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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/10384-0.txt b/10384-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6607daa --- /dev/null +++ b/10384-0.txt @@ -0,0 +1,5719 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10384 *** + +LE PAYS DE L'OR + +Par +Henri Conscience + + + + +I + +LE BUREAU + + +Un matin du mois de mai de l'année 1849, un jeune commis, assis devant +un pupitre, était seul dans le bureau d'une maison de commerce peu +importante, à Anvers. + +Il était haut de taille et blond de cheveux; sa figure fraîche et fine, +avec quelque chose de rêveur dans l'expression, paraissait indiquer un +caractère très-doux, quoique l'éclat de ses yeux bleus accusât une +certaine force d'âme ou du moins une nature enthousiaste. + +Il était occupé à écrire; cependant il interrompait souvent son travail +pour jeter les yeux sur un journal ouvert à sa droite sur le pupitre. Le +contenu de cette feuille semblait l'attirer chaque fois avec une +nouvelle force, car c'était évidemment contre sa volonté qu'il +détournait si souvent son attention de son ouvrage. Il fixa une dernière +fois le regard sur ce journal et lut d'une voix sourde et émue: + +«On y rencontre l'or presque à la surface de la terre, et en si grande +abondance, qu'on n'a qu'à se baisser pour ramasser des trésors. Un +matelot a trouvé dernièrement une _pépite_ ou morceau d'or pesant +plus de vingt livres et d'une valeur d'au moins vingt-cinq mille +francs.» + +Un soupir s'échappa de la poitrine du commis, et il leva vers le ciel un +regard chagrin. + +Quelqu'un ouvrit la porte du bureau. C'était un jeune homme assez +solidement bâti, aux joues rouges, aux yeux noirs et étincelants; sur +son visage ouvert brillaient la santé et la bonne humeur. + +--Jean, mon ami, tu seras grondé, dit l'autre. Monsieur est déjà venu au +bureau, et il a manifesté son mécontentement de ton absence. + +--Bah! cela m'importe peu, mon bon Victor, répondit Jean d'un ton +triomphant. C'est décidé: je dis adieu au métier de gratte-papier et à +cette obscure prison où j'ai si sottement usé les plus belles années de +ma vie. Hourra! Je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne +reconnaissant plus d'autre maître que Dieu et le sort! + +--Que veux tu dire? demanda son camarade stupéfait. + +--Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier plié de sa poche. +Voici le prospectus d'une société française, _la Californienne_; elle a +fait faire toutes sortes d'instruments pour exploiter les meilleures +mines d'or en Californie. Là où l'on peut ramasser avec les mains le +métal le plus précieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des +outils excellents et des procédés perfectionnés. Peut devenir +actionnaire qui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une +traversée libre sur un vaisseau de la société, comme passager de seconde +classe, et on reçoit deux actions qui donnent droit à une double part de +l'or recueilli. Là -bas, en Californie, on n'a à s'inquiéter de rien, la +société procure à ses membres une bonne nourriture et des maisons de +bois confortables. Comme passager de troisième classe, on ne verse que +douze cents francs; mais on ne reçoit alors qu'une seule action. Mon +père a consenti à sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire +de _la Californienne_! Le navire _le Jonas_ est équipé par _la +Californienne_; dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de +l'or. La société envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre +autres un du Havre de Grâce, avec les outils et les directeurs, qui +doivent déjà être en mer pour recevoir là -bas les actionnaires. + +Victor regarda son camarade avec des yeux étincelants. Ce qu'il +entendait le frappait de stupeur; car un sourire d'admiration illuminait +son visage rayonnant. + +--Tu pars pour le pays de l'or! tu vas en Californie! murmura-t-il. + +--Dans deux semaines. + +--Toi, toi, Jean! La soif de l'or t'a-t-elle pris ainsi tout à coup? + +--Oh! non; toi-même, Victor, tu m'as mis la tête à l'envers en me +parlant sans cesse du pays extraordinaire qu'on vient de découvrir. Je +vois dans ce voyage un bon moyen d'échapper à l'étouffante vie de +bureau; l'or n'est qu'un prétexte pour obtenir le consentement de mon +père... Ah! ah! demain, je suis libre: demain, je deviens actionnaire de +_la Californienne_; demain, je retiens ma place sur le navire _le +Jonas!_ + +--Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. Mon Dieu, que ne +donnerais-je pas pour pouvoir être ton compagnon de voyage! + +--Tu n'as qu'à vouloir, Victor. L'oncle de Lucie n'a-t-il pas déclaré +vingt fois qu'il te prêterait l'argent nécessaire, si tu osais +entreprendre un voyage en Californie? + +--Et ma mère, Jean? + +--Oui, ta mère...; mais tu dois considérer que les parents sont tous les +mêmes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid, +ils nous tiendraient sous leurs ailes, jusqu'à ce que les cheveux +commencent à grisonner sur notre tête... + +--Tu ne peux croire, Jean, comme la seule idée d'une pareille résolution +fait trembler une mère. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous, +parle beaucoup des voyages lointains qu'il a faits en qualité de +capitaine de vaisseau. Ma pauvre mère pâlit à la moindre allusion. Elle +m'a toujours aimé si tendrement! je ne peux pas lui enfoncer le poignard +dans le coeur. + +--Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen de voir s'accomplir le +voeu de ton coeur. Le capitaine est un rude gaillard, il n'a pas +beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courbé sur un pupitre et +qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage que, si tu oses aller en +Californie, à ton retour il te donnera avec joie la main de sa nièce. + +--Il m'a promis son consentement aussitôt que mes appointements +atteindront deux mille francs. + +--Oui? alors tu attendras longtemps. La révolution, en France, a fait +languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit avant-hier qu'il serait +obligé de réduire nos appointements? + +Victor tint les yeux baissés sans rien dire. + +--Tu as peut-être peur du long voyage? Demanda l'autre. + +--Peur! moi?... s'écria Victor sortant de sa rêverie. Depuis six mois, +je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage? Non-seulement la Californie +me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a +encore un autre sentiment également puissant, qui me montre dans les +contrées lointaines l'étoile d'un meilleur avenir. Juge, Jean: ma mère +s'est imposé beaucoup de privations et a diminué son petit avoir pour +pouvoir me donner une bonne éducation. Sa boutique et mes appointements +subviennent à peine à notre entretien. L'instant est pourtant venu où le +fruit de mon travail devrait rapporter quelque chose pour donner un peu +d'aisance à ses vieux jours, et la récompenser ainsi de son amour et de +ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie? Qui est-ce qui +soupire plus ardemment que moi après cette terre promise? Le bien-être +de ma mère et mon propre bonheur ne sont-ils pas là ? Et n'ai-je pas des +raisons pour mépriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je +pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bonté, même au +milieu de l'adversité et de la souffrance! + +--Mais tente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu te +condamnes toi-même à rester toute ta vie, pâlir devant cet éternel +pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et régulière comme une +vieille horloge. La liberté, c'est l'espace, voilà le bonheur de +l'homme; voir le monde contempler chaque jour de nouvelles merveilles, +se sentir ému à chaque battement du pouls, voilà vivre!... Et alors, +après deux ans d'indépendance, revenir dans sa patrie avec assez d'or +pour enrichir tous ceux que nous aimons! + +--Oui, oui! s'écria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai +encore; et, s'il le faut, j'implorerai à genoux son consentement, je la +supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde... + +--Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au +café, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire... La bonne +idée! Nous partagerions là -bas, comme ici, le bien et le mal... + +--Tais-toi, Jean, répliqua l'autre d'une voix étouffée. J'entends +monsieur qui vient au bureau. + +--Ne lui dis rien de mon départ. Mon père pourrait quelquefois changer +d'avis avant demain; on ne peut pas savoir. + +--Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se fâcherait. + +Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit, +ils penchaient silencieusement la tête sur le papier, comme s'ils +étaient restés depuis des heures absorbés dans leur travail. + + + + +II + +LE DÉPART + + +Par une chaude journée du mois de juin, deux ou trois heures avant la +tombée du soir, une grande foule était réunie au bord de l'Escaut, +regardant d'un oeil étonné un beau brick qui, pavillons déployés et +flottant au vent, mouillait dans le port, prêt à appareiller. C'était +_le Jonas_, équipé par la société française _la Californienne:_ le +premier vaisseau qui fît un voyage direct au pays de l'or, nouvellement +découvert. + +Le pont du brick fourmillait déjà de passagers qui agitaient à tout +moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les flots leurs +cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants +souhaits de bonheur. C'était comme une kermesse, comme une joyeuse fête +à laquelle les habitants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les +chercheurs d'or surexcités, quoique les émigrants fussent pour la +plupart des Français des départements du Nord, et que très-peu de Belges +se fussent laissé séduire par le brillant appât de _la Californienne_. + +Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires +qui avaient passé en ville les dernières heures. On voyait voguer +également quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un +drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs +adieux à la ville d'Anvers et à l'Europe, et faisaient un tel vacarme en +entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou +fous. + +En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils, +sortirent en hâte d'une rue aboutissant au quai et se dirigèrent vers le +lieu où se trouvaient les barques. + +--Vois, vois, mon père, dit l'aîné des deux jeunes gens, voilà _le +Jonas_ qui attend avec impatience. + +--Que Dieu le protège! dit en soupirant le vieux bourgeois. + +--Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon père? dit le jeune +homme en riant. Que sont deux années dans la vie d'un homme? J'en ai usé +au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquiétude! au contraire, +soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or, +avec des trésors, et ce sera mon orgueil d'avoir procuré à mon père et à +mon frère une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet: vous +n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage... Mais où reste donc +Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure décisive est +arrivée? + +--Sa mère et lui ont tant de choses à se dire! murmura le vieux bourgeois. + +--Vois, Jean, ils viennent là -bas, remarqua le frère. Cette pauvre Lucie +Morrelo, elle marche la tête haute et paraît contente; mais la servante +du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer +lorsqu'elle est seule. + +--Tant mieux, mon frère. + +--Comment cela? + +--Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincèrement mon ami +Victor. Cela me réjouit pour lui. + +Les personnes dont l'arrivée avait été annoncée par le frère de Jean se +montrèrent bientôt au coin de la rue. C'était une dame déjà vieille, qui +marchait en parlant à côté d'un jeune homme et lui pressait la main avec +une tendresse inquiète, pendant que lui dirigeait vers _le Jonas_, +pavoisé comme aux jours de fête, des yeux où brillait une joyeuse +excitation. + +Derrière eux venait un homme avec des joues tannées et de larges +favoris, qui donnait le bras à une très-jeune fille au visage charmant +et délicat, et s'efforçait de lui faire comprendre, en riant et en +plaisantant, qu'un voyage en mer n'était pas plus dangereux qu'une +petite excursion à Bruxelles par le chemin de fer. + +--Victor, Victor, dépêche-toi! on lève déjà l'ancre là -bas! s'écria +Jean, qui se tenait debout dans une barque. On nous annonce qu'il n'y a +plus de temps à perdre. + +Lorsque la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui +allait dans quelques minutes lui enlever, pour toujours peut-être, son +fils bien-aimé, les larmes tombèrent sur ses joues et elle le pressa en +sanglotant dans ses bras. Ce tendre embrassement émut profondément +Victor, et il s'efforça de consoler et de tranquilliser sa mère affligée +par de douces paroles, et en lui promettant plus d'aisance et de bonheur +pour ses vieux jours. + +Il fût resté longtemps encore sur le coeur de sa mère, sourd à l'appel +de son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses +bras en se moquant de cet excès d'attendrissement. Jean, de son côté, +criait plus fort que jamais que la barque ne pouvait attendre plus +longtemps. + +Victor prit les deux mains de la jeune Lucie dans les siennes et pénétra +par un long regard jusqu'au fond de son coeur; ses yeux demandaient: +«M'attendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas?» La demande et la réponse +devaient être toutes les deux très-émouvantes, car un torrent de larmes +roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme +s'illumina d'une joie extrême. + +Le marin prit Victor par le bras et l'entraîna vers la barque. Le jeune +homme, ému, embrassa encore sa mère et murmura à son oreille les plus +ardentes paroles d'amour. + +--Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon +fils; je prierai pour toi tous les jours, toutes les heures. Ne m'oublie +pas! N'oublie pas ta mère! + +Victor descendit dans le canot: les rames plongèrent dans le fleuve... +En ce moment, on vit accourir de loin un jeune homme qui agitait ses +bras au-dessus de sa tête, avec des gestes inquiets, et qui criait: + +--Attendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suis Donat Kwik; j'ai payé +mon passage; il faut que j'aille aussi au pays de l'or! + +Ce jeune homme paraissait être un paysan; la longue redingote bleue qui +lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naïf +ou bête, et surtout ses grandes mains et ses membres robustes et trapus, +indiquaient qu'il avait quitté les travaux des champs pour courir +également après la fortune. + +Son premier pas ne fut cependant point heureux. Dans sa crainte que le +canot ne partît sans lui, il sauta avec une précipitation aveugle sur le +bord du léger esquif et culbuta dans l'eau la tête la première. + +Un matelot le saisit par les cheveux; un second, aidé de Jean, le tira +dans la barque, au milieu des éclats de rire et des applaudissements des +bourgeois réunis sur le quai. + +Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotta la tête, rejeta +une gorgée d'eau et murmura tout stupéfait: + +--Camarades, il y a, pardieu! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez +pas besoin non plus d'arracher la moitié de mes cheveux: je nage comme +une anguille... + +Mais, comme le canot bondit tout à coup sous la vive impulsion des +rames, Donat Kwik tomba en arrière sur un banc et se cramponna avec +frayeur au bord de l'embarcation. + +Cet incident avait à peine détourné du quai l'attention de Victor. +Pendant que la barque s'éloignait avec rapidité du rivage, il tenait le +regard dirigé vers l'endroit où sa mère et Lucie lui faisaient toutes +sortes de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, les âmes +aimantes, qu'il était encore plus malheureux qu'elles. + +Jean était debout sur un banc. Il jeta à son père et à son frère un +dernier adieu retentissant, agita son chapeau et poussa un hourra +triomphant qu'on entendit jusque près des maisons du quai. + +Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il sauta +debout, s'élança au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras +avec tant de force, que Jean sentit l'eau mouiller sa poitrine. Il +éloigna avec une sorte de colère le grossier compagnon de voyage, et +s'écria: + +--Ah ça! mon gaillard, êtes-vous fou ou gris? + +--Je crois, en effet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, répondit +l'autre. Il y a de la bonne bière à Anvers, de la forte bière... + +--Ne voyez-vous pas que vous me mouillez et que vous abîmez mes +vêtements? + +--Pardieu! j'avais oublié le bain froid! Bah! camarade, nous pourrons +acheter là -bas autant d'habits que nous voudrons. De l'or par brouettes! + +--De quel pays êtes-vous? A votre langage, on dirait que vous venez de +Malines? demanda Jean. + +--Vous l'avez presque deviné. Je suis Donat Kwik, un fils de paysan de +Natten-Haesdonck, au delà de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit +l'autre en bredouillant très-vite. Ma tante est morte; j'ai hérité, mais +pas assez, à mon goût. Je vais chercher de l'or. A mon retour, je me +marie avec Hélène, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du +bourgmestre, ou avec la demoiselle du château. Je ramasserai tant d'or, +tant, tant, que je pourrai acheter tout le village! + +Jean se retourna, en haussant les épaules, vers son ami Victor, qui +répondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai, +et il le plaisanta sur la visible émotion de Lucie et sur sa profonde +affection pour lui. + +Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un +morceau de papier imprimé: + +--Camarades, voyez un peu ceci... dit-il. + +--Vous devenez ennuyeux avec vos _camarades!_ murmura Jean d'un ton +courroucé. + +--Eh bien, je dirai, _messieurs,_ puisque vous le voulez absolument, +quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de +Compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en +main. + +--C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, répondit +Victor. + +--Oui, mais en francs? + +--Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs. + +--J'avais peur, pardieu! que le vieux juif chez lequel j'ai changé mon +argent ne m'eût fourré en main des chiffons de papier. + +--En avez-vous beaucoup de cette espèce? Demanda Victor en souriant. + +Le paysan regarda les matelots avec défiance, et dit mystérieusement à +l'oreille des deux amis: + +--J'en ai quatre: le reste de mon héritage. J'aurais bien pu placer ces +cinq cents francs à intérêt chez l'agent d'affaires de notre village; +mais on ne peut savoir ce qui arrivera là -bas; la prudence est la mère +de la porcelaine. Si nous étions dupés et si nous ne trouvions pas d'or? +Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier: il a une poire pour la +soif. Il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup +trop malin quelquefois! + +La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salués par une +salve d'applaudissements. _Le Jonas_ avait déjà levé l'ancre et tendu +ses voiles. Bientôt il prit le vent et avança sous l'impulsion d'une +fraîche brise. + +Alors, le navire lâcha sa bordée pour dire adieu à la ville d'Anvers; +les canots du fort répondirent à ce salut, les marins agitaient leurs +chapeaux sur les mâts, les passagers remplissaient l'air de leurs cris +de triomphe, les quais retentissaient des souhaits de bonheur de la +foule; et _le Jonas_ glissa majestueusement en avant, au bruit du canon +qui grondait et des gigantesques acclamations des milliers de +spectateurs. + +Donat Kwik était le plus en train; il bondissait de droite à gauche +comme un insensé, les bras levés et criait: «Hourra! hourra!» d'une voix +si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres +passagers, pareils au braiment d'un âne. Comme il heurtait tout le +monde, il recevait par-ci par-là un coup de poing dans le dos ou un coup +de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait à +perdre haleine. + +Il remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derrière la +batterie, se montraient sur le quai l'endroit où ils croyaient que se +trouvaient leurs parents, quoique la foule n'apparût plus à leurs yeux +que comme une tache noire confuse. Donat passa la tête entre eux et dit +grossièrement: + +--Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire: +Messieurs, avons-nous du chagrin? + +--Sur ma parole, dit Jean courroucé, si tu continues à nous ennuyer, je +te casse le cou, entends-tu, Donat Kwik? + +--Mais il n'y a pas là -dessous, dans la troisième classe, âme qui vive +pour me comprendre! Répondit Donat. Ils sont aussi stupides que des +veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent +même pas un mot de flamand. + +--C'est égal, va-t'en, te dis-je! + +Le paysan, voyant que c'était sérieux, s'éloigna en traînant les jambes +et grommela en lui-même: + +--Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais +pas trouver autant d'or qu'eux, et même davantage. Si mes compatriotes +ne veulent pas causer avec moi, je serai donc obligé de me coudre la +bouche? Allons, allons, vive la joie!... Hourra! hourra! vive la +Californie! + +Et, tournant sur lui-même comme une toupie et balançant les bras comme +un moulin à vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux. + +En ce moment, _le Jonas_ tourna derrière la Tête-de-Flandre, et la ville +d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflèrent sous +un vent favorable. Le joli brick pencha légèrement de côté et s'élança +avec un redoublement de vitesse à travers les vagues agitées. + +--Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour +dire un mot à nos provisions et déboucher une bouteille de madère. + +--Oui, oui, répondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est +commencé. Hourra! Buvons un coup là -dessus! L'avenir nous appartient. + +Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de leurs espérances en +buvant un verre dans l'entre-pont, _le Jonas_ descendait le cours de +l'Escaut jusqu'à la hauteur de Calloo, où on laissa tomber l'ancre pour +attendre la marée du lendemain. + +Le capitaine, malgré son air dur et sévère, se montrait fort aimable +envers les passagers. Il semblait les encourager à passer encore la +dernière heure du jour dans la gaieté; serrait, en se promenant, la main +aux uns, offrait aux autres d'excellents cigares, et fit même monter +quelques bouteilles de rhum, pour en verser un verre à ceux qui le +désiraient. Un murmure approbateur s'élevait sur son passage, et le cri +de «Vive notre brave capitaine!» retentissait autour de lui. + +Pendant ce temps, les matelots échangeaient entre eux des regards +mystérieux, et semblaient se dire que les manières amicales du capitaine +cachaient un secret. + +Le capitaine laissa les passagers s'amuser jusqu'à dix heures du soir; +mais alors il leur fit comprendre, avec bonté, que chacun devait aller +se coucher dans la cabine qui lui était désignée. On aida des gens +fatigués à trouver leur lit, et le silence le plus complet régna enfin +sur le pont. + +Vers minuit, les barques quittèrent silencieusement le bâtiment et se +dirigèrent vers la côte flamande de l'Escaut, puis revinrent aussi +mystérieusement avec de nouveaux passagers. Immédiatement après, les +marins, s'éclairant au moyen de lanternes, tirèrent d'une cachette des +planches de sapin, et se mirent à clouer et marteler si fort, que le +pont en fut ébranlé. Ce travail nocturne avait pour but d'ajuster, au +moyen de ces planches préparées d'avance, des lits pour les nouveaux +arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'étonnèrent +guère de ce vacarme, car on avait eu la précaution de les avertir que, +pendant la nuit, on construirait, pour leur facilité, une nouvelle +cuisine. + +Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des règlements qui +déterminent le nombre de voyageurs qu'un bâtiment peut prendre en raison +de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur départ, +compte les voyageurs, mesure la place assignée à chacun d'eux dans +l'entre-pont, et pèse et examine les provisions, pour s'assurer +que les personnes qui s'embarquent ne manqueront ni d'espace ni de la +nourriture suffisante. Sur _le Jonas_, on avait trouvé assez d'espace, +des provisions plus qu'il n'en fallait et tout était en règle pour cent +hommes, sans compter les matelots. Mais, pendant que la commission +inspectrice achevait sa visite par les mots sacramentels: _All right!_ +le dernier convoi du chemin de fer de la Flandre amena encore une +cinquantaine de chercheurs d'or, tous Français, des environs de Lille et +de Douai, qui furent conduits à Calloo par des gens apostés à cet effet, +pour s'embarquer secrètement à minuit sur _le Jonas_. Le résultat de +cette fraude était un bénéfice net de trente ou quarante mille francs +pour celui en faveur duquel elle avait été pratiquée; car on recevait le +prix du voyage de cinquante passagers que, d'après les dispositions de +la loi, l'on ne pouvait pas prendre à bord. + +L'accumulation de tant de monde pouvait être une cause de grande gêne; +mais le capitaine semblait s'en inquiéter fort peu. Il répondit à une +remarque de son pilote: + +--Cela ira, Corneille. Il y a assez de provisions; on diminuera la +ration; si c'est nécessaire. + +--Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moitié de ce qu'il faut pour +tant de monde! + +--Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place; nous renouvellerons +notre provision dans le premier port d'Amérique. + +--Les passagers ne seront pas peu étonnés de l'arrivée de tant de +nouveaux compagnons... + +--Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prévenir les plaintes +jusqu'à ce que nous soyons sortis de l'Escaut... Une fois en pleine mer, +je saurai bien leur fermer le museau.--Dis à Jacques, le cuisinier en +chef, d'allumer le feu tout à l'heure et de faire cuire des biftecks +pour tous. On leur donnera à leur déjeuner un bon verre de rhum. Tu +verras, Corneille, la venue de ces nouveaux compagnons ne fera que les +réjouir. Veille à ce que tout soit prêt pour lever l'ancre à la première +lueur du jour. Le bâtiment doit être sous voiles avant que les passagers +aient quitté leurs cabines. + +Le pilote se dirigea vers l'autre extrémité du pont pour aller trouver +le cuisinier en chef; il se frottait les mains en marchant et +chantonnait entre ses dents: + +Plus on est de fous, plus on rit! +Plus on est... + +Mais le capitaine, irrité de cette raillerie, interrompit +la chanson en criant: + +--Tais ton bec! + +--Oui, capitaine. + + + + +III + +SUR L'ESCAUT + + +Lorsque la plupart des voyageurs parurent sur le pont, _le Jonas_ avait +déjà fait deux ou trois lieues de chemin. Quelques-uns témoignèrent bien +leur étonnement à la vue de tant de nouveaux compagnons, et plusieurs +même semblèrent soupçonner la fraude; mais le capitaine leur fit croire +que c'étaient des voyageurs attardés compris dans l'équipage, +qui avaient manqué le convoi et étaient ainsi arrivés trop tard. Les +succulents biftecks et le bon coup de rhum convainquirent les plus +défiants; et, comme les nouveaux venus paraissaient être de gais +compagnons, on oublia bientôt leur arrivée inopportune et on chanta, +comme avait fait le pilote: + +«Plus on est de fous, plus on rit!» + + +La joyeuse vie recommença; on dansa et sauta de nouveau. + +Cette fois, cependant, Donat Kwik n'eut pas grande envie de partager la +joie générale. Les deux Anversois le trouvèrent tristement assis dans un +coin, la tête dans les mains, et Victor lui demanda par compassion ce +qu'il avait. + +--Je suis malade, messieurs, répondit le paysan, malade comme un cheval, +de la bière d'orge d'Anvers, du genièvre brun que cet empoisonneur de +capitaine m'a fait boire hier au soir. Ah! ma pauvre tête! Il y a là +dedans trois ou quatre hommes occupés à battre le blé. Que ne suis-je en +ce moment dans notre grenier à foin de Natten-Haesdonck! Car en bas, dans +cette étable de cochons, une marmotte même ne pourrait dormir. Toute la +nuit j'ai eu le cauchemar. Il y avait sur mon estomac un bloc d'or grand +comme une meule... Ce maudit genièvre du capitaine! Aïe! aïe! Ma +poitrine brûle; je ne donne plus dix sous de ma vie! + +--C'est une suite naturelle de votre ivresse, dit Jean en raillant; +c'est à vous seul qu'il faut vous en prendre; puisque vous l'avez bu, +vous devez le cuver avec patience. + +Victor, qui était très-compatissant, lui prit la main et le consola en +lui promettant que son mal guérirait bien vite. + +--Puis-je savoir, s'il vous plaît, à qui j'ai l'honneur de parler? +demanda Donat. + +--Je me nomme Victor Roozeman. + +--Et ce monsieur-là ? + +--C'est mon ami Jean Creps. + +--Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon coeur de +votre bonté. J'ai été grossier et stupide hier, n'est-ce pas? +Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et +écrire, je suis bien élevé et je connais mon monde. Lorsque je serai +guéri, permettez-moi d'échanger de temps en temps une parole avec vous. +Il faut toujours que je cause avec moi-même, et je ne suis pas assez +éloquent pour y trouver du plaisir... Oh! mon Dieu, ma tête, ma tête +brûle! + +Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et +continuèrent leur promenade. + +Pendant ce temps, _le Jonas_, poussé par un vent frais, descendait +majestueusement l'Escaut. + +L'essaim des passagers étaient encore plus agité que la veille. On avait +dîné pour la première fois sur le navire, un dîner abondant et +appétissant: du rosbif et des légumes frais pour tous, et même +quelques poulets rôtis pour les délicats des deux premières classes. +Là -dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs +fortes, et, sous l'influence de cette légère émotion qui, chez +quelques-uns, dégénérait en une ivresse complète, les esprits étaient +montés à un degré d'excitation extraordinaire. + +Le pilote essaya enfin de faire régner un peu d'ordre sur le pont; mais +on reçut ses avis et ses ordres en se moquant de lui, en riant et en +dansant. Il alla, tout courroucé, du côté du gouvernail, où le capitaine +contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaieté. Il +répondit à la plainte du pilote: + +--Laisse-les faire, Corneille. Vois-tu là -bas ces nuages monter sur la +mer? Le vent s'élèvera, et aussitôt que _le Jonas_ commencera à danser, +ce sera fini de tout ce vacarme. + +En ce moment, Donat Kwik accourut, pâle et défait, vers Jean et Victor, +qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber +à genoux devant eux, et éleva les mains d'un air suppliant. + +--Pour l'amour de Dieu! dit-il, ayez compassion d'un pauvre Flamand! Je +vais mourir, je suis empoisonné... + +Le sensible Victor, croyant à la possibilité d'un malheur, releva Donat +Kwik, le prit dans ses bras et lui demanda avec intérêt ce qui lui était +arrivé. + +--Ah! mon bon monsieur Roozeman, ah! Monsieur Creps, je n'étais pas +bien, vous savez de quoi, gémit le paysan. Ils ne me comprennent pas en +bas; ils se moquent de moi et rient de ma souffrance. Il y a quelqu'un +qui est allé chercher le médecin, et il est venu un homme avec un gros +nez rouge. Il m'a versé dans le corps un demi-litre de cette exécrable +eau salée, et une poudre rouge, du poivre d'Espagne, je connais cela, ça +sert à faire trotter les ânes. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je suis +empoisonné, soyez-en sûrs, mon âme va quitter mon corps. A l'aide! à +l'aide! + +--Bah! ne voyez-vous pas, messieurs, que cet imbécile a le mal de mer? +dit un Allemand en passant. + +Cette remarque amena un sourire sur les lèvres des deux amis, et ils se +disposaient à convaincre Donat que son indisposition se passerait +d'elle-même; mais le pauvre garçon sentit une terrible crampe d'estomac, +porta ses deux mains à sa poitrine et s'enfuit dans l'entre-pont pour se +cacher. + +Comme le Capitaine l'avait prédit, le ciel se couvrait peu à peu de +petits nuages, et le vent, quoique déjà favorable, gagna en force. L'eau +commença à s'élever et _le Jonas_ dansa gracieusement sur les vagues +qui accouraient à sa rencontre de la pleine mer. + +Le capitaine marcha vers le pilote et lui dit: + +--La fin de cette folle kermesse est arrivée, Corneille; qu'on prépare +des seaux et des cuves. Il y en a déjà une vingtaine là -bas couchés avec +la tête au-dessus de la mer. Vite! sinon ils vont faire là -dessous un +affreux gâchis. + +En effet, la joie et les chansons s'éteignirent en peu de temps. +Bientôt, plus de la moitié des passagers furent pris de violentes +douleurs d'entrailles et de crampes d'estomac; ils étaient pâles comme +des cadavres, et, pendant les moments de répit que leur laissaient leurs +souffrances, ils interrogeaient l'espace d'un regard égaré et stupide, +comme pour lui demander l'explication de ce mal mystérieux qui avait +refroidi si soudainement leur enthousiasme et soufflé sur leur joie. +L'Océan, dont le nébuleux horizon leur apparaissait au loin, leur avait +envoyé son messager ordinaire, le mal de mer, pour leur souhaiter la +bienvenue sur la plaine liquide. + +Victor en avait été atteint un des premiers; il était silencieusement +courbé au-dessus du bord du navire, et quand ses souffrances +diminuaient, il s'efforçait quelquefois de répondre par un sourire aux +consolations de Jean; celui-ci, qui était encore en bonne santé, prit +enfin son ami par le bras pour le conduire dans sa cabine et l'aider à +se mettre au lit. Pendant qu'ils descendaient, Victor lui dit: + +--Ce n'est rien, Jean, je sais bien que cela se passera; mais cependant +tu ne peux imaginer comme ce mal étonnant abat et torture l'homme. Je +comprends que tu ries, j'ai ri aussi du pauvre Donat, mais c'est... + +Une nouvelle crampe étouffa la parole sur ses lèvres. Jean allait de +nouveau répondre à ses plaintes par des railleries; mais il sentit à son +tour que le coeur lui tournait, et le violent effort qu'il fit pour +surmonter le mal mouilla son front d'une sueur froide. + +--Viens, viens, Victor, dit-il, descendons. Ce malencontreux mal de mer +ne se trouvait pas sur le prospectus; pas de roses sans épines; cela se +passera en dormant. + +Un grand nombre de malades descendirent, les uns après les autres, +derrière les deux amis. Enfin, il n'en resta plus qu'une vingtaine sur +le pont. Quoique ceux-ci parussent à l'épreuve du mal de mer, ils +n'étaient pas cependant à leur aise. Ils étaient faibles, et découragés +et regardaient silencieusement les flots, qui soulevaient avec une +régularité monotone les flancs du navire. + +Lorsque, à l'embouchure de l'Escaut, _le Jonas_ entra dans le détroit, +le capitaine dit à son pilote: + +--Il s'écoulera quelques jours avant que ce tas d'imbéciles soient sur +pied. Nous emploierons ce temps à mettre tout en ordre. Plus de +familiarité avec les passagers. Fais savoir aux matelots que le premier +qui s'amusera un peu trop avec les étrangers sera mis aux fers pendant +trois jours. Qu'on prenne garde à mes moindres ordres; je veux rester +seigneur et maitre sur mon vaisseau: nous sommes en mer. + + + + +IV + +EN MER + + +En effet, la mer resta grosse pendant quatre jours; elle devint même +plus houleuse à mesure que l'on avança dans le détroit et que l'on eut à +lutter contre des vents variables. Pendant tout ce temps, les passagers +étaient restés couchés dans leurs cabines, craignant de faire un +mouvement, pris de nausées à la seule pensée des moindres aliments, +découragés et abattus comme des gens à moitié morts. + +La nuit où l'on sortit du détroit pour entrer dans l'Océan, le vent +impétueux s'était apaisé, et les flots agités étaient devenus plus +calmes. Pendant que _le Jonas_ continuait sa route, sous un ciel clair +et parsemé d'étoiles, les passagers éprouvèrent l'influence du temps +favorable. Ils dormirent pour la première fois d'un sommeil réparateur +et bienfaisant, qui fit couler de nouvelles forces et une nouvelle vie +dans leurs veines. + +C'était chose étonnante à voir, quand chacun apparut le lendemain sur le +pont, la physionomie souriante, consolé, fortifié et gai comme au jour +du départ. Jean Creps et son ami Roozeman n'étaient pas des moins ravis. +Victor surtout, en se voyant entouré d'un horizon sans bornes, leva les +bras avec enthousiasme vers le ciel et remercia Dieu, qui l'avait déjà +rapproché du but désiré. + +Un grand nombre de passagers, voulant célébrer leur heureux +rétablissement, coururent sus aux bouteilles pour recommencer la fête; +mais le capitaine, qui se montrait maintenant ce qu'il était, sévère, +rude et inexorable, leur fit lire un grand nombre d'articles qui +défendaient tous cris désordonnés et tous rassemblements sur le pont, et +ils furent informés que toute contravention à ce règlement et aux ordres +du capitaine serait punie de l'emprisonnement au pain et à l'eau, à fond +de cale. + +Les passagers écoutèrent cette lecture avec une stupéfaction mêlée de +colère; quelques-uns serrèrent les poings et s'emportèrent contre ces +dispositions arbitraires, qui, d'après eux, ne tendaient qu'à leur ravir +tout plaisir et toute liberté; mais le capitaine leur fit comprendre en +peu de mots que la loi lui reconnaissait sur son vaisseau une puissance +sans bornes; qu'il avait même le droit de brûler la cervelle à ceux qui +se révolteraient contre lui; et comme quelques-uns reçurent cette +explication avec un murmure peu respectueux, il se mit à jurer si +horriblement et à proférer de si terribles menaces, que les passagers +virent qu'il parlait sérieusement et se soumirent enfin à la nécessité. +Les matelots ne furent pas beaucoup plus polis. Dès que quelques amis +étaient réunis sur le pont pour causer, un matelot accourait en traînant +un cordage, ou un levier, ou toute autre chose, et criait sans respect +pour personne: + +--Hors du chemin! Gare aux jambes! + +Deux ou trois autres, avec une égale vitesse, venaient du côté opposé et +jetaient des seaux d'eau sur le pont pour enlever les traces du mal de +mer. + +Un troisième criait du haut d'un mât: + +--Gare dessous! gare dessous, sacrebleu! + +Et, après ce simple avertissement, il laissait tomber sur le pont, comme +un aérolithe, une lourde poulie, au risque d'écraser réellement quelqu'un. + +C'était la volonté du capitaine: il fallait montrer tout d'un coup aux +passagers que la vie en mer ne peut pas être une éternelle fête, et les +matelots, pour détruire toute illusion à cet égard, devaient faire leur +service sans se retourner et comme s'il n'y avait absolument que +l'équipage sur le navire. + +Vers midi, les passagers furent appelés sur le pont. Le capitaine +déclara qu'on allait les diviser tous en compagnies de huit hommes, pour +dîner ensemble désormais dans un plat de fer-blanc ou _gamelle_. Il lut +ensuite une liste des passagers, et, chaque fois qu'il avait nommé huit +hommes, il criait: + +--Première gamelle! Deuxième gamelle! Troisième gamelle! + +Et, quand cet arrangement fut terminé, malgré les murmures et les +plaintes, le capitaine leur fit comprendre que dorénavant le pain frais +et le peu de volailles qui restaient encore seraient réservés pour les +malades. Les passagers devraient donc se contenter de la ration de mer +journalière, savoir: de la viande salée, des pois ou des fèves, des +biscuits, une petite mesure de genièvre et un litre d'eau potable. +Chaque gamelle devait, à tour de rôle, désigner pour la semaine un de +ses membres qui irait à la cuisine chercher le dîner pour les autres. + +Immédiatement après, on sonna la cloche pour la distribution des vivres. +On voyait courir de tous côtés des hommes avec des plats en fer-blanc +pleins d'une nourriture fumante... et, quelques minutes après, tous les +passagers se trouvaient réunis autour des gamelles. + +C'étaient de singuliers convives que le sort avait donnés à Victor et à +son ami Jean: un procureur de la république française, qui s'était enfui +de son pays pour des raisons inconnues; un docteur en médecine; un +banquier allemand, qui avait tout perdu à la roulette à Hombourg; un +jeune gentilhomme de la Flandre occidentale; qui avait dépensé les +derniers débris de la fortune paternelle, avant son départ pour la +Californie; un officier français qui se vantait d'avoir tué son +supérieur dans un duel. + +A la première vue, Victor crut qu'il n'avait pas à se plaindre du sort; +et, en effet, comme nos amis avaient pris une place de seconde classe, +ils n'étaient pas mêlés avec les pauvres gens de la troisième classe, +qui dormaient et vivaient tous ensemble dans l'entre-pont comme dans une +étable. + +Mais que son coeur sensible fut blessé de la conversation grossière et +ignoble de ses compagnons. Pendant tout le dîner, il n'entendit que +jurons et blasphèmes, jeux de mots stupides et sorties brutales. Alors +il remarqua que la voix de ses compagnons était fatiguée et rauque, que +leurs yeux étaient entourés d'un cercle couleur de plomb, et même que le +nez du docteur était nuancé de tons pourpres, signes d'une ripaille +continuelle. Il acquit la conviction qu'il était condamné à vivre en +compagnon de table et en ami avec des gens qui avaient noyé dans les +boissons et perdu par une conduite déréglée toute délicatesse d'esprit +Et tout sentiment de moralité. + +Pendant qu'il tombait ainsi dans des réflexions peu souriantes, ses +compagnons pêchaient hardiment dans le plat et dévoraient la pesante +nourriture avec un appétit féroce. Le mal de mer avait creusé leurs +estomacs, et ils tâchaient de prendre leur revanche autant que possible. +Heureusement Jean Creps, avertit son ami; sans cela Roozeman n'aurait +songé à dîner que quand il ne fût plus resté une seule fève dans le +plat. Le docteur tira une bouteille de cognac de la poche de son +pardessus et la vida presque à moitié, pour se rincer la bouche, +disait-il. Les autres allumèrent qui un cigare, qui une pipe, et +montèrent sur le pont, où se trouvaient en ce moment la plupart des +passagers. Quelques-uns s'étaient étendus sous les rayons brûlants du +soleil; d'autres étaient assis sur des bancs; mais le plus grand nombre +se promenait par groupes. + +Roozeman, le dos appuyé contre le bastingage et le regard fixé sur les +passagers, dit à son camarade: + +--Mon ami, avec quelle sorte de gens sommes-nous donc? Nous n'entendons +que des jurons et d'ignobles plaisanteries! + +--Oui, répondit l'autre en souriant. Tu ne sais pas encore tout. Je n'ai +eu le mal de mer que quarante-huit heures; je me suis promené sur le +pont et dans la cale, pour connaître d'un peu plus près nos compagnons +de voyage. Il y a bien quelques braves garçons et quelques honnêtes gens +parmi eux; mais la plupart sont des gaillards qui ont mérité la corde ou +qui y ont réellement échappé; beaucoup d'ivrognes qui ont laissé femmes +et enfants dans la misère et ont emporté leur dernier sou pour aller en +Californie; des gens perdus qui faisaient honte à leurs parents par leur +conduite désordonnée; des dissipateurs à bout de ressources, des joueurs +ruinés, des boursiers exécutés, des banqueroutiers, et même des +condamnés libérés. + +--Belle compagnie! dit Victor: en soupirant. Si j'avais pu le +prévoir!... + +--Tu serais resté à la maison? + +--Non, mais je n'aurais pas choisi _le Jonas_ pour faire la traversée. + +--Bah! nous sommes embarqués maintenant avec cette étrange bande, et +nous devons voguer avec elle, comme dit le proverbe. Il ne faut pas être +si difficile, Victor. Tu pouvais bien prévoir, n'est-ce pas, que, dans +notre longue traversée et là -bas dans un pays encore sauvage, tu serais +exposé à voir et à entendre des choses tout autres qu'auprès de ta +pieuse mère ou de la douce Lucie Morello! + +--Certes, Jean, et j'accepte sans regret le sort comme il se présente. +Il m'en coûtera beaucoup cependant pour m'habituer à ces gens rudes; +leurs paroles et leurs manières blessent ma délicatesse et attristent +mon coeur. + +--Cela ne durera plus bien longtemps, dit joyeusement Creps. _Le Jonas_ +est un fin voilier. + +--En effet, Jean, il marche parfaitement bien. +Vois les vagues frangées d'écume sauter en avant du navire, puis se +retirer coquettement de chaque côté comme si elles voulaient se faire +admirer de nous. + +--Du train dont il va maintenant, nous serons bientôt en Californie. Je +me figure un pays immensément grand, qui n'appartient à personne, où +l'on peut aller et venir en seigneur et maître dans des bois sombres, à +travers des montagnes gigantesques et dans des vallées sans fond, libre +et indépendant comme l'oiseau dans l'espace! Oh! que n'y suis-je déjà +pour déployer mes ailes! + +--Je voudrais bien savoir, dit tout à coup Victor, ce que Lucie Morello +et ma mère font et pensent en ce moment. + +--C'est facile à deviner: elles pensent à toi et expriment le même voeu +que toi. + +--Bonne mère! douce Lucie! dit le jeune homme en soupirant et avec une +joyeuse émotion. Oh! Jean, mon ami, puisse le sort nous être favorable! +Si je pouvais recueillir assez d'or pour les rendre heureuses! + +--Homme de peu de foi! dit Creps en plaisantant. Puisqu'on n'a qu'à +ramasser l'or là -bas, nous en recueillerons autant que tu voudras. Je +crains que nous ne puissions pas tout emporter. Cela ne me contrarierait +pas peu, car plus nous en aurons, plus nous ferons plaisir à nos parents +et à nos amis à notre retour. + +En causant ainsi, les deux amis se promenaient du côté de la proue, +pleins d'illusions et pleins d'espoir dans l'avenir souriant. Là ils +rencontrèrent Donat Kwik, qui était occupé à ronger un biscuit de mer +brun, en grommelant et en faisant des gestes de colère. + +Comme le paysan ne les avait pas aperçus, Roozeman lui mit la main sur +l'épaule pour interrompre son monologue furieux. Donat sauta en arrière, +et, les poings serrés, prit l'attitude d'un homme qui veut se battre. +Cependant, lorsqu'il eut reconnu les Anversois, il se calma et s'écria: + +--Oh! oh! pardieu, messieurs, excusez-moi; je croyais que c'était encore +le Français de là -dessous. Je lui arracherai un jour ses vilaines +moustaches rousses! + +--Vous mangez des biscuits après le dîner, demanda Jean Creps, vous +n'avez donc pas eu votre ration? + +--Jolie ration! dit Donat d'un ton d'amère raillerie. Nous étions assis +huit autour d'une gamelle de fer-blanc, et nous commencions à dîner. +Tout à coup, un de ces coquins d'en bas vient derrière moi, met ses +mains sur mes yeux et crie quelque chose comme _Kyes? kyes?_ Lorsqu'il +me lâcha, le plat était presque vide. Je me dépêchai pour avoir encore +ma part; mais les camarades étaient si lestes, que je restai tout bête à +les regarder, le ventre creux, comme un hibou qui regarde les rayons du +soleil. Le Français avec ses grandes moustaches et ses petits yeux peut +regarder ses jambes; je lui ai fait à coups de pied quelques bleus qui +ne lui ont pas fait de bien. + +--Vous vous êtes déjà battu, Donat! Il faut vous montrer plus traitable, +mon ami, sinon vous pourriez avoir la vie dure avec vos compagnons, dit +Victor Roozeman. + +--Battu, monsieur? C'est-à -dire qu'après m'avoir donné pas mal de +soufflets et de coups de pied, ils m'ont jeté à six hors de leur repaire +de brigands sur le pont. Je suis allé chez le capitaine pour porter +plainte. Le capitaine parle une sorte de flamand maritime; il me +comprend. Mais il m'a jeté quelques jurons à la figure, et m'a dit que +chacun devait tâcher d'avoir sa part de la gamelle: tant pis, dit-il, +pour les paresseux. + +--Il a raison, il faut essayer de suivre son conseil. + +--Essayer, messieurs? Ce n'est pas nécessaire. J'ai mangé toute ma vie à +un plat commun. S'il ne s'agit que de manger vite, d'avaler les fèves à +moitié brûlantes, j'apprendrai leur métier aux Français d'en bas. +Attendez un peu! ils verront bientôt à qui ils ont affaire. Qu'ils +frappent ou poussent tant qu'ils voudront, tout cela glisse sur moi; à +l'occasion, je leur donnerai aussi des coups de pied à leur écorcher les +jambes. Que croient-ils donc, ces ribauds?» + +Victor ajouta quelques paroles consolantes pour calmer la colère du +jeune paysan; mais ce fut peine superflue, car Donat oublia tout à coup +sa mauvaise humeur et redevint joyeux. Voyant que les Anversois allaient +continuer leur promenade, il leur demanda à mains jointes la permission +de rester un peu avec eux. Personne, dans l'entrepont, ne le comprenait +ni ne lui témoignait d'amitié. Ils consentirent à sa prière; car Donat +Kwik, malgré son air grossier, était un garçon de sens, et il se +montrait profondément reconnaissant de la moindre marque d'amitié. + +Pendant la promenade, Jean parla en plaisantant de la fille du +bourgmestre et de la demoiselle du château avec laquelle Donat avait +l'envie de se marier à son retour du pays de l'or. Le jeune paysan +devint sérieux, et il résulta de ses explications qu'il portait au coeur +un amour plus modeste. Il avait fixé son choix depuis des années sur une +des filles du garde champêtre de Natten-Haesdonck, et la jeune fille +n'était pas indifférente pour lui; mais le père, qui possédait quelques +pièces de terre, l'avait repoussé avec mépris parce qu'il était trop +pauvre, même après que sa tante lui eut laissé seize cents francs. Ce +que Donat avait dit de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du +château n'avait été qu'un vain bavardage, ce n'était qu'Anneken[1], +la fille du garde champêtre, qui lui trottait dans la tête. Il avait +quitté son village par honte et par désespoir de ce que le père +d'Anneken l'avait jeté durement à la porte, lorsqu'il s'était hasardé à +exprimer le voeu de son coeur. La seule cause de son voyage au pays de +l'or était le désir de se venger du garde champêtre en mettant à ses +pieds un grand monceau d'or et en le forçant ainsi à consentir avec joie +au mariage de sa fille. Anneken avait promis d'attendre, quoique son +père voulût lui imposer un autre mari; elle ne se marierait avec +personne qu'avec son pauvre Donat Kwik. Le jeune paysan parla avec tant +d'admiration de son Anneken, de ses petits yeux noirs, de son doux +sourire, de ses bras robustes, de sa vertu et de son activité, que +Victor Roozeman prit plaisir à l'écouter. Il y avait, en effet, une +certaine ressemblance entre sa position et celle de Donat, dont le +langage comique, mais sincère, le fit songer à Lucie et à sa mère. + +[Note 1: Petite Anne.] + +Les amis s'amusèrent ainsi à deviser des souvenirs du pays et des +projets de l'avenir jusqu'au moment où la nuit vint et où chacun +descendit pour aller chercher le repos dans sa cabine. + + + + +V + +LA FOSSE AUX LIONS + + +Cependant, _le Jonas_ continuait son voyage par un vent des plus +favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de +viande salée et de fèves, était distribuée en quantité suffisante pour +apaiser des estomacs poussés à une activité extraordinaire par l'air vif +de la mer. Le temps magnifique et la rapidité de la navigation +inspiraient à tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie +fût moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'espérance +ne cessait de briller sur tous les visages. + +Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans +la troisième classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on +remarquait soixante Français et au moins trente Allemands des bords du +Rhin. Déjà , une sorte de rivalité s'était élevée entre les deux nations, +et même il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle +un Allemand avait reçu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine, +voyant là une bonne occasion de montrer son autorité souveraine, fit +jeter l'agresseur et le blessé au cachot, dans un trou obscur, humide et +infect, à fond de cale, qu'on nommait _la fosse aux lions_. Les amis des +condamnés voulurent s'opposer à l'exécution de cette justice sommaire et +arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorités du +premier port où ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui résister, +et qu'il les débarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas +perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie +n'avaient donc qu'à se soumettre avec résignation. + +Cet événement peu important fit une profonde impression sur les esprits. +Chacun fut convaincu que le capitaine était un homme inflexible, qui +n'hésiterait pas un instant à exécuter ses menaces. L'attitude ordinaire +du capitaine sur le navire contribua beaucoup à augmenter son autorité. +Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arrière, tout à fait seul, +avec une expression froide et sévère sur le visage. Quand un passager +lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne +répondait que par un ordre bref et impérieux, après lequel il rompait, +sans appel, toute conversation. + +Roozeman et Creps se promenaient des journées entières sur le pont et +parlaient de leur vie passée, de leurs parents et de leurs amis, ou bien +ils admiraient l'immensité de l'Océan et la variété de ses aspects; ou +bien encore ils rêvaient ensemble à l'or qu'ils allaient trouver, aux +merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout à leur +joyeux retour dans la chère patrie. + +Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'aperçurent +qu'ils les avaient jugés un peu sévèrement. Le banquier allemand était +un homme bien élevé, qui haïssait également les façons grossières et les +plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'était calmé et +paraissait avoir du chagrin; les autres, à la vérité, restaient +spirituels _à leur façon;_ mais on n'était pas obligé de les écouter +plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons +était celui qui se disait docteur en médecine. Celui-là absorbait du +matin au soir d'énormes quantités de liqueurs fortes. Les quelques +bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent +bientôt vidées, mais il avait découvert un moyen de se procurer tous les +jours une grande quantité d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et +dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagèmes pour +faire croire à l'un ou à l'autre des passagers qu'il était malade ou +qu'une maladie le menaçait. A ceux qui le croyaient, il disait: + +--Ne craignez rien, je vous guérirai; mais gardez-vous de boire une +seule goutte de genièvre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir +sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genièvre, et vous +la garderez jusqu'à l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que +vous n'en avez pas bu. + +Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par +chacun de ses malades, réels ou imaginaires, sa ration de genièvre. Pour +être sûr que ce n'était pas de l'eau, le docteur se versait la ration +dans le gosier. Cet homme n'était qu'un passager ordinaire, mais, comme +il n'y avait pas d'autre médecin à bord, il avait assez de clients; il +en résultait qu'il était toujours ivre, et que, du matin au soir, il +arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tâtant le pouls à l'un +et à l'autre, et bégayant: + +--Pas boire de genièvre, vous comprenez! mais vous devez néanmoins le +recevoir, entendez-vous? + +C'était ce singulier personnage qui avait donné à Donat Kwik une pinte +d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remède contre le mal de +mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru être +empoisonné, le salua du sobriquet de _docteur Geneverneus_[1]. Les +Allemands d'en bas le traduisirent par _docteur Schnappsnase_. Donat +Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait +garder jusqu'à la fin de sa vie. + +[Note 1: Nez de genièvre.] + +Tout se passa assez paisiblement sur _le Jonas_, et les jours se +suivaient, longs et monotones. On remarquait déjà qu'un certain nombre +de voyageurs avaient perdu leur gaieté et restaient à rêver pendant des +heures entières, immobiles à la même place, ou assis à part dans un +coin, absorbés dans leurs pensées. L'ennui allait venir peu à peu, et +probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le +repentir d'une conduite blâmable ou d'une résolution inconsidérée. + +Le seizième jour après leur départ d'Anvers, les passagers étaient assis +autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps +pluvieux et le soleil restait voilé derrière un épais rideau de +brouillard gris. Cependant, le ciel commençait à s'éclaircir, et +quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Ténériffe aussi +distinctement que si l'on en était tout près, quoique le pilote assurât +qu'on en était encore à une distance de vingt-cinq lieues. + +Victor et ses amis montèrent sur le pont et dirigèrent leurs regards +vers l'horizon, où les îles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au +pied du gigantesque pic. Ce pic de Ténériffe est un volcan qui s'élève +si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut +le distinguer à une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est +couvert d'une neige éternelle, troue les nuages et semble toucher au +ciel. + +A peine les deux Anversois avaient-ils admiré un instant avec extase +cette scène émouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se +battaient derrière eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en +courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui +proféraient des malédictions et l'accablaient de coups. Un d'eux +semblait particulièrement exaspéré contre Donat et le frappait +cruellement du poing sur la tête. C'était un homme robuste, avec de +longues moustaches rousses et des yeux fort petits. + +Kwik, tout en appelant à l'aide, se défendait vigoureusement, et, ruant +comme un âne, donnait des coups de pied à droite et à gauche dans les +jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte. + +Attiré par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre +garçon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Français aux moustaches +rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine, +tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflammé de +fureur par une pareille brutalité, Victor prit le Français à +bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'était accroché à lui +et tous deux roulèrent en se débattant sur le pont. Jean Creps accourut +et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait +comme un possédé, et bientôt tout le pont fut en désordre... Mais le +capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un +seul mot: + +--Paix! + +Alors commencèrent les plaintes des deux côtés. Le Français aux +moustaches rousses prétendait qu'il n'y avait pas moyen de manger à la +même gamelle que l'enragé Flamand. + +--A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la +viande et les fèves toutes brûlantes, et, quand nous l'engageons à +laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de +nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il +donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les +marques de la méchanceté de cette brute. + +Et l'homme à la moustache rousse découvrit sa jambe et montra que le +sang coulait réellement le long de son tibia. + +Donat Kwik criait qu'eux-mêmes l'avaient forcé à manger si vite pour ne +pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien à ce Français qu'un Flamand +ne se laisse pas opprimer et railler impunément. Il menaçait si +violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et +irrité, mit fin au débat par ces mots: + +--Ici, matelots! Qu'on jette cet enragé dans la fosse aux lions pour +trois jours! + +Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-être +croyait-il qu'il y avait réellement des lions au fond du navire; il +regardait le capitaine, tremblant et stupéfait, comme s'il croyait avoir +mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigné rudement par les matelots, +il se mit à sangloter tout haut, et se laissa tomber à genoux devant le +capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes. + +Les deux amis s'efforcèrent de fléchir le juge sévère. Victor Roozeman, +encore pâle d'indignation, prétendait qu'on allait commettre une criante +injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait +tourmenté et opprimé dès le premier jour le pauvre garçon. Jean Creps, +au contraire, s'efforçait de présenter l'affaire comme insignifiante, et +demandait, en termes conciliants et sensés, le pardon de Donat, qui ne +lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer +pour un imbécile et un grand lourdaud. + +Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du +capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'eût apaisé, il dit aux +matelots: + +--Laissez-le aller. + +Le jeune paysan, se voyant en liberté, s'approcha de Victor, lui prit la +main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux: + +--Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bonté. Pour +vous je me jetterais au feu. + +Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de +gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit très-durement +en s'en allant: + +--Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou +tu t'en repentiras. + + + + +VI + +L'ÉQUATEUR + + +_Le Jonas_ était en mer depuis quatre semaines, et approchait avec +rapidité de l'équateur, cet endroit du globe où le soleil darde le plus +vivement ses rayons. L'éternelle viande salée commençait à dégoûter les +passagers; toutes les provisions étaient épuisées. Il y avait de pauvres +diables qui se seraient traînés sur leurs deux genoux pour obtenir un +cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour à +chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers, à cause de +la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de +salaison et de biscuits secs; il y en eut qui échangèrent des objets de +prix contre une simple chopine d'eau. + +On arriva enfin sous l'équateur. Là , _le Jonas_ fut arrêté par un de ces +calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus +violente tempête. La mer était unie et brillante comme un miroir, sans +que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme +un globe de feu dans un ciel bleu foncé et brûlait si impitoyablement +tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le +pont du _Jonas_ avec de l'eau de mer pour empêcher le bois de se fendre +et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le +pied sur les planchers incandescents. Le ciel était de plomb; toutes les +voiles pendaient flasques le long des mâts; et le vaisseau restait +immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Océan, qui semblait +à chacun pareil à un désert dont on n'atteindrait jamais les limites. + +Les passagers allaient et venaient, désespérés, suffoqués, sans haleine +ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant +vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafraîchir et se +reposer; mais partout l'atmosphère était également brûlante et l'air +étouffant. Ce qui rendait leur sort encore plus pénible, c'était le +manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentés par une soif +irrésistible, épuisaient leur ration avant que le soleil tombât +directement sur leurs têtes, et passaient alors le reste de la journée à +lutter douloureusement contre la soif. + +Ils souffrirent ainsi dès le premier jour de calme; qu'eût-ce été s'ils +avaient dû rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de +cette fournaise et de cette atmosphère énervante! + +Le deuxième jour, aucun vent n'avait agité les voiles et la chaleur +paraissait doublée. Craignant que ce calme prolongé n'épuisât la +provision d'eau nécessaire pour atteindre les côtes d'Amérique, le +capitaine déclara que le salut de tous l'obligeait à prescrire une +mesure cruelle. Désormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un +demi-litre d'eau par jour. Une terreur générale et des plaintes amères +accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'efforça de leur +faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il +devait épargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'équipage en danger +de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on +avait trouvé, à la même place où mouillait maintenant _le Jonas_, un +navire portugais qu'on croyait abandonné. Lorsqu'on monta à son bord, on +y trouva près de cent cadavres. On apprit par la relation du journal, +que les passagers s'étaient emparés de la provision d'eau et l'avaient +employée avec une aveugle prodigalité. Cette note datait déjà de six +semaines, et il est clair que ces cent hommes étaient tous morts de soif +et avaient souffert par leur faute le trépas le plus épouvantable. Le +capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder +_le Jonas_ d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher à +une barrique d'eau, il lui brûlerait la cervelle avec son revolver comme +à un chien. + +Effrayé par la terrible histoire du navire portugais, les passagers +altérés se tordirent les bras avec un rauque murmure de désespoir. + +Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus +qu'auparavant aux êtres qui lui étaient chers, et, comme s'il eût voulu +familiariser son imagination avec la misère, il parlait continuellement +de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme +maladif, les belles promenades autour d'Anvers, où il avait rêvé si +souvent au bonheur et à l'amour, sous un feuillage frais; les bords +magnifiques de l'Escaut, où l'on respirait l'air en été avec un +véritable sentiment de béatitude; le banc vert dans le petit jardin de +sa mère, où, après les heures de travail, il pouvait s'asseoir +tranquille, content, et rêver et sourire à ses propres pensées, jusqu'à +ce que sa chère mère eût servi sur la table un souper appétissant et +délicieux. Jean ne parlait guère; il trouvait la position terriblement +désagréable, à la vérité; mais ils n'étaient pas les premiers qui +fussent restés dans une pareille immobilité pendant quinze jours. Le +vent s'élèverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientôt la +misère soufferte. Ces pensées n'empêchèrent pas le courageux Jean de +s'écrier qu'il donnerait cinq années de sa vie pour un seau d'eau froide +de la pompe de son père. + +Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en +apparence, c'était Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une +bouteille suspendue à son cou par une corde passée sous ses habits, et +il la gardait et l'épargnait si soigneusement, que déjà deux fois à la +fin du jour il avait rafraîchi Victor et son ami Jean en leur versant +une gorgée de sa bouteille. + +Interrogé sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette +explication, qui témoignait au moins d'une très-grande puissance de +volonté: + +--Donat est un imbécile, je le sais, répondit-il; mais, quand sa peau +est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse +la tête pour trouver un moyen de ne pas monter trop tôt au ciel. Je vais +vous dire comment je m'y prends. Le matin, je reçois ma ration d'eau, +n'est-ce pas? Vous croyez que je me dépêche de boire, comme les autres? +Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans +discontinuer et je fais croire ainsi à mon estomac qu'il boit, jusqu'à +ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit +peu, et je me remets à mordiller ma clef. Je ne bois pas de genièvre, je +ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salée; et je me +nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je +suis toujours moitié affamé, moitié étouffé; mais il est plus facile de +supporter la moitié de chaque mal que d'en souffrir un tout à fait. + + + + +VII + +LES REQUINS + + +Les jours se succédaient sans qu'un nuage se montrât à l'horizon; le +soleil restait également brûlant et l'air également lourd. + +Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers restèrent couchés dans +leurs cabines, à moitié étourdis et se plaignant de n'avoir plus la +force de se mouvoir. + +La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse +avait éclaté dans l'entre-pont. Les uns prétendaient que c'était le +_typhus_, les autres le _choléra_ et d'autres la _fièvre jaune_. Cette +nouvelle fit trembler et pâlir tout le monde, car une seule de ces +maladies est, en effet, suffisante pour dépeupler en peu de temps tout +un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble +sous un ciel de plomb dans un si petit espace. + +Tous les passagers frémissaient encore sous l'impression de cette +terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, penché par-dessus le bord, +s'amusait à jeter quelques petits objets dans la mer, se mit à crier +très-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire. + +--Une baleine! deux baleines! s'écria-t-il en courant vers Roozeman. +Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui +grincent et craquent comme une machine à battre le blé. Je leur ai jeté +un vieux soulier égaré là ; elles l'ont croqué et avalé comme une amande! + +Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une +distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait été éveillée par le +cri de Donat coururent au bord du navire et regardèrent dans la mer, +unie et transparente comme un miroir. Ils aperçurent, en effet, non pas +deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi +qu'on leur jetât, du bois, du fer ou des morceaux de câble, ces monstres +sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et +l'avalaient en un clin d'oeil. + +Le docteur passa à moitié ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en +ricanant: + +--Ah! ah! voilà les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe, +messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent à cent +lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et +agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un dîner +friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous +puissiez reconnaître le chemin: c'est par là que beaucoup d'entre vous +s'en iront _ad patres_. Pour moi, je suis trop nécessaire ici; les +mangeurs de fer ne m'auront pas encore. + +Après cette cruelle raillerie, il s'éloigna. On parla alors de +l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient à la +maladie seraient jetés à la mer et dévorés par les requins affamés. +Cette pensée horrible éteignit dans les coeurs la dernière étincelle de +courage. + +Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant à côté de +lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider. Beaucoup de +passagers étant tombés malades, le docteur s'était vu en possession de +plus de vingt-cinq rations de genièvre; et il avait probablement brisé +par cet excès le fil de ses jours, déjà peu solide. + +Lorsque Donat Kwik rencontra ses deux amis, il s'écria d'un ton de +sincère compassion: + +--Eh bien! eh bien! le docteur _Geneverneus_ est mort? Je lui pardonne +de tout mon coeur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu +miséricordieux ait son âme! Il n'avait pas prévu que les baleines +étaient venues pour lui. Je penserai à lui dans mes prières, il en a +besoin, le malheureux! + +Sous la ligne, où le soleil décompose, avec une rapidité extraordinaire, +tout ce qui peut tomber en putréfaction, on ne peut pas garder longtemps +les cadavres. Sur _le Jonas_ surtout, où une maladie contagieuse +semblait régner, il fallait éloigner sans retard les restes mortels du +docteur. + +Tout à coup la cloche tinta lentement, comme pour un enterrement; tous +les passagers qui n'étaient pas alités furent appelés sur le pont et +réunis d'un côté du navire. Alors quatre marins montèrent avec le +cadavre et se dirigèrent lentement et solennellement vers le côté où se +tenaient les passagers. Le pauvre docteur était cousu dans sa couverture +comme dans un sac, et l'on y avait mis une quantité de charbon pour le +faire descendre au fond de la mer. Après que les matelots eurent tout +apprêté à bord du navire pour l'enterrement, le capitaine ôta son +chapeau et se mit à marmotter entre ses dents les prières d'usage. Les +passagers s'étaient également découverts; la plupart frissonnaient à la +pensée qu'on allait leur montrer l'effroyable chemin de l'éternité, +qu'ils prendraient peut-être à leur tour le lendemain. + +La prière fut bientôt achevée. Sur un signe du capitaine, les matelots +descendirent jusqu'à la surface de la mer la planche sur laquelle +reposait le corps du docteur, la renversèrent et jetèrent ainsi le +cadavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se penchèrent +par-dessus le bord et regardèrent dans l'eau; mais tous reculèrent +tout tremblants et poussèrent un cri d'horreur et d'effroi: ils avaient +vu les requins se jeter comme des tigres furieux sur le cadavre, +déchirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un +instant chacun un morceau de l'horrible festin. + +Et avant la fin du jour, les monstres reçurent encore cinq victimes de +la cruelle épidémie qui commençait seulement à sévir d'une manière +terrible dans l'entre-pont. + +Les passagers étaient anéantis; quelques-uns couraient sur le pont à pas +inquiets, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de +bois qui les tenait inexorablement enfermés dans son cercle empesté. +D'autres erraient çà et là , comme des fous, avec des gestes de désespoir +et murmuraient en eux-mêmes contre des spectres invisibles. Tous +demeuraient muets et consternés, et cet affreux silence n'était +interrompu que par des imprécations contre la soif de l'or et contre le +fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adressés à la patrie +qu'on avait abandonnée si follement. + +Vers le soir, Victor fut frappé tout à coup d'une affreuse angoisse. +Pendant qu'il était assis sur un banc à côté de son ami et de Donat +Kwik, causant tristement de l'heureuse Belgique, de la belle ville +d'Anvers et des êtres qui leur étaient chers; pendant que Jean +s'efforçait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de +ce dernier s'altéra tout à coup d'une manière surprenante. Une pâleur +mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres +se raidirent comme s'il eût été atteint d'un attaque de nerfs. C'étaient +les signes de la maladie. Jean Creps, le bon coeur, l'ami fidèle, allait +mourir; peut-être avant que le soleil éclairât de nouveau le pont du +_Jonas_, les monstres marins auraient déjà englouti son cadavre! + +Cette pensée remplit Roozeman d'un désespoir indescriptible; il se jeta +en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes, +auxquelles il ne croyait pas lui-même. Donat tenait une main du malade +et l'arrosait de larmes silencieuses. + +Jean s'efforçait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il +avait encore du courage et qu'il n'était pas si malade qu'on se le +figurait; mais bientôt ses dernières forces l'abandonnèrent, il poussa +un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en +criant d'une voix déchirante: + +--De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorgée d'eau! L'eau +seule peut me guérir! + +En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en délire vers le +capitaine et tomba à ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il +se tordit convulsivement les mains, il offrit toute une poignée de +billets de banque, tout ce qu'il possédait, pour un demi-litre d'eau. +Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas +aperçu le jeune homme qui se traînait à ses pieds et lui demandait la +vie de son pauvre ami. + +Victor réitéra ses supplications désespérées auprès du pilote avec le +même insuccès... Un cri de rage lui échappa; il s'élança vers un baril +d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacèrent de +leurs couteaux, et comme Victor, aveuglé, ne retirait même pas sa +poitrine sous la froide impression de l'acier, ils sautèrent tous +ensemble sur lui et le jetèrent loin d'eux sur le pont. + +Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman +s'arrachait déjà les cheveux et se déchirait la poitrine, lorsqu'un +marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moitié d'un demi-litre, en +échange de sa montre d'or. + +Avec quelle folle joie Victor sacrifia le cadeau chéri de sa mère, pour +prolonger la vie de son ami, ne fût-ce que d'une heure! Il courut tout +joyeux vers Jean Creps, lui porta la bouteille aux lèvres et lui versa +le breuvage rafraîchissant dans la bouche, en riant d'un rire nerveux. + +Les forces semblèrent, en effet, revenir au malade; il pria son ami de +vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres étaient +brisés et qu'il éprouvait un besoin irrésistible de repos. + +Pendant cette nuit, Victor passa des heures d'une anxiété mortelle. +Assis, avec Donat, près du lit de son ami souffrant, il entendait sortir +sans cesse de sa poitrine déchirée le cri: «De l'eau! De l'eau! de +l'eau!» sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu +obtenir une goutte d'eau en échange de toute une fortune. + +Il y eut un moment terrible: ce fut lorsque Jean, tombé en délire, ne +criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou, +se tordait les membres et paraissait devoir mourir dans un accès de +fureur. Tout à coup, il se leva dans l'obscurité et dit d'une voix +creuse et avec une sombre ironie: + +--En Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insensé! que vas-tu +chercher là ? De l'or? N'y a-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui +qui veut le gagner par son activité et par son intelligence? La liberté? +l'indépendance? Où règnent ces bienfaits de la civilisation humaine +autant que dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insensé, le +bonheur n'habite pas si loin; il est où se trouvait notre berceau, près +du foyer paternel, dans les yeux de notre mère, dans le souvenir de nos +amis, dans les objets auxquels sont attachés les souvenirs de notre +jeunesse. Le démon de l'or t'a attiré, tu veux devenir riche tout d'un +coup, sans travailler, violer la loi que Dieu a gravée dans la +conscience? Va-t'en, ingrat, il te punira!... Au lieu d'or, tu ne +trouveras que la misère, la honte et la mort... la mort et un horrible +tombeau dans les entrailles de l'Océan!... + +En achevant cette malédiction, il se laissa retomber sur son lit et +resta étendu, immobile et muet. + +Victor Roozeman, courbé presque jusqu'à terre, se sentit écrasé sous ces +paroles terribles, qui n'étaient que l'écho de ses propres pensées; il +frissonnait en entendant une prédiction de l'accomplissement de laquelle +il ne doutait pas. + +Au pied du lit était assis Donat Kwik, qui, dans l'excès de son +repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si +cruellement la tête contre les poutres, que le sang coulait de ses +joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque: + +--Tiens! tiens! animal que tu es! Àne! Cela t'apprendra à aller en +Californie... Tu seras mangé par les baleines: c'est très-bien fait, tu +l'as mérité, vilain et stupide imbécile! + +Plus tard, dans la nuit, la fièvre brûlante parut avoir abandonné le +malade. Il était calme, respirait plus librement et semblait sommeiller. + +Donat s'était endormi, la tête sur ses genoux et rêvait tout haut de son +village natal... Ce qu'il disait devait émouvoir profondément Roozeman, +qui veillait, car il écoutait en tremblant les paroles qui tombaient de +la bouche de Donat: + +--Ah! Blesken, ma chère vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger +de cette herbe tendre? Prends-y garde, Blesken! qui n'est pas content de +ce qui est passable quitte les trèfles pour les joncs!... Tu as +peut-être soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?... Viens au ruisseau: +là , il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si fraîche, si +fraîche, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours... Bles, Bles, +vois, là -bas, Anneken, la fille du garde champêtre! Elle nous regarde +avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Bles, +dimanche, c'est la kermesse; j'ai graissé mes jambes. Si tu pouvais voir +les sauts que je ferai!--Anneken! chère Anneken! à dimanche, n'est-ce +pas?--Bles, as-tu entendu avec quelle voix douce et tendre elle m'a +crié: «Oui, Donat, à dimanche!» Quelle vie, Bles! quel bonheur! si cela +ne change pas, j'en deviendrai fou assurément. + + + + +VIII + +LA RÉBELLION + + +Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu désespérant, Jean +vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la +troisième classe. + +La perte de tant de compagnons, la répétition de ces horribles +funérailles et la vue des requins affamés qui s'agitaient autour du +navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de désespoir +immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris +menaçants contre le capitaine, et l'on voyait çà et là des hommes qui +ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se préparaient à un combat à mort. + +Le partage de la ration journalière calma cependant pour quelques +instants la tempête qui semblait se préparer dans les esprits. Mais, +vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau changé le pont du _Jonas_ en +une fournaise insupportable, une agitation étrange parut émouvoir tout à +coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre à une +entreprise violente en criant: + +--De l'eau! de l'eau ou la mort! + +Ni Victor ni Donat n'étaient présents; ils étaient dans la cabine de +leur ami malade, qui, sorti de son délire, écoutait d'un air résigné +leurs consolations. + +Le capitaine se tenait sur l'arrière du vaisseau et suivait avec une +grande inquiétude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que +la chose commençait à devenir sérieuse, il appela par un signe tous ses +matelots, remit à chacun d'eux un revolver à six coups et les plaça +autour de l'endroit où se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en +main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte: + +--Arrière, insensés que vous êtes! Vous voulez faire au _Jonas_ le même +sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De +l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous +ose s'approcher de nous à deux pas. Arrière, sur votre vie! ou les +balles vont faire justice de votre criminel aveuglement! + +Les passagers reculèrent jusqu'à la distance désignée; ils murmuraient +encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue +des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents, +semblaient prêts à commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur +rage et les fit hésiter. Cependant, les plus exaspérés s'étaient réunis +près de la proue, où ils s'excitaient les uns les autres, et +délibéraient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en +avait même trois ou quatre qui avaient tiré les leviers hors des treuils +où s'enroulaient les câbles et qui brandissaient ces effroyables massues +au-dessus de leurs têtes. Encore une minute et le pont du _Jonas_ allait +se changer en une mare de sang. + +En ce moment, un cri d'étonnement s'échappa de la poitrine d'un vieux +matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'écria: + +--Capitaine, voyez! voyez là -bas au sud-ouest! + +--Ne détournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine à ses +hommes. + +Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon +désigné, et poussa également une exclamation de joie; il agita son +chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux +deux extrémités du navire: + +--Hourra! hourra! délivrance! Dieu nous envoie de l'eau... de l'eau et +du vent! + +A ces mots, un sourire étrange et convulsif détendit les traits des +passagers, comme s'ils venaient d'être subitement atteints de folie; +mais les couteaux disparurent, les leviers retombèrent sur le pont; un +pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'étaient rapprochés et +montraient à tous avec transport un petit nuage noir qui s'était levé +sur l'horizon et qui grandissait avec rapidité. A la certitude de cette +délivrance inespérée, un grand nombre se jetèrent à genoux et levèrent +les mains vers le ciel en signe de reconnaissance. + +L'heureuse nouvelle se répandit instantanément jusqu'au fond du navire. +Les malades même, ceux que la mort tenait déjà embrassés, semblaient +s'éveiller à une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour +être conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Être mouillé! sentir +ruisseler l'eau fraîche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air +humide! quelle jouissance! quel bonheur! + +Jean Creps fut porté sur le pont par Victor et Donat. Des larmes +d'espérance et de joie coulaient sur ses joues pâles, pendant qu'il +tenait les yeux fixés sur le nuage noir qui, pareil à un messager du +Seigneur, allait apporter à ces pauvres créatures délaissées la santé et +l'apaisement. + +Les passagers continuaient à regarder d'un oeil étincelant et avide. +Leurs coeurs battaient, leurs nerfs frémissaient, ils avaient tout +oublié, même la soif, pour contempler ce phénomène céleste qui se +déployait avec une merveilleuse rapidité au-dessus de l'horizon. Au +premier moment, ils n'avaient distingué qu'un petit nuage noir; mais ce +petit nuage, comme s'il eût été animé par une irrésistible puissance +d'attraction, paraissait réunir dans son sein toutes les vapeurs de +l'air et grandissait à vue d'oeil, jusqu'à ce qu'enfin il couvrît comme +un mur sombre toute la partie sud du ciel. + +Pendant que l'attention générale, était fixée sur ce seul point, que +tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une délivrance +prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout apprêter pour +recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le +pont; des barils, des seaux et des cuves furent placés aux coins où la +pente naturelle devait conduire l'eau. + +A peine les premiers apprêts étaient-ils terminés, que la partie du ciel +qui était restée claire jusque-là se remplit d'un brouillard épais et +qui devint de plus en plus opaque; le soleil était pâle et sa lumière +verdâtre; et bientôt on se trouva dans une complète obscurité. + +Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage +noir, et l'Océan frémit sous un épouvantable coup de tonnerre. Le signal +était donné! Des éclairs serpentaient sans relâche dans l'espace; l'eau +retentissait comme si dix armées invisibles se battaient avec une +artillerie infernale; mais les écluses du ciel s'entr'ouvrirent et des +torrents d'eau tombèrent avec fracas sur le pont du _Jonas_. + +Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient +boire maintenant, se rafraîchir, sentir couler sur leurs corps embrasés +l'eau fraîche, pareille à un baume bienfaisant! + +Jean lui-même, Jean le malade, l'épuisé, embrassait ses deux amis et +s'écriait avec enthousiasme: + +--Dieu soit loué! je ma sens revivre! je ne mourrai pas! + +La tempête dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et +faisait trembler le ciel et la mer; les éclairs enveloppaient _le Jonas_ +d'une lumière aveuglante; parfois, les vents déchaînés faisaient tourner +le navire sur lui-même comme une toupie et le menaçaient de le faire +sombrer; mais tout cela n'était rien, en comparaison de la joie d'avoir +de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais. +Les peureux même riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et +des éclairs. + +Lorsque la tempête s'apaisa enfin, le vent continua à souffler avec une +force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable +au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles +que possible; _le Jonas_ se pencha sur le côté et s'élança en avant +comme une flèche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers. + + + + +IX + +L'ARRIVÉE + + +Le navire, comme s'il eût voulu rattraper le temps perdu, marcha avec +une telle rapidité, que, quelques jours plus tard, il se trouvait à la +hauteur da Brésil. Deux malades succombèrent encore, les autres +guérirent rapidement ou furent bientôt hors de tout danger. + +Les souffrances endurées étaient oubliées. Déjà les passagers +commençaient à soupirer de nouveau après l'or de la Californie. On était +gai, on causait des mines, des trésors qu'on y amasserait, et de ce +qu'on en ferait après le retour au pays natal. + +Jean Creps, quoique encore un peu faible, était tout à fait rétabli de +sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement sévère il avait +prononcé pendant son délire contre ce voyage; car la vie qui lui était +revenue avait redoublé son courage, et il envisageait avec une confiance +sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait +également retrouvé ses rêves séduisants, et souvent un sourire +mystérieux venait éclore sur ses lèvres, quand son imagination faisait +miroiter devant ses yeux la fortune qu'il espérait recueillir bientôt. +Il se voyait déjà dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en +abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa +tendre mère; il était devant l'autel à côté de Lucie, et il entendait la +voix du prêtre qui disait: «Soyez unis au nom du Seigneur!» + +Donat Kwik avait repris sa première disposition d'esprit. Il se +promenait des journées entières sur le pont, ou tenait compagnie aux +deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son +insouciance. D'autres fois, il flânait dans l'entre-pont, et y +baragouinait le français, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on +n'en comprenait qu'un mot par-ci par-là , et il faisait rire chacun par +ses balourdises. Les Français le nommaient Jocrisse et les Allemands +_Hauswurst_; il répondait à ces noms, dont la signification lui était +inconnue, avec autant de sérieux que si le curé l'eût baptisé ainsi à sa +naissance. + +_Le Jonas_ devait encore subir une rude épreuve: les passagers devaient +voir encore une fois la mort s'élever entre eux et la terre promise de +l'or;--et, cette fois, le danger devait être si menaçant, que tous ceux +qui étaient à bord du _Jonas_ allaient implorer la miséricorde céleste à +deux genoux et les mains levées au ciel. Au cap Horn, ce point extrême +de la quatrième partie du monde, ils furent assaillis par de longues et +terribles tempêtes; une nuit, ils se virent entourés dans l'obscurité +par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-mêmes, +renonçant à tout espoir de délivrance, voulaient déjà mettre à flot les +chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment suprême. En vérité, +le destin semblait avoir décidé la perte du _Jonas_; mais, soit que le +Seigneur eût pitié de ces créatures éperdues, soit que le sang-froid du +Capitaine sût éviter avec une merveilleuse habileté les montagnes de +glace, les chercheurs d'or échappèrent cette fois encore au tombeau qui +s'ouvrait devant eux. Ils arrivèrent enfin dans l'océan Pacifique, entre +Valparaiso et Taïti. + +Il s'était écoulé près de cinq mois depuis le jour où ils avaient quitté +Anvers et vogué sur l'Océan. Encore une quarantaine de jours favorables, +et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but +suprême de leur désir et récompense de tous les maux soufferts. Après un +si long voyage, l'ennui s'était emparé des passagers, jusqu'au moment où +ils arrivèrent près du cap Horn, et avait jeté peu à peu l'apathie et le +découragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans +la mer même qui baignait les côtes de la Californie, les poitrines se +dilatèrent, les têtes se relevèrent avec fierté et les yeux brillèrent +d'espoir et d'impatience. + +Pendant cette dernière partie du voyage, le repos ne fut troublé que +par un seul événement. Un matin, de très-bonne heure, Donat Kwik +accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait +l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogèrent, il +répondit: + +--Le capitaine! vite! vite! le capitaine! _Volé argent moi, my money! +Spitsboef! Donderwatter! moi volé!_ Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre +argent!... + +Quand le capitaine comprit ce qui désespérait si fort Donat, il prit le +fait très au sérieux. On avait, d'après le récit du paysan, forcé, +pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et volé une somme de +cinq cents francs en quatre billets de banque anglais. + +Tous les passagers de la troisième classe furent appelés sur le pont et +minutieusement fouillés par les marins. On leur fit même vider leurs +poches et ôter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres +furent ouverts et visités; mais, quoi qu'on fit pour découvrir l'auteur +de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus. + +Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et +remplissait l'air de ses plaintes amères. Ses amis, Creps et Roozeman, +s'efforcèrent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par +retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet +sur le paysan découragé, ils lui firent comprendre qu'en Californie il +n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait même pas +l'employer. En effet, à leur arrivée, ils trouveraient des délégués de +la société _la Californienne_, pour leur procurer une bonne nourriture, +des auberges confortables et tout ce qui pouvait être nécessaire à leur +entretien. + +Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement. +Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laissé partir sans +argent, possédait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet +de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre désolé, qui +déplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa _poire pour +la soif_. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut +un peu consolé. Néanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie +sur le navire. Où qu'il se trouvât, dans l'intérieur ou sur le pont, il +espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un +renard pour écouter les conversations les plus secrètes, suivait tous +les mouvements des mains des passagers, et il était évident qu'il ne +regardait jamais quelqu'un sans que la pensée que le voleur de ses +billets de banque pouvait bien être devant lui brillât dans ses yeux. +Les passagers, blessés de ce soupçon, maltraitaient le pauvre paysan ou +l'écartaient durement de leur chemin; il se défendait en donnant des +coups de pied à droite et à gauche, mais il avait affaire à si forte +partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire +sans avoir un oeil poché ou le nez écorché. + +C'était surtout le Français aux moustaches rousses qui le poursuivait +sans cesse. Donat s'était mis en tête que son premier oppresseur était +aussi le voleur de ses billets, et le Français pouvait lire ce soupçon +dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappé cruellement le +pauvre garçon au visage, Victor était accouru et avait défendu son +compatriote; Jean Creps était intervenu, et ainsi une rixe violente +s'était élevée sur le pont. Le capitaine, après avoir entendu les +explications de part et d'autre, avait fait mettre le Français pour deux +jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine +furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de +tourments. + +Cependant _le Jonas_ poursuivait sa route avec un vent très-favorable. +On commença à compter les jours, et lorsque le capitaine annonça enfin +qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fièvre de +l'impatience gagna tous les passagers. + +Une après-midi que le ciel était très-nébuleux, les deux amis étaient +assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et +s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage +et de leur débarquement dans le pays de l'or. + +--Quant à moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en +donne la moitié à mon père, pour qu'il ne soit plus obligé de travailler +dans ses vieux jours; j'achète à mon frère un magasin de denrées +coloniales, et je donne à chacune de mes soeurs une dot de cinquante +mille francs! + +--Et vous-même, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous? + +--Bah! je n'ai besoin de rien, répondit Jean. Ce n'est pas pour devenir +riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre +et indépendant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis +content. Et si le goût des richesses me prenait un jour, je pourrais +toujours revenir en Californie. + +--Savez-vous ce que je ferai, moi? s'écria Donat Kwik. Je ne retourne +pas à la maison avant d'avoir tout un sac à froment plein d'or. Alors, +j'achète un château aux environs de Natten-Hæsdonck, et je vais y +demeurer avec Anneken et son père. Il y aura là tout ce qu'il y a de +bon: de la viande au pot, du jambon dans la cheminée, de la bière forte +dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture... +oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillée comme une princesse; +et je veux, quand nous irons à la kermesse, qu'elle attire les regards +de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens, +et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du +matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est +profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais +Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or +dans sa cave. + +--Je n'en demande pas tant à Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement +de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo +et d'assurer à elle et à ma mère un sort agréable, je bénirai +éternellement son saint nom, dussé-je travailler encore rudement toute +ma vie pour augmenter leur bonheur. + +Tout à coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourra +joyeux qui retentit sur le pont du _Jonas_. Ils montèrent en courant. +Là , ils entendirent le cri triomphant de «Terre! Terre! Californie! +San-Francisco!... Hourra! hourra!» + +En effet, le brouillard s'était dissipé et les côtes de la Californie se +déployaient sous leurs regards émerveillés, des deux côtés d'un détroit +qui leur fut désigné comme étant la _Porte d'or_, ou l'entrée de la baie +de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la côte bordée par une +immense chaîne de montagnes dont la croupe verte s'étendait comme une +ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nébuleux. +Devant eux, le _monte Diavolo_, ou montagne du Diable, élevait vers le +ciel sa cime couronnée encore, à une couple de mille pieds de hauteur, +de cèdres gigantesques. + +Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait +la fin de leur voyage, le _Jonas_ atteignit la Porte d'or et entra dans +la baie de San-Francisco, parsemée d'un grand nombre d'îles et assez +grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde. + +_Le Jonas_ jeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les +formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et +pleins d'enthousiasme, s'élancèrent en foule vers le côté du pont qui +faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'élever pour savoir +celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or. + + + + +X + +SAN-FRANCISCO + + +Plusieurs chaloupes allèrent et revinrent du _Jonas_ au rivage pour +débarquer les passagers. + +Une soixantaine de ceux-ci étaient déjà sur le port, avec leurs coffres +et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les +employés de la société _la Californienne_ ne se montraient pas pour +transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons +de bois que l'on avait préparées pour les actionnaires. + +Pendant ce temps, les deux amis, et surtout Donat Kwik, ouvraient de +grands yeux en regardant les singulières gens qui passaient par groupes +ou s'arrêtaient près d'eux. Ce n'était pas les Mexicains avec leurs +costumes éclatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois +avec leurs longs jupons, ni les mulâtres avec leur large figure couleur +marron, ni même les naturels à moitié sauvages de la Californie. Ce qui +les étonnait et leur semblait inexplicable, c'était l'extérieur des +Européens, qui avaient probablement quitté comme eux leur patrie pour +venir assouvir ici leur soif d'or. La plupart étaient sales et +déguenillés, avec la barbe négligée et les cheveux en désordre, avec des +souliers crevés aux pieds et des haillons autour du corps. Cependant, si +misérable que fût leur air, ils portaient tous à leur ceinture un +revolver ou un couteau-poignard étincelant et marchaient la tête levée, +jetant à droite et à gauche des regards fiers où paraissait briller le +sentiment d'une indépendance absolue. On voyait se promener également +des personnes dont le costume et la physionomie indiquaient une position +aisée et une éducation distinguée; mais ils vivaient sur un pied +d'égalité parfaite avec des gens sur le visage desquels la bassesse et +la crapule avaient imprimé leurs ignobles stigmates; on y voyait même +des hommes qu'on eût pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la +main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser +brutalement, le pistolet au poing, ceux qui avaient l'audace de les +toucher seulement en passant. + +--Dieu! quelles mines repoussantes ont tous ces gens-là ! soupira +Roozeman. Je ne me suis jamais représenté autrement une bande de +brigands. Qu'ils sont sales et sauvages! + +--La tête m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu'à se baisser +pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble qu'il serait préférable +pour ces hommes qu'on pût y ramasser des culottes et des souliers neufs. +Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons à nous repentir de +notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs! + +--Vous êtes étonnants! dit Jean en riant, vous voyez tout en noir. Il va +de soi que ce ne sont pas tous millionnaires qui viennent en Californie. +Ces gens-là sont probablement des voyageurs nouvellement arrivés, comme +nous. Ils n'ont pas encore eu le temps ni l'occasion d'aller aux mines +d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une société qui pourvoit +à leur entretien, ils souffrent un peu de misère. Vous remarquez +cependant bien que l'espoir ou la certitude d'être bientôt riches leur +gonfle le coeur et les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est +la réalité du rêve que les plus nobles coeurs caressent en Europe: la +fraternité, l'égalité entre tous les hommes et toutes les nations, sans +distinction de sang ni de rang. + +--Oui, mais la fraternité avec tous ces pistolets et ces longs couteaux, +répliqua Donat, m'inspire peu de confiance. Si ces deux gaillards +là -bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulièrement, +sont mes frères, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma +famille seul dans un bois! + +--Tu ne comprends pas, répliqua Jean. L'arme à la ceinture de ces hommes +est le signe de la liberté et de la vraie indépendance. N'as-tu jamais +entendu dire que, dans les États-Unis d'Amérique, personne ne sort de +chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et +civilisée, qui donne à l'ancien monde l'exemple de l'indépendance +individuelle et de la liberté la plus large. Vous en aurez +l'expérience.... + +Un monsieur, passablement bien mis, à la physionomie noble et fière, +s'approcha de Creps et s'offrit pour porter leurs bagages à la ville. +Les Flamands le regardèrent avec de grands yeux, et Jean répondit en +anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service, +parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres. +Roozeman lui demanda très-poliment comment il se faisait qu'un +_gentleman_ comme lui se vît forcé de faire un travail d'esclave pour +gagner quelques schillings. + +--Quelques schellings! répéta l'autre en souriant. L'état n'est pas +aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et +quelquefois douze. + +--Que dit-il là ? s'écria Donat, qui avait appris sur _le Jonas_ assez de +trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que +dit-il là ? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! Le charmant +pays! Pour porter des paquets, on n'a pas besoin de beaucoup d'esprit. +Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais +travailler comme un cheval, et je gagnais à peine deux dollars par mois +en sus de la nourriture. + +Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'échapper à la +misère l'avait rendu fou de joie. + +L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la +main à son couteau, jeta un regard menaçant sur Donat stupéfait et dit +en s'éloignant: + +--_Go to hell, you damd'd idiot!_ (Va en enfer, idiot damné!) + +--Voilà , pardieu! un frère bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik +entre ses dents. Encore un peu, et il allait me saigner comme un porc. +Dites ce que vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-là ressemblent +à une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous +voler ou vous assassiner. + +En disant cela, il ramassa son sac de voyage et le serra avec force, +comme s'il craignait d'être volé. + +--Tu es méfiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant. +Depuis la perte de tes billets de banque, tu ne vois plus que des +voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de +lui; quoi d'étonnant qu'il en soit blessé? + +Il fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers, +qui attendaient, comme lui, à côté de leurs malles. On leur avait assuré +qu'il n'était pas encore arrivé de directeurs ni d'employés de _la +Californienne_ à San-Francisco; _le Jonas_ était le deuxième navire de +la société qui eût paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur +lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait +eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette +supposition, personne ne savait que dire de _la Californienne_, et il ne +resta plus aux passagers qu'à se conduire selon le proverbe américain, +_help yourself_, que Donat traduisit par: _Tâche de te tirer toi-même du +pétrin_. + +Il n'y avait rien à faire contre le sort; la nuit allait venir, il +fallait chercher un logis où l'on obtînt au moins un abri pour la nuit. +Il pouvait se passer encore quelques jours avant l'arrivée des +directeurs de la société. Ceux qui avaient de l'argent n'avaient rien à +craindre; les autres se tireraient d'embarras comme ils pourraient. + +Deux hommes accoururent en même temps pour porter la malle de Victor, +qui était assez grande. Tous les deux y avaient déjà mis la main, et +l'un repoussa l'autre avec violence en proférant des paroles grossières. +Un des deux tira son couteau et menaça d'en percer l'autre; mais ce +dernier sauta sur lui comme un tigre furieux, lui arracha son couteau, +qu'il jeta loin de lui, frappa son adversaire à la figure avec une telle +force, que le sang lui sortit par le nez et par la bouche, et jura, le +revolver à la main, qu'il lui brûlerait la cervelle s'il faisait encore +un pas pour se rapprocher. + +--Drôles de frères! murmura Donat pâle d'émotion. + +--C'est un être insupportable, dit le vainqueur en français, pendant +qu'il chargeait le coffre sur ses épaules. Un jour ou l'autre, je serai +obligé de lui loger une balle dans la tête. Soit, il l'aura... Où +veulent aller ces messieurs? + +--Eh bien, eh bien, où est allée ma malle? s'écria Jean Creps tout à +coup. Elle était ici, à côté de moi. + +--Tiens! vous parlez le flamand? demanda le porteur. D'après votre +langage, vous devez être d'Anvers. Je suis Bruxellois.... + +--Mais ma malle? ma malle? répéta Jean avec inquiétude, Où peut-elle +être? + +--Elle est probablement volée, répondit le Bruxellois d'un air +tranquille. + +--Et que faire? + +--Faire une croix dessus; vous n'en entendrez plus jamais parler. + +--Courez chez le bourgmestre! chez le garde champêtre, chez les +gendarmes, s'écria Donat. + +--Il n'y a pas de police ici, observa le Bruxellois. Chacun est libre et +peut faire tout ce qu'il veut et tout ce qu'il sait faire. Tant pis pour +celui qui n'est ni assez fort ni assez malin. + +--Et si ce furieux de tout à l'heure vous avait percé de son couteau, il +n'y aurait pas eu de justice pour venger ce meurtre? + +--Aucune. Elle aurait trop d'ouvrage s'il y en avait une. Au moindre +mot, le sang coule ici entre les meilleurs amis. La soif de l'or rend le +coeur cruel et impitoyable. Je suis arrivé en Californie, bon et doux +comme un naïf Brabançon; mais les sept mois que j'ai passés dans les +mines m'ont appris qu'un agneau, pour pouvoir vivre parmi les loups, +doit devenir loup lui-même. En Belgique, je n'aurais pas osé coucher un +lapin par terre; maintenant, j'abattrais dix hommes, avec mon revolver +ou mon couteau, sans en être plus ému que lorsque j'écrase les +moustiques qui cherchent à me piquer. + +Victor et Donat, qui écoutaient ces paroles, frémissaient d'horreur +devant une si froide insensibilité. Jean s'était éloigné de quelques pas +et regardait de tous côtés s'il ne découvrirait pas sa malle.... + +--Peine inutile, camarade, lui cria le Bruxellois. La malle est partie +et reste partie. Avancez, sinon vous me payerez double. Vous me faites +perdre mon temps; je puis encore gagner quatre dollars avant la nuit. + +--Ainsi, demanda Creps en s'approchant, vous me dites qu'il n'existe pas +de justice dans ce pays? + +--C'est-à -dire, répondit le commissionnaire en partant avec la malle, +personne ne se mêle des combats et des assassinats; mais, quand on prend +un voleur en flagrant délit, alors il est pendu au premier arbre ou +pilier venu par les assistants, par vous, par moi ou par n'importe qui, +sans autres informations ni jugement. On nomme cela ici la _Lynch +law_ (loi de Lynch). Vous aurez l'occasion d'apprendre à connaître cette +singulière justice. Marchez un peu plus vite, camarades, et faites +attention à la boue, car, quand il a plu comme aujourd'hui, +San-Francisco est un bourbier. + +--C'est fini, dit Creps en soupirant, tous mes gémissements ne me +rendront pas ma malle. Nous devons nous consoler. Il est heureux que +j'aie mis mes billets de banque en poche. + +--Ne dites pas cela de manière à être entendu, imprudent! murmura le +Bruxellois. + +--Comment! pourquoi? + +--Vous ne le comprenez pas? Si moi, par exemple, il me prenait envie de +posséder vos billets de banque, qu'est-ce qui m'empêcherait de vous +percer le coeur de mon couteau et de vous prendre ensuite vos billets de +banque? + +--Vous? crièrent les trois amis en même temps. + +--Non, je ne suis pas encore si avancé, Dieu soit loué! C'est un bon +conseil que je vous donne.... Mais vous ne m'avez pas encore dit où vous +voulez passer la nuit. Il y a ici des hôtels à tous prix. Pour coucher +une nuit sous un toit, on paye dix, cinq, trois ou deux dollars par +personne; oui, même pour un dollar, on peut dormir par terre sous une +voile. Parlez, que choisissez-vous? + +--Cinq francs pour coucher par terre sous une voile! murmurèrent les +Flamands. + +--Êtes-vous riches? avez-vous beaucoup d'argent? demanda le Bruxellois. + +--Beaucoup d'argent? non certainement, lui répondit-on en hésitant, mais +assez cependant pour coucher pendant une nuit sur un lit passable. + +--C'est bien; je vois que vous commencez à suivre mon conseil, et je +comprends que vous avez de l'argent. Le mieux que vous ayez à faire, +C'est de donner trois dollars par tête; cela fait ensemble environ +cinquante francs. Il y a beaucoup de monde à San-Francisco; les auberges +sont pleines; mais je connais un hôtel écarté où il y a encore quatre ou +cinq places libres. + +En chemin, Donat Kwik demanda au porteur: + +--Dites donc, camarade, vous avez été sept mois dans les mines d'or, +n'est-ce pas? N'avez-vous donc pas trouvé de l'or? + +--Certes, beaucoup d'or. + +--Je ne comprends pas comment la terre tourne ici. Vous avez trouvé +beaucoup d'or: en ce cas, pourquoi portez-vous donc nos malles comme un +pauvre malheureux, au lieu de vivre de vos rentes? + +--Parce que je n'ai plus d'or. + +--On vous l'a volé? + +--Non. + +--Vous l'avez perdu? + +--Oui, perdu au jeu. Je fus trop avide; je voulus doubler mon trésor, et +le sort me reprit tout. Je vais retourner bientôt aux mines; cette fois, +je serai mieux avisé. Voici, messieurs, votre hôtel. Ouvrez la bourse, +deux dollars pour mes peines. + +--Comment! s'écria Jean étonné, dix francs pour avoir porté ce coffre à +trois cents pas? Vous plaisantez, sans doute? + +--Deux dollars, vous dis-je! + +--Et si nous refusions de nous laisser tromper ainsi? + +--Je vous y forcerais, fût-ce avec mon couteau. + +--Je ris de votre couteau! grommela Jean Creps. + +--Vous avez tort, camarade; si vous n'étiez pas mon compatriote, vous +vous repentiriez de ces paroles hardies. Allons, pas de plaisanteries +dangereuses: deux dollars! + +Roozeman, qui craignait que son camarade ne se fit une mauvaise querelle +avec le sanguinaire personnage, se hâta de payer le salaire demandé. + +--Que ceci vous apprenne à fixer désormais d'avance le prix de tout ce +que vous demanderez ou acheter, dit très-sérieusement le Bruxellois en +entrant dans l'hôtel. + +Il cria à haute voix combien les nouveaux hôtes voulaient payer pour +leur coucher, et s'éloigna en disant encore aux amis stupéfaits: + +--Bonsoir, messieurs. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez au +port. Pour un dollar par heure, vous pouvez disposer de moi. + +Les domestiques de l'hôtel prirent la malle, et conduisirent les +voyageurs en haut, dans une petite chambre où il y avait quatre lits. + +--Ces messieurs souperont-ils? demanda un des garçons. + +Malgré leur étonnement de ce qu'ils avaient vu et entendu, nos amis +résolurent de bien souper et même de boire une bouteille de vin pour +oublier l'éternelle viande salée du navire. Sur leur réponse +affirmative, le garçon les invita à descendre dans la salle à manger. +Leur souper serait servi immédiatement. La table devant laquelle ils +s'assirent était très-longue. A l'une des extrémités se trouvaient +quatre ou cinq personnes qui, après avoir soupé, s'étaient mises à jouer +aux dés. Deux autres individus étaient assis près des Flamands et +parlaient en français des _placers_ ou mines d'or, et du plus ou moins +de succès qu'ils avaient eu pendant la bonne saison passée. + +Donat Kwik avait, à son entrée dans la salle, remarqué une chose qui +l'avait frappé d'une joyeuse surprise. Même lorsque le garçon eut déposé +devant lui un morceau de rosbif fumant, il oublia de manger et son +regard étincelant restait tourné vers le bout de la table: il voyait de +l'or, de l'or de Californie! Jusqu'à ce moment, par une méfiance +naturelle, il avait craint que lui et tous ses camarades du _Jonas_ ne +fussent victimes d'une escroquerie adroite et calculée. Maintenant il +devait bien croire à l'or, il brillait devant ses yeux; il en voyait +jouer des poignées comme s'il n'avait pas eu plus de valeur que les +noisettes ou les amandes du marchand d'oublies de Natten-Hæsdonck. Il +suivait les mouvements des joueurs et regardait avec étonnement comment, +tout en proférant mille interpellations passionnées, ils pesaient la +poudre d'or et les grains dans une petite balance et se défiaient +ensuite à mettre pour enjeu d'un coup de dés un ou plusieurs de ces +petits tas qu'ils nommaient une once. + +Il lui faisait bien un peu de peine de voir sur la table, à côté de +chaque tas d'or, un revolver ou un long couteau; mais la fortune qu'il +avait rêvée était une réalité et non un leurre. Cette conviction remplit +son coeur de courage et de confiance. En outre, les hommes qui maniaient +l'or comme si c'eût été une substance sans valeur n'avaient pas l'air +plus riche que les mendiants qu'ils avaient remarqués sur le quai, à +San-Francisco; ils étaient également sales et déguenillés, et, à part +leurs regards fiers et leur langage impérieux, leurs costumes et leur +physionomie portaient ce cachet de négligence et de pauvreté auquel on +reconnaît en Europe, au premier coup d'oeil, l'homme qui souffre de la +faim et de la misère. Kwik ne comprenait pas comment cela se pouvait; ce +n'était donc pas de pauvres gens qu'il avait vus en si grand nombre? La +hardiesse et la rude fierté de tous lui étaient expliquées: ces hommes +en haillons avaient leurs poches pleines d'or, c'est à cause de cela +qu'ils étaient fiers et qu'ils exigeaient dix francs pour porter une +malle à quelques centaines de pas. + +Roozeman et Creps dirigeaient aussi par moments leurs regards vers les +joueurs pour voir briller l'or amoncelé devant eux, et ils n'étaient pas +moins satisfaits d'avoir un avant-goût de la fortune qu'ils allaient +amasser. Ils mangèrent et burent cependant avec appétit, et causèrent +avec plaisir. Ce qui augmentait encore le sentiment de joie et +d'enthousiasme qui leur gonflait le coeur, c'était la conversation des +deux messieurs, leurs voisins, qui avaient fini de souper. Ceux-ci se +racontaient à haute voix leurs aventures dans les placers; ils étaient +Français; le rhum qu'ils buvaient par grands verres avait assurément +monté leur imagination, car ils nommaient des gens connus d'eux, qui +avaient trouvé des blocs d'or pesant plusieurs livres, et parlaient de +mines où l'on avait trouvé en peu de mois pour quelques centaines de +mille francs d'or. + +Victor et ses amis s'étaient fait servir une bouteille de vin d'Espagne. +La liqueur spiritueuse échauffa peu à peu leurs coeurs, et leur montra +un avenir en rose.... Tout souci les quitta, et ils parlèrent gaiement +de leur prochain voyage aux placers, des richesses qu'ils en +rapporteraient, de leur retour triomphant en Belgique, et surtout de +ce qu'ils écriraient le lendemain à leurs parents et amis, pour annoncer +leur arrivée dans le pays de l'or. Ils ne parleraient pas beaucoup des +maux soufferts, ni de la vie sauvage des habitants de San-Francisco, car +il ne fallait pas effrayer les parents; au contraire, il fallait montrer +tout en beau, pour réjouir les amis, à Anvers. + +Un grand tumulte s'éleva en ce moment à l'extrémité de la table; deux +joueurs semblaient en discussion pour un coup de dés. Ils frappaient du +poing sur la table, ils juraient et se menaçaient avec une fureur +croissante; mais les Flamands ne comprirent pas ce qu'ils disaient. Tout +à coup, l'un d'eux se leva de la table et mit en poche le monceau d'or +contesté; mais l'autre, rugissant comme un lion, sauta sur lui, le +renversa en arrière et lui mit un genou sur la poitrine en criant qu'il +l'étranglerait s'il ne rendait pas l'or. Celui qui était tombé, restant +muet, se démenait et se tordait les membres avec tant de rage que +l'écume lui sortait de la bouche. + +--Rends! rends! rugissait l'autre. + +Et, comme il ne reçut pour réponse de son adversaire qu'une insulte +grossière, il étendit une de ses mains vers la table, prit un long +couteau et l'appuya, en prononçant d'horribles menaces, sur la poitrine +de son ennemi. + +Les Flamands avaient sauté debout, pâles d'effroi et tremblants à la +prévision d'un meurtre. Donat Kwik, lorsqu'il vit la pointe du couteau +sur le sein du malheureux joueur, fut emporté par un sentiment de +compassion: un cri d'anxiété lui échappa et il courut au secours de la +victime. Il avait déjà mis la main sur le meurtrier pour le retenir; +mais deux ou trois des assistants le saisirent et le jetèrent en arrière +avec tant de violence, qu'il roula jusqu'à l'autre bout de la salle et +tomba sur le dos aux pieds de ses amis. + +Les deux Anversois, indignés d'une pareille cruauté, marchèrent vers les +joueurs, comme pour leur en demander compte; mais à la vue d'une couple +de revolvers et de trois poignards qui étaient dirigés sur eux, ils +s'arrêtèrent stupéfaits, et un des étrangers leur dit en bon anglais: + +--Restez tranquilles, gentlemen. Respectez la loi de la Californie, la +loi de _non-intervention_. Ce qui se passe ici ne vous regarde pas; ce +sont nos affaires. + +L'homme étendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son +adversaire, promit de rendre l'or disputé et demanda de pouvoir se +relever. En replaçant l'or sur la table, il rugissait horriblement et +ses yeux flamboyaient; il était visible qu'une ardente soif de vengeance +Brûlait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le +bonsoir à ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se +disposait à quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressée +en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta à son ennemi un +violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux +coups de pistolet retentirent et deux balles trouèrent la porte +entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent +dans la rue revinrent en grommelant. + +Les garçons, en entendant les coups de pistolet, étaient entrés dans la +salle. On était occupé à soigner le blessé. Il avait reçu un coup de +couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang à flots; le +plancher, à ses pieds, était teint de rouge dans une assez grande +étendue. Cela n'empêchait pas l'homme furieux de hurler et de se démener +par désir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il +saurait trouver ce soir-là même le lâche assassin et qu'il lui logerait +une balle dans la tête. + +A peine son bras fut-il bandé, qu'il paya son écot et sortit de la +maison avec ses compagnons, en rugissant. + +Les Flamands ne dirent mot et se regardèrent avec stupeur. + +Deux garçons apportèrent un seau d'eau et lavèrent les taches de sang du +parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs émus: + +--Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous étonne? Vous n'êtes arrivés à +San-Francisco que depuis cette après-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez +à voir le sang avec moins d'émotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je +vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin? + +Mais les amis bouleversés éprouvaient une irrésistible répugnance à +rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils +exprimèrent le désir d'être conduits immédiatement dans leur chambre à +coucher. + +Le garçon satisfit à leur désir et les conduisit jusqu'à la porte de la +chambre, leur remit une chandelle allumée et leur souhaita la bonne +nuit. + +Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais à peine y eut-il jeté +les yeux, qu'il recula en poussant un cri étouffé et en montrant à ses +camarades quelque chose qui l'effrayait. + +Sur un des quatre lits était étendu un homme, haut de stature et taillé +en Hercule. Sa figure était presque entièrement couverte par une barbe +en désordre; ses habits, qu'il avait ôtés, paraissaient grossiers et en +guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans +son sommeil il portait la main à un long couteau qu'il avait à sa +ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les +carreaux de vitres. + +Les Anversois se mirent à rire de l'effroi de Donat et s'efforcèrent de +le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne était, comme +eux, un hôte de la maison. + +--Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps! murmurait Donat. +Vous avez peut-être raison, mais je trouve néanmoins inutile et même +dangereux d'éveiller ce vilain géant. Ah! Quel pays! Trois dollars pour +nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc, +dormez en repos, camarades. Oh! que ne suis-je à Natten-Haesdonck, dans +notre grenier à foin! + +Les trois amis entrèrent cependant et s'approchèrent de leurs lits. +Roozeman et Creps trouvèrent également qu'il serait impoli ou imprudent +d'éveiller l'étranger, et ils parlèrent à voix basse de leur singulière +position. + +Tout à coup, une malédiction retentit dans la chambre et une voix creuse +cria en anglais: + +--Paix-là !... éteignez la chandelle! + +Tremblant d'effroi, Donat éteignit la chandelle et bégaya: + +--Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se lève. + +Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeilla +bientôt; Roozeman se sentait effrayé et découragé par la vie sauvage, +par la rudesse et la grossièreté des habitants de la Californie, et il +resta longtemps éveillé en pensant à l'événement de cette soirée. Quant +à Donat Kwik, il rêva toute la nuit d'assassins avec de grandes barbes +en désordre, de longs couteaux et de revolvers à six coups. + +Enfin, cédant à la fatigue, ils s'endormirent tous les trois. + + + + +XI + +LES LETTRES + + +Le premier qui s'éveilla le lendemain, assez tard dans la matinée, fut +Donat Kwik; mais il eut à peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiété +lui échappa et qu'il rentra sa tête sous la couverture comme s'il avait +vu un fantôme. + +L'homme à la barbe en désordre et au long couteau passé dans sa ceinture +était debout au milieu de la chambre, et son regard perçant était +précisément fixé sur le pauvre garçon, lorsque celui-ci s'éveilla, à +moitié étourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant +d'effroi, Donat prit secrètement la main de Jean Creps qui ronflait +à côté de lui, le pinça et le secoua si bien, que l'autre se mit à se +frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupéfaction l'homme +gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en +souriant. + +--Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi? + +--Passablement, monsieur, répondit Jean, je vous remercie. + +--Vous deviez être terriblement fatigués, reprit l'autre en continuant à +se laver et à peigner son épaisse barbe. J'ai cru un moment que vous +étiez des comédiens en voyage. + +Donat avait retiré sa tête de dessous la couverture et regardait +l'étranger avec des yeux pleins de méfiance et d'étonnement. + +--Des comédiens en voyage? répéta Creps, qui était descendu de son lit. +Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la +population de San Francisco. + +--C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-là , qui semble avoir +peur de moi, a parlé, soupiré, crié, et s'est escrimé avec ses bras +comme un comédien qui apprend un rôle. J'ai sauté à bas de mon lit pour +courir à son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous +l'assassinait. + +Jean éclata de rire et raconta à l'étranger ce qu'ils avaient vu la +veille au soir, et comment on avait brutalement terrassé son camarade en +le menaçant de couteaux et de revolvers. + +--Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je +comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez; +mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec +des étrangers, d'être toujours très-brefs dans vos paroles et même de +veiller à vos gestes, enfin de ne vous mêler de rien et de ne vouloir +aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes à la fois. + +Donat et Roozeman s'étaient levés à leur tour et avaient commencé à +s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait à échanger quelques +paroles amicales avec l'homme à la grande taille. Il n'était pas si +repoussant de figure ni si déguenillé que les Flamands l'avaient cru +remarquer à la clarté douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait +l'air d'un jeune homme honnête et bien élevé, sa physionomie était noble +et respectable, son langage était aimable et très-choisi. Il se tourna +vers Jean et dit: + +--Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulté son +calendrier et a vu que c'était dimanche. + +--Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'éprouve le +besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour +cela.--Monsieur Creps, demandez donc à ce gentleman où est l'église. + +A cette demande, l'étranger répondit en haussant les épaules avec un +sourire amer: + +--Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples +sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas +d'autre religion que l'adoration de soi-même, la soif de posséder, et +l'égoïsme. Cela vous étonne! Vous deviendrez comme les autres; alors, +vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel. + +En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son étui +aux amis, et les força de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans +Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un +meilleur arôme. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la +chambre. + +Les Flamands se regardèrent, moitié riant, moitié étonnés. Jean et +Victor se moquèrent de leur propre inquiétude au sujet de leur compagnon +de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmenté le sommeil de +Donat. Celui-ci prétendait que ses camarades n'avaient pas été plus à +leur aise que lui et qu'ils s'étaient glissés doucement dans leurs lits, +ainsi que lui, absolument comme les frères du petit Poucet dans la +maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'étaient trompés et qu'ils +s'effrayaient trop légèrement des choses qu'ils voyaient pour la +première fois. Tout était bien surprenant et encore incompréhensible +pour eux à San-Francisco; mais la première impression les avait trompés, +et ce n'était probablement pas si terrible qu'ils le croyaient. + +D'ailleurs, ils y étaient maintenant, et il fallait accepter les choses +comme elles se présentaient. Victor rappela qu'on avait fixé ce jour +pour écrire aux parents et amis. + +Ils descendirent pour déjeuner, se firent donner par le garçon quelques +feuilles de papier à lettres et ce qu'il faut pour écrire, et lui +demandèrent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco +en Europe. Il résulta de la réponse qu'un pareil envoi était très +facile: le maître de l'hôtel s'en chargerait volontiers. + +Rentrés dans leur chambre, les trois amis se mirent à écrire, chacun de +son côté. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient +debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre; +Kwik était assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il +avait placé sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les +plumes raides de Californie et contre l'encre épaisse de San-Francisco, +le silence le plus complet régnait dans la chambre. + +Il y en avait long à raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il +plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas +déranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant. + +Le pauvre garçon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et +faisait des lettres grandes comme des dés à coudre; il se grattait +l'oreille, mâchonnait sa plume et chiffonnait avec dépit les feuilles de +papier barbouillées, pour recommencer chaque fois son pénible travail. + +--Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'écrire un volume +sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'à demain. + +--J'ai fini, répondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, à tourner mes +paroles de manière que ma mère ne devine pas quelle misère nous avons +soufferte. + +--Ainsi, tu n'as parlé ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles +requins? + +--Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voilà , lis; tu +verras si nos lettres s'accordent. + +Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut à la fin, il +hocha la tête en souriant et lut: + +«Pendant ce long et triste voyage, ta chère image s'est toujours trouvée +devant mes yeux, bonne mère; et, à côté de toi, je voyais sans cesse une +autre image, un ange qui me souriait et murmurait à mon oreille: «Aie +courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas +oublié, et ma prière veille sur toi.» + +--C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent +aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le +commencement de ta lettre veut le faire croire. + +--Nous ne pouvons cependant pas n'écrire que des mensonges. Une pareille +tromperie serait une autre cruauté. + +--Soit, Victor; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi +parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son affection pour +Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu sembles avoir une intention! + +--En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garçon ne sait +pas bien écrire. La soeur de ma mère demeure à Boom, près de +Natten-Hæsdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que +Donat Kwik pense toujours à elle. On ne peut pas savoir: ce que j'écris +de lui, lui sera peut-être utile dans l'avenir. + +--Bah! tu prends Donat trop au sérieux; c'est un bon garçon, je ne le +nie pas; mais qu'il ait la cervelle à l'envers, c'est ce que tu ne peux +contester. + +Donat parvint enfin à achever sa lettre, et s'approcha des deux amis +tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant: + +--Quand le père d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je +dois être déjà terriblement riche, pour oser écrire ainsi à un garde +champêtre. + +--Fais voir, dit Jean en lui prenant l'écrit des mains. Ta lettre est +passablement longue. + +--Je le crois bien; j'ai sué dessus pendant un quart de jour. + +Creps essaya de déchiffrer la lettre et lut à haute voix: + +«Estimable père d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je +suis arrivé en Californie, heureux et en bonne santé, et j'espère de +vous la même chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en +prendre plein un sac à froment, et, si vous voulez garder votre Anneken +pour moi jusqu'à mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut +est profond à Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me +déteste pas et que, pauvre enfant! elle est devenue à moitié folle après +que vous m'avez jeté si brutalement à la porte. Vous n'avez pas un grain +de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous +osez donner Anneken à un autre pendant que je suis dans le pays de l'or, +je vous ferai destituer de votre place de garde champêtre, et vous me +verrez me marier, à votre grand chagrin, avec la demoiselle du château, +que vous pouvez habiter vous-même, si vous voulez. C'est à prendre ou à +laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec +lesquels j'ai l'honneur d'être, + +DONAT KWIK, +_Chercheur d'or, dans un grand hôtel, +à San-Francisco, Californie,_» + +On rit de bon coeur de cette lettre menaçante, et Roozeman tâcha de +faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'en adoucir un peu +les termes, Donat ne voulut pas y changer un mot, et donna pour raison +que le garde champêtre de Natten-Haesdonck était un homme opiniâtre, +dont personne ne pouvait rien obtenir par la douceur. + +Pendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et écrivaient +l'adresse, Donat Kwik s'écria: + +--Ah çà ! messieurs, j'ai quelque chose sur le coeur; je couche et je +mange ici sans m'inquiéter de savoir qui payera. Il n'est pas nécessaire +de demander si le compte sera poivré et même au poivre d'Espagne. Tout +ici coûte les yeux de la tête. Dix francs pour porter une malle pendant +cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour +les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous +toutes sortes de noms baroques. + +--Ne t'inquiète pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout. + +--C'est bien, je vous remercie; mais je ne veux pas être une sangsue. Je +chercherai cette après-dînée une autre auberge, et, s'il me faut coucher +par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me +semble que l'économie est encore plus nécessaire dans le pays de l'or +qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs; mais +je crois que vous ne feriez pas mal non plus de chercher un hôtel plus +modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drôle, si vous +vous trouviez sans argent à San-Francisco. A moins que vous ne vouliez +porter les malles des voyageurs sur votre dos? + +Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelèrent le +garçon pour lui demander le montant de leur dépense. Au bout de quelques +instants, celui-ci remit à Jean Creps un papier où on lisait en anglais +le compte suivant: + + Potage julienne, trois portions......................... 3 dollars, + Viande de boeuf aux choux rouges, id.................... 2 id. + Un gigot de mouton sauce aux câpres, id................. 3 id. + Des côtelettes de veau, id.............................. 4 id. + Une bouteille de vin.................................... 5 id. + Logement pour trois personnes à trois dollars........... 9 id. + __________ + Total........................ 26 dollars. + +Cela faisait donc un total de 140 francs 40 centimes pour un souper et +un coucher. C'était poivré, comme l'avait dit Donat; mais ce n'était pas +mortel; et Victor et Jean payèrent sans chagrin ni regret chacun la +moitié de la somme exigée; ils résolurent même de passer encore une nuit +dans cet hôtel. Il leur restait environ treize cents francs en billets +de banque. Ils avaient dormi très-mal la nuit et se trouvaient +maintenant dans une maison dont les gens étaient honnêtes et polis. + +Qui sait quelles difficultés et quels désagréments ils rencontreraient +dans une autre auberge? Ils resteraient donc où ils étaient; ils iraient +se promener à leur aise, visiter San-Francisco, dîner en ville et même +boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie, +après une traversée si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec +eux jusqu'au lendemain, puis on délibérerait mûrement sur ce qu'il y +aurait de mieux à faire pour attendre l'arrivée des directeurs de _la +Californienne_ sans crainte d'épuiser les ressources. + +Ils allumèrent les cigares que l'étranger leur avait donnés, et +sortirent le coeur léger et plein de confiance, pour commencer leur +promenade. + + + + +XII + +LA MAISON DE JEU + + +Les trois Flamands s'étaient promenés et avaient flâné toute la journée +dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui était nouveau pour eux, +s'arrêtant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle +surprenant de cette foule d'hommes étranges au milieu desquels ils +vivaient. Quant à la ville même, elle n'offrait rien de remarquable. +Quoique, en ce moment, peut-être plus de cinquante mille hommes de +toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se +composait que de maisons en bois à un étage, à côté de quelques tentes +et baraques en toile qui s'étendaient comme des faubourgs vers la +campagne. + +Ce n'était donc que la population qui pouvait être l'objet de la +curiosité de Victor et de ses camarades. Comme, dans le courant de la +journée, ils n'avaient rien rencontré de menaçant ni de désagréable, ils +finirent par conclure qu'ils s'étaient laissé effrayer, comme de vrais +enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en +tout cas, ils ne devaient pas s'inquiéter. + +Leur bonne humeur avait cependant encore une autre cause. Pour fêter +leur arrivée à San-Francisco comme ils l'avaient décidé, ils étaient +entrés dans un certain nombre de cafés, avaient bien mangé et assez bien +bu, de sorte que l'effet du vin ou du _grog_ n'était pas étranger à leur +joyeuse disposition d'esprit, quoiqu'ils eussent encore toute leur +raison et qu'ils y vissent encore très-clair. + +Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner à leur hôtel, ils passèrent +devant une maison de jeu qui avait pour enseigne: _la Verandah_. Une +brillante clarté qui se répandait hors de la maison et illuminait la rue +éblouit les yeux des trois amis étonnés. Ils voulaient s'arrêter un +instant pour jeter un coup d'oeil dans la salle; mais les gens à moitié +ivres qui sortaient et entraient les obligèrent à se mettre de côté. + +--Et pourquoi n'entrerions-nous pas là dedans? demanda Jean Creps. + +--Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat, +qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or. + +--Une maison de jeu! murmura Victor hésitant. + +--Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous +en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la dernière. Nous ne +pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison +de jeu. + +--Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu étinceler là -bas, sur une table, +une montagne d'or, de la même espèce que celui que nous allons trouver. +Cela donne toujours un avant-goût. + +Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, où +heureusement ils trouvèrent, dans un coin, un banc pour s'asseoir. +Lorsqu'ils eurent reçu et payé leur petit verre de rhum, ils promenèrent +leurs regards autour d'eux. + +Ils étaient dans une grande salle splendidement éclairée, mais si +remplie de la fumée du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en +entrant on était à demi suffoqué et qu'on sentait ses yeux se mouiller +de larmes avant de pouvoir s'habituer à cet air vicié et à cette +atmosphère chargée de nuages. Une population étrange et singulièrement +mêlée grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes +qui avaient l'air d'honnêtes gens, mais la plus grande partie des +habitués se composait de tout ce que la Californie offrait de plus +ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on +voyait s'y promener des hommes à figures suspectes qui avaient +probablement tout perdu et passaient toute la soirée dans la maison de +jeu pour voir de l'or, et épiaient peut-être l'occasion de s'en procurer +d'une manière quelconque. Il régnait là un murmure assourdissant de voix +confuses, de cris de joie et de malédictions, que dominaient parfois les +sons retentissants d'une musique entraînante. L'orchestre ne se +composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau à +la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre à la main et +une espèce d'arbre avec des sonnettes sur la tête. Ainsi affublé, il se +démenait comme un possédé et faisait plus de bruit que toute une bande +de musiciens. + +Au fond de la salle se trouvait une table très-large, derrière laquelle +le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le _monte_, jeu de +hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort à la mode à +San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des +blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de +banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque pièce avait +une valeur de deux cent cinquante francs; mais, à côté de chaque tas, +il y avait un revolver à six coups. + +Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque +carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de +hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abîmer dans le +gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommençaient chaque +fois à tenter la chance, jusqu'à ce que, tout à fait ruinés, pauvres et +le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en +maudissant le jeu. + +S'il y avait là des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or +qu'ils avaient amassé dans les placers au prix de grandes privations, on +en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une façon toute +particulière. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient +le mot _paillasse,_ voulant faire entendre par là qu'à leurs yeux le +gagnant n'était qu'un compère, qui jouait avec l'argent même de la +banque. Cela n'empêchait pas cependant que l'on ne racontât jusqu'au +bout de la salle, comme quoi cet individu avait commencé à jouer en ne +risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagné vingt mille +dollars en moins d'une heure. + +Donat, lorsqu'il entendit cela, s'écria avec stupéfaction: + +--Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui +a un peu de bonheur. Je suis né coiffé, moi! Qui sait, messieurs, si je +tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas +une affaire. Si j'osais seulement aller à la table... + +--Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi. + +--Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse. + +--En effet, que nous font quelques dollars? Remarqua Creps. Je veux voir +comment va le jeu de la _monte_: d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce +n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de +nous favoriser. + +Victor resta assis et suivit d'un regard à demi dépité ses amis, qui +s'approchaient à pas lents de la table. + +Ils suivirent le jeu pendant quelques instants avant de risquer leur +argent; une demi-heure après, ils retournèrent près de Roozeman. Jean +riait d'un air triomphant, Donat se grattait la tête d'un air mécontent +et grommela qu'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinq que Victor +lui avait donnés à bord du _Jonas_. + +Pour Creps, il avait été plus heureux; il avait même possédé un moment +plus de trois mille francs; mais le sort s'était enfin déclaré contre +lui, et il avait quitté la table, sur le conseil d'un Américain, pour +donner à la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore +gardé environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer à +jouer sans inquiétude. + +Jean voulut régaler ses amis avec l'argent gagné et fit apporter trois +grogs chauds. En buvant, il engagea Roozeman à risquer aussi une couple +de dollars, afin de savoir au moins si la fortune voulait lui être +favorable ou non. Il se moquait de l'horreur que son ami paraissait +éprouver pour le jeu, et le poursuivait de ses railleries. Victor, plus +ou moins excité par la boisson, se leva tout à coup et dit: + +--Eh bien, tu le veux, je jouerai! mais à une condition: je prends dix +dollars et je les mets ensemble sur une carte; après la perte de cet +argent, nous retournons à notre hôtel sans rester ici une minute de +plus. + +--Oui, mais si tu gagnes? + +--Je perdrai. + +--Tu ne peux le savoir. + +--Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec +douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je +gagne, je mettrai jusqu'à quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses +de me suivre à l'hôtel, sois sûr que j'irai tout seul. + +--Allons, ne te fâche pas: nous acceptons ta condition. + +Les trois amis se rapprochèrent ensemble de la table de jeu. La chose se +passa comme cela se voit souvent: le sort se déclara favorable à celui +qui espérait intérieurement perdre. Roozeman gagna à plusieurs reprises, +et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour être +débarrassé de cet argent impur, les pièces d'or et les billets de banque +affluèrent devant lui d'une façon surprenante. Cette richesse l'aveugla +enfin, la passion et qu'il avait mise à lutter contre le sort qui le +favorisait obstinément le domina au point qu'il oublia la condition +posée, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de +ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la +bonne chance revenait vite, et, malgré l'inconstance du sort, le bonheur +lui resta fidèle. + +Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans +relâche. Donat n'avait pas la même déveine, car il avait déjà un assez +bon tas de dollars devant lui. + +Il vint un moment où la fortune se déclara avec une merveilleuse +constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui +jetait en grognant des poignées d'or et des billets de banque. + +On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants étaient fixés +avec envie sur les richesses qu'il avait gagnées. Victor ne voyait rien +de ce qui l'entourait, tant il était absorbé par le jeu; il avait +presque oublié que ses amis luttaient également avec la fortune à côté +de lui. + +Tout à coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappé +profondément du regard égaré, de la pâleur et de la voix rauque de son +ami. + +--Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar! +Vite, prête-moi une couple de cents francs, Victor. + +Mais Roozeman, revenant avec effroi à la conscience de leur position, +mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches. + +--Prête-moi deux cents francs, te dis-je! Répéta Jean avec une animation +singulière. + +--Non, non, fuyons cette maison! répliqua son ami. Pour l'amour de Dieu, +Jean, ne joue plus! Suis-moi à l'hôtel, ou je m'en vais seul! + +En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le +suivirent en grommelant, et ils quittèrent tous ensemble la maison de +jeu. + +Il y eut alors parmi les joueurs une hésitation étrange. Comme si la +disparition de cet heureux jeune homme eût refroidi la passion de la +plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs, +malgré l'appel provocant du banquier. + +Un grand nombre de joueurs sortirent les uns après les autres. + +Les Flamands avaient continué leur chemin à travers les rues. Il était +très-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait +presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas +avoir gagné moins de quarante mille francs; Donat, de son côté, +possédait encore à peu près huit cents francs. Malgré la perte que Creps +avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'être mécontent du résultat de +cette soirée. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin +de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie +de ses amis, qui se réjouissaient de cette fortune inattendue. Comme +Roozeman leur avait déjà déclaré qu'il regardait le gain comme un bien +commun et qu'il ne voulait pas le considérer autrement, ils parlaient en +ce sens: + +--Il est vrai, dit Jean, qu'aussitôt que les directeurs de la +_Californienne_ arriveront à San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de +rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gêne, ne nous laisser +manquer de rien et rester à l'hôtel où nous sommes logés. En outre; +l'argent que nous avons déjà nous permettra de retourner d'autant plus +vite dans notre patrie. + +Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie: + +--Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize +mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas +pourquoi je n'achèterais pas, outre le château de Natten-Haesdonck, une +grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis +terrestre! + +Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit à chanter: + +«Mettez la soupe au feu, maman; +Voilà l'géant! voilà l'géant!» + +Mais la parole fut étouffée dans sa gorge par une main puissante qui lui +pinçait les lèvres comme des tenailles. On lui enfonça un bâillon dans +la gorge avant qu'il pût crier. Un coup violent sur la nuque le fit +tomber par terre. A la pensée qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui +voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide +et glissa son argent dans ses bottes. + +Creps et Roozeman furent assaillis, au même instant, de la même manière. +Tous les deux étaient étendus sur le sol, bâillonnés avec un mouchoir de +poche et entourés de voleurs ou d'assassins qui menaçaient de leur +percer le coeur de leur poignard au moindre mouvement. + +Victor avait été attaqué par plusieurs hommes à la fois; trois ou quatre +le tenaient cloué par terre; deux autres fouillaient dans ses poches. +Heureusement, il réussit à dégager ses membres, sauta debout et saisit +un des voleurs; mais un couteau que le pauvre jeune homme sentit +pénétrer dans ses côtes lui fit lâcher prise; il fut renversé par la +violence du coup, et les assassins se jetèrent de nouveau sur lui pour +lui fermer la bouche. + +Mais tout à coup, trois ou quatre personnes qui parlaient à haute voix +sortirent d'une rue latérale. Au bruit de ces voix, un des brigands +donna un signal et tous disparurent dans les ténèbres. Les passants dont +la présence les avait chassés tournèrent le coin d'une autre rue. + +Jean Creps courut à Victor et l'aida à se relever; mais il sentit sur sa +main une humidité chaude et gluante, et s'écria avec une mortelle +anxiété: + +--Oh! mon Dieu, Victor, tu es blessé? + +--Légèrement, ce ne sera rien, répondit +Victor. + +--Où? où? + +--Dans le côté: un coup de poignard. Ne sois pas inquiet. + +Creps, effrayé, voulut aller frapper à la première maison venue pour +demander du secours; mais Victor prétendit qu'il était encore assez fort +et exigea qu'on allât directement à l'hôtel. Ce n'était pas loin, et, +avec la main sur la blessure pour empêcher l'hémorragie, il y arriverait +sans peine, croyait-il. + +Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refusât leur aide, il fut +soutenu par tous deux. + +Donat versait des larmes de pitié sur le malheur de Victor et grommelait +des paroles de vengeance, telles que: «Les assassins! les scélérats! ils +me payeront mon oreille!» + +Mais les autres ne firent pas attention à ses paroles. + +Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'hôtel, Jean fit asseoir son ami +blessé et demanda avec instance un docteur ou un chirurgien. + +Un garçon dit qu'il y avait un chirurgien à deux pas de là , et qu'il +allait l'appeler immédiatement. + +--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, cinq dollars pour votre peine! s'écria +Creps. + +Le garçon ne se le fit pas dire deux fois et sortit en courant. + +Victor perdait beaucoup de sang par sa blessure, il y en avait déjà une +petite mare au pied de sa chaise: cependant il riait et tâchait de faire +comprendre à ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer et d'être si +consternés, parce qu'il sentait bien que sa blessure n'était pas +dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il lui +demanda avec inquiétude: + +--Et toi, mon pauvre ami, tu ne te plains pas et tu ne t'occupes que de +mon sort! Qui sait si tu n'es pas plus malheureux que moi?... Une +blessure à la tête; ah! cela peut être dangereux! + +--Non, non, répondit Donat, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir +perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne pourrai plus +porter de boucles d'oreilles ... voilà tout. + +Le chirurgien parut dans la chambre et se mit à déshabiller le blessé en +silence et avec des mouvements brusques. Il lui découvrit le flanc, tâta +la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang, +appliqua un emplâtre sur la plaie béante, posa un bandage par-dessus, +aida le malade à se rhabiller, puis tendit la main vers Jean en disant +d'un ton très-bref: + +--Voilà , gentleman, l'affaire est claire. Une visite de nuit, une once +d'or, seize dollars. + +--Seize dollars! soit; mais dites-nous au moins ce que nous avons à +craindre ou à espérer. + +--Il n'y a rien à craindre, répondit le chirurgien. Un demi-pouce plus +avant, et le jeune gentleman serait déjà dans l'autre monde; mais le +couteau a touché une côte et a glissé entre la peau et la chair. C'est +une blessure très-simple, sans aucune gravité. Si le gentleman n'avait +pas perdu tant de sang, il ne serait pas plus malade que d'une bonne +entaille dans la main.... Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de +temps à perdre et je veux aller me coucher! + +Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout volé, or et +billets de banque. Jean, tout confus, supplia le chirurgien de leur +donner du temps, par pitié pour leur malheur. + +--Pitié? répéta l'autre en riant. D'où venez-vous? Pitié, en Californie? +Quelle plaisanterie! Allons, allons, payez-moi vite; encore dix minutes +et j'exige double salaire. + +--Mais nous ne possédons plus rien; on nous a tout volé! + +--Vous avez probablement une montre? Laissez voir, nous la taxerons. + +Creps chercha sa montre: elle avait également disparu. + +Donat Kwik avait écouté silencieusement cette conversation en clignant +de l'oeil, et s'était évertué à saisir autant que possible le sens des +mots anglais. Lorsqu'il vit que le chirurgien frappait du pied avec +fureur, et surtout lorsqu'il crut comprendre que l'hôtelier déclarait ne +plus vouloir loger des gens sans argent et allait les mettre +immédiatement à la porte, Donat s'avança et dit: + +--_I have money, I pay_. (Je payerai). + +Il se baissa, tira une poignée d'or de ses bottes et donna les seize +dollars exigés. + +L'hôtelier s'excusa et redevint aussitôt d'une politesse et d'une +amabilité extrêmes. + +--Ah çà ! Donat, murmura Jean à moitié fâché, pourquoi nous laisses-tu si +longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui passait? + +--Certes, certes, répondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je +commence à comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en +Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien était parti sans +argent, nous aurions encore les seize dollars que nous n'avons plus +maintenant. + +Le domestique s'approcha ensuite et réclama les cinq dollars qu'on lui +avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec +douleur qu'il avait réellement promis cette récompense, et pria Donat +d'avancer encore les cinq dollars. + +Le jeune paysan obéit en grognant et en rechignant. + +--Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgré toutes nos +mésaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La +blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de +cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain. + +Ils quittèrent la salle et se rendirent dans leur chambre à coucher. +Roozeman, pour montrer à ses compagnons qu'ils pouvaient être +tranquilles sur son état, voulut monter l'escalier sans aide et sans +appui. + +En chemin, Donat grommela encore: + +--Je suis curieux de savoir où se trouve en ce moment le lobe de mon +oreille. Voilà toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans +le même lit que ses camarades.... Mais ils la payeront plus cher que du +jambon ou de la langue fumée, les voleurs! les scélérats! les assassins! + + + + +XIII + +LES ARMES + + +Lorsque Jean Creps s'éveilla le lendemain matin, il prit la main de son +ami Roozeman, qui était étendu dans son lit les yeux ouverts, et auquel +il demanda d'un air de vive sollicitude comment il se portait. La pâleur +du visage de Victor, suite probable de la grande perte de sang, +l'effraya. + +Roozeman répondit avec un gai sourire que sa blessure n'était pas grave +et serait guérie en peu de jours. Pour confirmer ses paroles, il sauta à +bas du lit; mais ce mouvement, par lequel il se pliait sur les muscles +blessés, lui arracha un cri de douleur. + +Creps prit son ami dans ses bras et lui dit d'un ton plein d'intérêt: + +--Hélas! mon bon Victor, tu caches tes souffrances pour ne pas +m'attrister. Le malheur qui t'est arrivé m'ôte tout mon courage. Si +j'avais reçu la blessure, moi... mais toi? cela me brise le coeur! Ah! +que ne sommes-nous restés en Belgique, dans cette contrée bénie où +règnent au moins, avec la liberté, la justice et la sécurité. + +--Tu t'effrayes à tort, Jean, répondit Roozeman; j'ai, en sautant du +lit, dérangé le bandage de la plaie; il est naturel que ce mouvement me +cause un peu de mal. + +--Ce matin, un autre docteur examinera encore soigneusement la blessure, +murmura Creps. + +--C'est tout à fait inutile, et d'ailleurs nous n'avons plus les moyens +de payer le chirurgien. + +--Kwik a encore assez d'argent. + +En disant cela, Jean tourna les yeux vers le lit de Donat, qui avait +l'habitude de dormir avec sa couverture sur sa tête. + +--Tiens! où est-il passé? Le lit est vide! s'écria-t-il. + +--Il s'est levé de bonne heure, répondit Roozeman, il s'est habillé +doucement pour ne pas nous réveiller. + +--Ne lui as-tu pas demandé où il allait? + +--Si; il m'a dit en riant qu'il allait chercher le lobe de son oreille. + +--Je comprends, je comprends, murmura Creps. Donat possède quelques +centaines de francs; il est malin, il s'est levé en silence, il s'est +enfui afin de ne pas dépenser ses dollars pour nous. Il a raison, c'est +la loi de la Californie: _Chacun pour soi_. + +--Non, Jean, interrompit Roozeman, n'aie pas une pareille idée de Donat. +Il peut être grossier et stupide quelquefois, mais il est reconnaissant +et son coeur est bon. + +--Nous verrons. Je ne m'étonnerais aucunement que Donat tentât de garder +exclusivement pour son entretien les dollars qu'il doit à ta générosité. +La Californie est le pays du plus horrible égoïsme; on respire ici ce +sentiment odieux avec l'air. + +--Ton amitié pour moi et ton inquiétude non fondée au sujet de ma +blessure te rendent mélancolique, Jean; autrement, tu ne croirais pas ce +pauvre garçon capable d'une pareille lâcheté. + +--Soit, Victor, nous le saurons bientôt. Parlons maintenant avec +sang-froid de notre position critique. Nous ne possédons plus rien, il +peut encore se passer beaucoup de jours avant que les directeurs de _la +Californienne_ soient à San-Francisco. Qu'allons-nous entreprendre en +attendant? + +--C'est tout simple, dit Roozeman. Nous coucherons par terre sous une +voile, et nous chercherons des moyens pour gagner quelques dollars, +dussions-nous aller sur le quai porter des sacs de voyage ou des malles. + +--Sans doute, Victor; pour moi, ce serait bien le plus simple. Mais toi, +coucher par terre, travailler, te fatiguer et risquer d'enflammer ta +blessure! Cela ne sera pas, me fallut-il travailler comme un esclave et +me nourrir de pain et d'eau! Coucher par terre, toi qui es si +sensible!... + +--Mais, Jean, dit Roozeman avec un sourire de dépit, tu te fais une +fausse idée de moi. Je t'en remercie tout de même, car c'est un effet de +ta bonne amitié. Je suis sensible, en effet, pour certaines choses qui +touchent l'esprit et le coeur, mais pour ce qui concerne les douleurs +physiques ou les privations, sois sûr que je les supporte aussi bien que +n'importe qui. Allons, allons, pas de chagrin; descendons pour déjeuner. + +--Déjeuner? murmura Jean. Avec quoi payerons-nous le déjeuner? + +--Donat payera à son retour. + +--Oui, Donat... cours à sa poursuite! Non, Victor, tu restes ici, tu +prends un bon déjeuner: c'est nécessaire pour le rétablissement de tes +forces. Je sortirai et tâcherai de gagner un salaire: je trouverai bien +les moyens de t'héberger ici jusqu'à ce que ta blessure soit guérie. +Attendre Kwik serait une duperie... + +--Eh! eh! voici Kwik! dit Donat lui-même en ouvrant la porte. + +Les Anversois reculèrent, étonnés. Donat était debout devant eux, avec +une ceinture rouge dans laquelle étaient passés un couteau-poignard long +d'un pied et demi et deux revolvers. Il portait sous le bras deux autres +couteaux moins longs et deux ceintures de laine rouge. Il tenait la tête +en arrière et s'efforçait de se donner un air guerrier. + +--Ah çà ! d'où viens-tu? Qu'est-ce que cela signifie? murmura Creps. + +--Ce que cela signifie? répondit Donat tirant son long couteau catalan +de sa ceinture; cela veut dire que le premier qui me regarde encore de +travers, je l'embroche comme un cochon de lait. J'ai rencontré dans la +rue la moustache rousse du _Jonas_ et je l'ai bousculé; mais bien lui a +pris de feindre de ne pas me voir, car autrement, pardieu! ma lame +entrait dans sa peau comme dans un fromage blanc. + +--Mais où as-tu trouvé ces armes? + +--Trouvé? Il n'y a rien à trouver ici. Je les ai achetées. Ces revolvers +et ces couteaux ne coûtent que la bagatelle de trois cent +soixante-quinze francs. Pour ce prix-là , j'achèterais toute une boutique +d'armurier à Malines.. + +--Gaspiller tant d'argent, dit Creps d'un ton de reproche, au moment où +ce pauvre Roozeman est blessé et a besoin de notre assistance! + +--On n'a point oublié cela, interrompit Donat. Manger n'est pas la +principale chose dans ce pays, comme chez nous. C'est un revolver qu'il +faut d'abord. Quant à moi, ce long couteau me suffit; les revolvers et +les autres couteaux, je les ai achetés pour vous. Tenez, prenez-les, et +louez ma prévoyance! car vous en aurez plus de profit que d'un bon dîner +et d'un lit moelleux. J'ai songé à tout. Voici les ceintures pour mettre +les pistolets. Maintenant, du moins, nous pourrons aller et venir dans +la rue au milieu de ce tas de ribauds, la tête levée et prêts à défendre +notre vie, nos oreilles et notre bourse... aussitôt qu'il y rentrera +quelque chose, car maintenant elle est plate comme un papier plié. + +--N'as-tu donc plus d'argent? Demanda Victor avec quelque inquiétude. +Nous devons encore ici neuf dollars pour notre logement. + +--Imprudent! murmura Creps, nous ne savons pas encore comment nous +déjeunerons... + +--J'ai encore songé à cela, répondit Kwik avec un sourire malin. Ah! +vous croyez que ce pauvre Donat est aussi bête qu'il en a l'air? Non, +non; j'ai fait aujourd'hui énormément de besogne. Asseyez-vous, mon +explication pourrait durer longtemps. Là ! écoutez maintenant ce que j'ai +fait. + +Les deux amis se laissèrent tomber sur un banc, étonnés et anxieux. + +--J'ai rêvé toute la nuit d'hommes armés de revolvers et de couteaux, +dit Donat, et dans mon rêve j'ai hurlé de rage, parce que je n'avais pas +d'armes pour me défendre: car je ne sais vraiment pas pourquoi nous nous +laisserions égorger comme des moutons par les scélérats de Californie. +Un âne se défend bien à coups de pieds quand on lui fait du mal. Alors, +j'ai décidé de nous armer de pied en cap. S'il manque un revolver, c'est +que je n'avais pas assez d'argent. Vous m'appelez imprudent? vous croyez +que je n'ai pas pensé à l'état de M. Roozeman? Avant de quitter l'hôtel, +j'ai donné au _baes_ neuf dollars pour notre logement de cette nuit, et +en outre trois cents francs qui doivent servir à payer le séjour de M. +Victor pendant huit jours encore. + +--Merci, merci, Donat, tu as un bon coeur! s'écria Jean Creps en lui +serrant la main avec émotion. + +--Laissez-moi continuer, reprit Donat. En Californie, on doit veiller +soi-même sur l'enfant de son père; on doit agir vite et beaucoup. Je +suis allé au port trouver le Bruxellois, et je lui ai promis deux +dollars pour m'accompagner et me donner des conseils. J'ai appris de lui +un tas de choses qui nous seront utiles; il connaît la Californie et +San-Francisco sur le bout du doigt. Je lui ai dit que notre dernier écu +était destiné aux armes, et je lui ai demandé ce qu'il y avait de mieux +à faire pour ne pas mourir de faim. Sur le port, il y a peu de chose à +faire en ce moment; il y a trop de gens qui gâtent le métier. La plupart +de nos camarades du _Jonas_ y flânent pour gagner quelques dollars. + +Le gentilhomme de notre gamelle y porte des planches de sapin sur le +dos; le banquier allemand est attelé à une petite charrette et +transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le +procureur. Le camarade à la moustache rousse cherche des débris de +faïence, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en +faisant le métier de _chiffonnier en gros_, a déjà amassé des trésors. +Cela va drôlement ici! Une chemise de coton neuve coûte un dollar, et, +pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte +sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif +arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de même des +bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fenêtre. Les +maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais +pas trouvé un meilleur emploie le deviendrais moi-même juif, +c'est-à -dire chiffonnier. Mais je perds mon fil... Le Bruxellois connaît +beaucoup de monde à San-Francisco. Il a couru de porte en porte avec +moi, afin de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis +accepté comme laveur de vaisselle et lécheur d'assiettes dans un grand +restaurant, à cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement +dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc +certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouvé quelque chose de +mieux: domestique chez un boucher... + +--Garçon boucher! s'écria Jean avec un sourire de dépit; alors je +m'attelle plutôt à une charrette, comme le banquier allemand! + +--En effet, il paraît que les bouchers font ici un singulier métier. Il +y avait devant la porte une grande vilaine bête grise avec des dents +terribles. Je pensais que les boeufs avaient peut-être des poils aussi +longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'était un ours. On +mange de la viande d'ours ici! cela ne m'étonne plus que les gens soient +si méchants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps; +mais j'ai des postes à votre choix. Il y a encore une place de +_paillasse_ dans une grande maison de jeu... + +--_Paillasse!_ qu'est-ce que cela signifie? Ah çà ! Donat, il me semble +que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter. + +--C'est ainsi: huit dollars par jour pour jouer comme compère avec +l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous, +j'aurais bien accepté le poste. + +--Et moi, je ne le désire pas; il y aura bien autre chose à trouver. + +--Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles, +allumeur de lampes dans un hôtel, en face du port. Sept dollars, sans +nourriture ni logement. + +Jean Creps secoua la tête avec impatience. + +--Vous ne pouvez pas être trop difficile, monsieur Jean, remarqua Donat. +Vous verrez des compagnons de voyage, même de la première classe, qui +font des métiers encore plus étranges. D'ailleurs, sept dollars! +Qu'est-ce qui vous empêcherait de venir coucher ici à l'hôtel, jusqu'à +ce que M. Roozeman soit guéri? Trois de sept, reste toujours quatre. + +--Tu as raison, dit Jean tout à coup. Eh bien, je serai cireur de +bottes! + +--Et n'as-tu rien trouvé pour moi? Demanda Roozeman. Tu ne t'imagines +cependant pas que je veuille vivre ici du fruit de votre travail à tous +deux. + +--Pour vous, du moins, j'ai une place facile et bonne, répondit Donat; +vous en rirez peut-être: fille de boutique... je veux dire commis chez +un fruitier. + +En effet, bien qu'ils eussent peu de raisons d'être gais, les deux amis +éclatèrent de rire. + +--C'est sérieux, très-sérieux, reprit Kwik. Il y a une grande tente, où +l'on vend des oranges, des citrons, des figues et d'autres fruits. Le +propriétaire a besoin de quelqu'un qui sache écrire en français et en +anglais. Il donne six dollars, sans nourriture ni logement. A la prière +du Bruxellois, qui lui procure beaucoup de chalands, il gardera encore +cinq jours la place vacante. Vous serez le mieux partagé, monsieur +Roozeman: c'est, du moins, un état propre et honorable. + +--Je te remercie, Donat, dit Victor, j'accepte avec joie. + +--Cireur de bottes dans un hôtel! dit Jean en ricanant. + +--Lécheur d'assiettes dans une sale gargote! murmura Donat. + +--Commis chez un fruitier! Si ma mère, si Lucie pouvaient le savoir! dit +Victor en hochant la tête. + +--Qu'est-ce que cela fait? s'écria Donat. Aussitôt que nous verrons les +mines et que nous pourrons ramasser l'or par poignées, tout sera oublié. +J'aurai d'autant plus de choses à raconter à Anneken et à mes enfants... + +--Allons, allons, hourra pour la Californie! s'écria Creps. Le +commencement est admirablement beau, sur ma parole. Donc, ne nous +Laissons pas abattre. Notre ami Roozeman paraît fort et de bonne humeur: +c'est le principal. Pour le reste, nous ferons de nécessité vertu. Cela +ne durera pas longtemps, Dieu soit loué! Peut-être les directeurs de _la +Californienne_ arriveront-ils demain ou après-demain. En attendant, je +me rendrai tout à l'heure au grand hôtel pour savoir quand je pourrai +commencer mon service de cireur de bottes. + +--Je sortirai avec toi, dit Victor. + +--Et ta blessure?... Tu dois te tenir tranquille. + +--Non, ne pensons pas à ma blessure; elle guérira d'elle-même. Je suis +curieux de voir mon magasin de fruits. + +--Quant à moi, reprit Kwik, cette après-midi, à deux heures, je +tripoterai avec les bras nus dans une eau grasse, que cela fera plaisir +à voir. + +--Si nous avions déjeuné au moins, murmura Creps; mon estomac vide ne me +donne pas beaucoup de courage. + +--J'ai payé le déjeuner avant de sortir ce matin, dit Donat. + +--Tu es une merveille de prévoyance et de bons soins, dit Jean gaiement +en lui frappant sur l'épaule. Je crois que je me suis trompé sur ton +compte, ami Kwik. + +--Possible, répondit Donat; mais, si M. Victor n'avait pas été malade, +Donat n'aurait probablement pas veillé toute la nuit, pour réfléchir à +ce qui lui restait à faire. Pour M. Roozeman, je serais capable de tout: +de passer à travers le feu, de me laisser couper un membre, et de gagner +de l'esprit aussi, pardieu! + +Roozeman lui prit la main et la serra avec reconnaissance, car le jeune +paysan avait dit ces paroles avec une expression profonde, et +l'Anversois savait que Donat lui était sincèrement dévoué depuis +l'affaire de la fosse aux lions du _Jonas._ + +--Eh bien, allons déjeuner alors! S'écria Jean. + +--Non, pas ainsi, dit Kwik; vous devez mettre les ceintures et y passer +les revolvers. Désormais, ces armes ne doivent plus vous quitter un +instant, ni dans votre chambre, ni dans la rue, ni à votre ouvrage. +C'est le Bruxellois qui me l'a dit. En effet, vous pouvez en avoir +besoin, même pendant votre sommeil. Et à quoi serviraient-elles si vous +ne les aviez pas sous la main au moment du danger? + +--Pour aller déjeuner! murmura Victor qui paraissait avoir horreur de +porter ces armes homicides. + +Mais Donat lui mit lui-même la ceinture et y passa le pistolet en +disant: + +--Pour déjeuner? Et si les vilains hommes d'hier soir étaient encore +assis à table et nous cherchaient querelle?... C'est bien ainsi! +Viennent les ribauds maintenant! Je donnerais toute une semaine de mon +salaire pour connaître et rencontrer le scélérat qui s'est enfui avec le +lobe de mon oreille. Il serait bien drôle avec une tête comme une poule: +sans apparence d'oreille! + +--Mais, mon bon Donat, objecta Roozeman, tu dois être prudent et ne pas +t'attirer de mauvaises affaires par ton emportement. Tes paroles me font +craindre que tu ne fasses un usage irréfléchi de ton effroyable couteau. + +--Bah! je ne suis pas si méchant que j'en ai l'air, monsieur Victor, dit +Kwik en riant. La hardiesse impose toujours. Je ne défierai personne et +je serai même très-endurant; mais, mais, si quelqu'un, pardieu...! + +--Le déjeuner! le déjeuner! s'écria Jean, en poussant ses deux camarades +hors de la chambre. + + + + +XIV + +LES SAUVAGES + + +Quatre jours plus tard, Victor Roozeman avait pris place derrière le +comptoir du fruitier. Sa blessure se guérissait rapidement et elle ne le +gênait déjà plus pour faire sa besogne. Creps cirait des souliers, +rinçait des bouteilles et nettoyait des lampes; Donat lavait la +vaisselle et aidait le cuisinier du restaurant dans la grande tente. + +Les trois amis se réunissaient habituellement le soir très-tard dans un +café, et y causaient une ou deux heures de leur position. Jean Creps, +tout en riant beaucoup du poste que Kwik lui avait procuré, paraissait +le moins satisfait et avouait qu'il n'était pas rare que le rouge de la +honte lui montât au front, lorsqu'un autre domestique lui jetait un tas +de bottes crottées et lui ordonnait durement de se hâter. Mais ce qui le +consolait, c'est qu'il avait pour compagnon cireur de bottes et rinceur +de bouteilles, un Français qui avait roulé en carrosse à Paris et qui +était vraiment un homme très-instruit, bien élevé et très-honnête. + +Sous d'autres rapports, les amis ne se trouvaient pas mal; ils gagnaient +assez d'argent pour ne se laisser manquer de rien, et même pour épargner +tous les jours quelques dollars. Kwik, qui vivait dans une cuisine bien +pourvue et qui ne regardait pas de très-près si les morceaux avaient ou +non figuré sur une autre assiette, engraissa visiblement après la +première semaine, et bientôt sa figure témoigna par son éclat +extraordinaire qu'il ne laissait pas se perdre beaucoup des prétendus +restes. + +Le Bruxellois venait passer presque chaque soirée avec Jean Creps et ses +amis; ceux-ci payaient son écot et écoutaient, avec une curiosité avide, +ce qu'il racontait de son séjour dans les placers ou mines d'or. Ce +récit renfermait bien des scènes d'affreuse méchanceté, de violence et +de meurtre, et assurément le langage du conteur n'était pas de nature à +en adoucir l'impression; mais peu à peu les Anversois s'habituaient plus +ou moins aux choses de Californie, et croyaient, d'ailleurs, que leur +nouveau camarade exagérait ses aventures afin de pouvoir se vanter de +son courage et de son habileté. Il leur parla très-complaisamment des +bandits et des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemins, qui attaquent +et assassinent les voyageurs; des _vaqueros_, qui prennent avec le +_lasso_ aussi bien un homme qu'un cheval sauvage et rendent toute +défense impossible; du terrible _grizzly_ (ours gris), qui étouffe un +homme dans une étreinte de ses bras velus; et surtout des sauvages +américains qui savent arracher en un clin d'oeil la chevelure et la +peau du crâne à leurs pauvres prisonniers pour s'en faire un ornement +guerrier. + +Sur une observation des Anversois, d'où il paraissait résulter qu'ils ne +croyaient pas à l'existence de ces dangers, Pardoes, qui aimait à +parler, leur donna l'explication suivante: + +--Vous devez savoir quelles sont les causes de tout cela. Il n'y a que +deux ans qu'on a découvert les mines d'or. Il y avait un homme d'origine +suisse, nommé Sutter, qui voulut tenter de tirer profit des bois de +sapins de Californie, et fit bâtir à cet effet un moulin à eau. On +trouva dans la terre qui avait été délayée par l'eau du moulin une +grande quantité d'or. La nouvelle se répandit avec la rapidité de +l'éclair. Les habitants de San-Francisco, de Monterey, de la Sonora et +les Mexicains accoururent en si grand nombre, que, trois mois après la +découverte, plus de quatre mille hommes cherchaient de l'or aux environs +du moulin de M. Sutter. Industriels, officiers, soldats, tous +s'enfuirent vers les mines. Lorsque, peu après, l'étonnante nouvelle +pénétra jusqu'aux Etats-Unis d'Amérique et jusqu'en Europe, +d'innombrables navires amenèrent des milliers et des milliers de +chercheurs d'or étrangers. Les naturels du Mexique et des côtes de la +Californie regardèrent ces étrangers comme des envahisseurs de leur +patrie et de leur propriété légitime. Ils essayèrent d'abord de les +repousser des mines et les attaquèrent les armes à la main; mais, trop +faibles pour vaincre les chercheurs d'or réunis dans les placers, ils se +jetèrent dans les bois et le long des routes pour attaquer, piller et +tuer les troupes isolées de voyageurs. Au commencement, ils +considéraient cela comme une guerre légitime; maintenant ils font encore +la même chose, en partie par haine nationale, en partie par avidité. Ces +voleurs mexicains, lorsqu'ils sont à cheval et se servent du lasso, +s'appellent _vaqueros_; lorsqu'ils sont à pied _saltéadores._ En ce qui +concerne les _bushranger_, ils sont étrangers; ils vivent du vol et +préfèrent ravir l'or aux mineurs qui voyagent plutôt que de le chercher +dans les placers par un rude labeur. Les sauvages californiens voient +encore avec plus de haine et de colère cette grande affluence de blancs +dans leur patrie. Maintenant, ils sont déjà refoulés à une vingtaine de +lieues de la côte; mais à certaines époques, ils descendent en nombre +des montagnes et assassinent les chercheurs d'or isolés. Je les ai vus +de près, mes amis, je puis en parler! Je crois que j'en ai tué au moins +quatre ou cinq. + +Sur les instances des Flamands et surtout de Donat, Pardoes se mit à +raconter son combat avec les terribles sauvages, et il le fit si bien et +d'une façon si pittoresque, que Kwik écoutait le coeur oppressé et +presque sans respirer, et qu'il tomba dans de profondes réflexions +lorsque Pardoes eut fini son récit. + +Le Bruxellois était allé en premier lieu dans les mines du Sud, y avait +souffert beaucoup de misère et avait eu peu de bonheur; puis il était +allé aux mines du Nord, où il avait trouvé beaucoup d'or; il ne les +aurait pas quittées si la saison des pluies n'avait rendu impossible le +travail des chercheurs d'or. Son intention était d'y retourner quand la +saison des pluies serait plus avancée et qu'il aurait épargné assez +d'argent; car il n'était pas, comme ses auditeurs, actionnaire de la +Société _la Californienne_. Il devait donc se suffire à lui-même et +amasser par le travail l'argent nécessaire pour retourner aux placers. + +Les trois amis lui promirent de l'aider à atteindre son but, aussitôt +que les directeurs de _la Californienne_ seraient arrivés, parce qu'ils +ne sauraient d'ailleurs que faire de leurs dollars économisés. + +De toutes les histoires et les descriptions de Pardoes, ce qui faisait +le plus d'impression sur l'esprit de Donat Kwik était l'histoire de son +combat contre les sauvages californiens et leur cruelle habitude de +scalper la peau de la tête à leurs ennemis vaincus. Peut-être la perte +du lobe de son oreille était-elle la cause de cette crainte. Il revenait +si souvent sur l'affaire des sauvages, qu'il finit par ennuyer le +Bruxellois à force de questions. + +Un soir, il l'interrompit de nouveau dans son récit: + +--Et ces sauvages, ont-ils en effet la peau rouge? + +--Certes; c'est pour cela qu'on les appelle Peaux-Rouges. + +--Oui, mais rouge? + +--Rouge foncé, presque brun. + +--Et sont-ils laids? + +--Horribles. + +--Et tirent-ils avec des flèches empoisonnées? + +--On dit qu'ils trempent leurs flèches dans le jus d'un _yedra_, ou +lierre vénéneux. + +--Et coupent-ils vraiment aux hommes la calotte de leur tête, avec les +cheveux et la peau? Aïe! aïe! quand j'y pense, je frissonne jusqu'à la +moelle de mes os. + +--Attends, dit Pardoes, je satisferai ta curiosité et te montrerai +comment les sauvages scalpent leur homme; car c'est ainsi qu'on nomme ce +traitement d'amitié. Tiens-toi tranquille, Kwik, et courbe la tête.-- +Tiens, ils font ainsi! + +En disant cela, il prit de la main gauche l'épaisse chevelure de Donat +et la tira comme s'il voulait l'arracher, pendant qu'il traçait avec +l'ongle du pouce droit un cercle autour de la tête du jeune homme +épouvanté. + +--C'est fait, cria-t-il, tu n'as plus ni peau ni chevelure sur la tête! + +Donat, qui craignait que ce ne fût vrai, jeta un cri d'angoisse, sauta +debout et regarda stupéfait et tremblant le Bruxellois qui feignait de +cacher quelque chose derrière le dos. + +Un long éclat de rire s'éleva et Donat partagea lui-même l'hilarité +générale, dès que, en tâtant sa tête, il se fut assuré que ce n'était +qu'un jeu. La sensation désagréable qu'il avait éprouvée, laissa +cependant une profonde impression dans son esprit, et l'on eut assez de +peine à lui faire comprendre que les attaques des sauvages étaient un +des moindres dangers des chercheurs d'or. + + + + +XV + +LA BANQUEROUTE + + +Un matin, le cinquième jour après l'arrivée de _Jonas_, une grande foule +courut sur le port avec de grandes démonstrations de joie. C'étaient les +passagers du _Jonas_ et de deux autres navires que la Société _la +Californienne_ avait envoyés à San-Francisco. On avait signalé un +trois-mâts avec pavillon français, et le bruit s'était répandu que les +directeurs de _la Californienne_ étaient là enfin avec les instruments +et tout ce qu'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers. + +Lorsque enfin, après une longue attente, une chaloupe atterrit dans le +port, les arrivants furent entourés et chacun voulut savoir des +nouvelles de la France et de _la Californienne_. Un cri de désespoir +et de rage parcourut la foule: _la Californienne_ avait fait banqueroute +et n'existait plus. Tout l'argent payé était donc perdu, et les actions +que l'on avait mises en main des passagers ne valaient plus un centime. +Etait-ce une gigantesque escroquerie? la Société s'était-elle trompée +dans ses calculs ou avait-elle eu des malheurs? Quoi qu'il en fût, les +quatre ou cinq cents membres à San-Francisco pouvaient chercher comment +ils se tireraient d'embarras. La plupart étaient sans argent; beaucoup +d'entre eux, qui avaient été trop paresseux ou trop fiers pour +travailler, avaient vécu jusqu'alors très misérablement et couché à la +belle étoile comme une poignée de mendiants. + +Ce soir-là , les Anversois étaient de nouveau réunis avec le Bruxellois, +et on ne parla naturellement que de la banqueroute de _la Californienne_ +et de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les +plaçait. + +--J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le +Bruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possède le moyen de +reconnaître votre amitié. Aurez-vous du courage? Donat n'est pas un +héros, je le sais, mais il est fort et dur à la fatigue. C'est un grand +avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement; +mais Roozeman, quoique assez robuste, ne me paraît pas fait pour la vie +des mines. Il y aurait immédiatement la maladie du pays, se laisserait +décourager et deviendrait une charge pour les autres. + +--Bah! que dites-vous? s'écria Donat avec indignation. Monsieur Victor a +plus de courage que nous tous peut-être. Si tu l'avais vu à l'ouvrage, +comme moi, tu parlerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus +profondes, ami Pardoes. + +--Pourquoi nous questionnes-tu donc? Murmura Victor qui se sentait +blessé intérieurement. + +--Si j'étais à ta place, Roozeman, répondit le Bruxellois, je resterais +tranquillement chez mon fruitier et laisserais aller mes amis aux +placers; car il faut autant de force d'esprit que de force physique +pour ne pas succomber là -bas, soit sous le rude labeur, soit sous les +attaques d'un tas de pillards. + +--Ce que tu dis peut être vrai, Pardoes, répliqua Victor avec calme; +mais j'irai aux mines, fussé-je tout à fait seul et y eût-il cent fois +plus de dangers, sois-en sûr. Toi aussi, tu me regardes comme un être +faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler +grossièrement? + +--C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois; je veux faire quelque +chose pour vous. Écoutez avec attention ce que je vais dire. Il y a deux +chemins pour aller aux mines: l'un est au sud, le long de la rivière +San-Joaquim; le second, au nord, le long de la rivière que l'on nomme +Sacramento. J'ai déjà suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup +moins d'or qu'au nord, et d'ailleurs c'est en même temps la contrée où +les sauvages se montrent le plus souvent. Notre ami Kwik n'irait donc +pas là avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long et plus +difficile, à la vérité, mais les placers y sont plus riches et plus +étendus. Ce qui me pousse cependant le plus à retourner là , c'est un +important secret que je vais vous révéler. Rapprochez-vous, camarades, +et écoutez bien: Il n'y a pas trois mois que j'étais encore occupé à +laver de l'or au bord de la rivière Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur +et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gré, +parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon +retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui était malade et +voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route +et je défendis même sa vie au prix de mon sang, car je reçus un coup de +poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce +Suisse portait sous ses vêtements une ceinture en cuir pleine de pépites +et de grains d'or. Pour me récompenser de ma protection, il me confia +qu'il avait trouvé cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, où les +pépites étaient si abondantes qu'on n'avait qu'à les ramasser avec la +main, sans aucun travail. Cette place est située très-haut vers la +_Sierra-Nevada_, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de +la rivière de la Plume; il me l'a décrite si exactement et m'a indiqué +tant de points de repère, que moi, qui connais bien la nature du pays, +je trouverais le riche placer les yeux fermés. Eh bien, maintenant, pour +vous montrer que je suis reconnaissant de votre amitié, je vous propose +de former une société entre nous et d'aller ensemble aux mines. +Acceptez-vous cette proposition? + +--Oui, oui! s'écrièrent les autres avec joie. + +--C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons +solides;--car nous devons être six, pour pouvoir travailler +convenablement là -bas: deux pour creuser la terre, deux pour la porter à +la rivière et deux pour en laver l'or. + +--O Pardoes! cher Pardoes! partons demain! s'écria Donat. + +--Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne +sommes pas prêts. + +--Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de +temps? Pourquoi reculer pour un peu de misère de plus ou de moins, +pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons +certainement pas autant que sur le _Jonas_. + +--Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne +te trompes pas. + +--Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Près de deux cents des +actionnaires dupés par _la Californienne_ partiront demain, tant vers le +nord que vers le sud. La plupart ne possèdent pas cinq dollars. + +--Laissez-les aller, laissez-les aller, répondit le Bruxellois avec un +sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre +eux ne verront peut-être jamais les placers, et il ne m'étonnerait pas +que nous trouvassions çà et là sur notre route des cadavres ou des +squelettes pour témoigner de leur étourderie. Ah! vous croyez qu'on va +aux mines comme de Bruxelles à Anvers? Vous en ferez l'expérience: Si la +saison était favorable et si nous étions prêts, je remettrais encore +notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre +cents actionnaires de _la Californienne_ partiront pour les placers, +sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments +nécessaires. La faim, le besoin, la misère feront, d'une grande partie +de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne +connaît d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus +faible ce qu'il désire posséder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage +cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont +bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est +attaqué quelquefois de très-loin par des balles, les fusils sont un +moyen de défense indispensable contre tout danger. En attendant, je +m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est nécessaire. J'achèterai +la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous coûteront moins cher de +moitié. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des bêches, +des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour +dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la +terre aurifère et beaucoup d'autres choses encore. + +--Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik +mécontent. + +--Aussitôt que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent +pour nous procurer le nécessaire. Vous n'avez pas encore pu épargner +grand'chose, je crois. + +--J'ai quarante-huit dollars! s'écria Kwik en frappant sur sa poche. + +--Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois. + +--Moi trente.--Moi vingt-quatre, lui répondit-on. + +--Vous êtes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen +d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien +fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a également un bon sac +de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut +prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une +chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vêtements. +Les étoffes de laine seules sont bonnes là -bas, tant contre le froid et +l'humidité que contre la chaleur... Il commence à se faire tard et je +suis fatigué. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je +puisse commencer dès demain nos achats aux frais de tous. + +Jean et Victor donnèrent l'argent sans répliquer. Donat chercha dans ses +poches avec une mine embarrassée, fouilla même dans ses bottes et dit: + +--C'est dommage; j'ai encore laissé mon argent dans mon chenil. Ce n'est +rien, je le donnerai demain. + +--Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exagères mon conseil, Donat. On +doit savoir à qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les +dollars, n'est-ce pas? + +--Tout est possible en Californie, tu le dis toi-même, bégaya Kwik; mais +sois sûr que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi +vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant précipitamment. + +Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnèrent +distinctement. + +--Tiens! tiens! je les ai tout de même sur moi! Prends, voilà les dix +dollars; je dirai une prière pour que tu n'aies pas de mauvaises idées +pendant ton sommeil. + +--Maintenant, dit le Bruxellois, nous épargnerons autant que possible, +pour être bientôt prêts. Ne parlez à personne de nos intentions ni du +but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise +de moi. Si l'on venait à savoir que nous nous rendons à de riches +placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous +disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a +beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne +charge d'or. Adieu jusqu'à demain; nous causerons chaque jour de notre +prochain voyage. + +Cette nuit-là , Creps et Roozeman eurent des rêves d'or. Victor retourna +en esprit dans sa patrie, rendant sa mère riche et heureuse, et se +voyant lui-même l'époux de la douce Lucie Morrelo. + +Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il +nommait son chenil, eut un sommeil très-agité. Il rêva qu'il jetait aux +pieds du garde champêtre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait +presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait +son Anneken pour épouse; puis il se vit entouré de sauvages qui +voulaient lui scalper la tête, ou d'ours avec des dents effroyables; +puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier à haute +voix: «Arrêtez le voleur! arrêtez le voleur!» + +Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont +ils avaient pu jouir à San-Francisco. + + + + +XVI + +LES CHERCHEURS D'OR + + +Par une chaude matinée du mois de juin, six voyageurs harassés +marchaient dans une immense et solitaire vallée, à l'est de la rivière +le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et étaient +chargés de provisions, de haches, de bêches, de pioches, de couvertures +de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile +destinée à couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour +faire bouillir l'eau, et un troisième la claie, de plus de six pieds de +long, destinée à laver la terre aurifère. + +Ils avaient tous un fusil en bandoulière et un revolver et un couteau +passés dans la ceinture. Ils devaient être depuis plusieurs jours en +route, car ils étaient sales et crottés des pieds à la tête; et à voir +leurs dos courbés, leurs pieds engourdis et leur marche essoufflée, on +eût pu deviner qu'ils avaient déjà fait plusieurs lieues de chemin ce +jour-là . + +L'endroit où ils se trouvaient était l'extrémité orientale de la vallée +de Sacramento, entre la vallée de l'Ours et le Yuba. A leur gauche, +s'étendait une plaine immense; à leur droite, au contraire, ils voyaient +le sol s'élever et surgir des collines et des montagnes, dont les +croupes et les sommets étaient couronnés de cèdres, de cyprès et de +pins. A plusieurs lieues de distance derrière les montagnes, toujours de +plus en plus hautes, leur vue s'arrêtait aux arêtes de la Sierra-Nevada, +dont les cimes s'élèvent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils +restent couverts d'une neige et d'une glace éternelles. + +Les voyageurs étaient parvenus à un endroit où ils allaient quitter la +grande vallée pour gravir du côté de l'Est un défilé entre deux +collines. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant +le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol détrempé était encore +boueux et glissant, et l'essoufflement des voyageurs épuisés redoublait +avec les difficultés de leur marche. + +Les hommes dont se composait cette troupe n'étaient autres que le +Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux +camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent à côté de +Pardoes, était un Ostendais qui avait fait presque tout le tour du monde +sur un vaisseau américain, et qui s'était enfui en dernier lieu de +Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'était un gaillard +fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit borné et sans +aucun sentiment de générosité ni de morale. Il devait être querelleur de +sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats +au couteau. Le petit doigt manquait à sa main gauche; il l'avait perdu +dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accepté dans +l'association, quoiqu'il fût sans ressources, à cause de sa force +corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante +des mines.--Le second était un gentilhomme français d'environ quarante +ans, maigre, aux traits réguliers et haut perché sur ses jambes. Cet +homme était évidemment d'une grande naissance; il y avait dans sa +démarche, dans la finesse de ses extrémités et même dans l'expression +de ses lèvres, quelque chose qui accusait une éducation distinguée et +qui contrastait singulièrement avec la physionomie grossière et ignoble +de l'Ostendais. Le Français n'était cependant pas un compagnon amusant; +il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et +encore ses paroles étaient amères et trahissaient l'indifférence ou +l'orgueil. Le plus souvent il paraissait rêveur et se parlait à +lui-même, comme quelqu'un qui est poursuivi par des pensées secrètes ou +par une conscience bourrelée, ce qui faisait dire à Donat qu'il avait +des rats en tête et qu'une des vis de son cerveau était probablement +détachée. + +La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associé muet dans sa +compagnie, c'est que le Français avait offert tout l'argent qu'il +possédait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent +était suffisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les +Flamands avaient accepté sa proposition avec joie. + +Victor était le seul qui, par sympathie et par certain sentiment de +compassion, témoignât quelque amitié au gentilhomme; l'Ostendais était +le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre +également bien avec tous. C'était aussi le cas de tous; car, quoiqu'il +portât sur son dos la grande claie et qu'il fût chargé outre mesure, il +faisait souvent éclater les autres de rire, par ses cabrioles comiques +et par ses saillies bouffonnes. + +Pendant qu'ils gravissaient ainsi la pente d'un vallon, le Bruxellois, +qui allait toujours en avant, tournait la tête de tous côtés comme s'il +craignait une rencontre; tantôt il examinait le sol et paraissait suivre +des traces indistinctes de pieds; mais les autres n'y firent pas +attention, car Pardoes avait agi ainsi du premier jour et avait parlé +comme si, à chaque pas, un nouveau danger devait s'élever sous leurs +pieds. + +En ce moment, le Français glissa sur la terre humide et plia +profondément sous son fardeau. + +--_Eh! eh! baron!_ cria Donat, _c'être pas bon avec cet havre-sac sur +son dos. Plus bon à Paris dans ta voiture, n'est-ce pas?_ + +Mais le baron n'eut pas l'air d'entendre les paroles de Donat. + +--Il me semble, pardieu, que mon français est assez compréhensible, +murmura celui-ci en lui-même. Ces gentilshommes ne peuvent jamais +oublier ce qu'ils ont été. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en +Californie. Monsieur du Haut-Mont, avec une marmite sur le dos! + +Et, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victor et dit: + +--Monsieur Roozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porter votre +hache et votre couverture? Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous +vouliez vous décharger un peu sur mon dos. + +--Tais-toi, Donat, répondit Victor avec un sourire, tu es déjà chargé +comme un mulet. Ce grand panier te fait ressembler à un navire sans +voile. Je te regarde; car demain c'est mon tour de porter les paniers. + +--Vous ne les aurez pas. + +--Pas de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne +volonté à mon égard; mais je ferai comme les autres. N'en parle donc +plus: c'est inutile... Qu'a donc remarqué Pardoes pour regarder si +attentivement de tous côtés? + +--Qu'aurait-il remarqué? Rien du tout. Le Bruxellois n'est pas mort de +son premier mensonge, depuis que nous sommes en route. Avec ses +éternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours et de sauvages, +je craignais qu'au bout de trois jours nous n'eussions été tous ensemble +dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu de créature +vivante que çà et là un lièvre, et dans le lointain deux ou trois petits +cerfs avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en être +effrayé! Savez-vous quoi, monsieur Roozeman? Le Bruxellois veut se faire +valoir; il marche en avant, nous conduit, nous commande comme un +général, il fait de l'embarras, il se vante pour paraître nécessaire. Je +veux courir pendant dix ans tout à fait seul... Tiens! qu'a donc trouvé +Pardoes? + +Ils s'approchèrent du Bruxellois, qui s'était arrêté et regardait la +terre sans bouger en disant à voix basse: + +--Chut! il y a un danger qui nous menace. + +--Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et +des fleurs jaunes. + +--Tais-toi, bavard, murmura Pardoes. + +--Je me tais, je me tais; mais qu'y a-t-il, pardieu? + +Le Bruxellois leur fit signe de s'arrêter, s'avança de quelques pas, +toujours courbé vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il +dit: + +--Prenez vos fusils en main à tout hasard. + +--Eh bien! eh bien! que va-t-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je +ne vois âme qui vive. Ce ne sont assurément pas ces sapins qui nous +mangeront? + +--Pas de bêtises, Kwik; c'est très-sérieux. Ne remarquez-vous pas, +messieurs, là devant vous sur le gazon, et ici sur cette place humide, +ces traces de pas? + +--J'ai beau écarquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle, +murmura Kwik. + +--Avec un peu d'expérience et de pénétration, continua le Bruxellois, on +peut deviner à ces signes confus, qui a passé ici, combien ils étaient, +et même quelle sorte d'hommes c'était. Voyez, l'empreinte n'est pas +aussi large que celle de nos pieds et tout à fait sans traces de clous. +Des Mexicains ont passé par ici. La partie antérieure du pied est +marquée profondément, tandis qu'à la plupart des empreintes on ne voit +pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent +pas. Ce sont donc des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemin. + +--Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tournée vers nous. Les +gens qui ont passé ici sont derrière nous et s'éloignent. + +--Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'âme? grommela +Donat. Qui sait si ces _sal... sal..._ ces brigands ne sont pas déjà à +San-Francisco? + +--Il ne s'est pas écoulé une heure depuis que les empreintes sont +faites, répliqua le Bruxellois très-sérieusement, d'une voix grave. Et +comme je ne les ai pas remarquées plus tôt, les _saltéadores_ doivent +être grimpés quelque part sur les collines. Quoi qu'il en soit, tenez +vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux à droite et à gauche, +derrière et devant vous. Du silence! surtout du silence! + +La solennité de cet ordre fit quelque effet, du moins sur Donat, +quoiqu'il tâchât de le dissimuler. Il se tenait maintenant près du +Bruxellois et tournait sans cesse la tête, probablement parce qu'on +lui avait dit que les brigands étaient derrière eux. + +Ils avaient marché pendant près d'une demi-heure sans entendre le +moindre bruit. La vallée s'était élargie, mais ils allaient entrer de +nouveau dans un défilé assez étroit. + +Le Bruxellois s'arrêta et dit: + +--Reposons-nous ici pendant quelques minutes. Je vous conjure, +camarades, d'être toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que +vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit +qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontré de +dangers, parce que j'ai eu soin d'éviter la route ordinaire des +chercheurs d'or. A présent, cela devient impossible. Dans cette vallée, +entre la rivière de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il +y a des _saltéadores_ ou brigands, nous pouvons les rencontrer dès à +présent à chaque instant. Donc, soyez toujours prêts à la défense, +surtout quand notre route est dominée par des collines ou par des bois, +comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore. + +Ils continuèrent à avancer et ne rencontrèrent rien jusqu'au moment où +ils atteignirent la fin du défilé. Là , Kwik sauta tout à coup en arrière +avec un cri d'angoisse. + +--Qu'y a-t-il? que vois-tu? s'écrièrent les autres. + +--Là ! là ! répondit Kwik, toute une bande de brigands! + +Tous s'arrêtèrent et tinrent leurs armes prêtes; car ils voyaient devant +eux, au pied d'une colline et à moitié cachés, quatre hommes acculés +contre les arbres et dont les deux premiers étaient appuyés sur de longs +fusils. + +--Eh bien! que ferons-nous? murmura Creps. Nous ne pouvons pas rester +ici irrésolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre. + +--Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-être plus +que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut être leur +intention. C'est étonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe, +ils rient. + +--Venez, avançons, dit Roozeman; reculer est impossible. Si ces hommes +veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas. + +--As-tu peur, Pardoes? demanda Jean Creps. + +--Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez pas le pays. Mais il n'y a +pas d'autre moyen. En avant donc ... et au moindre mouvement hostile, +faisons feu! + +Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passèrent devant les brigands +supposés, à une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougèrent point et +restèrent appuyés sur leurs fusils, sans dire un mot, et même sans +répondre autrement que par un grognement bref et un léger signe de tête +au salut qui leur fut adressé. + +A peine les Flamands se furent-ils éloignés d'une demi-portée de fusil, +que Donat s'écria avec étonnement. + +--Bonté du ciel! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache +rousse du _Jonas_. + +--Tu t'es trompé, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux. + +--Si, il y est, en chair et en os... mais sans son épaisse barbe, qu'il +a probablement fait couper à San-Francisco. C'est un des deux sans +fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin? +Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde. + +--Bah! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant; vous le voyez +bien, ce sont des gens qui se reposent. + +--Pas des voleurs? répéta le Bruxellois, regardant toujours derrière +lui. On voit bien que c'est la première fois que vous venez en +Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme +nous, chargés d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils +porteraient également des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais à +leur costume. + +--En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en +reviennent pas, donc _ergo_, comme dit le clerc de Natten-Haesdonck, ce +sont des voleurs. + +--Va-t'en au diable avec tes sottises! Grommela le Bruxellois en le +poussant en arrière. + +--Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en +se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs; et les singuliers +personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de +la bande. Vous saurez que les véritables gens du métier attaquent très +rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne +possèdent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands +se tenaient là en faction pour attendre les chercheurs d'or qui +reviennent des mines. Dans tous les cas, croyez-moi, la présence de ces +hommes est un mauvais signe. Avançons un peu plus vite, et tenez +constamment l'oeil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline, +chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous +au moment où nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence. +Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de +guerre, et si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction +de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde, +messieurs! + +Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas pressé. + + + + +XVII + +LES BANDITS + + +Une heure avant la tombée de la nuit, les chercheurs d'or flamands +s'avançaient toujours; mais leur dos se courbait de plus en plus et ils +paraissaient à bout de forces. Ils avaient fait une pénible journée de +marche et exprimé plus d'une fois le désir de planter leur tente et de +se reposer jusqu'au lendemain. Mais le Bruxellois avait refusé +jusqu'alors de satisfaire le désir général de ses compagnons, parce que +leur route était trop dominée par des collines et des rochers d'où l'on +pouvait tomber sur eux facilement et à l'improviste. + +Ils venaient d'atteindre une vaste plaine. Le sol, comme en la plupart +des lieux qu'ils avaient déjà traversés, était couvert de sénevés +sauvages et de folle avoine; mais néanmoins, la vue s'étendait très-loin +de toutes parts, excepté du côté gauche, qui était garni en partie de +broussailles et de sapins. Au milieu de la vallée, murmurait un clair +ruisseau. L'endroit était donc propice pour y camper pendant la nuit et +pour y faire cuire le souper, leur principal repas. D'ailleurs, comme +ils n'avaient rien rencontré en route, leur inquiétude s'était dissipée +insensiblement, et, à l'exception du Bruxellois, personne ne pensait +plus au danger. + +Les havre-sacs furent ôtés, et, pendant que Jean Creps et le baron +restaient pour veiller sur les provisions et les instruments, les autres +allèrent dans le fourré pour chercher le bois nécessaire. + +Quelques minutes après, ces derniers étaient de retour. On planta en +terre deux grosses branches fourchues; une branche droite fut placée +horizontalement entre les dents de ces fourches et la voile fut jetée +par-dessus. La tente sous laquelle ils allaient passer la nuit sur la +terre humide était dressée. + +En même temps, Donat, dont c'était le tour de faire la cuisine, avait +allumé un grand feu et suspendu au-dessus une marmite pleine d'eau +Attachée à une branche de bois, soutenue de la même manière que la +toiture rudimentaire de la tente. + +Les apprêts de ce souper n'étaient pas chose difficile. +Ce que les voyageurs allaient prendre pour renouveler leurs forces était +la même nourriture qu'ils mangeaient depuis leur départ de San-Francisco +et qu'ils devaient manger désormais pendant leur trajet et dans les +mines. Le Bruxellois leur avait appris, à cet effet, la manière de vivre +des chercheurs d'or, et tenait à ce qu'on ne déviât pas de cette règle +établie par l'expérience. Premièrement, on fait du café: cette boisson +ne manque jamais au repas d'un chercheur d'or. On écrase grossièrement +les grains de café entre deux pierres ou d'une autre manière, puis on +les fait bouillir. Enfin, on jette dans la marmite bouillante un peu +d'eau froide, avec laquelle le marc va au fond. Secondement, on coupe +quelques morceaux de lard salé et on les frit dans la poêle. +Troisièmement, on mélange un peu de farine de froment avec de l'eau, +et avec la graisse du lard on en fait quelques gâteaux. Hors les cas +extraordinaires, la cuisine des chercheurs d'or n'offre pas d'autres +plats. + +Pendant que Donat s'occupait près du feu avec activité, les autres +s'étaient étendus par terre sous la voile, isolés chacun dans sa +couverture de laine et avec la tête appuyée sur son havre-sac. Le +Bruxellois et le matelot fumaient une pipe; le Français semblait déjà +endormi; Jean et Victor suivaient des yeux Donat et riaient de ses +gestes bouffons et de ses facéties. + +La nuit était venue et l'horizon du vallon avait disparu dans la clarté +douteuse du crépuscule. Lorsque l'odeur du premier gâteau monta aux +narines de Donat, l'eau lui en vint à la bouche, et il se mit à chanter +joyeusement. + +Puis il éleva en l'air un plat en fer-blanc; et, montrant le gâteau à +ceux qui étaient couchés sous la tente, il s'écria: + +--Messieurs, je suis du pays des crêpes. Regardez donc! Qui en fera une +si brune, si grasse et si...? + +Mais un coup de pistolet se fit entendre à quelques pas de la tente; une +balle perça le plat de fer-blanc dans la main de Donat, et celui-ci +laissa tomber le gâteau dans le feu, en jetant de grands cris. + +Les autres sautèrent debout, le fusil à la main, et sortirent de la +tente pour se défendre contre l'attaque que le coup de pistolet leur +annonçait. Ils n'aperçurent rien cependant, quoique le crépuscule leur +permit de voir très-loin encore au delà du cercle de lumière tracé par +les flammes du feu. + +--Là -bas, là -bas! s'écria le matelot, entre les arbres, un homme qui +fuit! + +--Reste ici, toi, Donat, l'arme en arrêt, ordonna le Bruxellois, pendant +que, suivi par les autres, il courait vers le bois pour tenir les +fuyards à la portée de son fusil. + +Kwik, encore tout étourdi, était debout devant le feu, le fusil à la +main, sans avoir conscience de lui-même. La tête lui tournait et il +murmurait entre les dents avec dépit: + +--Jolie fête des patates! drôles de crêpes! Ah! si j'étais à +Natten-Haesdonck! + +Tout à coup il se mit à trembler de tous ses membres: il lui semblait +voir, droit devant lui, dans la demi-obscurité, quelques hommes courbés +s'approcher à travers les sénevés touffus. Il ne lui fut bientôt plus +permis d'en douter: un de ces ennemis qui marchaient en rampant s'était +redressé tout à coup. Donat arma son fusil, épaula, et dit en levant les +yeux au ciel: + +--O mon Dieu! pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute! + +Après cette courte oraison, il lâcha la détente. Un cri perçant +retentit, et l'homme tomba en arrière. + +Les autres voleurs s'élancèrent pour tomber sur Donat; mais il tira si +résolument sur eux avec son pistolet, qu'ils parurent hésiter. + +En ce moment, deux ou trois coups de fusil retentirent du côté des +arbres, et plusieurs balles traversèrent l'air en sifflant au-dessus de +la tête des brigands surpris. Ceux-ci, voyant que leur coup était manqué +et qu'ils avaient affaire à des forces supérieures, s'enfuirent en toute +hâte à travers les hautes herbes et disparurent dans les broussailles. + +C'étaient les camarades de Donat qui étaient accourus à son coup de feu +et avaient chassé les voleurs par leur apparition. + +--Mon pauvre Kwik, n'es-tu pas blessé? Demanda Victor d'un ton de +sollicitude en voyant le jeune paysan la tête penchée sur sa poitrine et +tout abattu. + +--Non, monsieur Roozeman, soupira Donat, mais cela ne vaut guère mieux: +j'ai tué un homme, hélas! une créature de Dieu, comme moi! Cela restera +sur ma conscience comme un bloc de plomb. + +--Que dis-tu? tué un homme! où? Demanda Pardoes. Tu ne plaisantes pas +dans un pareil instant, n'est-ce pas? + +--Il est tombé là -bas, à une cinquantaine de pas d'ici, au milieu de ces +hautes herbes. + +--Eh bien, conduis-nous; nous irons voir si tu n'as pas rêvé. + +Arrivés à l'endroit désigné, ils remarquèrent qu'en effet quelqu'un +devait être tombé là ; car une humidité qui était sans doute du sang +brillait sur le sol. + +Le Bruxellois courut à la tente, revint avec une branche de pin qui +flambait et éclaira le terrain. + +--C'est du sang, en effet, dit-il. Tenez, suivez la trace avec moi; mais +dirigez vos yeux de tous côtés et tenez vos fusils prêts.... Voyez, ils +étaient trois, et deux ont soutenu le blessé. Le sang est répandu à côté +des traces de pas; la balle a donc porté dans le bras; car si Donat eût +touché le bandit au corps ou aux jambes, le sang coulerait dans +l'empreinte des pieds ou immédiatement derrière. + +--Il n'est pas mort, le pauvre homme? Demanda Kwik avec une grande +joie. + +--Non, puisqu'il a encore su courir. + +--Dieu soit loué! Si j'avais assassiné un homme, je n'aurais plus un +instant de repos. + +--Tu crains que le fantôme du mort ne vienne te tirer la nuit par les +pieds, n'est-ce pas? dit le matelot en ricanant. + +--Oui, je le sais bien, tu ne crois à rien, vilain hérétique que tu es, +répliqua Donat. Ce serait peut-être la première fois que des esprits +reviennent? Le grand-père de ma tante a vu l'esprit du fossoyeur dans le +cimetière de Natten-Haesdonck. + +--Il est inutile que nous allions plus loin, interrompit le Bruxellois +en se retournant. Les scélérats se sont enfuis dans le bois avec leur +compagnon blessé, et ils sont probablement déjà très-loin. Retournons à +notre tente; je vous expliquerai en route mes soupçons concernant la +ruse qu'ils avaient employée pour nous surprendre.--Dis-moi, Kwik, ces +voleurs avaient-ils des fusils? + +--Il y en avait deux qui avaient des fusils, et ils ont tiré chacun une +fois sur moi, si bien qu'une balle a même traversé mon toupet. + +--Voyez-vous bien! murmura Pardoes. Ils étaient quatre avec celui qui a +lâché le premier coup de pistolet; deux seulement avaient des fusils. Ce +sont les mêmes hommes que nous avons vus cette après-midi appuyés contre +les arbres. Ils ont suivi de loin nos traces pour nous surprendre dans +notre tente. + +--Ces hommes doivent être bien téméraires remarqua Creps. Ils savent que +nous leur sommes supérieurs en nombre, que nous avons des armes, et +cependant ils ne craignent pas de nous attaquer. + +--Oui, mais vous ne connaissez pas la ruse, répondit le Bruxellois, et, +moi-même, j'ai été assez stupide pour m'y laisser prendre, quoique j'en +eusse souvent entendu parler. Celui qui a tiré le premier coup de +pistolet tout près de la tente ne voulait que nous donner le change et +nous attirer derrière lui, loin de notre campement. Heureusement, j'ai +laissé Donat en faction; autrement les camarades du premier auraient, +pendant notre absence, pillé notre tente. C'est un tour des chercheurs +d'or pauvres et affamés, qui tâchent de se procurer ainsi des +provisions, des instruments et des couvertures. Messieurs, je félicite +notre ami Kwik au nom de nous tous. Il s'est comporté comme une bonne et +courageuse sentinelle. + +--Cela prouve qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour faire un coup +heureux, grommela le matelot, qui semblait jaloux de cette louange. + +--Cela pourrait bien prouver aussi qu'il n'est pas nécessaire de tuer un +tas de gens en paroles, pour défendre courageusement sa vie au moment +du danger, bégaya Kwik. + +--Tu es un poltron; ose dire que ce n'est pas vrai? + +--Oui, oui, c'est vrai; j'aimerais mieux vivre en paix avec les hommes +et les bêtes; mais de _moi, toi_ et _lui,_ je sais, pardieu bien, quel +est mon meilleur ami. Dans tous les cas, à l'oeuvre on connaît +l'artisan, dit le proverbe. + +Ils étaient revenus à la tente. Donat prit la poêle et continua à faire +des crêpes, pendant que les autres buvaient le café dans des écuelles de +fer-blanc et y trempaient un peu de biscuit qui leur restait. + +Kwik grommelait à part lui d'un air mécontent, tout en faisant sa +cuisine. Il réfléchissait qu'un double danger l'avait menacé: tuer un +chrétien comme un chien, ou bien recevoir une balle dans la tête. Le +premier lui faisait horreur, et le second lui plaisait encore moins. Les +crêpes, quoique leur parfum fût toujours aussi bon, ne le tentaient +plus; il devint mélancolique et murmura, sans quitter de l'oeil la pâte +rissolante: + +--Infernale friture! Venir de plusieurs milliers de lieues pour manger +des gâteaux poivrés avec des balles et beurrés avec du sang humain! +Donat! Donat! mon garçon, tu es un vilain âne! Que viens-tu faire ici? +Natten-Haesdonck est un paradis terrestre en comparaison de ce repaire +de bandits. + +Enfin le souper fut prêt: chacun en prit sa part. Le baron, qui était en +faction, fut relevé pendant quelques minutes par Jean Creps. Quand on +alla le coucher sous la voile, le Bruxellois dit: + +--Tâchez de bien vous reposer, mes amis, car demain, à la pointe du +jour, nous devons être sur pied. Les scélérats qui nous ont attaqués ne +sont plus à craindre, ils ne reviendront pas. S'il ne survient pas +d'autres dangers, nous ne serons pas inquiétés de toute la nuit. Vous +connaissez vos tours de faction. Après le baron, c'est Roozeman; après +Roozeman, l'Ostendais, et ainsi d'heure en heure. Le baron donnera sa +montre à son successeur. Faites bien attention de ne pas faire de bruit, +et n'éveillez que le camarade qui doit monter la garde. Regardez sans +cesse de tous côtés et ouvrez les oreilles autant que possible. Si vous +remarquez quelque chose, tirez un coup de fusil, et chacun de nous +sautera sur ses pieds, prêt à se défendre. Qu'on se taise maintenant! +Bonne nuit, dormez bien. + +Malgré les émotions de cette journée, les chercheurs d'or cédèrent +bientôt à la fatigue et s'endormirent si bien, que leurs ronflements +faisaient ressembler la tente à une tanière pleine de grognements +d'ours. + +Donat seul se tournait et se retournait dans ses couvertures, étendait +les jambes, les retirait et se couchait sur le côté ou sur le dos; mais +il ne put s'endormir. Après une heure et demie de pénible insomnie, il +entendit éternuer deux fois Jean Creps qui était couché tout près de +lui. + +--Ah! monsieur Jean, êtes-vous éveillé? Murmura Kwik d'un ton plaintif. + +--Qu'as-tu Donat? es-tu malade? Demanda Creps à moitié endormi. + +--Je ne puis fermer l'oeil. + +--Bah! il faut dormir. + +--Je ne puis, Jean. + +--Cela ne fait rien. + +--Mais je ne puis pas, vous dis-je. + +--Il faut essayer, cela ira bien. + +--Toutes mes côtes sont brisées; je frétille ici comme une anguille sur +le gril. + +--C'est une idée, Donat. + +--Oui, monsieur Jean, c'est une idée, une vilaine idée. + +--Allons, abrège. A quoi penses-tu? + +--Je pense et je repense ainsi en moi-même: Dormir n'est rien, si je +savais que je m'éveillerai encore vivant.... + +--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies, Donat. + +--Eh bien, dit Kwik en soupirant, si cela ne se peut pas autrement, +encore un _Pater_ ou deux pour ma pauvre petite âme.... Et puis ronflons +à la grâce de Dieu! + + + + +XVIII + +LA PÉPITE + + +Le lendemain, au lever du soleil, après avoir pris du café et mangé des +galettes avec du lard, les chercheurs d'or s'étaient remis en route. La +plus grande partie du jour s'était écoulée sans qu'ils eussent rencontré +quelque chose de particulier. Leur route les conduisait à travers une +suite de vallons et de montagnes, tantôt s'écartant pour faire place à +une vaste plaine, tantôt se rapprochant pour former un défilé dont les +parois rocheuses semblaient près de s'écrouler sur les voyageurs. + +Dans l'après-midi, pendant que ses compagnons, après avoir déposé leurs +havre-sacs, s'étaient couchés sur le sol pour prendre du repos, Donat +était allé à une petite chute d'eau qui tombait en murmurant sur des +blocs de rocher, à une centaine de pas de distance. Il avait soif et +voulait boire. En se penchant au-dessus du ruisseau, clair comme le +cristal, il vit briller quelque chose dans l'eau. C'était un caillou +gros comme le poing et qui paraissait fendu au milieu. Le coeur du jeune +paysan se mit à battre violemment; il était pâle et resta dans une +immobilité complète à contempler l'objet étincelant, comme si un +spectacle merveilleux l'avait frappé de stupeur. Toutefois, il saisit le +caillou, l'examina de tous ses yeux, le baisa avec transport, puis +courut à travers les sénevés vers ses compagnons, en poussant des cris +de joie et faisant toute sorte de gestes et de cabrioles. + +--Messieurs, leur cria-t-il de loin, remerciez Dieu, j'ai trouvé le +trésor! De l'or! de l'or! Un bloc de dix livres au moins! assez pour +acheter un châ...! + +Il trébucha, et tomba la face contre terre. + +--De l'or! dix livres! Est-ce bien possible? demanda Victor. + +--Certes, c'est possible, répondit le Bruxellois; c'est ainsi qu'on +trouve parfois les plus grosses pépites. Si Kwik avait découvert un +riche placer! + +--Aux innocents les mains pleines, dit en riant le matelot. + +--Dépêche-toi, dépêche-toi, petit Kwik chéri, s'écria Jean Creps avec +une joyeuse impatience. + +Tous les autres étendirent, en signe d'intérêt, les mains vers lui. + +Donat accourut tout hors d'haleine et bégaya: + +--Voyez, voyez quel gros bloc! Et lourd, lourd! plus lourd que du plomb! + +A ces mots, il donna le caillou d'or au Bruxellois, qui, après l'avoir +examiné, le lança de toute sa force dans la plaine en poussant un cri de +désappointement. + +--Puisses-tu avoir la crampe, triple imbécile! dit-il à Kwik, qui le +regarda d'un air stupéfait et déconcerté, et murmura presque en +pleurant: + +--N'était-ce pas de l'or? + +--De l'or? C'était une pierre de soufre, de l'espèce qu'on appelle +_pyrite,_ et elle ne contient que du fer et du soufre. + +--Tu ne dois pas être si fâché contre moi pour cela, dit Donat pendant +qu'ils reprenaient leurs havre-sacs pour continuer leur voyage. J'y +perds autant que toi. Il y en a certainement plus d'un qui s'y est +trompé. Pourquoi aurait-on inventé le proverbe: _Tout ce qui brille +n'est pas or?_ Allons, allons, nous ne sommes pas plus pauvres +qu'auparavant. S'il n'y a pas ici de morceaux d'or, nous en chercherons +plus loin. Pardieu! monsieur Victor, c'est bien dommage: tout en +courant, je voyais le garde champêtre de Natten-Hæsdonck, avec son +Anneken, me tendre les bras en riant, précisément au moment où je tombai +là -bas le nez dans le sable. Enfin! la scélérate de pierre est perdue, +mais nous emportons au moins l'espoir sur notre dos, je veux dire dans +notre coeur. + +Bientôt, l'amère déception se changea en gaieté, et maintes saillies +grossières ou spirituelles sur la naïveté de Donat prêtèrent à rire aux +amis. + +Ils étaient déjà à plus de quatre milles de la chute d'eau où ils +s'étaient reposés et longeaient une forêt de broussailles épineuses qui +ne paraissaient pas assez hautes pour cacher un homme debout. + +Tout à coup, le matelot s'arrêta et braqua son fusil comme quelqu'un qui +veut tirer. + +--Que vois-tu? demandèrent les autres surpris. + +--Là , une tête humaine; quelqu'un qui nous épie et se cache dans les +broussailles! + +--Où? Nous ne voyons rien. + +Pour toute réponse, le matelot ajusta et envoya une balle dans les +arbrisseaux. + +Un cri de douleur retentit, et immédiatement après, du sein du fourré, +s'éleva une voix plaintive, faible et douce comme si l'on eût touché une +femme ou un enfant. + +--Ciel! tu as fait un malheur! s'écria Victor ému jusqu'au fond du coeur +par le son de cette voix.--Allons, allons, mes amis, courons au secours +de la pauvre victime. + +Comme Victor, Creps et Donat entraient dans les broussailles malgré les +observations du Bruxellois, ce dernier et le baron suivirent leur +exemple. + +Le matelot, probablement effrayé par l'idée qu'il pouvait avoir +assassiné un innocent, jura qu'ils commettaient une imprudence et resta +Dans la vallée. + +Les autres trouvèrent, dans une petite clairière, entre les +broussailles, le corps d'un homme dont la balle avait percé la tête. Sur +ce corps était penché un jeune homme, un enfant de treize à quatorze +ans. Il embrassait le mort, versait des larmes sur son visage défiguré, +et il était tellement égaré par le désespoir et la douleur, qu'il ne +remarqua pas d'abord la présence des étrangers. + +On pouvait voir à leurs costumes que ces gens étaient des Mexicains, et, +comme le jeune homme répétait toujours d'un ton déchirant: _Pobre +padre!_ on sut qu'il pleurait sur le cadavre de son père. + +Le baron, qui connaissait un peu l'espagnol, lui demanda comment il se +faisait qu'ils voyageassent seuls ainsi et sans armes dans cette contrée +dangereuse. + +Le baron ne saisit pas très-bien les paroles brèves et entrecoupées que +le jeune Mexicain lui répondit; cependant, il crut comprendre que ces +malheureux avaient été attaqués et pillés et qu'ils avaient perdu leurs +compagnons dans leur fuite. L'enfant était presque fou de douleur et de +rage contre les assassins de son père, qu'il regardait comme de vrais +détrousseurs de grands chemins; car il parlait avec une grande +volubilité et des gestes violents, en montrant du doigt le ciel, et +son oeil flamboyant et plein de menaces s'arrêtait alternativement sur +le corps inanimé et sur les assistants qu'il chargeait de malédictions. + +--Que dit-il? demanda le Bruxellois. + +--Il appelle sur nous la vengeance du ciel et nous assure que l'esprit +de son père nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur +notre lit de mort. + +--Que Dieu nous protège! soupira Donat en faisant un signe de croix. +Ceci nous manquait encore. Nous avons déjà à craindre les hommes et les +bêtes féroces, voilà que les esprits se mettent aussi de la partie. +Dormez donc tranquille avec une aussi terrible malédiction sur la tête! + +Pendant que Kwik se livrait à ces réflexions, les autres avaient pris +une décision sur ce qu'il y avait à faire. Ils ôtèrent leurs havre-sacs +et prirent leurs pioches. + +--Ne reste pas là si consterné, Kwik, dit le bruxellois. Prends ta +bêche, nous enterrerons le malheureux Mexicain. + +Le jeune Mexicain était accroupi et suivait d'un oeil vitreux et +immobile le travail de ceux qu'il considérait comme des bandits. Les +larmes coulaient à flots sur ses joues, et sa soif de la vengeance +semblait un peu calmée. Peut-être le soin des étrangers de ne pas +laisser son père sans sépulture le faisait-il douter que ce fussent bien +des ennemis qui l'entouraient et qui s'efforçaient de le consoler d'un +ton compatissant. + +Donat détournait les yeux avec horreur du visage contracté du mort; +mais, malgré tous ses efforts, il se sentait attiré comme par un aimant, +et, chaque fois, il y jetait les yeux avec un nouvel effroi. Lorsqu'il +lui fallut aider à déposer le cadavre dans la fosse, il frémit de la +tête aux pieds, ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il frissonna +jusqu'à la moelle des os. Vaincu par son émotion, il se laissa +tomber à genoux près de la tombe et se mit à prier, pendant que les +autres couvraient le corps de terre et de pierre. + +Lorsque la fosse fut tout à fait comblée, le Bruxellois demanda: + +--Ah çà ! camarades, qu'allons-nous faire de cet enfant! + +--Ce que nous allons en faire? répondit Victor. Nous l'emmènerons aux +placers, nous en aurons bien soin et nous lui procurerons, à notre +arrivée dans un endroit habité, les moyens de regagner sa demeure. + +--Ce sera une grande charge, messieurs. + +--Qu'est-ce que cela fait? Après avoir tué le père, nous ne serons pas +assez cruels pour laisser ce pauvre enfant dans le désert en pâture aux +bêtes féroces. Dussé-je, avec l'aide de mes amis, le porter sur les +épaules; il viendra avec nous jusqu'à ce que nous l'ayons mis en sûreté. + +--C'est fâcheux, mais tu as raison. Baron, fais-lui comprendre qu'il +doit nous suivre. + +Le jeune Mexicain se leva et obéit passivement. Il marchait la tête +baissée et semblait devenu indifférent à son sort. Cependant, lorsqu'il +atteignit la plaine, il releva le front, montra du doit le matelot et +cria en espagnol quelques mots qui firent supposer qu'il reconnaissait +le meurtrier de son père. Mais, comme s'il se fût calmé tout à coup, il +baissa vers la terre son regard flamboyant et suivit ses guides en +apparence avec la même soumission. + +--Venez, venez, messieurs, dit le Bruxellois, ne vous embarrassez pas +plus longtemps de ce garçon. Nous avons perdu beaucoup de temps et +il faut le rattraper! + +Ils allaient continuer leur route et avaient déjà fait une centaine de +pas, lorsque le jeune Mexicain sauta dans les broussailles en poussant +un cri de triomphe et, sans que personne eût rien remarqué, disparut +avec un _navaja_ ou poignard de poche à la main. En outre, l'attention +fut détournée du fuyard par un cri de douleur qui échappa au même +instant au matelot. + +L'Ostendais tenait la main à son côté et disait qu'il avait reçu un coup +de poignard. On l'aida à ôter ses habits et chacun tremblait de crainte +qu'il n'eût été frappé mortellement par le fils de sa victime. + +Lorsqu'on eût mis son flanc à découvert, on constata avec joie que le +poignard avait porté sur l'unique dollar que le matelot portait encore +dans sa ceinture de cuir, et n'avait fait que l'égratigner un peu en +glissant. Il reconnut lui-même que cela ne valait pas la peine d'y +songer et n'était pas assez grave pour arrêter sa marche une seule +minute. + +On reprit les sacs. On parla encore quelques instants de l'événement; +mais les esprits s'assombrirent peu à peu sous l'obsession de tristes +pensées, et la petite troupe continua silencieusement sa route par monts +et par vaux. + +Donat Kwik hochait constamment la tête en marchant: + +--L'esprit nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur +notre lit de mort. On devrait mettre aux petites-maisons le premier qui +voudra venir encore dans ce maudit pays. Les hommes sont des hommes; +mais les esprits, que peut-on faire contre eux? Bien, bien, ça va de +mieux en mieux; je ne m'étonnerais pas si aujourd'hui ou demain nous +rencontrions Lucifer en personne. En effet, il nous manque encore le +diable pour que la collection soit complète. Si réellement je trouve un +boisseau ou seulement un petit muids d'or, je ne l'aurai pas volé, +pardieu! Ce vilain matelot avec son coup de feu... Nous voilà en guerre +avec l'autre monde. Il y a de quoi ne plus fermer l'oeil de toute sa +vie! + + + + +XIX + +LE FANTÔME + + +Une heure ou deux plus tard, pendant qu'ils passaient en silence non +loin d'une forêt de broussailles, le Bruxellois s'arrêta tout à coup et +regarda à terre avec surprise. Il semblait en effet que les plantes +autour d'eux avaient été piétinées d'une manière particulière, et la +terre portait les traces profondes de pieds de chevaux. + +Il est arrivé quelque chose ici, murmura Pardoes en faisant quelques pas +de côté. Tenez... voici la place. Une bourre de fusil! On a tiré. Tous +ces pas de chevaux entremêlés... On aura peut-être joué du lasso. + +--Pouah! s'écria Donat Kwik, voilà une mare de sang comme si l'on avait +abattu un boeuf. + +--Diantre! nous sommes dans un mauvais chemin, messieurs, dit le +Bruxellois. Il me semble que nous ferions mieux de nous éloigner de +quelques milles vers le nord. Peut-être atteindrons-nous ainsi une +contrée moins dangereuse. Venez, nous passerons au pied de cette +colline, à côté des arbustes, jusqu'à ce que nous puissions reprendre +notre première direction vers l'est. + +Ils quittèrent la plaine par le côté gauche. Kwik les suivit en +murmurant et en maudissant entre ses dents ce pays où l'on rencontrait +presque à chaque pas une horreur. + +A peine eurent-ils marché une demi-heure que Donat, effrayé, s'écria: + +--Au secours! au secours! une bête féroce, un lion, un ours: + +--Où? où? s'écrièrent les autres en levant leurs fusils. + +--Là -bas entre les branches. Un four, messieurs, une gueule et des yeux, +des yeux!... + +--Nous ne voyons rien. + +--Êtes-vous donc aveugles? Ne remarquez-vous pas là , au-dessus de ces +broussailles, ces deux cornes qui montent et qui descendent? A moi! il +vient! il vient! + +--Ah! ah! tête sans cervelle! dit le Bruxellois en riant, c'est une +couple d'oreilles d'âne que tu vois. Tenez-vous tranquilles, mes amis; +c'est peut-être le ciel qui nous envoie un secours précieux. Ce mulet +appartient probablement aux gens qui ont été attaqués à l'endroit où +nous avons trouvé du sang. Le pauvre animal a fui le combat et erre sans +maître dans le bois. Restez tranquilles pendant quelques minutes; +l'apparition de l'animal pourrait bien cacher quelque ruse. + +--Un bon camarade pour toi, Donat, grommela le matelot; vous serez deux +désormais. + +Il semblait que Donat le comprit également ainsi; car il courut tout +joyeux vers les broussailles, pendant que les autres le suivaient du +regard. Une ou deux minutes après, il reparut dans la plaine tenant sous +son bras le licou d'un mulet qui se laissait conduire très-docilement. +Kwik était ravi de joie et embrassait le mulet en lui adressant toutes +sortes de douces paroles. Pendant que les autres venaient à sa +rencontre, ils virent qu'il baisait l'animal sur le nez. + +C'était un mulet vieux et énervé, qui semblait avoir à peine la force de +se tenir sur ses jambes; mais le Bruxellois fit comprendre à ses +camarades que ces animaux sont très-robustes et très-solides, et que +celui-ci, malgré son âge, leur rendrait encore bien des services et les +allégerait probablement d'une partie de leurs lourds bagages jusqu'aux +placers. L'animal portait une marque brûlée sur la cuisse, et n'avait +d'autre harnais qu'une corde au cou et deux paniers liés ensemble sur le +dos; à la corde pendait une petite clochette dont le battant était +attaché par une petite courroie pour l'empêcher de sonner. + +Les haches, pioches, marmites et couvertures furent tirées sur-le-champ +des havre-sacs et chargées sur le mulet, on lui lia également la grande +manne sur le dos et chacun se déchargea de son bagage autant qu'il lui +plut. + +--Donat, je te fais muletier! dit le Bruxellois avec un sérieux comique. + +--Je le suis de naissance, répondit Kwik. Ayez confiance en moi; j'aurai +soin du mulet comme de mon propre frère. + +--En avant, messieurs, en avant maintenant, légers de coeur et légers de +corps. + +Tous marchèrent gaiement en avant. En effet, ce n'était pas un mince +soulagement de se sentir délivrés des lourds fardeaux sous lesquels ils +ployaient si longtemps. Donat, en muletier fidèle, marchait à côté du +mulet, la main sur le cou de la bête en signe d'amitié. + +Déjà l'événement avait perdu de sa nouveauté et les autres continuaient +silencieusement leur route, lorsque Donat n'avait pas encore fini de +parler au mulet. Bien que le matelot se moquât de temps en temps de +l'affection des deux amis intimes qui s'étaient retrouvés si +inopinément, Donat ne lui répondait pas et continuait sa conversation +avec le mulet: + +--Courage, camarade! disait-il. Ne crois pas que tu sois tombé dans des +mains étrangères. Feu mon père, que Dieu ait pitié de son âme! avait +aussi un mulet, et c'était moi qui devais le soigner, lui donner +l'avoine, le mener à la prairie et préparer sa litière. Nous étions si +bons amis, que je partageais quelquefois ma tartine de pain de seigle +avec Jean Mul, car il se nommait ainsi. Tu dois aussi m'aimer, ne fût-ce +que parce que j'ai si bien soigné Jean Mul de Natten-Hæsdonck. Tous les +hommes sont frères et tous les mulets aussi. Tu me regardes? Je crois, +pardieu, que tu me comprends! Cela t'étonne, n'est-ce pas? Qu'une +personne que tu ne connais pas encore te témoigne tant d'affection; mais +elle a ses raisons. Tu sauras, mon ami, que j'aime quelqu'un. C'est la +fille d'un garde-champêtre. J'ai été assez puni d'avoir osé lever les +yeux aussi haut; car le garde-champêtre, lorsque j'allai lui demander de +pouvoir me marier avec Anneken, m'a jeté si violemment à la porte que je +suis tombé la face dans la boue. Anneken ne me hait pourtant pas; et +moi, de mon côté, je la vois toujours devant mes yeux aussi bien que je +vois en ce moment tes deux longues oreilles. Vois-tu, j'étais allé un +jour avec ton frère Jean Mul à Malines. En retournant, je trouve, entre +Villebrock et Natten-Haesdonck, Anneken, la fille du garde champêtre, en +train de pleurer sur le bord du chemin. La pauvre enfant s'était foulé +le pied et ne pouvait plus marcher. Je l'aidai à monter sur le dos de +Jean Mul. Elle était si contente! Nous causâmes ensemble pendant tout le +long du chemin. Quand elle me regardait de dessus le mulet avec ses +petits yeux noirs pleins d'amitié, c'était comme si mon coeur se +gonflait et devenait gros comme une tête d'enfant. J'étais heureux, +heureux! Pourquoi? je ne le sais pas au juste, mais j'étais extrêmement +heureux. Tiens, je ne puis pas t'expliquer cela ainsi, tu devrais être +un homme pour le comprendre. Il n'est donc pas étonnant que je t'aime +parce que tu es un mulet, car, s'il n'y avait pas eu de mulets, je +n'aurais pas fait connaissance avec Anneken... Il est vrai aussi que je +ne serais pas en Californie; mais nous ne parlerons pas de cela. +Anneken, Anneken au-dessus de tout... Hue! hue! tu auras bonne vie avec +moi. Je t'appellerai aussi Jean Mul. Sois content! si je trouve +beaucoup, beaucoup d'or, je t'emmène en Belgique. Cela t'irait joliment, +hein, fripon, si tu pouvais habiter un château avec Anneken et moi? Hue! +Jean Mul, hue! + +Donat aurait peut-être continué ce gai bavardage pendant des heures +entières; mais il fut interrompu parce que ses amis s'arrêtaient comme +s'ils ne devaient pas aller plus loin ce jour-là . + +--Camarades, dit le Bruxellois, je propose de poser notre tente ici. +Nous sommes sur une hauteur et nous pouvons regarder au loin. Il y a de +l'eau là -bas dans le ruisseau, et, un peu plus loin, il y a de l'herbe +et des broussailles pour laisser paître l'âne. Il fait encore jour et +nous pourrions marcher encore une demi-heure; mais nous ne sommes pas +certains de trouver un autre endroit aussi favorable. Déposez les sacs, +nous passerons la nuit ici. + +Il déboucla les sangles du mulet et le déchargea de son fardeau, puis il +détacha le battant de la petite clochette et donna deux ou trois coups +de pied dans les jambes du pauvre animal, qui bondit en avant et se +dirigea avec une grande rapidité vers le taillis. + +--Mon Dieu! Jean Mul! Jean Mul! cria Donat. Il s'égarera! + +Mais le Bruxellois le retint et dit: + +--Ne crains rien, Donat. On n'agit jamais autrement ici avec les mulets. +Il mangera et dormira très-paisiblement pendant la nuit. Demain matin, +nous le retrouverons. La clochette nous dira où il est. Il ne +s'éloignera pas; il est habitué à cela. + +On alla dans le fourré couper le bois nécessaire pour dresser la tente. +Jean Creps, qui devait être le cuisinier et qui était occupé à faire du +feu, dit à Kwik: + +--Tiens, prends la marmite, Donat, et cours au bas de la colline +chercher de l'eau; le café sera d'autant plus vite fait. + +Kwik prit la marmite et s'éloigna dans la direction désignée. + +--Ça, mes amis, un peu de hâte à l'ouvrage, cria le Bruxellois. La nuit +passée, nous n'avons dormi ni trop bien ni surtout trop longtemps. +Reposons-nous une bonne fois, afin de pouvoir nous mettre en route de +très-bonne heure. Si nous ne sommes point paresseux, nous atteindrons +bientôt les mines de Yuba. + +--Bientôt? Quand donc? demanda le matelot. + +--Encore trois ou quatre jours et nous y sommes. Là , nous nous +reposerons un peu et nous renouvellerons nos provisions dans les +_stores_ ou boutiques, pour aller plus loin au placer ignoré. + +--Mais que vend-on dans les _stores?_ + +--Tout ce dont les chercheurs d'or peuvent avoir besoin: de la farine, +du lard, du jambon, du sucre, du café, de l'eau-de-vie. + +--Drôle d'idée d'établir une boutique à l'endroit même où les autres +cherchent et trouvent de l'or! dit Victor. + +--Oui, ami Roozeman, et ce sont certes les plus malins, dit Pardoes. Ils +vendent une once d'or des choses qui ne valent pas un dollar, et tandis +que beaucoup de mineurs s'en retournent aussi pauvres qu'ils sont venus, +les boutiquiers ne quittent jamais les placers sans avoir amassé une +jolie fortune. + +--Ce sont sans doute des Mexicains? + +--Non, des gens de tous pays: des Français, des Américains du Nord, des +Espagnols, des Allemands, et aussi des Mexicains. + +--Et comment défendent-ils leurs marchandises contre les voleurs et les +brigands? + +--Vous ne connaissez pas les affaires de là -bas. Les _stores_ se +trouvent où les chercheurs d'or sont en grand nombre. On n'y fait pas +grande attention à un coup de poignard au de revolver; mais, dès qu'un +voleur est pris, on le pend sans... + +Il fut interrompu dans son explication par l'arrivée de Donat, qui +faillit laisser tomber sa marmite, et bégaya les joues pâles et les bras +levés: + +--Que Dieu me protège! J'ai vu là quelque chose de si laid, de si +horrible, que j'ai presque perdu la tête de peur. Je crois qu'il y a de +la sorcellerie dans ce pays, et que le diable... + +--Vas-tu dire ce que tu as vu, bavard! Grommela Pardoes avec impatience. + +--Ouf! laisse-moi reprendre haleine. Là -bas, derrière la montagne, près +de l'eau, est pendu un homme dont les jambes frétillent encore. Il +crierait à coup sûr; mais il ne peut pas, car il est pendu par un noeud +coulant à une corde! + +--Allons, venez, il faut voir ce que c'est. + +Donat les conduisit au bas de la montagne et leur montra, en effet, un +homme pendu à la plus grosse branche d'un arbre. Le vent qui soufflait à +travers l'étroit défilé faisait tourner le cadavre au bout de la corde; +ce mouvement avait fait croire à Kwik que le pendu pouvait encore être +vivant. + +Victor, s'avançant plus près de l'arbre, remarqua qu'on avait cloué un +plat en fer-blanc contre le tronc. Donat s'arrêta en tremblant et n'osa +pas s'approcher du cadavre; cependant, les railleries du matelot le +décidèrent à suivre les autres. + +Sur le plat en fer-blanc, on avait gravé des caractères avec une pointe +en fer, Victor les lut et dit: + +--C'est de l'anglais; cela signifie: _Respectez la loi de Lynch. Jacques +Kalef a assassiné ici son ami intime pour lui voler son or_. + +--Voyez, à côté de l'arbre, il y a une petite croix de bois dans la +terre, dit le baron; c'est la tombe de la victime. + +--Bah! ce sont des choses qui ne nous regardent pas, dit le Bruxellois +en se retournant. Ne perdons pas un temps précieux à regarder le +scélérat. Venez, retournons à la tente. + +--Ciel! allez-vous laisser cet homme pendu là ? murmura Kwik avec dégoût. + +--Il y pend assurément depuis six semaines. + +--Et vous ne l'enterrerez pas? C'est peut-être +un chrétien comme nous! + +--Laisse-moi tranquille, Donat. Serais-tu assez stupide pour mettre la +main à cette charogne? + +--Mais ... mais l'esprit de cet homme reviendra et errera aussi +longtemps que ses restes ne seront pas enterrés. + +Pour toute réponse il n'obtint qu'un éclat de rire. Chemin faisant, +Victor s'efforça de lui faire comprendre qu'il devait mettre des bornes +à sa compassion. Le pendu était un horrible assassin et avait bien +mérité sa punition. Mais Kwik ne se laissait pas rassurer; il détournait +la tête avec angoisse, comme s'il craignait d'être poursuivi par le +pendu; il poussa un soupir profond et murmura d'une voix presque +inintelligible: + +--Je préfère encore coucher dans le cimetière de Natten-Haesdonck, +quoiqu'il n'y fasse, pardieu, pas bon à minuit... Allons, allons, mon +cher petit Donat, roule-toi bien dans tes couvertures, mets-toi sur la +terre molle et rêve d'Anneken et de l'or, jusqu'à ce qu'un fantôme +vienne te tordre le cou. Quel pays, bon Dieu, quel horrible pays! + +Le café et les crêpes furent bientôt prêts. On soupa. Victor fut mis en +sentinelle et les autres se glissèrent sous la tente pour se coucher. + +Donat se démenait plus fiévreusement encore que la veille. Il tenait ses +yeux fermés; car, aussitôt qu'il les ouvrait, l'obscurité prenait pour +lui toutes sortes de formes effroyables. Il voyait le cadavre du +Mexicain, le cadavre du pendu et le cadavre de la victime passer et +repasser devant ses yeux en le menaçant. Mais ce qui le frappait d'une +terreur encore plus profonde, c'était la pensée qu'il allait être appelé +vers le milieu de la nuit pour relever la sentinelle. Il allait donc se +trouver seul aussi dans les ténèbres! Ses camarades sous la tente +ronflaient sourdement et semblaient plongés dans un sommeil bienfaisant; +il enviait cette tranquillité d'esprit et se disait en lui-même qu'il +eût donné un morceau d'or aussi gros qu'une pomme pour pouvoir oublier +comme eux qu'il y a des esprits qui reviennent. Il se mit à prier +ardemment, et, soit que sa prière diminuât son effroi en occupant son +esprit, soit qu'il succombât aux fatigues du voyage, il tomba enfin dans +un léger assoupissement qui finit par devenir un vrai sommeil. + +Vers le milieu de la nuit, il sentit que quelqu'un lui tirait les jambes +et lui pinçait les mollets. + +Il sauta debout et dit en soupirant, les cheveux hérissés sur la tête: + +--O mon Dieu! secourez-moi! un fantôme! Un fantôme! + +--Tais-toi, âne que tu es! grogna le matelot; tu dois monter la garde: +il est onze heures. + +--Oui, murmura Kwik en sortant de la tente, c'est ainsi qu'un malheureux +tombe d'un trou dans un autre. + +--Voici la montre, dit l'Ostendais en la lui mettant dans la main. A +minuit tu éveilleras le baron pour te relever. + +--N'as-tu rien vu dans l'obscurité? Demanda Kwik avec anxiété. + +--Si, Donat, quelque chose de très-vilain, mon garçon; fais attention, +ça ne sent pas bon, là dehors. + +--Qu'as-tu vu? Pour l'amour de Dieu, ne me trompe pas! + +--Ce que j'ai vu? un fantôme, un esprit avec un drap blanc sur le dos! +dit le matelot d'une voix creuse. Il m'a parlé!... + +--Allons, allons, est-ce vrai? Et qu'a-t-il dit? + +--«N'y a-t-il pas parmi vous un imbécile qui se nommé Kwik? a-t-il +demandé.--Oui, ai-je répondu, il montera la garde vers le milieu de la +nuit.--Eh bien! a dit le fantôme, c'est justement une bonne heure pour +tordre le cou à ce peureux avaleur de bourdes.» Dors bien, à demain, +Donat! + +Lorsque le pauvre Kwik se vit seul dans l'obscurité, la peur le fit +chanceler sur ses jambes. Il avait envie de tenir ses yeux fermés; mais +parmi toutes ses faiblesses il avait pourtant beaucoup de bonnes +qualités, et une de celles-ci était qu'il voulait remplir fidèlement et +sérieusement la fonction qu'il avait acceptée. Malgré son émotion, il se +rappela qu'il était là pour veiller sur la vie de ses camarades et +surtout sur Roozeman. + +Il regarda donc de tous côtés, mais une sueur froide mouillait son front +et il était tourmenté par mille folles visions. Arbres, rochers, nuages, +tout prenait à ses yeux une forme effroyable. + +Jusqu'alors, il se sentait cependant assez courageux pour ne pas quitter +son poste; mais sa terreur augmentait à mesure qu'approchait l'heure +fatale de minuit, l'heure à laquelle, d'après les récits de son enfance, +les esprits et les fantômes errent et cherchent vengeance. + +Tout à coup il poussa un cri étouffé et ses cheveux se hérissèrent sur +sa tête comme une brosse. Il vit ou crut voir que, dans le lointain, une +ombre humaine, avec un drap blanc sur la tête, était sortie de terre. + +Il recula jusque près du feu, et dut s'appuyer au piquet pour ne pas +tomber. Là , une idée de salut surgit dans son esprit. Il tira la montre +de sa poche, l'ouvrit, se pencha sur la flamme, et, avec ses doigts +tremblants, avança l'aiguille de près de trois quarts d'heure. Alors il +se glissa sous la tente, tira quelqu'un par les jambes et dit: + +--Baron, baron, réveillez-vous! _Douze heures. C'est pour vous faction,_ +minuit. + +--Quoi, minuit? murmura le Français en sortant de la tente; il n'y a pas +une demi-heure que je t'ai entendu relever. + +--Allons, allons, baragouina Donat dans son mauvais français, _quand +dormir, pour savoir si douze heures ou pas. Tiens, la horloge marque +juste cela!_ + +Le baron prit la montre et se mit en faction. + +Donat s'entortilla dans sa couverture, se coucha, fit le signe de la +croix et murmura entre ses dents: + +--Ce n'est pas loyal, je le sais; mais je le lui revaudrai, dussé-je +monter dix fois la garde pour lui un autre jour. Je n'ai pas peur, je +suis assez courageux; mais me battre contre des fantômes!... Aïe! Aïe! +Dors bien, Donat! + +Et il laissa tomber avec découragement sa tête sur son havre-sac. + + + + +XX + +LE BLESSÉ + + +Lorsque les chercheurs d'or s'éveillèrent le lendemain matin et qu'ils +regardèrent la montre, ils ne furent pas peu étonnés que le soleil se +levât une heure plus tard que les autres jours. On fit à ce sujet toutes +sortes de suppositions, et le matelot prétendait même que cela devait +provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe +terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un +rhume de cerveau qui le faisait éternuer sans cesse. Le baron +l'observait avec méfiance; mais le naïf garçon avait une mine si +innocente, que le soupçon du baron s'évanouit tout à fait. + +Pendant qu'ils étaient assis pour prendre le café, Jean Creps dit en se +frottant les mains: + +--Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien +dormi, n'est-ce pas, Kwik? + +--Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute la nuit j'ai été +tiraillé en tous sens par quatre ou cinq fantômes. + +--Il faut maîtriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu +nous a protégés jusqu'ici; il est à croire qu'il continuera à veiller +sur nous. + +--Ainsi, vous nommez cela protéger, monsieur Roozeman! Je suis curieux +de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon à sept têtes, +le diable en personne ou une douzaine d'anthropophages? + +--Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'écria le +Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est +là -bas près de ce sapin! + +Quelques minutes après, ils étaient en route. Donat voulait absolument +porter le sac et le fusil du baron; mais le Français, qui ne comprenait +pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus +hautain et une froide raillerie. + +Kwik eût bien voulu rendre au baron, par d'autres services, les trois +quarts d'heure qu'il lui avait volés; mais, repoussé avec si peu +d'amitié, il était retourné près du mulet et marchait à moitié +découragé. + +Il raconta à voix basse à la bête comment il avait passé cette triste +nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il déplora son départ de +Natten-Hæsdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal, +de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait, +sans avoir à craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le +mulet, s'il avait pu le comprendre, eût cru certainement que +Natten-Haesdonck était situé dans le paradis terrestre. Pour se consoler +lui-même, il s'efforçait d'inspirer du courage à la bête et de faire +briller à ses yeux le bonheur de demeurer dans un château avec Anneken. +Mais au milieu de ce récit attrayant, le mulet se sentit piquer par une +mouche et donna par mégarde un si violent coup de pied à son conducteur, +que le pauvre Kwik culbuta et tomba à la renverse. + +Donat devait avoir la tête très-dure; car, avant que les autres eussent +eu le temps de voler à son secours, il était sur ses pieds et avait +repris sa place à côté du mulet. + +Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un +sermon sans fin au mulet, sur l'amitié, la reconnaissance et +l'obéissance qu'un mulet doit à son maître ou à son conducteur quand +celui-ci le traite avec douceur. + +Il était précisément en train de citer, pour servir d'exemple, toutes +les bonnes qualités de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le +Bruxellois s'arrêta tout à coup et cria: + +--Apprêtez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous! + +--Nous y voilà encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de +tabac de notre vie. + +Tous s'arrêtèrent, le fusil braqué; ils virent arriver un grand nombre +d'hommes; mais on ne pouvait voir à une aussi grande distance quels +hommes c'étaient. + +Aussitôt que cette troupe aperçut la compagnie de Pardoes, elle s'arrêta +également et apprêta les fusils. + +--Ah çà ! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement, +battons-nous à la grâce de Dieu; mais ils sont au moins vingt là -bas, et +il y a à côté de nous une forêt pour fuir. Qui aime le danger y périra, +dit le curé de Natten-Haesdonck. + +--Tais-toi, imbécile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a +rien à craindre. Ces hommes-là sont chargés de lourds fardeaux. Ce sont +des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons +comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font +des signes d'amitié. + +En effet, les deux groupes se rapprochèrent lentement, et, dès qu'ils +furent assurés de part et d'autre que c'étaient de simples voyageurs +qu'ils avaient rencontrés, ils échangèrent de loin quelques cris pour +saluer. Pourtant chacun se tint sur ses gardes. + +Le Bruxellois reconnut un Français, qu'il avait vu l'année précédente +dans les mines du Nord. Il alla à lui et causa une couple de minutes, +pendant que ses camarades échangeaient quelques paroles avec les autres +chercheurs d'or et tâchaient d'obtenir des renseignements sur l'état des +placers. On ne leur dit pas grand chose, car ces hommes paraissaient +très-méfiants; et, lorsque Donat demanda à l'un d'eux, dans son mauvais +français:_--C'est pour vous beaucoup grand de l'or dans cette sac?_-- +ils semblèrent tous fâchés et le regardèrent avec des yeux menaçants. + +Les premiers de la troupe s'étaient déjà remis en route. Le Bruxellois +serra la main au Français et lui dit adieu. + +Pardoes s'approcha de ses amis, qui reprirent également leur voyage. Ils +le regardèrent, espérant qu'il leur communiquerait quelque chose de ce +qu'il avait appris; mais il hochait la tête avec une inquiétude visible +et resta muet. + +--As-tu de mauvaises nouvelles, Pardoes, que tu as l'air si sérieux? +demanda Jean Creps. + +--De mauvaises nouvelles, répondit-il. + +--Oui? encore quelque chose de nouveau? murmura Donat. Nous n'avons pas +encore eu de sauvages. + +--Et ce sont des sauvages que nous pourrions avoir, dit Pardoes. + +--Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'écria Kwik avec colère, je +donne, pardieu! ma démission de chercheur d'or et je m'en retourne à la +maison. J'ai déjà perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcelé; mais je +ne voudrais pas arriver à Natten-Haesdonck avec ma tête nue et chauve +comme une gamelle. + +--Tais-toi donc, Donat, et écoute si tu veux. Voici, messieurs, ce que +le Français m'a dit. Entre nous et les placers du Yuba, une nombreuse +bande de sauvages californiens s'est montrée. On a reçu la nouvelle, +dans les _stores_, qu'elle a attaqué, il y a quatre jours, une compagnie +de voyageurs. Les hommes qui viennent de passer ont vu les Californiens +de très-loin. Le Français m'a conseillé de faire un détour pendant une +heure ou deux vers l'ouest pour éviter ainsi la rencontre des sauvages. +Nous commencerons à suivre ce conseil au pied de cette montagne. Faites +attention et tenez-vous toujours prêts à la défense. + +Après qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent +remis à peu près de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le +Bruxellois reprit: + +--Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a +découvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui +sont plus riches que ceux qu'on avait trouvés jusqu'ici. Le Français, à +qui j'ai rendu quelques services l'année passée, m'a donné des +explications précises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre +route, je suis d'avis que nous ferions bien d'y tenter la fortune +pendant quelques jours. Il y a des _stores_ à quelques milles de là ; +vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temps le métier +de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas dès le commencement un +chercheur d'or. + +Donat n'écoutait pas ces explications; il marchait en grommelant à côté +du mulet et jetait sans cesse derrière lui des regards inquiets, +tourmenté qu'il était par la crainte de voir apparaître des sauvages. Il +était évident pour lui que, dans ce pays maudit de Californie, on doit +toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de +l'effroyable réalité. De temps en temps, il portait la main à sa tête et +se tirait les cheveux pour être convaincu qu'il n'était pas encore +chauve. + +Tout à coup un cri aigu lui échappa et il dit en pâlissant: + +--O mon Dieu! les voilà ! les voilà ! + +Un bruit étrange s'était fait entendre au loin dans les broussailles, et +les compagnons, également surpris, s'arrêtèrent, l'oreille au guet. + +C'était une voix qui se lamentait et appelait du secours; d'abord ils ne +distinguèrent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais +ensuite ils entendirent distinctement prononcer le mot _God!_ (Dieu!) + +--Est-ce possible? s'écria Victor. Un Flamand dans ce pays? Venez, +venez, allons voir. C'est probablement un malheureux compatriote. + +--Restons ensemble, dit le Bruxellois. La main aux fusils; car tout peut +cacher une ruse. Donat, tâche de nous suivre dans les broussailles. + +Guidé par le cri d'angoisse, ils trouvèrent un jeune homme assis contre +un arbre. Il était pâle, ses joues étaient creuses, et un de ses pieds +était entouré de lambeaux qu'il avait déchirés de ses habits. Ses +premières paroles prouvèrent qu'il était Anglais, ce qui avait causé +l'erreur de Victor, parce que le mot «Dieu» est le même en anglais +qu'en flamand. + +Il raconta que lui et ses compagnons avaient été attaqués par des +bandits et qu'il avait reçu une balle dans le pied. Sa blessure s'était +enflammée; son pied s'était enflé douloureusement; il ne pouvait marcher +et avait rampé depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de +racines dans l'attente d'une mort affreuse. Il suppliait les étrangers à +mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le +désert. Son père tenait un grand _store_ ou boutique dans les placers de +la rivière de la Plume et les récompenserait généreusement. + +Victor et Jean parlèrent de placer le jeune homme sur l'âne; mais le +matelot jura que l'humanité était une sottise en Californie et qu'il +n'avait pas envie de reprendre la charge d'un âne pour les beaux yeux de +cet Anglais. + +Comme le débat s'échauffait entre Roozeman et l'Ostendais, le Bruxellois +dit: + +--Venez un peu à l'écart avec moi, messieurs; l'affaire est assez +importante pour être discutée. + +Quand on l'eut suivi à une vingtaine de pas, il reprit: + +--Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un +secours précieux, et il nous permettait de marcher rapidement et à +grandes journées vers le but après lequel nous soupirons tous. Le mulet +est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce blessé, nous +devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et +nous en serons beaucoup retardés. Quant à la récompense qu'il nous +promet, ne vous y fiez pas; une fois en sûreté, il nous dira: «Je vous +remercie et bonjour.» + +--Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce désert un +chrétien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs. +S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je +puis. + +Le blessé, qui les regardait de loin, vit bien que le jeune homme aux +cheveux blonds plaidait en sa faveur. Aussi tendait-il vers lui des +mains suppliantes et son regard était plein d'éloquence. + +--Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit +le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de +rien. + +--Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean? + +--Certes; une pareille insensibilité est horrible. + +--Et toi, Donat? + +--Moi, pour sauver la vie à un homme, je porte la claie et les haches +jusqu'à l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et +peut-être, pour nous récompenser, éloignera-t-il de nous les sauvages. + +--Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes. + +--Je pense, répondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la +peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore +jeune; je veux bien porter ma part des instruments. + +Victor et ses amis avaient déjà déchargé en grande partie le mulet; ils +soulevèrent prudemment le blessé et le placèrent sur la bête. Le pauvre +jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura +chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa +générosité. + +Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des +instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat. + +Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui +était arrivé: + +--Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il. +Je devais me rendre à Sacramento, afin d'y acheter une provision de +farine pour mon père. Comme on ne pouvait se procurer assez de mulets à +la rivière de la Plume, je suis allé aux placers du Yuba, et j'y ai +trouvé après quelques jours d'attente, les muletiers dont j'avais +besoin. Nous descendîmes avec rapidité des montagnes, car nos mulets +étaient bons. Nous ne rencontrâmes rien de particulier dans notre +voyage, jusqu'au troisième jour. Quelques heures avant midi, nous vîmes, +au pied de la montagne qui dominait notre route, un homme accroupi et +courbé, comme quelqu'un qui est très-fatigué. Comme il était seul et +n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de +méfiance. Il répondit à nos demandes qu'il était parti de San-Francisco +pour aller aux mines du Nord, qu'il s'était égaré, et qu'il mourait de +faim, faute de provisions. Nous lui donnâmes quelques biscuits et un +bon morceau de viande salée. Cet homme avait de grosses moustaches +rousses et les yeux singulièrement petits... + +--Était-ce un Français? demanda Victor étonné. + +--Oui, c'était un Français; il y en avait deux parmi nous qui savaient +causer avec lui. + +--La moustache rousse du _Jonas_! Murmura Victor; Donat ne s'est pas +trompé! + +--Je n'aurais pas regardé si exactement son visage, continua le blessé, +mais il me sembla qu'il nous examinait tous un à un de la tête aux +pieds, et comptait nos armes. Il s'était levé et avait poursuivi son +chemin; nous avions, après lui avoir montré la bonne route, repris notre +marche dans une direction opposée. Poussé par la défiance, je fis +arrêter un instant mes compagnons et je grimpai sur une montagne pour +observer l'inconnu. Il avait disparu et ne pouvait s'être caché nulle +part dans cette plaine, sinon dans les broussailles ou dans le bois. +Nous craignions une attaque des brigands qui rôdent maintenant en très +grand nombre; mais comme, après avoir marché avec rapidité pendant une +heure et demie, nous n'avions rien rencontré, nous nous arrêtâmes pour +faire manger les bêtes et pour préparer notre propre dîner. A peine +fûmes-nous remontés sur nos mulets et prêts à donner le signal du +départ, que plusieurs hommes parurent sur une montagne au-dessus de nous +et nous envoyèrent quatre ou cinq balles. Nous nous mîmes sur la +défensive et nous déchargeâmes également nos fusils. Mais une dizaine de +brigands fondirent sur nous du haut de la montagne, avant que nous +eussions eu le temps de recharger nos armes. Un des nôtres cria: «Fuyez! +fuyez!» et je vis mes compagnons éperonner violemment leurs mulets et +chercher leur salut dans la rapidité de leurs montures. Je voulus faire +comme eux; mais le même homme aux moustaches rousses et aux petits yeux +m'ajusta et me tira une balle à travers le pied. Mon mulet fit un écart, +me désarçonna et suivit les autres. Les voleurs poursuivirent mes +camarades; j'entendis longtemps encore les coups de fusil qui +retentissaient dans le bois. J'étais couché là depuis quatre jours; mon +pied s'est enflammé. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prévoyais une +mort terrible, lorsque Dieu m'exauça et m'envoya un secours et un salut +inattendus. + +Victor et Jean causèrent longtemps ensemble du rôle que la moustache +rousse du _Jonas_ avait joué dans cette histoire, et Jean Creps assura +qu'il enverrait une balle dans le ventre du scélérat la première fois +qu'il le rencontrerait. + +Les Flamands atteignirent enfin l'endroit où ils devaient passer la +nuit. + +Pendant qu'on préparait le souper, Victor ôta les langes du pied du +jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure enflammée et +enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allégea si +complètement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains de +Roozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance. + +Donat céda sa couverture au blessé, et, quoique celui-ci refusât, Kwik +resta inébranlable dans sa résolution et coucha sur la terre nue. + +Cette nuit-là , tous dormirent en repos sous la garde de leur sentinelle. +Donat, tout content de lui et joyeux d'avoir pu faire une bonne action, +ne rêva pas et dormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le secouer +pendant plusieurs minutes lorsque vint son tour de monter la garde. + + + + +XXI + +LES VAQUEROS + + +La présence de l'Irlandais blessé semblait leur porter bonheur, car ils +poursuivirent leur voyage pendant un jour et demi sans rencontrer rien +qui fût de nature à les inquiéter. + +La certitude de n'avoir plus à passer que deux nuits dans les montagnes +avant d'atteindre les placers du Yuba, les réjouissait et leur rendait +le coeur léger. + +On se moqua de la peur que Donat avait eue pendant la route, et on +s'efforça de lui faire comprendre que, s'ils avaient rencontré jusque-là +beaucoup d'apparences de malheur, du moins ils approchaient du terme de +leur voyage sans avoir souffert de dommage réel. Kwik hochait la tête en +signe de doute et répondait qu'on ne peut vendre la peau de l'ours avant +de l'avoir pris, et qu'on ne peut pas fêter la moisson avant que le +grain soit dans la grange. + +Dans la matinée, ils traversèrent une vaste plaine et regardèrent sans y +faire beaucoup d'attention quelques rochers isolés au milieu de la +vallée et paraissant sortir de terre. + +Lorsqu'ils en étaient encore éloignés de deux cents pas, le Bruxellois +s'arrêta tout à coup et dit d'une voix étouffée: + +--Arrêtez, mes amis; il y a une embûche derrière ces montagnes! + +Et, étendant le doigt, il ajouta: + +--Là -bas, au-dessus des rochers, des chapeaux qui se remuent. Ces +chapeaux sont des _sombreros_ mexicains. Ceux qui sont derrière les +rochers pour nous attaquer à notre passage et qui se croient bien +cachés, sont sans doute des _salteadores_. Tenez-vous prêts, messieurs, +et faites feu à la première apparition des voleurs! + +Pendant qu'il parlait encore, les chapeaux s'élevèrent et trois balles +sifflèrent au-dessus de la tête des Flamands. Ceux-ci lâchèrent tous +ensemble leurs coups de fusil sur les ennemis; mais alors apparurent à +côté des rochers quatre ou cinq hommes à cheval qui, pour ne pas laisser +aux chercheurs d'or le temps de recharger leurs armes, coururent sur eux +au grand galop de leurs chevaux et avec des cris de triomphe. + +--Les revolvers! cria le Bruxellois. Ce sont des _vaqueros!_ jeteurs de +noeuds coulants! Prenez-garde au _lasso_! + +Donat fit le signe de la croix en soupirant d'un ton plaintif: + +--O bon Dieu! prenez ma petite âme en pitié! + +Mais il n'eut pas le temps d'achever cette courte prière. Les _lassos_ +fendirent l'air en sifflant et les coups de revolver répétés avec +rapidité retentirent dans la vallée. Pour ne pas être écrasés par les +chevaux, les chercheurs d'or s'étaient séparés chacun dans une direction +différente. + +Un _lasso_ cingla Roozeman par la taille et lui serra les bras contre le +corps. Le cavalier à la selle duquel était attaché le terrible noeud +coulant, donna de l'éperon à son cheval, renversa le malheureux Flamand +et le traîna sur le sol dans sa course rapide. + +Donat Kwik, qui tirait de manière à vendre chèrement sa vie, fut le seul +à remarquer la position critique de Victor. Il poussa un cri de +désespoir et courut avec une vitesse étonnante au secours de son ami. +Dans sa course, il jeta son revolver déchargé, tira son long couteau +catalan de sa ceinture et atteignit le Mexicain juste au moment où +celui-ci allait s'élancer d'une hauteur et briser infailliblement la +tête de sa victime... Kwik enfonça si violemment son couteau dans le +flanc du cheval, que le pauvre animal, frappé mortellement, s'abattit. +Le _vaquero_, qui avait sauté de sa selle et était tombé sur ses genoux, +tira un poignard, en porta un coup à Donat et le blessa malheureusement; +mais le Flamand, exaspéré, prit le _vaquero_ par les cheveux, le +renversa en arrière et lui plongea son couteau jusqu'au manche dans la +poitrine. Alors il s'élança vers Roozeman, coupa le _lasso_, et courut +sans rien dire à l'endroit du combat. Il hurlait de rage, le sang lui +coulait de la figure et il agitait son terrible couteau au-dessus de sa +tête. + +Lorsqu'il eut rejoint ses autres amis, il vit fuir les Mexicains dans la +direction des roches solitaires. Sans se détourner, il courut seul +derrière eux, quoique le Bruxellois lui criât sur tous les tons de +s'arrêter. + +Kwik reconnut bientôt l'inutilité de cette poursuite et revint sur ses +pas. Victor courut à sa rencontre en l'appelant son sauveur, le serra +dans ses bras et montra une profonde inquiétude à la vue du sang qui +coulait sur la joue du pauvre garçon. Celui-ci le tranquillisa: le +_vaquero_ avait voulu lui percer la poitrine d'un coup de poignard, mais +l'arme, détournée, avait seulement touché le crâne de Donat et lui avait +fait une blessure assez large au-dessus de l'oreille. + +Jean Creps, le Bruxellois et le Français lui prirent aussi la main et le +comblèrent de louanges sur son courage dans le combat. Le jeune homme, +ému, repoussa ces éloges et dit: + +--Bah! je ne suis pas un plus grand héros qu'hier; le sang humain +m'inspire toujours de l'effroi et du dégoût. Mais M. Victor était en +danger de mort, cela m'a rendu fou; je ne savais plus ce que je faisais. +Que Dieu me pardonne ces paroles coupables, mais si j'avais dû tuer cent +Mexicains pour sauver M. Roozeman, il me semble que je l'eusse fait. + +--Maintenant, tu as tué un chrétien, murmura le matelot. Le revenant... + +--Revenir! ce vilain Mexicain? s'écria Donat avec un nouvel accès de +fureur. Il a voulu assassiner M. Victor; il peut revenir tant qu'il +voudra, je percerai aussi son spectre de mon couteau. + +Pendant ce temps, les autres se racontaient également ce qui leur était +arrivé. Le Français avait été pris également par le _lasso_ et entraîné +à quelques pas; mais Jean Creps s'était jeté en avant et avait coupé la +corde. Le Bruxellois avait percé de son couteau la cuisse d'un des +ennemis; un autre devait avoir reçu une balle dans le corps, car on +l'avait vu tomber de son cheval, et c'étaient ses cris de détresse et sa +fuite qui avaient fait quitter le champ de bataille à ses camarades. + +--C'est moi, s'écria le matelot, qui ai envoyé une balle dans la +poitrine du gredin! + +--Ah çà ! où étais-tu donc? Je ne t'ai pas aperçu un seul instant dans la +lutte? demanda Creps. + +--Et nous non plus, affirmèrent les autres. + +--Vous ne pensez à rien, répondit l'Ostendais. Pour ne pas laisser +tordre le cou à notre pauvre blessé, j'ai lié la corde du mulet à ma +ceinture, afin d'empêcher la bête de fuir. Protégé contre le _lasso_, +j'ai pu charger à plusieurs reprises mon fusil et toucher avec certitude +ces scélérats. C'est une balle de mon fusil que le _vaquero_ emporte +dans sa poitrine. Sans ma présence d'esprit, nous serions peut-être tous +morts en ce moment. + +--Tiens, ce n'est pas une mauvaise idée, dit Kwik en riant. Dès que nous +serons encore attaqués, j'irai aussi me placer derrière le mulet. + +Profondément humilié par cette raillerie, le matelot fit un bond en +arrière, agita son couteau et fit mine d'en percer Donat; mais Jean +Creps lui prit la main et grommela, pendant qu'il lui serrait le poignet +à le broyer: + +--Sur ta vie, ne touche pas à un cheveu de sa tête! Encore un mouvement, +et je te brûle la cervelle. + +Pardoes et Victor s'élancèrent entre eux. Donat demanda humblement +pardon au matelot, prétendit n'avoir pas eu la moindre intention de +l'insulter, et proclama tout haut qu'ils devaient à l'habileté et au +courage de l'Ostendais la fuite précipitée des ennemis. Cela calma le +matelot, et il serra même la main de celui qu'un instant auparavant +il voulait égorger. + +On examina les blessures de Donat et du baron; car ce dernier, pendant +qu'on le traînait par terre, avait eu la peau tout écorchée. Il se +trouva que personne n'était gravement blessé et qu'on pouvait se +remettre immédiatement en route. + +Le matelot voulut aller à la recherche du _vaquero_ tué et de son +cheval, sans doute pour voir s'il n'y avait pas quelques objets de +valeur à prendre, mais Pardoes le retint et lui dit: + +--Non, laisse-le.--En avant, messieurs! Ne perdons pas de temps. On +n'est pas en sûreté dans cette plaine. Les Mexicains sont vindicatifs, +et je ne serais pas étonné si les brigands revenaient en plus grand +nombre. Nous devons nous hâter pour gagner ces hauteurs là -bas, où les +chevaux ne peuvent nous atteindre. + +Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, le matelot demanda: + +--Il y a une chose que je ne comprends pas: nous avons vu premièrement +quatre ou cinq chapeaux de paille au-dessus des rochers et les cavaliers +qui nous attaquaient étaient nu-tête. Où sont donc restés les hommes à +chapeaux? Il y a là -dessous quelque piège qui me fait prévoir d'autres +dangers. + +--Tu te trompes, répondit le Bruxellois. C'est une ruse dont j'ai +souvent entendu parler dans les placers. Ces _vaqueros_ se fient plus à +leurs _lassos_ qu'à des armes à feu, car leur coup est toujours rendu +incertain par le mouvement du cheval. Ils ne craignent pas beaucoup le +revolver; mais les fusils leur font peur, parce qu'une balle bien +ajustée a trop de prise sur eux et sur leurs chevaux. Ils nous avaient +vu arriver, sans doute; aussi longtemps que nos fusils étaient chargés, +ils n'auraient osé nous attaquer. Quel moyen de nous faire décharger nos +armes? Il est simple. Ils ont placé sur des bâtons leurs _sombreros_ ou +chapeaux, et assurément aussi leurs vestes, et les ont fait mouvoir à +nos regards; en outre, ils ont tiré deux ou trois coups de pistolet, et +nous, trompés par ces apparences, nous avons fait feu tous ensemble sur +nos ennemis supposés. Il n'y a pas autre chose sous l'apparition des +_sombreros_. + +Donat marchait à côté du mulet et tournait et retournait dans ses mains +une chose qu'il avait ramassée sur le lieu du combat. C'était une corde +en cuir faite de trois petites lanières tressées, longue de plus de +vingt pieds, et portant un noeud coulant à l'un de ses bouts. + +Depuis leur dernière réconciliation, le matelot semblait enclin à +témoigner de l'amitié à Donat: il se plaça à côté de lui et lui dit: + +--Ce que tu tiens là à la main, c'est un _lasso_, Kwik. + +--Je le sais, répondit Donat; mais je me creuse la tête pour comprendre +comment on peut pêcher un homme avec cela. Ces gaillards-là doivent être +singulièrement exercés à jeter le _lasso_. + +--En effet, Donat, ils s'en servent avec adresse, mais ce n'est pas sans +peine qu'ils l'acquièrent. J'ai fait naufrage, pendant un voyage, sur +les côtes du Mexique, et j'ai eu l'occasion de voir de près les +_vaqueros_. C'est bizarre: à peine les enfants de ces gens marchent-ils +seuls, qu'ils jouent avec le _lasso_. D'abord ils prennent des chats ou +des chiens; puis des mulets, et enfin des boeufs et des chevaux; car +le _lasso_ n'est proprement inventé que pour prendre les boeufs et les +chevaux. + +En causant ainsi, les chercheurs d'or continuèrent leur route. Victor +s'était placé de l'autre côté du mulet et causait avec John Miller, dont +le pied s'était considérablement dégonflé et dont les douleurs étaient +beaucoup allégées par les soins fraternels de son protecteur. L'Anglais +témoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un +jour l'occasion de payer les bienfaits reçus. + +Jean Creps et le Bruxellois parlaient des mines qu'ils allaient +atteindre probablement le surlendemain, et de leurs plans pour commencer +leur travail dans les placers avec le plus de chances de réussite. + +Vers le soir, ils aperçurent dans le lointain trois ou quatre tentes et +autant de grands feux. Ils s'arrêtèrent pour reconnaître s'ils avaient +des amis ou des ennemis devant eux. + +--Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent une provision de +farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des bêtes de somme +rangée à côté des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets. +Avançons donc hardiment, nous n'avons rien à craindre. + +Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparaître au loin, +prirent leurs fusils et se mirent sur la défensive; mais ils reconnurent +que c'étaient de paisibles chercheurs d'or et les saluèrent amicalement. + +John Miller reconnut le chef des muletiers, qui avait transporté plus +d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son père. Comme ce +chef s'étonnait de le voir ainsi blessé dans ces montagnes, le jeune +Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses +compagnons étrangers l'avaient ramassé presque mourant dans un bois et +lui avaient donné leur unique bête de somme pour le sauver. + +Là -dessus, les Flamands furent invités à passer la nuit dans cet +endroit. Les muletiers préparèrent en leur honneur tout ce qu'il y avait +de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout +gaiement, car ils avaient quelques bouteilles de _rofino_ ou eau-de-vie +de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte de _grog_, +qui réconforta merveilleusement les chercheurs d'or épuisés, et leur +versa une nouvelle ardeur dans les veines. + +Ce qui les réjouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le +lendemain, dans l'après-midi, les premiers placers du Yuba. On décida que +John Miller resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la +charge de le transporter en peu de jours à la rivière de la Plume. Il +voulut donner de l'argent à ses sauveurs, et, comme ils le refusèrent, +il leur fit accepter une nouvelle provision de farine et de lard salé. +Cela pouvait leur être bien nécessaire, pensait-il, car tout était +incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence de +chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leurs nouveaux amis; +cependant, ils ne le jugèrent pas à propos, vu que les mulets, +pesamment chargés, ne pouvaient marcher que très-lentement. Le Bruxellois +ne voulut pas entendre parler de retards; il fut donc convenu qu'il +partirait avec ses compagnons au lever du soleil. + +Après que John Miller eut encore remercié chaleureusement ses sauveurs, +et serré Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glissèrent sous +la tente et dormirent d'un sommeil tranquille. + + +FIN + + + + + + +L'épisode qui termine _Le Pays de l'or_ a pour titre: _Le Chemin +de la Fortune_. + + +TABLE + +I. Le Bureau +II. Le Départ +III. Sur l'Escaut +IV. En mer +V. La Fosse aux lions +VI. L'Équateur +VII. Les Requins +VIII. La Rébellion +IX. L'Arrivée +X. San-Francisco +XI. Les Lettres +XII. La Maison de jeu +XIII. Les Armes +XIV. Les Sauvages +XV. La Banqueroute +XVI. Les Chercheurs d'or +XVII. Les Bandits +XVIII. La Pépite +XIX. Le Fantôme +XX. Le Blessé +XXI. Les vaqueros + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10384 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..0e6981d --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #10384 (https://www.gutenberg.org/ebooks/10384) diff --git a/old/10384-8.txt b/old/10384-8.txt new file mode 100644 index 0000000..462a608 --- /dev/null +++ b/old/10384-8.txt @@ -0,0 +1,6137 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Pays de l'or + +Author: Henri Conscience + +Release Date: December 4, 2003 [EBook #10384] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'OR *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + +LE PAYS DE L'OR + +Par +Henri Conscience + + + + +I + +LE BUREAU + + +Un matin du mois de mai de l'année 1849, un jeune commis, assis devant +un pupitre, était seul dans le bureau d'une maison de commerce peu +importante, à Anvers. + +Il était haut de taille et blond de cheveux; sa figure fraîche et fine, +avec quelque chose de rêveur dans l'expression, paraissait indiquer un +caractère très-doux, quoique l'éclat de ses yeux bleus accusât une +certaine force d'âme ou du moins une nature enthousiaste. + +Il était occupé à écrire; cependant il interrompait souvent son travail +pour jeter les yeux sur un journal ouvert à sa droite sur le pupitre. Le +contenu de cette feuille semblait l'attirer chaque fois avec une +nouvelle force, car c'était évidemment contre sa volonté qu'il +détournait si souvent son attention de son ouvrage. Il fixa une dernière +fois le regard sur ce journal et lut d'une voix sourde et émue: + +«On y rencontre l'or presque à la surface de la terre, et en si grande +abondance, qu'on n'a qu'à se baisser pour ramasser des trésors. Un +matelot a trouvé dernièrement une _pépite_ ou morceau d'or pesant +plus de vingt livres et d'une valeur d'au moins vingt-cinq mille +francs.» + +Un soupir s'échappa de la poitrine du commis, et il leva vers le ciel un +regard chagrin. + +Quelqu'un ouvrit la porte du bureau. C'était un jeune homme assez +solidement bâti, aux joues rouges, aux yeux noirs et étincelants; sur +son visage ouvert brillaient la santé et la bonne humeur. + +--Jean, mon ami, tu seras grondé, dit l'autre. Monsieur est déjà venu au +bureau, et il a manifesté son mécontentement de ton absence. + +--Bah! cela m'importe peu, mon bon Victor, répondit Jean d'un ton +triomphant. C'est décidé: je dis adieu au métier de gratte-papier et à +cette obscure prison où j'ai si sottement usé les plus belles années de +ma vie. Hourra! Je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne +reconnaissant plus d'autre maître que Dieu et le sort! + +--Que veux tu dire? demanda son camarade stupéfait. + +--Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier plié de sa poche. +Voici le prospectus d'une société française, _la Californienne_; elle a +fait faire toutes sortes d'instruments pour exploiter les meilleures +mines d'or en Californie. Là où l'on peut ramasser avec les mains le +métal le plus précieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des +outils excellents et des procédés perfectionnés. Peut devenir +actionnaire qui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une +traversée libre sur un vaisseau de la société, comme passager de seconde +classe, et on reçoit deux actions qui donnent droit à une double part de +l'or recueilli. Là-bas, en Californie, on n'a à s'inquiéter de rien, la +société procure à ses membres une bonne nourriture et des maisons de +bois confortables. Comme passager de troisième classe, on ne verse que +douze cents francs; mais on ne reçoit alors qu'une seule action. Mon +père a consenti à sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire +de _la Californienne_! Le navire _le Jonas_ est équipé par _la +Californienne_; dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de +l'or. La société envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre +autres un du Havre de Grâce, avec les outils et les directeurs, qui +doivent déjà être en mer pour recevoir là-bas les actionnaires. + +Victor regarda son camarade avec des yeux étincelants. Ce qu'il +entendait le frappait de stupeur; car un sourire d'admiration illuminait +son visage rayonnant. + +--Tu pars pour le pays de l'or! tu vas en Californie! murmura-t-il. + +--Dans deux semaines. + +--Toi, toi, Jean! La soif de l'or t'a-t-elle pris ainsi tout à coup? + +--Oh! non; toi-même, Victor, tu m'as mis la tête à l'envers en me +parlant sans cesse du pays extraordinaire qu'on vient de découvrir. Je +vois dans ce voyage un bon moyen d'échapper à l'étouffante vie de +bureau; l'or n'est qu'un prétexte pour obtenir le consentement de mon +père... Ah! ah! demain, je suis libre: demain, je deviens actionnaire de +_la Californienne_; demain, je retiens ma place sur le navire _le +Jonas!_ + +--Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. Mon Dieu, que ne +donnerais-je pas pour pouvoir être ton compagnon de voyage! + +--Tu n'as qu'à vouloir, Victor. L'oncle de Lucie n'a-t-il pas déclaré +vingt fois qu'il te prêterait l'argent nécessaire, si tu osais +entreprendre un voyage en Californie? + +--Et ma mère, Jean? + +--Oui, ta mère...; mais tu dois considérer que les parents sont tous les +mêmes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid, +ils nous tiendraient sous leurs ailes, jusqu'à ce que les cheveux +commencent à grisonner sur notre tête... + +--Tu ne peux croire, Jean, comme la seule idée d'une pareille résolution +fait trembler une mère. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous, +parle beaucoup des voyages lointains qu'il a faits en qualité de +capitaine de vaisseau. Ma pauvre mère pâlit à la moindre allusion. Elle +m'a toujours aimé si tendrement! je ne peux pas lui enfoncer le poignard +dans le coeur. + +--Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen de voir s'accomplir le +voeu de ton coeur. Le capitaine est un rude gaillard, il n'a pas +beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courbé sur un pupitre et +qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage que, si tu oses aller en +Californie, à ton retour il te donnera avec joie la main de sa nièce. + +--Il m'a promis son consentement aussitôt que mes appointements +atteindront deux mille francs. + +--Oui? alors tu attendras longtemps. La révolution, en France, a fait +languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit avant-hier qu'il serait +obligé de réduire nos appointements? + +Victor tint les yeux baissés sans rien dire. + +--Tu as peut-être peur du long voyage? Demanda l'autre. + +--Peur! moi?... s'écria Victor sortant de sa rêverie. Depuis six mois, +je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage? Non-seulement la Californie +me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a +encore un autre sentiment également puissant, qui me montre dans les +contrées lointaines l'étoile d'un meilleur avenir. Juge, Jean: ma mère +s'est imposé beaucoup de privations et a diminué son petit avoir pour +pouvoir me donner une bonne éducation. Sa boutique et mes appointements +subviennent à peine à notre entretien. L'instant est pourtant venu où le +fruit de mon travail devrait rapporter quelque chose pour donner un peu +d'aisance à ses vieux jours, et la récompenser ainsi de son amour et de +ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie? Qui est-ce qui +soupire plus ardemment que moi après cette terre promise? Le bien-être +de ma mère et mon propre bonheur ne sont-ils pas là? Et n'ai-je pas des +raisons pour mépriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je +pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bonté, même au +milieu de l'adversité et de la souffrance! + +--Mais tente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu te +condamnes toi-même à rester toute ta vie, pâlir devant cet éternel +pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et régulière comme une +vieille horloge. La liberté, c'est l'espace, voilà le bonheur de +l'homme; voir le monde contempler chaque jour de nouvelles merveilles, +se sentir ému à chaque battement du pouls, voilà vivre!... Et alors, +après deux ans d'indépendance, revenir dans sa patrie avec assez d'or +pour enrichir tous ceux que nous aimons! + +--Oui, oui! s'écria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai +encore; et, s'il le faut, j'implorerai à genoux son consentement, je la +supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde... + +--Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au +café, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire... La bonne +idée! Nous partagerions là-bas, comme ici, le bien et le mal... + +--Tais-toi, Jean, répliqua l'autre d'une voix étouffée. J'entends +monsieur qui vient au bureau. + +--Ne lui dis rien de mon départ. Mon père pourrait quelquefois changer +d'avis avant demain; on ne peut pas savoir. + +--Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se fâcherait. + +Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit, +ils penchaient silencieusement la tête sur le papier, comme s'ils +étaient restés depuis des heures absorbés dans leur travail. + + + + +II + +LE DÉPART + + +Par une chaude journée du mois de juin, deux ou trois heures avant la +tombée du soir, une grande foule était réunie au bord de l'Escaut, +regardant d'un oeil étonné un beau brick qui, pavillons déployés et +flottant au vent, mouillait dans le port, prêt à appareiller. C'était +_le Jonas_, équipé par la société française _la Californienne:_ le +premier vaisseau qui fît un voyage direct au pays de l'or, nouvellement +découvert. + +Le pont du brick fourmillait déjà de passagers qui agitaient à tout +moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les flots leurs +cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants +souhaits de bonheur. C'était comme une kermesse, comme une joyeuse fête +à laquelle les habitants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les +chercheurs d'or surexcités, quoique les émigrants fussent pour la +plupart des Français des départements du Nord, et que très-peu de Belges +se fussent laissé séduire par le brillant appât de _la Californienne_. + +Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires +qui avaient passé en ville les dernières heures. On voyait voguer +également quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un +drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs +adieux à la ville d'Anvers et à l'Europe, et faisaient un tel vacarme en +entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou +fous. + +En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils, +sortirent en hâte d'une rue aboutissant au quai et se dirigèrent vers le +lieu où se trouvaient les barques. + +--Vois, vois, mon père, dit l'aîné des deux jeunes gens, voilà _le +Jonas_ qui attend avec impatience. + +--Que Dieu le protège! dit en soupirant le vieux bourgeois. + +--Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon père? dit le jeune +homme en riant. Que sont deux années dans la vie d'un homme? J'en ai usé +au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquiétude! au contraire, +soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or, +avec des trésors, et ce sera mon orgueil d'avoir procuré à mon père et à +mon frère une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet: vous +n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage... Mais où reste donc +Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure décisive est +arrivée? + +--Sa mère et lui ont tant de choses à se dire! murmura le vieux bourgeois. + +--Vois, Jean, ils viennent là-bas, remarqua le frère. Cette pauvre Lucie +Morrelo, elle marche la tête haute et paraît contente; mais la servante +du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer +lorsqu'elle est seule. + +--Tant mieux, mon frère. + +--Comment cela? + +--Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincèrement mon ami +Victor. Cela me réjouit pour lui. + +Les personnes dont l'arrivée avait été annoncée par le frère de Jean se +montrèrent bientôt au coin de la rue. C'était une dame déjà vieille, qui +marchait en parlant à côté d'un jeune homme et lui pressait la main avec +une tendresse inquiète, pendant que lui dirigeait vers _le Jonas_, +pavoisé comme aux jours de fête, des yeux où brillait une joyeuse +excitation. + +Derrière eux venait un homme avec des joues tannées et de larges +favoris, qui donnait le bras à une très-jeune fille au visage charmant +et délicat, et s'efforçait de lui faire comprendre, en riant et en +plaisantant, qu'un voyage en mer n'était pas plus dangereux qu'une +petite excursion à Bruxelles par le chemin de fer. + +--Victor, Victor, dépêche-toi! on lève déjà l'ancre là-bas! s'écria +Jean, qui se tenait debout dans une barque. On nous annonce qu'il n'y a +plus de temps à perdre. + +Lorsque la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui +allait dans quelques minutes lui enlever, pour toujours peut-être, son +fils bien-aimé, les larmes tombèrent sur ses joues et elle le pressa en +sanglotant dans ses bras. Ce tendre embrassement émut profondément +Victor, et il s'efforça de consoler et de tranquilliser sa mère affligée +par de douces paroles, et en lui promettant plus d'aisance et de bonheur +pour ses vieux jours. + +Il fût resté longtemps encore sur le coeur de sa mère, sourd à l'appel +de son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses +bras en se moquant de cet excès d'attendrissement. Jean, de son côté, +criait plus fort que jamais que la barque ne pouvait attendre plus +longtemps. + +Victor prit les deux mains de la jeune Lucie dans les siennes et pénétra +par un long regard jusqu'au fond de son coeur; ses yeux demandaient: +«M'attendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas?» La demande et la réponse +devaient être toutes les deux très-émouvantes, car un torrent de larmes +roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme +s'illumina d'une joie extrême. + +Le marin prit Victor par le bras et l'entraîna vers la barque. Le jeune +homme, ému, embrassa encore sa mère et murmura à son oreille les plus +ardentes paroles d'amour. + +--Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon +fils; je prierai pour toi tous les jours, toutes les heures. Ne m'oublie +pas! N'oublie pas ta mère! + +Victor descendit dans le canot: les rames plongèrent dans le fleuve... +En ce moment, on vit accourir de loin un jeune homme qui agitait ses +bras au-dessus de sa tête, avec des gestes inquiets, et qui criait: + +--Attendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suis Donat Kwik; j'ai payé +mon passage; il faut que j'aille aussi au pays de l'or! + +Ce jeune homme paraissait être un paysan; la longue redingote bleue qui +lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naïf +ou bête, et surtout ses grandes mains et ses membres robustes et trapus, +indiquaient qu'il avait quitté les travaux des champs pour courir +également après la fortune. + +Son premier pas ne fut cependant point heureux. Dans sa crainte que le +canot ne partît sans lui, il sauta avec une précipitation aveugle sur le +bord du léger esquif et culbuta dans l'eau la tête la première. + +Un matelot le saisit par les cheveux; un second, aidé de Jean, le tira +dans la barque, au milieu des éclats de rire et des applaudissements des +bourgeois réunis sur le quai. + +Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotta la tête, rejeta +une gorgée d'eau et murmura tout stupéfait: + +--Camarades, il y a, pardieu! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez +pas besoin non plus d'arracher la moitié de mes cheveux: je nage comme +une anguille... + +Mais, comme le canot bondit tout à coup sous la vive impulsion des +rames, Donat Kwik tomba en arrière sur un banc et se cramponna avec +frayeur au bord de l'embarcation. + +Cet incident avait à peine détourné du quai l'attention de Victor. +Pendant que la barque s'éloignait avec rapidité du rivage, il tenait le +regard dirigé vers l'endroit où sa mère et Lucie lui faisaient toutes +sortes de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, les âmes +aimantes, qu'il était encore plus malheureux qu'elles. + +Jean était debout sur un banc. Il jeta à son père et à son frère un +dernier adieu retentissant, agita son chapeau et poussa un hourra +triomphant qu'on entendit jusque près des maisons du quai. + +Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il sauta +debout, s'élança au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras +avec tant de force, que Jean sentit l'eau mouiller sa poitrine. Il +éloigna avec une sorte de colère le grossier compagnon de voyage, et +s'écria: + +--Ah ça! mon gaillard, êtes-vous fou ou gris? + +--Je crois, en effet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, répondit +l'autre. Il y a de la bonne bière à Anvers, de la forte bière... + +--Ne voyez-vous pas que vous me mouillez et que vous abîmez mes +vêtements? + +--Pardieu! j'avais oublié le bain froid! Bah! camarade, nous pourrons +acheter là-bas autant d'habits que nous voudrons. De l'or par brouettes! + +--De quel pays êtes-vous? A votre langage, on dirait que vous venez de +Malines? demanda Jean. + +--Vous l'avez presque deviné. Je suis Donat Kwik, un fils de paysan de +Natten-Haesdonck, au delà de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit +l'autre en bredouillant très-vite. Ma tante est morte; j'ai hérité, mais +pas assez, à mon goût. Je vais chercher de l'or. A mon retour, je me +marie avec Hélène, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du +bourgmestre, ou avec la demoiselle du château. Je ramasserai tant d'or, +tant, tant, que je pourrai acheter tout le village! + +Jean se retourna, en haussant les épaules, vers son ami Victor, qui +répondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai, +et il le plaisanta sur la visible émotion de Lucie et sur sa profonde +affection pour lui. + +Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un +morceau de papier imprimé: + +--Camarades, voyez un peu ceci... dit-il. + +--Vous devenez ennuyeux avec vos _camarades!_ murmura Jean d'un ton +courroucé. + +--Eh bien, je dirai, _messieurs,_ puisque vous le voulez absolument, +quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de +Compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en +main. + +--C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, répondit +Victor. + +--Oui, mais en francs? + +--Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs. + +--J'avais peur, pardieu! que le vieux juif chez lequel j'ai changé mon +argent ne m'eût fourré en main des chiffons de papier. + +--En avez-vous beaucoup de cette espèce? Demanda Victor en souriant. + +Le paysan regarda les matelots avec défiance, et dit mystérieusement à +l'oreille des deux amis: + +--J'en ai quatre: le reste de mon héritage. J'aurais bien pu placer ces +cinq cents francs à intérêt chez l'agent d'affaires de notre village; +mais on ne peut savoir ce qui arrivera là-bas; la prudence est la mère +de la porcelaine. Si nous étions dupés et si nous ne trouvions pas d'or? +Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier: il a une poire pour la +soif. Il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup +trop malin quelquefois! + +La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salués par une +salve d'applaudissements. _Le Jonas_ avait déjà levé l'ancre et tendu +ses voiles. Bientôt il prit le vent et avança sous l'impulsion d'une +fraîche brise. + +Alors, le navire lâcha sa bordée pour dire adieu à la ville d'Anvers; +les canots du fort répondirent à ce salut, les marins agitaient leurs +chapeaux sur les mâts, les passagers remplissaient l'air de leurs cris +de triomphe, les quais retentissaient des souhaits de bonheur de la +foule; et _le Jonas_ glissa majestueusement en avant, au bruit du canon +qui grondait et des gigantesques acclamations des milliers de +spectateurs. + +Donat Kwik était le plus en train; il bondissait de droite à gauche +comme un insensé, les bras levés et criait: «Hourra! hourra!» d'une voix +si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres +passagers, pareils au braiment d'un âne. Comme il heurtait tout le +monde, il recevait par-ci par-là un coup de poing dans le dos ou un coup +de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait à +perdre haleine. + +Il remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derrière la +batterie, se montraient sur le quai l'endroit où ils croyaient que se +trouvaient leurs parents, quoique la foule n'apparût plus à leurs yeux +que comme une tache noire confuse. Donat passa la tête entre eux et dit +grossièrement: + +--Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire: +Messieurs, avons-nous du chagrin? + +--Sur ma parole, dit Jean courroucé, si tu continues à nous ennuyer, je +te casse le cou, entends-tu, Donat Kwik? + +--Mais il n'y a pas là-dessous, dans la troisième classe, âme qui vive +pour me comprendre! Répondit Donat. Ils sont aussi stupides que des +veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent +même pas un mot de flamand. + +--C'est égal, va-t'en, te dis-je! + +Le paysan, voyant que c'était sérieux, s'éloigna en traînant les jambes +et grommela en lui-même: + +--Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais +pas trouver autant d'or qu'eux, et même davantage. Si mes compatriotes +ne veulent pas causer avec moi, je serai donc obligé de me coudre la +bouche? Allons, allons, vive la joie!... Hourra! hourra! vive la +Californie! + +Et, tournant sur lui-même comme une toupie et balançant les bras comme +un moulin à vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux. + +En ce moment, _le Jonas_ tourna derrière la Tête-de-Flandre, et la ville +d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflèrent sous +un vent favorable. Le joli brick pencha légèrement de côté et s'élança +avec un redoublement de vitesse à travers les vagues agitées. + +--Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour +dire un mot à nos provisions et déboucher une bouteille de madère. + +--Oui, oui, répondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est +commencé. Hourra! Buvons un coup là-dessus! L'avenir nous appartient. + +Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de leurs espérances en +buvant un verre dans l'entre-pont, _le Jonas_ descendait le cours de +l'Escaut jusqu'à la hauteur de Calloo, où on laissa tomber l'ancre pour +attendre la marée du lendemain. + +Le capitaine, malgré son air dur et sévère, se montrait fort aimable +envers les passagers. Il semblait les encourager à passer encore la +dernière heure du jour dans la gaieté; serrait, en se promenant, la main +aux uns, offrait aux autres d'excellents cigares, et fit même monter +quelques bouteilles de rhum, pour en verser un verre à ceux qui le +désiraient. Un murmure approbateur s'élevait sur son passage, et le cri +de «Vive notre brave capitaine!» retentissait autour de lui. + +Pendant ce temps, les matelots échangeaient entre eux des regards +mystérieux, et semblaient se dire que les manières amicales du capitaine +cachaient un secret. + +Le capitaine laissa les passagers s'amuser jusqu'à dix heures du soir; +mais alors il leur fit comprendre, avec bonté, que chacun devait aller +se coucher dans la cabine qui lui était désignée. On aida des gens +fatigués à trouver leur lit, et le silence le plus complet régna enfin +sur le pont. + +Vers minuit, les barques quittèrent silencieusement le bâtiment et se +dirigèrent vers la côte flamande de l'Escaut, puis revinrent aussi +mystérieusement avec de nouveaux passagers. Immédiatement après, les +marins, s'éclairant au moyen de lanternes, tirèrent d'une cachette des +planches de sapin, et se mirent à clouer et marteler si fort, que le +pont en fut ébranlé. Ce travail nocturne avait pour but d'ajuster, au +moyen de ces planches préparées d'avance, des lits pour les nouveaux +arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'étonnèrent +guère de ce vacarme, car on avait eu la précaution de les avertir que, +pendant la nuit, on construirait, pour leur facilité, une nouvelle +cuisine. + +Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des règlements qui +déterminent le nombre de voyageurs qu'un bâtiment peut prendre en raison +de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur départ, +compte les voyageurs, mesure la place assignée à chacun d'eux dans +l'entre-pont, et pèse et examine les provisions, pour s'assurer +que les personnes qui s'embarquent ne manqueront ni d'espace ni de la +nourriture suffisante. Sur _le Jonas_, on avait trouvé assez d'espace, +des provisions plus qu'il n'en fallait et tout était en règle pour cent +hommes, sans compter les matelots. Mais, pendant que la commission +inspectrice achevait sa visite par les mots sacramentels: _All right!_ +le dernier convoi du chemin de fer de la Flandre amena encore une +cinquantaine de chercheurs d'or, tous Français, des environs de Lille et +de Douai, qui furent conduits à Calloo par des gens apostés à cet effet, +pour s'embarquer secrètement à minuit sur _le Jonas_. Le résultat de +cette fraude était un bénéfice net de trente ou quarante mille francs +pour celui en faveur duquel elle avait été pratiquée; car on recevait le +prix du voyage de cinquante passagers que, d'après les dispositions de +la loi, l'on ne pouvait pas prendre à bord. + +L'accumulation de tant de monde pouvait être une cause de grande gêne; +mais le capitaine semblait s'en inquiéter fort peu. Il répondit à une +remarque de son pilote: + +--Cela ira, Corneille. Il y a assez de provisions; on diminuera la +ration; si c'est nécessaire. + +--Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moitié de ce qu'il faut pour +tant de monde! + +--Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place; nous renouvellerons +notre provision dans le premier port d'Amérique. + +--Les passagers ne seront pas peu étonnés de l'arrivée de tant de +nouveaux compagnons... + +--Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prévenir les plaintes +jusqu'à ce que nous soyons sortis de l'Escaut... Une fois en pleine mer, +je saurai bien leur fermer le museau.--Dis à Jacques, le cuisinier en +chef, d'allumer le feu tout à l'heure et de faire cuire des biftecks +pour tous. On leur donnera à leur déjeuner un bon verre de rhum. Tu +verras, Corneille, la venue de ces nouveaux compagnons ne fera que les +réjouir. Veille à ce que tout soit prêt pour lever l'ancre à la première +lueur du jour. Le bâtiment doit être sous voiles avant que les passagers +aient quitté leurs cabines. + +Le pilote se dirigea vers l'autre extrémité du pont pour aller trouver +le cuisinier en chef; il se frottait les mains en marchant et +chantonnait entre ses dents: + +Plus on est de fous, plus on rit! +Plus on est... + +Mais le capitaine, irrité de cette raillerie, interrompit +la chanson en criant: + +--Tais ton bec! + +--Oui, capitaine. + + + + +III + +SUR L'ESCAUT + + +Lorsque la plupart des voyageurs parurent sur le pont, _le Jonas_ avait +déjà fait deux ou trois lieues de chemin. Quelques-uns témoignèrent bien +leur étonnement à la vue de tant de nouveaux compagnons, et plusieurs +même semblèrent soupçonner la fraude; mais le capitaine leur fit croire +que c'étaient des voyageurs attardés compris dans l'équipage, +qui avaient manqué le convoi et étaient ainsi arrivés trop tard. Les +succulents biftecks et le bon coup de rhum convainquirent les plus +défiants; et, comme les nouveaux venus paraissaient être de gais +compagnons, on oublia bientôt leur arrivée inopportune et on chanta, +comme avait fait le pilote: + +«Plus on est de fous, plus on rit!» + + +La joyeuse vie recommença; on dansa et sauta de nouveau. + +Cette fois, cependant, Donat Kwik n'eut pas grande envie de partager la +joie générale. Les deux Anversois le trouvèrent tristement assis dans un +coin, la tête dans les mains, et Victor lui demanda par compassion ce +qu'il avait. + +--Je suis malade, messieurs, répondit le paysan, malade comme un cheval, +de la bière d'orge d'Anvers, du genièvre brun que cet empoisonneur de +capitaine m'a fait boire hier au soir. Ah! ma pauvre tête! Il y a là +dedans trois ou quatre hommes occupés à battre le blé. Que ne suis-je en +ce moment dans notre grenier à foin de Natten-Haesdonck! Car en bas, dans +cette étable de cochons, une marmotte même ne pourrait dormir. Toute la +nuit j'ai eu le cauchemar. Il y avait sur mon estomac un bloc d'or grand +comme une meule... Ce maudit genièvre du capitaine! Aïe! aïe! Ma +poitrine brûle; je ne donne plus dix sous de ma vie! + +--C'est une suite naturelle de votre ivresse, dit Jean en raillant; +c'est à vous seul qu'il faut vous en prendre; puisque vous l'avez bu, +vous devez le cuver avec patience. + +Victor, qui était très-compatissant, lui prit la main et le consola en +lui promettant que son mal guérirait bien vite. + +--Puis-je savoir, s'il vous plaît, à qui j'ai l'honneur de parler? +demanda Donat. + +--Je me nomme Victor Roozeman. + +--Et ce monsieur-là? + +--C'est mon ami Jean Creps. + +--Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon coeur de +votre bonté. J'ai été grossier et stupide hier, n'est-ce pas? +Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et +écrire, je suis bien élevé et je connais mon monde. Lorsque je serai +guéri, permettez-moi d'échanger de temps en temps une parole avec vous. +Il faut toujours que je cause avec moi-même, et je ne suis pas assez +éloquent pour y trouver du plaisir... Oh! mon Dieu, ma tête, ma tête +brûle! + +Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et +continuèrent leur promenade. + +Pendant ce temps, _le Jonas_, poussé par un vent frais, descendait +majestueusement l'Escaut. + +L'essaim des passagers étaient encore plus agité que la veille. On avait +dîné pour la première fois sur le navire, un dîner abondant et +appétissant: du rosbif et des légumes frais pour tous, et même +quelques poulets rôtis pour les délicats des deux premières classes. +Là-dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs +fortes, et, sous l'influence de cette légère émotion qui, chez +quelques-uns, dégénérait en une ivresse complète, les esprits étaient +montés à un degré d'excitation extraordinaire. + +Le pilote essaya enfin de faire régner un peu d'ordre sur le pont; mais +on reçut ses avis et ses ordres en se moquant de lui, en riant et en +dansant. Il alla, tout courroucé, du côté du gouvernail, où le capitaine +contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaieté. Il +répondit à la plainte du pilote: + +--Laisse-les faire, Corneille. Vois-tu là-bas ces nuages monter sur la +mer? Le vent s'élèvera, et aussitôt que _le Jonas_ commencera à danser, +ce sera fini de tout ce vacarme. + +En ce moment, Donat Kwik accourut, pâle et défait, vers Jean et Victor, +qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber +à genoux devant eux, et éleva les mains d'un air suppliant. + +--Pour l'amour de Dieu! dit-il, ayez compassion d'un pauvre Flamand! Je +vais mourir, je suis empoisonné... + +Le sensible Victor, croyant à la possibilité d'un malheur, releva Donat +Kwik, le prit dans ses bras et lui demanda avec intérêt ce qui lui était +arrivé. + +--Ah! mon bon monsieur Roozeman, ah! Monsieur Creps, je n'étais pas +bien, vous savez de quoi, gémit le paysan. Ils ne me comprennent pas en +bas; ils se moquent de moi et rient de ma souffrance. Il y a quelqu'un +qui est allé chercher le médecin, et il est venu un homme avec un gros +nez rouge. Il m'a versé dans le corps un demi-litre de cette exécrable +eau salée, et une poudre rouge, du poivre d'Espagne, je connais cela, ça +sert à faire trotter les ânes. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je suis +empoisonné, soyez-en sûrs, mon âme va quitter mon corps. A l'aide! à +l'aide! + +--Bah! ne voyez-vous pas, messieurs, que cet imbécile a le mal de mer? +dit un Allemand en passant. + +Cette remarque amena un sourire sur les lèvres des deux amis, et ils se +disposaient à convaincre Donat que son indisposition se passerait +d'elle-même; mais le pauvre garçon sentit une terrible crampe d'estomac, +porta ses deux mains à sa poitrine et s'enfuit dans l'entre-pont pour se +cacher. + +Comme le Capitaine l'avait prédit, le ciel se couvrait peu à peu de +petits nuages, et le vent, quoique déjà favorable, gagna en force. L'eau +commença à s'élever et _le Jonas_ dansa gracieusement sur les vagues +qui accouraient à sa rencontre de la pleine mer. + +Le capitaine marcha vers le pilote et lui dit: + +--La fin de cette folle kermesse est arrivée, Corneille; qu'on prépare +des seaux et des cuves. Il y en a déjà une vingtaine là-bas couchés avec +la tête au-dessus de la mer. Vite! sinon ils vont faire là-dessous un +affreux gâchis. + +En effet, la joie et les chansons s'éteignirent en peu de temps. +Bientôt, plus de la moitié des passagers furent pris de violentes +douleurs d'entrailles et de crampes d'estomac; ils étaient pâles comme +des cadavres, et, pendant les moments de répit que leur laissaient leurs +souffrances, ils interrogeaient l'espace d'un regard égaré et stupide, +comme pour lui demander l'explication de ce mal mystérieux qui avait +refroidi si soudainement leur enthousiasme et soufflé sur leur joie. +L'Océan, dont le nébuleux horizon leur apparaissait au loin, leur avait +envoyé son messager ordinaire, le mal de mer, pour leur souhaiter la +bienvenue sur la plaine liquide. + +Victor en avait été atteint un des premiers; il était silencieusement +courbé au-dessus du bord du navire, et quand ses souffrances +diminuaient, il s'efforçait quelquefois de répondre par un sourire aux +consolations de Jean; celui-ci, qui était encore en bonne santé, prit +enfin son ami par le bras pour le conduire dans sa cabine et l'aider à +se mettre au lit. Pendant qu'ils descendaient, Victor lui dit: + +--Ce n'est rien, Jean, je sais bien que cela se passera; mais cependant +tu ne peux imaginer comme ce mal étonnant abat et torture l'homme. Je +comprends que tu ries, j'ai ri aussi du pauvre Donat, mais c'est... + +Une nouvelle crampe étouffa la parole sur ses lèvres. Jean allait de +nouveau répondre à ses plaintes par des railleries; mais il sentit à son +tour que le coeur lui tournait, et le violent effort qu'il fit pour +surmonter le mal mouilla son front d'une sueur froide. + +--Viens, viens, Victor, dit-il, descendons. Ce malencontreux mal de mer +ne se trouvait pas sur le prospectus; pas de roses sans épines; cela se +passera en dormant. + +Un grand nombre de malades descendirent, les uns après les autres, +derrière les deux amis. Enfin, il n'en resta plus qu'une vingtaine sur +le pont. Quoique ceux-ci parussent à l'épreuve du mal de mer, ils +n'étaient pas cependant à leur aise. Ils étaient faibles, et découragés +et regardaient silencieusement les flots, qui soulevaient avec une +régularité monotone les flancs du navire. + +Lorsque, à l'embouchure de l'Escaut, _le Jonas_ entra dans le détroit, +le capitaine dit à son pilote: + +--Il s'écoulera quelques jours avant que ce tas d'imbéciles soient sur +pied. Nous emploierons ce temps à mettre tout en ordre. Plus de +familiarité avec les passagers. Fais savoir aux matelots que le premier +qui s'amusera un peu trop avec les étrangers sera mis aux fers pendant +trois jours. Qu'on prenne garde à mes moindres ordres; je veux rester +seigneur et maitre sur mon vaisseau: nous sommes en mer. + + + + +IV + +EN MER + + +En effet, la mer resta grosse pendant quatre jours; elle devint même +plus houleuse à mesure que l'on avança dans le détroit et que l'on eut à +lutter contre des vents variables. Pendant tout ce temps, les passagers +étaient restés couchés dans leurs cabines, craignant de faire un +mouvement, pris de nausées à la seule pensée des moindres aliments, +découragés et abattus comme des gens à moitié morts. + +La nuit où l'on sortit du détroit pour entrer dans l'Océan, le vent +impétueux s'était apaisé, et les flots agités étaient devenus plus +calmes. Pendant que _le Jonas_ continuait sa route, sous un ciel clair +et parsemé d'étoiles, les passagers éprouvèrent l'influence du temps +favorable. Ils dormirent pour la première fois d'un sommeil réparateur +et bienfaisant, qui fit couler de nouvelles forces et une nouvelle vie +dans leurs veines. + +C'était chose étonnante à voir, quand chacun apparut le lendemain sur le +pont, la physionomie souriante, consolé, fortifié et gai comme au jour +du départ. Jean Creps et son ami Roozeman n'étaient pas des moins ravis. +Victor surtout, en se voyant entouré d'un horizon sans bornes, leva les +bras avec enthousiasme vers le ciel et remercia Dieu, qui l'avait déjà +rapproché du but désiré. + +Un grand nombre de passagers, voulant célébrer leur heureux +rétablissement, coururent sus aux bouteilles pour recommencer la fête; +mais le capitaine, qui se montrait maintenant ce qu'il était, sévère, +rude et inexorable, leur fit lire un grand nombre d'articles qui +défendaient tous cris désordonnés et tous rassemblements sur le pont, et +ils furent informés que toute contravention à ce règlement et aux ordres +du capitaine serait punie de l'emprisonnement au pain et à l'eau, à fond +de cale. + +Les passagers écoutèrent cette lecture avec une stupéfaction mêlée de +colère; quelques-uns serrèrent les poings et s'emportèrent contre ces +dispositions arbitraires, qui, d'après eux, ne tendaient qu'à leur ravir +tout plaisir et toute liberté; mais le capitaine leur fit comprendre en +peu de mots que la loi lui reconnaissait sur son vaisseau une puissance +sans bornes; qu'il avait même le droit de brûler la cervelle à ceux qui +se révolteraient contre lui; et comme quelques-uns reçurent cette +explication avec un murmure peu respectueux, il se mit à jurer si +horriblement et à proférer de si terribles menaces, que les passagers +virent qu'il parlait sérieusement et se soumirent enfin à la nécessité. +Les matelots ne furent pas beaucoup plus polis. Dès que quelques amis +étaient réunis sur le pont pour causer, un matelot accourait en traînant +un cordage, ou un levier, ou toute autre chose, et criait sans respect +pour personne: + +--Hors du chemin! Gare aux jambes! + +Deux ou trois autres, avec une égale vitesse, venaient du côté opposé et +jetaient des seaux d'eau sur le pont pour enlever les traces du mal de +mer. + +Un troisième criait du haut d'un mât: + +--Gare dessous! gare dessous, sacrebleu! + +Et, après ce simple avertissement, il laissait tomber sur le pont, comme +un aérolithe, une lourde poulie, au risque d'écraser réellement quelqu'un. + +C'était la volonté du capitaine: il fallait montrer tout d'un coup aux +passagers que la vie en mer ne peut pas être une éternelle fête, et les +matelots, pour détruire toute illusion à cet égard, devaient faire leur +service sans se retourner et comme s'il n'y avait absolument que +l'équipage sur le navire. + +Vers midi, les passagers furent appelés sur le pont. Le capitaine +déclara qu'on allait les diviser tous en compagnies de huit hommes, pour +dîner ensemble désormais dans un plat de fer-blanc ou _gamelle_. Il lut +ensuite une liste des passagers, et, chaque fois qu'il avait nommé huit +hommes, il criait: + +--Première gamelle! Deuxième gamelle! Troisième gamelle! + +Et, quand cet arrangement fut terminé, malgré les murmures et les +plaintes, le capitaine leur fit comprendre que dorénavant le pain frais +et le peu de volailles qui restaient encore seraient réservés pour les +malades. Les passagers devraient donc se contenter de la ration de mer +journalière, savoir: de la viande salée, des pois ou des fèves, des +biscuits, une petite mesure de genièvre et un litre d'eau potable. +Chaque gamelle devait, à tour de rôle, désigner pour la semaine un de +ses membres qui irait à la cuisine chercher le dîner pour les autres. + +Immédiatement après, on sonna la cloche pour la distribution des vivres. +On voyait courir de tous côtés des hommes avec des plats en fer-blanc +pleins d'une nourriture fumante... et, quelques minutes après, tous les +passagers se trouvaient réunis autour des gamelles. + +C'étaient de singuliers convives que le sort avait donnés à Victor et à +son ami Jean: un procureur de la république française, qui s'était enfui +de son pays pour des raisons inconnues; un docteur en médecine; un +banquier allemand, qui avait tout perdu à la roulette à Hombourg; un +jeune gentilhomme de la Flandre occidentale; qui avait dépensé les +derniers débris de la fortune paternelle, avant son départ pour la +Californie; un officier français qui se vantait d'avoir tué son +supérieur dans un duel. + +A la première vue, Victor crut qu'il n'avait pas à se plaindre du sort; +et, en effet, comme nos amis avaient pris une place de seconde classe, +ils n'étaient pas mêlés avec les pauvres gens de la troisième classe, +qui dormaient et vivaient tous ensemble dans l'entre-pont comme dans une +étable. + +Mais que son coeur sensible fut blessé de la conversation grossière et +ignoble de ses compagnons. Pendant tout le dîner, il n'entendit que +jurons et blasphèmes, jeux de mots stupides et sorties brutales. Alors +il remarqua que la voix de ses compagnons était fatiguée et rauque, que +leurs yeux étaient entourés d'un cercle couleur de plomb, et même que le +nez du docteur était nuancé de tons pourpres, signes d'une ripaille +continuelle. Il acquit la conviction qu'il était condamné à vivre en +compagnon de table et en ami avec des gens qui avaient noyé dans les +boissons et perdu par une conduite déréglée toute délicatesse d'esprit +Et tout sentiment de moralité. + +Pendant qu'il tombait ainsi dans des réflexions peu souriantes, ses +compagnons pêchaient hardiment dans le plat et dévoraient la pesante +nourriture avec un appétit féroce. Le mal de mer avait creusé leurs +estomacs, et ils tâchaient de prendre leur revanche autant que possible. +Heureusement Jean Creps, avertit son ami; sans cela Roozeman n'aurait +songé à dîner que quand il ne fût plus resté une seule fève dans le +plat. Le docteur tira une bouteille de cognac de la poche de son +pardessus et la vida presque à moitié, pour se rincer la bouche, +disait-il. Les autres allumèrent qui un cigare, qui une pipe, et +montèrent sur le pont, où se trouvaient en ce moment la plupart des +passagers. Quelques-uns s'étaient étendus sous les rayons brûlants du +soleil; d'autres étaient assis sur des bancs; mais le plus grand nombre +se promenait par groupes. + +Roozeman, le dos appuyé contre le bastingage et le regard fixé sur les +passagers, dit à son camarade: + +--Mon ami, avec quelle sorte de gens sommes-nous donc? Nous n'entendons +que des jurons et d'ignobles plaisanteries! + +--Oui, répondit l'autre en souriant. Tu ne sais pas encore tout. Je n'ai +eu le mal de mer que quarante-huit heures; je me suis promené sur le +pont et dans la cale, pour connaître d'un peu plus près nos compagnons +de voyage. Il y a bien quelques braves garçons et quelques honnêtes gens +parmi eux; mais la plupart sont des gaillards qui ont mérité la corde ou +qui y ont réellement échappé; beaucoup d'ivrognes qui ont laissé femmes +et enfants dans la misère et ont emporté leur dernier sou pour aller en +Californie; des gens perdus qui faisaient honte à leurs parents par leur +conduite désordonnée; des dissipateurs à bout de ressources, des joueurs +ruinés, des boursiers exécutés, des banqueroutiers, et même des +condamnés libérés. + +--Belle compagnie! dit Victor: en soupirant. Si j'avais pu le +prévoir!... + +--Tu serais resté à la maison? + +--Non, mais je n'aurais pas choisi _le Jonas_ pour faire la traversée. + +--Bah! nous sommes embarqués maintenant avec cette étrange bande, et +nous devons voguer avec elle, comme dit le proverbe. Il ne faut pas être +si difficile, Victor. Tu pouvais bien prévoir, n'est-ce pas, que, dans +notre longue traversée et là-bas dans un pays encore sauvage, tu serais +exposé à voir et à entendre des choses tout autres qu'auprès de ta +pieuse mère ou de la douce Lucie Morello! + +--Certes, Jean, et j'accepte sans regret le sort comme il se présente. +Il m'en coûtera beaucoup cependant pour m'habituer à ces gens rudes; +leurs paroles et leurs manières blessent ma délicatesse et attristent +mon coeur. + +--Cela ne durera plus bien longtemps, dit joyeusement Creps. _Le Jonas_ +est un fin voilier. + +--En effet, Jean, il marche parfaitement bien. +Vois les vagues frangées d'écume sauter en avant du navire, puis se +retirer coquettement de chaque côté comme si elles voulaient se faire +admirer de nous. + +--Du train dont il va maintenant, nous serons bientôt en Californie. Je +me figure un pays immensément grand, qui n'appartient à personne, où +l'on peut aller et venir en seigneur et maître dans des bois sombres, à +travers des montagnes gigantesques et dans des vallées sans fond, libre +et indépendant comme l'oiseau dans l'espace! Oh! que n'y suis-je déjà +pour déployer mes ailes! + +--Je voudrais bien savoir, dit tout à coup Victor, ce que Lucie Morello +et ma mère font et pensent en ce moment. + +--C'est facile à deviner: elles pensent à toi et expriment le même voeu +que toi. + +--Bonne mère! douce Lucie! dit le jeune homme en soupirant et avec une +joyeuse émotion. Oh! Jean, mon ami, puisse le sort nous être favorable! +Si je pouvais recueillir assez d'or pour les rendre heureuses! + +--Homme de peu de foi! dit Creps en plaisantant. Puisqu'on n'a qu'à +ramasser l'or là-bas, nous en recueillerons autant que tu voudras. Je +crains que nous ne puissions pas tout emporter. Cela ne me contrarierait +pas peu, car plus nous en aurons, plus nous ferons plaisir à nos parents +et à nos amis à notre retour. + +En causant ainsi, les deux amis se promenaient du côté de la proue, +pleins d'illusions et pleins d'espoir dans l'avenir souriant. Là ils +rencontrèrent Donat Kwik, qui était occupé à ronger un biscuit de mer +brun, en grommelant et en faisant des gestes de colère. + +Comme le paysan ne les avait pas aperçus, Roozeman lui mit la main sur +l'épaule pour interrompre son monologue furieux. Donat sauta en arrière, +et, les poings serrés, prit l'attitude d'un homme qui veut se battre. +Cependant, lorsqu'il eut reconnu les Anversois, il se calma et s'écria: + +--Oh! oh! pardieu, messieurs, excusez-moi; je croyais que c'était encore +le Français de là-dessous. Je lui arracherai un jour ses vilaines +moustaches rousses! + +--Vous mangez des biscuits après le dîner, demanda Jean Creps, vous +n'avez donc pas eu votre ration? + +--Jolie ration! dit Donat d'un ton d'amère raillerie. Nous étions assis +huit autour d'une gamelle de fer-blanc, et nous commencions à dîner. +Tout à coup, un de ces coquins d'en bas vient derrière moi, met ses +mains sur mes yeux et crie quelque chose comme _Kyes? kyes?_ Lorsqu'il +me lâcha, le plat était presque vide. Je me dépêchai pour avoir encore +ma part; mais les camarades étaient si lestes, que je restai tout bête à +les regarder, le ventre creux, comme un hibou qui regarde les rayons du +soleil. Le Français avec ses grandes moustaches et ses petits yeux peut +regarder ses jambes; je lui ai fait à coups de pied quelques bleus qui +ne lui ont pas fait de bien. + +--Vous vous êtes déjà battu, Donat! Il faut vous montrer plus traitable, +mon ami, sinon vous pourriez avoir la vie dure avec vos compagnons, dit +Victor Roozeman. + +--Battu, monsieur? C'est-à-dire qu'après m'avoir donné pas mal de +soufflets et de coups de pied, ils m'ont jeté à six hors de leur repaire +de brigands sur le pont. Je suis allé chez le capitaine pour porter +plainte. Le capitaine parle une sorte de flamand maritime; il me +comprend. Mais il m'a jeté quelques jurons à la figure, et m'a dit que +chacun devait tâcher d'avoir sa part de la gamelle: tant pis, dit-il, +pour les paresseux. + +--Il a raison, il faut essayer de suivre son conseil. + +--Essayer, messieurs? Ce n'est pas nécessaire. J'ai mangé toute ma vie à +un plat commun. S'il ne s'agit que de manger vite, d'avaler les fèves à +moitié brûlantes, j'apprendrai leur métier aux Français d'en bas. +Attendez un peu! ils verront bientôt à qui ils ont affaire. Qu'ils +frappent ou poussent tant qu'ils voudront, tout cela glisse sur moi; à +l'occasion, je leur donnerai aussi des coups de pied à leur écorcher les +jambes. Que croient-ils donc, ces ribauds?» + +Victor ajouta quelques paroles consolantes pour calmer la colère du +jeune paysan; mais ce fut peine superflue, car Donat oublia tout à coup +sa mauvaise humeur et redevint joyeux. Voyant que les Anversois allaient +continuer leur promenade, il leur demanda à mains jointes la permission +de rester un peu avec eux. Personne, dans l'entrepont, ne le comprenait +ni ne lui témoignait d'amitié. Ils consentirent à sa prière; car Donat +Kwik, malgré son air grossier, était un garçon de sens, et il se +montrait profondément reconnaissant de la moindre marque d'amitié. + +Pendant la promenade, Jean parla en plaisantant de la fille du +bourgmestre et de la demoiselle du château avec laquelle Donat avait +l'envie de se marier à son retour du pays de l'or. Le jeune paysan +devint sérieux, et il résulta de ses explications qu'il portait au coeur +un amour plus modeste. Il avait fixé son choix depuis des années sur une +des filles du garde champêtre de Natten-Haesdonck, et la jeune fille +n'était pas indifférente pour lui; mais le père, qui possédait quelques +pièces de terre, l'avait repoussé avec mépris parce qu'il était trop +pauvre, même après que sa tante lui eut laissé seize cents francs. Ce +que Donat avait dit de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du +château n'avait été qu'un vain bavardage, ce n'était qu'Anneken[1], +la fille du garde champêtre, qui lui trottait dans la tête. Il avait +quitté son village par honte et par désespoir de ce que le père +d'Anneken l'avait jeté durement à la porte, lorsqu'il s'était hasardé à +exprimer le voeu de son coeur. La seule cause de son voyage au pays de +l'or était le désir de se venger du garde champêtre en mettant à ses +pieds un grand monceau d'or et en le forçant ainsi à consentir avec joie +au mariage de sa fille. Anneken avait promis d'attendre, quoique son +père voulût lui imposer un autre mari; elle ne se marierait avec +personne qu'avec son pauvre Donat Kwik. Le jeune paysan parla avec tant +d'admiration de son Anneken, de ses petits yeux noirs, de son doux +sourire, de ses bras robustes, de sa vertu et de son activité, que +Victor Roozeman prit plaisir à l'écouter. Il y avait, en effet, une +certaine ressemblance entre sa position et celle de Donat, dont le +langage comique, mais sincère, le fit songer à Lucie et à sa mère. + +[Note 1: Petite Anne.] + +Les amis s'amusèrent ainsi à deviser des souvenirs du pays et des +projets de l'avenir jusqu'au moment où la nuit vint et où chacun +descendit pour aller chercher le repos dans sa cabine. + + + + +V + +LA FOSSE AUX LIONS + + +Cependant, _le Jonas_ continuait son voyage par un vent des plus +favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de +viande salée et de fèves, était distribuée en quantité suffisante pour +apaiser des estomacs poussés à une activité extraordinaire par l'air vif +de la mer. Le temps magnifique et la rapidité de la navigation +inspiraient à tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie +fût moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'espérance +ne cessait de briller sur tous les visages. + +Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans +la troisième classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on +remarquait soixante Français et au moins trente Allemands des bords du +Rhin. Déjà, une sorte de rivalité s'était élevée entre les deux nations, +et même il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle +un Allemand avait reçu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine, +voyant là une bonne occasion de montrer son autorité souveraine, fit +jeter l'agresseur et le blessé au cachot, dans un trou obscur, humide et +infect, à fond de cale, qu'on nommait _la fosse aux lions_. Les amis des +condamnés voulurent s'opposer à l'exécution de cette justice sommaire et +arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorités du +premier port où ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui résister, +et qu'il les débarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas +perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie +n'avaient donc qu'à se soumettre avec résignation. + +Cet événement peu important fit une profonde impression sur les esprits. +Chacun fut convaincu que le capitaine était un homme inflexible, qui +n'hésiterait pas un instant à exécuter ses menaces. L'attitude ordinaire +du capitaine sur le navire contribua beaucoup à augmenter son autorité. +Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arrière, tout à fait seul, +avec une expression froide et sévère sur le visage. Quand un passager +lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne +répondait que par un ordre bref et impérieux, après lequel il rompait, +sans appel, toute conversation. + +Roozeman et Creps se promenaient des journées entières sur le pont et +parlaient de leur vie passée, de leurs parents et de leurs amis, ou bien +ils admiraient l'immensité de l'Océan et la variété de ses aspects; ou +bien encore ils rêvaient ensemble à l'or qu'ils allaient trouver, aux +merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout à leur +joyeux retour dans la chère patrie. + +Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'aperçurent +qu'ils les avaient jugés un peu sévèrement. Le banquier allemand était +un homme bien élevé, qui haïssait également les façons grossières et les +plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'était calmé et +paraissait avoir du chagrin; les autres, à la vérité, restaient +spirituels _à leur façon;_ mais on n'était pas obligé de les écouter +plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons +était celui qui se disait docteur en médecine. Celui-là absorbait du +matin au soir d'énormes quantités de liqueurs fortes. Les quelques +bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent +bientôt vidées, mais il avait découvert un moyen de se procurer tous les +jours une grande quantité d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et +dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagèmes pour +faire croire à l'un ou à l'autre des passagers qu'il était malade ou +qu'une maladie le menaçait. A ceux qui le croyaient, il disait: + +--Ne craignez rien, je vous guérirai; mais gardez-vous de boire une +seule goutte de genièvre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir +sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genièvre, et vous +la garderez jusqu'à l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que +vous n'en avez pas bu. + +Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par +chacun de ses malades, réels ou imaginaires, sa ration de genièvre. Pour +être sûr que ce n'était pas de l'eau, le docteur se versait la ration +dans le gosier. Cet homme n'était qu'un passager ordinaire, mais, comme +il n'y avait pas d'autre médecin à bord, il avait assez de clients; il +en résultait qu'il était toujours ivre, et que, du matin au soir, il +arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tâtant le pouls à l'un +et à l'autre, et bégayant: + +--Pas boire de genièvre, vous comprenez! mais vous devez néanmoins le +recevoir, entendez-vous? + +C'était ce singulier personnage qui avait donné à Donat Kwik une pinte +d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remède contre le mal de +mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru être +empoisonné, le salua du sobriquet de _docteur Geneverneus_[1]. Les +Allemands d'en bas le traduisirent par _docteur Schnappsnase_. Donat +Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait +garder jusqu'à la fin de sa vie. + +[Note 1: Nez de genièvre.] + +Tout se passa assez paisiblement sur _le Jonas_, et les jours se +suivaient, longs et monotones. On remarquait déjà qu'un certain nombre +de voyageurs avaient perdu leur gaieté et restaient à rêver pendant des +heures entières, immobiles à la même place, ou assis à part dans un +coin, absorbés dans leurs pensées. L'ennui allait venir peu à peu, et +probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le +repentir d'une conduite blâmable ou d'une résolution inconsidérée. + +Le seizième jour après leur départ d'Anvers, les passagers étaient assis +autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps +pluvieux et le soleil restait voilé derrière un épais rideau de +brouillard gris. Cependant, le ciel commençait à s'éclaircir, et +quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Ténériffe aussi +distinctement que si l'on en était tout près, quoique le pilote assurât +qu'on en était encore à une distance de vingt-cinq lieues. + +Victor et ses amis montèrent sur le pont et dirigèrent leurs regards +vers l'horizon, où les îles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au +pied du gigantesque pic. Ce pic de Ténériffe est un volcan qui s'élève +si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut +le distinguer à une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est +couvert d'une neige éternelle, troue les nuages et semble toucher au +ciel. + +A peine les deux Anversois avaient-ils admiré un instant avec extase +cette scène émouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se +battaient derrière eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en +courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui +proféraient des malédictions et l'accablaient de coups. Un d'eux +semblait particulièrement exaspéré contre Donat et le frappait +cruellement du poing sur la tête. C'était un homme robuste, avec de +longues moustaches rousses et des yeux fort petits. + +Kwik, tout en appelant à l'aide, se défendait vigoureusement, et, ruant +comme un âne, donnait des coups de pied à droite et à gauche dans les +jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte. + +Attiré par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre +garçon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Français aux moustaches +rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine, +tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflammé de +fureur par une pareille brutalité, Victor prit le Français à +bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'était accroché à lui +et tous deux roulèrent en se débattant sur le pont. Jean Creps accourut +et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait +comme un possédé, et bientôt tout le pont fut en désordre... Mais le +capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un +seul mot: + +--Paix! + +Alors commencèrent les plaintes des deux côtés. Le Français aux +moustaches rousses prétendait qu'il n'y avait pas moyen de manger à la +même gamelle que l'enragé Flamand. + +--A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la +viande et les fèves toutes brûlantes, et, quand nous l'engageons à +laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de +nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il +donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les +marques de la méchanceté de cette brute. + +Et l'homme à la moustache rousse découvrit sa jambe et montra que le +sang coulait réellement le long de son tibia. + +Donat Kwik criait qu'eux-mêmes l'avaient forcé à manger si vite pour ne +pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien à ce Français qu'un Flamand +ne se laisse pas opprimer et railler impunément. Il menaçait si +violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et +irrité, mit fin au débat par ces mots: + +--Ici, matelots! Qu'on jette cet enragé dans la fosse aux lions pour +trois jours! + +Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-être +croyait-il qu'il y avait réellement des lions au fond du navire; il +regardait le capitaine, tremblant et stupéfait, comme s'il croyait avoir +mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigné rudement par les matelots, +il se mit à sangloter tout haut, et se laissa tomber à genoux devant le +capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes. + +Les deux amis s'efforcèrent de fléchir le juge sévère. Victor Roozeman, +encore pâle d'indignation, prétendait qu'on allait commettre une criante +injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait +tourmenté et opprimé dès le premier jour le pauvre garçon. Jean Creps, +au contraire, s'efforçait de présenter l'affaire comme insignifiante, et +demandait, en termes conciliants et sensés, le pardon de Donat, qui ne +lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer +pour un imbécile et un grand lourdaud. + +Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du +capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'eût apaisé, il dit aux +matelots: + +--Laissez-le aller. + +Le jeune paysan, se voyant en liberté, s'approcha de Victor, lui prit la +main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux: + +--Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bonté. Pour +vous je me jetterais au feu. + +Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de +gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit très-durement +en s'en allant: + +--Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou +tu t'en repentiras. + + + + +VI + +L'ÉQUATEUR + + +_Le Jonas_ était en mer depuis quatre semaines, et approchait avec +rapidité de l'équateur, cet endroit du globe où le soleil darde le plus +vivement ses rayons. L'éternelle viande salée commençait à dégoûter les +passagers; toutes les provisions étaient épuisées. Il y avait de pauvres +diables qui se seraient traînés sur leurs deux genoux pour obtenir un +cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour à +chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers, à cause de +la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de +salaison et de biscuits secs; il y en eut qui échangèrent des objets de +prix contre une simple chopine d'eau. + +On arriva enfin sous l'équateur. Là, _le Jonas_ fut arrêté par un de ces +calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus +violente tempête. La mer était unie et brillante comme un miroir, sans +que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme +un globe de feu dans un ciel bleu foncé et brûlait si impitoyablement +tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le +pont du _Jonas_ avec de l'eau de mer pour empêcher le bois de se fendre +et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le +pied sur les planchers incandescents. Le ciel était de plomb; toutes les +voiles pendaient flasques le long des mâts; et le vaisseau restait +immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Océan, qui semblait +à chacun pareil à un désert dont on n'atteindrait jamais les limites. + +Les passagers allaient et venaient, désespérés, suffoqués, sans haleine +ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant +vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafraîchir et se +reposer; mais partout l'atmosphère était également brûlante et l'air +étouffant. Ce qui rendait leur sort encore plus pénible, c'était le +manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentés par une soif +irrésistible, épuisaient leur ration avant que le soleil tombât +directement sur leurs têtes, et passaient alors le reste de la journée à +lutter douloureusement contre la soif. + +Ils souffrirent ainsi dès le premier jour de calme; qu'eût-ce été s'ils +avaient dû rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de +cette fournaise et de cette atmosphère énervante! + +Le deuxième jour, aucun vent n'avait agité les voiles et la chaleur +paraissait doublée. Craignant que ce calme prolongé n'épuisât la +provision d'eau nécessaire pour atteindre les côtes d'Amérique, le +capitaine déclara que le salut de tous l'obligeait à prescrire une +mesure cruelle. Désormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un +demi-litre d'eau par jour. Une terreur générale et des plaintes amères +accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'efforça de leur +faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il +devait épargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'équipage en danger +de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on +avait trouvé, à la même place où mouillait maintenant _le Jonas_, un +navire portugais qu'on croyait abandonné. Lorsqu'on monta à son bord, on +y trouva près de cent cadavres. On apprit par la relation du journal, +que les passagers s'étaient emparés de la provision d'eau et l'avaient +employée avec une aveugle prodigalité. Cette note datait déjà de six +semaines, et il est clair que ces cent hommes étaient tous morts de soif +et avaient souffert par leur faute le trépas le plus épouvantable. Le +capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder +_le Jonas_ d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher à +une barrique d'eau, il lui brûlerait la cervelle avec son revolver comme +à un chien. + +Effrayé par la terrible histoire du navire portugais, les passagers +altérés se tordirent les bras avec un rauque murmure de désespoir. + +Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus +qu'auparavant aux êtres qui lui étaient chers, et, comme s'il eût voulu +familiariser son imagination avec la misère, il parlait continuellement +de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme +maladif, les belles promenades autour d'Anvers, où il avait rêvé si +souvent au bonheur et à l'amour, sous un feuillage frais; les bords +magnifiques de l'Escaut, où l'on respirait l'air en été avec un +véritable sentiment de béatitude; le banc vert dans le petit jardin de +sa mère, où, après les heures de travail, il pouvait s'asseoir +tranquille, content, et rêver et sourire à ses propres pensées, jusqu'à +ce que sa chère mère eût servi sur la table un souper appétissant et +délicieux. Jean ne parlait guère; il trouvait la position terriblement +désagréable, à la vérité; mais ils n'étaient pas les premiers qui +fussent restés dans une pareille immobilité pendant quinze jours. Le +vent s'élèverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientôt la +misère soufferte. Ces pensées n'empêchèrent pas le courageux Jean de +s'écrier qu'il donnerait cinq années de sa vie pour un seau d'eau froide +de la pompe de son père. + +Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en +apparence, c'était Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une +bouteille suspendue à son cou par une corde passée sous ses habits, et +il la gardait et l'épargnait si soigneusement, que déjà deux fois à la +fin du jour il avait rafraîchi Victor et son ami Jean en leur versant +une gorgée de sa bouteille. + +Interrogé sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette +explication, qui témoignait au moins d'une très-grande puissance de +volonté: + +--Donat est un imbécile, je le sais, répondit-il; mais, quand sa peau +est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse +la tête pour trouver un moyen de ne pas monter trop tôt au ciel. Je vais +vous dire comment je m'y prends. Le matin, je reçois ma ration d'eau, +n'est-ce pas? Vous croyez que je me dépêche de boire, comme les autres? +Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans +discontinuer et je fais croire ainsi à mon estomac qu'il boit, jusqu'à +ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit +peu, et je me remets à mordiller ma clef. Je ne bois pas de genièvre, je +ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salée; et je me +nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je +suis toujours moitié affamé, moitié étouffé; mais il est plus facile de +supporter la moitié de chaque mal que d'en souffrir un tout à fait. + + + + +VII + +LES REQUINS + + +Les jours se succédaient sans qu'un nuage se montrât à l'horizon; le +soleil restait également brûlant et l'air également lourd. + +Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers restèrent couchés dans +leurs cabines, à moitié étourdis et se plaignant de n'avoir plus la +force de se mouvoir. + +La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse +avait éclaté dans l'entre-pont. Les uns prétendaient que c'était le +_typhus_, les autres le _choléra_ et d'autres la _fièvre jaune_. Cette +nouvelle fit trembler et pâlir tout le monde, car une seule de ces +maladies est, en effet, suffisante pour dépeupler en peu de temps tout +un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble +sous un ciel de plomb dans un si petit espace. + +Tous les passagers frémissaient encore sous l'impression de cette +terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, penché par-dessus le bord, +s'amusait à jeter quelques petits objets dans la mer, se mit à crier +très-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire. + +--Une baleine! deux baleines! s'écria-t-il en courant vers Roozeman. +Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui +grincent et craquent comme une machine à battre le blé. Je leur ai jeté +un vieux soulier égaré là; elles l'ont croqué et avalé comme une amande! + +Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une +distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait été éveillée par le +cri de Donat coururent au bord du navire et regardèrent dans la mer, +unie et transparente comme un miroir. Ils aperçurent, en effet, non pas +deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi +qu'on leur jetât, du bois, du fer ou des morceaux de câble, ces monstres +sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et +l'avalaient en un clin d'oeil. + +Le docteur passa à moitié ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en +ricanant: + +--Ah! ah! voilà les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe, +messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent à cent +lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et +agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un dîner +friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous +puissiez reconnaître le chemin: c'est par là que beaucoup d'entre vous +s'en iront _ad patres_. Pour moi, je suis trop nécessaire ici; les +mangeurs de fer ne m'auront pas encore. + +Après cette cruelle raillerie, il s'éloigna. On parla alors de +l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient à la +maladie seraient jetés à la mer et dévorés par les requins affamés. +Cette pensée horrible éteignit dans les coeurs la dernière étincelle de +courage. + +Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant à côté de +lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider. Beaucoup de +passagers étant tombés malades, le docteur s'était vu en possession de +plus de vingt-cinq rations de genièvre; et il avait probablement brisé +par cet excès le fil de ses jours, déjà peu solide. + +Lorsque Donat Kwik rencontra ses deux amis, il s'écria d'un ton de +sincère compassion: + +--Eh bien! eh bien! le docteur _Geneverneus_ est mort? Je lui pardonne +de tout mon coeur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu +miséricordieux ait son âme! Il n'avait pas prévu que les baleines +étaient venues pour lui. Je penserai à lui dans mes prières, il en a +besoin, le malheureux! + +Sous la ligne, où le soleil décompose, avec une rapidité extraordinaire, +tout ce qui peut tomber en putréfaction, on ne peut pas garder longtemps +les cadavres. Sur _le Jonas_ surtout, où une maladie contagieuse +semblait régner, il fallait éloigner sans retard les restes mortels du +docteur. + +Tout à coup la cloche tinta lentement, comme pour un enterrement; tous +les passagers qui n'étaient pas alités furent appelés sur le pont et +réunis d'un côté du navire. Alors quatre marins montèrent avec le +cadavre et se dirigèrent lentement et solennellement vers le côté où se +tenaient les passagers. Le pauvre docteur était cousu dans sa couverture +comme dans un sac, et l'on y avait mis une quantité de charbon pour le +faire descendre au fond de la mer. Après que les matelots eurent tout +apprêté à bord du navire pour l'enterrement, le capitaine ôta son +chapeau et se mit à marmotter entre ses dents les prières d'usage. Les +passagers s'étaient également découverts; la plupart frissonnaient à la +pensée qu'on allait leur montrer l'effroyable chemin de l'éternité, +qu'ils prendraient peut-être à leur tour le lendemain. + +La prière fut bientôt achevée. Sur un signe du capitaine, les matelots +descendirent jusqu'à la surface de la mer la planche sur laquelle +reposait le corps du docteur, la renversèrent et jetèrent ainsi le +cadavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se penchèrent +par-dessus le bord et regardèrent dans l'eau; mais tous reculèrent +tout tremblants et poussèrent un cri d'horreur et d'effroi: ils avaient +vu les requins se jeter comme des tigres furieux sur le cadavre, +déchirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un +instant chacun un morceau de l'horrible festin. + +Et avant la fin du jour, les monstres reçurent encore cinq victimes de +la cruelle épidémie qui commençait seulement à sévir d'une manière +terrible dans l'entre-pont. + +Les passagers étaient anéantis; quelques-uns couraient sur le pont à pas +inquiets, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de +bois qui les tenait inexorablement enfermés dans son cercle empesté. +D'autres erraient çà et là, comme des fous, avec des gestes de désespoir +et murmuraient en eux-mêmes contre des spectres invisibles. Tous +demeuraient muets et consternés, et cet affreux silence n'était +interrompu que par des imprécations contre la soif de l'or et contre le +fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adressés à la patrie +qu'on avait abandonnée si follement. + +Vers le soir, Victor fut frappé tout à coup d'une affreuse angoisse. +Pendant qu'il était assis sur un banc à côté de son ami et de Donat +Kwik, causant tristement de l'heureuse Belgique, de la belle ville +d'Anvers et des êtres qui leur étaient chers; pendant que Jean +s'efforçait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de +ce dernier s'altéra tout à coup d'une manière surprenante. Une pâleur +mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres +se raidirent comme s'il eût été atteint d'un attaque de nerfs. C'étaient +les signes de la maladie. Jean Creps, le bon coeur, l'ami fidèle, allait +mourir; peut-être avant que le soleil éclairât de nouveau le pont du +_Jonas_, les monstres marins auraient déjà englouti son cadavre! + +Cette pensée remplit Roozeman d'un désespoir indescriptible; il se jeta +en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes, +auxquelles il ne croyait pas lui-même. Donat tenait une main du malade +et l'arrosait de larmes silencieuses. + +Jean s'efforçait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il +avait encore du courage et qu'il n'était pas si malade qu'on se le +figurait; mais bientôt ses dernières forces l'abandonnèrent, il poussa +un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en +criant d'une voix déchirante: + +--De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorgée d'eau! L'eau +seule peut me guérir! + +En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en délire vers le +capitaine et tomba à ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il +se tordit convulsivement les mains, il offrit toute une poignée de +billets de banque, tout ce qu'il possédait, pour un demi-litre d'eau. +Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas +aperçu le jeune homme qui se traînait à ses pieds et lui demandait la +vie de son pauvre ami. + +Victor réitéra ses supplications désespérées auprès du pilote avec le +même insuccès... Un cri de rage lui échappa; il s'élança vers un baril +d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacèrent de +leurs couteaux, et comme Victor, aveuglé, ne retirait même pas sa +poitrine sous la froide impression de l'acier, ils sautèrent tous +ensemble sur lui et le jetèrent loin d'eux sur le pont. + +Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman +s'arrachait déjà les cheveux et se déchirait la poitrine, lorsqu'un +marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moitié d'un demi-litre, en +échange de sa montre d'or. + +Avec quelle folle joie Victor sacrifia le cadeau chéri de sa mère, pour +prolonger la vie de son ami, ne fût-ce que d'une heure! Il courut tout +joyeux vers Jean Creps, lui porta la bouteille aux lèvres et lui versa +le breuvage rafraîchissant dans la bouche, en riant d'un rire nerveux. + +Les forces semblèrent, en effet, revenir au malade; il pria son ami de +vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres étaient +brisés et qu'il éprouvait un besoin irrésistible de repos. + +Pendant cette nuit, Victor passa des heures d'une anxiété mortelle. +Assis, avec Donat, près du lit de son ami souffrant, il entendait sortir +sans cesse de sa poitrine déchirée le cri: «De l'eau! De l'eau! de +l'eau!» sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu +obtenir une goutte d'eau en échange de toute une fortune. + +Il y eut un moment terrible: ce fut lorsque Jean, tombé en délire, ne +criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou, +se tordait les membres et paraissait devoir mourir dans un accès de +fureur. Tout à coup, il se leva dans l'obscurité et dit d'une voix +creuse et avec une sombre ironie: + +--En Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insensé! que vas-tu +chercher là? De l'or? N'y a-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui +qui veut le gagner par son activité et par son intelligence? La liberté? +l'indépendance? Où règnent ces bienfaits de la civilisation humaine +autant que dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insensé, le +bonheur n'habite pas si loin; il est où se trouvait notre berceau, près +du foyer paternel, dans les yeux de notre mère, dans le souvenir de nos +amis, dans les objets auxquels sont attachés les souvenirs de notre +jeunesse. Le démon de l'or t'a attiré, tu veux devenir riche tout d'un +coup, sans travailler, violer la loi que Dieu a gravée dans la +conscience? Va-t'en, ingrat, il te punira!... Au lieu d'or, tu ne +trouveras que la misère, la honte et la mort... la mort et un horrible +tombeau dans les entrailles de l'Océan!... + +En achevant cette malédiction, il se laissa retomber sur son lit et +resta étendu, immobile et muet. + +Victor Roozeman, courbé presque jusqu'à terre, se sentit écrasé sous ces +paroles terribles, qui n'étaient que l'écho de ses propres pensées; il +frissonnait en entendant une prédiction de l'accomplissement de laquelle +il ne doutait pas. + +Au pied du lit était assis Donat Kwik, qui, dans l'excès de son +repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si +cruellement la tête contre les poutres, que le sang coulait de ses +joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque: + +--Tiens! tiens! animal que tu es! Àne! Cela t'apprendra à aller en +Californie... Tu seras mangé par les baleines: c'est très-bien fait, tu +l'as mérité, vilain et stupide imbécile! + +Plus tard, dans la nuit, la fièvre brûlante parut avoir abandonné le +malade. Il était calme, respirait plus librement et semblait sommeiller. + +Donat s'était endormi, la tête sur ses genoux et rêvait tout haut de son +village natal... Ce qu'il disait devait émouvoir profondément Roozeman, +qui veillait, car il écoutait en tremblant les paroles qui tombaient de +la bouche de Donat: + +--Ah! Blesken, ma chère vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger +de cette herbe tendre? Prends-y garde, Blesken! qui n'est pas content de +ce qui est passable quitte les trèfles pour les joncs!... Tu as +peut-être soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?... Viens au ruisseau: +là, il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si fraîche, si +fraîche, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours... Bles, Bles, +vois, là-bas, Anneken, la fille du garde champêtre! Elle nous regarde +avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Bles, +dimanche, c'est la kermesse; j'ai graissé mes jambes. Si tu pouvais voir +les sauts que je ferai!--Anneken! chère Anneken! à dimanche, n'est-ce +pas?--Bles, as-tu entendu avec quelle voix douce et tendre elle m'a +crié: «Oui, Donat, à dimanche!» Quelle vie, Bles! quel bonheur! si cela +ne change pas, j'en deviendrai fou assurément. + + + + +VIII + +LA RÉBELLION + + +Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu désespérant, Jean +vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la +troisième classe. + +La perte de tant de compagnons, la répétition de ces horribles +funérailles et la vue des requins affamés qui s'agitaient autour du +navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de désespoir +immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris +menaçants contre le capitaine, et l'on voyait çà et là des hommes qui +ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se préparaient à un combat à mort. + +Le partage de la ration journalière calma cependant pour quelques +instants la tempête qui semblait se préparer dans les esprits. Mais, +vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau changé le pont du _Jonas_ en +une fournaise insupportable, une agitation étrange parut émouvoir tout à +coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre à une +entreprise violente en criant: + +--De l'eau! de l'eau ou la mort! + +Ni Victor ni Donat n'étaient présents; ils étaient dans la cabine de +leur ami malade, qui, sorti de son délire, écoutait d'un air résigné +leurs consolations. + +Le capitaine se tenait sur l'arrière du vaisseau et suivait avec une +grande inquiétude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que +la chose commençait à devenir sérieuse, il appela par un signe tous ses +matelots, remit à chacun d'eux un revolver à six coups et les plaça +autour de l'endroit où se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en +main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte: + +--Arrière, insensés que vous êtes! Vous voulez faire au _Jonas_ le même +sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De +l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous +ose s'approcher de nous à deux pas. Arrière, sur votre vie! ou les +balles vont faire justice de votre criminel aveuglement! + +Les passagers reculèrent jusqu'à la distance désignée; ils murmuraient +encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue +des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents, +semblaient prêts à commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur +rage et les fit hésiter. Cependant, les plus exaspérés s'étaient réunis +près de la proue, où ils s'excitaient les uns les autres, et +délibéraient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en +avait même trois ou quatre qui avaient tiré les leviers hors des treuils +où s'enroulaient les câbles et qui brandissaient ces effroyables massues +au-dessus de leurs têtes. Encore une minute et le pont du _Jonas_ allait +se changer en une mare de sang. + +En ce moment, un cri d'étonnement s'échappa de la poitrine d'un vieux +matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'écria: + +--Capitaine, voyez! voyez là-bas au sud-ouest! + +--Ne détournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine à ses +hommes. + +Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon +désigné, et poussa également une exclamation de joie; il agita son +chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux +deux extrémités du navire: + +--Hourra! hourra! délivrance! Dieu nous envoie de l'eau... de l'eau et +du vent! + +A ces mots, un sourire étrange et convulsif détendit les traits des +passagers, comme s'ils venaient d'être subitement atteints de folie; +mais les couteaux disparurent, les leviers retombèrent sur le pont; un +pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'étaient rapprochés et +montraient à tous avec transport un petit nuage noir qui s'était levé +sur l'horizon et qui grandissait avec rapidité. A la certitude de cette +délivrance inespérée, un grand nombre se jetèrent à genoux et levèrent +les mains vers le ciel en signe de reconnaissance. + +L'heureuse nouvelle se répandit instantanément jusqu'au fond du navire. +Les malades même, ceux que la mort tenait déjà embrassés, semblaient +s'éveiller à une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour +être conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Être mouillé! sentir +ruisseler l'eau fraîche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air +humide! quelle jouissance! quel bonheur! + +Jean Creps fut porté sur le pont par Victor et Donat. Des larmes +d'espérance et de joie coulaient sur ses joues pâles, pendant qu'il +tenait les yeux fixés sur le nuage noir qui, pareil à un messager du +Seigneur, allait apporter à ces pauvres créatures délaissées la santé et +l'apaisement. + +Les passagers continuaient à regarder d'un oeil étincelant et avide. +Leurs coeurs battaient, leurs nerfs frémissaient, ils avaient tout +oublié, même la soif, pour contempler ce phénomène céleste qui se +déployait avec une merveilleuse rapidité au-dessus de l'horizon. Au +premier moment, ils n'avaient distingué qu'un petit nuage noir; mais ce +petit nuage, comme s'il eût été animé par une irrésistible puissance +d'attraction, paraissait réunir dans son sein toutes les vapeurs de +l'air et grandissait à vue d'oeil, jusqu'à ce qu'enfin il couvrît comme +un mur sombre toute la partie sud du ciel. + +Pendant que l'attention générale, était fixée sur ce seul point, que +tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une délivrance +prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout apprêter pour +recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le +pont; des barils, des seaux et des cuves furent placés aux coins où la +pente naturelle devait conduire l'eau. + +A peine les premiers apprêts étaient-ils terminés, que la partie du ciel +qui était restée claire jusque-là se remplit d'un brouillard épais et +qui devint de plus en plus opaque; le soleil était pâle et sa lumière +verdâtre; et bientôt on se trouva dans une complète obscurité. + +Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage +noir, et l'Océan frémit sous un épouvantable coup de tonnerre. Le signal +était donné! Des éclairs serpentaient sans relâche dans l'espace; l'eau +retentissait comme si dix armées invisibles se battaient avec une +artillerie infernale; mais les écluses du ciel s'entr'ouvrirent et des +torrents d'eau tombèrent avec fracas sur le pont du _Jonas_. + +Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient +boire maintenant, se rafraîchir, sentir couler sur leurs corps embrasés +l'eau fraîche, pareille à un baume bienfaisant! + +Jean lui-même, Jean le malade, l'épuisé, embrassait ses deux amis et +s'écriait avec enthousiasme: + +--Dieu soit loué! je ma sens revivre! je ne mourrai pas! + +La tempête dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et +faisait trembler le ciel et la mer; les éclairs enveloppaient _le Jonas_ +d'une lumière aveuglante; parfois, les vents déchaînés faisaient tourner +le navire sur lui-même comme une toupie et le menaçaient de le faire +sombrer; mais tout cela n'était rien, en comparaison de la joie d'avoir +de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais. +Les peureux même riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et +des éclairs. + +Lorsque la tempête s'apaisa enfin, le vent continua à souffler avec une +force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable +au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles +que possible; _le Jonas_ se pencha sur le côté et s'élança en avant +comme une flèche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers. + + + + +IX + +L'ARRIVÉE + + +Le navire, comme s'il eût voulu rattraper le temps perdu, marcha avec +une telle rapidité, que, quelques jours plus tard, il se trouvait à la +hauteur da Brésil. Deux malades succombèrent encore, les autres +guérirent rapidement ou furent bientôt hors de tout danger. + +Les souffrances endurées étaient oubliées. Déjà les passagers +commençaient à soupirer de nouveau après l'or de la Californie. On était +gai, on causait des mines, des trésors qu'on y amasserait, et de ce +qu'on en ferait après le retour au pays natal. + +Jean Creps, quoique encore un peu faible, était tout à fait rétabli de +sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement sévère il avait +prononcé pendant son délire contre ce voyage; car la vie qui lui était +revenue avait redoublé son courage, et il envisageait avec une confiance +sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait +également retrouvé ses rêves séduisants, et souvent un sourire +mystérieux venait éclore sur ses lèvres, quand son imagination faisait +miroiter devant ses yeux la fortune qu'il espérait recueillir bientôt. +Il se voyait déjà dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en +abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa +tendre mère; il était devant l'autel à côté de Lucie, et il entendait la +voix du prêtre qui disait: «Soyez unis au nom du Seigneur!» + +Donat Kwik avait repris sa première disposition d'esprit. Il se +promenait des journées entières sur le pont, ou tenait compagnie aux +deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son +insouciance. D'autres fois, il flânait dans l'entre-pont, et y +baragouinait le français, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on +n'en comprenait qu'un mot par-ci par-là, et il faisait rire chacun par +ses balourdises. Les Français le nommaient Jocrisse et les Allemands +_Hauswurst_; il répondait à ces noms, dont la signification lui était +inconnue, avec autant de sérieux que si le curé l'eût baptisé ainsi à sa +naissance. + +_Le Jonas_ devait encore subir une rude épreuve: les passagers devaient +voir encore une fois la mort s'élever entre eux et la terre promise de +l'or;--et, cette fois, le danger devait être si menaçant, que tous ceux +qui étaient à bord du _Jonas_ allaient implorer la miséricorde céleste à +deux genoux et les mains levées au ciel. Au cap Horn, ce point extrême +de la quatrième partie du monde, ils furent assaillis par de longues et +terribles tempêtes; une nuit, ils se virent entourés dans l'obscurité +par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-mêmes, +renonçant à tout espoir de délivrance, voulaient déjà mettre à flot les +chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment suprême. En vérité, +le destin semblait avoir décidé la perte du _Jonas_; mais, soit que le +Seigneur eût pitié de ces créatures éperdues, soit que le sang-froid du +Capitaine sût éviter avec une merveilleuse habileté les montagnes de +glace, les chercheurs d'or échappèrent cette fois encore au tombeau qui +s'ouvrait devant eux. Ils arrivèrent enfin dans l'océan Pacifique, entre +Valparaiso et Taïti. + +Il s'était écoulé près de cinq mois depuis le jour où ils avaient quitté +Anvers et vogué sur l'Océan. Encore une quarantaine de jours favorables, +et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but +suprême de leur désir et récompense de tous les maux soufferts. Après un +si long voyage, l'ennui s'était emparé des passagers, jusqu'au moment où +ils arrivèrent près du cap Horn, et avait jeté peu à peu l'apathie et le +découragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans +la mer même qui baignait les côtes de la Californie, les poitrines se +dilatèrent, les têtes se relevèrent avec fierté et les yeux brillèrent +d'espoir et d'impatience. + +Pendant cette dernière partie du voyage, le repos ne fut troublé que +par un seul événement. Un matin, de très-bonne heure, Donat Kwik +accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait +l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogèrent, il +répondit: + +--Le capitaine! vite! vite! le capitaine! _Volé argent moi, my money! +Spitsboef! Donderwatter! moi volé!_ Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre +argent!... + +Quand le capitaine comprit ce qui désespérait si fort Donat, il prit le +fait très au sérieux. On avait, d'après le récit du paysan, forcé, +pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et volé une somme de +cinq cents francs en quatre billets de banque anglais. + +Tous les passagers de la troisième classe furent appelés sur le pont et +minutieusement fouillés par les marins. On leur fit même vider leurs +poches et ôter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres +furent ouverts et visités; mais, quoi qu'on fit pour découvrir l'auteur +de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus. + +Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et +remplissait l'air de ses plaintes amères. Ses amis, Creps et Roozeman, +s'efforcèrent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par +retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet +sur le paysan découragé, ils lui firent comprendre qu'en Californie il +n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait même pas +l'employer. En effet, à leur arrivée, ils trouveraient des délégués de +la société _la Californienne_, pour leur procurer une bonne nourriture, +des auberges confortables et tout ce qui pouvait être nécessaire à leur +entretien. + +Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement. +Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laissé partir sans +argent, possédait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet +de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre désolé, qui +déplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa _poire pour +la soif_. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut +un peu consolé. Néanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie +sur le navire. Où qu'il se trouvât, dans l'intérieur ou sur le pont, il +espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un +renard pour écouter les conversations les plus secrètes, suivait tous +les mouvements des mains des passagers, et il était évident qu'il ne +regardait jamais quelqu'un sans que la pensée que le voleur de ses +billets de banque pouvait bien être devant lui brillât dans ses yeux. +Les passagers, blessés de ce soupçon, maltraitaient le pauvre paysan ou +l'écartaient durement de leur chemin; il se défendait en donnant des +coups de pied à droite et à gauche, mais il avait affaire à si forte +partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire +sans avoir un oeil poché ou le nez écorché. + +C'était surtout le Français aux moustaches rousses qui le poursuivait +sans cesse. Donat s'était mis en tête que son premier oppresseur était +aussi le voleur de ses billets, et le Français pouvait lire ce soupçon +dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappé cruellement le +pauvre garçon au visage, Victor était accouru et avait défendu son +compatriote; Jean Creps était intervenu, et ainsi une rixe violente +s'était élevée sur le pont. Le capitaine, après avoir entendu les +explications de part et d'autre, avait fait mettre le Français pour deux +jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine +furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de +tourments. + +Cependant _le Jonas_ poursuivait sa route avec un vent très-favorable. +On commença à compter les jours, et lorsque le capitaine annonça enfin +qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fièvre de +l'impatience gagna tous les passagers. + +Une après-midi que le ciel était très-nébuleux, les deux amis étaient +assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et +s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage +et de leur débarquement dans le pays de l'or. + +--Quant à moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en +donne la moitié à mon père, pour qu'il ne soit plus obligé de travailler +dans ses vieux jours; j'achète à mon frère un magasin de denrées +coloniales, et je donne à chacune de mes soeurs une dot de cinquante +mille francs! + +--Et vous-même, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous? + +--Bah! je n'ai besoin de rien, répondit Jean. Ce n'est pas pour devenir +riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre +et indépendant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis +content. Et si le goût des richesses me prenait un jour, je pourrais +toujours revenir en Californie. + +--Savez-vous ce que je ferai, moi? s'écria Donat Kwik. Je ne retourne +pas à la maison avant d'avoir tout un sac à froment plein d'or. Alors, +j'achète un château aux environs de Natten-Hæsdonck, et je vais y +demeurer avec Anneken et son père. Il y aura là tout ce qu'il y a de +bon: de la viande au pot, du jambon dans la cheminée, de la bière forte +dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture... +oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillée comme une princesse; +et je veux, quand nous irons à la kermesse, qu'elle attire les regards +de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens, +et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du +matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est +profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais +Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or +dans sa cave. + +--Je n'en demande pas tant à Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement +de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo +et d'assurer à elle et à ma mère un sort agréable, je bénirai +éternellement son saint nom, dussé-je travailler encore rudement toute +ma vie pour augmenter leur bonheur. + +Tout à coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourra +joyeux qui retentit sur le pont du _Jonas_. Ils montèrent en courant. +Là, ils entendirent le cri triomphant de «Terre! Terre! Californie! +San-Francisco!... Hourra! hourra!» + +En effet, le brouillard s'était dissipé et les côtes de la Californie se +déployaient sous leurs regards émerveillés, des deux côtés d'un détroit +qui leur fut désigné comme étant la _Porte d'or_, ou l'entrée de la baie +de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la côte bordée par une +immense chaîne de montagnes dont la croupe verte s'étendait comme une +ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nébuleux. +Devant eux, le _monte Diavolo_, ou montagne du Diable, élevait vers le +ciel sa cime couronnée encore, à une couple de mille pieds de hauteur, +de cèdres gigantesques. + +Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait +la fin de leur voyage, le _Jonas_ atteignit la Porte d'or et entra dans +la baie de San-Francisco, parsemée d'un grand nombre d'îles et assez +grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde. + +_Le Jonas_ jeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les +formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et +pleins d'enthousiasme, s'élancèrent en foule vers le côté du pont qui +faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'élever pour savoir +celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or. + + + + +X + +SAN-FRANCISCO + + +Plusieurs chaloupes allèrent et revinrent du _Jonas_ au rivage pour +débarquer les passagers. + +Une soixantaine de ceux-ci étaient déjà sur le port, avec leurs coffres +et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les +employés de la société _la Californienne_ ne se montraient pas pour +transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons +de bois que l'on avait préparées pour les actionnaires. + +Pendant ce temps, les deux amis, et surtout Donat Kwik, ouvraient de +grands yeux en regardant les singulières gens qui passaient par groupes +ou s'arrêtaient près d'eux. Ce n'était pas les Mexicains avec leurs +costumes éclatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois +avec leurs longs jupons, ni les mulâtres avec leur large figure couleur +marron, ni même les naturels à moitié sauvages de la Californie. Ce qui +les étonnait et leur semblait inexplicable, c'était l'extérieur des +Européens, qui avaient probablement quitté comme eux leur patrie pour +venir assouvir ici leur soif d'or. La plupart étaient sales et +déguenillés, avec la barbe négligée et les cheveux en désordre, avec des +souliers crevés aux pieds et des haillons autour du corps. Cependant, si +misérable que fût leur air, ils portaient tous à leur ceinture un +revolver ou un couteau-poignard étincelant et marchaient la tête levée, +jetant à droite et à gauche des regards fiers où paraissait briller le +sentiment d'une indépendance absolue. On voyait se promener également +des personnes dont le costume et la physionomie indiquaient une position +aisée et une éducation distinguée; mais ils vivaient sur un pied +d'égalité parfaite avec des gens sur le visage desquels la bassesse et +la crapule avaient imprimé leurs ignobles stigmates; on y voyait même +des hommes qu'on eût pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la +main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser +brutalement, le pistolet au poing, ceux qui avaient l'audace de les +toucher seulement en passant. + +--Dieu! quelles mines repoussantes ont tous ces gens-là! soupira +Roozeman. Je ne me suis jamais représenté autrement une bande de +brigands. Qu'ils sont sales et sauvages! + +--La tête m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu'à se baisser +pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble qu'il serait préférable +pour ces hommes qu'on pût y ramasser des culottes et des souliers neufs. +Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons à nous repentir de +notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs! + +--Vous êtes étonnants! dit Jean en riant, vous voyez tout en noir. Il va +de soi que ce ne sont pas tous millionnaires qui viennent en Californie. +Ces gens-là sont probablement des voyageurs nouvellement arrivés, comme +nous. Ils n'ont pas encore eu le temps ni l'occasion d'aller aux mines +d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une société qui pourvoit +à leur entretien, ils souffrent un peu de misère. Vous remarquez +cependant bien que l'espoir ou la certitude d'être bientôt riches leur +gonfle le coeur et les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est +la réalité du rêve que les plus nobles coeurs caressent en Europe: la +fraternité, l'égalité entre tous les hommes et toutes les nations, sans +distinction de sang ni de rang. + +--Oui, mais la fraternité avec tous ces pistolets et ces longs couteaux, +répliqua Donat, m'inspire peu de confiance. Si ces deux gaillards +là-bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulièrement, +sont mes frères, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma +famille seul dans un bois! + +--Tu ne comprends pas, répliqua Jean. L'arme à la ceinture de ces hommes +est le signe de la liberté et de la vraie indépendance. N'as-tu jamais +entendu dire que, dans les États-Unis d'Amérique, personne ne sort de +chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et +civilisée, qui donne à l'ancien monde l'exemple de l'indépendance +individuelle et de la liberté la plus large. Vous en aurez +l'expérience.... + +Un monsieur, passablement bien mis, à la physionomie noble et fière, +s'approcha de Creps et s'offrit pour porter leurs bagages à la ville. +Les Flamands le regardèrent avec de grands yeux, et Jean répondit en +anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service, +parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres. +Roozeman lui demanda très-poliment comment il se faisait qu'un +_gentleman_ comme lui se vît forcé de faire un travail d'esclave pour +gagner quelques schillings. + +--Quelques schellings! répéta l'autre en souriant. L'état n'est pas +aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et +quelquefois douze. + +--Que dit-il là? s'écria Donat, qui avait appris sur _le Jonas_ assez de +trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que +dit-il là? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! Le charmant +pays! Pour porter des paquets, on n'a pas besoin de beaucoup d'esprit. +Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais +travailler comme un cheval, et je gagnais à peine deux dollars par mois +en sus de la nourriture. + +Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'échapper à la +misère l'avait rendu fou de joie. + +L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la +main à son couteau, jeta un regard menaçant sur Donat stupéfait et dit +en s'éloignant: + +--_Go to hell, you damd'd idiot!_ (Va en enfer, idiot damné!) + +--Voilà, pardieu! un frère bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik +entre ses dents. Encore un peu, et il allait me saigner comme un porc. +Dites ce que vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-là ressemblent +à une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous +voler ou vous assassiner. + +En disant cela, il ramassa son sac de voyage et le serra avec force, +comme s'il craignait d'être volé. + +--Tu es méfiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant. +Depuis la perte de tes billets de banque, tu ne vois plus que des +voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de +lui; quoi d'étonnant qu'il en soit blessé? + +Il fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers, +qui attendaient, comme lui, à côté de leurs malles. On leur avait assuré +qu'il n'était pas encore arrivé de directeurs ni d'employés de _la +Californienne_ à San-Francisco; _le Jonas_ était le deuxième navire de +la société qui eût paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur +lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait +eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette +supposition, personne ne savait que dire de _la Californienne_, et il ne +resta plus aux passagers qu'à se conduire selon le proverbe américain, +_help yourself_, que Donat traduisit par: _Tâche de te tirer toi-même du +pétrin_. + +Il n'y avait rien à faire contre le sort; la nuit allait venir, il +fallait chercher un logis où l'on obtînt au moins un abri pour la nuit. +Il pouvait se passer encore quelques jours avant l'arrivée des +directeurs de la société. Ceux qui avaient de l'argent n'avaient rien à +craindre; les autres se tireraient d'embarras comme ils pourraient. + +Deux hommes accoururent en même temps pour porter la malle de Victor, +qui était assez grande. Tous les deux y avaient déjà mis la main, et +l'un repoussa l'autre avec violence en proférant des paroles grossières. +Un des deux tira son couteau et menaça d'en percer l'autre; mais ce +dernier sauta sur lui comme un tigre furieux, lui arracha son couteau, +qu'il jeta loin de lui, frappa son adversaire à la figure avec une telle +force, que le sang lui sortit par le nez et par la bouche, et jura, le +revolver à la main, qu'il lui brûlerait la cervelle s'il faisait encore +un pas pour se rapprocher. + +--Drôles de frères! murmura Donat pâle d'émotion. + +--C'est un être insupportable, dit le vainqueur en français, pendant +qu'il chargeait le coffre sur ses épaules. Un jour ou l'autre, je serai +obligé de lui loger une balle dans la tête. Soit, il l'aura... Où +veulent aller ces messieurs? + +--Eh bien, eh bien, où est allée ma malle? s'écria Jean Creps tout à +coup. Elle était ici, à côté de moi. + +--Tiens! vous parlez le flamand? demanda le porteur. D'après votre +langage, vous devez être d'Anvers. Je suis Bruxellois.... + +--Mais ma malle? ma malle? répéta Jean avec inquiétude, Où peut-elle +être? + +--Elle est probablement volée, répondit le Bruxellois d'un air +tranquille. + +--Et que faire? + +--Faire une croix dessus; vous n'en entendrez plus jamais parler. + +--Courez chez le bourgmestre! chez le garde champêtre, chez les +gendarmes, s'écria Donat. + +--Il n'y a pas de police ici, observa le Bruxellois. Chacun est libre et +peut faire tout ce qu'il veut et tout ce qu'il sait faire. Tant pis pour +celui qui n'est ni assez fort ni assez malin. + +--Et si ce furieux de tout à l'heure vous avait percé de son couteau, il +n'y aurait pas eu de justice pour venger ce meurtre? + +--Aucune. Elle aurait trop d'ouvrage s'il y en avait une. Au moindre +mot, le sang coule ici entre les meilleurs amis. La soif de l'or rend le +coeur cruel et impitoyable. Je suis arrivé en Californie, bon et doux +comme un naïf Brabançon; mais les sept mois que j'ai passés dans les +mines m'ont appris qu'un agneau, pour pouvoir vivre parmi les loups, +doit devenir loup lui-même. En Belgique, je n'aurais pas osé coucher un +lapin par terre; maintenant, j'abattrais dix hommes, avec mon revolver +ou mon couteau, sans en être plus ému que lorsque j'écrase les +moustiques qui cherchent à me piquer. + +Victor et Donat, qui écoutaient ces paroles, frémissaient d'horreur +devant une si froide insensibilité. Jean s'était éloigné de quelques pas +et regardait de tous côtés s'il ne découvrirait pas sa malle.... + +--Peine inutile, camarade, lui cria le Bruxellois. La malle est partie +et reste partie. Avancez, sinon vous me payerez double. Vous me faites +perdre mon temps; je puis encore gagner quatre dollars avant la nuit. + +--Ainsi, demanda Creps en s'approchant, vous me dites qu'il n'existe pas +de justice dans ce pays? + +--C'est-à-dire, répondit le commissionnaire en partant avec la malle, +personne ne se mêle des combats et des assassinats; mais, quand on prend +un voleur en flagrant délit, alors il est pendu au premier arbre ou +pilier venu par les assistants, par vous, par moi ou par n'importe qui, +sans autres informations ni jugement. On nomme cela ici la _Lynch +law_ (loi de Lynch). Vous aurez l'occasion d'apprendre à connaître cette +singulière justice. Marchez un peu plus vite, camarades, et faites +attention à la boue, car, quand il a plu comme aujourd'hui, +San-Francisco est un bourbier. + +--C'est fini, dit Creps en soupirant, tous mes gémissements ne me +rendront pas ma malle. Nous devons nous consoler. Il est heureux que +j'aie mis mes billets de banque en poche. + +--Ne dites pas cela de manière à être entendu, imprudent! murmura le +Bruxellois. + +--Comment! pourquoi? + +--Vous ne le comprenez pas? Si moi, par exemple, il me prenait envie de +posséder vos billets de banque, qu'est-ce qui m'empêcherait de vous +percer le coeur de mon couteau et de vous prendre ensuite vos billets de +banque? + +--Vous? crièrent les trois amis en même temps. + +--Non, je ne suis pas encore si avancé, Dieu soit loué! C'est un bon +conseil que je vous donne.... Mais vous ne m'avez pas encore dit où vous +voulez passer la nuit. Il y a ici des hôtels à tous prix. Pour coucher +une nuit sous un toit, on paye dix, cinq, trois ou deux dollars par +personne; oui, même pour un dollar, on peut dormir par terre sous une +voile. Parlez, que choisissez-vous? + +--Cinq francs pour coucher par terre sous une voile! murmurèrent les +Flamands. + +--Êtes-vous riches? avez-vous beaucoup d'argent? demanda le Bruxellois. + +--Beaucoup d'argent? non certainement, lui répondit-on en hésitant, mais +assez cependant pour coucher pendant une nuit sur un lit passable. + +--C'est bien; je vois que vous commencez à suivre mon conseil, et je +comprends que vous avez de l'argent. Le mieux que vous ayez à faire, +C'est de donner trois dollars par tête; cela fait ensemble environ +cinquante francs. Il y a beaucoup de monde à San-Francisco; les auberges +sont pleines; mais je connais un hôtel écarté où il y a encore quatre ou +cinq places libres. + +En chemin, Donat Kwik demanda au porteur: + +--Dites donc, camarade, vous avez été sept mois dans les mines d'or, +n'est-ce pas? N'avez-vous donc pas trouvé de l'or? + +--Certes, beaucoup d'or. + +--Je ne comprends pas comment la terre tourne ici. Vous avez trouvé +beaucoup d'or: en ce cas, pourquoi portez-vous donc nos malles comme un +pauvre malheureux, au lieu de vivre de vos rentes? + +--Parce que je n'ai plus d'or. + +--On vous l'a volé? + +--Non. + +--Vous l'avez perdu? + +--Oui, perdu au jeu. Je fus trop avide; je voulus doubler mon trésor, et +le sort me reprit tout. Je vais retourner bientôt aux mines; cette fois, +je serai mieux avisé. Voici, messieurs, votre hôtel. Ouvrez la bourse, +deux dollars pour mes peines. + +--Comment! s'écria Jean étonné, dix francs pour avoir porté ce coffre à +trois cents pas? Vous plaisantez, sans doute? + +--Deux dollars, vous dis-je! + +--Et si nous refusions de nous laisser tromper ainsi? + +--Je vous y forcerais, fût-ce avec mon couteau. + +--Je ris de votre couteau! grommela Jean Creps. + +--Vous avez tort, camarade; si vous n'étiez pas mon compatriote, vous +vous repentiriez de ces paroles hardies. Allons, pas de plaisanteries +dangereuses: deux dollars! + +Roozeman, qui craignait que son camarade ne se fit une mauvaise querelle +avec le sanguinaire personnage, se hâta de payer le salaire demandé. + +--Que ceci vous apprenne à fixer désormais d'avance le prix de tout ce +que vous demanderez ou acheter, dit très-sérieusement le Bruxellois en +entrant dans l'hôtel. + +Il cria à haute voix combien les nouveaux hôtes voulaient payer pour +leur coucher, et s'éloigna en disant encore aux amis stupéfaits: + +--Bonsoir, messieurs. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez au +port. Pour un dollar par heure, vous pouvez disposer de moi. + +Les domestiques de l'hôtel prirent la malle, et conduisirent les +voyageurs en haut, dans une petite chambre où il y avait quatre lits. + +--Ces messieurs souperont-ils? demanda un des garçons. + +Malgré leur étonnement de ce qu'ils avaient vu et entendu, nos amis +résolurent de bien souper et même de boire une bouteille de vin pour +oublier l'éternelle viande salée du navire. Sur leur réponse +affirmative, le garçon les invita à descendre dans la salle à manger. +Leur souper serait servi immédiatement. La table devant laquelle ils +s'assirent était très-longue. A l'une des extrémités se trouvaient +quatre ou cinq personnes qui, après avoir soupé, s'étaient mises à jouer +aux dés. Deux autres individus étaient assis près des Flamands et +parlaient en français des _placers_ ou mines d'or, et du plus ou moins +de succès qu'ils avaient eu pendant la bonne saison passée. + +Donat Kwik avait, à son entrée dans la salle, remarqué une chose qui +l'avait frappé d'une joyeuse surprise. Même lorsque le garçon eut déposé +devant lui un morceau de rosbif fumant, il oublia de manger et son +regard étincelant restait tourné vers le bout de la table: il voyait de +l'or, de l'or de Californie! Jusqu'à ce moment, par une méfiance +naturelle, il avait craint que lui et tous ses camarades du _Jonas_ ne +fussent victimes d'une escroquerie adroite et calculée. Maintenant il +devait bien croire à l'or, il brillait devant ses yeux; il en voyait +jouer des poignées comme s'il n'avait pas eu plus de valeur que les +noisettes ou les amandes du marchand d'oublies de Natten-Hæsdonck. Il +suivait les mouvements des joueurs et regardait avec étonnement comment, +tout en proférant mille interpellations passionnées, ils pesaient la +poudre d'or et les grains dans une petite balance et se défiaient +ensuite à mettre pour enjeu d'un coup de dés un ou plusieurs de ces +petits tas qu'ils nommaient une once. + +Il lui faisait bien un peu de peine de voir sur la table, à côté de +chaque tas d'or, un revolver ou un long couteau; mais la fortune qu'il +avait rêvée était une réalité et non un leurre. Cette conviction remplit +son coeur de courage et de confiance. En outre, les hommes qui maniaient +l'or comme si c'eût été une substance sans valeur n'avaient pas l'air +plus riche que les mendiants qu'ils avaient remarqués sur le quai, à +San-Francisco; ils étaient également sales et déguenillés, et, à part +leurs regards fiers et leur langage impérieux, leurs costumes et leur +physionomie portaient ce cachet de négligence et de pauvreté auquel on +reconnaît en Europe, au premier coup d'oeil, l'homme qui souffre de la +faim et de la misère. Kwik ne comprenait pas comment cela se pouvait; ce +n'était donc pas de pauvres gens qu'il avait vus en si grand nombre? La +hardiesse et la rude fierté de tous lui étaient expliquées: ces hommes +en haillons avaient leurs poches pleines d'or, c'est à cause de cela +qu'ils étaient fiers et qu'ils exigeaient dix francs pour porter une +malle à quelques centaines de pas. + +Roozeman et Creps dirigeaient aussi par moments leurs regards vers les +joueurs pour voir briller l'or amoncelé devant eux, et ils n'étaient pas +moins satisfaits d'avoir un avant-goût de la fortune qu'ils allaient +amasser. Ils mangèrent et burent cependant avec appétit, et causèrent +avec plaisir. Ce qui augmentait encore le sentiment de joie et +d'enthousiasme qui leur gonflait le coeur, c'était la conversation des +deux messieurs, leurs voisins, qui avaient fini de souper. Ceux-ci se +racontaient à haute voix leurs aventures dans les placers; ils étaient +Français; le rhum qu'ils buvaient par grands verres avait assurément +monté leur imagination, car ils nommaient des gens connus d'eux, qui +avaient trouvé des blocs d'or pesant plusieurs livres, et parlaient de +mines où l'on avait trouvé en peu de mois pour quelques centaines de +mille francs d'or. + +Victor et ses amis s'étaient fait servir une bouteille de vin d'Espagne. +La liqueur spiritueuse échauffa peu à peu leurs coeurs, et leur montra +un avenir en rose.... Tout souci les quitta, et ils parlèrent gaiement +de leur prochain voyage aux placers, des richesses qu'ils en +rapporteraient, de leur retour triomphant en Belgique, et surtout de +ce qu'ils écriraient le lendemain à leurs parents et amis, pour annoncer +leur arrivée dans le pays de l'or. Ils ne parleraient pas beaucoup des +maux soufferts, ni de la vie sauvage des habitants de San-Francisco, car +il ne fallait pas effrayer les parents; au contraire, il fallait montrer +tout en beau, pour réjouir les amis, à Anvers. + +Un grand tumulte s'éleva en ce moment à l'extrémité de la table; deux +joueurs semblaient en discussion pour un coup de dés. Ils frappaient du +poing sur la table, ils juraient et se menaçaient avec une fureur +croissante; mais les Flamands ne comprirent pas ce qu'ils disaient. Tout +à coup, l'un d'eux se leva de la table et mit en poche le monceau d'or +contesté; mais l'autre, rugissant comme un lion, sauta sur lui, le +renversa en arrière et lui mit un genou sur la poitrine en criant qu'il +l'étranglerait s'il ne rendait pas l'or. Celui qui était tombé, restant +muet, se démenait et se tordait les membres avec tant de rage que +l'écume lui sortait de la bouche. + +--Rends! rends! rugissait l'autre. + +Et, comme il ne reçut pour réponse de son adversaire qu'une insulte +grossière, il étendit une de ses mains vers la table, prit un long +couteau et l'appuya, en prononçant d'horribles menaces, sur la poitrine +de son ennemi. + +Les Flamands avaient sauté debout, pâles d'effroi et tremblants à la +prévision d'un meurtre. Donat Kwik, lorsqu'il vit la pointe du couteau +sur le sein du malheureux joueur, fut emporté par un sentiment de +compassion: un cri d'anxiété lui échappa et il courut au secours de la +victime. Il avait déjà mis la main sur le meurtrier pour le retenir; +mais deux ou trois des assistants le saisirent et le jetèrent en arrière +avec tant de violence, qu'il roula jusqu'à l'autre bout de la salle et +tomba sur le dos aux pieds de ses amis. + +Les deux Anversois, indignés d'une pareille cruauté, marchèrent vers les +joueurs, comme pour leur en demander compte; mais à la vue d'une couple +de revolvers et de trois poignards qui étaient dirigés sur eux, ils +s'arrêtèrent stupéfaits, et un des étrangers leur dit en bon anglais: + +--Restez tranquilles, gentlemen. Respectez la loi de la Californie, la +loi de _non-intervention_. Ce qui se passe ici ne vous regarde pas; ce +sont nos affaires. + +L'homme étendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son +adversaire, promit de rendre l'or disputé et demanda de pouvoir se +relever. En replaçant l'or sur la table, il rugissait horriblement et +ses yeux flamboyaient; il était visible qu'une ardente soif de vengeance +Brûlait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le +bonsoir à ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se +disposait à quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressée +en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta à son ennemi un +violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux +coups de pistolet retentirent et deux balles trouèrent la porte +entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent +dans la rue revinrent en grommelant. + +Les garçons, en entendant les coups de pistolet, étaient entrés dans la +salle. On était occupé à soigner le blessé. Il avait reçu un coup de +couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang à flots; le +plancher, à ses pieds, était teint de rouge dans une assez grande +étendue. Cela n'empêchait pas l'homme furieux de hurler et de se démener +par désir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il +saurait trouver ce soir-là même le lâche assassin et qu'il lui logerait +une balle dans la tête. + +A peine son bras fut-il bandé, qu'il paya son écot et sortit de la +maison avec ses compagnons, en rugissant. + +Les Flamands ne dirent mot et se regardèrent avec stupeur. + +Deux garçons apportèrent un seau d'eau et lavèrent les taches de sang du +parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs émus: + +--Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous étonne? Vous n'êtes arrivés à +San-Francisco que depuis cette après-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez +à voir le sang avec moins d'émotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je +vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin? + +Mais les amis bouleversés éprouvaient une irrésistible répugnance à +rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils +exprimèrent le désir d'être conduits immédiatement dans leur chambre à +coucher. + +Le garçon satisfit à leur désir et les conduisit jusqu'à la porte de la +chambre, leur remit une chandelle allumée et leur souhaita la bonne +nuit. + +Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais à peine y eut-il jeté +les yeux, qu'il recula en poussant un cri étouffé et en montrant à ses +camarades quelque chose qui l'effrayait. + +Sur un des quatre lits était étendu un homme, haut de stature et taillé +en Hercule. Sa figure était presque entièrement couverte par une barbe +en désordre; ses habits, qu'il avait ôtés, paraissaient grossiers et en +guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans +son sommeil il portait la main à un long couteau qu'il avait à sa +ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les +carreaux de vitres. + +Les Anversois se mirent à rire de l'effroi de Donat et s'efforcèrent de +le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne était, comme +eux, un hôte de la maison. + +--Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps! murmurait Donat. +Vous avez peut-être raison, mais je trouve néanmoins inutile et même +dangereux d'éveiller ce vilain géant. Ah! Quel pays! Trois dollars pour +nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc, +dormez en repos, camarades. Oh! que ne suis-je à Natten-Haesdonck, dans +notre grenier à foin! + +Les trois amis entrèrent cependant et s'approchèrent de leurs lits. +Roozeman et Creps trouvèrent également qu'il serait impoli ou imprudent +d'éveiller l'étranger, et ils parlèrent à voix basse de leur singulière +position. + +Tout à coup, une malédiction retentit dans la chambre et une voix creuse +cria en anglais: + +--Paix-là!... éteignez la chandelle! + +Tremblant d'effroi, Donat éteignit la chandelle et bégaya: + +--Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se lève. + +Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeilla +bientôt; Roozeman se sentait effrayé et découragé par la vie sauvage, +par la rudesse et la grossièreté des habitants de la Californie, et il +resta longtemps éveillé en pensant à l'événement de cette soirée. Quant +à Donat Kwik, il rêva toute la nuit d'assassins avec de grandes barbes +en désordre, de longs couteaux et de revolvers à six coups. + +Enfin, cédant à la fatigue, ils s'endormirent tous les trois. + + + + +XI + +LES LETTRES + + +Le premier qui s'éveilla le lendemain, assez tard dans la matinée, fut +Donat Kwik; mais il eut à peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiété +lui échappa et qu'il rentra sa tête sous la couverture comme s'il avait +vu un fantôme. + +L'homme à la barbe en désordre et au long couteau passé dans sa ceinture +était debout au milieu de la chambre, et son regard perçant était +précisément fixé sur le pauvre garçon, lorsque celui-ci s'éveilla, à +moitié étourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant +d'effroi, Donat prit secrètement la main de Jean Creps qui ronflait +à côté de lui, le pinça et le secoua si bien, que l'autre se mit à se +frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupéfaction l'homme +gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en +souriant. + +--Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi? + +--Passablement, monsieur, répondit Jean, je vous remercie. + +--Vous deviez être terriblement fatigués, reprit l'autre en continuant à +se laver et à peigner son épaisse barbe. J'ai cru un moment que vous +étiez des comédiens en voyage. + +Donat avait retiré sa tête de dessous la couverture et regardait +l'étranger avec des yeux pleins de méfiance et d'étonnement. + +--Des comédiens en voyage? répéta Creps, qui était descendu de son lit. +Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la +population de San Francisco. + +--C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-là, qui semble avoir +peur de moi, a parlé, soupiré, crié, et s'est escrimé avec ses bras +comme un comédien qui apprend un rôle. J'ai sauté à bas de mon lit pour +courir à son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous +l'assassinait. + +Jean éclata de rire et raconta à l'étranger ce qu'ils avaient vu la +veille au soir, et comment on avait brutalement terrassé son camarade en +le menaçant de couteaux et de revolvers. + +--Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je +comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez; +mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec +des étrangers, d'être toujours très-brefs dans vos paroles et même de +veiller à vos gestes, enfin de ne vous mêler de rien et de ne vouloir +aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes à la fois. + +Donat et Roozeman s'étaient levés à leur tour et avaient commencé à +s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait à échanger quelques +paroles amicales avec l'homme à la grande taille. Il n'était pas si +repoussant de figure ni si déguenillé que les Flamands l'avaient cru +remarquer à la clarté douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait +l'air d'un jeune homme honnête et bien élevé, sa physionomie était noble +et respectable, son langage était aimable et très-choisi. Il se tourna +vers Jean et dit: + +--Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulté son +calendrier et a vu que c'était dimanche. + +--Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'éprouve le +besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour +cela.--Monsieur Creps, demandez donc à ce gentleman où est l'église. + +A cette demande, l'étranger répondit en haussant les épaules avec un +sourire amer: + +--Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples +sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas +d'autre religion que l'adoration de soi-même, la soif de posséder, et +l'égoïsme. Cela vous étonne! Vous deviendrez comme les autres; alors, +vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel. + +En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son étui +aux amis, et les força de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans +Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un +meilleur arôme. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la +chambre. + +Les Flamands se regardèrent, moitié riant, moitié étonnés. Jean et +Victor se moquèrent de leur propre inquiétude au sujet de leur compagnon +de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmenté le sommeil de +Donat. Celui-ci prétendait que ses camarades n'avaient pas été plus à +leur aise que lui et qu'ils s'étaient glissés doucement dans leurs lits, +ainsi que lui, absolument comme les frères du petit Poucet dans la +maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'étaient trompés et qu'ils +s'effrayaient trop légèrement des choses qu'ils voyaient pour la +première fois. Tout était bien surprenant et encore incompréhensible +pour eux à San-Francisco; mais la première impression les avait trompés, +et ce n'était probablement pas si terrible qu'ils le croyaient. + +D'ailleurs, ils y étaient maintenant, et il fallait accepter les choses +comme elles se présentaient. Victor rappela qu'on avait fixé ce jour +pour écrire aux parents et amis. + +Ils descendirent pour déjeuner, se firent donner par le garçon quelques +feuilles de papier à lettres et ce qu'il faut pour écrire, et lui +demandèrent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco +en Europe. Il résulta de la réponse qu'un pareil envoi était très +facile: le maître de l'hôtel s'en chargerait volontiers. + +Rentrés dans leur chambre, les trois amis se mirent à écrire, chacun de +son côté. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient +debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre; +Kwik était assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il +avait placé sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les +plumes raides de Californie et contre l'encre épaisse de San-Francisco, +le silence le plus complet régnait dans la chambre. + +Il y en avait long à raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il +plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas +déranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant. + +Le pauvre garçon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et +faisait des lettres grandes comme des dés à coudre; il se grattait +l'oreille, mâchonnait sa plume et chiffonnait avec dépit les feuilles de +papier barbouillées, pour recommencer chaque fois son pénible travail. + +--Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'écrire un volume +sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'à demain. + +--J'ai fini, répondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, à tourner mes +paroles de manière que ma mère ne devine pas quelle misère nous avons +soufferte. + +--Ainsi, tu n'as parlé ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles +requins? + +--Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voilà, lis; tu +verras si nos lettres s'accordent. + +Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut à la fin, il +hocha la tête en souriant et lut: + +«Pendant ce long et triste voyage, ta chère image s'est toujours trouvée +devant mes yeux, bonne mère; et, à côté de toi, je voyais sans cesse une +autre image, un ange qui me souriait et murmurait à mon oreille: «Aie +courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas +oublié, et ma prière veille sur toi.» + +--C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent +aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le +commencement de ta lettre veut le faire croire. + +--Nous ne pouvons cependant pas n'écrire que des mensonges. Une pareille +tromperie serait une autre cruauté. + +--Soit, Victor; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi +parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son affection pour +Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu sembles avoir une intention! + +--En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garçon ne sait +pas bien écrire. La soeur de ma mère demeure à Boom, près de +Natten-Hæsdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que +Donat Kwik pense toujours à elle. On ne peut pas savoir: ce que j'écris +de lui, lui sera peut-être utile dans l'avenir. + +--Bah! tu prends Donat trop au sérieux; c'est un bon garçon, je ne le +nie pas; mais qu'il ait la cervelle à l'envers, c'est ce que tu ne peux +contester. + +Donat parvint enfin à achever sa lettre, et s'approcha des deux amis +tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant: + +--Quand le père d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je +dois être déjà terriblement riche, pour oser écrire ainsi à un garde +champêtre. + +--Fais voir, dit Jean en lui prenant l'écrit des mains. Ta lettre est +passablement longue. + +--Je le crois bien; j'ai sué dessus pendant un quart de jour. + +Creps essaya de déchiffrer la lettre et lut à haute voix: + +«Estimable père d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je +suis arrivé en Californie, heureux et en bonne santé, et j'espère de +vous la même chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en +prendre plein un sac à froment, et, si vous voulez garder votre Anneken +pour moi jusqu'à mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut +est profond à Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me +déteste pas et que, pauvre enfant! elle est devenue à moitié folle après +que vous m'avez jeté si brutalement à la porte. Vous n'avez pas un grain +de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous +osez donner Anneken à un autre pendant que je suis dans le pays de l'or, +je vous ferai destituer de votre place de garde champêtre, et vous me +verrez me marier, à votre grand chagrin, avec la demoiselle du château, +que vous pouvez habiter vous-même, si vous voulez. C'est à prendre ou à +laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec +lesquels j'ai l'honneur d'être, + +DONAT KWIK, +_Chercheur d'or, dans un grand hôtel, +à San-Francisco, Californie,_» + +On rit de bon coeur de cette lettre menaçante, et Roozeman tâcha de +faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'en adoucir un peu +les termes, Donat ne voulut pas y changer un mot, et donna pour raison +que le garde champêtre de Natten-Haesdonck était un homme opiniâtre, +dont personne ne pouvait rien obtenir par la douceur. + +Pendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et écrivaient +l'adresse, Donat Kwik s'écria: + +--Ah çà! messieurs, j'ai quelque chose sur le coeur; je couche et je +mange ici sans m'inquiéter de savoir qui payera. Il n'est pas nécessaire +de demander si le compte sera poivré et même au poivre d'Espagne. Tout +ici coûte les yeux de la tête. Dix francs pour porter une malle pendant +cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour +les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous +toutes sortes de noms baroques. + +--Ne t'inquiète pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout. + +--C'est bien, je vous remercie; mais je ne veux pas être une sangsue. Je +chercherai cette après-dînée une autre auberge, et, s'il me faut coucher +par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me +semble que l'économie est encore plus nécessaire dans le pays de l'or +qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs; mais +je crois que vous ne feriez pas mal non plus de chercher un hôtel plus +modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drôle, si vous +vous trouviez sans argent à San-Francisco. A moins que vous ne vouliez +porter les malles des voyageurs sur votre dos? + +Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelèrent le +garçon pour lui demander le montant de leur dépense. Au bout de quelques +instants, celui-ci remit à Jean Creps un papier où on lisait en anglais +le compte suivant: + + Potage julienne, trois portions......................... 3 dollars, + Viande de boeuf aux choux rouges, id.................... 2 id. + Un gigot de mouton sauce aux câpres, id................. 3 id. + Des côtelettes de veau, id.............................. 4 id. + Une bouteille de vin.................................... 5 id. + Logement pour trois personnes à trois dollars........... 9 id. + __________ + Total........................ 26 dollars. + +Cela faisait donc un total de 140 francs 40 centimes pour un souper et +un coucher. C'était poivré, comme l'avait dit Donat; mais ce n'était pas +mortel; et Victor et Jean payèrent sans chagrin ni regret chacun la +moitié de la somme exigée; ils résolurent même de passer encore une nuit +dans cet hôtel. Il leur restait environ treize cents francs en billets +de banque. Ils avaient dormi très-mal la nuit et se trouvaient +maintenant dans une maison dont les gens étaient honnêtes et polis. + +Qui sait quelles difficultés et quels désagréments ils rencontreraient +dans une autre auberge? Ils resteraient donc où ils étaient; ils iraient +se promener à leur aise, visiter San-Francisco, dîner en ville et même +boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie, +après une traversée si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec +eux jusqu'au lendemain, puis on délibérerait mûrement sur ce qu'il y +aurait de mieux à faire pour attendre l'arrivée des directeurs de _la +Californienne_ sans crainte d'épuiser les ressources. + +Ils allumèrent les cigares que l'étranger leur avait donnés, et +sortirent le coeur léger et plein de confiance, pour commencer leur +promenade. + + + + +XII + +LA MAISON DE JEU + + +Les trois Flamands s'étaient promenés et avaient flâné toute la journée +dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui était nouveau pour eux, +s'arrêtant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle +surprenant de cette foule d'hommes étranges au milieu desquels ils +vivaient. Quant à la ville même, elle n'offrait rien de remarquable. +Quoique, en ce moment, peut-être plus de cinquante mille hommes de +toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se +composait que de maisons en bois à un étage, à côté de quelques tentes +et baraques en toile qui s'étendaient comme des faubourgs vers la +campagne. + +Ce n'était donc que la population qui pouvait être l'objet de la +curiosité de Victor et de ses camarades. Comme, dans le courant de la +journée, ils n'avaient rien rencontré de menaçant ni de désagréable, ils +finirent par conclure qu'ils s'étaient laissé effrayer, comme de vrais +enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en +tout cas, ils ne devaient pas s'inquiéter. + +Leur bonne humeur avait cependant encore une autre cause. Pour fêter +leur arrivée à San-Francisco comme ils l'avaient décidé, ils étaient +entrés dans un certain nombre de cafés, avaient bien mangé et assez bien +bu, de sorte que l'effet du vin ou du _grog_ n'était pas étranger à leur +joyeuse disposition d'esprit, quoiqu'ils eussent encore toute leur +raison et qu'ils y vissent encore très-clair. + +Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner à leur hôtel, ils passèrent +devant une maison de jeu qui avait pour enseigne: _la Verandah_. Une +brillante clarté qui se répandait hors de la maison et illuminait la rue +éblouit les yeux des trois amis étonnés. Ils voulaient s'arrêter un +instant pour jeter un coup d'oeil dans la salle; mais les gens à moitié +ivres qui sortaient et entraient les obligèrent à se mettre de côté. + +--Et pourquoi n'entrerions-nous pas là dedans? demanda Jean Creps. + +--Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat, +qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or. + +--Une maison de jeu! murmura Victor hésitant. + +--Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous +en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la dernière. Nous ne +pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison +de jeu. + +--Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu étinceler là-bas, sur une table, +une montagne d'or, de la même espèce que celui que nous allons trouver. +Cela donne toujours un avant-goût. + +Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, où +heureusement ils trouvèrent, dans un coin, un banc pour s'asseoir. +Lorsqu'ils eurent reçu et payé leur petit verre de rhum, ils promenèrent +leurs regards autour d'eux. + +Ils étaient dans une grande salle splendidement éclairée, mais si +remplie de la fumée du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en +entrant on était à demi suffoqué et qu'on sentait ses yeux se mouiller +de larmes avant de pouvoir s'habituer à cet air vicié et à cette +atmosphère chargée de nuages. Une population étrange et singulièrement +mêlée grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes +qui avaient l'air d'honnêtes gens, mais la plus grande partie des +habitués se composait de tout ce que la Californie offrait de plus +ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on +voyait s'y promener des hommes à figures suspectes qui avaient +probablement tout perdu et passaient toute la soirée dans la maison de +jeu pour voir de l'or, et épiaient peut-être l'occasion de s'en procurer +d'une manière quelconque. Il régnait là un murmure assourdissant de voix +confuses, de cris de joie et de malédictions, que dominaient parfois les +sons retentissants d'une musique entraînante. L'orchestre ne se +composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau à +la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre à la main et +une espèce d'arbre avec des sonnettes sur la tête. Ainsi affublé, il se +démenait comme un possédé et faisait plus de bruit que toute une bande +de musiciens. + +Au fond de la salle se trouvait une table très-large, derrière laquelle +le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le _monte_, jeu de +hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort à la mode à +San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des +blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de +banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque pièce avait +une valeur de deux cent cinquante francs; mais, à côté de chaque tas, +il y avait un revolver à six coups. + +Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque +carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de +hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abîmer dans le +gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommençaient chaque +fois à tenter la chance, jusqu'à ce que, tout à fait ruinés, pauvres et +le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en +maudissant le jeu. + +S'il y avait là des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or +qu'ils avaient amassé dans les placers au prix de grandes privations, on +en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une façon toute +particulière. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient +le mot _paillasse,_ voulant faire entendre par là qu'à leurs yeux le +gagnant n'était qu'un compère, qui jouait avec l'argent même de la +banque. Cela n'empêchait pas cependant que l'on ne racontât jusqu'au +bout de la salle, comme quoi cet individu avait commencé à jouer en ne +risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagné vingt mille +dollars en moins d'une heure. + +Donat, lorsqu'il entendit cela, s'écria avec stupéfaction: + +--Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui +a un peu de bonheur. Je suis né coiffé, moi! Qui sait, messieurs, si je +tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas +une affaire. Si j'osais seulement aller à la table... + +--Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi. + +--Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse. + +--En effet, que nous font quelques dollars? Remarqua Creps. Je veux voir +comment va le jeu de la _monte_: d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce +n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de +nous favoriser. + +Victor resta assis et suivit d'un regard à demi dépité ses amis, qui +s'approchaient à pas lents de la table. + +Ils suivirent le jeu pendant quelques instants avant de risquer leur +argent; une demi-heure après, ils retournèrent près de Roozeman. Jean +riait d'un air triomphant, Donat se grattait la tête d'un air mécontent +et grommela qu'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinq que Victor +lui avait donnés à bord du _Jonas_. + +Pour Creps, il avait été plus heureux; il avait même possédé un moment +plus de trois mille francs; mais le sort s'était enfin déclaré contre +lui, et il avait quitté la table, sur le conseil d'un Américain, pour +donner à la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore +gardé environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer à +jouer sans inquiétude. + +Jean voulut régaler ses amis avec l'argent gagné et fit apporter trois +grogs chauds. En buvant, il engagea Roozeman à risquer aussi une couple +de dollars, afin de savoir au moins si la fortune voulait lui être +favorable ou non. Il se moquait de l'horreur que son ami paraissait +éprouver pour le jeu, et le poursuivait de ses railleries. Victor, plus +ou moins excité par la boisson, se leva tout à coup et dit: + +--Eh bien, tu le veux, je jouerai! mais à une condition: je prends dix +dollars et je les mets ensemble sur une carte; après la perte de cet +argent, nous retournons à notre hôtel sans rester ici une minute de +plus. + +--Oui, mais si tu gagnes? + +--Je perdrai. + +--Tu ne peux le savoir. + +--Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec +douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je +gagne, je mettrai jusqu'à quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses +de me suivre à l'hôtel, sois sûr que j'irai tout seul. + +--Allons, ne te fâche pas: nous acceptons ta condition. + +Les trois amis se rapprochèrent ensemble de la table de jeu. La chose se +passa comme cela se voit souvent: le sort se déclara favorable à celui +qui espérait intérieurement perdre. Roozeman gagna à plusieurs reprises, +et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour être +débarrassé de cet argent impur, les pièces d'or et les billets de banque +affluèrent devant lui d'une façon surprenante. Cette richesse l'aveugla +enfin, la passion et qu'il avait mise à lutter contre le sort qui le +favorisait obstinément le domina au point qu'il oublia la condition +posée, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de +ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la +bonne chance revenait vite, et, malgré l'inconstance du sort, le bonheur +lui resta fidèle. + +Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans +relâche. Donat n'avait pas la même déveine, car il avait déjà un assez +bon tas de dollars devant lui. + +Il vint un moment où la fortune se déclara avec une merveilleuse +constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui +jetait en grognant des poignées d'or et des billets de banque. + +On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants étaient fixés +avec envie sur les richesses qu'il avait gagnées. Victor ne voyait rien +de ce qui l'entourait, tant il était absorbé par le jeu; il avait +presque oublié que ses amis luttaient également avec la fortune à côté +de lui. + +Tout à coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappé +profondément du regard égaré, de la pâleur et de la voix rauque de son +ami. + +--Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar! +Vite, prête-moi une couple de cents francs, Victor. + +Mais Roozeman, revenant avec effroi à la conscience de leur position, +mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches. + +--Prête-moi deux cents francs, te dis-je! Répéta Jean avec une animation +singulière. + +--Non, non, fuyons cette maison! répliqua son ami. Pour l'amour de Dieu, +Jean, ne joue plus! Suis-moi à l'hôtel, ou je m'en vais seul! + +En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le +suivirent en grommelant, et ils quittèrent tous ensemble la maison de +jeu. + +Il y eut alors parmi les joueurs une hésitation étrange. Comme si la +disparition de cet heureux jeune homme eût refroidi la passion de la +plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs, +malgré l'appel provocant du banquier. + +Un grand nombre de joueurs sortirent les uns après les autres. + +Les Flamands avaient continué leur chemin à travers les rues. Il était +très-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait +presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas +avoir gagné moins de quarante mille francs; Donat, de son côté, +possédait encore à peu près huit cents francs. Malgré la perte que Creps +avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'être mécontent du résultat de +cette soirée. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin +de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie +de ses amis, qui se réjouissaient de cette fortune inattendue. Comme +Roozeman leur avait déjà déclaré qu'il regardait le gain comme un bien +commun et qu'il ne voulait pas le considérer autrement, ils parlaient en +ce sens: + +--Il est vrai, dit Jean, qu'aussitôt que les directeurs de la +_Californienne_ arriveront à San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de +rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gêne, ne nous laisser +manquer de rien et rester à l'hôtel où nous sommes logés. En outre; +l'argent que nous avons déjà nous permettra de retourner d'autant plus +vite dans notre patrie. + +Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie: + +--Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize +mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas +pourquoi je n'achèterais pas, outre le château de Natten-Haesdonck, une +grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis +terrestre! + +Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit à chanter: + +«Mettez la soupe au feu, maman; +Voilà l'géant! voilà l'géant!» + +Mais la parole fut étouffée dans sa gorge par une main puissante qui lui +pinçait les lèvres comme des tenailles. On lui enfonça un bâillon dans +la gorge avant qu'il pût crier. Un coup violent sur la nuque le fit +tomber par terre. A la pensée qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui +voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide +et glissa son argent dans ses bottes. + +Creps et Roozeman furent assaillis, au même instant, de la même manière. +Tous les deux étaient étendus sur le sol, bâillonnés avec un mouchoir de +poche et entourés de voleurs ou d'assassins qui menaçaient de leur +percer le coeur de leur poignard au moindre mouvement. + +Victor avait été attaqué par plusieurs hommes à la fois; trois ou quatre +le tenaient cloué par terre; deux autres fouillaient dans ses poches. +Heureusement, il réussit à dégager ses membres, sauta debout et saisit +un des voleurs; mais un couteau que le pauvre jeune homme sentit +pénétrer dans ses côtes lui fit lâcher prise; il fut renversé par la +violence du coup, et les assassins se jetèrent de nouveau sur lui pour +lui fermer la bouche. + +Mais tout à coup, trois ou quatre personnes qui parlaient à haute voix +sortirent d'une rue latérale. Au bruit de ces voix, un des brigands +donna un signal et tous disparurent dans les ténèbres. Les passants dont +la présence les avait chassés tournèrent le coin d'une autre rue. + +Jean Creps courut à Victor et l'aida à se relever; mais il sentit sur sa +main une humidité chaude et gluante, et s'écria avec une mortelle +anxiété: + +--Oh! mon Dieu, Victor, tu es blessé? + +--Légèrement, ce ne sera rien, répondit +Victor. + +--Où? où? + +--Dans le côté: un coup de poignard. Ne sois pas inquiet. + +Creps, effrayé, voulut aller frapper à la première maison venue pour +demander du secours; mais Victor prétendit qu'il était encore assez fort +et exigea qu'on allât directement à l'hôtel. Ce n'était pas loin, et, +avec la main sur la blessure pour empêcher l'hémorragie, il y arriverait +sans peine, croyait-il. + +Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refusât leur aide, il fut +soutenu par tous deux. + +Donat versait des larmes de pitié sur le malheur de Victor et grommelait +des paroles de vengeance, telles que: «Les assassins! les scélérats! ils +me payeront mon oreille!» + +Mais les autres ne firent pas attention à ses paroles. + +Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'hôtel, Jean fit asseoir son ami +blessé et demanda avec instance un docteur ou un chirurgien. + +Un garçon dit qu'il y avait un chirurgien à deux pas de là, et qu'il +allait l'appeler immédiatement. + +--Dépêchez-vous, dépêchez-vous, cinq dollars pour votre peine! s'écria +Creps. + +Le garçon ne se le fit pas dire deux fois et sortit en courant. + +Victor perdait beaucoup de sang par sa blessure, il y en avait déjà une +petite mare au pied de sa chaise: cependant il riait et tâchait de faire +comprendre à ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer et d'être si +consternés, parce qu'il sentait bien que sa blessure n'était pas +dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il lui +demanda avec inquiétude: + +--Et toi, mon pauvre ami, tu ne te plains pas et tu ne t'occupes que de +mon sort! Qui sait si tu n'es pas plus malheureux que moi?... Une +blessure à la tête; ah! cela peut être dangereux! + +--Non, non, répondit Donat, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir +perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne pourrai plus +porter de boucles d'oreilles ... voilà tout. + +Le chirurgien parut dans la chambre et se mit à déshabiller le blessé en +silence et avec des mouvements brusques. Il lui découvrit le flanc, tâta +la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang, +appliqua un emplâtre sur la plaie béante, posa un bandage par-dessus, +aida le malade à se rhabiller, puis tendit la main vers Jean en disant +d'un ton très-bref: + +--Voilà, gentleman, l'affaire est claire. Une visite de nuit, une once +d'or, seize dollars. + +--Seize dollars! soit; mais dites-nous au moins ce que nous avons à +craindre ou à espérer. + +--Il n'y a rien à craindre, répondit le chirurgien. Un demi-pouce plus +avant, et le jeune gentleman serait déjà dans l'autre monde; mais le +couteau a touché une côte et a glissé entre la peau et la chair. C'est +une blessure très-simple, sans aucune gravité. Si le gentleman n'avait +pas perdu tant de sang, il ne serait pas plus malade que d'une bonne +entaille dans la main.... Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de +temps à perdre et je veux aller me coucher! + +Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout volé, or et +billets de banque. Jean, tout confus, supplia le chirurgien de leur +donner du temps, par pitié pour leur malheur. + +--Pitié? répéta l'autre en riant. D'où venez-vous? Pitié, en Californie? +Quelle plaisanterie! Allons, allons, payez-moi vite; encore dix minutes +et j'exige double salaire. + +--Mais nous ne possédons plus rien; on nous a tout volé! + +--Vous avez probablement une montre? Laissez voir, nous la taxerons. + +Creps chercha sa montre: elle avait également disparu. + +Donat Kwik avait écouté silencieusement cette conversation en clignant +de l'oeil, et s'était évertué à saisir autant que possible le sens des +mots anglais. Lorsqu'il vit que le chirurgien frappait du pied avec +fureur, et surtout lorsqu'il crut comprendre que l'hôtelier déclarait ne +plus vouloir loger des gens sans argent et allait les mettre +immédiatement à la porte, Donat s'avança et dit: + +--_I have money, I pay_. (Je payerai). + +Il se baissa, tira une poignée d'or de ses bottes et donna les seize +dollars exigés. + +L'hôtelier s'excusa et redevint aussitôt d'une politesse et d'une +amabilité extrêmes. + +--Ah çà! Donat, murmura Jean à moitié fâché, pourquoi nous laisses-tu si +longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui passait? + +--Certes, certes, répondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je +commence à comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en +Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien était parti sans +argent, nous aurions encore les seize dollars que nous n'avons plus +maintenant. + +Le domestique s'approcha ensuite et réclama les cinq dollars qu'on lui +avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec +douleur qu'il avait réellement promis cette récompense, et pria Donat +d'avancer encore les cinq dollars. + +Le jeune paysan obéit en grognant et en rechignant. + +--Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgré toutes nos +mésaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La +blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de +cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain. + +Ils quittèrent la salle et se rendirent dans leur chambre à coucher. +Roozeman, pour montrer à ses compagnons qu'ils pouvaient être +tranquilles sur son état, voulut monter l'escalier sans aide et sans +appui. + +En chemin, Donat grommela encore: + +--Je suis curieux de savoir où se trouve en ce moment le lobe de mon +oreille. Voilà toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans +le même lit que ses camarades.... Mais ils la payeront plus cher que du +jambon ou de la langue fumée, les voleurs! les scélérats! les assassins! + + + + +XIII + +LES ARMES + + +Lorsque Jean Creps s'éveilla le lendemain matin, il prit la main de son +ami Roozeman, qui était étendu dans son lit les yeux ouverts, et auquel +il demanda d'un air de vive sollicitude comment il se portait. La pâleur +du visage de Victor, suite probable de la grande perte de sang, +l'effraya. + +Roozeman répondit avec un gai sourire que sa blessure n'était pas grave +et serait guérie en peu de jours. Pour confirmer ses paroles, il sauta à +bas du lit; mais ce mouvement, par lequel il se pliait sur les muscles +blessés, lui arracha un cri de douleur. + +Creps prit son ami dans ses bras et lui dit d'un ton plein d'intérêt: + +--Hélas! mon bon Victor, tu caches tes souffrances pour ne pas +m'attrister. Le malheur qui t'est arrivé m'ôte tout mon courage. Si +j'avais reçu la blessure, moi... mais toi? cela me brise le coeur! Ah! +que ne sommes-nous restés en Belgique, dans cette contrée bénie où +règnent au moins, avec la liberté, la justice et la sécurité. + +--Tu t'effrayes à tort, Jean, répondit Roozeman; j'ai, en sautant du +lit, dérangé le bandage de la plaie; il est naturel que ce mouvement me +cause un peu de mal. + +--Ce matin, un autre docteur examinera encore soigneusement la blessure, +murmura Creps. + +--C'est tout à fait inutile, et d'ailleurs nous n'avons plus les moyens +de payer le chirurgien. + +--Kwik a encore assez d'argent. + +En disant cela, Jean tourna les yeux vers le lit de Donat, qui avait +l'habitude de dormir avec sa couverture sur sa tête. + +--Tiens! où est-il passé? Le lit est vide! s'écria-t-il. + +--Il s'est levé de bonne heure, répondit Roozeman, il s'est habillé +doucement pour ne pas nous réveiller. + +--Ne lui as-tu pas demandé où il allait? + +--Si; il m'a dit en riant qu'il allait chercher le lobe de son oreille. + +--Je comprends, je comprends, murmura Creps. Donat possède quelques +centaines de francs; il est malin, il s'est levé en silence, il s'est +enfui afin de ne pas dépenser ses dollars pour nous. Il a raison, c'est +la loi de la Californie: _Chacun pour soi_. + +--Non, Jean, interrompit Roozeman, n'aie pas une pareille idée de Donat. +Il peut être grossier et stupide quelquefois, mais il est reconnaissant +et son coeur est bon. + +--Nous verrons. Je ne m'étonnerais aucunement que Donat tentât de garder +exclusivement pour son entretien les dollars qu'il doit à ta générosité. +La Californie est le pays du plus horrible égoïsme; on respire ici ce +sentiment odieux avec l'air. + +--Ton amitié pour moi et ton inquiétude non fondée au sujet de ma +blessure te rendent mélancolique, Jean; autrement, tu ne croirais pas ce +pauvre garçon capable d'une pareille lâcheté. + +--Soit, Victor, nous le saurons bientôt. Parlons maintenant avec +sang-froid de notre position critique. Nous ne possédons plus rien, il +peut encore se passer beaucoup de jours avant que les directeurs de _la +Californienne_ soient à San-Francisco. Qu'allons-nous entreprendre en +attendant? + +--C'est tout simple, dit Roozeman. Nous coucherons par terre sous une +voile, et nous chercherons des moyens pour gagner quelques dollars, +dussions-nous aller sur le quai porter des sacs de voyage ou des malles. + +--Sans doute, Victor; pour moi, ce serait bien le plus simple. Mais toi, +coucher par terre, travailler, te fatiguer et risquer d'enflammer ta +blessure! Cela ne sera pas, me fallut-il travailler comme un esclave et +me nourrir de pain et d'eau! Coucher par terre, toi qui es si +sensible!... + +--Mais, Jean, dit Roozeman avec un sourire de dépit, tu te fais une +fausse idée de moi. Je t'en remercie tout de même, car c'est un effet de +ta bonne amitié. Je suis sensible, en effet, pour certaines choses qui +touchent l'esprit et le coeur, mais pour ce qui concerne les douleurs +physiques ou les privations, sois sûr que je les supporte aussi bien que +n'importe qui. Allons, allons, pas de chagrin; descendons pour déjeuner. + +--Déjeuner? murmura Jean. Avec quoi payerons-nous le déjeuner? + +--Donat payera à son retour. + +--Oui, Donat... cours à sa poursuite! Non, Victor, tu restes ici, tu +prends un bon déjeuner: c'est nécessaire pour le rétablissement de tes +forces. Je sortirai et tâcherai de gagner un salaire: je trouverai bien +les moyens de t'héberger ici jusqu'à ce que ta blessure soit guérie. +Attendre Kwik serait une duperie... + +--Eh! eh! voici Kwik! dit Donat lui-même en ouvrant la porte. + +Les Anversois reculèrent, étonnés. Donat était debout devant eux, avec +une ceinture rouge dans laquelle étaient passés un couteau-poignard long +d'un pied et demi et deux revolvers. Il portait sous le bras deux autres +couteaux moins longs et deux ceintures de laine rouge. Il tenait la tête +en arrière et s'efforçait de se donner un air guerrier. + +--Ah çà! d'où viens-tu? Qu'est-ce que cela signifie? murmura Creps. + +--Ce que cela signifie? répondit Donat tirant son long couteau catalan +de sa ceinture; cela veut dire que le premier qui me regarde encore de +travers, je l'embroche comme un cochon de lait. J'ai rencontré dans la +rue la moustache rousse du _Jonas_ et je l'ai bousculé; mais bien lui a +pris de feindre de ne pas me voir, car autrement, pardieu! ma lame +entrait dans sa peau comme dans un fromage blanc. + +--Mais où as-tu trouvé ces armes? + +--Trouvé? Il n'y a rien à trouver ici. Je les ai achetées. Ces revolvers +et ces couteaux ne coûtent que la bagatelle de trois cent +soixante-quinze francs. Pour ce prix-là, j'achèterais toute une boutique +d'armurier à Malines.. + +--Gaspiller tant d'argent, dit Creps d'un ton de reproche, au moment où +ce pauvre Roozeman est blessé et a besoin de notre assistance! + +--On n'a point oublié cela, interrompit Donat. Manger n'est pas la +principale chose dans ce pays, comme chez nous. C'est un revolver qu'il +faut d'abord. Quant à moi, ce long couteau me suffit; les revolvers et +les autres couteaux, je les ai achetés pour vous. Tenez, prenez-les, et +louez ma prévoyance! car vous en aurez plus de profit que d'un bon dîner +et d'un lit moelleux. J'ai songé à tout. Voici les ceintures pour mettre +les pistolets. Maintenant, du moins, nous pourrons aller et venir dans +la rue au milieu de ce tas de ribauds, la tête levée et prêts à défendre +notre vie, nos oreilles et notre bourse... aussitôt qu'il y rentrera +quelque chose, car maintenant elle est plate comme un papier plié. + +--N'as-tu donc plus d'argent? Demanda Victor avec quelque inquiétude. +Nous devons encore ici neuf dollars pour notre logement. + +--Imprudent! murmura Creps, nous ne savons pas encore comment nous +déjeunerons... + +--J'ai encore songé à cela, répondit Kwik avec un sourire malin. Ah! +vous croyez que ce pauvre Donat est aussi bête qu'il en a l'air? Non, +non; j'ai fait aujourd'hui énormément de besogne. Asseyez-vous, mon +explication pourrait durer longtemps. Là! écoutez maintenant ce que j'ai +fait. + +Les deux amis se laissèrent tomber sur un banc, étonnés et anxieux. + +--J'ai rêvé toute la nuit d'hommes armés de revolvers et de couteaux, +dit Donat, et dans mon rêve j'ai hurlé de rage, parce que je n'avais pas +d'armes pour me défendre: car je ne sais vraiment pas pourquoi nous nous +laisserions égorger comme des moutons par les scélérats de Californie. +Un âne se défend bien à coups de pieds quand on lui fait du mal. Alors, +j'ai décidé de nous armer de pied en cap. S'il manque un revolver, c'est +que je n'avais pas assez d'argent. Vous m'appelez imprudent? vous croyez +que je n'ai pas pensé à l'état de M. Roozeman? Avant de quitter l'hôtel, +j'ai donné au _baes_ neuf dollars pour notre logement de cette nuit, et +en outre trois cents francs qui doivent servir à payer le séjour de M. +Victor pendant huit jours encore. + +--Merci, merci, Donat, tu as un bon coeur! s'écria Jean Creps en lui +serrant la main avec émotion. + +--Laissez-moi continuer, reprit Donat. En Californie, on doit veiller +soi-même sur l'enfant de son père; on doit agir vite et beaucoup. Je +suis allé au port trouver le Bruxellois, et je lui ai promis deux +dollars pour m'accompagner et me donner des conseils. J'ai appris de lui +un tas de choses qui nous seront utiles; il connaît la Californie et +San-Francisco sur le bout du doigt. Je lui ai dit que notre dernier écu +était destiné aux armes, et je lui ai demandé ce qu'il y avait de mieux +à faire pour ne pas mourir de faim. Sur le port, il y a peu de chose à +faire en ce moment; il y a trop de gens qui gâtent le métier. La plupart +de nos camarades du _Jonas_ y flânent pour gagner quelques dollars. + +Le gentilhomme de notre gamelle y porte des planches de sapin sur le +dos; le banquier allemand est attelé à une petite charrette et +transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le +procureur. Le camarade à la moustache rousse cherche des débris de +faïence, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en +faisant le métier de _chiffonnier en gros_, a déjà amassé des trésors. +Cela va drôlement ici! Une chemise de coton neuve coûte un dollar, et, +pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte +sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif +arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de même des +bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fenêtre. Les +maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais +pas trouvé un meilleur emploie le deviendrais moi-même juif, +c'est-à-dire chiffonnier. Mais je perds mon fil... Le Bruxellois connaît +beaucoup de monde à San-Francisco. Il a couru de porte en porte avec +moi, afin de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis +accepté comme laveur de vaisselle et lécheur d'assiettes dans un grand +restaurant, à cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement +dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc +certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouvé quelque chose de +mieux: domestique chez un boucher... + +--Garçon boucher! s'écria Jean avec un sourire de dépit; alors je +m'attelle plutôt à une charrette, comme le banquier allemand! + +--En effet, il paraît que les bouchers font ici un singulier métier. Il +y avait devant la porte une grande vilaine bête grise avec des dents +terribles. Je pensais que les boeufs avaient peut-être des poils aussi +longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'était un ours. On +mange de la viande d'ours ici! cela ne m'étonne plus que les gens soient +si méchants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps; +mais j'ai des postes à votre choix. Il y a encore une place de +_paillasse_ dans une grande maison de jeu... + +--_Paillasse!_ qu'est-ce que cela signifie? Ah çà! Donat, il me semble +que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter. + +--C'est ainsi: huit dollars par jour pour jouer comme compère avec +l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous, +j'aurais bien accepté le poste. + +--Et moi, je ne le désire pas; il y aura bien autre chose à trouver. + +--Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles, +allumeur de lampes dans un hôtel, en face du port. Sept dollars, sans +nourriture ni logement. + +Jean Creps secoua la tête avec impatience. + +--Vous ne pouvez pas être trop difficile, monsieur Jean, remarqua Donat. +Vous verrez des compagnons de voyage, même de la première classe, qui +font des métiers encore plus étranges. D'ailleurs, sept dollars! +Qu'est-ce qui vous empêcherait de venir coucher ici à l'hôtel, jusqu'à +ce que M. Roozeman soit guéri? Trois de sept, reste toujours quatre. + +--Tu as raison, dit Jean tout à coup. Eh bien, je serai cireur de +bottes! + +--Et n'as-tu rien trouvé pour moi? Demanda Roozeman. Tu ne t'imagines +cependant pas que je veuille vivre ici du fruit de votre travail à tous +deux. + +--Pour vous, du moins, j'ai une place facile et bonne, répondit Donat; +vous en rirez peut-être: fille de boutique... je veux dire commis chez +un fruitier. + +En effet, bien qu'ils eussent peu de raisons d'être gais, les deux amis +éclatèrent de rire. + +--C'est sérieux, très-sérieux, reprit Kwik. Il y a une grande tente, où +l'on vend des oranges, des citrons, des figues et d'autres fruits. Le +propriétaire a besoin de quelqu'un qui sache écrire en français et en +anglais. Il donne six dollars, sans nourriture ni logement. A la prière +du Bruxellois, qui lui procure beaucoup de chalands, il gardera encore +cinq jours la place vacante. Vous serez le mieux partagé, monsieur +Roozeman: c'est, du moins, un état propre et honorable. + +--Je te remercie, Donat, dit Victor, j'accepte avec joie. + +--Cireur de bottes dans un hôtel! dit Jean en ricanant. + +--Lécheur d'assiettes dans une sale gargote! murmura Donat. + +--Commis chez un fruitier! Si ma mère, si Lucie pouvaient le savoir! dit +Victor en hochant la tête. + +--Qu'est-ce que cela fait? s'écria Donat. Aussitôt que nous verrons les +mines et que nous pourrons ramasser l'or par poignées, tout sera oublié. +J'aurai d'autant plus de choses à raconter à Anneken et à mes enfants... + +--Allons, allons, hourra pour la Californie! s'écria Creps. Le +commencement est admirablement beau, sur ma parole. Donc, ne nous +Laissons pas abattre. Notre ami Roozeman paraît fort et de bonne humeur: +c'est le principal. Pour le reste, nous ferons de nécessité vertu. Cela +ne durera pas longtemps, Dieu soit loué! Peut-être les directeurs de _la +Californienne_ arriveront-ils demain ou après-demain. En attendant, je +me rendrai tout à l'heure au grand hôtel pour savoir quand je pourrai +commencer mon service de cireur de bottes. + +--Je sortirai avec toi, dit Victor. + +--Et ta blessure?... Tu dois te tenir tranquille. + +--Non, ne pensons pas à ma blessure; elle guérira d'elle-même. Je suis +curieux de voir mon magasin de fruits. + +--Quant à moi, reprit Kwik, cette après-midi, à deux heures, je +tripoterai avec les bras nus dans une eau grasse, que cela fera plaisir +à voir. + +--Si nous avions déjeuné au moins, murmura Creps; mon estomac vide ne me +donne pas beaucoup de courage. + +--J'ai payé le déjeuner avant de sortir ce matin, dit Donat. + +--Tu es une merveille de prévoyance et de bons soins, dit Jean gaiement +en lui frappant sur l'épaule. Je crois que je me suis trompé sur ton +compte, ami Kwik. + +--Possible, répondit Donat; mais, si M. Victor n'avait pas été malade, +Donat n'aurait probablement pas veillé toute la nuit, pour réfléchir à +ce qui lui restait à faire. Pour M. Roozeman, je serais capable de tout: +de passer à travers le feu, de me laisser couper un membre, et de gagner +de l'esprit aussi, pardieu! + +Roozeman lui prit la main et la serra avec reconnaissance, car le jeune +paysan avait dit ces paroles avec une expression profonde, et +l'Anversois savait que Donat lui était sincèrement dévoué depuis +l'affaire de la fosse aux lions du _Jonas._ + +--Eh bien, allons déjeuner alors! S'écria Jean. + +--Non, pas ainsi, dit Kwik; vous devez mettre les ceintures et y passer +les revolvers. Désormais, ces armes ne doivent plus vous quitter un +instant, ni dans votre chambre, ni dans la rue, ni à votre ouvrage. +C'est le Bruxellois qui me l'a dit. En effet, vous pouvez en avoir +besoin, même pendant votre sommeil. Et à quoi serviraient-elles si vous +ne les aviez pas sous la main au moment du danger? + +--Pour aller déjeuner! murmura Victor qui paraissait avoir horreur de +porter ces armes homicides. + +Mais Donat lui mit lui-même la ceinture et y passa le pistolet en +disant: + +--Pour déjeuner? Et si les vilains hommes d'hier soir étaient encore +assis à table et nous cherchaient querelle?... C'est bien ainsi! +Viennent les ribauds maintenant! Je donnerais toute une semaine de mon +salaire pour connaître et rencontrer le scélérat qui s'est enfui avec le +lobe de mon oreille. Il serait bien drôle avec une tête comme une poule: +sans apparence d'oreille! + +--Mais, mon bon Donat, objecta Roozeman, tu dois être prudent et ne pas +t'attirer de mauvaises affaires par ton emportement. Tes paroles me font +craindre que tu ne fasses un usage irréfléchi de ton effroyable couteau. + +--Bah! je ne suis pas si méchant que j'en ai l'air, monsieur Victor, dit +Kwik en riant. La hardiesse impose toujours. Je ne défierai personne et +je serai même très-endurant; mais, mais, si quelqu'un, pardieu...! + +--Le déjeuner! le déjeuner! s'écria Jean, en poussant ses deux camarades +hors de la chambre. + + + + +XIV + +LES SAUVAGES + + +Quatre jours plus tard, Victor Roozeman avait pris place derrière le +comptoir du fruitier. Sa blessure se guérissait rapidement et elle ne le +gênait déjà plus pour faire sa besogne. Creps cirait des souliers, +rinçait des bouteilles et nettoyait des lampes; Donat lavait la +vaisselle et aidait le cuisinier du restaurant dans la grande tente. + +Les trois amis se réunissaient habituellement le soir très-tard dans un +café, et y causaient une ou deux heures de leur position. Jean Creps, +tout en riant beaucoup du poste que Kwik lui avait procuré, paraissait +le moins satisfait et avouait qu'il n'était pas rare que le rouge de la +honte lui montât au front, lorsqu'un autre domestique lui jetait un tas +de bottes crottées et lui ordonnait durement de se hâter. Mais ce qui le +consolait, c'est qu'il avait pour compagnon cireur de bottes et rinceur +de bouteilles, un Français qui avait roulé en carrosse à Paris et qui +était vraiment un homme très-instruit, bien élevé et très-honnête. + +Sous d'autres rapports, les amis ne se trouvaient pas mal; ils gagnaient +assez d'argent pour ne se laisser manquer de rien, et même pour épargner +tous les jours quelques dollars. Kwik, qui vivait dans une cuisine bien +pourvue et qui ne regardait pas de très-près si les morceaux avaient ou +non figuré sur une autre assiette, engraissa visiblement après la +première semaine, et bientôt sa figure témoigna par son éclat +extraordinaire qu'il ne laissait pas se perdre beaucoup des prétendus +restes. + +Le Bruxellois venait passer presque chaque soirée avec Jean Creps et ses +amis; ceux-ci payaient son écot et écoutaient, avec une curiosité avide, +ce qu'il racontait de son séjour dans les placers ou mines d'or. Ce +récit renfermait bien des scènes d'affreuse méchanceté, de violence et +de meurtre, et assurément le langage du conteur n'était pas de nature à +en adoucir l'impression; mais peu à peu les Anversois s'habituaient plus +ou moins aux choses de Californie, et croyaient, d'ailleurs, que leur +nouveau camarade exagérait ses aventures afin de pouvoir se vanter de +son courage et de son habileté. Il leur parla très-complaisamment des +bandits et des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemins, qui attaquent +et assassinent les voyageurs; des _vaqueros_, qui prennent avec le +_lasso_ aussi bien un homme qu'un cheval sauvage et rendent toute +défense impossible; du terrible _grizzly_ (ours gris), qui étouffe un +homme dans une étreinte de ses bras velus; et surtout des sauvages +américains qui savent arracher en un clin d'oeil la chevelure et la +peau du crâne à leurs pauvres prisonniers pour s'en faire un ornement +guerrier. + +Sur une observation des Anversois, d'où il paraissait résulter qu'ils ne +croyaient pas à l'existence de ces dangers, Pardoes, qui aimait à +parler, leur donna l'explication suivante: + +--Vous devez savoir quelles sont les causes de tout cela. Il n'y a que +deux ans qu'on a découvert les mines d'or. Il y avait un homme d'origine +suisse, nommé Sutter, qui voulut tenter de tirer profit des bois de +sapins de Californie, et fit bâtir à cet effet un moulin à eau. On +trouva dans la terre qui avait été délayée par l'eau du moulin une +grande quantité d'or. La nouvelle se répandit avec la rapidité de +l'éclair. Les habitants de San-Francisco, de Monterey, de la Sonora et +les Mexicains accoururent en si grand nombre, que, trois mois après la +découverte, plus de quatre mille hommes cherchaient de l'or aux environs +du moulin de M. Sutter. Industriels, officiers, soldats, tous +s'enfuirent vers les mines. Lorsque, peu après, l'étonnante nouvelle +pénétra jusqu'aux Etats-Unis d'Amérique et jusqu'en Europe, +d'innombrables navires amenèrent des milliers et des milliers de +chercheurs d'or étrangers. Les naturels du Mexique et des côtes de la +Californie regardèrent ces étrangers comme des envahisseurs de leur +patrie et de leur propriété légitime. Ils essayèrent d'abord de les +repousser des mines et les attaquèrent les armes à la main; mais, trop +faibles pour vaincre les chercheurs d'or réunis dans les placers, ils se +jetèrent dans les bois et le long des routes pour attaquer, piller et +tuer les troupes isolées de voyageurs. Au commencement, ils +considéraient cela comme une guerre légitime; maintenant ils font encore +la même chose, en partie par haine nationale, en partie par avidité. Ces +voleurs mexicains, lorsqu'ils sont à cheval et se servent du lasso, +s'appellent _vaqueros_; lorsqu'ils sont à pied _saltéadores._ En ce qui +concerne les _bushranger_, ils sont étrangers; ils vivent du vol et +préfèrent ravir l'or aux mineurs qui voyagent plutôt que de le chercher +dans les placers par un rude labeur. Les sauvages californiens voient +encore avec plus de haine et de colère cette grande affluence de blancs +dans leur patrie. Maintenant, ils sont déjà refoulés à une vingtaine de +lieues de la côte; mais à certaines époques, ils descendent en nombre +des montagnes et assassinent les chercheurs d'or isolés. Je les ai vus +de près, mes amis, je puis en parler! Je crois que j'en ai tué au moins +quatre ou cinq. + +Sur les instances des Flamands et surtout de Donat, Pardoes se mit à +raconter son combat avec les terribles sauvages, et il le fit si bien et +d'une façon si pittoresque, que Kwik écoutait le coeur oppressé et +presque sans respirer, et qu'il tomba dans de profondes réflexions +lorsque Pardoes eut fini son récit. + +Le Bruxellois était allé en premier lieu dans les mines du Sud, y avait +souffert beaucoup de misère et avait eu peu de bonheur; puis il était +allé aux mines du Nord, où il avait trouvé beaucoup d'or; il ne les +aurait pas quittées si la saison des pluies n'avait rendu impossible le +travail des chercheurs d'or. Son intention était d'y retourner quand la +saison des pluies serait plus avancée et qu'il aurait épargné assez +d'argent; car il n'était pas, comme ses auditeurs, actionnaire de la +Société _la Californienne_. Il devait donc se suffire à lui-même et +amasser par le travail l'argent nécessaire pour retourner aux placers. + +Les trois amis lui promirent de l'aider à atteindre son but, aussitôt +que les directeurs de _la Californienne_ seraient arrivés, parce qu'ils +ne sauraient d'ailleurs que faire de leurs dollars économisés. + +De toutes les histoires et les descriptions de Pardoes, ce qui faisait +le plus d'impression sur l'esprit de Donat Kwik était l'histoire de son +combat contre les sauvages californiens et leur cruelle habitude de +scalper la peau de la tête à leurs ennemis vaincus. Peut-être la perte +du lobe de son oreille était-elle la cause de cette crainte. Il revenait +si souvent sur l'affaire des sauvages, qu'il finit par ennuyer le +Bruxellois à force de questions. + +Un soir, il l'interrompit de nouveau dans son récit: + +--Et ces sauvages, ont-ils en effet la peau rouge? + +--Certes; c'est pour cela qu'on les appelle Peaux-Rouges. + +--Oui, mais rouge? + +--Rouge foncé, presque brun. + +--Et sont-ils laids? + +--Horribles. + +--Et tirent-ils avec des flèches empoisonnées? + +--On dit qu'ils trempent leurs flèches dans le jus d'un _yedra_, ou +lierre vénéneux. + +--Et coupent-ils vraiment aux hommes la calotte de leur tête, avec les +cheveux et la peau? Aïe! aïe! quand j'y pense, je frissonne jusqu'à la +moelle de mes os. + +--Attends, dit Pardoes, je satisferai ta curiosité et te montrerai +comment les sauvages scalpent leur homme; car c'est ainsi qu'on nomme ce +traitement d'amitié. Tiens-toi tranquille, Kwik, et courbe la tête.-- +Tiens, ils font ainsi! + +En disant cela, il prit de la main gauche l'épaisse chevelure de Donat +et la tira comme s'il voulait l'arracher, pendant qu'il traçait avec +l'ongle du pouce droit un cercle autour de la tête du jeune homme +épouvanté. + +--C'est fait, cria-t-il, tu n'as plus ni peau ni chevelure sur la tête! + +Donat, qui craignait que ce ne fût vrai, jeta un cri d'angoisse, sauta +debout et regarda stupéfait et tremblant le Bruxellois qui feignait de +cacher quelque chose derrière le dos. + +Un long éclat de rire s'éleva et Donat partagea lui-même l'hilarité +générale, dès que, en tâtant sa tête, il se fut assuré que ce n'était +qu'un jeu. La sensation désagréable qu'il avait éprouvée, laissa +cependant une profonde impression dans son esprit, et l'on eut assez de +peine à lui faire comprendre que les attaques des sauvages étaient un +des moindres dangers des chercheurs d'or. + + + + +XV + +LA BANQUEROUTE + + +Un matin, le cinquième jour après l'arrivée de _Jonas_, une grande foule +courut sur le port avec de grandes démonstrations de joie. C'étaient les +passagers du _Jonas_ et de deux autres navires que la Société _la +Californienne_ avait envoyés à San-Francisco. On avait signalé un +trois-mâts avec pavillon français, et le bruit s'était répandu que les +directeurs de _la Californienne_ étaient là enfin avec les instruments +et tout ce qu'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers. + +Lorsque enfin, après une longue attente, une chaloupe atterrit dans le +port, les arrivants furent entourés et chacun voulut savoir des +nouvelles de la France et de _la Californienne_. Un cri de désespoir +et de rage parcourut la foule: _la Californienne_ avait fait banqueroute +et n'existait plus. Tout l'argent payé était donc perdu, et les actions +que l'on avait mises en main des passagers ne valaient plus un centime. +Etait-ce une gigantesque escroquerie? la Société s'était-elle trompée +dans ses calculs ou avait-elle eu des malheurs? Quoi qu'il en fût, les +quatre ou cinq cents membres à San-Francisco pouvaient chercher comment +ils se tireraient d'embarras. La plupart étaient sans argent; beaucoup +d'entre eux, qui avaient été trop paresseux ou trop fiers pour +travailler, avaient vécu jusqu'alors très misérablement et couché à la +belle étoile comme une poignée de mendiants. + +Ce soir-là, les Anversois étaient de nouveau réunis avec le Bruxellois, +et on ne parla naturellement que de la banqueroute de _la Californienne_ +et de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les +plaçait. + +--J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le +Bruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possède le moyen de +reconnaître votre amitié. Aurez-vous du courage? Donat n'est pas un +héros, je le sais, mais il est fort et dur à la fatigue. C'est un grand +avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement; +mais Roozeman, quoique assez robuste, ne me paraît pas fait pour la vie +des mines. Il y aurait immédiatement la maladie du pays, se laisserait +décourager et deviendrait une charge pour les autres. + +--Bah! que dites-vous? s'écria Donat avec indignation. Monsieur Victor a +plus de courage que nous tous peut-être. Si tu l'avais vu à l'ouvrage, +comme moi, tu parlerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus +profondes, ami Pardoes. + +--Pourquoi nous questionnes-tu donc? Murmura Victor qui se sentait +blessé intérieurement. + +--Si j'étais à ta place, Roozeman, répondit le Bruxellois, je resterais +tranquillement chez mon fruitier et laisserais aller mes amis aux +placers; car il faut autant de force d'esprit que de force physique +pour ne pas succomber là-bas, soit sous le rude labeur, soit sous les +attaques d'un tas de pillards. + +--Ce que tu dis peut être vrai, Pardoes, répliqua Victor avec calme; +mais j'irai aux mines, fussé-je tout à fait seul et y eût-il cent fois +plus de dangers, sois-en sûr. Toi aussi, tu me regardes comme un être +faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler +grossièrement? + +--C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois; je veux faire quelque +chose pour vous. Écoutez avec attention ce que je vais dire. Il y a deux +chemins pour aller aux mines: l'un est au sud, le long de la rivière +San-Joaquim; le second, au nord, le long de la rivière que l'on nomme +Sacramento. J'ai déjà suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup +moins d'or qu'au nord, et d'ailleurs c'est en même temps la contrée où +les sauvages se montrent le plus souvent. Notre ami Kwik n'irait donc +pas là avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long et plus +difficile, à la vérité, mais les placers y sont plus riches et plus +étendus. Ce qui me pousse cependant le plus à retourner là, c'est un +important secret que je vais vous révéler. Rapprochez-vous, camarades, +et écoutez bien: Il n'y a pas trois mois que j'étais encore occupé à +laver de l'or au bord de la rivière Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur +et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gré, +parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon +retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui était malade et +voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route +et je défendis même sa vie au prix de mon sang, car je reçus un coup de +poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce +Suisse portait sous ses vêtements une ceinture en cuir pleine de pépites +et de grains d'or. Pour me récompenser de ma protection, il me confia +qu'il avait trouvé cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, où les +pépites étaient si abondantes qu'on n'avait qu'à les ramasser avec la +main, sans aucun travail. Cette place est située très-haut vers la +_Sierra-Nevada_, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de +la rivière de la Plume; il me l'a décrite si exactement et m'a indiqué +tant de points de repère, que moi, qui connais bien la nature du pays, +je trouverais le riche placer les yeux fermés. Eh bien, maintenant, pour +vous montrer que je suis reconnaissant de votre amitié, je vous propose +de former une société entre nous et d'aller ensemble aux mines. +Acceptez-vous cette proposition? + +--Oui, oui! s'écrièrent les autres avec joie. + +--C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons +solides;--car nous devons être six, pour pouvoir travailler +convenablement là-bas: deux pour creuser la terre, deux pour la porter à +la rivière et deux pour en laver l'or. + +--O Pardoes! cher Pardoes! partons demain! s'écria Donat. + +--Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne +sommes pas prêts. + +--Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de +temps? Pourquoi reculer pour un peu de misère de plus ou de moins, +pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons +certainement pas autant que sur le _Jonas_. + +--Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne +te trompes pas. + +--Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Près de deux cents des +actionnaires dupés par _la Californienne_ partiront demain, tant vers le +nord que vers le sud. La plupart ne possèdent pas cinq dollars. + +--Laissez-les aller, laissez-les aller, répondit le Bruxellois avec un +sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre +eux ne verront peut-être jamais les placers, et il ne m'étonnerait pas +que nous trouvassions çà et là sur notre route des cadavres ou des +squelettes pour témoigner de leur étourderie. Ah! vous croyez qu'on va +aux mines comme de Bruxelles à Anvers? Vous en ferez l'expérience: Si la +saison était favorable et si nous étions prêts, je remettrais encore +notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre +cents actionnaires de _la Californienne_ partiront pour les placers, +sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments +nécessaires. La faim, le besoin, la misère feront, d'une grande partie +de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne +connaît d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus +faible ce qu'il désire posséder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage +cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont +bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est +attaqué quelquefois de très-loin par des balles, les fusils sont un +moyen de défense indispensable contre tout danger. En attendant, je +m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est nécessaire. J'achèterai +la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous coûteront moins cher de +moitié. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des bêches, +des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour +dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la +terre aurifère et beaucoup d'autres choses encore. + +--Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik +mécontent. + +--Aussitôt que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent +pour nous procurer le nécessaire. Vous n'avez pas encore pu épargner +grand'chose, je crois. + +--J'ai quarante-huit dollars! s'écria Kwik en frappant sur sa poche. + +--Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois. + +--Moi trente.--Moi vingt-quatre, lui répondit-on. + +--Vous êtes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen +d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien +fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a également un bon sac +de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut +prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une +chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vêtements. +Les étoffes de laine seules sont bonnes là-bas, tant contre le froid et +l'humidité que contre la chaleur... Il commence à se faire tard et je +suis fatigué. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je +puisse commencer dès demain nos achats aux frais de tous. + +Jean et Victor donnèrent l'argent sans répliquer. Donat chercha dans ses +poches avec une mine embarrassée, fouilla même dans ses bottes et dit: + +--C'est dommage; j'ai encore laissé mon argent dans mon chenil. Ce n'est +rien, je le donnerai demain. + +--Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exagères mon conseil, Donat. On +doit savoir à qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les +dollars, n'est-ce pas? + +--Tout est possible en Californie, tu le dis toi-même, bégaya Kwik; mais +sois sûr que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi +vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant précipitamment. + +Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnèrent +distinctement. + +--Tiens! tiens! je les ai tout de même sur moi! Prends, voilà les dix +dollars; je dirai une prière pour que tu n'aies pas de mauvaises idées +pendant ton sommeil. + +--Maintenant, dit le Bruxellois, nous épargnerons autant que possible, +pour être bientôt prêts. Ne parlez à personne de nos intentions ni du +but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise +de moi. Si l'on venait à savoir que nous nous rendons à de riches +placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous +disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a +beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne +charge d'or. Adieu jusqu'à demain; nous causerons chaque jour de notre +prochain voyage. + +Cette nuit-là, Creps et Roozeman eurent des rêves d'or. Victor retourna +en esprit dans sa patrie, rendant sa mère riche et heureuse, et se +voyant lui-même l'époux de la douce Lucie Morrelo. + +Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il +nommait son chenil, eut un sommeil très-agité. Il rêva qu'il jetait aux +pieds du garde champêtre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait +presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait +son Anneken pour épouse; puis il se vit entouré de sauvages qui +voulaient lui scalper la tête, ou d'ours avec des dents effroyables; +puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier à haute +voix: «Arrêtez le voleur! arrêtez le voleur!» + +Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont +ils avaient pu jouir à San-Francisco. + + + + +XVI + +LES CHERCHEURS D'OR + + +Par une chaude matinée du mois de juin, six voyageurs harassés +marchaient dans une immense et solitaire vallée, à l'est de la rivière +le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et étaient +chargés de provisions, de haches, de bêches, de pioches, de couvertures +de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile +destinée à couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour +faire bouillir l'eau, et un troisième la claie, de plus de six pieds de +long, destinée à laver la terre aurifère. + +Ils avaient tous un fusil en bandoulière et un revolver et un couteau +passés dans la ceinture. Ils devaient être depuis plusieurs jours en +route, car ils étaient sales et crottés des pieds à la tête; et à voir +leurs dos courbés, leurs pieds engourdis et leur marche essoufflée, on +eût pu deviner qu'ils avaient déjà fait plusieurs lieues de chemin ce +jour-là. + +L'endroit où ils se trouvaient était l'extrémité orientale de la vallée +de Sacramento, entre la vallée de l'Ours et le Yuba. A leur gauche, +s'étendait une plaine immense; à leur droite, au contraire, ils voyaient +le sol s'élever et surgir des collines et des montagnes, dont les +croupes et les sommets étaient couronnés de cèdres, de cyprès et de +pins. A plusieurs lieues de distance derrière les montagnes, toujours de +plus en plus hautes, leur vue s'arrêtait aux arêtes de la Sierra-Nevada, +dont les cimes s'élèvent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils +restent couverts d'une neige et d'une glace éternelles. + +Les voyageurs étaient parvenus à un endroit où ils allaient quitter la +grande vallée pour gravir du côté de l'Est un défilé entre deux +collines. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant +le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol détrempé était encore +boueux et glissant, et l'essoufflement des voyageurs épuisés redoublait +avec les difficultés de leur marche. + +Les hommes dont se composait cette troupe n'étaient autres que le +Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux +camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent à côté de +Pardoes, était un Ostendais qui avait fait presque tout le tour du monde +sur un vaisseau américain, et qui s'était enfui en dernier lieu de +Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'était un gaillard +fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit borné et sans +aucun sentiment de générosité ni de morale. Il devait être querelleur de +sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats +au couteau. Le petit doigt manquait à sa main gauche; il l'avait perdu +dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accepté dans +l'association, quoiqu'il fût sans ressources, à cause de sa force +corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante +des mines.--Le second était un gentilhomme français d'environ quarante +ans, maigre, aux traits réguliers et haut perché sur ses jambes. Cet +homme était évidemment d'une grande naissance; il y avait dans sa +démarche, dans la finesse de ses extrémités et même dans l'expression +de ses lèvres, quelque chose qui accusait une éducation distinguée et +qui contrastait singulièrement avec la physionomie grossière et ignoble +de l'Ostendais. Le Français n'était cependant pas un compagnon amusant; +il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et +encore ses paroles étaient amères et trahissaient l'indifférence ou +l'orgueil. Le plus souvent il paraissait rêveur et se parlait à +lui-même, comme quelqu'un qui est poursuivi par des pensées secrètes ou +par une conscience bourrelée, ce qui faisait dire à Donat qu'il avait +des rats en tête et qu'une des vis de son cerveau était probablement +détachée. + +La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associé muet dans sa +compagnie, c'est que le Français avait offert tout l'argent qu'il +possédait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent +était suffisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les +Flamands avaient accepté sa proposition avec joie. + +Victor était le seul qui, par sympathie et par certain sentiment de +compassion, témoignât quelque amitié au gentilhomme; l'Ostendais était +le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre +également bien avec tous. C'était aussi le cas de tous; car, quoiqu'il +portât sur son dos la grande claie et qu'il fût chargé outre mesure, il +faisait souvent éclater les autres de rire, par ses cabrioles comiques +et par ses saillies bouffonnes. + +Pendant qu'ils gravissaient ainsi la pente d'un vallon, le Bruxellois, +qui allait toujours en avant, tournait la tête de tous côtés comme s'il +craignait une rencontre; tantôt il examinait le sol et paraissait suivre +des traces indistinctes de pieds; mais les autres n'y firent pas +attention, car Pardoes avait agi ainsi du premier jour et avait parlé +comme si, à chaque pas, un nouveau danger devait s'élever sous leurs +pieds. + +En ce moment, le Français glissa sur la terre humide et plia +profondément sous son fardeau. + +--_Eh! eh! baron!_ cria Donat, _c'être pas bon avec cet havre-sac sur +son dos. Plus bon à Paris dans ta voiture, n'est-ce pas?_ + +Mais le baron n'eut pas l'air d'entendre les paroles de Donat. + +--Il me semble, pardieu, que mon français est assez compréhensible, +murmura celui-ci en lui-même. Ces gentilshommes ne peuvent jamais +oublier ce qu'ils ont été. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en +Californie. Monsieur du Haut-Mont, avec une marmite sur le dos! + +Et, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victor et dit: + +--Monsieur Roozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porter votre +hache et votre couverture? Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous +vouliez vous décharger un peu sur mon dos. + +--Tais-toi, Donat, répondit Victor avec un sourire, tu es déjà chargé +comme un mulet. Ce grand panier te fait ressembler à un navire sans +voile. Je te regarde; car demain c'est mon tour de porter les paniers. + +--Vous ne les aurez pas. + +--Pas de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne +volonté à mon égard; mais je ferai comme les autres. N'en parle donc +plus: c'est inutile... Qu'a donc remarqué Pardoes pour regarder si +attentivement de tous côtés? + +--Qu'aurait-il remarqué? Rien du tout. Le Bruxellois n'est pas mort de +son premier mensonge, depuis que nous sommes en route. Avec ses +éternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours et de sauvages, +je craignais qu'au bout de trois jours nous n'eussions été tous ensemble +dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu de créature +vivante que çà et là un lièvre, et dans le lointain deux ou trois petits +cerfs avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en être +effrayé! Savez-vous quoi, monsieur Roozeman? Le Bruxellois veut se faire +valoir; il marche en avant, nous conduit, nous commande comme un +général, il fait de l'embarras, il se vante pour paraître nécessaire. Je +veux courir pendant dix ans tout à fait seul... Tiens! qu'a donc trouvé +Pardoes? + +Ils s'approchèrent du Bruxellois, qui s'était arrêté et regardait la +terre sans bouger en disant à voix basse: + +--Chut! il y a un danger qui nous menace. + +--Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et +des fleurs jaunes. + +--Tais-toi, bavard, murmura Pardoes. + +--Je me tais, je me tais; mais qu'y a-t-il, pardieu? + +Le Bruxellois leur fit signe de s'arrêter, s'avança de quelques pas, +toujours courbé vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il +dit: + +--Prenez vos fusils en main à tout hasard. + +--Eh bien! eh bien! que va-t-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je +ne vois âme qui vive. Ce ne sont assurément pas ces sapins qui nous +mangeront? + +--Pas de bêtises, Kwik; c'est très-sérieux. Ne remarquez-vous pas, +messieurs, là devant vous sur le gazon, et ici sur cette place humide, +ces traces de pas? + +--J'ai beau écarquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle, +murmura Kwik. + +--Avec un peu d'expérience et de pénétration, continua le Bruxellois, on +peut deviner à ces signes confus, qui a passé ici, combien ils étaient, +et même quelle sorte d'hommes c'était. Voyez, l'empreinte n'est pas +aussi large que celle de nos pieds et tout à fait sans traces de clous. +Des Mexicains ont passé par ici. La partie antérieure du pied est +marquée profondément, tandis qu'à la plupart des empreintes on ne voit +pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent +pas. Ce sont donc des _saltéadores_ ou voleurs de grand chemin. + +--Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tournée vers nous. Les +gens qui ont passé ici sont derrière nous et s'éloignent. + +--Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'âme? grommela +Donat. Qui sait si ces _sal... sal..._ ces brigands ne sont pas déjà à +San-Francisco? + +--Il ne s'est pas écoulé une heure depuis que les empreintes sont +faites, répliqua le Bruxellois très-sérieusement, d'une voix grave. Et +comme je ne les ai pas remarquées plus tôt, les _saltéadores_ doivent +être grimpés quelque part sur les collines. Quoi qu'il en soit, tenez +vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux à droite et à gauche, +derrière et devant vous. Du silence! surtout du silence! + +La solennité de cet ordre fit quelque effet, du moins sur Donat, +quoiqu'il tâchât de le dissimuler. Il se tenait maintenant près du +Bruxellois et tournait sans cesse la tête, probablement parce qu'on +lui avait dit que les brigands étaient derrière eux. + +Ils avaient marché pendant près d'une demi-heure sans entendre le +moindre bruit. La vallée s'était élargie, mais ils allaient entrer de +nouveau dans un défilé assez étroit. + +Le Bruxellois s'arrêta et dit: + +--Reposons-nous ici pendant quelques minutes. Je vous conjure, +camarades, d'être toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que +vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit +qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontré de +dangers, parce que j'ai eu soin d'éviter la route ordinaire des +chercheurs d'or. A présent, cela devient impossible. Dans cette vallée, +entre la rivière de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il +y a des _saltéadores_ ou brigands, nous pouvons les rencontrer dès à +présent à chaque instant. Donc, soyez toujours prêts à la défense, +surtout quand notre route est dominée par des collines ou par des bois, +comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore. + +Ils continuèrent à avancer et ne rencontrèrent rien jusqu'au moment où +ils atteignirent la fin du défilé. Là, Kwik sauta tout à coup en arrière +avec un cri d'angoisse. + +--Qu'y a-t-il? que vois-tu? s'écrièrent les autres. + +--Là! là! répondit Kwik, toute une bande de brigands! + +Tous s'arrêtèrent et tinrent leurs armes prêtes; car ils voyaient devant +eux, au pied d'une colline et à moitié cachés, quatre hommes acculés +contre les arbres et dont les deux premiers étaient appuyés sur de longs +fusils. + +--Eh bien! que ferons-nous? murmura Creps. Nous ne pouvons pas rester +ici irrésolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre. + +--Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-être plus +que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut être leur +intention. C'est étonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe, +ils rient. + +--Venez, avançons, dit Roozeman; reculer est impossible. Si ces hommes +veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas. + +--As-tu peur, Pardoes? demanda Jean Creps. + +--Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez pas le pays. Mais il n'y a +pas d'autre moyen. En avant donc ... et au moindre mouvement hostile, +faisons feu! + +Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passèrent devant les brigands +supposés, à une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougèrent point et +restèrent appuyés sur leurs fusils, sans dire un mot, et même sans +répondre autrement que par un grognement bref et un léger signe de tête +au salut qui leur fut adressé. + +A peine les Flamands se furent-ils éloignés d'une demi-portée de fusil, +que Donat s'écria avec étonnement. + +--Bonté du ciel! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache +rousse du _Jonas_. + +--Tu t'es trompé, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux. + +--Si, il y est, en chair et en os... mais sans son épaisse barbe, qu'il +a probablement fait couper à San-Francisco. C'est un des deux sans +fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin? +Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde. + +--Bah! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant; vous le voyez +bien, ce sont des gens qui se reposent. + +--Pas des voleurs? répéta le Bruxellois, regardant toujours derrière +lui. On voit bien que c'est la première fois que vous venez en +Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme +nous, chargés d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils +porteraient également des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais à +leur costume. + +--En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en +reviennent pas, donc _ergo_, comme dit le clerc de Natten-Haesdonck, ce +sont des voleurs. + +--Va-t'en au diable avec tes sottises! Grommela le Bruxellois en le +poussant en arrière. + +--Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en +se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs; et les singuliers +personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de +la bande. Vous saurez que les véritables gens du métier attaquent très +rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne +possèdent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands +se tenaient là en faction pour attendre les chercheurs d'or qui +reviennent des mines. Dans tous les cas, croyez-moi, la présence de ces +hommes est un mauvais signe. Avançons un peu plus vite, et tenez +constamment l'oeil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline, +chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous +au moment où nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence. +Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de +guerre, et si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction +de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde, +messieurs! + +Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas pressé. + + + + +XVII + +LES BANDITS + + +Une heure avant la tombée de la nuit, les chercheurs d'or flamands +s'avançaient toujours; mais leur dos se courbait de plus en plus et ils +paraissaient à bout de forces. Ils avaient fait une pénible journée de +marche et exprimé plus d'une fois le désir de planter leur tente et de +se reposer jusqu'au lendemain. Mais le Bruxellois avait refusé +jusqu'alors de satisfaire le désir général de ses compagnons, parce que +leur route était trop dominée par des collines et des rochers d'où l'on +pouvait tomber sur eux facilement et à l'improviste. + +Ils venaient d'atteindre une vaste plaine. Le sol, comme en la plupart +des lieux qu'ils avaient déjà traversés, était couvert de sénevés +sauvages et de folle avoine; mais néanmoins, la vue s'étendait très-loin +de toutes parts, excepté du côté gauche, qui était garni en partie de +broussailles et de sapins. Au milieu de la vallée, murmurait un clair +ruisseau. L'endroit était donc propice pour y camper pendant la nuit et +pour y faire cuire le souper, leur principal repas. D'ailleurs, comme +ils n'avaient rien rencontré en route, leur inquiétude s'était dissipée +insensiblement, et, à l'exception du Bruxellois, personne ne pensait +plus au danger. + +Les havre-sacs furent ôtés, et, pendant que Jean Creps et le baron +restaient pour veiller sur les provisions et les instruments, les autres +allèrent dans le fourré pour chercher le bois nécessaire. + +Quelques minutes après, ces derniers étaient de retour. On planta en +terre deux grosses branches fourchues; une branche droite fut placée +horizontalement entre les dents de ces fourches et la voile fut jetée +par-dessus. La tente sous laquelle ils allaient passer la nuit sur la +terre humide était dressée. + +En même temps, Donat, dont c'était le tour de faire la cuisine, avait +allumé un grand feu et suspendu au-dessus une marmite pleine d'eau +Attachée à une branche de bois, soutenue de la même manière que la +toiture rudimentaire de la tente. + +Les apprêts de ce souper n'étaient pas chose difficile. +Ce que les voyageurs allaient prendre pour renouveler leurs forces était +la même nourriture qu'ils mangeaient depuis leur départ de San-Francisco +et qu'ils devaient manger désormais pendant leur trajet et dans les +mines. Le Bruxellois leur avait appris, à cet effet, la manière de vivre +des chercheurs d'or, et tenait à ce qu'on ne déviât pas de cette règle +établie par l'expérience. Premièrement, on fait du café: cette boisson +ne manque jamais au repas d'un chercheur d'or. On écrase grossièrement +les grains de café entre deux pierres ou d'une autre manière, puis on +les fait bouillir. Enfin, on jette dans la marmite bouillante un peu +d'eau froide, avec laquelle le marc va au fond. Secondement, on coupe +quelques morceaux de lard salé et on les frit dans la poêle. +Troisièmement, on mélange un peu de farine de froment avec de l'eau, +et avec la graisse du lard on en fait quelques gâteaux. Hors les cas +extraordinaires, la cuisine des chercheurs d'or n'offre pas d'autres +plats. + +Pendant que Donat s'occupait près du feu avec activité, les autres +s'étaient étendus par terre sous la voile, isolés chacun dans sa +couverture de laine et avec la tête appuyée sur son havre-sac. Le +Bruxellois et le matelot fumaient une pipe; le Français semblait déjà +endormi; Jean et Victor suivaient des yeux Donat et riaient de ses +gestes bouffons et de ses facéties. + +La nuit était venue et l'horizon du vallon avait disparu dans la clarté +douteuse du crépuscule. Lorsque l'odeur du premier gâteau monta aux +narines de Donat, l'eau lui en vint à la bouche, et il se mit à chanter +joyeusement. + +Puis il éleva en l'air un plat en fer-blanc; et, montrant le gâteau à +ceux qui étaient couchés sous la tente, il s'écria: + +--Messieurs, je suis du pays des crêpes. Regardez donc! Qui en fera une +si brune, si grasse et si...? + +Mais un coup de pistolet se fit entendre à quelques pas de la tente; une +balle perça le plat de fer-blanc dans la main de Donat, et celui-ci +laissa tomber le gâteau dans le feu, en jetant de grands cris. + +Les autres sautèrent debout, le fusil à la main, et sortirent de la +tente pour se défendre contre l'attaque que le coup de pistolet leur +annonçait. Ils n'aperçurent rien cependant, quoique le crépuscule leur +permit de voir très-loin encore au delà du cercle de lumière tracé par +les flammes du feu. + +--Là-bas, là-bas! s'écria le matelot, entre les arbres, un homme qui +fuit! + +--Reste ici, toi, Donat, l'arme en arrêt, ordonna le Bruxellois, pendant +que, suivi par les autres, il courait vers le bois pour tenir les +fuyards à la portée de son fusil. + +Kwik, encore tout étourdi, était debout devant le feu, le fusil à la +main, sans avoir conscience de lui-même. La tête lui tournait et il +murmurait entre les dents avec dépit: + +--Jolie fête des patates! drôles de crêpes! Ah! si j'étais à +Natten-Haesdonck! + +Tout à coup il se mit à trembler de tous ses membres: il lui semblait +voir, droit devant lui, dans la demi-obscurité, quelques hommes courbés +s'approcher à travers les sénevés touffus. Il ne lui fut bientôt plus +permis d'en douter: un de ces ennemis qui marchaient en rampant s'était +redressé tout à coup. Donat arma son fusil, épaula, et dit en levant les +yeux au ciel: + +--O mon Dieu! pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute! + +Après cette courte oraison, il lâcha la détente. Un cri perçant +retentit, et l'homme tomba en arrière. + +Les autres voleurs s'élancèrent pour tomber sur Donat; mais il tira si +résolument sur eux avec son pistolet, qu'ils parurent hésiter. + +En ce moment, deux ou trois coups de fusil retentirent du côté des +arbres, et plusieurs balles traversèrent l'air en sifflant au-dessus de +la tête des brigands surpris. Ceux-ci, voyant que leur coup était manqué +et qu'ils avaient affaire à des forces supérieures, s'enfuirent en toute +hâte à travers les hautes herbes et disparurent dans les broussailles. + +C'étaient les camarades de Donat qui étaient accourus à son coup de feu +et avaient chassé les voleurs par leur apparition. + +--Mon pauvre Kwik, n'es-tu pas blessé? Demanda Victor d'un ton de +sollicitude en voyant le jeune paysan la tête penchée sur sa poitrine et +tout abattu. + +--Non, monsieur Roozeman, soupira Donat, mais cela ne vaut guère mieux: +j'ai tué un homme, hélas! une créature de Dieu, comme moi! Cela restera +sur ma conscience comme un bloc de plomb. + +--Que dis-tu? tué un homme! où? Demanda Pardoes. Tu ne plaisantes pas +dans un pareil instant, n'est-ce pas? + +--Il est tombé là-bas, à une cinquantaine de pas d'ici, au milieu de ces +hautes herbes. + +--Eh bien, conduis-nous; nous irons voir si tu n'as pas rêvé. + +Arrivés à l'endroit désigné, ils remarquèrent qu'en effet quelqu'un +devait être tombé là; car une humidité qui était sans doute du sang +brillait sur le sol. + +Le Bruxellois courut à la tente, revint avec une branche de pin qui +flambait et éclaira le terrain. + +--C'est du sang, en effet, dit-il. Tenez, suivez la trace avec moi; mais +dirigez vos yeux de tous côtés et tenez vos fusils prêts.... Voyez, ils +étaient trois, et deux ont soutenu le blessé. Le sang est répandu à côté +des traces de pas; la balle a donc porté dans le bras; car si Donat eût +touché le bandit au corps ou aux jambes, le sang coulerait dans +l'empreinte des pieds ou immédiatement derrière. + +--Il n'est pas mort, le pauvre homme? Demanda Kwik avec une grande +joie. + +--Non, puisqu'il a encore su courir. + +--Dieu soit loué! Si j'avais assassiné un homme, je n'aurais plus un +instant de repos. + +--Tu crains que le fantôme du mort ne vienne te tirer la nuit par les +pieds, n'est-ce pas? dit le matelot en ricanant. + +--Oui, je le sais bien, tu ne crois à rien, vilain hérétique que tu es, +répliqua Donat. Ce serait peut-être la première fois que des esprits +reviennent? Le grand-père de ma tante a vu l'esprit du fossoyeur dans le +cimetière de Natten-Haesdonck. + +--Il est inutile que nous allions plus loin, interrompit le Bruxellois +en se retournant. Les scélérats se sont enfuis dans le bois avec leur +compagnon blessé, et ils sont probablement déjà très-loin. Retournons à +notre tente; je vous expliquerai en route mes soupçons concernant la +ruse qu'ils avaient employée pour nous surprendre.--Dis-moi, Kwik, ces +voleurs avaient-ils des fusils? + +--Il y en avait deux qui avaient des fusils, et ils ont tiré chacun une +fois sur moi, si bien qu'une balle a même traversé mon toupet. + +--Voyez-vous bien! murmura Pardoes. Ils étaient quatre avec celui qui a +lâché le premier coup de pistolet; deux seulement avaient des fusils. Ce +sont les mêmes hommes que nous avons vus cette après-midi appuyés contre +les arbres. Ils ont suivi de loin nos traces pour nous surprendre dans +notre tente. + +--Ces hommes doivent être bien téméraires remarqua Creps. Ils savent que +nous leur sommes supérieurs en nombre, que nous avons des armes, et +cependant ils ne craignent pas de nous attaquer. + +--Oui, mais vous ne connaissez pas la ruse, répondit le Bruxellois, et, +moi-même, j'ai été assez stupide pour m'y laisser prendre, quoique j'en +eusse souvent entendu parler. Celui qui a tiré le premier coup de +pistolet tout près de la tente ne voulait que nous donner le change et +nous attirer derrière lui, loin de notre campement. Heureusement, j'ai +laissé Donat en faction; autrement les camarades du premier auraient, +pendant notre absence, pillé notre tente. C'est un tour des chercheurs +d'or pauvres et affamés, qui tâchent de se procurer ainsi des +provisions, des instruments et des couvertures. Messieurs, je félicite +notre ami Kwik au nom de nous tous. Il s'est comporté comme une bonne et +courageuse sentinelle. + +--Cela prouve qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour faire un coup +heureux, grommela le matelot, qui semblait jaloux de cette louange. + +--Cela pourrait bien prouver aussi qu'il n'est pas nécessaire de tuer un +tas de gens en paroles, pour défendre courageusement sa vie au moment +du danger, bégaya Kwik. + +--Tu es un poltron; ose dire que ce n'est pas vrai? + +--Oui, oui, c'est vrai; j'aimerais mieux vivre en paix avec les hommes +et les bêtes; mais de _moi, toi_ et _lui,_ je sais, pardieu bien, quel +est mon meilleur ami. Dans tous les cas, à l'oeuvre on connaît +l'artisan, dit le proverbe. + +Ils étaient revenus à la tente. Donat prit la poêle et continua à faire +des crêpes, pendant que les autres buvaient le café dans des écuelles de +fer-blanc et y trempaient un peu de biscuit qui leur restait. + +Kwik grommelait à part lui d'un air mécontent, tout en faisant sa +cuisine. Il réfléchissait qu'un double danger l'avait menacé: tuer un +chrétien comme un chien, ou bien recevoir une balle dans la tête. Le +premier lui faisait horreur, et le second lui plaisait encore moins. Les +crêpes, quoique leur parfum fût toujours aussi bon, ne le tentaient +plus; il devint mélancolique et murmura, sans quitter de l'oeil la pâte +rissolante: + +--Infernale friture! Venir de plusieurs milliers de lieues pour manger +des gâteaux poivrés avec des balles et beurrés avec du sang humain! +Donat! Donat! mon garçon, tu es un vilain âne! Que viens-tu faire ici? +Natten-Haesdonck est un paradis terrestre en comparaison de ce repaire +de bandits. + +Enfin le souper fut prêt: chacun en prit sa part. Le baron, qui était en +faction, fut relevé pendant quelques minutes par Jean Creps. Quand on +alla le coucher sous la voile, le Bruxellois dit: + +--Tâchez de bien vous reposer, mes amis, car demain, à la pointe du +jour, nous devons être sur pied. Les scélérats qui nous ont attaqués ne +sont plus à craindre, ils ne reviendront pas. S'il ne survient pas +d'autres dangers, nous ne serons pas inquiétés de toute la nuit. Vous +connaissez vos tours de faction. Après le baron, c'est Roozeman; après +Roozeman, l'Ostendais, et ainsi d'heure en heure. Le baron donnera sa +montre à son successeur. Faites bien attention de ne pas faire de bruit, +et n'éveillez que le camarade qui doit monter la garde. Regardez sans +cesse de tous côtés et ouvrez les oreilles autant que possible. Si vous +remarquez quelque chose, tirez un coup de fusil, et chacun de nous +sautera sur ses pieds, prêt à se défendre. Qu'on se taise maintenant! +Bonne nuit, dormez bien. + +Malgré les émotions de cette journée, les chercheurs d'or cédèrent +bientôt à la fatigue et s'endormirent si bien, que leurs ronflements +faisaient ressembler la tente à une tanière pleine de grognements +d'ours. + +Donat seul se tournait et se retournait dans ses couvertures, étendait +les jambes, les retirait et se couchait sur le côté ou sur le dos; mais +il ne put s'endormir. Après une heure et demie de pénible insomnie, il +entendit éternuer deux fois Jean Creps qui était couché tout près de +lui. + +--Ah! monsieur Jean, êtes-vous éveillé? Murmura Kwik d'un ton plaintif. + +--Qu'as-tu Donat? es-tu malade? Demanda Creps à moitié endormi. + +--Je ne puis fermer l'oeil. + +--Bah! il faut dormir. + +--Je ne puis, Jean. + +--Cela ne fait rien. + +--Mais je ne puis pas, vous dis-je. + +--Il faut essayer, cela ira bien. + +--Toutes mes côtes sont brisées; je frétille ici comme une anguille sur +le gril. + +--C'est une idée, Donat. + +--Oui, monsieur Jean, c'est une idée, une vilaine idée. + +--Allons, abrège. A quoi penses-tu? + +--Je pense et je repense ainsi en moi-même: Dormir n'est rien, si je +savais que je m'éveillerai encore vivant.... + +--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies, Donat. + +--Eh bien, dit Kwik en soupirant, si cela ne se peut pas autrement, +encore un _Pater_ ou deux pour ma pauvre petite âme.... Et puis ronflons +à la grâce de Dieu! + + + + +XVIII + +LA PÉPITE + + +Le lendemain, au lever du soleil, après avoir pris du café et mangé des +galettes avec du lard, les chercheurs d'or s'étaient remis en route. La +plus grande partie du jour s'était écoulée sans qu'ils eussent rencontré +quelque chose de particulier. Leur route les conduisait à travers une +suite de vallons et de montagnes, tantôt s'écartant pour faire place à +une vaste plaine, tantôt se rapprochant pour former un défilé dont les +parois rocheuses semblaient près de s'écrouler sur les voyageurs. + +Dans l'après-midi, pendant que ses compagnons, après avoir déposé leurs +havre-sacs, s'étaient couchés sur le sol pour prendre du repos, Donat +était allé à une petite chute d'eau qui tombait en murmurant sur des +blocs de rocher, à une centaine de pas de distance. Il avait soif et +voulait boire. En se penchant au-dessus du ruisseau, clair comme le +cristal, il vit briller quelque chose dans l'eau. C'était un caillou +gros comme le poing et qui paraissait fendu au milieu. Le coeur du jeune +paysan se mit à battre violemment; il était pâle et resta dans une +immobilité complète à contempler l'objet étincelant, comme si un +spectacle merveilleux l'avait frappé de stupeur. Toutefois, il saisit le +caillou, l'examina de tous ses yeux, le baisa avec transport, puis +courut à travers les sénevés vers ses compagnons, en poussant des cris +de joie et faisant toute sorte de gestes et de cabrioles. + +--Messieurs, leur cria-t-il de loin, remerciez Dieu, j'ai trouvé le +trésor! De l'or! de l'or! Un bloc de dix livres au moins! assez pour +acheter un châ...! + +Il trébucha, et tomba la face contre terre. + +--De l'or! dix livres! Est-ce bien possible? demanda Victor. + +--Certes, c'est possible, répondit le Bruxellois; c'est ainsi qu'on +trouve parfois les plus grosses pépites. Si Kwik avait découvert un +riche placer! + +--Aux innocents les mains pleines, dit en riant le matelot. + +--Dépêche-toi, dépêche-toi, petit Kwik chéri, s'écria Jean Creps avec +une joyeuse impatience. + +Tous les autres étendirent, en signe d'intérêt, les mains vers lui. + +Donat accourut tout hors d'haleine et bégaya: + +--Voyez, voyez quel gros bloc! Et lourd, lourd! plus lourd que du plomb! + +A ces mots, il donna le caillou d'or au Bruxellois, qui, après l'avoir +examiné, le lança de toute sa force dans la plaine en poussant un cri de +désappointement. + +--Puisses-tu avoir la crampe, triple imbécile! dit-il à Kwik, qui le +regarda d'un air stupéfait et déconcerté, et murmura presque en +pleurant: + +--N'était-ce pas de l'or? + +--De l'or? C'était une pierre de soufre, de l'espèce qu'on appelle +_pyrite,_ et elle ne contient que du fer et du soufre. + +--Tu ne dois pas être si fâché contre moi pour cela, dit Donat pendant +qu'ils reprenaient leurs havre-sacs pour continuer leur voyage. J'y +perds autant que toi. Il y en a certainement plus d'un qui s'y est +trompé. Pourquoi aurait-on inventé le proverbe: _Tout ce qui brille +n'est pas or?_ Allons, allons, nous ne sommes pas plus pauvres +qu'auparavant. S'il n'y a pas ici de morceaux d'or, nous en chercherons +plus loin. Pardieu! monsieur Victor, c'est bien dommage: tout en +courant, je voyais le garde champêtre de Natten-Hæsdonck, avec son +Anneken, me tendre les bras en riant, précisément au moment où je tombai +là-bas le nez dans le sable. Enfin! la scélérate de pierre est perdue, +mais nous emportons au moins l'espoir sur notre dos, je veux dire dans +notre coeur. + +Bientôt, l'amère déception se changea en gaieté, et maintes saillies +grossières ou spirituelles sur la naïveté de Donat prêtèrent à rire aux +amis. + +Ils étaient déjà à plus de quatre milles de la chute d'eau où ils +s'étaient reposés et longeaient une forêt de broussailles épineuses qui +ne paraissaient pas assez hautes pour cacher un homme debout. + +Tout à coup, le matelot s'arrêta et braqua son fusil comme quelqu'un qui +veut tirer. + +--Que vois-tu? demandèrent les autres surpris. + +--Là, une tête humaine; quelqu'un qui nous épie et se cache dans les +broussailles! + +--Où? Nous ne voyons rien. + +Pour toute réponse, le matelot ajusta et envoya une balle dans les +arbrisseaux. + +Un cri de douleur retentit, et immédiatement après, du sein du fourré, +s'éleva une voix plaintive, faible et douce comme si l'on eût touché une +femme ou un enfant. + +--Ciel! tu as fait un malheur! s'écria Victor ému jusqu'au fond du coeur +par le son de cette voix.--Allons, allons, mes amis, courons au secours +de la pauvre victime. + +Comme Victor, Creps et Donat entraient dans les broussailles malgré les +observations du Bruxellois, ce dernier et le baron suivirent leur +exemple. + +Le matelot, probablement effrayé par l'idée qu'il pouvait avoir +assassiné un innocent, jura qu'ils commettaient une imprudence et resta +Dans la vallée. + +Les autres trouvèrent, dans une petite clairière, entre les +broussailles, le corps d'un homme dont la balle avait percé la tête. Sur +ce corps était penché un jeune homme, un enfant de treize à quatorze +ans. Il embrassait le mort, versait des larmes sur son visage défiguré, +et il était tellement égaré par le désespoir et la douleur, qu'il ne +remarqua pas d'abord la présence des étrangers. + +On pouvait voir à leurs costumes que ces gens étaient des Mexicains, et, +comme le jeune homme répétait toujours d'un ton déchirant: _Pobre +padre!_ on sut qu'il pleurait sur le cadavre de son père. + +Le baron, qui connaissait un peu l'espagnol, lui demanda comment il se +faisait qu'ils voyageassent seuls ainsi et sans armes dans cette contrée +dangereuse. + +Le baron ne saisit pas très-bien les paroles brèves et entrecoupées que +le jeune Mexicain lui répondit; cependant, il crut comprendre que ces +malheureux avaient été attaqués et pillés et qu'ils avaient perdu leurs +compagnons dans leur fuite. L'enfant était presque fou de douleur et de +rage contre les assassins de son père, qu'il regardait comme de vrais +détrousseurs de grands chemins; car il parlait avec une grande +volubilité et des gestes violents, en montrant du doigt le ciel, et +son oeil flamboyant et plein de menaces s'arrêtait alternativement sur +le corps inanimé et sur les assistants qu'il chargeait de malédictions. + +--Que dit-il? demanda le Bruxellois. + +--Il appelle sur nous la vengeance du ciel et nous assure que l'esprit +de son père nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur +notre lit de mort. + +--Que Dieu nous protège! soupira Donat en faisant un signe de croix. +Ceci nous manquait encore. Nous avons déjà à craindre les hommes et les +bêtes féroces, voilà que les esprits se mettent aussi de la partie. +Dormez donc tranquille avec une aussi terrible malédiction sur la tête! + +Pendant que Kwik se livrait à ces réflexions, les autres avaient pris +une décision sur ce qu'il y avait à faire. Ils ôtèrent leurs havre-sacs +et prirent leurs pioches. + +--Ne reste pas là si consterné, Kwik, dit le bruxellois. Prends ta +bêche, nous enterrerons le malheureux Mexicain. + +Le jeune Mexicain était accroupi et suivait d'un oeil vitreux et +immobile le travail de ceux qu'il considérait comme des bandits. Les +larmes coulaient à flots sur ses joues, et sa soif de la vengeance +semblait un peu calmée. Peut-être le soin des étrangers de ne pas +laisser son père sans sépulture le faisait-il douter que ce fussent bien +des ennemis qui l'entouraient et qui s'efforçaient de le consoler d'un +ton compatissant. + +Donat détournait les yeux avec horreur du visage contracté du mort; +mais, malgré tous ses efforts, il se sentait attiré comme par un aimant, +et, chaque fois, il y jetait les yeux avec un nouvel effroi. Lorsqu'il +lui fallut aider à déposer le cadavre dans la fosse, il frémit de la +tête aux pieds, ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il frissonna +jusqu'à la moelle des os. Vaincu par son émotion, il se laissa +tomber à genoux près de la tombe et se mit à prier, pendant que les +autres couvraient le corps de terre et de pierre. + +Lorsque la fosse fut tout à fait comblée, le Bruxellois demanda: + +--Ah çà! camarades, qu'allons-nous faire de cet enfant! + +--Ce que nous allons en faire? répondit Victor. Nous l'emmènerons aux +placers, nous en aurons bien soin et nous lui procurerons, à notre +arrivée dans un endroit habité, les moyens de regagner sa demeure. + +--Ce sera une grande charge, messieurs. + +--Qu'est-ce que cela fait? Après avoir tué le père, nous ne serons pas +assez cruels pour laisser ce pauvre enfant dans le désert en pâture aux +bêtes féroces. Dussé-je, avec l'aide de mes amis, le porter sur les +épaules; il viendra avec nous jusqu'à ce que nous l'ayons mis en sûreté. + +--C'est fâcheux, mais tu as raison. Baron, fais-lui comprendre qu'il +doit nous suivre. + +Le jeune Mexicain se leva et obéit passivement. Il marchait la tête +baissée et semblait devenu indifférent à son sort. Cependant, lorsqu'il +atteignit la plaine, il releva le front, montra du doit le matelot et +cria en espagnol quelques mots qui firent supposer qu'il reconnaissait +le meurtrier de son père. Mais, comme s'il se fût calmé tout à coup, il +baissa vers la terre son regard flamboyant et suivit ses guides en +apparence avec la même soumission. + +--Venez, venez, messieurs, dit le Bruxellois, ne vous embarrassez pas +plus longtemps de ce garçon. Nous avons perdu beaucoup de temps et +il faut le rattraper! + +Ils allaient continuer leur route et avaient déjà fait une centaine de +pas, lorsque le jeune Mexicain sauta dans les broussailles en poussant +un cri de triomphe et, sans que personne eût rien remarqué, disparut +avec un _navaja_ ou poignard de poche à la main. En outre, l'attention +fut détournée du fuyard par un cri de douleur qui échappa au même +instant au matelot. + +L'Ostendais tenait la main à son côté et disait qu'il avait reçu un coup +de poignard. On l'aida à ôter ses habits et chacun tremblait de crainte +qu'il n'eût été frappé mortellement par le fils de sa victime. + +Lorsqu'on eût mis son flanc à découvert, on constata avec joie que le +poignard avait porté sur l'unique dollar que le matelot portait encore +dans sa ceinture de cuir, et n'avait fait que l'égratigner un peu en +glissant. Il reconnut lui-même que cela ne valait pas la peine d'y +songer et n'était pas assez grave pour arrêter sa marche une seule +minute. + +On reprit les sacs. On parla encore quelques instants de l'événement; +mais les esprits s'assombrirent peu à peu sous l'obsession de tristes +pensées, et la petite troupe continua silencieusement sa route par monts +et par vaux. + +Donat Kwik hochait constamment la tête en marchant: + +--L'esprit nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur +notre lit de mort. On devrait mettre aux petites-maisons le premier qui +voudra venir encore dans ce maudit pays. Les hommes sont des hommes; +mais les esprits, que peut-on faire contre eux? Bien, bien, ça va de +mieux en mieux; je ne m'étonnerais pas si aujourd'hui ou demain nous +rencontrions Lucifer en personne. En effet, il nous manque encore le +diable pour que la collection soit complète. Si réellement je trouve un +boisseau ou seulement un petit muids d'or, je ne l'aurai pas volé, +pardieu! Ce vilain matelot avec son coup de feu... Nous voilà en guerre +avec l'autre monde. Il y a de quoi ne plus fermer l'oeil de toute sa +vie! + + + + +XIX + +LE FANTÔME + + +Une heure ou deux plus tard, pendant qu'ils passaient en silence non +loin d'une forêt de broussailles, le Bruxellois s'arrêta tout à coup et +regarda à terre avec surprise. Il semblait en effet que les plantes +autour d'eux avaient été piétinées d'une manière particulière, et la +terre portait les traces profondes de pieds de chevaux. + +Il est arrivé quelque chose ici, murmura Pardoes en faisant quelques pas +de côté. Tenez... voici la place. Une bourre de fusil! On a tiré. Tous +ces pas de chevaux entremêlés... On aura peut-être joué du lasso. + +--Pouah! s'écria Donat Kwik, voilà une mare de sang comme si l'on avait +abattu un boeuf. + +--Diantre! nous sommes dans un mauvais chemin, messieurs, dit le +Bruxellois. Il me semble que nous ferions mieux de nous éloigner de +quelques milles vers le nord. Peut-être atteindrons-nous ainsi une +contrée moins dangereuse. Venez, nous passerons au pied de cette +colline, à côté des arbustes, jusqu'à ce que nous puissions reprendre +notre première direction vers l'est. + +Ils quittèrent la plaine par le côté gauche. Kwik les suivit en +murmurant et en maudissant entre ses dents ce pays où l'on rencontrait +presque à chaque pas une horreur. + +A peine eurent-ils marché une demi-heure que Donat, effrayé, s'écria: + +--Au secours! au secours! une bête féroce, un lion, un ours: + +--Où? où? s'écrièrent les autres en levant leurs fusils. + +--Là-bas entre les branches. Un four, messieurs, une gueule et des yeux, +des yeux!... + +--Nous ne voyons rien. + +--Êtes-vous donc aveugles? Ne remarquez-vous pas là, au-dessus de ces +broussailles, ces deux cornes qui montent et qui descendent? A moi! il +vient! il vient! + +--Ah! ah! tête sans cervelle! dit le Bruxellois en riant, c'est une +couple d'oreilles d'âne que tu vois. Tenez-vous tranquilles, mes amis; +c'est peut-être le ciel qui nous envoie un secours précieux. Ce mulet +appartient probablement aux gens qui ont été attaqués à l'endroit où +nous avons trouvé du sang. Le pauvre animal a fui le combat et erre sans +maître dans le bois. Restez tranquilles pendant quelques minutes; +l'apparition de l'animal pourrait bien cacher quelque ruse. + +--Un bon camarade pour toi, Donat, grommela le matelot; vous serez deux +désormais. + +Il semblait que Donat le comprit également ainsi; car il courut tout +joyeux vers les broussailles, pendant que les autres le suivaient du +regard. Une ou deux minutes après, il reparut dans la plaine tenant sous +son bras le licou d'un mulet qui se laissait conduire très-docilement. +Kwik était ravi de joie et embrassait le mulet en lui adressant toutes +sortes de douces paroles. Pendant que les autres venaient à sa +rencontre, ils virent qu'il baisait l'animal sur le nez. + +C'était un mulet vieux et énervé, qui semblait avoir à peine la force de +se tenir sur ses jambes; mais le Bruxellois fit comprendre à ses +camarades que ces animaux sont très-robustes et très-solides, et que +celui-ci, malgré son âge, leur rendrait encore bien des services et les +allégerait probablement d'une partie de leurs lourds bagages jusqu'aux +placers. L'animal portait une marque brûlée sur la cuisse, et n'avait +d'autre harnais qu'une corde au cou et deux paniers liés ensemble sur le +dos; à la corde pendait une petite clochette dont le battant était +attaché par une petite courroie pour l'empêcher de sonner. + +Les haches, pioches, marmites et couvertures furent tirées sur-le-champ +des havre-sacs et chargées sur le mulet, on lui lia également la grande +manne sur le dos et chacun se déchargea de son bagage autant qu'il lui +plut. + +--Donat, je te fais muletier! dit le Bruxellois avec un sérieux comique. + +--Je le suis de naissance, répondit Kwik. Ayez confiance en moi; j'aurai +soin du mulet comme de mon propre frère. + +--En avant, messieurs, en avant maintenant, légers de coeur et légers de +corps. + +Tous marchèrent gaiement en avant. En effet, ce n'était pas un mince +soulagement de se sentir délivrés des lourds fardeaux sous lesquels ils +ployaient si longtemps. Donat, en muletier fidèle, marchait à côté du +mulet, la main sur le cou de la bête en signe d'amitié. + +Déjà l'événement avait perdu de sa nouveauté et les autres continuaient +silencieusement leur route, lorsque Donat n'avait pas encore fini de +parler au mulet. Bien que le matelot se moquât de temps en temps de +l'affection des deux amis intimes qui s'étaient retrouvés si +inopinément, Donat ne lui répondait pas et continuait sa conversation +avec le mulet: + +--Courage, camarade! disait-il. Ne crois pas que tu sois tombé dans des +mains étrangères. Feu mon père, que Dieu ait pitié de son âme! avait +aussi un mulet, et c'était moi qui devais le soigner, lui donner +l'avoine, le mener à la prairie et préparer sa litière. Nous étions si +bons amis, que je partageais quelquefois ma tartine de pain de seigle +avec Jean Mul, car il se nommait ainsi. Tu dois aussi m'aimer, ne fût-ce +que parce que j'ai si bien soigné Jean Mul de Natten-Hæsdonck. Tous les +hommes sont frères et tous les mulets aussi. Tu me regardes? Je crois, +pardieu, que tu me comprends! Cela t'étonne, n'est-ce pas? Qu'une +personne que tu ne connais pas encore te témoigne tant d'affection; mais +elle a ses raisons. Tu sauras, mon ami, que j'aime quelqu'un. C'est la +fille d'un garde-champêtre. J'ai été assez puni d'avoir osé lever les +yeux aussi haut; car le garde-champêtre, lorsque j'allai lui demander de +pouvoir me marier avec Anneken, m'a jeté si violemment à la porte que je +suis tombé la face dans la boue. Anneken ne me hait pourtant pas; et +moi, de mon côté, je la vois toujours devant mes yeux aussi bien que je +vois en ce moment tes deux longues oreilles. Vois-tu, j'étais allé un +jour avec ton frère Jean Mul à Malines. En retournant, je trouve, entre +Villebrock et Natten-Haesdonck, Anneken, la fille du garde champêtre, en +train de pleurer sur le bord du chemin. La pauvre enfant s'était foulé +le pied et ne pouvait plus marcher. Je l'aidai à monter sur le dos de +Jean Mul. Elle était si contente! Nous causâmes ensemble pendant tout le +long du chemin. Quand elle me regardait de dessus le mulet avec ses +petits yeux noirs pleins d'amitié, c'était comme si mon coeur se +gonflait et devenait gros comme une tête d'enfant. J'étais heureux, +heureux! Pourquoi? je ne le sais pas au juste, mais j'étais extrêmement +heureux. Tiens, je ne puis pas t'expliquer cela ainsi, tu devrais être +un homme pour le comprendre. Il n'est donc pas étonnant que je t'aime +parce que tu es un mulet, car, s'il n'y avait pas eu de mulets, je +n'aurais pas fait connaissance avec Anneken... Il est vrai aussi que je +ne serais pas en Californie; mais nous ne parlerons pas de cela. +Anneken, Anneken au-dessus de tout... Hue! hue! tu auras bonne vie avec +moi. Je t'appellerai aussi Jean Mul. Sois content! si je trouve +beaucoup, beaucoup d'or, je t'emmène en Belgique. Cela t'irait joliment, +hein, fripon, si tu pouvais habiter un château avec Anneken et moi? Hue! +Jean Mul, hue! + +Donat aurait peut-être continué ce gai bavardage pendant des heures +entières; mais il fut interrompu parce que ses amis s'arrêtaient comme +s'ils ne devaient pas aller plus loin ce jour-là. + +--Camarades, dit le Bruxellois, je propose de poser notre tente ici. +Nous sommes sur une hauteur et nous pouvons regarder au loin. Il y a de +l'eau là-bas dans le ruisseau, et, un peu plus loin, il y a de l'herbe +et des broussailles pour laisser paître l'âne. Il fait encore jour et +nous pourrions marcher encore une demi-heure; mais nous ne sommes pas +certains de trouver un autre endroit aussi favorable. Déposez les sacs, +nous passerons la nuit ici. + +Il déboucla les sangles du mulet et le déchargea de son fardeau, puis il +détacha le battant de la petite clochette et donna deux ou trois coups +de pied dans les jambes du pauvre animal, qui bondit en avant et se +dirigea avec une grande rapidité vers le taillis. + +--Mon Dieu! Jean Mul! Jean Mul! cria Donat. Il s'égarera! + +Mais le Bruxellois le retint et dit: + +--Ne crains rien, Donat. On n'agit jamais autrement ici avec les mulets. +Il mangera et dormira très-paisiblement pendant la nuit. Demain matin, +nous le retrouverons. La clochette nous dira où il est. Il ne +s'éloignera pas; il est habitué à cela. + +On alla dans le fourré couper le bois nécessaire pour dresser la tente. +Jean Creps, qui devait être le cuisinier et qui était occupé à faire du +feu, dit à Kwik: + +--Tiens, prends la marmite, Donat, et cours au bas de la colline +chercher de l'eau; le café sera d'autant plus vite fait. + +Kwik prit la marmite et s'éloigna dans la direction désignée. + +--Ça, mes amis, un peu de hâte à l'ouvrage, cria le Bruxellois. La nuit +passée, nous n'avons dormi ni trop bien ni surtout trop longtemps. +Reposons-nous une bonne fois, afin de pouvoir nous mettre en route de +très-bonne heure. Si nous ne sommes point paresseux, nous atteindrons +bientôt les mines de Yuba. + +--Bientôt? Quand donc? demanda le matelot. + +--Encore trois ou quatre jours et nous y sommes. Là, nous nous +reposerons un peu et nous renouvellerons nos provisions dans les +_stores_ ou boutiques, pour aller plus loin au placer ignoré. + +--Mais que vend-on dans les _stores?_ + +--Tout ce dont les chercheurs d'or peuvent avoir besoin: de la farine, +du lard, du jambon, du sucre, du café, de l'eau-de-vie. + +--Drôle d'idée d'établir une boutique à l'endroit même où les autres +cherchent et trouvent de l'or! dit Victor. + +--Oui, ami Roozeman, et ce sont certes les plus malins, dit Pardoes. Ils +vendent une once d'or des choses qui ne valent pas un dollar, et tandis +que beaucoup de mineurs s'en retournent aussi pauvres qu'ils sont venus, +les boutiquiers ne quittent jamais les placers sans avoir amassé une +jolie fortune. + +--Ce sont sans doute des Mexicains? + +--Non, des gens de tous pays: des Français, des Américains du Nord, des +Espagnols, des Allemands, et aussi des Mexicains. + +--Et comment défendent-ils leurs marchandises contre les voleurs et les +brigands? + +--Vous ne connaissez pas les affaires de là-bas. Les _stores_ se +trouvent où les chercheurs d'or sont en grand nombre. On n'y fait pas +grande attention à un coup de poignard au de revolver; mais, dès qu'un +voleur est pris, on le pend sans... + +Il fut interrompu dans son explication par l'arrivée de Donat, qui +faillit laisser tomber sa marmite, et bégaya les joues pâles et les bras +levés: + +--Que Dieu me protège! J'ai vu là quelque chose de si laid, de si +horrible, que j'ai presque perdu la tête de peur. Je crois qu'il y a de +la sorcellerie dans ce pays, et que le diable... + +--Vas-tu dire ce que tu as vu, bavard! Grommela Pardoes avec impatience. + +--Ouf! laisse-moi reprendre haleine. Là-bas, derrière la montagne, près +de l'eau, est pendu un homme dont les jambes frétillent encore. Il +crierait à coup sûr; mais il ne peut pas, car il est pendu par un noeud +coulant à une corde! + +--Allons, venez, il faut voir ce que c'est. + +Donat les conduisit au bas de la montagne et leur montra, en effet, un +homme pendu à la plus grosse branche d'un arbre. Le vent qui soufflait à +travers l'étroit défilé faisait tourner le cadavre au bout de la corde; +ce mouvement avait fait croire à Kwik que le pendu pouvait encore être +vivant. + +Victor, s'avançant plus près de l'arbre, remarqua qu'on avait cloué un +plat en fer-blanc contre le tronc. Donat s'arrêta en tremblant et n'osa +pas s'approcher du cadavre; cependant, les railleries du matelot le +décidèrent à suivre les autres. + +Sur le plat en fer-blanc, on avait gravé des caractères avec une pointe +en fer, Victor les lut et dit: + +--C'est de l'anglais; cela signifie: _Respectez la loi de Lynch. Jacques +Kalef a assassiné ici son ami intime pour lui voler son or_. + +--Voyez, à côté de l'arbre, il y a une petite croix de bois dans la +terre, dit le baron; c'est la tombe de la victime. + +--Bah! ce sont des choses qui ne nous regardent pas, dit le Bruxellois +en se retournant. Ne perdons pas un temps précieux à regarder le +scélérat. Venez, retournons à la tente. + +--Ciel! allez-vous laisser cet homme pendu là? murmura Kwik avec dégoût. + +--Il y pend assurément depuis six semaines. + +--Et vous ne l'enterrerez pas? C'est peut-être +un chrétien comme nous! + +--Laisse-moi tranquille, Donat. Serais-tu assez stupide pour mettre la +main à cette charogne? + +--Mais ... mais l'esprit de cet homme reviendra et errera aussi +longtemps que ses restes ne seront pas enterrés. + +Pour toute réponse il n'obtint qu'un éclat de rire. Chemin faisant, +Victor s'efforça de lui faire comprendre qu'il devait mettre des bornes +à sa compassion. Le pendu était un horrible assassin et avait bien +mérité sa punition. Mais Kwik ne se laissait pas rassurer; il détournait +la tête avec angoisse, comme s'il craignait d'être poursuivi par le +pendu; il poussa un soupir profond et murmura d'une voix presque +inintelligible: + +--Je préfère encore coucher dans le cimetière de Natten-Haesdonck, +quoiqu'il n'y fasse, pardieu, pas bon à minuit... Allons, allons, mon +cher petit Donat, roule-toi bien dans tes couvertures, mets-toi sur la +terre molle et rêve d'Anneken et de l'or, jusqu'à ce qu'un fantôme +vienne te tordre le cou. Quel pays, bon Dieu, quel horrible pays! + +Le café et les crêpes furent bientôt prêts. On soupa. Victor fut mis en +sentinelle et les autres se glissèrent sous la tente pour se coucher. + +Donat se démenait plus fiévreusement encore que la veille. Il tenait ses +yeux fermés; car, aussitôt qu'il les ouvrait, l'obscurité prenait pour +lui toutes sortes de formes effroyables. Il voyait le cadavre du +Mexicain, le cadavre du pendu et le cadavre de la victime passer et +repasser devant ses yeux en le menaçant. Mais ce qui le frappait d'une +terreur encore plus profonde, c'était la pensée qu'il allait être appelé +vers le milieu de la nuit pour relever la sentinelle. Il allait donc se +trouver seul aussi dans les ténèbres! Ses camarades sous la tente +ronflaient sourdement et semblaient plongés dans un sommeil bienfaisant; +il enviait cette tranquillité d'esprit et se disait en lui-même qu'il +eût donné un morceau d'or aussi gros qu'une pomme pour pouvoir oublier +comme eux qu'il y a des esprits qui reviennent. Il se mit à prier +ardemment, et, soit que sa prière diminuât son effroi en occupant son +esprit, soit qu'il succombât aux fatigues du voyage, il tomba enfin dans +un léger assoupissement qui finit par devenir un vrai sommeil. + +Vers le milieu de la nuit, il sentit que quelqu'un lui tirait les jambes +et lui pinçait les mollets. + +Il sauta debout et dit en soupirant, les cheveux hérissés sur la tête: + +--O mon Dieu! secourez-moi! un fantôme! Un fantôme! + +--Tais-toi, âne que tu es! grogna le matelot; tu dois monter la garde: +il est onze heures. + +--Oui, murmura Kwik en sortant de la tente, c'est ainsi qu'un malheureux +tombe d'un trou dans un autre. + +--Voici la montre, dit l'Ostendais en la lui mettant dans la main. A +minuit tu éveilleras le baron pour te relever. + +--N'as-tu rien vu dans l'obscurité? Demanda Kwik avec anxiété. + +--Si, Donat, quelque chose de très-vilain, mon garçon; fais attention, +ça ne sent pas bon, là dehors. + +--Qu'as-tu vu? Pour l'amour de Dieu, ne me trompe pas! + +--Ce que j'ai vu? un fantôme, un esprit avec un drap blanc sur le dos! +dit le matelot d'une voix creuse. Il m'a parlé!... + +--Allons, allons, est-ce vrai? Et qu'a-t-il dit? + +--«N'y a-t-il pas parmi vous un imbécile qui se nommé Kwik? a-t-il +demandé.--Oui, ai-je répondu, il montera la garde vers le milieu de la +nuit.--Eh bien! a dit le fantôme, c'est justement une bonne heure pour +tordre le cou à ce peureux avaleur de bourdes.» Dors bien, à demain, +Donat! + +Lorsque le pauvre Kwik se vit seul dans l'obscurité, la peur le fit +chanceler sur ses jambes. Il avait envie de tenir ses yeux fermés; mais +parmi toutes ses faiblesses il avait pourtant beaucoup de bonnes +qualités, et une de celles-ci était qu'il voulait remplir fidèlement et +sérieusement la fonction qu'il avait acceptée. Malgré son émotion, il se +rappela qu'il était là pour veiller sur la vie de ses camarades et +surtout sur Roozeman. + +Il regarda donc de tous côtés, mais une sueur froide mouillait son front +et il était tourmenté par mille folles visions. Arbres, rochers, nuages, +tout prenait à ses yeux une forme effroyable. + +Jusqu'alors, il se sentait cependant assez courageux pour ne pas quitter +son poste; mais sa terreur augmentait à mesure qu'approchait l'heure +fatale de minuit, l'heure à laquelle, d'après les récits de son enfance, +les esprits et les fantômes errent et cherchent vengeance. + +Tout à coup il poussa un cri étouffé et ses cheveux se hérissèrent sur +sa tête comme une brosse. Il vit ou crut voir que, dans le lointain, une +ombre humaine, avec un drap blanc sur la tête, était sortie de terre. + +Il recula jusque près du feu, et dut s'appuyer au piquet pour ne pas +tomber. Là, une idée de salut surgit dans son esprit. Il tira la montre +de sa poche, l'ouvrit, se pencha sur la flamme, et, avec ses doigts +tremblants, avança l'aiguille de près de trois quarts d'heure. Alors il +se glissa sous la tente, tira quelqu'un par les jambes et dit: + +--Baron, baron, réveillez-vous! _Douze heures. C'est pour vous faction,_ +minuit. + +--Quoi, minuit? murmura le Français en sortant de la tente; il n'y a pas +une demi-heure que je t'ai entendu relever. + +--Allons, allons, baragouina Donat dans son mauvais français, _quand +dormir, pour savoir si douze heures ou pas. Tiens, la horloge marque +juste cela!_ + +Le baron prit la montre et se mit en faction. + +Donat s'entortilla dans sa couverture, se coucha, fit le signe de la +croix et murmura entre ses dents: + +--Ce n'est pas loyal, je le sais; mais je le lui revaudrai, dussé-je +monter dix fois la garde pour lui un autre jour. Je n'ai pas peur, je +suis assez courageux; mais me battre contre des fantômes!... Aïe! Aïe! +Dors bien, Donat! + +Et il laissa tomber avec découragement sa tête sur son havre-sac. + + + + +XX + +LE BLESSÉ + + +Lorsque les chercheurs d'or s'éveillèrent le lendemain matin et qu'ils +regardèrent la montre, ils ne furent pas peu étonnés que le soleil se +levât une heure plus tard que les autres jours. On fit à ce sujet toutes +sortes de suppositions, et le matelot prétendait même que cela devait +provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe +terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un +rhume de cerveau qui le faisait éternuer sans cesse. Le baron +l'observait avec méfiance; mais le naïf garçon avait une mine si +innocente, que le soupçon du baron s'évanouit tout à fait. + +Pendant qu'ils étaient assis pour prendre le café, Jean Creps dit en se +frottant les mains: + +--Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien +dormi, n'est-ce pas, Kwik? + +--Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute la nuit j'ai été +tiraillé en tous sens par quatre ou cinq fantômes. + +--Il faut maîtriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu +nous a protégés jusqu'ici; il est à croire qu'il continuera à veiller +sur nous. + +--Ainsi, vous nommez cela protéger, monsieur Roozeman! Je suis curieux +de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon à sept têtes, +le diable en personne ou une douzaine d'anthropophages? + +--Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'écria le +Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est +là-bas près de ce sapin! + +Quelques minutes après, ils étaient en route. Donat voulait absolument +porter le sac et le fusil du baron; mais le Français, qui ne comprenait +pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus +hautain et une froide raillerie. + +Kwik eût bien voulu rendre au baron, par d'autres services, les trois +quarts d'heure qu'il lui avait volés; mais, repoussé avec si peu +d'amitié, il était retourné près du mulet et marchait à moitié +découragé. + +Il raconta à voix basse à la bête comment il avait passé cette triste +nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il déplora son départ de +Natten-Hæsdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal, +de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait, +sans avoir à craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le +mulet, s'il avait pu le comprendre, eût cru certainement que +Natten-Haesdonck était situé dans le paradis terrestre. Pour se consoler +lui-même, il s'efforçait d'inspirer du courage à la bête et de faire +briller à ses yeux le bonheur de demeurer dans un château avec Anneken. +Mais au milieu de ce récit attrayant, le mulet se sentit piquer par une +mouche et donna par mégarde un si violent coup de pied à son conducteur, +que le pauvre Kwik culbuta et tomba à la renverse. + +Donat devait avoir la tête très-dure; car, avant que les autres eussent +eu le temps de voler à son secours, il était sur ses pieds et avait +repris sa place à côté du mulet. + +Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un +sermon sans fin au mulet, sur l'amitié, la reconnaissance et +l'obéissance qu'un mulet doit à son maître ou à son conducteur quand +celui-ci le traite avec douceur. + +Il était précisément en train de citer, pour servir d'exemple, toutes +les bonnes qualités de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le +Bruxellois s'arrêta tout à coup et cria: + +--Apprêtez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous! + +--Nous y voilà encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de +tabac de notre vie. + +Tous s'arrêtèrent, le fusil braqué; ils virent arriver un grand nombre +d'hommes; mais on ne pouvait voir à une aussi grande distance quels +hommes c'étaient. + +Aussitôt que cette troupe aperçut la compagnie de Pardoes, elle s'arrêta +également et apprêta les fusils. + +--Ah çà! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement, +battons-nous à la grâce de Dieu; mais ils sont au moins vingt là-bas, et +il y a à côté de nous une forêt pour fuir. Qui aime le danger y périra, +dit le curé de Natten-Haesdonck. + +--Tais-toi, imbécile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a +rien à craindre. Ces hommes-là sont chargés de lourds fardeaux. Ce sont +des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons +comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font +des signes d'amitié. + +En effet, les deux groupes se rapprochèrent lentement, et, dès qu'ils +furent assurés de part et d'autre que c'étaient de simples voyageurs +qu'ils avaient rencontrés, ils échangèrent de loin quelques cris pour +saluer. Pourtant chacun se tint sur ses gardes. + +Le Bruxellois reconnut un Français, qu'il avait vu l'année précédente +dans les mines du Nord. Il alla à lui et causa une couple de minutes, +pendant que ses camarades échangeaient quelques paroles avec les autres +chercheurs d'or et tâchaient d'obtenir des renseignements sur l'état des +placers. On ne leur dit pas grand chose, car ces hommes paraissaient +très-méfiants; et, lorsque Donat demanda à l'un d'eux, dans son mauvais +français:_--C'est pour vous beaucoup grand de l'or dans cette sac?_-- +ils semblèrent tous fâchés et le regardèrent avec des yeux menaçants. + +Les premiers de la troupe s'étaient déjà remis en route. Le Bruxellois +serra la main au Français et lui dit adieu. + +Pardoes s'approcha de ses amis, qui reprirent également leur voyage. Ils +le regardèrent, espérant qu'il leur communiquerait quelque chose de ce +qu'il avait appris; mais il hochait la tête avec une inquiétude visible +et resta muet. + +--As-tu de mauvaises nouvelles, Pardoes, que tu as l'air si sérieux? +demanda Jean Creps. + +--De mauvaises nouvelles, répondit-il. + +--Oui? encore quelque chose de nouveau? murmura Donat. Nous n'avons pas +encore eu de sauvages. + +--Et ce sont des sauvages que nous pourrions avoir, dit Pardoes. + +--Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'écria Kwik avec colère, je +donne, pardieu! ma démission de chercheur d'or et je m'en retourne à la +maison. J'ai déjà perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcelé; mais je +ne voudrais pas arriver à Natten-Haesdonck avec ma tête nue et chauve +comme une gamelle. + +--Tais-toi donc, Donat, et écoute si tu veux. Voici, messieurs, ce que +le Français m'a dit. Entre nous et les placers du Yuba, une nombreuse +bande de sauvages californiens s'est montrée. On a reçu la nouvelle, +dans les _stores_, qu'elle a attaqué, il y a quatre jours, une compagnie +de voyageurs. Les hommes qui viennent de passer ont vu les Californiens +de très-loin. Le Français m'a conseillé de faire un détour pendant une +heure ou deux vers l'ouest pour éviter ainsi la rencontre des sauvages. +Nous commencerons à suivre ce conseil au pied de cette montagne. Faites +attention et tenez-vous toujours prêts à la défense. + +Après qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent +remis à peu près de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le +Bruxellois reprit: + +--Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a +découvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui +sont plus riches que ceux qu'on avait trouvés jusqu'ici. Le Français, à +qui j'ai rendu quelques services l'année passée, m'a donné des +explications précises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre +route, je suis d'avis que nous ferions bien d'y tenter la fortune +pendant quelques jours. Il y a des _stores_ à quelques milles de là; +vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temps le métier +de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas dès le commencement un +chercheur d'or. + +Donat n'écoutait pas ces explications; il marchait en grommelant à côté +du mulet et jetait sans cesse derrière lui des regards inquiets, +tourmenté qu'il était par la crainte de voir apparaître des sauvages. Il +était évident pour lui que, dans ce pays maudit de Californie, on doit +toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de +l'effroyable réalité. De temps en temps, il portait la main à sa tête et +se tirait les cheveux pour être convaincu qu'il n'était pas encore +chauve. + +Tout à coup un cri aigu lui échappa et il dit en pâlissant: + +--O mon Dieu! les voilà! les voilà! + +Un bruit étrange s'était fait entendre au loin dans les broussailles, et +les compagnons, également surpris, s'arrêtèrent, l'oreille au guet. + +C'était une voix qui se lamentait et appelait du secours; d'abord ils ne +distinguèrent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais +ensuite ils entendirent distinctement prononcer le mot _God!_ (Dieu!) + +--Est-ce possible? s'écria Victor. Un Flamand dans ce pays? Venez, +venez, allons voir. C'est probablement un malheureux compatriote. + +--Restons ensemble, dit le Bruxellois. La main aux fusils; car tout peut +cacher une ruse. Donat, tâche de nous suivre dans les broussailles. + +Guidé par le cri d'angoisse, ils trouvèrent un jeune homme assis contre +un arbre. Il était pâle, ses joues étaient creuses, et un de ses pieds +était entouré de lambeaux qu'il avait déchirés de ses habits. Ses +premières paroles prouvèrent qu'il était Anglais, ce qui avait causé +l'erreur de Victor, parce que le mot «Dieu» est le même en anglais +qu'en flamand. + +Il raconta que lui et ses compagnons avaient été attaqués par des +bandits et qu'il avait reçu une balle dans le pied. Sa blessure s'était +enflammée; son pied s'était enflé douloureusement; il ne pouvait marcher +et avait rampé depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de +racines dans l'attente d'une mort affreuse. Il suppliait les étrangers à +mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le +désert. Son père tenait un grand _store_ ou boutique dans les placers de +la rivière de la Plume et les récompenserait généreusement. + +Victor et Jean parlèrent de placer le jeune homme sur l'âne; mais le +matelot jura que l'humanité était une sottise en Californie et qu'il +n'avait pas envie de reprendre la charge d'un âne pour les beaux yeux de +cet Anglais. + +Comme le débat s'échauffait entre Roozeman et l'Ostendais, le Bruxellois +dit: + +--Venez un peu à l'écart avec moi, messieurs; l'affaire est assez +importante pour être discutée. + +Quand on l'eut suivi à une vingtaine de pas, il reprit: + +--Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un +secours précieux, et il nous permettait de marcher rapidement et à +grandes journées vers le but après lequel nous soupirons tous. Le mulet +est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce blessé, nous +devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et +nous en serons beaucoup retardés. Quant à la récompense qu'il nous +promet, ne vous y fiez pas; une fois en sûreté, il nous dira: «Je vous +remercie et bonjour.» + +--Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce désert un +chrétien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs. +S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je +puis. + +Le blessé, qui les regardait de loin, vit bien que le jeune homme aux +cheveux blonds plaidait en sa faveur. Aussi tendait-il vers lui des +mains suppliantes et son regard était plein d'éloquence. + +--Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit +le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de +rien. + +--Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean? + +--Certes; une pareille insensibilité est horrible. + +--Et toi, Donat? + +--Moi, pour sauver la vie à un homme, je porte la claie et les haches +jusqu'à l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et +peut-être, pour nous récompenser, éloignera-t-il de nous les sauvages. + +--Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes. + +--Je pense, répondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la +peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore +jeune; je veux bien porter ma part des instruments. + +Victor et ses amis avaient déjà déchargé en grande partie le mulet; ils +soulevèrent prudemment le blessé et le placèrent sur la bête. Le pauvre +jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura +chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa +générosité. + +Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des +instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat. + +Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui +était arrivé: + +--Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il. +Je devais me rendre à Sacramento, afin d'y acheter une provision de +farine pour mon père. Comme on ne pouvait se procurer assez de mulets à +la rivière de la Plume, je suis allé aux placers du Yuba, et j'y ai +trouvé après quelques jours d'attente, les muletiers dont j'avais +besoin. Nous descendîmes avec rapidité des montagnes, car nos mulets +étaient bons. Nous ne rencontrâmes rien de particulier dans notre +voyage, jusqu'au troisième jour. Quelques heures avant midi, nous vîmes, +au pied de la montagne qui dominait notre route, un homme accroupi et +courbé, comme quelqu'un qui est très-fatigué. Comme il était seul et +n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de +méfiance. Il répondit à nos demandes qu'il était parti de San-Francisco +pour aller aux mines du Nord, qu'il s'était égaré, et qu'il mourait de +faim, faute de provisions. Nous lui donnâmes quelques biscuits et un +bon morceau de viande salée. Cet homme avait de grosses moustaches +rousses et les yeux singulièrement petits... + +--Était-ce un Français? demanda Victor étonné. + +--Oui, c'était un Français; il y en avait deux parmi nous qui savaient +causer avec lui. + +--La moustache rousse du _Jonas_! Murmura Victor; Donat ne s'est pas +trompé! + +--Je n'aurais pas regardé si exactement son visage, continua le blessé, +mais il me sembla qu'il nous examinait tous un à un de la tête aux +pieds, et comptait nos armes. Il s'était levé et avait poursuivi son +chemin; nous avions, après lui avoir montré la bonne route, repris notre +marche dans une direction opposée. Poussé par la défiance, je fis +arrêter un instant mes compagnons et je grimpai sur une montagne pour +observer l'inconnu. Il avait disparu et ne pouvait s'être caché nulle +part dans cette plaine, sinon dans les broussailles ou dans le bois. +Nous craignions une attaque des brigands qui rôdent maintenant en très +grand nombre; mais comme, après avoir marché avec rapidité pendant une +heure et demie, nous n'avions rien rencontré, nous nous arrêtâmes pour +faire manger les bêtes et pour préparer notre propre dîner. A peine +fûmes-nous remontés sur nos mulets et prêts à donner le signal du +départ, que plusieurs hommes parurent sur une montagne au-dessus de nous +et nous envoyèrent quatre ou cinq balles. Nous nous mîmes sur la +défensive et nous déchargeâmes également nos fusils. Mais une dizaine de +brigands fondirent sur nous du haut de la montagne, avant que nous +eussions eu le temps de recharger nos armes. Un des nôtres cria: «Fuyez! +fuyez!» et je vis mes compagnons éperonner violemment leurs mulets et +chercher leur salut dans la rapidité de leurs montures. Je voulus faire +comme eux; mais le même homme aux moustaches rousses et aux petits yeux +m'ajusta et me tira une balle à travers le pied. Mon mulet fit un écart, +me désarçonna et suivit les autres. Les voleurs poursuivirent mes +camarades; j'entendis longtemps encore les coups de fusil qui +retentissaient dans le bois. J'étais couché là depuis quatre jours; mon +pied s'est enflammé. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prévoyais une +mort terrible, lorsque Dieu m'exauça et m'envoya un secours et un salut +inattendus. + +Victor et Jean causèrent longtemps ensemble du rôle que la moustache +rousse du _Jonas_ avait joué dans cette histoire, et Jean Creps assura +qu'il enverrait une balle dans le ventre du scélérat la première fois +qu'il le rencontrerait. + +Les Flamands atteignirent enfin l'endroit où ils devaient passer la +nuit. + +Pendant qu'on préparait le souper, Victor ôta les langes du pied du +jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure enflammée et +enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allégea si +complètement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains de +Roozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance. + +Donat céda sa couverture au blessé, et, quoique celui-ci refusât, Kwik +resta inébranlable dans sa résolution et coucha sur la terre nue. + +Cette nuit-là, tous dormirent en repos sous la garde de leur sentinelle. +Donat, tout content de lui et joyeux d'avoir pu faire une bonne action, +ne rêva pas et dormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le secouer +pendant plusieurs minutes lorsque vint son tour de monter la garde. + + + + +XXI + +LES VAQUEROS + + +La présence de l'Irlandais blessé semblait leur porter bonheur, car ils +poursuivirent leur voyage pendant un jour et demi sans rencontrer rien +qui fût de nature à les inquiéter. + +La certitude de n'avoir plus à passer que deux nuits dans les montagnes +avant d'atteindre les placers du Yuba, les réjouissait et leur rendait +le coeur léger. + +On se moqua de la peur que Donat avait eue pendant la route, et on +s'efforça de lui faire comprendre que, s'ils avaient rencontré jusque-là +beaucoup d'apparences de malheur, du moins ils approchaient du terme de +leur voyage sans avoir souffert de dommage réel. Kwik hochait la tête en +signe de doute et répondait qu'on ne peut vendre la peau de l'ours avant +de l'avoir pris, et qu'on ne peut pas fêter la moisson avant que le +grain soit dans la grange. + +Dans la matinée, ils traversèrent une vaste plaine et regardèrent sans y +faire beaucoup d'attention quelques rochers isolés au milieu de la +vallée et paraissant sortir de terre. + +Lorsqu'ils en étaient encore éloignés de deux cents pas, le Bruxellois +s'arrêta tout à coup et dit d'une voix étouffée: + +--Arrêtez, mes amis; il y a une embûche derrière ces montagnes! + +Et, étendant le doigt, il ajouta: + +--Là-bas, au-dessus des rochers, des chapeaux qui se remuent. Ces +chapeaux sont des _sombreros_ mexicains. Ceux qui sont derrière les +rochers pour nous attaquer à notre passage et qui se croient bien +cachés, sont sans doute des _salteadores_. Tenez-vous prêts, messieurs, +et faites feu à la première apparition des voleurs! + +Pendant qu'il parlait encore, les chapeaux s'élevèrent et trois balles +sifflèrent au-dessus de la tête des Flamands. Ceux-ci lâchèrent tous +ensemble leurs coups de fusil sur les ennemis; mais alors apparurent à +côté des rochers quatre ou cinq hommes à cheval qui, pour ne pas laisser +aux chercheurs d'or le temps de recharger leurs armes, coururent sur eux +au grand galop de leurs chevaux et avec des cris de triomphe. + +--Les revolvers! cria le Bruxellois. Ce sont des _vaqueros!_ jeteurs de +noeuds coulants! Prenez-garde au _lasso_! + +Donat fit le signe de la croix en soupirant d'un ton plaintif: + +--O bon Dieu! prenez ma petite âme en pitié! + +Mais il n'eut pas le temps d'achever cette courte prière. Les _lassos_ +fendirent l'air en sifflant et les coups de revolver répétés avec +rapidité retentirent dans la vallée. Pour ne pas être écrasés par les +chevaux, les chercheurs d'or s'étaient séparés chacun dans une direction +différente. + +Un _lasso_ cingla Roozeman par la taille et lui serra les bras contre le +corps. Le cavalier à la selle duquel était attaché le terrible noeud +coulant, donna de l'éperon à son cheval, renversa le malheureux Flamand +et le traîna sur le sol dans sa course rapide. + +Donat Kwik, qui tirait de manière à vendre chèrement sa vie, fut le seul +à remarquer la position critique de Victor. Il poussa un cri de +désespoir et courut avec une vitesse étonnante au secours de son ami. +Dans sa course, il jeta son revolver déchargé, tira son long couteau +catalan de sa ceinture et atteignit le Mexicain juste au moment où +celui-ci allait s'élancer d'une hauteur et briser infailliblement la +tête de sa victime... Kwik enfonça si violemment son couteau dans le +flanc du cheval, que le pauvre animal, frappé mortellement, s'abattit. +Le _vaquero_, qui avait sauté de sa selle et était tombé sur ses genoux, +tira un poignard, en porta un coup à Donat et le blessa malheureusement; +mais le Flamand, exaspéré, prit le _vaquero_ par les cheveux, le +renversa en arrière et lui plongea son couteau jusqu'au manche dans la +poitrine. Alors il s'élança vers Roozeman, coupa le _lasso_, et courut +sans rien dire à l'endroit du combat. Il hurlait de rage, le sang lui +coulait de la figure et il agitait son terrible couteau au-dessus de sa +tête. + +Lorsqu'il eut rejoint ses autres amis, il vit fuir les Mexicains dans la +direction des roches solitaires. Sans se détourner, il courut seul +derrière eux, quoique le Bruxellois lui criât sur tous les tons de +s'arrêter. + +Kwik reconnut bientôt l'inutilité de cette poursuite et revint sur ses +pas. Victor courut à sa rencontre en l'appelant son sauveur, le serra +dans ses bras et montra une profonde inquiétude à la vue du sang qui +coulait sur la joue du pauvre garçon. Celui-ci le tranquillisa: le +_vaquero_ avait voulu lui percer la poitrine d'un coup de poignard, mais +l'arme, détournée, avait seulement touché le crâne de Donat et lui avait +fait une blessure assez large au-dessus de l'oreille. + +Jean Creps, le Bruxellois et le Français lui prirent aussi la main et le +comblèrent de louanges sur son courage dans le combat. Le jeune homme, +ému, repoussa ces éloges et dit: + +--Bah! je ne suis pas un plus grand héros qu'hier; le sang humain +m'inspire toujours de l'effroi et du dégoût. Mais M. Victor était en +danger de mort, cela m'a rendu fou; je ne savais plus ce que je faisais. +Que Dieu me pardonne ces paroles coupables, mais si j'avais dû tuer cent +Mexicains pour sauver M. Roozeman, il me semble que je l'eusse fait. + +--Maintenant, tu as tué un chrétien, murmura le matelot. Le revenant... + +--Revenir! ce vilain Mexicain? s'écria Donat avec un nouvel accès de +fureur. Il a voulu assassiner M. Victor; il peut revenir tant qu'il +voudra, je percerai aussi son spectre de mon couteau. + +Pendant ce temps, les autres se racontaient également ce qui leur était +arrivé. Le Français avait été pris également par le _lasso_ et entraîné +à quelques pas; mais Jean Creps s'était jeté en avant et avait coupé la +corde. Le Bruxellois avait percé de son couteau la cuisse d'un des +ennemis; un autre devait avoir reçu une balle dans le corps, car on +l'avait vu tomber de son cheval, et c'étaient ses cris de détresse et sa +fuite qui avaient fait quitter le champ de bataille à ses camarades. + +--C'est moi, s'écria le matelot, qui ai envoyé une balle dans la +poitrine du gredin! + +--Ah çà! où étais-tu donc? Je ne t'ai pas aperçu un seul instant dans la +lutte? demanda Creps. + +--Et nous non plus, affirmèrent les autres. + +--Vous ne pensez à rien, répondit l'Ostendais. Pour ne pas laisser +tordre le cou à notre pauvre blessé, j'ai lié la corde du mulet à ma +ceinture, afin d'empêcher la bête de fuir. Protégé contre le _lasso_, +j'ai pu charger à plusieurs reprises mon fusil et toucher avec certitude +ces scélérats. C'est une balle de mon fusil que le _vaquero_ emporte +dans sa poitrine. Sans ma présence d'esprit, nous serions peut-être tous +morts en ce moment. + +--Tiens, ce n'est pas une mauvaise idée, dit Kwik en riant. Dès que nous +serons encore attaqués, j'irai aussi me placer derrière le mulet. + +Profondément humilié par cette raillerie, le matelot fit un bond en +arrière, agita son couteau et fit mine d'en percer Donat; mais Jean +Creps lui prit la main et grommela, pendant qu'il lui serrait le poignet +à le broyer: + +--Sur ta vie, ne touche pas à un cheveu de sa tête! Encore un mouvement, +et je te brûle la cervelle. + +Pardoes et Victor s'élancèrent entre eux. Donat demanda humblement +pardon au matelot, prétendit n'avoir pas eu la moindre intention de +l'insulter, et proclama tout haut qu'ils devaient à l'habileté et au +courage de l'Ostendais la fuite précipitée des ennemis. Cela calma le +matelot, et il serra même la main de celui qu'un instant auparavant +il voulait égorger. + +On examina les blessures de Donat et du baron; car ce dernier, pendant +qu'on le traînait par terre, avait eu la peau tout écorchée. Il se +trouva que personne n'était gravement blessé et qu'on pouvait se +remettre immédiatement en route. + +Le matelot voulut aller à la recherche du _vaquero_ tué et de son +cheval, sans doute pour voir s'il n'y avait pas quelques objets de +valeur à prendre, mais Pardoes le retint et lui dit: + +--Non, laisse-le.--En avant, messieurs! Ne perdons pas de temps. On +n'est pas en sûreté dans cette plaine. Les Mexicains sont vindicatifs, +et je ne serais pas étonné si les brigands revenaient en plus grand +nombre. Nous devons nous hâter pour gagner ces hauteurs là-bas, où les +chevaux ne peuvent nous atteindre. + +Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, le matelot demanda: + +--Il y a une chose que je ne comprends pas: nous avons vu premièrement +quatre ou cinq chapeaux de paille au-dessus des rochers et les cavaliers +qui nous attaquaient étaient nu-tête. Où sont donc restés les hommes à +chapeaux? Il y a là-dessous quelque piège qui me fait prévoir d'autres +dangers. + +--Tu te trompes, répondit le Bruxellois. C'est une ruse dont j'ai +souvent entendu parler dans les placers. Ces _vaqueros_ se fient plus à +leurs _lassos_ qu'à des armes à feu, car leur coup est toujours rendu +incertain par le mouvement du cheval. Ils ne craignent pas beaucoup le +revolver; mais les fusils leur font peur, parce qu'une balle bien +ajustée a trop de prise sur eux et sur leurs chevaux. Ils nous avaient +vu arriver, sans doute; aussi longtemps que nos fusils étaient chargés, +ils n'auraient osé nous attaquer. Quel moyen de nous faire décharger nos +armes? Il est simple. Ils ont placé sur des bâtons leurs _sombreros_ ou +chapeaux, et assurément aussi leurs vestes, et les ont fait mouvoir à +nos regards; en outre, ils ont tiré deux ou trois coups de pistolet, et +nous, trompés par ces apparences, nous avons fait feu tous ensemble sur +nos ennemis supposés. Il n'y a pas autre chose sous l'apparition des +_sombreros_. + +Donat marchait à côté du mulet et tournait et retournait dans ses mains +une chose qu'il avait ramassée sur le lieu du combat. C'était une corde +en cuir faite de trois petites lanières tressées, longue de plus de +vingt pieds, et portant un noeud coulant à l'un de ses bouts. + +Depuis leur dernière réconciliation, le matelot semblait enclin à +témoigner de l'amitié à Donat: il se plaça à côté de lui et lui dit: + +--Ce que tu tiens là à la main, c'est un _lasso_, Kwik. + +--Je le sais, répondit Donat; mais je me creuse la tête pour comprendre +comment on peut pêcher un homme avec cela. Ces gaillards-là doivent être +singulièrement exercés à jeter le _lasso_. + +--En effet, Donat, ils s'en servent avec adresse, mais ce n'est pas sans +peine qu'ils l'acquièrent. J'ai fait naufrage, pendant un voyage, sur +les côtes du Mexique, et j'ai eu l'occasion de voir de près les +_vaqueros_. C'est bizarre: à peine les enfants de ces gens marchent-ils +seuls, qu'ils jouent avec le _lasso_. D'abord ils prennent des chats ou +des chiens; puis des mulets, et enfin des boeufs et des chevaux; car +le _lasso_ n'est proprement inventé que pour prendre les boeufs et les +chevaux. + +En causant ainsi, les chercheurs d'or continuèrent leur route. Victor +s'était placé de l'autre côté du mulet et causait avec John Miller, dont +le pied s'était considérablement dégonflé et dont les douleurs étaient +beaucoup allégées par les soins fraternels de son protecteur. L'Anglais +témoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un +jour l'occasion de payer les bienfaits reçus. + +Jean Creps et le Bruxellois parlaient des mines qu'ils allaient +atteindre probablement le surlendemain, et de leurs plans pour commencer +leur travail dans les placers avec le plus de chances de réussite. + +Vers le soir, ils aperçurent dans le lointain trois ou quatre tentes et +autant de grands feux. Ils s'arrêtèrent pour reconnaître s'ils avaient +des amis ou des ennemis devant eux. + +--Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent une provision de +farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des bêtes de somme +rangée à côté des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets. +Avançons donc hardiment, nous n'avons rien à craindre. + +Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparaître au loin, +prirent leurs fusils et se mirent sur la défensive; mais ils reconnurent +que c'étaient de paisibles chercheurs d'or et les saluèrent amicalement. + +John Miller reconnut le chef des muletiers, qui avait transporté plus +d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son père. Comme ce +chef s'étonnait de le voir ainsi blessé dans ces montagnes, le jeune +Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses +compagnons étrangers l'avaient ramassé presque mourant dans un bois et +lui avaient donné leur unique bête de somme pour le sauver. + +Là-dessus, les Flamands furent invités à passer la nuit dans cet +endroit. Les muletiers préparèrent en leur honneur tout ce qu'il y avait +de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout +gaiement, car ils avaient quelques bouteilles de _rofino_ ou eau-de-vie +de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte de _grog_, +qui réconforta merveilleusement les chercheurs d'or épuisés, et leur +versa une nouvelle ardeur dans les veines. + +Ce qui les réjouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le +lendemain, dans l'après-midi, les premiers placers du Yuba. On décida que +John Miller resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la +charge de le transporter en peu de jours à la rivière de la Plume. Il +voulut donner de l'argent à ses sauveurs, et, comme ils le refusèrent, +il leur fit accepter une nouvelle provision de farine et de lard salé. +Cela pouvait leur être bien nécessaire, pensait-il, car tout était +incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence de +chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leurs nouveaux amis; +cependant, ils ne le jugèrent pas à propos, vu que les mulets, +pesamment chargés, ne pouvaient marcher que très-lentement. Le Bruxellois +ne voulut pas entendre parler de retards; il fut donc convenu qu'il +partirait avec ses compagnons au lever du soleil. + +Après que John Miller eut encore remercié chaleureusement ses sauveurs, +et serré Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glissèrent sous +la tente et dormirent d'un sommeil tranquille. + + +FIN + + + + + + +L'épisode qui termine _Le Pays de l'or_ a pour titre: _Le Chemin +de la Fortune_. + + +TABLE + +I. Le Bureau +II. Le Départ +III. Sur l'Escaut +IV. En mer +V. La Fosse aux lions +VI. L'Équateur +VII. Les Requins +VIII. La Rébellion +IX. L'Arrivée +X. San-Francisco +XI. Les Lettres +XII. La Maison de jeu +XIII. Les Armes +XIV. Les Sauvages +XV. La Banqueroute +XVI. Les Chercheurs d'or +XVII. Les Bandits +XVIII. La Pépite +XIX. Le Fantôme +XX. Le Blessé +XXI. Les vaqueros + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'OR *** + +***** This file should be named 10384-8.txt or 10384-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/3/8/10384/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Pays de l'or + +Author: Henri Conscience + +Release Date: December 4, 2003 [EBook #10384] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'OR *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + +LE PAYS DE L'OR + +Par +Henri Conscience + + + + +I + +LE BUREAU + + +Un matin du mois de mai de l'annee 1849, un jeune commis, assis devant +un pupitre, etait seul dans le bureau d'une maison de commerce peu +importante, a Anvers. + +Il etait haut de taille et blond de cheveux; sa figure fraiche et fine, +avec quelque chose de reveur dans l'expression, paraissait indiquer un +caractere tres-doux, quoique l'eclat de ses yeux bleus accusat une +certaine force d'ame ou du moins une nature enthousiaste. + +Il etait occupe a ecrire; cependant il interrompait souvent son travail +pour jeter les yeux sur un journal ouvert a sa droite sur le pupitre. Le +contenu de cette feuille semblait l'attirer chaque fois avec une +nouvelle force, car c'etait evidemment contre sa volonte qu'il +detournait si souvent son attention de son ouvrage. Il fixa une derniere +fois le regard sur ce journal et lut d'une voix sourde et emue: + +"On y rencontre l'or presque a la surface de la terre, et en si grande +abondance, qu'on n'a qu'a se baisser pour ramasser des tresors. Un +matelot a trouve dernierement une _pepite_ ou morceau d'or pesant +plus de vingt livres et d'une valeur d'au moins vingt-cinq mille +francs." + +Un soupir s'echappa de la poitrine du commis, et il leva vers le ciel un +regard chagrin. + +Quelqu'un ouvrit la porte du bureau. C'etait un jeune homme assez +solidement bati, aux joues rouges, aux yeux noirs et etincelants; sur +son visage ouvert brillaient la sante et la bonne humeur. + +--Jean, mon ami, tu seras gronde, dit l'autre. Monsieur est deja venu au +bureau, et il a manifeste son mecontentement de ton absence. + +--Bah! cela m'importe peu, mon bon Victor, repondit Jean d'un ton +triomphant. C'est decide: je dis adieu au metier de gratte-papier et a +cette obscure prison ou j'ai si sottement use les plus belles annees de +ma vie. Hourra! Je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne +reconnaissant plus d'autre maitre que Dieu et le sort! + +--Que veux tu dire? demanda son camarade stupefait. + +--Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier plie de sa poche. +Voici le prospectus d'une societe francaise, _la Californienne_; elle a +fait faire toutes sortes d'instruments pour exploiter les meilleures +mines d'or en Californie. La ou l'on peut ramasser avec les mains le +metal le plus precieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des +outils excellents et des procedes perfectionnes. Peut devenir +actionnaire qui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une +traversee libre sur un vaisseau de la societe, comme passager de seconde +classe, et on recoit deux actions qui donnent droit a une double part de +l'or recueilli. La-bas, en Californie, on n'a a s'inquieter de rien, la +societe procure a ses membres une bonne nourriture et des maisons de +bois confortables. Comme passager de troisieme classe, on ne verse que +douze cents francs; mais on ne recoit alors qu'une seule action. Mon +pere a consenti a sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire +de _la Californienne_! Le navire _le Jonas_ est equipe par _la +Californienne_; dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de +l'or. La societe envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre +autres un du Havre de Grace, avec les outils et les directeurs, qui +doivent deja etre en mer pour recevoir la-bas les actionnaires. + +Victor regarda son camarade avec des yeux etincelants. Ce qu'il +entendait le frappait de stupeur; car un sourire d'admiration illuminait +son visage rayonnant. + +--Tu pars pour le pays de l'or! tu vas en Californie! murmura-t-il. + +--Dans deux semaines. + +--Toi, toi, Jean! La soif de l'or t'a-t-elle pris ainsi tout a coup? + +--Oh! non; toi-meme, Victor, tu m'as mis la tete a l'envers en me +parlant sans cesse du pays extraordinaire qu'on vient de decouvrir. Je +vois dans ce voyage un bon moyen d'echapper a l'etouffante vie de +bureau; l'or n'est qu'un pretexte pour obtenir le consentement de mon +pere... Ah! ah! demain, je suis libre: demain, je deviens actionnaire de +_la Californienne_; demain, je retiens ma place sur le navire _le +Jonas!_ + +--Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. Mon Dieu, que ne +donnerais-je pas pour pouvoir etre ton compagnon de voyage! + +--Tu n'as qu'a vouloir, Victor. L'oncle de Lucie n'a-t-il pas declare +vingt fois qu'il te preterait l'argent necessaire, si tu osais +entreprendre un voyage en Californie? + +--Et ma mere, Jean? + +--Oui, ta mere...; mais tu dois considerer que les parents sont tous les +memes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid, +ils nous tiendraient sous leurs ailes, jusqu'a ce que les cheveux +commencent a grisonner sur notre tete... + +--Tu ne peux croire, Jean, comme la seule idee d'une pareille resolution +fait trembler une mere. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous, +parle beaucoup des voyages lointains qu'il a faits en qualite de +capitaine de vaisseau. Ma pauvre mere palit a la moindre allusion. Elle +m'a toujours aime si tendrement! je ne peux pas lui enfoncer le poignard +dans le coeur. + +--Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen de voir s'accomplir le +voeu de ton coeur. Le capitaine est un rude gaillard, il n'a pas +beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courbe sur un pupitre et +qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage que, si tu oses aller en +Californie, a ton retour il te donnera avec joie la main de sa niece. + +--Il m'a promis son consentement aussitot que mes appointements +atteindront deux mille francs. + +--Oui? alors tu attendras longtemps. La revolution, en France, a fait +languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit avant-hier qu'il serait +oblige de reduire nos appointements? + +Victor tint les yeux baisses sans rien dire. + +--Tu as peut-etre peur du long voyage? Demanda l'autre. + +--Peur! moi?... s'ecria Victor sortant de sa reverie. Depuis six mois, +je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage? Non-seulement la Californie +me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a +encore un autre sentiment egalement puissant, qui me montre dans les +contrees lointaines l'etoile d'un meilleur avenir. Juge, Jean: ma mere +s'est impose beaucoup de privations et a diminue son petit avoir pour +pouvoir me donner une bonne education. Sa boutique et mes appointements +subviennent a peine a notre entretien. L'instant est pourtant venu ou le +fruit de mon travail devrait rapporter quelque chose pour donner un peu +d'aisance a ses vieux jours, et la recompenser ainsi de son amour et de +ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie? Qui est-ce qui +soupire plus ardemment que moi apres cette terre promise? Le bien-etre +de ma mere et mon propre bonheur ne sont-ils pas la? Et n'ai-je pas des +raisons pour mepriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je +pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bonte, meme au +milieu de l'adversite et de la souffrance! + +--Mais tente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu te +condamnes toi-meme a rester toute ta vie, palir devant cet eternel +pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et reguliere comme une +vieille horloge. La liberte, c'est l'espace, voila le bonheur de +l'homme; voir le monde contempler chaque jour de nouvelles merveilles, +se sentir emu a chaque battement du pouls, voila vivre!... Et alors, +apres deux ans d'independance, revenir dans sa patrie avec assez d'or +pour enrichir tous ceux que nous aimons! + +--Oui, oui! s'ecria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai +encore; et, s'il le faut, j'implorerai a genoux son consentement, je la +supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde... + +--Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au +cafe, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire... La bonne +idee! Nous partagerions la-bas, comme ici, le bien et le mal... + +--Tais-toi, Jean, repliqua l'autre d'une voix etouffee. J'entends +monsieur qui vient au bureau. + +--Ne lui dis rien de mon depart. Mon pere pourrait quelquefois changer +d'avis avant demain; on ne peut pas savoir. + +--Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se facherait. + +Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit, +ils penchaient silencieusement la tete sur le papier, comme s'ils +etaient restes depuis des heures absorbes dans leur travail. + + + + +II + +LE DEPART + + +Par une chaude journee du mois de juin, deux ou trois heures avant la +tombee du soir, une grande foule etait reunie au bord de l'Escaut, +regardant d'un oeil etonne un beau brick qui, pavillons deployes et +flottant au vent, mouillait dans le port, pret a appareiller. C'etait +_le Jonas_, equipe par la societe francaise _la Californienne:_ le +premier vaisseau qui fit un voyage direct au pays de l'or, nouvellement +decouvert. + +Le pont du brick fourmillait deja de passagers qui agitaient a tout +moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les flots leurs +cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants +souhaits de bonheur. C'etait comme une kermesse, comme une joyeuse fete +a laquelle les habitants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les +chercheurs d'or surexcites, quoique les emigrants fussent pour la +plupart des Francais des departements du Nord, et que tres-peu de Belges +se fussent laisse seduire par le brillant appat de _la Californienne_. + +Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires +qui avaient passe en ville les dernieres heures. On voyait voguer +egalement quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un +drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs +adieux a la ville d'Anvers et a l'Europe, et faisaient un tel vacarme en +entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou +fous. + +En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils, +sortirent en hate d'une rue aboutissant au quai et se dirigerent vers le +lieu ou se trouvaient les barques. + +--Vois, vois, mon pere, dit l'aine des deux jeunes gens, voila _le +Jonas_ qui attend avec impatience. + +--Que Dieu le protege! dit en soupirant le vieux bourgeois. + +--Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon pere? dit le jeune +homme en riant. Que sont deux annees dans la vie d'un homme? J'en ai use +au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquietude! au contraire, +soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or, +avec des tresors, et ce sera mon orgueil d'avoir procure a mon pere et a +mon frere une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet: vous +n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage... Mais ou reste donc +Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure decisive est +arrivee? + +--Sa mere et lui ont tant de choses a se dire! murmura le vieux bourgeois. + +--Vois, Jean, ils viennent la-bas, remarqua le frere. Cette pauvre Lucie +Morrelo, elle marche la tete haute et parait contente; mais la servante +du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer +lorsqu'elle est seule. + +--Tant mieux, mon frere. + +--Comment cela? + +--Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincerement mon ami +Victor. Cela me rejouit pour lui. + +Les personnes dont l'arrivee avait ete annoncee par le frere de Jean se +montrerent bientot au coin de la rue. C'etait une dame deja vieille, qui +marchait en parlant a cote d'un jeune homme et lui pressait la main avec +une tendresse inquiete, pendant que lui dirigeait vers _le Jonas_, +pavoise comme aux jours de fete, des yeux ou brillait une joyeuse +excitation. + +Derriere eux venait un homme avec des joues tannees et de larges +favoris, qui donnait le bras a une tres-jeune fille au visage charmant +et delicat, et s'efforcait de lui faire comprendre, en riant et en +plaisantant, qu'un voyage en mer n'etait pas plus dangereux qu'une +petite excursion a Bruxelles par le chemin de fer. + +--Victor, Victor, depeche-toi! on leve deja l'ancre la-bas! s'ecria +Jean, qui se tenait debout dans une barque. On nous annonce qu'il n'y a +plus de temps a perdre. + +Lorsque la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui +allait dans quelques minutes lui enlever, pour toujours peut-etre, son +fils bien-aime, les larmes tomberent sur ses joues et elle le pressa en +sanglotant dans ses bras. Ce tendre embrassement emut profondement +Victor, et il s'efforca de consoler et de tranquilliser sa mere affligee +par de douces paroles, et en lui promettant plus d'aisance et de bonheur +pour ses vieux jours. + +Il fut reste longtemps encore sur le coeur de sa mere, sourd a l'appel +de son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses +bras en se moquant de cet exces d'attendrissement. Jean, de son cote, +criait plus fort que jamais que la barque ne pouvait attendre plus +longtemps. + +Victor prit les deux mains de la jeune Lucie dans les siennes et penetra +par un long regard jusqu'au fond de son coeur; ses yeux demandaient: +"M'attendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas?" La demande et la reponse +devaient etre toutes les deux tres-emouvantes, car un torrent de larmes +roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme +s'illumina d'une joie extreme. + +Le marin prit Victor par le bras et l'entraina vers la barque. Le jeune +homme, emu, embrassa encore sa mere et murmura a son oreille les plus +ardentes paroles d'amour. + +--Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon +fils; je prierai pour toi tous les jours, toutes les heures. Ne m'oublie +pas! N'oublie pas ta mere! + +Victor descendit dans le canot: les rames plongerent dans le fleuve... +En ce moment, on vit accourir de loin un jeune homme qui agitait ses +bras au-dessus de sa tete, avec des gestes inquiets, et qui criait: + +--Attendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suis Donat Kwik; j'ai paye +mon passage; il faut que j'aille aussi au pays de l'or! + +Ce jeune homme paraissait etre un paysan; la longue redingote bleue qui +lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naif +ou bete, et surtout ses grandes mains et ses membres robustes et trapus, +indiquaient qu'il avait quitte les travaux des champs pour courir +egalement apres la fortune. + +Son premier pas ne fut cependant point heureux. Dans sa crainte que le +canot ne partit sans lui, il sauta avec une precipitation aveugle sur le +bord du leger esquif et culbuta dans l'eau la tete la premiere. + +Un matelot le saisit par les cheveux; un second, aide de Jean, le tira +dans la barque, au milieu des eclats de rire et des applaudissements des +bourgeois reunis sur le quai. + +Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotta la tete, rejeta +une gorgee d'eau et murmura tout stupefait: + +--Camarades, il y a, pardieu! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez +pas besoin non plus d'arracher la moitie de mes cheveux: je nage comme +une anguille... + +Mais, comme le canot bondit tout a coup sous la vive impulsion des +rames, Donat Kwik tomba en arriere sur un banc et se cramponna avec +frayeur au bord de l'embarcation. + +Cet incident avait a peine detourne du quai l'attention de Victor. +Pendant que la barque s'eloignait avec rapidite du rivage, il tenait le +regard dirige vers l'endroit ou sa mere et Lucie lui faisaient toutes +sortes de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, les ames +aimantes, qu'il etait encore plus malheureux qu'elles. + +Jean etait debout sur un banc. Il jeta a son pere et a son frere un +dernier adieu retentissant, agita son chapeau et poussa un hourra +triomphant qu'on entendit jusque pres des maisons du quai. + +Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il sauta +debout, s'elanca au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras +avec tant de force, que Jean sentit l'eau mouiller sa poitrine. Il +eloigna avec une sorte de colere le grossier compagnon de voyage, et +s'ecria: + +--Ah ca! mon gaillard, etes-vous fou ou gris? + +--Je crois, en effet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, repondit +l'autre. Il y a de la bonne biere a Anvers, de la forte biere... + +--Ne voyez-vous pas que vous me mouillez et que vous abimez mes +vetements? + +--Pardieu! j'avais oublie le bain froid! Bah! camarade, nous pourrons +acheter la-bas autant d'habits que nous voudrons. De l'or par brouettes! + +--De quel pays etes-vous? A votre langage, on dirait que vous venez de +Malines? demanda Jean. + +--Vous l'avez presque devine. Je suis Donat Kwik, un fils de paysan de +Natten-Haesdonck, au dela de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit +l'autre en bredouillant tres-vite. Ma tante est morte; j'ai herite, mais +pas assez, a mon gout. Je vais chercher de l'or. A mon retour, je me +marie avec Helene, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du +bourgmestre, ou avec la demoiselle du chateau. Je ramasserai tant d'or, +tant, tant, que je pourrai acheter tout le village! + +Jean se retourna, en haussant les epaules, vers son ami Victor, qui +repondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai, +et il le plaisanta sur la visible emotion de Lucie et sur sa profonde +affection pour lui. + +Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un +morceau de papier imprime: + +--Camarades, voyez un peu ceci... dit-il. + +--Vous devenez ennuyeux avec vos _camarades!_ murmura Jean d'un ton +courrouce. + +--Eh bien, je dirai, _messieurs,_ puisque vous le voulez absolument, +quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de +Compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en +main. + +--C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, repondit +Victor. + +--Oui, mais en francs? + +--Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs. + +--J'avais peur, pardieu! que le vieux juif chez lequel j'ai change mon +argent ne m'eut fourre en main des chiffons de papier. + +--En avez-vous beaucoup de cette espece? Demanda Victor en souriant. + +Le paysan regarda les matelots avec defiance, et dit mysterieusement a +l'oreille des deux amis: + +--J'en ai quatre: le reste de mon heritage. J'aurais bien pu placer ces +cinq cents francs a interet chez l'agent d'affaires de notre village; +mais on ne peut savoir ce qui arrivera la-bas; la prudence est la mere +de la porcelaine. Si nous etions dupes et si nous ne trouvions pas d'or? +Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier: il a une poire pour la +soif. Il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup +trop malin quelquefois! + +La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salues par une +salve d'applaudissements. _Le Jonas_ avait deja leve l'ancre et tendu +ses voiles. Bientot il prit le vent et avanca sous l'impulsion d'une +fraiche brise. + +Alors, le navire lacha sa bordee pour dire adieu a la ville d'Anvers; +les canots du fort repondirent a ce salut, les marins agitaient leurs +chapeaux sur les mats, les passagers remplissaient l'air de leurs cris +de triomphe, les quais retentissaient des souhaits de bonheur de la +foule; et _le Jonas_ glissa majestueusement en avant, au bruit du canon +qui grondait et des gigantesques acclamations des milliers de +spectateurs. + +Donat Kwik etait le plus en train; il bondissait de droite a gauche +comme un insense, les bras leves et criait: "Hourra! hourra!" d'une voix +si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres +passagers, pareils au braiment d'un ane. Comme il heurtait tout le +monde, il recevait par-ci par-la un coup de poing dans le dos ou un coup +de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait a +perdre haleine. + +Il remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derriere la +batterie, se montraient sur le quai l'endroit ou ils croyaient que se +trouvaient leurs parents, quoique la foule n'apparut plus a leurs yeux +que comme une tache noire confuse. Donat passa la tete entre eux et dit +grossierement: + +--Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire: +Messieurs, avons-nous du chagrin? + +--Sur ma parole, dit Jean courrouce, si tu continues a nous ennuyer, je +te casse le cou, entends-tu, Donat Kwik? + +--Mais il n'y a pas la-dessous, dans la troisieme classe, ame qui vive +pour me comprendre! Repondit Donat. Ils sont aussi stupides que des +veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent +meme pas un mot de flamand. + +--C'est egal, va-t'en, te dis-je! + +Le paysan, voyant que c'etait serieux, s'eloigna en trainant les jambes +et grommela en lui-meme: + +--Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais +pas trouver autant d'or qu'eux, et meme davantage. Si mes compatriotes +ne veulent pas causer avec moi, je serai donc oblige de me coudre la +bouche? Allons, allons, vive la joie!... Hourra! hourra! vive la +Californie! + +Et, tournant sur lui-meme comme une toupie et balancant les bras comme +un moulin a vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux. + +En ce moment, _le Jonas_ tourna derriere la Tete-de-Flandre, et la ville +d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflerent sous +un vent favorable. Le joli brick pencha legerement de cote et s'elanca +avec un redoublement de vitesse a travers les vagues agitees. + +--Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour +dire un mot a nos provisions et deboucher une bouteille de madere. + +--Oui, oui, repondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est +commence. Hourra! Buvons un coup la-dessus! L'avenir nous appartient. + +Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de leurs esperances en +buvant un verre dans l'entre-pont, _le Jonas_ descendait le cours de +l'Escaut jusqu'a la hauteur de Calloo, ou on laissa tomber l'ancre pour +attendre la maree du lendemain. + +Le capitaine, malgre son air dur et severe, se montrait fort aimable +envers les passagers. Il semblait les encourager a passer encore la +derniere heure du jour dans la gaiete; serrait, en se promenant, la main +aux uns, offrait aux autres d'excellents cigares, et fit meme monter +quelques bouteilles de rhum, pour en verser un verre a ceux qui le +desiraient. Un murmure approbateur s'elevait sur son passage, et le cri +de "Vive notre brave capitaine!" retentissait autour de lui. + +Pendant ce temps, les matelots echangeaient entre eux des regards +mysterieux, et semblaient se dire que les manieres amicales du capitaine +cachaient un secret. + +Le capitaine laissa les passagers s'amuser jusqu'a dix heures du soir; +mais alors il leur fit comprendre, avec bonte, que chacun devait aller +se coucher dans la cabine qui lui etait designee. On aida des gens +fatigues a trouver leur lit, et le silence le plus complet regna enfin +sur le pont. + +Vers minuit, les barques quitterent silencieusement le batiment et se +dirigerent vers la cote flamande de l'Escaut, puis revinrent aussi +mysterieusement avec de nouveaux passagers. Immediatement apres, les +marins, s'eclairant au moyen de lanternes, tirerent d'une cachette des +planches de sapin, et se mirent a clouer et marteler si fort, que le +pont en fut ebranle. Ce travail nocturne avait pour but d'ajuster, au +moyen de ces planches preparees d'avance, des lits pour les nouveaux +arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'etonnerent +guere de ce vacarme, car on avait eu la precaution de les avertir que, +pendant la nuit, on construirait, pour leur facilite, une nouvelle +cuisine. + +Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des reglements qui +determinent le nombre de voyageurs qu'un batiment peut prendre en raison +de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur depart, +compte les voyageurs, mesure la place assignee a chacun d'eux dans +l'entre-pont, et pese et examine les provisions, pour s'assurer +que les personnes qui s'embarquent ne manqueront ni d'espace ni de la +nourriture suffisante. Sur _le Jonas_, on avait trouve assez d'espace, +des provisions plus qu'il n'en fallait et tout etait en regle pour cent +hommes, sans compter les matelots. Mais, pendant que la commission +inspectrice achevait sa visite par les mots sacramentels: _All right!_ +le dernier convoi du chemin de fer de la Flandre amena encore une +cinquantaine de chercheurs d'or, tous Francais, des environs de Lille et +de Douai, qui furent conduits a Calloo par des gens apostes a cet effet, +pour s'embarquer secretement a minuit sur _le Jonas_. Le resultat de +cette fraude etait un benefice net de trente ou quarante mille francs +pour celui en faveur duquel elle avait ete pratiquee; car on recevait le +prix du voyage de cinquante passagers que, d'apres les dispositions de +la loi, l'on ne pouvait pas prendre a bord. + +L'accumulation de tant de monde pouvait etre une cause de grande gene; +mais le capitaine semblait s'en inquieter fort peu. Il repondit a une +remarque de son pilote: + +--Cela ira, Corneille. Il y a assez de provisions; on diminuera la +ration; si c'est necessaire. + +--Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moitie de ce qu'il faut pour +tant de monde! + +--Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place; nous renouvellerons +notre provision dans le premier port d'Amerique. + +--Les passagers ne seront pas peu etonnes de l'arrivee de tant de +nouveaux compagnons... + +--Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prevenir les plaintes +jusqu'a ce que nous soyons sortis de l'Escaut... Une fois en pleine mer, +je saurai bien leur fermer le museau.--Dis a Jacques, le cuisinier en +chef, d'allumer le feu tout a l'heure et de faire cuire des biftecks +pour tous. On leur donnera a leur dejeuner un bon verre de rhum. Tu +verras, Corneille, la venue de ces nouveaux compagnons ne fera que les +rejouir. Veille a ce que tout soit pret pour lever l'ancre a la premiere +lueur du jour. Le batiment doit etre sous voiles avant que les passagers +aient quitte leurs cabines. + +Le pilote se dirigea vers l'autre extremite du pont pour aller trouver +le cuisinier en chef; il se frottait les mains en marchant et +chantonnait entre ses dents: + +Plus on est de fous, plus on rit! +Plus on est... + +Mais le capitaine, irrite de cette raillerie, interrompit +la chanson en criant: + +--Tais ton bec! + +--Oui, capitaine. + + + + +III + +SUR L'ESCAUT + + +Lorsque la plupart des voyageurs parurent sur le pont, _le Jonas_ avait +deja fait deux ou trois lieues de chemin. Quelques-uns temoignerent bien +leur etonnement a la vue de tant de nouveaux compagnons, et plusieurs +meme semblerent soupconner la fraude; mais le capitaine leur fit croire +que c'etaient des voyageurs attardes compris dans l'equipage, +qui avaient manque le convoi et etaient ainsi arrives trop tard. Les +succulents biftecks et le bon coup de rhum convainquirent les plus +defiants; et, comme les nouveaux venus paraissaient etre de gais +compagnons, on oublia bientot leur arrivee inopportune et on chanta, +comme avait fait le pilote: + +"Plus on est de fous, plus on rit!" + + +La joyeuse vie recommenca; on dansa et sauta de nouveau. + +Cette fois, cependant, Donat Kwik n'eut pas grande envie de partager la +joie generale. Les deux Anversois le trouverent tristement assis dans un +coin, la tete dans les mains, et Victor lui demanda par compassion ce +qu'il avait. + +--Je suis malade, messieurs, repondit le paysan, malade comme un cheval, +de la biere d'orge d'Anvers, du genievre brun que cet empoisonneur de +capitaine m'a fait boire hier au soir. Ah! ma pauvre tete! Il y a la +dedans trois ou quatre hommes occupes a battre le ble. Que ne suis-je en +ce moment dans notre grenier a foin de Natten-Haesdonck! Car en bas, dans +cette etable de cochons, une marmotte meme ne pourrait dormir. Toute la +nuit j'ai eu le cauchemar. Il y avait sur mon estomac un bloc d'or grand +comme une meule... Ce maudit genievre du capitaine! Aie! aie! Ma +poitrine brule; je ne donne plus dix sous de ma vie! + +--C'est une suite naturelle de votre ivresse, dit Jean en raillant; +c'est a vous seul qu'il faut vous en prendre; puisque vous l'avez bu, +vous devez le cuver avec patience. + +Victor, qui etait tres-compatissant, lui prit la main et le consola en +lui promettant que son mal guerirait bien vite. + +--Puis-je savoir, s'il vous plait, a qui j'ai l'honneur de parler? +demanda Donat. + +--Je me nomme Victor Roozeman. + +--Et ce monsieur-la? + +--C'est mon ami Jean Creps. + +--Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon coeur de +votre bonte. J'ai ete grossier et stupide hier, n'est-ce pas? +Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et +ecrire, je suis bien eleve et je connais mon monde. Lorsque je serai +gueri, permettez-moi d'echanger de temps en temps une parole avec vous. +Il faut toujours que je cause avec moi-meme, et je ne suis pas assez +eloquent pour y trouver du plaisir... Oh! mon Dieu, ma tete, ma tete +brule! + +Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et +continuerent leur promenade. + +Pendant ce temps, _le Jonas_, pousse par un vent frais, descendait +majestueusement l'Escaut. + +L'essaim des passagers etaient encore plus agite que la veille. On avait +dine pour la premiere fois sur le navire, un diner abondant et +appetissant: du rosbif et des legumes frais pour tous, et meme +quelques poulets rotis pour les delicats des deux premieres classes. +La-dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs +fortes, et, sous l'influence de cette legere emotion qui, chez +quelques-uns, degenerait en une ivresse complete, les esprits etaient +montes a un degre d'excitation extraordinaire. + +Le pilote essaya enfin de faire regner un peu d'ordre sur le pont; mais +on recut ses avis et ses ordres en se moquant de lui, en riant et en +dansant. Il alla, tout courrouce, du cote du gouvernail, ou le capitaine +contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaiete. Il +repondit a la plainte du pilote: + +--Laisse-les faire, Corneille. Vois-tu la-bas ces nuages monter sur la +mer? Le vent s'elevera, et aussitot que _le Jonas_ commencera a danser, +ce sera fini de tout ce vacarme. + +En ce moment, Donat Kwik accourut, pale et defait, vers Jean et Victor, +qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber +a genoux devant eux, et eleva les mains d'un air suppliant. + +--Pour l'amour de Dieu! dit-il, ayez compassion d'un pauvre Flamand! Je +vais mourir, je suis empoisonne... + +Le sensible Victor, croyant a la possibilite d'un malheur, releva Donat +Kwik, le prit dans ses bras et lui demanda avec interet ce qui lui etait +arrive. + +--Ah! mon bon monsieur Roozeman, ah! Monsieur Creps, je n'etais pas +bien, vous savez de quoi, gemit le paysan. Ils ne me comprennent pas en +bas; ils se moquent de moi et rient de ma souffrance. Il y a quelqu'un +qui est alle chercher le medecin, et il est venu un homme avec un gros +nez rouge. Il m'a verse dans le corps un demi-litre de cette execrable +eau salee, et une poudre rouge, du poivre d'Espagne, je connais cela, ca +sert a faire trotter les anes. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je suis +empoisonne, soyez-en surs, mon ame va quitter mon corps. A l'aide! a +l'aide! + +--Bah! ne voyez-vous pas, messieurs, que cet imbecile a le mal de mer? +dit un Allemand en passant. + +Cette remarque amena un sourire sur les levres des deux amis, et ils se +disposaient a convaincre Donat que son indisposition se passerait +d'elle-meme; mais le pauvre garcon sentit une terrible crampe d'estomac, +porta ses deux mains a sa poitrine et s'enfuit dans l'entre-pont pour se +cacher. + +Comme le Capitaine l'avait predit, le ciel se couvrait peu a peu de +petits nuages, et le vent, quoique deja favorable, gagna en force. L'eau +commenca a s'elever et _le Jonas_ dansa gracieusement sur les vagues +qui accouraient a sa rencontre de la pleine mer. + +Le capitaine marcha vers le pilote et lui dit: + +--La fin de cette folle kermesse est arrivee, Corneille; qu'on prepare +des seaux et des cuves. Il y en a deja une vingtaine la-bas couches avec +la tete au-dessus de la mer. Vite! sinon ils vont faire la-dessous un +affreux gachis. + +En effet, la joie et les chansons s'eteignirent en peu de temps. +Bientot, plus de la moitie des passagers furent pris de violentes +douleurs d'entrailles et de crampes d'estomac; ils etaient pales comme +des cadavres, et, pendant les moments de repit que leur laissaient leurs +souffrances, ils interrogeaient l'espace d'un regard egare et stupide, +comme pour lui demander l'explication de ce mal mysterieux qui avait +refroidi si soudainement leur enthousiasme et souffle sur leur joie. +L'Ocean, dont le nebuleux horizon leur apparaissait au loin, leur avait +envoye son messager ordinaire, le mal de mer, pour leur souhaiter la +bienvenue sur la plaine liquide. + +Victor en avait ete atteint un des premiers; il etait silencieusement +courbe au-dessus du bord du navire, et quand ses souffrances +diminuaient, il s'efforcait quelquefois de repondre par un sourire aux +consolations de Jean; celui-ci, qui etait encore en bonne sante, prit +enfin son ami par le bras pour le conduire dans sa cabine et l'aider a +se mettre au lit. Pendant qu'ils descendaient, Victor lui dit: + +--Ce n'est rien, Jean, je sais bien que cela se passera; mais cependant +tu ne peux imaginer comme ce mal etonnant abat et torture l'homme. Je +comprends que tu ries, j'ai ri aussi du pauvre Donat, mais c'est... + +Une nouvelle crampe etouffa la parole sur ses levres. Jean allait de +nouveau repondre a ses plaintes par des railleries; mais il sentit a son +tour que le coeur lui tournait, et le violent effort qu'il fit pour +surmonter le mal mouilla son front d'une sueur froide. + +--Viens, viens, Victor, dit-il, descendons. Ce malencontreux mal de mer +ne se trouvait pas sur le prospectus; pas de roses sans epines; cela se +passera en dormant. + +Un grand nombre de malades descendirent, les uns apres les autres, +derriere les deux amis. Enfin, il n'en resta plus qu'une vingtaine sur +le pont. Quoique ceux-ci parussent a l'epreuve du mal de mer, ils +n'etaient pas cependant a leur aise. Ils etaient faibles, et decourages +et regardaient silencieusement les flots, qui soulevaient avec une +regularite monotone les flancs du navire. + +Lorsque, a l'embouchure de l'Escaut, _le Jonas_ entra dans le detroit, +le capitaine dit a son pilote: + +--Il s'ecoulera quelques jours avant que ce tas d'imbeciles soient sur +pied. Nous emploierons ce temps a mettre tout en ordre. Plus de +familiarite avec les passagers. Fais savoir aux matelots que le premier +qui s'amusera un peu trop avec les etrangers sera mis aux fers pendant +trois jours. Qu'on prenne garde a mes moindres ordres; je veux rester +seigneur et maitre sur mon vaisseau: nous sommes en mer. + + + + +IV + +EN MER + + +En effet, la mer resta grosse pendant quatre jours; elle devint meme +plus houleuse a mesure que l'on avanca dans le detroit et que l'on eut a +lutter contre des vents variables. Pendant tout ce temps, les passagers +etaient restes couches dans leurs cabines, craignant de faire un +mouvement, pris de nausees a la seule pensee des moindres aliments, +decourages et abattus comme des gens a moitie morts. + +La nuit ou l'on sortit du detroit pour entrer dans l'Ocean, le vent +impetueux s'etait apaise, et les flots agites etaient devenus plus +calmes. Pendant que _le Jonas_ continuait sa route, sous un ciel clair +et parseme d'etoiles, les passagers eprouverent l'influence du temps +favorable. Ils dormirent pour la premiere fois d'un sommeil reparateur +et bienfaisant, qui fit couler de nouvelles forces et une nouvelle vie +dans leurs veines. + +C'etait chose etonnante a voir, quand chacun apparut le lendemain sur le +pont, la physionomie souriante, console, fortifie et gai comme au jour +du depart. Jean Creps et son ami Roozeman n'etaient pas des moins ravis. +Victor surtout, en se voyant entoure d'un horizon sans bornes, leva les +bras avec enthousiasme vers le ciel et remercia Dieu, qui l'avait deja +rapproche du but desire. + +Un grand nombre de passagers, voulant celebrer leur heureux +retablissement, coururent sus aux bouteilles pour recommencer la fete; +mais le capitaine, qui se montrait maintenant ce qu'il etait, severe, +rude et inexorable, leur fit lire un grand nombre d'articles qui +defendaient tous cris desordonnes et tous rassemblements sur le pont, et +ils furent informes que toute contravention a ce reglement et aux ordres +du capitaine serait punie de l'emprisonnement au pain et a l'eau, a fond +de cale. + +Les passagers ecouterent cette lecture avec une stupefaction melee de +colere; quelques-uns serrerent les poings et s'emporterent contre ces +dispositions arbitraires, qui, d'apres eux, ne tendaient qu'a leur ravir +tout plaisir et toute liberte; mais le capitaine leur fit comprendre en +peu de mots que la loi lui reconnaissait sur son vaisseau une puissance +sans bornes; qu'il avait meme le droit de bruler la cervelle a ceux qui +se revolteraient contre lui; et comme quelques-uns recurent cette +explication avec un murmure peu respectueux, il se mit a jurer si +horriblement et a proferer de si terribles menaces, que les passagers +virent qu'il parlait serieusement et se soumirent enfin a la necessite. +Les matelots ne furent pas beaucoup plus polis. Des que quelques amis +etaient reunis sur le pont pour causer, un matelot accourait en trainant +un cordage, ou un levier, ou toute autre chose, et criait sans respect +pour personne: + +--Hors du chemin! Gare aux jambes! + +Deux ou trois autres, avec une egale vitesse, venaient du cote oppose et +jetaient des seaux d'eau sur le pont pour enlever les traces du mal de +mer. + +Un troisieme criait du haut d'un mat: + +--Gare dessous! gare dessous, sacrebleu! + +Et, apres ce simple avertissement, il laissait tomber sur le pont, comme +un aerolithe, une lourde poulie, au risque d'ecraser reellement quelqu'un. + +C'etait la volonte du capitaine: il fallait montrer tout d'un coup aux +passagers que la vie en mer ne peut pas etre une eternelle fete, et les +matelots, pour detruire toute illusion a cet egard, devaient faire leur +service sans se retourner et comme s'il n'y avait absolument que +l'equipage sur le navire. + +Vers midi, les passagers furent appeles sur le pont. Le capitaine +declara qu'on allait les diviser tous en compagnies de huit hommes, pour +diner ensemble desormais dans un plat de fer-blanc ou _gamelle_. Il lut +ensuite une liste des passagers, et, chaque fois qu'il avait nomme huit +hommes, il criait: + +--Premiere gamelle! Deuxieme gamelle! Troisieme gamelle! + +Et, quand cet arrangement fut termine, malgre les murmures et les +plaintes, le capitaine leur fit comprendre que dorenavant le pain frais +et le peu de volailles qui restaient encore seraient reserves pour les +malades. Les passagers devraient donc se contenter de la ration de mer +journaliere, savoir: de la viande salee, des pois ou des feves, des +biscuits, une petite mesure de genievre et un litre d'eau potable. +Chaque gamelle devait, a tour de role, designer pour la semaine un de +ses membres qui irait a la cuisine chercher le diner pour les autres. + +Immediatement apres, on sonna la cloche pour la distribution des vivres. +On voyait courir de tous cotes des hommes avec des plats en fer-blanc +pleins d'une nourriture fumante... et, quelques minutes apres, tous les +passagers se trouvaient reunis autour des gamelles. + +C'etaient de singuliers convives que le sort avait donnes a Victor et a +son ami Jean: un procureur de la republique francaise, qui s'etait enfui +de son pays pour des raisons inconnues; un docteur en medecine; un +banquier allemand, qui avait tout perdu a la roulette a Hombourg; un +jeune gentilhomme de la Flandre occidentale; qui avait depense les +derniers debris de la fortune paternelle, avant son depart pour la +Californie; un officier francais qui se vantait d'avoir tue son +superieur dans un duel. + +A la premiere vue, Victor crut qu'il n'avait pas a se plaindre du sort; +et, en effet, comme nos amis avaient pris une place de seconde classe, +ils n'etaient pas meles avec les pauvres gens de la troisieme classe, +qui dormaient et vivaient tous ensemble dans l'entre-pont comme dans une +etable. + +Mais que son coeur sensible fut blesse de la conversation grossiere et +ignoble de ses compagnons. Pendant tout le diner, il n'entendit que +jurons et blasphemes, jeux de mots stupides et sorties brutales. Alors +il remarqua que la voix de ses compagnons etait fatiguee et rauque, que +leurs yeux etaient entoures d'un cercle couleur de plomb, et meme que le +nez du docteur etait nuance de tons pourpres, signes d'une ripaille +continuelle. Il acquit la conviction qu'il etait condamne a vivre en +compagnon de table et en ami avec des gens qui avaient noye dans les +boissons et perdu par une conduite dereglee toute delicatesse d'esprit +Et tout sentiment de moralite. + +Pendant qu'il tombait ainsi dans des reflexions peu souriantes, ses +compagnons pechaient hardiment dans le plat et devoraient la pesante +nourriture avec un appetit feroce. Le mal de mer avait creuse leurs +estomacs, et ils tachaient de prendre leur revanche autant que possible. +Heureusement Jean Creps, avertit son ami; sans cela Roozeman n'aurait +songe a diner que quand il ne fut plus reste une seule feve dans le +plat. Le docteur tira une bouteille de cognac de la poche de son +pardessus et la vida presque a moitie, pour se rincer la bouche, +disait-il. Les autres allumerent qui un cigare, qui une pipe, et +monterent sur le pont, ou se trouvaient en ce moment la plupart des +passagers. Quelques-uns s'etaient etendus sous les rayons brulants du +soleil; d'autres etaient assis sur des bancs; mais le plus grand nombre +se promenait par groupes. + +Roozeman, le dos appuye contre le bastingage et le regard fixe sur les +passagers, dit a son camarade: + +--Mon ami, avec quelle sorte de gens sommes-nous donc? Nous n'entendons +que des jurons et d'ignobles plaisanteries! + +--Oui, repondit l'autre en souriant. Tu ne sais pas encore tout. Je n'ai +eu le mal de mer que quarante-huit heures; je me suis promene sur le +pont et dans la cale, pour connaitre d'un peu plus pres nos compagnons +de voyage. Il y a bien quelques braves garcons et quelques honnetes gens +parmi eux; mais la plupart sont des gaillards qui ont merite la corde ou +qui y ont reellement echappe; beaucoup d'ivrognes qui ont laisse femmes +et enfants dans la misere et ont emporte leur dernier sou pour aller en +Californie; des gens perdus qui faisaient honte a leurs parents par leur +conduite desordonnee; des dissipateurs a bout de ressources, des joueurs +ruines, des boursiers executes, des banqueroutiers, et meme des +condamnes liberes. + +--Belle compagnie! dit Victor: en soupirant. Si j'avais pu le +prevoir!... + +--Tu serais reste a la maison? + +--Non, mais je n'aurais pas choisi _le Jonas_ pour faire la traversee. + +--Bah! nous sommes embarques maintenant avec cette etrange bande, et +nous devons voguer avec elle, comme dit le proverbe. Il ne faut pas etre +si difficile, Victor. Tu pouvais bien prevoir, n'est-ce pas, que, dans +notre longue traversee et la-bas dans un pays encore sauvage, tu serais +expose a voir et a entendre des choses tout autres qu'aupres de ta +pieuse mere ou de la douce Lucie Morello! + +--Certes, Jean, et j'accepte sans regret le sort comme il se presente. +Il m'en coutera beaucoup cependant pour m'habituer a ces gens rudes; +leurs paroles et leurs manieres blessent ma delicatesse et attristent +mon coeur. + +--Cela ne durera plus bien longtemps, dit joyeusement Creps. _Le Jonas_ +est un fin voilier. + +--En effet, Jean, il marche parfaitement bien. +Vois les vagues frangees d'ecume sauter en avant du navire, puis se +retirer coquettement de chaque cote comme si elles voulaient se faire +admirer de nous. + +--Du train dont il va maintenant, nous serons bientot en Californie. Je +me figure un pays immensement grand, qui n'appartient a personne, ou +l'on peut aller et venir en seigneur et maitre dans des bois sombres, a +travers des montagnes gigantesques et dans des vallees sans fond, libre +et independant comme l'oiseau dans l'espace! Oh! que n'y suis-je deja +pour deployer mes ailes! + +--Je voudrais bien savoir, dit tout a coup Victor, ce que Lucie Morello +et ma mere font et pensent en ce moment. + +--C'est facile a deviner: elles pensent a toi et expriment le meme voeu +que toi. + +--Bonne mere! douce Lucie! dit le jeune homme en soupirant et avec une +joyeuse emotion. Oh! Jean, mon ami, puisse le sort nous etre favorable! +Si je pouvais recueillir assez d'or pour les rendre heureuses! + +--Homme de peu de foi! dit Creps en plaisantant. Puisqu'on n'a qu'a +ramasser l'or la-bas, nous en recueillerons autant que tu voudras. Je +crains que nous ne puissions pas tout emporter. Cela ne me contrarierait +pas peu, car plus nous en aurons, plus nous ferons plaisir a nos parents +et a nos amis a notre retour. + +En causant ainsi, les deux amis se promenaient du cote de la proue, +pleins d'illusions et pleins d'espoir dans l'avenir souriant. La ils +rencontrerent Donat Kwik, qui etait occupe a ronger un biscuit de mer +brun, en grommelant et en faisant des gestes de colere. + +Comme le paysan ne les avait pas apercus, Roozeman lui mit la main sur +l'epaule pour interrompre son monologue furieux. Donat sauta en arriere, +et, les poings serres, prit l'attitude d'un homme qui veut se battre. +Cependant, lorsqu'il eut reconnu les Anversois, il se calma et s'ecria: + +--Oh! oh! pardieu, messieurs, excusez-moi; je croyais que c'etait encore +le Francais de la-dessous. Je lui arracherai un jour ses vilaines +moustaches rousses! + +--Vous mangez des biscuits apres le diner, demanda Jean Creps, vous +n'avez donc pas eu votre ration? + +--Jolie ration! dit Donat d'un ton d'amere raillerie. Nous etions assis +huit autour d'une gamelle de fer-blanc, et nous commencions a diner. +Tout a coup, un de ces coquins d'en bas vient derriere moi, met ses +mains sur mes yeux et crie quelque chose comme _Kyes? kyes?_ Lorsqu'il +me lacha, le plat etait presque vide. Je me depechai pour avoir encore +ma part; mais les camarades etaient si lestes, que je restai tout bete a +les regarder, le ventre creux, comme un hibou qui regarde les rayons du +soleil. Le Francais avec ses grandes moustaches et ses petits yeux peut +regarder ses jambes; je lui ai fait a coups de pied quelques bleus qui +ne lui ont pas fait de bien. + +--Vous vous etes deja battu, Donat! Il faut vous montrer plus traitable, +mon ami, sinon vous pourriez avoir la vie dure avec vos compagnons, dit +Victor Roozeman. + +--Battu, monsieur? C'est-a-dire qu'apres m'avoir donne pas mal de +soufflets et de coups de pied, ils m'ont jete a six hors de leur repaire +de brigands sur le pont. Je suis alle chez le capitaine pour porter +plainte. Le capitaine parle une sorte de flamand maritime; il me +comprend. Mais il m'a jete quelques jurons a la figure, et m'a dit que +chacun devait tacher d'avoir sa part de la gamelle: tant pis, dit-il, +pour les paresseux. + +--Il a raison, il faut essayer de suivre son conseil. + +--Essayer, messieurs? Ce n'est pas necessaire. J'ai mange toute ma vie a +un plat commun. S'il ne s'agit que de manger vite, d'avaler les feves a +moitie brulantes, j'apprendrai leur metier aux Francais d'en bas. +Attendez un peu! ils verront bientot a qui ils ont affaire. Qu'ils +frappent ou poussent tant qu'ils voudront, tout cela glisse sur moi; a +l'occasion, je leur donnerai aussi des coups de pied a leur ecorcher les +jambes. Que croient-ils donc, ces ribauds?" + +Victor ajouta quelques paroles consolantes pour calmer la colere du +jeune paysan; mais ce fut peine superflue, car Donat oublia tout a coup +sa mauvaise humeur et redevint joyeux. Voyant que les Anversois allaient +continuer leur promenade, il leur demanda a mains jointes la permission +de rester un peu avec eux. Personne, dans l'entrepont, ne le comprenait +ni ne lui temoignait d'amitie. Ils consentirent a sa priere; car Donat +Kwik, malgre son air grossier, etait un garcon de sens, et il se +montrait profondement reconnaissant de la moindre marque d'amitie. + +Pendant la promenade, Jean parla en plaisantant de la fille du +bourgmestre et de la demoiselle du chateau avec laquelle Donat avait +l'envie de se marier a son retour du pays de l'or. Le jeune paysan +devint serieux, et il resulta de ses explications qu'il portait au coeur +un amour plus modeste. Il avait fixe son choix depuis des annees sur une +des filles du garde champetre de Natten-Haesdonck, et la jeune fille +n'etait pas indifferente pour lui; mais le pere, qui possedait quelques +pieces de terre, l'avait repousse avec mepris parce qu'il etait trop +pauvre, meme apres que sa tante lui eut laisse seize cents francs. Ce +que Donat avait dit de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du +chateau n'avait ete qu'un vain bavardage, ce n'etait qu'Anneken[1], +la fille du garde champetre, qui lui trottait dans la tete. Il avait +quitte son village par honte et par desespoir de ce que le pere +d'Anneken l'avait jete durement a la porte, lorsqu'il s'etait hasarde a +exprimer le voeu de son coeur. La seule cause de son voyage au pays de +l'or etait le desir de se venger du garde champetre en mettant a ses +pieds un grand monceau d'or et en le forcant ainsi a consentir avec joie +au mariage de sa fille. Anneken avait promis d'attendre, quoique son +pere voulut lui imposer un autre mari; elle ne se marierait avec +personne qu'avec son pauvre Donat Kwik. Le jeune paysan parla avec tant +d'admiration de son Anneken, de ses petits yeux noirs, de son doux +sourire, de ses bras robustes, de sa vertu et de son activite, que +Victor Roozeman prit plaisir a l'ecouter. Il y avait, en effet, une +certaine ressemblance entre sa position et celle de Donat, dont le +langage comique, mais sincere, le fit songer a Lucie et a sa mere. + +[Note 1: Petite Anne.] + +Les amis s'amuserent ainsi a deviser des souvenirs du pays et des +projets de l'avenir jusqu'au moment ou la nuit vint et ou chacun +descendit pour aller chercher le repos dans sa cabine. + + + + +V + +LA FOSSE AUX LIONS + + +Cependant, _le Jonas_ continuait son voyage par un vent des plus +favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de +viande salee et de feves, etait distribuee en quantite suffisante pour +apaiser des estomacs pousses a une activite extraordinaire par l'air vif +de la mer. Le temps magnifique et la rapidite de la navigation +inspiraient a tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie +fut moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'esperance +ne cessait de briller sur tous les visages. + +Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans +la troisieme classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on +remarquait soixante Francais et au moins trente Allemands des bords du +Rhin. Deja, une sorte de rivalite s'etait elevee entre les deux nations, +et meme il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle +un Allemand avait recu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine, +voyant la une bonne occasion de montrer son autorite souveraine, fit +jeter l'agresseur et le blesse au cachot, dans un trou obscur, humide et +infect, a fond de cale, qu'on nommait _la fosse aux lions_. Les amis des +condamnes voulurent s'opposer a l'execution de cette justice sommaire et +arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorites du +premier port ou ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui resister, +et qu'il les debarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas +perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie +n'avaient donc qu'a se soumettre avec resignation. + +Cet evenement peu important fit une profonde impression sur les esprits. +Chacun fut convaincu que le capitaine etait un homme inflexible, qui +n'hesiterait pas un instant a executer ses menaces. L'attitude ordinaire +du capitaine sur le navire contribua beaucoup a augmenter son autorite. +Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arriere, tout a fait seul, +avec une expression froide et severe sur le visage. Quand un passager +lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne +repondait que par un ordre bref et imperieux, apres lequel il rompait, +sans appel, toute conversation. + +Roozeman et Creps se promenaient des journees entieres sur le pont et +parlaient de leur vie passee, de leurs parents et de leurs amis, ou bien +ils admiraient l'immensite de l'Ocean et la variete de ses aspects; ou +bien encore ils revaient ensemble a l'or qu'ils allaient trouver, aux +merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout a leur +joyeux retour dans la chere patrie. + +Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'apercurent +qu'ils les avaient juges un peu severement. Le banquier allemand etait +un homme bien eleve, qui haissait egalement les facons grossieres et les +plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'etait calme et +paraissait avoir du chagrin; les autres, a la verite, restaient +spirituels _a leur facon;_ mais on n'etait pas oblige de les ecouter +plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons +etait celui qui se disait docteur en medecine. Celui-la absorbait du +matin au soir d'enormes quantites de liqueurs fortes. Les quelques +bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent +bientot videes, mais il avait decouvert un moyen de se procurer tous les +jours une grande quantite d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et +dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagemes pour +faire croire a l'un ou a l'autre des passagers qu'il etait malade ou +qu'une maladie le menacait. A ceux qui le croyaient, il disait: + +--Ne craignez rien, je vous guerirai; mais gardez-vous de boire une +seule goutte de genievre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir +sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genievre, et vous +la garderez jusqu'a l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que +vous n'en avez pas bu. + +Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par +chacun de ses malades, reels ou imaginaires, sa ration de genievre. Pour +etre sur que ce n'etait pas de l'eau, le docteur se versait la ration +dans le gosier. Cet homme n'etait qu'un passager ordinaire, mais, comme +il n'y avait pas d'autre medecin a bord, il avait assez de clients; il +en resultait qu'il etait toujours ivre, et que, du matin au soir, il +arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tatant le pouls a l'un +et a l'autre, et begayant: + +--Pas boire de genievre, vous comprenez! mais vous devez neanmoins le +recevoir, entendez-vous? + +C'etait ce singulier personnage qui avait donne a Donat Kwik une pinte +d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remede contre le mal de +mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru etre +empoisonne, le salua du sobriquet de _docteur Geneverneus_[1]. Les +Allemands d'en bas le traduisirent par _docteur Schnappsnase_. Donat +Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait +garder jusqu'a la fin de sa vie. + +[Note 1: Nez de genievre.] + +Tout se passa assez paisiblement sur _le Jonas_, et les jours se +suivaient, longs et monotones. On remarquait deja qu'un certain nombre +de voyageurs avaient perdu leur gaiete et restaient a rever pendant des +heures entieres, immobiles a la meme place, ou assis a part dans un +coin, absorbes dans leurs pensees. L'ennui allait venir peu a peu, et +probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le +repentir d'une conduite blamable ou d'une resolution inconsideree. + +Le seizieme jour apres leur depart d'Anvers, les passagers etaient assis +autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps +pluvieux et le soleil restait voile derriere un epais rideau de +brouillard gris. Cependant, le ciel commencait a s'eclaircir, et +quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Teneriffe aussi +distinctement que si l'on en etait tout pres, quoique le pilote assurat +qu'on en etait encore a une distance de vingt-cinq lieues. + +Victor et ses amis monterent sur le pont et dirigerent leurs regards +vers l'horizon, ou les iles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au +pied du gigantesque pic. Ce pic de Teneriffe est un volcan qui s'eleve +si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut +le distinguer a une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est +couvert d'une neige eternelle, troue les nuages et semble toucher au +ciel. + +A peine les deux Anversois avaient-ils admire un instant avec extase +cette scene emouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se +battaient derriere eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en +courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui +proferaient des maledictions et l'accablaient de coups. Un d'eux +semblait particulierement exaspere contre Donat et le frappait +cruellement du poing sur la tete. C'etait un homme robuste, avec de +longues moustaches rousses et des yeux fort petits. + +Kwik, tout en appelant a l'aide, se defendait vigoureusement, et, ruant +comme un ane, donnait des coups de pied a droite et a gauche dans les +jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte. + +Attire par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre +garcon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Francais aux moustaches +rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine, +tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflamme de +fureur par une pareille brutalite, Victor prit le Francais a +bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'etait accroche a lui +et tous deux roulerent en se debattant sur le pont. Jean Creps accourut +et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait +comme un possede, et bientot tout le pont fut en desordre... Mais le +capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un +seul mot: + +--Paix! + +Alors commencerent les plaintes des deux cotes. Le Francais aux +moustaches rousses pretendait qu'il n'y avait pas moyen de manger a la +meme gamelle que l'enrage Flamand. + +--A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la +viande et les feves toutes brulantes, et, quand nous l'engageons a +laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de +nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il +donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les +marques de la mechancete de cette brute. + +Et l'homme a la moustache rousse decouvrit sa jambe et montra que le +sang coulait reellement le long de son tibia. + +Donat Kwik criait qu'eux-memes l'avaient force a manger si vite pour ne +pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien a ce Francais qu'un Flamand +ne se laisse pas opprimer et railler impunement. Il menacait si +violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et +irrite, mit fin au debat par ces mots: + +--Ici, matelots! Qu'on jette cet enrage dans la fosse aux lions pour +trois jours! + +Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-etre +croyait-il qu'il y avait reellement des lions au fond du navire; il +regardait le capitaine, tremblant et stupefait, comme s'il croyait avoir +mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigne rudement par les matelots, +il se mit a sangloter tout haut, et se laissa tomber a genoux devant le +capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes. + +Les deux amis s'efforcerent de flechir le juge severe. Victor Roozeman, +encore pale d'indignation, pretendait qu'on allait commettre une criante +injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait +tourmente et opprime des le premier jour le pauvre garcon. Jean Creps, +au contraire, s'efforcait de presenter l'affaire comme insignifiante, et +demandait, en termes conciliants et senses, le pardon de Donat, qui ne +lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer +pour un imbecile et un grand lourdaud. + +Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du +capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'eut apaise, il dit aux +matelots: + +--Laissez-le aller. + +Le jeune paysan, se voyant en liberte, s'approcha de Victor, lui prit la +main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux: + +--Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bonte. Pour +vous je me jetterais au feu. + +Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de +gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit tres-durement +en s'en allant: + +--Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou +tu t'en repentiras. + + + + +VI + +L'EQUATEUR + + +_Le Jonas_ etait en mer depuis quatre semaines, et approchait avec +rapidite de l'equateur, cet endroit du globe ou le soleil darde le plus +vivement ses rayons. L'eternelle viande salee commencait a degouter les +passagers; toutes les provisions etaient epuisees. Il y avait de pauvres +diables qui se seraient traines sur leurs deux genoux pour obtenir un +cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour a +chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers, a cause de +la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de +salaison et de biscuits secs; il y en eut qui echangerent des objets de +prix contre une simple chopine d'eau. + +On arriva enfin sous l'equateur. La, _le Jonas_ fut arrete par un de ces +calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus +violente tempete. La mer etait unie et brillante comme un miroir, sans +que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme +un globe de feu dans un ciel bleu fonce et brulait si impitoyablement +tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le +pont du _Jonas_ avec de l'eau de mer pour empecher le bois de se fendre +et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le +pied sur les planchers incandescents. Le ciel etait de plomb; toutes les +voiles pendaient flasques le long des mats; et le vaisseau restait +immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Ocean, qui semblait +a chacun pareil a un desert dont on n'atteindrait jamais les limites. + +Les passagers allaient et venaient, desesperes, suffoques, sans haleine +ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant +vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafraichir et se +reposer; mais partout l'atmosphere etait egalement brulante et l'air +etouffant. Ce qui rendait leur sort encore plus penible, c'etait le +manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentes par une soif +irresistible, epuisaient leur ration avant que le soleil tombat +directement sur leurs tetes, et passaient alors le reste de la journee a +lutter douloureusement contre la soif. + +Ils souffrirent ainsi des le premier jour de calme; qu'eut-ce ete s'ils +avaient du rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de +cette fournaise et de cette atmosphere enervante! + +Le deuxieme jour, aucun vent n'avait agite les voiles et la chaleur +paraissait doublee. Craignant que ce calme prolonge n'epuisat la +provision d'eau necessaire pour atteindre les cotes d'Amerique, le +capitaine declara que le salut de tous l'obligeait a prescrire une +mesure cruelle. Desormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un +demi-litre d'eau par jour. Une terreur generale et des plaintes ameres +accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'efforca de leur +faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il +devait epargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'equipage en danger +de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on +avait trouve, a la meme place ou mouillait maintenant _le Jonas_, un +navire portugais qu'on croyait abandonne. Lorsqu'on monta a son bord, on +y trouva pres de cent cadavres. On apprit par la relation du journal, +que les passagers s'etaient empares de la provision d'eau et l'avaient +employee avec une aveugle prodigalite. Cette note datait deja de six +semaines, et il est clair que ces cent hommes etaient tous morts de soif +et avaient souffert par leur faute le trepas le plus epouvantable. Le +capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder +_le Jonas_ d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher a +une barrique d'eau, il lui brulerait la cervelle avec son revolver comme +a un chien. + +Effraye par la terrible histoire du navire portugais, les passagers +alteres se tordirent les bras avec un rauque murmure de desespoir. + +Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus +qu'auparavant aux etres qui lui etaient chers, et, comme s'il eut voulu +familiariser son imagination avec la misere, il parlait continuellement +de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme +maladif, les belles promenades autour d'Anvers, ou il avait reve si +souvent au bonheur et a l'amour, sous un feuillage frais; les bords +magnifiques de l'Escaut, ou l'on respirait l'air en ete avec un +veritable sentiment de beatitude; le banc vert dans le petit jardin de +sa mere, ou, apres les heures de travail, il pouvait s'asseoir +tranquille, content, et rever et sourire a ses propres pensees, jusqu'a +ce que sa chere mere eut servi sur la table un souper appetissant et +delicieux. Jean ne parlait guere; il trouvait la position terriblement +desagreable, a la verite; mais ils n'etaient pas les premiers qui +fussent restes dans une pareille immobilite pendant quinze jours. Le +vent s'eleverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientot la +misere soufferte. Ces pensees n'empecherent pas le courageux Jean de +s'ecrier qu'il donnerait cinq annees de sa vie pour un seau d'eau froide +de la pompe de son pere. + +Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en +apparence, c'etait Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une +bouteille suspendue a son cou par une corde passee sous ses habits, et +il la gardait et l'epargnait si soigneusement, que deja deux fois a la +fin du jour il avait rafraichi Victor et son ami Jean en leur versant +une gorgee de sa bouteille. + +Interroge sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette +explication, qui temoignait au moins d'une tres-grande puissance de +volonte: + +--Donat est un imbecile, je le sais, repondit-il; mais, quand sa peau +est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse +la tete pour trouver un moyen de ne pas monter trop tot au ciel. Je vais +vous dire comment je m'y prends. Le matin, je recois ma ration d'eau, +n'est-ce pas? Vous croyez que je me depeche de boire, comme les autres? +Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans +discontinuer et je fais croire ainsi a mon estomac qu'il boit, jusqu'a +ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit +peu, et je me remets a mordiller ma clef. Je ne bois pas de genievre, je +ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salee; et je me +nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je +suis toujours moitie affame, moitie etouffe; mais il est plus facile de +supporter la moitie de chaque mal que d'en souffrir un tout a fait. + + + + +VII + +LES REQUINS + + +Les jours se succedaient sans qu'un nuage se montrat a l'horizon; le +soleil restait egalement brulant et l'air egalement lourd. + +Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers resterent couches dans +leurs cabines, a moitie etourdis et se plaignant de n'avoir plus la +force de se mouvoir. + +La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse +avait eclate dans l'entre-pont. Les uns pretendaient que c'etait le +_typhus_, les autres le _cholera_ et d'autres la _fievre jaune_. Cette +nouvelle fit trembler et palir tout le monde, car une seule de ces +maladies est, en effet, suffisante pour depeupler en peu de temps tout +un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble +sous un ciel de plomb dans un si petit espace. + +Tous les passagers fremissaient encore sous l'impression de cette +terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, penche par-dessus le bord, +s'amusait a jeter quelques petits objets dans la mer, se mit a crier +tres-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire. + +--Une baleine! deux baleines! s'ecria-t-il en courant vers Roozeman. +Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui +grincent et craquent comme une machine a battre le ble. Je leur ai jete +un vieux soulier egare la; elles l'ont croque et avale comme une amande! + +Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une +distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait ete eveillee par le +cri de Donat coururent au bord du navire et regarderent dans la mer, +unie et transparente comme un miroir. Ils apercurent, en effet, non pas +deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi +qu'on leur jetat, du bois, du fer ou des morceaux de cable, ces monstres +sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et +l'avalaient en un clin d'oeil. + +Le docteur passa a moitie ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en +ricanant: + +--Ah! ah! voila les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe, +messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent a cent +lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et +agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un diner +friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous +puissiez reconnaitre le chemin: c'est par la que beaucoup d'entre vous +s'en iront _ad patres_. Pour moi, je suis trop necessaire ici; les +mangeurs de fer ne m'auront pas encore. + +Apres cette cruelle raillerie, il s'eloigna. On parla alors de +l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient a la +maladie seraient jetes a la mer et devores par les requins affames. +Cette pensee horrible eteignit dans les coeurs la derniere etincelle de +courage. + +Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant a cote de +lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider. Beaucoup de +passagers etant tombes malades, le docteur s'etait vu en possession de +plus de vingt-cinq rations de genievre; et il avait probablement brise +par cet exces le fil de ses jours, deja peu solide. + +Lorsque Donat Kwik rencontra ses deux amis, il s'ecria d'un ton de +sincere compassion: + +--Eh bien! eh bien! le docteur _Geneverneus_ est mort? Je lui pardonne +de tout mon coeur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu +misericordieux ait son ame! Il n'avait pas prevu que les baleines +etaient venues pour lui. Je penserai a lui dans mes prieres, il en a +besoin, le malheureux! + +Sous la ligne, ou le soleil decompose, avec une rapidite extraordinaire, +tout ce qui peut tomber en putrefaction, on ne peut pas garder longtemps +les cadavres. Sur _le Jonas_ surtout, ou une maladie contagieuse +semblait regner, il fallait eloigner sans retard les restes mortels du +docteur. + +Tout a coup la cloche tinta lentement, comme pour un enterrement; tous +les passagers qui n'etaient pas alites furent appeles sur le pont et +reunis d'un cote du navire. Alors quatre marins monterent avec le +cadavre et se dirigerent lentement et solennellement vers le cote ou se +tenaient les passagers. Le pauvre docteur etait cousu dans sa couverture +comme dans un sac, et l'on y avait mis une quantite de charbon pour le +faire descendre au fond de la mer. Apres que les matelots eurent tout +apprete a bord du navire pour l'enterrement, le capitaine ota son +chapeau et se mit a marmotter entre ses dents les prieres d'usage. Les +passagers s'etaient egalement decouverts; la plupart frissonnaient a la +pensee qu'on allait leur montrer l'effroyable chemin de l'eternite, +qu'ils prendraient peut-etre a leur tour le lendemain. + +La priere fut bientot achevee. Sur un signe du capitaine, les matelots +descendirent jusqu'a la surface de la mer la planche sur laquelle +reposait le corps du docteur, la renverserent et jeterent ainsi le +cadavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se pencherent +par-dessus le bord et regarderent dans l'eau; mais tous reculerent +tout tremblants et pousserent un cri d'horreur et d'effroi: ils avaient +vu les requins se jeter comme des tigres furieux sur le cadavre, +dechirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un +instant chacun un morceau de l'horrible festin. + +Et avant la fin du jour, les monstres recurent encore cinq victimes de +la cruelle epidemie qui commencait seulement a sevir d'une maniere +terrible dans l'entre-pont. + +Les passagers etaient aneantis; quelques-uns couraient sur le pont a pas +inquiets, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de +bois qui les tenait inexorablement enfermes dans son cercle empeste. +D'autres erraient ca et la, comme des fous, avec des gestes de desespoir +et murmuraient en eux-memes contre des spectres invisibles. Tous +demeuraient muets et consternes, et cet affreux silence n'etait +interrompu que par des imprecations contre la soif de l'or et contre le +fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adresses a la patrie +qu'on avait abandonnee si follement. + +Vers le soir, Victor fut frappe tout a coup d'une affreuse angoisse. +Pendant qu'il etait assis sur un banc a cote de son ami et de Donat +Kwik, causant tristement de l'heureuse Belgique, de la belle ville +d'Anvers et des etres qui leur etaient chers; pendant que Jean +s'efforcait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de +ce dernier s'altera tout a coup d'une maniere surprenante. Une paleur +mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres +se raidirent comme s'il eut ete atteint d'un attaque de nerfs. C'etaient +les signes de la maladie. Jean Creps, le bon coeur, l'ami fidele, allait +mourir; peut-etre avant que le soleil eclairat de nouveau le pont du +_Jonas_, les monstres marins auraient deja englouti son cadavre! + +Cette pensee remplit Roozeman d'un desespoir indescriptible; il se jeta +en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes, +auxquelles il ne croyait pas lui-meme. Donat tenait une main du malade +et l'arrosait de larmes silencieuses. + +Jean s'efforcait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il +avait encore du courage et qu'il n'etait pas si malade qu'on se le +figurait; mais bientot ses dernieres forces l'abandonnerent, il poussa +un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en +criant d'une voix dechirante: + +--De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorgee d'eau! L'eau +seule peut me guerir! + +En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en delire vers le +capitaine et tomba a ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il +se tordit convulsivement les mains, il offrit toute une poignee de +billets de banque, tout ce qu'il possedait, pour un demi-litre d'eau. +Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas +apercu le jeune homme qui se trainait a ses pieds et lui demandait la +vie de son pauvre ami. + +Victor reitera ses supplications desesperees aupres du pilote avec le +meme insucces... Un cri de rage lui echappa; il s'elanca vers un baril +d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacerent de +leurs couteaux, et comme Victor, aveugle, ne retirait meme pas sa +poitrine sous la froide impression de l'acier, ils sauterent tous +ensemble sur lui et le jeterent loin d'eux sur le pont. + +Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman +s'arrachait deja les cheveux et se dechirait la poitrine, lorsqu'un +marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moitie d'un demi-litre, en +echange de sa montre d'or. + +Avec quelle folle joie Victor sacrifia le cadeau cheri de sa mere, pour +prolonger la vie de son ami, ne fut-ce que d'une heure! Il courut tout +joyeux vers Jean Creps, lui porta la bouteille aux levres et lui versa +le breuvage rafraichissant dans la bouche, en riant d'un rire nerveux. + +Les forces semblerent, en effet, revenir au malade; il pria son ami de +vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres etaient +brises et qu'il eprouvait un besoin irresistible de repos. + +Pendant cette nuit, Victor passa des heures d'une anxiete mortelle. +Assis, avec Donat, pres du lit de son ami souffrant, il entendait sortir +sans cesse de sa poitrine dechiree le cri: "De l'eau! De l'eau! de +l'eau!" sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu +obtenir une goutte d'eau en echange de toute une fortune. + +Il y eut un moment terrible: ce fut lorsque Jean, tombe en delire, ne +criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou, +se tordait les membres et paraissait devoir mourir dans un acces de +fureur. Tout a coup, il se leva dans l'obscurite et dit d'une voix +creuse et avec une sombre ironie: + +--En Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insense! que vas-tu +chercher la? De l'or? N'y a-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui +qui veut le gagner par son activite et par son intelligence? La liberte? +l'independance? Ou regnent ces bienfaits de la civilisation humaine +autant que dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insense, le +bonheur n'habite pas si loin; il est ou se trouvait notre berceau, pres +du foyer paternel, dans les yeux de notre mere, dans le souvenir de nos +amis, dans les objets auxquels sont attaches les souvenirs de notre +jeunesse. Le demon de l'or t'a attire, tu veux devenir riche tout d'un +coup, sans travailler, violer la loi que Dieu a gravee dans la +conscience? Va-t'en, ingrat, il te punira!... Au lieu d'or, tu ne +trouveras que la misere, la honte et la mort... la mort et un horrible +tombeau dans les entrailles de l'Ocean!... + +En achevant cette malediction, il se laissa retomber sur son lit et +resta etendu, immobile et muet. + +Victor Roozeman, courbe presque jusqu'a terre, se sentit ecrase sous ces +paroles terribles, qui n'etaient que l'echo de ses propres pensees; il +frissonnait en entendant une prediction de l'accomplissement de laquelle +il ne doutait pas. + +Au pied du lit etait assis Donat Kwik, qui, dans l'exces de son +repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si +cruellement la tete contre les poutres, que le sang coulait de ses +joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque: + +--Tiens! tiens! animal que tu es! Ane! Cela t'apprendra a aller en +Californie... Tu seras mange par les baleines: c'est tres-bien fait, tu +l'as merite, vilain et stupide imbecile! + +Plus tard, dans la nuit, la fievre brulante parut avoir abandonne le +malade. Il etait calme, respirait plus librement et semblait sommeiller. + +Donat s'etait endormi, la tete sur ses genoux et revait tout haut de son +village natal... Ce qu'il disait devait emouvoir profondement Roozeman, +qui veillait, car il ecoutait en tremblant les paroles qui tombaient de +la bouche de Donat: + +--Ah! Blesken, ma chere vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger +de cette herbe tendre? Prends-y garde, Blesken! qui n'est pas content de +ce qui est passable quitte les trefles pour les joncs!... Tu as +peut-etre soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?... Viens au ruisseau: +la, il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si fraiche, si +fraiche, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours... Bles, Bles, +vois, la-bas, Anneken, la fille du garde champetre! Elle nous regarde +avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Bles, +dimanche, c'est la kermesse; j'ai graisse mes jambes. Si tu pouvais voir +les sauts que je ferai!--Anneken! chere Anneken! a dimanche, n'est-ce +pas?--Bles, as-tu entendu avec quelle voix douce et tendre elle m'a +crie: "Oui, Donat, a dimanche!" Quelle vie, Bles! quel bonheur! si cela +ne change pas, j'en deviendrai fou assurement. + + + + +VIII + +LA REBELLION + + +Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu desesperant, Jean +vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la +troisieme classe. + +La perte de tant de compagnons, la repetition de ces horribles +funerailles et la vue des requins affames qui s'agitaient autour du +navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de desespoir +immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris +menacants contre le capitaine, et l'on voyait ca et la des hommes qui +ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se preparaient a un combat a mort. + +Le partage de la ration journaliere calma cependant pour quelques +instants la tempete qui semblait se preparer dans les esprits. Mais, +vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau change le pont du _Jonas_ en +une fournaise insupportable, une agitation etrange parut emouvoir tout a +coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre a une +entreprise violente en criant: + +--De l'eau! de l'eau ou la mort! + +Ni Victor ni Donat n'etaient presents; ils etaient dans la cabine de +leur ami malade, qui, sorti de son delire, ecoutait d'un air resigne +leurs consolations. + +Le capitaine se tenait sur l'arriere du vaisseau et suivait avec une +grande inquietude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que +la chose commencait a devenir serieuse, il appela par un signe tous ses +matelots, remit a chacun d'eux un revolver a six coups et les placa +autour de l'endroit ou se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en +main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte: + +--Arriere, insenses que vous etes! Vous voulez faire au _Jonas_ le meme +sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De +l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous +ose s'approcher de nous a deux pas. Arriere, sur votre vie! ou les +balles vont faire justice de votre criminel aveuglement! + +Les passagers reculerent jusqu'a la distance designee; ils murmuraient +encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue +des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents, +semblaient prets a commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur +rage et les fit hesiter. Cependant, les plus exasperes s'etaient reunis +pres de la proue, ou ils s'excitaient les uns les autres, et +deliberaient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en +avait meme trois ou quatre qui avaient tire les leviers hors des treuils +ou s'enroulaient les cables et qui brandissaient ces effroyables massues +au-dessus de leurs tetes. Encore une minute et le pont du _Jonas_ allait +se changer en une mare de sang. + +En ce moment, un cri d'etonnement s'echappa de la poitrine d'un vieux +matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'ecria: + +--Capitaine, voyez! voyez la-bas au sud-ouest! + +--Ne detournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine a ses +hommes. + +Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon +designe, et poussa egalement une exclamation de joie; il agita son +chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux +deux extremites du navire: + +--Hourra! hourra! delivrance! Dieu nous envoie de l'eau... de l'eau et +du vent! + +A ces mots, un sourire etrange et convulsif detendit les traits des +passagers, comme s'ils venaient d'etre subitement atteints de folie; +mais les couteaux disparurent, les leviers retomberent sur le pont; un +pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'etaient rapproches et +montraient a tous avec transport un petit nuage noir qui s'etait leve +sur l'horizon et qui grandissait avec rapidite. A la certitude de cette +delivrance inesperee, un grand nombre se jeterent a genoux et leverent +les mains vers le ciel en signe de reconnaissance. + +L'heureuse nouvelle se repandit instantanement jusqu'au fond du navire. +Les malades meme, ceux que la mort tenait deja embrasses, semblaient +s'eveiller a une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour +etre conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Etre mouille! sentir +ruisseler l'eau fraiche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air +humide! quelle jouissance! quel bonheur! + +Jean Creps fut porte sur le pont par Victor et Donat. Des larmes +d'esperance et de joie coulaient sur ses joues pales, pendant qu'il +tenait les yeux fixes sur le nuage noir qui, pareil a un messager du +Seigneur, allait apporter a ces pauvres creatures delaissees la sante et +l'apaisement. + +Les passagers continuaient a regarder d'un oeil etincelant et avide. +Leurs coeurs battaient, leurs nerfs fremissaient, ils avaient tout +oublie, meme la soif, pour contempler ce phenomene celeste qui se +deployait avec une merveilleuse rapidite au-dessus de l'horizon. Au +premier moment, ils n'avaient distingue qu'un petit nuage noir; mais ce +petit nuage, comme s'il eut ete anime par une irresistible puissance +d'attraction, paraissait reunir dans son sein toutes les vapeurs de +l'air et grandissait a vue d'oeil, jusqu'a ce qu'enfin il couvrit comme +un mur sombre toute la partie sud du ciel. + +Pendant que l'attention generale, etait fixee sur ce seul point, que +tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une delivrance +prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout appreter pour +recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le +pont; des barils, des seaux et des cuves furent places aux coins ou la +pente naturelle devait conduire l'eau. + +A peine les premiers apprets etaient-ils termines, que la partie du ciel +qui etait restee claire jusque-la se remplit d'un brouillard epais et +qui devint de plus en plus opaque; le soleil etait pale et sa lumiere +verdatre; et bientot on se trouva dans une complete obscurite. + +Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage +noir, et l'Ocean fremit sous un epouvantable coup de tonnerre. Le signal +etait donne! Des eclairs serpentaient sans relache dans l'espace; l'eau +retentissait comme si dix armees invisibles se battaient avec une +artillerie infernale; mais les ecluses du ciel s'entr'ouvrirent et des +torrents d'eau tomberent avec fracas sur le pont du _Jonas_. + +Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient +boire maintenant, se rafraichir, sentir couler sur leurs corps embrases +l'eau fraiche, pareille a un baume bienfaisant! + +Jean lui-meme, Jean le malade, l'epuise, embrassait ses deux amis et +s'ecriait avec enthousiasme: + +--Dieu soit loue! je ma sens revivre! je ne mourrai pas! + +La tempete dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et +faisait trembler le ciel et la mer; les eclairs enveloppaient _le Jonas_ +d'une lumiere aveuglante; parfois, les vents dechaines faisaient tourner +le navire sur lui-meme comme une toupie et le menacaient de le faire +sombrer; mais tout cela n'etait rien, en comparaison de la joie d'avoir +de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais. +Les peureux meme riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et +des eclairs. + +Lorsque la tempete s'apaisa enfin, le vent continua a souffler avec une +force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable +au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles +que possible; _le Jonas_ se pencha sur le cote et s'elanca en avant +comme une fleche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers. + + + + +IX + +L'ARRIVEE + + +Le navire, comme s'il eut voulu rattraper le temps perdu, marcha avec +une telle rapidite, que, quelques jours plus tard, il se trouvait a la +hauteur da Bresil. Deux malades succomberent encore, les autres +guerirent rapidement ou furent bientot hors de tout danger. + +Les souffrances endurees etaient oubliees. Deja les passagers +commencaient a soupirer de nouveau apres l'or de la Californie. On etait +gai, on causait des mines, des tresors qu'on y amasserait, et de ce +qu'on en ferait apres le retour au pays natal. + +Jean Creps, quoique encore un peu faible, etait tout a fait retabli de +sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement severe il avait +prononce pendant son delire contre ce voyage; car la vie qui lui etait +revenue avait redouble son courage, et il envisageait avec une confiance +sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait +egalement retrouve ses reves seduisants, et souvent un sourire +mysterieux venait eclore sur ses levres, quand son imagination faisait +miroiter devant ses yeux la fortune qu'il esperait recueillir bientot. +Il se voyait deja dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en +abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa +tendre mere; il etait devant l'autel a cote de Lucie, et il entendait la +voix du pretre qui disait: "Soyez unis au nom du Seigneur!" + +Donat Kwik avait repris sa premiere disposition d'esprit. Il se +promenait des journees entieres sur le pont, ou tenait compagnie aux +deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son +insouciance. D'autres fois, il flanait dans l'entre-pont, et y +baragouinait le francais, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on +n'en comprenait qu'un mot par-ci par-la, et il faisait rire chacun par +ses balourdises. Les Francais le nommaient Jocrisse et les Allemands +_Hauswurst_; il repondait a ces noms, dont la signification lui etait +inconnue, avec autant de serieux que si le cure l'eut baptise ainsi a sa +naissance. + +_Le Jonas_ devait encore subir une rude epreuve: les passagers devaient +voir encore une fois la mort s'elever entre eux et la terre promise de +l'or;--et, cette fois, le danger devait etre si menacant, que tous ceux +qui etaient a bord du _Jonas_ allaient implorer la misericorde celeste a +deux genoux et les mains levees au ciel. Au cap Horn, ce point extreme +de la quatrieme partie du monde, ils furent assaillis par de longues et +terribles tempetes; une nuit, ils se virent entoures dans l'obscurite +par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-memes, +renoncant a tout espoir de delivrance, voulaient deja mettre a flot les +chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment supreme. En verite, +le destin semblait avoir decide la perte du _Jonas_; mais, soit que le +Seigneur eut pitie de ces creatures eperdues, soit que le sang-froid du +Capitaine sut eviter avec une merveilleuse habilete les montagnes de +glace, les chercheurs d'or echapperent cette fois encore au tombeau qui +s'ouvrait devant eux. Ils arriverent enfin dans l'ocean Pacifique, entre +Valparaiso et Taiti. + +Il s'etait ecoule pres de cinq mois depuis le jour ou ils avaient quitte +Anvers et vogue sur l'Ocean. Encore une quarantaine de jours favorables, +et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but +supreme de leur desir et recompense de tous les maux soufferts. Apres un +si long voyage, l'ennui s'etait empare des passagers, jusqu'au moment ou +ils arriverent pres du cap Horn, et avait jete peu a peu l'apathie et le +decouragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans +la mer meme qui baignait les cotes de la Californie, les poitrines se +dilaterent, les tetes se releverent avec fierte et les yeux brillerent +d'espoir et d'impatience. + +Pendant cette derniere partie du voyage, le repos ne fut trouble que +par un seul evenement. Un matin, de tres-bonne heure, Donat Kwik +accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait +l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogerent, il +repondit: + +--Le capitaine! vite! vite! le capitaine! _Vole argent moi, my money! +Spitsboef! Donderwatter! moi vole!_ Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre +argent!... + +Quand le capitaine comprit ce qui desesperait si fort Donat, il prit le +fait tres au serieux. On avait, d'apres le recit du paysan, force, +pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et vole une somme de +cinq cents francs en quatre billets de banque anglais. + +Tous les passagers de la troisieme classe furent appeles sur le pont et +minutieusement fouilles par les marins. On leur fit meme vider leurs +poches et oter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres +furent ouverts et visites; mais, quoi qu'on fit pour decouvrir l'auteur +de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus. + +Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et +remplissait l'air de ses plaintes ameres. Ses amis, Creps et Roozeman, +s'efforcerent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par +retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet +sur le paysan decourage, ils lui firent comprendre qu'en Californie il +n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait meme pas +l'employer. En effet, a leur arrivee, ils trouveraient des delegues de +la societe _la Californienne_, pour leur procurer une bonne nourriture, +des auberges confortables et tout ce qui pouvait etre necessaire a leur +entretien. + +Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement. +Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laisse partir sans +argent, possedait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet +de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre desole, qui +deplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa _poire pour +la soif_. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut +un peu console. Neanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie +sur le navire. Ou qu'il se trouvat, dans l'interieur ou sur le pont, il +espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un +renard pour ecouter les conversations les plus secretes, suivait tous +les mouvements des mains des passagers, et il etait evident qu'il ne +regardait jamais quelqu'un sans que la pensee que le voleur de ses +billets de banque pouvait bien etre devant lui brillat dans ses yeux. +Les passagers, blesses de ce soupcon, maltraitaient le pauvre paysan ou +l'ecartaient durement de leur chemin; il se defendait en donnant des +coups de pied a droite et a gauche, mais il avait affaire a si forte +partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire +sans avoir un oeil poche ou le nez ecorche. + +C'etait surtout le Francais aux moustaches rousses qui le poursuivait +sans cesse. Donat s'etait mis en tete que son premier oppresseur etait +aussi le voleur de ses billets, et le Francais pouvait lire ce soupcon +dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappe cruellement le +pauvre garcon au visage, Victor etait accouru et avait defendu son +compatriote; Jean Creps etait intervenu, et ainsi une rixe violente +s'etait elevee sur le pont. Le capitaine, apres avoir entendu les +explications de part et d'autre, avait fait mettre le Francais pour deux +jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine +furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de +tourments. + +Cependant _le Jonas_ poursuivait sa route avec un vent tres-favorable. +On commenca a compter les jours, et lorsque le capitaine annonca enfin +qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fievre de +l'impatience gagna tous les passagers. + +Une apres-midi que le ciel etait tres-nebuleux, les deux amis etaient +assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et +s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage +et de leur debarquement dans le pays de l'or. + +--Quant a moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en +donne la moitie a mon pere, pour qu'il ne soit plus oblige de travailler +dans ses vieux jours; j'achete a mon frere un magasin de denrees +coloniales, et je donne a chacune de mes soeurs une dot de cinquante +mille francs! + +--Et vous-meme, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous? + +--Bah! je n'ai besoin de rien, repondit Jean. Ce n'est pas pour devenir +riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre +et independant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis +content. Et si le gout des richesses me prenait un jour, je pourrais +toujours revenir en Californie. + +--Savez-vous ce que je ferai, moi? s'ecria Donat Kwik. Je ne retourne +pas a la maison avant d'avoir tout un sac a froment plein d'or. Alors, +j'achete un chateau aux environs de Natten-Haesdonck, et je vais y +demeurer avec Anneken et son pere. Il y aura la tout ce qu'il y a de +bon: de la viande au pot, du jambon dans la cheminee, de la biere forte +dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture... +oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillee comme une princesse; +et je veux, quand nous irons a la kermesse, qu'elle attire les regards +de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens, +et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du +matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est +profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais +Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or +dans sa cave. + +--Je n'en demande pas tant a Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement +de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo +et d'assurer a elle et a ma mere un sort agreable, je benirai +eternellement son saint nom, dusse-je travailler encore rudement toute +ma vie pour augmenter leur bonheur. + +Tout a coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourra +joyeux qui retentit sur le pont du _Jonas_. Ils monterent en courant. +La, ils entendirent le cri triomphant de "Terre! Terre! Californie! +San-Francisco!... Hourra! hourra!" + +En effet, le brouillard s'etait dissipe et les cotes de la Californie se +deployaient sous leurs regards emerveilles, des deux cotes d'un detroit +qui leur fut designe comme etant la _Porte d'or_, ou l'entree de la baie +de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la cote bordee par une +immense chaine de montagnes dont la croupe verte s'etendait comme une +ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nebuleux. +Devant eux, le _monte Diavolo_, ou montagne du Diable, elevait vers le +ciel sa cime couronnee encore, a une couple de mille pieds de hauteur, +de cedres gigantesques. + +Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait +la fin de leur voyage, le _Jonas_ atteignit la Porte d'or et entra dans +la baie de San-Francisco, parsemee d'un grand nombre d'iles et assez +grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde. + +_Le Jonas_ jeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les +formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et +pleins d'enthousiasme, s'elancerent en foule vers le cote du pont qui +faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'elever pour savoir +celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or. + + + + +X + +SAN-FRANCISCO + + +Plusieurs chaloupes allerent et revinrent du _Jonas_ au rivage pour +debarquer les passagers. + +Une soixantaine de ceux-ci etaient deja sur le port, avec leurs coffres +et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les +employes de la societe _la Californienne_ ne se montraient pas pour +transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons +de bois que l'on avait preparees pour les actionnaires. + +Pendant ce temps, les deux amis, et surtout Donat Kwik, ouvraient de +grands yeux en regardant les singulieres gens qui passaient par groupes +ou s'arretaient pres d'eux. Ce n'etait pas les Mexicains avec leurs +costumes eclatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois +avec leurs longs jupons, ni les mulatres avec leur large figure couleur +marron, ni meme les naturels a moitie sauvages de la Californie. Ce qui +les etonnait et leur semblait inexplicable, c'etait l'exterieur des +Europeens, qui avaient probablement quitte comme eux leur patrie pour +venir assouvir ici leur soif d'or. La plupart etaient sales et +deguenilles, avec la barbe negligee et les cheveux en desordre, avec des +souliers creves aux pieds et des haillons autour du corps. Cependant, si +miserable que fut leur air, ils portaient tous a leur ceinture un +revolver ou un couteau-poignard etincelant et marchaient la tete levee, +jetant a droite et a gauche des regards fiers ou paraissait briller le +sentiment d'une independance absolue. On voyait se promener egalement +des personnes dont le costume et la physionomie indiquaient une position +aisee et une education distinguee; mais ils vivaient sur un pied +d'egalite parfaite avec des gens sur le visage desquels la bassesse et +la crapule avaient imprime leurs ignobles stigmates; on y voyait meme +des hommes qu'on eut pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la +main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser +brutalement, le pistolet au poing, ceux qui avaient l'audace de les +toucher seulement en passant. + +--Dieu! quelles mines repoussantes ont tous ces gens-la! soupira +Roozeman. Je ne me suis jamais represente autrement une bande de +brigands. Qu'ils sont sales et sauvages! + +--La tete m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu'a se baisser +pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble qu'il serait preferable +pour ces hommes qu'on put y ramasser des culottes et des souliers neufs. +Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons a nous repentir de +notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs! + +--Vous etes etonnants! dit Jean en riant, vous voyez tout en noir. Il va +de soi que ce ne sont pas tous millionnaires qui viennent en Californie. +Ces gens-la sont probablement des voyageurs nouvellement arrives, comme +nous. Ils n'ont pas encore eu le temps ni l'occasion d'aller aux mines +d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une societe qui pourvoit +a leur entretien, ils souffrent un peu de misere. Vous remarquez +cependant bien que l'espoir ou la certitude d'etre bientot riches leur +gonfle le coeur et les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est +la realite du reve que les plus nobles coeurs caressent en Europe: la +fraternite, l'egalite entre tous les hommes et toutes les nations, sans +distinction de sang ni de rang. + +--Oui, mais la fraternite avec tous ces pistolets et ces longs couteaux, +repliqua Donat, m'inspire peu de confiance. Si ces deux gaillards +la-bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulierement, +sont mes freres, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma +famille seul dans un bois! + +--Tu ne comprends pas, repliqua Jean. L'arme a la ceinture de ces hommes +est le signe de la liberte et de la vraie independance. N'as-tu jamais +entendu dire que, dans les Etats-Unis d'Amerique, personne ne sort de +chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et +civilisee, qui donne a l'ancien monde l'exemple de l'independance +individuelle et de la liberte la plus large. Vous en aurez +l'experience.... + +Un monsieur, passablement bien mis, a la physionomie noble et fiere, +s'approcha de Creps et s'offrit pour porter leurs bagages a la ville. +Les Flamands le regarderent avec de grands yeux, et Jean repondit en +anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service, +parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres. +Roozeman lui demanda tres-poliment comment il se faisait qu'un +_gentleman_ comme lui se vit force de faire un travail d'esclave pour +gagner quelques schillings. + +--Quelques schellings! repeta l'autre en souriant. L'etat n'est pas +aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et +quelquefois douze. + +--Que dit-il la? s'ecria Donat, qui avait appris sur _le Jonas_ assez de +trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que +dit-il la? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! Le charmant +pays! Pour porter des paquets, on n'a pas besoin de beaucoup d'esprit. +Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais +travailler comme un cheval, et je gagnais a peine deux dollars par mois +en sus de la nourriture. + +Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'echapper a la +misere l'avait rendu fou de joie. + +L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la +main a son couteau, jeta un regard menacant sur Donat stupefait et dit +en s'eloignant: + +--_Go to hell, you damd'd idiot!_ (Va en enfer, idiot damne!) + +--Voila, pardieu! un frere bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik +entre ses dents. Encore un peu, et il allait me saigner comme un porc. +Dites ce que vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-la ressemblent +a une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous +voler ou vous assassiner. + +En disant cela, il ramassa son sac de voyage et le serra avec force, +comme s'il craignait d'etre vole. + +--Tu es mefiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant. +Depuis la perte de tes billets de banque, tu ne vois plus que des +voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de +lui; quoi d'etonnant qu'il en soit blesse? + +Il fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers, +qui attendaient, comme lui, a cote de leurs malles. On leur avait assure +qu'il n'etait pas encore arrive de directeurs ni d'employes de _la +Californienne_ a San-Francisco; _le Jonas_ etait le deuxieme navire de +la societe qui eut paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur +lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait +eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette +supposition, personne ne savait que dire de _la Californienne_, et il ne +resta plus aux passagers qu'a se conduire selon le proverbe americain, +_help yourself_, que Donat traduisit par: _Tache de te tirer toi-meme du +petrin_. + +Il n'y avait rien a faire contre le sort; la nuit allait venir, il +fallait chercher un logis ou l'on obtint au moins un abri pour la nuit. +Il pouvait se passer encore quelques jours avant l'arrivee des +directeurs de la societe. Ceux qui avaient de l'argent n'avaient rien a +craindre; les autres se tireraient d'embarras comme ils pourraient. + +Deux hommes accoururent en meme temps pour porter la malle de Victor, +qui etait assez grande. Tous les deux y avaient deja mis la main, et +l'un repoussa l'autre avec violence en proferant des paroles grossieres. +Un des deux tira son couteau et menaca d'en percer l'autre; mais ce +dernier sauta sur lui comme un tigre furieux, lui arracha son couteau, +qu'il jeta loin de lui, frappa son adversaire a la figure avec une telle +force, que le sang lui sortit par le nez et par la bouche, et jura, le +revolver a la main, qu'il lui brulerait la cervelle s'il faisait encore +un pas pour se rapprocher. + +--Droles de freres! murmura Donat pale d'emotion. + +--C'est un etre insupportable, dit le vainqueur en francais, pendant +qu'il chargeait le coffre sur ses epaules. Un jour ou l'autre, je serai +oblige de lui loger une balle dans la tete. Soit, il l'aura... Ou +veulent aller ces messieurs? + +--Eh bien, eh bien, ou est allee ma malle? s'ecria Jean Creps tout a +coup. Elle etait ici, a cote de moi. + +--Tiens! vous parlez le flamand? demanda le porteur. D'apres votre +langage, vous devez etre d'Anvers. Je suis Bruxellois.... + +--Mais ma malle? ma malle? repeta Jean avec inquietude, Ou peut-elle +etre? + +--Elle est probablement volee, repondit le Bruxellois d'un air +tranquille. + +--Et que faire? + +--Faire une croix dessus; vous n'en entendrez plus jamais parler. + +--Courez chez le bourgmestre! chez le garde champetre, chez les +gendarmes, s'ecria Donat. + +--Il n'y a pas de police ici, observa le Bruxellois. Chacun est libre et +peut faire tout ce qu'il veut et tout ce qu'il sait faire. Tant pis pour +celui qui n'est ni assez fort ni assez malin. + +--Et si ce furieux de tout a l'heure vous avait perce de son couteau, il +n'y aurait pas eu de justice pour venger ce meurtre? + +--Aucune. Elle aurait trop d'ouvrage s'il y en avait une. Au moindre +mot, le sang coule ici entre les meilleurs amis. La soif de l'or rend le +coeur cruel et impitoyable. Je suis arrive en Californie, bon et doux +comme un naif Brabancon; mais les sept mois que j'ai passes dans les +mines m'ont appris qu'un agneau, pour pouvoir vivre parmi les loups, +doit devenir loup lui-meme. En Belgique, je n'aurais pas ose coucher un +lapin par terre; maintenant, j'abattrais dix hommes, avec mon revolver +ou mon couteau, sans en etre plus emu que lorsque j'ecrase les +moustiques qui cherchent a me piquer. + +Victor et Donat, qui ecoutaient ces paroles, fremissaient d'horreur +devant une si froide insensibilite. Jean s'etait eloigne de quelques pas +et regardait de tous cotes s'il ne decouvrirait pas sa malle.... + +--Peine inutile, camarade, lui cria le Bruxellois. La malle est partie +et reste partie. Avancez, sinon vous me payerez double. Vous me faites +perdre mon temps; je puis encore gagner quatre dollars avant la nuit. + +--Ainsi, demanda Creps en s'approchant, vous me dites qu'il n'existe pas +de justice dans ce pays? + +--C'est-a-dire, repondit le commissionnaire en partant avec la malle, +personne ne se mele des combats et des assassinats; mais, quand on prend +un voleur en flagrant delit, alors il est pendu au premier arbre ou +pilier venu par les assistants, par vous, par moi ou par n'importe qui, +sans autres informations ni jugement. On nomme cela ici la _Lynch +law_ (loi de Lynch). Vous aurez l'occasion d'apprendre a connaitre cette +singuliere justice. Marchez un peu plus vite, camarades, et faites +attention a la boue, car, quand il a plu comme aujourd'hui, +San-Francisco est un bourbier. + +--C'est fini, dit Creps en soupirant, tous mes gemissements ne me +rendront pas ma malle. Nous devons nous consoler. Il est heureux que +j'aie mis mes billets de banque en poche. + +--Ne dites pas cela de maniere a etre entendu, imprudent! murmura le +Bruxellois. + +--Comment! pourquoi? + +--Vous ne le comprenez pas? Si moi, par exemple, il me prenait envie de +posseder vos billets de banque, qu'est-ce qui m'empecherait de vous +percer le coeur de mon couteau et de vous prendre ensuite vos billets de +banque? + +--Vous? crierent les trois amis en meme temps. + +--Non, je ne suis pas encore si avance, Dieu soit loue! C'est un bon +conseil que je vous donne.... Mais vous ne m'avez pas encore dit ou vous +voulez passer la nuit. Il y a ici des hotels a tous prix. Pour coucher +une nuit sous un toit, on paye dix, cinq, trois ou deux dollars par +personne; oui, meme pour un dollar, on peut dormir par terre sous une +voile. Parlez, que choisissez-vous? + +--Cinq francs pour coucher par terre sous une voile! murmurerent les +Flamands. + +--Etes-vous riches? avez-vous beaucoup d'argent? demanda le Bruxellois. + +--Beaucoup d'argent? non certainement, lui repondit-on en hesitant, mais +assez cependant pour coucher pendant une nuit sur un lit passable. + +--C'est bien; je vois que vous commencez a suivre mon conseil, et je +comprends que vous avez de l'argent. Le mieux que vous ayez a faire, +C'est de donner trois dollars par tete; cela fait ensemble environ +cinquante francs. Il y a beaucoup de monde a San-Francisco; les auberges +sont pleines; mais je connais un hotel ecarte ou il y a encore quatre ou +cinq places libres. + +En chemin, Donat Kwik demanda au porteur: + +--Dites donc, camarade, vous avez ete sept mois dans les mines d'or, +n'est-ce pas? N'avez-vous donc pas trouve de l'or? + +--Certes, beaucoup d'or. + +--Je ne comprends pas comment la terre tourne ici. Vous avez trouve +beaucoup d'or: en ce cas, pourquoi portez-vous donc nos malles comme un +pauvre malheureux, au lieu de vivre de vos rentes? + +--Parce que je n'ai plus d'or. + +--On vous l'a vole? + +--Non. + +--Vous l'avez perdu? + +--Oui, perdu au jeu. Je fus trop avide; je voulus doubler mon tresor, et +le sort me reprit tout. Je vais retourner bientot aux mines; cette fois, +je serai mieux avise. Voici, messieurs, votre hotel. Ouvrez la bourse, +deux dollars pour mes peines. + +--Comment! s'ecria Jean etonne, dix francs pour avoir porte ce coffre a +trois cents pas? Vous plaisantez, sans doute? + +--Deux dollars, vous dis-je! + +--Et si nous refusions de nous laisser tromper ainsi? + +--Je vous y forcerais, fut-ce avec mon couteau. + +--Je ris de votre couteau! grommela Jean Creps. + +--Vous avez tort, camarade; si vous n'etiez pas mon compatriote, vous +vous repentiriez de ces paroles hardies. Allons, pas de plaisanteries +dangereuses: deux dollars! + +Roozeman, qui craignait que son camarade ne se fit une mauvaise querelle +avec le sanguinaire personnage, se hata de payer le salaire demande. + +--Que ceci vous apprenne a fixer desormais d'avance le prix de tout ce +que vous demanderez ou acheter, dit tres-serieusement le Bruxellois en +entrant dans l'hotel. + +Il cria a haute voix combien les nouveaux hotes voulaient payer pour +leur coucher, et s'eloigna en disant encore aux amis stupefaits: + +--Bonsoir, messieurs. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez au +port. Pour un dollar par heure, vous pouvez disposer de moi. + +Les domestiques de l'hotel prirent la malle, et conduisirent les +voyageurs en haut, dans une petite chambre ou il y avait quatre lits. + +--Ces messieurs souperont-ils? demanda un des garcons. + +Malgre leur etonnement de ce qu'ils avaient vu et entendu, nos amis +resolurent de bien souper et meme de boire une bouteille de vin pour +oublier l'eternelle viande salee du navire. Sur leur reponse +affirmative, le garcon les invita a descendre dans la salle a manger. +Leur souper serait servi immediatement. La table devant laquelle ils +s'assirent etait tres-longue. A l'une des extremites se trouvaient +quatre ou cinq personnes qui, apres avoir soupe, s'etaient mises a jouer +aux des. Deux autres individus etaient assis pres des Flamands et +parlaient en francais des _placers_ ou mines d'or, et du plus ou moins +de succes qu'ils avaient eu pendant la bonne saison passee. + +Donat Kwik avait, a son entree dans la salle, remarque une chose qui +l'avait frappe d'une joyeuse surprise. Meme lorsque le garcon eut depose +devant lui un morceau de rosbif fumant, il oublia de manger et son +regard etincelant restait tourne vers le bout de la table: il voyait de +l'or, de l'or de Californie! Jusqu'a ce moment, par une mefiance +naturelle, il avait craint que lui et tous ses camarades du _Jonas_ ne +fussent victimes d'une escroquerie adroite et calculee. Maintenant il +devait bien croire a l'or, il brillait devant ses yeux; il en voyait +jouer des poignees comme s'il n'avait pas eu plus de valeur que les +noisettes ou les amandes du marchand d'oublies de Natten-Haesdonck. Il +suivait les mouvements des joueurs et regardait avec etonnement comment, +tout en proferant mille interpellations passionnees, ils pesaient la +poudre d'or et les grains dans une petite balance et se defiaient +ensuite a mettre pour enjeu d'un coup de des un ou plusieurs de ces +petits tas qu'ils nommaient une once. + +Il lui faisait bien un peu de peine de voir sur la table, a cote de +chaque tas d'or, un revolver ou un long couteau; mais la fortune qu'il +avait revee etait une realite et non un leurre. Cette conviction remplit +son coeur de courage et de confiance. En outre, les hommes qui maniaient +l'or comme si c'eut ete une substance sans valeur n'avaient pas l'air +plus riche que les mendiants qu'ils avaient remarques sur le quai, a +San-Francisco; ils etaient egalement sales et deguenilles, et, a part +leurs regards fiers et leur langage imperieux, leurs costumes et leur +physionomie portaient ce cachet de negligence et de pauvrete auquel on +reconnait en Europe, au premier coup d'oeil, l'homme qui souffre de la +faim et de la misere. Kwik ne comprenait pas comment cela se pouvait; ce +n'etait donc pas de pauvres gens qu'il avait vus en si grand nombre? La +hardiesse et la rude fierte de tous lui etaient expliquees: ces hommes +en haillons avaient leurs poches pleines d'or, c'est a cause de cela +qu'ils etaient fiers et qu'ils exigeaient dix francs pour porter une +malle a quelques centaines de pas. + +Roozeman et Creps dirigeaient aussi par moments leurs regards vers les +joueurs pour voir briller l'or amoncele devant eux, et ils n'etaient pas +moins satisfaits d'avoir un avant-gout de la fortune qu'ils allaient +amasser. Ils mangerent et burent cependant avec appetit, et causerent +avec plaisir. Ce qui augmentait encore le sentiment de joie et +d'enthousiasme qui leur gonflait le coeur, c'etait la conversation des +deux messieurs, leurs voisins, qui avaient fini de souper. Ceux-ci se +racontaient a haute voix leurs aventures dans les placers; ils etaient +Francais; le rhum qu'ils buvaient par grands verres avait assurement +monte leur imagination, car ils nommaient des gens connus d'eux, qui +avaient trouve des blocs d'or pesant plusieurs livres, et parlaient de +mines ou l'on avait trouve en peu de mois pour quelques centaines de +mille francs d'or. + +Victor et ses amis s'etaient fait servir une bouteille de vin d'Espagne. +La liqueur spiritueuse echauffa peu a peu leurs coeurs, et leur montra +un avenir en rose.... Tout souci les quitta, et ils parlerent gaiement +de leur prochain voyage aux placers, des richesses qu'ils en +rapporteraient, de leur retour triomphant en Belgique, et surtout de +ce qu'ils ecriraient le lendemain a leurs parents et amis, pour annoncer +leur arrivee dans le pays de l'or. Ils ne parleraient pas beaucoup des +maux soufferts, ni de la vie sauvage des habitants de San-Francisco, car +il ne fallait pas effrayer les parents; au contraire, il fallait montrer +tout en beau, pour rejouir les amis, a Anvers. + +Un grand tumulte s'eleva en ce moment a l'extremite de la table; deux +joueurs semblaient en discussion pour un coup de des. Ils frappaient du +poing sur la table, ils juraient et se menacaient avec une fureur +croissante; mais les Flamands ne comprirent pas ce qu'ils disaient. Tout +a coup, l'un d'eux se leva de la table et mit en poche le monceau d'or +conteste; mais l'autre, rugissant comme un lion, sauta sur lui, le +renversa en arriere et lui mit un genou sur la poitrine en criant qu'il +l'etranglerait s'il ne rendait pas l'or. Celui qui etait tombe, restant +muet, se demenait et se tordait les membres avec tant de rage que +l'ecume lui sortait de la bouche. + +--Rends! rends! rugissait l'autre. + +Et, comme il ne recut pour reponse de son adversaire qu'une insulte +grossiere, il etendit une de ses mains vers la table, prit un long +couteau et l'appuya, en prononcant d'horribles menaces, sur la poitrine +de son ennemi. + +Les Flamands avaient saute debout, pales d'effroi et tremblants a la +prevision d'un meurtre. Donat Kwik, lorsqu'il vit la pointe du couteau +sur le sein du malheureux joueur, fut emporte par un sentiment de +compassion: un cri d'anxiete lui echappa et il courut au secours de la +victime. Il avait deja mis la main sur le meurtrier pour le retenir; +mais deux ou trois des assistants le saisirent et le jeterent en arriere +avec tant de violence, qu'il roula jusqu'a l'autre bout de la salle et +tomba sur le dos aux pieds de ses amis. + +Les deux Anversois, indignes d'une pareille cruaute, marcherent vers les +joueurs, comme pour leur en demander compte; mais a la vue d'une couple +de revolvers et de trois poignards qui etaient diriges sur eux, ils +s'arreterent stupefaits, et un des etrangers leur dit en bon anglais: + +--Restez tranquilles, gentlemen. Respectez la loi de la Californie, la +loi de _non-intervention_. Ce qui se passe ici ne vous regarde pas; ce +sont nos affaires. + +L'homme etendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son +adversaire, promit de rendre l'or dispute et demanda de pouvoir se +relever. En replacant l'or sur la table, il rugissait horriblement et +ses yeux flamboyaient; il etait visible qu'une ardente soif de vengeance +Brulait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le +bonsoir a ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se +disposait a quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressee +en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta a son ennemi un +violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux +coups de pistolet retentirent et deux balles trouerent la porte +entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent +dans la rue revinrent en grommelant. + +Les garcons, en entendant les coups de pistolet, etaient entres dans la +salle. On etait occupe a soigner le blesse. Il avait recu un coup de +couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang a flots; le +plancher, a ses pieds, etait teint de rouge dans une assez grande +etendue. Cela n'empechait pas l'homme furieux de hurler et de se demener +par desir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il +saurait trouver ce soir-la meme le lache assassin et qu'il lui logerait +une balle dans la tete. + +A peine son bras fut-il bande, qu'il paya son ecot et sortit de la +maison avec ses compagnons, en rugissant. + +Les Flamands ne dirent mot et se regarderent avec stupeur. + +Deux garcons apporterent un seau d'eau et laverent les taches de sang du +parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs emus: + +--Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous etonne? Vous n'etes arrives a +San-Francisco que depuis cette apres-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez +a voir le sang avec moins d'emotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je +vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin? + +Mais les amis bouleverses eprouvaient une irresistible repugnance a +rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils +exprimerent le desir d'etre conduits immediatement dans leur chambre a +coucher. + +Le garcon satisfit a leur desir et les conduisit jusqu'a la porte de la +chambre, leur remit une chandelle allumee et leur souhaita la bonne +nuit. + +Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais a peine y eut-il jete +les yeux, qu'il recula en poussant un cri etouffe et en montrant a ses +camarades quelque chose qui l'effrayait. + +Sur un des quatre lits etait etendu un homme, haut de stature et taille +en Hercule. Sa figure etait presque entierement couverte par une barbe +en desordre; ses habits, qu'il avait otes, paraissaient grossiers et en +guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans +son sommeil il portait la main a un long couteau qu'il avait a sa +ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les +carreaux de vitres. + +Les Anversois se mirent a rire de l'effroi de Donat et s'efforcerent de +le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne etait, comme +eux, un hote de la maison. + +--Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps! murmurait Donat. +Vous avez peut-etre raison, mais je trouve neanmoins inutile et meme +dangereux d'eveiller ce vilain geant. Ah! Quel pays! Trois dollars pour +nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc, +dormez en repos, camarades. Oh! que ne suis-je a Natten-Haesdonck, dans +notre grenier a foin! + +Les trois amis entrerent cependant et s'approcherent de leurs lits. +Roozeman et Creps trouverent egalement qu'il serait impoli ou imprudent +d'eveiller l'etranger, et ils parlerent a voix basse de leur singuliere +position. + +Tout a coup, une malediction retentit dans la chambre et une voix creuse +cria en anglais: + +--Paix-la!... eteignez la chandelle! + +Tremblant d'effroi, Donat eteignit la chandelle et begaya: + +--Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se leve. + +Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeilla +bientot; Roozeman se sentait effraye et decourage par la vie sauvage, +par la rudesse et la grossierete des habitants de la Californie, et il +resta longtemps eveille en pensant a l'evenement de cette soiree. Quant +a Donat Kwik, il reva toute la nuit d'assassins avec de grandes barbes +en desordre, de longs couteaux et de revolvers a six coups. + +Enfin, cedant a la fatigue, ils s'endormirent tous les trois. + + + + +XI + +LES LETTRES + + +Le premier qui s'eveilla le lendemain, assez tard dans la matinee, fut +Donat Kwik; mais il eut a peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiete +lui echappa et qu'il rentra sa tete sous la couverture comme s'il avait +vu un fantome. + +L'homme a la barbe en desordre et au long couteau passe dans sa ceinture +etait debout au milieu de la chambre, et son regard percant etait +precisement fixe sur le pauvre garcon, lorsque celui-ci s'eveilla, a +moitie etourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant +d'effroi, Donat prit secretement la main de Jean Creps qui ronflait +a cote de lui, le pinca et le secoua si bien, que l'autre se mit a se +frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupefaction l'homme +gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en +souriant. + +--Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi? + +--Passablement, monsieur, repondit Jean, je vous remercie. + +--Vous deviez etre terriblement fatigues, reprit l'autre en continuant a +se laver et a peigner son epaisse barbe. J'ai cru un moment que vous +etiez des comediens en voyage. + +Donat avait retire sa tete de dessous la couverture et regardait +l'etranger avec des yeux pleins de mefiance et d'etonnement. + +--Des comediens en voyage? repeta Creps, qui etait descendu de son lit. +Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la +population de San Francisco. + +--C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-la, qui semble avoir +peur de moi, a parle, soupire, crie, et s'est escrime avec ses bras +comme un comedien qui apprend un role. J'ai saute a bas de mon lit pour +courir a son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous +l'assassinait. + +Jean eclata de rire et raconta a l'etranger ce qu'ils avaient vu la +veille au soir, et comment on avait brutalement terrasse son camarade en +le menacant de couteaux et de revolvers. + +--Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je +comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez; +mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec +des etrangers, d'etre toujours tres-brefs dans vos paroles et meme de +veiller a vos gestes, enfin de ne vous meler de rien et de ne vouloir +aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes a la fois. + +Donat et Roozeman s'etaient leves a leur tour et avaient commence a +s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait a echanger quelques +paroles amicales avec l'homme a la grande taille. Il n'etait pas si +repoussant de figure ni si deguenille que les Flamands l'avaient cru +remarquer a la clarte douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait +l'air d'un jeune homme honnete et bien eleve, sa physionomie etait noble +et respectable, son langage etait aimable et tres-choisi. Il se tourna +vers Jean et dit: + +--Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulte son +calendrier et a vu que c'etait dimanche. + +--Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'eprouve le +besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour +cela.--Monsieur Creps, demandez donc a ce gentleman ou est l'eglise. + +A cette demande, l'etranger repondit en haussant les epaules avec un +sourire amer: + +--Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples +sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas +d'autre religion que l'adoration de soi-meme, la soif de posseder, et +l'egoisme. Cela vous etonne! Vous deviendrez comme les autres; alors, +vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel. + +En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son etui +aux amis, et les forca de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans +Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un +meilleur arome. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la +chambre. + +Les Flamands se regarderent, moitie riant, moitie etonnes. Jean et +Victor se moquerent de leur propre inquietude au sujet de leur compagnon +de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmente le sommeil de +Donat. Celui-ci pretendait que ses camarades n'avaient pas ete plus a +leur aise que lui et qu'ils s'etaient glisses doucement dans leurs lits, +ainsi que lui, absolument comme les freres du petit Poucet dans la +maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'etaient trompes et qu'ils +s'effrayaient trop legerement des choses qu'ils voyaient pour la +premiere fois. Tout etait bien surprenant et encore incomprehensible +pour eux a San-Francisco; mais la premiere impression les avait trompes, +et ce n'etait probablement pas si terrible qu'ils le croyaient. + +D'ailleurs, ils y etaient maintenant, et il fallait accepter les choses +comme elles se presentaient. Victor rappela qu'on avait fixe ce jour +pour ecrire aux parents et amis. + +Ils descendirent pour dejeuner, se firent donner par le garcon quelques +feuilles de papier a lettres et ce qu'il faut pour ecrire, et lui +demanderent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco +en Europe. Il resulta de la reponse qu'un pareil envoi etait tres +facile: le maitre de l'hotel s'en chargerait volontiers. + +Rentres dans leur chambre, les trois amis se mirent a ecrire, chacun de +son cote. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient +debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre; +Kwik etait assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il +avait place sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les +plumes raides de Californie et contre l'encre epaisse de San-Francisco, +le silence le plus complet regnait dans la chambre. + +Il y en avait long a raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il +plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas +deranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant. + +Le pauvre garcon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et +faisait des lettres grandes comme des des a coudre; il se grattait +l'oreille, machonnait sa plume et chiffonnait avec depit les feuilles de +papier barbouillees, pour recommencer chaque fois son penible travail. + +--Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'ecrire un volume +sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'a demain. + +--J'ai fini, repondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, a tourner mes +paroles de maniere que ma mere ne devine pas quelle misere nous avons +soufferte. + +--Ainsi, tu n'as parle ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles +requins? + +--Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voila, lis; tu +verras si nos lettres s'accordent. + +Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut a la fin, il +hocha la tete en souriant et lut: + +"Pendant ce long et triste voyage, ta chere image s'est toujours trouvee +devant mes yeux, bonne mere; et, a cote de toi, je voyais sans cesse une +autre image, un ange qui me souriait et murmurait a mon oreille: "Aie +courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas +oublie, et ma priere veille sur toi." + +--C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent +aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le +commencement de ta lettre veut le faire croire. + +--Nous ne pouvons cependant pas n'ecrire que des mensonges. Une pareille +tromperie serait une autre cruaute. + +--Soit, Victor; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi +parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son affection pour +Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu sembles avoir une intention! + +--En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garcon ne sait +pas bien ecrire. La soeur de ma mere demeure a Boom, pres de +Natten-Haesdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que +Donat Kwik pense toujours a elle. On ne peut pas savoir: ce que j'ecris +de lui, lui sera peut-etre utile dans l'avenir. + +--Bah! tu prends Donat trop au serieux; c'est un bon garcon, je ne le +nie pas; mais qu'il ait la cervelle a l'envers, c'est ce que tu ne peux +contester. + +Donat parvint enfin a achever sa lettre, et s'approcha des deux amis +tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant: + +--Quand le pere d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je +dois etre deja terriblement riche, pour oser ecrire ainsi a un garde +champetre. + +--Fais voir, dit Jean en lui prenant l'ecrit des mains. Ta lettre est +passablement longue. + +--Je le crois bien; j'ai sue dessus pendant un quart de jour. + +Creps essaya de dechiffrer la lettre et lut a haute voix: + +"Estimable pere d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je +suis arrive en Californie, heureux et en bonne sante, et j'espere de +vous la meme chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en +prendre plein un sac a froment, et, si vous voulez garder votre Anneken +pour moi jusqu'a mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut +est profond a Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me +deteste pas et que, pauvre enfant! elle est devenue a moitie folle apres +que vous m'avez jete si brutalement a la porte. Vous n'avez pas un grain +de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous +osez donner Anneken a un autre pendant que je suis dans le pays de l'or, +je vous ferai destituer de votre place de garde champetre, et vous me +verrez me marier, a votre grand chagrin, avec la demoiselle du chateau, +que vous pouvez habiter vous-meme, si vous voulez. C'est a prendre ou a +laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec +lesquels j'ai l'honneur d'etre, + +DONAT KWIK, +_Chercheur d'or, dans un grand hotel, +a San-Francisco, Californie,_" + +On rit de bon coeur de cette lettre menacante, et Roozeman tacha de +faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'en adoucir un peu +les termes, Donat ne voulut pas y changer un mot, et donna pour raison +que le garde champetre de Natten-Haesdonck etait un homme opiniatre, +dont personne ne pouvait rien obtenir par la douceur. + +Pendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et ecrivaient +l'adresse, Donat Kwik s'ecria: + +--Ah ca! messieurs, j'ai quelque chose sur le coeur; je couche et je +mange ici sans m'inquieter de savoir qui payera. Il n'est pas necessaire +de demander si le compte sera poivre et meme au poivre d'Espagne. Tout +ici coute les yeux de la tete. Dix francs pour porter une malle pendant +cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour +les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous +toutes sortes de noms baroques. + +--Ne t'inquiete pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout. + +--C'est bien, je vous remercie; mais je ne veux pas etre une sangsue. Je +chercherai cette apres-dinee une autre auberge, et, s'il me faut coucher +par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me +semble que l'economie est encore plus necessaire dans le pays de l'or +qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs; mais +je crois que vous ne feriez pas mal non plus de chercher un hotel plus +modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drole, si vous +vous trouviez sans argent a San-Francisco. A moins que vous ne vouliez +porter les malles des voyageurs sur votre dos? + +Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelerent le +garcon pour lui demander le montant de leur depense. Au bout de quelques +instants, celui-ci remit a Jean Creps un papier ou on lisait en anglais +le compte suivant: + + Potage julienne, trois portions......................... 3 dollars, + Viande de boeuf aux choux rouges, id.................... 2 id. + Un gigot de mouton sauce aux capres, id................. 3 id. + Des cotelettes de veau, id.............................. 4 id. + Une bouteille de vin.................................... 5 id. + Logement pour trois personnes a trois dollars........... 9 id. + __________ + Total........................ 26 dollars. + +Cela faisait donc un total de 140 francs 40 centimes pour un souper et +un coucher. C'etait poivre, comme l'avait dit Donat; mais ce n'etait pas +mortel; et Victor et Jean payerent sans chagrin ni regret chacun la +moitie de la somme exigee; ils resolurent meme de passer encore une nuit +dans cet hotel. Il leur restait environ treize cents francs en billets +de banque. Ils avaient dormi tres-mal la nuit et se trouvaient +maintenant dans une maison dont les gens etaient honnetes et polis. + +Qui sait quelles difficultes et quels desagrements ils rencontreraient +dans une autre auberge? Ils resteraient donc ou ils etaient; ils iraient +se promener a leur aise, visiter San-Francisco, diner en ville et meme +boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie, +apres une traversee si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec +eux jusqu'au lendemain, puis on delibererait murement sur ce qu'il y +aurait de mieux a faire pour attendre l'arrivee des directeurs de _la +Californienne_ sans crainte d'epuiser les ressources. + +Ils allumerent les cigares que l'etranger leur avait donnes, et +sortirent le coeur leger et plein de confiance, pour commencer leur +promenade. + + + + +XII + +LA MAISON DE JEU + + +Les trois Flamands s'etaient promenes et avaient flane toute la journee +dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui etait nouveau pour eux, +s'arretant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle +surprenant de cette foule d'hommes etranges au milieu desquels ils +vivaient. Quant a la ville meme, elle n'offrait rien de remarquable. +Quoique, en ce moment, peut-etre plus de cinquante mille hommes de +toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se +composait que de maisons en bois a un etage, a cote de quelques tentes +et baraques en toile qui s'etendaient comme des faubourgs vers la +campagne. + +Ce n'etait donc que la population qui pouvait etre l'objet de la +curiosite de Victor et de ses camarades. Comme, dans le courant de la +journee, ils n'avaient rien rencontre de menacant ni de desagreable, ils +finirent par conclure qu'ils s'etaient laisse effrayer, comme de vrais +enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en +tout cas, ils ne devaient pas s'inquieter. + +Leur bonne humeur avait cependant encore une autre cause. Pour feter +leur arrivee a San-Francisco comme ils l'avaient decide, ils etaient +entres dans un certain nombre de cafes, avaient bien mange et assez bien +bu, de sorte que l'effet du vin ou du _grog_ n'etait pas etranger a leur +joyeuse disposition d'esprit, quoiqu'ils eussent encore toute leur +raison et qu'ils y vissent encore tres-clair. + +Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner a leur hotel, ils passerent +devant une maison de jeu qui avait pour enseigne: _la Verandah_. Une +brillante clarte qui se repandait hors de la maison et illuminait la rue +eblouit les yeux des trois amis etonnes. Ils voulaient s'arreter un +instant pour jeter un coup d'oeil dans la salle; mais les gens a moitie +ivres qui sortaient et entraient les obligerent a se mettre de cote. + +--Et pourquoi n'entrerions-nous pas la dedans? demanda Jean Creps. + +--Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat, +qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or. + +--Une maison de jeu! murmura Victor hesitant. + +--Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous +en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la derniere. Nous ne +pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison +de jeu. + +--Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu etinceler la-bas, sur une table, +une montagne d'or, de la meme espece que celui que nous allons trouver. +Cela donne toujours un avant-gout. + +Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, ou +heureusement ils trouverent, dans un coin, un banc pour s'asseoir. +Lorsqu'ils eurent recu et paye leur petit verre de rhum, ils promenerent +leurs regards autour d'eux. + +Ils etaient dans une grande salle splendidement eclairee, mais si +remplie de la fumee du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en +entrant on etait a demi suffoque et qu'on sentait ses yeux se mouiller +de larmes avant de pouvoir s'habituer a cet air vicie et a cette +atmosphere chargee de nuages. Une population etrange et singulierement +melee grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes +qui avaient l'air d'honnetes gens, mais la plus grande partie des +habitues se composait de tout ce que la Californie offrait de plus +ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on +voyait s'y promener des hommes a figures suspectes qui avaient +probablement tout perdu et passaient toute la soiree dans la maison de +jeu pour voir de l'or, et epiaient peut-etre l'occasion de s'en procurer +d'une maniere quelconque. Il regnait la un murmure assourdissant de voix +confuses, de cris de joie et de maledictions, que dominaient parfois les +sons retentissants d'une musique entrainante. L'orchestre ne se +composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau a +la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre a la main et +une espece d'arbre avec des sonnettes sur la tete. Ainsi affuble, il se +demenait comme un possede et faisait plus de bruit que toute une bande +de musiciens. + +Au fond de la salle se trouvait une table tres-large, derriere laquelle +le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, le _monte_, jeu de +hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort a la mode a +San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des +blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de +banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque piece avait +une valeur de deux cent cinquante francs; mais, a cote de chaque tas, +il y avait un revolver a six coups. + +Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque +carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de +hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abimer dans le +gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommencaient chaque +fois a tenter la chance, jusqu'a ce que, tout a fait ruines, pauvres et +le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en +maudissant le jeu. + +S'il y avait la des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or +qu'ils avaient amasse dans les placers au prix de grandes privations, on +en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une facon toute +particuliere. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient +le mot _paillasse,_ voulant faire entendre par la qu'a leurs yeux le +gagnant n'etait qu'un compere, qui jouait avec l'argent meme de la +banque. Cela n'empechait pas cependant que l'on ne racontat jusqu'au +bout de la salle, comme quoi cet individu avait commence a jouer en ne +risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagne vingt mille +dollars en moins d'une heure. + +Donat, lorsqu'il entendit cela, s'ecria avec stupefaction: + +--Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui +a un peu de bonheur. Je suis ne coiffe, moi! Qui sait, messieurs, si je +tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas +une affaire. Si j'osais seulement aller a la table... + +--Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi. + +--Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse. + +--En effet, que nous font quelques dollars? Remarqua Creps. Je veux voir +comment va le jeu de la _monte_: d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce +n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de +nous favoriser. + +Victor resta assis et suivit d'un regard a demi depite ses amis, qui +s'approchaient a pas lents de la table. + +Ils suivirent le jeu pendant quelques instants avant de risquer leur +argent; une demi-heure apres, ils retournerent pres de Roozeman. Jean +riait d'un air triomphant, Donat se grattait la tete d'un air mecontent +et grommela qu'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinq que Victor +lui avait donnes a bord du _Jonas_. + +Pour Creps, il avait ete plus heureux; il avait meme possede un moment +plus de trois mille francs; mais le sort s'etait enfin declare contre +lui, et il avait quitte la table, sur le conseil d'un Americain, pour +donner a la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore +garde environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer a +jouer sans inquietude. + +Jean voulut regaler ses amis avec l'argent gagne et fit apporter trois +grogs chauds. En buvant, il engagea Roozeman a risquer aussi une couple +de dollars, afin de savoir au moins si la fortune voulait lui etre +favorable ou non. Il se moquait de l'horreur que son ami paraissait +eprouver pour le jeu, et le poursuivait de ses railleries. Victor, plus +ou moins excite par la boisson, se leva tout a coup et dit: + +--Eh bien, tu le veux, je jouerai! mais a une condition: je prends dix +dollars et je les mets ensemble sur une carte; apres la perte de cet +argent, nous retournons a notre hotel sans rester ici une minute de +plus. + +--Oui, mais si tu gagnes? + +--Je perdrai. + +--Tu ne peux le savoir. + +--Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec +douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je +gagne, je mettrai jusqu'a quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses +de me suivre a l'hotel, sois sur que j'irai tout seul. + +--Allons, ne te fache pas: nous acceptons ta condition. + +Les trois amis se rapprocherent ensemble de la table de jeu. La chose se +passa comme cela se voit souvent: le sort se declara favorable a celui +qui esperait interieurement perdre. Roozeman gagna a plusieurs reprises, +et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour etre +debarrasse de cet argent impur, les pieces d'or et les billets de banque +affluerent devant lui d'une facon surprenante. Cette richesse l'aveugla +enfin, la passion et qu'il avait mise a lutter contre le sort qui le +favorisait obstinement le domina au point qu'il oublia la condition +posee, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de +ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la +bonne chance revenait vite, et, malgre l'inconstance du sort, le bonheur +lui resta fidele. + +Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans +relache. Donat n'avait pas la meme deveine, car il avait deja un assez +bon tas de dollars devant lui. + +Il vint un moment ou la fortune se declara avec une merveilleuse +constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui +jetait en grognant des poignees d'or et des billets de banque. + +On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants etaient fixes +avec envie sur les richesses qu'il avait gagnees. Victor ne voyait rien +de ce qui l'entourait, tant il etait absorbe par le jeu; il avait +presque oublie que ses amis luttaient egalement avec la fortune a cote +de lui. + +Tout a coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappe +profondement du regard egare, de la paleur et de la voix rauque de son +ami. + +--Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar! +Vite, prete-moi une couple de cents francs, Victor. + +Mais Roozeman, revenant avec effroi a la conscience de leur position, +mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches. + +--Prete-moi deux cents francs, te dis-je! Repeta Jean avec une animation +singuliere. + +--Non, non, fuyons cette maison! repliqua son ami. Pour l'amour de Dieu, +Jean, ne joue plus! Suis-moi a l'hotel, ou je m'en vais seul! + +En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le +suivirent en grommelant, et ils quitterent tous ensemble la maison de +jeu. + +Il y eut alors parmi les joueurs une hesitation etrange. Comme si la +disparition de cet heureux jeune homme eut refroidi la passion de la +plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs, +malgre l'appel provocant du banquier. + +Un grand nombre de joueurs sortirent les uns apres les autres. + +Les Flamands avaient continue leur chemin a travers les rues. Il etait +tres-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait +presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas +avoir gagne moins de quarante mille francs; Donat, de son cote, +possedait encore a peu pres huit cents francs. Malgre la perte que Creps +avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'etre mecontent du resultat de +cette soiree. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin +de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie +de ses amis, qui se rejouissaient de cette fortune inattendue. Comme +Roozeman leur avait deja declare qu'il regardait le gain comme un bien +commun et qu'il ne voulait pas le considerer autrement, ils parlaient en +ce sens: + +--Il est vrai, dit Jean, qu'aussitot que les directeurs de la +_Californienne_ arriveront a San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de +rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gene, ne nous laisser +manquer de rien et rester a l'hotel ou nous sommes loges. En outre; +l'argent que nous avons deja nous permettra de retourner d'autant plus +vite dans notre patrie. + +Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie: + +--Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize +mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas +pourquoi je n'acheterais pas, outre le chateau de Natten-Haesdonck, une +grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis +terrestre! + +Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit a chanter: + +"Mettez la soupe au feu, maman; +Voila l'geant! voila l'geant!" + +Mais la parole fut etouffee dans sa gorge par une main puissante qui lui +pincait les levres comme des tenailles. On lui enfonca un baillon dans +la gorge avant qu'il put crier. Un coup violent sur la nuque le fit +tomber par terre. A la pensee qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui +voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide +et glissa son argent dans ses bottes. + +Creps et Roozeman furent assaillis, au meme instant, de la meme maniere. +Tous les deux etaient etendus sur le sol, baillonnes avec un mouchoir de +poche et entoures de voleurs ou d'assassins qui menacaient de leur +percer le coeur de leur poignard au moindre mouvement. + +Victor avait ete attaque par plusieurs hommes a la fois; trois ou quatre +le tenaient cloue par terre; deux autres fouillaient dans ses poches. +Heureusement, il reussit a degager ses membres, sauta debout et saisit +un des voleurs; mais un couteau que le pauvre jeune homme sentit +penetrer dans ses cotes lui fit lacher prise; il fut renverse par la +violence du coup, et les assassins se jeterent de nouveau sur lui pour +lui fermer la bouche. + +Mais tout a coup, trois ou quatre personnes qui parlaient a haute voix +sortirent d'une rue laterale. Au bruit de ces voix, un des brigands +donna un signal et tous disparurent dans les tenebres. Les passants dont +la presence les avait chasses tournerent le coin d'une autre rue. + +Jean Creps courut a Victor et l'aida a se relever; mais il sentit sur sa +main une humidite chaude et gluante, et s'ecria avec une mortelle +anxiete: + +--Oh! mon Dieu, Victor, tu es blesse? + +--Legerement, ce ne sera rien, repondit +Victor. + +--Ou? ou? + +--Dans le cote: un coup de poignard. Ne sois pas inquiet. + +Creps, effraye, voulut aller frapper a la premiere maison venue pour +demander du secours; mais Victor pretendit qu'il etait encore assez fort +et exigea qu'on allat directement a l'hotel. Ce n'etait pas loin, et, +avec la main sur la blessure pour empecher l'hemorragie, il y arriverait +sans peine, croyait-il. + +Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refusat leur aide, il fut +soutenu par tous deux. + +Donat versait des larmes de pitie sur le malheur de Victor et grommelait +des paroles de vengeance, telles que: "Les assassins! les scelerats! ils +me payeront mon oreille!" + +Mais les autres ne firent pas attention a ses paroles. + +Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'hotel, Jean fit asseoir son ami +blesse et demanda avec instance un docteur ou un chirurgien. + +Un garcon dit qu'il y avait un chirurgien a deux pas de la, et qu'il +allait l'appeler immediatement. + +--Depechez-vous, depechez-vous, cinq dollars pour votre peine! s'ecria +Creps. + +Le garcon ne se le fit pas dire deux fois et sortit en courant. + +Victor perdait beaucoup de sang par sa blessure, il y en avait deja une +petite mare au pied de sa chaise: cependant il riait et tachait de faire +comprendre a ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer et d'etre si +consternes, parce qu'il sentait bien que sa blessure n'etait pas +dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il lui +demanda avec inquietude: + +--Et toi, mon pauvre ami, tu ne te plains pas et tu ne t'occupes que de +mon sort! Qui sait si tu n'es pas plus malheureux que moi?... Une +blessure a la tete; ah! cela peut etre dangereux! + +--Non, non, repondit Donat, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir +perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne pourrai plus +porter de boucles d'oreilles ... voila tout. + +Le chirurgien parut dans la chambre et se mit a deshabiller le blesse en +silence et avec des mouvements brusques. Il lui decouvrit le flanc, tata +la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang, +appliqua un emplatre sur la plaie beante, posa un bandage par-dessus, +aida le malade a se rhabiller, puis tendit la main vers Jean en disant +d'un ton tres-bref: + +--Voila, gentleman, l'affaire est claire. Une visite de nuit, une once +d'or, seize dollars. + +--Seize dollars! soit; mais dites-nous au moins ce que nous avons a +craindre ou a esperer. + +--Il n'y a rien a craindre, repondit le chirurgien. Un demi-pouce plus +avant, et le jeune gentleman serait deja dans l'autre monde; mais le +couteau a touche une cote et a glisse entre la peau et la chair. C'est +une blessure tres-simple, sans aucune gravite. Si le gentleman n'avait +pas perdu tant de sang, il ne serait pas plus malade que d'une bonne +entaille dans la main.... Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de +temps a perdre et je veux aller me coucher! + +Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout vole, or et +billets de banque. Jean, tout confus, supplia le chirurgien de leur +donner du temps, par pitie pour leur malheur. + +--Pitie? repeta l'autre en riant. D'ou venez-vous? Pitie, en Californie? +Quelle plaisanterie! Allons, allons, payez-moi vite; encore dix minutes +et j'exige double salaire. + +--Mais nous ne possedons plus rien; on nous a tout vole! + +--Vous avez probablement une montre? Laissez voir, nous la taxerons. + +Creps chercha sa montre: elle avait egalement disparu. + +Donat Kwik avait ecoute silencieusement cette conversation en clignant +de l'oeil, et s'etait evertue a saisir autant que possible le sens des +mots anglais. Lorsqu'il vit que le chirurgien frappait du pied avec +fureur, et surtout lorsqu'il crut comprendre que l'hotelier declarait ne +plus vouloir loger des gens sans argent et allait les mettre +immediatement a la porte, Donat s'avanca et dit: + +--_I have money, I pay_. (Je payerai). + +Il se baissa, tira une poignee d'or de ses bottes et donna les seize +dollars exiges. + +L'hotelier s'excusa et redevint aussitot d'une politesse et d'une +amabilite extremes. + +--Ah ca! Donat, murmura Jean a moitie fache, pourquoi nous laisses-tu si +longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui passait? + +--Certes, certes, repondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je +commence a comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en +Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien etait parti sans +argent, nous aurions encore les seize dollars que nous n'avons plus +maintenant. + +Le domestique s'approcha ensuite et reclama les cinq dollars qu'on lui +avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec +douleur qu'il avait reellement promis cette recompense, et pria Donat +d'avancer encore les cinq dollars. + +Le jeune paysan obeit en grognant et en rechignant. + +--Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgre toutes nos +mesaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La +blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de +cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain. + +Ils quitterent la salle et se rendirent dans leur chambre a coucher. +Roozeman, pour montrer a ses compagnons qu'ils pouvaient etre +tranquilles sur son etat, voulut monter l'escalier sans aide et sans +appui. + +En chemin, Donat grommela encore: + +--Je suis curieux de savoir ou se trouve en ce moment le lobe de mon +oreille. Voila toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans +le meme lit que ses camarades.... Mais ils la payeront plus cher que du +jambon ou de la langue fumee, les voleurs! les scelerats! les assassins! + + + + +XIII + +LES ARMES + + +Lorsque Jean Creps s'eveilla le lendemain matin, il prit la main de son +ami Roozeman, qui etait etendu dans son lit les yeux ouverts, et auquel +il demanda d'un air de vive sollicitude comment il se portait. La paleur +du visage de Victor, suite probable de la grande perte de sang, +l'effraya. + +Roozeman repondit avec un gai sourire que sa blessure n'etait pas grave +et serait guerie en peu de jours. Pour confirmer ses paroles, il sauta a +bas du lit; mais ce mouvement, par lequel il se pliait sur les muscles +blesses, lui arracha un cri de douleur. + +Creps prit son ami dans ses bras et lui dit d'un ton plein d'interet: + +--Helas! mon bon Victor, tu caches tes souffrances pour ne pas +m'attrister. Le malheur qui t'est arrive m'ote tout mon courage. Si +j'avais recu la blessure, moi... mais toi? cela me brise le coeur! Ah! +que ne sommes-nous restes en Belgique, dans cette contree benie ou +regnent au moins, avec la liberte, la justice et la securite. + +--Tu t'effrayes a tort, Jean, repondit Roozeman; j'ai, en sautant du +lit, derange le bandage de la plaie; il est naturel que ce mouvement me +cause un peu de mal. + +--Ce matin, un autre docteur examinera encore soigneusement la blessure, +murmura Creps. + +--C'est tout a fait inutile, et d'ailleurs nous n'avons plus les moyens +de payer le chirurgien. + +--Kwik a encore assez d'argent. + +En disant cela, Jean tourna les yeux vers le lit de Donat, qui avait +l'habitude de dormir avec sa couverture sur sa tete. + +--Tiens! ou est-il passe? Le lit est vide! s'ecria-t-il. + +--Il s'est leve de bonne heure, repondit Roozeman, il s'est habille +doucement pour ne pas nous reveiller. + +--Ne lui as-tu pas demande ou il allait? + +--Si; il m'a dit en riant qu'il allait chercher le lobe de son oreille. + +--Je comprends, je comprends, murmura Creps. Donat possede quelques +centaines de francs; il est malin, il s'est leve en silence, il s'est +enfui afin de ne pas depenser ses dollars pour nous. Il a raison, c'est +la loi de la Californie: _Chacun pour soi_. + +--Non, Jean, interrompit Roozeman, n'aie pas une pareille idee de Donat. +Il peut etre grossier et stupide quelquefois, mais il est reconnaissant +et son coeur est bon. + +--Nous verrons. Je ne m'etonnerais aucunement que Donat tentat de garder +exclusivement pour son entretien les dollars qu'il doit a ta generosite. +La Californie est le pays du plus horrible egoisme; on respire ici ce +sentiment odieux avec l'air. + +--Ton amitie pour moi et ton inquietude non fondee au sujet de ma +blessure te rendent melancolique, Jean; autrement, tu ne croirais pas ce +pauvre garcon capable d'une pareille lachete. + +--Soit, Victor, nous le saurons bientot. Parlons maintenant avec +sang-froid de notre position critique. Nous ne possedons plus rien, il +peut encore se passer beaucoup de jours avant que les directeurs de _la +Californienne_ soient a San-Francisco. Qu'allons-nous entreprendre en +attendant? + +--C'est tout simple, dit Roozeman. Nous coucherons par terre sous une +voile, et nous chercherons des moyens pour gagner quelques dollars, +dussions-nous aller sur le quai porter des sacs de voyage ou des malles. + +--Sans doute, Victor; pour moi, ce serait bien le plus simple. Mais toi, +coucher par terre, travailler, te fatiguer et risquer d'enflammer ta +blessure! Cela ne sera pas, me fallut-il travailler comme un esclave et +me nourrir de pain et d'eau! Coucher par terre, toi qui es si +sensible!... + +--Mais, Jean, dit Roozeman avec un sourire de depit, tu te fais une +fausse idee de moi. Je t'en remercie tout de meme, car c'est un effet de +ta bonne amitie. Je suis sensible, en effet, pour certaines choses qui +touchent l'esprit et le coeur, mais pour ce qui concerne les douleurs +physiques ou les privations, sois sur que je les supporte aussi bien que +n'importe qui. Allons, allons, pas de chagrin; descendons pour dejeuner. + +--Dejeuner? murmura Jean. Avec quoi payerons-nous le dejeuner? + +--Donat payera a son retour. + +--Oui, Donat... cours a sa poursuite! Non, Victor, tu restes ici, tu +prends un bon dejeuner: c'est necessaire pour le retablissement de tes +forces. Je sortirai et tacherai de gagner un salaire: je trouverai bien +les moyens de t'heberger ici jusqu'a ce que ta blessure soit guerie. +Attendre Kwik serait une duperie... + +--Eh! eh! voici Kwik! dit Donat lui-meme en ouvrant la porte. + +Les Anversois reculerent, etonnes. Donat etait debout devant eux, avec +une ceinture rouge dans laquelle etaient passes un couteau-poignard long +d'un pied et demi et deux revolvers. Il portait sous le bras deux autres +couteaux moins longs et deux ceintures de laine rouge. Il tenait la tete +en arriere et s'efforcait de se donner un air guerrier. + +--Ah ca! d'ou viens-tu? Qu'est-ce que cela signifie? murmura Creps. + +--Ce que cela signifie? repondit Donat tirant son long couteau catalan +de sa ceinture; cela veut dire que le premier qui me regarde encore de +travers, je l'embroche comme un cochon de lait. J'ai rencontre dans la +rue la moustache rousse du _Jonas_ et je l'ai bouscule; mais bien lui a +pris de feindre de ne pas me voir, car autrement, pardieu! ma lame +entrait dans sa peau comme dans un fromage blanc. + +--Mais ou as-tu trouve ces armes? + +--Trouve? Il n'y a rien a trouver ici. Je les ai achetees. Ces revolvers +et ces couteaux ne coutent que la bagatelle de trois cent +soixante-quinze francs. Pour ce prix-la, j'acheterais toute une boutique +d'armurier a Malines.. + +--Gaspiller tant d'argent, dit Creps d'un ton de reproche, au moment ou +ce pauvre Roozeman est blesse et a besoin de notre assistance! + +--On n'a point oublie cela, interrompit Donat. Manger n'est pas la +principale chose dans ce pays, comme chez nous. C'est un revolver qu'il +faut d'abord. Quant a moi, ce long couteau me suffit; les revolvers et +les autres couteaux, je les ai achetes pour vous. Tenez, prenez-les, et +louez ma prevoyance! car vous en aurez plus de profit que d'un bon diner +et d'un lit moelleux. J'ai songe a tout. Voici les ceintures pour mettre +les pistolets. Maintenant, du moins, nous pourrons aller et venir dans +la rue au milieu de ce tas de ribauds, la tete levee et prets a defendre +notre vie, nos oreilles et notre bourse... aussitot qu'il y rentrera +quelque chose, car maintenant elle est plate comme un papier plie. + +--N'as-tu donc plus d'argent? Demanda Victor avec quelque inquietude. +Nous devons encore ici neuf dollars pour notre logement. + +--Imprudent! murmura Creps, nous ne savons pas encore comment nous +dejeunerons... + +--J'ai encore songe a cela, repondit Kwik avec un sourire malin. Ah! +vous croyez que ce pauvre Donat est aussi bete qu'il en a l'air? Non, +non; j'ai fait aujourd'hui enormement de besogne. Asseyez-vous, mon +explication pourrait durer longtemps. La! ecoutez maintenant ce que j'ai +fait. + +Les deux amis se laisserent tomber sur un banc, etonnes et anxieux. + +--J'ai reve toute la nuit d'hommes armes de revolvers et de couteaux, +dit Donat, et dans mon reve j'ai hurle de rage, parce que je n'avais pas +d'armes pour me defendre: car je ne sais vraiment pas pourquoi nous nous +laisserions egorger comme des moutons par les scelerats de Californie. +Un ane se defend bien a coups de pieds quand on lui fait du mal. Alors, +j'ai decide de nous armer de pied en cap. S'il manque un revolver, c'est +que je n'avais pas assez d'argent. Vous m'appelez imprudent? vous croyez +que je n'ai pas pense a l'etat de M. Roozeman? Avant de quitter l'hotel, +j'ai donne au _baes_ neuf dollars pour notre logement de cette nuit, et +en outre trois cents francs qui doivent servir a payer le sejour de M. +Victor pendant huit jours encore. + +--Merci, merci, Donat, tu as un bon coeur! s'ecria Jean Creps en lui +serrant la main avec emotion. + +--Laissez-moi continuer, reprit Donat. En Californie, on doit veiller +soi-meme sur l'enfant de son pere; on doit agir vite et beaucoup. Je +suis alle au port trouver le Bruxellois, et je lui ai promis deux +dollars pour m'accompagner et me donner des conseils. J'ai appris de lui +un tas de choses qui nous seront utiles; il connait la Californie et +San-Francisco sur le bout du doigt. Je lui ai dit que notre dernier ecu +etait destine aux armes, et je lui ai demande ce qu'il y avait de mieux +a faire pour ne pas mourir de faim. Sur le port, il y a peu de chose a +faire en ce moment; il y a trop de gens qui gatent le metier. La plupart +de nos camarades du _Jonas_ y flanent pour gagner quelques dollars. + +Le gentilhomme de notre gamelle y porte des planches de sapin sur le +dos; le banquier allemand est attele a une petite charrette et +transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le +procureur. Le camarade a la moustache rousse cherche des debris de +faience, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en +faisant le metier de _chiffonnier en gros_, a deja amasse des tresors. +Cela va drolement ici! Une chemise de coton neuve coute un dollar, et, +pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte +sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif +arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de meme des +bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fenetre. Les +maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais +pas trouve un meilleur emploie le deviendrais moi-meme juif, +c'est-a-dire chiffonnier. Mais je perds mon fil... Le Bruxellois connait +beaucoup de monde a San-Francisco. Il a couru de porte en porte avec +moi, afin de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis +accepte comme laveur de vaisselle et lecheur d'assiettes dans un grand +restaurant, a cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement +dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc +certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouve quelque chose de +mieux: domestique chez un boucher... + +--Garcon boucher! s'ecria Jean avec un sourire de depit; alors je +m'attelle plutot a une charrette, comme le banquier allemand! + +--En effet, il parait que les bouchers font ici un singulier metier. Il +y avait devant la porte une grande vilaine bete grise avec des dents +terribles. Je pensais que les boeufs avaient peut-etre des poils aussi +longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'etait un ours. On +mange de la viande d'ours ici! cela ne m'etonne plus que les gens soient +si mechants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps; +mais j'ai des postes a votre choix. Il y a encore une place de +_paillasse_ dans une grande maison de jeu... + +--_Paillasse!_ qu'est-ce que cela signifie? Ah ca! Donat, il me semble +que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter. + +--C'est ainsi: huit dollars par jour pour jouer comme compere avec +l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous, +j'aurais bien accepte le poste. + +--Et moi, je ne le desire pas; il y aura bien autre chose a trouver. + +--Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles, +allumeur de lampes dans un hotel, en face du port. Sept dollars, sans +nourriture ni logement. + +Jean Creps secoua la tete avec impatience. + +--Vous ne pouvez pas etre trop difficile, monsieur Jean, remarqua Donat. +Vous verrez des compagnons de voyage, meme de la premiere classe, qui +font des metiers encore plus etranges. D'ailleurs, sept dollars! +Qu'est-ce qui vous empecherait de venir coucher ici a l'hotel, jusqu'a +ce que M. Roozeman soit gueri? Trois de sept, reste toujours quatre. + +--Tu as raison, dit Jean tout a coup. Eh bien, je serai cireur de +bottes! + +--Et n'as-tu rien trouve pour moi? Demanda Roozeman. Tu ne t'imagines +cependant pas que je veuille vivre ici du fruit de votre travail a tous +deux. + +--Pour vous, du moins, j'ai une place facile et bonne, repondit Donat; +vous en rirez peut-etre: fille de boutique... je veux dire commis chez +un fruitier. + +En effet, bien qu'ils eussent peu de raisons d'etre gais, les deux amis +eclaterent de rire. + +--C'est serieux, tres-serieux, reprit Kwik. Il y a une grande tente, ou +l'on vend des oranges, des citrons, des figues et d'autres fruits. Le +proprietaire a besoin de quelqu'un qui sache ecrire en francais et en +anglais. Il donne six dollars, sans nourriture ni logement. A la priere +du Bruxellois, qui lui procure beaucoup de chalands, il gardera encore +cinq jours la place vacante. Vous serez le mieux partage, monsieur +Roozeman: c'est, du moins, un etat propre et honorable. + +--Je te remercie, Donat, dit Victor, j'accepte avec joie. + +--Cireur de bottes dans un hotel! dit Jean en ricanant. + +--Lecheur d'assiettes dans une sale gargote! murmura Donat. + +--Commis chez un fruitier! Si ma mere, si Lucie pouvaient le savoir! dit +Victor en hochant la tete. + +--Qu'est-ce que cela fait? s'ecria Donat. Aussitot que nous verrons les +mines et que nous pourrons ramasser l'or par poignees, tout sera oublie. +J'aurai d'autant plus de choses a raconter a Anneken et a mes enfants... + +--Allons, allons, hourra pour la Californie! s'ecria Creps. Le +commencement est admirablement beau, sur ma parole. Donc, ne nous +Laissons pas abattre. Notre ami Roozeman parait fort et de bonne humeur: +c'est le principal. Pour le reste, nous ferons de necessite vertu. Cela +ne durera pas longtemps, Dieu soit loue! Peut-etre les directeurs de _la +Californienne_ arriveront-ils demain ou apres-demain. En attendant, je +me rendrai tout a l'heure au grand hotel pour savoir quand je pourrai +commencer mon service de cireur de bottes. + +--Je sortirai avec toi, dit Victor. + +--Et ta blessure?... Tu dois te tenir tranquille. + +--Non, ne pensons pas a ma blessure; elle guerira d'elle-meme. Je suis +curieux de voir mon magasin de fruits. + +--Quant a moi, reprit Kwik, cette apres-midi, a deux heures, je +tripoterai avec les bras nus dans une eau grasse, que cela fera plaisir +a voir. + +--Si nous avions dejeune au moins, murmura Creps; mon estomac vide ne me +donne pas beaucoup de courage. + +--J'ai paye le dejeuner avant de sortir ce matin, dit Donat. + +--Tu es une merveille de prevoyance et de bons soins, dit Jean gaiement +en lui frappant sur l'epaule. Je crois que je me suis trompe sur ton +compte, ami Kwik. + +--Possible, repondit Donat; mais, si M. Victor n'avait pas ete malade, +Donat n'aurait probablement pas veille toute la nuit, pour reflechir a +ce qui lui restait a faire. Pour M. Roozeman, je serais capable de tout: +de passer a travers le feu, de me laisser couper un membre, et de gagner +de l'esprit aussi, pardieu! + +Roozeman lui prit la main et la serra avec reconnaissance, car le jeune +paysan avait dit ces paroles avec une expression profonde, et +l'Anversois savait que Donat lui etait sincerement devoue depuis +l'affaire de la fosse aux lions du _Jonas._ + +--Eh bien, allons dejeuner alors! S'ecria Jean. + +--Non, pas ainsi, dit Kwik; vous devez mettre les ceintures et y passer +les revolvers. Desormais, ces armes ne doivent plus vous quitter un +instant, ni dans votre chambre, ni dans la rue, ni a votre ouvrage. +C'est le Bruxellois qui me l'a dit. En effet, vous pouvez en avoir +besoin, meme pendant votre sommeil. Et a quoi serviraient-elles si vous +ne les aviez pas sous la main au moment du danger? + +--Pour aller dejeuner! murmura Victor qui paraissait avoir horreur de +porter ces armes homicides. + +Mais Donat lui mit lui-meme la ceinture et y passa le pistolet en +disant: + +--Pour dejeuner? Et si les vilains hommes d'hier soir etaient encore +assis a table et nous cherchaient querelle?... C'est bien ainsi! +Viennent les ribauds maintenant! Je donnerais toute une semaine de mon +salaire pour connaitre et rencontrer le scelerat qui s'est enfui avec le +lobe de mon oreille. Il serait bien drole avec une tete comme une poule: +sans apparence d'oreille! + +--Mais, mon bon Donat, objecta Roozeman, tu dois etre prudent et ne pas +t'attirer de mauvaises affaires par ton emportement. Tes paroles me font +craindre que tu ne fasses un usage irreflechi de ton effroyable couteau. + +--Bah! je ne suis pas si mechant que j'en ai l'air, monsieur Victor, dit +Kwik en riant. La hardiesse impose toujours. Je ne defierai personne et +je serai meme tres-endurant; mais, mais, si quelqu'un, pardieu...! + +--Le dejeuner! le dejeuner! s'ecria Jean, en poussant ses deux camarades +hors de la chambre. + + + + +XIV + +LES SAUVAGES + + +Quatre jours plus tard, Victor Roozeman avait pris place derriere le +comptoir du fruitier. Sa blessure se guerissait rapidement et elle ne le +genait deja plus pour faire sa besogne. Creps cirait des souliers, +rincait des bouteilles et nettoyait des lampes; Donat lavait la +vaisselle et aidait le cuisinier du restaurant dans la grande tente. + +Les trois amis se reunissaient habituellement le soir tres-tard dans un +cafe, et y causaient une ou deux heures de leur position. Jean Creps, +tout en riant beaucoup du poste que Kwik lui avait procure, paraissait +le moins satisfait et avouait qu'il n'etait pas rare que le rouge de la +honte lui montat au front, lorsqu'un autre domestique lui jetait un tas +de bottes crottees et lui ordonnait durement de se hater. Mais ce qui le +consolait, c'est qu'il avait pour compagnon cireur de bottes et rinceur +de bouteilles, un Francais qui avait roule en carrosse a Paris et qui +etait vraiment un homme tres-instruit, bien eleve et tres-honnete. + +Sous d'autres rapports, les amis ne se trouvaient pas mal; ils gagnaient +assez d'argent pour ne se laisser manquer de rien, et meme pour epargner +tous les jours quelques dollars. Kwik, qui vivait dans une cuisine bien +pourvue et qui ne regardait pas de tres-pres si les morceaux avaient ou +non figure sur une autre assiette, engraissa visiblement apres la +premiere semaine, et bientot sa figure temoigna par son eclat +extraordinaire qu'il ne laissait pas se perdre beaucoup des pretendus +restes. + +Le Bruxellois venait passer presque chaque soiree avec Jean Creps et ses +amis; ceux-ci payaient son ecot et ecoutaient, avec une curiosite avide, +ce qu'il racontait de son sejour dans les placers ou mines d'or. Ce +recit renfermait bien des scenes d'affreuse mechancete, de violence et +de meurtre, et assurement le langage du conteur n'etait pas de nature a +en adoucir l'impression; mais peu a peu les Anversois s'habituaient plus +ou moins aux choses de Californie, et croyaient, d'ailleurs, que leur +nouveau camarade exagerait ses aventures afin de pouvoir se vanter de +son courage et de son habilete. Il leur parla tres-complaisamment des +bandits et des _salteadores_ ou voleurs de grand chemins, qui attaquent +et assassinent les voyageurs; des _vaqueros_, qui prennent avec le +_lasso_ aussi bien un homme qu'un cheval sauvage et rendent toute +defense impossible; du terrible _grizzly_ (ours gris), qui etouffe un +homme dans une etreinte de ses bras velus; et surtout des sauvages +americains qui savent arracher en un clin d'oeil la chevelure et la +peau du crane a leurs pauvres prisonniers pour s'en faire un ornement +guerrier. + +Sur une observation des Anversois, d'ou il paraissait resulter qu'ils ne +croyaient pas a l'existence de ces dangers, Pardoes, qui aimait a +parler, leur donna l'explication suivante: + +--Vous devez savoir quelles sont les causes de tout cela. Il n'y a que +deux ans qu'on a decouvert les mines d'or. Il y avait un homme d'origine +suisse, nomme Sutter, qui voulut tenter de tirer profit des bois de +sapins de Californie, et fit batir a cet effet un moulin a eau. On +trouva dans la terre qui avait ete delayee par l'eau du moulin une +grande quantite d'or. La nouvelle se repandit avec la rapidite de +l'eclair. Les habitants de San-Francisco, de Monterey, de la Sonora et +les Mexicains accoururent en si grand nombre, que, trois mois apres la +decouverte, plus de quatre mille hommes cherchaient de l'or aux environs +du moulin de M. Sutter. Industriels, officiers, soldats, tous +s'enfuirent vers les mines. Lorsque, peu apres, l'etonnante nouvelle +penetra jusqu'aux Etats-Unis d'Amerique et jusqu'en Europe, +d'innombrables navires amenerent des milliers et des milliers de +chercheurs d'or etrangers. Les naturels du Mexique et des cotes de la +Californie regarderent ces etrangers comme des envahisseurs de leur +patrie et de leur propriete legitime. Ils essayerent d'abord de les +repousser des mines et les attaquerent les armes a la main; mais, trop +faibles pour vaincre les chercheurs d'or reunis dans les placers, ils se +jeterent dans les bois et le long des routes pour attaquer, piller et +tuer les troupes isolees de voyageurs. Au commencement, ils +consideraient cela comme une guerre legitime; maintenant ils font encore +la meme chose, en partie par haine nationale, en partie par avidite. Ces +voleurs mexicains, lorsqu'ils sont a cheval et se servent du lasso, +s'appellent _vaqueros_; lorsqu'ils sont a pied _salteadores._ En ce qui +concerne les _bushranger_, ils sont etrangers; ils vivent du vol et +preferent ravir l'or aux mineurs qui voyagent plutot que de le chercher +dans les placers par un rude labeur. Les sauvages californiens voient +encore avec plus de haine et de colere cette grande affluence de blancs +dans leur patrie. Maintenant, ils sont deja refoules a une vingtaine de +lieues de la cote; mais a certaines epoques, ils descendent en nombre +des montagnes et assassinent les chercheurs d'or isoles. Je les ai vus +de pres, mes amis, je puis en parler! Je crois que j'en ai tue au moins +quatre ou cinq. + +Sur les instances des Flamands et surtout de Donat, Pardoes se mit a +raconter son combat avec les terribles sauvages, et il le fit si bien et +d'une facon si pittoresque, que Kwik ecoutait le coeur oppresse et +presque sans respirer, et qu'il tomba dans de profondes reflexions +lorsque Pardoes eut fini son recit. + +Le Bruxellois etait alle en premier lieu dans les mines du Sud, y avait +souffert beaucoup de misere et avait eu peu de bonheur; puis il etait +alle aux mines du Nord, ou il avait trouve beaucoup d'or; il ne les +aurait pas quittees si la saison des pluies n'avait rendu impossible le +travail des chercheurs d'or. Son intention etait d'y retourner quand la +saison des pluies serait plus avancee et qu'il aurait epargne assez +d'argent; car il n'etait pas, comme ses auditeurs, actionnaire de la +Societe _la Californienne_. Il devait donc se suffire a lui-meme et +amasser par le travail l'argent necessaire pour retourner aux placers. + +Les trois amis lui promirent de l'aider a atteindre son but, aussitot +que les directeurs de _la Californienne_ seraient arrives, parce qu'ils +ne sauraient d'ailleurs que faire de leurs dollars economises. + +De toutes les histoires et les descriptions de Pardoes, ce qui faisait +le plus d'impression sur l'esprit de Donat Kwik etait l'histoire de son +combat contre les sauvages californiens et leur cruelle habitude de +scalper la peau de la tete a leurs ennemis vaincus. Peut-etre la perte +du lobe de son oreille etait-elle la cause de cette crainte. Il revenait +si souvent sur l'affaire des sauvages, qu'il finit par ennuyer le +Bruxellois a force de questions. + +Un soir, il l'interrompit de nouveau dans son recit: + +--Et ces sauvages, ont-ils en effet la peau rouge? + +--Certes; c'est pour cela qu'on les appelle Peaux-Rouges. + +--Oui, mais rouge? + +--Rouge fonce, presque brun. + +--Et sont-ils laids? + +--Horribles. + +--Et tirent-ils avec des fleches empoisonnees? + +--On dit qu'ils trempent leurs fleches dans le jus d'un _yedra_, ou +lierre veneneux. + +--Et coupent-ils vraiment aux hommes la calotte de leur tete, avec les +cheveux et la peau? Aie! aie! quand j'y pense, je frissonne jusqu'a la +moelle de mes os. + +--Attends, dit Pardoes, je satisferai ta curiosite et te montrerai +comment les sauvages scalpent leur homme; car c'est ainsi qu'on nomme ce +traitement d'amitie. Tiens-toi tranquille, Kwik, et courbe la tete.-- +Tiens, ils font ainsi! + +En disant cela, il prit de la main gauche l'epaisse chevelure de Donat +et la tira comme s'il voulait l'arracher, pendant qu'il tracait avec +l'ongle du pouce droit un cercle autour de la tete du jeune homme +epouvante. + +--C'est fait, cria-t-il, tu n'as plus ni peau ni chevelure sur la tete! + +Donat, qui craignait que ce ne fut vrai, jeta un cri d'angoisse, sauta +debout et regarda stupefait et tremblant le Bruxellois qui feignait de +cacher quelque chose derriere le dos. + +Un long eclat de rire s'eleva et Donat partagea lui-meme l'hilarite +generale, des que, en tatant sa tete, il se fut assure que ce n'etait +qu'un jeu. La sensation desagreable qu'il avait eprouvee, laissa +cependant une profonde impression dans son esprit, et l'on eut assez de +peine a lui faire comprendre que les attaques des sauvages etaient un +des moindres dangers des chercheurs d'or. + + + + +XV + +LA BANQUEROUTE + + +Un matin, le cinquieme jour apres l'arrivee de _Jonas_, une grande foule +courut sur le port avec de grandes demonstrations de joie. C'etaient les +passagers du _Jonas_ et de deux autres navires que la Societe _la +Californienne_ avait envoyes a San-Francisco. On avait signale un +trois-mats avec pavillon francais, et le bruit s'etait repandu que les +directeurs de _la Californienne_ etaient la enfin avec les instruments +et tout ce qu'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers. + +Lorsque enfin, apres une longue attente, une chaloupe atterrit dans le +port, les arrivants furent entoures et chacun voulut savoir des +nouvelles de la France et de _la Californienne_. Un cri de desespoir +et de rage parcourut la foule: _la Californienne_ avait fait banqueroute +et n'existait plus. Tout l'argent paye etait donc perdu, et les actions +que l'on avait mises en main des passagers ne valaient plus un centime. +Etait-ce une gigantesque escroquerie? la Societe s'etait-elle trompee +dans ses calculs ou avait-elle eu des malheurs? Quoi qu'il en fut, les +quatre ou cinq cents membres a San-Francisco pouvaient chercher comment +ils se tireraient d'embarras. La plupart etaient sans argent; beaucoup +d'entre eux, qui avaient ete trop paresseux ou trop fiers pour +travailler, avaient vecu jusqu'alors tres miserablement et couche a la +belle etoile comme une poignee de mendiants. + +Ce soir-la, les Anversois etaient de nouveau reunis avec le Bruxellois, +et on ne parla naturellement que de la banqueroute de _la Californienne_ +et de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les +placait. + +--J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le +Bruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possede le moyen de +reconnaitre votre amitie. Aurez-vous du courage? Donat n'est pas un +heros, je le sais, mais il est fort et dur a la fatigue. C'est un grand +avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement; +mais Roozeman, quoique assez robuste, ne me parait pas fait pour la vie +des mines. Il y aurait immediatement la maladie du pays, se laisserait +decourager et deviendrait une charge pour les autres. + +--Bah! que dites-vous? s'ecria Donat avec indignation. Monsieur Victor a +plus de courage que nous tous peut-etre. Si tu l'avais vu a l'ouvrage, +comme moi, tu parlerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus +profondes, ami Pardoes. + +--Pourquoi nous questionnes-tu donc? Murmura Victor qui se sentait +blesse interieurement. + +--Si j'etais a ta place, Roozeman, repondit le Bruxellois, je resterais +tranquillement chez mon fruitier et laisserais aller mes amis aux +placers; car il faut autant de force d'esprit que de force physique +pour ne pas succomber la-bas, soit sous le rude labeur, soit sous les +attaques d'un tas de pillards. + +--Ce que tu dis peut etre vrai, Pardoes, repliqua Victor avec calme; +mais j'irai aux mines, fusse-je tout a fait seul et y eut-il cent fois +plus de dangers, sois-en sur. Toi aussi, tu me regardes comme un etre +faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler +grossierement? + +--C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois; je veux faire quelque +chose pour vous. Ecoutez avec attention ce que je vais dire. Il y a deux +chemins pour aller aux mines: l'un est au sud, le long de la riviere +San-Joaquim; le second, au nord, le long de la riviere que l'on nomme +Sacramento. J'ai deja suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup +moins d'or qu'au nord, et d'ailleurs c'est en meme temps la contree ou +les sauvages se montrent le plus souvent. Notre ami Kwik n'irait donc +pas la avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long et plus +difficile, a la verite, mais les placers y sont plus riches et plus +etendus. Ce qui me pousse cependant le plus a retourner la, c'est un +important secret que je vais vous reveler. Rapprochez-vous, camarades, +et ecoutez bien: Il n'y a pas trois mois que j'etais encore occupe a +laver de l'or au bord de la riviere Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur +et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gre, +parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon +retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui etait malade et +voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route +et je defendis meme sa vie au prix de mon sang, car je recus un coup de +poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce +Suisse portait sous ses vetements une ceinture en cuir pleine de pepites +et de grains d'or. Pour me recompenser de ma protection, il me confia +qu'il avait trouve cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, ou les +pepites etaient si abondantes qu'on n'avait qu'a les ramasser avec la +main, sans aucun travail. Cette place est situee tres-haut vers la +_Sierra-Nevada_, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de +la riviere de la Plume; il me l'a decrite si exactement et m'a indique +tant de points de repere, que moi, qui connais bien la nature du pays, +je trouverais le riche placer les yeux fermes. Eh bien, maintenant, pour +vous montrer que je suis reconnaissant de votre amitie, je vous propose +de former une societe entre nous et d'aller ensemble aux mines. +Acceptez-vous cette proposition? + +--Oui, oui! s'ecrierent les autres avec joie. + +--C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons +solides;--car nous devons etre six, pour pouvoir travailler +convenablement la-bas: deux pour creuser la terre, deux pour la porter a +la riviere et deux pour en laver l'or. + +--O Pardoes! cher Pardoes! partons demain! s'ecria Donat. + +--Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne +sommes pas prets. + +--Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de +temps? Pourquoi reculer pour un peu de misere de plus ou de moins, +pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons +certainement pas autant que sur le _Jonas_. + +--Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne +te trompes pas. + +--Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Pres de deux cents des +actionnaires dupes par _la Californienne_ partiront demain, tant vers le +nord que vers le sud. La plupart ne possedent pas cinq dollars. + +--Laissez-les aller, laissez-les aller, repondit le Bruxellois avec un +sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre +eux ne verront peut-etre jamais les placers, et il ne m'etonnerait pas +que nous trouvassions ca et la sur notre route des cadavres ou des +squelettes pour temoigner de leur etourderie. Ah! vous croyez qu'on va +aux mines comme de Bruxelles a Anvers? Vous en ferez l'experience: Si la +saison etait favorable et si nous etions prets, je remettrais encore +notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre +cents actionnaires de _la Californienne_ partiront pour les placers, +sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments +necessaires. La faim, le besoin, la misere feront, d'une grande partie +de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne +connait d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus +faible ce qu'il desire posseder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage +cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont +bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est +attaque quelquefois de tres-loin par des balles, les fusils sont un +moyen de defense indispensable contre tout danger. En attendant, je +m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est necessaire. J'acheterai +la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous couteront moins cher de +moitie. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des beches, +des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour +dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la +terre aurifere et beaucoup d'autres choses encore. + +--Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik +mecontent. + +--Aussitot que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent +pour nous procurer le necessaire. Vous n'avez pas encore pu epargner +grand'chose, je crois. + +--J'ai quarante-huit dollars! s'ecria Kwik en frappant sur sa poche. + +--Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois. + +--Moi trente.--Moi vingt-quatre, lui repondit-on. + +--Vous etes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen +d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien +fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a egalement un bon sac +de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut +prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une +chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vetements. +Les etoffes de laine seules sont bonnes la-bas, tant contre le froid et +l'humidite que contre la chaleur... Il commence a se faire tard et je +suis fatigue. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je +puisse commencer des demain nos achats aux frais de tous. + +Jean et Victor donnerent l'argent sans repliquer. Donat chercha dans ses +poches avec une mine embarrassee, fouilla meme dans ses bottes et dit: + +--C'est dommage; j'ai encore laisse mon argent dans mon chenil. Ce n'est +rien, je le donnerai demain. + +--Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exageres mon conseil, Donat. On +doit savoir a qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les +dollars, n'est-ce pas? + +--Tout est possible en Californie, tu le dis toi-meme, begaya Kwik; mais +sois sur que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi +vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant precipitamment. + +Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnerent +distinctement. + +--Tiens! tiens! je les ai tout de meme sur moi! Prends, voila les dix +dollars; je dirai une priere pour que tu n'aies pas de mauvaises idees +pendant ton sommeil. + +--Maintenant, dit le Bruxellois, nous epargnerons autant que possible, +pour etre bientot prets. Ne parlez a personne de nos intentions ni du +but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise +de moi. Si l'on venait a savoir que nous nous rendons a de riches +placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous +disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a +beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne +charge d'or. Adieu jusqu'a demain; nous causerons chaque jour de notre +prochain voyage. + +Cette nuit-la, Creps et Roozeman eurent des reves d'or. Victor retourna +en esprit dans sa patrie, rendant sa mere riche et heureuse, et se +voyant lui-meme l'epoux de la douce Lucie Morrelo. + +Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il +nommait son chenil, eut un sommeil tres-agite. Il reva qu'il jetait aux +pieds du garde champetre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait +presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait +son Anneken pour epouse; puis il se vit entoure de sauvages qui +voulaient lui scalper la tete, ou d'ours avec des dents effroyables; +puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier a haute +voix: "Arretez le voleur! arretez le voleur!" + +Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont +ils avaient pu jouir a San-Francisco. + + + + +XVI + +LES CHERCHEURS D'OR + + +Par une chaude matinee du mois de juin, six voyageurs harasses +marchaient dans une immense et solitaire vallee, a l'est de la riviere +le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et etaient +charges de provisions, de haches, de beches, de pioches, de couvertures +de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile +destinee a couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour +faire bouillir l'eau, et un troisieme la claie, de plus de six pieds de +long, destinee a laver la terre aurifere. + +Ils avaient tous un fusil en bandouliere et un revolver et un couteau +passes dans la ceinture. Ils devaient etre depuis plusieurs jours en +route, car ils etaient sales et crottes des pieds a la tete; et a voir +leurs dos courbes, leurs pieds engourdis et leur marche essoufflee, on +eut pu deviner qu'ils avaient deja fait plusieurs lieues de chemin ce +jour-la. + +L'endroit ou ils se trouvaient etait l'extremite orientale de la vallee +de Sacramento, entre la vallee de l'Ours et le Yuba. A leur gauche, +s'etendait une plaine immense; a leur droite, au contraire, ils voyaient +le sol s'elever et surgir des collines et des montagnes, dont les +croupes et les sommets etaient couronnes de cedres, de cypres et de +pins. A plusieurs lieues de distance derriere les montagnes, toujours de +plus en plus hautes, leur vue s'arretait aux aretes de la Sierra-Nevada, +dont les cimes s'elevent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils +restent couverts d'une neige et d'une glace eternelles. + +Les voyageurs etaient parvenus a un endroit ou ils allaient quitter la +grande vallee pour gravir du cote de l'Est un defile entre deux +collines. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant +le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol detrempe etait encore +boueux et glissant, et l'essoufflement des voyageurs epuises redoublait +avec les difficultes de leur marche. + +Les hommes dont se composait cette troupe n'etaient autres que le +Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux +camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent a cote de +Pardoes, etait un Ostendais qui avait fait presque tout le tour du monde +sur un vaisseau americain, et qui s'etait enfui en dernier lieu de +Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'etait un gaillard +fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit borne et sans +aucun sentiment de generosite ni de morale. Il devait etre querelleur de +sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats +au couteau. Le petit doigt manquait a sa main gauche; il l'avait perdu +dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accepte dans +l'association, quoiqu'il fut sans ressources, a cause de sa force +corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante +des mines.--Le second etait un gentilhomme francais d'environ quarante +ans, maigre, aux traits reguliers et haut perche sur ses jambes. Cet +homme etait evidemment d'une grande naissance; il y avait dans sa +demarche, dans la finesse de ses extremites et meme dans l'expression +de ses levres, quelque chose qui accusait une education distinguee et +qui contrastait singulierement avec la physionomie grossiere et ignoble +de l'Ostendais. Le Francais n'etait cependant pas un compagnon amusant; +il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et +encore ses paroles etaient ameres et trahissaient l'indifference ou +l'orgueil. Le plus souvent il paraissait reveur et se parlait a +lui-meme, comme quelqu'un qui est poursuivi par des pensees secretes ou +par une conscience bourrelee, ce qui faisait dire a Donat qu'il avait +des rats en tete et qu'une des vis de son cerveau etait probablement +detachee. + +La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associe muet dans sa +compagnie, c'est que le Francais avait offert tout l'argent qu'il +possedait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent +etait suffisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les +Flamands avaient accepte sa proposition avec joie. + +Victor etait le seul qui, par sympathie et par certain sentiment de +compassion, temoignat quelque amitie au gentilhomme; l'Ostendais etait +le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre +egalement bien avec tous. C'etait aussi le cas de tous; car, quoiqu'il +portat sur son dos la grande claie et qu'il fut charge outre mesure, il +faisait souvent eclater les autres de rire, par ses cabrioles comiques +et par ses saillies bouffonnes. + +Pendant qu'ils gravissaient ainsi la pente d'un vallon, le Bruxellois, +qui allait toujours en avant, tournait la tete de tous cotes comme s'il +craignait une rencontre; tantot il examinait le sol et paraissait suivre +des traces indistinctes de pieds; mais les autres n'y firent pas +attention, car Pardoes avait agi ainsi du premier jour et avait parle +comme si, a chaque pas, un nouveau danger devait s'elever sous leurs +pieds. + +En ce moment, le Francais glissa sur la terre humide et plia +profondement sous son fardeau. + +--_Eh! eh! baron!_ cria Donat, _c'etre pas bon avec cet havre-sac sur +son dos. Plus bon a Paris dans ta voiture, n'est-ce pas?_ + +Mais le baron n'eut pas l'air d'entendre les paroles de Donat. + +--Il me semble, pardieu, que mon francais est assez comprehensible, +murmura celui-ci en lui-meme. Ces gentilshommes ne peuvent jamais +oublier ce qu'ils ont ete. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en +Californie. Monsieur du Haut-Mont, avec une marmite sur le dos! + +Et, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victor et dit: + +--Monsieur Roozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porter votre +hache et votre couverture? Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous +vouliez vous decharger un peu sur mon dos. + +--Tais-toi, Donat, repondit Victor avec un sourire, tu es deja charge +comme un mulet. Ce grand panier te fait ressembler a un navire sans +voile. Je te regarde; car demain c'est mon tour de porter les paniers. + +--Vous ne les aurez pas. + +--Pas de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne +volonte a mon egard; mais je ferai comme les autres. N'en parle donc +plus: c'est inutile... Qu'a donc remarque Pardoes pour regarder si +attentivement de tous cotes? + +--Qu'aurait-il remarque? Rien du tout. Le Bruxellois n'est pas mort de +son premier mensonge, depuis que nous sommes en route. Avec ses +eternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours et de sauvages, +je craignais qu'au bout de trois jours nous n'eussions ete tous ensemble +dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu de creature +vivante que ca et la un lievre, et dans le lointain deux ou trois petits +cerfs avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en etre +effraye! Savez-vous quoi, monsieur Roozeman? Le Bruxellois veut se faire +valoir; il marche en avant, nous conduit, nous commande comme un +general, il fait de l'embarras, il se vante pour paraitre necessaire. Je +veux courir pendant dix ans tout a fait seul... Tiens! qu'a donc trouve +Pardoes? + +Ils s'approcherent du Bruxellois, qui s'etait arrete et regardait la +terre sans bouger en disant a voix basse: + +--Chut! il y a un danger qui nous menace. + +--Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et +des fleurs jaunes. + +--Tais-toi, bavard, murmura Pardoes. + +--Je me tais, je me tais; mais qu'y a-t-il, pardieu? + +Le Bruxellois leur fit signe de s'arreter, s'avanca de quelques pas, +toujours courbe vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il +dit: + +--Prenez vos fusils en main a tout hasard. + +--Eh bien! eh bien! que va-t-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je +ne vois ame qui vive. Ce ne sont assurement pas ces sapins qui nous +mangeront? + +--Pas de betises, Kwik; c'est tres-serieux. Ne remarquez-vous pas, +messieurs, la devant vous sur le gazon, et ici sur cette place humide, +ces traces de pas? + +--J'ai beau ecarquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle, +murmura Kwik. + +--Avec un peu d'experience et de penetration, continua le Bruxellois, on +peut deviner a ces signes confus, qui a passe ici, combien ils etaient, +et meme quelle sorte d'hommes c'etait. Voyez, l'empreinte n'est pas +aussi large que celle de nos pieds et tout a fait sans traces de clous. +Des Mexicains ont passe par ici. La partie anterieure du pied est +marquee profondement, tandis qu'a la plupart des empreintes on ne voit +pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent +pas. Ce sont donc des _salteadores_ ou voleurs de grand chemin. + +--Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tournee vers nous. Les +gens qui ont passe ici sont derriere nous et s'eloignent. + +--Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'ame? grommela +Donat. Qui sait si ces _sal... sal..._ ces brigands ne sont pas deja a +San-Francisco? + +--Il ne s'est pas ecoule une heure depuis que les empreintes sont +faites, repliqua le Bruxellois tres-serieusement, d'une voix grave. Et +comme je ne les ai pas remarquees plus tot, les _salteadores_ doivent +etre grimpes quelque part sur les collines. Quoi qu'il en soit, tenez +vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux a droite et a gauche, +derriere et devant vous. Du silence! surtout du silence! + +La solennite de cet ordre fit quelque effet, du moins sur Donat, +quoiqu'il tachat de le dissimuler. Il se tenait maintenant pres du +Bruxellois et tournait sans cesse la tete, probablement parce qu'on +lui avait dit que les brigands etaient derriere eux. + +Ils avaient marche pendant pres d'une demi-heure sans entendre le +moindre bruit. La vallee s'etait elargie, mais ils allaient entrer de +nouveau dans un defile assez etroit. + +Le Bruxellois s'arreta et dit: + +--Reposons-nous ici pendant quelques minutes. Je vous conjure, +camarades, d'etre toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que +vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit +qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontre de +dangers, parce que j'ai eu soin d'eviter la route ordinaire des +chercheurs d'or. A present, cela devient impossible. Dans cette vallee, +entre la riviere de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il +y a des _salteadores_ ou brigands, nous pouvons les rencontrer des a +present a chaque instant. Donc, soyez toujours prets a la defense, +surtout quand notre route est dominee par des collines ou par des bois, +comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore. + +Ils continuerent a avancer et ne rencontrerent rien jusqu'au moment ou +ils atteignirent la fin du defile. La, Kwik sauta tout a coup en arriere +avec un cri d'angoisse. + +--Qu'y a-t-il? que vois-tu? s'ecrierent les autres. + +--La! la! repondit Kwik, toute une bande de brigands! + +Tous s'arreterent et tinrent leurs armes pretes; car ils voyaient devant +eux, au pied d'une colline et a moitie caches, quatre hommes accules +contre les arbres et dont les deux premiers etaient appuyes sur de longs +fusils. + +--Eh bien! que ferons-nous? murmura Creps. Nous ne pouvons pas rester +ici irresolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre. + +--Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-etre plus +que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut etre leur +intention. C'est etonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe, +ils rient. + +--Venez, avancons, dit Roozeman; reculer est impossible. Si ces hommes +veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas. + +--As-tu peur, Pardoes? demanda Jean Creps. + +--Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez pas le pays. Mais il n'y a +pas d'autre moyen. En avant donc ... et au moindre mouvement hostile, +faisons feu! + +Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passerent devant les brigands +supposes, a une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougerent point et +resterent appuyes sur leurs fusils, sans dire un mot, et meme sans +repondre autrement que par un grognement bref et un leger signe de tete +au salut qui leur fut adresse. + +A peine les Flamands se furent-ils eloignes d'une demi-portee de fusil, +que Donat s'ecria avec etonnement. + +--Bonte du ciel! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache +rousse du _Jonas_. + +--Tu t'es trompe, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux. + +--Si, il y est, en chair et en os... mais sans son epaisse barbe, qu'il +a probablement fait couper a San-Francisco. C'est un des deux sans +fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin? +Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde. + +--Bah! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant; vous le voyez +bien, ce sont des gens qui se reposent. + +--Pas des voleurs? repeta le Bruxellois, regardant toujours derriere +lui. On voit bien que c'est la premiere fois que vous venez en +Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme +nous, charges d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils +porteraient egalement des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais a +leur costume. + +--En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en +reviennent pas, donc _ergo_, comme dit le clerc de Natten-Haesdonck, ce +sont des voleurs. + +--Va-t'en au diable avec tes sottises! Grommela le Bruxellois en le +poussant en arriere. + +--Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en +se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs; et les singuliers +personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de +la bande. Vous saurez que les veritables gens du metier attaquent tres +rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne +possedent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands +se tenaient la en faction pour attendre les chercheurs d'or qui +reviennent des mines. Dans tous les cas, croyez-moi, la presence de ces +hommes est un mauvais signe. Avancons un peu plus vite, et tenez +constamment l'oeil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline, +chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous +au moment ou nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence. +Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de +guerre, et si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction +de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde, +messieurs! + +Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas presse. + + + + +XVII + +LES BANDITS + + +Une heure avant la tombee de la nuit, les chercheurs d'or flamands +s'avancaient toujours; mais leur dos se courbait de plus en plus et ils +paraissaient a bout de forces. Ils avaient fait une penible journee de +marche et exprime plus d'une fois le desir de planter leur tente et de +se reposer jusqu'au lendemain. Mais le Bruxellois avait refuse +jusqu'alors de satisfaire le desir general de ses compagnons, parce que +leur route etait trop dominee par des collines et des rochers d'ou l'on +pouvait tomber sur eux facilement et a l'improviste. + +Ils venaient d'atteindre une vaste plaine. Le sol, comme en la plupart +des lieux qu'ils avaient deja traverses, etait couvert de seneves +sauvages et de folle avoine; mais neanmoins, la vue s'etendait tres-loin +de toutes parts, excepte du cote gauche, qui etait garni en partie de +broussailles et de sapins. Au milieu de la vallee, murmurait un clair +ruisseau. L'endroit etait donc propice pour y camper pendant la nuit et +pour y faire cuire le souper, leur principal repas. D'ailleurs, comme +ils n'avaient rien rencontre en route, leur inquietude s'etait dissipee +insensiblement, et, a l'exception du Bruxellois, personne ne pensait +plus au danger. + +Les havre-sacs furent otes, et, pendant que Jean Creps et le baron +restaient pour veiller sur les provisions et les instruments, les autres +allerent dans le fourre pour chercher le bois necessaire. + +Quelques minutes apres, ces derniers etaient de retour. On planta en +terre deux grosses branches fourchues; une branche droite fut placee +horizontalement entre les dents de ces fourches et la voile fut jetee +par-dessus. La tente sous laquelle ils allaient passer la nuit sur la +terre humide etait dressee. + +En meme temps, Donat, dont c'etait le tour de faire la cuisine, avait +allume un grand feu et suspendu au-dessus une marmite pleine d'eau +Attachee a une branche de bois, soutenue de la meme maniere que la +toiture rudimentaire de la tente. + +Les apprets de ce souper n'etaient pas chose difficile. +Ce que les voyageurs allaient prendre pour renouveler leurs forces etait +la meme nourriture qu'ils mangeaient depuis leur depart de San-Francisco +et qu'ils devaient manger desormais pendant leur trajet et dans les +mines. Le Bruxellois leur avait appris, a cet effet, la maniere de vivre +des chercheurs d'or, et tenait a ce qu'on ne deviat pas de cette regle +etablie par l'experience. Premierement, on fait du cafe: cette boisson +ne manque jamais au repas d'un chercheur d'or. On ecrase grossierement +les grains de cafe entre deux pierres ou d'une autre maniere, puis on +les fait bouillir. Enfin, on jette dans la marmite bouillante un peu +d'eau froide, avec laquelle le marc va au fond. Secondement, on coupe +quelques morceaux de lard sale et on les frit dans la poele. +Troisiemement, on melange un peu de farine de froment avec de l'eau, +et avec la graisse du lard on en fait quelques gateaux. Hors les cas +extraordinaires, la cuisine des chercheurs d'or n'offre pas d'autres +plats. + +Pendant que Donat s'occupait pres du feu avec activite, les autres +s'etaient etendus par terre sous la voile, isoles chacun dans sa +couverture de laine et avec la tete appuyee sur son havre-sac. Le +Bruxellois et le matelot fumaient une pipe; le Francais semblait deja +endormi; Jean et Victor suivaient des yeux Donat et riaient de ses +gestes bouffons et de ses faceties. + +La nuit etait venue et l'horizon du vallon avait disparu dans la clarte +douteuse du crepuscule. Lorsque l'odeur du premier gateau monta aux +narines de Donat, l'eau lui en vint a la bouche, et il se mit a chanter +joyeusement. + +Puis il eleva en l'air un plat en fer-blanc; et, montrant le gateau a +ceux qui etaient couches sous la tente, il s'ecria: + +--Messieurs, je suis du pays des crepes. Regardez donc! Qui en fera une +si brune, si grasse et si...? + +Mais un coup de pistolet se fit entendre a quelques pas de la tente; une +balle perca le plat de fer-blanc dans la main de Donat, et celui-ci +laissa tomber le gateau dans le feu, en jetant de grands cris. + +Les autres sauterent debout, le fusil a la main, et sortirent de la +tente pour se defendre contre l'attaque que le coup de pistolet leur +annoncait. Ils n'apercurent rien cependant, quoique le crepuscule leur +permit de voir tres-loin encore au dela du cercle de lumiere trace par +les flammes du feu. + +--La-bas, la-bas! s'ecria le matelot, entre les arbres, un homme qui +fuit! + +--Reste ici, toi, Donat, l'arme en arret, ordonna le Bruxellois, pendant +que, suivi par les autres, il courait vers le bois pour tenir les +fuyards a la portee de son fusil. + +Kwik, encore tout etourdi, etait debout devant le feu, le fusil a la +main, sans avoir conscience de lui-meme. La tete lui tournait et il +murmurait entre les dents avec depit: + +--Jolie fete des patates! droles de crepes! Ah! si j'etais a +Natten-Haesdonck! + +Tout a coup il se mit a trembler de tous ses membres: il lui semblait +voir, droit devant lui, dans la demi-obscurite, quelques hommes courbes +s'approcher a travers les seneves touffus. Il ne lui fut bientot plus +permis d'en douter: un de ces ennemis qui marchaient en rampant s'etait +redresse tout a coup. Donat arma son fusil, epaula, et dit en levant les +yeux au ciel: + +--O mon Dieu! pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute! + +Apres cette courte oraison, il lacha la detente. Un cri percant +retentit, et l'homme tomba en arriere. + +Les autres voleurs s'elancerent pour tomber sur Donat; mais il tira si +resolument sur eux avec son pistolet, qu'ils parurent hesiter. + +En ce moment, deux ou trois coups de fusil retentirent du cote des +arbres, et plusieurs balles traverserent l'air en sifflant au-dessus de +la tete des brigands surpris. Ceux-ci, voyant que leur coup etait manque +et qu'ils avaient affaire a des forces superieures, s'enfuirent en toute +hate a travers les hautes herbes et disparurent dans les broussailles. + +C'etaient les camarades de Donat qui etaient accourus a son coup de feu +et avaient chasse les voleurs par leur apparition. + +--Mon pauvre Kwik, n'es-tu pas blesse? Demanda Victor d'un ton de +sollicitude en voyant le jeune paysan la tete penchee sur sa poitrine et +tout abattu. + +--Non, monsieur Roozeman, soupira Donat, mais cela ne vaut guere mieux: +j'ai tue un homme, helas! une creature de Dieu, comme moi! Cela restera +sur ma conscience comme un bloc de plomb. + +--Que dis-tu? tue un homme! ou? Demanda Pardoes. Tu ne plaisantes pas +dans un pareil instant, n'est-ce pas? + +--Il est tombe la-bas, a une cinquantaine de pas d'ici, au milieu de ces +hautes herbes. + +--Eh bien, conduis-nous; nous irons voir si tu n'as pas reve. + +Arrives a l'endroit designe, ils remarquerent qu'en effet quelqu'un +devait etre tombe la; car une humidite qui etait sans doute du sang +brillait sur le sol. + +Le Bruxellois courut a la tente, revint avec une branche de pin qui +flambait et eclaira le terrain. + +--C'est du sang, en effet, dit-il. Tenez, suivez la trace avec moi; mais +dirigez vos yeux de tous cotes et tenez vos fusils prets.... Voyez, ils +etaient trois, et deux ont soutenu le blesse. Le sang est repandu a cote +des traces de pas; la balle a donc porte dans le bras; car si Donat eut +touche le bandit au corps ou aux jambes, le sang coulerait dans +l'empreinte des pieds ou immediatement derriere. + +--Il n'est pas mort, le pauvre homme? Demanda Kwik avec une grande +joie. + +--Non, puisqu'il a encore su courir. + +--Dieu soit loue! Si j'avais assassine un homme, je n'aurais plus un +instant de repos. + +--Tu crains que le fantome du mort ne vienne te tirer la nuit par les +pieds, n'est-ce pas? dit le matelot en ricanant. + +--Oui, je le sais bien, tu ne crois a rien, vilain heretique que tu es, +repliqua Donat. Ce serait peut-etre la premiere fois que des esprits +reviennent? Le grand-pere de ma tante a vu l'esprit du fossoyeur dans le +cimetiere de Natten-Haesdonck. + +--Il est inutile que nous allions plus loin, interrompit le Bruxellois +en se retournant. Les scelerats se sont enfuis dans le bois avec leur +compagnon blesse, et ils sont probablement deja tres-loin. Retournons a +notre tente; je vous expliquerai en route mes soupcons concernant la +ruse qu'ils avaient employee pour nous surprendre.--Dis-moi, Kwik, ces +voleurs avaient-ils des fusils? + +--Il y en avait deux qui avaient des fusils, et ils ont tire chacun une +fois sur moi, si bien qu'une balle a meme traverse mon toupet. + +--Voyez-vous bien! murmura Pardoes. Ils etaient quatre avec celui qui a +lache le premier coup de pistolet; deux seulement avaient des fusils. Ce +sont les memes hommes que nous avons vus cette apres-midi appuyes contre +les arbres. Ils ont suivi de loin nos traces pour nous surprendre dans +notre tente. + +--Ces hommes doivent etre bien temeraires remarqua Creps. Ils savent que +nous leur sommes superieurs en nombre, que nous avons des armes, et +cependant ils ne craignent pas de nous attaquer. + +--Oui, mais vous ne connaissez pas la ruse, repondit le Bruxellois, et, +moi-meme, j'ai ete assez stupide pour m'y laisser prendre, quoique j'en +eusse souvent entendu parler. Celui qui a tire le premier coup de +pistolet tout pres de la tente ne voulait que nous donner le change et +nous attirer derriere lui, loin de notre campement. Heureusement, j'ai +laisse Donat en faction; autrement les camarades du premier auraient, +pendant notre absence, pille notre tente. C'est un tour des chercheurs +d'or pauvres et affames, qui tachent de se procurer ainsi des +provisions, des instruments et des couvertures. Messieurs, je felicite +notre ami Kwik au nom de nous tous. Il s'est comporte comme une bonne et +courageuse sentinelle. + +--Cela prouve qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour faire un coup +heureux, grommela le matelot, qui semblait jaloux de cette louange. + +--Cela pourrait bien prouver aussi qu'il n'est pas necessaire de tuer un +tas de gens en paroles, pour defendre courageusement sa vie au moment +du danger, begaya Kwik. + +--Tu es un poltron; ose dire que ce n'est pas vrai? + +--Oui, oui, c'est vrai; j'aimerais mieux vivre en paix avec les hommes +et les betes; mais de _moi, toi_ et _lui,_ je sais, pardieu bien, quel +est mon meilleur ami. Dans tous les cas, a l'oeuvre on connait +l'artisan, dit le proverbe. + +Ils etaient revenus a la tente. Donat prit la poele et continua a faire +des crepes, pendant que les autres buvaient le cafe dans des ecuelles de +fer-blanc et y trempaient un peu de biscuit qui leur restait. + +Kwik grommelait a part lui d'un air mecontent, tout en faisant sa +cuisine. Il reflechissait qu'un double danger l'avait menace: tuer un +chretien comme un chien, ou bien recevoir une balle dans la tete. Le +premier lui faisait horreur, et le second lui plaisait encore moins. Les +crepes, quoique leur parfum fut toujours aussi bon, ne le tentaient +plus; il devint melancolique et murmura, sans quitter de l'oeil la pate +rissolante: + +--Infernale friture! Venir de plusieurs milliers de lieues pour manger +des gateaux poivres avec des balles et beurres avec du sang humain! +Donat! Donat! mon garcon, tu es un vilain ane! Que viens-tu faire ici? +Natten-Haesdonck est un paradis terrestre en comparaison de ce repaire +de bandits. + +Enfin le souper fut pret: chacun en prit sa part. Le baron, qui etait en +faction, fut releve pendant quelques minutes par Jean Creps. Quand on +alla le coucher sous la voile, le Bruxellois dit: + +--Tachez de bien vous reposer, mes amis, car demain, a la pointe du +jour, nous devons etre sur pied. Les scelerats qui nous ont attaques ne +sont plus a craindre, ils ne reviendront pas. S'il ne survient pas +d'autres dangers, nous ne serons pas inquietes de toute la nuit. Vous +connaissez vos tours de faction. Apres le baron, c'est Roozeman; apres +Roozeman, l'Ostendais, et ainsi d'heure en heure. Le baron donnera sa +montre a son successeur. Faites bien attention de ne pas faire de bruit, +et n'eveillez que le camarade qui doit monter la garde. Regardez sans +cesse de tous cotes et ouvrez les oreilles autant que possible. Si vous +remarquez quelque chose, tirez un coup de fusil, et chacun de nous +sautera sur ses pieds, pret a se defendre. Qu'on se taise maintenant! +Bonne nuit, dormez bien. + +Malgre les emotions de cette journee, les chercheurs d'or cederent +bientot a la fatigue et s'endormirent si bien, que leurs ronflements +faisaient ressembler la tente a une taniere pleine de grognements +d'ours. + +Donat seul se tournait et se retournait dans ses couvertures, etendait +les jambes, les retirait et se couchait sur le cote ou sur le dos; mais +il ne put s'endormir. Apres une heure et demie de penible insomnie, il +entendit eternuer deux fois Jean Creps qui etait couche tout pres de +lui. + +--Ah! monsieur Jean, etes-vous eveille? Murmura Kwik d'un ton plaintif. + +--Qu'as-tu Donat? es-tu malade? Demanda Creps a moitie endormi. + +--Je ne puis fermer l'oeil. + +--Bah! il faut dormir. + +--Je ne puis, Jean. + +--Cela ne fait rien. + +--Mais je ne puis pas, vous dis-je. + +--Il faut essayer, cela ira bien. + +--Toutes mes cotes sont brisees; je fretille ici comme une anguille sur +le gril. + +--C'est une idee, Donat. + +--Oui, monsieur Jean, c'est une idee, une vilaine idee. + +--Allons, abrege. A quoi penses-tu? + +--Je pense et je repense ainsi en moi-meme: Dormir n'est rien, si je +savais que je m'eveillerai encore vivant.... + +--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies, Donat. + +--Eh bien, dit Kwik en soupirant, si cela ne se peut pas autrement, +encore un _Pater_ ou deux pour ma pauvre petite ame.... Et puis ronflons +a la grace de Dieu! + + + + +XVIII + +LA PEPITE + + +Le lendemain, au lever du soleil, apres avoir pris du cafe et mange des +galettes avec du lard, les chercheurs d'or s'etaient remis en route. La +plus grande partie du jour s'etait ecoulee sans qu'ils eussent rencontre +quelque chose de particulier. Leur route les conduisait a travers une +suite de vallons et de montagnes, tantot s'ecartant pour faire place a +une vaste plaine, tantot se rapprochant pour former un defile dont les +parois rocheuses semblaient pres de s'ecrouler sur les voyageurs. + +Dans l'apres-midi, pendant que ses compagnons, apres avoir depose leurs +havre-sacs, s'etaient couches sur le sol pour prendre du repos, Donat +etait alle a une petite chute d'eau qui tombait en murmurant sur des +blocs de rocher, a une centaine de pas de distance. Il avait soif et +voulait boire. En se penchant au-dessus du ruisseau, clair comme le +cristal, il vit briller quelque chose dans l'eau. C'etait un caillou +gros comme le poing et qui paraissait fendu au milieu. Le coeur du jeune +paysan se mit a battre violemment; il etait pale et resta dans une +immobilite complete a contempler l'objet etincelant, comme si un +spectacle merveilleux l'avait frappe de stupeur. Toutefois, il saisit le +caillou, l'examina de tous ses yeux, le baisa avec transport, puis +courut a travers les seneves vers ses compagnons, en poussant des cris +de joie et faisant toute sorte de gestes et de cabrioles. + +--Messieurs, leur cria-t-il de loin, remerciez Dieu, j'ai trouve le +tresor! De l'or! de l'or! Un bloc de dix livres au moins! assez pour +acheter un cha...! + +Il trebucha, et tomba la face contre terre. + +--De l'or! dix livres! Est-ce bien possible? demanda Victor. + +--Certes, c'est possible, repondit le Bruxellois; c'est ainsi qu'on +trouve parfois les plus grosses pepites. Si Kwik avait decouvert un +riche placer! + +--Aux innocents les mains pleines, dit en riant le matelot. + +--Depeche-toi, depeche-toi, petit Kwik cheri, s'ecria Jean Creps avec +une joyeuse impatience. + +Tous les autres etendirent, en signe d'interet, les mains vers lui. + +Donat accourut tout hors d'haleine et begaya: + +--Voyez, voyez quel gros bloc! Et lourd, lourd! plus lourd que du plomb! + +A ces mots, il donna le caillou d'or au Bruxellois, qui, apres l'avoir +examine, le lanca de toute sa force dans la plaine en poussant un cri de +desappointement. + +--Puisses-tu avoir la crampe, triple imbecile! dit-il a Kwik, qui le +regarda d'un air stupefait et deconcerte, et murmura presque en +pleurant: + +--N'etait-ce pas de l'or? + +--De l'or? C'etait une pierre de soufre, de l'espece qu'on appelle +_pyrite,_ et elle ne contient que du fer et du soufre. + +--Tu ne dois pas etre si fache contre moi pour cela, dit Donat pendant +qu'ils reprenaient leurs havre-sacs pour continuer leur voyage. J'y +perds autant que toi. Il y en a certainement plus d'un qui s'y est +trompe. Pourquoi aurait-on invente le proverbe: _Tout ce qui brille +n'est pas or?_ Allons, allons, nous ne sommes pas plus pauvres +qu'auparavant. S'il n'y a pas ici de morceaux d'or, nous en chercherons +plus loin. Pardieu! monsieur Victor, c'est bien dommage: tout en +courant, je voyais le garde champetre de Natten-Haesdonck, avec son +Anneken, me tendre les bras en riant, precisement au moment ou je tombai +la-bas le nez dans le sable. Enfin! la scelerate de pierre est perdue, +mais nous emportons au moins l'espoir sur notre dos, je veux dire dans +notre coeur. + +Bientot, l'amere deception se changea en gaiete, et maintes saillies +grossieres ou spirituelles sur la naivete de Donat preterent a rire aux +amis. + +Ils etaient deja a plus de quatre milles de la chute d'eau ou ils +s'etaient reposes et longeaient une foret de broussailles epineuses qui +ne paraissaient pas assez hautes pour cacher un homme debout. + +Tout a coup, le matelot s'arreta et braqua son fusil comme quelqu'un qui +veut tirer. + +--Que vois-tu? demanderent les autres surpris. + +--La, une tete humaine; quelqu'un qui nous epie et se cache dans les +broussailles! + +--Ou? Nous ne voyons rien. + +Pour toute reponse, le matelot ajusta et envoya une balle dans les +arbrisseaux. + +Un cri de douleur retentit, et immediatement apres, du sein du fourre, +s'eleva une voix plaintive, faible et douce comme si l'on eut touche une +femme ou un enfant. + +--Ciel! tu as fait un malheur! s'ecria Victor emu jusqu'au fond du coeur +par le son de cette voix.--Allons, allons, mes amis, courons au secours +de la pauvre victime. + +Comme Victor, Creps et Donat entraient dans les broussailles malgre les +observations du Bruxellois, ce dernier et le baron suivirent leur +exemple. + +Le matelot, probablement effraye par l'idee qu'il pouvait avoir +assassine un innocent, jura qu'ils commettaient une imprudence et resta +Dans la vallee. + +Les autres trouverent, dans une petite clairiere, entre les +broussailles, le corps d'un homme dont la balle avait perce la tete. Sur +ce corps etait penche un jeune homme, un enfant de treize a quatorze +ans. Il embrassait le mort, versait des larmes sur son visage defigure, +et il etait tellement egare par le desespoir et la douleur, qu'il ne +remarqua pas d'abord la presence des etrangers. + +On pouvait voir a leurs costumes que ces gens etaient des Mexicains, et, +comme le jeune homme repetait toujours d'un ton dechirant: _Pobre +padre!_ on sut qu'il pleurait sur le cadavre de son pere. + +Le baron, qui connaissait un peu l'espagnol, lui demanda comment il se +faisait qu'ils voyageassent seuls ainsi et sans armes dans cette contree +dangereuse. + +Le baron ne saisit pas tres-bien les paroles breves et entrecoupees que +le jeune Mexicain lui repondit; cependant, il crut comprendre que ces +malheureux avaient ete attaques et pilles et qu'ils avaient perdu leurs +compagnons dans leur fuite. L'enfant etait presque fou de douleur et de +rage contre les assassins de son pere, qu'il regardait comme de vrais +detrousseurs de grands chemins; car il parlait avec une grande +volubilite et des gestes violents, en montrant du doigt le ciel, et +son oeil flamboyant et plein de menaces s'arretait alternativement sur +le corps inanime et sur les assistants qu'il chargeait de maledictions. + +--Que dit-il? demanda le Bruxellois. + +--Il appelle sur nous la vengeance du ciel et nous assure que l'esprit +de son pere nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur +notre lit de mort. + +--Que Dieu nous protege! soupira Donat en faisant un signe de croix. +Ceci nous manquait encore. Nous avons deja a craindre les hommes et les +betes feroces, voila que les esprits se mettent aussi de la partie. +Dormez donc tranquille avec une aussi terrible malediction sur la tete! + +Pendant que Kwik se livrait a ces reflexions, les autres avaient pris +une decision sur ce qu'il y avait a faire. Ils oterent leurs havre-sacs +et prirent leurs pioches. + +--Ne reste pas la si consterne, Kwik, dit le bruxellois. Prends ta +beche, nous enterrerons le malheureux Mexicain. + +Le jeune Mexicain etait accroupi et suivait d'un oeil vitreux et +immobile le travail de ceux qu'il considerait comme des bandits. Les +larmes coulaient a flots sur ses joues, et sa soif de la vengeance +semblait un peu calmee. Peut-etre le soin des etrangers de ne pas +laisser son pere sans sepulture le faisait-il douter que ce fussent bien +des ennemis qui l'entouraient et qui s'efforcaient de le consoler d'un +ton compatissant. + +Donat detournait les yeux avec horreur du visage contracte du mort; +mais, malgre tous ses efforts, il se sentait attire comme par un aimant, +et, chaque fois, il y jetait les yeux avec un nouvel effroi. Lorsqu'il +lui fallut aider a deposer le cadavre dans la fosse, il fremit de la +tete aux pieds, ses cheveux se dresserent sur sa tete et il frissonna +jusqu'a la moelle des os. Vaincu par son emotion, il se laissa +tomber a genoux pres de la tombe et se mit a prier, pendant que les +autres couvraient le corps de terre et de pierre. + +Lorsque la fosse fut tout a fait comblee, le Bruxellois demanda: + +--Ah ca! camarades, qu'allons-nous faire de cet enfant! + +--Ce que nous allons en faire? repondit Victor. Nous l'emmenerons aux +placers, nous en aurons bien soin et nous lui procurerons, a notre +arrivee dans un endroit habite, les moyens de regagner sa demeure. + +--Ce sera une grande charge, messieurs. + +--Qu'est-ce que cela fait? Apres avoir tue le pere, nous ne serons pas +assez cruels pour laisser ce pauvre enfant dans le desert en pature aux +betes feroces. Dusse-je, avec l'aide de mes amis, le porter sur les +epaules; il viendra avec nous jusqu'a ce que nous l'ayons mis en surete. + +--C'est facheux, mais tu as raison. Baron, fais-lui comprendre qu'il +doit nous suivre. + +Le jeune Mexicain se leva et obeit passivement. Il marchait la tete +baissee et semblait devenu indifferent a son sort. Cependant, lorsqu'il +atteignit la plaine, il releva le front, montra du doit le matelot et +cria en espagnol quelques mots qui firent supposer qu'il reconnaissait +le meurtrier de son pere. Mais, comme s'il se fut calme tout a coup, il +baissa vers la terre son regard flamboyant et suivit ses guides en +apparence avec la meme soumission. + +--Venez, venez, messieurs, dit le Bruxellois, ne vous embarrassez pas +plus longtemps de ce garcon. Nous avons perdu beaucoup de temps et +il faut le rattraper! + +Ils allaient continuer leur route et avaient deja fait une centaine de +pas, lorsque le jeune Mexicain sauta dans les broussailles en poussant +un cri de triomphe et, sans que personne eut rien remarque, disparut +avec un _navaja_ ou poignard de poche a la main. En outre, l'attention +fut detournee du fuyard par un cri de douleur qui echappa au meme +instant au matelot. + +L'Ostendais tenait la main a son cote et disait qu'il avait recu un coup +de poignard. On l'aida a oter ses habits et chacun tremblait de crainte +qu'il n'eut ete frappe mortellement par le fils de sa victime. + +Lorsqu'on eut mis son flanc a decouvert, on constata avec joie que le +poignard avait porte sur l'unique dollar que le matelot portait encore +dans sa ceinture de cuir, et n'avait fait que l'egratigner un peu en +glissant. Il reconnut lui-meme que cela ne valait pas la peine d'y +songer et n'etait pas assez grave pour arreter sa marche une seule +minute. + +On reprit les sacs. On parla encore quelques instants de l'evenement; +mais les esprits s'assombrirent peu a peu sous l'obsession de tristes +pensees, et la petite troupe continua silencieusement sa route par monts +et par vaux. + +Donat Kwik hochait constamment la tete en marchant: + +--L'esprit nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur +notre lit de mort. On devrait mettre aux petites-maisons le premier qui +voudra venir encore dans ce maudit pays. Les hommes sont des hommes; +mais les esprits, que peut-on faire contre eux? Bien, bien, ca va de +mieux en mieux; je ne m'etonnerais pas si aujourd'hui ou demain nous +rencontrions Lucifer en personne. En effet, il nous manque encore le +diable pour que la collection soit complete. Si reellement je trouve un +boisseau ou seulement un petit muids d'or, je ne l'aurai pas vole, +pardieu! Ce vilain matelot avec son coup de feu... Nous voila en guerre +avec l'autre monde. Il y a de quoi ne plus fermer l'oeil de toute sa +vie! + + + + +XIX + +LE FANTOME + + +Une heure ou deux plus tard, pendant qu'ils passaient en silence non +loin d'une foret de broussailles, le Bruxellois s'arreta tout a coup et +regarda a terre avec surprise. Il semblait en effet que les plantes +autour d'eux avaient ete pietinees d'une maniere particuliere, et la +terre portait les traces profondes de pieds de chevaux. + +Il est arrive quelque chose ici, murmura Pardoes en faisant quelques pas +de cote. Tenez... voici la place. Une bourre de fusil! On a tire. Tous +ces pas de chevaux entremeles... On aura peut-etre joue du lasso. + +--Pouah! s'ecria Donat Kwik, voila une mare de sang comme si l'on avait +abattu un boeuf. + +--Diantre! nous sommes dans un mauvais chemin, messieurs, dit le +Bruxellois. Il me semble que nous ferions mieux de nous eloigner de +quelques milles vers le nord. Peut-etre atteindrons-nous ainsi une +contree moins dangereuse. Venez, nous passerons au pied de cette +colline, a cote des arbustes, jusqu'a ce que nous puissions reprendre +notre premiere direction vers l'est. + +Ils quitterent la plaine par le cote gauche. Kwik les suivit en +murmurant et en maudissant entre ses dents ce pays ou l'on rencontrait +presque a chaque pas une horreur. + +A peine eurent-ils marche une demi-heure que Donat, effraye, s'ecria: + +--Au secours! au secours! une bete feroce, un lion, un ours: + +--Ou? ou? s'ecrierent les autres en levant leurs fusils. + +--La-bas entre les branches. Un four, messieurs, une gueule et des yeux, +des yeux!... + +--Nous ne voyons rien. + +--Etes-vous donc aveugles? Ne remarquez-vous pas la, au-dessus de ces +broussailles, ces deux cornes qui montent et qui descendent? A moi! il +vient! il vient! + +--Ah! ah! tete sans cervelle! dit le Bruxellois en riant, c'est une +couple d'oreilles d'ane que tu vois. Tenez-vous tranquilles, mes amis; +c'est peut-etre le ciel qui nous envoie un secours precieux. Ce mulet +appartient probablement aux gens qui ont ete attaques a l'endroit ou +nous avons trouve du sang. Le pauvre animal a fui le combat et erre sans +maitre dans le bois. Restez tranquilles pendant quelques minutes; +l'apparition de l'animal pourrait bien cacher quelque ruse. + +--Un bon camarade pour toi, Donat, grommela le matelot; vous serez deux +desormais. + +Il semblait que Donat le comprit egalement ainsi; car il courut tout +joyeux vers les broussailles, pendant que les autres le suivaient du +regard. Une ou deux minutes apres, il reparut dans la plaine tenant sous +son bras le licou d'un mulet qui se laissait conduire tres-docilement. +Kwik etait ravi de joie et embrassait le mulet en lui adressant toutes +sortes de douces paroles. Pendant que les autres venaient a sa +rencontre, ils virent qu'il baisait l'animal sur le nez. + +C'etait un mulet vieux et enerve, qui semblait avoir a peine la force de +se tenir sur ses jambes; mais le Bruxellois fit comprendre a ses +camarades que ces animaux sont tres-robustes et tres-solides, et que +celui-ci, malgre son age, leur rendrait encore bien des services et les +allegerait probablement d'une partie de leurs lourds bagages jusqu'aux +placers. L'animal portait une marque brulee sur la cuisse, et n'avait +d'autre harnais qu'une corde au cou et deux paniers lies ensemble sur le +dos; a la corde pendait une petite clochette dont le battant etait +attache par une petite courroie pour l'empecher de sonner. + +Les haches, pioches, marmites et couvertures furent tirees sur-le-champ +des havre-sacs et chargees sur le mulet, on lui lia egalement la grande +manne sur le dos et chacun se dechargea de son bagage autant qu'il lui +plut. + +--Donat, je te fais muletier! dit le Bruxellois avec un serieux comique. + +--Je le suis de naissance, repondit Kwik. Ayez confiance en moi; j'aurai +soin du mulet comme de mon propre frere. + +--En avant, messieurs, en avant maintenant, legers de coeur et legers de +corps. + +Tous marcherent gaiement en avant. En effet, ce n'etait pas un mince +soulagement de se sentir delivres des lourds fardeaux sous lesquels ils +ployaient si longtemps. Donat, en muletier fidele, marchait a cote du +mulet, la main sur le cou de la bete en signe d'amitie. + +Deja l'evenement avait perdu de sa nouveaute et les autres continuaient +silencieusement leur route, lorsque Donat n'avait pas encore fini de +parler au mulet. Bien que le matelot se moquat de temps en temps de +l'affection des deux amis intimes qui s'etaient retrouves si +inopinement, Donat ne lui repondait pas et continuait sa conversation +avec le mulet: + +--Courage, camarade! disait-il. Ne crois pas que tu sois tombe dans des +mains etrangeres. Feu mon pere, que Dieu ait pitie de son ame! avait +aussi un mulet, et c'etait moi qui devais le soigner, lui donner +l'avoine, le mener a la prairie et preparer sa litiere. Nous etions si +bons amis, que je partageais quelquefois ma tartine de pain de seigle +avec Jean Mul, car il se nommait ainsi. Tu dois aussi m'aimer, ne fut-ce +que parce que j'ai si bien soigne Jean Mul de Natten-Haesdonck. Tous les +hommes sont freres et tous les mulets aussi. Tu me regardes? Je crois, +pardieu, que tu me comprends! Cela t'etonne, n'est-ce pas? Qu'une +personne que tu ne connais pas encore te temoigne tant d'affection; mais +elle a ses raisons. Tu sauras, mon ami, que j'aime quelqu'un. C'est la +fille d'un garde-champetre. J'ai ete assez puni d'avoir ose lever les +yeux aussi haut; car le garde-champetre, lorsque j'allai lui demander de +pouvoir me marier avec Anneken, m'a jete si violemment a la porte que je +suis tombe la face dans la boue. Anneken ne me hait pourtant pas; et +moi, de mon cote, je la vois toujours devant mes yeux aussi bien que je +vois en ce moment tes deux longues oreilles. Vois-tu, j'etais alle un +jour avec ton frere Jean Mul a Malines. En retournant, je trouve, entre +Villebrock et Natten-Haesdonck, Anneken, la fille du garde champetre, en +train de pleurer sur le bord du chemin. La pauvre enfant s'etait foule +le pied et ne pouvait plus marcher. Je l'aidai a monter sur le dos de +Jean Mul. Elle etait si contente! Nous causames ensemble pendant tout le +long du chemin. Quand elle me regardait de dessus le mulet avec ses +petits yeux noirs pleins d'amitie, c'etait comme si mon coeur se +gonflait et devenait gros comme une tete d'enfant. J'etais heureux, +heureux! Pourquoi? je ne le sais pas au juste, mais j'etais extremement +heureux. Tiens, je ne puis pas t'expliquer cela ainsi, tu devrais etre +un homme pour le comprendre. Il n'est donc pas etonnant que je t'aime +parce que tu es un mulet, car, s'il n'y avait pas eu de mulets, je +n'aurais pas fait connaissance avec Anneken... Il est vrai aussi que je +ne serais pas en Californie; mais nous ne parlerons pas de cela. +Anneken, Anneken au-dessus de tout... Hue! hue! tu auras bonne vie avec +moi. Je t'appellerai aussi Jean Mul. Sois content! si je trouve +beaucoup, beaucoup d'or, je t'emmene en Belgique. Cela t'irait joliment, +hein, fripon, si tu pouvais habiter un chateau avec Anneken et moi? Hue! +Jean Mul, hue! + +Donat aurait peut-etre continue ce gai bavardage pendant des heures +entieres; mais il fut interrompu parce que ses amis s'arretaient comme +s'ils ne devaient pas aller plus loin ce jour-la. + +--Camarades, dit le Bruxellois, je propose de poser notre tente ici. +Nous sommes sur une hauteur et nous pouvons regarder au loin. Il y a de +l'eau la-bas dans le ruisseau, et, un peu plus loin, il y a de l'herbe +et des broussailles pour laisser paitre l'ane. Il fait encore jour et +nous pourrions marcher encore une demi-heure; mais nous ne sommes pas +certains de trouver un autre endroit aussi favorable. Deposez les sacs, +nous passerons la nuit ici. + +Il deboucla les sangles du mulet et le dechargea de son fardeau, puis il +detacha le battant de la petite clochette et donna deux ou trois coups +de pied dans les jambes du pauvre animal, qui bondit en avant et se +dirigea avec une grande rapidite vers le taillis. + +--Mon Dieu! Jean Mul! Jean Mul! cria Donat. Il s'egarera! + +Mais le Bruxellois le retint et dit: + +--Ne crains rien, Donat. On n'agit jamais autrement ici avec les mulets. +Il mangera et dormira tres-paisiblement pendant la nuit. Demain matin, +nous le retrouverons. La clochette nous dira ou il est. Il ne +s'eloignera pas; il est habitue a cela. + +On alla dans le fourre couper le bois necessaire pour dresser la tente. +Jean Creps, qui devait etre le cuisinier et qui etait occupe a faire du +feu, dit a Kwik: + +--Tiens, prends la marmite, Donat, et cours au bas de la colline +chercher de l'eau; le cafe sera d'autant plus vite fait. + +Kwik prit la marmite et s'eloigna dans la direction designee. + +--Ca, mes amis, un peu de hate a l'ouvrage, cria le Bruxellois. La nuit +passee, nous n'avons dormi ni trop bien ni surtout trop longtemps. +Reposons-nous une bonne fois, afin de pouvoir nous mettre en route de +tres-bonne heure. Si nous ne sommes point paresseux, nous atteindrons +bientot les mines de Yuba. + +--Bientot? Quand donc? demanda le matelot. + +--Encore trois ou quatre jours et nous y sommes. La, nous nous +reposerons un peu et nous renouvellerons nos provisions dans les +_stores_ ou boutiques, pour aller plus loin au placer ignore. + +--Mais que vend-on dans les _stores?_ + +--Tout ce dont les chercheurs d'or peuvent avoir besoin: de la farine, +du lard, du jambon, du sucre, du cafe, de l'eau-de-vie. + +--Drole d'idee d'etablir une boutique a l'endroit meme ou les autres +cherchent et trouvent de l'or! dit Victor. + +--Oui, ami Roozeman, et ce sont certes les plus malins, dit Pardoes. Ils +vendent une once d'or des choses qui ne valent pas un dollar, et tandis +que beaucoup de mineurs s'en retournent aussi pauvres qu'ils sont venus, +les boutiquiers ne quittent jamais les placers sans avoir amasse une +jolie fortune. + +--Ce sont sans doute des Mexicains? + +--Non, des gens de tous pays: des Francais, des Americains du Nord, des +Espagnols, des Allemands, et aussi des Mexicains. + +--Et comment defendent-ils leurs marchandises contre les voleurs et les +brigands? + +--Vous ne connaissez pas les affaires de la-bas. Les _stores_ se +trouvent ou les chercheurs d'or sont en grand nombre. On n'y fait pas +grande attention a un coup de poignard au de revolver; mais, des qu'un +voleur est pris, on le pend sans... + +Il fut interrompu dans son explication par l'arrivee de Donat, qui +faillit laisser tomber sa marmite, et begaya les joues pales et les bras +leves: + +--Que Dieu me protege! J'ai vu la quelque chose de si laid, de si +horrible, que j'ai presque perdu la tete de peur. Je crois qu'il y a de +la sorcellerie dans ce pays, et que le diable... + +--Vas-tu dire ce que tu as vu, bavard! Grommela Pardoes avec impatience. + +--Ouf! laisse-moi reprendre haleine. La-bas, derriere la montagne, pres +de l'eau, est pendu un homme dont les jambes fretillent encore. Il +crierait a coup sur; mais il ne peut pas, car il est pendu par un noeud +coulant a une corde! + +--Allons, venez, il faut voir ce que c'est. + +Donat les conduisit au bas de la montagne et leur montra, en effet, un +homme pendu a la plus grosse branche d'un arbre. Le vent qui soufflait a +travers l'etroit defile faisait tourner le cadavre au bout de la corde; +ce mouvement avait fait croire a Kwik que le pendu pouvait encore etre +vivant. + +Victor, s'avancant plus pres de l'arbre, remarqua qu'on avait cloue un +plat en fer-blanc contre le tronc. Donat s'arreta en tremblant et n'osa +pas s'approcher du cadavre; cependant, les railleries du matelot le +deciderent a suivre les autres. + +Sur le plat en fer-blanc, on avait grave des caracteres avec une pointe +en fer, Victor les lut et dit: + +--C'est de l'anglais; cela signifie: _Respectez la loi de Lynch. Jacques +Kalef a assassine ici son ami intime pour lui voler son or_. + +--Voyez, a cote de l'arbre, il y a une petite croix de bois dans la +terre, dit le baron; c'est la tombe de la victime. + +--Bah! ce sont des choses qui ne nous regardent pas, dit le Bruxellois +en se retournant. Ne perdons pas un temps precieux a regarder le +scelerat. Venez, retournons a la tente. + +--Ciel! allez-vous laisser cet homme pendu la? murmura Kwik avec degout. + +--Il y pend assurement depuis six semaines. + +--Et vous ne l'enterrerez pas? C'est peut-etre +un chretien comme nous! + +--Laisse-moi tranquille, Donat. Serais-tu assez stupide pour mettre la +main a cette charogne? + +--Mais ... mais l'esprit de cet homme reviendra et errera aussi +longtemps que ses restes ne seront pas enterres. + +Pour toute reponse il n'obtint qu'un eclat de rire. Chemin faisant, +Victor s'efforca de lui faire comprendre qu'il devait mettre des bornes +a sa compassion. Le pendu etait un horrible assassin et avait bien +merite sa punition. Mais Kwik ne se laissait pas rassurer; il detournait +la tete avec angoisse, comme s'il craignait d'etre poursuivi par le +pendu; il poussa un soupir profond et murmura d'une voix presque +inintelligible: + +--Je prefere encore coucher dans le cimetiere de Natten-Haesdonck, +quoiqu'il n'y fasse, pardieu, pas bon a minuit... Allons, allons, mon +cher petit Donat, roule-toi bien dans tes couvertures, mets-toi sur la +terre molle et reve d'Anneken et de l'or, jusqu'a ce qu'un fantome +vienne te tordre le cou. Quel pays, bon Dieu, quel horrible pays! + +Le cafe et les crepes furent bientot prets. On soupa. Victor fut mis en +sentinelle et les autres se glisserent sous la tente pour se coucher. + +Donat se demenait plus fievreusement encore que la veille. Il tenait ses +yeux fermes; car, aussitot qu'il les ouvrait, l'obscurite prenait pour +lui toutes sortes de formes effroyables. Il voyait le cadavre du +Mexicain, le cadavre du pendu et le cadavre de la victime passer et +repasser devant ses yeux en le menacant. Mais ce qui le frappait d'une +terreur encore plus profonde, c'etait la pensee qu'il allait etre appele +vers le milieu de la nuit pour relever la sentinelle. Il allait donc se +trouver seul aussi dans les tenebres! Ses camarades sous la tente +ronflaient sourdement et semblaient plonges dans un sommeil bienfaisant; +il enviait cette tranquillite d'esprit et se disait en lui-meme qu'il +eut donne un morceau d'or aussi gros qu'une pomme pour pouvoir oublier +comme eux qu'il y a des esprits qui reviennent. Il se mit a prier +ardemment, et, soit que sa priere diminuat son effroi en occupant son +esprit, soit qu'il succombat aux fatigues du voyage, il tomba enfin dans +un leger assoupissement qui finit par devenir un vrai sommeil. + +Vers le milieu de la nuit, il sentit que quelqu'un lui tirait les jambes +et lui pincait les mollets. + +Il sauta debout et dit en soupirant, les cheveux herisses sur la tete: + +--O mon Dieu! secourez-moi! un fantome! Un fantome! + +--Tais-toi, ane que tu es! grogna le matelot; tu dois monter la garde: +il est onze heures. + +--Oui, murmura Kwik en sortant de la tente, c'est ainsi qu'un malheureux +tombe d'un trou dans un autre. + +--Voici la montre, dit l'Ostendais en la lui mettant dans la main. A +minuit tu eveilleras le baron pour te relever. + +--N'as-tu rien vu dans l'obscurite? Demanda Kwik avec anxiete. + +--Si, Donat, quelque chose de tres-vilain, mon garcon; fais attention, +ca ne sent pas bon, la dehors. + +--Qu'as-tu vu? Pour l'amour de Dieu, ne me trompe pas! + +--Ce que j'ai vu? un fantome, un esprit avec un drap blanc sur le dos! +dit le matelot d'une voix creuse. Il m'a parle!... + +--Allons, allons, est-ce vrai? Et qu'a-t-il dit? + +--"N'y a-t-il pas parmi vous un imbecile qui se nomme Kwik? a-t-il +demande.--Oui, ai-je repondu, il montera la garde vers le milieu de la +nuit.--Eh bien! a dit le fantome, c'est justement une bonne heure pour +tordre le cou a ce peureux avaleur de bourdes." Dors bien, a demain, +Donat! + +Lorsque le pauvre Kwik se vit seul dans l'obscurite, la peur le fit +chanceler sur ses jambes. Il avait envie de tenir ses yeux fermes; mais +parmi toutes ses faiblesses il avait pourtant beaucoup de bonnes +qualites, et une de celles-ci etait qu'il voulait remplir fidelement et +serieusement la fonction qu'il avait acceptee. Malgre son emotion, il se +rappela qu'il etait la pour veiller sur la vie de ses camarades et +surtout sur Roozeman. + +Il regarda donc de tous cotes, mais une sueur froide mouillait son front +et il etait tourmente par mille folles visions. Arbres, rochers, nuages, +tout prenait a ses yeux une forme effroyable. + +Jusqu'alors, il se sentait cependant assez courageux pour ne pas quitter +son poste; mais sa terreur augmentait a mesure qu'approchait l'heure +fatale de minuit, l'heure a laquelle, d'apres les recits de son enfance, +les esprits et les fantomes errent et cherchent vengeance. + +Tout a coup il poussa un cri etouffe et ses cheveux se herisserent sur +sa tete comme une brosse. Il vit ou crut voir que, dans le lointain, une +ombre humaine, avec un drap blanc sur la tete, etait sortie de terre. + +Il recula jusque pres du feu, et dut s'appuyer au piquet pour ne pas +tomber. La, une idee de salut surgit dans son esprit. Il tira la montre +de sa poche, l'ouvrit, se pencha sur la flamme, et, avec ses doigts +tremblants, avanca l'aiguille de pres de trois quarts d'heure. Alors il +se glissa sous la tente, tira quelqu'un par les jambes et dit: + +--Baron, baron, reveillez-vous! _Douze heures. C'est pour vous faction,_ +minuit. + +--Quoi, minuit? murmura le Francais en sortant de la tente; il n'y a pas +une demi-heure que je t'ai entendu relever. + +--Allons, allons, baragouina Donat dans son mauvais francais, _quand +dormir, pour savoir si douze heures ou pas. Tiens, la horloge marque +juste cela!_ + +Le baron prit la montre et se mit en faction. + +Donat s'entortilla dans sa couverture, se coucha, fit le signe de la +croix et murmura entre ses dents: + +--Ce n'est pas loyal, je le sais; mais je le lui revaudrai, dusse-je +monter dix fois la garde pour lui un autre jour. Je n'ai pas peur, je +suis assez courageux; mais me battre contre des fantomes!... Aie! Aie! +Dors bien, Donat! + +Et il laissa tomber avec decouragement sa tete sur son havre-sac. + + + + +XX + +LE BLESSE + + +Lorsque les chercheurs d'or s'eveillerent le lendemain matin et qu'ils +regarderent la montre, ils ne furent pas peu etonnes que le soleil se +levat une heure plus tard que les autres jours. On fit a ce sujet toutes +sortes de suppositions, et le matelot pretendait meme que cela devait +provenir d'un tremblement de terre qui avait fait sortir le globe +terrestre de son pivot. Donat baissait les yeux et feignait d'avoir un +rhume de cerveau qui le faisait eternuer sans cesse. Le baron +l'observait avec mefiance; mais le naif garcon avait une mine si +innocente, que le soupcon du baron s'evanouit tout a fait. + +Pendant qu'ils etaient assis pour prendre le cafe, Jean Creps dit en se +frottant les mains: + +--Aujourd'hui, nous ferons encore beaucoup de chemin. Nous avons bien +dormi, n'est-ce pas, Kwik? + +--Oui, oui, grommela Donat, cela va bien! Toute la nuit j'ai ete +tiraille en tous sens par quatre ou cinq fantomes. + +--Il faut maitriser ton imagination, ami Kwik, dit Victor en riant. Dieu +nous a proteges jusqu'ici; il est a croire qu'il continuera a veiller +sur nous. + +--Ainsi, vous nommez cela proteger, monsieur Roozeman! Je suis curieux +de savoir ce qu'il y aura de neuf aujourd'hui. Un dragon a sept tetes, +le diable en personne ou une douzaine d'anthropophages? + +--Allons, allons, ne perdons pas trop de temps, camarades! s'ecria le +Bruxellois. Ramassez les havre-sacs! Donat, va chercher le mulet, il est +la-bas pres de ce sapin! + +Quelques minutes apres, ils etaient en route. Donat voulait absolument +porter le sac et le fusil du baron; mais le Francais, qui ne comprenait +pas la cause de cette obligeance subite, repoussa son offre par un refus +hautain et une froide raillerie. + +Kwik eut bien voulu rendre au baron, par d'autres services, les trois +quarts d'heure qu'il lui avait voles; mais, repousse avec si peu +d'amitie, il etait retourne pres du mulet et marchait a moitie +decourage. + +Il raconta a voix basse a la bete comment il avait passe cette triste +nuit et quelles choses horribles il avait vues. Il deplora son depart de +Natten-Haesdonck, et parla avec tant d'enthousiasme de son village natal, +de ses grasses prairies et du repos et de la paix dont on y jouissait, +sans avoir a craindre ni assassins, ni revenants, ni sauvages, que le +mulet, s'il avait pu le comprendre, eut cru certainement que +Natten-Haesdonck etait situe dans le paradis terrestre. Pour se consoler +lui-meme, il s'efforcait d'inspirer du courage a la bete et de faire +briller a ses yeux le bonheur de demeurer dans un chateau avec Anneken. +Mais au milieu de ce recit attrayant, le mulet se sentit piquer par une +mouche et donna par megarde un si violent coup de pied a son conducteur, +que le pauvre Kwik culbuta et tomba a la renverse. + +Donat devait avoir la tete tres-dure; car, avant que les autres eussent +eu le temps de voler a son secours, il etait sur ses pieds et avait +repris sa place a cote du mulet. + +Ce petit incident n'avait donc pas interrompu le voyage. Donat fit un +sermon sans fin au mulet, sur l'amitie, la reconnaissance et +l'obeissance qu'un mulet doit a son maitre ou a son conducteur quand +celui-ci le traite avec douceur. + +Il etait precisement en train de citer, pour servir d'exemple, toutes +les bonnes qualites de Jean Mul de Natten-Haesdonck, lorsque le +Bruxellois s'arreta tout a coup et cria: + +--Appretez les fusils! Beaucoup d'hommes devant nous! + +--Nous y voila encore! soupira Donat; je ne donnerais pas une pipe de +tabac de notre vie. + +Tous s'arreterent, le fusil braque; ils virent arriver un grand nombre +d'hommes; mais on ne pouvait voir a une aussi grande distance quels +hommes c'etaient. + +Aussitot que cette troupe apercut la compagnie de Pardoes, elle s'arreta +egalement et appreta les fusils. + +--Ah ca! camarades, murmura Donat, si nous ne pouvons faire autrement, +battons-nous a la grace de Dieu; mais ils sont au moins vingt la-bas, et +il y a a cote de nous une foret pour fuir. Qui aime le danger y perira, +dit le cure de Natten-Haesdonck. + +--Tais-toi, imbecile! interrompit Pardoes. Si je ne me trompe, il n'y a +rien a craindre. Ces hommes-la sont charges de lourds fardeaux. Ce sont +des chercheurs d'or qui reviennent des placers. Allons, amis, faisons +comme eux; continuons notre chemin avec prudence. Voyez, ils nous font +des signes d'amitie. + +En effet, les deux groupes se rapprocherent lentement, et, des qu'ils +furent assures de part et d'autre que c'etaient de simples voyageurs +qu'ils avaient rencontres, ils echangerent de loin quelques cris pour +saluer. Pourtant chacun se tint sur ses gardes. + +Le Bruxellois reconnut un Francais, qu'il avait vu l'annee precedente +dans les mines du Nord. Il alla a lui et causa une couple de minutes, +pendant que ses camarades echangeaient quelques paroles avec les autres +chercheurs d'or et tachaient d'obtenir des renseignements sur l'etat des +placers. On ne leur dit pas grand chose, car ces hommes paraissaient +tres-mefiants; et, lorsque Donat demanda a l'un d'eux, dans son mauvais +francais:_--C'est pour vous beaucoup grand de l'or dans cette sac?_-- +ils semblerent tous faches et le regarderent avec des yeux menacants. + +Les premiers de la troupe s'etaient deja remis en route. Le Bruxellois +serra la main au Francais et lui dit adieu. + +Pardoes s'approcha de ses amis, qui reprirent egalement leur voyage. Ils +le regarderent, esperant qu'il leur communiquerait quelque chose de ce +qu'il avait appris; mais il hochait la tete avec une inquietude visible +et resta muet. + +--As-tu de mauvaises nouvelles, Pardoes, que tu as l'air si serieux? +demanda Jean Creps. + +--De mauvaises nouvelles, repondit-il. + +--Oui? encore quelque chose de nouveau? murmura Donat. Nous n'avons pas +encore eu de sauvages. + +--Et ce sont des sauvages que nous pourrions avoir, dit Pardoes. + +--Eh bien, prenez-le comme vous voulez, s'ecria Kwik avec colere, je +donne, pardieu! ma demission de chercheur d'or et je m'en retourne a la +maison. J'ai deja perdu une demi-oreille dans ce pays ensorcele; mais je +ne voudrais pas arriver a Natten-Haesdonck avec ma tete nue et chauve +comme une gamelle. + +--Tais-toi donc, Donat, et ecoute si tu veux. Voici, messieurs, ce que +le Francais m'a dit. Entre nous et les placers du Yuba, une nombreuse +bande de sauvages californiens s'est montree. On a recu la nouvelle, +dans les _stores_, qu'elle a attaque, il y a quatre jours, une compagnie +de voyageurs. Les hommes qui viennent de passer ont vu les Californiens +de tres-loin. Le Francais m'a conseille de faire un detour pendant une +heure ou deux vers l'ouest pour eviter ainsi la rencontre des sauvages. +Nous commencerons a suivre ce conseil au pied de cette montagne. Faites +attention et tenez-vous toujours prets a la defense. + +Apres qu'ils eurent pris leur direction vers l'ouest et qu'ils furent +remis a peu pres de l'impression de cette mauvaise nouvelle, le +Bruxellois reprit: + +--Hors cela, camarades, il y a de bonnes nouvelles des mines. On a +decouvert plus haut, vers la source du Yuba, de nouveaux placers, qui +sont plus riches que ceux qu'on avait trouves jusqu'ici. Le Francais, a +qui j'ai rendu quelques services l'annee passee, m'a donne des +explications precises; et, comme les nouveaux placers sont sur notre +route, je suis d'avis que nous ferions bien d'y tenter la fortune +pendant quelques jours. Il y a des _stores_ a quelques milles de la; +vous pourrez vous y reposer et apprendre dans l'entre-temps le metier +de chercheurs d'or. Le premier venu n'est pas des le commencement un +chercheur d'or. + +Donat n'ecoutait pas ces explications; il marchait en grommelant a cote +du mulet et jetait sans cesse derriere lui des regards inquiets, +tourmente qu'il etait par la crainte de voir apparaitre des sauvages. Il +etait evident pour lui que, dans ce pays maudit de Californie, on doit +toujours s'attendre au pis, pour ne pas rester au-dessous de +l'effroyable realite. De temps en temps, il portait la main a sa tete et +se tirait les cheveux pour etre convaincu qu'il n'etait pas encore +chauve. + +Tout a coup un cri aigu lui echappa et il dit en palissant: + +--O mon Dieu! les voila! les voila! + +Un bruit etrange s'etait fait entendre au loin dans les broussailles, et +les compagnons, egalement surpris, s'arreterent, l'oreille au guet. + +C'etait une voix qui se lamentait et appelait du secours; d'abord ils ne +distinguerent pas en quelle langue s'exprimaient ces plaintes; mais +ensuite ils entendirent distinctement prononcer le mot _God!_ (Dieu!) + +--Est-ce possible? s'ecria Victor. Un Flamand dans ce pays? Venez, +venez, allons voir. C'est probablement un malheureux compatriote. + +--Restons ensemble, dit le Bruxellois. La main aux fusils; car tout peut +cacher une ruse. Donat, tache de nous suivre dans les broussailles. + +Guide par le cri d'angoisse, ils trouverent un jeune homme assis contre +un arbre. Il etait pale, ses joues etaient creuses, et un de ses pieds +etait entoure de lambeaux qu'il avait dechires de ses habits. Ses +premieres paroles prouverent qu'il etait Anglais, ce qui avait cause +l'erreur de Victor, parce que le mot "Dieu" est le meme en anglais +qu'en flamand. + +Il raconta que lui et ses compagnons avaient ete attaques par des +bandits et qu'il avait recu une balle dans le pied. Sa blessure s'etait +enflammee; son pied s'etait enfle douloureusement; il ne pouvait marcher +et avait rampe depuis quatre jours dans le bois, vivant de plantes et de +racines dans l'attente d'une mort affreuse. Il suppliait les etrangers a +mains jointes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le laisser dans le +desert. Son pere tenait un grand _store_ ou boutique dans les placers de +la riviere de la Plume et les recompenserait genereusement. + +Victor et Jean parlerent de placer le jeune homme sur l'ane; mais le +matelot jura que l'humanite etait une sottise en Californie et qu'il +n'avait pas envie de reprendre la charge d'un ane pour les beaux yeux de +cet Anglais. + +Comme le debat s'echauffait entre Roozeman et l'Ostendais, le Bruxellois +dit: + +--Venez un peu a l'ecart avec moi, messieurs; l'affaire est assez +importante pour etre discutee. + +Quand on l'eut suivi a une vingtaine de pas, il reprit: + +--Mes amis, nous avons eu le bonheur de trouver un mulet, c'est un +secours precieux, et il nous permettait de marcher rapidement et a +grandes journees vers le but apres lequel nous soupirons tous. Le mulet +est vieux et faible. Si nous allons nous charger de ce blesse, nous +devrons de nouveau porter sur notre dos les instruments et la claie, et +nous en serons beaucoup retardes. Quant a la recompense qu'il nous +promet, ne vous y fiez pas; une fois en surete, il nous dira: "Je vous +remercie et bonjour." + +--Mais laisserons-nous donc mourir impitoyablement dans ce desert un +chretien, notre prochain? Allez, continuez votre chemin, messieurs. +S'il le faut, je resterai seul avec ce malheureux, et le porterai, si je +puis. + +Le blesse, qui les regardait de loin, vit bien que le jeune homme aux +cheveux blonds plaidait en sa faveur. Aussi tendait-il vers lui des +mains suppliantes et son regard etait plein d'eloquence. + +--Eh bien, je m'oppose positivement au projet ridicule de Roozeman, dit +le matelot. Porte les instruments qui veut; moi, je ne me charge plus de +rien. + +--Soit! alors nous porterons tout, n'est-ce pas, Jean? + +--Certes; une pareille insensibilite est horrible. + +--Et toi, Donat? + +--Moi, pour sauver la vie a un homme, je porte la claie et les haches +jusqu'a l'autre bout du monde. Cela nous rendra Dieu favorable, et +peut-etre, pour nous recompenser, eloignera-t-il de nous les sauvages. + +--Qu'en dis-tu, baron? demanda Pardoes. + +--Je pense, repondit le baron, que la vie d'un homme ne vaut pas la +peine de faire tant d'embarras; mais, soit, le malheureux est encore +jeune; je veux bien porter ma part des instruments. + +Victor et ses amis avaient deja decharge en grande partie le mulet; ils +souleverent prudemment le blesse et le placerent sur la bete. Le pauvre +jeune homme remercia Victor les larmes aux yeux et lui jura +chaleureusement de garder jusqu'au bord de la tombe le souvenir de sa +generosite. + +Selon leur promesse, Roozeman et Creps prirent la plus grande partie des +instruments sur leur dos, et on lia le panier sur celui de Donat. + +Le voyage fut repris. En route, l'Anglais raconta comment ce malheur lui +etait arrive: + +--Mon nom est John Miller; nous sommes de Kilkenny, en Irlande, dit-il. +Je devais me rendre a Sacramento, afin d'y acheter une provision de +farine pour mon pere. Comme on ne pouvait se procurer assez de mulets a +la riviere de la Plume, je suis alle aux placers du Yuba, et j'y ai +trouve apres quelques jours d'attente, les muletiers dont j'avais +besoin. Nous descendimes avec rapidite des montagnes, car nos mulets +etaient bons. Nous ne rencontrames rien de particulier dans notre +voyage, jusqu'au troisieme jour. Quelques heures avant midi, nous vimes, +au pied de la montagne qui dominait notre route, un homme accroupi et +courbe, comme quelqu'un qui est tres-fatigue. Comme il etait seul et +n'avait pas d'autres armes qu'un revolver, il ne nous inspira pas de +mefiance. Il repondit a nos demandes qu'il etait parti de San-Francisco +pour aller aux mines du Nord, qu'il s'etait egare, et qu'il mourait de +faim, faute de provisions. Nous lui donnames quelques biscuits et un +bon morceau de viande salee. Cet homme avait de grosses moustaches +rousses et les yeux singulierement petits... + +--Etait-ce un Francais? demanda Victor etonne. + +--Oui, c'etait un Francais; il y en avait deux parmi nous qui savaient +causer avec lui. + +--La moustache rousse du _Jonas_! Murmura Victor; Donat ne s'est pas +trompe! + +--Je n'aurais pas regarde si exactement son visage, continua le blesse, +mais il me sembla qu'il nous examinait tous un a un de la tete aux +pieds, et comptait nos armes. Il s'etait leve et avait poursuivi son +chemin; nous avions, apres lui avoir montre la bonne route, repris notre +marche dans une direction opposee. Pousse par la defiance, je fis +arreter un instant mes compagnons et je grimpai sur une montagne pour +observer l'inconnu. Il avait disparu et ne pouvait s'etre cache nulle +part dans cette plaine, sinon dans les broussailles ou dans le bois. +Nous craignions une attaque des brigands qui rodent maintenant en tres +grand nombre; mais comme, apres avoir marche avec rapidite pendant une +heure et demie, nous n'avions rien rencontre, nous nous arretames pour +faire manger les betes et pour preparer notre propre diner. A peine +fumes-nous remontes sur nos mulets et prets a donner le signal du +depart, que plusieurs hommes parurent sur une montagne au-dessus de nous +et nous envoyerent quatre ou cinq balles. Nous nous mimes sur la +defensive et nous dechargeames egalement nos fusils. Mais une dizaine de +brigands fondirent sur nous du haut de la montagne, avant que nous +eussions eu le temps de recharger nos armes. Un des notres cria: "Fuyez! +fuyez!" et je vis mes compagnons eperonner violemment leurs mulets et +chercher leur salut dans la rapidite de leurs montures. Je voulus faire +comme eux; mais le meme homme aux moustaches rousses et aux petits yeux +m'ajusta et me tira une balle a travers le pied. Mon mulet fit un ecart, +me desarconna et suivit les autres. Les voleurs poursuivirent mes +camarades; j'entendis longtemps encore les coups de fusil qui +retentissaient dans le bois. J'etais couche la depuis quatre jours; mon +pied s'est enflamme. Je ne pouvais pas me mouvoir, et je prevoyais une +mort terrible, lorsque Dieu m'exauca et m'envoya un secours et un salut +inattendus. + +Victor et Jean causerent longtemps ensemble du role que la moustache +rousse du _Jonas_ avait joue dans cette histoire, et Jean Creps assura +qu'il enverrait une balle dans le ventre du scelerat la premiere fois +qu'il le rencontrerait. + +Les Flamands atteignirent enfin l'endroit ou ils devaient passer la +nuit. + +Pendant qu'on preparait le souper, Victor ota les langes du pied du +jeune Anglais, lava avec beaucoup de soin la blessure enflammee et +enveloppa son pied d'un linge propre. Ce pansement allegea si +completement les souffrances du malheureux, qu'il prit les mains de +Roozeman et les arrosa de larmes de reconnaissance. + +Donat ceda sa couverture au blesse, et, quoique celui-ci refusat, Kwik +resta inebranlable dans sa resolution et coucha sur la terre nue. + +Cette nuit-la, tous dormirent en repos sous la garde de leur sentinelle. +Donat, tout content de lui et joyeux d'avoir pu faire une bonne action, +ne reva pas et dormit d'un sommeil si profond, qu'il fallut le secouer +pendant plusieurs minutes lorsque vint son tour de monter la garde. + + + + +XXI + +LES VAQUEROS + + +La presence de l'Irlandais blesse semblait leur porter bonheur, car ils +poursuivirent leur voyage pendant un jour et demi sans rencontrer rien +qui fut de nature a les inquieter. + +La certitude de n'avoir plus a passer que deux nuits dans les montagnes +avant d'atteindre les placers du Yuba, les rejouissait et leur rendait +le coeur leger. + +On se moqua de la peur que Donat avait eue pendant la route, et on +s'efforca de lui faire comprendre que, s'ils avaient rencontre jusque-la +beaucoup d'apparences de malheur, du moins ils approchaient du terme de +leur voyage sans avoir souffert de dommage reel. Kwik hochait la tete en +signe de doute et repondait qu'on ne peut vendre la peau de l'ours avant +de l'avoir pris, et qu'on ne peut pas feter la moisson avant que le +grain soit dans la grange. + +Dans la matinee, ils traverserent une vaste plaine et regarderent sans y +faire beaucoup d'attention quelques rochers isoles au milieu de la +vallee et paraissant sortir de terre. + +Lorsqu'ils en etaient encore eloignes de deux cents pas, le Bruxellois +s'arreta tout a coup et dit d'une voix etouffee: + +--Arretez, mes amis; il y a une embuche derriere ces montagnes! + +Et, etendant le doigt, il ajouta: + +--La-bas, au-dessus des rochers, des chapeaux qui se remuent. Ces +chapeaux sont des _sombreros_ mexicains. Ceux qui sont derriere les +rochers pour nous attaquer a notre passage et qui se croient bien +caches, sont sans doute des _salteadores_. Tenez-vous prets, messieurs, +et faites feu a la premiere apparition des voleurs! + +Pendant qu'il parlait encore, les chapeaux s'eleverent et trois balles +sifflerent au-dessus de la tete des Flamands. Ceux-ci lacherent tous +ensemble leurs coups de fusil sur les ennemis; mais alors apparurent a +cote des rochers quatre ou cinq hommes a cheval qui, pour ne pas laisser +aux chercheurs d'or le temps de recharger leurs armes, coururent sur eux +au grand galop de leurs chevaux et avec des cris de triomphe. + +--Les revolvers! cria le Bruxellois. Ce sont des _vaqueros!_ jeteurs de +noeuds coulants! Prenez-garde au _lasso_! + +Donat fit le signe de la croix en soupirant d'un ton plaintif: + +--O bon Dieu! prenez ma petite ame en pitie! + +Mais il n'eut pas le temps d'achever cette courte priere. Les _lassos_ +fendirent l'air en sifflant et les coups de revolver repetes avec +rapidite retentirent dans la vallee. Pour ne pas etre ecrases par les +chevaux, les chercheurs d'or s'etaient separes chacun dans une direction +differente. + +Un _lasso_ cingla Roozeman par la taille et lui serra les bras contre le +corps. Le cavalier a la selle duquel etait attache le terrible noeud +coulant, donna de l'eperon a son cheval, renversa le malheureux Flamand +et le traina sur le sol dans sa course rapide. + +Donat Kwik, qui tirait de maniere a vendre cherement sa vie, fut le seul +a remarquer la position critique de Victor. Il poussa un cri de +desespoir et courut avec une vitesse etonnante au secours de son ami. +Dans sa course, il jeta son revolver decharge, tira son long couteau +catalan de sa ceinture et atteignit le Mexicain juste au moment ou +celui-ci allait s'elancer d'une hauteur et briser infailliblement la +tete de sa victime... Kwik enfonca si violemment son couteau dans le +flanc du cheval, que le pauvre animal, frappe mortellement, s'abattit. +Le _vaquero_, qui avait saute de sa selle et etait tombe sur ses genoux, +tira un poignard, en porta un coup a Donat et le blessa malheureusement; +mais le Flamand, exaspere, prit le _vaquero_ par les cheveux, le +renversa en arriere et lui plongea son couteau jusqu'au manche dans la +poitrine. Alors il s'elanca vers Roozeman, coupa le _lasso_, et courut +sans rien dire a l'endroit du combat. Il hurlait de rage, le sang lui +coulait de la figure et il agitait son terrible couteau au-dessus de sa +tete. + +Lorsqu'il eut rejoint ses autres amis, il vit fuir les Mexicains dans la +direction des roches solitaires. Sans se detourner, il courut seul +derriere eux, quoique le Bruxellois lui criat sur tous les tons de +s'arreter. + +Kwik reconnut bientot l'inutilite de cette poursuite et revint sur ses +pas. Victor courut a sa rencontre en l'appelant son sauveur, le serra +dans ses bras et montra une profonde inquietude a la vue du sang qui +coulait sur la joue du pauvre garcon. Celui-ci le tranquillisa: le +_vaquero_ avait voulu lui percer la poitrine d'un coup de poignard, mais +l'arme, detournee, avait seulement touche le crane de Donat et lui avait +fait une blessure assez large au-dessus de l'oreille. + +Jean Creps, le Bruxellois et le Francais lui prirent aussi la main et le +comblerent de louanges sur son courage dans le combat. Le jeune homme, +emu, repoussa ces eloges et dit: + +--Bah! je ne suis pas un plus grand heros qu'hier; le sang humain +m'inspire toujours de l'effroi et du degout. Mais M. Victor etait en +danger de mort, cela m'a rendu fou; je ne savais plus ce que je faisais. +Que Dieu me pardonne ces paroles coupables, mais si j'avais du tuer cent +Mexicains pour sauver M. Roozeman, il me semble que je l'eusse fait. + +--Maintenant, tu as tue un chretien, murmura le matelot. Le revenant... + +--Revenir! ce vilain Mexicain? s'ecria Donat avec un nouvel acces de +fureur. Il a voulu assassiner M. Victor; il peut revenir tant qu'il +voudra, je percerai aussi son spectre de mon couteau. + +Pendant ce temps, les autres se racontaient egalement ce qui leur etait +arrive. Le Francais avait ete pris egalement par le _lasso_ et entraine +a quelques pas; mais Jean Creps s'etait jete en avant et avait coupe la +corde. Le Bruxellois avait perce de son couteau la cuisse d'un des +ennemis; un autre devait avoir recu une balle dans le corps, car on +l'avait vu tomber de son cheval, et c'etaient ses cris de detresse et sa +fuite qui avaient fait quitter le champ de bataille a ses camarades. + +--C'est moi, s'ecria le matelot, qui ai envoye une balle dans la +poitrine du gredin! + +--Ah ca! ou etais-tu donc? Je ne t'ai pas apercu un seul instant dans la +lutte? demanda Creps. + +--Et nous non plus, affirmerent les autres. + +--Vous ne pensez a rien, repondit l'Ostendais. Pour ne pas laisser +tordre le cou a notre pauvre blesse, j'ai lie la corde du mulet a ma +ceinture, afin d'empecher la bete de fuir. Protege contre le _lasso_, +j'ai pu charger a plusieurs reprises mon fusil et toucher avec certitude +ces scelerats. C'est une balle de mon fusil que le _vaquero_ emporte +dans sa poitrine. Sans ma presence d'esprit, nous serions peut-etre tous +morts en ce moment. + +--Tiens, ce n'est pas une mauvaise idee, dit Kwik en riant. Des que nous +serons encore attaques, j'irai aussi me placer derriere le mulet. + +Profondement humilie par cette raillerie, le matelot fit un bond en +arriere, agita son couteau et fit mine d'en percer Donat; mais Jean +Creps lui prit la main et grommela, pendant qu'il lui serrait le poignet +a le broyer: + +--Sur ta vie, ne touche pas a un cheveu de sa tete! Encore un mouvement, +et je te brule la cervelle. + +Pardoes et Victor s'elancerent entre eux. Donat demanda humblement +pardon au matelot, pretendit n'avoir pas eu la moindre intention de +l'insulter, et proclama tout haut qu'ils devaient a l'habilete et au +courage de l'Ostendais la fuite precipitee des ennemis. Cela calma le +matelot, et il serra meme la main de celui qu'un instant auparavant +il voulait egorger. + +On examina les blessures de Donat et du baron; car ce dernier, pendant +qu'on le trainait par terre, avait eu la peau tout ecorchee. Il se +trouva que personne n'etait gravement blesse et qu'on pouvait se +remettre immediatement en route. + +Le matelot voulut aller a la recherche du _vaquero_ tue et de son +cheval, sans doute pour voir s'il n'y avait pas quelques objets de +valeur a prendre, mais Pardoes le retint et lui dit: + +--Non, laisse-le.--En avant, messieurs! Ne perdons pas de temps. On +n'est pas en surete dans cette plaine. Les Mexicains sont vindicatifs, +et je ne serais pas etonne si les brigands revenaient en plus grand +nombre. Nous devons nous hater pour gagner ces hauteurs la-bas, ou les +chevaux ne peuvent nous atteindre. + +Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, le matelot demanda: + +--Il y a une chose que je ne comprends pas: nous avons vu premierement +quatre ou cinq chapeaux de paille au-dessus des rochers et les cavaliers +qui nous attaquaient etaient nu-tete. Ou sont donc restes les hommes a +chapeaux? Il y a la-dessous quelque piege qui me fait prevoir d'autres +dangers. + +--Tu te trompes, repondit le Bruxellois. C'est une ruse dont j'ai +souvent entendu parler dans les placers. Ces _vaqueros_ se fient plus a +leurs _lassos_ qu'a des armes a feu, car leur coup est toujours rendu +incertain par le mouvement du cheval. Ils ne craignent pas beaucoup le +revolver; mais les fusils leur font peur, parce qu'une balle bien +ajustee a trop de prise sur eux et sur leurs chevaux. Ils nous avaient +vu arriver, sans doute; aussi longtemps que nos fusils etaient charges, +ils n'auraient ose nous attaquer. Quel moyen de nous faire decharger nos +armes? Il est simple. Ils ont place sur des batons leurs _sombreros_ ou +chapeaux, et assurement aussi leurs vestes, et les ont fait mouvoir a +nos regards; en outre, ils ont tire deux ou trois coups de pistolet, et +nous, trompes par ces apparences, nous avons fait feu tous ensemble sur +nos ennemis supposes. Il n'y a pas autre chose sous l'apparition des +_sombreros_. + +Donat marchait a cote du mulet et tournait et retournait dans ses mains +une chose qu'il avait ramassee sur le lieu du combat. C'etait une corde +en cuir faite de trois petites lanieres tressees, longue de plus de +vingt pieds, et portant un noeud coulant a l'un de ses bouts. + +Depuis leur derniere reconciliation, le matelot semblait enclin a +temoigner de l'amitie a Donat: il se placa a cote de lui et lui dit: + +--Ce que tu tiens la a la main, c'est un _lasso_, Kwik. + +--Je le sais, repondit Donat; mais je me creuse la tete pour comprendre +comment on peut pecher un homme avec cela. Ces gaillards-la doivent etre +singulierement exerces a jeter le _lasso_. + +--En effet, Donat, ils s'en servent avec adresse, mais ce n'est pas sans +peine qu'ils l'acquierent. J'ai fait naufrage, pendant un voyage, sur +les cotes du Mexique, et j'ai eu l'occasion de voir de pres les +_vaqueros_. C'est bizarre: a peine les enfants de ces gens marchent-ils +seuls, qu'ils jouent avec le _lasso_. D'abord ils prennent des chats ou +des chiens; puis des mulets, et enfin des boeufs et des chevaux; car +le _lasso_ n'est proprement invente que pour prendre les boeufs et les +chevaux. + +En causant ainsi, les chercheurs d'or continuerent leur route. Victor +s'etait place de l'autre cote du mulet et causait avec John Miller, dont +le pied s'etait considerablement degonfle et dont les douleurs etaient +beaucoup allegees par les soins fraternels de son protecteur. L'Anglais +temoignait une profonde reconnaissance et priait Dieu de lui donner un +jour l'occasion de payer les bienfaits recus. + +Jean Creps et le Bruxellois parlaient des mines qu'ils allaient +atteindre probablement le surlendemain, et de leurs plans pour commencer +leur travail dans les placers avec le plus de chances de reussite. + +Vers le soir, ils apercurent dans le lointain trois ou quatre tentes et +autant de grands feux. Ils s'arreterent pour reconnaitre s'ils avaient +des amis ou des ennemis devant eux. + +--Ce sont des muletiers, dit le Bruxellois, qui portent une provision de +farine de Sacramento aux placers. Je vois la charge des betes de somme +rangee a cote des tentes; en outre, j'entends les clochettes des mulets. +Avancons donc hardiment, nous n'avons rien a craindre. + +Les muletiers, en voyant cette troupe d'hommes apparaitre au loin, +prirent leurs fusils et se mirent sur la defensive; mais ils reconnurent +que c'etaient de paisibles chercheurs d'or et les saluerent amicalement. + +John Miller reconnut le chef des muletiers, qui avait transporte plus +d'une fois de la farine et d'autres provisions pour son pere. Comme ce +chef s'etonnait de le voir ainsi blesse dans ces montagnes, le jeune +Anglais raconta, avec une reconnaissance enthousiaste, comment ses +compagnons etrangers l'avaient ramasse presque mourant dans un bois et +lui avaient donne leur unique bete de somme pour le sauver. + +La-dessus, les Flamands furent invites a passer la nuit dans cet +endroit. Les muletiers preparerent en leur honneur tout ce qu'il y avait +de meilleur dans leurs provisions. On mangea bien et on but surtout +gaiement, car ils avaient quelques bouteilles de _rofino_ ou eau-de-vie +de Catalogne, dont ils firent avec de l'eau chaude une sorte de _grog_, +qui reconforta merveilleusement les chercheurs d'or epuises, et leur +versa une nouvelle ardeur dans les veines. + +Ce qui les rejouit le plus, ce fut la certitude qu'ils atteindraient le +lendemain, dans l'apres-midi, les premiers placers du Yuba. On decida que +John Miller resterait avec les muletiers, puisque ceux-ci acceptaient la +charge de le transporter en peu de jours a la riviere de la Plume. Il +voulut donner de l'argent a ses sauveurs, et, comme ils le refuserent, +il leur fit accepter une nouvelle provision de farine et de lard sale. +Cela pouvait leur etre bien necessaire, pensait-il, car tout etait +incroyablement cher dans les mines depuis la nouvelle affluence de +chercheurs d'or. Les Flamands furent libres de suivre leurs nouveaux amis; +cependant, ils ne le jugerent pas a propos, vu que les mulets, +pesamment charges, ne pouvaient marcher que tres-lentement. Le Bruxellois +ne voulut pas entendre parler de retards; il fut donc convenu qu'il +partirait avec ses compagnons au lever du soleil. + +Apres que John Miller eut encore remercie chaleureusement ses sauveurs, +et serre Roozeman, Creps et Kwik dans ses bras, tous se glisserent sous +la tente et dormirent d'un sommeil tranquille. + + +FIN + + + + + + +L'episode qui termine _Le Pays de l'or_ a pour titre: _Le Chemin +de la Fortune_. + + +TABLE + +I. Le Bureau +II. Le Depart +III. Sur l'Escaut +IV. En mer +V. La Fosse aux lions +VI. L'Equateur +VII. Les Requins +VIII. La Rebellion +IX. L'Arrivee +X. San-Francisco +XI. Les Lettres +XII. La Maison de jeu +XIII. Les Armes +XIV. Les Sauvages +XV. La Banqueroute +XVI. Les Chercheurs d'or +XVII. Les Bandits +XVIII. La Pepite +XIX. Le Fantome +XX. Le Blesse +XXI. Les vaqueros + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'OR *** + +***** This file should be named 10384.txt or 10384.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/3/8/10384/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10384.zip b/old/10384.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ffe3ced --- /dev/null +++ b/old/10384.zip |
