis
+autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps
+pluvieux et le soleil restait voilé derrière un épais rideau de
+brouillard gris. Cependant, le ciel commençait à s'éclaircir, et
+quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Ténériffe aussi
+distinctement que si l'on en était tout près, quoique le pilote assurât
+qu'on en était encore à une distance de vingt-cinq lieues.
+
+Victor et ses amis montèrent sur le pont et dirigèrent leurs regards
+vers l'horizon, où les îles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au
+pied du gigantesque pic. Ce pic de Ténériffe est un volcan qui s'élève
+si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut
+le distinguer à une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est
+couvert d'une neige éternelle, troue les nuages et semble toucher au
+ciel.
+
+A peine les deux Anversois avaient-ils admiré un instant avec extase
+cette scène émouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se
+battaient derrière eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en
+courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui
+proféraient des malédictions et l'accablaient de coups. Un d'eux
+semblait particulièrement exaspéré contre Donat et le frappait
+cruellement du poing sur la tête. C'était un homme robuste, avec de
+longues moustaches rousses et des yeux fort petits.
+
+Kwik, tout en appelant à l'aide, se défendait vigoureusement, et, ruant
+comme un âne, donnait des coups de pied à droite et à gauche dans les
+jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte.
+
+Attiré par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre
+garçon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Français aux moustaches
+rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine,
+tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflammé de
+fureur par une pareille brutalité, Victor prit le Français à
+bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'était accroché à lui
+et tous deux roulèrent en se débattant sur le pont. Jean Creps accourut
+et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait
+comme un possédé, et bientôt tout le pont fut en désordre... Mais le
+capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un
+seul mot:
+
+--Paix!
+
+Alors commencèrent les plaintes des deux côtés. Le Français aux
+moustaches rousses prétendait qu'il n'y avait pas moyen de manger à la
+même gamelle que l'enragé Flamand.
+
+--A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la
+viande et les fèves toutes brûlantes, et, quand nous l'engageons à
+laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de
+nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il
+donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les
+marques de la méchanceté de cette brute.
+
+Et l'homme à la moustache rousse découvrit sa jambe et montra que le
+sang coulait réellement le long de son tibia.
+
+Donat Kwik criait qu'eux-mêmes l'avaient forcé à manger si vite pour ne
+pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien à ce Français qu'un Flamand
+ne se laisse pas opprimer et railler impunément. Il menaçait si
+violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et
+irrité, mit fin au débat par ces mots:
+
+--Ici, matelots! Qu'on jette cet enragé dans la fosse aux lions pour
+trois jours!
+
+Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-être
+croyait-il qu'il y avait réellement des lions au fond du navire; il
+regardait le capitaine, tremblant et stupéfait, comme s'il croyait avoir
+mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigné rudement par les matelots,
+il se mit à sangloter tout haut, et se laissa tomber à genoux devant le
+capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes.
+
+Les deux amis s'efforcèrent de fléchir le juge sévère. Victor Roozeman,
+encore pâle d'indignation, prétendait qu'on allait commettre une criante
+injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait
+tourmenté et opprimé dès le premier jour le pauvre garçon. Jean Creps,
+au contraire, s'efforçait de présenter l'affaire comme insignifiante, et
+demandait, en termes conciliants et sensés, le pardon de Donat, qui ne
+lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer
+pour un imbécile et un grand lourdaud.
+
+Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du
+capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'eût apaisé, il dit aux
+matelots:
+
+--Laissez-le aller.
+
+Le jeune paysan, se voyant en liberté, s'approcha de Victor, lui prit la
+main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux:
+
+--Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bonté. Pour
+vous je me jetterais au feu.
+
+Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de
+gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit très-durement
+en s'en allant:
+
+--Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou
+tu t'en repentiras.
+
+
+
+
+VI
+
+L'ÉQUATEUR
+
+
+_Le Jonas_ était en mer depuis quatre semaines, et approchait avec
+rapidité de l'équateur, cet endroit du globe où le soleil darde le plus
+vivement ses rayons. L'éternelle viande salée commençait à dégoûter les
+passagers; toutes les provisions étaient épuisées. Il y avait de pauvres
+diables qui se seraient traînés sur leurs deux genoux pour obtenir un
+cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour à
+chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers, à cause de
+la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de
+salaison et de biscuits secs; il y en eut qui échangèrent des objets de
+prix contre une simple chopine d'eau.
+
+On arriva enfin sous l'équateur. Là, _le Jonas_ fut arrêté par un de ces
+calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus
+violente tempête. La mer était unie et brillante comme un miroir, sans
+que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme
+un globe de feu dans un ciel bleu foncé et brûlait si impitoyablement
+tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le
+pont du _Jonas_ avec de l'eau de mer pour empêcher le bois de se fendre
+et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le
+pied sur les planchers incandescents. Le ciel était de plomb; toutes les
+voiles pendaient flasques le long des mâts; et le vaisseau restait
+immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Océan, qui semblait
+à chacun pareil à un désert dont on n'atteindrait jamais les limites.
+
+Les passagers allaient et venaient, désespérés, suffoqués, sans haleine
+ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant
+vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafraîchir et se
+reposer; mais partout l'atmosphère était également brûlante et l'air
+étouffant. Ce qui rendait leur sort encore plus pénible, c'était le
+manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentés par une soif
+irrésistible, épuisaient leur ration avant que le soleil tombât
+directement sur leurs têtes, et passaient alors le reste de la journée à
+lutter douloureusement contre la soif.
+
+Ils souffrirent ainsi dès le premier jour de calme; qu'eût-ce été s'ils
+avaient dû rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de
+cette fournaise et de cette atmosphère énervante!
+
+Le deuxième jour, aucun vent n'avait agité les voiles et la chaleur
+paraissait doublée. Craignant que ce calme prolongé n'épuisât la
+provision d'eau nécessaire pour atteindre les côtes d'Amérique, le
+capitaine déclara que le salut de tous l'obligeait à prescrire une
+mesure cruelle. Désormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un
+demi-litre d'eau par jour. Une terreur générale et des plaintes amères
+accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'efforça de leur
+faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il
+devait épargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'équipage en danger
+de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on
+avait trouvé, à la même place où mouillait maintenant _le Jonas_, un
+navire portugais qu'on croyait abandonné. Lorsqu'on monta à son bord, on
+y trouva près de cent cadavres. On apprit par la relation du journal,
+que les passagers s'étaient emparés de la provision d'eau et l'avaient
+employée avec une aveugle prodigalité. Cette note datait déjà de six
+semaines, et il est clair que ces cent hommes étaient tous morts de soif
+et avaient souffert par leur faute le trépas le plus épouvantable. Le
+capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder
+_le Jonas_ d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher à
+une barrique d'eau, il lui brûlerait la cervelle avec son revolver comme
+à un chien.
+
+Effrayé par la terrible histoire du navire portugais, les passagers
+altérés se tordirent les bras avec un rauque murmure de désespoir.
+
+Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus
+qu'auparavant aux êtres qui lui étaient chers, et, comme s'il eût voulu
+familiariser son imagination avec la misère, il parlait continuellement
+de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme
+maladif, les belles promenades autour d'Anvers, où il avait rêvé si
+souvent au bonheur et à l'amour, sous un feuillage frais; les bords
+magnifiques de l'Escaut, où l'on respirait l'air en été avec un
+véritable sentiment de béatitude; le banc vert dans le petit jardin de
+sa mère, où, après les heures de travail, il pouvait s'asseoir
+tranquille, content, et rêver et sourire à ses propres pensées, jusqu'à
+ce que sa chère mère eût servi sur la table un souper appétissant et
+délicieux. Jean ne parlait guère; il trouvait la position terriblement
+désagréable, à la vérité; mais ils n'étaient pas les premiers qui
+fussent restés dans une pareille immobilité pendant quinze jours. Le
+vent s'élèverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientôt la
+misère soufferte. Ces pensées n'empêchèrent pas le courageux Jean de
+s'écrier qu'il donnerait cinq années de sa vie pour un seau d'eau froide
+de la pompe de son père.
+
+Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en
+apparence, c'était Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une
+bouteille suspendue à son cou par une corde passée sous ses habits, et
+il la gardait et l'épargnait si soigneusement, que déjà deux fois à la
+fin du jour il avait rafraîchi Victor et son ami Jean en leur versant
+une gorgée de sa bouteille.
+
+Interrogé sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette
+explication, qui témoignait au moins d'une très-grande puissance de
+volonté:
+
+--Donat est un imbécile, je le sais, répondit-il; mais, quand sa peau
+est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse
+la tête pour trouver un moyen de ne pas monter trop tôt au ciel. Je vais
+vous dire comment je m'y prends. Le matin, je reçois ma ration d'eau,
+n'est-ce pas? Vous croyez que je me dépêche de boire, comme les autres?
+Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans
+discontinuer et je fais croire ainsi à mon estomac qu'il boit, jusqu'à
+ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit
+peu, et je me remets à mordiller ma clef. Je ne bois pas de genièvre, je
+ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salée; et je me
+nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je
+suis toujours moitié affamé, moitié étouffé; mais il est plus facile de
+supporter la moitié de chaque mal que d'en souffrir un tout à fait.
+
+
+
+
+VII
+
+LES REQUINS
+
+
+Les jours se succédaient sans qu'un nuage se montrât à l'horizon; le
+soleil restait également brûlant et l'air également lourd.
+
+Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers restèrent couchés dans
+leurs cabines, à moitié étourdis et se plaignant de n'avoir plus la
+force de se mouvoir.
+
+La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse
+avait éclaté dans l'entre-pont. Les uns prétendaient que c'était le
+_typhus_, les autres le _choléra_ et d'autres la _fièvre jaune_. Cette
+nouvelle fit trembler et pâlir tout le monde, car une seule de ces
+maladies est, en effet, suffisante pour dépeupler en peu de temps tout
+un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble
+sous un ciel de plomb dans un si petit espace.
+
+Tous les passagers frémissaient encore sous l'impression de cette
+terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, penché par-dessus le bord,
+s'amusait à jeter quelques petits objets dans la mer, se mit à crier
+très-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire.
+
+--Une baleine! deux baleines! s'écria-t-il en courant vers Roozeman.
+Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui
+grincent et craquent comme une machine à battre le blé. Je leur ai jeté
+un vieux soulier égaré là; elles l'ont croqué et avalé comme une amande!
+
+Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une
+distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait été éveillée par le
+cri de Donat coururent au bord du navire et regardèrent dans la mer,
+unie et transparente comme un miroir. Ils aperçurent, en effet, non pas
+deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi
+qu'on leur jetât, du bois, du fer ou des morceaux de câble, ces monstres
+sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et
+l'avalaient en un clin d'oeil.
+
+Le docteur passa à moitié ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en
+ricanant:
+
+--Ah! ah! voilà les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe,
+messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent à cent
+lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et
+agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un dîner
+friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous
+puissiez reconnaître le chemin: c'est par là que beaucoup d'entre vous
+s'en iront _ad patres_. Pour moi, je suis trop nécessaire ici; les
+mangeurs de fer ne m'auront pas encore.
+
+Après cette cruelle raillerie, il s'éloigna. On parla alors de
+l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient à la
+maladie seraient jetés à la mer et dévorés par les requins affamés.
+Cette pensée horrible éteignit dans les coeurs la dernière étincelle de
+courage.
+
+Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant à côté de
+lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider. Beaucoup de
+passagers étant tombés malades, le docteur s'était vu en possession de
+plus de vingt-cinq rations de genièvre; et il avait probablement brisé
+par cet excès le fil de ses jours, déjà peu solide.
+
+Lorsque Donat Kwik rencontra ses deux amis, il s'écria d'un ton de
+sincère compassion:
+
+--Eh bien! eh bien! le docteur _Geneverneus_ est mort? Je lui pardonne
+de tout mon coeur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu
+miséricordieux ait son âme! Il n'avait pas prévu que les baleines
+étaient venues pour lui. Je penserai à lui dans mes prières, il en a
+besoin, le malheureux!
+
+Sous la ligne, où le soleil décompose, avec une rapidité extraordinaire,
+tout ce qui peut tomber en putréfaction, on ne peut pas garder longtemps
+les cadavres. Sur _le Jonas_ surtout, où une maladie contagieuse
+semblait régner, il fallait éloigner sans retard les restes mortels du
+docteur.
+
+Tout à coup la cloche tinta lentement, comme pour un enterrement; tous
+les passagers qui n'étaient pas alités furent appelés sur le pont et
+réunis d'un côté du navire. Alors quatre marins montèrent avec le
+cadavre et se dirigèrent lentement et solennellement vers le côté où se
+tenaient les passagers. Le pauvre docteur était cousu dans sa couverture
+comme dans un sac, et l'on y avait mis une quantité de charbon pour le
+faire descendre au fond de la mer. Après que les matelots eurent tout
+apprêté à bord du navire pour l'enterrement, le capitaine ôta son
+chapeau et se mit à marmotter entre ses dents les prières d'usage. Les
+passagers s'étaient également découverts; la plupart frissonnaient à la
+pensée qu'on allait leur montrer l'effroyable chemin de l'éternité,
+qu'ils prendraient peut-être à leur tour le lendemain.
+
+La prière fut bientôt achevée. Sur un signe du capitaine, les matelots
+descendirent jusqu'à la surface de la mer la planche sur laquelle
+reposait le corps du docteur, la renversèrent et jetèrent ainsi le
+cadavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se penchèrent
+par-dessus le bord et regardèrent dans l'eau; mais tous reculèrent
+tout tremblants et poussèrent un cri d'horreur et d'effroi: ils avaient
+vu les requins se jeter comme des tigres furieux sur le cadavre,
+déchirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un
+instant chacun un morceau de l'horrible festin.
+
+Et avant la fin du jour, les monstres reçurent encore cinq victimes de
+la cruelle épidémie qui commençait seulement à sévir d'une manière
+terrible dans l'entre-pont.
+
+Les passagers étaient anéantis; quelques-uns couraient sur le pont à pas
+inquiets, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de
+bois qui les tenait inexorablement enfermés dans son cercle empesté.
+D'autres erraient çà et là, comme des fous, avec des gestes de désespoir
+et murmuraient en eux-mêmes contre des spectres invisibles. Tous
+demeuraient muets et consternés, et cet affreux silence n'était
+interrompu que par des imprécations contre la soif de l'or et contre le
+fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adressés à la patrie
+qu'on avait abandonnée si follement.
+
+Vers le soir, Victor fut frappé tout à coup d'une affreuse angoisse.
+Pendant qu'il était assis sur un banc à côté de son ami et de Donat
+Kwik, causant tristement de l'heureuse Belgique, de la belle ville
+d'Anvers et des êtres qui leur étaient chers; pendant que Jean
+s'efforçait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de
+ce dernier s'altéra tout à coup d'une manière surprenante. Une pâleur
+mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres
+se raidirent comme s'il eût été atteint d'un attaque de nerfs. C'étaient
+les signes de la maladie. Jean Creps, le bon coeur, l'ami fidèle, allait
+mourir; peut-être avant que le soleil éclairât de nouveau le pont du
+_Jonas_, les monstres marins auraient déjà englouti son cadavre!
+
+Cette pensée remplit Roozeman d'un désespoir indescriptible; il se jeta
+en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes,
+auxquelles il ne croyait pas lui-même. Donat tenait une main du malade
+et l'arrosait de larmes silencieuses.
+
+Jean s'efforçait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il
+avait encore du courage et qu'il n'était pas si malade qu'on se le
+figurait; mais bientôt ses dernières forces l'abandonnèrent, il poussa
+un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en
+criant d'une voix déchirante:
+
+--De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorgée d'eau! L'eau
+seule peut me guérir!
+
+En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en délire vers le
+capitaine et tomba à ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il
+se tordit convulsivement les mains, il offrit toute une poignée de
+billets de banque, tout ce qu'il possédait, pour un demi-litre d'eau.
+Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas
+aperçu le jeune homme qui se traînait à ses pieds et lui demandait la
+vie de son pauvre ami.
+
+Victor réitéra ses supplications désespérées auprès du pilote avec le
+même insuccès... Un cri de rage lui échappa; il s'élança vers un baril
+d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacèrent de
+leurs couteaux, et comme Victor, aveuglé, ne retirait même pas sa
+poitrine sous la froide impression de l'acier, ils sautèrent tous
+ensemble sur lui et le jetèrent loin d'eux sur le pont.
+
+Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman
+s'arrachait déjà les cheveux et se déchirait la poitrine, lorsqu'un
+marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moitié d'un demi-litre, en
+échange de sa montre d'or.
+
+Avec quelle folle joie Victor sacrifia le cadeau chéri de sa mère, pour
+prolonger la vie de son ami, ne fût-ce que d'une heure! Il courut tout
+joyeux vers Jean Creps, lui porta la bouteille aux lèvres et lui versa
+le breuvage rafraîchissant dans la bouche, en riant d'un rire nerveux.
+
+Les forces semblèrent, en effet, revenir au malade; il pria son ami de
+vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres étaient
+brisés et qu'il éprouvait un besoin irrésistible de repos.
+
+Pendant cette nuit, Victor passa des heures d'une anxiété mortelle.
+Assis, avec Donat, près du lit de son ami souffrant, il entendait sortir
+sans cesse de sa poitrine déchirée le cri: «De l'eau! De l'eau! de
+l'eau!» sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu
+obtenir une goutte d'eau en échange de toute une fortune.
+
+Il y eut un moment terrible: ce fut lorsque Jean, tombé en délire, ne
+criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou,
+se tordait les membres et paraissait devoir mourir dans un accès de
+fureur. Tout à coup, il se leva dans l'obscurité et dit d'une voix
+creuse et avec une sombre ironie:
+
+--En Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insensé! que vas-tu
+chercher là? De l'or? N'y a-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui
+qui veut le gagner par son activité et par son intelligence? La liberté?
+l'indépendance? Où règnent ces bienfaits de la civilisation humaine
+autant que dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insensé, le
+bonheur n'habite pas si loin; il est où se trouvait notre berceau, près
+du foyer paternel, dans les yeux de notre mère, dans le souvenir de nos
+amis, dans les objets auxquels sont attachés les souvenirs de notre
+jeunesse. Le démon de l'or t'a attiré, tu veux devenir riche tout d'un
+coup, sans travailler, violer la loi que Dieu a gravée dans la
+conscience? Va-t'en, ingrat, il te punira!... Au lieu d'or, tu ne
+trouveras que la misère, la honte et la mort... la mort et un horrible
+tombeau dans les entrailles de l'Océan!...
+
+En achevant cette malédiction, il se laissa retomber sur son lit et
+resta étendu, immobile et muet.
+
+Victor Roozeman, courbé presque jusqu'à terre, se sentit écrasé sous ces
+paroles terribles, qui n'étaient que l'écho de ses propres pensées; il
+frissonnait en entendant une prédiction de l'accomplissement de laquelle
+il ne doutait pas.
+
+Au pied du lit était assis Donat Kwik, qui, dans l'excès de son
+repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si
+cruellement la tête contre les poutres, que le sang coulait de ses
+joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque:
+
+--Tiens! tiens! animal que tu es! Àne! Cela t'apprendra à aller en
+Californie... Tu seras mangé par les baleines: c'est très-bien fait, tu
+l'as mérité, vilain et stupide imbécile!
+
+Plus tard, dans la nuit, la fièvre brûlante parut avoir abandonné le
+malade. Il était calme, respirait plus librement et semblait sommeiller.
+
+Donat s'était endormi, la tête sur ses genoux et rêvait tout haut de son
+village natal... Ce qu'il disait devait émouvoir profondément Roozeman,
+qui veillait, car il écoutait en tremblant les paroles qui tombaient de
+la bouche de Donat:
+
+--Ah! Blesken, ma chère vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger
+de cette herbe tendre? Prends-y garde, Blesken! qui n'est pas content de
+ce qui est passable quitte les trèfles pour les joncs!... Tu as
+peut-être soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?... Viens au ruisseau:
+là, il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si fraîche, si
+fraîche, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours... Bles, Bles,
+vois, là-bas, Anneken, la fille du garde champêtre! Elle nous regarde
+avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Bles,
+dimanche, c'est la kermesse; j'ai graissé mes jambes. Si tu pouvais voir
+les sauts que je ferai!--Anneken! chère Anneken! à dimanche, n'est-ce
+pas?--Bles, as-tu entendu avec quelle voix douce et tendre elle m'a
+crié: «Oui, Donat, à dimanche!» Quelle vie, Bles! quel bonheur! si cela
+ne change pas, j'en deviendrai fou assurément.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA RÉBELLION
+
+
+Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu désespérant, Jean
+vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la
+troisième classe.
+
+La perte de tant de compagnons, la répétition de ces horribles
+funérailles et la vue des requins affamés qui s'agitaient autour du
+navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de désespoir
+immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris
+menaçants contre le capitaine, et l'on voyait çà et là des hommes qui
+ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se préparaient à un combat à mort.
+
+Le partage de la ration journalière calma cependant pour quelques
+instants la tempête qui semblait se préparer dans les esprits. Mais,
+vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau changé le pont du _Jonas_ en
+une fournaise insupportable, une agitation étrange parut émouvoir tout à
+coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre à une
+entreprise violente en criant:
+
+--De l'eau! de l'eau ou la mort!
+
+Ni Victor ni Donat n'étaient présents; ils étaient dans la cabine de
+leur ami malade, qui, sorti de son délire, écoutait d'un air résigné
+leurs consolations.
+
+Le capitaine se tenait sur l'arrière du vaisseau et suivait avec une
+grande inquiétude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que
+la chose commençait à devenir sérieuse, il appela par un signe tous ses
+matelots, remit à chacun d'eux un revolver à six coups et les plaça
+autour de l'endroit où se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en
+main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte:
+
+--Arrière, insensés que vous êtes! Vous voulez faire au _Jonas_ le même
+sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De
+l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous
+ose s'approcher de nous à deux pas. Arrière, sur votre vie! ou les
+balles vont faire justice de votre criminel aveuglement!
+
+Les passagers reculèrent jusqu'à la distance désignée; ils murmuraient
+encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue
+des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents,
+semblaient prêts à commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur
+rage et les fit hésiter. Cependant, les plus exaspérés s'étaient réunis
+près de la proue, où ils s'excitaient les uns les autres, et
+délibéraient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en
+avait même trois ou quatre qui avaient tiré les leviers hors des treuils
+où s'enroulaient les câbles et qui brandissaient ces effroyables massues
+au-dessus de leurs têtes. Encore une minute et le pont du _Jonas_ allait
+se changer en une mare de sang.
+
+En ce moment, un cri d'étonnement s'échappa de la poitrine d'un vieux
+matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'écria:
+
+--Capitaine, voyez! voyez là-bas au sud-ouest!
+
+--Ne détournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine à ses
+hommes.
+
+Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon
+désigné, et poussa également une exclamation de joie; il agita son
+chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux
+deux extrémités du navire:
+
+--Hourra! hourra! délivrance! Dieu nous envoie de l'eau... de l'eau et
+du vent!
+
+A ces mots, un sourire étrange et convulsif détendit les traits des
+passagers, comme s'ils venaient d'être subitement atteints de folie;
+mais les couteaux disparurent, les leviers retombèrent sur le pont; un
+pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'étaient rapprochés et
+montraient à tous avec transport un petit nuage noir qui s'était levé
+sur l'horizon et qui grandissait avec rapidité. A la certitude de cette
+délivrance inespérée, un grand nombre se jetèrent à genoux et levèrent
+les mains vers le ciel en signe de reconnaissance.
+
+L'heureuse nouvelle se répandit instantanément jusqu'au fond du navire.
+Les malades même, ceux que la mort tenait déjà embrassés, semblaient
+s'éveiller à une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour
+être conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Être mouillé! sentir
+ruisseler l'eau fraîche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air
+humide! quelle jouissance! quel bonheur!
+
+Jean Creps fut porté sur le pont par Victor et Donat. Des larmes
+d'espérance et de joie coulaient sur ses joues pâles, pendant qu'il
+tenait les yeux fixés sur le nuage noir qui, pareil à un messager du
+Seigneur, allait apporter à ces pauvres créatures délaissées la santé et
+l'apaisement.
+
+Les passagers continuaient à regarder d'un oeil étincelant et avide.
+Leurs coeurs battaient, leurs nerfs frémissaient, ils avaient tout
+oublié, même la soif, pour contempler ce phénomène céleste qui se
+déployait avec une merveilleuse rapidité au-dessus de l'horizon. Au
+premier moment, ils n'avaient distingué qu'un petit nuage noir; mais ce
+petit nuage, comme s'il eût été animé par une irrésistible puissance
+d'attraction, paraissait réunir dans son sein toutes les vapeurs de
+l'air et grandissait à vue d'oeil, jusqu'à ce qu'enfin il couvrît comme
+un mur sombre toute la partie sud du ciel.
+
+Pendant que l'attention générale, était fixée sur ce seul point, que
+tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une délivrance
+prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout apprêter pour
+recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le
+pont; des barils, des seaux et des cuves furent placés aux coins où la
+pente naturelle devait conduire l'eau.
+
+A peine les premiers apprêts étaient-ils terminés, que la partie du ciel
+qui était restée claire jusque-là se remplit d'un brouillard épais et
+qui devint de plus en plus opaque; le soleil était pâle et sa lumière
+verdâtre; et bientôt on se trouva dans une complète obscurité.
+
+Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage
+noir, et l'Océan frémit sous un épouvantable coup de tonnerre. Le signal
+était donné! Des éclairs serpentaient sans relâche dans l'espace; l'eau
+retentissait comme si dix armées invisibles se battaient avec une
+artillerie infernale; mais les écluses du ciel s'entr'ouvrirent et des
+torrents d'eau tombèrent avec fracas sur le pont du _Jonas_.
+
+Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient
+boire maintenant, se rafraîchir, sentir couler sur leurs corps embrasés
+l'eau fraîche, pareille à un baume bienfaisant!
+
+Jean lui-même, Jean le malade, l'épuisé, embrassait ses deux amis et
+s'écriait avec enthousiasme:
+
+--Dieu soit loué! je ma sens revivre! je ne mourrai pas!
+
+La tempête dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et
+faisait trembler le ciel et la mer; les éclairs enveloppaient _le Jonas_
+d'une lumière aveuglante; parfois, les vents déchaînés faisaient tourner
+le navire sur lui-même comme une toupie et le menaçaient de le faire
+sombrer; mais tout cela n'était rien, en comparaison de la joie d'avoir
+de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais.
+Les peureux même riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et
+des éclairs.
+
+Lorsque la tempête s'apaisa enfin, le vent continua à souffler avec une
+force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable
+au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles
+que possible; _le Jonas_ se pencha sur le côté et s'élança en avant
+comme une flèche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers.
+
+
+
+
+IX
+
+L'ARRIVÉE
+
+
+Le navire, comme s'il eût voulu rattraper le temps perdu, marcha avec
+une telle rapidité, que, quelques jours plus tard, il se trouvait à la
+hauteur da Brésil. Deux malades succombèrent encore, les autres
+guérirent rapidement ou furent bientôt hors de tout danger.
+
+Les souffrances endurées étaient oubliées. Déjà les passagers
+commençaient à soupirer de nouveau après l'or de la Californie. On était
+gai, on causait des mines, des trésors qu'on y amasserait, et de ce
+qu'on en ferait après le retour au pays natal.
+
+Jean Creps, quoique encore un peu faible, était tout à fait rétabli de
+sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement sévère il avait
+prononcé pendant son délire contre ce voyage; car la vie qui lui était
+revenue avait redoublé son courage, et il envisageait avec une confiance
+sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait
+également retrouvé ses rêves séduisants, et souvent un sourire
+mystérieux venait éclore sur ses lèvres, quand son imagination faisait
+miroiter devant ses yeux la fortune qu'il espérait recueillir bientôt.
+Il se voyait déjà dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en
+abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa
+tendre mère; il était devant l'autel à côté de Lucie, et il entendait la
+voix du prêtre qui disait: «Soyez unis au nom du Seigneur!»
+
+Donat Kwik avait repris sa première disposition d'esprit. Il se
+promenait des journées entières sur le pont, ou tenait compagnie aux
+deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son
+insouciance. D'autres fois, il flânait dans l'entre-pont, et y
+baragouinait le français, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on
+n'en comprenait qu'un mot par-ci par-là, et il faisait rire chacun par
+ses balourdises. Les Français le nommaient Jocrisse et les Allemands
+_Hauswurst_; il répondait à ces noms, dont la signification lui était
+inconnue, avec autant de sérieux que si le curé l'eût baptisé ainsi à sa
+naissance.
+
+_Le Jonas_ devait encore subir une rude épreuve: les passagers devaient
+voir encore une fois la mort s'élever entre eux et la terre promise de
+l'or;--et, cette fois, le danger devait être si menaçant, que tous ceux
+qui étaient à bord du _Jonas_ allaient implorer la miséricorde céleste à
+deux genoux et les mains levées au ciel. Au cap Horn, ce point extrême
+de la quatrième partie du monde, ils furent assaillis par de longues et
+terribles tempêtes; une nuit, ils se virent entourés dans l'obscurité
+par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-mêmes,
+renonçant à tout espoir de délivrance, voulaient déjà mettre à flot les
+chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment suprême. En vérité,
+le destin semblait avoir décidé la perte du _Jonas_; mais, soit que le
+Seigneur eût pitié de ces créatures éperdues, soit que le sang-froid du
+Capitaine sût éviter avec une merveilleuse habileté les montagnes de
+glace, les chercheurs d'or échappèrent cette fois encore au tombeau qui
+s'ouvrait devant eux. Ils arrivèrent enfin dans l'océan Pacifique, entre
+Valparaiso et Taïti.
+
+Il s'était écoulé près de cinq mois depuis le jour où ils avaient quitté
+Anvers et vogué sur l'Océan. Encore une quarantaine de jours favorables,
+et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but
+suprême de leur désir et récompense de tous les maux soufferts. Après un
+si long voyage, l'ennui s'était emparé des passagers, jusqu'au moment où
+ils arrivèrent près du cap Horn, et avait jeté peu à peu l'apathie et le
+découragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans
+la mer même qui baignait les côtes de la Californie, les poitrines se
+dilatèrent, les têtes se relevèrent avec fierté et les yeux brillèrent
+d'espoir et d'impatience.
+
+Pendant cette dernière partie du voyage, le repos ne fut troublé que
+par un seul événement. Un matin, de très-bonne heure, Donat Kwik
+accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait
+l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogèrent, il
+répondit:
+
+--Le capitaine! vite! vite! le capitaine! _Volé argent moi, my money!
+Spitsboef! Donderwatter! moi volé!_ Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre
+argent!...
+
+Quand le capitaine comprit ce qui désespérait si fort Donat, il prit le
+fait très au sérieux. On avait, d'après le récit du paysan, forcé,
+pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et volé une somme de
+cinq cents francs en quatre billets de banque anglais.
+
+Tous les passagers de la troisième classe furent appelés sur le pont et
+minutieusement fouillés par les marins. On leur fit même vider leurs
+poches et ôter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres
+furent ouverts et visités; mais, quoi qu'on fit pour découvrir l'auteur
+de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus.
+
+Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et
+remplissait l'air de ses plaintes amères. Ses amis, Creps et Roozeman,
+s'efforcèrent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par
+retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet
+sur le paysan découragé, ils lui firent comprendre qu'en Californie il
+n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait même pas
+l'employer. En effet, à leur arrivée, ils trouveraient des délégués de
+la société _la Californienne_, pour leur procurer une bonne nourriture,
+des auberges confortables et tout ce qui pouvait être nécessaire à leur
+entretien.
+
+Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement.
+Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laissé partir sans
+argent, possédait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet
+de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre désolé, qui
+déplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa _poire pour
+la soif_. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut
+un peu consolé. Néanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie
+sur le navire. Où qu'il se trouvât, dans l'intérieur ou sur le pont, il
+espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un
+renard pour écouter les conversations les plus secrètes, suivait tous
+les mouvements des mains des passagers, et il était évident qu'il ne
+regardait jamais quelqu'un sans que la pensée que le voleur de ses
+billets de banque pouvait bien être devant lui brillât dans ses yeux.
+Les passagers, blessés de ce soupçon, maltraitaient le pauvre paysan ou
+l'écartaient durement de leur chemin; il se défendait en donnant des
+coups de pied à droite et à gauche, mais il avait affaire à si forte
+partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire
+sans avoir un oeil poché ou le nez écorché.
+
+C'était surtout le Français aux moustaches rousses qui le poursuivait
+sans cesse. Donat s'était mis en tête que son premier oppresseur était
+aussi le voleur de ses billets, et le Français pouvait lire ce soupçon
+dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappé cruellement le
+pauvre garçon au visage, Victor était accouru et avait défendu son
+compatriote; Jean Creps était intervenu, et ainsi une rixe violente
+s'était élevée sur le pont. Le capitaine, après avoir entendu les
+explications de part et d'autre, avait fait mettre le Français pour deux
+jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine
+furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de
+tourments.
+
+Cependant _le Jonas_ poursuivait sa route avec un vent très-favorable.
+On commença à compter les jours, et lorsque le capitaine annonça enfin
+qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fièvre de
+l'impatience gagna tous les passagers.
+
+Une après-midi que le ciel était très-nébuleux, les deux amis étaient
+assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et
+s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage
+et de leur débarquement dans le pays de l'or.
+
+--Quant à moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en
+donne la moitié à mon père, pour qu'il ne soit plus obligé de travailler
+dans ses vieux jours; j'achète à mon frère un magasin de denrées
+coloniales, et je donne à chacune de mes soeurs une dot de cinquante
+mille francs!
+
+--Et vous-même, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous?
+
+--Bah! je n'ai besoin de rien, répondit Jean. Ce n'est pas pour devenir
+riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre
+et indépendant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis
+content. Et si le goût des richesses me prenait un jour, je pourrais
+toujours revenir en Californie.
+
+--Savez-vous ce que je ferai, moi? s'écria Donat Kwik. Je ne retourne
+pas à la maison avant d'avoir tout un sac à froment plein d'or. Alors,
+j'achète un château aux environs de Natten-Hæsdonck, et je vais y
+demeurer avec Anneken et son père. Il y aura là tout ce qu'il y a de
+bon: de la viande au pot, du jambon dans la cheminée, de la bière forte
+dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture...
+oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillée comme une princesse;
+et je veux, quand nous irons à la kermesse, qu'elle attire les regards
+de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens,
+et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du
+matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est
+profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais
+Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or
+dans sa cave.
+
+--Je n'en demande pas tant à Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement
+de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo
+et d'assurer à elle et à ma mère un sort agréable, je bénirai
+éternellement son saint nom, dussé-je travailler encore rudement toute
+ma vie pour augmenter leur bonheur.
+
+Tout à coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourra
+joyeux qui retentit sur le pont du _Jonas_. Ils montèrent en courant.
+Là, ils entendirent le cri triomphant de «Terre! Terre! Californie!
+San-Francisco!... Hourra! hourra!»
+
+En effet, le brouillard s'était dissipé et les côtes de la Californie se
+déployaient sous leurs regards émerveillés, des deux côtés d'un détroit
+qui leur fut désigné comme étant la _Porte d'or_, ou l'entrée de la baie
+de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la côte bordée par une
+immense chaîne de montagnes dont la croupe verte s'étendait comme une
+ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nébuleux.
+Devant eux, le _monte Diavolo_, ou montagne du Diable, élevait vers le
+ciel sa cime couronnée encore, à une couple de mille pieds de hauteur,
+de cèdres gigantesques.
+
+Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait
+la fin de leur voyage, le _Jonas_ atteignit la Porte d'or et entra dans
+la baie de San-Francisco, parsemée d'un grand nombre d'îles et assez
+grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde.
+
+_Le Jonas_ jeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les
+formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et
+pleins d'enthousiasme, s'élancèrent en foule vers le côté du pont qui
+faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'élever pour savoir
+celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or.
+
+
+
+
+X
+
+SAN-FRANCISCO
+
+
+Plusieurs chaloupes allèrent et revinrent du _Jonas_ au rivage pour
+débarquer les passagers.
+
+Une soixantaine de ceux-ci étaient déjà sur le port, avec leurs coffres
+et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les
+employés de la société _la Californienne_ ne se montraient pas pour
+transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons
+de bois que l'on avait préparées pour les actionnaires.
+
+Pendant ce temps, les deux amis, et surtout Donat Kwik, ouvraient de
+grands yeux en regardant les singulières gens qui passaient par groupes
+ou s'arrêtaient près d'eux. Ce n'était pas les Mexicains avec leurs
+costumes éclatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois
+avec leurs longs jupons, ni les mulâtres avec leur large figure couleur
+marron, ni même les naturels à moitié sauvages de la Californie. Ce qui
+les étonnait et leur semblait inexplicable, c'était l'extérieur des
+Européens, qui avaient probablement quitté comme eux leur patrie pour
+venir assouvir ici leur soif d'or. La plupart étaient sales et
+déguenillés, avec la barbe négligée et les cheveux en désordre, avec des
+souliers crevés aux pieds et des haillons autour du corps. Cependant, si
+misérable que fût leur air, ils portaient tous à leur ceinture un
+revolver ou un couteau-poignard étincelant et marchaient la tête levée,
+jetant à droite et à gauche des regards fiers où paraissait briller le
+sentiment d'une indépendance absolue. On voyait se promener également
+des personnes dont le costume et la physionomie indiquaient une position
+aisée et une éducation distinguée; mais ils vivaient sur un pied
+d'égalité parfaite avec des gens sur le visage desquels la bassesse et
+la crapule avaient imprimé leurs ignobles stigmates; on y voyait même
+des hommes qu'on eût pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la
+main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser
+brutalement, le pistolet au poing, ceux qui avaient l'audace de les
+toucher seulement en passant.
+
+--Dieu! quelles mines repoussantes ont tous ces gens-là! soupira
+Roozeman. Je ne me suis jamais représenté autrement une bande de
+brigands. Qu'ils sont sales et sauvages!
+
+--La tête m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu'à se baisser
+pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble qu'il serait préférable
+pour ces hommes qu'on pût y ramasser des culottes et des souliers neufs.
+Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons à nous repentir de
+notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs!
+
+--Vous êtes étonnants! dit Jean en riant, vous voyez tout en noir. Il va
+de soi que ce ne sont pas tous millionnaires qui viennent en Californie.
+Ces gens-là sont probablement des voyageurs nouvellement arrivés, comme
+nous. Ils n'ont pas encore eu le temps ni l'occasion d'aller aux mines
+d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une société qui pourvoit
+à leur entretien, ils souffrent un peu de misère. Vous remarquez
+cependant bien que l'espoir ou la certitude d'être bientôt riches leur
+gonfle le coeur et les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est
+la réalité du rêve que les plus nobles coeurs caressent en Europe: la
+fraternité, l'égalité entre tous les hommes et toutes les nations, sans
+distinction de sang ni de rang.
+
+--Oui, mais la fraternité avec tous ces pistolets et ces longs couteaux,
+répliqua Donat, m'inspire peu de confiance. Si ces deux gaillards
+là-bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulièrement,
+sont mes frères, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma
+famille seul dans un bois!
+
+--Tu ne comprends pas, répliqua Jean. L'arme à la ceinture de ces hommes
+est le signe de la liberté et de la vraie indépendance. N'as-tu jamais
+entendu dire que, dans les États-Unis d'Amérique, personne ne sort de
+chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et
+civilisée, qui donne à l'ancien monde l'exemple de l'indépendance
+individuelle et de la liberté la plus large. Vous en aurez
+l'expérience....
+
+Un monsieur, passablement bien mis, à la physionomie noble et fière,
+s'approcha de Creps et s'offrit pour porter leurs bagages à la ville.
+Les Flamands le regardèrent avec de grands yeux, et Jean répondit en
+anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service,
+parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres.
+Roozeman lui demanda très-poliment comment il se faisait qu'un
+_gentleman_ comme lui se vît forcé de faire un travail d'esclave pour
+gagner quelques schillings.
+
+--Quelques schellings! répéta l'autre en souriant. L'état n'est pas
+aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et
+quelquefois douze.
+
+--Que dit-il là? s'écria Donat, qui avait appris sur _le Jonas_ assez de
+trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que
+dit-il là? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! Le charmant
+pays! Pour porter des paquets, on n'a pas besoin de beaucoup d'esprit.
+Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais
+travailler comme un cheval, et je gagnais à peine deux dollars par mois
+en sus de la nourriture.
+
+Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'échapper à la
+misère l'avait rendu fou de joie.
+
+L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la
+main à son couteau, jeta un regard menaçant sur Donat stupéfait et dit
+en s'éloignant:
+
+--_Go to hell, you damd'd idiot!_ (Va en enfer, idiot damné!)
+
+--Voilà, pardieu! un frère bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik
+entre ses dents. Encore un peu, et il allait me saigner comme un porc.
+Dites ce que vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-là ressemblent
+à une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous
+voler ou vous assassiner.
+
+En disant cela, il ramassa son sac de voyage et le serra avec force,
+comme s'il craignait d'être volé.
+
+--Tu es méfiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant.
+Depuis la perte de tes billets de banque, tu ne vois plus que des
+voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de
+lui; quoi d'étonnant qu'il en soit blessé?
+
+Il fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers,
+qui attendaient, comme lui, à côté de leurs malles. On leur avait assuré
+qu'il n'était pas encore arrivé de directeurs ni d'employés de _la
+Californienne_ à San-Francisco; _le Jonas_ était le deuxième navire de
+la société qui eût paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur
+lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait
+eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette
+supposition, personne ne savait que dire de _la Californienne_, et il ne
+resta plus aux passagers qu'à se conduire selon le proverbe américain,
+_help yourself_, que Donat traduisit par: _Tâche de te tirer toi-même du
+pétrin_.
+
+Il n'y avait rien à faire contre le sort; la nuit allait venir, il
+fallait chercher un logis où l'on obtînt au moins un abri pour la nuit.
+Il pouvait se passer encore quelques jours avant l'arrivée des
+directeurs de la société. Ceux qui avaient de l'argent n'avaient rien à
+craindre; les autres se tireraient d'embarras comme ils pourraient.
+
+Deux hommes accoururent en même temps pour porter la malle de Victor,
+qui était assez grande. Tous les deux y avaient déjà mis la main, et
+l'un repoussa l'autre avec violence en proférant des paroles grossières.
+Un des deux tira son couteau et menaça d'en percer l'autre; mais ce
+dernier sauta sur lui comme un tigre furieux, lui arracha son couteau,
+qu'il jeta loin de lui, frappa son adversaire à la figure avec une telle
+force, que le sang lui sortit par le nez et par la bouche, et jura, le
+revolver à la main, qu'il lui brûlerait la cervelle s'il faisait encore
+un pas pour se rapprocher.
+
+--Drôles de frères! murmura Donat pâle d'émotion.
+
+--C'est un être insupportable, dit le vainqueur en français, pendant
+qu'il chargeait le coffre sur ses épaules. Un jour ou l'autre, je serai
+obligé de lui loger une balle dans la tête. Soit, il l'aura... Où
+veulent aller ces messieurs?
+
+--Eh bien, eh bien, où est allée ma malle? s'écria Jean Creps tout à
+coup. Elle était ici, à côté de moi.
+
+--Tiens! vous parlez le flamand? demanda le porteur. D'après votre
+langage, vous devez être d'Anvers. Je suis Bruxellois....
+
+--Mais ma malle? ma malle? répéta Jean avec inquiétude, Où peut-elle
+être?
+
+--Elle est probablement volée, répondit le Bruxellois d'un air
+tranquille.
+
+--Et que faire?
+
+--Faire une croix dessus; vous n'en entendrez plus jamais parler.
+
+--Courez chez le bourgmestre! chez le garde champêtre, chez les
+gendarmes, s'écria Donat.
+
+--Il n'y a pas de police ici, observa le Bruxellois. Chacun est libre et
+peut faire tout ce qu'il veut et tout ce qu'il sait faire. Tant pis pour
+celui qui n'est ni assez fort ni assez malin.
+
+--Et si ce furieux de tout à l'heure vous avait percé de son couteau, il
+n'y aurait pas eu de justice pour venger ce meurtre?
+
+--Aucune. Elle aurait trop d'ouvrage s'il y en avait une. Au moindre
+mot, le sang coule ici entre les meilleurs amis. La soif de l'or rend le
+coeur cruel et impitoyable. Je suis arrivé en Californie, bon et doux
+comme un naïf Brabançon; mais les sept mois que j'ai passés dans les
+mines m'ont appris qu'un agneau, pour pouvoir vivre parmi les loups,
+doit devenir loup lui-même. En Belgique, je n'aurais pas osé coucher un
+lapin par terre; maintenant, j'abattrais dix hommes, avec mon revolver
+ou mon couteau, sans en être plus ému que lorsque j'écrase les
+moustiques qui cherchent à me piquer.
+
+Victor et Donat, qui écoutaient ces paroles, frémissaient d'horreur
+devant une si froide insensibilité. Jean s'était éloigné de quelques pas
+et regardait de tous côtés s'il ne découvrirait pas sa malle....
+
+--Peine inutile, camarade, lui cria le Bruxellois. La malle est partie
+et reste partie. Avancez, sinon vous me payerez double. Vous me faites
+perdre mon temps; je puis encore gagner quatre dollars avant la nuit.
+
+--Ainsi, demanda Creps en s'approchant, vous me dites qu'il n'existe pas
+de justice dans ce pays?
+
+--C'est-à-dire, répondit le commissionnaire en partant avec la malle,
+personne ne se mêle des combats et des assassinats; mais, quand on prend
+un voleur en flagrant délit, alors il est pendu au premier arbre ou
+pilier venu par les assistants, par vous, par moi ou par n'importe qui,
+sans autres informations ni jugement. On nomme cela ici la _Lynch
+law_ (loi de Lynch). Vous aurez l'occasion d'apprendre à connaître cette
+singulière justice. Marchez un peu plus vite, camarades, et faites
+attention à la boue, car, quand il a plu comme aujourd'hui,
+San-Francisco est un bourbier.
+
+--C'est fini, dit Creps en soupirant, tous mes gémissements ne me
+rendront pas ma malle. Nous devons nous consoler. Il est heureux que
+j'aie mis mes billets de banque en poche.
+
+--Ne dites pas cela de manière à être entendu, imprudent! murmura le
+Bruxellois.
+
+--Comment! pourquoi?
+
+--Vous ne le comprenez pas? Si moi, par exemple, il me prenait envie de
+posséder vos billets de banque, qu'est-ce qui m'empêcherait de vous
+percer le coeur de mon couteau et de vous prendre ensuite vos billets de
+banque?
+
+--Vous? crièrent les trois amis en même temps.
+
+--Non, je ne suis pas encore si avancé, Dieu soit loué! C'est un bon
+conseil que je vous donne.... Mais vous ne m'avez pas encore dit où vous
+voulez passer la nuit. Il y a ici des hôtels à tous prix. Pour coucher
+une nuit sous un toit, on paye dix, cinq, trois ou deux dollars par
+personne; oui, même pour un dollar, on peut dormir par terre sous une
+voile. Parlez, que choisissez-vous?
+
+--Cinq francs pour coucher par terre sous une voile! murmurèrent les
+Flamands.
+
+--Êtes-vous riches? avez-vous beaucoup d'argent? demanda le Bruxellois.
+
+--Beaucoup d'argent? non certainement, lui répondit-on en hésitant, mais
+assez cependant pour coucher pendant une nuit sur un lit passable.
+
+--C'est bien; je vois que vous commencez à suivre mon conseil, et je
+comprends que vous avez de l'argent. Le mieux que vous ayez à faire,
+C'est de donner trois dollars par tête; cela fait ensemble environ
+cinquante francs. Il y a beaucoup de monde à San-Francisco; les auberges
+sont pleines; mais je connais un hôtel écarté où il y a encore quatre ou
+cinq places libres.
+
+En chemin, Donat Kwik demanda au porteur:
+
+--Dites donc, camarade, vous avez été sept mois dans les mines d'or,
+n'est-ce pas? N'avez-vous donc pas trouvé de l'or?
+
+--Certes, beaucoup d'or.
+
+--Je ne comprends pas comment la terre tourne ici. Vous avez trouvé
+beaucoup d'or: en ce cas, pourquoi portez-vous donc nos malles comme un
+pauvre malheureux, au lieu de vivre de vos rentes?
+
+--Parce que je n'ai plus d'or.
+
+--On vous l'a volé?
+
+--Non.
+
+--Vous l'avez perdu?
+
+--Oui, perdu au jeu. Je fus trop avide; je voulus doubler mon trésor, et
+le sort me reprit tout. Je vais retourner bientôt aux mines; cette fois,
+je serai mieux avisé. Voici, messieurs, votre hôtel. Ouvrez la bourse,
+deux dollars pour mes peines.
+
+--Comment! s'écria Jean étonné, dix francs pour avoir porté ce coffre à
+trois cents pas? Vous plaisantez, sans doute?
+
+--Deux dollars, vous dis-je!
+
+--Et si nous refusions de nous laisser tromper ainsi?
+
+--Je vous y forcerais, fût-ce avec mon couteau.
+
+--Je ris de votre couteau! grommela Jean Creps.
+
+--Vous avez tort, camarade; si vous n'étiez pas mon compatriote, vous
+vous repentiriez de ces paroles hardies. Allons, pas de plaisanteries
+dangereuses: deux dollars!
+
+Roozeman, qui craignait que son camarade ne se fit une mauvaise querelle
+avec le sanguinaire personnage, se hâta de payer le salaire demandé.
+
+--Que ceci vous apprenne à fixer désormais d'avance le prix de tout ce
+que vous demanderez ou acheter, dit très-sérieusement le Bruxellois en
+entrant dans l'hôtel.
+
+Il cria à haute voix combien les nouveaux hôtes voulaient payer pour
+leur coucher, et s'éloigna en disant encore aux amis stupéfaits:
+
+--Bonsoir, messieurs. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez au
+port. Pour un dollar par heure, vous pouvez disposer de moi.
+
+Les domestiques de l'hôtel prirent la malle, et conduisirent les
+voyageurs en haut, dans une petite chambre où il y avait quatre lits.
+
+--Ces messieurs souperont-ils? demanda un des garçons.
+
+Malgré leur étonnement de ce qu'ils avaient vu et entendu, nos amis
+résolurent de bien souper et même de boire une bouteille de vin pour
+oublier l'éternelle viande salée du navire. Sur leur réponse
+affirmative, le garçon les invita à descendre dans la salle à manger.
+Leur souper serait servi immédiatement. La table devant laquelle ils
+s'assirent était très-longue. A l'une des extrémités se trouvaient
+quatre ou cinq personnes qui, après avoir soupé, s'étaient mises à jouer
+aux dés. Deux autres individus étaient assis près des Flamands et
+parlaient en français des _placers_ ou mines d'or, et du plus ou moins
+de succès qu'ils avaient eu pendant la bonne saison passée.
+
+Donat Kwik avait, à son entrée dans la salle, remarqué une chose qui
+l'avait frappé d'une joyeuse surprise. Même lorsque le garçon eut déposé
+devant lui un morceau de rosbif fumant, il oublia de manger et son
+regard étincelant restait tourné vers le bout de la table: il voyait de
+l'or, de l'or de Californie! Jusqu'à ce moment, par une méfiance
+naturelle, il avait craint que lui et tous ses camarades du _Jonas_ ne
+fussent victimes d'une escroquerie adroite et calculée. Maintenant il
+devait bien croire à l'or, il brillait devant ses yeux; il en voyait
+jouer des poignées comme s'il n'avait pas eu plus de valeur que les
+noisettes ou les amandes du marchand d'oublies de Natten-Hæsdonck. Il
+suivait les mouvements des joueurs et regardait avec étonnement comment,
+tout en proférant mille interpellations passionnées, ils pesaient la
+poudre d'or et les grains dans une petite balance et se défiaient
+ensuite à mettre pour enjeu d'un coup de dés un ou plusieurs de ces
+petits tas qu'ils nommaient une once.
+
+Il lui faisait bien un peu de peine de voir sur la table, à côté de
+chaque tas d'or, un revolver ou un long couteau; mais la fortune qu'il
+avait rêvée était une réalité et non un leurre. Cette conviction remplit
+son coeur de courage et de confiance. En outre, les hommes qui maniaient
+l'or comme si c'eût été une substance sans valeur n'avaient pas l'air
+plus riche que les mendiants qu'ils avaient remarqués sur le quai, à
+San-Francisco; ils étaient également sales et déguenillés, et, à part
+leurs regards fiers et leur langage impérieux, leurs costumes et leur
+physionomie portaient ce cachet de négligence et de pauvreté auquel on
+reconnaît en Europe, au premier coup d'oeil, l'homme qui souffre de la
+faim et de la misère. Kwik ne comprenait pas comment cela se pouvait; ce
+n'était donc pas de pauvres gens qu'il avait vus en si grand nombre? La
+hardiesse et la rude fierté de tous lui étaient expliquées: ces hommes
+en haillons avaient leurs poches pleines d'or, c'est à cause de cela
+qu'ils étaient fiers et qu'ils exigeaient dix francs pour porter une
+malle à quelques centaines de pas.
+
+Roozeman et Creps dirigeaient aussi par moments leurs regards vers les
+joueurs pour voir briller l'or amoncelé devant eux, et ils n'étaient pas
+moins satisfaits d'avoir un avant-goût de la fortune qu'ils allaient
+amasser. Ils mangèrent et burent cependant avec appétit, et causèrent
+avec plaisir. Ce qui augmentait encore le sentiment de joie et
+d'enthousiasme qui leur gonflait le coeur, c'était la conversation des
+deux messieurs, leurs voisins, qui avaient fini de souper. Ceux-ci se
+racontaient à haute voix leurs aventures dans les placers; ils étaient
+Français; le rhum qu'ils buvaient par grands verres avait assurément
+monté leur imagination, car ils nommaient des gens connus d'eux, qui
+avaient trouvé des blocs d'or pesant plusieurs livres, et parlaient de
+mines où l'on avait trouvé en peu de mois pour quelques centaines de
+mille francs d'or.
+
+Victor et ses amis s'étaient fait servir une bouteille de vin d'Espagne.
+La liqueur spiritueuse échauffa peu à peu leurs coeurs, et leur montra
+un avenir en rose.... Tout souci les quitta, et ils parlèrent gaiement
+de leur prochain voyage aux placers, des richesses qu'ils en
+rapporteraient, de leur retour triomphant en Belgique, et surtout de
+ce qu'ils écriraient le lendemain à leurs parents et amis, pour annoncer
+leur arrivée dans le pays de l'or. Ils ne parleraient pas beaucoup des
+maux soufferts, ni de la vie sauvage des habitants de San-Francisco, car
+il ne fallait pas effrayer les parents; au contraire, il fallait montrer
+tout en beau, pour réjouir les amis, à Anvers.
+
+Un grand tumulte s'éleva en ce moment à l'extrémité de la table; deux
+joueurs semblaient en discussion pour un coup de dés. Ils frappaient du
+poing sur la table, ils juraient et se menaçaient avec une fureur
+croissante; mais les Flamands ne comprirent pas ce qu'ils disaient. Tout
+à coup, l'un d'eux se leva de la table et mit en poche le monceau d'or
+contesté; mais l'autre, rugissant comme un lion, sauta sur lui, le
+renversa en arrière et lui mit un genou sur la poitrine en criant qu'il
+l'étranglerait s'il ne rendait pas l'or. Celui qui était tombé, restant
+muet, se démenait et se tordait les membres avec tant de rage que
+l'écume lui sortait de la bouche.
+
+--Rends! rends! rugissait l'autre.
+
+Et, comme il ne reçut pour réponse de son adversaire qu'une insulte
+grossière, il étendit une de ses mains vers la table, prit un long
+couteau et l'appuya, en prononçant d'horribles menaces, sur la poitrine
+de son ennemi.
+
+Les Flamands avaient sauté debout, pâles d'effroi et tremblants à la
+prévision d'un meurtre. Donat Kwik, lorsqu'il vit la pointe du couteau
+sur le sein du malheureux joueur, fut emporté par un sentiment de
+compassion: un cri d'anxiété lui échappa et il courut au secours de la
+victime. Il avait déjà mis la main sur le meurtrier pour le retenir;
+mais deux ou trois des assistants le saisirent et le jetèrent en arrière
+avec tant de violence, qu'il roula jusqu'à l'autre bout de la salle et
+tomba sur le dos aux pieds de ses amis.
+
+Les deux Anversois, indignés d'une pareille cruauté, marchèrent vers les
+joueurs, comme pour leur en demander compte; mais à la vue d'une couple
+de revolvers et de trois poignards qui étaient dirigés sur eux, ils
+s'arrêtèrent stupéfaits, et un des étrangers leur dit en bon anglais:
+
+--Restez tranquilles, gentlemen. Respectez la loi de la Californie, la
+loi de _non-intervention_. Ce qui se passe ici ne vous regarde pas; ce
+sont nos affaires.
+
+L'homme étendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son
+adversaire, promit de rendre l'or disputé et demanda de pouvoir se
+relever. En replaçant l'or sur la table, il rugissait horriblement et
+ses yeux flamboyaient; il était visible qu'une ardente soif de vengeance
+Brûlait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le
+bonsoir à ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se
+disposait à quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressée
+en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta à son ennemi un
+violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux
+coups de pistolet retentirent et deux balles trouèrent la porte
+entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent
+dans la rue revinrent en grommelant.
+
+Les garçons, en entendant les coups de pistolet, étaient entrés dans la
+salle. On était occupé à soigner le blessé. Il avait reçu un coup de
+couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang à flots; le
+plancher, à ses pieds, était teint de rouge dans une assez grande
+étendue. Cela n'empêchait pas l'homme furieux de hurler et de se démener
+par désir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il
+saurait trouver ce soir-là même le lâche assassin et qu'il lui logerait
+une balle dans la tête.
+
+A peine son bras fut-il bandé, qu'il paya son écot et sortit de la
+maison avec ses compagnons, en rugissant.
+
+Les Flamands ne dirent mot et se regardèrent avec stupeur.
+
+Deux garçons apportèrent un seau d'eau et lavèrent les taches de sang du
+parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs émus:
+
+--Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous étonne? Vous n'êtes arrivés à
+San-Francisco que depuis cette après-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez
+à voir le sang avec moins d'émotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je
+vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin?
+
+Mais les amis bouleversés éprouvaient une irrésistible répugnance à
+rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils
+exprimèrent le désir d'être conduits immédiatement dans leur chambre à
+coucher.
+
+Le garçon satisfit à leur désir et les conduisit jusqu'à la porte de la
+chambre, leur remit une chandelle allumée et leur souhaita la bonne
+nuit.
+
+Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais à peine y eut-il jeté
+les yeux, qu'il recula en poussant un cri étouffé et en montrant à ses
+camarades quelque chose qui l'effrayait.
+
+Sur un des quatre lits était étendu un homme, haut de stature et taillé
+en Hercule. Sa figure était presque entièrement couverte par une barbe
+en désordre; ses habits, qu'il avait ôtés, paraissaient grossiers et en
+guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans
+son sommeil il portait la main à un long couteau qu'il avait à sa
+ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les
+carreaux de vitres.
+
+Les Anversois se mirent à rire de l'effroi de Donat et s'efforcèrent de
+le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne était, comme
+eux, un hôte de la maison.
+
+--Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps! murmurait Donat.
+Vous avez peut-être raison, mais je trouve néanmoins inutile et même
+dangereux d'éveiller ce vilain géant. Ah! Quel pays! Trois dollars pour
+nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc,
+dormez en repos, camarades. Oh! que ne suis-je à Natten-Haesdonck, dans
+notre grenier à foin!
+
+Les trois amis entrèrent cependant et s'approchèrent de leurs lits.
+Roozeman et Creps trouvèrent également qu'il serait impoli ou imprudent
+d'éveiller l'étranger, et ils parlèrent à voix basse de leur singulière
+position.
+
+Tout à coup, une malédiction retentit dans la chambre et une voix creuse
+cria en anglais:
+
+--Paix-là!... éteignez la chandelle!
+
+Tremblant d'effroi, Donat éteignit la chandelle et bégaya:
+
+--Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se lève.
+
+Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeilla
+bientôt; Roozeman se sentait effrayé et découragé par la vie sauvage,
+par la rudesse et la grossièreté des habitants de la Californie, et il
+resta longtemps éveillé en pensant à l'événement de cette soirée. Quant
+à Donat Kwik, il rêva toute la nuit d'assassins avec de grandes barbes
+en désordre, de longs couteaux et de revolvers à six coups.
+
+Enfin, cédant à la fatigue, ils s'endormirent tous les trois.
+
+
+
+
+XI
+
+LES LETTRES
+
+
+Le premier qui s'éveilla le lendemain, assez tard dans la matinée, fut
+Donat Kwik; mais il eut à peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiété
+lui échappa et qu'il rentra sa tête sous la couverture comme s'il avait
+vu un fantôme.
+
+L'homme à la barbe en désordre et au long couteau passé dans sa ceinture
+était debout au milieu de la chambre, et son regard perçant était
+précisément fixé sur le pauvre garçon, lorsque celui-ci s'éveilla, à
+moitié étourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant
+d'effroi, Donat prit secrètement la main de Jean Creps qui ronflait
+à côté de lui, le pinça et le secoua si bien, que l'autre se mit à se
+frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupéfaction l'homme
+gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en
+souriant.
+
+--Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi?
+
+--Passablement, monsieur, répondit Jean, je vous remercie.
+
+--Vous deviez être terriblement fatigués, reprit l'autre en continuant à
+se laver et à peigner son épaisse barbe. J'ai cru un moment que vous
+étiez des comédiens en voyage.
+
+Donat avait retiré sa tête de dessous la couverture et regardait
+l'étranger avec des yeux pleins de méfiance et d'étonnement.
+
+--Des comédiens en voyage? répéta Creps, qui était descendu de son lit.
+Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la
+population de San Francisco.
+
+--C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-là, qui semble avoir
+peur de moi, a parlé, soupiré, crié, et s'est escrimé avec ses bras
+comme un comédien qui apprend un rôle. J'ai sauté à bas de mon lit pour
+courir à son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous
+l'assassinait.
+
+Jean éclata de rire et raconta à l'étranger ce qu'ils avaient vu la
+veille au soir, et comment on avait brutalement terrassé son camarade en
+le menaçant de couteaux et de revolvers.
+
+--Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je
+comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez;
+mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec
+des étrangers, d'être toujours très-brefs dans vos paroles et même de
+veiller à vos gestes, enfin de ne vous mêler de rien et de ne vouloir
+aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes à la fois.
+
+Donat et Roozeman s'étaient levés à leur tour et avaient commencé à
+s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait à échanger quelques
+paroles amicales avec l'homme à la grande taille. Il n'était pas si
+repoussant de figure ni si déguenillé que les Flamands l'avaient cru
+remarquer à la clarté douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait
+l'air d'un jeune homme honnête et bien élevé, sa physionomie était noble
+et respectable, son langage était aimable et très-choisi. Il se tourna
+vers Jean et dit:
+
+--Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulté son
+calendrier et a vu que c'était dimanche.
+
+--Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'éprouve le
+besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour
+cela.--Monsieur Creps, demandez donc à ce gentleman où est l'église.
+
+A cette demande, l'étranger répondit en haussant les épaules avec un
+sourire amer:
+
+--Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples
+sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas
+d'autre religion que l'adoration de soi-même, la soif de posséder, et
+l'égoïsme. Cela vous étonne! Vous deviendrez comme les autres; alors,
+vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel.
+
+En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son étui
+aux amis, et les força de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans
+Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un
+meilleur arôme. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la
+chambre.
+
+Les Flamands se regardèrent, moitié riant, moitié étonnés. Jean et
+Victor se moquèrent de leur propre inquiétude au sujet de leur compagnon
+de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmenté le sommeil de
+Donat. Celui-ci prétendait que ses camarades n'avaient pas été plus à
+leur aise que lui et qu'ils s'étaient glissés doucement dans leurs lits,
+ainsi que lui, absolument comme les frères du petit Poucet dans la
+maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'étaient trompés et qu'ils
+s'effrayaient trop légèrement des choses qu'ils voyaient pour la
+première fois. Tout était bien surprenant et encore incompréhensible
+pour eux à San-Francisco; mais la première impression les avait trompés,
+et ce n'était probablement pas si terrible qu'ils le croyaient.
+
+D'ailleurs, ils y étaient maintenant, et il fallait accepter les choses
+comme elles se présentaient. Victor rappela qu'on avait fixé ce jour
+pour écrire aux parents et amis.
+
+Ils descendirent pour déjeuner, se firent donner par le garçon quelques
+feuilles de papier à lettres et ce qu'il faut pour écrire, et lui
+demandèrent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco
+en Europe. Il résulta de la réponse qu'un pareil envoi était très
+facile: le maître de l'hôtel s'en chargerait volontiers.
+
+Rentrés dans leur chambre, les trois amis se mirent à écrire, chacun de
+son côté. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient
+debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre;
+Kwik était assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il
+avait placé sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les
+plumes raides de Californie et contre l'encre épaisse de San-Francisco,
+le silence le plus complet régnait dans la chambre.
+
+Il y en avait long à raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il
+plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas
+déranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant.
+
+Le pauvre garçon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et
+faisait des lettres grandes comme des dés à coudre; il se grattait
+l'oreille, mâchonnait sa plume et chiffonnait avec dépit les feuilles de
+papier barbouillées, pour recommencer chaque fois son pénible travail.
+
+--Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'écrire un volume
+sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'à demain.
+
+--J'ai fini, répondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, à tourner mes
+paroles de manière que ma mère ne devine pas quelle misère nous avons
+soufferte.
+
+--Ainsi, tu n'as parlé ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles
+requins?
+
+--Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voilà, lis; tu
+verras si nos lettres s'accordent.
+
+Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut à la fin, il
+hocha la tête en souriant et lut:
+
+«Pendant ce long et triste voyage, ta chère image s'est toujours trouvée
+devant mes yeux, bonne mère; et, à côté de toi, je voyais sans cesse une
+autre image, un ange qui me souriait et murmurait à mon oreille: «Aie
+courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas
+oublié, et ma prière veille sur toi.»
+
+--C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent
+aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le
+commencement de ta lettre veut le faire croire.
+
+--Nous ne pouvons cependant pas n'écrire que des mensonges. Une pareille
+tromperie serait une autre cruauté.
+
+--Soit, Victor; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi
+parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son affection pour
+Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu sembles avoir une intention!
+
+--En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garçon ne sait
+pas bien écrire. La soeur de ma mère demeure à Boom, près de
+Natten-Hæsdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que
+Donat Kwik pense toujours à elle. On ne peut pas savoir: ce que j'écris
+de lui, lui sera peut-être utile dans l'avenir.
+
+--Bah! tu prends Donat trop au sérieux; c'est un bon garçon, je ne le
+nie pas; mais qu'il ait la cervelle à l'envers, c'est ce que tu ne peux
+contester.
+
+Donat parvint enfin à achever sa lettre, et s'approcha des deux amis
+tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant:
+
+--Quand le père d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je
+dois être déjà terriblement riche, pour oser écrire ainsi à un garde
+champêtre.
+
+--Fais voir, dit Jean en lui prenant l'écrit des mains. Ta lettre est
+passablement longue.
+
+--Je le crois bien; j'ai sué dessus pendant un quart de jour.
+
+Creps essaya de déchiffrer la lettre et lut à haute voix:
+
+«Estimable père d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je
+suis arrivé en Californie, heureux et en bonne santé, et j'espère de
+vous la même chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en
+prendre plein un sac à froment, et, si vous voulez garder votre Anneken
+pour moi jusqu'à mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut
+est profond à Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me
+déteste pas et que, pauvre enfant! elle est devenue à moitié folle après
+que vous m'avez jeté si brutalement à la porte. Vous n'avez pas un grain
+de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous
+osez donner Anneken à un autre pendant que je suis dans le pays de l'or,
+je vous ferai destituer de votre place de garde champêtre, et vous me
+verrez me marier, à votre grand chagrin, avec la demoiselle du château,
+que vous pouvez habiter vous-même, si vous voulez. C'est à prendre ou à
+laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec
+lesquels j'ai l'honneur d'être,
+
+DONAT KWIK,
+_Chercheur d'or, dans un grand hôtel,
+à San-Francisco, Californie,_»
+
+On rit de bon coeur de cette lettre menaçante, et Roozeman tâcha de
+faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'en adoucir un peu
+les termes, Donat ne voulut pas y changer un mot, et donna pour raison
+que le garde champêtre de Natten-Haesdonck était un homme opiniâtre,
+dont personne ne pouvait rien obtenir par la douceur.
+
+Pendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et écrivaient
+l'adresse, Donat Kwik s'écria:
+
+--Ah çà! messieurs, j'ai quelque chose sur le coeur; je couche et je
+mange ici sans m'inquiéter de savoir qui payera. Il n'est pas nécessaire
+de demander si le compte sera poivré et même au poivre d'Espagne. Tout
+ici coûte les yeux de la tête. Dix francs pour porter une malle pendant
+cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour
+les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous
+toutes sortes de noms baroques.
+
+--Ne t'inquiète pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout.
+
+--C'est bien, je vous remercie; mais je ne veux pas être une sangsue. Je
+chercherai cette après-dînée une autre auberge, et, s'il me faut coucher
+par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me
+semble que l'économie est encore plus nécessaire dans le pays de l'or
+qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs; mais
+je crois que vous ne feriez pas mal non plus de chercher un hôtel plus
+modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drôle, si vous
+vous trouviez sans argent à San-Francisco. A moins que vous ne vouliez
+porter les malles des voyageurs sur votre dos?
+
+Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelèrent le
+garçon pour lui demander le montant de leur dépense. Au bout de quelques
+instants, celui-ci remit à Jean Creps un papier où on lisait en anglais
+le compte suivant:
+
+ Potage julienne, trois portions......................... 3 dollars,
+ Viande de boeuf aux choux rouges, id.................... 2 id.
+ Un gigot de mouton sauce aux câpres, id................. 3 id.
+ Des côtelettes de veau, id.............................. 4 id.
+ Une bouteille de vin.................................... 5 id.
+ Logement pour trois personnes à trois dollars........... 9 id.
+ __________
+ Total........................ 26 dollars.
+
+Cela faisait donc un total de 140 francs 40 centimes pour un souper et
+un coucher. C'était poivré, comme l'avait dit Donat; mais ce n'était pas
+mortel; et Victor et Jean payèrent sans chagrin ni regret chacun la
+moitié de la somme exigée; ils résolurent même de passer encore une nuit
+dans cet hôtel. Il leur restait environ treize cents francs en billets
+de banque. Ils avaient dormi très-mal la nuit et se trouvaient
+maintenant dans une maison dont les gens étaient honnêtes et polis.
+
+Qui sait quelles difficultés et quels désagréments ils rencontreraient
+dans une autre auberge? Ils resteraient donc où ils étaient; ils iraient
+se promener à leur aise, visiter San-Francisco, dîner en ville et même
+boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie,
+après une traversée si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec
+eux jusqu'au lendemain, puis on délibérerait mûrement sur ce qu'il y
+aurait de mieux à faire pour attendre l'arrivée des directeurs de _la
+Californienne_ sans crainte d'épuiser les ressources.
+
+Ils allumèrent les cigares que l'étranger leur avait donnés, et
+sortirent le coeur léger et plein de confiance, pour commencer leur
+promenade.
+
+
+
+
+XII
+
+LA MAISON DE JEU
+
+
+Les trois Flamands s'étaient promenés et avaient flâné toute la journée
+dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui était nouveau pour eux,
+s'arrêtant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle
+surprenant de cette foule d'hommes étranges au milieu desquels ils
+vivaient. Quant à la ville même, elle n'offrait rien de remarquable.
+Quoique, en ce moment, peut-être plus de cinquante mille hommes de
+toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se
+composait que de maisons en bois à un étage, à côté de quelques tentes
+et baraques en toile qui s'étendaient comme des faubourgs vers la
+campagne.
+
+Ce n'était donc que la population qui pouvait être l'objet de la
+curiosité de Victor et de ses camarades. Comme, dans le courant de la
+journée, ils n'avaient rien rencontré de menaçant ni de désagréable, ils
+finirent par conclure qu'ils s'étaient laissé effrayer, comme de vrais
+enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en
+tout cas, ils ne devaient pas s'inquiéter.
+
+Leur bonne humeur avait cependant encore une autre cause. Pour fêter
+leur arrivée à San-Francisco comme ils l'avaient décidé, ils étaient
+entrés dans un certain nombre de cafés, avaient bien mangé et assez bien
+bu, de sorte que l'effet du vin ou du _grog_ n'était pas étranger à leur
+joyeuse disposition d'esprit, quoiqu'ils eussent encore toute leur
+raison et qu'ils y vissent encore très-clair.
+
+Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner à leur hôtel, ils passèrent
+devant une maison de jeu qui avait pour enseigne: _la Verandah_. Une
+brillante clarté qui se répandait hors de la maison et illuminait la rue
+éblouit les yeux des trois amis étonnés. Ils voulaient s'arrêter un
+instant pour jeter un coup d'oeil dans la salle; mais les gens à moitié
+ivres qui sortaient et entraient les obligèrent à se mettre de côté.
+
+--Et pourquoi n'entrerions-nous pas là dedans? demanda Jean Creps.
+
+--Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat,
+qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or.
+
+--Une maison de jeu! murmura Victor hésitant.
+
+--Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous
+en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la dernière. Nous ne
+pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison
+de jeu.
+
+--Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu étinceler là-bas, sur une table,
+une montagne d'or, de la même espèce que celui que nous allons trouver.
+Cela donne toujours un avant-goût.
+
+Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, où
+heureusement ils trouvèrent, dans un coin, un banc pour s'asseoir.
+Lorsqu'ils eurent reçu et payé leur petit verre de rhum, ils promenèrent
+leurs regards autour d'eux.
+
+Ils étaient dans une grande salle splendidement éclairée, mais si
+remplie de la fumée du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en
+entrant on était à demi suffoqué et qu'on sentait ses yeux se mouiller
+de larmes avant de pouvoir s'habituer à cet air vicié et à cette
+atmosphère chargée de nuages. Une population étrange et singulièrement
+mêlée grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes
+qui avaient l'air d'honnêtes gens, mais la plus grande partie des
+habitués se composait de tout ce que la Californie offrait de plus
+ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on
+voyait s'y promener des hommes à figures suspectes qui avaient
+probablement tout perdu et passaient toute la soirée dans la maison de
+jeu pour voir de l'or, et épiaient peut-être l'occasion de s'en procurer
+d'une manière quelconque. Il régnait là un murmure assourdissant de voix
+confuses, de cris de joie et de malédictions, que dominaient parfois les
+sons retentissants d'une musique entraînante. L'orchestre ne se
+composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau à
+la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre à la main et
+une espèce d'arbre avec des sonnettes sur la tête. Ainsi affublé, il se
+démenait comme un possédé et faisait plus de bruit que toute une bande
+de musiciens.
+
+Au fond de la salle se trouvait une table très-large, derrière laquelle
+le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le _monte_, jeu de
+hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort à la mode à
+San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des
+blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de
+banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque pièce avait
+une valeur de deux cent cinquante francs; mais, à côté de chaque tas,
+il y avait un revolver à six coups.
+
+Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque
+carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de
+hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abîmer dans le
+gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommençaient chaque
+fois à tenter la chance, jusqu'à ce que, tout à fait ruinés, pauvres et
+le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en
+maudissant le jeu.
+
+S'il y avait là des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or
+qu'ils avaient amassé dans les placers au prix de grandes privations, on
+en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une façon toute
+particulière. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient
+le mot _paillasse,_ voulant faire entendre par là qu'à leurs yeux le
+gagnant n'était qu'un compère, qui jouait avec l'argent même de la
+banque. Cela n'empêchait pas cependant que l'on ne racontât jusqu'au
+bout de la salle, comme quoi cet individu avait commencé à jouer en ne
+risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagné vingt mille
+dollars en moins d'une heure.
+
+Donat, lorsqu'il entendit cela, s'écria avec stupéfaction:
+
+--Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui
+a un peu de bonheur. Je suis né coiffé, moi! Qui sait, messieurs, si je
+tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas
+une affaire. Si j'osais seulement aller à la table...
+
+--Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi.
+
+--Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse.
+
+--En effet, que nous font quelques dollars? Remarqua Creps. Je veux voir
+comment va le jeu de la _monte_: d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce
+n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de
+nous favoriser.
+
+Victor resta assis et suivit d'un regard à demi dépité ses amis, qui
+s'approchaient à pas lents de la table.
+
+Ils suivirent le jeu pendant quelques instants avant de risquer leur
+argent; une demi-heure après, ils retournèrent près de Roozeman. Jean
+riait d'un air triomphant, Donat se grattait la tête d'un air mécontent
+et grommela qu'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinq que Victor
+lui avait donnés à bord du _Jonas_.
+
+Pour Creps, il avait été plus heureux; il avait même possédé un moment
+plus de trois mille francs; mais le sort s'était enfin déclaré contre
+lui, et il avait quitté la table, sur le conseil d'un Américain, pour
+donner à la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore
+gardé environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer à
+jouer sans inquiétude.
+
+Jean voulut régaler ses amis avec l'argent gagné et fit apporter trois
+grogs chauds. En buvant, il engagea Roozeman à risquer aussi une couple
+de dollars, afin de savoir au moins si la fortune voulait lui être
+favorable ou non. Il se moquait de l'horreur que son ami paraissait
+éprouver pour le jeu, et le poursuivait de ses railleries. Victor, plus
+ou moins excité par la boisson, se leva tout à coup et dit:
+
+--Eh bien, tu le veux, je jouerai! mais à une condition: je prends dix
+dollars et je les mets ensemble sur une carte; après la perte de cet
+argent, nous retournons à notre hôtel sans rester ici une minute de
+plus.
+
+--Oui, mais si tu gagnes?
+
+--Je perdrai.
+
+--Tu ne peux le savoir.
+
+--Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec
+douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je
+gagne, je mettrai jusqu'à quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses
+de me suivre à l'hôtel, sois sûr que j'irai tout seul.
+
+--Allons, ne te fâche pas: nous acceptons ta condition.
+
+Les trois amis se rapprochèrent ensemble de la table de jeu. La chose se
+passa comme cela se voit souvent: le sort se déclara favorable à celui
+qui espérait intérieurement perdre. Roozeman gagna à plusieurs reprises,
+et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour être
+débarrassé de cet argent impur, les pièces d'or et les billets de banque
+affluèrent devant lui d'une façon surprenante. Cette richesse l'aveugla
+enfin, la passion et qu'il avait mise à lutter contre le sort qui le
+favorisait obstinément le domina au point qu'il oublia la condition
+posée, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de
+ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la
+bonne chance revenait vite, et, malgré l'inconstance du sort, le bonheur
+lui resta fidèle.
+
+Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans
+relâche. Donat n'avait pas la même déveine, car il avait déjà un assez
+bon tas de dollars devant lui.
+
+Il vint un moment où la fortune se déclara avec une merveilleuse
+constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui
+jetait en grognant des poignées d'or et des billets de banque.
+
+On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants étaient fixés
+avec envie sur les richesses qu'il avait gagnées. Victor ne voyait rien
+de ce qui l'entourait, tant il était absorbé par le jeu; il avait
+presque oublié que ses amis luttaient également avec la fortune à côté
+de lui.
+
+Tout à coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappé
+profondément du regard égaré, de la pâleur et de la voix rauque de son
+ami.
+
+--Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar!
+Vite, prête-moi une couple de cents francs, Victor.
+
+Mais Roozeman, revenant avec effroi à la conscience de leur position,
+mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches.
+
+--Prête-moi deux cents francs, te dis-je! Répéta Jean avec une animation
+singulière.
+
+--Non, non, fuyons cette maison! répliqua son ami. Pour l'amour de Dieu,
+Jean, ne joue plus! Suis-moi à l'hôtel, ou je m'en vais seul!
+
+En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le
+suivirent en grommelant, et ils quittèrent tous ensemble la maison de
+jeu.
+
+Il y eut alors parmi les joueurs une hésitation étrange. Comme si la
+disparition de cet heureux jeune homme eût refroidi la passion de la
+plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs,
+malgré l'appel provocant du banquier.
+
+Un grand nombre de joueurs sortirent les uns après les autres.
+
+Les Flamands avaient continué leur chemin à travers les rues. Il était
+très-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait
+presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas
+avoir gagné moins de quarante mille francs; Donat, de son côté,
+possédait encore à peu près huit cents francs. Malgré la perte que Creps
+avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'être mécontent du résultat de
+cette soirée. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin
+de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie
+de ses amis, qui se réjouissaient de cette fortune inattendue. Comme
+Roozeman leur avait déjà déclaré qu'il regardait le gain comme un bien
+commun et qu'il ne voulait pas le considérer autrement, ils parlaient en
+ce sens:
+
+--Il est vrai, dit Jean, qu'aussitôt que les directeurs de la
+_Californienne_ arriveront à San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de
+rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gêne, ne nous laisser
+manquer de rien et rester à l'hôtel où nous sommes logés. En outre;
+l'argent que nous avons déjà nous permettra de retourner d'autant plus
+vite dans notre patrie.
+
+Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie:
+
+--Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize
+mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas
+pourquoi je n'achèterais pas, outre le château de Natten-Haesdonck, une
+grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis
+terrestre!
+
+Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit à chanter:
+
+«Mettez la soupe au feu, maman;
+Voilà l'géant! voilà l'géant!»
+
+Mais la parole fut étouffée dans sa gorge par une main puissante qui lui
+pinçait les lèvres comme des tenailles. On lui enfonça un bâillon dans
+la gorge avant qu'il pût crier. Un coup violent sur la nuque le fit
+tomber par terre. A la pensée qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui
+voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide
+et glissa son argent dans ses bottes.
+
+Creps et Roozeman furent assaillis, au même instant, de la même manière.
+Tous les deux étaient étendus sur le sol, bâillonnés avec un mouchoir de
+poche et entourés de voleurs ou d'assassins qui menaçaient de leur
+percer le coeur de leur poignard au moindre mouvement.
+
+Victor avait été attaqué par plusieurs hommes à la fois; trois ou quatre
+le tenaient cloué par terre; deux autres fouillaient dans ses poches.
+Heureusement, il réussit à dégager ses membres, sauta debout et saisit
+un des voleurs; mais un couteau que le pauvre jeune homme sentit
+pénétrer dans ses côtes lui fit lâcher prise; il fut renversé par la
+violence du coup, et les assassins se jetèrent de nouveau sur lui pour
+lui fermer la bouche.
+
+Mais tout à coup, trois ou quatre personnes qui parlaient à haute voix
+sortirent d'une rue latérale. Au bruit de ces voix, un des brigands
+donna un signal et tous disparurent dans les ténèbres. Les passants dont
+la présence les avait chassés tournèrent le coin d'une autre rue.
+
+Jean Creps courut à Victor et l'aida à se relever; mais il sentit sur sa
+main une humidité chaude et gluante, et s'écria avec une mortelle
+anxiété:
+
+--Oh! mon Dieu, Victor, tu es blessé?
+
+--Légèrement, ce ne sera rien, répondit
+Victor.
+
+--Où? où?
+
+--Dans le côté: un coup de poignard. Ne sois pas inquiet.
+
+Creps, effrayé, voulut aller frapper à la première maison venue pour
+demander du secours; mais Victor prétendit qu'il était encore assez fort
+et exigea qu'on allât directement à l'hôtel. Ce n'était pas loin, et,
+avec la main sur la blessure pour empêcher l'hémorragie, il y arriverait
+sans peine, croyait-il.
+
+Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refusât leur aide, il fut
+soutenu par tous deux.
+
+Donat versait des larmes de pitié sur le malheur de Victor et grommelait
+des paroles de vengeance, telles que: «Les assassins! les scélérats! ils
+me payeront mon oreille!»
+
+Mais les autres ne firent pas attention à ses paroles.
+
+Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'hôtel, Jean fit asseoir son ami
+blessé et demanda avec instance un docteur ou un chirurgien.
+
+Un garçon dit qu'il y avait un chirurgien à deux pas de là, et qu'il
+allait l'appeler immédiatement.
+
+--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, cinq dollars pour votre peine! s'écria
+Creps.
+
+Le garçon ne se le fit pas dire deux fois et sortit en courant.
+
+Victor perdait beaucoup de sang par sa blessure, il y en avait déjà une
+petite mare au pied de sa chaise: cependant il riait et tâchait de faire
+comprendre à ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer et d'être si
+consternés, parce qu'il sentait bien que sa blessure n'était pas
+dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il lui
+demanda avec inquiétude:
+
+--Et toi, mon pauvre ami, tu ne te plains pas et tu ne t'occupes que de
+mon sort! Qui sait si tu n'es pas plus malheureux que moi?... Une
+blessure à la tête; ah! cela peut être dangereux!
+
+--Non, non, répondit Donat, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir
+perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne pourrai plus
+porter de boucles d'oreilles ... voilà tout.
+
+Le chirurgien parut dans la chambre et se mit à déshabiller le blessé en
+silence et avec des mouvements brusques. Il lui découvrit le flanc, tâta
+la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang,
+appliqua un emplâtre sur la plaie béante, posa un bandage par-dessus,
+aida le malade à se rhabiller, puis tendit la main vers Jean en disant
+d'un ton très-bref:
+
+--Voilà, gentleman, l'affaire est claire. Une visite de nuit, une once
+d'or, seize dollars.
+
+--Seize dollars! soit; mais dites-nous au moins ce que nous avons à
+craindre ou à espérer.
+
+--Il n'y a rien à craindre, répondit le chirurgien. Un demi-pouce plus
+avant, et le jeune gentleman serait déjà dans l'autre monde; mais le
+couteau a touché une côte et a glissé entre la peau et la chair. C'est
+une blessure très-simple, sans aucune gravité. Si le gentleman n'avait
+pas perdu tant de sang, il ne serait pas plus malade que d'une bonne
+entaille dans la main.... Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de
+temps à perdre et je veux aller me coucher!
+
+Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout volé, or et
+billets de banque. Jean, tout confus, supplia le chirurgien de leur
+donner du temps, par pitié pour leur malheur.
+
+--Pitié? répéta l'autre en riant. D'où venez-vous? Pitié, en Californie?
+Quelle plaisanterie! Allons, allons, payez-moi vite; encore dix minutes
+et j'exige double salaire.
+
+--Mais nous ne possédons plus rien; on nous a tout volé!
+
+--Vous avez probablement une montre? Laissez voir, nous la taxerons.
+
+Creps chercha sa montre: elle avait également disparu.
+
+Donat Kwik avait écouté silencieusement cette conversation en clignant
+de l'oeil, et s'était évertué à saisir autant que possible le sens des
+mots anglais. Lorsqu'il vit que le chirurgien frappait du pied avec
+fureur, et surtout lorsqu'il crut comprendre que l'hôtelier déclarait ne
+plus vouloir loger des gens sans argent et allait les mettre
+immédiatement à la porte, Donat s'avança et dit:
+
+--_I have money, I pay_. (Je payerai).
+
+Il se baissa, tira une poignée d'or de ses bottes et donna les seize
+dollars exigés.
+
+L'hôtelier s'excusa et redevint aussitôt d'une politesse et d'une
+amabilité extrêmes.
+
+--Ah çà! Donat, murmura Jean à moitié fâché, pourquoi nous laisses-tu si
+longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui passait?
+
+--Certes, certes, répondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je
+commence à comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en
+Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien était parti sans
+argent, nous aurions encore les seize dollars que nous n'avons plus
+maintenant.
+
+Le domestique s'approcha ensuite et réclama les cinq dollars qu'on lui
+avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec
+douleur qu'il avait réellement promis cette récompense, et pria Donat
+d'avancer encore les cinq dollars.
+
+Le jeune paysan obéit en grognant et en rechignant.
+
+--Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgré toutes nos
+mésaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La
+blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de
+cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain.
+
+Ils quittèrent la salle et se rendirent dans leur chambre à coucher.
+Roozeman, pour montrer à ses compagnons qu'ils pouvaient être
+tranquilles sur son état, voulut monter l'escalier sans aide et sans
+appui.
+
+En chemin, Donat grommela encore:
+
+--Je suis curieux de savoir où se trouve en ce moment le lobe de mon
+oreille. Voilà toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans
+le même lit que ses camarades.... Mais ils la payeront plus cher que du
+jambon ou de la langue fumée, les voleurs! les scélérats! les assassins!
+
+
+
+
+XIII
+
+LES ARMES
+
+
+Lorsque Jean Creps s'éveilla le lendemain matin, il prit la main de son
+ami Roozeman, qui était étendu dans son lit les yeux ouverts, et auquel
+il demanda d'un air de vive sollicitude comment il se portait. La pâleur
+du visage de Victor, suite probable de la grande perte de sang,
+l'effraya.
+
+Roozeman répondit avec un gai sourire que sa blessure n'était pas grave
+et serait guérie en peu de jours. Pour confirmer ses paroles, il sauta à
+bas du lit; mais ce mouvement, par lequel il se pliait sur les muscles
+blessés, lui arracha un cri de douleur.
+
+Creps prit son ami dans ses bras et lui dit d'un ton plein d'intérêt:
+
+--Hélas! mon bon Victor, tu caches tes souffrances pour ne pas
+m'attrister. Le malheur qui t'est arrivé m'ôte tout mon courage. Si
+j'avais reçu la blessure, moi... mais toi? cela me brise le coeur! Ah!
+que ne sommes-nous restés en Belgique, dans cette contrée bénie où
+règnent au moins, avec la liberté, la justice et la sécurité.
+
+--Tu t'effrayes à tort, Jean, répondit Roozeman; j'ai, en sautant du
+lit, dérangé le bandage de la plaie; il est naturel que ce mouvement me
+cause un peu de mal.
+
+--Ce matin, un autre docteur examinera encore soigneusement la blessure,
+murmura Creps.
+
+--C'est tout à fait inutile, et d'ailleurs nous n'avons plus les moyens
+de payer le chirurgien.
+
+--Kwik a encore assez d'argent.
+
+En disant cela, Jean tourna les yeux vers le lit de Donat, qui avait
+l'habitude de dormir avec sa couverture sur sa tête.
+
+--Tiens! où est-il passé? Le lit est vide! s'écria-t-il.
+
+--Il s'est levé de bonne heure, répondit Roozeman, il s'est habillé
+doucement pour ne pas nous réveiller.
+
+--Ne lui as-tu pas demandé où il allait?
+
+--Si; il m'a dit en riant qu'il allait chercher le lobe de son oreille.
+
+--Je comprends, je comprends, murmura Creps. Donat possède quelques
+centaines de francs; il est malin, il s'est levé en silence, il s'est
+enfui afin de ne pas dépenser ses dollars pour nous. Il a raison, c'est
+la loi de la Californie: _Chacun pour soi_.
+
+--Non, Jean, interrompit Roozeman, n'aie pas une pareille idée de Donat.
+Il peut être grossier et stupide quelquefois, mais il est reconnaissant
+et son coeur est bon.
+
+--Nous verrons. Je ne m'étonnerais aucunement que Donat tentât de garder
+exclusivement pour son entretien les dollars qu'il doit à ta générosité.
+La Californie est le pays du plus horrible égoïsme; on respire ici ce
+sentiment odieux avec l'air.
+
+--Ton amitié pour moi et ton inquiétude non fondée au sujet de ma
+blessure te rendent mélancolique, Jean; autrement, tu ne croirais pas ce
+pauvre garçon capable d'une pareille lâcheté.
+
+--Soit, Victor, nous le saurons bientôt. Parlons maintenant avec
+sang-froid de notre position critique. Nous ne possédons plus rien, il
+peut encore se passer beaucoup de jours avant que les directeurs de _la
+Californienne_ soient à San-Francisco. Qu'allons-nous entreprendre en
+attendant?
+
+--C'est tout simple, dit Roozeman. Nous coucherons par terre sous une
+voile, et nous chercherons des moyens pour gagner quelques dollars,
+dussions-nous aller sur le quai porter des sacs de voyage ou des malles.
+
+--Sans doute, Victor; pour moi, ce serait bien le plus simple. Mais toi,
+coucher par terre, travailler, te fatiguer et risquer d'enflammer ta
+blessure! Cela ne sera pas, me fallut-il travailler comme un esclave et
+me nourrir de pain et d'eau! Coucher par terre, toi qui es si
+sensible!...
+
+--Mais, Jean, dit Roozeman avec un sourire de dépit, tu te fais une
+fausse idée de moi. Je t'en remercie tout de même, car c'est un effet de
+ta bonne amitié. Je suis sensible, en effet, pour certaines choses qui
+touchent l'esprit et le coeur, mais pour ce qui concerne les douleurs
+physiques ou les privations, sois sûr que je les supporte aussi bien que
+n'importe qui. Allons, allons, pas de chagrin; descendons pour déjeuner.
+
+--Déjeuner? murmura Jean. Avec quoi payerons-nous le déjeuner?
+
+--Donat payera à son retour.
+
+--Oui, Donat... cours à sa poursuite! Non, Victor, tu restes ici, tu
+prends un bon déjeuner: c'est nécessaire pour le rétablissement de tes
+forces. Je sortirai et tâcherai de gagner un salaire: je trouverai bien
+les moyens de t'héberger ici jusqu'à ce que ta blessure soit guérie.
+Attendre Kwik serait une duperie...
+
+--Eh! eh! voici Kwik! dit Donat lui-même en ouvrant la porte.
+
+Les Anversois reculèrent, étonnés. Donat était debout devant eux, avec
+une ceinture rouge dans laquelle étaient passés un couteau-poignard long
+d'un pied et demi et deux revolvers. Il portait sous le bras deux autres
+couteaux moins longs et deux ceintures de laine rouge. Il tenait la tête
+en arrière et s'efforçait de se donner un air guerrier.
+
+--Ah çà! d'où viens-tu? Qu'est-ce que cela signifie? murmura Creps.
+
+--Ce que cela signifie? répondit Donat tirant son long couteau catalan
+de sa ceinture; cela veut dire que le premier qui me regarde encore de
+travers, je l'embroche comme un cochon de lait. J'ai rencontré dans la
+rue la moustache rousse du _Jonas_ et je l'ai bousculé; mais bien lui a
+pris de feindre de ne pas me voir, car autrement, pardieu! ma lame
+entrait dans sa peau comme dans un fromage blanc.
+
+--Mais où as-tu trouvé ces armes?
+
+--Trouvé? Il n'y a rien à trouver ici. Je les ai achetées. Ces revolvers
+et ces couteaux ne coûtent que la bagatelle de trois cent
+soixante-quinze francs. Pour ce prix-là, j'achèterais toute une boutique
+d'armurier à Malines..
+
+--Gaspiller tant d'argent, dit Creps d'un ton de reproche, au moment où
+ce pauvre Roozeman est blessé et a besoin de notre assistance!
+
+--On n'a point oublié cela, interrompit Donat. Manger n'est pas la
+principale chose dans ce pays, comme chez nous. C'est un revolver qu'il
+faut d'abord. Quant à moi, ce long couteau me suffit; les revolvers et
+les autres couteaux, je les ai achetés pour vous. Tenez, prenez-les, et
+louez ma prévoyance! car vous en aurez plus de profit que d'un bon dîner
+et d'un lit moelleux. J'ai songé à tout. Voici les ceintures pour mettre
+les pistolets. Maintenant, du moins, nous pourrons aller et venir dans
+la rue au milieu de ce tas de ribauds, la tête levée et prêts à défendre
+notre vie, nos oreilles et notre bourse... aussitôt qu'il y rentrera
+quelque chose, car maintenant elle est plate comme un papier plié.
+
+--N'as-tu donc plus d'argent? Demanda Victor avec quelque inquiétude.
+Nous devons encore ici neuf dollars pour notre logement.
+
+--Imprudent! murmura Creps, nous ne savons pas encore comment nous
+déjeunerons...
+
+--J'ai encore songé à cela, répondit Kwik avec un sourire malin. Ah!
+vous croyez que ce pauvre Donat est aussi bête qu'il en a l'air? Non,
+non; j'ai fait aujourd'hui énormément de besogne. Asseyez-vous, mon
+explication pourrait durer longtemps. Là! écoutez maintenant ce que j'ai
+fait.
+
+Les deux amis se laissèrent tomber sur un banc, étonnés et anxieux.
+
+--J'ai rêvé toute la nuit d'hommes armés de revolvers et de couteaux,
+dit Donat, et dans mon rêve j'ai hurlé de rage, parce que je n'avais pas
+d'armes pour me défendre: car je ne sais vraiment pas pourquoi nous nous
+laisserions égorger comme des moutons par les scélérats de Californie.
+Un âne se défend bien à coups de pieds quand on lui fait du mal. Alors,
+j'ai décidé de nous armer de pied en cap. S'il manque un revolver, c'est
+que je n'avais pas assez d'argent. Vous m'appelez imprudent? vous croyez
+que je n'ai pas pensé à l'état de M. Roozeman? Avant de quitter l'hôtel,
+j'ai donné au _baes_ neuf dollars pour notre logement de cette nuit, et
+en outre trois cents francs qui doivent servir à payer le séjour de M.
+Victor pendant huit jours encore.
+
+--Merci, merci, Donat, tu as un bon coeur! s'écria Jean Creps en lui
+serrant la main avec émotion.
+
+--Laissez-moi continuer, reprit Donat. En Californie, on doit veiller
+soi-même sur l'enfant de son père; on doit agir vite et beaucoup. Je
+suis allé au port trouver le Bruxellois, et je lui ai promis deux
+dollars pour m'accompagner et me donner des conseils. J'ai appris de lui
+un tas de choses qui nous seront utiles; il connaît la Californie et
+San-Francisco sur le bout du doigt. Je lui ai dit que notre dernier écu
+était destiné aux armes, et je lui ai demandé ce qu'il y avait de mieux
+à faire pour ne pas mourir de faim. Sur le port, il y a peu de chose à
+faire en ce moment; il y a trop de gens qui gâtent le métier. La plupart
+de nos camarades du _Jonas_ y flânent pour gagner quelques dollars.
+
+Le gentilhomme de notre gamelle y porte des planches de sapin sur le
+dos; le banquier allemand est attelé à une petite charrette et
+transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le
+procureur. Le camarade à la moustache rousse cherche des débris de
+faïence, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en
+faisant le métier de _chiffonnier en gros_, a déjà amassé des trésors.
+Cela va drôlement ici! Une chemise de coton neuve coûte un dollar, et,
+pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte
+sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif
+arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de même des
+bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fenêtre. Les
+maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais
+pas trouvé un meilleur emploie le deviendrais moi-même juif,
+c'est-à-dire chiffonnier. Mais je perds mon fil... Le Bruxellois connaît
+beaucoup de monde à San-Francisco. Il a couru de porte en porte avec
+moi, afin de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis
+accepté comme laveur de vaisselle et lécheur d'assiettes dans un grand
+restaurant, à cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement
+dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc
+certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouvé quelque chose de
+mieux: domestique chez un boucher...
+
+--Garçon boucher! s'écria Jean avec un sourire de dépit; alors je
+m'attelle plutôt à une charrette, comme le banquier allemand!
+
+--En effet, il paraît que les bouchers font ici un singulier métier. Il
+y avait devant la porte une grande vilaine bête grise avec des dents
+terribles. Je pensais que les boeufs avaient peut-être des poils aussi
+longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'était un ours. On
+mange de la viande d'ours ici! cela ne m'étonne plus que les gens soient
+si méchants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps;
+mais j'ai des postes à votre choix. Il y a encore une place de
+_paillasse_ dans une grande maison de jeu...
+
+--_Paillasse!_ qu'est-ce que cela signifie? Ah çà! Donat, il me semble
+que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter.
+
+--C'est ainsi: huit dollars par jour pour jouer comme compère avec
+l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous,
+j'aurais bien accepté le poste.
+
+--Et moi, je ne le désire pas; il y aura bien autre chose à trouver.
+
+--Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles,
+allumeur de lampes dans un hôtel, en face du port. Sept dollars, sans
+nourriture ni logement.
+
+Jean Creps secoua la tête avec impatience.
+
+--Vous ne pouvez pas être trop difficile, monsieur Jean, remarqua Donat.
+Vous verrez des compagnons de voyage, même de la première classe, qui
+font des métiers encore plus étranges. D'ailleurs, sept dollars!
+Qu'est-ce qui vous empêcherait de venir coucher ici à l'hôtel, jusqu'à
+ce que M. Roozeman soit guéri? Trois de sept, reste toujours quatre.
+
+--Tu as raison, dit Jean tout à coup. Eh bien, je serai cireur de
+bottes!
+
+--Et n'as-tu rien trouvé pour moi? Demanda Roozeman. Tu ne t'imagines
+cependant pas que je veuille vivre ici du fruit de votre travail à tous
+deux.
+
+--Pour vous, du moins, j'ai une place facile et bonne, répondit Donat;
+vous en rirez peut-être: fille de boutique... je veux dire commis chez
+un fruitier.
+
+En effet, bien qu'ils eussent peu de raisons d'être gais, les deux amis
+éclatèrent de rire.
+
+--C'est sérieux, très-sérieux, reprit Kwik. Il y a une grande tente, où
+l'on vend des oranges, des citrons, des figues et d'autres fruits. Le
+propriétaire a besoin de quelqu'un qui sache écrire en français et en
+anglais. Il donne six dollars, sans nourriture ni logement. A la prière
+du Bruxellois, qui lui procure beaucoup de chalands, il gardera encore
+cinq jours la place vacante. Vous serez le mieux partagé, monsieur
+Roozeman: c'est, du moins, un état propre et honorable.
+
+--Je te remercie, Donat, dit Victor, j'accepte avec joie.
+
+--Cireur de bottes dans un hôtel! dit Jean en ricanant.
+
+--Lécheur d'assiettes dans une sale gargote! murmura Donat.
+
+--Commis chez un fruitier! Si ma mère, si Lucie pouvaient le savoir! dit
+Victor en hochant la tête.
+
+--Qu'est-ce que cela fait? s'écria Donat. Aussitôt que nous verrons les
+mines et que nous pourrons ramasser l'or par poignées, tout sera oublié.
+J'aurai d'autant plus de choses à raconter à Anneken et à mes enfants...
+
+--Allons, allons, hourra pour la Californie! s'écria Creps. Le
+commencement est admirablement beau, sur ma parole. Donc, ne nous
+Laissons pas abattre. Notre ami Roozeman paraît fort et de bonne humeur:
+c'est le principal. Pour le reste, nous ferons de nécessité vertu. Cela
+ne durera pas longtemps, Dieu soit loué! Peut-être les directeurs de _la
+Californienne_ arriveront-ils demain ou après-demain. En attendant, je
+me rendrai tout à l'heure au grand hôtel pour savoir quand je pourrai
+commencer mon service de cireur de bottes.
+
+--Je sortirai avec toi, dit Victor.
+
+--Et ta blessure?... Tu dois te tenir tranquille.
+
+--Non, ne pensons pas à ma blessure; elle guérira d'elle-même. Je suis
+curieux de voir mon magasin de fruits.
+
+--Quant à moi, reprit Kwik, cette après-midi, à deux heures, je
+tripoterai avec les bras nus dans une eau grasse, que cela fera plaisir
+à voir.
+
+--Si nous avions déjeuné au moins, murmura Creps; mon estomac vide ne me
+donne pas beaucoup de courage.
+
+--J'ai payé le déjeuner avant de sortir ce matin, dit Donat.
+
+--Tu es une merveille de prévoyance et de bons soins, dit Jean gaiement
+en lui frappant sur l'épaule. Je crois que je me suis trompé sur ton
+compte, ami Kwik.
+
+--Possible, répondit Donat; mais, si M. Victor n'avait pas été malade,
+Donat n'aurait probablement pas veillé toute la nuit, pour réfléchir à
+ce qui lui restait à faire. Pour M. Roozeman, je serais capable de tout:
+de passer à travers le feu, de me laisser couper un membre, et de gagner
+de l'esprit aussi, pardieu!
+
+Roozeman lui prit la main et la serra avec reconnaissance, car le jeune
+paysan avait dit ces paroles avec une expression profonde, et
+l'Anversois savait que Donat lui était sincèrement dévoué depuis
+l'affaire de la fosse aux lions du _Jonas._
+
+--Eh bien, allons déjeuner alors! S'écria Jean.
+
+--Non, pas ainsi, dit Kwik; vous devez mettre les ceintures et y passer
+les revolvers. Désormais, ces armes ne doivent plus vous quitter un
+instant, ni dans votre chambre, ni dans la rue, ni à votre ouvrage.
+C'est le Bruxellois qui me l'a dit. En effet, vous pouvez en avoir
+besoin, même pendant votre sommeil. Et à quoi serviraient-elles si vous
+ne les aviez pas sous la main au moment du danger?
+
+--Pour aller déjeuner! murmura Victor qui paraissait avoir horreur de
+porter ces armes homicides.
+
+Mais Donat lui mit lui-même la ceinture et y passa le pistolet en
+disant:
+
+--Pour déjeuner? Et si les vilains hommes d'hier soir étaient encore
+assis à table et nous cherchaient querelle?... C'est bien ainsi!
+Viennent les ribauds maintenant! Je donnerais toute une semaine de mon
+salaire pour connaître et rencontrer le scélérat qui s'est enfui avec le
+lobe de mon oreille. Il serait bien drôle avec une tête comme une poule:
+sans apparence d'oreille!
+
+--Mais, mon bon Donat, objecta Roozeman, tu dois être prudent et ne pas
+t'attirer de mauvaises affaires par ton emportement. Tes paroles me font
+craindre que tu ne fasses un usage irréfléchi de ton effroyable couteau.
+
+--Bah! je ne suis pas si méchant que j'en ai l'air, monsieur Victor, dit
+Kwik en riant. La hardiesse impose toujours. Je ne défierai personne et
+je serai même très-endurant; mais, mais, si quelqu'un, pardieu...!
+
+--Le déjeuner! le déjeuner! s'écria Jean, en poussant ses deux camarades
+hors de la chambre.
+
+
+
+
+XIV
+
+LES SAUVAGES
+
+
+Quatre jours plus tard, Victor Roozeman avait pris place derrière le
+comptoir du fruitier. Sa blessure se guérissait rapidement et elle ne le
+gênait déjà plus pour faire sa besogne. Creps cirait des souliers,
+rinçait des bouteilles et nettoyait des lampes; Donat lavait la
+vaisselle et aidait le cuisinier du restaurant dans la grande tente.
+
+Les trois amis se réunissaient habituellement le soir très-tard dans un
+café, et y causaient une ou deux heures de leur position. Jean Creps,
+tout en riant beaucoup du poste que Kwik lui avait procuré, paraissait
+le moins satisfait et avouait qu'il n'était pas rare que le rouge de la
+honte lui montât au front, lorsqu'un autre domestique lui jetait un tas
+de bottes crottées et lui ordonnait durement de se hâter. Mais ce qui le
+consolait, c'est qu'il avait pour compagnon cireur de bottes et rinceur
+de bouteilles, un Français qui avait roulé en carrosse à Paris et qui
+était vraiment un homme très-instruit, bien élevé et très-honnête.
+
+Sous d'autres rapports, les amis ne se trouvaient pas mal; ils gagnaient
+assez d'argent pour ne se laisser manquer de rien, et même pour épargner
+tous les jours quelques dollars. Kwik, qui vivait dans une cuisine bien
+pourvue et qui ne regardait pas de très-près si les morceaux avaient ou
+non figuré sur une autre assiette, engraissa visiblement après la
+première semaine, et bientôt sa figure témoigna par son éclat
+extraordinaire qu'il ne laissait pas se perdre beaucoup des prétendus
+restes.
+
+Le Bruxellois venait passer presque chaque soirée avec Jean Creps et ses
+amis; ceux-ci payaient son écot et écoutaient, avec une curiosité avide,
+ce qu'il racontait de son séjour dans les placers ou mines d'or. Ce
+récit renfermait bien des scènes d'affreuse méchanceté, de violence et
+de meurtre, et assurément le langage du conteur n'était pas de nature à
+en adoucir l'impression; mais peu à peu les Anversois s'habituaient plus
+ou moins aux choses de Californie, et croyaient, d'ailleurs, que leur
+nouveau camarade exagérait ses aventures afin de pouvoir se vanter de
+son courage et de son habileté. Il leur parla très-complaisamment des
+bandits et des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemins, qui attaquent
+et assassinent les voyageurs; des _vaqueros_, qui prennent avec le
+_lasso_ aussi bien un homme qu'un cheval sauvage et rendent toute
+défense impossible; du terrible _grizzly_ (ours gris), qui étouffe un
+homme dans une étreinte de ses bras velus; et surtout des sauvages
+américains qui savent arracher en un clin d'oeil la chevelure et la
+peau du crâne à leurs pauvres prisonniers pour s'en faire un ornement
+guerrier.
+
+Sur une observation des Anversois, d'où il paraissait résulter qu'ils ne
+croyaient pas à l'existence de ces dangers, Pardoes, qui aimait à
+parler, leur donna l'explication suivante:
+
+--Vous devez savoir quelles sont les causes de tout cela. Il n'y a que
+deux ans qu'on a découvert les mines d'or. Il y avait un homme d'origine
+suisse, nommé Sutter, qui voulut tenter de tirer profit des bois de
+sapins de Californie, et fit bâtir à cet effet un moulin à eau. On
+trouva dans la terre qui avait été délayée par l'eau du moulin une
+grande quantité d'or. La nouvelle se répandit avec la rapidité de
+l'éclair. Les habitants de San-Francisco, de Monterey, de la Sonora et
+les Mexicains accoururent en si grand nombre, que, trois mois après la
+découverte, plus de quatre mille hommes cherchaient de l'or aux environs
+du moulin de M. Sutter. Industriels, officiers, soldats, tous
+s'enfuirent vers les mines. Lorsque, peu après, l'étonnante nouvelle
+pénétra jusqu'aux Etats-Unis d'Amérique et jusqu'en Europe,
+d'innombrables navires amenèrent des milliers et des milliers de
+chercheurs d'or étrangers. Les naturels du Mexique et des côtes de la
+Californie regardèrent ces étrangers comme des envahisseurs de leur
+patrie et de leur propriété légitime. Ils essayèrent d'abord de les
+repousser des mines et les attaquèrent les armes à la main; mais, trop
+faibles pour vaincre les chercheurs d'or réunis dans les placers, ils se
+jetèrent dans les bois et le long des routes pour attaquer, piller et
+tuer les troupes isolées de voyageurs. Au commencement, ils
+considéraient cela comme une guerre légitime; maintenant ils font encore
+la même chose, en partie par haine nationale, en partie par avidité. Ces
+voleurs mexicains, lorsqu'ils sont à cheval et se servent du lasso,
+s'appellent _vaqueros_; lorsqu'ils sont à pied _saltéadores._ En ce qui
+concerne les _bushranger_, ils sont étrangers; ils vivent du vol et
+préfèrent ravir l'or aux mineurs qui voyagent plutôt que de le chercher
+dans les placers par un rude labeur. Les sauvages californiens voient
+encore avec plus de haine et de colère cette grande affluence de blancs
+dans leur patrie. Maintenant, ils sont déjà refoulés à une vingtaine de
+lieues de la côte; mais à certaines époques, ils descendent en nombre
+des montagnes et assassinent les chercheurs d'or isolés. Je les ai vus
+de près, mes amis, je puis en parler! Je crois que j'en ai tué au moins
+quatre ou cinq.
+
+Sur les instances des Flamands et surtout de Donat, Pardoes se mit à
+raconter son combat avec les terribles sauvages, et il le fit si bien et
+d'une façon si pittoresque, que Kwik écoutait le coeur oppressé et
+presque sans respirer, et qu'il tomba dans de profondes réflexions
+lorsque Pardoes eut fini son récit.
+
+Le Bruxellois était allé en premier lieu dans les mines du Sud, y avait
+souffert beaucoup de misère et avait eu peu de bonheur; puis il était
+allé aux mines du Nord, où il avait trouvé beaucoup d'or; il ne les
+aurait pas quittées si la saison des pluies n'avait rendu impossible le
+travail des chercheurs d'or. Son intention était d'y retourner quand la
+saison des pluies serait plus avancée et qu'il aurait épargné assez
+d'argent; car il n'était pas, comme ses auditeurs, actionnaire de la
+Société _la Californienne_. Il devait donc se suffire à lui-même et
+amasser par le travail l'argent nécessaire pour retourner aux placers.
+
+Les trois amis lui promirent de l'aider à atteindre son but, aussitôt
+que les directeurs de _la Californienne_ seraient arrivés, parce qu'ils
+ne sauraient d'ailleurs que faire de leurs dollars économisés.
+
+De toutes les histoires et les descriptions de Pardoes, ce qui faisait
+le plus d'impression sur l'esprit de Donat Kwik était l'histoire de son
+combat contre les sauvages californiens et leur cruelle habitude de
+scalper la peau de la tête à leurs ennemis vaincus. Peut-être la perte
+du lobe de son oreille était-elle la cause de cette crainte. Il revenait
+si souvent sur l'affaire des sauvages, qu'il finit par ennuyer le
+Bruxellois à force de questions.
+
+Un soir, il l'interrompit de nouveau dans son récit:
+
+--Et ces sauvages, ont-ils en effet la peau rouge?
+
+--Certes; c'est pour cela qu'on les appelle Peaux-Rouges.
+
+--Oui, mais rouge?
+
+--Rouge foncé, presque brun.
+
+--Et sont-ils laids?
+
+--Horribles.
+
+--Et tirent-ils avec des flèches empoisonnées?
+
+--On dit qu'ils trempent leurs flèches dans le jus d'un _yedra_, ou
+lierre vénéneux.
+
+--Et coupent-ils vraiment aux hommes la calotte de leur tête, avec les
+cheveux et la peau? Aïe! aïe! quand j'y pense, je frissonne jusqu'à la
+moelle de mes os.
+
+--Attends, dit Pardoes, je satisferai ta curiosité et te montrerai
+comment les sauvages scalpent leur homme; car c'est ainsi qu'on nomme ce
+traitement d'amitié. Tiens-toi tranquille, Kwik, et courbe la tête.--
+Tiens, ils font ainsi!
+
+En disant cela, il prit de la main gauche l'épaisse chevelure de Donat
+et la tira comme s'il voulait l'arracher, pendant qu'il traçait avec
+l'ongle du pouce droit un cercle autour de la tête du jeune homme
+épouvanté.
+
+--C'est fait, cria-t-il, tu n'as plus ni peau ni chevelure sur la tête!
+
+Donat, qui craignait que ce ne fût vrai, jeta un cri d'angoisse, sauta
+debout et regarda stupéfait et tremblant le Bruxellois qui feignait de
+cacher quelque chose derrière le dos.
+
+Un long éclat de rire s'éleva et Donat partagea lui-même l'hilarité
+générale, dès que, en tâtant sa tête, il se fut assuré que ce n'était
+qu'un jeu. La sensation désagréable qu'il avait éprouvée, laissa
+cependant une profonde impression dans son esprit, et l'on eut assez de
+peine à lui faire comprendre que les attaques des sauvages étaient un
+des moindres dangers des chercheurs d'or.
+
+
+
+
+XV
+
+LA BANQUEROUTE
+
+
+Un matin, le cinquième jour après l'arrivée de _Jonas_, une grande foule
+courut sur le port avec de grandes démonstrations de joie. C'étaient les
+passagers du _Jonas_ et de deux autres navires que la Société _la
+Californienne_ avait envoyés à San-Francisco. On avait signalé un
+trois-mâts avec pavillon français, et le bruit s'était répandu que les
+directeurs de _la Californienne_ étaient là enfin avec les instruments
+et tout ce qu'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers.
+
+Lorsque enfin, après une longue attente, une chaloupe atterrit dans le
+port, les arrivants furent entourés et chacun voulut savoir des
+nouvelles de la France et de _la Californienne_. Un cri de désespoir
+et de rage parcourut la foule: _la Californienne_ avait fait banqueroute
+et n'existait plus. Tout l'argent payé était donc perdu, et les actions
+que l'on avait mises en main des passagers ne valaient plus un centime.
+Etait-ce une gigantesque escroquerie? la Société s'était-elle trompée
+dans ses calculs ou avait-elle eu des malheurs? Quoi qu'il en fût, les
+quatre ou cinq cents membres à San-Francisco pouvaient chercher comment
+ils se tireraient d'embarras. La plupart étaient sans argent; beaucoup
+d'entre eux, qui avaient été trop paresseux ou trop fiers pour
+travailler, avaient vécu jusqu'alors très misérablement et couché à la
+belle étoile comme une poignée de mendiants.
+
+Ce soir-là, les Anversois étaient de nouveau réunis avec le Bruxellois,
+et on ne parla naturellement que de la banqueroute de _la Californienne_
+et de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les
+plaçait.
+
+--J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le
+Bruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possède le moyen de
+reconnaître votre amitié. Aurez-vous du courage? Donat n'est pas un
+héros, je le sais, mais il est fort et dur à la fatigue. C'est un grand
+avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement;
+mais Roozeman, quoique assez robuste, ne me paraît pas fait pour la vie
+des mines. Il y aurait immédiatement la maladie du pays, se laisserait
+décourager et deviendrait une charge pour les autres.
+
+--Bah! que dites-vous? s'écria Donat avec indignation. Monsieur Victor a
+plus de courage que nous tous peut-être. Si tu l'avais vu à l'ouvrage,
+comme moi, tu parlerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus
+profondes, ami Pardoes.
+
+--Pourquoi nous questionnes-tu donc? Murmura Victor qui se sentait
+blessé intérieurement.
+
+--Si j'étais à ta place, Roozeman, répondit le Bruxellois, je resterais
+tranquillement chez mon fruitier et laisserais aller mes amis aux
+placers; car il faut autant de force d'esprit que de force physique
+pour ne pas succomber là-bas, soit sous le rude labeur, soit sous les
+attaques d'un tas de pillards.
+
+--Ce que tu dis peut être vrai, Pardoes, répliqua Victor avec calme;
+mais j'irai aux mines, fussé-je tout à fait seul et y eût-il cent fois
+plus de dangers, sois-en sûr. Toi aussi, tu me regardes comme un être
+faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler
+grossièrement?
+
+--C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois; je veux faire quelque
+chose pour vous. Écoutez avec attention ce que je vais dire. Il y a deux
+chemins pour aller aux mines: l'un est au sud, le long de la rivière
+San-Joaquim; le second, au nord, le long de la rivière que l'on nomme
+Sacramento. J'ai déjà suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup
+moins d'or qu'au nord, et d'ailleurs c'est en même temps la contrée où
+les sauvages se montrent le plus souvent. Notre ami Kwik n'irait donc
+pas là avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long et plus
+difficile, à la vérité, mais les placers y sont plus riches et plus
+étendus. Ce qui me pousse cependant le plus à retourner là, c'est un
+important secret que je vais vous révéler. Rapprochez-vous, camarades,
+et écoutez bien: Il n'y a pas trois mois que j'étais encore occupé à
+laver de l'or au bord de la rivière Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur
+et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gré,
+parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon
+retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui était malade et
+voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route
+et je défendis même sa vie au prix de mon sang, car je reçus un coup de
+poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce
+Suisse portait sous ses vêtements une ceinture en cuir pleine de pépites
+et de grains d'or. Pour me récompenser de ma protection, il me confia
+qu'il avait trouvé cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, où les
+pépites étaient si abondantes qu'on n'avait qu'à les ramasser avec la
+main, sans aucun travail. Cette place est située très-haut vers la
+_Sierra-Nevada_, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de
+la rivière de la Plume; il me l'a décrite si exactement et m'a indiqué
+tant de points de repère, que moi, qui connais bien la nature du pays,
+je trouverais le riche placer les yeux fermés. Eh bien, maintenant, pour
+vous montrer que je suis reconnaissant de votre amitié, je vous propose
+de former une société entre nous et d'aller ensemble aux mines.
+Acceptez-vous cette proposition?
+
+--Oui, oui! s'écrièrent les autres avec joie.
+
+--C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons
+solides;--car nous devons être six, pour pouvoir travailler
+convenablement là-bas: deux pour creuser la terre, deux pour la porter à
+la rivière et deux pour en laver l'or.
+
+--O Pardoes! cher Pardoes! partons demain! s'écria Donat.
+
+--Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne
+sommes pas prêts.
+
+--Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de
+temps? Pourquoi reculer pour un peu de misère de plus ou de moins,
+pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons
+certainement pas autant que sur le _Jonas_.
+
+--Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne
+te trompes pas.
+
+--Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Près de deux cents des
+actionnaires dupés par _la Californienne_ partiront demain, tant vers le
+nord que vers le sud. La plupart ne possèdent pas cinq dollars.
+
+--Laissez-les aller, laissez-les aller, répondit le Bruxellois avec un
+sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre
+eux ne verront peut-être jamais les placers, et il ne m'étonnerait pas
+que nous trouvassions çà et là sur notre route des cadavres ou des
+squelettes pour témoigner de leur étourderie. Ah! vous croyez qu'on va
+aux mines comme de Bruxelles à Anvers? Vous en ferez l'expérience: Si la
+saison était favorable et si nous étions prêts, je remettrais encore
+notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre
+cents actionnaires de _la Californienne_ partiront pour les placers,
+sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments
+nécessaires. La faim, le besoin, la misère feront, d'une grande partie
+de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne
+connaît d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus
+faible ce qu'il désire posséder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage
+cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont
+bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est
+attaqué quelquefois de très-loin par des balles, les fusils sont un
+moyen de défense indispensable contre tout danger. En attendant, je
+m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est nécessaire. J'achèterai
+la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous coûteront moins cher de
+moitié. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des bêches,
+des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour
+dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la
+terre aurifère et beaucoup d'autres choses encore.
+
+--Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik
+mécontent.
+
+--Aussitôt que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent
+pour nous procurer le nécessaire. Vous n'avez pas encore pu épargner
+grand'chose, je crois.
+
+--J'ai quarante-huit dollars! s'écria Kwik en frappant sur sa poche.
+
+--Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois.
+
+--Moi trente.--Moi vingt-quatre, lui répondit-on.
+
+--Vous êtes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen
+d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien
+fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a également un bon sac
+de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut
+prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une
+chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vêtements.
+Les étoffes de laine seules sont bonnes là-bas, tant contre le froid et
+l'humidité que contre la chaleur... Il commence à se faire tard et je
+suis fatigué. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je
+puisse commencer dès demain nos achats aux frais de tous.
+
+Jean et Victor donnèrent l'argent sans répliquer. Donat chercha dans ses
+poches avec une mine embarrassée, fouilla même dans ses bottes et dit:
+
+--C'est dommage; j'ai encore laissé mon argent dans mon chenil. Ce n'est
+rien, je le donnerai demain.
+
+--Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exagères mon conseil, Donat. On
+doit savoir à qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les
+dollars, n'est-ce pas?
+
+--Tout est possible en Californie, tu le dis toi-même, bégaya Kwik; mais
+sois sûr que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi
+vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant précipitamment.
+
+Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnèrent
+distinctement.
+
+--Tiens! tiens! je les ai tout de même sur moi! Prends, voilà les dix
+dollars; je dirai une prière pour que tu n'aies pas de mauvaises idées
+pendant ton sommeil.
+
+--Maintenant, dit le Bruxellois, nous épargnerons autant que possible,
+pour être bientôt prêts. Ne parlez à personne de nos intentions ni du
+but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise
+de moi. Si l'on venait à savoir que nous nous rendons à de riches
+placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous
+disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a
+beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne
+charge d'or. Adieu jusqu'à demain; nous causerons chaque jour de notre
+prochain voyage.
+
+Cette nuit-là, Creps et Roozeman eurent des rêves d'or. Victor retourna
+en esprit dans sa patrie, rendant sa mère riche et heureuse, et se
+voyant lui-même l'époux de la douce Lucie Morrelo.
+
+Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il
+nommait son chenil, eut un sommeil très-agité. Il rêva qu'il jetait aux
+pieds du garde champêtre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait
+presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait
+son Anneken pour épouse; puis il se vit entouré de sauvages qui
+voulaient lui scalper la tête, ou d'ours avec des dents effroyables;
+puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier à haute
+voix: «Arrêtez le voleur! arrêtez le voleur!»
+
+Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont
+ils avaient pu jouir à San-Francisco.
+
+
+
+
+XVI
+
+LES CHERCHEURS D'OR
+
+
+Par une chaude matinée du mois de juin, six voyageurs harassés
+marchaient dans une immense et solitaire vallée, à l'est de la rivière
+le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et étaient
+chargés de provisions, de haches, de bêches, de pioches, de couvertures
+de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile
+destinée à couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour
+faire bouillir l'eau, et un troisième la claie, de plus de six pieds de
+long, destinée à laver la terre aurifère.
+
+Ils avaient tous un fusil en bandoulière et un revolver et un couteau
+passés dans la ceinture. Ils devaient être depuis plusieurs jours en
+route, car ils étaient sales et crottés des pieds à la tête; et à voir
+leurs dos courbés, leurs pieds engourdis et leur marche essoufflée, on
+eût pu deviner qu'ils avaient déjà fait plusieurs lieues de chemin ce
+jour-là.
+
+L'endroit où ils se trouvaient était l'extrémité orientale de la vallée
+de Sacramento, entre la vallée de l'Ours et le Yuba. A leur gauche,
+s'étendait une plaine immense; à leur droite, au contraire, ils voyaient
+le sol s'élever et surgir des collines et des montagnes, dont les
+croupes et les sommets étaient couronnés de cèdres, de cyprès et de
+pins. A plusieurs lieues de distance derrière les montagnes, toujours de
+plus en plus hautes, leur vue s'arrêtait aux arêtes de la Sierra-Nevada,
+dont les cimes s'élèvent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils
+restent couverts d'une neige et d'une glace éternelles.
+
+Les voyageurs étaient parvenus à un endroit où ils allaient quitter la
+grande vallée pour gravir du côté de l'Est un défilé entre deux
+collines. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant
+le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol détrempé était encore
+boueux et glissant, et l'essoufflement des voyageurs épuisés redoublait
+avec les difficultés de leur marche.
+
+Les hommes dont se composait cette troupe n'étaient autres que le
+Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux
+camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent à côté de
+Pardoes, était un Ostendais qui avait fait presque tout le tour du monde
+sur un vaisseau américain, et qui s'était enfui en dernier lieu de
+Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'était un gaillard
+fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit borné et sans
+aucun sentiment de générosité ni de morale. Il devait être querelleur de
+sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats
+au couteau. Le petit doigt manquait à sa main gauche; il l'avait perdu
+dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accepté dans
+l'association, quoiqu'il fût sans ressources, à cause de sa force
+corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante
+des mines.--Le second était un gentilhomme français d'environ quarante
+ans, maigre, aux traits réguliers et haut perché sur ses jambes. Cet
+homme était évidemment d'une grande naissance; il y avait dans sa
+démarche, dans la finesse de ses extrémités et même dans l'expression
+de ses lèvres, quelque chose qui accusait une éducation distinguée et
+qui contrastait singulièrement avec la physionomie grossière et ignoble
+de l'Ostendais. Le Français n'était cependant pas un compagnon amusant;
+il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et
+encore ses paroles étaient amères et trahissaient l'indifférence ou
+l'orgueil. Le plus souvent il paraissait rêveur et se parlait à
+lui-même, comme quelqu'un qui est poursuivi par des pensées secrètes ou
+par une conscience bourrelée, ce qui faisait dire à Donat qu'il avait
+des rats en tête et qu'une des vis de son cerveau était probablement
+détachée.
+
+La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associé muet dans sa
+compagnie, c'est que le Français avait offert tout l'argent qu'il
+possédait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent
+était suffisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les
+Flamands avaient accepté sa proposition avec joie.
+
+Victor était le seul qui, par sympathie et par certain sentiment de
+compassion, témoignât quelque amitié au gentilhomme; l'Ostendais était
+le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre
+également bien avec tous. C'était aussi le cas de tous; car, quoiqu'il
+portât sur son dos la grande claie et qu'il fût chargé outre mesure, il
+faisait souvent éclater les autres de rire, par ses cabrioles comiques
+et par ses saillies bouffonnes.
+
+Pendant qu'ils gravissaient ainsi la pente d'un vallon, le Bruxellois,
+qui allait toujours en avant, tournait la tête de tous côtés comme s'il
+craignait une rencontre; tantôt il examinait le sol et paraissait suivre
+des traces indistinctes de pieds; mais les autres n'y firent pas
+attention, car Pardoes avait agi ainsi du premier jour et avait parlé
+comme si, à chaque pas, un nouveau danger devait s'élever sous leurs
+pieds.
+
+En ce moment, le Français glissa sur la terre humide et plia
+profondément sous son fardeau.
+
+--_Eh! eh! baron!_ cria Donat, _c'être pas bon avec cet havre-sac sur
+son dos. Plus bon à Paris dans ta voiture, n'est-ce pas?_
+
+Mais le baron n'eut pas l'air d'entendre les paroles de Donat.
+
+--Il me semble, pardieu, que mon français est assez compréhensible,
+murmura celui-ci en lui-même. Ces gentilshommes ne peuvent jamais
+oublier ce qu'ils ont été. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en
+Californie. Monsieur du Haut-Mont, avec une marmite sur le dos!
+
+Et, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victor et dit:
+
+--Monsieur Roozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porter votre
+hache et votre couverture? Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous
+vouliez vous décharger un peu sur mon dos.
+
+--Tais-toi, Donat, répondit Victor avec un sourire, tu es déjà chargé
+comme un mulet. Ce grand panier te fait ressembler à un navire sans
+voile. Je te regarde; car demain c'est mon tour de porter les paniers.
+
+--Vous ne les aurez pas.
+
+--Pas de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne
+volonté à mon égard; mais je ferai comme les autres. N'en parle donc
+plus: c'est inutile... Qu'a donc remarqué Pardoes pour regarder si
+attentivement de tous côtés?
+
+--Qu'aurait-il remarqué? Rien du tout. Le Bruxellois n'est pas mort de
+son premier mensonge, depuis que nous sommes en route. Avec ses
+éternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours et de sauvages,
+je craignais qu'au bout de trois jours nous n'eussions été tous ensemble
+dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu de créature
+vivante que çà et là un lièvre, et dans le lointain deux ou trois petits
+cerfs avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en être
+effrayé! Savez-vous quoi, monsieur Roozeman? Le Bruxellois veut se faire
+valoir; il marche en avant, nous conduit, nous commande comme un
+général, il fait de l'embarras, il se vante pour paraître nécessaire. Je
+veux courir pendant dix ans tout à fait seul... Tiens! qu'a donc trouvé
+Pardoes?
+
+Ils s'approchèrent du Bruxellois, qui s'était arrêté et regardait la
+terre sans bouger en disant à voix basse:
+
+--Chut! il y a un danger qui nous menace.
+
+--Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et
+des fleurs jaunes.
+
+--Tais-toi, bavard, murmura Pardoes.
+
+--Je me tais, je me tais; mais qu'y a-t-il, pardieu?
+
+Le Bruxellois leur fit signe de s'arrêter, s'avança de quelques pas,
+toujours courbé vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il
+dit:
+
+--Prenez vos fusils en main à tout hasard.
+
+--Eh bien! eh bien! que va-t-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je
+ne vois âme qui vive. Ce ne sont assurément pas ces sapins qui nous
+mangeront?
+
+--Pas de bêtises, Kwik; c'est très-sérieux. Ne remarquez-vous pas,
+messieurs, là devant vous sur le gazon, et ici sur cette place humide,
+ces traces de pas?
+
+--J'ai beau écarquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle,
+murmura Kwik.
+
+--Avec un peu d'expérience et de pénétration, continua le Bruxellois, on
+peut deviner à ces signes confus, qui a passé ici, combien ils étaient,
+et même quelle sorte d'hommes c'était. Voyez, l'empreinte n'est pas
+aussi large que celle de nos pieds et tout à fait sans traces de clous.
+Des Mexicains ont passé par ici. La partie antérieure du pied est
+marquée profondément, tandis qu'à la plupart des empreintes on ne voit
+pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent
+pas. Ce sont donc des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemin.
+
+--Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tournée vers nous. Les
+gens qui ont passé ici sont derrière nous et s'éloignent.
+
+--Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'âme? grommela
+Donat. Qui sait si ces _sal... sal..._ ces brigands ne sont pas déjà à
+San-Francisco?
+
+--Il ne s'est pas écoulé une heure depuis que les empreintes sont
+faites, répliqua le Bruxellois très-sérieusement, d'une voix grave. Et
+comme je ne les ai pas remarquées plus tôt, les _saltéadores_ doivent
+être grimpés quelque part sur les collines. Quoi qu'il en soit, tenez
+vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux à droite et à gauche,
+derrière et devant vous. Du silence! surtout du silence!
+
+La solennité de cet ordre fit quelque effet, du moins sur Donat,
+quoiqu'il tâchât de le dissimuler. Il se tenait maintenant près du
+Bruxellois et tournait sans cesse la tête, probablement parce qu'on
+lui avait dit que les brigands étaient derrière eux.
+
+Ils avaient marché pendant près d'une demi-heure sans entendre le
+moindre bruit. La vallée s'était élargie, mais ils allaient entrer de
+nouveau dans un défilé assez étroit.
+
+Le Bruxellois s'arrêta et dit:
+
+--Reposons-nous ici pendant quelques minutes. Je vous conjure,
+camarades, d'être toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que
+vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit
+qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontré de
+dangers, parce que j'ai eu soin d'éviter la route ordinaire des
+chercheurs d'or. A présent, cela devient impossible. Dans cette vallée,
+entre la rivière de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il
+y a des _saltéadores_ ou brigands, nous pouvons les rencontrer dès à
+présent à chaque instant. Donc, soyez toujours prêts à la défense,
+surtout quand notre route est dominée par des collines ou par des bois,
+comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore.
+
+Ils continuèrent à avancer et ne rencontrèrent rien jusqu'au moment où
+ils atteignirent la fin du défilé. Là, Kwik sauta tout à coup en arrière
+avec un cri d'angoisse.
+
+--Qu'y a-t-il? que vois-tu? s'écrièrent les autres.
+
+--Là! là! répondit Kwik, toute une bande de brigands!
+
+Tous s'arrêtèrent et tinrent leurs armes prêtes; car ils voyaient devant
+eux, au pied d'une colline et à moitié cachés, quatre hommes acculés
+contre les arbres et dont les deux premiers étaient appuyés sur de longs
+fusils.
+
+--Eh bien! que ferons-nous? murmura Creps. Nous ne pouvons pas rester
+ici irrésolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre.
+
+--Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-être plus
+que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut être leur
+intention. C'est étonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe,
+ils rient.
+
+--Venez, avançons, dit Roozeman; reculer est impossible. Si ces hommes
+veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas.
+
+--As-tu peur, Pardoes? demanda Jean Creps.
+
+--Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez pas le pays. Mais il n'y a
+pas d'autre moyen. En avant donc ... et au moindre mouvement hostile,
+faisons feu!
+
+Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passèrent devant les brigands
+supposés, à une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougèrent point et
+restèrent appuyés sur leurs fusils, sans dire un mot, et même sans
+répondre autrement que par un grognement bref et un léger signe de tête
+au salut qui leur fut adressé.
+
+A peine les Flamands se furent-ils éloignés d'une demi-portée de fusil,
+que Donat s'écria avec étonnement.
+
+--Bonté du ciel! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache
+rousse du _Jonas_.
+
+--Tu t'es trompé, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux.
+
+--Si, il y est, en chair et en os... mais sans son épaisse barbe, qu'il
+a probablement fait couper à San-Francisco. C'est un des deux sans
+fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin?
+Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde.
+
+--Bah! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant; vous le voyez
+bien, ce sont des gens qui se reposent.
+
+--Pas des voleurs? répéta le Bruxellois, regardant toujours derrière
+lui. On voit bien que c'est la première fois que vous venez en
+Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme
+nous, chargés d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils
+porteraient également des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais à
+leur costume.
+
+--En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en
+reviennent pas, donc _ergo_, comme dit le clerc de Natten-Haesdonck, ce
+sont des voleurs.
+
+--Va-t'en au diable avec tes sottises! Grommela le Bruxellois en le
+poussant en arrière.
+
+--Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en
+se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs; et les singuliers
+personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de
+la bande. Vous saurez que les véritables gens du métier attaquent très
+rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne
+possèdent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands
+se tenaient là en faction pour attendre les chercheurs d'or qui
+reviennent des mines. Dans tous les cas, croyez-moi, la présence de ces
+hommes est un mauvais signe. Avançons un peu plus vite, et tenez
+constamment l'oeil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline,
+chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous
+au moment où nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence.
+Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de
+guerre, et si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction
+de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde,
+messieurs!
+
+Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas pressé.
+
+
+
+
+XVII
+
+LES BANDITS
+
+
+Une heure avant la tombée de la nuit, les chercheurs d'or flamands
+s'avançaient toujours; mais leur dos se courbait de plus en plus et ils
+paraissaient à bout de forces. Ils avaient fait une pénible journée de
+marche et exprimé plus d'une fois le désir de planter leur tente et de
+se reposer jusqu'au lendemain. Mais le Bruxellois avait refusé
+jusqu'alors de satisfaire le désir général de ses compagnons, parce que
+leur route était trop dominée par des collines et des rochers d'où l'on
+pouvait tomber sur eux facilement et à l'improviste.
+
+Ils venaient d'atteindre une vaste plaine. Le sol, comme en la plupart
+des lieux qu'ils avaient déjà traversés, était couvert de sénevés
+sauvages et de folle avoine; mais néanmoins, la vue s'étendait très-loin
+de toutes parts, excepté du côté gauche, qui était garni en partie de
+broussailles et de sapins. Au milieu de la vallée, murmurait un clair
+ruisseau. L'endroit était donc propice pour y camper pendant la nuit et
+pour y faire cuire le souper, leur principal repas. D'ailleurs, comme
+ils n'avaient rien rencontré en route, leur inquiétude s'était dissipée
+insensiblement, et, à l'exception du Bruxellois, personne ne pensait
+plus au danger.
+
+Les havre-sacs furent ôtés, et, pendant que Jean Creps et le baron
+restaient pour veiller sur les provisions et les instruments, les autres
+allèrent dans le fourré pour chercher le bois nécessaire.
+
+Quelques minutes après, ces derniers étaient de retour. On planta en
+terre deux grosses branches fourchues; une branche droite fut placée
+horizontalement entre les dents de ces fourches et la voile fut jetée
+par-dessus. La tente sous laquelle ils allaient passer la nuit sur la
+terre humide était dressée.
+
+En même temps, Donat, dont c'était le tour de faire la cuisine, avait
+allumé un grand feu et suspendu au-dessus une marmite pleine d'eau
+Attachée à une branche de bois, soutenue de la même manière que la
+toiture rudimentaire de la tente.
+
+Les apprêts de ce souper n'étaient pas chose difficile.
+Ce que les voyageurs allaient prendre pour renouveler leurs forces était
+la même nourriture qu'ils mangeaient depuis leur départ de San-Francisco
+et qu'ils devaient manger désormais pendant leur trajet et dans les
+mines. Le Bruxellois leur avait appris, à cet effet, la manière de vivre
+des chercheurs d'or, et tenait à ce qu'on ne déviât pas de cette règle
+établie par l'expérience. Premièrement, on fait du café: cette boisson
+ne manque jamais au repas d'un chercheur d'or. On écrase grossièrement
+les grains de café entre deux pierres ou d'une autre manière, puis on
+les fait bouillir. Enfin, on jette dans la marmite bouillante un peu
+d'eau froide, avec laquelle le marc va au fond. Secondement, on coupe
+quelques morceaux de lard salé et on les frit dans la poêle.
+Troisièmement, on mélange un peu de farine de froment avec de l'eau,
+et avec la graisse du lard on en fait quelques gâteaux. Hors les cas
+extraordinaires, la cuisine des chercheurs d'or n'offre pas d'autres
+plats.
+
+Pendant que Donat s'occupait près du feu avec activité, les autres
+s'étaient étendus par terre sous la voile, isolés chacun dans sa
+couverture de laine et avec la tête appuyée sur son havre-sac. Le
+Bruxellois et le matelot fumaient une pipe; le Français semblait déjà
+endormi; Jean et Victor suivaient des yeux Donat et riaient de ses
+gestes bouffons et de ses facéties.
+
+La nuit était venue et l'horizon du vallon avait disparu dans la clarté
+douteuse du crépuscule. Lorsque l'odeur du premier gâteau monta aux
+narines de Donat, l'eau lui en vint à la bouche, et il se mit à chanter
+joyeusement.
+
+Puis il éleva en l'air un plat en fer-blanc; et, montrant le gâteau à
+ceux qui étaient couchés sous la tente, il s'écria:
+
+--Messieurs, je suis du pays des crêpes. Regardez donc! Qui en fera une
+si brune, si grasse et si...?
+
+Mais un coup de pistolet se fit entendre à quelques pas de la tente; une
+balle perça le plat de fer-blanc dans la main de Donat, et celui-ci
+laissa tomber le gâteau dans le feu, en jetant de grands cris.
+
+Les autres sautèrent debout, le fusil à la main, et sortirent de la
+tente pour se défendre contre l'attaque que le coup de pistolet leur
+annonçait. Ils n'aperçurent rien cependant, quoique le crépuscule leur
+permit de voir très-loin encore au delà du cercle de lumière tracé par
+les flammes du feu.
+
+--Là-bas, là-bas! s'écria le matelot, entre les arbres, un homme qui
+fuit!
+
+--Reste ici, toi, Donat, l'arme en arrêt, ordonna le Bruxellois, pendant
+que, suivi par les autres, il courait vers le bois pour tenir les
+fuyards à la portée de son fusil.
+
+Kwik, encore tout étourdi, était debout devant le feu, le fusil à la
+main, sans avoir conscience de lui-même. La tête lui tournait et il
+murmurait entre les dents avec dépit:
+
+--Jolie fête des patates! drôles de crêpes! Ah! si j'étais à
+Natten-Haesdonck!
+
+Tout à coup il se mit à trembler de tous ses membres: il lui semblait
+voir, droit devant lui, dans la demi-obscurité, quelques hommes courbés
+s'approcher à travers les sénevés touffus. Il ne lui fut bientôt plus
+permis d'en douter: un de ces ennemis qui marchaient en rampant s'était
+redressé tout à coup. Donat arma son fusil, épaula, et dit en levant les
+yeux au ciel:
+
+--O mon Dieu! pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute!
+
+Après cette courte oraison, il lâcha la détente. Un cri perçant
+retentit, et l'homme tomba en arrière.
+
+Les autres voleurs s'élancèrent pour tomber sur Donat; mais il tira si
+résolument sur eux avec son pistolet, qu'ils parurent hésiter.
+
+En ce moment, deux ou trois coups de fusil retentirent du côté des
+arbres, et plusieurs balles traversèrent l'air en sifflant au-dessus de
+la tête des brigands surpris. Ceux-ci, voyant que leur coup était manqué
+et qu'ils avaient affaire à des forces supérieures, s'enfuirent en toute
+hâte à travers les hautes herbes et disparurent dans les broussailles.
+
+C'étaient les camarades de Donat qui étaient accourus à son coup de feu
+et avaient chassé les voleurs par leur apparition.
+
+--Mon pauvre Kwik, n'es-tu pas blessé? Demanda Victor d'un ton de
+sollicitude en voyant le jeune paysan la tête penchée sur sa poitrine et
+tout abattu.
+
+--Non, monsieur Roozeman, soupira Donat, mais cela ne vaut guère mieux:
+j'ai tué un homme, hélas! une créature de Dieu, comme moi! Cela restera
+sur ma conscience comme un bloc de plomb.
+
+--Que dis-tu? tué un homme! où? Demanda Pardoes. Tu ne plaisantes pas
+dans un pareil instant, n'est-ce pas?
+
+--Il est tombé là-bas, à une cinquantaine de pas d'ici, au milieu de ces
+hautes herbes.
+
+--Eh bien, conduis-nous; nous irons voir si tu n'as pas rêvé.
+
+Arrivés à l'endroit désigné, ils remarquèrent qu'en effet quelqu'un
+devait être tombé là; car une humidité qui était sans doute du sang
+brillait sur le sol.
+
+Le Bruxellois courut à la tente, revint avec une branche de pin qui
+flambait et éclaira le terrain.
+
+--C'est du sang, en effet, dit-il. Tenez, suivez la trace avec moi; mais
+dirigez vos yeux de tous côtés et tenez vos fusils prêts.... Voyez, ils
+étaient trois, et deux ont soutenu le blessé. Le sang est répandu à côté
+des traces de pas; la balle a donc porté dans le bras; car si Donat eût
+touché le bandit au corps ou aux jambes, le sang coulerait dans
+l'empreinte des pieds ou immédiatement derrière.
+
+--Il n'est pas mort, le pauvre homme? Demanda Kwik avec une grande
+joie.
+
+--Non, puisqu'il a encore su courir.
+
+--Dieu soit loué! Si j'avais assassiné un homme, je n'aurais plus un
+instant de repos.
+
+--Tu crains que le fantôme du mort ne vienne te tirer la nuit par les
+pieds, n'est-ce pas? dit le matelot en ricanant.
+
+--Oui, je le sais bien, tu ne crois à rien, vilain hérétique que tu es,
+répliqua Donat. Ce serait peut-être la première fois que des esprits
+reviennent? Le grand-père de ma tante a vu l'esprit du fossoyeur dans le
+cimetière de Natten-Haesdonck.
+
+--Il est inutile que nous allions plus loin, interrompit le Bruxellois
+en se retournant. Les scélérats se sont enfuis dans le bois avec leur
+compagnon blessé, et ils sont probablement déjà très-loin. Retournons à
+notre tente; je vous expliquerai en route mes soupçons concernant la
+ruse qu'ils avaient employée pour nous surprendre.--Dis-moi, Kwik, ces
+voleurs avaient-ils des fusils?
+
+--Il y en avait deux qui avaient des fusils, et ils ont tiré chacun une
+fois sur moi, si bien qu'une balle a même traversé mon toupet.
+
+--Voyez-vous bien! murmura Pardoes. Ils étaient quatre avec celui qui a
+lâché le premier coup de pistolet; deux seulement avaient des fusils. Ce
+sont les mêmes hommes que nous avons vus cette après-midi appuyés contre
+les arbres. Ils ont suivi de loin nos traces pour nous surprendre dans
+notre tente.
+
+--Ces hommes doivent être bien téméraires remarqua Creps. Ils savent que
+nous leur sommes supérieurs en nombre, que nous avons des armes, et
+cependant ils ne craignent pas de nous attaquer.
+
+--Oui, mais vous ne connaissez pas la ruse, répondit le Bruxellois, et,
+moi-même, j'ai été assez stupide pour m'y laisser prendre, quoique j'en
+eusse souvent entendu parler. Celui qui a tiré le premier coup de
+pistolet tout près de la tente ne voulait que nous donner le change et
+nous attirer derrière lui, loin de notre campement. Heureusement, j'ai
+laissé Donat en faction; autrement les camarades du premier auraient,
+pendant notre absence, pillé notre tente. C'est un tour des chercheurs
+d'or pauvres et affamés, qui tâchent de se procurer ainsi des
+provisions, des instruments et des couvertures. Messieurs, je félicite
+notre ami Kwik au nom de nous tous. Il s'est comporté comme une bonne et
+courageuse sentinelle.
+
+--Cela prouve qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour faire un coup
+heureux, grommela le matelot, qui semblait jaloux de cette louange.
+
+--Cela pourrait bien prouver aussi qu'il n'est pas nécessaire de tuer un
+tas de gens en paroles, pour défendre courageusement sa vie au moment
+du danger, bégaya Kwik.
+
+--Tu es un poltron; ose dire que ce n'est pas vrai?
+
+--Oui, oui, c'est vrai; j'aimerais mieux vivre en paix avec les hommes
+et les bêtes; mais de _moi, toi_ et _lui,_ je sais, pardieu bien, quel
+est mon meilleur ami. Dans tous les cas, à l'oeuvre on connaît
+l'artisan, dit le proverbe.
+
+Ils étaient revenus à la tente. Donat prit la poêle et continua à faire
+des crêpes, pendant que les autres buvaient le café dans des écuelles de
+fer-blanc et y trempaient un peu de biscuit qui leur restait.
+
+Kwik grommelait à part lui d'un air mécontent, tout en faisant sa
+cuisine. Il réfléchissait qu'un double danger l'avait menacé: tuer un
+chrétien comme un chien, ou bien recevoir une balle dans la tête. Le
+premier lui faisait horreur, et le second lui plaisait encore moins. Les
+crêpes, quoique leur parfum fût toujours aussi bon, ne le tentaient
+plus; il devint mélancolique et murmura, sans quitter de l'oeil la pâte
+rissolante:
+
+--Infernale friture! Venir de plusieurs milliers de lieues pour manger
+des gâteaux poivrés avec des balles et beurrés avec du sang humain!
+Donat! Donat! mon garçon, tu es un vilain âne! Que viens-tu faire ici?
+Natten-Haesdonck est un paradis terrestre en comparaison de ce repaire
+de bandits.
+
+Enfin le souper fut prêt: chacun en prit sa part. Le baron, qui était en
+faction, fut relevé pendant quelques minutes par Jean Creps. Quand on
+alla le coucher sous la voile, le Bruxellois dit:
+
+--Tâchez de bien vous reposer, mes amis, car demain, à la pointe du
+jour, nous devons être sur pied. Les scélérats qui nous ont attaqués ne
+sont plus à craindre, ils ne reviendront pas. S'il ne survient pas
+d'autres dangers, nous ne serons pas inquiétés de toute la nuit. Vous
+connaissez vos tours de faction. Après le baron, c'est Roozeman; après
+Roozeman, l'Ostendais, et ainsi d'heure en heure. Le baron donnera sa
+montre à son successeur. Faites bien attention de ne pas faire de bruit,
+et n'éveillez que le camarade qui doit monter la garde. Regardez sans
+cesse de tous côtés et ouvrez les oreilles autant que possible. Si vous
+remarquez quelque chose, tirez un coup de fusil, et chacun de nous
+sautera sur ses pieds, prêt à se défendre. Qu'on se taise maintenant!
+Bonne nuit, dormez bien.
+
+Malgré les émotions de cette journée, les chercheurs d'or cédèrent
+bientôt à la fatigue et s'endormirent si bien, que leurs ronflements
+faisaient ressembler la tente à une tanière pleine de grognements
+d'ours.
+
+Donat seul se tournait et se retournait dans ses couvertures, étendait
+les jambes, les retirait et se couchait sur le côté ou sur le dos; mais
+il ne put s'endormir. Après une heure et demie de pénible insomnie, il
+entendit éternuer deux fois Jean Creps qui était couché tout près de
+lui.
+
+--Ah! monsieur Jean, êtes-vous éveillé? Murmura Kwik d'un ton plaintif.
+
+--Qu'as-tu Donat? es-tu malade? Demanda Creps à moitié endormi.
+
+--Je ne puis fermer l'oeil.
+
+--Bah! il faut dormir.
+
+--Je ne puis, Jean.
+
+--Cela ne fait rien.
+
+--Mais je ne puis pas, vous dis-je.
+
+--Il faut essayer, cela ira bien.
+
+--Toutes mes côtes sont brisées; je frétille ici comme une anguille sur
+le gril.
+
+--C'est une idée, Donat.
+
+--Oui, monsieur Jean, c'est une idée, une vilaine idée.
+
+--Allons, abrège. A quoi penses-tu?
+
+--Je pense et je repense ainsi en moi-même: Dormir n'est rien, si je
+savais que je m'éveillerai encore vivant....
+
+--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies, Donat.
+
+--Eh bien, dit Kwik en soupirant, si cela ne se peut pas autrement,
+encore un _Pater_ ou deux pour ma pauvre petite âme.... Et puis ronflons
+à la grâce de Dieu!
+
+
+
+
+XVIII
+
+LA PÉPITE
+
+
+Le lendemain, au lever du soleil, après avoir pris du café et mangé des
+galettes avec du lard, les chercheurs d'or s'étaient remis en route. La
+plus grande partie du jour s'était écoulée sans qu'ils eussent rencontré
+quelque chose de particulier. Leur route les conduisait à travers une
+suite de vallons et de montagnes, tantôt s'écartant pour faire place à
+une vaste plaine, tantôt se rapprochant pour former un défilé dont les
+parois rocheuses semblaient près de s'écrouler sur les voyageurs.
+
+Dans l'après-midi, pendant que ses compagnons, après avoir déposé leurs
+havre-sacs, s'étaient couchés sur le sol pour prendre du repos, Donat
+était allé à une petite chute d'eau qui tombait en murmurant sur des
+blocs de rocher, à une centaine de pas de distance. Il avait soif et
+voulait boire. En se penchant au-dessus du ruisseau, clair comme le
+cristal, il vit briller quelque chose dans l'eau. C'était un caillou
+gros comme le poing et qui paraissait fendu au milieu. Le coeur du jeune
+paysan se mit à battre violemment; il était pâle et resta dans une
+immobilité complète à contempler l'objet étincelant, comme si un
+spectacle merveilleux l'avait frappé de stupeur. Toutefois, il saisit le
+caillou, l'examina de tous ses yeux, le baisa avec transport, puis
+courut à travers les sénevés vers ses compagnons, en poussant des cris
+de joie et faisant toute sorte de gestes et de cabrioles.
+
+--Messieurs, leur cria-t-il de loin, remerciez Dieu, j'ai trouvé le
+trésor! De l'or! de l'or! Un bloc de dix livres au moins! assez pour
+acheter un châ...!
+
+Il trébucha, et tomba la face contre terre.
+
+--De l'or! dix livres! Est-ce bien possible? demanda Victor.
+
+--Certes, c'est possible, répondit le Bruxellois; c'est ainsi qu'on
+trouve parfois les plus grosses pépites. Si Kwik avait découvert un
+riche placer!
+
+--Aux innocents les mains pleines, dit en riant le matelot.
+
+--Dépêche-toi, dépêche-toi, petit Kwik chéri, s'écria Jean Creps avec
+une joyeuse impatience.
+
+Tous les autres étendirent, en signe d'intérêt, les mains vers lui.
+
+Donat accourut tout hors d'haleine et bégaya:
+
+--Voyez, voyez quel gros bloc! Et lourd, lourd! plus lourd que du plomb!
+
+A ces mots, il donna le caillou d'or au Bruxellois, qui, après l'avoir
+examiné, le lança de toute sa force dans la plaine en poussant un cri de
+désappointement.
+
+--Puisses-tu avoir la crampe, triple imbécile! dit-il à Kwik, qui le
+regarda d'un air stupéfait et déconcerté, et murmura presque en
+pleurant:
+
+--N'était-ce pas de l'or?
+
+--De l'or? C'était une pierre de soufre, de l'espèce qu'on appelle
+_pyrite,_ et elle ne contient que du fer et du soufre.
+
+--Tu ne dois pas être si fâché contre moi pour cela, dit Donat pendant
+qu'ils reprenaient leurs havre-sacs pour continuer leur voyage. J'y
+perds autant que toi. Il y en a certainement plus d'un qui s'y est
+trompé. Pourquoi aurait-on inventé le proverbe: _Tout ce qui brille
+n'est pas or?_ Allons, allons, nous ne sommes pas plus pauvres
+qu'auparavant. S'il n'y a pas ici de morceaux d'or, nous en chercherons
+plus loin. Pardieu! monsieur Victor, c'est bien dommage: tout en
+courant, je voyais le garde champêtre de Natten-Hæsdonck, avec son
+Anneken, me tendre les bras en riant, précisément au moment où je tombai
+là-bas le nez dans le sable. Enfin! la scélérate de pierre est perdue,
+mais nous emportons au moins l'espoir sur notre dos, je veux dire dans
+notre coeur.
+
+Bientôt, l'amère déception se changea en gaieté, et maintes saillies
+grossières ou spirituelles sur la naïveté de Donat prêtèrent à rire aux
+amis.
+
+Ils étaient déjà à plus de quatre milles de la chute d'eau où ils
+s'étaient reposés et longeaient une forêt de broussailles épineuses qui
+ne paraissaient pas assez hautes pour cacher un homme debout.
+
+Tout à coup, le matelot s'arrêta et braqua son fusil comme quelqu'un qui
+veut tirer.
+
+--Que vois-tu? demandèrent les autres surpris.
+
+--Là, une tête humaine; quelqu'un qui nous épie et se cache dans les
+broussailles!
+
+--Où? Nous ne voyons rien.
+
+Pour toute réponse, le matelot ajusta et envoya une balle dans les
+arbrisseaux.
+
+Un cri de douleur retentit, et immédiatement après, du sein du fourré,
+s'éleva une voix plaintive, faible et douce comme si l'on eût touché une
+femme ou un enfant.
+
+--Ciel! tu as fait un malheur! s'écria Victor ému jusqu'au fond du coeur
+par le son de cette voix.--Allons, allons, mes amis, courons au secours
+de la pauvre victime.
+
+Comme Victor, Creps et Donat entraient dans les broussailles malgré les
+observations du Bruxellois, ce dernier et le baron suivirent leur
+exemple.
+
+Le matelot, probablement effrayé par l'idée qu'il pouvait avoir
+assassiné un innocent, jura qu'ils commettaient une imprudence et resta
+Dans la vallée.
+
+Les autres trouvèrent, dans une petite clairière, entre les
+broussailles, le corps d'un homme dont la balle avait percé la tête. Sur
+ce corps était penché un jeune homme, un enfant de treize à quatorze
+ans. Il embrassait le mort, versait des larmes sur son visage défiguré,
+et il était tellement égaré par le désespoir et la douleur, qu'il ne
+remarqua pas d'abord la présence des étrangers.
+
+On pouvait voir à leurs costumes que ces gens étaient des Mexicains, et,
+comme le jeune homme répétait toujours d'un ton déchirant: _Pobre
+padre!_ on sut qu'il pleurait sur le cadavre de son père.
+
+Le baron, qui connaissait un peu l'espagnol, lui demanda comment il se
+faisait qu'ils voyageassent seuls ainsi et sans armes dans cette contrée
+dangereuse.
+
+Le baron ne saisit pas très-bien les paroles brèves et entrecoupées que
+le jeune Mexicain lui répondit; cependant, il crut comprendre que ces
+malheureux avaient été attaqués et pillés et qu'ils avaient perdu leurs
+compagnons dans leur fuite. L'enfant était presque fou de douleur et de
+rage contre les assassins de son père, qu'il regardait comme de vrais
+détrousseurs de grands chemins; car il parlait avec une grande
+volubilité et des gestes violents, en montrant du doigt le ciel, et
+son oeil flamboyant et plein de menaces s'arrêtait alternativement sur
+le corps inanimé et sur les assistants qu'il chargeait de malédictions.
+
+--Que dit-il? demanda le Bruxellois.
+
+--Il appelle sur nous la vengeance du ciel et nous assure que l'esprit
+de son père nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur
+notre lit de mort.
+
+--Que Dieu nous protège! soupira Donat en faisant un signe de croix.
+Ceci nous manquait encore. Nous avons déjà à craindre les hommes et les
+bêtes féroces, voilà que les esprits se mettent aussi de la partie.
+Dormez donc tranquille avec une aussi terrible malédiction sur la tête!
+
+Pendant que Kwik se livrait à ces réflexions, les autres avaient pris
+une décision sur ce qu'il y avait à faire. Ils ôtèrent leurs havre-sacs
+et prirent leurs pioches.
+
+--Ne reste pas là si consterné, Kwik, dit le bruxellois. Prends ta
+bêche, nous enterrerons le malheureux Mexicain.
+
+Le jeune Mexicain était accroupi et suivait d'un oeil vitreux et
+immobile le travail de ceux qu'il considérait comme des bandits. Les
+larmes coulaient à flots sur ses joues, et sa soif de la vengeance
+semblait un peu calmée. Peut-être le soin des étrangers de ne pas
+laisser son père sans sépulture le faisait-il douter que ce fussent bien
+des ennemis qui l'entouraient et qui s'efforçaient de le consoler d'un
+ton compatissant.
+
+Donat détournait les yeux avec horreur du visage contracté du mort;
+mais, malgré tous ses efforts, il se sentait attiré comme par un aimant,
+et, chaque fois, il y jetait les yeux avec un nouvel effroi. Lorsqu'il
+lui fallut aider à déposer le cadavre dans la fosse, il frémit de la
+tête aux pieds, ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il frissonna
+jusqu'à la moelle des os. Vaincu par son émotion, il se laissa
+tomber à genoux près de la tombe et se mit à prier, pendant que les
+autres couvraient le corps de terre et de pierre.
+
+Lorsque la fosse fut tout à fait comblée, le Bruxellois demanda:
+
+--Ah çà! camarades, qu'allons-nous faire de cet enfant!
+
+--Ce que nous allons en faire? répondit Victor. Nous l'emmènerons aux
+placers, nous en aurons bien soin et nous lui procurerons, à notre
+arrivée dans un endroit habité, les moyens de regagner sa demeure.
+
+--Ce sera une grande charge, messieurs.
+
+--Qu'est-ce que cela fait? Après avoir tué le père, nous ne serons pas
+assez cruels pour laisser ce pauvre enfant dans le désert en pâture aux
+bêtes féroces. Dussé-je, avec l'aide de mes amis, le porter sur les
+épaules; il viendra avec nous jusqu'à ce que nous l'ayons mis en sûreté.
+
+--C'est fâcheux, mais tu as raison. Baron, fais-lui comprendre qu'il
+doit nous suivre.
+
+Le jeune Mexicain se leva et obéit passivement. Il marchait la tête
+baissée et semblait devenu indifférent à son sort. Cependant, lorsqu'il
+atteignit la plaine, il releva le front, montra du doit le matelot et
+cria en espagnol quelques mots qui firent supposer qu'il reconnaissait
+le meurtrier de son père. Mais, comme s'il se fût calmé tout à coup, il
+baissa vers la terre son regard flamboyant et suivit ses guides en
+apparence avec la même soumission.
+
+--Venez, venez, messieurs, dit le Bruxellois, ne vous embarrassez pas
+plus longtemps de ce garçon. Nous avons perdu beaucoup de temps et
+il faut le rattraper!
+
+Ils allaient continuer leur route et avaient déjà fait une centaine de
+pas, lorsque le jeune Mexicain sauta dans les broussailles en poussant
+un cri de triomphe et, sans que personne eût rien remarqué, disparut
+avec un _navaja_ ou poignard de poche à la main. En outre, l'attention
+fut détournée du fuyard par un cri de douleur qui échappa au même
+instant au matelot.
+
+L'Ostendais tenait la main à son côté et disait qu'il avait reçu un coup
+de poignard. On l'aida à ôter ses habits et chacun tremblait de crainte
+qu'il n'eût été frappé mortellement par le fils de sa victime.
+
+Lorsqu'on eût mis son flanc à découvert, on constata avec joie que le
+poignard avait porté sur l'unique dollar que le matelot portait encore
+dans sa ceinture de cuir, et n'avait fait que l'égratigner un peu en
+glissant. Il reconnut lui-même que cela ne valait pas la peine d'y
+songer et n'était pas assez grave pour arrêter sa marche une seule
+minute.
+
+On reprit les sacs. On parla encore quelques instants de l'événement;
+mais les esprits s'assombrirent peu à peu sous l'obsession de tristes
+pensées, et la petite troupe continua silencieusement sa route par monts
+et par vaux.
+
+Donat Kwik hochait constamment la tête en marchant:
+
+--L'esprit nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur
+notre lit de mort. On devrait mettre aux petites-maisons le premier qui
+voudra venir encore dans ce maudit pays. Les hommes sont des hommes;
+mais les esprits, que peut-on faire contre eux? Bien, bien, ça va de
+mieux en mieux; je ne m'étonnerais pas si aujourd'hui ou demain nous
+rencontrions Lucifer en personne. En effet, il nous manque encore le
+diable pour que la collection soit complète. Si réellement je trouve un
+boisseau ou seulement un petit muids d'or, je ne l'aurai pas volé,
+pardieu! Ce vilain matelot avec son coup de feu... Nous voilà en guerre
+avec l'autre monde. Il y a de quoi ne plus fermer l'oeil de toute sa
+vie!
+
+
+
+
+XIX
+
+LE FANTÔME
+
+
+Une heure ou deux plus tard, pendant qu'ils passaient en silence non
+loin d'une forêt de broussailles, le Bruxellois s'arrêta tout à coup et
+regarda à terre avec surprise. Il semblait en effet que les plantes
+autour d'eux avaient été piétinées d'une manière particulière, et la
+terre portait les traces profondes de pieds de chevaux.
+
+Il est arrivé quelque chose ici, murmura Pardoes en faisant quelques pas
+de côté. Tenez... voici la place. Une bourre de fusil! On a tiré. Tous
+ces pas de chevaux entremêlés... On aura peut-être joué du lasso.
+
+--Pouah! s'écria Donat Kwik, voilà une mare de sang comme si l'on avait
+abattu un boeuf.
+
+--Diantre! nous sommes dans un mauvais chemin, messieurs, dit le
+Bruxellois. Il me semble que nous ferions mieux de nous éloigner de
+quelques milles vers le nord. Peut-être atteindrons-nous ainsi une
+contrée moins dangereuse. Venez, nous passerons au pied de cette
+colline, à côté des arbustes, jusqu'à ce que nous puissions reprendre
+notre première direction vers l'est.
+
+Ils quittèrent la plaine par le côté gauche. Kwik les suivit en
+murmurant et en maudissant entre ses dents ce pays où l'on rencontrait
+presque à chaque pas une horreur.
+
+A peine eurent-ils marché une demi-heure que Donat, effrayé, s'écria:
+
+--Au secours! au secours! une bête féroce, un lion, un ours:
+
+--Où? où? s'écrièrent les autres en levant leurs fusils.
+
+--Là-bas entre les branches. Un four, messieurs, une gueule et des yeux,
+des yeux!...
+
+--Nous ne voyons rien.
+
+--Êtes-vous donc aveugles? Ne remarquez-vous pas là, au-dessus de ces
+broussailles, ces deux cornes qui montent et qui descendent? A moi! il
+vient! il vient!
+
+--Ah! ah! tête sans cervelle! dit le Bruxellois en riant, c'est une
+couple d'oreilles d'âne que tu vois. Tenez-vous tranquilles, mes amis;
+c'est peut-être le ciel qui nous envoie un secours précieux. Ce mulet
+appartient probablement aux gens qui ont été attaqués à l'endroit où
+nous avons trouvé du sang. Le pauvre animal a fui le combat et erre sans
+maître dans le bois. Restez tranquilles pendant quelques minutes;
+l'apparition de l'animal pourrait bien cacher quelque ruse.
+
+--Un bon camarade pour toi, Donat, grommela le matelot; vous serez deux
+désormais.
+
+Il semblait que Donat le comprit également ainsi; car il courut tout
+joyeux vers les broussailles, pendant que les autres le suivaient du
+regard. Une ou deux minutes après, il reparut dans la plaine tenant sous
+son bras le licou d'un mulet qui se laissait conduire très-docilement.
+Kwik était ravi de joie et embrassait le mulet en lui adressant toutes
+sortes de douces paroles. Pendant que les autres venaient à sa
+rencontre, ils virent qu'il baisait l'animal sur le nez.
+
+C'était un mulet vieux et énervé, qui semblait avoir à peine la force de
+se tenir sur ses jambes; mais le Bruxellois fit comprendre à ses
+camarades que ces animaux sont très-robustes et très-solides, et que
+celui-ci, malgré son âge, leur rendrait encore bien des services et les
+allégerait probablement d'une partie de leurs lourds bagages jusqu'aux
+placers. L'animal portait une marque brûlée sur la cuisse, et n'avait
+d'autre harnais qu'une corde au cou et deux paniers liés ensemble sur le
+dos; à la corde pendait une petite clochette dont le battant était
+attaché par une petite courroie pour l'empêcher de sonner.
+
+Les haches, pioches, marmites et couvertures furent tirées sur-le-champ
+des havre-sacs et chargées sur le mulet, on lui lia également la grande
+manne sur le dos et chacun se déchargea de son bagage autant qu'il lui
+plut.
+
+--Donat, je te fais muletier! dit le Bruxellois avec un sérieux comique.
+
+--Je le suis de naissance, répondit Kwik. Ayez confiance en moi; j'aurai
+soin du mulet comme de mon propre frère.
+
+--En avant, messieurs, en avant maintenant, légers de coeur et légers de
+corps.
+
+Tous marchèrent gaiement en avant. En effet, ce n'était pas un mince
+soulagement de se sentir délivrés des lourds fardeaux sous lesquels ils
+ployaient si longtemps. Donat, en muletier fidèle, marchait à côté du
+mulet, la main sur le cou de la bête en signe d'amitié.
+
+Déjà l'événement avait perdu de sa nouveauté et les autres continuaient
+silencieusement leur route, lorsque Donat n'avait pas encore fini de
+parler au mulet. Bien que le matelot se moquât de temps en temps de
+l'affection des deux amis intimes qui s'étaient retrouvés si
+inopinément, Donat ne lui répondait pas et continuait sa conversation
+avec le mulet:
+
+--Courage, camarade! disait-il. Ne crois pas que tu sois tombé dans des
+mains étrangères. Feu mon père, que Dieu ait pitié de son âme! avait
+aussi un mulet, et c'était moi qui devais le soigner, lui donner
+l'avoine, le mener à la prairie et préparer sa litière. Nous étions si
+bons amis, que je partageais quelquefois ma tartine de pain de seigle
+avec Jean Mul, car il se nommait ainsi. Tu dois aussi m'aimer, ne fût-ce
+que parce que j'ai si bien soigné Jean Mul de Natten-Hæsdonck. Tous les
+hommes sont frères et tous les mulets aussi. Tu me regardes? Je crois,
+pardieu, que tu me comprends! Cela t'étonne, n'est-ce pas? Qu'une
+personne que tu ne connais pas encore te témoigne tant d'affection; mais
+elle a ses raisons. Tu sauras, mon ami, que j'aime quelqu'un. C'est la
+fille d'un garde-champêtre. J'ai été assez puni d'avoir osé lever les
+yeux aussi haut; car le garde-champêtre, lorsque j'allai lui demander de
+pouvoir me marier avec Anneken, m'a jeté si violemment à la porte que je
+suis tombé la face dans la boue. Anneken ne me hait pourtant pas; et
+moi, de mon côté, je la vois toujours devant mes yeux aussi bien que je
+vois en ce moment tes deux longues oreilles. Vois-tu, j'étais allé un
+jour avec ton frère Jean Mul à Malines. En retournant, je trouve, entre
+Villebrock et Natten-Haesdonck, Anneken, la fille du garde champêtre, en
+train de pleurer sur le bord du chemin. La pauvre enfant s'était foulé
+le pied et ne pouvait plus marcher. Je l'aidai à monter sur le dos de
+Jean Mul. Elle était si contente! Nous causâmes ensemble pendant tout le
+long du chemin. Quand elle me regardait de dessus le mulet avec ses
+petits yeux noirs pleins d'amitié, c'était comme si mon coeur se
+gonflait et devenait gros comme une tête d'enfant. J'étais heureux,
+heureux! Pourquoi? je ne le sais pas au juste, mais j'étais extrêmement
+heureux. Tiens, je ne puis pas t'expliquer cela ainsi, tu devrais être
+un homme pour le comprendre. Il n'est donc pas étonnant que je t'aime
+parce que tu es un mulet, car, s'il n'y avait pas eu de mulets, je
+n'aurais pas fait connaissance avec Anneken... Il est vrai aussi que je
+ne serais pas en Californie; mais nous ne parlerons pas de cela.
+Anneken, Anneken au-dessus de tout... Hue! hue! tu auras bonne vie avec
+moi. Je t'appellerai aussi Jean Mul. Sois content! si je trouve
+beaucoup, beaucoup d'or, je t'emmène en Belgique. Cela t'irait joliment,
+hein, fripon, si tu pouvais habiter un château avec Anneken et moi? Hue!
+Jean Mul, hue!
+
+Donat aurait peut-être continué ce gai bavardage pendant des heures
+entières; mais il fut interrompu parce que ses amis s'arrêtaient comme
+s'ils ne devaient pas aller plus loin ce jour-là.
+
+--Camarades, dit le Bruxellois, je propose de poser notre tente ici.
+Nous sommes sur une hauteur et nous pouvons regarder au loin. Il y a de
+l'eau là-bas dans le ruisseau, et, un peu plus loin, il y a de l'herbe
+et des broussailles pour laisser paître l'âne. Il fait encore jour et
+nous pourrions marcher encore une demi-heure; mais nous ne sommes pas
+certains de trouver un autre endroit aussi favorable. Déposez les sacs,
+nous passerons la nuit ici.
+
+Il déboucla les sangles du mulet et le déchargea de son fardeau, puis il
+détacha le battant de la petite clochette et donna deux ou trois coups
+de pied dans les jambes du pauvre animal, qui bondit en avant et se
+dirigea avec une grande rapidité vers le taillis.
+
+--Mon Dieu! Jean Mul! Jean Mul! cria Donat. Il s'égarera!
+
+Mais le Bruxellois le retint et dit:
+
+--Ne crains rien, Donat. On n'agit jamais autrement ici avec les mulets.
+Il mangera et dormira très-paisiblement pendant la nuit. Demain matin,
+nous le retrouverons. La clochette nous dira où il est. Il ne
+s'éloignera pas; il est habitué à cela.
+
+On alla dans le fourré couper le bois nécessaire pour dresser la tente.
+Jean Creps, qui devait être le cuisinier et qui était occupé à faire du
+feu, dit à Kwik:
+
+--Tiens, prends la marmite, Donat, et cours au bas de la colline
+chercher de l'eau; le café sera d'autant plus vite fait.
+
+Kwik prit la marmite et s'éloigna dans la direction désignée.
+
+--Ça, mes amis, un peu de hâte à l'ouvrage, cria le Bruxellois. La nuit
+passée, nous n'avons dormi ni trop bien ni surtout trop longtemps.
+Reposons-nous une bonne fois, afin de pouvoir nous mettre en route de
+très-bonne heure. Si nous ne sommes point paresseux, nous atteindrons
+bientôt les mines de Yuba.
+
+--Bientôt? Quand donc? demanda le matelot.
+
+--Encore trois ou quatre jours et nous y sommes. Là, nous nous
+reposerons un peu et nous renouvellerons nos provisions dans les
+_stores_ ou boutiques, pour aller plus loin au placer ignoré.
+
+--Mais que vend-on dans les _stores?_
+
+--Tout ce dont les chercheurs d'or peuvent avoir besoin: de la farine,
+du lard, du jambon, du sucre, du café, de l'eau-de-vie.
+
+--Drôle d'idée d'établir une boutique à l'endroit même où les autres
+cherchent et trouvent de l'or! dit Victor.
+
+--Oui, ami Roozeman, et ce sont certes les plus malins, dit Pardoes. Ils
+vendent une once d'or des choses qui ne valent pas un dollar, et tandis
+que beaucoup de mineurs s'en retournent aussi pauvres qu'ils sont venus,
+les boutiquiers ne quittent jamais les placers sans avoir amassé une
+jolie fortune.
+
+--Ce sont sans doute des Mexicains?
+
+--Non, des gens de tous pays: des Français, des Américains du Nord, des
+Espagnols, des Allemands, et aussi des Mexicains.
+
+--Et comment défendent-ils leurs marchandises contre les voleurs et les
+brigands?
+
+--Vous ne connaissez pas les affaires de là-bas. Les _stores_ se
+trouvent où les chercheurs d'or sont en grand nombre. On n'y fait pas
+grande attention à un coup de poignard au de revolver; mais, dès qu'un
+voleur est pris, on le pend sans...
+
+Il fut interrompu dans son explication par l'arrivée de Donat, qui
+faillit laisser tomber sa marmite, et bégaya les joues pâles et les bras
+levés:
+
+--Que Dieu me protège! J'ai vu là quelque chose de si laid, de si
+horrible, que j'ai presque perdu la tête de peur. Je crois qu'il y a de
+la sorcellerie dans ce pays, et que le diable...
+
+--Vas-tu dire ce que tu as vu, bavard! Grommela Pardoes avec impatience.
+
+--Ouf! laisse-moi reprendre haleine. Là-bas, derrière la montagne, près
+de l'eau, est pendu un homme dont les jambes frétillent encore. Il
+crierait à coup sûr; mais il ne peut pas, car il est pendu par un noeud
+coulant à une corde!
+
+--Allons, venez, il faut voir ce que c'est.
+
+Donat les conduisit au bas de la montagne et leur montra, en effet, un
+homme pendu à la plus grosse branche d'un arbre. Le vent qui soufflait à
+travers l'étroit défilé faisait tourner le cadavre au bout de la corde;
+ce mouvement avait fait croire à Kwik que le pendu pouvait encore être
+vivant.
+
+Victor, s'avançant plus près de l'arbre, remarqua qu'on avait cloué un
+plat en fer-blanc contre le tronc. Donat s'arrêta en tremblant et n'osa
+pas s'approcher du cadavre; cependant, les railleries du matelot le
+décidèrent à suivre les autres.
+
+Sur le plat en fer-blanc, on avait gravé des caractères avec une pointe
+en fer, Victor les lut et dit:
+
+--C'est de l'anglais; cela signifie: _Respectez la loi de Lynch. Jacques
+Kalef a assassiné ici son ami intime pour lui voler son or_.
+
+--Voyez, à côté de l'arbre, il y a une petite croix de bois dans la
+terre, dit le baron; c'est la tombe de la victime.
+
+--Bah! ce sont des choses qui ne nous regardent pas, dit le Bruxellois
+en se retournant. Ne perdons pas un temps précieux à regarder le
+scélérat. Venez, retournons à la tente.
+
+--Ciel! allez-vous laisser cet homme pendu là? murmura Kwik avec dégoût.
+
+--Il y pend assurément depuis six semaines.
+
+--Et vous ne l'enterrerez pas? C'est peut-être
+un chrétien comme nous!
+
+--Laisse-moi tranquille, Donat. Serais-tu assez stupide pour mettre la
+main à cette charogne?
+
+--Mais ... mais l'esprit de cet homme reviendra et errera aussi
+longtemps que ses restes ne seront pas enterrés.
+
+Pour toute réponse il n'obtint qu'un éclat de rire. Chemin faisant,
+Victor s'efforça de lui faire comprendre qu'il devait mettre des bornes
+à sa compassion. Le pendu était un horrible assassin et avait bien
+mérité sa punition. Mais Kwik ne se laissait pas rassurer; il détournait
+la tête avec angoisse, comme s'il craignait d'être poursuivi par le
+pendu; il poussa un soupir profond et murmura d'une voix presque
+inintelligible:
+
+--Je préfère encore coucher dans le cimetière de Natten-Haesdonck,
+quoiqu'il n'y fasse, pardieu, pas bon à minuit... Allons, allons, mon
+cher petit Donat, roule-toi bien dans tes couvertures, mets-toi sur la
+terre molle et rêve d'Anneken et de l'or, jusqu'à ce qu'un fantôme
+vienne te tordre le cou. Quel pays, bon Dieu, quel horrible pays!
+
+Le café et les crêpes furent bientôt prêts. On soupa. Victor fut mis en
+sentinelle et les autres se glissèrent sous la tente pour se coucher.
+
+Donat se démenait plus fiévreusement encore que la veille. Il tenait ses
+yeux fermés; car, aussitôt qu'il les ouvrait, l'obscurité prenait pour
+lui toutes sortes de formes effroyables. Il voyait le cadavre du
+Mexicain, le cadavre du pendu et le cadavre de la victime passer et
+repasser devant ses yeux en le menaçant. Mais ce qui le frappait d'une
+terreur encore plus profonde, c'était la pensée qu'il allait être appelé
+vers le milieu de la nuit pour relever la sentinelle. Il allait donc se
+trouver seul aussi dans les ténèbres! Ses camarades sous la tente
+ronflaient sourdement et semblaient plongés dans un sommeil bienfaisant;
+il enviait cette tranquillité d'esprit et se disait en lui-même qu'il
+eût donné un morceau d'or aussi gros qu'une pomme pour pouvoir oublier
+comme eux qu'il y a des esprits qui reviennent. Il se mit à prier
+ardemment, et, soit que sa prière diminuât son effroi en occupant son
+esprit, soit qu'il succombât aux fatigues du voyage, il tomba enfin dans
+un léger assoupissement qui finit par devenir un vrai sommeil.
+
+Vers le milieu de la nuit, il sentit que quelqu'un lui tirait les jambes
+et lui pinçait les mollets.
+
+Il sauta debout et dit en soupirant, les cheveux hérissés sur la tête:
+
+--O mon Dieu! secourez-moi! un fantôme! Un fantôme!
+
+--Tais-toi, âne que tu es! grogna le matelot; tu dois monter la garde:
+il est onze heures.
+
+--Oui, murmura Kwik en sortant de la tente, c'est ainsi qu'un malheureux
+tombe d'un trou dans un autre.
+
+--Voici la montre, dit l'Ostendais en la lui mettant dans la main. A
+minuit tu éveilleras le baron pour te relever.
+
+--N'as-tu rien vu dans l'obscurité? Demanda Kwik avec anxiété.
+
+--Si, Donat, quelque chose de très-vilain, mon garçon; fais attention,
+ça ne sent pas bon, là dehors.
+
+--Qu'as-tu vu? Pour l'amour de Dieu, ne me trompe pas!
+
+--Ce que j'ai vu? un fantôme, un esprit avec un drap blanc sur le dos!
+dit le matelot d'une voix creuse. Il m'a parlé!...
+
+--Allons, allons, est-ce vrai? Et qu'a-t-il dit?
+
+--«N'y a-t-il pas parmi vous un imbécile qui se nommé Kwik? a-t-il
+demandé.--Oui, ai-je répondu, il montera la garde vers le milieu de la
+nuit.--Eh bien! a dit le fantôme, c'est justement une bonne heure pour
+tordre le cou à ce peureux avaleur de bourdes.» Dors bien, à demain,
+Donat!
+
+Lorsque le pauvre Kwik se vit seul dans l'obscurité, la peur le fit
+chanceler sur ses jambes. Il avait envie de tenir ses yeux fermés; mais
+parmi toutes ses faiblesses il avait pourtant beaucoup de bonnes
+qualités, et une de celles-ci était qu'il voulait remplir fidèlement et
+sérieusement la fonction qu'il avait acceptée. Malgré son émotion, il se
+rappela qu'il était là pour veiller sur la vie de ses camarades et
+surtout sur Roozeman.
+
+Il regarda donc de tous côtés, mais une sueur froide mouillait son front
+et il était tourmenté par mille folles visions. Arbres, rochers, nuages,
+tout prenait à ses yeux une forme effroyable.
+
+Jusqu'alors, il se sentait cependant assez courageux pour ne pas quitter
+son poste; mais sa terreur augmentait à mesure qu'approchait l'heure
+fatale de minuit, l'heure à laquelle, d'après les récits de son enfance,
+les esprits et les fantômes errent et cherchent vengeance.
+
+Tout à coup il poussa un cri étouffé et ses cheveux se hérissèrent sur
+sa tête comme une brosse. Il vit ou crut voir que, dans le lointain, une
+ombre humaine, avec un drap blanc sur la tête, était sortie de terre.
+
+Il recula jusque près du feu, et dut s'appuyer au piquet pour ne pas
+tomber. Là, une idée de salut surgit dans son esprit. Il tira la montre
+de sa poche, l'ouvrit, se pencha sur la flamme, et, avec ses doigts
+tremblants, avança l'aiguille de près de trois quarts d'heure. Alors il
+se glissa sous la tente, tira quelqu'un par les jambes et dit:
+
+--Baron, baron, réveillez-vous! _Douze heures. C'est pour vous faction,_
+minuit.
+
+--Quoi, minuit? murmura le Français en sortant de la tente; il n'y a pas
+une demi-heure que je t'ai entendu relever.
+
+--Allons, allons, baragouina Donat dans son mauvais français, _quand
+dormir, pour savoir si douze heures ou pas. Tiens, la horloge marque
+juste cela!_
+
+Le baron prit la montre et se mit en faction.
+
+Donat s'entortilla dans sa couverture, se coucha, fit le signe de la
+croix et murmura entre ses dents:
+
+--Ce n'est pas loyal, je le sais; mais je le lui revaudrai, dussé-je
+monter dix fois la garde pour lui un autre jour. Je n'ai pas peur, je
+suis assez courageux; mais me battre contre des fantômes!... Aïe! Aïe!
+Dors bien, Donat!
+
+Et il laissa tomber avec découragement sa tête sur son havre-sac.
+
+
+
+
+XX
+
+LE BLESSÉ
+
+
+Lorsque les chercheurs d'or s'éveillèrent le lendemain matin et qu'ils
+regardèrent la montre, ils ne furent pas peu étonnés que le soleil se
+levât une heure plus tard que les autres jours. On fit à ce sujet toutes
+sortes de suppositions, et le matelot prétendait même que cela devait
+provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe
+terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un
+rhume de cerveau qui le faisait éternuer sans cesse. Le baron
+l'observait avec méfiance; mais le naïf garçon avait une mine si
+innocente, que le soupçon du baron s'évanouit tout à fait.
+
+Pendant qu'ils étaient assis pour prendre le café, Jean Creps dit en se
+frottant les mains:
+
+--Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien
+dormi, n'est-ce pas, Kwik?
+
+--Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute la nuit j'ai été
+tiraillé en tous sens par quatre ou cinq fantômes.
+
+--Il faut maîtriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu
+nous a protégés jusqu'ici; il est à croire qu'il continuera à veiller
+sur nous.
+
+--Ainsi, vous nommez cela protéger, monsieur Roozeman! Je suis curieux
+de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon à sept têtes,
+le diable en personne ou une douzaine d'anthropophages?
+
+--Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'écria le
+Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est
+là-bas près de ce sapin!
+
+Quelques minutes après, ils étaient en route. Donat voulait absolument
+porter le sac et le fusil du baron; mais le Français, qui ne comprenait
+pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus
+hautain et une froide raillerie.
+
+Kwik eût bien voulu rendre au baron, par d'autres services, les trois
+quarts d'heure qu'il lui avait volés; mais, repoussé avec si peu
+d'amitié, il était retourné près du mulet et marchait à moitié
+découragé.
+
+Il raconta à voix basse à la bête comment il avait passé cette triste
+nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il déplora son départ de
+Natten-Hæsdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal,
+de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait,
+sans avoir à craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le
+mulet, s'il avait pu le comprendre, eût cru certainement que
+Natten-Haesdonck était situé dans le paradis terrestre. Pour se consoler
+lui-même, il s'efforçait d'inspirer du courage à la bête et de faire
+briller à ses yeux le bonheur de demeurer dans un château avec Anneken.
+Mais au milieu de ce récit attrayant, le mulet se sentit piquer par une
+mouche et donna par mégarde un si violent coup de pied à son conducteur,
+que le pauvre Kwik culbuta et tomba à la renverse.
+
+Donat devait avoir la tête très-dure; car, avant que les autres eussent
+eu le temps de voler à son secours, il était sur ses pieds et avait
+repris sa place à côté du mulet.
+
+Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un
+sermon sans fin au mulet, sur l'amitié, la reconnaissance et
+l'obéissance qu'un mulet doit à son maître ou à son conducteur quand
+celui-ci le traite avec douceur.
+
+Il était précisément en train de citer, pour servir d'exemple, toutes
+les bonnes qualités de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le
+Bruxellois s'arrêta tout à coup et cria:
+
+--Apprêtez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous!
+
+--Nous y voilà encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de
+tabac de notre vie.
+
+Tous s'arrêtèrent, le fusil braqué; ils virent arriver un grand nombre
+d'hommes; mais on ne pouvait voir à une aussi grande distance quels
+hommes c'étaient.
+
+Aussitôt que cette troupe aperçut la compagnie de Pardoes, elle s'arrêta
+également et apprêta les fusils.
+
+--Ah çà! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement,
+battons-nous à la grâce de Dieu; mais ils sont au moins vingt là-bas, et
+il y a à côté de nous une forêt pour fuir. Qui aime le danger y périra,
+dit le curé de Natten-Haesdonck.
+
+--Tais-toi, imbécile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a
+rien à craindre. Ces hommes-là sont chargés de lourds fardeaux. Ce sont
+des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons
+comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font
+des signes d'amitié.
+
+En effet, les deux groupes se rapprochèrent lentement, et, dès qu'ils
+furent assurés de part et d'autre que c'étaient de simples voyageurs
+qu'ils avaient rencontrés, ils échangèrent de loin quelques cris pour
+saluer. Pourtant chacun se tint sur ses gardes.
+
+Le Bruxellois reconnut un Français, qu'il avait vu l'année précédente
+dans les mines du Nord. Il alla à lui et causa une couple de minutes,
+pendant que ses camarades échangeaient quelques paroles avec les autres
+chercheurs d'or et tâchaient d'obtenir des renseignements sur l'état des
+placers. On ne leur dit pas grand chose, car ces hommes paraissaient
+très-méfiants; et, lorsque Donat demanda à l'un d'eux, dans son mauvais
+français:_--C'est pour vous beaucoup grand de l'or dans cette sac?_--
+ils semblèrent tous fâchés et le regardèrent avec des yeux menaçants.
+
+Les premiers de la troupe s'étaient déjà remis en route. Le Bruxellois
+serra la main au Français et lui dit adieu.
+
+Pardoes s'approcha de ses amis, qui reprirent également leur voyage. Ils
+le regardèrent, espérant qu'il leur communiquerait quelque chose de ce
+qu'il avait appris; mais il hochait la tête avec une inquiétude visible
+et resta muet.
+
+--As-tu de mauvaises nouvelles, Pardoes, que tu as l'air si sérieux?
+demanda Jean Creps.
+
+--De mauvaises nouvelles, répondit-il.
+
+--Oui? encore quelque chose de nouveau? murmura Donat. Nous n'avons pas
+encore eu de sauvages.
+
+--Et ce sont des sauvages que nous pourrions avoir, dit Pardoes.
+
+--Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'écria Kwik avec colère, je
+donne, pardieu! ma démission de chercheur d'or et je m'en retourne à la
+maison. J'ai déjà perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcelé; mais je
+ne voudrais pas arriver à Natten-Haesdonck avec ma tête nue et chauve
+comme une gamelle.
+
+--Tais-toi donc, Donat, et écoute si tu veux. Voici, messieurs, ce que
+le Français m'a dit. Entre nous et les placers du Yuba, une nombreuse
+bande de sauvages californiens s'est montrée. On a reçu la nouvelle,
+dans les _stores_, qu'elle a attaqué, il y a quatre jours, une compagnie
+de voyageurs. Les hommes qui viennent de passer ont vu les Californiens
+de très-loin. Le Français m'a conseillé de faire un détour pendant une
+heure ou deux vers l'ouest pour éviter ainsi la rencontre des sauvages.
+Nous commencerons à suivre ce conseil au pied de cette montagne. Faites
+attention et tenez-vous toujours prêts à la défense.
+
+Après qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent
+remis à peu près de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le
+Bruxellois reprit:
+
+--Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a
+découvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui
+sont plus riches que ceux qu'on avait trouvés jusqu'ici. Le Français, à
+qui j'ai rendu quelques services l'année passée, m'a donné des
+explications précises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre
+route, je suis d'avis que nous ferions bien d'y tenter la fortune
+pendant quelques jours. Il y a des _stores_ à quelques milles de là;
+vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temps le métier
+de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas dès le commencement un
+chercheur d'or.
+
+Donat n'écoutait pas ces explications; il marchait en grommelant à côté
+du mulet et jetait sans cesse derrière lui des regards inquiets,
+tourmenté qu'il était par la crainte de voir apparaître des sauvages. Il
+était évident pour lui que, dans ce pays maudit de Californie, on doit
+toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de
+l'effroyable réalité. De temps en temps, il portait la main à sa tête et
+se tirait les cheveux pour être convaincu qu'il n'était pas encore
+chauve.
+
+Tout à coup un cri aigu lui échappa et il dit en pâlissant:
+
+--O mon Dieu! les voilà! les voilà!
+
+Un bruit étrange s'était fait entendre au loin dans les broussailles, et
+les compagnons, également surpris, s'arrêtèrent, l'oreille au guet.
+
+C'était une voix qui se lamentait et appelait du secours; d'abord ils ne
+distinguèrent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais
+ensuite ils entendirent distinctement prononcer le mot _God!_ (Dieu!)
+
+--Est-ce possible? s'écria Victor. Un Flamand dans ce pays? Venez,
+venez, allons voir. C'est probablement un malheureux compatriote.
+
+--Restons ensemble, dit le Bruxellois. La main aux fusils; car tout peut
+cacher une ruse. Donat, tâche de nous suivre dans les broussailles.
+
+Guidé par le cri d'angoisse, ils trouvèrent un jeune homme assis contre
+un arbre. Il était pâle, ses joues étaient creuses, et un de ses pieds
+était entouré de lambeaux qu'il avait déchirés de ses habits. Ses
+premières paroles prouvèrent qu'il était Anglais, ce qui avait causé
+l'erreur de Victor, parce que le mot «Dieu» est le même en anglais
+qu'en flamand.
+
+Il raconta que lui et ses compagnons avaient été attaqués par des
+bandits et qu'il avait reçu une balle dans le pied. Sa blessure s'était
+enflammée; son pied s'était enflé douloureusement; il ne pouvait marcher
+et avait rampé depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de
+racines dans l'attente d'une mort affreuse. Il suppliait les étrangers à
+mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le
+désert. Son père tenait un grand _store_ ou boutique dans les placers de
+la rivière de la Plume et les récompenserait généreusement.
+
+Victor et Jean parlèrent de placer le jeune homme sur l'âne; mais le
+matelot jura que l'humanité était une sottise en Californie et qu'il
+n'avait pas envie de reprendre la charge d'un âne pour les beaux yeux de
+cet Anglais.
+
+Comme le débat s'échauffait entre Roozeman et l'Ostendais, le Bruxellois
+dit:
+
+--Venez un peu à l'écart avec moi, messieurs; l'affaire est assez
+importante pour être discutée.
+
+Quand on l'eut suivi à une vingtaine de pas, il reprit:
+
+--Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un
+secours précieux, et il nous permettait de marcher rapidement et à
+grandes journées vers le but après lequel nous soupirons tous. Le mulet
+est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce blessé, nous
+devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et
+nous en serons beaucoup retardés. Quant à la récompense qu'il nous
+promet, ne vous y fiez pas; une fois en sûreté, il nous dira: «Je vous
+remercie et bonjour.»
+
+--Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce désert un
+chrétien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs.
+S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je
+puis.
+
+Le blessé, qui les regardait de loin, vit bien que le jeune homme aux
+cheveux blonds plaidait en sa faveur. Aussi tendait-il vers lui des
+mains suppliantes et son regard était plein d'éloquence.
+
+--Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit
+le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de
+rien.
+
+--Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean?
+
+--Certes; une pareille insensibilité est horrible.
+
+--Et toi, Donat?
+
+--Moi, pour sauver la vie à un homme, je porte la claie et les haches
+jusqu'à l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et
+peut-être, pour nous récompenser, éloignera-t-il de nous les sauvages.
+
+--Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes.
+
+--Je pense, répondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la
+peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore
+jeune; je veux bien porter ma part des instruments.
+
+Victor et ses amis avaient déjà déchargé en grande partie le mulet; ils
+soulevèrent prudemment le blessé et le placèrent sur la bête. Le pauvre
+jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura
+chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa
+générosité.
+
+Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des
+instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat.
+
+Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui
+était arrivé:
+
+--Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il.
+Je devais me rendre à Sacramento, afin d'y acheter une provision de
+farine pour mon père. Comme on ne pouvait se procurer assez de mulets à
+la rivière de la Plume, je suis allé aux placers du Yuba, et j'y ai
+trouvé après quelques jours d'attente, les muletiers dont j'avais
+besoin. Nous descendîmes avec rapidité des montagnes, car nos mulets
+étaient bons. Nous ne rencontrâmes rien de particulier dans notre
+voyage, jusqu'au troisième jour. Quelques heures avant midi, nous vîmes,
+au pied de la montagne qui dominait notre route, un homme accroupi et
+courbé, comme quelqu'un qui est très-fatigué. Comme il était seul et
+n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de
+méfiance. Il répondit à nos demandes qu'il était parti de San-Francisco
+pour aller aux mines du Nord, qu'il s'était égaré, et qu'il mourait de
+faim, faute de provisions. Nous lui donnâmes quelques biscuits et un
+bon morceau de viande salée. Cet homme avait de grosses moustaches
+rousses et les yeux singulièrement petits...
+
+--Était-ce un Français? demanda Victor étonné.
+
+--Oui, c'était un Français; il y en avait deux parmi nous qui savaient
+causer avec lui.
+
+--La moustache rousse du _Jonas_! Murmura Victor; Donat ne s'est pas
+trompé!
+
+--Je n'aurais pas regardé si exactement son visage, continua le blessé,
+mais il me sembla qu'il nous examinait tous un à un de la tête aux
+pieds, et comptait nos armes. Il s'était levé et avait poursuivi son
+chemin; nous avions, après lui avoir montré la bonne route, repris notre
+marche dans une direction opposée. Poussé par la défiance, je fis
+arrêter un instant mes compagnons et je grimpai sur une montagne pour
+observer l'inconnu. Il avait disparu et ne pouvait s'être caché nulle
+part dans cette plaine, sinon dans les broussailles ou dans le bois.
+Nous craignions une attaque des brigands qui rôdent maintenant en très
+grand nombre; mais comme, après avoir marché avec rapidité pendant une
+heure et demie, nous n'avions rien rencontré, nous nous arrêtâmes pour
+faire manger les bêtes et pour préparer notre propre dîner. A peine
+fûmes-nous remontés sur nos mulets et prêts à donner le signal du
+départ, que plusieurs hommes parurent sur une montagne au-dessus de nous
+et nous envoyèrent quatre ou cinq balles. Nous nous mîmes sur la
+défensive et nous déchargeâmes également nos fusils. Mais une dizaine de
+brigands fondirent sur nous du haut de la montagne, avant que nous
+eussions eu le temps de recharger nos armes. Un des nôtres cria: «Fuyez!
+fuyez!» et je vis mes compagnons éperonner violemment leurs mulets et
+chercher leur salut dans la rapidité de leurs montures. Je voulus faire
+comme eux; mais le même homme aux moustaches rousses et aux petits yeux
+m'ajusta et me tira une balle à travers le pied. Mon mulet fit un écart,
+me désarçonna et suivit les autres. Les voleurs poursuivirent mes
+camarades; j'entendis longtemps encore les coups de fusil qui
+retentissaient dans le bois. J'étais couché là depuis quatre jours; mon
+pied s'est enflammé. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prévoyais une
+mort terrible, lorsque Dieu m'exauça et m'envoya un secours et un salut
+inattendus.
+
+Victor et Jean causèrent longtemps ensemble du rôle que la moustache
+rousse du _Jonas_ avait joué dans cette histoire, et Jean Creps assura
+qu'il enverrait une balle dans le ventre du scélérat la première fois
+qu'il le rencontrerait.
+
+Les Flamands atteignirent enfin l'endroit où ils devaient passer la
+nuit.
+
+Pendant qu'on préparait le souper, Victor ôta les langes du pied du
+jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure enflammée et
+enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allégea si
+complètement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains de
+Roozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance.
+
+Donat céda sa couverture au blessé, et, quoique celui-ci refusât, Kwik
+resta inébranlable dans sa résolution et coucha sur la terre nue.
+
+Cette nuit-là, tous dormirent en repos sous la garde de leur sentinelle.
+Donat, tout content de lui et joyeux d'avoir pu faire une bonne action,
+ne rêva pas et dormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le secouer
+pendant plusieurs minutes lorsque vint son tour de monter la garde.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES VAQUEROS
+
+
+La présence de l'Irlandais blessé semblait leur porter bonheur, car ils
+poursuivirent leur voyage pendant un jour et demi sans rencontrer rien
+qui fût de nature à les inquiéter.
+
+La certitude de n'avoir plus à passer que deux nuits dans les montagnes
+avant d'atteindre les placers du Yuba, les réjouissait et leur rendait
+le coeur léger.
+
+On se moqua de la peur que Donat avait eue pendant la route, et on
+s'efforça de lui faire comprendre que, s'ils avaient rencontré jusque-là
+beaucoup d'apparences de malheur, du moins ils approchaient du terme de
+leur voyage sans avoir souffert de dommage réel. Kwik hochait la tête en
+signe de doute et répondait qu'on ne peut vendre la peau de l'ours avant
+de l'avoir pris, et qu'on ne peut pas fêter la moisson avant que le
+grain soit dans la grange.
+
+Dans la matinée, ils traversèrent une vaste plaine et regardèrent sans y
+faire beaucoup d'attention quelques rochers isolés au milieu de la
+vallée et paraissant sortir de terre.
+
+Lorsqu'ils en étaient encore éloignés de deux cents pas, le Bruxellois
+s'arrêta tout à coup et dit d'une voix étouffée:
+
+--Arrêtez, mes amis; il y a une embûche derrière ces montagnes!
+
+Et, étendant le doigt, il ajouta:
+
+--Là-bas, au-dessus des rochers, des chapeaux qui se remuent. Ces
+chapeaux sont des _sombreros_ mexicains. Ceux qui sont derrière les
+rochers pour nous attaquer à notre passage et qui se croient bien
+cachés, sont sans doute des _salteadores_. Tenez-vous prêts, messieurs,
+et faites feu à la première apparition des voleurs!
+
+Pendant qu'il parlait encore, les chapeaux s'élevèrent et trois balles
+sifflèrent au-dessus de la tête des Flamands. Ceux-ci lâchèrent tous
+ensemble leurs coups de fusil sur les ennemis; mais alors apparurent à
+côté des rochers quatre ou cinq hommes à cheval qui, pour ne pas laisser
+aux chercheurs d'or le temps de recharger leurs armes, coururent sur eux
+au grand galop de leurs chevaux et avec des cris de triomphe.
+
+--Les revolvers! cria le Bruxellois. Ce sont des _vaqueros!_ jeteurs de
+noeuds coulants! Prenez-garde au _lasso_!
+
+Donat fit le signe de la croix en soupirant d'un ton plaintif:
+
+--O bon Dieu! prenez ma petite âme en pitié!
+
+Mais il n'eut pas le temps d'achever cette courte prière. Les _lassos_
+fendirent l'air en sifflant et les coups de revolver répétés avec
+rapidité retentirent dans la vallée. Pour ne pas être écrasés par les
+chevaux, les chercheurs d'or s'étaient séparés chacun dans une direction
+différente.
+
+Un _lasso_ cingla Roozeman par la taille et lui serra les bras contre le
+corps. Le cavalier à la selle duquel était attaché le terrible noeud
+coulant, donna de l'éperon à son cheval, renversa le malheureux Flamand
+et le traîna sur le sol dans sa course rapide.
+
+Donat Kwik, qui tirait de manière à vendre chèrement sa vie, fut le seul
+à remarquer la position critique de Victor. Il poussa un cri de
+désespoir et courut avec une vitesse étonnante au secours de son ami.
+Dans sa course, il jeta son revolver déchargé, tira son long couteau
+catalan de sa ceinture et atteignit le Mexicain juste au moment où
+celui-ci allait s'élancer d'une hauteur et briser infailliblement la
+tête de sa victime... Kwik enfonça si violemment son couteau dans le
+flanc du cheval, que le pauvre animal, frappé mortellement, s'abattit.
+Le _vaquero_, qui avait sauté de sa selle et était tombé sur ses genoux,
+tira un poignard, en porta un coup à Donat et le blessa malheureusement;
+mais le Flamand, exaspéré, prit le _vaquero_ par les cheveux, le
+renversa en arrière et lui plongea son couteau jusqu'au manche dans la
+poitrine. Alors il s'élança vers Roozeman, coupa le _lasso_, et courut
+sans rien dire à l'endroit du combat. Il hurlait de rage, le sang lui
+coulait de la figure et il agitait son terrible couteau au-dessus de sa
+tête.
+
+Lorsqu'il eut rejoint ses autres amis, il vit fuir les Mexicains dans la
+direction des roches solitaires. Sans se détourner, il courut seul
+derrière eux, quoique le Bruxellois lui criât sur tous les tons de
+s'arrêter.
+
+Kwik reconnut bientôt l'inutilité de cette poursuite et revint sur ses
+pas. Victor courut à sa rencontre en l'appelant son sauveur, le serra
+dans ses bras et montra une profonde inquiétude à la vue du sang qui
+coulait sur la joue du pauvre garçon. Celui-ci le tranquillisa: le
+_vaquero_ avait voulu lui percer la poitrine d'un coup de poignard, mais
+l'arme, détournée, avait seulement touché le crâne de Donat et lui avait
+fait une blessure assez large au-dessus de l'oreille.
+
+Jean Creps, le Bruxellois et le Français lui prirent aussi la main et le
+comblèrent de louanges sur son courage dans le combat. Le jeune homme,
+ému, repoussa ces éloges et dit:
+
+--Bah! je ne suis pas un plus grand héros qu'hier; le sang humain
+m'inspire toujours de l'effroi et du dégoût. Mais M. Victor était en
+danger de mort, cela m'a rendu fou; je ne savais plus ce que je faisais.
+Que Dieu me pardonne ces paroles coupables, mais si j'avais dû tuer cent
+Mexicains pour sauver M. Roozeman, il me semble que je l'eusse fait.
+
+--Maintenant, tu as tué un chrétien, murmura le matelot. Le revenant...
+
+--Revenir! ce vilain Mexicain? s'écria Donat avec un nouvel accès de
+fureur. Il a voulu assassiner M. Victor; il peut revenir tant qu'il
+voudra, je percerai aussi son spectre de mon couteau.
+
+Pendant ce temps, les autres se racontaient également ce qui leur était
+arrivé. Le Français avait été pris également par le _lasso_ et entraîné
+à quelques pas; mais Jean Creps s'était jeté en avant et avait coupé la
+corde. Le Bruxellois avait percé de son couteau la cuisse d'un des
+ennemis; un autre devait avoir reçu une balle dans le corps, car on
+l'avait vu tomber de son cheval, et c'étaient ses cris de détresse et sa
+fuite qui avaient fait quitter le champ de bataille à ses camarades.
+
+--C'est moi, s'écria le matelot, qui ai envoyé une balle dans la
+poitrine du gredin!
+
+--Ah çà! où étais-tu donc? Je ne t'ai pas aperçu un seul instant dans la
+lutte? demanda Creps.
+
+--Et nous non plus, affirmèrent les autres.
+
+--Vous ne pensez à rien, répondit l'Ostendais. Pour ne pas laisser
+tordre le cou à notre pauvre blessé, j'ai lié la corde du mulet à ma
+ceinture, afin d'empêcher la bête de fuir. Protégé contre le _lasso_,
+j'ai pu charger à plusieurs reprises mon fusil et toucher avec certitude
+ces scélérats. C'est une balle de mon fusil que le _vaquero_ emporte
+dans sa poitrine. Sans ma présence d'esprit, nous serions peut-être tous
+morts en ce moment.
+
+--Tiens, ce n'est pas une mauvaise idée, dit Kwik en riant. Dès que nous
+serons encore attaqués, j'irai aussi me placer derrière le mulet.
+
+Profondément humilié par cette raillerie, le matelot fit un bond en
+arrière, agita son couteau et fit mine d'en percer Donat; mais Jean
+Creps lui prit la main et grommela, pendant qu'il lui serrait le poignet
+à le broyer:
+
+--Sur ta vie, ne touche pas à un cheveu de sa tête! Encore un mouvement,
+et je te brûle la cervelle.
+
+Pardoes et Victor s'élancèrent entre eux. Donat demanda humblement
+pardon au matelot, prétendit n'avoir pas eu la moindre intention de
+l'insulter, et proclama tout haut qu'ils devaient à l'habileté et au
+courage de l'Ostendais la fuite précipitée des ennemis. Cela calma le
+matelot, et il serra même la main de celui qu'un instant auparavant
+il voulait égorger.
+
+On examina les blessures de Donat et du baron; car ce dernier, pendant
+qu'on le traînait par terre, avait eu la peau tout écorchée. Il se
+trouva que personne n'était gravement blessé et qu'on pouvait se
+remettre immédiatement en route.
+
+Le matelot voulut aller à la recherche du _vaquero_ tué et de son
+cheval, sans doute pour voir s'il n'y avait pas quelques objets de
+valeur à prendre, mais Pardoes le retint et lui dit:
+
+--Non, laisse-le.--En avant, messieurs! Ne perdons pas de temps. On
+n'est pas en sûreté dans cette plaine. Les Mexicains sont vindicatifs,
+et je ne serais pas étonné si les brigands revenaient en plus grand
+nombre. Nous devons nous hâter pour gagner ces hauteurs là-bas, où les
+chevaux ne peuvent nous atteindre.
+
+Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, le matelot demanda:
+
+--Il y a une chose que je ne comprends pas: nous avons vu premièrement
+quatre ou cinq chapeaux de paille au-dessus des rochers et les cavaliers
+qui nous attaquaient étaient nu-tête. Où sont donc restés les hommes à
+chapeaux? Il y a là-dessous quelque piège qui me fait prévoir d'autres
+dangers.
+
+--Tu te trompes, répondit le Bruxellois. C'est une ruse dont j'ai
+souvent entendu parler dans les placers. Ces _vaqueros_ se fient plus à
+leurs _lassos_ qu'à des armes à feu, car leur coup est toujours rendu
+incertain par le mouvement du cheval. Ils ne craignent pas beaucoup le
+revolver; mais les fusils leur font peur, parce qu'une balle bien
+ajustée a trop de prise sur eux et sur leurs chevaux. Ils nous avaient
+vu arriver, sans doute; aussi longtemps que nos fusils étaient chargés,
+ils n'auraient osé nous attaquer. Quel moyen de nous faire décharger nos
+armes? Il est simple. Ils ont placé sur des bâtons leurs _sombreros_ ou
+chapeaux, et assurément aussi leurs vestes, et les ont fait mouvoir à
+nos regards; en outre, ils ont tiré deux ou trois coups de pistolet, et
+nous, trompés par ces apparences, nous avons fait feu tous ensemble sur
+nos ennemis supposés. Il n'y a pas autre chose sous l'apparition des
+_sombreros_.
+
+Donat marchait à côté du mulet et tournait et retournait dans ses mains
+une chose qu'il avait ramassée sur le lieu du combat. C'était une corde
+en cuir faite de trois petites lanières tressées, longue de plus de
+vingt pieds, et portant un noeud coulant à l'un de ses bouts.
+
+Depuis leur dernière réconciliation, le matelot semblait enclin à
+témoigner de l'amitié à Donat: il se plaça à côté de lui et lui dit:
+
+--Ce que tu tiens là à la main, c'est un _lasso_, Kwik.
+
+--Je le sais, répondit Donat; mais je me creuse la tête pour comprendre
+comment on peut pêcher un homme avec cela. Ces gaillards-là doivent être
+singulièrement exercés à jeter le _lasso_.
+
+--En effet, Donat, ils s'en servent avec adresse, mais ce n'est pas sans
+peine qu'ils l'acquièrent. J'ai fait naufrage, pendant un voyage, sur
+les côtes du Mexique, et j'ai eu l'occasion de voir de près les
+_vaqueros_. C'est bizarre: à peine les enfants de ces gens marchent-ils
+seuls, qu'ils jouent avec le _lasso_. D'abord ils prennent des chats ou
+des chiens; puis des mulets, et enfin des boeufs et des chevaux; car
+le _lasso_ n'est proprement inventé que pour prendre les boeufs et les
+chevaux.
+
+En causant ainsi, les chercheurs d'or continuèrent leur route. Victor
+s'était placé de l'autre côté du mulet et causait avec John Miller, dont
+le pied s'était considérablement dégonflé et dont les douleurs étaient
+beaucoup allégées par les soins fraternels de son protecteur. L'Anglais
+témoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un
+jour l'occasion de payer les bienfaits reçus.
+
+Jean Creps et le Bruxellois parlaient des mines qu'ils allaient
+atteindre probablement le surlendemain, et de leurs plans pour commencer
+leur travail dans les placers avec le plus de chances de réussite.
+
+Vers le soir, ils aperçurent dans le lointain trois ou quatre tentes et
+autant de grands feux. Ils s'arrêtèrent pour reconnaître s'ils avaient
+des amis ou des ennemis devant eux.
+
+--Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent une provision de
+farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des bêtes de somme
+rangée à côté des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets.
+Avançons donc hardiment, nous n'avons rien à craindre.
+
+Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparaître au loin,
+prirent leurs fusils et se mirent sur la défensive; mais ils reconnurent
+que c'étaient de paisibles chercheurs d'or et les saluèrent amicalement.
+
+John Miller reconnut le chef des muletiers, qui avait transporté plus
+d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son père. Comme ce
+chef s'étonnait de le voir ainsi blessé dans ces montagnes, le jeune
+Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses
+compagnons étrangers l'avaient ramassé presque mourant dans un bois et
+lui avaient donné leur unique bête de somme pour le sauver.
+
+Là-dessus, les Flamands furent invités à passer la nuit dans cet
+endroit. Les muletiers préparèrent en leur honneur tout ce qu'il y avait
+de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout
+gaiement, car ils avaient quelques bouteilles de _rofino_ ou eau-de-vie
+de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte de _grog_,
+qui réconforta merveilleusement les chercheurs d'or épuisés, et leur
+versa une nouvelle ardeur dans les veines.
+
+Ce qui les réjouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le
+lendemain, dans l'après-midi, les premiers placers du Yuba. On décida que
+John Miller resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la
+charge de le transporter en peu de jours à la rivière de la Plume. Il
+voulut donner de l'argent à ses sauveurs, et, comme ils le refusèrent,
+il leur fit accepter une nouvelle provision de farine et de lard salé.
+Cela pouvait leur être bien nécessaire, pensait-il, car tout était
+incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence de
+chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leurs nouveaux amis;
+cependant, ils ne le jugèrent pas à propos, vu que les mulets,
+pesamment chargés, ne pouvaient marcher que très-lentement. Le Bruxellois
+ne voulut pas entendre parler de retards; il fut donc convenu qu'il
+partirait avec ses compagnons au lever du soleil.
+
+Après que John Miller eut encore remercié chaleureusement ses sauveurs,
+et serré Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glissèrent sous
+la tente et dormirent d'un sommeil tranquille.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+L'épisode qui termine _Le Pays de l'or_ a pour titre: _Le Chemin
+de la Fortune_.
+
+
+TABLE
+
+I. Le Bureau
+II. Le Départ
+III. Sur l'Escaut
+IV. En mer
+V. La Fosse aux lions
+VI. L'Équateur
+VII. Les Requins
+VIII. La Rébellion
+IX. L'Arrivée
+X. San-Francisco
+XI. Les Lettres
+XII. La Maison de jeu
+XIII. Les Armes
+XIV. Les Sauvages
+XV. La Banqueroute
+XVI. Les Chercheurs d'or
+XVII. Les Bandits
+XVIII. La Pépite
+XIX. Le Fantôme
+XX. Le Blessé
+XXI. Les vaqueros
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'OR ***
+
+***** This file should be named 10384-8.txt or 10384-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext06
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+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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new file mode 100644
index 0000000..9316835
--- /dev/null
+++ b/old/10384-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10384.txt b/old/10384.txt
new file mode 100644
index 0000000..837e40a
--- /dev/null
+++ b/old/10384.txt
@@ -0,0 +1,6137 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Pays de l'or
+
+Author: Henri Conscience
+
+Release Date: December 4, 2003 [EBook #10384]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'OR ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+LE PAYS DE L'OR
+
+Par
+Henri Conscience
+
+
+
+
+I
+
+LE BUREAU
+
+
+Un matin du mois de mai de l'annee 1849, un jeune commis, assis devant
+un pupitre, etait seul dans le bureau d'une maison de commerce peu
+importante, a Anvers.
+
+Il etait haut de taille et blond de cheveux; sa figure fraiche et fine,
+avec quelque chose de reveur dans l'expression, paraissait indiquer un
+caractere tres-doux, quoique l'eclat de ses yeux bleus accusat une
+certaine force d'ame ou du moins une nature enthousiaste.
+
+Il etait occupe a ecrire; cependant il interrompait souvent son travail
+pour jeter les yeux sur un journal ouvert a sa droite sur le pupitre. Le
+contenu de cette feuille semblait l'attirer chaque fois avec une
+nouvelle force, car c'etait evidemment contre sa volonte qu'il
+detournait si souvent son attention de son ouvrage. Il fixa une derniere
+fois le regard sur ce journal et lut d'une voix sourde et emue:
+
+"On y rencontre l'or presque a la surface de la terre, et en si grande
+abondance, qu'on n'a qu'a se baisser pour ramasser des tresors. Un
+matelot a trouve dernierement une _pepite_ ou morceau d'or pesant
+plus de vingt livres et d'une valeur d'au moins vingt-cinq mille
+francs."
+
+Un soupir s'echappa de la poitrine du commis, et il leva vers le ciel un
+regard chagrin.
+
+Quelqu'un ouvrit la porte du bureau. C'etait un jeune homme assez
+solidement bati, aux joues rouges, aux yeux noirs et etincelants; sur
+son visage ouvert brillaient la sante et la bonne humeur.
+
+--Jean, mon ami, tu seras gronde, dit l'autre. Monsieur est deja venu au
+bureau, et il a manifeste son mecontentement de ton absence.
+
+--Bah! cela m'importe peu, mon bon Victor, repondit Jean d'un ton
+triomphant. C'est decide: je dis adieu au metier de gratte-papier et a
+cette obscure prison ou j'ai si sottement use les plus belles annees de
+ma vie. Hourra! Je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne
+reconnaissant plus d'autre maitre que Dieu et le sort!
+
+--Que veux tu dire? demanda son camarade stupefait.
+
+--Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier plie de sa poche.
+Voici le prospectus d'une societe francaise, _la Californienne_; elle a
+fait faire toutes sortes d'instruments pour exploiter les meilleures
+mines d'or en Californie. La ou l'on peut ramasser avec les mains le
+metal le plus precieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des
+outils excellents et des procedes perfectionnes. Peut devenir
+actionnaire qui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une
+traversee libre sur un vaisseau de la societe, comme passager de seconde
+classe, et on recoit deux actions qui donnent droit a une double part de
+l'or recueilli. La-bas, en Californie, on n'a a s'inquieter de rien, la
+societe procure a ses membres une bonne nourriture et des maisons de
+bois confortables. Comme passager de troisieme classe, on ne verse que
+douze cents francs; mais on ne recoit alors qu'une seule action. Mon
+pere a consenti a sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire
+de _la Californienne_! Le navire _le Jonas_ est equipe par _la
+Californienne_; dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de
+l'or. La societe envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre
+autres un du Havre de Grace, avec les outils et les directeurs, qui
+doivent deja etre en mer pour recevoir la-bas les actionnaires.
+
+Victor regarda son camarade avec des yeux etincelants. Ce qu'il
+entendait le frappait de stupeur; car un sourire d'admiration illuminait
+son visage rayonnant.
+
+--Tu pars pour le pays de l'or! tu vas en Californie! murmura-t-il.
+
+--Dans deux semaines.
+
+--Toi, toi, Jean! La soif de l'or t'a-t-elle pris ainsi tout a coup?
+
+--Oh! non; toi-meme, Victor, tu m'as mis la tete a l'envers en me
+parlant sans cesse du pays extraordinaire qu'on vient de decouvrir. Je
+vois dans ce voyage un bon moyen d'echapper a l'etouffante vie de
+bureau; l'or n'est qu'un pretexte pour obtenir le consentement de mon
+pere... Ah! ah! demain, je suis libre: demain, je deviens actionnaire de
+_la Californienne_; demain, je retiens ma place sur le navire _le
+Jonas!_
+
+--Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. Mon Dieu, que ne
+donnerais-je pas pour pouvoir etre ton compagnon de voyage!
+
+--Tu n'as qu'a vouloir, Victor. L'oncle de Lucie n'a-t-il pas declare
+vingt fois qu'il te preterait l'argent necessaire, si tu osais
+entreprendre un voyage en Californie?
+
+--Et ma mere, Jean?
+
+--Oui, ta mere...; mais tu dois considerer que les parents sont tous les
+memes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid,
+ils nous tiendraient sous leurs ailes, jusqu'a ce que les cheveux
+commencent a grisonner sur notre tete...
+
+--Tu ne peux croire, Jean, comme la seule idee d'une pareille resolution
+fait trembler une mere. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous,
+parle beaucoup des voyages lointains qu'il a faits en qualite de
+capitaine de vaisseau. Ma pauvre mere palit a la moindre allusion. Elle
+m'a toujours aime si tendrement! je ne peux pas lui enfoncer le poignard
+dans le coeur.
+
+--Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen de voir s'accomplir le
+voeu de ton coeur. Le capitaine est un rude gaillard, il n'a pas
+beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courbe sur un pupitre et
+qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage que, si tu oses aller en
+Californie, a ton retour il te donnera avec joie la main de sa niece.
+
+--Il m'a promis son consentement aussitot que mes appointements
+atteindront deux mille francs.
+
+--Oui? alors tu attendras longtemps. La revolution, en France, a fait
+languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit avant-hier qu'il serait
+oblige de reduire nos appointements?
+
+Victor tint les yeux baisses sans rien dire.
+
+--Tu as peut-etre peur du long voyage? Demanda l'autre.
+
+--Peur! moi?... s'ecria Victor sortant de sa reverie. Depuis six mois,
+je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage? Non-seulement la Californie
+me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a
+encore un autre sentiment egalement puissant, qui me montre dans les
+contrees lointaines l'etoile d'un meilleur avenir. Juge, Jean: ma mere
+s'est impose beaucoup de privations et a diminue son petit avoir pour
+pouvoir me donner une bonne education. Sa boutique et mes appointements
+subviennent a peine a notre entretien. L'instant est pourtant venu ou le
+fruit de mon travail devrait rapporter quelque chose pour donner un peu
+d'aisance a ses vieux jours, et la recompenser ainsi de son amour et de
+ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie? Qui est-ce qui
+soupire plus ardemment que moi apres cette terre promise? Le bien-etre
+de ma mere et mon propre bonheur ne sont-ils pas la? Et n'ai-je pas des
+raisons pour mepriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je
+pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bonte, meme au
+milieu de l'adversite et de la souffrance!
+
+--Mais tente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu te
+condamnes toi-meme a rester toute ta vie, palir devant cet eternel
+pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et reguliere comme une
+vieille horloge. La liberte, c'est l'espace, voila le bonheur de
+l'homme; voir le monde contempler chaque jour de nouvelles merveilles,
+se sentir emu a chaque battement du pouls, voila vivre!... Et alors,
+apres deux ans d'independance, revenir dans sa patrie avec assez d'or
+pour enrichir tous ceux que nous aimons!
+
+--Oui, oui! s'ecria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai
+encore; et, s'il le faut, j'implorerai a genoux son consentement, je la
+supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde...
+
+--Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au
+cafe, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire... La bonne
+idee! Nous partagerions la-bas, comme ici, le bien et le mal...
+
+--Tais-toi, Jean, repliqua l'autre d'une voix etouffee. J'entends
+monsieur qui vient au bureau.
+
+--Ne lui dis rien de mon depart. Mon pere pourrait quelquefois changer
+d'avis avant demain; on ne peut pas savoir.
+
+--Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se facherait.
+
+Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit,
+ils penchaient silencieusement la tete sur le papier, comme s'ils
+etaient restes depuis des heures absorbes dans leur travail.
+
+
+
+
+II
+
+LE DEPART
+
+
+Par une chaude journee du mois de juin, deux ou trois heures avant la
+tombee du soir, une grande foule etait reunie au bord de l'Escaut,
+regardant d'un oeil etonne un beau brick qui, pavillons deployes et
+flottant au vent, mouillait dans le port, pret a appareiller. C'etait
+_le Jonas_, equipe par la societe francaise _la Californienne:_ le
+premier vaisseau qui fit un voyage direct au pays de l'or, nouvellement
+decouvert.
+
+Le pont du brick fourmillait deja de passagers qui agitaient a tout
+moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les flots leurs
+cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants
+souhaits de bonheur. C'etait comme une kermesse, comme une joyeuse fete
+a laquelle les habitants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les
+chercheurs d'or surexcites, quoique les emigrants fussent pour la
+plupart des Francais des departements du Nord, et que tres-peu de Belges
+se fussent laisse seduire par le brillant appat de _la Californienne_.
+
+Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires
+qui avaient passe en ville les dernieres heures. On voyait voguer
+egalement quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un
+drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs
+adieux a la ville d'Anvers et a l'Europe, et faisaient un tel vacarme en
+entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou
+fous.
+
+En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils,
+sortirent en hate d'une rue aboutissant au quai et se dirigerent vers le
+lieu ou se trouvaient les barques.
+
+--Vois, vois, mon pere, dit l'aine des deux jeunes gens, voila _le
+Jonas_ qui attend avec impatience.
+
+--Que Dieu le protege! dit en soupirant le vieux bourgeois.
+
+--Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon pere? dit le jeune
+homme en riant. Que sont deux annees dans la vie d'un homme? J'en ai use
+au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquietude! au contraire,
+soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or,
+avec des tresors, et ce sera mon orgueil d'avoir procure a mon pere et a
+mon frere une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet: vous
+n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage... Mais ou reste donc
+Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure decisive est
+arrivee?
+
+--Sa mere et lui ont tant de choses a se dire! murmura le vieux bourgeois.
+
+--Vois, Jean, ils viennent la-bas, remarqua le frere. Cette pauvre Lucie
+Morrelo, elle marche la tete haute et parait contente; mais la servante
+du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer
+lorsqu'elle est seule.
+
+--Tant mieux, mon frere.
+
+--Comment cela?
+
+--Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincerement mon ami
+Victor. Cela me rejouit pour lui.
+
+Les personnes dont l'arrivee avait ete annoncee par le frere de Jean se
+montrerent bientot au coin de la rue. C'etait une dame deja vieille, qui
+marchait en parlant a cote d'un jeune homme et lui pressait la main avec
+une tendresse inquiete, pendant que lui dirigeait vers _le Jonas_,
+pavoise comme aux jours de fete, des yeux ou brillait une joyeuse
+excitation.
+
+Derriere eux venait un homme avec des joues tannees et de larges
+favoris, qui donnait le bras a une tres-jeune fille au visage charmant
+et delicat, et s'efforcait de lui faire comprendre, en riant et en
+plaisantant, qu'un voyage en mer n'etait pas plus dangereux qu'une
+petite excursion a Bruxelles par le chemin de fer.
+
+--Victor, Victor, depeche-toi! on leve deja l'ancre la-bas! s'ecria
+Jean, qui se tenait debout dans une barque. On nous annonce qu'il n'y a
+plus de temps a perdre.
+
+Lorsque la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui
+allait dans quelques minutes lui enlever, pour toujours peut-etre, son
+fils bien-aime, les larmes tomberent sur ses joues et elle le pressa en
+sanglotant dans ses bras. Ce tendre embrassement emut profondement
+Victor, et il s'efforca de consoler et de tranquilliser sa mere affligee
+par de douces paroles, et en lui promettant plus d'aisance et de bonheur
+pour ses vieux jours.
+
+Il fut reste longtemps encore sur le coeur de sa mere, sourd a l'appel
+de son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses
+bras en se moquant de cet exces d'attendrissement. Jean, de son cote,
+criait plus fort que jamais que la barque ne pouvait attendre plus
+longtemps.
+
+Victor prit les deux mains de la jeune Lucie dans les siennes et penetra
+par un long regard jusqu'au fond de son coeur; ses yeux demandaient:
+"M'attendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas?" La demande et la reponse
+devaient etre toutes les deux tres-emouvantes, car un torrent de larmes
+roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme
+s'illumina d'une joie extreme.
+
+Le marin prit Victor par le bras et l'entraina vers la barque. Le jeune
+homme, emu, embrassa encore sa mere et murmura a son oreille les plus
+ardentes paroles d'amour.
+
+--Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon
+fils; je prierai pour toi tous les jours, toutes les heures. Ne m'oublie
+pas! N'oublie pas ta mere!
+
+Victor descendit dans le canot: les rames plongerent dans le fleuve...
+En ce moment, on vit accourir de loin un jeune homme qui agitait ses
+bras au-dessus de sa tete, avec des gestes inquiets, et qui criait:
+
+--Attendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suis Donat Kwik; j'ai paye
+mon passage; il faut que j'aille aussi au pays de l'or!
+
+Ce jeune homme paraissait etre un paysan; la longue redingote bleue qui
+lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naif
+ou bete, et surtout ses grandes mains et ses membres robustes et trapus,
+indiquaient qu'il avait quitte les travaux des champs pour courir
+egalement apres la fortune.
+
+Son premier pas ne fut cependant point heureux. Dans sa crainte que le
+canot ne partit sans lui, il sauta avec une precipitation aveugle sur le
+bord du leger esquif et culbuta dans l'eau la tete la premiere.
+
+Un matelot le saisit par les cheveux; un second, aide de Jean, le tira
+dans la barque, au milieu des eclats de rire et des applaudissements des
+bourgeois reunis sur le quai.
+
+Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotta la tete, rejeta
+une gorgee d'eau et murmura tout stupefait:
+
+--Camarades, il y a, pardieu! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez
+pas besoin non plus d'arracher la moitie de mes cheveux: je nage comme
+une anguille...
+
+Mais, comme le canot bondit tout a coup sous la vive impulsion des
+rames, Donat Kwik tomba en arriere sur un banc et se cramponna avec
+frayeur au bord de l'embarcation.
+
+Cet incident avait a peine detourne du quai l'attention de Victor.
+Pendant que la barque s'eloignait avec rapidite du rivage, il tenait le
+regard dirige vers l'endroit ou sa mere et Lucie lui faisaient toutes
+sortes de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, les ames
+aimantes, qu'il etait encore plus malheureux qu'elles.
+
+Jean etait debout sur un banc. Il jeta a son pere et a son frere un
+dernier adieu retentissant, agita son chapeau et poussa un hourra
+triomphant qu'on entendit jusque pres des maisons du quai.
+
+Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il sauta
+debout, s'elanca au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras
+avec tant de force, que Jean sentit l'eau mouiller sa poitrine. Il
+eloigna avec une sorte de colere le grossier compagnon de voyage, et
+s'ecria:
+
+--Ah ca! mon gaillard, etes-vous fou ou gris?
+
+--Je crois, en effet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, repondit
+l'autre. Il y a de la bonne biere a Anvers, de la forte biere...
+
+--Ne voyez-vous pas que vous me mouillez et que vous abimez mes
+vetements?
+
+--Pardieu! j'avais oublie le bain froid! Bah! camarade, nous pourrons
+acheter la-bas autant d'habits que nous voudrons. De l'or par brouettes!
+
+--De quel pays etes-vous? A votre langage, on dirait que vous venez de
+Malines? demanda Jean.
+
+--Vous l'avez presque devine. Je suis Donat Kwik, un fils de paysan de
+Natten-Haesdonck, au dela de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit
+l'autre en bredouillant tres-vite. Ma tante est morte; j'ai herite, mais
+pas assez, a mon gout. Je vais chercher de l'or. A mon retour, je me
+marie avec Helene, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du
+bourgmestre, ou avec la demoiselle du chateau. Je ramasserai tant d'or,
+tant, tant, que je pourrai acheter tout le village!
+
+Jean se retourna, en haussant les epaules, vers son ami Victor, qui
+repondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai,
+et il le plaisanta sur la visible emotion de Lucie et sur sa profonde
+affection pour lui.
+
+Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un
+morceau de papier imprime:
+
+--Camarades, voyez un peu ceci... dit-il.
+
+--Vous devenez ennuyeux avec vos _camarades!_ murmura Jean d'un ton
+courrouce.
+
+--Eh bien, je dirai, _messieurs,_ puisque vous le voulez absolument,
+quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de
+Compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en
+main.
+
+--C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, repondit
+Victor.
+
+--Oui, mais en francs?
+
+--Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs.
+
+--J'avais peur, pardieu! que le vieux juif chez lequel j'ai change mon
+argent ne m'eut fourre en main des chiffons de papier.
+
+--En avez-vous beaucoup de cette espece? Demanda Victor en souriant.
+
+Le paysan regarda les matelots avec defiance, et dit mysterieusement a
+l'oreille des deux amis:
+
+--J'en ai quatre: le reste de mon heritage. J'aurais bien pu placer ces
+cinq cents francs a interet chez l'agent d'affaires de notre village;
+mais on ne peut savoir ce qui arrivera la-bas; la prudence est la mere
+de la porcelaine. Si nous etions dupes et si nous ne trouvions pas d'or?
+Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier: il a une poire pour la
+soif. Il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup
+trop malin quelquefois!
+
+La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salues par une
+salve d'applaudissements. _Le Jonas_ avait deja leve l'ancre et tendu
+ses voiles. Bientot il prit le vent et avanca sous l'impulsion d'une
+fraiche brise.
+
+Alors, le navire lacha sa bordee pour dire adieu a la ville d'Anvers;
+les canots du fort repondirent a ce salut, les marins agitaient leurs
+chapeaux sur les mats, les passagers remplissaient l'air de leurs cris
+de triomphe, les quais retentissaient des souhaits de bonheur de la
+foule; et _le Jonas_ glissa majestueusement en avant, au bruit du canon
+qui grondait et des gigantesques acclamations des milliers de
+spectateurs.
+
+Donat Kwik etait le plus en train; il bondissait de droite a gauche
+comme un insense, les bras leves et criait: "Hourra! hourra!" d'une voix
+si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres
+passagers, pareils au braiment d'un ane. Comme il heurtait tout le
+monde, il recevait par-ci par-la un coup de poing dans le dos ou un coup
+de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait a
+perdre haleine.
+
+Il remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derriere la
+batterie, se montraient sur le quai l'endroit ou ils croyaient que se
+trouvaient leurs parents, quoique la foule n'apparut plus a leurs yeux
+que comme une tache noire confuse. Donat passa la tete entre eux et dit
+grossierement:
+
+--Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire:
+Messieurs, avons-nous du chagrin?
+
+--Sur ma parole, dit Jean courrouce, si tu continues a nous ennuyer, je
+te casse le cou, entends-tu, Donat Kwik?
+
+--Mais il n'y a pas la-dessous, dans la troisieme classe, ame qui vive
+pour me comprendre! Repondit Donat. Ils sont aussi stupides que des
+veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent
+meme pas un mot de flamand.
+
+--C'est egal, va-t'en, te dis-je!
+
+Le paysan, voyant que c'etait serieux, s'eloigna en trainant les jambes
+et grommela en lui-meme:
+
+--Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais
+pas trouver autant d'or qu'eux, et meme davantage. Si mes compatriotes
+ne veulent pas causer avec moi, je serai donc oblige de me coudre la
+bouche? Allons, allons, vive la joie!... Hourra! hourra! vive la
+Californie!
+
+Et, tournant sur lui-meme comme une toupie et balancant les bras comme
+un moulin a vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux.
+
+En ce moment, _le Jonas_ tourna derriere la Tete-de-Flandre, et la ville
+d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflerent sous
+un vent favorable. Le joli brick pencha legerement de cote et s'elanca
+avec un redoublement de vitesse a travers les vagues agitees.
+
+--Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour
+dire un mot a nos provisions et deboucher une bouteille de madere.
+
+--Oui, oui, repondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est
+commence. Hourra! Buvons un coup la-dessus! L'avenir nous appartient.
+
+Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de leurs esperances en
+buvant un verre dans l'entre-pont, _le Jonas_ descendait le cours de
+l'Escaut jusqu'a la hauteur de Calloo, ou on laissa tomber l'ancre pour
+attendre la maree du lendemain.
+
+Le capitaine, malgre son air dur et severe, se montrait fort aimable
+envers les passagers. Il semblait les encourager a passer encore la
+derniere heure du jour dans la gaiete; serrait, en se promenant, la main
+aux uns, offrait aux autres d'excellents cigares, et fit meme monter
+quelques bouteilles de rhum, pour en verser un verre a ceux qui le
+desiraient. Un murmure approbateur s'elevait sur son passage, et le cri
+de "Vive notre brave capitaine!" retentissait autour de lui.
+
+Pendant ce temps, les matelots echangeaient entre eux des regards
+mysterieux, et semblaient se dire que les manieres amicales du capitaine
+cachaient un secret.
+
+Le capitaine laissa les passagers s'amuser jusqu'a dix heures du soir;
+mais alors il leur fit comprendre, avec bonte, que chacun devait aller
+se coucher dans la cabine qui lui etait designee. On aida des gens
+fatigues a trouver leur lit, et le silence le plus complet regna enfin
+sur le pont.
+
+Vers minuit, les barques quitterent silencieusement le batiment et se
+dirigerent vers la cote flamande de l'Escaut, puis revinrent aussi
+mysterieusement avec de nouveaux passagers. Immediatement apres, les
+marins, s'eclairant au moyen de lanternes, tirerent d'une cachette des
+planches de sapin, et se mirent a clouer et marteler si fort, que le
+pont en fut ebranle. Ce travail nocturne avait pour but d'ajuster, au
+moyen de ces planches preparees d'avance, des lits pour les nouveaux
+arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'etonnerent
+guere de ce vacarme, car on avait eu la precaution de les avertir que,
+pendant la nuit, on construirait, pour leur facilite, une nouvelle
+cuisine.
+
+Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des reglements qui
+determinent le nombre de voyageurs qu'un batiment peut prendre en raison
+de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur depart,
+compte les voyageurs, mesure la place assignee a chacun d'eux dans
+l'entre-pont, et pese et examine les provisions, pour s'assurer
+que les personnes qui s'embarquent ne manqueront ni d'espace ni de la
+nourriture suffisante. Sur _le Jonas_, on avait trouve assez d'espace,
+des provisions plus qu'il n'en fallait et tout etait en regle pour cent
+hommes, sans compter les matelots. Mais, pendant que la commission
+inspectrice achevait sa visite par les mots sacramentels: _All right!_
+le dernier convoi du chemin de fer de la Flandre amena encore une
+cinquantaine de chercheurs d'or, tous Francais, des environs de Lille et
+de Douai, qui furent conduits a Calloo par des gens apostes a cet effet,
+pour s'embarquer secretement a minuit sur _le Jonas_. Le resultat de
+cette fraude etait un benefice net de trente ou quarante mille francs
+pour celui en faveur duquel elle avait ete pratiquee; car on recevait le
+prix du voyage de cinquante passagers que, d'apres les dispositions de
+la loi, l'on ne pouvait pas prendre a bord.
+
+L'accumulation de tant de monde pouvait etre une cause de grande gene;
+mais le capitaine semblait s'en inquieter fort peu. Il repondit a une
+remarque de son pilote:
+
+--Cela ira, Corneille. Il y a assez de provisions; on diminuera la
+ration; si c'est necessaire.
+
+--Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moitie de ce qu'il faut pour
+tant de monde!
+
+--Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place; nous renouvellerons
+notre provision dans le premier port d'Amerique.
+
+--Les passagers ne seront pas peu etonnes de l'arrivee de tant de
+nouveaux compagnons...
+
+--Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prevenir les plaintes
+jusqu'a ce que nous soyons sortis de l'Escaut... Une fois en pleine mer,
+je saurai bien leur fermer le museau.--Dis a Jacques, le cuisinier en
+chef, d'allumer le feu tout a l'heure et de faire cuire des biftecks
+pour tous. On leur donnera a leur dejeuner un bon verre de rhum. Tu
+verras, Corneille, la venue de ces nouveaux compagnons ne fera que les
+rejouir. Veille a ce que tout soit pret pour lever l'ancre a la premiere
+lueur du jour. Le batiment doit etre sous voiles avant que les passagers
+aient quitte leurs cabines.
+
+Le pilote se dirigea vers l'autre extremite du pont pour aller trouver
+le cuisinier en chef; il se frottait les mains en marchant et
+chantonnait entre ses dents:
+
+Plus on est de fous, plus on rit!
+Plus on est...
+
+Mais le capitaine, irrite de cette raillerie, interrompit
+la chanson en criant:
+
+--Tais ton bec!
+
+--Oui, capitaine.
+
+
+
+
+III
+
+SUR L'ESCAUT
+
+
+Lorsque la plupart des voyageurs parurent sur le pont, _le Jonas_ avait
+deja fait deux ou trois lieues de chemin. Quelques-uns temoignerent bien
+leur etonnement a la vue de tant de nouveaux compagnons, et plusieurs
+meme semblerent soupconner la fraude; mais le capitaine leur fit croire
+que c'etaient des voyageurs attardes compris dans l'equipage,
+qui avaient manque le convoi et etaient ainsi arrives trop tard. Les
+succulents biftecks et le bon coup de rhum convainquirent les plus
+defiants; et, comme les nouveaux venus paraissaient etre de gais
+compagnons, on oublia bientot leur arrivee inopportune et on chanta,
+comme avait fait le pilote:
+
+"Plus on est de fous, plus on rit!"
+
+
+La joyeuse vie recommenca; on dansa et sauta de nouveau.
+
+Cette fois, cependant, Donat Kwik n'eut pas grande envie de partager la
+joie generale. Les deux Anversois le trouverent tristement assis dans un
+coin, la tete dans les mains, et Victor lui demanda par compassion ce
+qu'il avait.
+
+--Je suis malade, messieurs, repondit le paysan, malade comme un cheval,
+de la biere d'orge d'Anvers, du genievre brun que cet empoisonneur de
+capitaine m'a fait boire hier au soir. Ah! ma pauvre tete! Il y a la
+dedans trois ou quatre hommes occupes a battre le ble. Que ne suis-je en
+ce moment dans notre grenier a foin de Natten-Haesdonck! Car en bas, dans
+cette etable de cochons, une marmotte meme ne pourrait dormir. Toute la
+nuit j'ai eu le cauchemar. Il y avait sur mon estomac un bloc d'or grand
+comme une meule... Ce maudit genievre du capitaine! Aie! aie! Ma
+poitrine brule; je ne donne plus dix sous de ma vie!
+
+--C'est une suite naturelle de votre ivresse, dit Jean en raillant;
+c'est a vous seul qu'il faut vous en prendre; puisque vous l'avez bu,
+vous devez le cuver avec patience.
+
+Victor, qui etait tres-compatissant, lui prit la main et le consola en
+lui promettant que son mal guerirait bien vite.
+
+--Puis-je savoir, s'il vous plait, a qui j'ai l'honneur de parler?
+demanda Donat.
+
+--Je me nomme Victor Roozeman.
+
+--Et ce monsieur-la?
+
+--C'est mon ami Jean Creps.
+
+--Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon coeur de
+votre bonte. J'ai ete grossier et stupide hier, n'est-ce pas?
+Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et
+ecrire, je suis bien eleve et je connais mon monde. Lorsque je serai
+gueri, permettez-moi d'echanger de temps en temps une parole avec vous.
+Il faut toujours que je cause avec moi-meme, et je ne suis pas assez
+eloquent pour y trouver du plaisir... Oh! mon Dieu, ma tete, ma tete
+brule!
+
+Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et
+continuerent leur promenade.
+
+Pendant ce temps, _le Jonas_, pousse par un vent frais, descendait
+majestueusement l'Escaut.
+
+L'essaim des passagers etaient encore plus agite que la veille. On avait
+dine pour la premiere fois sur le navire, un diner abondant et
+appetissant: du rosbif et des legumes frais pour tous, et meme
+quelques poulets rotis pour les delicats des deux premieres classes.
+La-dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs
+fortes, et, sous l'influence de cette legere emotion qui, chez
+quelques-uns, degenerait en une ivresse complete, les esprits etaient
+montes a un degre d'excitation extraordinaire.
+
+Le pilote essaya enfin de faire regner un peu d'ordre sur le pont; mais
+on recut ses avis et ses ordres en se moquant de lui, en riant et en
+dansant. Il alla, tout courrouce, du cote du gouvernail, ou le capitaine
+contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaiete. Il
+repondit a la plainte du pilote:
+
+--Laisse-les faire, Corneille. Vois-tu la-bas ces nuages monter sur la
+mer? Le vent s'elevera, et aussitot que _le Jonas_ commencera a danser,
+ce sera fini de tout ce vacarme.
+
+En ce moment, Donat Kwik accourut, pale et defait, vers Jean et Victor,
+qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber
+a genoux devant eux, et eleva les mains d'un air suppliant.
+
+--Pour l'amour de Dieu! dit-il, ayez compassion d'un pauvre Flamand! Je
+vais mourir, je suis empoisonne...
+
+Le sensible Victor, croyant a la possibilite d'un malheur, releva Donat
+Kwik, le prit dans ses bras et lui demanda avec interet ce qui lui etait
+arrive.
+
+--Ah! mon bon monsieur Roozeman, ah! Monsieur Creps, je n'etais pas
+bien, vous savez de quoi, gemit le paysan. Ils ne me comprennent pas en
+bas; ils se moquent de moi et rient de ma souffrance. Il y a quelqu'un
+qui est alle chercher le medecin, et il est venu un homme avec un gros
+nez rouge. Il m'a verse dans le corps un demi-litre de cette execrable
+eau salee, et une poudre rouge, du poivre d'Espagne, je connais cela, ca
+sert a faire trotter les anes. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je suis
+empoisonne, soyez-en surs, mon ame va quitter mon corps. A l'aide! a
+l'aide!
+
+--Bah! ne voyez-vous pas, messieurs, que cet imbecile a le mal de mer?
+dit un Allemand en passant.
+
+Cette remarque amena un sourire sur les levres des deux amis, et ils se
+disposaient a convaincre Donat que son indisposition se passerait
+d'elle-meme; mais le pauvre garcon sentit une terrible crampe d'estomac,
+porta ses deux mains a sa poitrine et s'enfuit dans l'entre-pont pour se
+cacher.
+
+Comme le Capitaine l'avait predit, le ciel se couvrait peu a peu de
+petits nuages, et le vent, quoique deja favorable, gagna en force. L'eau
+commenca a s'elever et _le Jonas_ dansa gracieusement sur les vagues
+qui accouraient a sa rencontre de la pleine mer.
+
+Le capitaine marcha vers le pilote et lui dit:
+
+--La fin de cette folle kermesse est arrivee, Corneille; qu'on prepare
+des seaux et des cuves. Il y en a deja une vingtaine la-bas couches avec
+la tete au-dessus de la mer. Vite! sinon ils vont faire la-dessous un
+affreux gachis.
+
+En effet, la joie et les chansons s'eteignirent en peu de temps.
+Bientot, plus de la moitie des passagers furent pris de violentes
+douleurs d'entrailles et de crampes d'estomac; ils etaient pales comme
+des cadavres, et, pendant les moments de repit que leur laissaient leurs
+souffrances, ils interrogeaient l'espace d'un regard egare et stupide,
+comme pour lui demander l'explication de ce mal mysterieux qui avait
+refroidi si soudainement leur enthousiasme et souffle sur leur joie.
+L'Ocean, dont le nebuleux horizon leur apparaissait au loin, leur avait
+envoye son messager ordinaire, le mal de mer, pour leur souhaiter la
+bienvenue sur la plaine liquide.
+
+Victor en avait ete atteint un des premiers; il etait silencieusement
+courbe au-dessus du bord du navire, et quand ses souffrances
+diminuaient, il s'efforcait quelquefois de repondre par un sourire aux
+consolations de Jean; celui-ci, qui etait encore en bonne sante, prit
+enfin son ami par le bras pour le conduire dans sa cabine et l'aider a
+se mettre au lit. Pendant qu'ils descendaient, Victor lui dit:
+
+--Ce n'est rien, Jean, je sais bien que cela se passera; mais cependant
+tu ne peux imaginer comme ce mal etonnant abat et torture l'homme. Je
+comprends que tu ries, j'ai ri aussi du pauvre Donat, mais c'est...
+
+Une nouvelle crampe etouffa la parole sur ses levres. Jean allait de
+nouveau repondre a ses plaintes par des railleries; mais il sentit a son
+tour que le coeur lui tournait, et le violent effort qu'il fit pour
+surmonter le mal mouilla son front d'une sueur froide.
+
+--Viens, viens, Victor, dit-il, descendons. Ce malencontreux mal de mer
+ne se trouvait pas sur le prospectus; pas de roses sans epines; cela se
+passera en dormant.
+
+Un grand nombre de malades descendirent, les uns apres les autres,
+derriere les deux amis. Enfin, il n'en resta plus qu'une vingtaine sur
+le pont. Quoique ceux-ci parussent a l'epreuve du mal de mer, ils
+n'etaient pas cependant a leur aise. Ils etaient faibles, et decourages
+et regardaient silencieusement les flots, qui soulevaient avec une
+regularite monotone les flancs du navire.
+
+Lorsque, a l'embouchure de l'Escaut, _le Jonas_ entra dans le detroit,
+le capitaine dit a son pilote:
+
+--Il s'ecoulera quelques jours avant que ce tas d'imbeciles soient sur
+pied. Nous emploierons ce temps a mettre tout en ordre. Plus de
+familiarite avec les passagers. Fais savoir aux matelots que le premier
+qui s'amusera un peu trop avec les etrangers sera mis aux fers pendant
+trois jours. Qu'on prenne garde a mes moindres ordres; je veux rester
+seigneur et maitre sur mon vaisseau: nous sommes en mer.
+
+
+
+
+IV
+
+EN MER
+
+
+En effet, la mer resta grosse pendant quatre jours; elle devint meme
+plus houleuse a mesure que l'on avanca dans le detroit et que l'on eut a
+lutter contre des vents variables. Pendant tout ce temps, les passagers
+etaient restes couches dans leurs cabines, craignant de faire un
+mouvement, pris de nausees a la seule pensee des moindres aliments,
+decourages et abattus comme des gens a moitie morts.
+
+La nuit ou l'on sortit du detroit pour entrer dans l'Ocean, le vent
+impetueux s'etait apaise, et les flots agites etaient devenus plus
+calmes. Pendant que _le Jonas_ continuait sa route, sous un ciel clair
+et parseme d'etoiles, les passagers eprouverent l'influence du temps
+favorable. Ils dormirent pour la premiere fois d'un sommeil reparateur
+et bienfaisant, qui fit couler de nouvelles forces et une nouvelle vie
+dans leurs veines.
+
+C'etait chose etonnante a voir, quand chacun apparut le lendemain sur le
+pont, la physionomie souriante, console, fortifie et gai comme au jour
+du depart. Jean Creps et son ami Roozeman n'etaient pas des moins ravis.
+Victor surtout, en se voyant entoure d'un horizon sans bornes, leva les
+bras avec enthousiasme vers le ciel et remercia Dieu, qui l'avait deja
+rapproche du but desire.
+
+Un grand nombre de passagers, voulant celebrer leur heureux
+retablissement, coururent sus aux bouteilles pour recommencer la fete;
+mais le capitaine, qui se montrait maintenant ce qu'il etait, severe,
+rude et inexorable, leur fit lire un grand nombre d'articles qui
+defendaient tous cris desordonnes et tous rassemblements sur le pont, et
+ils furent informes que toute contravention a ce reglement et aux ordres
+du capitaine serait punie de l'emprisonnement au pain et a l'eau, a fond
+de cale.
+
+Les passagers ecouterent cette lecture avec une stupefaction melee de
+colere; quelques-uns serrerent les poings et s'emporterent contre ces
+dispositions arbitraires, qui, d'apres eux, ne tendaient qu'a leur ravir
+tout plaisir et toute liberte; mais le capitaine leur fit comprendre en
+peu de mots que la loi lui reconnaissait sur son vaisseau une puissance
+sans bornes; qu'il avait meme le droit de bruler la cervelle a ceux qui
+se revolteraient contre lui; et comme quelques-uns recurent cette
+explication avec un murmure peu respectueux, il se mit a jurer si
+horriblement et a proferer de si terribles menaces, que les passagers
+virent qu'il parlait serieusement et se soumirent enfin a la necessite.
+Les matelots ne furent pas beaucoup plus polis. Des que quelques amis
+etaient reunis sur le pont pour causer, un matelot accourait en trainant
+un cordage, ou un levier, ou toute autre chose, et criait sans respect
+pour personne:
+
+--Hors du chemin! Gare aux jambes!
+
+Deux ou trois autres, avec une egale vitesse, venaient du cote oppose et
+jetaient des seaux d'eau sur le pont pour enlever les traces du mal de
+mer.
+
+Un troisieme criait du haut d'un mat:
+
+--Gare dessous! gare dessous, sacrebleu!
+
+Et, apres ce simple avertissement, il laissait tomber sur le pont, comme
+un aerolithe, une lourde poulie, au risque d'ecraser reellement quelqu'un.
+
+C'etait la volonte du capitaine: il fallait montrer tout d'un coup aux
+passagers que la vie en mer ne peut pas etre une eternelle fete, et les
+matelots, pour detruire toute illusion a cet egard, devaient faire leur
+service sans se retourner et comme s'il n'y avait absolument que
+l'equipage sur le navire.
+
+Vers midi, les passagers furent appeles sur le pont. Le capitaine
+declara qu'on allait les diviser tous en compagnies de huit hommes, pour
+diner ensemble desormais dans un plat de fer-blanc ou _gamelle_. Il lut
+ensuite une liste des passagers, et, chaque fois qu'il avait nomme huit
+hommes, il criait:
+
+--Premiere gamelle! Deuxieme gamelle! Troisieme gamelle!
+
+Et, quand cet arrangement fut termine, malgre les murmures et les
+plaintes, le capitaine leur fit comprendre que dorenavant le pain frais
+et le peu de volailles qui restaient encore seraient reserves pour les
+malades. Les passagers devraient donc se contenter de la ration de mer
+journaliere, savoir: de la viande salee, des pois ou des feves, des
+biscuits, une petite mesure de genievre et un litre d'eau potable.
+Chaque gamelle devait, a tour de role, designer pour la semaine un de
+ses membres qui irait a la cuisine chercher le diner pour les autres.
+
+Immediatement apres, on sonna la cloche pour la distribution des vivres.
+On voyait courir de tous cotes des hommes avec des plats en fer-blanc
+pleins d'une nourriture fumante... et, quelques minutes apres, tous les
+passagers se trouvaient reunis autour des gamelles.
+
+C'etaient de singuliers convives que le sort avait donnes a Victor et a
+son ami Jean: un procureur de la republique francaise, qui s'etait enfui
+de son pays pour des raisons inconnues; un docteur en medecine; un
+banquier allemand, qui avait tout perdu a la roulette a Hombourg; un
+jeune gentilhomme de la Flandre occidentale; qui avait depense les
+derniers debris de la fortune paternelle, avant son depart pour la
+Californie; un officier francais qui se vantait d'avoir tue son
+superieur dans un duel.
+
+A la premiere vue, Victor crut qu'il n'avait pas a se plaindre du sort;
+et, en effet, comme nos amis avaient pris une place de seconde classe,
+ils n'etaient pas meles avec les pauvres gens de la troisieme classe,
+qui dormaient et vivaient tous ensemble dans l'entre-pont comme dans une
+etable.
+
+Mais que son coeur sensible fut blesse de la conversation grossiere et
+ignoble de ses compagnons. Pendant tout le diner, il n'entendit que
+jurons et blasphemes, jeux de mots stupides et sorties brutales. Alors
+il remarqua que la voix de ses compagnons etait fatiguee et rauque, que
+leurs yeux etaient entoures d'un cercle couleur de plomb, et meme que le
+nez du docteur etait nuance de tons pourpres, signes d'une ripaille
+continuelle. Il acquit la conviction qu'il etait condamne a vivre en
+compagnon de table et en ami avec des gens qui avaient noye dans les
+boissons et perdu par une conduite dereglee toute delicatesse d'esprit
+Et tout sentiment de moralite.
+
+Pendant qu'il tombait ainsi dans des reflexions peu souriantes, ses
+compagnons pechaient hardiment dans le plat et devoraient la pesante
+nourriture avec un appetit feroce. Le mal de mer avait creuse leurs
+estomacs, et ils tachaient de prendre leur revanche autant que possible.
+Heureusement Jean Creps, avertit son ami; sans cela Roozeman n'aurait
+songe a diner que quand il ne fut plus reste une seule feve dans le
+plat. Le docteur tira une bouteille de cognac de la poche de son
+pardessus et la vida presque a moitie, pour se rincer la bouche,
+disait-il. Les autres allumerent qui un cigare, qui une pipe, et
+monterent sur le pont, ou se trouvaient en ce moment la plupart des
+passagers. Quelques-uns s'etaient etendus sous les rayons brulants du
+soleil; d'autres etaient assis sur des bancs; mais le plus grand nombre
+se promenait par groupes.
+
+Roozeman, le dos appuye contre le bastingage et le regard fixe sur les
+passagers, dit a son camarade:
+
+--Mon ami, avec quelle sorte de gens sommes-nous donc? Nous n'entendons
+que des jurons et d'ignobles plaisanteries!
+
+--Oui, repondit l'autre en souriant. Tu ne sais pas encore tout. Je n'ai
+eu le mal de mer que quarante-huit heures; je me suis promene sur le
+pont et dans la cale, pour connaitre d'un peu plus pres nos compagnons
+de voyage. Il y a bien quelques braves garcons et quelques honnetes gens
+parmi eux; mais la plupart sont des gaillards qui ont merite la corde ou
+qui y ont reellement echappe; beaucoup d'ivrognes qui ont laisse femmes
+et enfants dans la misere et ont emporte leur dernier sou pour aller en
+Californie; des gens perdus qui faisaient honte a leurs parents par leur
+conduite desordonnee; des dissipateurs a bout de ressources, des joueurs
+ruines, des boursiers executes, des banqueroutiers, et meme des
+condamnes liberes.
+
+--Belle compagnie! dit Victor: en soupirant. Si j'avais pu le
+prevoir!...
+
+--Tu serais reste a la maison?
+
+--Non, mais je n'aurais pas choisi _le Jonas_ pour faire la traversee.
+
+--Bah! nous sommes embarques maintenant avec cette etrange bande, et
+nous devons voguer avec elle, comme dit le proverbe. Il ne faut pas etre
+si difficile, Victor. Tu pouvais bien prevoir, n'est-ce pas, que, dans
+notre longue traversee et la-bas dans un pays encore sauvage, tu serais
+expose a voir et a entendre des choses tout autres qu'aupres de ta
+pieuse mere ou de la douce Lucie Morello!
+
+--Certes, Jean, et j'accepte sans regret le sort comme il se presente.
+Il m'en coutera beaucoup cependant pour m'habituer a ces gens rudes;
+leurs paroles et leurs manieres blessent ma delicatesse et attristent
+mon coeur.
+
+--Cela ne durera plus bien longtemps, dit joyeusement Creps. _Le Jonas_
+est un fin voilier.
+
+--En effet, Jean, il marche parfaitement bien.
+Vois les vagues frangees d'ecume sauter en avant du navire, puis se
+retirer coquettement de chaque cote comme si elles voulaient se faire
+admirer de nous.
+
+--Du train dont il va maintenant, nous serons bientot en Californie. Je
+me figure un pays immensement grand, qui n'appartient a personne, ou
+l'on peut aller et venir en seigneur et maitre dans des bois sombres, a
+travers des montagnes gigantesques et dans des vallees sans fond, libre
+et independant comme l'oiseau dans l'espace! Oh! que n'y suis-je deja
+pour deployer mes ailes!
+
+--Je voudrais bien savoir, dit tout a coup Victor, ce que Lucie Morello
+et ma mere font et pensent en ce moment.
+
+--C'est facile a deviner: elles pensent a toi et expriment le meme voeu
+que toi.
+
+--Bonne mere! douce Lucie! dit le jeune homme en soupirant et avec une
+joyeuse emotion. Oh! Jean, mon ami, puisse le sort nous etre favorable!
+Si je pouvais recueillir assez d'or pour les rendre heureuses!
+
+--Homme de peu de foi! dit Creps en plaisantant. Puisqu'on n'a qu'a
+ramasser l'or la-bas, nous en recueillerons autant que tu voudras. Je
+crains que nous ne puissions pas tout emporter. Cela ne me contrarierait
+pas peu, car plus nous en aurons, plus nous ferons plaisir a nos parents
+et a nos amis a notre retour.
+
+En causant ainsi, les deux amis se promenaient du cote de la proue,
+pleins d'illusions et pleins d'espoir dans l'avenir souriant. La ils
+rencontrerent Donat Kwik, qui etait occupe a ronger un biscuit de mer
+brun, en grommelant et en faisant des gestes de colere.
+
+Comme le paysan ne les avait pas apercus, Roozeman lui mit la main sur
+l'epaule pour interrompre son monologue furieux. Donat sauta en arriere,
+et, les poings serres, prit l'attitude d'un homme qui veut se battre.
+Cependant, lorsqu'il eut reconnu les Anversois, il se calma et s'ecria:
+
+--Oh! oh! pardieu, messieurs, excusez-moi; je croyais que c'etait encore
+le Francais de la-dessous. Je lui arracherai un jour ses vilaines
+moustaches rousses!
+
+--Vous mangez des biscuits apres le diner, demanda Jean Creps, vous
+n'avez donc pas eu votre ration?
+
+--Jolie ration! dit Donat d'un ton d'amere raillerie. Nous etions assis
+huit autour d'une gamelle de fer-blanc, et nous commencions a diner.
+Tout a coup, un de ces coquins d'en bas vient derriere moi, met ses
+mains sur mes yeux et crie quelque chose comme _Kyes? kyes?_ Lorsqu'il
+me lacha, le plat etait presque vide. Je me depechai pour avoir encore
+ma part; mais les camarades etaient si lestes, que je restai tout bete a
+les regarder, le ventre creux, comme un hibou qui regarde les rayons du
+soleil. Le Francais avec ses grandes moustaches et ses petits yeux peut
+regarder ses jambes; je lui ai fait a coups de pied quelques bleus qui
+ne lui ont pas fait de bien.
+
+--Vous vous etes deja battu, Donat! Il faut vous montrer plus traitable,
+mon ami, sinon vous pourriez avoir la vie dure avec vos compagnons, dit
+Victor Roozeman.
+
+--Battu, monsieur? C'est-a-dire qu'apres m'avoir donne pas mal de
+soufflets et de coups de pied, ils m'ont jete a six hors de leur repaire
+de brigands sur le pont. Je suis alle chez le capitaine pour porter
+plainte. Le capitaine parle une sorte de flamand maritime; il me
+comprend. Mais il m'a jete quelques jurons a la figure, et m'a dit que
+chacun devait tacher d'avoir sa part de la gamelle: tant pis, dit-il,
+pour les paresseux.
+
+--Il a raison, il faut essayer de suivre son conseil.
+
+--Essayer, messieurs? Ce n'est pas necessaire. J'ai mange toute ma vie a
+un plat commun. S'il ne s'agit que de manger vite, d'avaler les feves a
+moitie brulantes, j'apprendrai leur metier aux Francais d'en bas.
+Attendez un peu! ils verront bientot a qui ils ont affaire. Qu'ils
+frappent ou poussent tant qu'ils voudront, tout cela glisse sur moi; a
+l'occasion, je leur donnerai aussi des coups de pied a leur ecorcher les
+jambes. Que croient-ils donc, ces ribauds?"
+
+Victor ajouta quelques paroles consolantes pour calmer la colere du
+jeune paysan; mais ce fut peine superflue, car Donat oublia tout a coup
+sa mauvaise humeur et redevint joyeux. Voyant que les Anversois allaient
+continuer leur promenade, il leur demanda a mains jointes la permission
+de rester un peu avec eux. Personne, dans l'entrepont, ne le comprenait
+ni ne lui temoignait d'amitie. Ils consentirent a sa priere; car Donat
+Kwik, malgre son air grossier, etait un garcon de sens, et il se
+montrait profondement reconnaissant de la moindre marque d'amitie.
+
+Pendant la promenade, Jean parla en plaisantant de la fille du
+bourgmestre et de la demoiselle du chateau avec laquelle Donat avait
+l'envie de se marier a son retour du pays de l'or. Le jeune paysan
+devint serieux, et il resulta de ses explications qu'il portait au coeur
+un amour plus modeste. Il avait fixe son choix depuis des annees sur une
+des filles du garde champetre de Natten-Haesdonck, et la jeune fille
+n'etait pas indifferente pour lui; mais le pere, qui possedait quelques
+pieces de terre, l'avait repousse avec mepris parce qu'il etait trop
+pauvre, meme apres que sa tante lui eut laisse seize cents francs. Ce
+que Donat avait dit de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du
+chateau n'avait ete qu'un vain bavardage, ce n'etait qu'Anneken[1],
+la fille du garde champetre, qui lui trottait dans la tete. Il avait
+quitte son village par honte et par desespoir de ce que le pere
+d'Anneken l'avait jete durement a la porte, lorsqu'il s'etait hasarde a
+exprimer le voeu de son coeur. La seule cause de son voyage au pays de
+l'or etait le desir de se venger du garde champetre en mettant a ses
+pieds un grand monceau d'or et en le forcant ainsi a consentir avec joie
+au mariage de sa fille. Anneken avait promis d'attendre, quoique son
+pere voulut lui imposer un autre mari; elle ne se marierait avec
+personne qu'avec son pauvre Donat Kwik. Le jeune paysan parla avec tant
+d'admiration de son Anneken, de ses petits yeux noirs, de son doux
+sourire, de ses bras robustes, de sa vertu et de son activite, que
+Victor Roozeman prit plaisir a l'ecouter. Il y avait, en effet, une
+certaine ressemblance entre sa position et celle de Donat, dont le
+langage comique, mais sincere, le fit songer a Lucie et a sa mere.
+
+[Note 1: Petite Anne.]
+
+Les amis s'amuserent ainsi a deviser des souvenirs du pays et des
+projets de l'avenir jusqu'au moment ou la nuit vint et ou chacun
+descendit pour aller chercher le repos dans sa cabine.
+
+
+
+
+V
+
+LA FOSSE AUX LIONS
+
+
+Cependant, _le Jonas_ continuait son voyage par un vent des plus
+favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de
+viande salee et de feves, etait distribuee en quantite suffisante pour
+apaiser des estomacs pousses a une activite extraordinaire par l'air vif
+de la mer. Le temps magnifique et la rapidite de la navigation
+inspiraient a tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie
+fut moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'esperance
+ne cessait de briller sur tous les visages.
+
+Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans
+la troisieme classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on
+remarquait soixante Francais et au moins trente Allemands des bords du
+Rhin. Deja, une sorte de rivalite s'etait elevee entre les deux nations,
+et meme il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle
+un Allemand avait recu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine,
+voyant la une bonne occasion de montrer son autorite souveraine, fit
+jeter l'agresseur et le blesse au cachot, dans un trou obscur, humide et
+infect, a fond de cale, qu'on nommait _la fosse aux lions_. Les amis des
+condamnes voulurent s'opposer a l'execution de cette justice sommaire et
+arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorites du
+premier port ou ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui resister,
+et qu'il les debarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas
+perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie
+n'avaient donc qu'a se soumettre avec resignation.
+
+Cet evenement peu important fit une profonde impression sur les esprits.
+Chacun fut convaincu que le capitaine etait un homme inflexible, qui
+n'hesiterait pas un instant a executer ses menaces. L'attitude ordinaire
+du capitaine sur le navire contribua beaucoup a augmenter son autorite.
+Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arriere, tout a fait seul,
+avec une expression froide et severe sur le visage. Quand un passager
+lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne
+repondait que par un ordre bref et imperieux, apres lequel il rompait,
+sans appel, toute conversation.
+
+Roozeman et Creps se promenaient des journees entieres sur le pont et
+parlaient de leur vie passee, de leurs parents et de leurs amis, ou bien
+ils admiraient l'immensite de l'Ocean et la variete de ses aspects; ou
+bien encore ils revaient ensemble a l'or qu'ils allaient trouver, aux
+merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout a leur
+joyeux retour dans la chere patrie.
+
+Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'apercurent
+qu'ils les avaient juges un peu severement. Le banquier allemand etait
+un homme bien eleve, qui haissait egalement les facons grossieres et les
+plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'etait calme et
+paraissait avoir du chagrin; les autres, a la verite, restaient
+spirituels _a leur facon;_ mais on n'etait pas oblige de les ecouter
+plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons
+etait celui qui se disait docteur en medecine. Celui-la absorbait du
+matin au soir d'enormes quantites de liqueurs fortes. Les quelques
+bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent
+bientot videes, mais il avait decouvert un moyen de se procurer tous les
+jours une grande quantite d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et
+dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagemes pour
+faire croire a l'un ou a l'autre des passagers qu'il etait malade ou
+qu'une maladie le menacait. A ceux qui le croyaient, il disait:
+
+--Ne craignez rien, je vous guerirai; mais gardez-vous de boire une
+seule goutte de genievre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir
+sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genievre, et vous
+la garderez jusqu'a l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que
+vous n'en avez pas bu.
+
+Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par
+chacun de ses malades, reels ou imaginaires, sa ration de genievre. Pour
+etre sur que ce n'etait pas de l'eau, le docteur se versait la ration
+dans le gosier. Cet homme n'etait qu'un passager ordinaire, mais, comme
+il n'y avait pas d'autre medecin a bord, il avait assez de clients; il
+en resultait qu'il etait toujours ivre, et que, du matin au soir, il
+arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tatant le pouls a l'un
+et a l'autre, et begayant:
+
+--Pas boire de genievre, vous comprenez! mais vous devez neanmoins le
+recevoir, entendez-vous?
+
+C'etait ce singulier personnage qui avait donne a Donat Kwik une pinte
+d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remede contre le mal de
+mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru etre
+empoisonne, le salua du sobriquet de _docteur Geneverneus_[1]. Les
+Allemands d'en bas le traduisirent par _docteur Schnappsnase_. Donat
+Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait
+garder jusqu'a la fin de sa vie.
+
+[Note 1: Nez de genievre.]
+
+Tout se passa assez paisiblement sur _le Jonas_, et les jours se
+suivaient, longs et monotones. On remarquait deja qu'un certain nombre
+de voyageurs avaient perdu leur gaiete et restaient a rever pendant des
+heures entieres, immobiles a la meme place, ou assis a part dans un
+coin, absorbes dans leurs pensees. L'ennui allait venir peu a peu, et
+probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le
+repentir d'une conduite blamable ou d'une resolution inconsideree.
+
+Le seizieme jour apres leur depart d'Anvers, les passagers etaient assis
+autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps
+pluvieux et le soleil restait voile derriere un epais rideau de
+brouillard gris. Cependant, le ciel commencait a s'eclaircir, et
+quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Teneriffe aussi
+distinctement que si l'on en etait tout pres, quoique le pilote assurat
+qu'on en etait encore a une distance de vingt-cinq lieues.
+
+Victor et ses amis monterent sur le pont et dirigerent leurs regards
+vers l'horizon, ou les iles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au
+pied du gigantesque pic. Ce pic de Teneriffe est un volcan qui s'eleve
+si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut
+le distinguer a une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est
+couvert d'une neige eternelle, troue les nuages et semble toucher au
+ciel.
+
+A peine les deux Anversois avaient-ils admire un instant avec extase
+cette scene emouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se
+battaient derriere eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en
+courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui
+proferaient des maledictions et l'accablaient de coups. Un d'eux
+semblait particulierement exaspere contre Donat et le frappait
+cruellement du poing sur la tete. C'etait un homme robuste, avec de
+longues moustaches rousses et des yeux fort petits.
+
+Kwik, tout en appelant a l'aide, se defendait vigoureusement, et, ruant
+comme un ane, donnait des coups de pied a droite et a gauche dans les
+jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte.
+
+Attire par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre
+garcon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Francais aux moustaches
+rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine,
+tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflamme de
+fureur par une pareille brutalite, Victor prit le Francais a
+bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'etait accroche a lui
+et tous deux roulerent en se debattant sur le pont. Jean Creps accourut
+et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait
+comme un possede, et bientot tout le pont fut en desordre... Mais le
+capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un
+seul mot:
+
+--Paix!
+
+Alors commencerent les plaintes des deux cotes. Le Francais aux
+moustaches rousses pretendait qu'il n'y avait pas moyen de manger a la
+meme gamelle que l'enrage Flamand.
+
+--A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la
+viande et les feves toutes brulantes, et, quand nous l'engageons a
+laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de
+nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il
+donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les
+marques de la mechancete de cette brute.
+
+Et l'homme a la moustache rousse decouvrit sa jambe et montra que le
+sang coulait reellement le long de son tibia.
+
+Donat Kwik criait qu'eux-memes l'avaient force a manger si vite pour ne
+pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien a ce Francais qu'un Flamand
+ne se laisse pas opprimer et railler impunement. Il menacait si
+violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et
+irrite, mit fin au debat par ces mots:
+
+--Ici, matelots! Qu'on jette cet enrage dans la fosse aux lions pour
+trois jours!
+
+Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-etre
+croyait-il qu'il y avait reellement des lions au fond du navire; il
+regardait le capitaine, tremblant et stupefait, comme s'il croyait avoir
+mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigne rudement par les matelots,
+il se mit a sangloter tout haut, et se laissa tomber a genoux devant le
+capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes.
+
+Les deux amis s'efforcerent de flechir le juge severe. Victor Roozeman,
+encore pale d'indignation, pretendait qu'on allait commettre une criante
+injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait
+tourmente et opprime des le premier jour le pauvre garcon. Jean Creps,
+au contraire, s'efforcait de presenter l'affaire comme insignifiante, et
+demandait, en termes conciliants et senses, le pardon de Donat, qui ne
+lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer
+pour un imbecile et un grand lourdaud.
+
+Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du
+capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'eut apaise, il dit aux
+matelots:
+
+--Laissez-le aller.
+
+Le jeune paysan, se voyant en liberte, s'approcha de Victor, lui prit la
+main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux:
+
+--Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bonte. Pour
+vous je me jetterais au feu.
+
+Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de
+gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit tres-durement
+en s'en allant:
+
+--Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou
+tu t'en repentiras.
+
+
+
+
+VI
+
+L'EQUATEUR
+
+
+_Le Jonas_ etait en mer depuis quatre semaines, et approchait avec
+rapidite de l'equateur, cet endroit du globe ou le soleil darde le plus
+vivement ses rayons. L'eternelle viande salee commencait a degouter les
+passagers; toutes les provisions etaient epuisees. Il y avait de pauvres
+diables qui se seraient traines sur leurs deux genoux pour obtenir un
+cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour a
+chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers, a cause de
+la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de
+salaison et de biscuits secs; il y en eut qui echangerent des objets de
+prix contre une simple chopine d'eau.
+
+On arriva enfin sous l'equateur. La, _le Jonas_ fut arrete par un de ces
+calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus
+violente tempete. La mer etait unie et brillante comme un miroir, sans
+que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme
+un globe de feu dans un ciel bleu fonce et brulait si impitoyablement
+tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le
+pont du _Jonas_ avec de l'eau de mer pour empecher le bois de se fendre
+et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le
+pied sur les planchers incandescents. Le ciel etait de plomb; toutes les
+voiles pendaient flasques le long des mats; et le vaisseau restait
+immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Ocean, qui semblait
+a chacun pareil a un desert dont on n'atteindrait jamais les limites.
+
+Les passagers allaient et venaient, desesperes, suffoques, sans haleine
+ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant
+vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafraichir et se
+reposer; mais partout l'atmosphere etait egalement brulante et l'air
+etouffant. Ce qui rendait leur sort encore plus penible, c'etait le
+manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentes par une soif
+irresistible, epuisaient leur ration avant que le soleil tombat
+directement sur leurs tetes, et passaient alors le reste de la journee a
+lutter douloureusement contre la soif.
+
+Ils souffrirent ainsi des le premier jour de calme; qu'eut-ce ete s'ils
+avaient du rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de
+cette fournaise et de cette atmosphere enervante!
+
+Le deuxieme jour, aucun vent n'avait agite les voiles et la chaleur
+paraissait doublee. Craignant que ce calme prolonge n'epuisat la
+provision d'eau necessaire pour atteindre les cotes d'Amerique, le
+capitaine declara que le salut de tous l'obligeait a prescrire une
+mesure cruelle. Desormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un
+demi-litre d'eau par jour. Une terreur generale et des plaintes ameres
+accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'efforca de leur
+faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il
+devait epargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'equipage en danger
+de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on
+avait trouve, a la meme place ou mouillait maintenant _le Jonas_, un
+navire portugais qu'on croyait abandonne. Lorsqu'on monta a son bord, on
+y trouva pres de cent cadavres. On apprit par la relation du journal,
+que les passagers s'etaient empares de la provision d'eau et l'avaient
+employee avec une aveugle prodigalite. Cette note datait deja de six
+semaines, et il est clair que ces cent hommes etaient tous morts de soif
+et avaient souffert par leur faute le trepas le plus epouvantable. Le
+capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder
+_le Jonas_ d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher a
+une barrique d'eau, il lui brulerait la cervelle avec son revolver comme
+a un chien.
+
+Effraye par la terrible histoire du navire portugais, les passagers
+alteres se tordirent les bras avec un rauque murmure de desespoir.
+
+Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus
+qu'auparavant aux etres qui lui etaient chers, et, comme s'il eut voulu
+familiariser son imagination avec la misere, il parlait continuellement
+de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme
+maladif, les belles promenades autour d'Anvers, ou il avait reve si
+souvent au bonheur et a l'amour, sous un feuillage frais; les bords
+magnifiques de l'Escaut, ou l'on respirait l'air en ete avec un
+veritable sentiment de beatitude; le banc vert dans le petit jardin de
+sa mere, ou, apres les heures de travail, il pouvait s'asseoir
+tranquille, content, et rever et sourire a ses propres pensees, jusqu'a
+ce que sa chere mere eut servi sur la table un souper appetissant et
+delicieux. Jean ne parlait guere; il trouvait la position terriblement
+desagreable, a la verite; mais ils n'etaient pas les premiers qui
+fussent restes dans une pareille immobilite pendant quinze jours. Le
+vent s'eleverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientot la
+misere soufferte. Ces pensees n'empecherent pas le courageux Jean de
+s'ecrier qu'il donnerait cinq annees de sa vie pour un seau d'eau froide
+de la pompe de son pere.
+
+Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en
+apparence, c'etait Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une
+bouteille suspendue a son cou par une corde passee sous ses habits, et
+il la gardait et l'epargnait si soigneusement, que deja deux fois a la
+fin du jour il avait rafraichi Victor et son ami Jean en leur versant
+une gorgee de sa bouteille.
+
+Interroge sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette
+explication, qui temoignait au moins d'une tres-grande puissance de
+volonte:
+
+--Donat est un imbecile, je le sais, repondit-il; mais, quand sa peau
+est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse
+la tete pour trouver un moyen de ne pas monter trop tot au ciel. Je vais
+vous dire comment je m'y prends. Le matin, je recois ma ration d'eau,
+n'est-ce pas? Vous croyez que je me depeche de boire, comme les autres?
+Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans
+discontinuer et je fais croire ainsi a mon estomac qu'il boit, jusqu'a
+ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit
+peu, et je me remets a mordiller ma clef. Je ne bois pas de genievre, je
+ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salee; et je me
+nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je
+suis toujours moitie affame, moitie etouffe; mais il est plus facile de
+supporter la moitie de chaque mal que d'en souffrir un tout a fait.
+
+
+
+
+VII
+
+LES REQUINS
+
+
+Les jours se succedaient sans qu'un nuage se montrat a l'horizon; le
+soleil restait egalement brulant et l'air egalement lourd.
+
+Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers resterent couches dans
+leurs cabines, a moitie etourdis et se plaignant de n'avoir plus la
+force de se mouvoir.
+
+La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse
+avait eclate dans l'entre-pont. Les uns pretendaient que c'etait le
+_typhus_, les autres le _cholera_ et d'autres la _fievre jaune_. Cette
+nouvelle fit trembler et palir tout le monde, car une seule de ces
+maladies est, en effet, suffisante pour depeupler en peu de temps tout
+un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble
+sous un ciel de plomb dans un si petit espace.
+
+Tous les passagers fremissaient encore sous l'impression de cette
+terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, penche par-dessus le bord,
+s'amusait a jeter quelques petits objets dans la mer, se mit a crier
+tres-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire.
+
+--Une baleine! deux baleines! s'ecria-t-il en courant vers Roozeman.
+Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui
+grincent et craquent comme une machine a battre le ble. Je leur ai jete
+un vieux soulier egare la; elles l'ont croque et avale comme une amande!
+
+Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une
+distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait ete eveillee par le
+cri de Donat coururent au bord du navire et regarderent dans la mer,
+unie et transparente comme un miroir. Ils apercurent, en effet, non pas
+deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi
+qu'on leur jetat, du bois, du fer ou des morceaux de cable, ces monstres
+sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et
+l'avalaient en un clin d'oeil.
+
+Le docteur passa a moitie ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en
+ricanant:
+
+--Ah! ah! voila les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe,
+messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent a cent
+lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et
+agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un diner
+friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous
+puissiez reconnaitre le chemin: c'est par la que beaucoup d'entre vous
+s'en iront _ad patres_. Pour moi, je suis trop necessaire ici; les
+mangeurs de fer ne m'auront pas encore.
+
+Apres cette cruelle raillerie, il s'eloigna. On parla alors de
+l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient a la
+maladie seraient jetes a la mer et devores par les requins affames.
+Cette pensee horrible eteignit dans les coeurs la derniere etincelle de
+courage.
+
+Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant a cote de
+lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider. Beaucoup de
+passagers etant tombes malades, le docteur s'etait vu en possession de
+plus de vingt-cinq rations de genievre; et il avait probablement brise
+par cet exces le fil de ses jours, deja peu solide.
+
+Lorsque Donat Kwik rencontra ses deux amis, il s'ecria d'un ton de
+sincere compassion:
+
+--Eh bien! eh bien! le docteur _Geneverneus_ est mort? Je lui pardonne
+de tout mon coeur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu
+misericordieux ait son ame! Il n'avait pas prevu que les baleines
+etaient venues pour lui. Je penserai a lui dans mes prieres, il en a
+besoin, le malheureux!
+
+Sous la ligne, ou le soleil decompose, avec une rapidite extraordinaire,
+tout ce qui peut tomber en putrefaction, on ne peut pas garder longtemps
+les cadavres. Sur _le Jonas_ surtout, ou une maladie contagieuse
+semblait regner, il fallait eloigner sans retard les restes mortels du
+docteur.
+
+Tout a coup la cloche tinta lentement, comme pour un enterrement; tous
+les passagers qui n'etaient pas alites furent appeles sur le pont et
+reunis d'un cote du navire. Alors quatre marins monterent avec le
+cadavre et se dirigerent lentement et solennellement vers le cote ou se
+tenaient les passagers. Le pauvre docteur etait cousu dans sa couverture
+comme dans un sac, et l'on y avait mis une quantite de charbon pour le
+faire descendre au fond de la mer. Apres que les matelots eurent tout
+apprete a bord du navire pour l'enterrement, le capitaine ota son
+chapeau et se mit a marmotter entre ses dents les prieres d'usage. Les
+passagers s'etaient egalement decouverts; la plupart frissonnaient a la
+pensee qu'on allait leur montrer l'effroyable chemin de l'eternite,
+qu'ils prendraient peut-etre a leur tour le lendemain.
+
+La priere fut bientot achevee. Sur un signe du capitaine, les matelots
+descendirent jusqu'a la surface de la mer la planche sur laquelle
+reposait le corps du docteur, la renverserent et jeterent ainsi le
+cadavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se pencherent
+par-dessus le bord et regarderent dans l'eau; mais tous reculerent
+tout tremblants et pousserent un cri d'horreur et d'effroi: ils avaient
+vu les requins se jeter comme des tigres furieux sur le cadavre,
+dechirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un
+instant chacun un morceau de l'horrible festin.
+
+Et avant la fin du jour, les monstres recurent encore cinq victimes de
+la cruelle epidemie qui commencait seulement a sevir d'une maniere
+terrible dans l'entre-pont.
+
+Les passagers etaient aneantis; quelques-uns couraient sur le pont a pas
+inquiets, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de
+bois qui les tenait inexorablement enfermes dans son cercle empeste.
+D'autres erraient ca et la, comme des fous, avec des gestes de desespoir
+et murmuraient en eux-memes contre des spectres invisibles. Tous
+demeuraient muets et consternes, et cet affreux silence n'etait
+interrompu que par des imprecations contre la soif de l'or et contre le
+fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adresses a la patrie
+qu'on avait abandonnee si follement.
+
+Vers le soir, Victor fut frappe tout a coup d'une affreuse angoisse.
+Pendant qu'il etait assis sur un banc a cote de son ami et de Donat
+Kwik, causant tristement de l'heureuse Belgique, de la belle ville
+d'Anvers et des etres qui leur etaient chers; pendant que Jean
+s'efforcait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de
+ce dernier s'altera tout a coup d'une maniere surprenante. Une paleur
+mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres
+se raidirent comme s'il eut ete atteint d'un attaque de nerfs. C'etaient
+les signes de la maladie. Jean Creps, le bon coeur, l'ami fidele, allait
+mourir; peut-etre avant que le soleil eclairat de nouveau le pont du
+_Jonas_, les monstres marins auraient deja englouti son cadavre!
+
+Cette pensee remplit Roozeman d'un desespoir indescriptible; il se jeta
+en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes,
+auxquelles il ne croyait pas lui-meme. Donat tenait une main du malade
+et l'arrosait de larmes silencieuses.
+
+Jean s'efforcait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il
+avait encore du courage et qu'il n'etait pas si malade qu'on se le
+figurait; mais bientot ses dernieres forces l'abandonnerent, il poussa
+un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en
+criant d'une voix dechirante:
+
+--De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorgee d'eau! L'eau
+seule peut me guerir!
+
+En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en delire vers le
+capitaine et tomba a ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il
+se tordit convulsivement les mains, il offrit toute une poignee de
+billets de banque, tout ce qu'il possedait, pour un demi-litre d'eau.
+Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas
+apercu le jeune homme qui se trainait a ses pieds et lui demandait la
+vie de son pauvre ami.
+
+Victor reitera ses supplications desesperees aupres du pilote avec le
+meme insucces... Un cri de rage lui echappa; il s'elanca vers un baril
+d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacerent de
+leurs couteaux, et comme Victor, aveugle, ne retirait meme pas sa
+poitrine sous la froide impression de l'acier, ils sauterent tous
+ensemble sur lui et le jeterent loin d'eux sur le pont.
+
+Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman
+s'arrachait deja les cheveux et se dechirait la poitrine, lorsqu'un
+marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moitie d'un demi-litre, en
+echange de sa montre d'or.
+
+Avec quelle folle joie Victor sacrifia le cadeau cheri de sa mere, pour
+prolonger la vie de son ami, ne fut-ce que d'une heure! Il courut tout
+joyeux vers Jean Creps, lui porta la bouteille aux levres et lui versa
+le breuvage rafraichissant dans la bouche, en riant d'un rire nerveux.
+
+Les forces semblerent, en effet, revenir au malade; il pria son ami de
+vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres etaient
+brises et qu'il eprouvait un besoin irresistible de repos.
+
+Pendant cette nuit, Victor passa des heures d'une anxiete mortelle.
+Assis, avec Donat, pres du lit de son ami souffrant, il entendait sortir
+sans cesse de sa poitrine dechiree le cri: "De l'eau! De l'eau! de
+l'eau!" sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu
+obtenir une goutte d'eau en echange de toute une fortune.
+
+Il y eut un moment terrible: ce fut lorsque Jean, tombe en delire, ne
+criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou,
+se tordait les membres et paraissait devoir mourir dans un acces de
+fureur. Tout a coup, il se leva dans l'obscurite et dit d'une voix
+creuse et avec une sombre ironie:
+
+--En Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insense! que vas-tu
+chercher la? De l'or? N'y a-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui
+qui veut le gagner par son activite et par son intelligence? La liberte?
+l'independance? Ou regnent ces bienfaits de la civilisation humaine
+autant que dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insense, le
+bonheur n'habite pas si loin; il est ou se trouvait notre berceau, pres
+du foyer paternel, dans les yeux de notre mere, dans le souvenir de nos
+amis, dans les objets auxquels sont attaches les souvenirs de notre
+jeunesse. Le demon de l'or t'a attire, tu veux devenir riche tout d'un
+coup, sans travailler, violer la loi que Dieu a gravee dans la
+conscience? Va-t'en, ingrat, il te punira!... Au lieu d'or, tu ne
+trouveras que la misere, la honte et la mort... la mort et un horrible
+tombeau dans les entrailles de l'Ocean!...
+
+En achevant cette malediction, il se laissa retomber sur son lit et
+resta etendu, immobile et muet.
+
+Victor Roozeman, courbe presque jusqu'a terre, se sentit ecrase sous ces
+paroles terribles, qui n'etaient que l'echo de ses propres pensees; il
+frissonnait en entendant une prediction de l'accomplissement de laquelle
+il ne doutait pas.
+
+Au pied du lit etait assis Donat Kwik, qui, dans l'exces de son
+repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si
+cruellement la tete contre les poutres, que le sang coulait de ses
+joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque:
+
+--Tiens! tiens! animal que tu es! Ane! Cela t'apprendra a aller en
+Californie... Tu seras mange par les baleines: c'est tres-bien fait, tu
+l'as merite, vilain et stupide imbecile!
+
+Plus tard, dans la nuit, la fievre brulante parut avoir abandonne le
+malade. Il etait calme, respirait plus librement et semblait sommeiller.
+
+Donat s'etait endormi, la tete sur ses genoux et revait tout haut de son
+village natal... Ce qu'il disait devait emouvoir profondement Roozeman,
+qui veillait, car il ecoutait en tremblant les paroles qui tombaient de
+la bouche de Donat:
+
+--Ah! Blesken, ma chere vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger
+de cette herbe tendre? Prends-y garde, Blesken! qui n'est pas content de
+ce qui est passable quitte les trefles pour les joncs!... Tu as
+peut-etre soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?... Viens au ruisseau:
+la, il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si fraiche, si
+fraiche, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours... Bles, Bles,
+vois, la-bas, Anneken, la fille du garde champetre! Elle nous regarde
+avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Bles,
+dimanche, c'est la kermesse; j'ai graisse mes jambes. Si tu pouvais voir
+les sauts que je ferai!--Anneken! chere Anneken! a dimanche, n'est-ce
+pas?--Bles, as-tu entendu avec quelle voix douce et tendre elle m'a
+crie: "Oui, Donat, a dimanche!" Quelle vie, Bles! quel bonheur! si cela
+ne change pas, j'en deviendrai fou assurement.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA REBELLION
+
+
+Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu desesperant, Jean
+vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la
+troisieme classe.
+
+La perte de tant de compagnons, la repetition de ces horribles
+funerailles et la vue des requins affames qui s'agitaient autour du
+navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de desespoir
+immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris
+menacants contre le capitaine, et l'on voyait ca et la des hommes qui
+ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se preparaient a un combat a mort.
+
+Le partage de la ration journaliere calma cependant pour quelques
+instants la tempete qui semblait se preparer dans les esprits. Mais,
+vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau change le pont du _Jonas_ en
+une fournaise insupportable, une agitation etrange parut emouvoir tout a
+coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre a une
+entreprise violente en criant:
+
+--De l'eau! de l'eau ou la mort!
+
+Ni Victor ni Donat n'etaient presents; ils etaient dans la cabine de
+leur ami malade, qui, sorti de son delire, ecoutait d'un air resigne
+leurs consolations.
+
+Le capitaine se tenait sur l'arriere du vaisseau et suivait avec une
+grande inquietude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que
+la chose commencait a devenir serieuse, il appela par un signe tous ses
+matelots, remit a chacun d'eux un revolver a six coups et les placa
+autour de l'endroit ou se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en
+main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte:
+
+--Arriere, insenses que vous etes! Vous voulez faire au _Jonas_ le meme
+sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De
+l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous
+ose s'approcher de nous a deux pas. Arriere, sur votre vie! ou les
+balles vont faire justice de votre criminel aveuglement!
+
+Les passagers reculerent jusqu'a la distance designee; ils murmuraient
+encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue
+des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents,
+semblaient prets a commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur
+rage et les fit hesiter. Cependant, les plus exasperes s'etaient reunis
+pres de la proue, ou ils s'excitaient les uns les autres, et
+deliberaient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en
+avait meme trois ou quatre qui avaient tire les leviers hors des treuils
+ou s'enroulaient les cables et qui brandissaient ces effroyables massues
+au-dessus de leurs tetes. Encore une minute et le pont du _Jonas_ allait
+se changer en une mare de sang.
+
+En ce moment, un cri d'etonnement s'echappa de la poitrine d'un vieux
+matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'ecria:
+
+--Capitaine, voyez! voyez la-bas au sud-ouest!
+
+--Ne detournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine a ses
+hommes.
+
+Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon
+designe, et poussa egalement une exclamation de joie; il agita son
+chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux
+deux extremites du navire:
+
+--Hourra! hourra! delivrance! Dieu nous envoie de l'eau... de l'eau et
+du vent!
+
+A ces mots, un sourire etrange et convulsif detendit les traits des
+passagers, comme s'ils venaient d'etre subitement atteints de folie;
+mais les couteaux disparurent, les leviers retomberent sur le pont; un
+pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'etaient rapproches et
+montraient a tous avec transport un petit nuage noir qui s'etait leve
+sur l'horizon et qui grandissait avec rapidite. A la certitude de cette
+delivrance inesperee, un grand nombre se jeterent a genoux et leverent
+les mains vers le ciel en signe de reconnaissance.
+
+L'heureuse nouvelle se repandit instantanement jusqu'au fond du navire.
+Les malades meme, ceux que la mort tenait deja embrasses, semblaient
+s'eveiller a une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour
+etre conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Etre mouille! sentir
+ruisseler l'eau fraiche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air
+humide! quelle jouissance! quel bonheur!
+
+Jean Creps fut porte sur le pont par Victor et Donat. Des larmes
+d'esperance et de joie coulaient sur ses joues pales, pendant qu'il
+tenait les yeux fixes sur le nuage noir qui, pareil a un messager du
+Seigneur, allait apporter a ces pauvres creatures delaissees la sante et
+l'apaisement.
+
+Les passagers continuaient a regarder d'un oeil etincelant et avide.
+Leurs coeurs battaient, leurs nerfs fremissaient, ils avaient tout
+oublie, meme la soif, pour contempler ce phenomene celeste qui se
+deployait avec une merveilleuse rapidite au-dessus de l'horizon. Au
+premier moment, ils n'avaient distingue qu'un petit nuage noir; mais ce
+petit nuage, comme s'il eut ete anime par une irresistible puissance
+d'attraction, paraissait reunir dans son sein toutes les vapeurs de
+l'air et grandissait a vue d'oeil, jusqu'a ce qu'enfin il couvrit comme
+un mur sombre toute la partie sud du ciel.
+
+Pendant que l'attention generale, etait fixee sur ce seul point, que
+tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une delivrance
+prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout appreter pour
+recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le
+pont; des barils, des seaux et des cuves furent places aux coins ou la
+pente naturelle devait conduire l'eau.
+
+A peine les premiers apprets etaient-ils termines, que la partie du ciel
+qui etait restee claire jusque-la se remplit d'un brouillard epais et
+qui devint de plus en plus opaque; le soleil etait pale et sa lumiere
+verdatre; et bientot on se trouva dans une complete obscurite.
+
+Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage
+noir, et l'Ocean fremit sous un epouvantable coup de tonnerre. Le signal
+etait donne! Des eclairs serpentaient sans relache dans l'espace; l'eau
+retentissait comme si dix armees invisibles se battaient avec une
+artillerie infernale; mais les ecluses du ciel s'entr'ouvrirent et des
+torrents d'eau tomberent avec fracas sur le pont du _Jonas_.
+
+Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient
+boire maintenant, se rafraichir, sentir couler sur leurs corps embrases
+l'eau fraiche, pareille a un baume bienfaisant!
+
+Jean lui-meme, Jean le malade, l'epuise, embrassait ses deux amis et
+s'ecriait avec enthousiasme:
+
+--Dieu soit loue! je ma sens revivre! je ne mourrai pas!
+
+La tempete dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et
+faisait trembler le ciel et la mer; les eclairs enveloppaient _le Jonas_
+d'une lumiere aveuglante; parfois, les vents dechaines faisaient tourner
+le navire sur lui-meme comme une toupie et le menacaient de le faire
+sombrer; mais tout cela n'etait rien, en comparaison de la joie d'avoir
+de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais.
+Les peureux meme riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et
+des eclairs.
+
+Lorsque la tempete s'apaisa enfin, le vent continua a souffler avec une
+force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable
+au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles
+que possible; _le Jonas_ se pencha sur le cote et s'elanca en avant
+comme une fleche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers.
+
+
+
+
+IX
+
+L'ARRIVEE
+
+
+Le navire, comme s'il eut voulu rattraper le temps perdu, marcha avec
+une telle rapidite, que, quelques jours plus tard, il se trouvait a la
+hauteur da Bresil. Deux malades succomberent encore, les autres
+guerirent rapidement ou furent bientot hors de tout danger.
+
+Les souffrances endurees etaient oubliees. Deja les passagers
+commencaient a soupirer de nouveau apres l'or de la Californie. On etait
+gai, on causait des mines, des tresors qu'on y amasserait, et de ce
+qu'on en ferait apres le retour au pays natal.
+
+Jean Creps, quoique encore un peu faible, etait tout a fait retabli de
+sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement severe il avait
+prononce pendant son delire contre ce voyage; car la vie qui lui etait
+revenue avait redouble son courage, et il envisageait avec une confiance
+sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait
+egalement retrouve ses reves seduisants, et souvent un sourire
+mysterieux venait eclore sur ses levres, quand son imagination faisait
+miroiter devant ses yeux la fortune qu'il esperait recueillir bientot.
+Il se voyait deja dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en
+abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa
+tendre mere; il etait devant l'autel a cote de Lucie, et il entendait la
+voix du pretre qui disait: "Soyez unis au nom du Seigneur!"
+
+Donat Kwik avait repris sa premiere disposition d'esprit. Il se
+promenait des journees entieres sur le pont, ou tenait compagnie aux
+deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son
+insouciance. D'autres fois, il flanait dans l'entre-pont, et y
+baragouinait le francais, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on
+n'en comprenait qu'un mot par-ci par-la, et il faisait rire chacun par
+ses balourdises. Les Francais le nommaient Jocrisse et les Allemands
+_Hauswurst_; il repondait a ces noms, dont la signification lui etait
+inconnue, avec autant de serieux que si le cure l'eut baptise ainsi a sa
+naissance.
+
+_Le Jonas_ devait encore subir une rude epreuve: les passagers devaient
+voir encore une fois la mort s'elever entre eux et la terre promise de
+l'or;--et, cette fois, le danger devait etre si menacant, que tous ceux
+qui etaient a bord du _Jonas_ allaient implorer la misericorde celeste a
+deux genoux et les mains levees au ciel. Au cap Horn, ce point extreme
+de la quatrieme partie du monde, ils furent assaillis par de longues et
+terribles tempetes; une nuit, ils se virent entoures dans l'obscurite
+par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-memes,
+renoncant a tout espoir de delivrance, voulaient deja mettre a flot les
+chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment supreme. En verite,
+le destin semblait avoir decide la perte du _Jonas_; mais, soit que le
+Seigneur eut pitie de ces creatures eperdues, soit que le sang-froid du
+Capitaine sut eviter avec une merveilleuse habilete les montagnes de
+glace, les chercheurs d'or echapperent cette fois encore au tombeau qui
+s'ouvrait devant eux. Ils arriverent enfin dans l'ocean Pacifique, entre
+Valparaiso et Taiti.
+
+Il s'etait ecoule pres de cinq mois depuis le jour ou ils avaient quitte
+Anvers et vogue sur l'Ocean. Encore une quarantaine de jours favorables,
+et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but
+supreme de leur desir et recompense de tous les maux soufferts. Apres un
+si long voyage, l'ennui s'etait empare des passagers, jusqu'au moment ou
+ils arriverent pres du cap Horn, et avait jete peu a peu l'apathie et le
+decouragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans
+la mer meme qui baignait les cotes de la Californie, les poitrines se
+dilaterent, les tetes se releverent avec fierte et les yeux brillerent
+d'espoir et d'impatience.
+
+Pendant cette derniere partie du voyage, le repos ne fut trouble que
+par un seul evenement. Un matin, de tres-bonne heure, Donat Kwik
+accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait
+l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogerent, il
+repondit:
+
+--Le capitaine! vite! vite! le capitaine! _Vole argent moi, my money!
+Spitsboef! Donderwatter! moi vole!_ Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre
+argent!...
+
+Quand le capitaine comprit ce qui desesperait si fort Donat, il prit le
+fait tres au serieux. On avait, d'apres le recit du paysan, force,
+pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et vole une somme de
+cinq cents francs en quatre billets de banque anglais.
+
+Tous les passagers de la troisieme classe furent appeles sur le pont et
+minutieusement fouilles par les marins. On leur fit meme vider leurs
+poches et oter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres
+furent ouverts et visites; mais, quoi qu'on fit pour decouvrir l'auteur
+de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus.
+
+Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et
+remplissait l'air de ses plaintes ameres. Ses amis, Creps et Roozeman,
+s'efforcerent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par
+retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet
+sur le paysan decourage, ils lui firent comprendre qu'en Californie il
+n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait meme pas
+l'employer. En effet, a leur arrivee, ils trouveraient des delegues de
+la societe _la Californienne_, pour leur procurer une bonne nourriture,
+des auberges confortables et tout ce qui pouvait etre necessaire a leur
+entretien.
+
+Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement.
+Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laisse partir sans
+argent, possedait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet
+de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre desole, qui
+deplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa _poire pour
+la soif_. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut
+un peu console. Neanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie
+sur le navire. Ou qu'il se trouvat, dans l'interieur ou sur le pont, il
+espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un
+renard pour ecouter les conversations les plus secretes, suivait tous
+les mouvements des mains des passagers, et il etait evident qu'il ne
+regardait jamais quelqu'un sans que la pensee que le voleur de ses
+billets de banque pouvait bien etre devant lui brillat dans ses yeux.
+Les passagers, blesses de ce soupcon, maltraitaient le pauvre paysan ou
+l'ecartaient durement de leur chemin; il se defendait en donnant des
+coups de pied a droite et a gauche, mais il avait affaire a si forte
+partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire
+sans avoir un oeil poche ou le nez ecorche.
+
+C'etait surtout le Francais aux moustaches rousses qui le poursuivait
+sans cesse. Donat s'etait mis en tete que son premier oppresseur etait
+aussi le voleur de ses billets, et le Francais pouvait lire ce soupcon
+dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappe cruellement le
+pauvre garcon au visage, Victor etait accouru et avait defendu son
+compatriote; Jean Creps etait intervenu, et ainsi une rixe violente
+s'etait elevee sur le pont. Le capitaine, apres avoir entendu les
+explications de part et d'autre, avait fait mettre le Francais pour deux
+jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine
+furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de
+tourments.
+
+Cependant _le Jonas_ poursuivait sa route avec un vent tres-favorable.
+On commenca a compter les jours, et lorsque le capitaine annonca enfin
+qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fievre de
+l'impatience gagna tous les passagers.
+
+Une apres-midi que le ciel etait tres-nebuleux, les deux amis etaient
+assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et
+s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage
+et de leur debarquement dans le pays de l'or.
+
+--Quant a moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en
+donne la moitie a mon pere, pour qu'il ne soit plus oblige de travailler
+dans ses vieux jours; j'achete a mon frere un magasin de denrees
+coloniales, et je donne a chacune de mes soeurs une dot de cinquante
+mille francs!
+
+--Et vous-meme, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous?
+
+--Bah! je n'ai besoin de rien, repondit Jean. Ce n'est pas pour devenir
+riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre
+et independant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis
+content. Et si le gout des richesses me prenait un jour, je pourrais
+toujours revenir en Californie.
+
+--Savez-vous ce que je ferai, moi? s'ecria Donat Kwik. Je ne retourne
+pas a la maison avant d'avoir tout un sac a froment plein d'or. Alors,
+j'achete un chateau aux environs de Natten-Haesdonck, et je vais y
+demeurer avec Anneken et son pere. Il y aura la tout ce qu'il y a de
+bon: de la viande au pot, du jambon dans la cheminee, de la biere forte
+dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture...
+oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillee comme une princesse;
+et je veux, quand nous irons a la kermesse, qu'elle attire les regards
+de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens,
+et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du
+matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est
+profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais
+Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or
+dans sa cave.
+
+--Je n'en demande pas tant a Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement
+de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo
+et d'assurer a elle et a ma mere un sort agreable, je benirai
+eternellement son saint nom, dusse-je travailler encore rudement toute
+ma vie pour augmenter leur bonheur.
+
+Tout a coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourra
+joyeux qui retentit sur le pont du _Jonas_. Ils monterent en courant.
+La, ils entendirent le cri triomphant de "Terre! Terre! Californie!
+San-Francisco!... Hourra! hourra!"
+
+En effet, le brouillard s'etait dissipe et les cotes de la Californie se
+deployaient sous leurs regards emerveilles, des deux cotes d'un detroit
+qui leur fut designe comme etant la _Porte d'or_, ou l'entree de la baie
+de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la cote bordee par une
+immense chaine de montagnes dont la croupe verte s'etendait comme une
+ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nebuleux.
+Devant eux, le _monte Diavolo_, ou montagne du Diable, elevait vers le
+ciel sa cime couronnee encore, a une couple de mille pieds de hauteur,
+de cedres gigantesques.
+
+Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait
+la fin de leur voyage, le _Jonas_ atteignit la Porte d'or et entra dans
+la baie de San-Francisco, parsemee d'un grand nombre d'iles et assez
+grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde.
+
+_Le Jonas_ jeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les
+formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et
+pleins d'enthousiasme, s'elancerent en foule vers le cote du pont qui
+faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'elever pour savoir
+celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or.
+
+
+
+
+X
+
+SAN-FRANCISCO
+
+
+Plusieurs chaloupes allerent et revinrent du _Jonas_ au rivage pour
+debarquer les passagers.
+
+Une soixantaine de ceux-ci etaient deja sur le port, avec leurs coffres
+et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les
+employes de la societe _la Californienne_ ne se montraient pas pour
+transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons
+de bois que l'on avait preparees pour les actionnaires.
+
+Pendant ce temps, les deux amis, et surtout Donat Kwik, ouvraient de
+grands yeux en regardant les singulieres gens qui passaient par groupes
+ou s'arretaient pres d'eux. Ce n'etait pas les Mexicains avec leurs
+costumes eclatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois
+avec leurs longs jupons, ni les mulatres avec leur large figure couleur
+marron, ni meme les naturels a moitie sauvages de la Californie. Ce qui
+les etonnait et leur semblait inexplicable, c'etait l'exterieur des
+Europeens, qui avaient probablement quitte comme eux leur patrie pour
+venir assouvir ici leur soif d'or. La plupart etaient sales et
+deguenilles, avec la barbe negligee et les cheveux en desordre, avec des
+souliers creves aux pieds et des haillons autour du corps. Cependant, si
+miserable que fut leur air, ils portaient tous a leur ceinture un
+revolver ou un couteau-poignard etincelant et marchaient la tete levee,
+jetant a droite et a gauche des regards fiers ou paraissait briller le
+sentiment d'une independance absolue. On voyait se promener egalement
+des personnes dont le costume et la physionomie indiquaient une position
+aisee et une education distinguee; mais ils vivaient sur un pied
+d'egalite parfaite avec des gens sur le visage desquels la bassesse et
+la crapule avaient imprime leurs ignobles stigmates; on y voyait meme
+des hommes qu'on eut pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la
+main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser
+brutalement, le pistolet au poing, ceux qui avaient l'audace de les
+toucher seulement en passant.
+
+--Dieu! quelles mines repoussantes ont tous ces gens-la! soupira
+Roozeman. Je ne me suis jamais represente autrement une bande de
+brigands. Qu'ils sont sales et sauvages!
+
+--La tete m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu'a se baisser
+pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble qu'il serait preferable
+pour ces hommes qu'on put y ramasser des culottes et des souliers neufs.
+Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons a nous repentir de
+notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs!
+
+--Vous etes etonnants! dit Jean en riant, vous voyez tout en noir. Il va
+de soi que ce ne sont pas tous millionnaires qui viennent en Californie.
+Ces gens-la sont probablement des voyageurs nouvellement arrives, comme
+nous. Ils n'ont pas encore eu le temps ni l'occasion d'aller aux mines
+d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une societe qui pourvoit
+a leur entretien, ils souffrent un peu de misere. Vous remarquez
+cependant bien que l'espoir ou la certitude d'etre bientot riches leur
+gonfle le coeur et les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est
+la realite du reve que les plus nobles coeurs caressent en Europe: la
+fraternite, l'egalite entre tous les hommes et toutes les nations, sans
+distinction de sang ni de rang.
+
+--Oui, mais la fraternite avec tous ces pistolets et ces longs couteaux,
+repliqua Donat, m'inspire peu de confiance. Si ces deux gaillards
+la-bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulierement,
+sont mes freres, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma
+famille seul dans un bois!
+
+--Tu ne comprends pas, repliqua Jean. L'arme a la ceinture de ces hommes
+est le signe de la liberte et de la vraie independance. N'as-tu jamais
+entendu dire que, dans les Etats-Unis d'Amerique, personne ne sort de
+chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et
+civilisee, qui donne a l'ancien monde l'exemple de l'independance
+individuelle et de la liberte la plus large. Vous en aurez
+l'experience....
+
+Un monsieur, passablement bien mis, a la physionomie noble et fiere,
+s'approcha de Creps et s'offrit pour porter leurs bagages a la ville.
+Les Flamands le regarderent avec de grands yeux, et Jean repondit en
+anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service,
+parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres.
+Roozeman lui demanda tres-poliment comment il se faisait qu'un
+_gentleman_ comme lui se vit force de faire un travail d'esclave pour
+gagner quelques schillings.
+
+--Quelques schellings! repeta l'autre en souriant. L'etat n'est pas
+aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et
+quelquefois douze.
+
+--Que dit-il la? s'ecria Donat, qui avait appris sur _le Jonas_ assez de
+trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que
+dit-il la? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! Le charmant
+pays! Pour porter des paquets, on n'a pas besoin de beaucoup d'esprit.
+Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais
+travailler comme un cheval, et je gagnais a peine deux dollars par mois
+en sus de la nourriture.
+
+Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'echapper a la
+misere l'avait rendu fou de joie.
+
+L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la
+main a son couteau, jeta un regard menacant sur Donat stupefait et dit
+en s'eloignant:
+
+--_Go to hell, you damd'd idiot!_ (Va en enfer, idiot damne!)
+
+--Voila, pardieu! un frere bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik
+entre ses dents. Encore un peu, et il allait me saigner comme un porc.
+Dites ce que vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-la ressemblent
+a une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous
+voler ou vous assassiner.
+
+En disant cela, il ramassa son sac de voyage et le serra avec force,
+comme s'il craignait d'etre vole.
+
+--Tu es mefiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant.
+Depuis la perte de tes billets de banque, tu ne vois plus que des
+voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de
+lui; quoi d'etonnant qu'il en soit blesse?
+
+Il fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers,
+qui attendaient, comme lui, a cote de leurs malles. On leur avait assure
+qu'il n'etait pas encore arrive de directeurs ni d'employes de _la
+Californienne_ a San-Francisco; _le Jonas_ etait le deuxieme navire de
+la societe qui eut paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur
+lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait
+eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette
+supposition, personne ne savait que dire de _la Californienne_, et il ne
+resta plus aux passagers qu'a se conduire selon le proverbe americain,
+_help yourself_, que Donat traduisit par: _Tache de te tirer toi-meme du
+petrin_.
+
+Il n'y avait rien a faire contre le sort; la nuit allait venir, il
+fallait chercher un logis ou l'on obtint au moins un abri pour la nuit.
+Il pouvait se passer encore quelques jours avant l'arrivee des
+directeurs de la societe. Ceux qui avaient de l'argent n'avaient rien a
+craindre; les autres se tireraient d'embarras comme ils pourraient.
+
+Deux hommes accoururent en meme temps pour porter la malle de Victor,
+qui etait assez grande. Tous les deux y avaient deja mis la main, et
+l'un repoussa l'autre avec violence en proferant des paroles grossieres.
+Un des deux tira son couteau et menaca d'en percer l'autre; mais ce
+dernier sauta sur lui comme un tigre furieux, lui arracha son couteau,
+qu'il jeta loin de lui, frappa son adversaire a la figure avec une telle
+force, que le sang lui sortit par le nez et par la bouche, et jura, le
+revolver a la main, qu'il lui brulerait la cervelle s'il faisait encore
+un pas pour se rapprocher.
+
+--Droles de freres! murmura Donat pale d'emotion.
+
+--C'est un etre insupportable, dit le vainqueur en francais, pendant
+qu'il chargeait le coffre sur ses epaules. Un jour ou l'autre, je serai
+oblige de lui loger une balle dans la tete. Soit, il l'aura... Ou
+veulent aller ces messieurs?
+
+--Eh bien, eh bien, ou est allee ma malle? s'ecria Jean Creps tout a
+coup. Elle etait ici, a cote de moi.
+
+--Tiens! vous parlez le flamand? demanda le porteur. D'apres votre
+langage, vous devez etre d'Anvers. Je suis Bruxellois....
+
+--Mais ma malle? ma malle? repeta Jean avec inquietude, Ou peut-elle
+etre?
+
+--Elle est probablement volee, repondit le Bruxellois d'un air
+tranquille.
+
+--Et que faire?
+
+--Faire une croix dessus; vous n'en entendrez plus jamais parler.
+
+--Courez chez le bourgmestre! chez le garde champetre, chez les
+gendarmes, s'ecria Donat.
+
+--Il n'y a pas de police ici, observa le Bruxellois. Chacun est libre et
+peut faire tout ce qu'il veut et tout ce qu'il sait faire. Tant pis pour
+celui qui n'est ni assez fort ni assez malin.
+
+--Et si ce furieux de tout a l'heure vous avait perce de son couteau, il
+n'y aurait pas eu de justice pour venger ce meurtre?
+
+--Aucune. Elle aurait trop d'ouvrage s'il y en avait une. Au moindre
+mot, le sang coule ici entre les meilleurs amis. La soif de l'or rend le
+coeur cruel et impitoyable. Je suis arrive en Californie, bon et doux
+comme un naif Brabancon; mais les sept mois que j'ai passes dans les
+mines m'ont appris qu'un agneau, pour pouvoir vivre parmi les loups,
+doit devenir loup lui-meme. En Belgique, je n'aurais pas ose coucher un
+lapin par terre; maintenant, j'abattrais dix hommes, avec mon revolver
+ou mon couteau, sans en etre plus emu que lorsque j'ecrase les
+moustiques qui cherchent a me piquer.
+
+Victor et Donat, qui ecoutaient ces paroles, fremissaient d'horreur
+devant une si froide insensibilite. Jean s'etait eloigne de quelques pas
+et regardait de tous cotes s'il ne decouvrirait pas sa malle....
+
+--Peine inutile, camarade, lui cria le Bruxellois. La malle est partie
+et reste partie. Avancez, sinon vous me payerez double. Vous me faites
+perdre mon temps; je puis encore gagner quatre dollars avant la nuit.
+
+--Ainsi, demanda Creps en s'approchant, vous me dites qu'il n'existe pas
+de justice dans ce pays?
+
+--C'est-a-dire, repondit le commissionnaire en partant avec la malle,
+personne ne se mele des combats et des assassinats; mais, quand on prend
+un voleur en flagrant delit, alors il est pendu au premier arbre ou
+pilier venu par les assistants, par vous, par moi ou par n'importe qui,
+sans autres informations ni jugement. On nomme cela ici la _Lynch
+law_ (loi de Lynch). Vous aurez l'occasion d'apprendre a connaitre cette
+singuliere justice. Marchez un peu plus vite, camarades, et faites
+attention a la boue, car, quand il a plu comme aujourd'hui,
+San-Francisco est un bourbier.
+
+--C'est fini, dit Creps en soupirant, tous mes gemissements ne me
+rendront pas ma malle. Nous devons nous consoler. Il est heureux que
+j'aie mis mes billets de banque en poche.
+
+--Ne dites pas cela de maniere a etre entendu, imprudent! murmura le
+Bruxellois.
+
+--Comment! pourquoi?
+
+--Vous ne le comprenez pas? Si moi, par exemple, il me prenait envie de
+posseder vos billets de banque, qu'est-ce qui m'empecherait de vous
+percer le coeur de mon couteau et de vous prendre ensuite vos billets de
+banque?
+
+--Vous? crierent les trois amis en meme temps.
+
+--Non, je ne suis pas encore si avance, Dieu soit loue! C'est un bon
+conseil que je vous donne.... Mais vous ne m'avez pas encore dit ou vous
+voulez passer la nuit. Il y a ici des hotels a tous prix. Pour coucher
+une nuit sous un toit, on paye dix, cinq, trois ou deux dollars par
+personne; oui, meme pour un dollar, on peut dormir par terre sous une
+voile. Parlez, que choisissez-vous?
+
+--Cinq francs pour coucher par terre sous une voile! murmurerent les
+Flamands.
+
+--Etes-vous riches? avez-vous beaucoup d'argent? demanda le Bruxellois.
+
+--Beaucoup d'argent? non certainement, lui repondit-on en hesitant, mais
+assez cependant pour coucher pendant une nuit sur un lit passable.
+
+--C'est bien; je vois que vous commencez a suivre mon conseil, et je
+comprends que vous avez de l'argent. Le mieux que vous ayez a faire,
+C'est de donner trois dollars par tete; cela fait ensemble environ
+cinquante francs. Il y a beaucoup de monde a San-Francisco; les auberges
+sont pleines; mais je connais un hotel ecarte ou il y a encore quatre ou
+cinq places libres.
+
+En chemin, Donat Kwik demanda au porteur:
+
+--Dites donc, camarade, vous avez ete sept mois dans les mines d'or,
+n'est-ce pas? N'avez-vous donc pas trouve de l'or?
+
+--Certes, beaucoup d'or.
+
+--Je ne comprends pas comment la terre tourne ici. Vous avez trouve
+beaucoup d'or: en ce cas, pourquoi portez-vous donc nos malles comme un
+pauvre malheureux, au lieu de vivre de vos rentes?
+
+--Parce que je n'ai plus d'or.
+
+--On vous l'a vole?
+
+--Non.
+
+--Vous l'avez perdu?
+
+--Oui, perdu au jeu. Je fus trop avide; je voulus doubler mon tresor, et
+le sort me reprit tout. Je vais retourner bientot aux mines; cette fois,
+je serai mieux avise. Voici, messieurs, votre hotel. Ouvrez la bourse,
+deux dollars pour mes peines.
+
+--Comment! s'ecria Jean etonne, dix francs pour avoir porte ce coffre a
+trois cents pas? Vous plaisantez, sans doute?
+
+--Deux dollars, vous dis-je!
+
+--Et si nous refusions de nous laisser tromper ainsi?
+
+--Je vous y forcerais, fut-ce avec mon couteau.
+
+--Je ris de votre couteau! grommela Jean Creps.
+
+--Vous avez tort, camarade; si vous n'etiez pas mon compatriote, vous
+vous repentiriez de ces paroles hardies. Allons, pas de plaisanteries
+dangereuses: deux dollars!
+
+Roozeman, qui craignait que son camarade ne se fit une mauvaise querelle
+avec le sanguinaire personnage, se hata de payer le salaire demande.
+
+--Que ceci vous apprenne a fixer desormais d'avance le prix de tout ce
+que vous demanderez ou acheter, dit tres-serieusement le Bruxellois en
+entrant dans l'hotel.
+
+Il cria a haute voix combien les nouveaux hotes voulaient payer pour
+leur coucher, et s'eloigna en disant encore aux amis stupefaits:
+
+--Bonsoir, messieurs. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez au
+port. Pour un dollar par heure, vous pouvez disposer de moi.
+
+Les domestiques de l'hotel prirent la malle, et conduisirent les
+voyageurs en haut, dans une petite chambre ou il y avait quatre lits.
+
+--Ces messieurs souperont-ils? demanda un des garcons.
+
+Malgre leur etonnement de ce qu'ils avaient vu et entendu, nos amis
+resolurent de bien souper et meme de boire une bouteille de vin pour
+oublier l'eternelle viande salee du navire. Sur leur reponse
+affirmative, le garcon les invita a descendre dans la salle a manger.
+Leur souper serait servi immediatement. La table devant laquelle ils
+s'assirent etait tres-longue. A l'une des extremites se trouvaient
+quatre ou cinq personnes qui, apres avoir soupe, s'etaient mises a jouer
+aux des. Deux autres individus etaient assis pres des Flamands et
+parlaient en francais des _placers_ ou mines d'or, et du plus ou moins
+de succes qu'ils avaient eu pendant la bonne saison passee.
+
+Donat Kwik avait, a son entree dans la salle, remarque une chose qui
+l'avait frappe d'une joyeuse surprise. Meme lorsque le garcon eut depose
+devant lui un morceau de rosbif fumant, il oublia de manger et son
+regard etincelant restait tourne vers le bout de la table: il voyait de
+l'or, de l'or de Californie! Jusqu'a ce moment, par une mefiance
+naturelle, il avait craint que lui et tous ses camarades du _Jonas_ ne
+fussent victimes d'une escroquerie adroite et calculee. Maintenant il
+devait bien croire a l'or, il brillait devant ses yeux; il en voyait
+jouer des poignees comme s'il n'avait pas eu plus de valeur que les
+noisettes ou les amandes du marchand d'oublies de Natten-Haesdonck. Il
+suivait les mouvements des joueurs et regardait avec etonnement comment,
+tout en proferant mille interpellations passionnees, ils pesaient la
+poudre d'or et les grains dans une petite balance et se defiaient
+ensuite a mettre pour enjeu d'un coup de des un ou plusieurs de ces
+petits tas qu'ils nommaient une once.
+
+Il lui faisait bien un peu de peine de voir sur la table, a cote de
+chaque tas d'or, un revolver ou un long couteau; mais la fortune qu'il
+avait revee etait une realite et non un leurre. Cette conviction remplit
+son coeur de courage et de confiance. En outre, les hommes qui maniaient
+l'or comme si c'eut ete une substance sans valeur n'avaient pas l'air
+plus riche que les mendiants qu'ils avaient remarques sur le quai, a
+San-Francisco; ils etaient egalement sales et deguenilles, et, a part
+leurs regards fiers et leur langage imperieux, leurs costumes et leur
+physionomie portaient ce cachet de negligence et de pauvrete auquel on
+reconnait en Europe, au premier coup d'oeil, l'homme qui souffre de la
+faim et de la misere. Kwik ne comprenait pas comment cela se pouvait; ce
+n'etait donc pas de pauvres gens qu'il avait vus en si grand nombre? La
+hardiesse et la rude fierte de tous lui etaient expliquees: ces hommes
+en haillons avaient leurs poches pleines d'or, c'est a cause de cela
+qu'ils etaient fiers et qu'ils exigeaient dix francs pour porter une
+malle a quelques centaines de pas.
+
+Roozeman et Creps dirigeaient aussi par moments leurs regards vers les
+joueurs pour voir briller l'or amoncele devant eux, et ils n'etaient pas
+moins satisfaits d'avoir un avant-gout de la fortune qu'ils allaient
+amasser. Ils mangerent et burent cependant avec appetit, et causerent
+avec plaisir. Ce qui augmentait encore le sentiment de joie et
+d'enthousiasme qui leur gonflait le coeur, c'etait la conversation des
+deux messieurs, leurs voisins, qui avaient fini de souper. Ceux-ci se
+racontaient a haute voix leurs aventures dans les placers; ils etaient
+Francais; le rhum qu'ils buvaient par grands verres avait assurement
+monte leur imagination, car ils nommaient des gens connus d'eux, qui
+avaient trouve des blocs d'or pesant plusieurs livres, et parlaient de
+mines ou l'on avait trouve en peu de mois pour quelques centaines de
+mille francs d'or.
+
+Victor et ses amis s'etaient fait servir une bouteille de vin d'Espagne.
+La liqueur spiritueuse echauffa peu a peu leurs coeurs, et leur montra
+un avenir en rose.... Tout souci les quitta, et ils parlerent gaiement
+de leur prochain voyage aux placers, des richesses qu'ils en
+rapporteraient, de leur retour triomphant en Belgique, et surtout de
+ce qu'ils ecriraient le lendemain a leurs parents et amis, pour annoncer
+leur arrivee dans le pays de l'or. Ils ne parleraient pas beaucoup des
+maux soufferts, ni de la vie sauvage des habitants de San-Francisco, car
+il ne fallait pas effrayer les parents; au contraire, il fallait montrer
+tout en beau, pour rejouir les amis, a Anvers.
+
+Un grand tumulte s'eleva en ce moment a l'extremite de la table; deux
+joueurs semblaient en discussion pour un coup de des. Ils frappaient du
+poing sur la table, ils juraient et se menacaient avec une fureur
+croissante; mais les Flamands ne comprirent pas ce qu'ils disaient. Tout
+a coup, l'un d'eux se leva de la table et mit en poche le monceau d'or
+conteste; mais l'autre, rugissant comme un lion, sauta sur lui, le
+renversa en arriere et lui mit un genou sur la poitrine en criant qu'il
+l'etranglerait s'il ne rendait pas l'or. Celui qui etait tombe, restant
+muet, se demenait et se tordait les membres avec tant de rage que
+l'ecume lui sortait de la bouche.
+
+--Rends! rends! rugissait l'autre.
+
+Et, comme il ne recut pour reponse de son adversaire qu'une insulte
+grossiere, il etendit une de ses mains vers la table, prit un long
+couteau et l'appuya, en prononcant d'horribles menaces, sur la poitrine
+de son ennemi.
+
+Les Flamands avaient saute debout, pales d'effroi et tremblants a la
+prevision d'un meurtre. Donat Kwik, lorsqu'il vit la pointe du couteau
+sur le sein du malheureux joueur, fut emporte par un sentiment de
+compassion: un cri d'anxiete lui echappa et il courut au secours de la
+victime. Il avait deja mis la main sur le meurtrier pour le retenir;
+mais deux ou trois des assistants le saisirent et le jeterent en arriere
+avec tant de violence, qu'il roula jusqu'a l'autre bout de la salle et
+tomba sur le dos aux pieds de ses amis.
+
+Les deux Anversois, indignes d'une pareille cruaute, marcherent vers les
+joueurs, comme pour leur en demander compte; mais a la vue d'une couple
+de revolvers et de trois poignards qui etaient diriges sur eux, ils
+s'arreterent stupefaits, et un des etrangers leur dit en bon anglais:
+
+--Restez tranquilles, gentlemen. Respectez la loi de la Californie, la
+loi de _non-intervention_. Ce qui se passe ici ne vous regarde pas; ce
+sont nos affaires.
+
+L'homme etendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son
+adversaire, promit de rendre l'or dispute et demanda de pouvoir se
+relever. En replacant l'or sur la table, il rugissait horriblement et
+ses yeux flamboyaient; il etait visible qu'une ardente soif de vengeance
+Brulait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le
+bonsoir a ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se
+disposait a quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressee
+en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta a son ennemi un
+violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux
+coups de pistolet retentirent et deux balles trouerent la porte
+entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent
+dans la rue revinrent en grommelant.
+
+Les garcons, en entendant les coups de pistolet, etaient entres dans la
+salle. On etait occupe a soigner le blesse. Il avait recu un coup de
+couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang a flots; le
+plancher, a ses pieds, etait teint de rouge dans une assez grande
+etendue. Cela n'empechait pas l'homme furieux de hurler et de se demener
+par desir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il
+saurait trouver ce soir-la meme le lache assassin et qu'il lui logerait
+une balle dans la tete.
+
+A peine son bras fut-il bande, qu'il paya son ecot et sortit de la
+maison avec ses compagnons, en rugissant.
+
+Les Flamands ne dirent mot et se regarderent avec stupeur.
+
+Deux garcons apporterent un seau d'eau et laverent les taches de sang du
+parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs emus:
+
+--Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous etonne? Vous n'etes arrives a
+San-Francisco que depuis cette apres-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez
+a voir le sang avec moins d'emotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je
+vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin?
+
+Mais les amis bouleverses eprouvaient une irresistible repugnance a
+rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils
+exprimerent le desir d'etre conduits immediatement dans leur chambre a
+coucher.
+
+Le garcon satisfit a leur desir et les conduisit jusqu'a la porte de la
+chambre, leur remit une chandelle allumee et leur souhaita la bonne
+nuit.
+
+Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais a peine y eut-il jete
+les yeux, qu'il recula en poussant un cri etouffe et en montrant a ses
+camarades quelque chose qui l'effrayait.
+
+Sur un des quatre lits etait etendu un homme, haut de stature et taille
+en Hercule. Sa figure etait presque entierement couverte par une barbe
+en desordre; ses habits, qu'il avait otes, paraissaient grossiers et en
+guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans
+son sommeil il portait la main a un long couteau qu'il avait a sa
+ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les
+carreaux de vitres.
+
+Les Anversois se mirent a rire de l'effroi de Donat et s'efforcerent de
+le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne etait, comme
+eux, un hote de la maison.
+
+--Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps! murmurait Donat.
+Vous avez peut-etre raison, mais je trouve neanmoins inutile et meme
+dangereux d'eveiller ce vilain geant. Ah! Quel pays! Trois dollars pour
+nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc,
+dormez en repos, camarades. Oh! que ne suis-je a Natten-Haesdonck, dans
+notre grenier a foin!
+
+Les trois amis entrerent cependant et s'approcherent de leurs lits.
+Roozeman et Creps trouverent egalement qu'il serait impoli ou imprudent
+d'eveiller l'etranger, et ils parlerent a voix basse de leur singuliere
+position.
+
+Tout a coup, une malediction retentit dans la chambre et une voix creuse
+cria en anglais:
+
+--Paix-la!... eteignez la chandelle!
+
+Tremblant d'effroi, Donat eteignit la chandelle et begaya:
+
+--Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se leve.
+
+Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeilla
+bientot; Roozeman se sentait effraye et decourage par la vie sauvage,
+par la rudesse et la grossierete des habitants de la Californie, et il
+resta longtemps eveille en pensant a l'evenement de cette soiree. Quant
+a Donat Kwik, il reva toute la nuit d'assassins avec de grandes barbes
+en desordre, de longs couteaux et de revolvers a six coups.
+
+Enfin, cedant a la fatigue, ils s'endormirent tous les trois.
+
+
+
+
+XI
+
+LES LETTRES
+
+
+Le premier qui s'eveilla le lendemain, assez tard dans la matinee, fut
+Donat Kwik; mais il eut a peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiete
+lui echappa et qu'il rentra sa tete sous la couverture comme s'il avait
+vu un fantome.
+
+L'homme a la barbe en desordre et au long couteau passe dans sa ceinture
+etait debout au milieu de la chambre, et son regard percant etait
+precisement fixe sur le pauvre garcon, lorsque celui-ci s'eveilla, a
+moitie etourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant
+d'effroi, Donat prit secretement la main de Jean Creps qui ronflait
+a cote de lui, le pinca et le secoua si bien, que l'autre se mit a se
+frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupefaction l'homme
+gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en
+souriant.
+
+--Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi?
+
+--Passablement, monsieur, repondit Jean, je vous remercie.
+
+--Vous deviez etre terriblement fatigues, reprit l'autre en continuant a
+se laver et a peigner son epaisse barbe. J'ai cru un moment que vous
+etiez des comediens en voyage.
+
+Donat avait retire sa tete de dessous la couverture et regardait
+l'etranger avec des yeux pleins de mefiance et d'etonnement.
+
+--Des comediens en voyage? repeta Creps, qui etait descendu de son lit.
+Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la
+population de San Francisco.
+
+--C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-la, qui semble avoir
+peur de moi, a parle, soupire, crie, et s'est escrime avec ses bras
+comme un comedien qui apprend un role. J'ai saute a bas de mon lit pour
+courir a son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous
+l'assassinait.
+
+Jean eclata de rire et raconta a l'etranger ce qu'ils avaient vu la
+veille au soir, et comment on avait brutalement terrasse son camarade en
+le menacant de couteaux et de revolvers.
+
+--Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je
+comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez;
+mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec
+des etrangers, d'etre toujours tres-brefs dans vos paroles et meme de
+veiller a vos gestes, enfin de ne vous meler de rien et de ne vouloir
+aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes a la fois.
+
+Donat et Roozeman s'etaient leves a leur tour et avaient commence a
+s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait a echanger quelques
+paroles amicales avec l'homme a la grande taille. Il n'etait pas si
+repoussant de figure ni si deguenille que les Flamands l'avaient cru
+remarquer a la clarte douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait
+l'air d'un jeune homme honnete et bien eleve, sa physionomie etait noble
+et respectable, son langage etait aimable et tres-choisi. Il se tourna
+vers Jean et dit:
+
+--Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulte son
+calendrier et a vu que c'etait dimanche.
+
+--Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'eprouve le
+besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour
+cela.--Monsieur Creps, demandez donc a ce gentleman ou est l'eglise.
+
+A cette demande, l'etranger repondit en haussant les epaules avec un
+sourire amer:
+
+--Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples
+sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas
+d'autre religion que l'adoration de soi-meme, la soif de posseder, et
+l'egoisme. Cela vous etonne! Vous deviendrez comme les autres; alors,
+vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel.
+
+En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son etui
+aux amis, et les forca de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans
+Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un
+meilleur arome. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la
+chambre.
+
+Les Flamands se regarderent, moitie riant, moitie etonnes. Jean et
+Victor se moquerent de leur propre inquietude au sujet de leur compagnon
+de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmente le sommeil de
+Donat. Celui-ci pretendait que ses camarades n'avaient pas ete plus a
+leur aise que lui et qu'ils s'etaient glisses doucement dans leurs lits,
+ainsi que lui, absolument comme les freres du petit Poucet dans la
+maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'etaient trompes et qu'ils
+s'effrayaient trop legerement des choses qu'ils voyaient pour la
+premiere fois. Tout etait bien surprenant et encore incomprehensible
+pour eux a San-Francisco; mais la premiere impression les avait trompes,
+et ce n'etait probablement pas si terrible qu'ils le croyaient.
+
+D'ailleurs, ils y etaient maintenant, et il fallait accepter les choses
+comme elles se presentaient. Victor rappela qu'on avait fixe ce jour
+pour ecrire aux parents et amis.
+
+Ils descendirent pour dejeuner, se firent donner par le garcon quelques
+feuilles de papier a lettres et ce qu'il faut pour ecrire, et lui
+demanderent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco
+en Europe. Il resulta de la reponse qu'un pareil envoi etait tres
+facile: le maitre de l'hotel s'en chargerait volontiers.
+
+Rentres dans leur chambre, les trois amis se mirent a ecrire, chacun de
+son cote. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient
+debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre;
+Kwik etait assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il
+avait place sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les
+plumes raides de Californie et contre l'encre epaisse de San-Francisco,
+le silence le plus complet regnait dans la chambre.
+
+Il y en avait long a raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il
+plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas
+deranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant.
+
+Le pauvre garcon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et
+faisait des lettres grandes comme des des a coudre; il se grattait
+l'oreille, machonnait sa plume et chiffonnait avec depit les feuilles de
+papier barbouillees, pour recommencer chaque fois son penible travail.
+
+--Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'ecrire un volume
+sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'a demain.
+
+--J'ai fini, repondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, a tourner mes
+paroles de maniere que ma mere ne devine pas quelle misere nous avons
+soufferte.
+
+--Ainsi, tu n'as parle ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles
+requins?
+
+--Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voila, lis; tu
+verras si nos lettres s'accordent.
+
+Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut a la fin, il
+hocha la tete en souriant et lut:
+
+"Pendant ce long et triste voyage, ta chere image s'est toujours trouvee
+devant mes yeux, bonne mere; et, a cote de toi, je voyais sans cesse une
+autre image, un ange qui me souriait et murmurait a mon oreille: "Aie
+courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas
+oublie, et ma priere veille sur toi."
+
+--C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent
+aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le
+commencement de ta lettre veut le faire croire.
+
+--Nous ne pouvons cependant pas n'ecrire que des mensonges. Une pareille
+tromperie serait une autre cruaute.
+
+--Soit, Victor; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi
+parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son affection pour
+Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu sembles avoir une intention!
+
+--En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garcon ne sait
+pas bien ecrire. La soeur de ma mere demeure a Boom, pres de
+Natten-Haesdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que
+Donat Kwik pense toujours a elle. On ne peut pas savoir: ce que j'ecris
+de lui, lui sera peut-etre utile dans l'avenir.
+
+--Bah! tu prends Donat trop au serieux; c'est un bon garcon, je ne le
+nie pas; mais qu'il ait la cervelle a l'envers, c'est ce que tu ne peux
+contester.
+
+Donat parvint enfin a achever sa lettre, et s'approcha des deux amis
+tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant:
+
+--Quand le pere d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je
+dois etre deja terriblement riche, pour oser ecrire ainsi a un garde
+champetre.
+
+--Fais voir, dit Jean en lui prenant l'ecrit des mains. Ta lettre est
+passablement longue.
+
+--Je le crois bien; j'ai sue dessus pendant un quart de jour.
+
+Creps essaya de dechiffrer la lettre et lut a haute voix:
+
+"Estimable pere d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je
+suis arrive en Californie, heureux et en bonne sante, et j'espere de
+vous la meme chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en
+prendre plein un sac a froment, et, si vous voulez garder votre Anneken
+pour moi jusqu'a mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut
+est profond a Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me
+deteste pas et que, pauvre enfant! elle est devenue a moitie folle apres
+que vous m'avez jete si brutalement a la porte. Vous n'avez pas un grain
+de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous
+osez donner Anneken a un autre pendant que je suis dans le pays de l'or,
+je vous ferai destituer de votre place de garde champetre, et vous me
+verrez me marier, a votre grand chagrin, avec la demoiselle du chateau,
+que vous pouvez habiter vous-meme, si vous voulez. C'est a prendre ou a
+laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec
+lesquels j'ai l'honneur d'etre,
+
+DONAT KWIK,
+_Chercheur d'or, dans un grand hotel,
+a San-Francisco, Californie,_"
+
+On rit de bon coeur de cette lettre menacante, et Roozeman tacha de
+faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'en adoucir un peu
+les termes, Donat ne voulut pas y changer un mot, et donna pour raison
+que le garde champetre de Natten-Haesdonck etait un homme opiniatre,
+dont personne ne pouvait rien obtenir par la douceur.
+
+Pendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et ecrivaient
+l'adresse, Donat Kwik s'ecria:
+
+--Ah ca! messieurs, j'ai quelque chose sur le coeur; je couche et je
+mange ici sans m'inquieter de savoir qui payera. Il n'est pas necessaire
+de demander si le compte sera poivre et meme au poivre d'Espagne. Tout
+ici coute les yeux de la tete. Dix francs pour porter une malle pendant
+cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour
+les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous
+toutes sortes de noms baroques.
+
+--Ne t'inquiete pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout.
+
+--C'est bien, je vous remercie; mais je ne veux pas etre une sangsue. Je
+chercherai cette apres-dinee une autre auberge, et, s'il me faut coucher
+par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me
+semble que l'economie est encore plus necessaire dans le pays de l'or
+qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs; mais
+je crois que vous ne feriez pas mal non plus de chercher un hotel plus
+modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drole, si vous
+vous trouviez sans argent a San-Francisco. A moins que vous ne vouliez
+porter les malles des voyageurs sur votre dos?
+
+Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelerent le
+garcon pour lui demander le montant de leur depense. Au bout de quelques
+instants, celui-ci remit a Jean Creps un papier ou on lisait en anglais
+le compte suivant:
+
+ Potage julienne, trois portions......................... 3 dollars,
+ Viande de boeuf aux choux rouges, id.................... 2 id.
+ Un gigot de mouton sauce aux capres, id................. 3 id.
+ Des cotelettes de veau, id.............................. 4 id.
+ Une bouteille de vin.................................... 5 id.
+ Logement pour trois personnes a trois dollars........... 9 id.
+ __________
+ Total........................ 26 dollars.
+
+Cela faisait donc un total de 140 francs 40 centimes pour un souper et
+un coucher. C'etait poivre, comme l'avait dit Donat; mais ce n'etait pas
+mortel; et Victor et Jean payerent sans chagrin ni regret chacun la
+moitie de la somme exigee; ils resolurent meme de passer encore une nuit
+dans cet hotel. Il leur restait environ treize cents francs en billets
+de banque. Ils avaient dormi tres-mal la nuit et se trouvaient
+maintenant dans une maison dont les gens etaient honnetes et polis.
+
+Qui sait quelles difficultes et quels desagrements ils rencontreraient
+dans une autre auberge? Ils resteraient donc ou ils etaient; ils iraient
+se promener a leur aise, visiter San-Francisco, diner en ville et meme
+boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie,
+apres une traversee si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec
+eux jusqu'au lendemain, puis on delibererait murement sur ce qu'il y
+aurait de mieux a faire pour attendre l'arrivee des directeurs de _la
+Californienne_ sans crainte d'epuiser les ressources.
+
+Ils allumerent les cigares que l'etranger leur avait donnes, et
+sortirent le coeur leger et plein de confiance, pour commencer leur
+promenade.
+
+
+
+
+XII
+
+LA MAISON DE JEU
+
+
+Les trois Flamands s'etaient promenes et avaient flane toute la journee
+dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui etait nouveau pour eux,
+s'arretant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle
+surprenant de cette foule d'hommes etranges au milieu desquels ils
+vivaient. Quant a la ville meme, elle n'offrait rien de remarquable.
+Quoique, en ce moment, peut-etre plus de cinquante mille hommes de
+toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se
+composait que de maisons en bois a un etage, a cote de quelques tentes
+et baraques en toile qui s'etendaient comme des faubourgs vers la
+campagne.
+
+Ce n'etait donc que la population qui pouvait etre l'objet de la
+curiosite de Victor et de ses camarades. Comme, dans le courant de la
+journee, ils n'avaient rien rencontre de menacant ni de desagreable, ils
+finirent par conclure qu'ils s'etaient laisse effrayer, comme de vrais
+enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en
+tout cas, ils ne devaient pas s'inquieter.
+
+Leur bonne humeur avait cependant encore une autre cause. Pour feter
+leur arrivee a San-Francisco comme ils l'avaient decide, ils etaient
+entres dans un certain nombre de cafes, avaient bien mange et assez bien
+bu, de sorte que l'effet du vin ou du _grog_ n'etait pas etranger a leur
+joyeuse disposition d'esprit, quoiqu'ils eussent encore toute leur
+raison et qu'ils y vissent encore tres-clair.
+
+Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner a leur hotel, ils passerent
+devant une maison de jeu qui avait pour enseigne: _la Verandah_. Une
+brillante clarte qui se repandait hors de la maison et illuminait la rue
+eblouit les yeux des trois amis etonnes. Ils voulaient s'arreter un
+instant pour jeter un coup d'oeil dans la salle; mais les gens a moitie
+ivres qui sortaient et entraient les obligerent a se mettre de cote.
+
+--Et pourquoi n'entrerions-nous pas la dedans? demanda Jean Creps.
+
+--Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat,
+qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or.
+
+--Une maison de jeu! murmura Victor hesitant.
+
+--Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous
+en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la derniere. Nous ne
+pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison
+de jeu.
+
+--Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu etinceler la-bas, sur une table,
+une montagne d'or, de la meme espece que celui que nous allons trouver.
+Cela donne toujours un avant-gout.
+
+Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, ou
+heureusement ils trouverent, dans un coin, un banc pour s'asseoir.
+Lorsqu'ils eurent recu et paye leur petit verre de rhum, ils promenerent
+leurs regards autour d'eux.
+
+Ils etaient dans une grande salle splendidement eclairee, mais si
+remplie de la fumee du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en
+entrant on etait a demi suffoque et qu'on sentait ses yeux se mouiller
+de larmes avant de pouvoir s'habituer a cet air vicie et a cette
+atmosphere chargee de nuages. Une population etrange et singulierement
+melee grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes
+qui avaient l'air d'honnetes gens, mais la plus grande partie des
+habitues se composait de tout ce que la Californie offrait de plus
+ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on
+voyait s'y promener des hommes a figures suspectes qui avaient
+probablement tout perdu et passaient toute la soiree dans la maison de
+jeu pour voir de l'or, et epiaient peut-etre l'occasion de s'en procurer
+d'une maniere quelconque. Il regnait la un murmure assourdissant de voix
+confuses, de cris de joie et de maledictions, que dominaient parfois les
+sons retentissants d'une musique entrainante. L'orchestre ne se
+composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau a
+la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre a la main et
+une espece d'arbre avec des sonnettes sur la tete. Ainsi affuble, il se
+demenait comme un possede et faisait plus de bruit que toute une bande
+de musiciens.
+
+Au fond de la salle se trouvait une table tres-large, derriere laquelle
+le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le _monte_, jeu de
+hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort a la mode a
+San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des
+blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de
+banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque piece avait
+une valeur de deux cent cinquante francs; mais, a cote de chaque tas,
+il y avait un revolver a six coups.
+
+Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque
+carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de
+hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abimer dans le
+gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommencaient chaque
+fois a tenter la chance, jusqu'a ce que, tout a fait ruines, pauvres et
+le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en
+maudissant le jeu.
+
+S'il y avait la des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or
+qu'ils avaient amasse dans les placers au prix de grandes privations, on
+en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une facon toute
+particuliere. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient
+le mot _paillasse,_ voulant faire entendre par la qu'a leurs yeux le
+gagnant n'etait qu'un compere, qui jouait avec l'argent meme de la
+banque. Cela n'empechait pas cependant que l'on ne racontat jusqu'au
+bout de la salle, comme quoi cet individu avait commence a jouer en ne
+risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagne vingt mille
+dollars en moins d'une heure.
+
+Donat, lorsqu'il entendit cela, s'ecria avec stupefaction:
+
+--Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui
+a un peu de bonheur. Je suis ne coiffe, moi! Qui sait, messieurs, si je
+tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas
+une affaire. Si j'osais seulement aller a la table...
+
+--Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi.
+
+--Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse.
+
+--En effet, que nous font quelques dollars? Remarqua Creps. Je veux voir
+comment va le jeu de la _monte_: d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce
+n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de
+nous favoriser.
+
+Victor resta assis et suivit d'un regard a demi depite ses amis, qui
+s'approchaient a pas lents de la table.
+
+Ils suivirent le jeu pendant quelques instants avant de risquer leur
+argent; une demi-heure apres, ils retournerent pres de Roozeman. Jean
+riait d'un air triomphant, Donat se grattait la tete d'un air mecontent
+et grommela qu'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinq que Victor
+lui avait donnes a bord du _Jonas_.
+
+Pour Creps, il avait ete plus heureux; il avait meme possede un moment
+plus de trois mille francs; mais le sort s'etait enfin declare contre
+lui, et il avait quitte la table, sur le conseil d'un Americain, pour
+donner a la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore
+garde environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer a
+jouer sans inquietude.
+
+Jean voulut regaler ses amis avec l'argent gagne et fit apporter trois
+grogs chauds. En buvant, il engagea Roozeman a risquer aussi une couple
+de dollars, afin de savoir au moins si la fortune voulait lui etre
+favorable ou non. Il se moquait de l'horreur que son ami paraissait
+eprouver pour le jeu, et le poursuivait de ses railleries. Victor, plus
+ou moins excite par la boisson, se leva tout a coup et dit:
+
+--Eh bien, tu le veux, je jouerai! mais a une condition: je prends dix
+dollars et je les mets ensemble sur une carte; apres la perte de cet
+argent, nous retournons a notre hotel sans rester ici une minute de
+plus.
+
+--Oui, mais si tu gagnes?
+
+--Je perdrai.
+
+--Tu ne peux le savoir.
+
+--Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec
+douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je
+gagne, je mettrai jusqu'a quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses
+de me suivre a l'hotel, sois sur que j'irai tout seul.
+
+--Allons, ne te fache pas: nous acceptons ta condition.
+
+Les trois amis se rapprocherent ensemble de la table de jeu. La chose se
+passa comme cela se voit souvent: le sort se declara favorable a celui
+qui esperait interieurement perdre. Roozeman gagna a plusieurs reprises,
+et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour etre
+debarrasse de cet argent impur, les pieces d'or et les billets de banque
+affluerent devant lui d'une facon surprenante. Cette richesse l'aveugla
+enfin, la passion et qu'il avait mise a lutter contre le sort qui le
+favorisait obstinement le domina au point qu'il oublia la condition
+posee, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de
+ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la
+bonne chance revenait vite, et, malgre l'inconstance du sort, le bonheur
+lui resta fidele.
+
+Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans
+relache. Donat n'avait pas la meme deveine, car il avait deja un assez
+bon tas de dollars devant lui.
+
+Il vint un moment ou la fortune se declara avec une merveilleuse
+constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui
+jetait en grognant des poignees d'or et des billets de banque.
+
+On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants etaient fixes
+avec envie sur les richesses qu'il avait gagnees. Victor ne voyait rien
+de ce qui l'entourait, tant il etait absorbe par le jeu; il avait
+presque oublie que ses amis luttaient egalement avec la fortune a cote
+de lui.
+
+Tout a coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappe
+profondement du regard egare, de la paleur et de la voix rauque de son
+ami.
+
+--Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar!
+Vite, prete-moi une couple de cents francs, Victor.
+
+Mais Roozeman, revenant avec effroi a la conscience de leur position,
+mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches.
+
+--Prete-moi deux cents francs, te dis-je! Repeta Jean avec une animation
+singuliere.
+
+--Non, non, fuyons cette maison! repliqua son ami. Pour l'amour de Dieu,
+Jean, ne joue plus! Suis-moi a l'hotel, ou je m'en vais seul!
+
+En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le
+suivirent en grommelant, et ils quitterent tous ensemble la maison de
+jeu.
+
+Il y eut alors parmi les joueurs une hesitation etrange. Comme si la
+disparition de cet heureux jeune homme eut refroidi la passion de la
+plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs,
+malgre l'appel provocant du banquier.
+
+Un grand nombre de joueurs sortirent les uns apres les autres.
+
+Les Flamands avaient continue leur chemin a travers les rues. Il etait
+tres-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait
+presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas
+avoir gagne moins de quarante mille francs; Donat, de son cote,
+possedait encore a peu pres huit cents francs. Malgre la perte que Creps
+avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'etre mecontent du resultat de
+cette soiree. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin
+de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie
+de ses amis, qui se rejouissaient de cette fortune inattendue. Comme
+Roozeman leur avait deja declare qu'il regardait le gain comme un bien
+commun et qu'il ne voulait pas le considerer autrement, ils parlaient en
+ce sens:
+
+--Il est vrai, dit Jean, qu'aussitot que les directeurs de la
+_Californienne_ arriveront a San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de
+rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gene, ne nous laisser
+manquer de rien et rester a l'hotel ou nous sommes loges. En outre;
+l'argent que nous avons deja nous permettra de retourner d'autant plus
+vite dans notre patrie.
+
+Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie:
+
+--Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize
+mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas
+pourquoi je n'acheterais pas, outre le chateau de Natten-Haesdonck, une
+grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis
+terrestre!
+
+Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit a chanter:
+
+"Mettez la soupe au feu, maman;
+Voila l'geant! voila l'geant!"
+
+Mais la parole fut etouffee dans sa gorge par une main puissante qui lui
+pincait les levres comme des tenailles. On lui enfonca un baillon dans
+la gorge avant qu'il put crier. Un coup violent sur la nuque le fit
+tomber par terre. A la pensee qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui
+voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide
+et glissa son argent dans ses bottes.
+
+Creps et Roozeman furent assaillis, au meme instant, de la meme maniere.
+Tous les deux etaient etendus sur le sol, baillonnes avec un mouchoir de
+poche et entoures de voleurs ou d'assassins qui menacaient de leur
+percer le coeur de leur poignard au moindre mouvement.
+
+Victor avait ete attaque par plusieurs hommes a la fois; trois ou quatre
+le tenaient cloue par terre; deux autres fouillaient dans ses poches.
+Heureusement, il reussit a degager ses membres, sauta debout et saisit
+un des voleurs; mais un couteau que le pauvre jeune homme sentit
+penetrer dans ses cotes lui fit lacher prise; il fut renverse par la
+violence du coup, et les assassins se jeterent de nouveau sur lui pour
+lui fermer la bouche.
+
+Mais tout a coup, trois ou quatre personnes qui parlaient a haute voix
+sortirent d'une rue laterale. Au bruit de ces voix, un des brigands
+donna un signal et tous disparurent dans les tenebres. Les passants dont
+la presence les avait chasses tournerent le coin d'une autre rue.
+
+Jean Creps courut a Victor et l'aida a se relever; mais il sentit sur sa
+main une humidite chaude et gluante, et s'ecria avec une mortelle
+anxiete:
+
+--Oh! mon Dieu, Victor, tu es blesse?
+
+--Legerement, ce ne sera rien, repondit
+Victor.
+
+--Ou? ou?
+
+--Dans le cote: un coup de poignard. Ne sois pas inquiet.
+
+Creps, effraye, voulut aller frapper a la premiere maison venue pour
+demander du secours; mais Victor pretendit qu'il etait encore assez fort
+et exigea qu'on allat directement a l'hotel. Ce n'etait pas loin, et,
+avec la main sur la blessure pour empecher l'hemorragie, il y arriverait
+sans peine, croyait-il.
+
+Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refusat leur aide, il fut
+soutenu par tous deux.
+
+Donat versait des larmes de pitie sur le malheur de Victor et grommelait
+des paroles de vengeance, telles que: "Les assassins! les scelerats! ils
+me payeront mon oreille!"
+
+Mais les autres ne firent pas attention a ses paroles.
+
+Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'hotel, Jean fit asseoir son ami
+blesse et demanda avec instance un docteur ou un chirurgien.
+
+Un garcon dit qu'il y avait un chirurgien a deux pas de la, et qu'il
+allait l'appeler immediatement.
+
+--Depechez-vous, depechez-vous, cinq dollars pour votre peine! s'ecria
+Creps.
+
+Le garcon ne se le fit pas dire deux fois et sortit en courant.
+
+Victor perdait beaucoup de sang par sa blessure, il y en avait deja une
+petite mare au pied de sa chaise: cependant il riait et tachait de faire
+comprendre a ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer et d'etre si
+consternes, parce qu'il sentait bien que sa blessure n'etait pas
+dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il lui
+demanda avec inquietude:
+
+--Et toi, mon pauvre ami, tu ne te plains pas et tu ne t'occupes que de
+mon sort! Qui sait si tu n'es pas plus malheureux que moi?... Une
+blessure a la tete; ah! cela peut etre dangereux!
+
+--Non, non, repondit Donat, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir
+perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne pourrai plus
+porter de boucles d'oreilles ... voila tout.
+
+Le chirurgien parut dans la chambre et se mit a deshabiller le blesse en
+silence et avec des mouvements brusques. Il lui decouvrit le flanc, tata
+la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang,
+appliqua un emplatre sur la plaie beante, posa un bandage par-dessus,
+aida le malade a se rhabiller, puis tendit la main vers Jean en disant
+d'un ton tres-bref:
+
+--Voila, gentleman, l'affaire est claire. Une visite de nuit, une once
+d'or, seize dollars.
+
+--Seize dollars! soit; mais dites-nous au moins ce que nous avons a
+craindre ou a esperer.
+
+--Il n'y a rien a craindre, repondit le chirurgien. Un demi-pouce plus
+avant, et le jeune gentleman serait deja dans l'autre monde; mais le
+couteau a touche une cote et a glisse entre la peau et la chair. C'est
+une blessure tres-simple, sans aucune gravite. Si le gentleman n'avait
+pas perdu tant de sang, il ne serait pas plus malade que d'une bonne
+entaille dans la main.... Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de
+temps a perdre et je veux aller me coucher!
+
+Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout vole, or et
+billets de banque. Jean, tout confus, supplia le chirurgien de leur
+donner du temps, par pitie pour leur malheur.
+
+--Pitie? repeta l'autre en riant. D'ou venez-vous? Pitie, en Californie?
+Quelle plaisanterie! Allons, allons, payez-moi vite; encore dix minutes
+et j'exige double salaire.
+
+--Mais nous ne possedons plus rien; on nous a tout vole!
+
+--Vous avez probablement une montre? Laissez voir, nous la taxerons.
+
+Creps chercha sa montre: elle avait egalement disparu.
+
+Donat Kwik avait ecoute silencieusement cette conversation en clignant
+de l'oeil, et s'etait evertue a saisir autant que possible le sens des
+mots anglais. Lorsqu'il vit que le chirurgien frappait du pied avec
+fureur, et surtout lorsqu'il crut comprendre que l'hotelier declarait ne
+plus vouloir loger des gens sans argent et allait les mettre
+immediatement a la porte, Donat s'avanca et dit:
+
+--_I have money, I pay_. (Je payerai).
+
+Il se baissa, tira une poignee d'or de ses bottes et donna les seize
+dollars exiges.
+
+L'hotelier s'excusa et redevint aussitot d'une politesse et d'une
+amabilite extremes.
+
+--Ah ca! Donat, murmura Jean a moitie fache, pourquoi nous laisses-tu si
+longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui passait?
+
+--Certes, certes, repondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je
+commence a comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en
+Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien etait parti sans
+argent, nous aurions encore les seize dollars que nous n'avons plus
+maintenant.
+
+Le domestique s'approcha ensuite et reclama les cinq dollars qu'on lui
+avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec
+douleur qu'il avait reellement promis cette recompense, et pria Donat
+d'avancer encore les cinq dollars.
+
+Le jeune paysan obeit en grognant et en rechignant.
+
+--Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgre toutes nos
+mesaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La
+blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de
+cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain.
+
+Ils quitterent la salle et se rendirent dans leur chambre a coucher.
+Roozeman, pour montrer a ses compagnons qu'ils pouvaient etre
+tranquilles sur son etat, voulut monter l'escalier sans aide et sans
+appui.
+
+En chemin, Donat grommela encore:
+
+--Je suis curieux de savoir ou se trouve en ce moment le lobe de mon
+oreille. Voila toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans
+le meme lit que ses camarades.... Mais ils la payeront plus cher que du
+jambon ou de la langue fumee, les voleurs! les scelerats! les assassins!
+
+
+
+
+XIII
+
+LES ARMES
+
+
+Lorsque Jean Creps s'eveilla le lendemain matin, il prit la main de son
+ami Roozeman, qui etait etendu dans son lit les yeux ouverts, et auquel
+il demanda d'un air de vive sollicitude comment il se portait. La paleur
+du visage de Victor, suite probable de la grande perte de sang,
+l'effraya.
+
+Roozeman repondit avec un gai sourire que sa blessure n'etait pas grave
+et serait guerie en peu de jours. Pour confirmer ses paroles, il sauta a
+bas du lit; mais ce mouvement, par lequel il se pliait sur les muscles
+blesses, lui arracha un cri de douleur.
+
+Creps prit son ami dans ses bras et lui dit d'un ton plein d'interet:
+
+--Helas! mon bon Victor, tu caches tes souffrances pour ne pas
+m'attrister. Le malheur qui t'est arrive m'ote tout mon courage. Si
+j'avais recu la blessure, moi... mais toi? cela me brise le coeur! Ah!
+que ne sommes-nous restes en Belgique, dans cette contree benie ou
+regnent au moins, avec la liberte, la justice et la securite.
+
+--Tu t'effrayes a tort, Jean, repondit Roozeman; j'ai, en sautant du
+lit, derange le bandage de la plaie; il est naturel que ce mouvement me
+cause un peu de mal.
+
+--Ce matin, un autre docteur examinera encore soigneusement la blessure,
+murmura Creps.
+
+--C'est tout a fait inutile, et d'ailleurs nous n'avons plus les moyens
+de payer le chirurgien.
+
+--Kwik a encore assez d'argent.
+
+En disant cela, Jean tourna les yeux vers le lit de Donat, qui avait
+l'habitude de dormir avec sa couverture sur sa tete.
+
+--Tiens! ou est-il passe? Le lit est vide! s'ecria-t-il.
+
+--Il s'est leve de bonne heure, repondit Roozeman, il s'est habille
+doucement pour ne pas nous reveiller.
+
+--Ne lui as-tu pas demande ou il allait?
+
+--Si; il m'a dit en riant qu'il allait chercher le lobe de son oreille.
+
+--Je comprends, je comprends, murmura Creps. Donat possede quelques
+centaines de francs; il est malin, il s'est leve en silence, il s'est
+enfui afin de ne pas depenser ses dollars pour nous. Il a raison, c'est
+la loi de la Californie: _Chacun pour soi_.
+
+--Non, Jean, interrompit Roozeman, n'aie pas une pareille idee de Donat.
+Il peut etre grossier et stupide quelquefois, mais il est reconnaissant
+et son coeur est bon.
+
+--Nous verrons. Je ne m'etonnerais aucunement que Donat tentat de garder
+exclusivement pour son entretien les dollars qu'il doit a ta generosite.
+La Californie est le pays du plus horrible egoisme; on respire ici ce
+sentiment odieux avec l'air.
+
+--Ton amitie pour moi et ton inquietude non fondee au sujet de ma
+blessure te rendent melancolique, Jean; autrement, tu ne croirais pas ce
+pauvre garcon capable d'une pareille lachete.
+
+--Soit, Victor, nous le saurons bientot. Parlons maintenant avec
+sang-froid de notre position critique. Nous ne possedons plus rien, il
+peut encore se passer beaucoup de jours avant que les directeurs de _la
+Californienne_ soient a San-Francisco. Qu'allons-nous entreprendre en
+attendant?
+
+--C'est tout simple, dit Roozeman. Nous coucherons par terre sous une
+voile, et nous chercherons des moyens pour gagner quelques dollars,
+dussions-nous aller sur le quai porter des sacs de voyage ou des malles.
+
+--Sans doute, Victor; pour moi, ce serait bien le plus simple. Mais toi,
+coucher par terre, travailler, te fatiguer et risquer d'enflammer ta
+blessure! Cela ne sera pas, me fallut-il travailler comme un esclave et
+me nourrir de pain et d'eau! Coucher par terre, toi qui es si
+sensible!...
+
+--Mais, Jean, dit Roozeman avec un sourire de depit, tu te fais une
+fausse idee de moi. Je t'en remercie tout de meme, car c'est un effet de
+ta bonne amitie. Je suis sensible, en effet, pour certaines choses qui
+touchent l'esprit et le coeur, mais pour ce qui concerne les douleurs
+physiques ou les privations, sois sur que je les supporte aussi bien que
+n'importe qui. Allons, allons, pas de chagrin; descendons pour dejeuner.
+
+--Dejeuner? murmura Jean. Avec quoi payerons-nous le dejeuner?
+
+--Donat payera a son retour.
+
+--Oui, Donat... cours a sa poursuite! Non, Victor, tu restes ici, tu
+prends un bon dejeuner: c'est necessaire pour le retablissement de tes
+forces. Je sortirai et tacherai de gagner un salaire: je trouverai bien
+les moyens de t'heberger ici jusqu'a ce que ta blessure soit guerie.
+Attendre Kwik serait une duperie...
+
+--Eh! eh! voici Kwik! dit Donat lui-meme en ouvrant la porte.
+
+Les Anversois reculerent, etonnes. Donat etait debout devant eux, avec
+une ceinture rouge dans laquelle etaient passes un couteau-poignard long
+d'un pied et demi et deux revolvers. Il portait sous le bras deux autres
+couteaux moins longs et deux ceintures de laine rouge. Il tenait la tete
+en arriere et s'efforcait de se donner un air guerrier.
+
+--Ah ca! d'ou viens-tu? Qu'est-ce que cela signifie? murmura Creps.
+
+--Ce que cela signifie? repondit Donat tirant son long couteau catalan
+de sa ceinture; cela veut dire que le premier qui me regarde encore de
+travers, je l'embroche comme un cochon de lait. J'ai rencontre dans la
+rue la moustache rousse du _Jonas_ et je l'ai bouscule; mais bien lui a
+pris de feindre de ne pas me voir, car autrement, pardieu! ma lame
+entrait dans sa peau comme dans un fromage blanc.
+
+--Mais ou as-tu trouve ces armes?
+
+--Trouve? Il n'y a rien a trouver ici. Je les ai achetees. Ces revolvers
+et ces couteaux ne coutent que la bagatelle de trois cent
+soixante-quinze francs. Pour ce prix-la, j'acheterais toute une boutique
+d'armurier a Malines..
+
+--Gaspiller tant d'argent, dit Creps d'un ton de reproche, au moment ou
+ce pauvre Roozeman est blesse et a besoin de notre assistance!
+
+--On n'a point oublie cela, interrompit Donat. Manger n'est pas la
+principale chose dans ce pays, comme chez nous. C'est un revolver qu'il
+faut d'abord. Quant a moi, ce long couteau me suffit; les revolvers et
+les autres couteaux, je les ai achetes pour vous. Tenez, prenez-les, et
+louez ma prevoyance! car vous en aurez plus de profit que d'un bon diner
+et d'un lit moelleux. J'ai songe a tout. Voici les ceintures pour mettre
+les pistolets. Maintenant, du moins, nous pourrons aller et venir dans
+la rue au milieu de ce tas de ribauds, la tete levee et prets a defendre
+notre vie, nos oreilles et notre bourse... aussitot qu'il y rentrera
+quelque chose, car maintenant elle est plate comme un papier plie.
+
+--N'as-tu donc plus d'argent? Demanda Victor avec quelque inquietude.
+Nous devons encore ici neuf dollars pour notre logement.
+
+--Imprudent! murmura Creps, nous ne savons pas encore comment nous
+dejeunerons...
+
+--J'ai encore songe a cela, repondit Kwik avec un sourire malin. Ah!
+vous croyez que ce pauvre Donat est aussi bete qu'il en a l'air? Non,
+non; j'ai fait aujourd'hui enormement de besogne. Asseyez-vous, mon
+explication pourrait durer longtemps. La! ecoutez maintenant ce que j'ai
+fait.
+
+Les deux amis se laisserent tomber sur un banc, etonnes et anxieux.
+
+--J'ai reve toute la nuit d'hommes armes de revolvers et de couteaux,
+dit Donat, et dans mon reve j'ai hurle de rage, parce que je n'avais pas
+d'armes pour me defendre: car je ne sais vraiment pas pourquoi nous nous
+laisserions egorger comme des moutons par les scelerats de Californie.
+Un ane se defend bien a coups de pieds quand on lui fait du mal. Alors,
+j'ai decide de nous armer de pied en cap. S'il manque un revolver, c'est
+que je n'avais pas assez d'argent. Vous m'appelez imprudent? vous croyez
+que je n'ai pas pense a l'etat de M. Roozeman? Avant de quitter l'hotel,
+j'ai donne au _baes_ neuf dollars pour notre logement de cette nuit, et
+en outre trois cents francs qui doivent servir a payer le sejour de M.
+Victor pendant huit jours encore.
+
+--Merci, merci, Donat, tu as un bon coeur! s'ecria Jean Creps en lui
+serrant la main avec emotion.
+
+--Laissez-moi continuer, reprit Donat. En Californie, on doit veiller
+soi-meme sur l'enfant de son pere; on doit agir vite et beaucoup. Je
+suis alle au port trouver le Bruxellois, et je lui ai promis deux
+dollars pour m'accompagner et me donner des conseils. J'ai appris de lui
+un tas de choses qui nous seront utiles; il connait la Californie et
+San-Francisco sur le bout du doigt. Je lui ai dit que notre dernier ecu
+etait destine aux armes, et je lui ai demande ce qu'il y avait de mieux
+a faire pour ne pas mourir de faim. Sur le port, il y a peu de chose a
+faire en ce moment; il y a trop de gens qui gatent le metier. La plupart
+de nos camarades du _Jonas_ y flanent pour gagner quelques dollars.
+
+Le gentilhomme de notre gamelle y porte des planches de sapin sur le
+dos; le banquier allemand est attele a une petite charrette et
+transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le
+procureur. Le camarade a la moustache rousse cherche des debris de
+faience, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en
+faisant le metier de _chiffonnier en gros_, a deja amasse des tresors.
+Cela va drolement ici! Une chemise de coton neuve coute un dollar, et,
+pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte
+sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif
+arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de meme des
+bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fenetre. Les
+maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais
+pas trouve un meilleur emploie le deviendrais moi-meme juif,
+c'est-a-dire chiffonnier. Mais je perds mon fil... Le Bruxellois connait
+beaucoup de monde a San-Francisco. Il a couru de porte en porte avec
+moi, afin de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis
+accepte comme laveur de vaisselle et lecheur d'assiettes dans un grand
+restaurant, a cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement
+dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc
+certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouve quelque chose de
+mieux: domestique chez un boucher...
+
+--Garcon boucher! s'ecria Jean avec un sourire de depit; alors je
+m'attelle plutot a une charrette, comme le banquier allemand!
+
+--En effet, il parait que les bouchers font ici un singulier metier. Il
+y avait devant la porte une grande vilaine bete grise avec des dents
+terribles. Je pensais que les boeufs avaient peut-etre des poils aussi
+longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'etait un ours. On
+mange de la viande d'ours ici! cela ne m'etonne plus que les gens soient
+si mechants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps;
+mais j'ai des postes a votre choix. Il y a encore une place de
+_paillasse_ dans une grande maison de jeu...
+
+--_Paillasse!_ qu'est-ce que cela signifie? Ah ca! Donat, il me semble
+que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter.
+
+--C'est ainsi: huit dollars par jour pour jouer comme compere avec
+l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous,
+j'aurais bien accepte le poste.
+
+--Et moi, je ne le desire pas; il y aura bien autre chose a trouver.
+
+--Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles,
+allumeur de lampes dans un hotel, en face du port. Sept dollars, sans
+nourriture ni logement.
+
+Jean Creps secoua la tete avec impatience.
+
+--Vous ne pouvez pas etre trop difficile, monsieur Jean, remarqua Donat.
+Vous verrez des compagnons de voyage, meme de la premiere classe, qui
+font des metiers encore plus etranges. D'ailleurs, sept dollars!
+Qu'est-ce qui vous empecherait de venir coucher ici a l'hotel, jusqu'a
+ce que M. Roozeman soit gueri? Trois de sept, reste toujours quatre.
+
+--Tu as raison, dit Jean tout a coup. Eh bien, je serai cireur de
+bottes!
+
+--Et n'as-tu rien trouve pour moi? Demanda Roozeman. Tu ne t'imagines
+cependant pas que je veuille vivre ici du fruit de votre travail a tous
+deux.
+
+--Pour vous, du moins, j'ai une place facile et bonne, repondit Donat;
+vous en rirez peut-etre: fille de boutique... je veux dire commis chez
+un fruitier.
+
+En effet, bien qu'ils eussent peu de raisons d'etre gais, les deux amis
+eclaterent de rire.
+
+--C'est serieux, tres-serieux, reprit Kwik. Il y a une grande tente, ou
+l'on vend des oranges, des citrons, des figues et d'autres fruits. Le
+proprietaire a besoin de quelqu'un qui sache ecrire en francais et en
+anglais. Il donne six dollars, sans nourriture ni logement. A la priere
+du Bruxellois, qui lui procure beaucoup de chalands, il gardera encore
+cinq jours la place vacante. Vous serez le mieux partage, monsieur
+Roozeman: c'est, du moins, un etat propre et honorable.
+
+--Je te remercie, Donat, dit Victor, j'accepte avec joie.
+
+--Cireur de bottes dans un hotel! dit Jean en ricanant.
+
+--Lecheur d'assiettes dans une sale gargote! murmura Donat.
+
+--Commis chez un fruitier! Si ma mere, si Lucie pouvaient le savoir! dit
+Victor en hochant la tete.
+
+--Qu'est-ce que cela fait? s'ecria Donat. Aussitot que nous verrons les
+mines et que nous pourrons ramasser l'or par poignees, tout sera oublie.
+J'aurai d'autant plus de choses a raconter a Anneken et a mes enfants...
+
+--Allons, allons, hourra pour la Californie! s'ecria Creps. Le
+commencement est admirablement beau, sur ma parole. Donc, ne nous
+Laissons pas abattre. Notre ami Roozeman parait fort et de bonne humeur:
+c'est le principal. Pour le reste, nous ferons de necessite vertu. Cela
+ne durera pas longtemps, Dieu soit loue! Peut-etre les directeurs de _la
+Californienne_ arriveront-ils demain ou apres-demain. En attendant, je
+me rendrai tout a l'heure au grand hotel pour savoir quand je pourrai
+commencer mon service de cireur de bottes.
+
+--Je sortirai avec toi, dit Victor.
+
+--Et ta blessure?... Tu dois te tenir tranquille.
+
+--Non, ne pensons pas a ma blessure; elle guerira d'elle-meme. Je suis
+curieux de voir mon magasin de fruits.
+
+--Quant a moi, reprit Kwik, cette apres-midi, a deux heures, je
+tripoterai avec les bras nus dans une eau grasse, que cela fera plaisir
+a voir.
+
+--Si nous avions dejeune au moins, murmura Creps; mon estomac vide ne me
+donne pas beaucoup de courage.
+
+--J'ai paye le dejeuner avant de sortir ce matin, dit Donat.
+
+--Tu es une merveille de prevoyance et de bons soins, dit Jean gaiement
+en lui frappant sur l'epaule. Je crois que je me suis trompe sur ton
+compte, ami Kwik.
+
+--Possible, repondit Donat; mais, si M. Victor n'avait pas ete malade,
+Donat n'aurait probablement pas veille toute la nuit, pour reflechir a
+ce qui lui restait a faire. Pour M. Roozeman, je serais capable de tout:
+de passer a travers le feu, de me laisser couper un membre, et de gagner
+de l'esprit aussi, pardieu!
+
+Roozeman lui prit la main et la serra avec reconnaissance, car le jeune
+paysan avait dit ces paroles avec une expression profonde, et
+l'Anversois savait que Donat lui etait sincerement devoue depuis
+l'affaire de la fosse aux lions du _Jonas._
+
+--Eh bien, allons dejeuner alors! S'ecria Jean.
+
+--Non, pas ainsi, dit Kwik; vous devez mettre les ceintures et y passer
+les revolvers. Desormais, ces armes ne doivent plus vous quitter un
+instant, ni dans votre chambre, ni dans la rue, ni a votre ouvrage.
+C'est le Bruxellois qui me l'a dit. En effet, vous pouvez en avoir
+besoin, meme pendant votre sommeil. Et a quoi serviraient-elles si vous
+ne les aviez pas sous la main au moment du danger?
+
+--Pour aller dejeuner! murmura Victor qui paraissait avoir horreur de
+porter ces armes homicides.
+
+Mais Donat lui mit lui-meme la ceinture et y passa le pistolet en
+disant:
+
+--Pour dejeuner? Et si les vilains hommes d'hier soir etaient encore
+assis a table et nous cherchaient querelle?... C'est bien ainsi!
+Viennent les ribauds maintenant! Je donnerais toute une semaine de mon
+salaire pour connaitre et rencontrer le scelerat qui s'est enfui avec le
+lobe de mon oreille. Il serait bien drole avec une tete comme une poule:
+sans apparence d'oreille!
+
+--Mais, mon bon Donat, objecta Roozeman, tu dois etre prudent et ne pas
+t'attirer de mauvaises affaires par ton emportement. Tes paroles me font
+craindre que tu ne fasses un usage irreflechi de ton effroyable couteau.
+
+--Bah! je ne suis pas si mechant que j'en ai l'air, monsieur Victor, dit
+Kwik en riant. La hardiesse impose toujours. Je ne defierai personne et
+je serai meme tres-endurant; mais, mais, si quelqu'un, pardieu...!
+
+--Le dejeuner! le dejeuner! s'ecria Jean, en poussant ses deux camarades
+hors de la chambre.
+
+
+
+
+XIV
+
+LES SAUVAGES
+
+
+Quatre jours plus tard, Victor Roozeman avait pris place derriere le
+comptoir du fruitier. Sa blessure se guerissait rapidement et elle ne le
+genait deja plus pour faire sa besogne. Creps cirait des souliers,
+rincait des bouteilles et nettoyait des lampes; Donat lavait la
+vaisselle et aidait le cuisinier du restaurant dans la grande tente.
+
+Les trois amis se reunissaient habituellement le soir tres-tard dans un
+cafe, et y causaient une ou deux heures de leur position. Jean Creps,
+tout en riant beaucoup du poste que Kwik lui avait procure, paraissait
+le moins satisfait et avouait qu'il n'etait pas rare que le rouge de la
+honte lui montat au front, lorsqu'un autre domestique lui jetait un tas
+de bottes crottees et lui ordonnait durement de se hater. Mais ce qui le
+consolait, c'est qu'il avait pour compagnon cireur de bottes et rinceur
+de bouteilles, un Francais qui avait roule en carrosse a Paris et qui
+etait vraiment un homme tres-instruit, bien eleve et tres-honnete.
+
+Sous d'autres rapports, les amis ne se trouvaient pas mal; ils gagnaient
+assez d'argent pour ne se laisser manquer de rien, et meme pour epargner
+tous les jours quelques dollars. Kwik, qui vivait dans une cuisine bien
+pourvue et qui ne regardait pas de tres-pres si les morceaux avaient ou
+non figure sur une autre assiette, engraissa visiblement apres la
+premiere semaine, et bientot sa figure temoigna par son eclat
+extraordinaire qu'il ne laissait pas se perdre beaucoup des pretendus
+restes.
+
+Le Bruxellois venait passer presque chaque soiree avec Jean Creps et ses
+amis; ceux-ci payaient son ecot et ecoutaient, avec une curiosite avide,
+ce qu'il racontait de son sejour dans les placers ou mines d'or. Ce
+recit renfermait bien des scenes d'affreuse mechancete, de violence et
+de meurtre, et assurement le langage du conteur n'etait pas de nature a
+en adoucir l'impression; mais peu a peu les Anversois s'habituaient plus
+ou moins aux choses de Californie, et croyaient, d'ailleurs, que leur
+nouveau camarade exagerait ses aventures afin de pouvoir se vanter de
+son courage et de son habilete. Il leur parla tres-complaisamment des
+bandits et des _salteadores_ ou voleurs de grand chemins, qui attaquent
+et assassinent les voyageurs; des _vaqueros_, qui prennent avec le
+_lasso_ aussi bien un homme qu'un cheval sauvage et rendent toute
+defense impossible; du terrible _grizzly_ (ours gris), qui etouffe un
+homme dans une etreinte de ses bras velus; et surtout des sauvages
+americains qui savent arracher en un clin d'oeil la chevelure et la
+peau du crane a leurs pauvres prisonniers pour s'en faire un ornement
+guerrier.
+
+Sur une observation des Anversois, d'ou il paraissait resulter qu'ils ne
+croyaient pas a l'existence de ces dangers, Pardoes, qui aimait a
+parler, leur donna l'explication suivante:
+
+--Vous devez savoir quelles sont les causes de tout cela. Il n'y a que
+deux ans qu'on a decouvert les mines d'or. Il y avait un homme d'origine
+suisse, nomme Sutter, qui voulut tenter de tirer profit des bois de
+sapins de Californie, et fit batir a cet effet un moulin a eau. On
+trouva dans la terre qui avait ete delayee par l'eau du moulin une
+grande quantite d'or. La nouvelle se repandit avec la rapidite de
+l'eclair. Les habitants de San-Francisco, de Monterey, de la Sonora et
+les Mexicains accoururent en si grand nombre, que, trois mois apres la
+decouverte, plus de quatre mille hommes cherchaient de l'or aux environs
+du moulin de M. Sutter. Industriels, officiers, soldats, tous
+s'enfuirent vers les mines. Lorsque, peu apres, l'etonnante nouvelle
+penetra jusqu'aux Etats-Unis d'Amerique et jusqu'en Europe,
+d'innombrables navires amenerent des milliers et des milliers de
+chercheurs d'or etrangers. Les naturels du Mexique et des cotes de la
+Californie regarderent ces etrangers comme des envahisseurs de leur
+patrie et de leur propriete legitime. Ils essayerent d'abord de les
+repousser des mines et les attaquerent les armes a la main; mais, trop
+faibles pour vaincre les chercheurs d'or reunis dans les placers, ils se
+jeterent dans les bois et le long des routes pour attaquer, piller et
+tuer les troupes isolees de voyageurs. Au commencement, ils
+consideraient cela comme une guerre legitime; maintenant ils font encore
+la meme chose, en partie par haine nationale, en partie par avidite. Ces
+voleurs mexicains, lorsqu'ils sont a cheval et se servent du lasso,
+s'appellent _vaqueros_; lorsqu'ils sont a pied _salteadores._ En ce qui
+concerne les _bushranger_, ils sont etrangers; ils vivent du vol et
+preferent ravir l'or aux mineurs qui voyagent plutot que de le chercher
+dans les placers par un rude labeur. Les sauvages californiens voient
+encore avec plus de haine et de colere cette grande affluence de blancs
+dans leur patrie. Maintenant, ils sont deja refoules a une vingtaine de
+lieues de la cote; mais a certaines epoques, ils descendent en nombre
+des montagnes et assassinent les chercheurs d'or isoles. Je les ai vus
+de pres, mes amis, je puis en parler! Je crois que j'en ai tue au moins
+quatre ou cinq.
+
+Sur les instances des Flamands et surtout de Donat, Pardoes se mit a
+raconter son combat avec les terribles sauvages, et il le fit si bien et
+d'une facon si pittoresque, que Kwik ecoutait le coeur oppresse et
+presque sans respirer, et qu'il tomba dans de profondes reflexions
+lorsque Pardoes eut fini son recit.
+
+Le Bruxellois etait alle en premier lieu dans les mines du Sud, y avait
+souffert beaucoup de misere et avait eu peu de bonheur; puis il etait
+alle aux mines du Nord, ou il avait trouve beaucoup d'or; il ne les
+aurait pas quittees si la saison des pluies n'avait rendu impossible le
+travail des chercheurs d'or. Son intention etait d'y retourner quand la
+saison des pluies serait plus avancee et qu'il aurait epargne assez
+d'argent; car il n'etait pas, comme ses auditeurs, actionnaire de la
+Societe _la Californienne_. Il devait donc se suffire a lui-meme et
+amasser par le travail l'argent necessaire pour retourner aux placers.
+
+Les trois amis lui promirent de l'aider a atteindre son but, aussitot
+que les directeurs de _la Californienne_ seraient arrives, parce qu'ils
+ne sauraient d'ailleurs que faire de leurs dollars economises.
+
+De toutes les histoires et les descriptions de Pardoes, ce qui faisait
+le plus d'impression sur l'esprit de Donat Kwik etait l'histoire de son
+combat contre les sauvages californiens et leur cruelle habitude de
+scalper la peau de la tete a leurs ennemis vaincus. Peut-etre la perte
+du lobe de son oreille etait-elle la cause de cette crainte. Il revenait
+si souvent sur l'affaire des sauvages, qu'il finit par ennuyer le
+Bruxellois a force de questions.
+
+Un soir, il l'interrompit de nouveau dans son recit:
+
+--Et ces sauvages, ont-ils en effet la peau rouge?
+
+--Certes; c'est pour cela qu'on les appelle Peaux-Rouges.
+
+--Oui, mais rouge?
+
+--Rouge fonce, presque brun.
+
+--Et sont-ils laids?
+
+--Horribles.
+
+--Et tirent-ils avec des fleches empoisonnees?
+
+--On dit qu'ils trempent leurs fleches dans le jus d'un _yedra_, ou
+lierre veneneux.
+
+--Et coupent-ils vraiment aux hommes la calotte de leur tete, avec les
+cheveux et la peau? Aie! aie! quand j'y pense, je frissonne jusqu'a la
+moelle de mes os.
+
+--Attends, dit Pardoes, je satisferai ta curiosite et te montrerai
+comment les sauvages scalpent leur homme; car c'est ainsi qu'on nomme ce
+traitement d'amitie. Tiens-toi tranquille, Kwik, et courbe la tete.--
+Tiens, ils font ainsi!
+
+En disant cela, il prit de la main gauche l'epaisse chevelure de Donat
+et la tira comme s'il voulait l'arracher, pendant qu'il tracait avec
+l'ongle du pouce droit un cercle autour de la tete du jeune homme
+epouvante.
+
+--C'est fait, cria-t-il, tu n'as plus ni peau ni chevelure sur la tete!
+
+Donat, qui craignait que ce ne fut vrai, jeta un cri d'angoisse, sauta
+debout et regarda stupefait et tremblant le Bruxellois qui feignait de
+cacher quelque chose derriere le dos.
+
+Un long eclat de rire s'eleva et Donat partagea lui-meme l'hilarite
+generale, des que, en tatant sa tete, il se fut assure que ce n'etait
+qu'un jeu. La sensation desagreable qu'il avait eprouvee, laissa
+cependant une profonde impression dans son esprit, et l'on eut assez de
+peine a lui faire comprendre que les attaques des sauvages etaient un
+des moindres dangers des chercheurs d'or.
+
+
+
+
+XV
+
+LA BANQUEROUTE
+
+
+Un matin, le cinquieme jour apres l'arrivee de _Jonas_, une grande foule
+courut sur le port avec de grandes demonstrations de joie. C'etaient les
+passagers du _Jonas_ et de deux autres navires que la Societe _la
+Californienne_ avait envoyes a San-Francisco. On avait signale un
+trois-mats avec pavillon francais, et le bruit s'etait repandu que les
+directeurs de _la Californienne_ etaient la enfin avec les instruments
+et tout ce qu'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers.
+
+Lorsque enfin, apres une longue attente, une chaloupe atterrit dans le
+port, les arrivants furent entoures et chacun voulut savoir des
+nouvelles de la France et de _la Californienne_. Un cri de desespoir
+et de rage parcourut la foule: _la Californienne_ avait fait banqueroute
+et n'existait plus. Tout l'argent paye etait donc perdu, et les actions
+que l'on avait mises en main des passagers ne valaient plus un centime.
+Etait-ce une gigantesque escroquerie? la Societe s'etait-elle trompee
+dans ses calculs ou avait-elle eu des malheurs? Quoi qu'il en fut, les
+quatre ou cinq cents membres a San-Francisco pouvaient chercher comment
+ils se tireraient d'embarras. La plupart etaient sans argent; beaucoup
+d'entre eux, qui avaient ete trop paresseux ou trop fiers pour
+travailler, avaient vecu jusqu'alors tres miserablement et couche a la
+belle etoile comme une poignee de mendiants.
+
+Ce soir-la, les Anversois etaient de nouveau reunis avec le Bruxellois,
+et on ne parla naturellement que de la banqueroute de _la Californienne_
+et de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les
+placait.
+
+--J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le
+Bruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possede le moyen de
+reconnaitre votre amitie. Aurez-vous du courage? Donat n'est pas un
+heros, je le sais, mais il est fort et dur a la fatigue. C'est un grand
+avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement;
+mais Roozeman, quoique assez robuste, ne me parait pas fait pour la vie
+des mines. Il y aurait immediatement la maladie du pays, se laisserait
+decourager et deviendrait une charge pour les autres.
+
+--Bah! que dites-vous? s'ecria Donat avec indignation. Monsieur Victor a
+plus de courage que nous tous peut-etre. Si tu l'avais vu a l'ouvrage,
+comme moi, tu parlerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus
+profondes, ami Pardoes.
+
+--Pourquoi nous questionnes-tu donc? Murmura Victor qui se sentait
+blesse interieurement.
+
+--Si j'etais a ta place, Roozeman, repondit le Bruxellois, je resterais
+tranquillement chez mon fruitier et laisserais aller mes amis aux
+placers; car il faut autant de force d'esprit que de force physique
+pour ne pas succomber la-bas, soit sous le rude labeur, soit sous les
+attaques d'un tas de pillards.
+
+--Ce que tu dis peut etre vrai, Pardoes, repliqua Victor avec calme;
+mais j'irai aux mines, fusse-je tout a fait seul et y eut-il cent fois
+plus de dangers, sois-en sur. Toi aussi, tu me regardes comme un etre
+faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler
+grossierement?
+
+--C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois; je veux faire quelque
+chose pour vous. Ecoutez avec attention ce que je vais dire. Il y a deux
+chemins pour aller aux mines: l'un est au sud, le long de la riviere
+San-Joaquim; le second, au nord, le long de la riviere que l'on nomme
+Sacramento. J'ai deja suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup
+moins d'or qu'au nord, et d'ailleurs c'est en meme temps la contree ou
+les sauvages se montrent le plus souvent. Notre ami Kwik n'irait donc
+pas la avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long et plus
+difficile, a la verite, mais les placers y sont plus riches et plus
+etendus. Ce qui me pousse cependant le plus a retourner la, c'est un
+important secret que je vais vous reveler. Rapprochez-vous, camarades,
+et ecoutez bien: Il n'y a pas trois mois que j'etais encore occupe a
+laver de l'or au bord de la riviere Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur
+et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gre,
+parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon
+retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui etait malade et
+voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route
+et je defendis meme sa vie au prix de mon sang, car je recus un coup de
+poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce
+Suisse portait sous ses vetements une ceinture en cuir pleine de pepites
+et de grains d'or. Pour me recompenser de ma protection, il me confia
+qu'il avait trouve cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, ou les
+pepites etaient si abondantes qu'on n'avait qu'a les ramasser avec la
+main, sans aucun travail. Cette place est situee tres-haut vers la
+_Sierra-Nevada_, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de
+la riviere de la Plume; il me l'a decrite si exactement et m'a indique
+tant de points de repere, que moi, qui connais bien la nature du pays,
+je trouverais le riche placer les yeux fermes. Eh bien, maintenant, pour
+vous montrer que je suis reconnaissant de votre amitie, je vous propose
+de former une societe entre nous et d'aller ensemble aux mines.
+Acceptez-vous cette proposition?
+
+--Oui, oui! s'ecrierent les autres avec joie.
+
+--C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons
+solides;--car nous devons etre six, pour pouvoir travailler
+convenablement la-bas: deux pour creuser la terre, deux pour la porter a
+la riviere et deux pour en laver l'or.
+
+--O Pardoes! cher Pardoes! partons demain! s'ecria Donat.
+
+--Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne
+sommes pas prets.
+
+--Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de
+temps? Pourquoi reculer pour un peu de misere de plus ou de moins,
+pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons
+certainement pas autant que sur le _Jonas_.
+
+--Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne
+te trompes pas.
+
+--Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Pres de deux cents des
+actionnaires dupes par _la Californienne_ partiront demain, tant vers le
+nord que vers le sud. La plupart ne possedent pas cinq dollars.
+
+--Laissez-les aller, laissez-les aller, repondit le Bruxellois avec un
+sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre
+eux ne verront peut-etre jamais les placers, et il ne m'etonnerait pas
+que nous trouvassions ca et la sur notre route des cadavres ou des
+squelettes pour temoigner de leur etourderie. Ah! vous croyez qu'on va
+aux mines comme de Bruxelles a Anvers? Vous en ferez l'experience: Si la
+saison etait favorable et si nous etions prets, je remettrais encore
+notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre
+cents actionnaires de _la Californienne_ partiront pour les placers,
+sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments
+necessaires. La faim, le besoin, la misere feront, d'une grande partie
+de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne
+connait d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus
+faible ce qu'il desire posseder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage
+cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont
+bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est
+attaque quelquefois de tres-loin par des balles, les fusils sont un
+moyen de defense indispensable contre tout danger. En attendant, je
+m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est necessaire. J'acheterai
+la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous couteront moins cher de
+moitie. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des beches,
+des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour
+dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la
+terre aurifere et beaucoup d'autres choses encore.
+
+--Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik
+mecontent.
+
+--Aussitot que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent
+pour nous procurer le necessaire. Vous n'avez pas encore pu epargner
+grand'chose, je crois.
+
+--J'ai quarante-huit dollars! s'ecria Kwik en frappant sur sa poche.
+
+--Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois.
+
+--Moi trente.--Moi vingt-quatre, lui repondit-on.
+
+--Vous etes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen
+d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien
+fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a egalement un bon sac
+de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut
+prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une
+chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vetements.
+Les etoffes de laine seules sont bonnes la-bas, tant contre le froid et
+l'humidite que contre la chaleur... Il commence a se faire tard et je
+suis fatigue. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je
+puisse commencer des demain nos achats aux frais de tous.
+
+Jean et Victor donnerent l'argent sans repliquer. Donat chercha dans ses
+poches avec une mine embarrassee, fouilla meme dans ses bottes et dit:
+
+--C'est dommage; j'ai encore laisse mon argent dans mon chenil. Ce n'est
+rien, je le donnerai demain.
+
+--Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exageres mon conseil, Donat. On
+doit savoir a qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les
+dollars, n'est-ce pas?
+
+--Tout est possible en Californie, tu le dis toi-meme, begaya Kwik; mais
+sois sur que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi
+vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant precipitamment.
+
+Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnerent
+distinctement.
+
+--Tiens! tiens! je les ai tout de meme sur moi! Prends, voila les dix
+dollars; je dirai une priere pour que tu n'aies pas de mauvaises idees
+pendant ton sommeil.
+
+--Maintenant, dit le Bruxellois, nous epargnerons autant que possible,
+pour etre bientot prets. Ne parlez a personne de nos intentions ni du
+but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise
+de moi. Si l'on venait a savoir que nous nous rendons a de riches
+placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous
+disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a
+beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne
+charge d'or. Adieu jusqu'a demain; nous causerons chaque jour de notre
+prochain voyage.
+
+Cette nuit-la, Creps et Roozeman eurent des reves d'or. Victor retourna
+en esprit dans sa patrie, rendant sa mere riche et heureuse, et se
+voyant lui-meme l'epoux de la douce Lucie Morrelo.
+
+Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il
+nommait son chenil, eut un sommeil tres-agite. Il reva qu'il jetait aux
+pieds du garde champetre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait
+presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait
+son Anneken pour epouse; puis il se vit entoure de sauvages qui
+voulaient lui scalper la tete, ou d'ours avec des dents effroyables;
+puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier a haute
+voix: "Arretez le voleur! arretez le voleur!"
+
+Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont
+ils avaient pu jouir a San-Francisco.
+
+
+
+
+XVI
+
+LES CHERCHEURS D'OR
+
+
+Par une chaude matinee du mois de juin, six voyageurs harasses
+marchaient dans une immense et solitaire vallee, a l'est de la riviere
+le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et etaient
+charges de provisions, de haches, de beches, de pioches, de couvertures
+de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile
+destinee a couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour
+faire bouillir l'eau, et un troisieme la claie, de plus de six pieds de
+long, destinee a laver la terre aurifere.
+
+Ils avaient tous un fusil en bandouliere et un revolver et un couteau
+passes dans la ceinture. Ils devaient etre depuis plusieurs jours en
+route, car ils etaient sales et crottes des pieds a la tete; et a voir
+leurs dos courbes, leurs pieds engourdis et leur marche essoufflee, on
+eut pu deviner qu'ils avaient deja fait plusieurs lieues de chemin ce
+jour-la.
+
+L'endroit ou ils se trouvaient etait l'extremite orientale de la vallee
+de Sacramento, entre la vallee de l'Ours et le Yuba. A leur gauche,
+s'etendait une plaine immense; a leur droite, au contraire, ils voyaient
+le sol s'elever et surgir des collines et des montagnes, dont les
+croupes et les sommets etaient couronnes de cedres, de cypres et de
+pins. A plusieurs lieues de distance derriere les montagnes, toujours de
+plus en plus hautes, leur vue s'arretait aux aretes de la Sierra-Nevada,
+dont les cimes s'elevent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils
+restent couverts d'une neige et d'une glace eternelles.
+
+Les voyageurs etaient parvenus a un endroit ou ils allaient quitter la
+grande vallee pour gravir du cote de l'Est un defile entre deux
+collines. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant
+le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol detrempe etait encore
+boueux et glissant, et l'essoufflement des voyageurs epuises redoublait
+avec les difficultes de leur marche.
+
+Les hommes dont se composait cette troupe n'etaient autres que le
+Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux
+camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent a cote de
+Pardoes, etait un Ostendais qui avait fait presque tout le tour du monde
+sur un vaisseau americain, et qui s'etait enfui en dernier lieu de
+Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'etait un gaillard
+fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit borne et sans
+aucun sentiment de generosite ni de morale. Il devait etre querelleur de
+sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats
+au couteau. Le petit doigt manquait a sa main gauche; il l'avait perdu
+dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accepte dans
+l'association, quoiqu'il fut sans ressources, a cause de sa force
+corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante
+des mines.--Le second etait un gentilhomme francais d'environ quarante
+ans, maigre, aux traits reguliers et haut perche sur ses jambes. Cet
+homme etait evidemment d'une grande naissance; il y avait dans sa
+demarche, dans la finesse de ses extremites et meme dans l'expression
+de ses levres, quelque chose qui accusait une education distinguee et
+qui contrastait singulierement avec la physionomie grossiere et ignoble
+de l'Ostendais. Le Francais n'etait cependant pas un compagnon amusant;
+il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et
+encore ses paroles etaient ameres et trahissaient l'indifference ou
+l'orgueil. Le plus souvent il paraissait reveur et se parlait a
+lui-meme, comme quelqu'un qui est poursuivi par des pensees secretes ou
+par une conscience bourrelee, ce qui faisait dire a Donat qu'il avait
+des rats en tete et qu'une des vis de son cerveau etait probablement
+detachee.
+
+La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associe muet dans sa
+compagnie, c'est que le Francais avait offert tout l'argent qu'il
+possedait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent
+etait suffisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les
+Flamands avaient accepte sa proposition avec joie.
+
+Victor etait le seul qui, par sympathie et par certain sentiment de
+compassion, temoignat quelque amitie au gentilhomme; l'Ostendais etait
+le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre
+egalement bien avec tous. C'etait aussi le cas de tous; car, quoiqu'il
+portat sur son dos la grande claie et qu'il fut charge outre mesure, il
+faisait souvent eclater les autres de rire, par ses cabrioles comiques
+et par ses saillies bouffonnes.
+
+Pendant qu'ils gravissaient ainsi la pente d'un vallon, le Bruxellois,
+qui allait toujours en avant, tournait la tete de tous cotes comme s'il
+craignait une rencontre; tantot il examinait le sol et paraissait suivre
+des traces indistinctes de pieds; mais les autres n'y firent pas
+attention, car Pardoes avait agi ainsi du premier jour et avait parle
+comme si, a chaque pas, un nouveau danger devait s'elever sous leurs
+pieds.
+
+En ce moment, le Francais glissa sur la terre humide et plia
+profondement sous son fardeau.
+
+--_Eh! eh! baron!_ cria Donat, _c'etre pas bon avec cet havre-sac sur
+son dos. Plus bon a Paris dans ta voiture, n'est-ce pas?_
+
+Mais le baron n'eut pas l'air d'entendre les paroles de Donat.
+
+--Il me semble, pardieu, que mon francais est assez comprehensible,
+murmura celui-ci en lui-meme. Ces gentilshommes ne peuvent jamais
+oublier ce qu'ils ont ete. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en
+Californie. Monsieur du Haut-Mont, avec une marmite sur le dos!
+
+Et, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victor et dit:
+
+--Monsieur Roozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porter votre
+hache et votre couverture? Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous
+vouliez vous decharger un peu sur mon dos.
+
+--Tais-toi, Donat, repondit Victor avec un sourire, tu es deja charge
+comme un mulet. Ce grand panier te fait ressembler a un navire sans
+voile. Je te regarde; car demain c'est mon tour de porter les paniers.
+
+--Vous ne les aurez pas.
+
+--Pas de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne
+volonte a mon egard; mais je ferai comme les autres. N'en parle donc
+plus: c'est inutile... Qu'a donc remarque Pardoes pour regarder si
+attentivement de tous cotes?
+
+--Qu'aurait-il remarque? Rien du tout. Le Bruxellois n'est pas mort de
+son premier mensonge, depuis que nous sommes en route. Avec ses
+eternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours et de sauvages,
+je craignais qu'au bout de trois jours nous n'eussions ete tous ensemble
+dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu de creature
+vivante que ca et la un lievre, et dans le lointain deux ou trois petits
+cerfs avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en etre
+effraye! Savez-vous quoi, monsieur Roozeman? Le Bruxellois veut se faire
+valoir; il marche en avant, nous conduit, nous commande comme un
+general, il fait de l'embarras, il se vante pour paraitre necessaire. Je
+veux courir pendant dix ans tout a fait seul... Tiens! qu'a donc trouve
+Pardoes?
+
+Ils s'approcherent du Bruxellois, qui s'etait arrete et regardait la
+terre sans bouger en disant a voix basse:
+
+--Chut! il y a un danger qui nous menace.
+
+--Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et
+des fleurs jaunes.
+
+--Tais-toi, bavard, murmura Pardoes.
+
+--Je me tais, je me tais; mais qu'y a-t-il, pardieu?
+
+Le Bruxellois leur fit signe de s'arreter, s'avanca de quelques pas,
+toujours courbe vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il
+dit:
+
+--Prenez vos fusils en main a tout hasard.
+
+--Eh bien! eh bien! que va-t-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je
+ne vois ame qui vive. Ce ne sont assurement pas ces sapins qui nous
+mangeront?
+
+--Pas de betises, Kwik; c'est tres-serieux. Ne remarquez-vous pas,
+messieurs, la devant vous sur le gazon, et ici sur cette place humide,
+ces traces de pas?
+
+--J'ai beau ecarquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle,
+murmura Kwik.
+
+--Avec un peu d'experience et de penetration, continua le Bruxellois, on
+peut deviner a ces signes confus, qui a passe ici, combien ils etaient,
+et meme quelle sorte d'hommes c'etait. Voyez, l'empreinte n'est pas
+aussi large que celle de nos pieds et tout a fait sans traces de clous.
+Des Mexicains ont passe par ici. La partie anterieure du pied est
+marquee profondement, tandis qu'a la plupart des empreintes on ne voit
+pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent
+pas. Ce sont donc des _salteadores_ ou voleurs de grand chemin.
+
+--Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tournee vers nous. Les
+gens qui ont passe ici sont derriere nous et s'eloignent.
+
+--Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'ame? grommela
+Donat. Qui sait si ces _sal... sal..._ ces brigands ne sont pas deja a
+San-Francisco?
+
+--Il ne s'est pas ecoule une heure depuis que les empreintes sont
+faites, repliqua le Bruxellois tres-serieusement, d'une voix grave. Et
+comme je ne les ai pas remarquees plus tot, les _salteadores_ doivent
+etre grimpes quelque part sur les collines. Quoi qu'il en soit, tenez
+vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux a droite et a gauche,
+derriere et devant vous. Du silence! surtout du silence!
+
+La solennite de cet ordre fit quelque effet, du moins sur Donat,
+quoiqu'il tachat de le dissimuler. Il se tenait maintenant pres du
+Bruxellois et tournait sans cesse la tete, probablement parce qu'on
+lui avait dit que les brigands etaient derriere eux.
+
+Ils avaient marche pendant pres d'une demi-heure sans entendre le
+moindre bruit. La vallee s'etait elargie, mais ils allaient entrer de
+nouveau dans un defile assez etroit.
+
+Le Bruxellois s'arreta et dit:
+
+--Reposons-nous ici pendant quelques minutes. Je vous conjure,
+camarades, d'etre toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que
+vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit
+qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontre de
+dangers, parce que j'ai eu soin d'eviter la route ordinaire des
+chercheurs d'or. A present, cela devient impossible. Dans cette vallee,
+entre la riviere de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il
+y a des _salteadores_ ou brigands, nous pouvons les rencontrer des a
+present a chaque instant. Donc, soyez toujours prets a la defense,
+surtout quand notre route est dominee par des collines ou par des bois,
+comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore.
+
+Ils continuerent a avancer et ne rencontrerent rien jusqu'au moment ou
+ils atteignirent la fin du defile. La, Kwik sauta tout a coup en arriere
+avec un cri d'angoisse.
+
+--Qu'y a-t-il? que vois-tu? s'ecrierent les autres.
+
+--La! la! repondit Kwik, toute une bande de brigands!
+
+Tous s'arreterent et tinrent leurs armes pretes; car ils voyaient devant
+eux, au pied d'une colline et a moitie caches, quatre hommes accules
+contre les arbres et dont les deux premiers etaient appuyes sur de longs
+fusils.
+
+--Eh bien! que ferons-nous? murmura Creps. Nous ne pouvons pas rester
+ici irresolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre.
+
+--Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-etre plus
+que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut etre leur
+intention. C'est etonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe,
+ils rient.
+
+--Venez, avancons, dit Roozeman; reculer est impossible. Si ces hommes
+veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas.
+
+--As-tu peur, Pardoes? demanda Jean Creps.
+
+--Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez pas le pays. Mais il n'y a
+pas d'autre moyen. En avant donc ... et au moindre mouvement hostile,
+faisons feu!
+
+Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passerent devant les brigands
+supposes, a une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougerent point et
+resterent appuyes sur leurs fusils, sans dire un mot, et meme sans
+repondre autrement que par un grognement bref et un leger signe de tete
+au salut qui leur fut adresse.
+
+A peine les Flamands se furent-ils eloignes d'une demi-portee de fusil,
+que Donat s'ecria avec etonnement.
+
+--Bonte du ciel! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache
+rousse du _Jonas_.
+
+--Tu t'es trompe, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux.
+
+--Si, il y est, en chair et en os... mais sans son epaisse barbe, qu'il
+a probablement fait couper a San-Francisco. C'est un des deux sans
+fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin?
+Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde.
+
+--Bah! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant; vous le voyez
+bien, ce sont des gens qui se reposent.
+
+--Pas des voleurs? repeta le Bruxellois, regardant toujours derriere
+lui. On voit bien que c'est la premiere fois que vous venez en
+Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme
+nous, charges d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils
+porteraient egalement des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais a
+leur costume.
+
+--En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en
+reviennent pas, donc _ergo_, comme dit le clerc de Natten-Haesdonck, ce
+sont des voleurs.
+
+--Va-t'en au diable avec tes sottises! Grommela le Bruxellois en le
+poussant en arriere.
+
+--Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en
+se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs; et les singuliers
+personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de
+la bande. Vous saurez que les veritables gens du metier attaquent tres
+rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne
+possedent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands
+se tenaient la en faction pour attendre les chercheurs d'or qui
+reviennent des mines. Dans tous les cas, croyez-moi, la presence de ces
+hommes est un mauvais signe. Avancons un peu plus vite, et tenez
+constamment l'oeil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline,
+chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous
+au moment ou nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence.
+Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de
+guerre, et si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction
+de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde,
+messieurs!
+
+Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas presse.
+
+
+
+
+XVII
+
+LES BANDITS
+
+
+Une heure avant la tombee de la nuit, les chercheurs d'or flamands
+s'avancaient toujours; mais leur dos se courbait de plus en plus et ils
+paraissaient a bout de forces. Ils avaient fait une penible journee de
+marche et exprime plus d'une fois le desir de planter leur tente et de
+se reposer jusqu'au lendemain. Mais le Bruxellois avait refuse
+jusqu'alors de satisfaire le desir general de ses compagnons, parce que
+leur route etait trop dominee par des collines et des rochers d'ou l'on
+pouvait tomber sur eux facilement et a l'improviste.
+
+Ils venaient d'atteindre une vaste plaine. Le sol, comme en la plupart
+des lieux qu'ils avaient deja traverses, etait couvert de seneves
+sauvages et de folle avoine; mais neanmoins, la vue s'etendait tres-loin
+de toutes parts, excepte du cote gauche, qui etait garni en partie de
+broussailles et de sapins. Au milieu de la vallee, murmurait un clair
+ruisseau. L'endroit etait donc propice pour y camper pendant la nuit et
+pour y faire cuire le souper, leur principal repas. D'ailleurs, comme
+ils n'avaient rien rencontre en route, leur inquietude s'etait dissipee
+insensiblement, et, a l'exception du Bruxellois, personne ne pensait
+plus au danger.
+
+Les havre-sacs furent otes, et, pendant que Jean Creps et le baron
+restaient pour veiller sur les provisions et les instruments, les autres
+allerent dans le fourre pour chercher le bois necessaire.
+
+Quelques minutes apres, ces derniers etaient de retour. On planta en
+terre deux grosses branches fourchues; une branche droite fut placee
+horizontalement entre les dents de ces fourches et la voile fut jetee
+par-dessus. La tente sous laquelle ils allaient passer la nuit sur la
+terre humide etait dressee.
+
+En meme temps, Donat, dont c'etait le tour de faire la cuisine, avait
+allume un grand feu et suspendu au-dessus une marmite pleine d'eau
+Attachee a une branche de bois, soutenue de la meme maniere que la
+toiture rudimentaire de la tente.
+
+Les apprets de ce souper n'etaient pas chose difficile.
+Ce que les voyageurs allaient prendre pour renouveler leurs forces etait
+la meme nourriture qu'ils mangeaient depuis leur depart de San-Francisco
+et qu'ils devaient manger desormais pendant leur trajet et dans les
+mines. Le Bruxellois leur avait appris, a cet effet, la maniere de vivre
+des chercheurs d'or, et tenait a ce qu'on ne deviat pas de cette regle
+etablie par l'experience. Premierement, on fait du cafe: cette boisson
+ne manque jamais au repas d'un chercheur d'or. On ecrase grossierement
+les grains de cafe entre deux pierres ou d'une autre maniere, puis on
+les fait bouillir. Enfin, on jette dans la marmite bouillante un peu
+d'eau froide, avec laquelle le marc va au fond. Secondement, on coupe
+quelques morceaux de lard sale et on les frit dans la poele.
+Troisiemement, on melange un peu de farine de froment avec de l'eau,
+et avec la graisse du lard on en fait quelques gateaux. Hors les cas
+extraordinaires, la cuisine des chercheurs d'or n'offre pas d'autres
+plats.
+
+Pendant que Donat s'occupait pres du feu avec activite, les autres
+s'etaient etendus par terre sous la voile, isoles chacun dans sa
+couverture de laine et avec la tete appuyee sur son havre-sac. Le
+Bruxellois et le matelot fumaient une pipe; le Francais semblait deja
+endormi; Jean et Victor suivaient des yeux Donat et riaient de ses
+gestes bouffons et de ses faceties.
+
+La nuit etait venue et l'horizon du vallon avait disparu dans la clarte
+douteuse du crepuscule. Lorsque l'odeur du premier gateau monta aux
+narines de Donat, l'eau lui en vint a la bouche, et il se mit a chanter
+joyeusement.
+
+Puis il eleva en l'air un plat en fer-blanc; et, montrant le gateau a
+ceux qui etaient couches sous la tente, il s'ecria:
+
+--Messieurs, je suis du pays des crepes. Regardez donc! Qui en fera une
+si brune, si grasse et si...?
+
+Mais un coup de pistolet se fit entendre a quelques pas de la tente; une
+balle perca le plat de fer-blanc dans la main de Donat, et celui-ci
+laissa tomber le gateau dans le feu, en jetant de grands cris.
+
+Les autres sauterent debout, le fusil a la main, et sortirent de la
+tente pour se defendre contre l'attaque que le coup de pistolet leur
+annoncait. Ils n'apercurent rien cependant, quoique le crepuscule leur
+permit de voir tres-loin encore au dela du cercle de lumiere trace par
+les flammes du feu.
+
+--La-bas, la-bas! s'ecria le matelot, entre les arbres, un homme qui
+fuit!
+
+--Reste ici, toi, Donat, l'arme en arret, ordonna le Bruxellois, pendant
+que, suivi par les autres, il courait vers le bois pour tenir les
+fuyards a la portee de son fusil.
+
+Kwik, encore tout etourdi, etait debout devant le feu, le fusil a la
+main, sans avoir conscience de lui-meme. La tete lui tournait et il
+murmurait entre les dents avec depit:
+
+--Jolie fete des patates! droles de crepes! Ah! si j'etais a
+Natten-Haesdonck!
+
+Tout a coup il se mit a trembler de tous ses membres: il lui semblait
+voir, droit devant lui, dans la demi-obscurite, quelques hommes courbes
+s'approcher a travers les seneves touffus. Il ne lui fut bientot plus
+permis d'en douter: un de ces ennemis qui marchaient en rampant s'etait
+redresse tout a coup. Donat arma son fusil, epaula, et dit en levant les
+yeux au ciel:
+
+--O mon Dieu! pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute!
+
+Apres cette courte oraison, il lacha la detente. Un cri percant
+retentit, et l'homme tomba en arriere.
+
+Les autres voleurs s'elancerent pour tomber sur Donat; mais il tira si
+resolument sur eux avec son pistolet, qu'ils parurent hesiter.
+
+En ce moment, deux ou trois coups de fusil retentirent du cote des
+arbres, et plusieurs balles traverserent l'air en sifflant au-dessus de
+la tete des brigands surpris. Ceux-ci, voyant que leur coup etait manque
+et qu'ils avaient affaire a des forces superieures, s'enfuirent en toute
+hate a travers les hautes herbes et disparurent dans les broussailles.
+
+C'etaient les camarades de Donat qui etaient accourus a son coup de feu
+et avaient chasse les voleurs par leur apparition.
+
+--Mon pauvre Kwik, n'es-tu pas blesse? Demanda Victor d'un ton de
+sollicitude en voyant le jeune paysan la tete penchee sur sa poitrine et
+tout abattu.
+
+--Non, monsieur Roozeman, soupira Donat, mais cela ne vaut guere mieux:
+j'ai tue un homme, helas! une creature de Dieu, comme moi! Cela restera
+sur ma conscience comme un bloc de plomb.
+
+--Que dis-tu? tue un homme! ou? Demanda Pardoes. Tu ne plaisantes pas
+dans un pareil instant, n'est-ce pas?
+
+--Il est tombe la-bas, a une cinquantaine de pas d'ici, au milieu de ces
+hautes herbes.
+
+--Eh bien, conduis-nous; nous irons voir si tu n'as pas reve.
+
+Arrives a l'endroit designe, ils remarquerent qu'en effet quelqu'un
+devait etre tombe la; car une humidite qui etait sans doute du sang
+brillait sur le sol.
+
+Le Bruxellois courut a la tente, revint avec une branche de pin qui
+flambait et eclaira le terrain.
+
+--C'est du sang, en effet, dit-il. Tenez, suivez la trace avec moi; mais
+dirigez vos yeux de tous cotes et tenez vos fusils prets.... Voyez, ils
+etaient trois, et deux ont soutenu le blesse. Le sang est repandu a cote
+des traces de pas; la balle a donc porte dans le bras; car si Donat eut
+touche le bandit au corps ou aux jambes, le sang coulerait dans
+l'empreinte des pieds ou immediatement derriere.
+
+--Il n'est pas mort, le pauvre homme? Demanda Kwik avec une grande
+joie.
+
+--Non, puisqu'il a encore su courir.
+
+--Dieu soit loue! Si j'avais assassine un homme, je n'aurais plus un
+instant de repos.
+
+--Tu crains que le fantome du mort ne vienne te tirer la nuit par les
+pieds, n'est-ce pas? dit le matelot en ricanant.
+
+--Oui, je le sais bien, tu ne crois a rien, vilain heretique que tu es,
+repliqua Donat. Ce serait peut-etre la premiere fois que des esprits
+reviennent? Le grand-pere de ma tante a vu l'esprit du fossoyeur dans le
+cimetiere de Natten-Haesdonck.
+
+--Il est inutile que nous allions plus loin, interrompit le Bruxellois
+en se retournant. Les scelerats se sont enfuis dans le bois avec leur
+compagnon blesse, et ils sont probablement deja tres-loin. Retournons a
+notre tente; je vous expliquerai en route mes soupcons concernant la
+ruse qu'ils avaient employee pour nous surprendre.--Dis-moi, Kwik, ces
+voleurs avaient-ils des fusils?
+
+--Il y en avait deux qui avaient des fusils, et ils ont tire chacun une
+fois sur moi, si bien qu'une balle a meme traverse mon toupet.
+
+--Voyez-vous bien! murmura Pardoes. Ils etaient quatre avec celui qui a
+lache le premier coup de pistolet; deux seulement avaient des fusils. Ce
+sont les memes hommes que nous avons vus cette apres-midi appuyes contre
+les arbres. Ils ont suivi de loin nos traces pour nous surprendre dans
+notre tente.
+
+--Ces hommes doivent etre bien temeraires remarqua Creps. Ils savent que
+nous leur sommes superieurs en nombre, que nous avons des armes, et
+cependant ils ne craignent pas de nous attaquer.
+
+--Oui, mais vous ne connaissez pas la ruse, repondit le Bruxellois, et,
+moi-meme, j'ai ete assez stupide pour m'y laisser prendre, quoique j'en
+eusse souvent entendu parler. Celui qui a tire le premier coup de
+pistolet tout pres de la tente ne voulait que nous donner le change et
+nous attirer derriere lui, loin de notre campement. Heureusement, j'ai
+laisse Donat en faction; autrement les camarades du premier auraient,
+pendant notre absence, pille notre tente. C'est un tour des chercheurs
+d'or pauvres et affames, qui tachent de se procurer ainsi des
+provisions, des instruments et des couvertures. Messieurs, je felicite
+notre ami Kwik au nom de nous tous. Il s'est comporte comme une bonne et
+courageuse sentinelle.
+
+--Cela prouve qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour faire un coup
+heureux, grommela le matelot, qui semblait jaloux de cette louange.
+
+--Cela pourrait bien prouver aussi qu'il n'est pas necessaire de tuer un
+tas de gens en paroles, pour defendre courageusement sa vie au moment
+du danger, begaya Kwik.
+
+--Tu es un poltron; ose dire que ce n'est pas vrai?
+
+--Oui, oui, c'est vrai; j'aimerais mieux vivre en paix avec les hommes
+et les betes; mais de _moi, toi_ et _lui,_ je sais, pardieu bien, quel
+est mon meilleur ami. Dans tous les cas, a l'oeuvre on connait
+l'artisan, dit le proverbe.
+
+Ils etaient revenus a la tente. Donat prit la poele et continua a faire
+des crepes, pendant que les autres buvaient le cafe dans des ecuelles de
+fer-blanc et y trempaient un peu de biscuit qui leur restait.
+
+Kwik grommelait a part lui d'un air mecontent, tout en faisant sa
+cuisine. Il reflechissait qu'un double danger l'avait menace: tuer un
+chretien comme un chien, ou bien recevoir une balle dans la tete. Le
+premier lui faisait horreur, et le second lui plaisait encore moins. Les
+crepes, quoique leur parfum fut toujours aussi bon, ne le tentaient
+plus; il devint melancolique et murmura, sans quitter de l'oeil la pate
+rissolante:
+
+--Infernale friture! Venir de plusieurs milliers de lieues pour manger
+des gateaux poivres avec des balles et beurres avec du sang humain!
+Donat! Donat! mon garcon, tu es un vilain ane! Que viens-tu faire ici?
+Natten-Haesdonck est un paradis terrestre en comparaison de ce repaire
+de bandits.
+
+Enfin le souper fut pret: chacun en prit sa part. Le baron, qui etait en
+faction, fut releve pendant quelques minutes par Jean Creps. Quand on
+alla le coucher sous la voile, le Bruxellois dit:
+
+--Tachez de bien vous reposer, mes amis, car demain, a la pointe du
+jour, nous devons etre sur pied. Les scelerats qui nous ont attaques ne
+sont plus a craindre, ils ne reviendront pas. S'il ne survient pas
+d'autres dangers, nous ne serons pas inquietes de toute la nuit. Vous
+connaissez vos tours de faction. Apres le baron, c'est Roozeman; apres
+Roozeman, l'Ostendais, et ainsi d'heure en heure. Le baron donnera sa
+montre a son successeur. Faites bien attention de ne pas faire de bruit,
+et n'eveillez que le camarade qui doit monter la garde. Regardez sans
+cesse de tous cotes et ouvrez les oreilles autant que possible. Si vous
+remarquez quelque chose, tirez un coup de fusil, et chacun de nous
+sautera sur ses pieds, pret a se defendre. Qu'on se taise maintenant!
+Bonne nuit, dormez bien.
+
+Malgre les emotions de cette journee, les chercheurs d'or cederent
+bientot a la fatigue et s'endormirent si bien, que leurs ronflements
+faisaient ressembler la tente a une taniere pleine de grognements
+d'ours.
+
+Donat seul se tournait et se retournait dans ses couvertures, etendait
+les jambes, les retirait et se couchait sur le cote ou sur le dos; mais
+il ne put s'endormir. Apres une heure et demie de penible insomnie, il
+entendit eternuer deux fois Jean Creps qui etait couche tout pres de
+lui.
+
+--Ah! monsieur Jean, etes-vous eveille? Murmura Kwik d'un ton plaintif.
+
+--Qu'as-tu Donat? es-tu malade? Demanda Creps a moitie endormi.
+
+--Je ne puis fermer l'oeil.
+
+--Bah! il faut dormir.
+
+--Je ne puis, Jean.
+
+--Cela ne fait rien.
+
+--Mais je ne puis pas, vous dis-je.
+
+--Il faut essayer, cela ira bien.
+
+--Toutes mes cotes sont brisees; je fretille ici comme une anguille sur
+le gril.
+
+--C'est une idee, Donat.
+
+--Oui, monsieur Jean, c'est une idee, une vilaine idee.
+
+--Allons, abrege. A quoi penses-tu?
+
+--Je pense et je repense ainsi en moi-meme: Dormir n'est rien, si je
+savais que je m'eveillerai encore vivant....
+
+--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies, Donat.
+
+--Eh bien, dit Kwik en soupirant, si cela ne se peut pas autrement,
+encore un _Pater_ ou deux pour ma pauvre petite ame.... Et puis ronflons
+a la grace de Dieu!
+
+
+
+
+XVIII
+
+LA PEPITE
+
+
+Le lendemain, au lever du soleil, apres avoir pris du cafe et mange des
+galettes avec du lard, les chercheurs d'or s'etaient remis en route. La
+plus grande partie du jour s'etait ecoulee sans qu'ils eussent rencontre
+quelque chose de particulier. Leur route les conduisait a travers une
+suite de vallons et de montagnes, tantot s'ecartant pour faire place a
+une vaste plaine, tantot se rapprochant pour former un defile dont les
+parois rocheuses semblaient pres de s'ecrouler sur les voyageurs.
+
+Dans l'apres-midi, pendant que ses compagnons, apres avoir depose leurs
+havre-sacs, s'etaient couches sur le sol pour prendre du repos, Donat
+etait alle a une petite chute d'eau qui tombait en murmurant sur des
+blocs de rocher, a une centaine de pas de distance. Il avait soif et
+voulait boire. En se penchant au-dessus du ruisseau, clair comme le
+cristal, il vit briller quelque chose dans l'eau. C'etait un caillou
+gros comme le poing et qui paraissait fendu au milieu. Le coeur du jeune
+paysan se mit a battre violemment; il etait pale et resta dans une
+immobilite complete a contempler l'objet etincelant, comme si un
+spectacle merveilleux l'avait frappe de stupeur. Toutefois, il saisit le
+caillou, l'examina de tous ses yeux, le baisa avec transport, puis
+courut a travers les seneves vers ses compagnons, en poussant des cris
+de joie et faisant toute sorte de gestes et de cabrioles.
+
+--Messieurs, leur cria-t-il de loin, remerciez Dieu, j'ai trouve le
+tresor! De l'or! de l'or! Un bloc de dix livres au moins! assez pour
+acheter un cha...!
+
+Il trebucha, et tomba la face contre terre.
+
+--De l'or! dix livres! Est-ce bien possible? demanda Victor.
+
+--Certes, c'est possible, repondit le Bruxellois; c'est ainsi qu'on
+trouve parfois les plus grosses pepites. Si Kwik avait decouvert un
+riche placer!
+
+--Aux innocents les mains pleines, dit en riant le matelot.
+
+--Depeche-toi, depeche-toi, petit Kwik cheri, s'ecria Jean Creps avec
+une joyeuse impatience.
+
+Tous les autres etendirent, en signe d'interet, les mains vers lui.
+
+Donat accourut tout hors d'haleine et begaya:
+
+--Voyez, voyez quel gros bloc! Et lourd, lourd! plus lourd que du plomb!
+
+A ces mots, il donna le caillou d'or au Bruxellois, qui, apres l'avoir
+examine, le lanca de toute sa force dans la plaine en poussant un cri de
+desappointement.
+
+--Puisses-tu avoir la crampe, triple imbecile! dit-il a Kwik, qui le
+regarda d'un air stupefait et deconcerte, et murmura presque en
+pleurant:
+
+--N'etait-ce pas de l'or?
+
+--De l'or? C'etait une pierre de soufre, de l'espece qu'on appelle
+_pyrite,_ et elle ne contient que du fer et du soufre.
+
+--Tu ne dois pas etre si fache contre moi pour cela, dit Donat pendant
+qu'ils reprenaient leurs havre-sacs pour continuer leur voyage. J'y
+perds autant que toi. Il y en a certainement plus d'un qui s'y est
+trompe. Pourquoi aurait-on invente le proverbe: _Tout ce qui brille
+n'est pas or?_ Allons, allons, nous ne sommes pas plus pauvres
+qu'auparavant. S'il n'y a pas ici de morceaux d'or, nous en chercherons
+plus loin. Pardieu! monsieur Victor, c'est bien dommage: tout en
+courant, je voyais le garde champetre de Natten-Haesdonck, avec son
+Anneken, me tendre les bras en riant, precisement au moment ou je tombai
+la-bas le nez dans le sable. Enfin! la scelerate de pierre est perdue,
+mais nous emportons au moins l'espoir sur notre dos, je veux dire dans
+notre coeur.
+
+Bientot, l'amere deception se changea en gaiete, et maintes saillies
+grossieres ou spirituelles sur la naivete de Donat preterent a rire aux
+amis.
+
+Ils etaient deja a plus de quatre milles de la chute d'eau ou ils
+s'etaient reposes et longeaient une foret de broussailles epineuses qui
+ne paraissaient pas assez hautes pour cacher un homme debout.
+
+Tout a coup, le matelot s'arreta et braqua son fusil comme quelqu'un qui
+veut tirer.
+
+--Que vois-tu? demanderent les autres surpris.
+
+--La, une tete humaine; quelqu'un qui nous epie et se cache dans les
+broussailles!
+
+--Ou? Nous ne voyons rien.
+
+Pour toute reponse, le matelot ajusta et envoya une balle dans les
+arbrisseaux.
+
+Un cri de douleur retentit, et immediatement apres, du sein du fourre,
+s'eleva une voix plaintive, faible et douce comme si l'on eut touche une
+femme ou un enfant.
+
+--Ciel! tu as fait un malheur! s'ecria Victor emu jusqu'au fond du coeur
+par le son de cette voix.--Allons, allons, mes amis, courons au secours
+de la pauvre victime.
+
+Comme Victor, Creps et Donat entraient dans les broussailles malgre les
+observations du Bruxellois, ce dernier et le baron suivirent leur
+exemple.
+
+Le matelot, probablement effraye par l'idee qu'il pouvait avoir
+assassine un innocent, jura qu'ils commettaient une imprudence et resta
+Dans la vallee.
+
+Les autres trouverent, dans une petite clairiere, entre les
+broussailles, le corps d'un homme dont la balle avait perce la tete. Sur
+ce corps etait penche un jeune homme, un enfant de treize a quatorze
+ans. Il embrassait le mort, versait des larmes sur son visage defigure,
+et il etait tellement egare par le desespoir et la douleur, qu'il ne
+remarqua pas d'abord la presence des etrangers.
+
+On pouvait voir a leurs costumes que ces gens etaient des Mexicains, et,
+comme le jeune homme repetait toujours d'un ton dechirant: _Pobre
+padre!_ on sut qu'il pleurait sur le cadavre de son pere.
+
+Le baron, qui connaissait un peu l'espagnol, lui demanda comment il se
+faisait qu'ils voyageassent seuls ainsi et sans armes dans cette contree
+dangereuse.
+
+Le baron ne saisit pas tres-bien les paroles breves et entrecoupees que
+le jeune Mexicain lui repondit; cependant, il crut comprendre que ces
+malheureux avaient ete attaques et pilles et qu'ils avaient perdu leurs
+compagnons dans leur fuite. L'enfant etait presque fou de douleur et de
+rage contre les assassins de son pere, qu'il regardait comme de vrais
+detrousseurs de grands chemins; car il parlait avec une grande
+volubilite et des gestes violents, en montrant du doigt le ciel, et
+son oeil flamboyant et plein de menaces s'arretait alternativement sur
+le corps inanime et sur les assistants qu'il chargeait de maledictions.
+
+--Que dit-il? demanda le Bruxellois.
+
+--Il appelle sur nous la vengeance du ciel et nous assure que l'esprit
+de son pere nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur
+notre lit de mort.
+
+--Que Dieu nous protege! soupira Donat en faisant un signe de croix.
+Ceci nous manquait encore. Nous avons deja a craindre les hommes et les
+betes feroces, voila que les esprits se mettent aussi de la partie.
+Dormez donc tranquille avec une aussi terrible malediction sur la tete!
+
+Pendant que Kwik se livrait a ces reflexions, les autres avaient pris
+une decision sur ce qu'il y avait a faire. Ils oterent leurs havre-sacs
+et prirent leurs pioches.
+
+--Ne reste pas la si consterne, Kwik, dit le bruxellois. Prends ta
+beche, nous enterrerons le malheureux Mexicain.
+
+Le jeune Mexicain etait accroupi et suivait d'un oeil vitreux et
+immobile le travail de ceux qu'il considerait comme des bandits. Les
+larmes coulaient a flots sur ses joues, et sa soif de la vengeance
+semblait un peu calmee. Peut-etre le soin des etrangers de ne pas
+laisser son pere sans sepulture le faisait-il douter que ce fussent bien
+des ennemis qui l'entouraient et qui s'efforcaient de le consoler d'un
+ton compatissant.
+
+Donat detournait les yeux avec horreur du visage contracte du mort;
+mais, malgre tous ses efforts, il se sentait attire comme par un aimant,
+et, chaque fois, il y jetait les yeux avec un nouvel effroi. Lorsqu'il
+lui fallut aider a deposer le cadavre dans la fosse, il fremit de la
+tete aux pieds, ses cheveux se dresserent sur sa tete et il frissonna
+jusqu'a la moelle des os. Vaincu par son emotion, il se laissa
+tomber a genoux pres de la tombe et se mit a prier, pendant que les
+autres couvraient le corps de terre et de pierre.
+
+Lorsque la fosse fut tout a fait comblee, le Bruxellois demanda:
+
+--Ah ca! camarades, qu'allons-nous faire de cet enfant!
+
+--Ce que nous allons en faire? repondit Victor. Nous l'emmenerons aux
+placers, nous en aurons bien soin et nous lui procurerons, a notre
+arrivee dans un endroit habite, les moyens de regagner sa demeure.
+
+--Ce sera une grande charge, messieurs.
+
+--Qu'est-ce que cela fait? Apres avoir tue le pere, nous ne serons pas
+assez cruels pour laisser ce pauvre enfant dans le desert en pature aux
+betes feroces. Dusse-je, avec l'aide de mes amis, le porter sur les
+epaules; il viendra avec nous jusqu'a ce que nous l'ayons mis en surete.
+
+--C'est facheux, mais tu as raison. Baron, fais-lui comprendre qu'il
+doit nous suivre.
+
+Le jeune Mexicain se leva et obeit passivement. Il marchait la tete
+baissee et semblait devenu indifferent a son sort. Cependant, lorsqu'il
+atteignit la plaine, il releva le front, montra du doit le matelot et
+cria en espagnol quelques mots qui firent supposer qu'il reconnaissait
+le meurtrier de son pere. Mais, comme s'il se fut calme tout a coup, il
+baissa vers la terre son regard flamboyant et suivit ses guides en
+apparence avec la meme soumission.
+
+--Venez, venez, messieurs, dit le Bruxellois, ne vous embarrassez pas
+plus longtemps de ce garcon. Nous avons perdu beaucoup de temps et
+il faut le rattraper!
+
+Ils allaient continuer leur route et avaient deja fait une centaine de
+pas, lorsque le jeune Mexicain sauta dans les broussailles en poussant
+un cri de triomphe et, sans que personne eut rien remarque, disparut
+avec un _navaja_ ou poignard de poche a la main. En outre, l'attention
+fut detournee du fuyard par un cri de douleur qui echappa au meme
+instant au matelot.
+
+L'Ostendais tenait la main a son cote et disait qu'il avait recu un coup
+de poignard. On l'aida a oter ses habits et chacun tremblait de crainte
+qu'il n'eut ete frappe mortellement par le fils de sa victime.
+
+Lorsqu'on eut mis son flanc a decouvert, on constata avec joie que le
+poignard avait porte sur l'unique dollar que le matelot portait encore
+dans sa ceinture de cuir, et n'avait fait que l'egratigner un peu en
+glissant. Il reconnut lui-meme que cela ne valait pas la peine d'y
+songer et n'etait pas assez grave pour arreter sa marche une seule
+minute.
+
+On reprit les sacs. On parla encore quelques instants de l'evenement;
+mais les esprits s'assombrirent peu a peu sous l'obsession de tristes
+pensees, et la petite troupe continua silencieusement sa route par monts
+et par vaux.
+
+Donat Kwik hochait constamment la tete en marchant:
+
+--L'esprit nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur
+notre lit de mort. On devrait mettre aux petites-maisons le premier qui
+voudra venir encore dans ce maudit pays. Les hommes sont des hommes;
+mais les esprits, que peut-on faire contre eux? Bien, bien, ca va de
+mieux en mieux; je ne m'etonnerais pas si aujourd'hui ou demain nous
+rencontrions Lucifer en personne. En effet, il nous manque encore le
+diable pour que la collection soit complete. Si reellement je trouve un
+boisseau ou seulement un petit muids d'or, je ne l'aurai pas vole,
+pardieu! Ce vilain matelot avec son coup de feu... Nous voila en guerre
+avec l'autre monde. Il y a de quoi ne plus fermer l'oeil de toute sa
+vie!
+
+
+
+
+XIX
+
+LE FANTOME
+
+
+Une heure ou deux plus tard, pendant qu'ils passaient en silence non
+loin d'une foret de broussailles, le Bruxellois s'arreta tout a coup et
+regarda a terre avec surprise. Il semblait en effet que les plantes
+autour d'eux avaient ete pietinees d'une maniere particuliere, et la
+terre portait les traces profondes de pieds de chevaux.
+
+Il est arrive quelque chose ici, murmura Pardoes en faisant quelques pas
+de cote. Tenez... voici la place. Une bourre de fusil! On a tire. Tous
+ces pas de chevaux entremeles... On aura peut-etre joue du lasso.
+
+--Pouah! s'ecria Donat Kwik, voila une mare de sang comme si l'on avait
+abattu un boeuf.
+
+--Diantre! nous sommes dans un mauvais chemin, messieurs, dit le
+Bruxellois. Il me semble que nous ferions mieux de nous eloigner de
+quelques milles vers le nord. Peut-etre atteindrons-nous ainsi une
+contree moins dangereuse. Venez, nous passerons au pied de cette
+colline, a cote des arbustes, jusqu'a ce que nous puissions reprendre
+notre premiere direction vers l'est.
+
+Ils quitterent la plaine par le cote gauche. Kwik les suivit en
+murmurant et en maudissant entre ses dents ce pays ou l'on rencontrait
+presque a chaque pas une horreur.
+
+A peine eurent-ils marche une demi-heure que Donat, effraye, s'ecria:
+
+--Au secours! au secours! une bete feroce, un lion, un ours:
+
+--Ou? ou? s'ecrierent les autres en levant leurs fusils.
+
+--La-bas entre les branches. Un four, messieurs, une gueule et des yeux,
+des yeux!...
+
+--Nous ne voyons rien.
+
+--Etes-vous donc aveugles? Ne remarquez-vous pas la, au-dessus de ces
+broussailles, ces deux cornes qui montent et qui descendent? A moi! il
+vient! il vient!
+
+--Ah! ah! tete sans cervelle! dit le Bruxellois en riant, c'est une
+couple d'oreilles d'ane que tu vois. Tenez-vous tranquilles, mes amis;
+c'est peut-etre le ciel qui nous envoie un secours precieux. Ce mulet
+appartient probablement aux gens qui ont ete attaques a l'endroit ou
+nous avons trouve du sang. Le pauvre animal a fui le combat et erre sans
+maitre dans le bois. Restez tranquilles pendant quelques minutes;
+l'apparition de l'animal pourrait bien cacher quelque ruse.
+
+--Un bon camarade pour toi, Donat, grommela le matelot; vous serez deux
+desormais.
+
+Il semblait que Donat le comprit egalement ainsi; car il courut tout
+joyeux vers les broussailles, pendant que les autres le suivaient du
+regard. Une ou deux minutes apres, il reparut dans la plaine tenant sous
+son bras le licou d'un mulet qui se laissait conduire tres-docilement.
+Kwik etait ravi de joie et embrassait le mulet en lui adressant toutes
+sortes de douces paroles. Pendant que les autres venaient a sa
+rencontre, ils virent qu'il baisait l'animal sur le nez.
+
+C'etait un mulet vieux et enerve, qui semblait avoir a peine la force de
+se tenir sur ses jambes; mais le Bruxellois fit comprendre a ses
+camarades que ces animaux sont tres-robustes et tres-solides, et que
+celui-ci, malgre son age, leur rendrait encore bien des services et les
+allegerait probablement d'une partie de leurs lourds bagages jusqu'aux
+placers. L'animal portait une marque brulee sur la cuisse, et n'avait
+d'autre harnais qu'une corde au cou et deux paniers lies ensemble sur le
+dos; a la corde pendait une petite clochette dont le battant etait
+attache par une petite courroie pour l'empecher de sonner.
+
+Les haches, pioches, marmites et couvertures furent tirees sur-le-champ
+des havre-sacs et chargees sur le mulet, on lui lia egalement la grande
+manne sur le dos et chacun se dechargea de son bagage autant qu'il lui
+plut.
+
+--Donat, je te fais muletier! dit le Bruxellois avec un serieux comique.
+
+--Je le suis de naissance, repondit Kwik. Ayez confiance en moi; j'aurai
+soin du mulet comme de mon propre frere.
+
+--En avant, messieurs, en avant maintenant, legers de coeur et legers de
+corps.
+
+Tous marcherent gaiement en avant. En effet, ce n'etait pas un mince
+soulagement de se sentir delivres des lourds fardeaux sous lesquels ils
+ployaient si longtemps. Donat, en muletier fidele, marchait a cote du
+mulet, la main sur le cou de la bete en signe d'amitie.
+
+Deja l'evenement avait perdu de sa nouveaute et les autres continuaient
+silencieusement leur route, lorsque Donat n'avait pas encore fini de
+parler au mulet. Bien que le matelot se moquat de temps en temps de
+l'affection des deux amis intimes qui s'etaient retrouves si
+inopinement, Donat ne lui repondait pas et continuait sa conversation
+avec le mulet:
+
+--Courage, camarade! disait-il. Ne crois pas que tu sois tombe dans des
+mains etrangeres. Feu mon pere, que Dieu ait pitie de son ame! avait
+aussi un mulet, et c'etait moi qui devais le soigner, lui donner
+l'avoine, le mener a la prairie et preparer sa litiere. Nous etions si
+bons amis, que je partageais quelquefois ma tartine de pain de seigle
+avec Jean Mul, car il se nommait ainsi. Tu dois aussi m'aimer, ne fut-ce
+que parce que j'ai si bien soigne Jean Mul de Natten-Haesdonck. Tous les
+hommes sont freres et tous les mulets aussi. Tu me regardes? Je crois,
+pardieu, que tu me comprends! Cela t'etonne, n'est-ce pas? Qu'une
+personne que tu ne connais pas encore te temoigne tant d'affection; mais
+elle a ses raisons. Tu sauras, mon ami, que j'aime quelqu'un. C'est la
+fille d'un garde-champetre. J'ai ete assez puni d'avoir ose lever les
+yeux aussi haut; car le garde-champetre, lorsque j'allai lui demander de
+pouvoir me marier avec Anneken, m'a jete si violemment a la porte que je
+suis tombe la face dans la boue. Anneken ne me hait pourtant pas; et
+moi, de mon cote, je la vois toujours devant mes yeux aussi bien que je
+vois en ce moment tes deux longues oreilles. Vois-tu, j'etais alle un
+jour avec ton frere Jean Mul a Malines. En retournant, je trouve, entre
+Villebrock et Natten-Haesdonck, Anneken, la fille du garde champetre, en
+train de pleurer sur le bord du chemin. La pauvre enfant s'etait foule
+le pied et ne pouvait plus marcher. Je l'aidai a monter sur le dos de
+Jean Mul. Elle etait si contente! Nous causames ensemble pendant tout le
+long du chemin. Quand elle me regardait de dessus le mulet avec ses
+petits yeux noirs pleins d'amitie, c'etait comme si mon coeur se
+gonflait et devenait gros comme une tete d'enfant. J'etais heureux,
+heureux! Pourquoi? je ne le sais pas au juste, mais j'etais extremement
+heureux. Tiens, je ne puis pas t'expliquer cela ainsi, tu devrais etre
+un homme pour le comprendre. Il n'est donc pas etonnant que je t'aime
+parce que tu es un mulet, car, s'il n'y avait pas eu de mulets, je
+n'aurais pas fait connaissance avec Anneken... Il est vrai aussi que je
+ne serais pas en Californie; mais nous ne parlerons pas de cela.
+Anneken, Anneken au-dessus de tout... Hue! hue! tu auras bonne vie avec
+moi. Je t'appellerai aussi Jean Mul. Sois content! si je trouve
+beaucoup, beaucoup d'or, je t'emmene en Belgique. Cela t'irait joliment,
+hein, fripon, si tu pouvais habiter un chateau avec Anneken et moi? Hue!
+Jean Mul, hue!
+
+Donat aurait peut-etre continue ce gai bavardage pendant des heures
+entieres; mais il fut interrompu parce que ses amis s'arretaient comme
+s'ils ne devaient pas aller plus loin ce jour-la.
+
+--Camarades, dit le Bruxellois, je propose de poser notre tente ici.
+Nous sommes sur une hauteur et nous pouvons regarder au loin. Il y a de
+l'eau la-bas dans le ruisseau, et, un peu plus loin, il y a de l'herbe
+et des broussailles pour laisser paitre l'ane. Il fait encore jour et
+nous pourrions marcher encore une demi-heure; mais nous ne sommes pas
+certains de trouver un autre endroit aussi favorable. Deposez les sacs,
+nous passerons la nuit ici.
+
+Il deboucla les sangles du mulet et le dechargea de son fardeau, puis il
+detacha le battant de la petite clochette et donna deux ou trois coups
+de pied dans les jambes du pauvre animal, qui bondit en avant et se
+dirigea avec une grande rapidite vers le taillis.
+
+--Mon Dieu! Jean Mul! Jean Mul! cria Donat. Il s'egarera!
+
+Mais le Bruxellois le retint et dit:
+
+--Ne crains rien, Donat. On n'agit jamais autrement ici avec les mulets.
+Il mangera et dormira tres-paisiblement pendant la nuit. Demain matin,
+nous le retrouverons. La clochette nous dira ou il est. Il ne
+s'eloignera pas; il est habitue a cela.
+
+On alla dans le fourre couper le bois necessaire pour dresser la tente.
+Jean Creps, qui devait etre le cuisinier et qui etait occupe a faire du
+feu, dit a Kwik:
+
+--Tiens, prends la marmite, Donat, et cours au bas de la colline
+chercher de l'eau; le cafe sera d'autant plus vite fait.
+
+Kwik prit la marmite et s'eloigna dans la direction designee.
+
+--Ca, mes amis, un peu de hate a l'ouvrage, cria le Bruxellois. La nuit
+passee, nous n'avons dormi ni trop bien ni surtout trop longtemps.
+Reposons-nous une bonne fois, afin de pouvoir nous mettre en route de
+tres-bonne heure. Si nous ne sommes point paresseux, nous atteindrons
+bientot les mines de Yuba.
+
+--Bientot? Quand donc? demanda le matelot.
+
+--Encore trois ou quatre jours et nous y sommes. La, nous nous
+reposerons un peu et nous renouvellerons nos provisions dans les
+_stores_ ou boutiques, pour aller plus loin au placer ignore.
+
+--Mais que vend-on dans les _stores?_
+
+--Tout ce dont les chercheurs d'or peuvent avoir besoin: de la farine,
+du lard, du jambon, du sucre, du cafe, de l'eau-de-vie.
+
+--Drole d'idee d'etablir une boutique a l'endroit meme ou les autres
+cherchent et trouvent de l'or! dit Victor.
+
+--Oui, ami Roozeman, et ce sont certes les plus malins, dit Pardoes. Ils
+vendent une once d'or des choses qui ne valent pas un dollar, et tandis
+que beaucoup de mineurs s'en retournent aussi pauvres qu'ils sont venus,
+les boutiquiers ne quittent jamais les placers sans avoir amasse une
+jolie fortune.
+
+--Ce sont sans doute des Mexicains?
+
+--Non, des gens de tous pays: des Francais, des Americains du Nord, des
+Espagnols, des Allemands, et aussi des Mexicains.
+
+--Et comment defendent-ils leurs marchandises contre les voleurs et les
+brigands?
+
+--Vous ne connaissez pas les affaires de la-bas. Les _stores_ se
+trouvent ou les chercheurs d'or sont en grand nombre. On n'y fait pas
+grande attention a un coup de poignard au de revolver; mais, des qu'un
+voleur est pris, on le pend sans...
+
+Il fut interrompu dans son explication par l'arrivee de Donat, qui
+faillit laisser tomber sa marmite, et begaya les joues pales et les bras
+leves:
+
+--Que Dieu me protege! J'ai vu la quelque chose de si laid, de si
+horrible, que j'ai presque perdu la tete de peur. Je crois qu'il y a de
+la sorcellerie dans ce pays, et que le diable...
+
+--Vas-tu dire ce que tu as vu, bavard! Grommela Pardoes avec impatience.
+
+--Ouf! laisse-moi reprendre haleine. La-bas, derriere la montagne, pres
+de l'eau, est pendu un homme dont les jambes fretillent encore. Il
+crierait a coup sur; mais il ne peut pas, car il est pendu par un noeud
+coulant a une corde!
+
+--Allons, venez, il faut voir ce que c'est.
+
+Donat les conduisit au bas de la montagne et leur montra, en effet, un
+homme pendu a la plus grosse branche d'un arbre. Le vent qui soufflait a
+travers l'etroit defile faisait tourner le cadavre au bout de la corde;
+ce mouvement avait fait croire a Kwik que le pendu pouvait encore etre
+vivant.
+
+Victor, s'avancant plus pres de l'arbre, remarqua qu'on avait cloue un
+plat en fer-blanc contre le tronc. Donat s'arreta en tremblant et n'osa
+pas s'approcher du cadavre; cependant, les railleries du matelot le
+deciderent a suivre les autres.
+
+Sur le plat en fer-blanc, on avait grave des caracteres avec une pointe
+en fer, Victor les lut et dit:
+
+--C'est de l'anglais; cela signifie: _Respectez la loi de Lynch. Jacques
+Kalef a assassine ici son ami intime pour lui voler son or_.
+
+--Voyez, a cote de l'arbre, il y a une petite croix de bois dans la
+terre, dit le baron; c'est la tombe de la victime.
+
+--Bah! ce sont des choses qui ne nous regardent pas, dit le Bruxellois
+en se retournant. Ne perdons pas un temps precieux a regarder le
+scelerat. Venez, retournons a la tente.
+
+--Ciel! allez-vous laisser cet homme pendu la? murmura Kwik avec degout.
+
+--Il y pend assurement depuis six semaines.
+
+--Et vous ne l'enterrerez pas? C'est peut-etre
+un chretien comme nous!
+
+--Laisse-moi tranquille, Donat. Serais-tu assez stupide pour mettre la
+main a cette charogne?
+
+--Mais ... mais l'esprit de cet homme reviendra et errera aussi
+longtemps que ses restes ne seront pas enterres.
+
+Pour toute reponse il n'obtint qu'un eclat de rire. Chemin faisant,
+Victor s'efforca de lui faire comprendre qu'il devait mettre des bornes
+a sa compassion. Le pendu etait un horrible assassin et avait bien
+merite sa punition. Mais Kwik ne se laissait pas rassurer; il detournait
+la tete avec angoisse, comme s'il craignait d'etre poursuivi par le
+pendu; il poussa un soupir profond et murmura d'une voix presque
+inintelligible:
+
+--Je prefere encore coucher dans le cimetiere de Natten-Haesdonck,
+quoiqu'il n'y fasse, pardieu, pas bon a minuit... Allons, allons, mon
+cher petit Donat, roule-toi bien dans tes couvertures, mets-toi sur la
+terre molle et reve d'Anneken et de l'or, jusqu'a ce qu'un fantome
+vienne te tordre le cou. Quel pays, bon Dieu, quel horrible pays!
+
+Le cafe et les crepes furent bientot prets. On soupa. Victor fut mis en
+sentinelle et les autres se glisserent sous la tente pour se coucher.
+
+Donat se demenait plus fievreusement encore que la veille. Il tenait ses
+yeux fermes; car, aussitot qu'il les ouvrait, l'obscurite prenait pour
+lui toutes sortes de formes effroyables. Il voyait le cadavre du
+Mexicain, le cadavre du pendu et le cadavre de la victime passer et
+repasser devant ses yeux en le menacant. Mais ce qui le frappait d'une
+terreur encore plus profonde, c'etait la pensee qu'il allait etre appele
+vers le milieu de la nuit pour relever la sentinelle. Il allait donc se
+trouver seul aussi dans les tenebres! Ses camarades sous la tente
+ronflaient sourdement et semblaient plonges dans un sommeil bienfaisant;
+il enviait cette tranquillite d'esprit et se disait en lui-meme qu'il
+eut donne un morceau d'or aussi gros qu'une pomme pour pouvoir oublier
+comme eux qu'il y a des esprits qui reviennent. Il se mit a prier
+ardemment, et, soit que sa priere diminuat son effroi en occupant son
+esprit, soit qu'il succombat aux fatigues du voyage, il tomba enfin dans
+un leger assoupissement qui finit par devenir un vrai sommeil.
+
+Vers le milieu de la nuit, il sentit que quelqu'un lui tirait les jambes
+et lui pincait les mollets.
+
+Il sauta debout et dit en soupirant, les cheveux herisses sur la tete:
+
+--O mon Dieu! secourez-moi! un fantome! Un fantome!
+
+--Tais-toi, ane que tu es! grogna le matelot; tu dois monter la garde:
+il est onze heures.
+
+--Oui, murmura Kwik en sortant de la tente, c'est ainsi qu'un malheureux
+tombe d'un trou dans un autre.
+
+--Voici la montre, dit l'Ostendais en la lui mettant dans la main. A
+minuit tu eveilleras le baron pour te relever.
+
+--N'as-tu rien vu dans l'obscurite? Demanda Kwik avec anxiete.
+
+--Si, Donat, quelque chose de tres-vilain, mon garcon; fais attention,
+ca ne sent pas bon, la dehors.
+
+--Qu'as-tu vu? Pour l'amour de Dieu, ne me trompe pas!
+
+--Ce que j'ai vu? un fantome, un esprit avec un drap blanc sur le dos!
+dit le matelot d'une voix creuse. Il m'a parle!...
+
+--Allons, allons, est-ce vrai? Et qu'a-t-il dit?
+
+--"N'y a-t-il pas parmi vous un imbecile qui se nomme Kwik? a-t-il
+demande.--Oui, ai-je repondu, il montera la garde vers le milieu de la
+nuit.--Eh bien! a dit le fantome, c'est justement une bonne heure pour
+tordre le cou a ce peureux avaleur de bourdes." Dors bien, a demain,
+Donat!
+
+Lorsque le pauvre Kwik se vit seul dans l'obscurite, la peur le fit
+chanceler sur ses jambes. Il avait envie de tenir ses yeux fermes; mais
+parmi toutes ses faiblesses il avait pourtant beaucoup de bonnes
+qualites, et une de celles-ci etait qu'il voulait remplir fidelement et
+serieusement la fonction qu'il avait acceptee. Malgre son emotion, il se
+rappela qu'il etait la pour veiller sur la vie de ses camarades et
+surtout sur Roozeman.
+
+Il regarda donc de tous cotes, mais une sueur froide mouillait son front
+et il etait tourmente par mille folles visions. Arbres, rochers, nuages,
+tout prenait a ses yeux une forme effroyable.
+
+Jusqu'alors, il se sentait cependant assez courageux pour ne pas quitter
+son poste; mais sa terreur augmentait a mesure qu'approchait l'heure
+fatale de minuit, l'heure a laquelle, d'apres les recits de son enfance,
+les esprits et les fantomes errent et cherchent vengeance.
+
+Tout a coup il poussa un cri etouffe et ses cheveux se herisserent sur
+sa tete comme une brosse. Il vit ou crut voir que, dans le lointain, une
+ombre humaine, avec un drap blanc sur la tete, etait sortie de terre.
+
+Il recula jusque pres du feu, et dut s'appuyer au piquet pour ne pas
+tomber. La, une idee de salut surgit dans son esprit. Il tira la montre
+de sa poche, l'ouvrit, se pencha sur la flamme, et, avec ses doigts
+tremblants, avanca l'aiguille de pres de trois quarts d'heure. Alors il
+se glissa sous la tente, tira quelqu'un par les jambes et dit:
+
+--Baron, baron, reveillez-vous! _Douze heures. C'est pour vous faction,_
+minuit.
+
+--Quoi, minuit? murmura le Francais en sortant de la tente; il n'y a pas
+une demi-heure que je t'ai entendu relever.
+
+--Allons, allons, baragouina Donat dans son mauvais francais, _quand
+dormir, pour savoir si douze heures ou pas. Tiens, la horloge marque
+juste cela!_
+
+Le baron prit la montre et se mit en faction.
+
+Donat s'entortilla dans sa couverture, se coucha, fit le signe de la
+croix et murmura entre ses dents:
+
+--Ce n'est pas loyal, je le sais; mais je le lui revaudrai, dusse-je
+monter dix fois la garde pour lui un autre jour. Je n'ai pas peur, je
+suis assez courageux; mais me battre contre des fantomes!... Aie! Aie!
+Dors bien, Donat!
+
+Et il laissa tomber avec decouragement sa tete sur son havre-sac.
+
+
+
+
+XX
+
+LE BLESSE
+
+
+Lorsque les chercheurs d'or s'eveillerent le lendemain matin et qu'ils
+regarderent la montre, ils ne furent pas peu etonnes que le soleil se
+levat une heure plus tard que les autres jours. On fit a ce sujet toutes
+sortes de suppositions, et le matelot pretendait meme que cela devait
+provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe
+terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un
+rhume de cerveau qui le faisait eternuer sans cesse. Le baron
+l'observait avec mefiance; mais le naif garcon avait une mine si
+innocente, que le soupcon du baron s'evanouit tout a fait.
+
+Pendant qu'ils etaient assis pour prendre le cafe, Jean Creps dit en se
+frottant les mains:
+
+--Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien
+dormi, n'est-ce pas, Kwik?
+
+--Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute la nuit j'ai ete
+tiraille en tous sens par quatre ou cinq fantomes.
+
+--Il faut maitriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu
+nous a proteges jusqu'ici; il est a croire qu'il continuera a veiller
+sur nous.
+
+--Ainsi, vous nommez cela proteger, monsieur Roozeman! Je suis curieux
+de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon a sept tetes,
+le diable en personne ou une douzaine d'anthropophages?
+
+--Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'ecria le
+Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est
+la-bas pres de ce sapin!
+
+Quelques minutes apres, ils etaient en route. Donat voulait absolument
+porter le sac et le fusil du baron; mais le Francais, qui ne comprenait
+pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus
+hautain et une froide raillerie.
+
+Kwik eut bien voulu rendre au baron, par d'autres services, les trois
+quarts d'heure qu'il lui avait voles; mais, repousse avec si peu
+d'amitie, il etait retourne pres du mulet et marchait a moitie
+decourage.
+
+Il raconta a voix basse a la bete comment il avait passe cette triste
+nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il deplora son depart de
+Natten-Haesdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal,
+de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait,
+sans avoir a craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le
+mulet, s'il avait pu le comprendre, eut cru certainement que
+Natten-Haesdonck etait situe dans le paradis terrestre. Pour se consoler
+lui-meme, il s'efforcait d'inspirer du courage a la bete et de faire
+briller a ses yeux le bonheur de demeurer dans un chateau avec Anneken.
+Mais au milieu de ce recit attrayant, le mulet se sentit piquer par une
+mouche et donna par megarde un si violent coup de pied a son conducteur,
+que le pauvre Kwik culbuta et tomba a la renverse.
+
+Donat devait avoir la tete tres-dure; car, avant que les autres eussent
+eu le temps de voler a son secours, il etait sur ses pieds et avait
+repris sa place a cote du mulet.
+
+Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un
+sermon sans fin au mulet, sur l'amitie, la reconnaissance et
+l'obeissance qu'un mulet doit a son maitre ou a son conducteur quand
+celui-ci le traite avec douceur.
+
+Il etait precisement en train de citer, pour servir d'exemple, toutes
+les bonnes qualites de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le
+Bruxellois s'arreta tout a coup et cria:
+
+--Appretez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous!
+
+--Nous y voila encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de
+tabac de notre vie.
+
+Tous s'arreterent, le fusil braque; ils virent arriver un grand nombre
+d'hommes; mais on ne pouvait voir a une aussi grande distance quels
+hommes c'etaient.
+
+Aussitot que cette troupe apercut la compagnie de Pardoes, elle s'arreta
+egalement et appreta les fusils.
+
+--Ah ca! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement,
+battons-nous a la grace de Dieu; mais ils sont au moins vingt la-bas, et
+il y a a cote de nous une foret pour fuir. Qui aime le danger y perira,
+dit le cure de Natten-Haesdonck.
+
+--Tais-toi, imbecile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a
+rien a craindre. Ces hommes-la sont charges de lourds fardeaux. Ce sont
+des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons
+comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font
+des signes d'amitie.
+
+En effet, les deux groupes se rapprocherent lentement, et, des qu'ils
+furent assures de part et d'autre que c'etaient de simples voyageurs
+qu'ils avaient rencontres, ils echangerent de loin quelques cris pour
+saluer. Pourtant chacun se tint sur ses gardes.
+
+Le Bruxellois reconnut un Francais, qu'il avait vu l'annee precedente
+dans les mines du Nord. Il alla a lui et causa une couple de minutes,
+pendant que ses camarades echangeaient quelques paroles avec les autres
+chercheurs d'or et tachaient d'obtenir des renseignements sur l'etat des
+placers. On ne leur dit pas grand chose, car ces hommes paraissaient
+tres-mefiants; et, lorsque Donat demanda a l'un d'eux, dans son mauvais
+francais:_--C'est pour vous beaucoup grand de l'or dans cette sac?_--
+ils semblerent tous faches et le regarderent avec des yeux menacants.
+
+Les premiers de la troupe s'etaient deja remis en route. Le Bruxellois
+serra la main au Francais et lui dit adieu.
+
+Pardoes s'approcha de ses amis, qui reprirent egalement leur voyage. Ils
+le regarderent, esperant qu'il leur communiquerait quelque chose de ce
+qu'il avait appris; mais il hochait la tete avec une inquietude visible
+et resta muet.
+
+--As-tu de mauvaises nouvelles, Pardoes, que tu as l'air si serieux?
+demanda Jean Creps.
+
+--De mauvaises nouvelles, repondit-il.
+
+--Oui? encore quelque chose de nouveau? murmura Donat. Nous n'avons pas
+encore eu de sauvages.
+
+--Et ce sont des sauvages que nous pourrions avoir, dit Pardoes.
+
+--Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'ecria Kwik avec colere, je
+donne, pardieu! ma demission de chercheur d'or et je m'en retourne a la
+maison. J'ai deja perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcele; mais je
+ne voudrais pas arriver a Natten-Haesdonck avec ma tete nue et chauve
+comme une gamelle.
+
+--Tais-toi donc, Donat, et ecoute si tu veux. Voici, messieurs, ce que
+le Francais m'a dit. Entre nous et les placers du Yuba, une nombreuse
+bande de sauvages californiens s'est montree. On a recu la nouvelle,
+dans les _stores_, qu'elle a attaque, il y a quatre jours, une compagnie
+de voyageurs. Les hommes qui viennent de passer ont vu les Californiens
+de tres-loin. Le Francais m'a conseille de faire un detour pendant une
+heure ou deux vers l'ouest pour eviter ainsi la rencontre des sauvages.
+Nous commencerons a suivre ce conseil au pied de cette montagne. Faites
+attention et tenez-vous toujours prets a la defense.
+
+Apres qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent
+remis a peu pres de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le
+Bruxellois reprit:
+
+--Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a
+decouvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui
+sont plus riches que ceux qu'on avait trouves jusqu'ici. Le Francais, a
+qui j'ai rendu quelques services l'annee passee, m'a donne des
+explications precises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre
+route, je suis d'avis que nous ferions bien d'y tenter la fortune
+pendant quelques jours. Il y a des _stores_ a quelques milles de la;
+vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temps le metier
+de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas des le commencement un
+chercheur d'or.
+
+Donat n'ecoutait pas ces explications; il marchait en grommelant a cote
+du mulet et jetait sans cesse derriere lui des regards inquiets,
+tourmente qu'il etait par la crainte de voir apparaitre des sauvages. Il
+etait evident pour lui que, dans ce pays maudit de Californie, on doit
+toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de
+l'effroyable realite. De temps en temps, il portait la main a sa tete et
+se tirait les cheveux pour etre convaincu qu'il n'etait pas encore
+chauve.
+
+Tout a coup un cri aigu lui echappa et il dit en palissant:
+
+--O mon Dieu! les voila! les voila!
+
+Un bruit etrange s'etait fait entendre au loin dans les broussailles, et
+les compagnons, egalement surpris, s'arreterent, l'oreille au guet.
+
+C'etait une voix qui se lamentait et appelait du secours; d'abord ils ne
+distinguerent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais
+ensuite ils entendirent distinctement prononcer le mot _God!_ (Dieu!)
+
+--Est-ce possible? s'ecria Victor. Un Flamand dans ce pays? Venez,
+venez, allons voir. C'est probablement un malheureux compatriote.
+
+--Restons ensemble, dit le Bruxellois. La main aux fusils; car tout peut
+cacher une ruse. Donat, tache de nous suivre dans les broussailles.
+
+Guide par le cri d'angoisse, ils trouverent un jeune homme assis contre
+un arbre. Il etait pale, ses joues etaient creuses, et un de ses pieds
+etait entoure de lambeaux qu'il avait dechires de ses habits. Ses
+premieres paroles prouverent qu'il etait Anglais, ce qui avait cause
+l'erreur de Victor, parce que le mot "Dieu" est le meme en anglais
+qu'en flamand.
+
+Il raconta que lui et ses compagnons avaient ete attaques par des
+bandits et qu'il avait recu une balle dans le pied. Sa blessure s'etait
+enflammee; son pied s'etait enfle douloureusement; il ne pouvait marcher
+et avait rampe depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de
+racines dans l'attente d'une mort affreuse. Il suppliait les etrangers a
+mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le
+desert. Son pere tenait un grand _store_ ou boutique dans les placers de
+la riviere de la Plume et les recompenserait genereusement.
+
+Victor et Jean parlerent de placer le jeune homme sur l'ane; mais le
+matelot jura que l'humanite etait une sottise en Californie et qu'il
+n'avait pas envie de reprendre la charge d'un ane pour les beaux yeux de
+cet Anglais.
+
+Comme le debat s'echauffait entre Roozeman et l'Ostendais, le Bruxellois
+dit:
+
+--Venez un peu a l'ecart avec moi, messieurs; l'affaire est assez
+importante pour etre discutee.
+
+Quand on l'eut suivi a une vingtaine de pas, il reprit:
+
+--Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un
+secours precieux, et il nous permettait de marcher rapidement et a
+grandes journees vers le but apres lequel nous soupirons tous. Le mulet
+est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce blesse, nous
+devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et
+nous en serons beaucoup retardes. Quant a la recompense qu'il nous
+promet, ne vous y fiez pas; une fois en surete, il nous dira: "Je vous
+remercie et bonjour."
+
+--Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce desert un
+chretien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs.
+S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je
+puis.
+
+Le blesse, qui les regardait de loin, vit bien que le jeune homme aux
+cheveux blonds plaidait en sa faveur. Aussi tendait-il vers lui des
+mains suppliantes et son regard etait plein d'eloquence.
+
+--Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit
+le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de
+rien.
+
+--Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean?
+
+--Certes; une pareille insensibilite est horrible.
+
+--Et toi, Donat?
+
+--Moi, pour sauver la vie a un homme, je porte la claie et les haches
+jusqu'a l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et
+peut-etre, pour nous recompenser, eloignera-t-il de nous les sauvages.
+
+--Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes.
+
+--Je pense, repondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la
+peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore
+jeune; je veux bien porter ma part des instruments.
+
+Victor et ses amis avaient deja decharge en grande partie le mulet; ils
+souleverent prudemment le blesse et le placerent sur la bete. Le pauvre
+jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura
+chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa
+generosite.
+
+Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des
+instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat.
+
+Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui
+etait arrive:
+
+--Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il.
+Je devais me rendre a Sacramento, afin d'y acheter une provision de
+farine pour mon pere. Comme on ne pouvait se procurer assez de mulets a
+la riviere de la Plume, je suis alle aux placers du Yuba, et j'y ai
+trouve apres quelques jours d'attente, les muletiers dont j'avais
+besoin. Nous descendimes avec rapidite des montagnes, car nos mulets
+etaient bons. Nous ne rencontrames rien de particulier dans notre
+voyage, jusqu'au troisieme jour. Quelques heures avant midi, nous vimes,
+au pied de la montagne qui dominait notre route, un homme accroupi et
+courbe, comme quelqu'un qui est tres-fatigue. Comme il etait seul et
+n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de
+mefiance. Il repondit a nos demandes qu'il etait parti de San-Francisco
+pour aller aux mines du Nord, qu'il s'etait egare, et qu'il mourait de
+faim, faute de provisions. Nous lui donnames quelques biscuits et un
+bon morceau de viande salee. Cet homme avait de grosses moustaches
+rousses et les yeux singulierement petits...
+
+--Etait-ce un Francais? demanda Victor etonne.
+
+--Oui, c'etait un Francais; il y en avait deux parmi nous qui savaient
+causer avec lui.
+
+--La moustache rousse du _Jonas_! Murmura Victor; Donat ne s'est pas
+trompe!
+
+--Je n'aurais pas regarde si exactement son visage, continua le blesse,
+mais il me sembla qu'il nous examinait tous un a un de la tete aux
+pieds, et comptait nos armes. Il s'etait leve et avait poursuivi son
+chemin; nous avions, apres lui avoir montre la bonne route, repris notre
+marche dans une direction opposee. Pousse par la defiance, je fis
+arreter un instant mes compagnons et je grimpai sur une montagne pour
+observer l'inconnu. Il avait disparu et ne pouvait s'etre cache nulle
+part dans cette plaine, sinon dans les broussailles ou dans le bois.
+Nous craignions une attaque des brigands qui rodent maintenant en tres
+grand nombre; mais comme, apres avoir marche avec rapidite pendant une
+heure et demie, nous n'avions rien rencontre, nous nous arretames pour
+faire manger les betes et pour preparer notre propre diner. A peine
+fumes-nous remontes sur nos mulets et prets a donner le signal du
+depart, que plusieurs hommes parurent sur une montagne au-dessus de nous
+et nous envoyerent quatre ou cinq balles. Nous nous mimes sur la
+defensive et nous dechargeames egalement nos fusils. Mais une dizaine de
+brigands fondirent sur nous du haut de la montagne, avant que nous
+eussions eu le temps de recharger nos armes. Un des notres cria: "Fuyez!
+fuyez!" et je vis mes compagnons eperonner violemment leurs mulets et
+chercher leur salut dans la rapidite de leurs montures. Je voulus faire
+comme eux; mais le meme homme aux moustaches rousses et aux petits yeux
+m'ajusta et me tira une balle a travers le pied. Mon mulet fit un ecart,
+me desarconna et suivit les autres. Les voleurs poursuivirent mes
+camarades; j'entendis longtemps encore les coups de fusil qui
+retentissaient dans le bois. J'etais couche la depuis quatre jours; mon
+pied s'est enflamme. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prevoyais une
+mort terrible, lorsque Dieu m'exauca et m'envoya un secours et un salut
+inattendus.
+
+Victor et Jean causerent longtemps ensemble du role que la moustache
+rousse du _Jonas_ avait joue dans cette histoire, et Jean Creps assura
+qu'il enverrait une balle dans le ventre du scelerat la premiere fois
+qu'il le rencontrerait.
+
+Les Flamands atteignirent enfin l'endroit ou ils devaient passer la
+nuit.
+
+Pendant qu'on preparait le souper, Victor ota les langes du pied du
+jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure enflammee et
+enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allegea si
+completement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains de
+Roozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance.
+
+Donat ceda sa couverture au blesse, et, quoique celui-ci refusat, Kwik
+resta inebranlable dans sa resolution et coucha sur la terre nue.
+
+Cette nuit-la, tous dormirent en repos sous la garde de leur sentinelle.
+Donat, tout content de lui et joyeux d'avoir pu faire une bonne action,
+ne reva pas et dormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le secouer
+pendant plusieurs minutes lorsque vint son tour de monter la garde.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES VAQUEROS
+
+
+La presence de l'Irlandais blesse semblait leur porter bonheur, car ils
+poursuivirent leur voyage pendant un jour et demi sans rencontrer rien
+qui fut de nature a les inquieter.
+
+La certitude de n'avoir plus a passer que deux nuits dans les montagnes
+avant d'atteindre les placers du Yuba, les rejouissait et leur rendait
+le coeur leger.
+
+On se moqua de la peur que Donat avait eue pendant la route, et on
+s'efforca de lui faire comprendre que, s'ils avaient rencontre jusque-la
+beaucoup d'apparences de malheur, du moins ils approchaient du terme de
+leur voyage sans avoir souffert de dommage reel. Kwik hochait la tete en
+signe de doute et repondait qu'on ne peut vendre la peau de l'ours avant
+de l'avoir pris, et qu'on ne peut pas feter la moisson avant que le
+grain soit dans la grange.
+
+Dans la matinee, ils traverserent une vaste plaine et regarderent sans y
+faire beaucoup d'attention quelques rochers isoles au milieu de la
+vallee et paraissant sortir de terre.
+
+Lorsqu'ils en etaient encore eloignes de deux cents pas, le Bruxellois
+s'arreta tout a coup et dit d'une voix etouffee:
+
+--Arretez, mes amis; il y a une embuche derriere ces montagnes!
+
+Et, etendant le doigt, il ajouta:
+
+--La-bas, au-dessus des rochers, des chapeaux qui se remuent. Ces
+chapeaux sont des _sombreros_ mexicains. Ceux qui sont derriere les
+rochers pour nous attaquer a notre passage et qui se croient bien
+caches, sont sans doute des _salteadores_. Tenez-vous prets, messieurs,
+et faites feu a la premiere apparition des voleurs!
+
+Pendant qu'il parlait encore, les chapeaux s'eleverent et trois balles
+sifflerent au-dessus de la tete des Flamands. Ceux-ci lacherent tous
+ensemble leurs coups de fusil sur les ennemis; mais alors apparurent a
+cote des rochers quatre ou cinq hommes a cheval qui, pour ne pas laisser
+aux chercheurs d'or le temps de recharger leurs armes, coururent sur eux
+au grand galop de leurs chevaux et avec des cris de triomphe.
+
+--Les revolvers! cria le Bruxellois. Ce sont des _vaqueros!_ jeteurs de
+noeuds coulants! Prenez-garde au _lasso_!
+
+Donat fit le signe de la croix en soupirant d'un ton plaintif:
+
+--O bon Dieu! prenez ma petite ame en pitie!
+
+Mais il n'eut pas le temps d'achever cette courte priere. Les _lassos_
+fendirent l'air en sifflant et les coups de revolver repetes avec
+rapidite retentirent dans la vallee. Pour ne pas etre ecrases par les
+chevaux, les chercheurs d'or s'etaient separes chacun dans une direction
+differente.
+
+Un _lasso_ cingla Roozeman par la taille et lui serra les bras contre le
+corps. Le cavalier a la selle duquel etait attache le terrible noeud
+coulant, donna de l'eperon a son cheval, renversa le malheureux Flamand
+et le traina sur le sol dans sa course rapide.
+
+Donat Kwik, qui tirait de maniere a vendre cherement sa vie, fut le seul
+a remarquer la position critique de Victor. Il poussa un cri de
+desespoir et courut avec une vitesse etonnante au secours de son ami.
+Dans sa course, il jeta son revolver decharge, tira son long couteau
+catalan de sa ceinture et atteignit le Mexicain juste au moment ou
+celui-ci allait s'elancer d'une hauteur et briser infailliblement la
+tete de sa victime... Kwik enfonca si violemment son couteau dans le
+flanc du cheval, que le pauvre animal, frappe mortellement, s'abattit.
+Le _vaquero_, qui avait saute de sa selle et etait tombe sur ses genoux,
+tira un poignard, en porta un coup a Donat et le blessa malheureusement;
+mais le Flamand, exaspere, prit le _vaquero_ par les cheveux, le
+renversa en arriere et lui plongea son couteau jusqu'au manche dans la
+poitrine. Alors il s'elanca vers Roozeman, coupa le _lasso_, et courut
+sans rien dire a l'endroit du combat. Il hurlait de rage, le sang lui
+coulait de la figure et il agitait son terrible couteau au-dessus de sa
+tete.
+
+Lorsqu'il eut rejoint ses autres amis, il vit fuir les Mexicains dans la
+direction des roches solitaires. Sans se detourner, il courut seul
+derriere eux, quoique le Bruxellois lui criat sur tous les tons de
+s'arreter.
+
+Kwik reconnut bientot l'inutilite de cette poursuite et revint sur ses
+pas. Victor courut a sa rencontre en l'appelant son sauveur, le serra
+dans ses bras et montra une profonde inquietude a la vue du sang qui
+coulait sur la joue du pauvre garcon. Celui-ci le tranquillisa: le
+_vaquero_ avait voulu lui percer la poitrine d'un coup de poignard, mais
+l'arme, detournee, avait seulement touche le crane de Donat et lui avait
+fait une blessure assez large au-dessus de l'oreille.
+
+Jean Creps, le Bruxellois et le Francais lui prirent aussi la main et le
+comblerent de louanges sur son courage dans le combat. Le jeune homme,
+emu, repoussa ces eloges et dit:
+
+--Bah! je ne suis pas un plus grand heros qu'hier; le sang humain
+m'inspire toujours de l'effroi et du degout. Mais M. Victor etait en
+danger de mort, cela m'a rendu fou; je ne savais plus ce que je faisais.
+Que Dieu me pardonne ces paroles coupables, mais si j'avais du tuer cent
+Mexicains pour sauver M. Roozeman, il me semble que je l'eusse fait.
+
+--Maintenant, tu as tue un chretien, murmura le matelot. Le revenant...
+
+--Revenir! ce vilain Mexicain? s'ecria Donat avec un nouvel acces de
+fureur. Il a voulu assassiner M. Victor; il peut revenir tant qu'il
+voudra, je percerai aussi son spectre de mon couteau.
+
+Pendant ce temps, les autres se racontaient egalement ce qui leur etait
+arrive. Le Francais avait ete pris egalement par le _lasso_ et entraine
+a quelques pas; mais Jean Creps s'etait jete en avant et avait coupe la
+corde. Le Bruxellois avait perce de son couteau la cuisse d'un des
+ennemis; un autre devait avoir recu une balle dans le corps, car on
+l'avait vu tomber de son cheval, et c'etaient ses cris de detresse et sa
+fuite qui avaient fait quitter le champ de bataille a ses camarades.
+
+--C'est moi, s'ecria le matelot, qui ai envoye une balle dans la
+poitrine du gredin!
+
+--Ah ca! ou etais-tu donc? Je ne t'ai pas apercu un seul instant dans la
+lutte? demanda Creps.
+
+--Et nous non plus, affirmerent les autres.
+
+--Vous ne pensez a rien, repondit l'Ostendais. Pour ne pas laisser
+tordre le cou a notre pauvre blesse, j'ai lie la corde du mulet a ma
+ceinture, afin d'empecher la bete de fuir. Protege contre le _lasso_,
+j'ai pu charger a plusieurs reprises mon fusil et toucher avec certitude
+ces scelerats. C'est une balle de mon fusil que le _vaquero_ emporte
+dans sa poitrine. Sans ma presence d'esprit, nous serions peut-etre tous
+morts en ce moment.
+
+--Tiens, ce n'est pas une mauvaise idee, dit Kwik en riant. Des que nous
+serons encore attaques, j'irai aussi me placer derriere le mulet.
+
+Profondement humilie par cette raillerie, le matelot fit un bond en
+arriere, agita son couteau et fit mine d'en percer Donat; mais Jean
+Creps lui prit la main et grommela, pendant qu'il lui serrait le poignet
+a le broyer:
+
+--Sur ta vie, ne touche pas a un cheveu de sa tete! Encore un mouvement,
+et je te brule la cervelle.
+
+Pardoes et Victor s'elancerent entre eux. Donat demanda humblement
+pardon au matelot, pretendit n'avoir pas eu la moindre intention de
+l'insulter, et proclama tout haut qu'ils devaient a l'habilete et au
+courage de l'Ostendais la fuite precipitee des ennemis. Cela calma le
+matelot, et il serra meme la main de celui qu'un instant auparavant
+il voulait egorger.
+
+On examina les blessures de Donat et du baron; car ce dernier, pendant
+qu'on le trainait par terre, avait eu la peau tout ecorchee. Il se
+trouva que personne n'etait gravement blesse et qu'on pouvait se
+remettre immediatement en route.
+
+Le matelot voulut aller a la recherche du _vaquero_ tue et de son
+cheval, sans doute pour voir s'il n'y avait pas quelques objets de
+valeur a prendre, mais Pardoes le retint et lui dit:
+
+--Non, laisse-le.--En avant, messieurs! Ne perdons pas de temps. On
+n'est pas en surete dans cette plaine. Les Mexicains sont vindicatifs,
+et je ne serais pas etonne si les brigands revenaient en plus grand
+nombre. Nous devons nous hater pour gagner ces hauteurs la-bas, ou les
+chevaux ne peuvent nous atteindre.
+
+Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, le matelot demanda:
+
+--Il y a une chose que je ne comprends pas: nous avons vu premierement
+quatre ou cinq chapeaux de paille au-dessus des rochers et les cavaliers
+qui nous attaquaient etaient nu-tete. Ou sont donc restes les hommes a
+chapeaux? Il y a la-dessous quelque piege qui me fait prevoir d'autres
+dangers.
+
+--Tu te trompes, repondit le Bruxellois. C'est une ruse dont j'ai
+souvent entendu parler dans les placers. Ces _vaqueros_ se fient plus a
+leurs _lassos_ qu'a des armes a feu, car leur coup est toujours rendu
+incertain par le mouvement du cheval. Ils ne craignent pas beaucoup le
+revolver; mais les fusils leur font peur, parce qu'une balle bien
+ajustee a trop de prise sur eux et sur leurs chevaux. Ils nous avaient
+vu arriver, sans doute; aussi longtemps que nos fusils etaient charges,
+ils n'auraient ose nous attaquer. Quel moyen de nous faire decharger nos
+armes? Il est simple. Ils ont place sur des batons leurs _sombreros_ ou
+chapeaux, et assurement aussi leurs vestes, et les ont fait mouvoir a
+nos regards; en outre, ils ont tire deux ou trois coups de pistolet, et
+nous, trompes par ces apparences, nous avons fait feu tous ensemble sur
+nos ennemis supposes. Il n'y a pas autre chose sous l'apparition des
+_sombreros_.
+
+Donat marchait a cote du mulet et tournait et retournait dans ses mains
+une chose qu'il avait ramassee sur le lieu du combat. C'etait une corde
+en cuir faite de trois petites lanieres tressees, longue de plus de
+vingt pieds, et portant un noeud coulant a l'un de ses bouts.
+
+Depuis leur derniere reconciliation, le matelot semblait enclin a
+temoigner de l'amitie a Donat: il se placa a cote de lui et lui dit:
+
+--Ce que tu tiens la a la main, c'est un _lasso_, Kwik.
+
+--Je le sais, repondit Donat; mais je me creuse la tete pour comprendre
+comment on peut pecher un homme avec cela. Ces gaillards-la doivent etre
+singulierement exerces a jeter le _lasso_.
+
+--En effet, Donat, ils s'en servent avec adresse, mais ce n'est pas sans
+peine qu'ils l'acquierent. J'ai fait naufrage, pendant un voyage, sur
+les cotes du Mexique, et j'ai eu l'occasion de voir de pres les
+_vaqueros_. C'est bizarre: a peine les enfants de ces gens marchent-ils
+seuls, qu'ils jouent avec le _lasso_. D'abord ils prennent des chats ou
+des chiens; puis des mulets, et enfin des boeufs et des chevaux; car
+le _lasso_ n'est proprement invente que pour prendre les boeufs et les
+chevaux.
+
+En causant ainsi, les chercheurs d'or continuerent leur route. Victor
+s'etait place de l'autre cote du mulet et causait avec John Miller, dont
+le pied s'etait considerablement degonfle et dont les douleurs etaient
+beaucoup allegees par les soins fraternels de son protecteur. L'Anglais
+temoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un
+jour l'occasion de payer les bienfaits recus.
+
+Jean Creps et le Bruxellois parlaient des mines qu'ils allaient
+atteindre probablement le surlendemain, et de leurs plans pour commencer
+leur travail dans les placers avec le plus de chances de reussite.
+
+Vers le soir, ils apercurent dans le lointain trois ou quatre tentes et
+autant de grands feux. Ils s'arreterent pour reconnaitre s'ils avaient
+des amis ou des ennemis devant eux.
+
+--Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent une provision de
+farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des betes de somme
+rangee a cote des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets.
+Avancons donc hardiment, nous n'avons rien a craindre.
+
+Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparaitre au loin,
+prirent leurs fusils et se mirent sur la defensive; mais ils reconnurent
+que c'etaient de paisibles chercheurs d'or et les saluerent amicalement.
+
+John Miller reconnut le chef des muletiers, qui avait transporte plus
+d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son pere. Comme ce
+chef s'etonnait de le voir ainsi blesse dans ces montagnes, le jeune
+Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses
+compagnons etrangers l'avaient ramasse presque mourant dans un bois et
+lui avaient donne leur unique bete de somme pour le sauver.
+
+La-dessus, les Flamands furent invites a passer la nuit dans cet
+endroit. Les muletiers preparerent en leur honneur tout ce qu'il y avait
+de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout
+gaiement, car ils avaient quelques bouteilles de _rofino_ ou eau-de-vie
+de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte de _grog_,
+qui reconforta merveilleusement les chercheurs d'or epuises, et leur
+versa une nouvelle ardeur dans les veines.
+
+Ce qui les rejouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le
+lendemain, dans l'apres-midi, les premiers placers du Yuba. On decida que
+John Miller resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la
+charge de le transporter en peu de jours a la riviere de la Plume. Il
+voulut donner de l'argent a ses sauveurs, et, comme ils le refuserent,
+il leur fit accepter une nouvelle provision de farine et de lard sale.
+Cela pouvait leur etre bien necessaire, pensait-il, car tout etait
+incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence de
+chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leurs nouveaux amis;
+cependant, ils ne le jugerent pas a propos, vu que les mulets,
+pesamment charges, ne pouvaient marcher que tres-lentement. Le Bruxellois
+ne voulut pas entendre parler de retards; il fut donc convenu qu'il
+partirait avec ses compagnons au lever du soleil.
+
+Apres que John Miller eut encore remercie chaleureusement ses sauveurs,
+et serre Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glisserent sous
+la tente et dormirent d'un sommeil tranquille.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+L'episode qui termine _Le Pays de l'or_ a pour titre: _Le Chemin
+de la Fortune_.
+
+
+TABLE
+
+I. Le Bureau
+II. Le Depart
+III. Sur l'Escaut
+IV. En mer
+V. La Fosse aux lions
+VI. L'Equateur
+VII. Les Requins
+VIII. La Rebellion
+IX. L'Arrivee
+X. San-Francisco
+XI. Les Lettres
+XII. La Maison de jeu
+XIII. Les Armes
+XIV. Les Sauvages
+XV. La Banqueroute
+XVI. Les Chercheurs d'or
+XVII. Les Bandits
+XVIII. La Pepite
+XIX. Le Fantome
+XX. Le Blesse
+XXI. Les vaqueros
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'OR ***
+
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+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
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+
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
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