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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 ***
+
+LA
+BRETAGNE
+
+PAYSAGES ET RÉCITS
+
+
+PAR
+
+EUGÈNE LOUDUN
+
+
+
+ La Bretagne, le pays des bons prêtres,
+ des bons soldats et des bons serviteurs.
+
+
+
+
+1861
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+A une époque où les nations européennes se transforment si rapidement et
+tendent à une unité qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un
+spectacle digne d'intérêt que celui d'un peuple qui a gardé son caractère
+propre, et, au milieu d'un changement général, est demeuré le même. C'est
+le spectacle que présente la Bretagne.
+
+Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible au mouvement qui
+emporte le reste du monde; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi de
+nombreuses altérations. Des cinq départements bretons, le Finistère presque
+seul a conservé intacts ses costumes et sa langue; il est le plus éloigné,
+le bout de la terre, comme le dit son nom; le progrès moderne ne l'a pas
+encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, le
+Morbihan même, le pays du combat des Trente, des pèlerinages et des
+chouans, les hommes presque tous ont quitté la braie celtique pour le
+pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore
+l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne
+du foyer, est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens usages et
+les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le
+quitter, c'est rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux quand toutes
+les femmes d'un pays ne tiennent plus à leur costume, ce pays ne mérite
+plus de nom particulier, il en change.
+
+La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs
+et les villages; c'est en breton que se fait le prône le dimanche, en
+breton l'allocution du recteur aux mariés. Déjà aussi, pourtant, la vieille
+langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan
+parle le breton et entend le français; ses rapports journaliers avec
+l'étranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en
+va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il
+n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, ce temps où deux troupes de
+Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient tout à
+coup sur le champ de bataille, entendant résonner des deux côtés les mots
+de la même langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; frères de la
+même race, issus de la même terre[1]. Dans les cimetières qui ceignent
+toutes les églises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes
+nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparaît aussi, cette
+coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui
+l'isolait des étrangers indifférents et réservait pour ses enfants seuls la
+connaissance de sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique langage
+sera devenu le domaine des savants et l'occupation des académies, et, déjà,
+comme cédant à un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de
+l'Armorique s'est empressé de recueillir les poésies de ses bardes[2],
+chants mélancoliques de prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne
+sera plus comprise de leur postérité muette.
+
+ [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où
+ se rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons
+ du pays de Galles.]
+
+ [Note 2: _Chants bretons_, publiés par M. H. de la Villemarqué.]
+
+Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs de ce vieux peuple,
+et le chemin de fer qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme une flèche
+au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en
+étonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
+variables, peuvent être ou ne pas être; mais ce qui n'a pas changé en
+Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et
+la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages comme les Turcs,
+dit Chateaubriand, n'étaient attentifs qu'à mes armes et à ma religion; les
+armes, qui protègent le corps de l'homme, la religion qui est son âme même.
+C'est à ce point de vue que la Bretagne a été peinte dans ce livre; la
+Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.
+
+
+
+
+
+
+LA BRETAGNE
+
+
+
+
+I
+
+Foi et poésie des Bretons.
+
+=Le Grand-Bé.--Les croix.--Les églises.--Les clochers.=
+
+
+La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers sur lesquels on a
+construit des forts qui protégent la ville de leurs feux croisés; le
+Grand-Bé est un de ces îlots; naguère il était armé de canons; aujourd'hui,
+le fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de son cap, de loin on
+aperçoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous
+les regards, et c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à
+découvert la grève de sable et de granit, que tendent les pas des
+voyageurs.
+
+Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint un plateau nu, aride,
+où quelques moutons trouvent à peine à brouter une herbe rare; on tourne à
+travers un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, tout à
+coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le
+tombeau de Chateaubriand.
+
+Il n'est pas de plus poétique tombeau: adossé au vieux monde, il regarde le
+nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent à ses pieds;
+point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de
+la mer incessamment remuante, qui, dans les tempêtes, couvre cette pierre
+nue de l'écume de ses flots.
+
+Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours s'échangent: on se
+demande quelle pensée l'inspira quand il déclara ne vouloir même pas que
+son nom fût inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité,
+ceux-là d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilité
+et cet orgueil ont une même source, un grand désenchantement. Cet homme qui
+avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues; ce voyageur qui
+avait parcouru l'univers, visité l'Orient, berceau de l'ancien monde, et
+les déserts de l'Amérique où naît le monde nouveau; ce poëte qui pouvait
+compter les cycles de sa vie par les révolutions, était envahi, à la fin de
+ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait
+préludé par des Considérations sur les révolutions, il se complut, en ses
+dernières années, à écrire la Vie du réformateur de la Trappe; le silence
+et la solitude du cloître étaient en harmonie avec la tristesse de son âme.
+Après avoir été chargé des plus importantes missions, avoir rempli les plus
+hauts emplois, vu à l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus
+puissants, une fois retiré du cercle tournoyant du monde, il avait été
+pénétré d'une accablante vérité: combien peu vaut l'homme, combien peu il
+fait, combien moins encore il réussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la
+joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour
+tous les hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait pas
+lui-même; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de différence
+d'un homme à un autre homme[1].
+
+ [Note 1: Thucydide.]
+
+Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de
+nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un
+d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle
+sera visitée des voyageurs de toutes contrées; ils viendront la regarder,
+et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux
+qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions lointaines; il
+prétend obliger les hommes à savoir qui il est.
+
+Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine! en lui s'unissent les
+sentiments les plus contraires, le désenchantement de la gloire, et la
+croyance en l'immortalité d'un nom; le dédain du scepticisme, et la soif
+des applaudissements; une impression d'humilité de chrétien, et un instinct
+de souverain orgueil.
+
+La vérité, pourtant, est là: cette croix, signe de l'éternité sur cette
+pierre marque de la mort, est l'immuable témoignage de l'inanité de
+l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand
+ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que Lamennais, son
+compatriote, ordonna qu'elle ne fût pas plantée sur le sien, tous deux
+obéissant à la même préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La
+croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, est le symbole du génie
+de sa patrie, de la catholique Bretagne.
+
+La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle s'allie à une poésie
+propre au génie breton: les objets matériels parlent en ce pays, les
+pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme
+conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut
+tromper: dès que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et
+le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous les
+carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les époques; depuis le
+XIIe siècle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; là, simples
+croix de granit exhaussées de quelques marches; ici, croix portant sur
+leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossières,
+mais toujours empreintes d'un sentiment sincère. La sainte Vierge, les
+Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur,
+ils la partagent, ils l'expriment avec une énergique vérité. Voyez ce
+tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'église de
+Saint-Michel, à Quimperlé; c'est une peinture primitive, par une main
+inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect;
+mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive
+souffrance de la mère: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la
+prunelle est presque seule indiquée; cette fixité du regard est
+saisissante, elle vous arrête, on reste là à regarder, on oublie que c'est
+une représentation, on voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur,
+ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, et pourtant vivante.
+
+A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue de la Vierge, conçue
+au contraire dans un sentiment délicat et tendre: elle a cette attitude
+penchée, cette tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à soi
+le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau
+l'enveloppe avec une grâce harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de
+douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses
+bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, Notre-Dame de _Bot scao_,
+la Vierge de Bonne-Nouvelle.
+
+On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des marins bretons
+particulièrement. A Brest, on cherche en vain un musée de tableaux: Brest
+n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port
+rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses
+ancres gigantesques, les forts dressés sur les rochers, le mouvement animé
+des rues où vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots
+arrivant de tous les points du monde, tout a le caractère précis, positif
+et puissant de la réalité du moment: l'homme a enfoncé dans le roc les
+pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement fixé.
+
+Mais, montez un des escaliers qui mènent de la ville basse à la ville
+haute, et, sous une voûte, vous trouverez quatre tableaux appendus à la
+muraille; c'est là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à la
+sainte Vierge: le départ du navire; les femmes et les enfants sur la grève,
+à genoux, pendant la tempête; le vaisseau ballotté par les orages, et les
+bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauvés
+s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et,
+au-dessous, des légendes touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie
+ou rend grâces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez
+ceux qui sont en mer_! Voilà l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et
+son espérance, l'homme vrai: le reste n'était qu'apparence.
+
+Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les prétextes
+pour témoigner de leur foi: à Saint-Aubin d'Aubigné, entre Rennes et
+Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans une
+épine, une croix qui verdit au printemps, parmi les églantines et les
+roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pâle et
+désolée où les pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue,
+sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siècles leur
+impénétrable secret; quelle est cette croix qui s'élève sur une éminence?
+C'est une croix qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la
+croix sur un autel druidique, en avant de cette armée de pierres qui
+marquent peut-être le cimetière d'un grand peuple.
+
+ [Note 1: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé
+ en forme de croix.]
+
+Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, une source jaillit et
+s'écoule entre les rochers, à la fois fontaine et lavoir: sur les pierres
+amoncelées, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée de
+fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les églantiers
+ont poussé dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle
+de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à-vis,
+s'étendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides
+apparaissent les murs à demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit,
+ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on aperçoit la
+mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongée,
+incessante, qui emplit les champs et les airs.
+
+Dans ce pays catholique par excellence, toutes les églises sont
+remarquables: il n'est si petit village dont l'église n'ait quelque partie
+intéressante, ou une de ces chaires extérieures, devenues si rares, et que
+l'on voit encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, et d'où
+le prêtre, dans les temps de mission, en certaines circonstances
+extraordinaires, parlait aux peuples assemblés sur la place; ou une voûte
+entièrement peinte, comme à Carnac et à Kernascleden; ou des médaillons de
+pierre et de bois encadrant l'autel de naïves sculptures dorées, à Roscoff,
+à Crozon, etc.; ou un tabernacle composé comme un monument architectural,
+une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons,
+ses colonnes, ses dômes, ses galeries, ses statues (à Rosporden); un
+confessionnal antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin); un
+baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à Landivisiau); ou bien
+quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus
+que dans une seule église, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de
+Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue à la
+voûte de l'église et tout entourée de clochettes; aux jours de fêtes
+solennelles, pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la roue, et
+toutes ces clochettes agitées forment un bruyant carillon qui règle la
+marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
+voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la sainte Vierge. Ou bien,
+enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers équarris, ais de chêne
+bardés de larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, à côté du
+catafalque de bois noir semé de larmes blanches; le tronc et le cercueil,
+qui rendent sensibles à tous les yeux à la fois la fragilité de la vie, et
+le principe chrétien par excellence, la charité.
+
+Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'oeuvre, les
+cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, par exemple, dont les arcades sont
+si sveltes et si finement découpées; ou les bas-reliefs intérieurs du
+portail de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre sculptée avec
+cette délicatesse et cette richesse d'invention, qualités charmantes de la
+jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les
+églises, près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du
+saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas
+ailleurs: saint Cornély, saint Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout.
+Saint Yves a le privilége d'être représenté dans presque toutes les
+églises, même celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand
+homme de bien, de ce savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté
+vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la
+toque sur la tête, entre deux plaideurs, le seigneur richement vêtu, en
+habit de velours rouge, tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie
+et l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous aux coudes et
+aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier,
+suffisant, le chapeau sur la tête, présente au saint une bourse d'or; le
+paysan, le regard et l'attitude timides, la tête basse, le bonnet à la
+main, attend humblement la sentence. Il n'a rien à donner, mais la justice
+ne lui fera pas défaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
+et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui donne gain de cause.
+C'est toute l'histoire du moyen âge, les trois ordres vis-à-vis l'un de
+l'autre: l'Église protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le
+puissant.
+
+Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage
+de ces belles églises du moyen âge, témoignage de la piété, de la science
+et du goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, du meilleur
+temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante par sa masse, sa
+grandeur, la noble simplicité de ses ornements, l'harmonie de ses
+proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à
+l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait bâties de fer; là,
+Tréguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chêne
+noir et brillant, découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable
+variété; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des
+modèles à tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Léon
+et sa flèche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre,
+inébranlable, ceinte de galeries à jour comme de gracieuses couronnes,
+élançant au ciel ses clochetons aux pointes aiguës, toute découpée,
+aérienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un
+légitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de
+Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il faut se détourner de toute
+route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons,
+le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église royale, y
+accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni
+aux caprices les plus ingénieux de la Renaissance, a imaginé de plus
+délicat et de plus éclatant: portraits sculptés, statues d'un beau style,
+où déjà se reflète l'antiquité, choeur ogival tout ciselé, et un jubé (on
+sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du
+catholicisme), un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont
+taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le
+marteau de la Révolution n'a détaché que des fragments insignifiants de ces
+belles pierres si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles
+passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le temps.
+
+Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, les clochers à
+pans coupés de la Renaissance, de la Roche-Maurice-lès-Landerneau, de
+Landivisiau, de Ploaré, de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et
+légers clochetons et ornés de balustrades à deux étages, comme les minarets
+de l'Orient; les flèches élevées le long des côtes, celle de Tréguier, par
+exemple, percée à jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
+constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de croisillons,
+d'étoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les bénitiers exprimant
+toujours le caractère de l'époque: à Dinan, dans une église du XIIe siècle,
+une cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de toutes pièces
+supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siècle est le
+temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une
+église du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante petite
+colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et
+au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se
+venait poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, et inspirés par
+un sentiment plus chrétien encore, les bénitiers extérieurs, si communs
+dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, à
+Morlaix, à Quimperlé; le bénitier intérieur n'est qu'un accessoire; le
+bénitier extérieur, isolé en avant de la porte, a une signification plus
+précise: il dit où l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de
+l'âme: le chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, son
+coeur se recueille et se prépare. Les architectes bretons ont bien compris
+cette grave pensée de la religion: les bénitiers extérieurs sont de
+véritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré
+d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées de leurs ailes; le
+dais élancé, ciselé, d'où pendent les pointes effilées d'une broderie de
+granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble
+inviter le fidèle à entrer dans la maison de la prière.
+
+ [Note 1: Il y a un bénitier semblable à Corseul.]
+
+
+
+
+II
+
+
+Foi et poésie des Bretons (suite).
+
+=Saint-Thégonec.--Les cimetières.--Les calvaires.--Cast.=
+
+
+Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idée de
+ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, à
+Saint-Thégonec, entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle funéraire,
+sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chrétien de Bretagne,
+se sont comme donné rendez-vous.
+
+Les cimetières bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent
+l'église; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas même de portes;
+une grille de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire
+aux bestiaux l'accès de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire où
+sont représentées des scènes de la Passion, quelquefois la statue
+agenouillée d'un pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus à
+ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls monuments de ces
+cimetières des villages bretons; les tombes sont marquées par de petits tas
+de terre, serrés l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
+recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creusé comme
+une petite coupe où s'amasse l'eau du ciel, et dont la mère, le fils,
+l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour
+celui qui est couché dans la terre[2]. Ces cimetières, placés au milieu des
+bourgs et des villages, ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années
+pour que ces champs de la mort soient comblés des corps des générations
+éteintes; les morts bientôt sont exhumés pour faire place aux nouveaux
+venus: dans quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir
+déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la façade de
+l'église, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus
+aucun corps, froids témoignages d'un souvenir qui de jour en jour va
+s'effaçant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté de
+l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli les os des morts
+exhumés: si l'on jette un regard à travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur
+ce charnier sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, entassés et
+mêlés comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marché sur
+terre, solitaires et délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.
+
+ [Note 1: A Goueznou, à Plabennec, etc.]
+
+ [Note 2: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans
+ les pierres sépulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'à
+ désaltérer les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la
+ tombe.]
+
+Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a
+voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arrachés à la
+terre. Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle
+inattendu: à toutes les saillies du bâtiment, sous les porches, sur la
+corniche antérieure, sont alignées, accrochées, suspendues l'une à l'autre,
+une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boîtes,
+surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crâne des
+ancêtres, la tête, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le
+_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une
+inscription indique la date et le nom:
+
+_Ci gît le chef de_...
+
+On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole
+touchant. Ce sont les archives funèbres des familles, non renfermées dans
+la maison où l'habitude les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église,
+devant lesquelles les générations nouvelles passent et se découvrent, le
+dimanche en venant prier[1].
+
+ [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à
+ têtes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous
+ les os, et qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme
+ des ballots.]
+
+Çà et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques crânes de morts
+qui n'ont pas eu de famille et à qui l'on n'a pas donné de cercueil,
+verdis, les yeux pleins de gravier, à travers lesquels pointent des brins
+d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là appuyé peut-être sur
+celui qui fut son ennemi en ce monde.
+
+Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre
+dans l'église, et cette église est comme un résumé de toutes les églises
+bretonnes: tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, chaire
+en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la
+Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, à
+fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophètes de
+l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à la sainte Vierge;
+voûte d'or et d'azur au fond tout étincelant; le choeur, l'autel et les
+chapelles latérales, chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges,
+fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, un ruissellement
+d'or, de verdure, de rouge éclatant et d'azur.
+
+De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le côté, se
+détache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres
+suintent l'humidité; les assises qui ont pris une teinte noire, séparées
+par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de
+deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous
+l'ouvrez, et vous vous arrêtez ébloui: c'est là le cimetière, et, dans le
+cimetière, devant vous, à droite, à gauche, une réunion inattendue de
+monuments: sous le porche où vous êtes, des deux côtés, les statues
+alignées des douze Apôtres; en face, une large porte à trois arcs, d'un
+style imposant, la porte du cimetière, et l'on dirait d'une arche
+triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe
+sous cette porte, couché dans le cercueil, entre non dans la terre, mais
+dans la vie éternelle, le séjour de la joie et de la gloire; à droite, une
+chapelle funéraire, du même temps que le Louvre de Henri IV, décorée,
+sculptée du bas en haut, comme une châsse immense taillée en granit; enfin,
+à gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces
+calvaires compliqués, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de
+statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes
+les plus naturelles et les plus naïves, disciples, prophètes, saintes
+femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant
+toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, à plusieurs étages, croix
+sur croix, aux branches chargées de statues, la Vierge, saint Jean, les
+gardes, et, tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde et les
+yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des
+coupes le sang précieux de ses mains[1].
+
+ [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si
+ remarquables du reste par leur belle église, sont plus compliqués
+ et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.]
+
+Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funéraire; et
+là, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement
+du Christ, exécuté dans des proportions colossales, cette scène qui a
+inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes,
+et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complète, en
+donnant à ces personnages si vivement émus l'apparence même de la vie: vous
+les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages pâlis; la
+Vierge, les lèvres pressées sur les pieds livides de son divin Fils, la
+Madeleine bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui
+inondent son visage: vous devenez acteur en cette scène passionnée, vous
+êtes saisi, pour ainsi dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances
+vous frappe au coeur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de l'âme, vous êtes
+étonné de sentir des larmes qui coulent de vos yeux.
+
+Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont répandues avec la
+même profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus
+éloignés de toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les
+montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, qui n'est qu'un
+petit village voisin du Faouet, moins même qu'un village, un misérable
+hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, près de
+Quimperlé; modeste manoir qui mérite à peine, le nom de château, on
+rencontre des jubés de bois sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de
+personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches églises, oeuvres
+admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les
+prodiges et les mystères de la religion, et conservent chez le peuple et
+raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empêcher de se
+demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui
+ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux
+auteurs de ces oeuvres tant de qualités si rares: fécondité d'invention,
+vérité du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de
+ces scènes divines? Dans tous ces monuments du moyen âge, c'est la même
+vérité, la même puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se répète, il
+ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui a
+une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un motif que le temps de
+l'exprimer avec une vivacité rapide, et passe à un autre et vous entraîne
+dans sa course inspirée.
+
+Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création: cette société,
+comme un homme qui est parvenu à sa maturité, avait accompli tous les
+travaux nécessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siècles
+l'avaient préparée, elle s'était dégagée des langes de l'antiquité, sa
+langue était faite, ses idées religieuses arrêtées; la république
+chrétienne est logiquement constituée, elle a son unité. Ce peuple, alors,
+est dans la complète possession de sa force; il ne lutte pas pour créer; il
+n'est pas tiré en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est
+pas emporté par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne dirige pas,
+mais qui vous pousse, qui naît du désordre des idées et que notre temps a
+justement appelé d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les âges précédents ont
+cherché, amassé, rapproché; tous les matériaux sont prêts sous sa main; il
+n'a plus qu'à les prendre: c'est le génie même de l'époque qui, libre et
+aisé, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a
+qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. Alors l'imagination
+partout éclate, vive et colorée; un même esprit, dans les monuments d'art
+comme dans la littérature, crée les ornements variés des églises, invente
+les fabliaux et les contes, trouve à chaque instant des images nouvelles
+pour représenter les opinions, les idées et les moeurs; et cette
+imagination, loin de se fatiguer, féconde; car ce n'est pas une production
+factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son
+printemps, toute une suite de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et
+voilà pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus.
+Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas
+leur pensée qu'ils ont rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de
+leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été élevés et ont vécu,
+qui a pénétré tout leur être, et est devenue comme une partie même de leur
+âme. Ainsi, ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments
+de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre,
+mais le témoignage de leur piété et de leur foi, de la piété et de la foi
+de tout un peuple.
+
+La même foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en
+doutait, que signifient ces signes multipliés d'une piété qui ne
+s'affaiblit pas, ces écharpes de cachemire, dons des femmes de
+l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, et
+ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de béquilles appendues au Folgoat
+par les infirmes guéris? et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui,
+chaque année, viennent, comme une armée, entourer de leurs longues lignes
+aux cent replis l'église de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux
+qui tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, trop petite
+pour ce musée chrétien incessamment renouvelé? A chaque pas s'élèvent des
+chapelles et des églises neuves: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
+à la fois; Lorient, ville toute peuplée de marins et de soldats, vient
+d'élever à ses portes une église dans le goût du XIVe siècle; Vitré donne à
+son église un clocher neuf et une chaire sculptée; les petits villages
+dressent, dans leur cimetière, des calvaires à personnages comme au moyen
+âge; le calvaire de Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856;
+Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo; Quimper lance
+dans les airs deux flèches hardies sur les tours de sa cathédrale; la
+chapelle de Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute
+blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie
+pieuse; Nantes, en même temps qu'elle bâtit plusieurs églises nouvelles,
+achève son immense cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel tous
+les siècles ont mis la main, et construit cette église Saint-Nicolas,
+reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis,
+oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à
+accomplir en moins de dix ans le zèle de son pasteur et la piété de ses
+enfants, avec le produit de leurs aumônes et de leurs dons. Il y a quelques
+années, à Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle placée à
+l'extérieur de l'église: statues peintes des douze Apôtres, autel
+resplendissant, voûte azurée aux étoiles d'or, nulle dépense ne fut
+épargnée, nulle décoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
+de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de
+l'inauguration. Ce sont là les fêtes nationales des Bretons; ailleurs, les
+peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de
+révolutions qui se succèdent; eux accourent de toutes les parties de la
+Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel.
+
+Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité dans le maintien de ces
+hommes et de ces femmes agenouillés sur le pavé des églises! Ce n'est qu'à
+la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de l'être humain dans
+une pensée qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie
+soient anéanties; immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette
+contemplation absolue où l'on se représente les saints, envahis par un
+sentiment de vénération, de soumission et d'humilité, où l'homme disparaît
+et où il ne reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif que
+tous les monuments; ces actes journaliers d'une dévotion toujours égale
+montrent l'état habituel de l'âme.
+
+Traversez, un jour de marché, la place de quelque ville ou bourg du
+Finistère: l'aspect en est varié et animé; ce marché, c'est une file de
+petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de
+marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux
+d'hommes, des ornements de laine tressés sur des roseaux pour les
+chaussures des femmes, des épingles bariolées, à dessins enroulés avec des
+perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques,
+de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces
+petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec
+leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur
+le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs
+braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées sur les hanches,
+de manière à laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le
+chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent relevés
+dessous et le bâton à la main, ne se pressant pas, marchant à pas comptés,
+faisant leurs marchés sans hâte. Mais voilà midi: de la haute tour du
+clocher de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze
+coups lentement résonnent; aussitôt, à ce dernier coup, tout mouvement
+cesse, tout le monde s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la
+place; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent leurs grands chapeaux,
+leurs longs cheveux tombent sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux,
+se signent et murmurent à voix basse l'_Angelus_. L'étranger, au milieu de
+cette foule prosternée, s'étonne lui-même de rester debout, et s'incline
+comme involontairement. Puis la prière de la Vierge finie, ils se relèvent,
+le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui
+ressemble au murmure de la mer éloignée.
+
+Il me semble les voir encore dans l'église de Cast (Finistère). C'était un
+dimanche, à l'heure des vêpres; la cloche sonnait dans le clocher à jour,
+et, sur la route, devant l'église, était amassée une grande foule, hommes
+et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de
+sonner; les groupes se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un
+côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'église. Les
+femmes entrèrent les premières; en un moment, la nef en fut remplie; au
+milieu, les jeunes filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc,
+mais toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, des rubans
+d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et
+retombant en quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le coeur d'or
+et la croix sur la poitrine; dans les contre-allées, les femmes et les
+mères, en costume plus varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus
+et jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin brun, des jupes
+rouges, des bas à coins brodés d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé,
+la tête inclinée, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli.
+
+Puis, quand les femmes furent placées, une autre porte s'ouvrit par un côté
+de l'église, c'était le tour des hommes; ils entrèrent, à la file, d'un pas
+grave et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. Autant les
+femmes, dans leur costume bariolé, étaient scintillantes de vives couleurs,
+autant celui des hommes était simple et sévère, ce qui saisissait
+l'attention, ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, leurs
+longues vestes brunes, seulement bordées d'un galon rouge, leurs larges
+braies bouffantes; c'était leur tête carrée, les longs traits de leur
+physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs fronts
+comme une toison épaisse, et descendant en longues nappes sur leurs épaules
+et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
+portaient le même costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, à l'air,
+prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur
+les sourcils épais, leurs yeux avaient une expression énergique et je ne
+sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce n'étaient point des hommes de
+notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards
+brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour pénétrer sa pensée,
+ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses têtes comme des crinières
+de bêtes fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part; on pensait à ces
+tribus des déserts de l'Amérique qui errent encore sur les frontières, des
+races modernes, et qui, avec leur parole brève et sentencieuse, leurs
+gestes rares, leur démarche solennelle, semblent garder le mystérieux
+secret des premiers jours du vieux monde.
+
+Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant l'autel, et
+s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, entourant entièrement la grille
+du choeur. C'était là, la vraie assemblée des fidèles; les hommes, comme
+une forte milice, en avant; les femmes derrière, foule plus humble; tous
+ayant oublié tout le reste, ne vivant plus que d'une pensée, tout à Dieu.
+Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous,
+habitants civilisés des villes, nous cherchons à expliquer Dieu; même à
+genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous
+doutons peut-être s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées,
+méditations stériles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il
+a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui produit leurs moissons, il les
+a faits eux-mêmes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui
+peut tout, au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce
+Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils
+adorent.
+
+La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la
+vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la
+religion, source de sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe,
+mais qu'il vit.
+
+
+
+
+III
+
+Les pierres.
+
+=Le Morbihan.--La presqu'île de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.=
+
+
+Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien costume breton; au
+premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est là que la
+surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la
+famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède à nulle autre
+partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus
+vif au moment de la révolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des
+chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses
+côtes que choisirent les émigrés pour y débarquer et y recommencer la
+lutte; c'est à Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, à
+la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, pour tout dire en un mot, le
+nom du Morbihan ne se sépare pas du nom de Cadoudal.
+
+De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se fait le grand pèlerinage
+de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves
+le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a
+l'amour; ils donnent à sainte Anne une part presque égale de l'affection
+tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le
+pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du
+Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus éloignés de la
+Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des
+enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs champs, leurs maisons, leurs
+travaux, pour vénérer en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta
+le Sauveur. Et quelle piété! quelle dévotion! Dès que, de loin, dans la
+lande où ils marchent par groupes, le chapelet à la main, ils aperçoivent
+le clocher de l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front
+courbé, murmurant une prière à voix basse; puis ils se relèvent, s'alignent
+sur deux rangs, et, la tête découverte, à pas mesurés, s'avancent vers
+Sainte-Anne, où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
+l'arrivée de nouveaux pèlerins.
+
+Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de
+Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même
+Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.
+
+Le sol même a un caractère particulier: il n'y a pas un étranger qui n'en
+soit frappé; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des
+dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entourés de
+quartiers de roc, débris de dolmens renversés; dans la lande, parmi les
+verts ajoncs, surgit le cône gris d'un menhir isolé; sur le bord du chemin
+est affaissée, semblable à un grand animal pétrifié, une pierre branlante,
+masse énorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement;
+partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquité.
+
+Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère si déterminé. Le
+golfe du Morbihan, qui donne son nom à cette partie de la Bretagne, ne
+communique avec l'Océan que par une passe étroite; s'avançant longuement
+dans les terres où il découpe de profondes anses, semé d'îles que l'on
+compte par centaines, qui s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de
+ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques
+de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer intérieure, la mer de
+Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes
+pour défendre l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de chaque
+côté, s'étendant comme des bras, la longue presqu'île de Rhuis et la langue
+de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
+déjà existait au siècle de César.
+
+Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donné
+rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de
+Rhuis, d'abord le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné à
+l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, mais au dehors
+solide et presque entier; gris, triste et inébranlable, il est resté debout
+comme une sentinelle qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le
+couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut quelque temps
+Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne
+plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de
+pierres alternées: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux
+côtes dentelées, et le vaste Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois
+détachées de la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin
+l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds,
+sont les chambres sépulcrales où ont été ensevelis les chefs des peuples.
+
+Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis; sur l'autre rivage, relié à
+celui-ci par quelques pierres druidiques jetées çà et là dans les îles du
+golfe, vous apercevez tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de
+Tumiac; les dolmens et les grottes se succèdent, et les menhirs ne se
+comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement
+breton étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments qui
+attestent l'existence d'une cité puissante. C'est parmi ces monuments que
+se trouvent la _Table de César_ et le _Grand Menhir_. La voilà, dans une
+lande, cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, depuis deux
+mille ans, n'ont pas bougé; épaisse et large tranche de roc qu'on dirait
+coupée dans une montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la
+taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont
+pas cru qu'elle pût porter un autre nom que celui de César, du géant qui
+les avait vaincus.
+
+ [Note 1: Le village du Loc consacré à Marie.]
+
+Faites quelques pas encore dans la lande, à travers les ajoncs épineux,
+vous êtes arrêté par une masse immense étendue sur le sol. C'est le _Grand
+Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe à la base, il a
+soixante-quatre pieds de long; obélisque colossal, il s'élevait jadis dans
+la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour.
+Depuis des siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, qu'en
+tombant il s'est brisé en quatre morceaux; ils sont là, à la suite l'un de
+l'autre, à l'endroit où ils sont tombés; on dirait des tronçons d'un
+formidable serpent antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de place.
+Comme soudés au sol, ils dureront autant que le sol même.
+
+Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les grottes de Plouharnel.
+En revenant de la presqu'île de Quiberon, au moment où l'on jette un regard
+derrière soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à l'heure ne se
+verra plus, on aperçoit, dans un champ, de grosses pierres peu élevées
+au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et
+on est près de les dédaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui
+vous semblait couché à terre, vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un
+édifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds
+pour pénétrer dans l'intérieur: alors vous avez devant vous une allée
+droite, formée de larges rochers plantés en terre, comme une muraille; au
+bout de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, une petite
+chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1].
+
+ [Note 1: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix
+ et le cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu
+ d'années.]
+
+Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui,
+semblables à des dalles monstrueuses, scellent ces sépulcres vides. Trois
+grottes s'alignent à côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur,
+sépultures familiales où, près de la dernière demeure des parents, avait
+été réservée la tombe du petit enfant.
+
+Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables alignements: à mesure
+qu'on approche de Carnac, à droite et à gauche, se dressent, dans les
+champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces
+groupes, le plus considérable et composé des plus gros blocs, s'appelle le
+_Camp de César_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en
+notre France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme Napoléon en
+Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière: l'homme ne créant pas, ce sont les
+destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et
+dont elles consacrent le nom.
+
+Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes d'une armée. Bientôt
+on se trouve au milieu de l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas
+cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là, comme en toutes les
+recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses où il aspirait, les
+possédant et les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est qu'elles
+soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux
+les nuages, il se demande si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même
+ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur énormité et
+leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couchés à terre comme un
+monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous,
+vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, immobiles et muettes, les longues
+rangées de pierres levées sans nombre.
+
+Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, également
+séparées l'une de l'autre comme si le commandement d'un général eût écarté
+largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat
+est un roc roide, le pied profondément enfoui dans le sol, les plus petits
+au bas des files comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête;
+l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté de ces colosses, atteint
+à peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs
+informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent
+refléter les images mornes d'un éternel ciel de décembre.
+
+La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à l'entour déserte et
+silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait
+cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait,
+nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable de son
+passage, a amassé, apporté ici ces lourdes masses et les a dressées vers le
+ciel, comme les bras pétrifiés de géants ensevelis? Celtes? Gaulois?
+Kymris? Nul ne répond: un peuple nombreux a été, on ignore même son nom! Ce
+peuple connaissait-il les secrets d'une mécanique puissante pour avoir
+soulevé ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou
+si, à force de bras, il les a arrachés de la terre, amenés et plantés en
+rangs rigides, quelle pensée l'animait? Est-ce un temple? quelle foi!
+Est-ce une sépulture? quel symbole caché! Une catastrophe sans précédents
+a-t-elle couché dans cette lande une race entière? un choc soudain a-t-il
+ouvert la terre? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une
+nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporté? Et les
+peuples voisins auront marqué la place de ce peuple évanoui par ces rocs
+inébranlables, témoignage mystérieux d'un désastre qui ne sera jamais
+raconté!
+
+Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, annoté et
+traduit les chants bretons, désira sauver de la destruction un dolmen
+qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le
+transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe près de
+Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. C'était un dolmen de moyenne
+grandeur, et la distance à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais
+lorsque l'on se mit à l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et
+chevaux pouvaient à peine ébranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en
+augmentant hors de toute prévision le nombre des uns et des autres qu'on
+parvint à la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante
+chevaux et l'on mit dix-sept jours à l'amener à la place qui lui était
+destinée; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées
+de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on
+suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout
+successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas
+dans une journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contrée
+qui avait perdu les traditions des ancêtres, émut toutes les populations
+des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des
+routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fût
+jamais rétablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonçait lentement dans
+les chemins rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. Elle
+arriva enfin à la porte du parc; ce fut un jour de fête, elle entra comme
+en triomphe, un enfant était monté dessus, portant des fleurs dans ses
+mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple célébrait le succès
+d'avoir remué une pierre, lui dont les aïeux dressaient et alignaient les
+rocs par milliers.
+
+
+
+
+IV
+
+Quiberon.
+
+=Le combat.--Le fort Penthièvre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des
+martyrs.=
+
+
+Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens
+du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte
+armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre,
+une presqu'île étroite et avancée dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces
+bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont
+entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux
+compétiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
+chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin; à
+Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux
+sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, républicains
+commandés par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des débris
+de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la
+Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voilà
+les faits et les noms: magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments
+sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand; nous n'avons rien à lui
+envier.
+
+C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, près de Carnac, que
+débarquèrent, à la fin du siècle dernier, des exilés français venant, les
+armes à la main, reconquérir leur patrie.
+
+On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette tentative des émigrés:
+c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs,
+Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et
+Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes,
+poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés
+aisément s'abusent: loin de la patrie, les événements sont passés avant de
+retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on
+entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y
+attachèrent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient
+franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie
+des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés
+croyaient encore la Vendée en armes; alors arrivait à Charette, du fond de
+l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais
+non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à
+Stofflet des cordons et des brevets de généraux; alors on rêvait une
+expédition décisive dans l'Ouest, et l'on décidait une descente des émigrés
+en Bretagne.
+
+Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise: si Stofflet et
+Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la
+Vendée en éveil; un secours inattendu, un premier succès pouvait la
+remettre debout; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient
+une armée entière: on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche
+contre Tinténiac et Cadoudal; leurs bandes éparses se levaient tout à coup
+devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur
+le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait
+favorable: maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on
+souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mépris
+de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait
+de descendre était un pays ami: dès qu'une armée régulière y mettrait le
+pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris;
+l'Ouest tout entier se lèverait; les républicains, dans cette haute marée
+populaire, seraient engloutis; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés
+jusqu'à soixante lieues de Paris; cette fois, dès le premier jour et sans
+tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près; un prince
+apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait à
+grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.
+
+Telles étaient les espérances et les illusions. Pour l'accomplissement de
+ces grands desseins, rien n'avait été épargné; les préparatifs furent
+dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont prétendu
+qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de
+l'ancienne marine française; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas: un
+plus pressant intérêt la poussait; l'ennemi d'alors, c'était la République.
+Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance,
+sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes
+et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire:
+les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours
+pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre à la
+Convention, à _plusieurs centaines de millions_.
+
+Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait
+partout ranimés: il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier
+qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de
+l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la
+marine royale accoururent. «On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents
+épées avec l'ancre sur la garde.» Les Bretons, surtout, étaient en grand
+nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du
+moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont
+plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Émigrant_;
+l'artillerie avait pour chef un militaire savant et éprouvé, le comte de
+Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances; beaucoup
+d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportèrent avec eux,
+nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés; enfin,
+spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de
+vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le
+mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils étaient cent
+vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait
+soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains; celui qui
+animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable; car
+l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse; mais
+eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé
+entières ces vaillantes et généreuses vertus.
+
+ [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban
+ de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]
+
+Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes: mais ici, dès
+le début, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout
+échouer, défauts de cette génération élevée par le siècle du doute, et que
+Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour
+qu'elle y pût immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dévoûment,
+l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues; il ne se
+trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, négociateur,
+diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête; d'Hervilly,
+officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble; Sombreuil
+arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé: Puisaye est
+le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent
+que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de
+partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort,
+ils se divisent: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois
+semaines après le premier; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15
+juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois,
+attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui vint, deux mois
+plus tard, faire une inutile descente à l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter
+leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en
+Angleterre: ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne
+songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au
+moindre échec vont déserter.
+
+Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer était libre; les
+vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de
+Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de
+la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil, cinq mille Français
+mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit
+leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en vue, des
+cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux; plusieurs se jetèrent
+dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des
+transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée;
+les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des
+vivres et des provisions: «Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
+dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris
+incessamment répétés: «Vive notre religion! vive notre roi[1]!» En se
+retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons
+d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les
+allait porter en avant, et balayer les champs devant eux.
+
+ [Note 1: Puisaye, _Mémoires_, édit. de Londres, 1807, t. VI.]
+
+Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le
+terrain. Elles étaient en petit nombre; ordre leur fut donné de se retirer
+sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à perdre la
+Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les
+bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures,
+dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de
+combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit.
+
+Mais qui les arrête? pourquoi cette ardente armée reste-t-elle comme fixée
+au sol? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui
+accompagne toujours l'exil; alors aussi apparaît la petitesse de vues du
+chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissimule pas son
+dédain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se
+mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir
+formés; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En
+vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du
+commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments
+républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés,
+murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre
+française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et
+ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles
+aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend
+celui-là; avant même d'avoir combattu, on doute du succès; il faut attendre
+le second corps d'armée; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au lieu
+de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre
+serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été
+étouffée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
+dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le fort Penthièvre qui la
+ferme; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au
+débarquement.
+
+Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne
+voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger; Hoche qui craignait
+un soulèvement général rassemble en hâte tous ses soldats; il va aux
+émigrés qui ne viennent pas à lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et
+le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon; il les tient
+là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues
+de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des
+flots.
+
+Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de l'action est venue;
+ils n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on
+va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la
+jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec
+magnanimité, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy.
+
+Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île: après une première
+tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillet), un plan est formé
+pour forcer le camp de Hoche: deux détachements, descendant à quelques
+lieues de là, à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière
+attaqueront les républicains; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée
+sortira du fort Penthièvre et les assaillira de front: pris entre deux feux
+par des troupes supérieures en nombre, Hoche ne peut résister (16 juillet).
+Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les
+plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de
+hasard, mais que Dieu jette à l'encontre des capitaines quand il les veut
+perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par un
+contre-ordre venu on ne sait d'où[1], il s'égare à dix lieues de là; son
+chef même, Tinténiac, est tué; la seconde troupe à peine a mis pied à terre
+qu'elle est obligée de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et
+les derrières des républicains manquent ainsi à la fois; le signal qui
+devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu.
+
+ [Note 1: Des agents de l'intérieur.]
+
+Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île; ils
+ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil,
+quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils
+marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et
+défendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher;
+puis, tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une
+décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont
+hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise?
+Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur
+prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et
+désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne
+les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas
+qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter
+vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. Les
+républicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon
+ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: «Il semblait, leur
+disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade.--On s'est
+battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se
+sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant
+eux.»
+
+C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient
+toute leur vie crié _en avant!_ à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne
+savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en
+périt quarante-trois; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux
+vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par
+terre. Il fallut enfin céder; qu'était le plus intrépide courage contre des
+feux de peloton? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là, sans la prévoyance
+du comte de Rotalier; avec ses canons, il arrêta la poursuite des
+républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour
+cette fois[1].
+
+ [Note 1: Son fils tomba près de lui: «Enlevez cet officier,»
+ dit-il, et il continua à commander.]
+
+Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées; les
+premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20
+juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre
+désertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armée et les
+émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée
+presque entièrement d'anciens républicains; la trahison, bientôt, le lui
+livre: quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du
+dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader
+les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une
+armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui,
+depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient
+devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous
+fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la
+tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder.
+Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de cette foule
+éperdue; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et
+on les emmena comme des troupeaux.
+
+A cette heure, les deux généraux ont disparu: Puisaye s'est hâté d'aller
+mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu
+l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant
+ses fautes par la mort du soldat.
+
+Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment
+débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens
+soldats. Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces
+sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île,
+près de Portaliguen; là, réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre
+la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée nombreuse,
+n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre
+que leur vient la pensée; «Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et
+il fut alors unanimement décidé que nous sortirions tous du fort, et que,
+secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous
+nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs républicains, où du
+moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une
+mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];»
+mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette poignée
+d'hommes va-t-elle donc périr? Sûrs de la victoire, ils n'ont que de la
+pitié: «Rendez-vous, braves émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas
+fait de mal! nous sommes tous Français!...» Ah! si ce ne furent pas les
+généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était la voix généreuse de
+Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent!
+Sombreuil, alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et
+quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.
+
+ [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le
+ vicomte de la Villegourio).]
+
+C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée
+avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie
+du massacre des émigrés.
+
+J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent désir de
+chercher la vérité, tous les récits qui ont été écrits de ce moment
+solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard
+des prisons[1], et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le
+biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et
+conquêtes_, où l'on sent une âme toute française, et l'historien de la
+Révolution, M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, et les
+pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon à
+Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses
+du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
+enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention; j'ai recueilli en
+Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions et les souvenirs; et la
+conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas
+capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaient
+pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on
+imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée.
+
+ [Note 1: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent
+ sur le fait qu'il y eut capitulation.]
+
+Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la
+relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues
+années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même[1]:
+«Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche: Les hommes que je commande sont
+déterminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser
+rembarquer, vous épargnerez le sang français. Le général Hoche lui
+répondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre
+bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre.--Les
+émigrés seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui,
+dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son
+nom: Quant à vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi,
+répondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
+mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes.»
+
+ [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine,
+ Londres, 1795.]
+
+Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le
+général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas
+les armes.
+
+ [Note 1: Il n'est pas certain que le général républicain qui
+ conféra avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le
+ général Humbert; mais cela ne change rien au fait.]
+
+Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme
+sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de
+meurtrières bordées sur les républicains: «Du moins, Monsieur, faites
+cesser le feu des Anglais!» s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du
+jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant
+son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que
+signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hésitent-ils à
+fusiller immédiatement ces émigrés? la loi n'était-elle pas formelle? Mais
+non, ils attendent la décision de la Convention: Tallien court à Paris; et
+là, son discours se tourne contre lui-même: «Les émigrés, dit-il,
+envoyèrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister
+entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la
+vengeance et la mort?» Les applaudissements l'ont enivré[1]; il ne sent pas
+que son récit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient à se
+rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand
+l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la
+douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux! Devant
+la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: «Prêt à paraître devant
+Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les
+émigrés en prisonniers de guerre!» Et, se tournant vers les soldats
+présents en foule: «J'en appelle à votre témoignage, grenadiers!--C'est
+vrai, répondent-ils.» Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire
+se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit! Et
+tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés; on est
+obligé de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut
+que l'on choisisse des étrangers; c'est à des officiers de la légion belge
+qu'est donnée la mission de condamner ces Français!
+
+ [Note 1: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de
+ Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]
+
+L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fût
+écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même
+assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses
+passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le
+plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces.
+Hoche leur écrivit: «L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y,
+citoyens représentants, cinq mille Français!» Pas un ne se leva pour
+l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de
+ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés; les Montagnards les
+regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils
+abhorraient; pour être atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre
+eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé; l'opinion leur
+défendait de frapper encore; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort
+qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre! Qu'étaient
+quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait
+égorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus!
+
+Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes
+pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite
+tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le
+bourreau.
+
+Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des
+émigrés échappés au même sort; et, dans les récits de tous on retrouve le
+même sentiment; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme
+Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron,
+Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse
+calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni
+emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour
+leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines
+passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces
+victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans
+l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de
+quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à
+qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées,
+qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la
+mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles
+sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait
+qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr; ces
+prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal
+frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains
+disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un
+ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les
+lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se
+joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils
+comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernières
+nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce
+jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on
+accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas
+sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans
+son maître et qui le suit à la mort; cet autre domestique Malherbe,
+l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du
+souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons
+étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins; et
+ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la
+force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui,
+aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la
+prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées
+de la religion et ses immortelles espérances; et ce prêtre se levant au
+milieu des prisonniers: «Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et
+au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis!» et les
+soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et
+répétant les prières des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui
+retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus
+rétréci; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant
+instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui
+serrait le coeur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade
+éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure
+venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient,
+d'Auray, soeurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la
+prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les
+prisonniers,--car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort,
+douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir: la plupart étaient jeunes et ne
+pouvaient se faire à l'idée de mourir; ces femmes dévouées qui, plusieurs
+fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce
+qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de
+la soeur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient
+qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient
+le coeur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme
+entre deux nuages une échappée de soleil; voilà les scènes, les paroles,
+les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort
+heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles
+actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle
+force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du
+devoir et par la foi!
+
+ [Note 1: Voy. l'_Expédition de Quiberon_, par Villeneuve de la
+ Roche-Barnaud; _Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon_,
+ par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier
+ de marine; _Témoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par
+ le V. de la V...g...o; _Expédition de Quiberon_, par le baron
+ Charron; _Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon_, par
+ le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de
+ Vendée_); _Relation du désastre de Quiberon_, par M. de la Touche.
+ Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont
+ surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de
+ la Révolution.]
+
+ [Note 2: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un
+ officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui
+ étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]
+
+ [Note 3: Chaumereix.]
+
+ [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du
+ peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les
+ prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le
+ Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
+ été donnée par M. Théodore Muret (_Histoire des guerres de
+ l'Ouest_); la liste en a été complétée par la _Revue de Bretagne et
+ de Vendée_.]
+
+Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui
+excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil: il était jeune, beau,
+brave; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de
+cette expédition: il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la
+jeunesse; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait.
+Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un coeur si haut, digne
+fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un
+verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la
+mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: «Votre
+famille est bien malheureuse!» lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la
+capitulation, il était déjà condamné; mais il inspirait une sympathie
+universelle; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver:
+une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les
+autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur
+table; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires; bientôt
+il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la
+tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort.
+
+Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une
+suprématie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa
+sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour: tandis que la
+liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup
+arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine
+fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
+l'âme jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves
+gens; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de
+l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensées furent troublées par un
+mouvement de folie; car tout homme qui se résout à se donner la mort est
+frappé dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le
+plus fort; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne
+s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un
+pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande
+âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se
+jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand
+la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux
+cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux
+lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés
+et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute,
+marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient
+émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du
+supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots
+comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et
+qui élèvent l'âme: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: «J'ai
+l'habitude de regarder mon ennemi en face!» Quand on lui commande de se
+mettre à genoux: «Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice,
+mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes!» Ces paroles du
+jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes
+emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres,
+en le louant, disaient: «La France a perdu un de ses nobles enfants, qui
+eût été grand pour la gloire de la patrie!»
+
+Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés: «Ils ont mis
+le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera!» avait dit
+Tallien: trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à
+Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de
+_cent trente-sept_ renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le
+soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt
+par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristés et
+obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et
+s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage; les fosses étaient à peine
+recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les
+corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture.
+
+Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on
+les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été
+élevé près d'Auray, à la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces
+inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri: j'ai vu ce
+champ qu'on appelle d'un nom sacré, le _Champ des martyrs_, une prairie
+longue, verte, entourée de haies; à l'entour, la campagne est solitaire et
+silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription
+au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, là ils sont tombés_! C'est
+une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française
+est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la
+Révolution l'avait décimée en détail; cette fois, elle frappa de cette arme
+que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers
+de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand
+Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous
+d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes
+familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les
+noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de
+notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse,
+d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La
+Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de
+Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils
+des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier,
+Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de
+l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était
+au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine
+de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps
+de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange,
+d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la
+Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé,
+Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement
+résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan,
+Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la
+capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate
+anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de
+ses compagnons, etc., etc.
+
+«La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean
+IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre
+recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1].»
+
+ [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendée_.]
+
+Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à
+secourir ceux qui parviendraient à se sauver; une vingtaine à peu près
+eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à
+terre au moment où l'on tira et qui s'échappa; un autre, un jeune homme,
+Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes,
+s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les
+marais; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près
+d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba
+au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de
+Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1].
+
+ [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray_.]
+
+«Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la
+main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur
+roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient
+pour la cause de leur roi; la France donna la mort à leur action et des
+larmes à leur courage; tout dévoûment est héroïque[1].»
+
+ [Note 1: _Mémoires_.]
+
+Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme
+Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie,
+l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs;
+et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité.
+
+
+
+
+V
+
+Les Rochers.--Combourg.
+
+=Madame de Sévigné et Chateaubriand.=
+
+
+En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on
+longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce
+mur, sépare le chemin d'un vaste préau: on est arrivé. Ce préau c'est la
+grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche,
+les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels
+s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une
+assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un
+château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la
+teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au
+temps de madame de Sévigné.
+
+Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus
+que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent
+somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une âme
+qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point
+ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit
+pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si
+gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et
+réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque
+lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un
+monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce
+et légitime royauté.
+
+Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits
+reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à
+l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes
+d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre,
+elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, «quatre carrosses
+à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main,
+et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de
+Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques
+de Rennes, de Saint-Malo...» On suit cette brillante société dans le salon.
+Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; au
+rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en
+boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que
+nos papiers peints moirés et lustrés; une vaste cheminée, large, profonde,
+avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans
+ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces
+hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans
+les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres
+sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de
+magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin,
+les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi
+laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son
+papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante,
+gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main
+et dont on s'arrachait des copies.
+
+Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à
+grandes allées droites, «tout à fait sur le dessin de Lenôtre» avec des
+arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son
+temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités.
+Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le
+plus élevé: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme
+un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à
+l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et
+landes; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres:
+tout fait silence, on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se
+retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme
+par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la
+tristesse du paysage: bientôt, le calme universel qui plane autour de vous
+envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le
+pas.
+
+Dans le parc, même solitude: le mail a été abattu, mais ils existent
+toujours ces vieux arbres qu'elle-même avait plantés, qu'elle avait vus
+«pas plus hauts que cela,» et qui avaient formé ces belles avenues
+couvertes dont elle disait: «C'est passer une galerie que d'aller au bout.»
+C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un «petit
+livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire,» Tacite, la _Vie de
+saint Thomas de Cantorbéry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le
+plus souvent Nicole, Nicole qui est «de la même étoffe que Pascal,» qu'elle
+ne se lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont
+elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, «faire un bouillon
+pour l'avaler.» Là, elle passe des jours «toute seule, tête à tête, rêvant
+un peu à Dieu, à sa providence, possédant son âme,» allant du livre de
+dévotion au livre d'histoire, «cela fait du divertissement,» de temps en
+temps interrompant sa lecture pour admirer «ces beaux arbres devenus grands
+et droits,» ces longues allées «où l'on est mieux que dans une chambre,» où
+il ne vient personne, et dont «rien n'égale le silence, la tranquillité et
+la solitude.»
+
+Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus
+beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et
+la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de
+Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on
+ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de
+ces bois solitaires? afin de la mieux savourer «marchant à l'aventure,»
+prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah!
+la jolie chose qu'une feuille qui chante!» et s'arrêtant au bout d'une
+allée «où le couchant fait des merveilles!»
+
+Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui
+dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des
+phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie par
+les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant au théâtre, si morne dans le
+monde, cette femme éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du
+spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractères
+faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées.
+
+Elle restait tard en ces bois: «Je n'en reviens pas que la nuit ne soit
+bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon
+air.» Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de
+boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre: au fond, le
+lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre,
+le secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre où elle
+recueillait les meilleures pensées des auteurs; puis, dans un angle, le
+cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits
+ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait
+pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voilà le lieu choisi, séparé
+des grands appartements où elle se retire le soir, «une bonne chambre avec
+un grand feu.»
+
+Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est l'heure de la
+méditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en
+compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que
+l'on avait au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître,
+dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant à M. le Prince_, et que
+l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à
+l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande
+différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent les beaux
+endroits et qui réveillent l'attention.» Et ces livres (elle fait observer
+qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des
+histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie,
+Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les _Homélies_ de saint
+Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle
+a sous la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a apportés
+de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle «se laisse
+prendre à la glu de la Calprenède et de sa Cléopâtre,» ce n'est qu'un
+moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.
+
+Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société
+de ce temps, des études sérieuses, solides, presque viriles; la plupart, et
+madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues,
+l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les
+continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute
+leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser
+avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la
+vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement,
+cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui
+s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la
+femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si
+attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sévigné,
+écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles
+qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui
+mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société,
+la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait
+à peine, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les
+juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en
+s'étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des
+moeurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la
+force comique, mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus
+rares qualités des grands écrivains.
+
+Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là
+quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à
+propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse
+ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce
+peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on
+va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au
+contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa
+jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre
+colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses
+Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un
+désert de pierres, _où auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur
+suite_; du village il est à peine question; on voit seule la terrible
+forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les
+habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le
+père, dur, silencieux, redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et
+n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la
+présence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa
+femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de
+fer; la soeur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat
+sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage
+comme Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la
+main, s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une
+famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de
+montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils
+sont déjà des héros: par son aire haut montée, par ses premiers coups
+d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le
+commencement.
+
+A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé à
+Combourg: la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les
+marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que
+l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des
+_Mémoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on
+le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château: c'est, non
+pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux
+maisons des XVe et XVIe siècles, en pierres de taille, séparées, isolées
+l'une de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de
+Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de
+l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château
+est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait
+partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.
+
+Vu du préau, le château, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus,
+ses mâchecoulis, sa façade morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut
+perron, a un aspect imposant; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le
+même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite,
+étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits
+entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient
+grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands
+châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que
+chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours; on
+cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les
+a vite comptées et visitées: non-seulement cent chevaliers et leur suite
+n'y auraient pas été à l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes
+y seraient gênées.
+
+Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes
+sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de
+Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à
+fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne
+l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à
+Paris, en ses dernières années: un petit lit de fer, des rideaux de calicot
+attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un
+bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M.
+de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la
+table où il écrivit cette pompeuse description du château de ses pères, et
+où, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de
+rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille!
+tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
+moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant: Voyez comme je
+suis grand! et l'humilité descendant plus bas que le dernier des visiteurs!
+On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination
+qui l'a égaré; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un
+contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau,
+que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au
+manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette
+humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus
+dédaigneuse fierté: on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en
+tient compte.
+
+Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés; telle est madame de
+Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur;
+c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et
+madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au
+contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être
+en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il
+n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme
+dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à
+l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer; et l'on ne va pas volontiers
+chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se
+fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
+plus on la connaît, plus on désire la visiter.
+
+
+
+
+VI
+
+Saint-Ilan.
+
+=Colonie agricole.--un poëte et un soldat bretons.=
+
+
+Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de Saint-Brieuc, à une
+lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment
+découpée qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
+chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie
+d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la
+renaissance morale et au dévoûment.
+
+Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étables, les
+ateliers, les bâtiments d'exploitation groupés sur une pente douce qui
+descend à la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres
+plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches: on sent partout
+une sollicitude intelligente et toujours présente. Dans les sentiers
+sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes
+garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail: à leur air, à leur tenue
+régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les
+disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse,
+le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la
+réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et
+sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on se
+figure les premiers chrétiens: ce sont, en effet, des chrétiens, et les
+enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnés, retirés du
+vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de
+l'âme et à la santé du corps; les _frères laboureurs_, d'énergiques
+successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les
+champs et les coeurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques
+prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poëte[1],
+ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère
+féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique de
+leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase et sans discours,
+l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le
+signe de la croix.
+
+ [Note 1: M. Ach. du Clésieux.]
+
+Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naïf
+manoir_[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la
+mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne
+l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite
+il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude; le silence
+sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des
+flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le coeur
+écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone,
+lui qui change incessamment.
+
+ [Note 1: M. Sainte-Beuve.]
+
+On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la
+famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous
+l'inspiration d'une pensée unique: des sujets religieux, une vue de Rome,
+le _forum_ semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite,
+quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du
+prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre
+de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent
+inappréciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et
+sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce
+_Platon purifié_, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils
+conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en
+leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensées montent de leur âme,
+ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se
+change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les
+transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.
+
+ [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.]
+
+Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on
+médite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur
+vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutumé.
+
+Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps
+des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti
+jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de
+sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il
+instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs,
+sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où
+l'on revient toujours le coeur content et le front dégagé; la vaste étendue
+des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans
+bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte,
+avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie,
+l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des
+filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus
+naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître
+respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure
+bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
+de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale
+qui semble protester et revendiquer son antique gloire.
+
+Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France,
+nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de
+guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps
+à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs:
+
+ Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,
+ S'apprête un combat, combat de renom.
+
+Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le
+pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait
+suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune
+Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre
+accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs,
+s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal:
+
+ J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,
+ Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents;
+
+ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz:
+
+ Treize combattants tombés sous ses coups!
+ L'insolent Lorgnez, le premier de tous.
+ Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,
+ Et se délassait à les regarder[1].
+
+ [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poétiques_.]
+
+Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions sa beauté pure, et
+cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idéale de la
+Bretagne des anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques et chantant
+d'héroïques morts.
+
+Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique: à la fin du repas
+qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguère
+vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de
+Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une
+place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine
+la croix qu'il a payée du prix de ses blessures, s'asseoit à la table
+hospitalière où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son coeur. La
+tête droite, la physionomie grave, de cette gravité que donne l'habitude de
+l'obéissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif,
+en cette placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur vie, se
+recueillent silencieux dans le souvenir des combats éloignés.
+
+Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs profonds, les étrangers
+l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis
+longtemps fermées du livre de son passé. On se sent grandir à ces récits de
+guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, mais qui réveillent en nous
+les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le
+dévoûment et le mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il se
+trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons,
+où les assiégés furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France,
+Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blessé au
+haut des airs. Il était du petit nombre des soldats d'élite qui
+accompagnèrent l'Empereur à l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et
+soucieux errer sur la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la
+France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eût voulu passer
+par delà. Et quelques jours après c'était le départ, et la marche rapide à
+travers la France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course,
+entraînant avec elle les volontés et les coeurs, puis courant vers le nord
+heurter les nations, et se dissipant et s'évanouissant enfin aux coups de
+la foudre.
+
+Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts d'un héros qui
+combat le monde et ce désastre sans retour, lorsque ses lèvres se
+fermaient, le vieux soldat demeurait accablé et morne; les yeux baissés, il
+écoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine
+d'une armée qui fuit dans les ombres.
+
+Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte affectueuse: Marc
+Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se
+sont passés,
+
+ Je te dis: d'un projet je sens la noble envie:
+ Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Une larme brilla dans ton oeil expressif,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et ton front devint fier comme un jour de combat.
+ Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,
+ D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.
+ Le matin, le clairon annonçait le réveil;
+ Je te vois, devançant le lever du soleil,
+ Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,
+ Et par des chants pieux ranimer leur courage.
+ La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,
+ Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,
+ Le mien était d'ouvrir à ces intelligences
+ Les régions de l'âme et des humbles sciences;
+ Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,
+ Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,
+ Retenant mieux que lui le sens de la parole,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,
+ Que de fois je serrai ta main forte avec larmes!
+ Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux[1].
+
+ [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _à Marc Jaffrain_.]
+
+Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a
+saisi la charrue_, la _terre fécondée_ par les sueurs, la pensée marchant
+_dans des sentiers nouveaux_, les _biens réparateurs_ répandus _par la
+grâce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complète et bénie_,
+
+ Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui!
+
+Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces
+quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dévoûment, un naïf sourire
+éclairait le front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il
+avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, aux âmes noblement
+douées, il avait déjà oublié.
+
+Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, a une grandeur
+solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon
+sous sa ligne sombre_, comme dit le poëte[1]; à de certaines heures, après
+qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de
+sable fin où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée,
+grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace
+lentement délaissé. Alors le père: Allons, à cheval! à cheval!
+
+ [Note 1: Amédée Pommier.]
+
+ Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!
+
+en avant dans la mer! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent d'un
+irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec
+eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux
+éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la
+brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau
+vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres:
+
+ Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même!
+ La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,
+ Fait naître sur ta joue un reflet de corail,
+ Quand tu t'émeus de ce baptême[1].
+
+ [Note 1: A. du Clésieux, _Promenade_.]
+
+Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la
+famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et
+d'Homère, ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons
+des premiers siècles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie
+de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps
+déjà, idéalisa en ces beaux vers:
+
+ . . . . Sur un rocher, devant l'éternité,
+ Devant son grand miroir et son fidèle emblème,
+ Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,
+ Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,
+ A prier pour renaître, à finir de mourir,
+ A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,
+ A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume;
+ Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour;
+ Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,
+ Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie
+ Chantant sur une lyre![1] . . . . . .
+
+ [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensées d'août, à Ach. du Clésieux_.]
+
+Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris; il passe
+quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions
+diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets
+précipités, les oeuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol,
+ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule
+toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie
+ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant
+lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes! Bien et mal,
+charité sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et
+aspirations à la foi; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer
+les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
+suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se
+rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter;
+et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se
+recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les
+accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps
+assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
+une flamme comme d'un foyer immortel!
+
+Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de
+la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses
+grèves, il s'anime, son coeur bat vivement à ces vives impressions; et,
+parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du
+_vates_, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard
+et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de
+fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent
+mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en
+l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les
+huées. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir,
+ni vice ni vertu_[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une
+large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait
+suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.
+
+ [Note 1: Titres des principales pièces du volume de poésies
+ intitulé: _Une voix dans la foule_.]
+
+ De toutes les cités ô cité souveraine,
+ Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,
+ De sourds mugissements ou de vastes clameurs?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,
+ Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,
+ Animant les marteaux, la scie et les leviers,
+ Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,
+ Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris
+ Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris!
+
+Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur,
+de désolation et de dédain, d'admiration et de colère; mais elle ne se
+confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles
+ne vibrent pas du même son que les émotions de la multitude, elles ont un
+accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
+au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il
+possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde antique: il juge, il
+condamne, mais il aime; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses
+vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les
+_coeurs aimés_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console;
+il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés,
+et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu.
+
+
+
+
+VII
+
+La mer.
+
+=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Légende de la ville d'Is.=
+
+
+Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa
+plaine immense: nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul
+qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est
+une amie; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court
+vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres
+sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus
+insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants
+et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et,
+des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là,
+à la regarder.
+
+Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer? quel charme ont
+ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son
+immensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de
+l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son
+uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête
+pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce
+qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui,
+lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la
+mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne
+manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même,
+toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point
+obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais,
+toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes
+pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu.
+
+Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; là est la vraie
+vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce
+regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui
+se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui
+est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppés par le corps, ne
+pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et
+l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La
+mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la
+regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette
+contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie,
+l'arrêter et la fixer.
+
+La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée
+que l'Océan; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus
+violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme
+le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés: c'est une suite de
+criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de
+promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus
+semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée.
+Telle est la côte qui regarde l'Angleterre; au point où le rivage fait un
+coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer,
+au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points
+même, elle s'est retirée: autrefois elle brisait ses flots contre les murs
+de Dol; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois
+lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas,
+s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle
+est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a
+bu toute l'eau; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée,
+semée de milliers de beaux arbres.
+
+Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de
+la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine
+s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du
+côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes
+qui les ont âprement taillés: on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut
+sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui
+ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île.
+
+De son sommet on embrasse une vaste étendue: devant soi la baie de Cancale
+tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite
+celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour
+île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant
+en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le
+Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point
+le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge; de fort loin
+en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où
+jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les
+matelots et leur indique la route du port.
+
+A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de
+l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte: là, l'Océan a
+toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de
+l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en
+avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant
+lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues
+innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose
+pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle
+soit, a été vaincue: l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied
+à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue
+patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il
+perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il
+passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle
+d'un peuple; là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont
+il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une
+muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la
+presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc.
+
+Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes
+ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un
+élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de
+granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue
+s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en
+cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il
+ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile,
+Houat, Hoedic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au
+milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.
+
+C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes
+baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.
+
+A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais,
+s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe
+profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où
+eussent manoeuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr,
+préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda
+le plus puissant arsenal de la France.
+
+Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli
+de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de
+Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des
+boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs
+de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque
+instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
+Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient
+fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque; il semblait
+entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des
+noms immortels: _Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la
+Reine Blanche, Louis XIV_; çà et là se dressaient muettes les canonnières
+formidables: la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe,
+épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au
+milieu; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble
+voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces
+grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des
+murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent
+des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un
+bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait
+curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une
+machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer
+les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe
+imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un
+vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les
+conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent
+sont invisibles.
+
+ [Note 1: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières
+ pour des _chalands_, gros bateaux de transport.]
+
+Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps
+robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites
+passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute
+forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles,
+volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés,
+que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues
+rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer
+péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques
+que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière: une corde passée sur
+l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans
+hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également
+indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni
+moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis
+passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée
+sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à
+l'oeil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties; en
+entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le
+cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le coeur,
+nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible;
+et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés
+d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la
+société dont ils étaient séparés comme des damnés.
+
+Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de
+guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et
+allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de
+campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un
+homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses
+que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à
+quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme
+écrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands
+câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à
+l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme
+un fil de soie en ses heures de colère; et, tout le long du port, les
+magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer
+sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux
+pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent
+les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs
+d'un brasier étincelant.
+
+Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres,
+au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux
+hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés,
+qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux
+labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges
+trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de
+l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui
+broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore
+et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette
+ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les
+machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des
+remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis
+deux cents ans.
+
+Tel était Sébastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant
+dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était
+aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient
+aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours,
+toute cette force a été anéantie: les assises de roc des bassins ont été
+brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte,
+ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives,
+casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le
+secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa
+base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble,
+_foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voilà Sébastopol
+aujourd'hui: des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la
+tempête de la guerre!
+
+ [Note 1: Isaïe, XXI, 10.]
+
+La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de
+l'Océan; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une
+longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le
+golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de
+l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût
+voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de
+Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la
+baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un
+accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin
+de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une
+large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au
+commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste
+demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche.
+Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces
+petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à
+s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant
+vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.
+
+Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute
+la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le
+Douarnenez d'hiver et celui d'été: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents
+habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix
+mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche: qu'on sache que
+Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses
+côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune
+carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante
+barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque
+jour de quinze à vingt-cinq mille sardines: la pêche durant quatre mois,
+que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent
+dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement
+s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre,
+cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées
+une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins
+filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable,
+sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement
+par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en
+colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme
+indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu!
+
+Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et,
+tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil,
+comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute
+couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la
+svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier
+petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville
+silencieuse semble déserte: la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se
+lèvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au
+loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors
+se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
+le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent,
+descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés,
+touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si
+elles les prenaient à l'abordage: un va-et-vient rapide s'établit aussitôt
+des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle
+et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes
+et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin
+d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent
+sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes
+retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche
+étroite et frêle, comme des ombres.
+
+Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée
+entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan:
+c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
+_bec du Raz_: à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur,
+le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à
+peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des
+vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds
+au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que
+de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et
+ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent
+à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné.
+
+Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et
+déserte; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des
+moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes; un cheval
+isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance
+apparaît debout un pâtre immobile; à son attitude, à sa forme vague qui se
+dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est
+un être vivant ou quelque débris druidique; on est près de le prendre pour
+un menhir.
+
+Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres
+entassées: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie
+en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer.
+Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus
+seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
+de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent
+longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus
+et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette
+mer nue, un navire perdu dans l'immensité.
+
+Encore quelques pas, vous voilà au bord: un tapage, un bruit continu, une
+rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui
+gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y
+déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent
+frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre
+leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous,
+mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées.
+
+Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette
+curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut
+franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs
+assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes, en ces vastes
+solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que
+quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on
+le croit toucher; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant,
+descendant, se baissant çà et là pour cueillir _l'oeillet de poëte_, petite
+fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu
+à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la
+pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête
+la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde
+vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivré de
+cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des
+Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une
+terreur secrète et d'une tristesse solennelle.
+
+C'est là le bec du Raz: à cette masse de rocs que battent les flots sans
+cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé,
+finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre,
+inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des
+côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer,
+l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des
+hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.
+
+Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé: la baie de
+Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont,
+de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère
+de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces
+rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les
+révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques
+hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites
+coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le
+sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la
+mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond; où était une
+ville, les flots; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du
+poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au
+soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît.
+
+Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les coeurs; ils se
+disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être
+frappé sans l'avoir mérité: les actions du passé se lèvent devant eux, et
+des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se
+rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des
+crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants,
+et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la
+tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la
+cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans
+cesse ses systèmes.
+
+Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en
+quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait),
+existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville
+riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de
+forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des
+vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se
+fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour
+ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là,
+Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un
+saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman;
+mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines; elle
+_avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux_, et, comme Marguerite
+de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les
+flots. Là, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués; ses
+voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au
+milieu des rugissements des tempêtes: au matin, un ressort du masque
+subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps
+était précipité dans un gouffre.
+
+Mais un jour, Dieu la frappa de démence: lasse de posséder de faciles
+voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu,
+d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
+du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville: elle déroba
+au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit
+à l'Océan; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans
+doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons
+croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans
+nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de
+civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois
+dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand
+elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville
+sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur; le flot grandissant
+roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout
+à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant
+l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son
+père, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille,
+l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une
+langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course
+précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de
+ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui
+disait à son père: «Si tu te veux sauver, lâche ce démon! jette-le aux
+flots qui le demandent!» C'était comme le _Coeur mort qui bat_, dans la
+fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment; et alors
+éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut
+fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle
+tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la
+dévora.
+
+L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement
+sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au
+delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.
+
+De la ville d'Is, il ne resta rien; où s'élevaient ses tours et bien par
+delà, s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à
+une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la
+mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges
+quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits
+en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses
+emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut
+plus qu'une surface de sable uni.
+
+Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant
+son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le
+câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de
+muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là, au fond des
+flots, à jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la
+nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des
+vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs
+désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des
+amants d'une nuit de Dahut.
+
+Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les
+écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres
+sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en
+faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle
+d'un nom sinistre, _baie des Trépassés_, de ce chaos de rocs où la mer
+s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'_Enfer_.
+
+
+
+
+VIII
+
+Saint-Florent.
+
+=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.=
+
+
+La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées,
+aplaties, à travers de vertes îles; à mi-chemin, elle fait un coude, et
+l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale
+arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un
+gros bouquet de feuillage; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne
+se détache dans l'air; c'est Saint-Florent.
+
+C'était un jour d'été; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais
+la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et
+retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement au
+ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les
+barques, aux voiles déployées; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville
+noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent
+que visitent les princes; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves
+qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur
+les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents
+caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs
+boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe,
+chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des
+branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à
+l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie.
+
+Oui, aujourd'hui, c'était la paix; mais, dans le passé, tout ce qui
+m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que
+je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue
+à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes
+incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et
+Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu,
+reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et
+féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire
+de pirates normands; elle s'appelle l'_île Batailleuse_; sur cette
+esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait un château-fort,
+d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord, un
+autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côté la Loire. Entre
+les deux seigneurs, la guerre était permanente: Angevins de Saint-Florent
+et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
+et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être
+domptés; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance
+comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre
+s'appelle encore la _Bretagne_; tout à l'entour c'était l'Anjou, ce petit
+coin seul était la Bretagne; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en
+ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.
+
+Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs: ce
+bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchamp expira; cet
+autre, Varade où il fut enterré; dans celui-ci, à Saint-Florent même, il
+fit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau; c'est
+ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le
+premier coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans sa chaumière:
+c'est comme le résumé des guerres de la Vendée.
+
+Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, pour la levée de
+trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au
+haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à
+la main, étaient réunis en groupes nombreux et agités. Leurs pères leur
+avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les
+ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas
+partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire; seulement,
+quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons
+voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait
+traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte,
+menaçait la place et les rues.
+
+On commence l'appel des conscrits; pas un ne se présente; l'ordre est donné
+de saisir les réfractaires; les gendarmes sont accueillis par une huée
+générale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les
+bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule
+d'évacuer la place; la foule, menaçante, demeure immobile; il commande le
+feu, les paysans s'enfuient de tous côtés; en un clin d'oeil, la place fut
+déserte; personne n'avait été tué.
+
+Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des
+angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et
+découverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent
+sur la pièce avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le
+canon est pris.
+
+Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin,
+jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à
+la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière était debout,
+debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour
+ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du
+foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique: _Pro aris et
+focis_. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a
+appelé un _peuple de géants_; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été
+vaincu; sa cause a triomphé: la religion qu'il avait défendue sur les
+champs de bataille de la Vendée.
+
+Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine,
+cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec
+les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant,
+se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargées allant et venant
+d'une rive à l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé,
+galopant et donnant des ordres; dans une voiture traînée à petits pas,
+Lescure blessé à mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le
+bruit du canon lointain?
+
+Huit mois se sont écoulés; après avoir défait six armées, pris Thouars,
+Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé
+enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et,
+comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord,
+pour y prolonger sa lutte et sa vie.
+
+Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, au bas de la ville,
+Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient
+de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de
+mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel
+repos.
+
+Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans
+un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille.
+
+La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au delà que
+quelques milliers d'hommes; la question alors s'éleva: que faire des
+prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y
+avait péril à les relâcher. Une proposition alors est jetée dans la foule,
+une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise,
+qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en
+défaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientôt devient un cri
+général, la volonté du peuple.
+
+Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les officiers s'en
+entretenaient; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp
+alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe à
+quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la
+souffrance: «Mes amis, j'ai une prière à vous adresser; c'est sans doute la
+dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée: je
+demande qu'on ne tue pas les prisonniers.»
+
+C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a représenté[1]: le voici,
+ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert
+par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le
+regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober
+un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa
+bouche entr'ouverte, va s'échapper!
+
+ [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'église de
+ Saint-Florent.]
+
+Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible
+choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime
+qu'ils ont une âme: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce! grâce! Et
+ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La
+Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la
+porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller,
+s'écrie-t-il, grâce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne!
+
+Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule
+qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes,
+jusqu'à perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu;
+il n'en resta pas un à Saint-Florent.
+
+Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces
+prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs
+libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens,
+à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où
+elle espérait trouver encore les Vendéens: le représentant Choudieu, qui
+marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un
+des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens; on lui apprit
+que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie?
+demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laissé ici une grande
+partie.--Où sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y
+conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'écria un jeune garçon de douze ans,
+en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa
+botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il
+arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit
+hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors,
+de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple
+vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient:
+Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre
+présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces
+sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir
+inoffensifs sur le sable.
+
+Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans
+l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu; et, en rappelant ces
+détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et
+loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus
+n'avait pas souillé ces luttes fratricides.
+
+J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu; là
+s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le
+couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux
+républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les
+confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements
+extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le
+pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on
+l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forêts
+américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue
+pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de
+Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il
+avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa
+foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son
+épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent:
+le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé
+de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur à
+demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie; il arrêta
+ceux qui voulaient l'éteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la
+maison de Dieu soit purifiée des bleus? Et la foule immobile laissa
+l'incendie dévorer le couvent.
+
+Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer
+l'inscription qui y était gravée; les plaques de marbre de la base ont été
+brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est
+l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui
+emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans
+ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en
+laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs
+vendéens comme des monuments de l'antique Grèce; ces événements, dont il
+reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés,
+marqués que par des débris.
+
+Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été
+mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en
+face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce
+paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier
+rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute
+naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un général en
+chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par
+lesquelles les hommes sont partout dominés: la fermeté calme, qui est le
+plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le
+conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le
+faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter; il semblait que
+Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand
+il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces
+simples mots à la foule agenouillée: «Le bon général a rendu son âme à qui
+la lui avait donnée pour venger sa gloire,» oraison funèbre qui embrasse,
+dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but
+sublime où il tendait.
+
+Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de
+Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four où le Vendéen
+cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie; vis-à-vis, une petite
+place triangulaire est jonchée de débris; là était le monument: la statue
+gît dans l'humble cimetière de la paroisse.
+
+De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées: à
+Saint-Florent, le couvent a été restauré; dans la maison même où il a
+expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une
+statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte
+Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces
+restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion:
+dans le couvent on a établi une école de Frères; la maison, où est placé le
+tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Soeurs: une sainte femme,
+un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à
+des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est
+à sa place: cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue
+brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la
+tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce
+siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la
+religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule
+gardienne des généreux souvenirs.
+
+ [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]
+
+
+
+
+IX
+
+Les vieilles villes.--Les vieilles maisons.
+
+=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.=
+
+
+La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position
+avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne
+qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports
+naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et,
+comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de
+tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les
+Bretons furent marins et pêcheurs; la force résistante de l'Armorique était
+sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent
+contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue.
+
+Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas
+changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait
+cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un
+chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au
+milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des
+ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de
+l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires.
+Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne,
+du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans
+la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à
+Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger,
+semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous
+lequel passent les navires aux longs mâts: lorsque soufflent les grands
+vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien; on le voit
+monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire;
+le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la
+mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe
+de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une
+petite chapelle, rendre grâces à Dieu.
+
+La position de ces petites villes attire et plaît; la partie principale est
+bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan,
+apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les
+maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs.
+Autrefois elles étaient fortifiées; peu à peu elles ont rasé leurs
+remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont
+gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup
+devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent
+de grosses tours renflées; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre
+béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau; c'est
+véritablement une ville du XIVe siècle; on verrait se promener sur le
+rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en
+étonnerait pas.
+
+La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à
+peine, çà et là, quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer;
+des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés
+réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de
+sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur: la
+plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les mulons de sel qui la jalonnent
+de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers vêtus
+de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les
+Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert.
+
+Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble
+immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.
+
+Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses
+grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une
+toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de
+petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de
+vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des
+centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une
+fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant,
+gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à
+vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un
+entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont
+si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.
+
+Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue
+du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du
+moyen âge: avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur
+et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par
+les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout,
+habitées, vivantes; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite et à
+gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de
+leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les
+boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au
+rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage; au contraire,
+les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent
+eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les
+porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois
+la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les
+passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés
+par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites
+vitres qui se touchent presque: la maison en est toute éclairée, la lumière
+y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de
+poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces,
+dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un
+débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination,
+l'ornementation la plus fantastique.
+
+Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y
+en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés
+de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié
+homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux
+pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention
+propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à Tréguier, le
+décorateur c'est le maçon: sur la façade recrépie, entre les poutres
+croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins,
+étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade
+blanche, de près c'est une guipure, une broderie; A Dinan, à Morlaix, à
+Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée,
+ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure
+antique; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de
+la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre
+principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au
+toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces,
+casque en tête, la lance à la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et
+chaussé de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant
+Jésus sur ses épaules; aux angles des rues, un être grotesque se penche et
+se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
+bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses
+petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit
+breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords
+retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies
+plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues
+bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras: c'est la
+représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom
+de la ville: à Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants
+Nantais_; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le
+_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_.
+
+Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres,
+d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche
+consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus,
+habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs,
+entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête;
+et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une
+illumination resplendissante et joyeuse.
+
+Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a
+conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la
+Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché: à droite, à gauche,
+devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges,
+brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives,
+variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas
+l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les
+lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle
+ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là
+et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont
+animées, on y sent circuler la vie.
+
+Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne:
+elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine
+quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois
+construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la
+couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les
+formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen
+âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voilà
+pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne: la ligne est
+la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes,
+institutions, comme au XVIIe siècle; la couleur, c'est la qualité d'une
+société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans
+cesse, qui est en _révolution_, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi
+l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le
+moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues;
+la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et
+ordonnées; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du
+drame, la vie en marche comme une armée.
+
+Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez
+dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous
+disent que vous n'êtes pas en France: les maisons de toute la ville sont
+numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.)
+comme en Allemagne; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
+un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit
+remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à
+former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des
+noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Péchic,
+Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio,
+Kergroës_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des
+ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne
+assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis
+et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables
+sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au
+plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue,
+le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des
+portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres
+sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que
+nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte
+était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille
+femme était là, assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main
+ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le
+grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc
+de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume
+breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de
+Sévigné s'y serait reconnue: «Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer
+ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même
+prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurâmes
+silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se
+plaignait pas.
+
+Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le
+vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les
+églises; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de
+Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à
+balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de
+Châteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres
+et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a
+quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la
+pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque
+de du Guesclin.
+
+Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces
+vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la
+colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur
+lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire
+la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou
+trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intéresse toujours
+l'homme; c'est que là, toujours il fait la comparaison de son état présent
+avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les
+hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce
+que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à
+côté du passé comme à Cesson.
+
+La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante
+forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et
+Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort;
+Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts
+d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait
+les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi
+plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le
+repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays; mais
+un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea
+les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se
+soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu; il
+ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents.
+
+Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant,
+esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque,
+les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et
+châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son
+château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol
+de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent
+les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la
+mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette
+inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une
+solennelle tristesse; l'homme sent que là sa force est impuissante; c'est
+une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours.
+Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà
+et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits
+arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques
+pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête
+brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus
+haut!
+
+Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs
+de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la
+pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds; mais
+il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et
+surplombent au-dessus de sa tête; il désespéra d'atteindre, avec ses petits
+étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire
+son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a
+bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives
+couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a
+rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe
+de notre temps.
+
+Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des
+deux sociétés apparaît saisissant: le petit château, accroupi au bas de la
+tour, s'abaisse comme humilié et craintif; tous les détails
+s'amoindrissent; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes
+étroites; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa
+balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un
+joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée
+sur un énorme monceau de débris écroulés; les grandes pierres de son faîte
+pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son
+escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la
+mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa
+masse longue et sombre; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres,
+presque sans maisons; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel,
+comme un colossal obélisque; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la
+mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent
+incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les
+oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan.
+
+
+
+
+X
+
+Saint-Nazaire.
+
+=Le nouveau port et la nouvelle ville.=
+
+
+La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses moeurs du reste de la
+France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque:
+elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les
+chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure
+vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus
+importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire
+et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant
+de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port,
+Saint-Nazaire.
+
+Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes; il n'y avait pas de
+port; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à
+l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
+mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.
+
+Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands
+navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes; ils s'arrêtaient à Paimbeuf,
+où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la
+Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours,
+par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la
+mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de
+deux pieds d'eau; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs
+entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve
+avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de
+longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre.
+
+Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec
+cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'oeuvre: la terre est
+largement entamée; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur;
+les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates; le
+chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire; en peu de
+temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant,
+pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les
+terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour
+comme des collines; de larges fossés les environnent; bientôt la maçonnerie
+les revêtira, ils seront armés de canons; Saint-Nazaire ne sera pas
+seulement un port, il sera une ville forte.
+
+Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais
+parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes
+portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on
+attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de
+machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre
+cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt
+et les emporte.
+
+Mais le principal restait à faire, la ville: le gouvernement avait
+construit le port, les remparts; les particuliers ont bâti la ville; tout
+de suite on l'a conçue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans
+l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En
+ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions,
+les spéculateurs sont accourus; des fortunes se sont élevées en trois
+jours; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu
+sept cent mille; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions,
+nous en vivons.
+
+Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le
+développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la
+création des villes neuves des États-Unis: une bande de pionniers s'avance
+vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies; ils abattent
+les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du
+sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins
+s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de
+l'est. De même ici: à côté de l'ancien village, dont les maisons basses
+sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande
+cité sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les
+maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la
+trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, à droite et à
+gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons
+alignés de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des blés;
+ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes,
+peintes et dorées comme à Paris; à côté un champ labouré, une haie chargée
+de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie
+arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la
+maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voilà une
+rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin; il n'y a là
+encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité; le centre est rempli
+de décombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la
+table est sans cesse dressée et toujours servie: une population active,
+ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient,
+remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des
+bateaux à vapeur, charge et décharge les navires; de la jetée à la gare,
+c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.
+
+Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin
+est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces
+grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit
+cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà
+l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second,
+on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur
+filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les
+marchandises et les matériaux nécessaires au service du port; et, au
+travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes
+sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en
+levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des
+cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le
+cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le
+rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un
+sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une
+plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet
+du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à
+partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire:
+Allons! allons! pressez-vous! avançons!
+
+
+
+
+XI
+
+Les lutteurs.
+
+=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.=
+
+
+Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes religieuses, mais aussi
+des fêtes de village, des _assemblées_, comme on dit en Poitou, où les
+divertissements et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le
+pardon dure deux jours, la première journée appartient exclusivement à la
+religion: la grand'messe d'abord; l'église de la paroisse a d'avance été
+décorée avec soin, parée de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs,
+d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le
+choeur et les bas côtés, tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet
+entre leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux chants du prêtre
+d'une seule voix, voix puissante des fidèles assemblés qui porte au ciel la
+prière avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.
+
+Après la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc,
+semant des fleurs; les garçons les plus robustes tenant levées les vieilles
+bannières brodées d'or, d'argent et de soie; les croix, les châsses
+étincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontés de plumes,
+au milieu de deux files, s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des
+cantiques; et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement une foule
+d'hommes, le chapeau à la main et silencieux. Le soir, les vêpres, où nul
+ne manque non plus qu'à la grand'messe; enfin le salut, la bénédiction,
+cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle l'indifférent même
+n'assiste pas sans une émotion involontaire, et aussi saisissante dans une
+humble église de village que dans les magnifiques cathédrales.
+
+Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de nombreux pèlerins
+accomplissent les voeux formés pour implorer une grâce ou pour remercier
+Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu
+le pardon, et y passent des heures en prières; d'autres, plus fervents,
+font autour de l'église, à une fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de
+longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont
+point à s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'église, sur la
+place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun
+cri, rien qui puisse troubler la sainteté du jour; les cabarets sont vides
+et les rendez-vous des jeux, déserts.
+
+Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux.
+
+Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de
+pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au
+pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu ont
+été délaissés. Les courses de chevaux, les danses surtout, protégées par
+les femmes, ont persisté; mais les luttes, ces luttes héroïques que
+célébraient les poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers
+que les jeunes filles chantaient aux veillées, on ne les trouve plus que
+dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistère et du
+Morbihan. Là du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a pas
+diminué; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont
+toujours prêts à le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule
+toujours émue, à briguer l'honneur de vaincre.
+
+Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumée.
+Un riche propriétaire, défricheur de landes, comme les moines des premiers
+siècles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, poëte en
+cette langue celtique qui est demeurée immuable depuis trois mille ans,
+veut célébrer un heureux événement survenu dans sa maison, et donne une
+fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré par la tradition
+antique[1].
+
+ [Note 1: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée
+ par un savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la
+ plus sûre, unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné
+ dans la nation armoricaine.]
+
+Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent paroisses: on
+l'apprend, on se le répète le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra
+tous les jeux anciens, la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes
+hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses
+robustes et patientes qualités, cette race de petits chevaux nerveux,
+infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
+sol de rocs; puis, après les courses des femmes, et les courses en sac qui
+font épanouir les visages et éclater les longs rires, les luttes, la
+meilleure part de la fête. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un
+ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de présents
+magnifiques: trois prix sont réservés aux vainqueurs, une somme d'argent
+suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
+dorées, et un costume breton complet; ce costume a coûté trois mois de
+travail au tailleur, qui a épuisé tout son art à orner les larges
+boutonnières, les parements, les gilets et les guêtres, de fins dessins en
+soie de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le plus riche gars
+du pays. Des invitations ont été adressées aux lutteurs les plus renommés,
+à ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven;
+on n'a pas oublié ceux de Scaër et de Guiscriff, connus par l'ardente
+rivalité qui rend si longs leurs combats: Scaër est du Finistère, Guiscriff
+du Morbihan; on verra où, des deux pays, naissent les plus forts hommes.
+Enfin, à la fête doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui
+qui alla à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie
+des genêts_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries.
+Vieux à cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons;
+mais, répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns de
+ces airs mélancoliques et sauvages, dont les notes aiguës s'entendent par
+delà les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de
+la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord de la route, le
+front dans la main.
+
+ [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]
+
+Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, Pont-Aven est une de
+celles qui charment le plus d'abord et inspirent le désir de s'y arrêter.
+Un ravin tout encombré d'énormes roches, d'arbres confusément poussés,
+aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite
+rivière rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs défilés,
+bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflète
+l'ombre des arbres ou la lumière du ciel: voilà le fond du tableau. Sur les
+deux versants s'étagent les maisons de la ville, et presque autant de
+moulins que de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les roches ou
+à demi cachés dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie
+vallée: au tic-tac régulier des grandes roues se mêle le murmure de l'eau,
+le frôlement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui
+ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme.
+
+ [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze
+ moulins.]
+
+Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son cours, plus
+profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre dans la grande mer.
+
+C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres,
+qu'avait été assigné le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus élevé, sur
+une estrade, étaient assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs
+victoires, et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, la
+tête couverte de longs cheveux blancs, avaient été nommés juges du combat.
+Derrière eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et
+en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on
+voyait bleue, immense, se confondant à l'horizon avec le firmament, et tout
+étincelante aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat: sous un ciel
+éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette mer que les hommes, comme
+si elle allait répondre à leurs questions, ne se lassent pas de contempler.
+Le poétique génie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en
+souvenir de Virgile et d'Homère.
+
+La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés des points les plus
+opposés, et qui portent comme écrit le nom de leur village sur leurs
+costumes variés. On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
+leur figure comme un béguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui
+s'allonge par derrière, rappelant la cornette du moyen âge; le grand et
+haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au
+vent; celui des femmes de Saint-Thégonec, qui en relèvent sur le sommet de
+la tête les barbes gonflées comme des voiles de navire; puis, le plus joli
+des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie
+et une propreté recherchée font valoir le beau teint et la taille élégante:
+nulle ne les égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs
+coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe,
+appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs
+cheveux soigneusement lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des
+ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. Du coude au
+poignet, les bras sont enveloppés, mais non cachés par de larges manches de
+mousseline bouffante, et une collerette à petits plis menus dessine autour
+du cou et des épaules une courbe gracieuse.
+
+Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée de Pont-l'Abbé:
+grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangée propre aux races
+asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu
+étrangère venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. Leur
+costume ne ressemble à aucun des costumes de Bretagne: la coiffure,
+composée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de
+mousseline bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un léger bonnet grec,
+sur le sommet de la tête; les cheveux par derrière sont à découvert. Ces
+bonnets bleus, rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches
+comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donné leur
+nom aux femmes de Pont-l'Abbé: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbé. Le
+reste du costume a autant d'éclat: la jupe, le corsage, les manches sont
+ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, de torsades,
+d'oeillères en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses,
+hardiment rapprochées, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux.
+Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de
+couleurs opposées où échoue la science des nations les plus raffinées.
+
+Le costume des hommes n'est pas moins varié; on voit, l'un à côté de
+l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long
+habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de
+broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du
+temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arrée avec leurs vestes
+blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges bords, est
+recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet comme les fils d'or
+ces casquettes de jockeys; les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
+l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant sur le
+coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de
+Quimperlé, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique à
+mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout à fait au bas des
+reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient,
+et la ceinture serrée avec une large boucle de cuivre; et les gens de
+Scaër, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brodé en
+soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'étaient déclarés serfs
+de Dieu.
+
+Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se
+forme à l'instant, chacun prend place: les hommes s'étendent sur l'herbe, à
+plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires,
+s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux
+femmes, elles se tiennent derrière, debout, en rangs pressés.
+
+Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignée:
+plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant
+lui-même, a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrière
+le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout près d'elle,
+tournera à demi la tête pour entendre de douces paroles et laissera pendre
+sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines
+fiançailles.
+
+Les luttes débutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants
+presque, de douze à quatorze ans, se dépouillent de leur veste, se prennent
+à bras le corps, et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas
+longue, l'un a vite renversé l'autre; mais, à peine le vaincu s'est-il
+relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, et le combat recommence.
+Trois, quatre, dix défaites successives ne le découragent pas; il a déjà
+cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se
+pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et
+plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a
+été renversé, la première fois, presque immédiatement, résiste ensuite un
+quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. Cependant, malgré
+leur acharnement, pas un mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une
+infraction aux règles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste;
+aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou
+ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils
+se doivent à eux-mêmes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de
+vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare.
+C'est le tour des hommes.
+
+Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle.
+Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient.
+Mais un autre aussi entre dans l'arène: à ce moment une femme, quittant
+précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est
+sa mère; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra
+peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste; impatient de montrer sa
+force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la
+voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères; elle
+lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste
+impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur: les
+jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la
+mère,--jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
+faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des
+pleurs maternels.
+
+Un autre, d'ailleurs, s'est présenté; celui-ci est un lutteur célèbre, cent
+bouches le nomment à la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et
+gravité, et étendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves
+Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête: il a reconnu Postic, de Scaër; le
+prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne
+gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
+serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains
+s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière
+avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile
+pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses
+parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux; il les
+laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tête nue, le visage
+maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des
+champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et
+droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de
+ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de
+l'âge.
+
+Le signal est donné: les deux adversaires font le signe de la croix, et
+s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras
+tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement,
+ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrés l'un
+contre l'autre d'une force égale; de leurs mains crispées, ils tâchent, à
+travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maîtres d'eux-mêmes,
+combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit
+les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est
+la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le
+combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà, il a
+évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la
+lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la
+développer tout entière; à un moment même où il veille moins sur lui, un de
+ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les
+juges se lèvent de leur siège: mais, dans le temps même où il perdait pied,
+Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de
+manière à tomber sur le côté. Il reste là, quelques secondes, immobile,
+pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu,
+c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux
+épaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les
+juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux
+applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.
+
+Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-là,
+l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte; mais les
+passions sont, à cette heure, éveillées: les gens de Scaër prennent parti
+pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif,
+plus acharné que la première fois; les deux lutteurs, animés par un intérêt
+plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa
+réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils
+se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant; à chaque instant les
+jambes sont lancées l'une dans l'autre; les bras, enlacés autour du buste,
+font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et
+l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et
+recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des
+gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant
+fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son
+autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur
+l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces
+belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on
+regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la
+beauté et de la force de l'homme.
+
+Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent
+leurs mouvements avec une émotion passionnée: tout est oublié, excepté le
+spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent,
+comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte; de la voix et du geste, ils
+excitent les combattants; on entend à chaque instant: _Stard! Derta!
+Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup
+habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils
+n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et
+suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de
+place; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le
+monde a la fièvre.
+
+Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses
+deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et,
+d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière
+lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu
+de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de
+doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les
+vieillards se lèvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes
+applaudissements éclatent dans l'assemblée: Hervé s'éloigne en essuyant le
+sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas
+grave et lent qu'en arrivant.
+
+L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive: deux
+lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent
+longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de
+Rosporden, en 1859: les deux rivaux étaient, dans une nature différente,
+comme les types du lutteur breton; l'un, grand, élancé, blond et sans
+barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge; on ne
+l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait
+d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut
+mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi
+ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que
+surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure
+d'étonnement parcourut l'assemblée; il parut tout à coup un autre homme,
+ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons
+et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom
+était Trolez, c'est-à-dire _lait tourné_.
+
+L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement à
+son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré
+dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides
+ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tête,
+ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et
+presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage
+carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage; on ne pouvait
+s'empêcher de le comparer à un taureau.
+
+Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une
+lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire,
+puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant
+son rival, s'efforçait de l'enlever de terre; mais, à peine celui-ci
+avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
+Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui
+font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'équilibre et tombe.
+Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les
+jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il
+demeurait comme ancré dans le sol; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds
+ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoublés de
+son rival, il résistait impassible comme une muraille.
+
+Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le
+Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen
+de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur
+Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin
+énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable
+à un boeuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le
+porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier
+Trolez d'une ligne.
+
+Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la
+chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le
+sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup
+renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés,
+mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
+impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et
+admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur,
+voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le
+prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule
+empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa
+résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part;
+Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour
+remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans
+rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même
+village.
+
+Telle est la générosité de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le
+combat même; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir
+qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le
+jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand
+il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
+mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses; moins
+fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des émules à vaincre,
+il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le
+décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_.
+
+Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le
+Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu:
+Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que
+victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il
+était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de
+confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que
+rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les
+spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son
+adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre; il tomba en
+entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura
+muette, pas un applaudissement n'éclata; on ne pouvait croire que Postic,
+_eût eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges
+proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival était presque
+inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un
+geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son
+coeur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges
+que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes.
+
+
+
+
+XII
+
+Les monuments.
+
+=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.=
+
+
+Les grands caractères appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France
+le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne
+société; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de
+hauteur: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces
+calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de
+planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les
+marques de son triomphe: de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à
+Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée; au Pin-en-Mauges, le
+monument de Cathelineau renversé; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en
+l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend
+prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à-dire des
+deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le
+philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est
+l'écrivain de la nouvelle; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a
+introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les révoltés
+qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur
+conscience; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit
+parmi des ruines.
+
+A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus
+culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du
+Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la
+vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une
+statue, avec cette inscription:
+
+ =A VANNEAU, A PAPU.=
+
+Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne?
+L'inscription vous le dit:
+
+ MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.
+
+Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de
+1830.--O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont
+dressé un monument! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu? Papu
+surtout, qu'était-il? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu,
+est-elle si différente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et
+l'autre est-il si oublié? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et
+d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du
+faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld,
+de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y
+a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a
+vécu.--Ils sont morts pour la liberté! Pauvres gens encore! Cette liberté,
+elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient
+jeunes; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu
+atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de
+nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle?
+Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements
+donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous
+à la postérité?
+
+De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de
+Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur
+roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent
+l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la
+statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une
+inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui
+atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de
+Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a osé encore
+enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis
+séculaires de la Bretagne et de la France.
+
+ ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE
+ ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,
+ LE 30 JUILLET 1830.
+ DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS
+ ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE
+ DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,
+ LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.
+
+Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments,
+vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative
+de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la
+hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre,
+mais à qui le sentiment national enseigna la victoire; à la Chartreuse,
+près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon; dans
+l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le coeur de du Couëdic, un de
+ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle
+l'esprit de la chevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du
+parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les
+statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves
+magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier; à Nantes, où, au pied, et comme
+les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
+plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont,
+la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français; les
+gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les
+vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons;
+Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
+connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de
+l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la
+reine de France.
+
+Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à
+Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence,
+du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on
+en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier;
+bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux
+plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de
+France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait
+plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui
+la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualités de son
+pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté
+inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand
+ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil,
+obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il
+aurait agi ainsi; la libérale munificence: à plusieurs reprises il
+distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes; la persistante
+volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui
+s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait
+comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour
+les Grandes Compagnies; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme:
+il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa
+rançon: il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille
+somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la
+payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne
+filât sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande
+autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le
+grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien.
+
+Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à
+ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa
+gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces
+statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire,
+de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles
+de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la
+Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles.
+
+Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à
+élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française: le
+dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la
+religieuse cité; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux
+pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France,
+du coeur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme
+douce, de la vieille Armorique.
+
+La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à
+Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu
+d'une corruption générale, dans une cour où ses frères mêmes continuaient
+le doute philosophique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et
+chaste; qui apporta sur le trône «les deux qualités qui font les bons rois,
+la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1],» et à qui cet amour sincère
+révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les
+États-Unis à s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité,
+abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qui, le premier, eut la
+pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses
+droits, de sa liberté et de son sang; à ce roi honnête homme, enfin, dont
+Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement la mémoire, que le pape Pie
+VI songeait à faire canoniser[2], et que les peuples appelèrent le
+_restaurateur de la liberté française_, avant qu'il eût mérité le titre de
+_roi-martyr_!
+
+ [Note 1: Mignet.]
+
+ [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.]
+
+
+
+
+XIII
+
+Quériolet.
+
+=Un caractère breton.=
+
+
+C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement
+caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble
+qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On
+dit proverbialement une _tête bretonne_, c'est-à-dire une tête qui veut,
+qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus
+de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle,
+elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand,
+libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
+Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait
+encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de
+Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV,
+étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas
+de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,--est un des types
+de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un
+vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Québec_, le 7
+octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux
+et réciter le _De profundis_, et après: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et
+il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une
+baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau
+anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en
+ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de
+caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des
+stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval,
+Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines,
+le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits
+d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une
+idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de
+demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal.
+
+Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray,
+d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul
+enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne
+respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres; malgré de grandes
+facultés, on n'en peut rien tirer: ses camarades mêmes, il les injurie et
+les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais
+avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui
+porte un heureux horoscope sur un tel garnement.
+
+A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés: il hante les mauvais
+lieux et les maisons de jeu; il crochète le coffre de son père, lui dérobe
+deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par
+le monde, comme un étalon échappé. Nul frein, nulle barrière: à Paris, il
+s'associe à des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays,
+guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore là trop à l'étroit, il
+songe à aller à Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine
+licence et à son caprice.
+
+Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le hasard de sa
+naissance lui donnait droit à une charge de magistrature, et ce n'est pas
+un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles,
+qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle
+dignité ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à
+tous les excès avec impunité; bientôt il devient fameux par ses
+débordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau,
+Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son
+nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies; la vie
+des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les
+unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis
+une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué;
+de même que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de
+magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent
+envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité
+ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le
+menaçant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le
+premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du
+cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres
+qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il
+se battit contre quatorze.
+
+Des femmes, il en est de même: il joint l'audace à la ruse; il les attaque
+en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles; il
+fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il apporte
+sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux
+religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les
+séductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de
+magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don
+Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage
+dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction;
+il édifie les bonnes Soeurs par ses paroles éloquentes sur la brièveté de
+la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à
+l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes; il leur
+fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire
+l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que
+don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne
+l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas
+_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut
+dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons.
+
+Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule
+au-dessus de sa maison, à coups répétés; exaspéré de cette voix de Dieu qui
+le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax
+défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la
+foudre tombe sur son lit.
+
+C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait à s'en
+plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie,
+prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se
+faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique.
+
+Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement
+inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun, en Poitou, pour
+voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de
+la séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent et suivirent
+le procès d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'était pour
+tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa: tout d'un coup, le
+côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît; il va trouver un prêtre,
+se jette à genoux et lui fait une confession générale: il était converti.
+
+S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses
+forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre: à cette
+heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas
+baissé: «Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément
+d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une
+occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la
+piété!» Lui, il ne délibère pas; subitement éclairé par cette lumière que
+les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent
+la grâce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
+hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures,
+rebrousse chemin et prend la route opposée: c'est le même homme, seulement,
+selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-à-dire il se tourne
+dans le sens contraire.
+
+La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il
+arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église? elle est
+presque déserte; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient
+ou méditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur
+recueillement, leur piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous
+étonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme à
+genoux au pied d'un autel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses
+mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous étonne-t-elle? C'est que, les
+femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut: elles
+sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute
+force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et
+conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que
+lui-même, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les
+grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterné,
+humilié et priant comme une femme! pour en venir là, il faut qu'il ait un
+bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien
+longtemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intimes
+méditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protéger.
+C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie
+à l'homme que sa raison est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec
+Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la
+fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même
+raison.
+
+Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en
+Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était
+le soir, dans une mosquée: le ramadan finissait, et les musulmans
+s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une
+solennelle prière à Dieu. Du haut d'une galerie où étaient admis les
+chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, étincelante de
+lumières et toute remplie de croyants: là, pas une femme; des hommes
+seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous
+immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou
+d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la
+psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises: à certains moments,
+le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le
+ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation
+et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête
+enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble,
+le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur
+néant.
+
+Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais,
+insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions
+et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu; il y
+avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui,
+avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ces
+Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes
+d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la
+plaine et sous la tente; et parcourent le désert, dont ils sont les
+maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais
+jeux de l'homme, les _fantasias_, où, lancés au galop, ils se poursuivent
+et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur
+leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui
+les enivre et les enveloppe de fumée; ces mêmes Arabes qui, hier encore,
+poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés
+d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
+glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris à
+estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là, prosternés et courbés
+sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et
+véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.
+
+C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple: il a des
+vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il
+possède une vertu féconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa
+condition vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se
+dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relèvera.
+
+Quériolet était résolu à changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va
+confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les
+méditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile à cette
+âme active; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses
+vices, il fera le monde témoin de sa pénitence: là il trouvera encore à
+chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté; il lui faut combattre des
+ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans cesse: voici la
+cupidité, l'orgueil, la volupté; il part en croisade, il n'attend pas
+l'ennemi, il le va chercher.
+
+D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil,
+l'orgueil qui, selon le mot d'un Père[1], est un renoncement à Dieu et un
+mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à
+cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de
+troubles sans être armé; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage,
+les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc; il en repart dans une toute
+autre attitude: il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des
+cordes; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de
+brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se
+défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses
+habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint
+à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met
+en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un
+porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui
+prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant
+prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se
+jettent sur lui. Ah! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se
+retrouve gentilhomme, et lève son bâton pour se défendre; mais ce mouvement
+de l'homme du passé n'a qu'un instant; il commande à son sang de se calmer,
+il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène
+jeta son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne
+faisait faire qu'un sacrifice à son corps; Quériolet ne porta plus de
+bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son
+âme qui avait essayé de se révolter.
+
+ [Note 1: Saint Jean Climaque.]
+
+Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la
+plus difficile à pratiquer, il est chrétien; maintenant, on le peut dire,
+tout était facile: il avait brisé le grand ressort qui fait agir les
+hommes; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait
+plus: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus de la terre, il
+accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous
+regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, «qui ne tend pas à
+l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.»
+
+Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des
+rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait été impie; il consacre sa vie
+à étudier, à connaître cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et
+adorer Dieu qu'il avait blasphémé; il avait été voluptueux, débauché; il
+passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix
+heures; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois
+jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de
+temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austérités. Il
+avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme
+ressemble à un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa
+jusqu'à sa mort, vis-à-vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais
+une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une
+vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mène une
+toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par
+terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles,
+il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments
+dont il puisse souffrir à chaque instant: il porte des souliers dont les
+clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend
+ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce
+supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est _de faire à son corps le
+plus de mal qu'il pourra_[1].
+
+ [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de
+ Quériolet_.]
+
+Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte,
+quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec
+tous les dons de la fortune: il possède une grande maison, des valets, des
+chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molière un
+trait de génie: la vilité de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus
+riche. Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la
+règle ordinaire; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas
+indigent; il a un château, des domestiques et des terres, il les garde;
+seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le
+possède pas, il ne s'en regarde que comme l'économe. Lui aussi, il est
+avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus
+avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.
+
+Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de
+charité; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y
+installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas
+encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A
+toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner; quand il n'y
+a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses
+draps; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le
+partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il
+ne dépense pas par an cent livres; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit
+que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère
+censeur de Rome, à Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus
+d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux
+esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du
+stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu!
+
+Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels
+chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu! Il est rencontré par un gentilhomme
+qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide à
+remonter sur son cheval; un autre jour, il se présente, à Rennes, dans une
+maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents: il se laisse
+repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait,
+presque de force, ordonné prêtre; il s'y résout, mais il ne confesse que
+les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus
+humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la
+prière, les pauvres et les malades: cet élégant, ce raffiné, ce débauché
+s'est fait le propre infirmier de son hôpital; il veille au chevet des
+mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes; nouveau
+Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est
+mis volontairement sur le fumier des autres.
+
+Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonté et de
+l'énergie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie
+tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre,
+en commençant par la première; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et
+avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'oeuvre de
+Quériolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de
+force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable.
+
+C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de
+l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement
+caractérisé: le nez en avant, un front buté, entêté, des pommettes maigres,
+saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont
+adoucies et abattues par la continuité de la prière et des larmes, visage
+qui vous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient.
+
+Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes
+oeuvres, et sa pénitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car
+les austérités avaient vite épuisé son corps: quand il se sentit près de sa
+fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la
+Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque
+dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien
+et de Breton.
+
+
+
+
+XIV
+
+Du mouvement intellectuel en Bretagne.
+
+=Archéologie.--Histoire.--Littérature.--Arts.--L'Association bretonne.=
+
+
+Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le développement
+des études historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le
+caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques années. Lors du
+mouvement romantique de la Restauration, on s'éprit avec enthousiasme des
+vieilles chroniques et des légendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus
+au plaisir de découvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques
+qu'à un amour sincère et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des
+romans historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination
+suppléait à la demi-science des auteurs, et où la fantaisie était si
+intimement mêlée à l'histoire, qu'il était difficile de faire la part de la
+réalité et de la fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la
+poésie, non de l'histoire.
+
+Ce moment de première fièvre est passé: l'époque de la maturité est
+arrivée, et, avec la maturité, la gravité des études et de la pensée. Les
+hommes que nous voyons aujourd'hui à l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une
+suite et une expérience qui les décèle hommes faits; ils ne se contentent
+plus des premières impressions, il leur faut quelque chose de précis et
+d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, ils
+veulent connaître les moeurs du passé, ses usages, ses arts, ses grands
+hommes, ses origines: de là, le développement des études archéologiques,
+études qui appartiennent plus particulièrement à la province.
+
+
+
+
+
+
+I
+
+Archéologie et histoire.
+
+
+L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même que l'histoire
+naturelle, en grandissant, s'est divisée et subdivisée en une multitude de
+branches: géologie, anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc.,
+l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, a été obligée de le
+répartir entre plusieurs mains: les époques ont été classées, et, dans
+chaque époque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les
+lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et
+boiseries, émaux, carreaux historiés, vieilles chartes, chroniques et
+légendes, voilà l'archéologie, et chacun de ces sujets suffit à absorber la
+vie de plusieurs savants.
+
+Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le vaste champ de
+l'histoire, le fouillant à l'envi, ne laissant rien de côté. Bientôt ils
+n'ont plus travaillé séparément, ils se sont réunis; partout des sociétés
+d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles se sont signalées
+par un éminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant;
+elles ont conservé nos vieux monuments. Il y avait une horde de
+démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui
+n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber
+incessamment sur les églises et les châteaux le marteau de la destruction.
+C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se
+placèrent devant les monuments menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là
+pour les défendre. Le public était indifférent; ils le réveillèrent, en lui
+expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il ne regardait même pas, ils
+accumulèrent les recherches, répandirent la connaissance du moyen âge,
+développèrent le goût; ils firent l'éducation de la bourgeoisie en art, en
+histoire. L'argent manquait, ils contribuèrent de leur bourse; ils étaient
+sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
+nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il
+leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments,
+comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue,
+la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauvés de la ruine, conservés et
+restaurés, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est
+couvert, que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font
+aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des études des
+savants.
+
+On ne croit pas être injuste envers les autres contrées de la France en
+disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zèle pour les
+études historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une
+société archéologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, où ne vive
+un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui
+s'appliquent à une partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient
+à fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies
+romaines, sur lesquelles il a émis parfois des hypothèses discutables,
+mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Ramé, de Rennes,
+les carreaux historiés; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du
+Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques de son pays; M.
+Durocher, de Rennes, la carte géologique de Bretagne.
+
+Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, le classique pays des
+dolmens et des menhirs; là, à Carnac, en face des immenses alignements de
+pierres debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, M. de
+Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie,
+cherche à expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et à
+en déchiffrer le sens. Un examen attentif et persévérant, une rare
+perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, sinon certain, du moins
+probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le
+sphinx, posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont gardé le
+secret.
+
+La société archéologique de Vannes est fort active: elle a fondé un musée,
+et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M.
+Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du
+christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des
+archives; M. le docteur Halleguen, de Châteaulin, des antiquités romaines;
+plusieurs ecclésiastiques, M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux
+antiquités celtiques; M. l'abbé Piederrière, à l'art du moyen âge; M. de La
+Morvonnais, enfin, qui a écrit sur l'architecture romaine en Bretagne un
+livre où les appréciations d'une critique fine et juste se joignent aux
+vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les numismates, de leur
+côté, éclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A
+Morlaix, c'est M. Lemière, à Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publié et
+commenté toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les
+distinctions des académies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville
+plutôt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
+à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est
+pas uniquement savant en médailles; il a rassemblé et publié déjà, en
+partie, une multitude de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à
+l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. C'est à la fois un
+fureteur et un collectionneur, mais sans l'étroitesse d'idées qui
+accompagne souvent ces goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il
+amasse il tire des déductions générales; aussi ses travaux ont-ils porté
+son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le
+connaît, et la Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.
+
+D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet,
+recueillent les légendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire:
+
+ Si _Peau d'âne_ m'était conté,
+ J'y prendrais un plaisir extrême.
+
+Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires où se révèlent
+les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, où
+sont si bien unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la
+terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans
+pouvoir le préciser, jouit à la fois de la poésie du rêve et du mystérieux
+attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas
+nous-mêmes à ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant
+la bonne foi, le ton sérieux et convaincu du narrateur, en l'entendant
+citer ses témoins, accumuler ses preuves, désigner du doigt les monuments
+du récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier
+atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique
+qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne
+sont que les rapporteurs de ces légendes: M. de la Barre est plus
+littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naïf; il ne raille
+pas, on voit qu'il sait parfois à quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de
+réflexion qui vous désenchante; au contraire, il a le respect de ces
+moeurs, de ces croyances; il vénère les vieilles pierres, les lieux de
+pèlerinage, il raconte, comme un homme qui se plaît à ce qu'il raconte, et
+l'on se plaît à l'écouter[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie et de l'histoire;
+elle sert de transition à l'histoire proprement dite: cette vieille
+province de Bretagne a conservé, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un
+profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manière de
+témoigner de son respect pour les ancêtres. L'histoire de la Bretagne,
+depuis les temps les plus reculés, a été examinée, discutée et racontée
+sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes
+illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages
+publiés récemment sont presque innombrables: en première ligne, la
+_Biographie bretonne_, entreprise il y a déjà plusieurs années, par un
+savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire de la marine à
+Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes
+instruits, a retrouvé dans les chartes, dans les archives et les papiers de
+famille, des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés ou
+méconnus, et dressé comme un inventaire complet de toutes les illustrations
+de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de
+la Bretagne, _les Anciens évêchés de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne
+et An. de Barthélemy, un des ouvrages les plus considérables qui aient été
+publiés depuis longtemps par les départements. _Les Évêchés de Bretagne_
+n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches
+représentant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire:
+histoire générale, histoire de chaque diocèse, de ses évêques, de ses
+établissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est
+une revue exacte des événements et des institutions, un véritable monument
+élevé à l'ancienne Bretagne.
+
+A côté de ces grandes oeuvres, voici une foule d'études spéciales: tandis
+que d'excellents érudits écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie
+de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la
+Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et
+Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbé Mouillard, la _Vie de
+saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_,
+et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces
+vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient,
+comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres
+approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A.
+de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le
+_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de
+l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle
+édition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogée_;
+et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, à Saint-Pol de Léon,
+petite ville qui fut autrefois un évêché, et qui aujourd'hui est presque
+déserte, un savant généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire
+héraldique de la Bretagne_, fait paraître un magnifique Album de miniatures
+(_fac simile_) du XVe siècle, le _Combat des Trente_, accompagné de
+documents puisés aux sources les plus authentiques sur les héros de cette
+lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré par l'obélisque de
+la lande de _Mi-Voie_.
+
+Dans les grandes villes, les ressources d'érudition permettent
+d'entreprendre des ouvrages étendus, comme les _Annales universelles_ de M.
+Fourmont, à Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou vingt
+colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous les peuples de la terre,
+depuis la création du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables
+synoptiques; mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de M.
+Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé à un point de vue
+scientifique. Il y a là plusieurs années de recherches laborieuses et une
+lecture immense: il est au courant de toutes les découvertes modernes, des
+travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des
+Persans, monuments du Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui
+sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des
+Scandinaves; aussi, à la lueur de ce faisceau de lumières jaillissant de
+tous les points, il a, on n'ose dire débrouillé, mais éclairé le chaos des
+premiers temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs parentés,
+leurs migrations. Puis, après que, dans cette première partie, il a fait un
+rapide précis des événements, il reprend chaque période, il en écrit
+l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies,
+etc., dans la même forme synoptique, de manière à donner à la fois le
+spectacle de la marche de chaque peuple séparément, et du mouvement général
+de l'humanité, jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme un grand
+fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans le christianisme.
+
+Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à Nantes, les études
+historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles
+d'érudition. Les écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en
+proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand
+ils traitent un point d'histoire contesté, prennent aussitôt les armes,
+attaquent et poussent devant eux, et frappent à coups redoublés tout
+historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe abattu. Ainsi, à
+Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montré si clairement, si fortement,
+le véritable esprit de la _Réforme en Bretagne_, à l'occasion de
+l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Grégoire; à Nantes, MM. Biré
+et Guéraud; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est attaché à l'_Histoire
+de la Révolution_ de M. Michelet, qui avait touché à la Bretagne et à la
+Vendée, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une
+dissection qui ne laisse rien de côté: omissions, oublis volontaires,
+silence sur les atrocités des républicains, exagérations emportées; il a
+montré à nu la faiblesse et la partialité de cet écrivain, naguère
+noblement inspiré, aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche
+pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide,
+qui ne peint pas, mais qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on
+devrait toujours le faire, avec force, convenance, érudition et émotion.
+
+M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour les monuments historiques,
+est à la fois écrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive,
+ouverte à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît très-bien sa
+province, hommes, livres, sol, monuments; il a publié sur plusieurs parties
+de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur
+le _maréchal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, où, les pièces du
+procès en main, il a rectifié les erreurs populaires et montré, telle
+qu'elle était réellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
+de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de brillantes qualités,
+courage, science, passions sauvages et cruauté de damné. Nul historien ne
+pourra désormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. Un livre
+plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du
+Poitou_ depuis les temps les plus reculés, recueil composé de plus de douze
+cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la
+langue des détails souvent négligés par les historiens, et singulièrement
+propres à compléter la physionomie d'un peuple.
+
+Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien
+élève de l'École des chartes, que le gouvernement a chargé de dresser le
+catalogue raisonné des archives et des pièces historiques de l'ancienne
+chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les
+points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a
+écrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des épisodes les
+plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cessé de soutenir contre
+l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilèges. On ne peut nier
+que ce récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif; mais un
+intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt qui tient au talent
+original de l'auteur. Il n'a aucune prétention, il ne cherche pas les
+phrases à effet; on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer la
+vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on a cru et écrit
+jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime en vous la démontrant. Il
+est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pièces si
+glorieuses pour son pays; il devient éloquent, et son émotion sincère gagne
+le lecteur; on partage son indignation ou sa pitié. Au milieu de ce récit
+net, ordonné, qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure que le
+terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît: il a parfois des
+railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et
+pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_.
+Il est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, plus
+habile et plus déliée que la finesse normande si vantée. Il vous présente
+les choses d'une telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure avec
+lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, que l'on s'étonne
+d'être allé si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque étrange que
+puisse paraître une telle assertion au monde littéraire parisien, cette
+histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est
+supérieure à bien des oeuvres publiées à Paris, signées de noms illustres
+et vantées comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, à côté d'une érudition
+large et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, la lucidité de
+la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualités, M.
+de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si
+facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un
+livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait
+mieux louer un historien.
+
+
+
+
+II
+
+L'Association bretonne.
+
+
+Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où
+se réflète son génie, l'_Association bretonne_.
+
+Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste
+tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que
+ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de
+l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices
+agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés
+savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis: elle est à
+la fois une association agricole et une association littéraire. Aux
+expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de
+la suite et de l'unité; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec
+ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'oeuvre des
+moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient
+le sol et éclairaient les âmes.
+
+Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux
+qui avaient à coeur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux
+propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions
+sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un
+_bulletin_ mensuel, et un _congrès_ annuel. Le bulletin rend compte des
+travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes
+scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques,
+distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et
+d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans
+chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre
+fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper.
+
+A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées,
+éclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des
+recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront
+pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient
+oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à
+leurs efforts; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés.
+D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à
+Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, à
+Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper: il est
+un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens
+d'études et d'amitié.
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre
+national: ces congrès sont de véritables assises bretonnes; ils remplacent
+les anciens États: on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le
+clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant
+la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans.
+
+La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le
+plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une
+communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus
+familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la
+dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont
+soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois; souvent le
+propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se
+communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue
+des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles
+traitent les paysans sur le pied de l'égalité; ici, la supériorité est au
+plus habile: c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du
+congrès de Redon.
+
+Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours
+été en croissant; les congrès sont devenus des solennités: on y vient de
+tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du
+Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en
+grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues
+en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon.
+Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés
+par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont
+jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent
+de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle: le comte de
+Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la
+Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les
+dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent
+des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à
+leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se
+rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une
+population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux
+haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau
+national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut
+au peuple et que le peuple aime: quand il assiste à ces solennités, où il
+se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre
+et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il
+est encore capable de grandes choses.
+
+Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été
+dissoute: un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion
+d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des
+préoccupations moins désintéressées; on craignit qu'elle ne devint un foyer
+de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées:
+l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant
+à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de
+l'autorité; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques,
+aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que
+soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont
+amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui,
+pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la
+science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements
+une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux,
+développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la
+province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du
+coeur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et
+la vie.
+
+
+
+
+III
+
+Musées et collections.
+
+
+Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes
+les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu,
+n'a pas absorbé tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le
+loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux
+châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe
+l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des
+collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont
+presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent
+l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes
+collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conservés
+dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny,
+et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que
+l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un
+soin plus attentif, on les apprécie mieux; leur isolement même leur donne
+un intérêt de plus.
+
+Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre
+d'un maître, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_,
+de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de
+Sigalon, l'_Athalie_, du musée de Nantes, une des rares compositions
+originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de
+Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la
+composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la
+bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis
+qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de
+l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques
+manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été
+peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante
+et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et,
+dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive
+curiosité la serrure signée _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt,
+merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant
+qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les
+manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne,
+appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille
+Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
+se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et
+éloquent écrivain de la Révolution? Enfin, où seraient mieux placés que
+dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la
+giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier
+grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et
+les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la
+_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le héros-breton?
+
+Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les
+cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité
+d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de
+Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle
+dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de _Rembrandt_,
+de _Michel-Ange_ et du _Pérugin_, peut citer, après son Jordaens et son
+Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuées à _Jean
+Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Véronèse_, un _Tintoret_, un
+_Desportes_, et une scène de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi
+délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un
+des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres
+anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de
+Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des
+peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold
+Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les
+_Taureaux attaqués par les loups_, entre autres, que Paris a revus et
+admirés à l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de
+_Paul Delaroche_, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle
+profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et
+comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du
+dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères.
+
+Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à
+former; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous
+côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique.
+Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont
+fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une
+collection d'armes celtiques trouvées dans le pays; le musée archéologique
+de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités
+locales, des sculptures de l'ancienne église de _Saint-Nicolas_, des
+tombeaux carlovingiens de _Rezé_, des chapiteaux mérovingiens de _Vertou_,
+des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de
+l'église de _Saint-Félix_, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux
+cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux: à Rennes,
+celui de. M. _Aussant_, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et
+d'antiquités; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. _B.
+Fillon_; à Nantes, la bibliothèque de M. _Dobrée_, riche en incunables et
+en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient
+d'être vendue, celle de gravures de M. _Antime Ménard_; les tableaux de
+Madame _Barbier_, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot.
+A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour
+spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne,
+entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de
+Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est
+des plus variés: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités
+égyptiennes, objets d'art; le tout catalogué et classé avec autant
+d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants
+documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de
+France; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la
+Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du
+roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province.
+Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble
+gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les
+plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments
+vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine;
+l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre: lui aussi, sans
+l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel.
+
+Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité: une collection
+de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et
+une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les
+capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du
+conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore: de
+son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux
+usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs
+de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
+lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats
+et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du
+Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de
+lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses
+et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard
+dont elles peignaient leur visage.
+
+Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares
+collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont
+ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les
+maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens; et, parmi ces
+châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes,
+où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre,
+de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle
+plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles; véritable musée
+français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est
+entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles
+et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.
+
+Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en
+province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à
+la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette
+production continue d'oeuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris
+debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses,
+précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
+plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontrés çà et là à de longs
+intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel
+bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles
+pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau.
+
+
+
+
+IV
+
+Société académique de Nantes.--Poëtes et romanciers.
+
+
+Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne: son port, où des
+milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa
+Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées
+d'où s'échappe une noire fumée; les magasins et les cafés de ses rues
+neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris; et, dans
+les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés,
+de sucres, des denrées de tous les pays du monde; son chemin de fer qui
+traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas
+des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de
+feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire,
+reliant d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres,
+et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge,
+violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour
+arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur,
+l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients.
+
+Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie,
+préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des
+navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle,
+ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.
+
+Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une
+école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une
+importance exceptionnelle, et il y a fondé une _École préparatoire_ des
+sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un
+enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui
+convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens
+peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du
+progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une _École industrielle_,
+une _École chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, à la fois école de dessin
+et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une
+_École secondaire de médecine_, une _Revue_, une _Société académique_, et
+de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée,
+bibliothèque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y
+sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être
+partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de
+peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée
+et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de
+paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de
+Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendée_, le _Maine_
+et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France; M.
+Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des
+statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu
+de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et
+de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de
+Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une
+quantité d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de
+Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de
+cette poétique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, à
+l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et
+semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer!
+
+ [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol,
+ in-8°.]
+
+Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa
+population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le
+centre d'un grand mouvement intellectuel.
+
+La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux
+sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs
+hommes d'un mérite distingué: M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas,
+ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira
+l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la
+préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation
+des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif,
+une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la
+Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, _les Administrations
+départementales de 1790 à l'an VIII_, où l'expérience de l'administrateur a
+heureusement aidé l'historien; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà
+cités; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de
+l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des
+savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique; M.
+Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie;
+M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de
+l'_Organisation de la médecine_ au point de vue des services publics, etc.
+
+Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas
+seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte,
+M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a
+fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus
+intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu
+d'années, un prix extraordinaire, la découverte du _procédé de perforation
+des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques
+très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur
+granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves
+de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet: il recueillit,
+près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss),
+les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit
+l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les
+pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un
+bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lève, et, à la lueur
+d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à
+droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille
+qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un
+jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal; c'était le résidu de son
+travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se
+débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant,
+attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur
+patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la
+polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que
+leur coquille; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le
+frottement continu, se développe à mesure que le travail avance; à la scie
+qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et
+ainsi de suite jusqu'à _quarante_, que M. Caillaud a comptées, et avec
+lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle
+enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à
+briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer!
+phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces
+millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la
+création!
+
+Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes: la _Revue
+des provinces de l'Ouest_, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une
+spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la
+Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon,
+Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales
+et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la
+province de Bretagne, la savante _Bibliothèque de l'École des chartes_; de
+plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en
+Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs
+des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.
+
+La _Revue de Bretagne et de Vendée_ a été fondée par M. de la Borderie, qui
+a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on
+retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste
+réputation par de grands travaux: MM. de Carné, de Courson, de la
+Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes
+hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand
+théâtre: M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de
+notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré
+de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune,
+qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont
+l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques;
+puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le
+breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans
+à peine, et dont ses compatriotes ont dit que: «c'était le plus grand poëte
+qui ait écrit en langue celtique.» Car elle produit encore des fleurs de
+poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur
+franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements
+contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les
+Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant
+J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poëtes n'ont jamais manqué
+en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des
+paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas
+des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent
+la langue nationale; qui ont gardé les moeurs antiques, et dont la vie se
+passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la
+légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des
+grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de
+granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les
+idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature
+contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et
+Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie,
+s'inspirent des mêmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de
+la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie,
+amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère
+patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette
+rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré,
+l'hommage le plus délicat et le plus rare: il avait publié, il y a vingt
+ans, sans le signer, un volume de poésies; un jour, dans une ville du Nord,
+quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
+fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à
+d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et,
+ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs
+inconnues_.
+
+Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus
+jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan,
+mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui
+aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les _Récits et nouvelles_ de
+Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre,
+madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la _Revue
+des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt
+un talent vraiment supérieur: une exposition simple faite avec un calme sûr
+de soi, force que possèdent seuls les maîtres; ils partent d'un pas mesuré,
+comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la
+doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de
+mots, sans réflexions par les faits mêmes; peu de dialogue,--le dialogue
+n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas
+maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas
+besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de
+notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de
+caractères;--un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des
+passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur
+est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux;
+l'impartialité dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des
+sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la
+Grande Perrière_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité,
+les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation
+et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une
+femme.
+
+Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux
+recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle
+Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés,
+continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a
+donné naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie
+Waldor et Elisa Mercoeur.
+
+M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé _Souvenirs
+bretons_, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de
+Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est
+la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer
+que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et
+qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes;
+mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même;
+il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il
+passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de
+crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le
+brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine
+nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et
+coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse
+et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste
+population des paludiers du Croisic:
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+ ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,
+ A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,
+ Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il
+deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte
+national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
+le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des
+jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendée_,
+contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées
+mêmes des poëtes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas
+tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le
+sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la
+campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille
+attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus
+belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois
+en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen; ou bien savourant
+l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins
+couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du
+printemps[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il
+l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions
+et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et
+sceptiques; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion
+de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte; il a
+la foi ardente et fière de ses pères:
+
+Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens!
+
+ Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits!
+ Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis!
+
+_La Pêche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain:
+
+ Il ne faut pas pêcher le jour des morts!
+
+Une seule chaloupe part; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le
+tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien:
+
+ Il n'a plus peur même des revenants!
+
+Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout
+à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il? Une _tête
+de mort_!
+
+Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie:
+
+ Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie?
+ Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,
+ O terre de géants et de genêts en fleurs?
+
+on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un
+jour il serait lui-même ce poëte vendéen.
+
+Il l'a été, il l'est: dans _les Vendéens_, il a peint les sublimes actions
+de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte
+sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose
+de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la
+main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette,
+la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au
+supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer.
+
+
+
+
+V
+
+Monuments.
+
+
+Ce pays de foi n'a pas changé: nulle part on ne construit un plus grand
+nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à
+Athènes: Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y
+devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En
+Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a
+conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût; à part Brest, ville nouvelle
+(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style
+bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes
+ont été conçues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler
+autrement que le style _catholique_.
+
+Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des
+cathédrales: à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes.
+Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume,
+construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du
+XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M.
+Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de
+sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc
+clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et
+guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il
+n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution: d'abord, la cathédrale,
+_Saint-Pierre_, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il
+ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste
+édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce
+sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'église des
+_Jésuites_, la chapelle du _petit séminaire, Saint-Clément_, les _Minimes,
+Notre-Dame de Bon Port_, le _grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie_,
+etc.
+
+Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail
+caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement
+colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de
+l'Italie; là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et
+harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des
+missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières
+exécutées par un Nantais, M. Échappé; des tableaux décoratifs en émail, de
+Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air,
+conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour; la cour
+du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale,
+d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
+moeurs: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe
+siècle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachevé, vous verrez une
+petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette
+inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne:
+
+ SOUS LA PROTECTION DE MARIE
+ TOUT GRANDIT.
+
+Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que
+même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant
+de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant
+logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en
+spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées,
+fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant
+le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et
+coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la façade,
+sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout
+la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce
+palais est consacré.
+
+A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes
+flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a
+demandé à chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres,
+ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et
+au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la
+ville de saint Corentin.
+
+C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que
+ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à
+l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée
+de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de
+Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués,
+tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante
+personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité
+d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre
+ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation
+aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de
+Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan.
+Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent
+est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de
+M. l'abbé Brune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la
+compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé
+Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à
+celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie.
+Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est
+posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.
+
+«Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les
+points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable
+prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage
+ecclésiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux évêques et aux moines que
+l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus
+incontestables grandeurs.» L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une
+preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes
+supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé
+Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M.
+Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art
+du moyen âge; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face
+des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer
+indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama
+l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa
+convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La
+restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà
+témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui
+a été donné de produire deux oeuvres complètes: l'église de Belleville et
+Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les
+plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A
+Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier,
+un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent
+donner le branle, le mouvement et la vie: activité qui ne se lasse pas,
+ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et
+étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait
+pour concevoir, entreprendre et mener à fin une oeuvre aussi considérable.
+Pas de difficulté qui le rebutât: le gouvernement ne pouvait donner qu'une
+subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son
+église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la
+charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et
+le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien
+ne fut négligé: ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux,
+statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans
+les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le
+caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis.
+L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent;
+l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un détail qui ne lui
+coûtât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une
+serrure comme pour un balustre; le curé, quoique désireux de jouir de son
+église comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le
+soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le
+monument était construit et livré au culte; il ne reste plus que les
+clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes
+aura coûté des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à
+cette grande oeuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux,
+comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de
+Dieu, avec une église dans la main.
+
+ [Note 1: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique
+ de 1858.]
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une
+activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on
+le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
+voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit
+de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque
+fruste, le voilà absorbé: à quoi bon?--A quoi?--compléter une
+collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une époque indécise de
+l'histoire, à mieux connaître les hommes, les moeurs, les usages, la marche
+des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre,
+conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment
+de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme.
+
+Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur; mais tous sont
+utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque
+manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir
+dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le
+but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat
+qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de
+leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les
+_pionniers de la littérature_. Les archéologues sont les pionniers de
+l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol,
+semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et
+les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc
+de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces
+collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent,
+ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles
+souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés,
+étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et
+emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit; ce
+sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on
+écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.
+
+On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par
+toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre
+histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à
+chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en
+marquer le caractère. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on
+met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les
+mieux conservés; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas
+que les os de ses ancêtres soient dispersés; sentiment naturel à l'homme,
+il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé: dans ces
+oeuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait
+entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit
+qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il
+a subies; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses
+aïeux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme
+et de leur vie!
+
+
+
+
+
+
+XV
+
+Paysages.
+
+=Pontivy.--Redon.--Ploërmel.--Guémenée.--Josselyn.--Le champ du combat des
+Trente.=
+
+
+Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes
+Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et
+qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin,
+Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de
+plus en plus, le caractère national; à mesure que l'on s'avance vers l'est,
+elles ont une physionomie moins accusée; on marche de désenchantement en
+désenchantement.
+
+Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel? Les partisans de
+l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle
+appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus
+les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées: la vieille, à rues
+étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et
+dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a
+son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres
+s'écroulent une à une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes
+retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le
+canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement
+de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir
+Napoléonville.
+
+Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles
+églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux
+plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des
+piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes
+du Finistère; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et
+profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la
+Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de
+l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que,
+chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant.
+La prédiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans
+importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a
+construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par
+Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les
+ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports,
+cosmopolite.
+
+Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer
+l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le
+sujet d'une de ses oeuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans
+une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su
+que nulle part le génie breton n'est moins marqué: on n'y parle pas breton;
+le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs
+de l'intérieur; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite
+ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en
+province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France.
+
+Il reste pourtant quelques débris: c'était là jadis le coeur de la
+Bretagne; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des
+Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau château, avec
+ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la
+gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à
+sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité
+et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un
+grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du
+temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus
+pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est
+devenue la splendeur de cette maison? où sont les princes de cette fière et
+illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon?
+
+Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit
+à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé
+creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière
+capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.
+
+Voilà que commence l'automne: le ciel a pâli, sa voûte immense est toute
+couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dôme
+semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace,
+reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives; ils
+s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la
+faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme
+une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques
+bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperçoit pas
+chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs
+suspendent et recommencent leurs coups cadencés; sur le sol sonore, les
+fléaux lourdement retombent; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de
+l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.
+
+Le soleil ne paraît pas dans le ciel; le bleu éclatant a fait place à une
+lumière terne; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la
+chaude transparence de l'été: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
+murmure; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux;
+la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rêveuse et
+étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
+Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête
+et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme
+suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.
+
+A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline,
+Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la
+rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des
+siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres; c'est une des
+dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand
+nom de Rohan.
+
+La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se
+casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze; les arbres,
+au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise
+avec le ciel abaissé; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de
+plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand
+bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'oeil de l'homme,
+quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans
+son coeur.
+
+Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent
+et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle: en quelques
+instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la
+vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée; ses plans,
+doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute
+chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge éclatent à
+travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent,
+comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir;
+tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel; en un
+endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui
+fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit
+l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dédaigne l'heure
+présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas.
+
+Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi
+cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous
+rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était
+jadis le _chêne de Mi-voie_; vous êtes au champ du _combat des Trente_! Là
+un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la
+vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues
+taillées à grands coups; corps solides, le casque en tête et l'épée à la
+main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux
+carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté
+inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient
+comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des
+fortes moeurs d'un vieux peuple.
+
+Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes:
+les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants:
+qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du
+XIVe siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont
+écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette
+plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de
+l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de
+la durée.
+
+Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur
+souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne
+semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent
+une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent; une
+couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se
+prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui
+coulerait par tous les pores; la fin de l'année est proche; la nature,
+lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents
+marquent le feuillage pour la mort.
+
+Bientôt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes
+cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche,
+comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est
+l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de
+Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds
+fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses
+os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un
+coup dépouillés; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur
+ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
+feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches,
+et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par
+bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi,
+deviennent plus laides et plus hideuses: les premières feuilles étaient
+jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi
+de l'homme: après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent
+du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés
+pâlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses
+impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à
+ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son
+coeur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force
+s'envole.
+
+Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits
+nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement
+arrêtés, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravité
+jusqu'alors inconnue; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette.
+C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations,
+les retours, les souvenirs: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie
+écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où,
+le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays
+qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra.
+
+Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse,
+changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image
+de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+=APPENDICE=
+
+
+
+
+I
+
+
+Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et
+le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées.
+_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathédrale_ sont extraites du livre de M. le
+docteur A. Fouquet, intitulé _Contes, légendes et chansons du Morbihan_; la
+légende de _Saint Christophe_ a été publiée par M. du Chalard, et celle du
+_Chêne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de
+Bretagne et de Vendée_.
+
+
+
+=LA LANDE DE LANVAUX.=
+
+
+Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le
+voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le
+vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères
+desséchées et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris
+plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y
+découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets
+pelés de ce désert.
+
+Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui
+filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un
+feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des
+fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux
+rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un
+glayeul.
+
+Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que
+j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant
+moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce
+familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être
+indiscret, me dit: «--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux
+est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées?--Non, mon
+enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma
+grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit
+comment cela est arrivé.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère
+t'a appris.
+
+«--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on
+comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entouré de
+courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.
+
+«Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir
+comment allait le monde en ce temps-là, arrivèrent à ce village par une
+pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus,
+portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et
+tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens.
+
+«Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du
+village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine;
+mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un
+méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer
+les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient
+au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent
+jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la
+porte de la plus pauvre cabane.
+
+«Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de
+pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus
+promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur
+servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il
+avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus
+travailler.
+
+«Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à
+Misère: «Tu es un brave homme; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu,
+et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de coeur et toute pour
+Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité; forme un souhait et il sera
+accompli.» A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils
+répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur
+dit «Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés
+chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits
+sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui
+montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous
+aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton
+désir soit satisfait!» dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux
+disparurent.
+
+«A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits,
+que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il
+sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si
+les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les
+branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: «Comment! s'écria
+Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez
+encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous
+êtes un voleur...» Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du
+village. Tous accoururent, et crièrent _haro_ sur M. Richard, détesté à
+cause de son avarice et de sa méchanceté.
+
+«M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à
+descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et
+de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le
+jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le
+lâcha, en lui disant: «Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous;
+mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.»
+
+«Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à
+coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misère. il faut me suivre;
+es-tu prêt?--Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours
+prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y
+laisser; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en
+quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si
+bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me
+satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous
+voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je
+voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour
+m'en cueillir une?--Qu'à cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une
+fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.--Et la Mort,
+sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça
+lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre,
+elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort
+fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne.
+
+Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde
+oreille à ses cris. «--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai
+tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre.--Bien, bien! dit
+Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je
+te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te
+laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au
+jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des
+temps!»
+
+«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage
+frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misère resta
+seul sur cette terre désolée!...»
+
+
+
+=LA CATHÉDRALE.=
+
+
+Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de
+la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de
+ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale,
+dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de
+regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses
+inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla
+s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales.
+
+A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple,
+l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait.
+Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à
+s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches
+tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la
+clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale.
+
+A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla
+enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à
+se rendre compte du lieu où il se trouvait; mais bientôt l'étrange
+spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire; car, au pied de
+l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble
+noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et
+sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles
+clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en
+sautoir.
+
+Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre
+qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de
+répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à
+genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard.
+
+O terreur!!! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites
+creuses et vides!...
+
+Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et
+ce ne fut qu'à l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa
+demeure.
+
+Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait
+toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres,
+et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres
+baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa
+couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus
+laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs
+incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire.
+Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le
+malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la
+direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles
+émotions.
+
+«Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des
+terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si
+elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement
+approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le
+souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être
+l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut
+donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre
+salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure,
+l'apparition qui vous a tant épouvanté.
+
+--Hélas! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une
+épreuve qui me tuerait...
+
+--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la
+subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend
+invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes; priez donc
+et croyez!... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du
+Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez,
+mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...»
+
+Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se
+rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer
+encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'à l'heure
+attendue avec impatience et pourtant redoutée.
+
+Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes;
+l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette,
+revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle.
+
+«Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue,
+retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu
+tout-puissant, dis... que veux-tu?
+
+--Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le
+spectre... Voilà déjà bien des années, oh! des années bien longues pour
+ceux qui souffrent! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet
+autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand
+j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par
+négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli
+coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les
+portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de
+celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a
+choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes!... Aussitôt le spectre
+et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts
+commença; mais quand le prêtre eut prononcé le _requiescat in pace_, il
+disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées
+lumineuses qui montaient au ciel...
+
+Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière
+l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux
+sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était
+complétement rassérénée.
+
+
+
+=LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.=
+
+
+Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes
+épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de
+passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord
+de l'eau avec ses douze apôtres; Christophe s'empresse de les prendre dans
+ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards.
+
+«Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire?
+
+--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.
+
+--Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez
+me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient
+forcés d'entrer dans mon sac.
+
+--Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas
+jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.»
+
+Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits,
+de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut
+jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en
+passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un
+changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira
+de mauvaises idées: «Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu
+pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la
+chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire
+qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi!»
+
+ [Note 1: Le Maudit.]
+
+Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac.
+_Petra faut tho_[1]? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas
+devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut
+suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde,
+il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce
+qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le
+gazon, vint à passer _er diaoul_[2], qui se mit à le narguer et à lui faire
+toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les
+poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille
+commença; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans
+qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs
+pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et
+retombant l'un après l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne
+s'était heureusement souvenu de son sac: «Ah! _milliguet diaoul_[3], par la
+vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac.» Ce qui fut fait à
+l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il
+jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en
+débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons
+battaient le fer rouge à grands renforts de bras. «Voilà mon affaire, se
+dit Christophe,» et s'adressant aux forgerons: «Tenez, leur dit-il, j'ai là
+un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait
+faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à
+l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu.--Accepté!»
+Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et
+le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on
+entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait:
+
+ [Note 1: Que voulez-vous?]
+
+ [Note 2: Le diable.]
+
+ [Note 3: Ah! maudit diable!]
+
+«Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de là?
+
+--Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille
+désormais.
+
+--Je le jure.
+
+C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir!»
+
+A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne
+s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent
+plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit
+ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore
+aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des
+nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant,
+lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous
+le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait
+jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre
+Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction
+il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre
+de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de
+bonne mine qui l'engagea à entrer; mais Satan, qui passait par là, s'écria
+aussitôt: «Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour
+moi!»
+
+Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du
+paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait
+encore son désir de pénétrer plus loin; aussi s'approchant le plus
+possible:
+
+«Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là-dedans!
+Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du
+dehors.»
+
+Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais
+aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus
+en lui disant: «Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.» On
+lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le
+ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place.
+
+
+
+=LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.=
+
+
+En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse
+de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de
+_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à
+l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux
+regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de
+Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière.
+Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de
+l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
+chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel: Maharit entra dans la
+barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord: croyant que
+le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait
+_son cousin_ par précaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois;
+mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus
+rapidement.
+
+ [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]
+
+«Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix
+suppliante; que dirait Loïc Guern d'une telle folie?...»
+
+Vaines prières: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait
+insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours...
+
+Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours.
+Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des
+spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant:
+c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au
+poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un
+cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au
+détour de la rivière.
+
+Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les
+côtés, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard
+anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il écouta
+longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
+feuillée.
+
+«Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en
+se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la
+fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la
+croix en y entrant.
+
+--Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là?»
+
+Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en
+peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour.
+
+A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses
+parents, à tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa
+les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons
+de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa _douce_ envolée. Enfin,
+trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur,
+sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante,
+qui lui adressa ces paroles:
+
+«Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la
+jolie fille de Clohars-Carnoët?
+
+--Hélas! non, répondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des
+nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait être ma _moitié
+de ménage_.
+
+--Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle
+dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la _plage
+des morts_.
+
+--Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller,
+dussé-je!...
+
+--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier
+qui mène la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui
+sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont
+bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charité, mon
+enfant!...
+
+--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim,
+depuis que j'ai perdu Maharit.
+
+--Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil.
+Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au
+diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit
+au village des _Korrigans_, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le
+_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle
+de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer
+l'eau.
+
+--Que ferai-je ensuite, ma bonne mère?
+
+--Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en
+arrière; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au
+trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la
+branche de houx, de te conduire _vivant à la plage des morts_. Le sorcier
+tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.»
+
+Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille
+mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit,
+il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage récent. Le
+batelier vint à son appel: en entrant dans la barque, Guern commença son
+chapelet; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa
+fiancée qu'il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors
+du bateau; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans
+l'eau; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la
+barque, entraînée par le courant, dévia avec une rapidité effrayante.
+
+Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit à la main,
+et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa
+fiancée; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le
+sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les
+rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde et noire.
+Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la
+rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au
+rivage entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui _le
+vieux chêne de la Laita_.
+
+Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la
+barque alla se briser contre un rocher vis-à-vis de Saint-Maurice. Le
+malheureux se sauva difficilement à la nage.--Depuis ce temps on vit à tous
+les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan,
+pâle et demi-nu, courir comme un possédé; il disait à qui voulait
+l'entendre: «Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jésus vous
+récompensera!»
+
+Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés.
+
+
+
+
+II
+
+
+Si l'on veut se faire une idée de la variété et de l'importance des
+questions traitées par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le
+programme d'un des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à Redon:
+
+
+
+=Première partie.--Archéologie.=
+
+
+1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
+d'Ille-et-Vilaine:
+
+ 1° Monuments celtiques.
+
+ 2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, etc.).
+
+ 3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.
+
+ 4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes périodes.
+
+ 5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, beffrois ou horloges,
+ maisons anciennes, etc.
+
+ 6° Mobilier des églises.
+
+ 7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
+ publiques, soit chez des particuliers.
+
+II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la province qui portent
+une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins.
+
+III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'église
+Saint-Sauveur de Redon.
+
+IV. Monographie du château de Blain.
+
+V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la ville de
+Redon.
+
+VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer la conservation
+de la chapelle gallo-romaine de Langon.
+
+VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à ses différentes
+périodes d'origine, de développement et de décadence, concorde-t-elle, sous
+le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opéré dans
+le centre et dans le nord de la France?
+
+VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition et les
+monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures,
+vitraux, etc., pour la représentation des principaux personnages de
+l'histoire de la Bretagne?
+
+IX. Faire connaître les documents concernant les artistes bretons,
+architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, etc., depuis les temps les
+plus reculés jusqu'à nos jours.
+
+X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen âge et de la
+Renaissance, existant en Bretagne et particulièrement dans
+l'Ille-et-Vilaine.
+
+
+
+=Deuxième partie--Histoire.=
+
+
+XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné lieu jusqu'à ce jour
+l'émigration des Bretons insulaires dans l'Armorique.
+
+XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de Nantes, de Vannes et
+de Rennes?
+
+XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la naissance de
+saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives à ce grand évêque
+dans les environs de Redon, spécialement dans la paroisse de Blain?
+
+XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations topographiques et
+des traditions, le lieu où se livra, en 845, la bataille de Ballon.
+
+XV. Les principaux documents publiés ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de
+Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils été l'objet d'une
+critique suffisante?
+
+XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la
+ville de Rennes et ses habitants?
+
+XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de l'agriculture et du
+commerce de la Bretagne.
+
+XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux
+de Bretagne.
+
+
+_Nota_. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une
+excursion monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières
+séances du congrès.
+
+
+
+
+III
+
+
+Tout le monde connaît le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_,
+publiés par M. de la Villemarqué. Nous en détachons une seule pièce, les
+_Fleurs de mai_, douce et touchante élégie, composée par deux jeunes soeurs
+paysannes, et traduite avec naïveté et grâce en vers français par M. Émile
+Grimaud.
+
+«Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), existe sur la
+limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on sème de fleurs la couche
+des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps
+sont regardées comme un présage d'éternel bonheur pour celles qui en
+peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hâtent le
+retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou
+l'instant de sa délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.»
+
+
+
+LES FLEURS DE MAI.
+
+
+I.
+
+ Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,
+ Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,
+
+ Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,
+ Vous en auriez été réjoui dans le coeur.
+
+ Mais de pitié votre âme aurait été pressée,
+ A voir la pauvre fille en son lit affaissée;
+
+ Le mal avait rongé ses membres affaiblis,
+ Et sa joue était pâle, oh! pâle comme un lis.
+
+ Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche;
+ Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche:
+
+ --«Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,
+ De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.
+
+ «A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire:
+ Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire!»
+
+
+II
+
+ A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,
+ Le rossignol de nuit chantait sur un rameau:
+
+ --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
+ Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes;
+
+ «Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans:
+ Heureuses celles-là qui meurent au printemps!
+
+ «De même qu'une rose abandonne la branche,
+ Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche;
+
+ «Avant huit jours passés celles qui vont mourir,
+ Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,
+
+ «Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,
+ Elles s'élèveront aux sphères éternelles.»
+
+
+III
+
+ Jeffik, le rossignol chantait hier au soir;
+ Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir?
+
+ --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
+ Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.»
+
+ Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,
+ Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix:
+
+ --«Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,
+ Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,
+
+ «Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientôt
+ Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut.»
+
+ La prière venait,--sur sa lèvre muette,--
+ A peine de finir, qu'elle pencha la tête:
+
+ Elle pencha la tête et puis ferma les yeux;
+ Alors on entendit un son mélodieux:
+
+ Dans le courtil c'était le rossignol encore:
+ --«Heureuses, disait-il en sa langue sonore,
+
+ «Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir,
+ Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir!»
+
+
+
+
+IV
+
+
+A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai
+poëte, nous en joindrons une autre d'un caractère différent, et où, à
+défaut de l'élégance du langage, dit le P. A. Martin (_Pèlerinage de
+Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de
+la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique composé par des matelots de
+la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au
+massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en sainte Anne.
+
+«Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux que les peuples
+n'oublient jamais, est encore solennellement chanté par la paroisse
+entière, lorsque au jour anniversaire de la délivrance de ses anciens
+enfants, elle vient en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de
+reconnaissance et d'amour.»
+
+
+
+CANTIQUE D'ARZON.
+
+ Sainte mère de Marie,
+ Par un miraculeux sort,
+ Vous nous conservez la vie
+ Dans le danger de la mort.
+
+ Avec actions de grâce,
+ Nous venons en ce saint lieu
+ Honorer en cette place
+ La sainte Aïeule de Dieu.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Nous avons été de bande
+ Quarante et deux Arzonnois,
+ A la guerre de Hollande,
+ Pour le plus grand de nos Rois.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Ce peuple de notre côte
+ Vint ici à grand concours,
+ Les fêtes de Pentecôte,
+ Implorer votre secours.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Pendant que l'ordre nous mande
+ Qu'il nous falloit faire état
+ De voguer vers la Hollande,
+ Pour leur livrer le combat.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Ce fut de Juin le septième,
+ Mil six cent septante et trois,
+ Que le combat fut extrême
+ De nous et des Hollandois.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Les boulets comme la grêle,
+ Passoient parmi nos vaisseaux
+ Brisant mâts, cordages, voile,
+ En mettant tout en lambeaux.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ La merveille est toute sûre
+ Que pas un homme d'Arzon
+ Ne reçut la moindre injure,
+ De mousquet, ni de canon.
+
+ Sainte mère de marie, etc.
+
+ Un d'Arzon changeant de place,
+ Un boulet vint à passer,
+ Brisant de celui la face
+ Qui venoit de s'y placer.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ L'Arzonnois la sauvant belle,
+ Eut l'épaule et les deux yeux
+ Tout couverts de la cervelle
+ De ce pauvre malheureux.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ De Jésus la sainte Aïeule,
+ Par un bienfait singulier,
+ Nous connaissons que vous seule
+ Nous gardiez en ce danger.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Par humble reconnaissance,
+ Nous fléchissons les genoux,
+ Adorant votre puissance
+ Qui a paru envers nous.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Recevez toutes nos classes,
+ Pour tout le temps à venir;
+ Sous l'asile de vos grâces,
+ Nul ne pourra mal finir.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+
+
+
+V
+
+
+Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées au vrai type breton, nous
+citerons particulièrement les _Crêpes_ et _le Retour du Pardon_: on y
+trouvera des détails de moeurs du pays, en même temps qu'un spécimen du
+style vif, pittoresque et un peu âpre du poëte armoricain.
+
+
+
+LES CRÊPES.
+
+ Dans le seigle ou dans le froment
+ Aux fleurs légères,
+ Naissent tes fleurs, bleuet charmant,
+ La paille ombrage obligeamment
+ Ces étrangères.
+
+ Des colzas jaunis au printemps,
+ Moissons superbes,
+ Les souffles d'avril palpitants
+ Courbent en flots d'or éclatants
+ Les hautes gerbes.
+
+ Le trèfle a diverses couleurs,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,
+ A l'automne, ce sont les grappes de blé noir
+ Balançant leurs fleurettes blanches;
+ Le paysan joyeux, contemplant son labour,
+ Bravement mis, le coeur léger, se rend au bourg
+ Pour les offices des dimanches.
+
+ Il se plaît à compter le nombre de setiers
+ Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.
+ Sous le vent du matin qui passe,
+ Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,
+ Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,
+ Remplit sa poitrine et l'espace.
+
+ C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis
+ Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,
+ Et nourrir toute la famille.
+ Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,
+ Comme le beau reflet de ces blanches moissons,
+ L'espérance en ton âme brille.
+
+ Tous les tiens mangeront des crêpes; tous les tiens
+ Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,
+ Pourront piocher à la gamelle;
+ Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,
+ Chacun prendra sa part au bassin reluisant
+ Où la crêpe au caillé se mêle.
+
+Le poëte, surpris par un orage, entre dans une chaumière, et assiste à la
+confection des crêpes:
+
+ Je voyais près de moi la servante au bras nu
+ Faisant fumer la poêle.
+
+ La pâte s'étalait; son flot moins transparent
+ S'arrondissait en crêpe;
+ Et le gâteau cuisait, cuisait--en susurrant
+ Ainsi qu'un vol de guêpe.
+
+ Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,
+ D'une batte légère
+ Voici qu'un tour de main leste et précipité
+ La tournait tout entière.
+
+ Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,
+ La maie en était pleine;
+ Car c'est là l'aliment de toute la maison
+ Pour toute la semaine.
+
+ L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,
+ Roulement monotone,
+ Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai
+ La chaumière bretonne.
+
+ Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .
+
+ Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir
+ Au bord des eaux superbes,
+ Voyant les sarrasins finissant de fleurir,
+ Bientôt mûrs pour les gerbes,
+
+ Je demandais au ciel. . . . . . . . . .
+
+ ... Que la sombre nue aux funestes lueurs,
+ Planant sur la campagne,
+ Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,
+ Ce pain de la Bretagne!
+
+Voici le début de la pièce _le Retour du Pardon_:
+
+
+ LE VOYAGEUR.
+
+ Je vois d'où vous venez: bonjour, la brave femme;
+ Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous;
+ Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,
+ Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.
+ Bonjour! ménagez bien votre monture blanche,
+ Car déjà vers la terre elle a le front courbé;
+ Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche
+ Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.
+
+
+ LA FILLE.
+
+ Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,
+ Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi?
+
+
+ LA MÈRE.
+
+ Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,
+ Puisque c'était hier le jour de grand'merci,
+ Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route
+ Est couverte en entier de pèlerins lassés,
+ Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte,
+ Les pardons accordés à tous ces jours passés.
+
+
+ LE VOYAGEUR.
+
+ Savoir où vous allez est encor plus commode
+ Les femmes de Quimper ont des fichus plissés
+ Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode;
+ Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.
+ Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille
+ Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or;
+ Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,
+ Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.
+ Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,
+ Et d'un rouge cordon relevés avec goût,
+ Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,
+ Ressortent en arrière et chargent votre cou.
+ Je reviens du pays dont c'est là la coiffure;
+ Je reviens de Kersaint et Tremeané.
+ Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:--
+ Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas deviné?
+
+
+
+
+V
+
+
+Un fragment de la jolie pièce intitulée _Nos Buissons_ montrera avec
+quelles fraîches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a écrit le volume
+de poésies qu'il a si justement appelées _Fleurs de Vendée_.
+
+ Voici la saison chérie:
+ L'épine noire est fleurie,
+ Saluez le gai printemps!
+
+ L'aubépine s'est couverte
+ D'une robe blanche et verte
+ Qui fait le vent embaumé,
+ Comme la déesse antique
+ Dont la robe balsamique
+ Laisse un souffle parfumé.
+
+ Que ton destin s'accomplisse,
+ Fleur de la ronce, calice
+ D'où sort ce fruit savoureux,
+ La mûre, la noire perle,
+ Pour qui l'enfant et le merle
+ Ont des regards amoureux.
+
+ O senteurs du chèvrefeuille,
+ Sucs que l'abeille recueille,
+ Que boivent les papillons!
+ O l'arome qui s'épanche
+ Du troëne à grappe blanche,
+ Ce lilas de nos vallons!
+
+ Le liseron court, s'enlace,
+ Et jamais il ne se lasse
+ De grimper, de festonner!
+ A voir sa cloche argentine,
+ Lorsque le zéphyr l'incline,
+ On pense: elle va sonner!
+
+ Le sureau dresse sa tige,
+ La demoiselle y voltige,
+ Sachant que son miel est doux;
+ Le lézard vert dans la haie,
+ Au moindre bruit qui l'effraye,
+ Se glisse à travers les houx.
+
+ L'araignée industrieuse
+ Tend sa toile captieuse
+ Entre deux brins d'églantier;
+ Plus fine que la dentelle,
+ D'un sylphe on dirait une aile
+ Dont il perdit la moitié.
+
+ Et plus bas maintes fleurettes
+ Découpent leurs collerettes
+ D'azur et d'argent et d'or:
+ --La primevère hâtive,
+ La violette craintive
+ Qui dérobe son trésor,
+
+ La véronique céleste,
+ Et la bruyère modeste,
+ Au calice délié;
+ Le myosotis qu'on donne
+ A l'ami qu'on abandonne,
+ Pour n'en pas être oublié!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ PRÉFACE
+
+ I. Foi et poésie des Bretons
+ II. Foi et poésie des Bretons (suite)
+ III. Les pierres
+ IV. Quiberon
+ V. Les Rochers--Combourg
+ VI. Saint-Ilan
+ VII. La mer
+ VIII. Saint-Florent
+ IX. Les vieilles villes--Les vieilles maisons
+ X. Saint-Nazaire
+ XI. Les lutteurs
+ XII. Les monuments
+ XIII. Quériolet
+ XIV. Du mouvement intellectuel en Bretagne
+ XV. Paysages
+
+
+ APPENDICE
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 ***
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+ The Project Gutenberg eBook of La Bretagne. Paysages et Récits, by Eugène Loudun.
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+ </head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 ***</div>
+
+<p><br>
+LA<br>
+BRETAGNE<br>
+<br>
+PAYSAGES ET RÉCITS<br>
+<br>
+<br>
+PAR<br>
+<br>
+EUGÈNE LOUDUN<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+</p>
+<blockquote>La Bretagne, le pays des bons prêtres,<br>
+des bons soldats et des bons serviteurs.</blockquote><br>
+<p>
+<br>
+1861<br>
+</p>
+
+<br>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="PREFACE"></a><h2>PRÉFACE</h2>
+<br>
+
+<p>A une époque où les nations européennes se
+transforment si rapidement et tendent à une unité
+qui leur imprimera une physionomie uniforme,
+c'est un spectacle digne d'intérêt que celui d'un
+peuple qui a gardé son caractère propre, et, au
+milieu d'un changement général, est demeuré le
+même. C'est le spectacle que présente la Bretagne.</p>
+
+<p>Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible
+au mouvement qui emporte le reste du
+monde&nbsp;; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi
+de nombreuses altérations. Des cinq départements
+bretons, le Finistère presque seul a conservé intacts
+ses costumes et sa langue&nbsp;; il est le plus éloigné,
+le bout de la terre, comme le dit son nom&nbsp;;
+le progrès moderne ne l'a pas encore atteint.
+Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord,
+le Morbihan même, le pays du combat des Trente,
+des pèlerinages et des chouans, les hommes presque
+tous ont quitté la braie celtique pour le pantalon
+des villes&nbsp;; il n'y a plus que les femmes qui
+portent encore l'antique costume et la coiffure pittoresque.
+C'est que la femme, gardienne du foyer,
+est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens
+usages et les traditions de la famille&nbsp;; dans
+le costume elle met du sentiment&nbsp;; le quitter, c'est
+rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux
+quand toutes les femmes d'un pays ne tiennent
+plus à leur costume, ce pays ne mérite plus de
+nom particulier, il en change.</p>
+
+<p>La langue s'est un peu mieux maintenue&nbsp;; on
+la parle encore dans les bourgs et les villages&nbsp;;
+c'est en breton que se fait le prône le dimanche,
+en breton l'allocution du recteur aux mariés.
+Déjà aussi, pourtant, la vieille langue se perd&nbsp;: le
+bourgeois des villes ne la comprend plus&nbsp;; le paysan
+parle le breton et entend le français&nbsp;; ses rapports
+journaliers avec l'étranger lui ont appris la valeur
+de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en va un de ces
+vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue,
+et il n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus,
+ce temps où deux troupes de Bretons ennemis, de
+la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient
+tout à coup sur le champ de bataille, entendant
+résonner des deux côtés les mots de la même langue,
+et se reconnaissaient et s'embrassaient&nbsp;; frères
+de la même race, issus de la même terre<span class="noteref">[1]</span>. Dans
+les cimetières qui ceignent toutes les églises de
+campagne, on ne voit plus que rarement sur les
+tombes nouvelles une inscription en langue bretonne&nbsp;;
+elle disparaît aussi, cette coutume nationale
+qui distinguait le paysan breton jusque dans la
+mort, qui l'isolait des étrangers indifférents et réservait
+pour ses enfants seuls la connaissance de
+sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique
+langage sera devenu le domaine des savants et
+l'occupation des académies, et, déjà, comme cédant
+à un fatal pressentiment, un pieux et noble
+fils de l'Armorique s'est empressé de recueillir les
+poésies de ses bardes<span class="noteref">[2]</span>, chants mélancoliques de
+prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne
+sera plus comprise de leur postérité muette.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où se
+rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons du
+pays de Galles.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: <i>Chants bretons</i>, publiés par M. H. de la Villemarqué.]</blockquote>
+
+<p>Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs
+de ce vieux peuple, et le chemin de fer
+qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme
+une flèche au cœur de l'Armorique, consommera
+le changement&nbsp;: il ne faut pas s'en étonner&nbsp;; les
+costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
+variables, peuvent être ou ne pas être&nbsp;; mais
+ce qui n'a pas changé en Bretagne, c'est ce qu'il y
+a de plus intime dans un peuple, la religion, et
+la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages
+comme les Turcs, dit Chateaubriand, n'étaient
+attentifs qu'à mes armes et à ma religion&nbsp;; les armes,
+qui protègent le corps de l'homme, la religion
+qui est son âme même. C'est à ce point de vue que
+la Bretagne a été peinte dans ce livre&nbsp;; la Bretagne
+est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est
+encore la Bretagne.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<h2>LA BRETAGNE</h2>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="I"></a><br>
+<h2>I</h2>
+<h2>Foi et poésie des Bretons.</h2>
+<h3>Le Grand-Bé.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les croix.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les églises.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les clochers.</h3>
+<br><br>
+
+<p>La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers
+sur lesquels on a construit des forts qui protégent la
+ville de leurs feux croisés&nbsp;; le Grand-Bé est un de ces
+îlots&nbsp;; naguère il était armé de canons&nbsp;; aujourd'hui, le
+fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de
+son cap, de loin on aperçoit une croix se dessinant sur
+l'azur du ciel. Cette croix attire tous les regards, et
+c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à
+découvert la grève de sable et de granit, que tendent
+les pas des voyageurs.</p>
+
+<p>Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint
+un plateau nu, aride, où quelques moutons trouvent à
+peine à brouter une herbe rare&nbsp;; on tourne à travers
+un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée,
+tout à coup on se trouve devant une pierre et une croix
+de granit. C'est le tombeau de Chateaubriand.</p>
+
+<p>Il n'est pas de plus poétique tombeau&nbsp;: adossé au
+vieux monde, il regarde le nouveau&nbsp;; il a sous lui l'immense
+mer, et les vaisseaux passent à ses pieds&nbsp;; point
+de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que
+le bruit de la mer incessamment remuante, qui, dans
+les tempêtes, couvre cette pierre nue de l'écume de ses
+flots.</p>
+
+<p>Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours
+s'échangent&nbsp;: on se demande quelle pensée l'inspira
+quand il déclara ne vouloir même pas que son nom fût
+inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité,
+ceux-là d'orgueil&nbsp;; il y a, ce me semble, l'un et
+l'autre, et cette humilité et cet orgueil ont une même
+source, un grand désenchantement. Cet homme qui
+avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues&nbsp;;
+ce voyageur qui avait parcouru l'univers, visité
+l'Orient, berceau de l'ancien monde, et les déserts de
+l'Amérique où naît le monde nouveau&nbsp;; ce poëte qui
+pouvait compter les cycles de sa vie par les révolutions,
+était envahi, à la fin de ses jours, par une tristesse
+sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait préludé
+par des Considérations sur les révolutions, il se complut,
+en ses dernières années, à écrire la Vie du réformateur
+de la Trappe&nbsp;; le silence et la solitude du cloître étaient
+en harmonie avec la tristesse de son âme. Après avoir
+été chargé des plus importantes missions, avoir rempli
+les plus hauts emplois, vu à l'œuvre les hommes les
+plus habiles et les plus puissants, une fois retiré du
+cercle tournoyant du monde, il avait été pénétré d'une
+accablante vérité&nbsp;: combien peu vaut l'homme, combien
+peu il fait, combien moins encore il réussit en ce
+qu'il tente. Ce qui cause la joie, l'orgueil, l'enivrement
+du monde, le faisait sourire&nbsp;; il avait pour tous les
+hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait
+pas lui-même&nbsp;; il savait, selon le mot d'un ancien,
+qu'il y a peu de différence d'un homme à un autre
+homme<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Thucydide.]</blockquote>
+
+<p>Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau
+d'inscription, pas de nom&nbsp;: qu'importe qui lira son
+nom&nbsp;&nbsp;! les hommes sont petits, et il est l'un d'eux&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais,
+par orgueil aussi, il veut une pierre nue&nbsp;: cette
+pierre, elle sera visitée des voyageurs de toutes contrées&nbsp;;
+ils viendront la regarder, et diront&nbsp;: <i>Chateaubriand</i>&nbsp;!
+Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux
+qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions
+lointaines&nbsp;; il prétend obliger les hommes à savoir qui
+il est.</p>
+
+<p>Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine&nbsp;! en lui
+s'unissent les sentiments les plus contraires, le désenchantement
+de la gloire, et la croyance en l'immortalité
+d'un nom&nbsp;; le dédain du scepticisme, et la soif des applaudissements&nbsp;;
+une impression d'humilité de chrétien,
+et un instinct de souverain orgueil.</p>
+
+<p>La vérité, pourtant, est là&nbsp;: cette croix, signe de
+l'éternité sur cette pierre marque de la mort, est l'immuable
+témoignage de l'inanité de l'orgueil humain.
+Mais elle a aussi une autre signification&nbsp;: Chateaubriand
+ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que
+Lamennais, son compatriote, ordonna qu'elle ne fût
+pas plantée sur le sien, tous deux obéissant à la même
+préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La
+croix, dominant la tombe où repose le poëte breton,
+est le symbole du génie de sa patrie, de la catholique
+Bretagne.</p>
+
+<p>La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle
+s'allie à une poésie propre au génie breton&nbsp;: les objets
+matériels parlent en ce pays, les pierres s'animent, les
+campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme
+conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination,
+personne ne s'y peut tromper&nbsp;: dès que l'on entre en
+Bretagne, la physionomie du pays change, et le signe
+de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous
+les carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les
+époques&nbsp;; depuis le XIIe siècle jusqu'au XIXe&nbsp;; il y en a
+de toutes les formes&nbsp;; là, simples croix de granit exhaussées
+de quelques marches&nbsp;; ici, croix portant sur
+leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge,
+sculptures grossières, mais toujours empreintes d'un
+sentiment sincère. La sainte Vierge, les Bretons ne
+comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent
+sa douleur, ils la partagent, ils l'expriment avec une
+énergique vérité. Voyez ce tableau de la Vierge tenant
+son fils mort sur ses genoux, dans l'église de Saint-Michel,
+à Quimperlé&nbsp;; c'est une peinture primitive, par
+une main inhabile qui ignorait les ressources de l'art&nbsp;;
+le dessin en est incorrect&nbsp;; mais quelle expression
+de douleur&nbsp;! Le peintre voulait rendre la vive souffrance
+de la mère&nbsp;: la bouche est tordue, les yeux sont fixes,
+la prunelle est presque seule indiquée&nbsp;; cette fixité du
+regard est saisissante, elle vous arrête, on reste là à
+regarder, on oublie que c'est une représentation, on
+voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur,
+ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée,
+et pourtant vivante.</p>
+
+<p>A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue
+de la Vierge, conçue au contraire dans un sentiment
+délicat et tendre&nbsp;: elle a cette attitude penchée, cette
+tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à
+soi le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis
+nombreux, le manteau l'enveloppe avec une grâce harmonieuse&nbsp;;
+car ce n'est plus la Vierge de douleur, c'est
+la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre
+ses bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir,
+Notre-Dame de <i>Bot scao</i>, la Vierge de Bonne-Nouvelle.</p>
+
+<p>On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des
+marins bretons particulièrement. A Brest, on cherche
+en vain un musée de tableaux&nbsp;: Brest n'est pas une
+ville d'art&nbsp;; on y respire comme un souffle de guerre&nbsp;;
+le port rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses
+canons, ses boulets, ses ancres gigantesques, les forts
+dressés sur les rochers, le mouvement animé des rues
+où vont et viennent des soldats de toutes armes, des
+matelots arrivant de tous les points du monde, tout a
+le caractère précis, positif et puissant de la réalité du
+moment&nbsp;: l'homme a enfoncé dans le roc les pieds de
+granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement
+fixé.</p>
+
+<p>Mais, montez un des escaliers qui mènent de la
+ville basse à la ville haute, et, sous une voûte, vous
+trouverez quatre tableaux appendus à la muraille&nbsp;; c'est
+là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à
+la sainte Vierge&nbsp;: le départ du navire&nbsp;; les femmes et
+les enfants sur la grève, à genoux, pendant la tempête&nbsp;;
+le vaisseau ballotté par les orages, et les bras des matelots
+tendus vers le ciel&nbsp;; et, au retour, les marins
+sauvés s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle
+de Notre-Dame. Et, au-dessous, des légendes
+touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie ou
+rend grâces&nbsp;: <i>Sainte Vierge, secourez-nous&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Sainte
+Vierge, secourez ceux qui sont en mer</i>&nbsp;! Voilà l'homme
+avec sa faiblesse, son aspiration et son espérance,
+l'homme vrai&nbsp;: le reste n'était qu'apparence.</p>
+
+<p>Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de
+tous les prétextes pour témoigner de leur foi&nbsp;: à Saint-Aubin
+d'Aubigné, entre Rennes et Saint-Malo, vous
+longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans
+une épine, une croix qui verdit au printemps, parmi
+les églantines et les roses<span class="noteref">[1]</span>. Vous revenez de visiter
+la lande de Carnac, cette lande pâle et désolée où les
+pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue,
+sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis
+vingt siècles leur impénétrable secret&nbsp;; quelle est cette
+croix qui s'élève sur une éminence&nbsp;? C'est une croix
+qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la
+croix sur un autel druidique, en avant de cette armée
+de pierres qui marquent peut-être le cimetière d'un
+grand peuple.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé en
+forme de croix.]</blockquote>
+
+<p>Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport,
+une source jaillit et s'écoule entre les rochers, à la fois
+fontaine et lavoir&nbsp;: sur les pierres amoncelées, une niche
+dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée
+de fleurs&nbsp;: alentour, les liserons des champs, les pervenches
+et les églantiers ont poussé dans la mousse et
+les herbes, et enlacent la rustique chapelle de leurs
+festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à-vis,
+s'étendent les champs d'ajoncs verts&nbsp;; par-dessus
+leurs longues tiges raides apparaissent les murs à
+demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit, ouverte
+au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on
+aperçoit la mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont
+on entend la rumeur prolongée, incessante, qui emplit
+les champs et les airs.</p>
+
+<p>Dans ce pays catholique par excellence, toutes les
+églises sont remarquables&nbsp;: il n'est si petit village dont
+l'église n'ait quelque partie intéressante, ou une de ces
+chaires extérieures, devenues si rares, et que l'on voit
+encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille,
+et d'où le prêtre, dans les temps de mission, en
+certaines circonstances extraordinaires, parlait aux
+peuples assemblés sur la place&nbsp;; ou une voûte entièrement
+peinte, comme à Carnac et à Kernascleden&nbsp;; ou
+des médaillons de pierre et de bois encadrant l'autel
+de naïves sculptures dorées, à Roscoff, à Crozon, etc.&nbsp;;
+ou un tabernacle composé comme un monument architectural,
+une sorte de palais en miniature avec ses
+corps de logis, ses pavillons, ses colonnes, ses dômes,
+ses galeries, ses statues (à Rosporden)&nbsp;; un confessionnal
+antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin)&nbsp;;
+un baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à
+Landivisiau)&nbsp;; ou bien quelque objet particulier, tel que
+cet ornement bizarre qui n'existe plus que dans une
+seule église, la <i>roue de bonne fortune</i>, de Notre-Dame
+de Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une
+grande roue suspendue à la voûte de l'église et tout
+entourée de clochettes&nbsp;; aux jours de fêtes solennelles,
+pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la
+roue, et toutes ces clochettes agitées forment un
+bruyant carillon qui règle la marche de la procession,
+et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
+voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la
+sainte Vierge. Ou bien, enfin, c'est un de ces troncs,
+grossiers piliers équarris, ais de chêne bardés de
+larges bandes de fer, placés au milieu de l'église,
+à côté du catafalque de bois noir semé de larmes
+blanches&nbsp;; le tronc et le cercueil, qui rendent sensibles
+à tous les yeux à la fois la fragilité de la
+vie, et le principe chrétien par excellence, la charité.</p>
+
+<p>Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'œuvre,
+les cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé,
+par exemple, dont les arcades sont si sveltes et si finement
+découpées&nbsp;; ou les bas-reliefs intérieurs du portail
+de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre
+sculptée avec cette délicatesse et cette richesse d'invention,
+qualités charmantes de la jeunesse, qui furent
+celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les églises,
+près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue
+peinte du saint de la paroisse, un de ces saints bretons
+que l'on ne trouve pas ailleurs&nbsp;: saint Cornély, saint
+Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout. Saint
+Yves a le privilége d'être représenté dans presque
+toutes les églises, même celles dont il n'est pas le patron&nbsp;;
+le souvenir de ce grand homme de bien, de ce
+savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté vivant
+dans le cœur des Bretons. Partout vous le voyez en
+robe de juge, la toque sur la tête, entre deux plaideurs,
+le seigneur richement vêtu, en habit de velours rouge,
+tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie et
+l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous
+aux coudes et aux genoux, et pieds nus dans ses sabots.
+Le grand seigneur, l'air fier, suffisant, le chapeau
+sur la tête, présente au saint une bourse d'or&nbsp;; le paysan,
+le regard et l'attitude timides, la tête basse, le
+bonnet à la main, attend humblement la sentence. Il
+n'a rien à donner, mais la justice ne lui fera pas défaut.
+Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
+et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui
+donne gain de cause. C'est toute l'histoire du moyen
+âge, les trois ordres vis-à-vis l'un de l'autre&nbsp;: l'Église
+protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le
+puissant.</p>
+
+<p>Quant aux monuments proprement dits, nulle part
+on ne rencontre davantage de ces belles églises du
+moyen âge, témoignage de la piété, de la science et du
+goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol,
+du meilleur temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante
+par sa masse, sa grandeur, la noble simplicité
+de ses ornements, l'harmonie de ses proportions&nbsp;; le
+granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à
+l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait
+bâties de fer&nbsp;; là, Tréguier et ses boiseries exquises,
+bancs, autels, stalles, lutrin en chêne noir et brillant,
+découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable
+variété&nbsp;; pas un balustre qui se ressemble&nbsp;; il y a de
+quoi fournir des modèles à tous les sculpteurs de notre
+temps&nbsp;; plus loin, Saint-Pol de Léon et sa flèche de
+granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre, inébranlable,
+ceinte de galeries à jour comme de gracieuses
+couronnes, élançant au ciel ses clochetons aux pointes
+aiguës, toute découpée, aérienne, un des joyaux de
+la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un légitime
+orgueil&nbsp;; et le Folgoat, un petit village inconnu, au
+nord de Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il
+faut se détourner de toute route pour le trouver&nbsp;; mais
+dans ce pauvre village, deux princes bretons, le duc
+Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église
+royale, y accumulant tout ce que l'art gothique en sa
+floraison la plus riche, uni aux caprices les plus ingénieux
+de la Renaissance, a imaginé de plus délicat et
+de plus éclatant&nbsp;: portraits sculptés, statues d'un beau
+style, où déjà se reflète l'antiquité, chœur ogival tout
+ciselé, et un jubé (on sait combien sont devenus rares
+ces gracieux et originaux monuments du catholicisme),
+un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont
+taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible.
+Le marteau de la Révolution n'a détaché
+que des fragments insignifiants de ces belles pierres
+si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles
+passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le
+temps.</p>
+
+<p>Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées,
+les clochers à pans coupés de la Renaissance, de la
+Roche-Maurice-lès-Landerneau, de Landivisiau, de Ploaré,
+de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et légers
+clochetons et ornés de balustrades à deux étages,
+comme les minarets de l'Orient&nbsp;; les flèches élevées le
+long des côtes, celle de Tréguier, par exemple, percée
+à jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
+constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de
+croisillons, d'étoiles, comme un chapeau de magicien.
+Puis, les bénitiers exprimant toujours le caractère de
+l'époque&nbsp;: à Dinan, dans une église du XIIe siècle, une
+cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de
+toutes pièces supportent de leurs larges gantelets de
+fer&nbsp;; car le XIIe siècle est le temps des croisades, de la
+chevalerie au service du Christ<span class="noteref">[1]</span>. Dans une église
+du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante
+petite colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine
+guirlande de pampres, et au-dessus, un ange qui ploie
+ses ailes comme s'il descendait du ciel et se venait
+poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien,
+et inspirés par un sentiment plus chrétien encore, les
+bénitiers extérieurs, si communs dans toute la Bretagne,
+et dont les plus remarquables sont à Landivisiau,
+à Morlaix, à Quimperlé&nbsp;; le bénitier intérieur n'est qu'un
+accessoire&nbsp;; le bénitier extérieur, isolé en avant de la
+porte, a une signification plus précise&nbsp;: il dit où l'on va
+entrer, il sollicite un premier mouvement de l'âme&nbsp;: le
+chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête,
+son cœur se recueille et se prépare. Les architectes
+bretons ont bien compris cette grave pensée de
+la religion&nbsp;: les bénitiers extérieurs sont de véritables
+monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré
+d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées
+de leurs ailes&nbsp;; le dais élancé, ciselé, d'où pendent
+les pointes effilées d'une broderie de granit, et,
+sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui
+semble inviter le fidèle à entrer dans la maison de la
+prière.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Il y a un bénitier semblable à Corseul.]</blockquote>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="II"></a><br>
+<h2>II</h2>
+<h2>Foi et poésie des Bretons (suite).</h2>
+<h3>Saint-Thégonec.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les cimetières.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les calvaires.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cast.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne
+pour avoir une idée de ces œuvres de l'architecture
+embellie par la foi&nbsp;: dans un petit bourg, à Saint-Thégonec,
+entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle
+funéraire, sculptures, crypte, calvaire, tous les types
+de l'art chrétien de Bretagne, se sont comme donné
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Les cimetières bretons se ressemblent tous&nbsp;; presque
+partout ils entourent l'église&nbsp;; ceints d'un petit mur
+bas, souvent ils n'ont pas même de portes&nbsp;; une grille
+de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire
+aux bestiaux l'accès de la demeure des morts<span class="noteref">[1]</span>.
+Une croix, un calvaire où sont représentées des scènes
+de la Passion, quelquefois la statue agenouillée d'un
+pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus
+à ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls
+monuments de ces cimetières des villages bretons&nbsp;; les
+tombes sont marquées par de petits tas de terre, serrés
+l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
+recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la
+pierre, on a creusé comme une petite coupe où s'amasse
+l'eau du ciel, et dont la mère, le fils, l'ami,
+aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et
+prier pour celui qui est couché dans la terre<span class="noteref">[2]</span>. Ces
+cimetières, placés au milieu des bourgs et des villages,
+ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années
+pour que ces champs de la mort soient comblés des
+corps des générations éteintes&nbsp;; les morts bientôt sont
+exhumés pour faire place aux nouveaux venus&nbsp;: dans
+quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir
+déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la
+façade de l'église, les pierres des tombes, pierres debout
+qui ne recouvrent plus aucun corps, froids témoignages
+d'un souvenir qui de jour en jour va s'effaçant.
+Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté
+de l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli
+les os des morts exhumés&nbsp;: si l'on jette un regard à
+travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur ce charnier
+sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements,
+entassés et mêlés comme des brins de paille&nbsp;; ce sont
+les hommes qui ont marché sur terre, solitaires et
+délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A Goueznou, à Plabennec, etc.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans les
+pierres sépulcrales des musulmans&nbsp;; mais cette eau ne sert qu'à désaltérer
+les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la tombe.]</blockquote>
+
+<p>Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux
+ou plus tendre a voulu du moins conserver intacte
+une partie de ces corps arrachés à la terre.
+Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle
+inattendu&nbsp;: à toutes les saillies du bâtiment, sous
+les porches, sur la corniche antérieure, sont alignées,
+accrochées, suspendues l'une à l'autre, une multitude
+de petites boites comme un chapelet&nbsp;; ces petites boîtes,
+surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment
+le crâne des ancêtres, la tête, ou, selon le mot
+expressif de la vieille langue, le <i>chef</i>, ce qu'il y a de
+plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une
+inscription indique la date et le nom&nbsp;:</p>
+
+<p><i>Ci gît le chef de</i>...</p>
+
+<p>On le voit par une petite ouverture en forme de cœur,
+autre symbole touchant. Ce sont les archives funèbres
+des familles, non renfermées dans la maison où l'habitude
+les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église,
+devant lesquelles les générations nouvelles passent et
+se découvrent, le dimanche en venant prier<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à têtes,
+mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous les os, et
+qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme des ballots.]</blockquote>
+
+<p>&Ccedil;à et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques
+crânes de morts qui n'ont pas eu de famille et à
+qui l'on n'a pas donné de cercueil, verdis, les yeux
+pleins de gravier, à travers lesquels pointent des
+brins d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là
+appuyé peut-être sur celui qui fut son ennemi
+en ce monde.</p>
+
+<p>Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils
+suspendus, on entre dans l'église, et cette église est
+comme un résumé de toutes les églises bretonnes&nbsp;:
+tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées,
+chaire en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'œuvre
+de la fin de la Renaissance, une des plus belles chaires
+de Bretagne&nbsp;; tableaux en bois, à fermoirs peints, pyramide
+de patriarches, de rois et de prophètes de l'Ancien
+Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à
+la sainte Vierge&nbsp;; voûte d'or et d'azur au fond tout
+étincelant&nbsp;; le chœur, l'autel et les chapelles latérales,
+chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges,
+fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs,
+un ruissellement d'or, de verdure, de rouge
+éclatant et d'azur.</p>
+
+<p>De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule,
+sur le côté, se détache haute et nue&nbsp;; pas de sculptures,
+pas d'ornement&nbsp;; les pierres suintent l'humidité&nbsp;; les
+assises qui ont pris une teinte noire, séparées par un
+ciment blanc, ont un aspect lugubre&nbsp;; c'est comme un
+grand voile de deuil tendu dans un coin&nbsp;; et, en effet,
+c'est la porte des morts. Vous l'ouvrez, et vous vous
+arrêtez ébloui&nbsp;: c'est là le cimetière, et, dans le cimetière,
+devant vous, à droite, à gauche, une réunion
+inattendue de monuments&nbsp;: sous le porche où
+vous êtes, des deux côtés, les statues alignées des
+douze Apôtres&nbsp;; en face, une large porte à trois arcs,
+d'un style imposant, la porte du cimetière, et l'on
+dirait d'une arche triomphale, comme si ces Bretons
+avaient voulu marquer que celui qui passe sous cette
+porte, couché dans le cercueil, entre non dans la
+terre, mais dans la vie éternelle, le séjour de la joie et
+de la gloire&nbsp;; à droite, une chapelle funéraire, du même
+temps que le Louvre de Henri IV, décorée, sculptée
+du bas en haut, comme une châsse immense taillée en
+granit&nbsp;; enfin, à gauche, monument capital entre tous
+ces monuments, le Calvaire, un de ces calvaires compliqués,
+tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un
+peuple de statues, quatre-vingts ou cent personnages
+en pierre, dans les attitudes les plus naturelles et les
+plus naïves, disciples, prophètes, saintes femmes, larrons
+sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et,
+dominant toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal,
+à plusieurs étages, croix sur croix, aux branches chargées
+de statues, la Vierge, saint Jean, les gardes, et,
+tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde
+et les yeux au ciel&nbsp;; et les anges, suspendus dans les
+airs, recueillant dans des coupes le sang précieux de
+ses mains<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si remarquables
+du reste par leur belle église, sont plus compliqués et plus grands,
+mais non d'un effet plus saisissant.]</blockquote>
+
+<p>Et ce n'est pas tout&nbsp;: entrez dans la crypte de la chapelle
+funéraire&nbsp;; et là, vous vous trouverez en face d'un
+autre chef-d'œuvre, l'ensevelissement du Christ, exécuté
+dans des proportions colossales, cette scène qui
+a inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces
+statues sont peintes, et ici la peinture, au lieu de diminuer
+l'impression, la complète, en donnant à ces
+personnages si vivement émus l'apparence même de
+la vie&nbsp;: vous les entendez crier, vous voyez leurs larmes
+sur leurs visages pâlis&nbsp;; la Vierge, les lèvres pressées
+sur les pieds livides de son divin Fils, la Madeleine
+bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des
+pleurs qui inondent son visage&nbsp;: vous devenez acteur
+en cette scène passionnée, vous êtes saisi, pour ainsi
+dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances vous
+frappe au cœur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de
+l'âme, vous êtes étonné de sentir des larmes qui coulent
+de vos yeux.</p>
+
+<p>Et quand on songe que ces œuvres d'art religieuses
+sont répandues avec la même profusion dans toute la
+Bretagne&nbsp;; que, dans les bourgs les plus éloignés de
+toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les
+montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre,
+qui n'est qu'un petit village voisin du Faouet,
+moins même qu'un village, un misérable hameau de
+cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand,
+près de Quimperlé&nbsp;; modeste manoir qui mérite à peine,
+le nom de château, on rencontre des jubés de bois
+sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de personnages,
+et dont s'enorgueilliraient les plus riches
+églises, œuvres admirables qui reproduisent avec une
+abondance infinie l'histoire, les prodiges et les mystères
+de la religion, et conservent chez le peuple et
+raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut
+s'empêcher de se demander&nbsp;: Quelle est donc la cause
+de cette multitude d'ouvrages d'art qui ont surgi sur
+toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux
+auteurs de ces œuvres tant de qualités si rares&nbsp;: fécondité
+d'invention, vérité du geste, expression de la physionomie,
+sentiment vrai et profond de ces scènes
+divines&nbsp;? Dans tous ces monuments du moyen âge,
+c'est la même vérité, la même puissance d'imagination&nbsp;;
+jamais l'artiste ne se répète, il ne se lasse pas, il
+ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui
+a une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un
+motif que le temps de l'exprimer avec une vivacité
+rapide, et passe à un autre et vous entraîne dans sa
+course inspirée.</p>
+
+<p>Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création&nbsp;:
+cette société, comme un homme qui est parvenu
+à sa maturité, avait accompli tous les travaux nécessaires
+au but qu'elle devait atteindre. Les premiers
+siècles l'avaient préparée, elle s'était dégagée des
+langes de l'antiquité, sa langue était faite, ses idées
+religieuses arrêtées&nbsp;; la république chrétienne est logiquement
+constituée, elle a son unité. Ce peuple,
+alors, est dans la complète possession de sa force&nbsp;; il
+ne lutte pas pour créer&nbsp;; il n'est pas tiré en sens divers
+par plusieurs penchants contraires&nbsp;; il n'est pas emporté
+par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne
+dirige pas, mais qui vous pousse, qui naît du désordre
+des idées et que notre temps a justement appelé d'un
+nom nouveau, la <i>fantaisie</i>. Les âges précédents ont
+cherché, amassé, rapproché&nbsp;; tous les matériaux sont
+prêts sous sa main&nbsp;; il n'a plus qu'à les prendre&nbsp;: c'est
+le génie même de l'époque qui, libre et aisé, produit
+et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli,
+n'a qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors.
+Alors l'imagination partout éclate, vive et colorée&nbsp;; un
+même esprit, dans les monuments d'art comme dans
+la littérature, crée les ornements variés des églises,
+invente les fabliaux et les contes, trouve à chaque
+instant des images nouvelles pour représenter les opinions,
+les idées et les mœurs&nbsp;; et cette imagination,
+loin de se fatiguer, féconde&nbsp;; car ce n'est pas une production
+factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle
+d'un arbre en son printemps, toute une suite
+de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et voilà
+pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces œuvres,
+sont inconnus. Ces œuvres ne sont pas d'eux, elles sont
+du peuple entier&nbsp;; ce n'est pas leur pensée qu'ils ont
+rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de
+leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été
+élevés et ont vécu, qui a pénétré tout leur être, et est
+devenue comme une partie même de leur âme. Ainsi,
+ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments
+de l'art sont, non la marque de leur talent et
+de leur passage sur terre, mais le témoignage de leur
+piété et de leur foi, de la piété et de la foi de tout un
+peuple.</p>
+
+<p>La même foi des anciens jours persiste encore dans
+la Bretagne&nbsp;: si l'on en doutait, que signifient ces signes
+multipliés d'une piété qui ne s'affaiblit pas, ces
+écharpes de cachemire, dons des femmes de l'aristocratie,
+qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier,
+et ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de
+béquilles appendues au Folgoat par les infirmes guéris&nbsp;?
+et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui,
+chaque année, viennent, comme une armée, entourer
+de leurs longues lignes aux cent replis l'église de
+Sainte-Anne d'Auray&nbsp;? et ces tableaux miraculeux qui
+tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge,
+trop petite pour ce musée chrétien incessamment renouvelé&nbsp;?
+A chaque pas s'élèvent des chapelles et des
+églises neuves&nbsp;: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
+à la fois&nbsp;; Lorient, ville toute peuplée de marins
+et de soldats, vient d'élever à ses portes une église
+dans le goût du XIVe siècle&nbsp;; Vitré donne à son église
+un clocher neuf et une chaire sculptée&nbsp;; les petits villages
+dressent, dans leur cimetière, des calvaires à
+personnages comme au moyen âge&nbsp;; le calvaire de
+Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856&nbsp;;
+Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo&nbsp;;
+Quimper lance dans les airs deux flèches hardies
+sur les tours de sa cathédrale&nbsp;; la chapelle de
+Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute
+blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes
+de sa colonie pieuse&nbsp;; Nantes, en même temps qu'elle
+bâtit plusieurs églises nouvelles, achève son immense
+cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel
+tous les siècles ont mis la main, et construit cette église
+Saint-Nicolas, reproduction presque parfaite de l'art
+religieux au temps de saint Louis, œuvre digne des
+plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à accomplir
+en moins de dix ans le zèle de son pasteur et
+la piété de ses enfants, avec le produit de leurs aumônes
+et de leurs dons. Il y a quelques années, à
+Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle
+placée à l'extérieur de l'église&nbsp;: statues peintes des
+douze Apôtres, autel resplendissant, voûte azurée aux
+étoiles d'or, nulle dépense ne fut épargnée, nulle décoration
+ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
+de la Vierge&nbsp;; il s'y trouva cinquante mille personnes
+le jour de l'inauguration. Ce sont là les fêtes
+nationales des Bretons&nbsp;; ailleurs, les peuples se pressent
+au passage des princes ou aux anniversaires de
+révolutions qui se succèdent&nbsp;; eux accourent de toutes
+les parties de la Bretagne pour assister au couronnement
+de la Reine du ciel.</p>
+
+<p>Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité
+dans le maintien de ces hommes et de ces femmes
+agenouillés sur le pavé des églises&nbsp;! Ce n'est qu'à la
+Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de
+l'être humain dans une pensée qui le remplit&nbsp;: il semble
+que toutes les fonctions de leur vie soient anéanties&nbsp;;
+immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette
+contemplation absolue où l'on se représente les saints,
+envahis par un sentiment de vénération, de soumission
+et d'humilité, où l'homme disparaît et où il ne
+reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif
+que tous les monuments&nbsp;; ces actes journaliers d'une
+dévotion toujours égale montrent l'état habituel de
+l'âme.</p>
+
+<p>Traversez, un jour de marché, la place de quelque
+ville ou bourg du Finistère&nbsp;: l'aspect en est varié et
+animé&nbsp;; ce marché, c'est une file de petites voitures, et
+sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de marchandises,
+des rubans de velours et des boucles pour
+les chapeaux d'hommes, des ornements de laine tressés
+sur des roseaux pour les chaussures des femmes, des
+épingles bariolées, à dessins enroulés avec des perles
+de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes
+microscopiques, de petits instruments pour allumer
+la pipe, etc. Sous les tentes de ces petits magasins
+roulants, une foule d'hommes et de femmes, les
+femmes avec leurs coiffures de diverses formes, leurs
+grands fichus blancs arrondis sur le dos et finissant
+en deux pointes sur la poitrine&nbsp;; les hommes avec leurs
+braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées
+sur les hanches, de manière à laisser passer la
+chemise entre la braie et la veste, le chapeau aux
+grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent
+relevés dessous et le bâton à la main, ne se pressant
+pas, marchant à pas comptés, faisant leurs marchés
+sans hâte. Mais voilà midi&nbsp;: de la haute tour du clocher
+de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi&nbsp;;
+les douze coups lentement résonnent&nbsp;; aussitôt, à ce
+dernier coup, tout mouvement cesse, tout le monde
+s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la
+place&nbsp;; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent
+leurs grands chapeaux, leurs longs cheveux tombent
+sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux, se
+signent et murmurent à voix basse l'<i>Angelus</i>. L'étranger,
+au milieu de cette foule prosternée, s'étonne lui-même
+de rester debout, et s'incline comme involontairement.
+Puis la prière de la Vierge finie, ils se
+relèvent, le mouvement recommence, et l'on entend
+sur la place ce bruit sourd qui ressemble au murmure
+de la mer éloignée.</p>
+
+<p>Il me semble les voir encore dans l'église de Cast
+(Finistère). C'était un dimanche, à l'heure des vêpres&nbsp;;
+la cloche sonnait dans le clocher à jour, et, sur la
+route, devant l'église, était amassée une grande foule,
+hommes et femmes, causant par groupes, doucement
+et sans bruit. La cloche cessa de sonner&nbsp;; les groupes
+se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un
+côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant
+vers l'église. Les femmes entrèrent les premières&nbsp;; en
+un moment, la nef en fut remplie&nbsp;; au milieu, les jeunes
+filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc, mais
+toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent,
+des rubans d'or serrant le bras, des ceintures
+d'argent et d'or ceignant la taille et retombant en
+quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le
+cœur d'or et la croix sur la poitrine&nbsp;; dans les contre-allées,
+les femmes et les mères, en costume plus
+varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus et
+jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin
+brun, des jupes rouges, des bas à coins brodés
+d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé, la tête inclinée,
+le chapelet entre les mains, dans un silence
+recueilli.</p>
+
+<p>Puis, quand les femmes furent placées, une autre
+porte s'ouvrit par un côté de l'église, c'était le tour
+des hommes&nbsp;; ils entrèrent, à la file, d'un pas grave
+et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant.
+Autant les femmes, dans leur costume bariolé, étaient
+scintillantes de vives couleurs, autant celui des hommes
+était simple et sévère, ce qui saisissait l'attention,
+ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes,
+leurs longues vestes brunes, seulement bordées
+d'un galon rouge, leurs larges braies bouffantes&nbsp;; c'était
+leur tête carrée, les longs traits de leur physionomie,
+ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs
+fronts comme une toison épaisse, et descendant en
+longues nappes sur leurs épaules et sur leur dos jusqu'au
+milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
+portaient le même costume, tous leurs longs cheveux
+noirs qui, à l'air, prennent une teinte d'un roux sombre,
+et sous ces longs cheveux tombant sur les sourcils
+épais, leurs yeux avaient une expression énergique et
+je ne sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce
+n'étaient point des hommes de notre pays et de notre
+temps&nbsp;; ces visages graves et immobiles, les regards
+brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour
+pénétrer sa pensée, ces chevelures incultes qui chargent
+leurs gosses têtes comme des crinières de bêtes
+fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part&nbsp;; on pensait
+à ces tribus des déserts de l'Amérique qui errent
+encore sur les frontières, des races modernes, et qui,
+avec leur parole brève et sentencieuse, leurs gestes
+rares, leur démarche solennelle, semblent garder
+le mystérieux secret des premiers jours du vieux
+monde.</p>
+
+<p>Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant
+l'autel, et s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre,
+entourant entièrement la grille du chœur. C'était là,
+la vraie assemblée des fidèles&nbsp;; les hommes, comme
+une forte milice, en avant&nbsp;; les femmes derrière, foule
+plus humble&nbsp;; tous ayant oublié tout le reste, ne vivant
+plus que d'une pensée, tout à Dieu. Car Dieu n'est pas
+pour ces barbares ce qu'il est pour nous&nbsp;; nous, habitants
+civilisés des villes, nous cherchons à expliquer
+Dieu&nbsp;; même à genoux dans ses temples, nous l'analysons,
+nous commentons ses actes, nous doutons peut-être
+s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées,
+méditations stériles&nbsp;: pour eux Dieu est, ils le savent,
+ils le croient&nbsp;; il a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui
+produit leurs moissons, il les a faits eux-mêmes, il les
+conserve ou les reprend&nbsp;; c'est l'Invisible qui peut tout,
+au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce Tout-Puissant,
+ils se voient bien petits, ils se prosternent et
+ils adorent.</p>
+
+<p>La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du
+cœur, entretient la vie. Le peuple breton croit et prie&nbsp;;
+une force est au dedans de lui, la religion, source de
+sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe,
+mais qu'il vit.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="III"></a><br>
+<h2>III</h2>
+<h2>Les pierres.</h2>
+<h3>Le Morbihan.&nbsp;&mdash;&nbsp;La presqu'île de Rhuis.&nbsp;&mdash;&nbsp;Locmariaker.&nbsp;&mdash;&nbsp;Plouharnel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Carnac.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien
+costume breton&nbsp;; au premier aspect, il ressemble au
+reste de la France&nbsp;; mais ce n'est là que la surface&nbsp;;
+pour les mœurs, le respect des traditions, le culte de
+la famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède
+à nulle autre partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment
+royaliste ne se montra plus vif au moment de la
+révolution&nbsp;; c'est dans le Morbihan que la guerre des
+chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante&nbsp;;
+ce furent ses côtes que choisirent les émigrés
+pour y débarquer et y recommencer la lutte&nbsp;; c'est à
+Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent,
+à la Chartreuse que sont entassés leurs os, et,
+pour tout dire en un mot, le nom du Morbihan ne se
+sépare pas du nom de Cadoudal.</p>
+
+<p>De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se
+fait le grand pèlerinage de Bretagne&nbsp;: sainte Anne est
+la patronne de la Bretagne, comme saint Yves le patron&nbsp;;
+mais saint Yves n'a que le respect des peuples,
+sainte Anne en a l'amour&nbsp;; ils donnent à sainte Anne une
+part presque égale de l'affection tendre et pour ainsi
+dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le pèlerinage
+de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement
+des habitants du Morbihan&nbsp;; durant plus de quatre
+mois, des points les plus éloignés de la Bretagne, par
+tous les chemins, on voit arriver des hommes, des
+femmes, des enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs
+champs, leurs maisons, leurs travaux, pour vénérer
+en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta
+le Sauveur. Et quelle piété&nbsp;! quelle dévotion&nbsp;! Dès que,
+de loin, dans la lande où ils marchent par groupes, le
+chapelet à la main, ils aperçoivent le clocher de
+l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front
+courbé, murmurant une prière à voix basse&nbsp;; puis ils
+se relèvent, s'alignent sur deux rangs, et, la tête découverte,
+à pas mesurés, s'avancent vers Sainte-Anne,
+où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
+l'arrivée de nouveaux pèlerins.</p>
+
+<p>Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend
+tous les dialectes de Bretagne&nbsp;; le centre de la Bretagne,
+ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même Quimper&nbsp;: c'est
+ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.</p>
+
+<p>Le sol même a un caractère particulier&nbsp;: il n'y a pas
+un étranger qui n'en soit frappé&nbsp;; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des dolmens, des
+carneillous, des tumulus&nbsp;; les champs sont entourés de
+quartiers de roc, débris de dolmens renversés&nbsp;; dans la
+lande, parmi les verts ajoncs, surgit le cône gris d'un
+menhir isolé&nbsp;; sur le bord du chemin est affaissée,
+semblable à un grand animal pétrifié, une pierre
+branlante, masse énorme, qu'un enfant, en la poussant
+du doigt, met en mouvement&nbsp;; partout la terre
+porte les indestructibles marques de son antiquité.</p>
+
+<p>Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère
+si déterminé. Le golfe du Morbihan, qui donne
+son nom à cette partie de la Bretagne, ne communique
+avec l'Océan que par une passe étroite&nbsp;; s'avançant
+longuement dans les terres où il découpe de profondes
+anses, semé d'îles que l'on compte par centaines, qui
+s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de ses flots
+calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les
+barques de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer
+intérieure, la mer de Bretagne. Au fond, la vieille ville
+de Vannes qui armait de grandes flottes pour défendre
+l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de
+chaque côté, s'étendant comme des bras, la longue
+presqu'île de Rhuis et la langue de terre au bout de
+laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
+déjà existait au siècle de César.</p>
+
+<p>Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent
+et se sont comme donné rendez-vous les monuments
+des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de Rhuis, d'abord
+le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné
+à l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent,
+mais au dehors solide et presque entier&nbsp;; gris, triste et
+inébranlable, il est resté debout comme une sentinelle
+qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le
+couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut
+quelque temps Abailard&nbsp;; puis, tout au bout, un haut
+monticule au milieu de la campagne plate, le tumulus
+de Tumiac, amas immense de couches de terres et
+de pierres alternées&nbsp;: de son sommet, vous dominez
+deux mers, le Morbihan aux côtes dentelées, et le vaste
+Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois détachées de
+la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment
+au loin l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine,
+sous vos pieds, sont les chambres sépulcrales
+où ont été ensevelis les chefs des peuples.</p>
+
+<p>Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis&nbsp;; sur l'autre
+rivage, relié à celui-ci par quelques pierres druidiques
+jetées çà et là dans les îles du golfe, vous apercevez
+tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui
+de Tumiac&nbsp;; les dolmens et les grottes se succèdent,
+et les menhirs ne se comptent pas. Tout autour de
+Locmariaker<span class="noteref">[1]</span>, dont le nom si parfaitement breton
+étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments
+qui attestent l'existence d'une cité puissante.
+C'est parmi ces monuments que se trouvent la <i>Table de César</i>
+et le <i>Grand Menhir</i>. La voilà, dans une lande,
+cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui,
+depuis deux mille ans, n'ont pas bougé&nbsp;; épaisse et
+large tranche de roc qu'on dirait coupée dans une
+montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la
+taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux
+peuples qu'ils n'ont pas cru qu'elle pût porter un autre
+nom que celui de César, du géant qui les avait
+vaincus.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le village du Loc consacré à Marie.] </blockquote>
+
+<p>Faites quelques pas encore dans la lande, à travers
+les ajoncs épineux, vous êtes arrêté par une masse
+immense étendue sur le sol. C'est le <i>Grand Menhir</i>, le
+plus grand que l'on connaisse&nbsp;: de la pointe à la base,
+il a soixante-quatre pieds de long&nbsp;; obélisque colossal,
+il s'élevait jadis dans la vaste solitude de ces champs,
+au-dessus de tous les menhirs d'alentour. Depuis des
+siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids,
+qu'en tombant il s'est brisé en quatre morceaux&nbsp;; ils
+sont là, à la suite l'un de l'autre, à l'endroit où ils sont
+tombés&nbsp;; on dirait des tronçons d'un formidable serpent
+antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de
+place. Comme soudés au sol, ils dureront autant que
+le sol même.</p>
+
+<p>Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les
+grottes de Plouharnel. En revenant de la presqu'île de
+Quiberon, au moment où l'on jette un regard derrière
+soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à
+l'heure ne se verra plus, on aperçoit, dans un champ,
+de grosses pierres peu élevées au-dessus du sol&nbsp;; de
+loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et
+on est près de les dédaigner&nbsp;; mais entrez dans le
+champ, et le rocher qui vous semblait couché à terre,
+vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un édifice enfoui
+dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs
+pieds pour pénétrer dans l'intérieur&nbsp;: alors vous avez
+devant vous une allée droite, formée de larges rochers
+plantés en terre, comme une muraille&nbsp;; au bout
+de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté,
+une petite chambre communiquant avec la grande et
+qui en est comme le cabinet<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix et le
+cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu d'années.]</blockquote>
+
+<p>Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez
+de loin, et qui, semblables à des dalles monstrueuses,
+scellent ces sépulcres vides. Trois grottes s'alignent à
+côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur,
+sépultures familiales où, près de la dernière demeure
+des parents, avait été réservée la tombe du petit enfant.</p>
+
+<p>Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables
+alignements&nbsp;: à mesure qu'on approche de Carnac, à
+droite et à gauche, se dressent, dans les champs, de
+hautes pierres par groupes de douze ou quinze&nbsp;; l'un
+de ces groupes, le plus considérable et composé des
+plus gros blocs, s'appelle le <i>Camp de César</i>&nbsp;; car c'est
+toujours ce vainqueur que l'on rencontre en notre
+France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme
+Napoléon en Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière&nbsp;:
+l'homme ne créant pas, ce sont les destructeurs
+d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations
+et dont elles consacrent le nom.</p>
+
+<p>Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes
+d'une armée. Bientôt on se trouve au milieu de
+l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas
+cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là,
+comme en toutes les recherches de sa vie, l'homme,
+au milieu des choses où il aspirait, les possédant et
+les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est
+qu'elles soient si peu&nbsp;; dans les montagnes, touchant
+les pics que coupent en deux les nuages, il se demande
+si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même ici&nbsp;:
+entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur
+énormité et leur multitude. Mais si, du haut d'un de
+ces blocs couchés à terre comme un monstrueux animal
+des premiers temps du monde, vous regardez devant
+vous, vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon,
+immobiles et muettes, les longues rangées de pierres
+levées sans nombre.</p>
+
+<p>Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières,
+également séparées l'une de l'autre comme si
+le commandement d'un général eût écarté largement
+les rangs pour en passer la revue&nbsp;; dans ces rangs,
+chaque soldat est un roc roide, le pied profondément
+enfoui dans le sol, les plus petits au bas des files
+comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête&nbsp;;
+l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté
+de ces colosses, atteint à peine leurs genoux. Pas une
+marque d'ailleurs, pas une inscription&nbsp;; blocs informes,
+recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils
+semblent refléter les images mornes d'un éternel ciel
+de décembre.</p>
+
+<p>La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à
+l'entour déserte et silencieuse. Ici, savants et ignorants
+admirent et interrogent. Qui a fait cela&nbsp;? comment l'a-t-on
+fait&nbsp;? dans quel but l'a-t-on fait&nbsp;? Nul ne le sait, nul
+ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable
+de son passage, a amassé, apporté ici ces
+lourdes masses et les a dressées vers le ciel, comme
+les bras pétrifiés de géants ensevelis&nbsp;? Celtes&nbsp;? Gaulois&nbsp;?
+Kymris&nbsp;? Nul ne répond&nbsp;: un peuple nombreux a été,
+on ignore même son nom&nbsp;! Ce peuple connaissait-il
+les secrets d'une mécanique puissante pour avoir
+soulevé ces rochers grands comme les assises de
+Balbeck et de Memphis&nbsp;? Ou si, à force de bras, il les
+a arrachés de la terre, amenés et plantés en rangs
+rigides, quelle pensée l'animait&nbsp;? Est-ce un temple&nbsp;?
+quelle foi&nbsp;! Est-ce une sépulture&nbsp;? quel symbole caché&nbsp;!
+Une catastrophe sans précédents a-t-elle couché dans
+cette lande une race entière&nbsp;? un choc soudain a-t-il
+ouvert la terre&nbsp;? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un
+instant couvert une nation de sa nappe remuante,
+puis, en se retirant, tout emporté&nbsp;? Et les peuples voisins
+auront marqué la place de ce peuple évanoui
+par ces rocs inébranlables, témoignage mystérieux
+d'un désastre qui ne sera jamais raconté&nbsp;!</p>
+
+<p>Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli,
+annoté et traduit les chants bretons, désira
+sauver de la destruction un dolmen qu'une route nouvelle
+allait renverser, et obtint l'autorisation de le
+transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe
+près de Quimperlé. L'entreprise semblait aisée.
+C'était un dolmen de moyenne grandeur, et la distance
+à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais
+lorsque l'on se mit à l'œuvre, on vit surgir les obstacles&nbsp;:
+hommes et chevaux pouvaient à peine ébranler
+la table du dolmen, ce ne fut qu'en augmentant hors
+de toute prévision le nombre des uns et des autres
+qu'on parvint à la mettre en mouvement&nbsp;; on y employa
+dix-huit hommes, cinquante chevaux et l'on mit dix-sept
+jours à l'amener à la place qui lui était destinée&nbsp;; les
+treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées
+de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne
+et ceux dont on suppose que se servaient les peuples
+celtiques, on usa de tout successivement, et il arriva
+plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas dans une
+journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille
+contrée qui avait perdu les traditions des ancêtres,
+émut toutes les populations des environs&nbsp;; on accourait
+de plusieurs lieues, on faisait haie le long des routes
+pour voir marcher la <i>grande pierre</i>&nbsp;; beaucoup doutaient
+qu'elle fût jamais rétablie sur ses piliers, et,
+quand elle s'enfonçait lentement dans les chemins
+rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer.
+Elle arriva enfin à la porte du parc&nbsp;; ce fut un
+jour de fête, elle entra comme en triomphe, un enfant
+était monté dessus, portant des fleurs dans ses
+mains, la foule poussait des acclamations&nbsp;; ce peuple
+célébrait le succès d'avoir remué une pierre, lui
+dont les aïeux dressaient et alignaient les rocs par
+milliers.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="IV"></a><br>
+<h2>IV</h2>
+<h2>Quiberon.</h2>
+<h3>Le combat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le fort Penthièvre.&nbsp;&mdash;&nbsp;La prison.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le jugement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+champ des martyrs.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire&nbsp;:
+les jeunes citoyens du Nouveau Monde, pour
+qui nous sommes des anciens, en longeant la côte armoricaine,
+se montrent, du haut de leurs navires, un
+petit coin de terre, une presqu'île étroite et avancée
+dans la mer&nbsp;: Quiberon, Carnac, Auray, ces bourgs et
+ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements,
+ont entendu sonner d'illustres noms. A Auray,
+la dernière bataille des deux compétiteurs de Bretagne,
+Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
+chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et
+du Guesclin&nbsp;; à Quiberon, la rencontre de deux armées,
+de deux drapeaux, symboles de deux sociétés, gentilshommes
+descendants des preux chevaliers, républicains
+commandés par un fils de palefrenier, Hoche&nbsp;;
+puis l'immolation des débris de l'ancienne noblesse,
+massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la Terreur,
+comme une large effusion de sang termine un
+long sacrifice&nbsp;; voilà les faits et les noms&nbsp;: magnanimité,
+courage, nobles paroles, sentiments sublimes,
+l'antiquité n'a rien de plus grand&nbsp;; nous n'avons rien à
+lui envier.</p>
+
+<p>C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon,
+près de Carnac, que débarquèrent, à la fin du siècle
+dernier, des exilés français venant, les armes à la
+main, reconquérir leur patrie.</p>
+
+<p>On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette
+tentative des émigrés&nbsp;: c'est en 1795, la grande guerre
+de Vendée est finie, les principaux chefs, Bonchamps,
+d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts&nbsp;;
+Stofflet et Charette seuls résistent à peine à la tête
+d'une poignée d'hommes, poursuivis, traqués, chaque
+jour près de succomber. Mais les exilés aisément
+s'abusent&nbsp;: loin de la patrie, les événements sont
+passés avant de retentir à leurs oreilles, comme l'éclair
+du canon se voit avant qu'on entende le coup. Tant
+que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y attachèrent
+peu d'importance&nbsp;: quand les cent mille
+hommes qui avaient franchi la Loire eurent été tués
+et dispersés, quand le fer et l'incendie des colonnes
+infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés
+croyaient encore la Vendée en armes&nbsp;; alors arrivait à
+Charette, du fond de l'Europe, cette lettre de Suwarow,
+écrite avec une emphase orientale, mais non sans grandeur&nbsp;;
+alors le comte de Provence envoyait à Charette
+et à Stofflet des cordons et des brevets de généraux&nbsp;;
+alors on rêvait une expédition décisive dans l'Ouest,
+et l'on décidait une descente des émigrés en Bretagne.</p>
+
+<p>Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise&nbsp;:
+si Stofflet et Charette étaient réduits à une
+grande faiblesse, leur résistance tenait la Vendée en
+éveil&nbsp;; un secours inattendu, un premier succès pouvait
+la remettre debout&nbsp;; les chouans, disséminés par
+toute la Bretagne, occupaient une armée entière&nbsp;: on
+n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche
+contre Tinténiac et Cadoudal&nbsp;; leurs bandes éparses
+se levaient tout à coup devant et derrière les républicains
+comme ces globes fulminants, semés sur le sol,
+qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi
+semblait favorable&nbsp;: maintenant que les décemvirs
+sanguinaires n'existaient plus, on souffrait impatiemment
+le joug de la Convention&nbsp;; on avait horreur et
+mépris de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays
+d'ailleurs où l'on projetait de descendre était un pays
+ami&nbsp;: dès qu'une armée régulière y mettrait le pied,
+autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans
+aguerris&nbsp;; l'Ouest tout entier se lèverait&nbsp;; les républicains,
+dans cette haute marée populaire, seraient engloutis&nbsp;;
+les Vendéens, naguère, s'étaient avancés jusqu'à
+soixante lieues de Paris&nbsp;; cette fois, dès le premier
+jour et sans tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait
+aussi près&nbsp;; un prince apparaîtrait à sa tête, et,
+aux acclamations des peuples, elle marcherait à grands
+pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.</p>
+
+<p>Telles étaient les espérances et les illusions. Pour
+l'accomplissement de ces grands desseins, rien n'avait
+été épargné&nbsp;; les préparatifs furent dignes du but.
+L'Angleterre donna son aide&nbsp;: quelques-uns ont prétendu
+qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion
+d'anéantir les restes de l'ancienne marine française&nbsp;;
+on l'a calomniée, on ne la comprenait pas&nbsp;: un plus
+pressant intérêt la poussait&nbsp;; l'ennemi d'alors, c'était
+la République. Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit
+tout aux émigrés, en abondance, sans compter.
+Les républicains furent étonnés de l'immense matériel
+d'armes et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils
+trouvèrent après la victoire&nbsp;: les commissaires demandaient
+<i>quatre mille voitures</i> pendant quinze jours
+pour transporter ces richesses&nbsp;; Hoche les estimait,
+dans sa lettre à la Convention, à <i>plusieurs centaines
+de millions</i>.</p>
+
+<p>Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants
+préparatifs les avait partout ranimés&nbsp;: il en vint des
+extrémités de l'Europe. Un corps entier qui, depuis
+trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des
+bords de l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil&nbsp;;
+tous les anciens officiers de la marine royale accoururent.
+&laquo;&nbsp;On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents
+épées avec l'ancre sur la garde.&nbsp;&raquo; Les Bretons, surtout,
+étaient en grand nombre&nbsp;; ils allaient revoir leur pays,
+leurs familles, combattre, mourir du moins sur le sol
+où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont
+plusieurs portaient de beaux noms&nbsp;: <i>Rohan, Damas,
+Loyal-Émigrant</i>&nbsp;; l'artillerie avait pour chef un militaire
+savant et éprouvé, le comte de Rotalier. L'enthousiasme
+était haut comme les espérances&nbsp;; beaucoup
+d'officiers convertirent leur fortune en or, et
+l'emportèrent avec eux, nobles joueurs qui risquaient
+tout sur un dernier coup de dés&nbsp;; enfin, spectacle héroïque
+et touchant, on voyait marcher en ligne une
+compagnie de vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis<span class="noteref">[1]</span>,
+qui portaient le mousquet et recevaient la
+paye comme de simples soldats&nbsp;; ils étaient cent vingt,
+tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait
+soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains&nbsp;;
+celui qui animait ces vieillards était aussi
+grand et plus admirable&nbsp;; car l'enthousiasme et le
+désintéressement sont naturels à la jeunesse&nbsp;; mais
+eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie,
+ils avaient gardé entières ces vaillantes et généreuses
+vertus.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban de
+laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]</blockquote>
+
+<p>Oui, les moyens étaient immenses et les qualités
+magnanimes&nbsp;: mais ici, dès le début, même avant le
+départ, se révèlent les défauts qui feront tout échouer,
+défauts de cette génération élevée par le siècle du
+doute, et que Dieu semble avoir condamnée et aveuglée
+jusqu'au bord du précipice, pour qu'elle y pût immanquablement
+tomber. Ils avaient le courage, le
+dévoûment, l'héroïsme, il leur manquait la décision,
+la netteté de vues&nbsp;; il ne se trouva pas un homme pour
+conduire ces bras&nbsp;: Puisaye, négociateur, diplomate,
+plutôt que général, perdit promptement la tête&nbsp;; d'Hervilly,
+officier de détails, n'avait ni initiative ni idées
+d'ensemble&nbsp;; Sombreuil arriva trop tard. Le commandement,
+d'ailleurs, était partagé&nbsp;: Puisaye est le chef
+nominal&nbsp;; d'Hervilly le chef militaire&nbsp;; les chouans ne
+reconnaissent que Puisaye, les émigrés n'obéissent
+qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de partir tous ensemble,
+en une masse compacte, capable d'un énergique effort,
+ils se divisent&nbsp;: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre
+que trois semaines après le premier&nbsp;; celui-ci
+débarque le 27 juin, celui-là le 15 juillet, le troisième,
+le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois,
+attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui
+vint, deux mois plus tard, faire une inutile descente à
+l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter leurs régiments, ils
+enrôlent des soldats républicains, prisonniers en Angleterre&nbsp;:
+ces émigrés fidèles, qui ne connaissent
+qu'un serment, ne songent pas que ces soldats, qui
+s'engagent afin de sortir de prison, au moindre échec
+vont déserter.</p>
+
+<p>Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux&nbsp;: la
+mer était libre&nbsp;; les vaisseaux anglais avaient repoussé
+l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de Brest pour leur
+barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond
+de la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil,
+cinq mille Français mirent le pied sur le sol de la patrie
+et ceux qui ont survécu nous ont dit leur enivrement
+en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en
+vue, des cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux&nbsp;;
+plusieurs se jetèrent dans les flots, pour l'atteindre
+plus tôt, et l'embrassèrent, avec des transports
+et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait
+été signalée&nbsp;; les populations environnantes étaient
+accourues, apportant à l'armée des vivres et des provisions&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
+dans le sable, s'attelaient aux canons... la
+plage retentissait des cris incessamment répétés&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Vive notre religion&nbsp;! vive notre roi<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;!&nbsp;&raquo; En se retrouvant
+et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et
+compagnons d'armes, il semblait aux uns et aux autres
+qu'un souffle invincible les allait porter en avant, et
+balayer les champs devant eux.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Puisaye, <i>Mémoires</i>, édit. de Londres, 1807, t. VI.]</blockquote>
+
+<p>Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de
+suite, et cédèrent le terrain. Elles étaient en petit nombre&nbsp;;
+ordre leur fut donné de se retirer sur Quimper,
+afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à
+perdre la Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois
+sont occupés les villes et les bourgs avoisinants&nbsp;: Carnac,
+Mendon, Landevan, Auray&nbsp;; en quelques heures,
+dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre
+par trois années de combats, soldats par le cœur et
+par les actes, sinon par l'habit.</p>
+
+<p>Mais qui les arrête&nbsp;? pourquoi cette ardente armée
+reste-t-elle comme fixée au sol&nbsp;? C'est que déjà éclate
+parmi eux la désunion, la désunion qui accompagne
+toujours l'exil&nbsp;; alors aussi apparaît la petitesse de vues
+du chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne
+dissimule pas son dédain pour ces paysans. Quoi&nbsp;! pas
+de discipline&nbsp;! ils ne savent ni se mettre en rang, ni manœuvrer&nbsp;!
+on ne saurait s'avancer sans les avoir formés&nbsp;;
+il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à
+marcher au pas. En vain Puisaye s'indigne de ces
+lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du commandement.
+Les chouans, qui avaient bien soutenu le
+choc des régiments républicains, sans connaître la
+charge en douze temps, se voyant méprisés, murmurent
+ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place
+cette fièvre française qui fait tout plier, quand on la
+laisse se jeter au dehors. Et ainsi, dix jours se passent,
+dix jours en luttes intestines, en paroles aigres,
+en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et
+l'on reprend celui-là&nbsp;; avant même d'avoir combattu,
+on doute du succès&nbsp;; il faut attendre le second corps
+d'armée&nbsp;; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au
+lieu de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque
+homme que l'on rencontre serait un soldat ou un hôte,
+où la petite armée républicaine eût été étouffée dans
+la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
+dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le
+fort Penthièvre qui la ferme&nbsp;; on recule à quatre lieues
+en arrière du point qu'on occupait au débarquement.</p>
+
+<p>Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les
+chouans du centre ne voyant pas s'approcher l'armée
+émigrée, n'osent bouger&nbsp;; Hoche qui craignait un soulèvement
+général rassemble en hâte tous ses soldats&nbsp;;
+il va aux émigrés qui ne viennent pas à lui&nbsp;; le 5 juillet,
+il est en face d'eux, et le 7, déjà il les a repoussés dans
+la presqu'île de Quiberon&nbsp;; il les tient là acculés à une
+impasse, sur une misérable langue de terre de deux
+lieues de long et de quelques cents mètres de large,
+entre deux précipices des flots.</p>
+
+<p>Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de
+l'action est venue&nbsp;; ils n'ont plus qu'à se battre et
+à mourir. C'est leur beau moment, et l'on va reconnaître
+la noblesse française, imprévoyante, téméraire
+comme la jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque,
+et perdant la vie avec magnanimité, à Quiberon,
+comme à Azincourt et à Crécy.</p>
+
+<p>Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île&nbsp;:
+après une première tentative infructueuse et mal combinée
+(le 8 juillet), un plan est formé pour forcer le
+camp de Hoche&nbsp;: deux détachements, descendant à
+quelques lieues de là, à droite et à gauche, feront un
+détour, et par derrière attaqueront les républicains&nbsp;; à
+un signal donné, le gros de l'armée émigrée sortira du
+fort Penthièvre et les assaillira de front&nbsp;: pris entre
+deux feux par des troupes supérieures en nombre,
+Hoche ne peut résister (16 juillet). Mais, voilà qu'il
+arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les
+plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont
+pas des coups de hasard, mais que Dieu jette à l'encontre
+des capitaines quand il les veut perdre. Le
+premier détachement est détourné de son chemin par
+un contre-ordre venu on ne sait d'où<span class="noteref">[1]</span>, il s'égare à
+dix lieues de là&nbsp;; son chef même, Tinténiac, est tué&nbsp;;
+la seconde troupe à peine a mis pied à terre qu'elle
+est obligée de se rembarquer&nbsp;; les deux attaques sur
+les flancs et les derrières des républicains manquent
+ainsi à la fois&nbsp;; le signal qui devait avertir de ce
+contre-temps n'est pas aperçu.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Des agents de l'intérieur.] </blockquote>
+
+<p>Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent
+de la presqu'île&nbsp;; ils ne veulent même pas attendre ce
+renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, quinze cents
+vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer.
+Ils marchent en rangs épais contre le camp de Hoche
+placé sur une hauteur et défendu par de formidables
+retranchements&nbsp;; Hoche les laisse s'approcher&nbsp;; puis,
+tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque,
+et une décharge meurtrière, en un instant, en abat
+des centaines&nbsp;; les rangs sont hachés en tronçons. Se
+figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise&nbsp;? Mais
+ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans,
+vont leur prouver du moins qu'ils sont dignes de les
+commander. Un moment troublés et désunis, bientôt
+ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes
+ne les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et
+du même pas, du même pas qu'auparavant, ni plus
+vite, ni plus lentement, ils continuent à monter vers ce
+rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime.
+Les républicains, les voyant de ce rempart, marcher
+impassibles et en bon ordre, ne pouvaient retenir leur
+admiration&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il semblait, leur disaient-ils après la
+défaite, que vous marchiez à la parade.&nbsp;&mdash;&nbsp;On s'est battu
+des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes
+égarés se sont souvenus qu'ils étaient Français et
+qu'ils avaient des Français devant eux.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers,
+qui avaient toute leur vie crié <i>en avant&nbsp;!</i> à leurs
+soldats, soldats aujourd'hui, ne savaient pas reculer.
+De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en périt
+quarante-trois&nbsp;; de cette troupe héroïque de cent
+vingt vieux vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en
+resta soixante-douze couchés par terre. Il fallut enfin
+céder&nbsp;; qu'était le plus intrépide courage contre des
+feux de peloton&nbsp;? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là,
+sans la prévoyance du comte de Rotalier&nbsp;; avec ses
+canons, il arrêta la poursuite des républicains, et,
+couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins
+pour cette fois<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Son fils tomba près de lui&nbsp;: &laquo;&nbsp;Enlevez cet officier,&nbsp;&raquo; dit-il, et il
+continua à commander.]</blockquote>
+
+<p>Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes
+achevées&nbsp;; les premières mailles déchirées, le tissu se
+rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 juillet, chaque jour,
+chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre désertent
+par bandes au camp de Hoche&nbsp;; celui-ci n'a entre
+son armée et les émigrés que le fort Penthièvre, et la
+garnison de ce fort est composée presque entièrement
+d'anciens républicains&nbsp;; la trahison, bientôt, le lui
+livre&nbsp;: quand, une nuit, ses soldats se présentent au
+pied des murs, ceux du dedans leur tendent la crosse
+de leurs fusils pour les aider à escalader les rochers.
+Et alors, c'est une débandade générale, déroute non
+d'une armée, mais d'une population entière, paysans,
+femmes et enfants qui, depuis quelques jours, s'étaient
+réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient devant les bataillons
+vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace,
+tous fuient, et ils n'ont devant eux que la mer,
+une mer bouleversée par la tempête, et une côte de
+rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder.
+Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de
+cette foule éperdue&nbsp;; sauf quelques-uns qui s'échappèrent,
+on les prit par milliers, et on les emmena
+comme des troupeaux.</p>
+
+<p>A cette heure, les deux généraux ont disparu&nbsp;: Puisaye
+s'est hâté d'aller mettre ses papiers à l'abri sur
+la flotte anglaise&nbsp;; d'Hervilly a eu l'honneur d'être
+blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant
+ses fautes par la mort du soldat.</p>
+
+<p>Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil,
+récemment débarquée, un millier d'hommes
+environ, la plupart gentilshommes ou anciens soldats.
+Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des
+forces sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité
+de la presqu'île, près de Portaliguen&nbsp;; là, réunis
+derrière un petit mur à demi écroulé, entre la mer
+agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée
+nombreuse, n'ayant plus qu'une ou deux cartouches
+par homme&nbsp;; ce n'est pas de se rendre que leur vient
+la pensée&nbsp;; &laquo;&nbsp;Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux,
+et il fut alors unanimement décidé que nous sortirions
+tous du fort, et que, secondés par le feu très-vif que
+faisaient les frégates anglaises, nous nous précipiterions,
+l'épée à la main, dans les rangs républicains, où
+du moins, si la victoire ne secondait pas notre courage,
+nous trouverions une mort glorieuse... Déjà Sombreuil
+donnait l'ordre d'ouvrir les portes<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;;&nbsp;&raquo; mais, à leur
+attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette
+poignée d'hommes va-t-elle donc périr&nbsp;? Sûrs de la
+victoire, ils n'ont que de la pitié&nbsp;: &laquo;&nbsp;Rendez-vous, braves
+émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas fait de mal&nbsp;!
+nous sommes tous Français&nbsp;!...&nbsp;&raquo; Ah&nbsp;! si ce ne furent pas
+les généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était
+la voix généreuse de Français qui reconnaissent des
+hommes de leur sang, et leur pardonnent&nbsp;! Sombreuil,
+alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et
+quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Ma sortie de Quiberon</i>, par L.V. de la V... g... o... (le vicomte
+de la Villegourio).]</blockquote>
+
+<p>C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon,
+niée et affirmée avec une égale passion par les partis
+contraires, parce qu'elle fut suivie du massacre des
+émigrés.</p>
+
+<p>J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse,
+avec l'ardent désir de chercher la vérité, tous les récits
+qui ont été écrits de ce moment solennel, et les relations
+émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard
+des prisons<span class="noteref">[1]</span>, et les écrivains hostiles aux royalistes,
+tels que le biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale
+narration des <i>Victoires et conquêtes</i>, où l'on sent une
+âme toute française, et l'historien de la Révolution,
+M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État,
+et les pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna
+Tallien de Quiberon à Paris, et qui peint en traits
+saisissants les hésitations et les angoisses du proconsul
+préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
+enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention&nbsp;;
+j'ai recueilli en Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions
+et les souvenirs&nbsp;; et la conviction m'a été donnée
+qu'il y eut une capitulation, non pas capitulation régulière,
+le temps et les circonstances ne le permettaient
+pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions
+mêmes que l'on imposait sont la preuve d'une
+convention proposée et acceptée.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent sur le
+fait qu'il y eut capitulation.]</blockquote>
+
+<p>Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère
+de la vérité est la relation de Chaumereix, qui, lui,
+écrit, non à la distance de longues années, mais peu de
+temps après son évasion, dans l'année même<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche&nbsp;: Les hommes
+que je commande sont déterminés à périr sous les
+ruines du fort, mais si vous voulez les laisser rembarquer,
+vous épargnerez le sang français. Le général
+Hoche lui répondit&nbsp;: Je ne puis permettre le
+rembarquement, mais si vous voulez mettre bas les
+armes, vous serez traités comme des prisonniers de
+guerre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les émigrés seront-ils compris dans cette
+capitulation&nbsp;? ajouta Sombreuil.&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, dit le général
+Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant
+son nom&nbsp;: Quant à vous, Monsieur, je ne puis
+rien vous promettre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aussi, répondit Sombreuil,
+n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
+mourrai content, si je sauve la vie à mes braves
+compagnons d'armes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de la marine, Londres, 1795.]</blockquote>
+
+<p>Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation
+avec le général républicain<span class="noteref">[1]</span>, et, sur sa
+parole, les émigrés mettent aussitôt bas les armes.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Il n'est pas certain que le général républicain qui conféra avec
+Sombreuil fut Hoche&nbsp;; quelques relations nomment le général Humbert&nbsp;;
+mais cela ne change rien au fait.]</blockquote>
+
+<p>Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des
+événements confirme sa véracité. Une frégate anglaise
+s'était approchée du rivage et tirait de meurtrières bordées
+sur les républicains&nbsp;: &laquo;&nbsp;Du moins, Monsieur, faites
+cesser le feu des Anglais&nbsp;!&nbsp;&raquo; s'écria Hoche. Après avoir
+réservé la vie du jeune capitaine, il demande à Sombreuil
+d'épargner ses troupes, fortifiant son engagement
+d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord,
+que signifie la conduite de Hoche et de Tallien&nbsp;? pourquoi
+hésitent-ils à fusiller immédiatement ces émigrés&nbsp;?
+la loi n'était-elle pas formelle&nbsp;? Mais non, ils attendent
+la décision de la Convention&nbsp;: Tallien court à Paris&nbsp;; et
+là, son discours se tourne contre lui-même&nbsp;: &laquo;&nbsp;Les émigrés,
+dit-il, envoyèrent plusieurs parlementaires&nbsp;; mais
+quelle relation pouvait exister entre nous et ces rebelles&nbsp;?
+Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance
+et la mort&nbsp;?&nbsp;&raquo; Les applaudissements l'ont enivré<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;;
+il ne sent pas que son récit atteste son mensonge&nbsp;;
+car quels hommes consentiraient à se rendre à des
+vainqueurs qui repoussent les parlementaires&nbsp;? Et,
+quand l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous
+la stupéfaction, la douleur, l'indignation de la population,
+de l'armée, des généraux&nbsp;! Devant la commission
+militaire, entendez-vous Sombreuil&nbsp;: &laquo;&nbsp;Prêt à paraître
+devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on
+a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Et, se tournant vers les soldats présents en foule&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;J'en appelle à votre témoignage, grenadiers&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est
+vrai, répondent-ils.&nbsp;&raquo; Et à ce serment d'un soldat,
+la commission militaire se sépare, elle ne les
+jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit&nbsp;! Et tous
+les autres officiers de l'armée refusent de juger les
+émigrés&nbsp;; on est obligé de changer la garnison d'Auray&nbsp;;
+pour former une commission, il faut que l'on choisisse
+des étrangers&nbsp;; c'est à des officiers de la légion belge
+qu'est donnée la mission de condamner ces Français&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]</blockquote>
+
+<p>L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention&nbsp;:
+Quoique un an se fût écoulé depuis la chute de Robespierre,
+c'était bien toujours la même assemblée, de
+son premier jour à son dernier, soumise à deux basses
+passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns,
+la peur chez le plus grand nombre. Les soldats
+furent magnanimes, les législateurs féroces. Hoche leur
+écrivit&nbsp;: &laquo;&nbsp;L'humanité ne peut-elle élever la voix&nbsp;? Songez-y,
+citoyens représentants, cinq mille Français&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Pas un ne se leva pour l'appuyer. Tallien craignait
+d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de ceux qui
+l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés&nbsp;; les Montagnards
+les regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent
+exécuter une loi qu'ils abhorraient&nbsp;; pour être
+atroces, il leur suffit de se taire&nbsp;! Si ce massacre eût dû
+se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé&nbsp;; l'opinion leur
+défendait de frapper encore&nbsp;; mais la mort à cent cinquante
+lieues, la mort qu'on ne voit pas donner, cette
+mort est facile à résoudre&nbsp;! Qu'étaient quelques milliers
+d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait
+égorger&nbsp;? leur mort ne lui apporta pas un remords de
+plus&nbsp;!</p>
+
+<p>Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie,
+une des scènes pathétiques de ce drame de la Terreur
+qui se joua quatorze mois de suite tous les jours, et qui
+chaque jour était dénoué par le même acteur, le bourreau.</p>
+
+<p>Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des
+victimes sont des émigrés échappés au même sort&nbsp;; et,
+dans les récits de tous on retrouve le même sentiment&nbsp;;
+soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme
+Chaumereix, ou de longues années après, comme la
+Villegourio, le Charron, Montbron, Villeneuve, ou Berthier
+de Grandry, c'est la même tristesse calme, tant
+elle est profonde<span class="noteref">[1]</span>. Ils ne récriminent pas, ils n'ont
+ni emportement ni amertume&nbsp;: la haine contre leurs
+bourreaux, le dédain pour leurs chefs inhabiles ou imprudents,
+toutes les basses ou mesquines passions se
+sont envolées de leur âme, une seule impression demeure.
+Ces victimes, leurs compagnons d'armes, ces
+officiers qui avaient combattu dans l'Amérique et les
+Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de
+quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de
+son frère, et à qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec
+des étreintes désespérées, qu'elle couvrait de son
+corps, comme si, en se mettant entre lui et la mort, la
+mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles&nbsp;;
+ces paroles sublimes, ces actes héroïques, d'autant
+plus héroïques qu'il semblait qu'ils dussent être à jamais
+ignorés, puisque tous devaient périr&nbsp;; ces prisonniers,
+emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des
+chemins mal frayés, avec une faible escorte<span class="noteref">[2]</span>, et à
+qui les officiers républicains disaient&nbsp;: Sauvez-vous&nbsp;!
+profitez de la nuit&nbsp;! et qui refusent, et dont pas un ne
+manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns
+s'égarèrent, les lignes de soldats se rompant à chaque
+instant, ils appelaient et se joignaient à l'escorte. Car
+ils avaient donné leur parole, et ils comptaient la vie
+pour rien et d'honneur pour tout<span class="noteref">[3]</span>]&nbsp;; et ces dernières
+nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'<i>antichambre
+de la mort</i>&nbsp;; ce jeune Coatudavel qui, n'ayant que six
+mois de plus que l'âge où l'on accordait un sursis, refuse
+de se rajeunir devant ses juges, <i>pour ne pas sauver
+sa vie par un mensonge</i>&nbsp;; ce domestique qui ne veut
+pas vivre sans son maître et qui le suit à la mort&nbsp;; cet
+autre domestique Malherbe, l'histoire a conservé son
+nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du
+souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort
+ses compagnons étonnés de son éloquence, et les conjure
+de pardonner à leurs assassins&nbsp;; et ces vieillards,
+vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé
+la force de leur maturité pour marcher contre les batteries,
+et qui, aujourd'hui, découvrant leurs cheveux
+blancs, lisaient à haute voix la prière des agonisants,
+et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées de
+la religion et ses immortelles espérances&nbsp;; et ce prêtre
+se levant au milieu des prisonniers&nbsp;: &laquo;&nbsp;Chevaliers
+chrétiens, toujours fidèles à Dieu et au roi, faites un
+acte de contrition, vos péchés vous sont remis&nbsp;!&nbsp;&raquo; et
+les soldats républicains qui les gardaient, tombant à
+genoux à ce spectacle, et répétant les prières des morts
+avec eux&nbsp;; et ces appels de chaque jour qui retiraient
+vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque
+jour plus rétréci&nbsp;; et, à une heure que l'on connaissait,
+le silence se faisant instantanément dans la prison,
+chacun immobile, dans une attente qui serrait le cœur,
+et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade éclatante,
+la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui
+tout à l'heure venaient de sortir vivants&nbsp;; et ces admirables
+femmes de Vannes, de Lorient, d'Auray, sœurs
+de charité volontaires<span class="noteref">[4]</span>, qui envahirent littéralement
+la prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de
+servir les prisonniers,&nbsp;&mdash;&nbsp;car ils demeurèrent douze
+jours dans l'attente de leur sort, douze jours d'anxiété,
+mais aussi d'espoir&nbsp;: la plupart étaient jeunes et ne
+pouvaient se faire à l'idée de mourir&nbsp;; ces femmes dévouées
+qui, plusieurs fois le jour, leur venaient apporter
+le pain, le vin, les vêtements, et, ce qui vaut mieux,
+les douces et consolantes paroles, les soins de la mère,
+de la sœur, de l'épouse, et qui savaient même, don
+charmant qui n'appartient qu'à la femme, mêler à
+leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient le
+cœur et amène le sourire d'un instant sur les mornes
+visages, comme entre deux nuages une échappée de
+soleil&nbsp;; voilà les scènes, les paroles, les souvenirs que
+nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un
+sort heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder
+pour que ces belles actions fussent racontées, pour
+qu'il fût montré une fois de plus à quelle force et à
+quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment
+du devoir et par la foi&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voy. l'<i>Expédition de Quiberon</i>, par Villeneuve de la Roche-Barnaud&nbsp;;
+<i>Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon</i>, par le
+comte de Montbron&nbsp;; <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de marine&nbsp;;
+<i>Témoignage d'un royaliste&nbsp;; Ma sortie de Quiberon</i>, par le
+V. de la V...g...o&nbsp;; <i>Expédition de Quiberon</i>, par le baron Charron&nbsp;;
+<i>Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon</i>, par le chevalier
+Berthier de Grandry (dans la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>)&nbsp;;
+<i>Relation du désastre de Quiberon</i>, par M. de la Touche. Le récit de
+leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont surmontés, est
+une des pages les plus émouvantes de l'histoire de la Révolution.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 3&nbsp;: Chaumereix.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 4&nbsp;: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du
+peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les prisonniers),
+Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc,
+Le Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
+été donnée par M. Théodore Muret (<i>Histoire des guerres de l'Ouest</i>)&nbsp;;
+la liste en a été complétée par la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote>
+
+<p>Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles,
+il en est une qui excite un intérêt plus attendrissant,
+Sombreuil&nbsp;: il était jeune, beau, brave&nbsp;; il avait quitté
+sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de cette
+expédition&nbsp;: il brûlait de cet amour de la gloire qui va
+bien à la jeunesse&nbsp;; il rêvait de lauriers à déposer aux
+pieds de celle qu'il aimait. Membre de cette famille
+qui avait tant de fierté et un cœur si haut, digne fils
+de celui qui commandait les Invalides, digne frère de
+celle qui but un verre de sang le 2 septembre pour
+sauver son père, il était prédestiné à la mort. Tallien,
+en le voyant, ne put retenir un mot de regret&nbsp;: &laquo;&nbsp;Votre
+famille est bien malheureuse&nbsp;!&nbsp;&raquo; lui dit-il. En s'exemptant
+lui-même de la capitulation, il était déjà condamné&nbsp;;
+mais il inspirait une sympathie universelle&nbsp;; les généraux
+semblaient lui fournir les moyens de se sauver&nbsp;:
+une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé
+comme les autres prisonniers, les officiers républicains
+le faisaient manger à leur table&nbsp;; mais leurs
+sentiments et les siens étaient trop contraires&nbsp;; bientôt
+il refusa ces marques de préférence, et retourna avec
+ses compagnons à la tête desquels il ne devait plus
+marcher que pour aller à la mort.</p>
+
+<p>Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur
+d'âme, une suprématie involontaire&nbsp;; les prisonniers
+prenaient courage en voyant sa sérénité. Cette
+sérénité pourtant se démentit un jour&nbsp;: tandis que la
+liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif
+espoir, tout à coup arrive l'ordre de les mettre en jugement.
+A ce moment, le jeune capitaine fut saisi
+d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
+l'âme jusqu'en ses profondeurs&nbsp;: c'est lui qui
+cause la mort de ces braves gens&nbsp;; sans sa condescendance,
+ils eussent péri, mais dans les rangs de l'ennemi,
+glorieusement et en soldats&nbsp;! Ses pensées furent
+troublées par un mouvement de folie&nbsp;; car tout homme
+qui se résout à se donner la mort est frappé dans sa
+raison&nbsp;; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel
+et le plus fort&nbsp;; qui n'aime plus ce don sacré de la vie
+ne s'aime plus, et qui ne s'aime plus a perdu le sens
+de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un pistolet
+et se l'appuya sur le front&nbsp;; Dieu ne permit pas que
+cette grande âme se souillât par un crime. Mais alors
+le remords le transforma, il se jeta aux pieds de l'évêque
+de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand
+la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le
+vieil évêque aux cheveux blancs, suivi de ses prêtres
+vénérables qui s'avançaient sur deux lignes en chantant
+des psaumes, entre les rangs des prisonniers
+agenouillés et courbés sous la bénédiction du vieillard,
+et Sombreuil, la tête haute, marchant le premier de
+ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient émus
+de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au
+lieu du supplice, des mots simples, d'un Français et
+d'un chrétien, de ces mots comme on en trouve dans
+l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et qui
+élèvent l'âme&nbsp;: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;J'ai l'habitude de regarder mon ennemi en face&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Quand on lui commande de se mettre à genoux&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, mais
+je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Ces paroles du jeune capitaine, le soir on les répétait
+parmi les fidèles royalistes emprisonnés et parmi les
+officiers républicains, et les uns et les autres, en le
+louant, disaient&nbsp;: &laquo;&nbsp;La France a perdu un de ses nobles
+enfants, qui eût été grand pour la gloire de la patrie&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Après lui, les autres prisonniers furent rapidement
+immolés&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ils ont mis le pied sur la terre natale, la
+terre natale les dévorera&nbsp;!&nbsp;&raquo; avait dit Tallien&nbsp;: trois
+commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes
+et à Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par
+douze&nbsp;; en un seul jour, de <i>cent trente-sept</i> renfermés
+le matin dans la prison, il n'en resta, le soir, que <i>huit</i>.
+Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait
+vingt par vingt, au bord d'une fosse ouverte&nbsp;: les soldats,
+attristés et obéissants, se hâtaient d'accomplir
+leur tâche de bourreaux, et s'éloignaient aussitôt de
+ce champ de carnage&nbsp;; les fosses étaient à peine recouvertes&nbsp;;
+souvent les chiens les venaient fouiller, et
+l'on voyait les corbeaux voler dans l'air emportant une
+affreuse pâture.</p>
+
+<p>Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une
+pieuse charité, et on les montre au voyageur, amoncelés
+sous le monument de marbre qui leur a été élevé
+près d'Auray, à la <i>Chartreuse</i>. Mais ces marbres, ces
+statues et ces inscriptions touchent moins que le lieu
+même où ils ont péri&nbsp;: j'ai vu ce champ qu'on appelle
+d'un nom sacré, le <i>Champ des martyrs</i>, une prairie
+longue, verte, entourée de haies&nbsp;; à l'entour, la campagne
+est solitaire et silencieuse. Il n'y a là rien d'eux
+que leur souvenir, et cette inscription au fronton d'un
+petit temple&nbsp;: <i>Hic ceciderunt, là ils sont tombés</i>&nbsp;! C'est
+une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe
+la noblesse française est le plus terrible, il l'atteint au
+cœur. Pendant deux ans, la Révolution l'avait décimée
+en détail&nbsp;; cette fois, elle frappa de cette arme que
+souhaitait un empereur romain pour trancher d'un
+seul coup des milliers de têtes. L'ancienne armée,
+celle qui avait combattu contre le grand Frédéric et
+avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu
+sous d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent&nbsp;;
+plusieurs grandes familles, en perdant leurs fils
+en un même jour, furent éteintes. Parmi les noms
+inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent
+les plus beaux de notre histoire&nbsp;: La Rochefoucauld,
+Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, d'Aiguillon,
+Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon,
+un La Peyrouse, parent du célèbre navigateur,
+Foucault, des anciens intendants de Bretagne, d'Avaray,
+Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs
+fils des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy,
+Goulaine, Cornullier, Coëtlosquet, Chasteignier, du
+Bois-Hue, la Landelle, de la famille de l'écrivain,
+la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont
+l'aïeul était au combat des Trente, Lanoue, descendant
+de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine de Henri IV, et Brisson,
+du loyal et courageux président Brisson au temps
+de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet,
+Soulange, d'Arbouville, de la famille du général qui
+s'est illustré en Afrique, la Voltaye, deux Villeneuve,
+La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, Largentaye,
+Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles
+qui osa noblement résister à Louis XIV, Lusignan, des
+anciens rois de Jérusalem, Kérolan, Vauquelin, Rougé,
+Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la capitulation,
+se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à
+la frégate anglaise de cesser le feu, et revint, autre
+Régulus, partager le sort de ses compagnons, etc., etc.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La <i>Chartreuse</i> occupe la place de la chapelle que
+le duc de Bretagne Jean IV avait érigée sur le champ
+de bataille d'Auray. Ainsi la même terre recouvre les
+compagnons de du Guesclin et les compagnons de
+Sombreuil<span class="noteref">[1]</span>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote>
+
+<p>Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux
+environs, prêtes à secourir ceux qui parviendraient à
+se sauver&nbsp;; une vingtaine à peu près eurent ce bonheur&nbsp;;
+on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à
+terre au moment où l'on tira et qui s'échappa&nbsp;; un
+autre, un jeune homme, Rieux, le dernier rejeton d'une
+des plus illustres familles bretonnes, s'élança des rangs
+des victimes et s'enfuit à travers les champs et les
+marais&nbsp;; il avait franchi une petite rivière à la nage, et
+était près d'atteindre un bois où on l'attendait, quand
+une balle le frappa&nbsp;; il tomba au lieu même où, quatre
+cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de Rieux,
+était mort à côté de Charles de Blois<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le P. Arthur Martin, <i>Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray</i>.]</blockquote>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont
+descendus les armes à la main sur le sol de la patrie,
+mais ils l'ont fait pour la cause de leur roi, ils étaient
+salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient
+pour la cause de leur roi&nbsp;; la France donna la mort à
+leur action et des larmes à leur courage&nbsp;; tout dévoûment
+est héroïque<span class="noteref">[1]</span>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Mémoires</i>.]</blockquote>
+
+<p>Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes
+pathétiques, et, comme Shakespeare, déroulera l'histoire
+des guerres civiles de la patrie, l'épopée de nos
+gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos
+martyrs&nbsp;; et il lui suffira, pour être sublime, de représenter
+la vérité.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="V"></a><br>
+<h2>V</h2>
+<h2>Les Rochers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Combourg.</h2>
+<h3>Madame de Sévigné et Chateaubriand.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente&nbsp;;
+à un détour, on longe un mur qui soutient une
+terrasse&nbsp;; une simple barrière, au bout de ce mur,
+sépare le chemin d'un vaste préau&nbsp;: on est arrivé. Ce
+préau c'est la grande cour&nbsp;; à droite, la chapelle, ronde
+comme un pigeonnier&nbsp;; à gauche, les servitudes&nbsp;; au
+fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels
+s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures
+en donnent une assez exacte idée&nbsp;; c'est plus
+qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un château.
+A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception
+de la teinte grise dont le temps a recouvert la
+pierre, tel il devait être au temps de madame de Sévigné.</p>
+
+<p>Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette
+modeste demeure émeut plus que ces grands châteaux
+que l'on rencontre partout et qui s'étalent somptueusement
+dans leur architecture neuve&nbsp;! C'est qu'ici,
+il y a une âme qui vivifie tout, et qui donne un sens
+à ce que l'on voit. On n'est point ici étranger et isolé,
+on marche accompagné d'une personne que l'on ne
+voit pas et qui cependant est présente, cette charmante
+femme, si vive et si gaie que tous ceux avec
+qui elle avait commerce en étaient animés et réjouis,
+une de ces femmes autour desquelles on se groupe,
+qui, en quelque lieu qu'elles aillent, et dès le premier
+moment, deviennent le centre d'un monde et exercent,
+sans y songer et naturellement, le prestige d'une
+douce et légitime royauté.</p>
+
+<p>Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit,
+ses lettres, ses récits reviennent en notre pensée. C'est
+dans cette cour qu'un dimanche, à l'instant où elle finissait
+d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes
+d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant
+par la fenêtre, elle vit arriver un grand et nombreux
+train de seigneurs, &laquo;&nbsp;quatre carrosses à six
+chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs
+chevaux de main, et plusieurs pages à cheval. C'étaient
+M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin,
+MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais,
+les évêques de Rennes, de Saint-Malo...&nbsp;&raquo; On suit
+cette brillante société dans le salon. Ce salon, à peu
+de détails près, est le même qu'en 1672&nbsp;; au rez-de-chaussée,
+éclairé à la fois par la cour et par le jardin,
+tout en boiserie, selon le style du temps, ce qui avait
+autrement de grandeur que nos papiers peints moirés
+et lustrés&nbsp;; une vaste cheminée, large, profonde, avec
+de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui
+se faisait dans ce temps, semblent faits pour durer des
+siècles&nbsp;; sur la cheminée une de ces hautes pendules
+incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit
+dans les palais de Louis XIV&nbsp;; puis, suspendus aux
+panneaux, dans de vieux cadres sculptés, les portraits
+brunis de toute cette famille de guerriers, de magistrats,
+de fins et spirituels courtisans, de saintes même,
+les Rabutin, les Sévigné, les Coulanges, les Chantal,
+noble et grave compagnie parmi laquelle elle vivait, et
+avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son papier, elle
+échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante,
+gracieuse et attachante de ces lettres que l'on
+se passait de main en main et dont on s'arrachait des
+copies.</p>
+
+<p>Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un
+vaste jardin carré, à grandes allées droites, &laquo;&nbsp;tout à
+fait sur le dessin de Lenôtre&nbsp;&raquo; avec des arbres artistement
+taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà
+de son temps, un vrai jardin français, avec une terrasse
+à l'une des extrémités. Les Rochers sont situés
+sur un plateau et la terrasse en est le point le plus
+élevé&nbsp;: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour,
+arrondie comme un vaste cirque, basse au premier
+plan, puis montant en pente douce jusqu'à l'horizon.
+Cette campagne a un aspect monotone&nbsp;: ce ne
+sont que bois et landes&nbsp;; à peine une ou deux maisons
+et un clocher au milieu des arbres&nbsp;: tout fait silence,
+on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se
+retournant, on a devant soi le jardin fermé par les
+arbres du parc comme par un rideau, le jardin plat
+et sans voix dont la solitude prolonge la tristesse du
+paysage&nbsp;: bientôt, le calme universel qui plane autour
+de vous envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de
+parler, et l'on ralentit le pas.</p>
+
+<p>Dans le parc, même solitude&nbsp;: le mail a été abattu,
+mais ils existent toujours ces vieux arbres qu'elle-même
+avait plantés, qu'elle avait vus &laquo;&nbsp;pas plus hauts
+que cela,&nbsp;&raquo; et qui avaient formé ces belles avenues
+couvertes dont elle disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est passer une galerie
+que d'aller au bout.&nbsp;&raquo; C'est là qu'elle se sauve dès le
+matin, emportant avec elle un &laquo;&nbsp;petit livre, un livre de
+dévotion et un livre d'histoire,&nbsp;&raquo; Tacite, la <i>Vie de saint
+Thomas de Cantorbéry</i>, le Tasse, les <i>Iconoclastes</i>, et
+surtout et le plus souvent Nicole, Nicole qui est &laquo;&nbsp;de la
+même étoffe que Pascal,&nbsp;&raquo; qu'elle ne se lasse pas de
+louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont
+elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri,
+&laquo;&nbsp;faire un bouillon pour l'avaler.&nbsp;&raquo; Là, elle passe des
+jours &laquo;&nbsp;toute seule, tête à tête, rêvant un peu à Dieu,
+à sa providence, possédant son âme,&nbsp;&raquo; allant du livre
+de dévotion au livre d'histoire, &laquo;&nbsp;cela fait du divertissement,&nbsp;&raquo;
+de temps en temps interrompant sa lecture
+pour admirer &laquo;&nbsp;ces beaux arbres devenus grands et
+droits,&nbsp;&raquo; ces longues allées &laquo;&nbsp;où l'on est mieux que
+dans une chambre,&nbsp;&raquo; où il ne vient personne, et dont
+&laquo;&nbsp;rien n'égale le silence, la tranquillité et la solitude.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la
+conversation des plus beaux esprits de Paris et de
+Versailles, que le gouverneur de Bretagne et la princesse
+de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué
+aux États de Bretagne, venaient chercher, emmener
+malgré elle, et dont il semblait qu'on ne pouvait se
+passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse
+de ces bois solitaires&nbsp;? afin de la mieux savourer
+&laquo;&nbsp;marchant à l'aventure,&nbsp;&raquo; prêtant l'oreille au chant
+de mille oiseaux, au murmure des feuilles, &laquo;&nbsp;ah&nbsp;! la
+jolie chose qu'une feuille qui chante&nbsp;!&nbsp;&raquo; et s'arrêtant au
+bout d'une allée &laquo;&nbsp;où le couchant fait des merveilles&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature
+une admiration qui dégénère en une adoration
+impie&nbsp;; on n'en parlait pas pour faire des phrases&nbsp;;
+mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se
+fortifie par les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant
+au théâtre, si morne dans le monde, cette femme
+éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du
+spectacle de la terre, sentiment fatal aux cœurs faibles,
+aux caractères faux, mais qui élève les âmes
+droites et sainement trempées.</p>
+
+<p>Elle restait tard en ces bois&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je n'en reviens pas
+que la nuit ne soit bien déclarée, que le feu et les flambeaux
+ne rendent ma chambre d'un bon air.&nbsp;&raquo; Cette
+chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à
+panneaux de boiserie comme le salon, et éclairée par
+une seule fenêtre&nbsp;: au fond, le lit&nbsp;; le long des murs,
+des fauteuils de soie cramoisie&nbsp;; près de la fenêtre, le
+secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre
+où elle recueillait les meilleures pensées des auteurs&nbsp;;
+puis, dans un angle, le cabinet avec l'étroite psyché
+drapée, et les boîtes et les petits ustensiles de toilette,
+et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait pour
+se faire poudrer&nbsp;: tout cela y est encore. Voilà le lieu
+choisi, séparé des grands appartements où elle se retire
+le soir, &laquo;&nbsp;une bonne chambre avec un grand feu.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est
+l'heure de la méditation et des fortes lectures&nbsp;: elle les
+fait le plus souvent en compagnie de son fils ou de
+l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que l'on avait
+au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le
+maître, dont on disait <i>un tel, gentilhomme appartenant
+à M. le Prince</i>, et que l'on traitait, à qui l'on parlait
+avec une simplicité aimable qui mettait à l'aise sans humilier.
+Elle préférait lire à deux, car &laquo;&nbsp;il y a une grande
+différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent
+les beaux endroits et qui réveillent l'attention.&nbsp;&raquo;
+Et ces livres (elle fait observer qu'elle garde pour le
+soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des histoires,
+Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités
+de philosophie, Pascal, Descartes, Mallebranche, ou
+les Pères, les <i>Homélies</i> de saint Chrysostome, saint Hilaire,
+saint Prosper, Abbadie, les <i>Variations</i>. Elle a sous
+la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a
+apportés de Paris, et rangés dans son cabinet&nbsp;; peu de
+romans&nbsp;; et si elle &laquo;&nbsp;se laisse prendre à la glu de la
+Calprenède et de sa Cléopâtre,&nbsp;&raquo; ce n'est qu'un moment,
+un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme
+d'une faiblesse.</p>
+
+<p>Telles étaient les études habituelles aux femmes de
+la plus haute société de ce temps, des études sérieuses,
+solides, presque viriles&nbsp;; la plupart, et madame de Sévigné
+la première, savaient et parlaient plusieurs
+langues, l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin.
+Et ces études, elles les continuaient non-seulement
+jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute leur vie,
+non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de
+converser avec les hommes, de connaître les choses
+les plus utiles au vrai but de la vie, pour s'améliorer
+et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement,
+cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine,
+nourrie, qui s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la
+délicatesse propres à la femme, et rendaient leur conversation
+si aimable et leur commerce si attachant.
+Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de
+Sévigné, écrivait un petit livre de récits, de portraits
+faits d'après les modèles qui avaient passé autour
+d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui mettaient
+en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute
+cette société, la plus brillante de notre histoire&nbsp;; et,
+dans ce petit livre qu'on avouait à peine, dans ces
+lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les juges
+les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire
+en s'étonnant la fine observation et la peinture
+fidèle des hommes, des mœurs, des caractères, et la
+pensée, l'éloquence, le style précis, la force comique,
+mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus
+rares qualités des grands écrivains.</p>
+
+<p>Madame de Sévigné n'a pas décrit son château&nbsp;; si
+elle jette çà et là quelques mots sur son parc, son jardin,
+sa chambre, son mail, c'est à propos de ce qui se
+passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse
+ne la fait pas parler&nbsp;; elle ne pouvait moins dire, et,
+cependant, par ce peu de mots, elle donne une idée
+exacte et vraie de ce qui est&nbsp;; lorsqu'on va chez elle,
+ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand,
+au contraire, s'est attaché à faire un imposant
+tableau du lieu où il passa sa jeunesse&nbsp;: pour le haut
+personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre colossal.
+Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture
+de ses Mémoires, c'est un château immense, aux vastes
+salles sans nombre, un désert de pierres, <i>où auraient
+été à l'aise cent chevaliers avec leur suite</i>&nbsp;; du village
+il est à peine question&nbsp;; on voit seule la terrible forteresse,
+noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des
+bois. Les habitants de ce sombre manoir prennent
+alors une proportion énorme&nbsp;: le père, dur, silencieux,
+redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et n'apparaissant
+que quelques heures le soir, comme un
+spectre dont la présence comprime les sentiments, les
+vœux et jusqu'aux paroles de sa femme et de ses enfants&nbsp;;
+la mère brisée et mourante sous cette étreinte
+de fer&nbsp;; la sœur rêvant mélancoliquement d'une passion
+fatale qu'elle combat sans savoir comment la
+nommer&nbsp;; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage comme
+Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un
+fusil à la main, s'enivrant de l'indépendance des
+landes désertes. On dirait d'une famille des temps
+homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge
+de montagnes, qui communique à peine avec le reste
+du monde, et dont les fils sont déjà des héros&nbsp;: par
+son aire haut montée, par ses premiers coups d'aile,
+par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle
+dès le commencement.</p>
+
+<p>A l'exception de quelques bois qui ont été abattus,
+rien n'a changé à Combourg&nbsp;: la grande allée près du
+préau, les servitudes, le préau même, les marronniers
+au pied du perron, le château, sont intacts&nbsp;; l'impression
+que l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord
+avec celle des <i>Mémoires</i>. En arrivant dans le
+bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on le trouve
+à la fois si considérable et si rapproché du château&nbsp;:
+c'est, non pas un petit village, mais presque une petite
+ville, aux rues larges, aux maisons des XVe et XVIe siècles,
+en pierres de taille, séparées, isolées l'une de l'autre
+par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de
+Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux.
+Le portail de l'avant-cour du château s'ouvre
+directement sur l'une des rues&nbsp;; le château est ainsi,
+sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg.
+Il en fait partie intégrante&nbsp;; ce voisinage amoindrit un
+peu son importance.</p>
+
+<p>Vu du préau, le château, avec ses grosses tours
+rondes, ses toits aigus, ses mâchecoulis, sa façade
+morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut
+perron, a un aspect imposant&nbsp;; mais, à l'intérieur, l'effet
+n'est plus le même. La salle qui sert de vestibule est
+basse et mesquine, la cour petite, étroite, comme ces
+cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits
+entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois
+pièces qui seraient grandes à la ville, mais pas une de
+ces vastes salles des vraiment grands châteaux de
+Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio&nbsp;; le reste
+n'est que chambres de dimension médiocre et petits
+cabinets dans les tours&nbsp;; on cherche cette multitude de
+chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les a
+vite comptées et visitées&nbsp;: non-seulement cent chevaliers
+et leur suite n'y auraient pas été à l'aise, mais,
+on le peut affirmer, trente personnes y seraient
+gênées. </p>
+
+<p>Cette exagération sur un point si facile à vérifier
+donne quelques doutes sur le reste. Puis, en parcourant
+le château, on vous montre la chambre de Chateaubriand
+enfant&nbsp;: c'est une petite chambre, ronde,
+dans une tour, à fenêtres étroites, qui l'empêchent
+d'être sombre plutôt qu'elles ne l'éclairent. On y a
+apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à
+Paris, en ses dernières années&nbsp;: un petit lit de fer, des
+rideaux de calicot attachés à un ciel-de-lit en fer, un
+crucifix de fer, un encrier de fer, un bénitier de fer,
+une table du bois le plus commun. Voilà les meubles
+de M. de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur&nbsp;!
+Quoi&nbsp;! c'est là la table où il écrivit cette
+pompeuse description du château de ses pères, et où,
+tout en protestant n'y attacher aucune importance, il
+eut soin de rédiger, en tête de ses mémoires, une si
+complète généalogie de sa famille&nbsp;! tant d'orgueil avec
+un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
+moine&nbsp;! A la fois la superbe montant au faîte et
+s'écriant&nbsp;: Voyez comme je suis grand&nbsp;! et l'humilité
+descendant plus bas que le dernier des visiteurs&nbsp;! On
+ne s'abuse pas à cette simplicité affectée&nbsp;; ce n'est pas
+l'imagination qui l'a égaré&nbsp;; il y a parti pris&nbsp;: il a voulu
+forcer l'admiration par un contraste sensible à tout le
+monde&nbsp;; il faut, comme en face de son tombeau, que
+l'on dise&nbsp;: Quelle modestie&nbsp;! Oui, la modestie de ce
+philosophe au manteau de mendiant dont les trous
+laissaient voir son orgueil, cette humilité s'étale si publiquement
+qu'elle produit le même effet que la plus
+dédaigneuse fierté&nbsp;: on en est blessé, on la dédaigne
+aussi et l'on n'en tient compte.</p>
+
+<p>Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés&nbsp;;
+telle est madame de Sévigné. L'homme n'aime rien
+tant que de trouver l'homme dans un auteur&nbsp;; c'est ce
+qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier,
+et madame de Sévigné, en écrivant, est restée
+femme. M. de Chateaubriand, au contraire, tend sans
+cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être
+en dehors, au-dessus de l'humanité&nbsp;; il ne songe qu'à
+se faire admirer&nbsp;; il n'a ni naturel ni naïveté, on sent
+partout l'effort, dans son style comme dans sa vie&nbsp;: aussi
+n'inspire-t-il pas de sympathie&nbsp;; on consent parfois à
+l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer&nbsp;; et l'on ne va
+pas volontiers chercher un maître qui vous parle toujours
+de haut. Madame de Sévigné se fait tout d'abord
+aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
+plus on la connaît, plus on désire la visiter.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="VI"></a><br>
+<h2>VI</h2>
+<h2>Saint-Ilan.</h2>
+<h3>Colonie agricole.&nbsp;&mdash;&nbsp;un poëte et un soldat bretons.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de
+Saint-Brieuc, à une lieue environ de la ville on aperçoit
+une flèche neuve et élégamment découpée qui domine
+la campagne&nbsp;: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
+chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette
+colonie d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité
+ouvert au repentir, à la renaissance morale et au dévoûment.</p>
+
+<p>Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme,
+les étables, les ateliers, les bâtiments d'exploitation
+groupés sur une pente douce qui descend à la mer.
+Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres
+plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus
+fraîches&nbsp;: on sent partout une sollicitude intelligente
+et toujours présente. Dans les sentiers sinueux passent,
+conduisant de beaux attelages, des hommes, de
+jeunes garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail&nbsp;:
+à leur air, à leur tenue régulière, on reconnaît
+que ce ne sont pas des paysans ordinaires&nbsp;; en les disciplinant
+la règle les a ennoblis. Les enfants ont une
+allure heureuse, le visage gai, un regard ouvert qui
+semble interroger et vouloir saisir la réponse&nbsp;; les
+hommes, une démarche grave, une physionomie sereine
+et sérieuse à la fois, quelque chose de concentré
+et d'ardent, comme on se figure les premiers chrétiens&nbsp;:
+ce sont, en effet, des chrétiens, et les enfants, des orphelins,
+de pauvres petits abandonnés, retirés du vagabondage
+ou du vice, rendus par la religion et le travail
+à la vie de l'âme et à la santé du corps&nbsp;; les <i>frères laboureurs</i>,
+d'énergiques successeurs des moines qui défrichèrent
+du même coup, en Bretagne, les champs et les
+cœurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques
+prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan
+fondée par un poëte<span class="noteref">[1]</span>, ruche d'où se sont déjà élancés
+des essaims nombreux d'agriculteurs, mère féconde
+dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique
+de leurs associations laborieuses, réalisant,
+sans emphase et sans discours, l'alliance fraternelle du
+riche et du pauvre, avec la charrue et sous le signe de
+la croix.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: M. Ach. du Clésieux.]</blockquote>
+
+<p>Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la
+colonie, le <i>naïf manoir</i><span class="noteref">[1]</span> entouré et surmonté de
+grands arbres entre lesquels on voit la mer. Partout un
+silence immense, ce silence des champs qui étonne
+l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste,
+mais dont ensuite il se sent pénétré, dont il jouit et
+goûte la saine quiétude&nbsp;; le silence sur la terre, et dans
+l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des flots
+qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que
+le cœur écoute, toujours attentif et également charmé
+de cette plainte monotone, lui qui change incessamment.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: M. Sainte-Beuve.] </blockquote>
+
+<p>On entre dans cette paisible demeure&nbsp;; un petit salon,
+sanctuaire de la famille, est décoré de tableaux
+recueillis avec un soin délicat et sous l'inspiration
+d'une pensée unique&nbsp;: des sujets religieux, une vue de
+Rome, le <i>forum</i> semé de ruines, image immortelle de
+la société païenne détruite, quelques portraits, celui de
+Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du prince
+Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la
+première pierre de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une
+place choisie, présent inappréciable du peintre, une
+reproduction excellente du <i>Saint Augustin et sainte
+Monique</i> d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte,
+et le fils, ce <i>Platon purifié</i>, selon le mot du grand
+philosophe chrétien<span class="noteref">[1]</span>, ils conversent un soir, appuyés
+à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en leurs regards
+l'infini des cieux&nbsp;; les sublimes pensées montent
+de leur âme, ils ont cette aspiration de l'immortalité
+qui, dans les natures élues, se change en une passion
+épurée, et les soulève de la terre et les transfigure,
+comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Saint Thomas d'Aquin.]</blockquote>
+
+<p>Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on
+se recueille et l'on médite&nbsp;; voyageur venu des grandes
+villes, une atmosphère calme descend sur vous et vous
+enveloppe&nbsp;; vous sentez un apaisement inaccoutumé.</p>
+
+<p>Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte
+qui, naguère, au temps des vives luttes littéraires,
+combattit au premier rang, et qui, sorti jeune encore
+de la bataille, a fait de la charité la mission et le but
+de sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à
+ces enfants qu'il instruit par sa parole et son exemple,
+s'occupant aux travaux des champs, sous le ciel, à
+cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où
+l'on revient toujours le cœur content et le front dégagé&nbsp;;
+la vaste étendue des champs qui s'enfoncent
+à l'horizon, la terre où le germe croît sans bruit, donnent
+le sentiment d'une force puissante qui produit
+sans hâte, avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de
+son foyer la famille réunie, l'épouse pieuse, les filles
+belles de cette beauté éclatante et ferme des filles de la
+mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il
+a vus naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce
+tutoiement du maître respecté qui, au lieu de blesser,
+attache. C'est une vraie demeure bretonne&nbsp;; on y a des
+sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
+de la vieille race armoricaine, et comme un reste de
+cette fierté nationale qui semble protester et revendiquer
+son antique gloire.</p>
+
+<p>Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous
+étrangers de France, nous demandions un soir une
+chanson de son pays. Elle commença un chant de
+guerre, <i>Lez-Breiz</i>, le Chevalier breton, héroïque récit
+d'une lutte corps à corps de Bretons contre Français,
+et où les Bretons étaient vainqueurs&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,</p>
+<p class="i2">S'apprête un combat, combat de renom.</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait
+cadencé comme le pas d'un cheval de guerre qui fait
+sonner l'armure, tantôt il semblait suivre les coups répétés
+des épées sur les casques d'acier. Et la jeune
+Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano
+muet, sans autre accompagnement que le murmure
+de la mer qui se brisait au pied des murs, s'animait en
+cette bataille, de sa main tendue donnant le signal&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,</p>
+<p class="i2">Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents&nbsp;;</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de
+Lez-Breiz&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Treize combattants tombés sous ses coups&nbsp;!</p>
+<p class="i2">L'insolent Lorgnez, le premier de tous.</p>
+<p class="i2">Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,</p>
+<p class="i2">Et se délassait à les regarder<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A. Brizeux, <i>Histoires poétiques</i>.]</blockquote>
+
+<p>Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions
+sa beauté pure, et cette noble jeune fille nous
+apparaissait comme la figure idéale de la Bretagne des
+anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques
+et chantant d'héroïques morts.</p>
+
+<p>Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique&nbsp;:
+à la fin du repas qui rassemble la famille, entre
+dans la salle un ancien soldat, naguère vaillant serviteur
+du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de
+Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial,
+lui montre une place entre ses deux filles&nbsp;; et le vieux
+soldat, qui porte sur sa poitrine la croix qu'il a payée
+du prix de ses blessures, s'asseoit à la table hospitalière
+où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son
+cœur. La tête droite, la physionomie grave, de cette
+gravité que donne l'habitude de l'obéissance, le regard
+calme et ferme, il se tient immobile et attentif, en cette
+placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur
+vie, se recueillent silencieux dans le souvenir des combats
+éloignés.</p>
+
+<p>Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs
+profonds, les étrangers l'interrogent, et le grenadier de
+la vieille garde ouvre les pages depuis longtemps fermées
+du livre de son passé. On se sent grandir à ces
+récits de guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés,
+mais qui réveillent en nous les plus nobles sentiments&nbsp;:
+l'amour de la patrie et de la gloire, le dévoûment et le
+mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il
+se trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs,
+des rues, des maisons, où les assiégés furent dignes de
+leurs vainqueurs, la campagne de France, Champ-Aubert,
+Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle
+blessé au haut des airs. Il était du petit nombre
+des soldats d'élite qui accompagnèrent l'Empereur à
+l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et soucieux errer sur
+la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la
+France, fixant sur l'horizon son long regard, comme
+s'il eût voulu passer par delà. Et quelques jours après
+c'était le départ, et la marche rapide à travers la
+France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course,
+entraînant avec elle les volontés et les cœurs, puis
+courant vers le nord heurter les nations, et se dissipant
+et s'évanouissant enfin aux coups de la foudre.</p>
+
+<p>Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts
+d'un héros qui combat le monde et ce désastre
+sans retour, lorsque ses lèvres se fermaient, le vieux
+soldat demeurait accablé et morne&nbsp;; les yeux baissés,
+il écoutait comme les derniers bruits de la bataille,
+la rumeur lointaine d'une armée qui fuit dans
+les ombres.</p>
+
+<p>Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte
+affectueuse&nbsp;: Marc Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers&nbsp;;
+un jour, quinze ans aujourd'hui se sont passés,</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Je te dis&nbsp;: d'un projet je sens la noble envie&nbsp;:</p>
+<p class="i2">Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie&nbsp;?</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Une larme brilla dans ton œil expressif,</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Et ton front devint fier comme un jour de combat.</p>
+<p class="i2">Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,</p>
+<p class="i2">D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.</p>
+<p class="i2">Le matin, le clairon annonçait le réveil&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Je te vois, devançant le lever du soleil,</p>
+<p class="i2">Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,</p>
+<p class="i2">Et par des chants pieux ranimer leur courage.</p>
+<p class="i2">La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,</p>
+<p class="i2">Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,</p>
+<p class="i2">Le mien était d'ouvrir à ces intelligences</p>
+<p class="i2">Les régions de l'âme et des humbles sciences&nbsp;; </p>
+<p class="i2">Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,</p>
+<p class="i2">Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,</p>
+<p class="i2">Retenant mieux que lui le sens de la parole,</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,</p>
+<p class="i2">Que de fois je serrai ta main forte avec larmes&nbsp;!</p>
+<p class="i2">Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: UNE VOIX DANS LA FOULE&nbsp;: <i>à Marc Jaffrain</i>.]</blockquote>
+
+<p>Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui <i>au
+signal du travail a saisi la charrue</i>, la <i>terre fécondée</i>
+par les sueurs, la pensée marchant <i>dans des sentiers
+nouveaux</i>, les <i>biens réparateurs</i> répandus <i>par la
+grâce d'en haut</i>, l'œuvre enfin, <i>complète et bénie</i>,</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une
+langue harmonieuse, ces quinze ans de travaux, de vive
+ardeur et de dévoûment, un naïf sourire éclairait le
+front du vieux soldat&nbsp;; il se réjouissait de ce bien qu'il
+avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes,
+aux âmes noblement douées, il avait déjà oublié.</p>
+
+<p>Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques,
+a une grandeur solennelle&nbsp;: c'est la mer, la
+mer immense, <i>barrant et nivelant l'horizon sous sa
+ligne sombre</i>, comme dit le poëte<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;; à de certaines
+heures, après qu'elle s'est retirée à une longue distance,
+en laissant nue sa grève de sable fin où se dessinent
+mille méandres, elle revient précipitée, grandissant
+à chaque pas, envahissant en peu d'instants le
+vaste espace lentement délaissé. Alors le père&nbsp;: Allons,
+à cheval&nbsp;! à cheval&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Amédée Pommier.]</blockquote>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>en avant dans la mer&nbsp;! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent
+d'un irrésistible mouvement, l'homme a comme
+un désir sauvage de lutter avec eux&nbsp;; un fier instinct le
+pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux éléments
+sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu
+par la brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont
+au-devant de la masse d'eau vivante et profonde, et un
+cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même&nbsp;!</p>
+<p class="i2">La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,</p>
+<p class="i2">Fait naître sur ta joue un reflet de corail,</p>
+<p class="i2">Quand tu t'émeus de ce baptême<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A. du Clésieux, <i>Promenade</i>.]</blockquote>
+
+<p>Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la
+nature, vie de la famille et du travail qui garde comme
+un souvenir des scènes de la Bible et d'Homère, ou
+mieux encore de l'existence indépendante des nobles
+Bretons des premiers siècles, bardes, agriculteurs et
+guerriers. C'est la vraie vie de l'homme, simple et
+fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps déjà,
+idéalisa en ces beaux vers&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">. . . . Sur un rocher, devant l'éternité,</p>
+<p class="i2">Devant son grand miroir et son fidèle emblème,</p>
+<p class="i2">Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,</p>
+<p class="i2">Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,</p>
+<p class="i2">A prier pour renaître, à finir de mourir,</p>
+<p class="i2">A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,</p>
+<p class="i2">A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour&nbsp;; </p>
+<p class="i2">Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,</p>
+<p class="i2">Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie</p>
+<p class="i2">Chantant sur une lyre&nbsp;!<span class="noteref">[1]</span> . . . . . .</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Sainte-Beuve, <i>Pensées d'août, à Ach. du Clésieux</i>.]</blockquote>
+
+<p>Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte
+vient à Paris&nbsp;; il passe quelques soirs dans ce monde
+des salons agité par tant de passions diverses, qui espère
+si vite, qui désespère plus vite encore. Les
+projets précipités, les œuvres commencées, les monuments
+qui surgissent du sol, ces quartiers neufs qui
+s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule toujours
+empressée, ces joies, ces abattements sans mesure,
+cette vie ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs
+confuses, passent devant lui comme un éblouissement.
+Quelle mêlée, quels contrastes&nbsp;! Bien et mal,
+charité sincère et vanités de charité&nbsp;; oubli de l'âme,
+de l'éternité, et aspirations à la foi&nbsp;; la même foule se
+ruant aux théâtres pour y savourer les âpres émotions
+des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
+suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses
+vices secrets&nbsp;; se rassasiant, en sa soif immodérée de
+plaisir, de voluptés sans les goûter&nbsp;; et presque au
+même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un
+poëte, se recueillant attentive, écoutant d'une oreille
+délicate et charmée les accents inspirés qui réveillent
+en elle les sublimes sentiments, longtemps assoupis,
+jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
+une flamme comme d'un foyer immortel&nbsp;!</p>
+
+<p>Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au
+bord de cette tempête de la vie sociale, plus émouvante
+que la tempête des flots qui battent ses grèves, il s'anime,
+son cœur bat vivement à ces vives impressions&nbsp;;
+et, parmi ces <i>voix de la foule</i>, lui aussi il jette sa voix,
+cri énergique du <i>vates</i>, poëte et devin, essayant d'arrêter
+cette foule qui court au hasard et qui prodigue
+chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas
+de fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise
+où mugissent mille matériaux en fusion, ce qui
+surgit à la surface, ce qui vole en l'air, ce qui fait
+éclater les applaudissements ou est accueilli par les
+huées. Et ce <i>Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, ni vice ni vertu</i><span class="noteref">[1]</span>,
+le drame du
+siècle, il en trace à grands traits une large fresque,
+comme ce tableau de naufrage que le peintre antique
+avait suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Titres des principales pièces du volume de poésies intitulé&nbsp;: <i>Une
+voix dans la foule</i>.]</blockquote>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">De toutes les cités ô cité souveraine,</p>
+<p class="i2">Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p>
+<p class="i2">Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,</p>
+<p class="i2">De sourds mugissements ou de vastes clameurs&nbsp;?</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,</p>
+<p class="i2">Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,</p>
+<p class="i2">Animant les marteaux, la scie et les leviers,</p>
+<p class="i2">Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers&nbsp;;</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,</p>
+<p class="i2">Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris</p>
+<p class="i2">Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme
+et de douleur, de désolation et de dédain,
+d'admiration et de colère&nbsp;; mais elle ne se confond pas
+avec toutes les autres. Ces émotions profondes du
+poëte, elles ne vibrent pas du même son que les émotions
+de la multitude, elles ont un accent étrange,
+inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
+au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte
+est un chrétien agissant&nbsp;; il possède ces vertus chrétiennes
+qu'a ignorées le monde antique&nbsp;: il juge, il
+condamne, mais il aime&nbsp;; il s'émeut des douleurs de
+l'humanité, de ses vices, de ses erreurs, il sait ce que
+valent les <i>cœurs souffrants</i>, les <i>coeurs aimés</i>&nbsp;; d'une voix
+douce et tendre il les encourage et les console&nbsp;; il fait
+briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et
+des égarés, et il les entraîne après lui dans son aspiration
+vers Dieu.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="VII"></a><br>
+<h2>VII</h2>
+<h2>La mer.</h2>
+<h3>Brest.&nbsp;&mdash;&nbsp;Douarnenez.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le bec du Raz.&nbsp;&mdash;&nbsp;Légende de la ville d'Is.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Nous aimons tous la mer&nbsp;; tous, nous nous arrêtons
+avec admiration devant sa plaine immense&nbsp;: nul qui,
+la première fois, ne soit remué à son aspect&nbsp;; nul qui
+ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns
+elle est une amie&nbsp;; dès qu'ils y reviennent,
+de loin ils se hâtent, comme on court vers un être
+cher après son absence. En face de la mer, les âmes
+tendres sont plus rêveuses, les esprits puissants plus
+méditatifs, les plus insensibles même s'étonnent. Sur
+un rocher, au bord des flots, les élégants et les futiles
+du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient
+et, des heures entières, immobiles, remplis d'idées
+inexprimées, demeurent là, à la regarder.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes,
+et la mer&nbsp;? quel charme ont ces flots qui passent&nbsp;?
+quelle cause de cet universel attrait&nbsp;? Est-ce son immensité&nbsp;?
+Le ciel aussi est immense, et il n'est donné
+qu'aux Augustin de l'absorber dans sa contemplation
+de la sérénité des cieux. Est-ce son uniformité&nbsp;? Le
+désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne
+s'arrête pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache,
+c'est le mouvement, parce qu'il est l'image de l'action,
+de ce que cherchent partout les hommes qui, lorsqu'ils
+ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le
+reflux emmène la mer, je la suis s'éloignant, je la suis
+revenant&nbsp;; je sais qu'elle ne manquera pas, je l'attends,
+et, avec elle, le mouvement toujours le même,
+toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard
+s'arrête à un point obscur, à une voile qui s'enfonce
+derrière la courbe de l'horizon&nbsp;; mais, toujours je me
+reprends à contempler ces flots qui se succèdent à
+mes pieds, et dont pas un ne revient après qu'on
+l'a vu.</p>
+
+<p>Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir,
+l'avenir&nbsp;; là est la vraie vie immuable, éternelle, et
+qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce regard
+que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste
+de l'âme qui se porte vers l'idéal&nbsp;; et il ne dure pas,
+c'est un éclair. Mais le mal qui est en nous demeure,
+la soif de l'infini&nbsp;; et, enveloppés par le corps, ne pouvant
+pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le
+signe et l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en
+rapproche le plus, la mer. La mer semble tenir sa vie
+d'elle-même, elle nous fascine, et nous la regardons
+avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette
+contemplation tenace, nous allions saisir le secret
+de la vie infinie, l'arrêter et la fixer.</p>
+
+<p>La Manche, resserrée entre la grande et la petite
+Bretagne, est plus agitée que l'Océan&nbsp;; ses vagues, pressées
+et battant le rivage d'un mouvement plus violent
+et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la
+Bretagne comme le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins
+variés&nbsp;: c'est une suite de criques, d'anses, de
+baies creusées dans les terres, de caps et de promontoires
+qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de
+rochers nus semés sur la plaine azurée et que le flot
+entoure d'une écume argentée. Telle est la côte qui
+regarde l'Angleterre&nbsp;; au point où le rivage fait un
+coude et monte vers le nord pour former la presqu'île
+de Normandie, la mer, au contraire, rase le bord
+plutôt qu'elle ne le heurte&nbsp;; sur quelques points même,
+elle s'est retirée&nbsp;: autrefois elle brisait ses flots contre
+les murs de Dol&nbsp;; depuis des siècles elle s'est éloignée
+jusqu'à près de trois lieues&nbsp;; où jadis revenaient incessamment
+les vagues qui ne s'épuisent pas, s'étend une
+longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer
+dont elle est la suite et le prolongement sans transition,
+on dirait que la terre a bu toute l'eau&nbsp;; et elle est
+devenue fraîche, fertile, richement cultivée, semée de
+milliers de beaux arbres.</p>
+
+<p>Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant,
+a laissé une marque de la souveraineté qu'elle a eue
+sur cette terre. Au milieu de la plaine s'élève, à plusieurs
+centaines de pieds, un amas de rochers escarpés
+du côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant
+les traces des tempêtes qui les ont âprement taillés&nbsp;:
+on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut sur ce sol
+nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante
+qui ressemble à un jardin, ce monceau de
+rocs est encore une île.</p>
+
+<p>De son sommet on embrasse une vaste étendue&nbsp;:
+devant soi la baie de Cancale tout entière, à gauche
+la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite celle
+de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer
+même, tour à tour île et presqu'île, le mont Saint-Michel,
+bâti sur les rochers et s'élançant en pointe
+comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une
+forteresse&nbsp;; le Mont-Dol, au contraire, est un lieu de
+prière et de secours. Sur le point le plus élevé, les
+Bretons ont élevé une statue de la Vierge&nbsp;; de fort loin
+en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme
+blanche. De cet écueil où jadis se brisaient les navires,
+aujourd'hui la Vierge clémente dirige les matelots
+et leur indique la route du port.</p>
+
+<p>A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère
+en face de l'Atlantique, elle est largement et profondément
+ouverte&nbsp;: là, l'Océan a toute sa puissance, rien
+ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de
+l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble
+se détacher en avant pour leur résister. Ainsi qu'un
+fort de granit, le Finistère a devant lui une armée qui
+l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues innombrables,
+lutte de la force immobile contre l'action
+qui ne se repose pas. En ce combat qui dure depuis
+des siècles, la terre, si rude qu'elle soit, a été vaincue&nbsp;:
+l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu,
+pied à pied, gagne un peu chaque jour&nbsp;; il sape, il
+ronge, il mine&nbsp;; il s'insinue patiemment par les plus
+faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il perce
+des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades
+sous lesquelles il passe comme un triomphateur, en
+élevant sa rumeur qui ressemble à celle d'un peuple&nbsp;;
+là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores
+dont il heurte le fond d'un coup sourd de ses
+lames, comme un bélier qui bat une muraille. Tels le
+<i>Trou du Diable</i> et les <i>Grottes de Morgatte</i>, dans la presqu'île
+de Crozon, que la mer a taillées largement dans
+le roc.</p>
+
+<p>Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale,
+la mer ramasse toutes ses forces, hérisse son dos de
+vagues et se précipite contre la terre d'un élan si
+violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les
+remparts de granit&nbsp;; l'enceinte est entamée, la brèche
+est ouverte, une vaste étendue s'efface sous les flots.
+L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en cette
+place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de
+la terre, il ne reste çà et là que quelques rochers
+isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, Houat, Hœdic, etc.),
+bastions séparés du corps de la place, perdus au milieu
+de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la
+presqu'île les grandes baies de Brest, de Douarnenez
+et d'Audierne.</p>
+
+<p>A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue
+de terre, mais, s'élançant par cette passe étroite (le
+Goulet), elle a étendu sa nappe profonde jusque bien
+avant dans les terres et a formé cette rade immense
+où eussent manœuvré à l'aise les trois mille vaisseaux
+de Xerxès, abri sûr, préparé de longue main pour les
+flottes, et où le génie de Richelieu fonda le plus puissant
+arsenal de la France.</p>
+
+<p>Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première
+fois, était rempli de vaisseaux qui revenaient de
+Crimée, et avaient fait la campagne de Sébastopol et de
+la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes,
+des boulets, des fragments de fer rouillés et brunis,
+ramassés sur les champs de bataille. Dans les conversations
+des marins et des soldats, à chaque instant retentissaient
+les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
+Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués
+par ceux qui avaient fait cette histoire, donnaient au
+discours un air héroïque&nbsp;; il semblait entendre des
+éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait
+des noms immortels&nbsp;: <i>Austerlitz, Napoléon, du Guesclin,
+Jean-Bart, Duquesne, la Reine Blanche, Louis XIV</i>&nbsp;; çà
+et là se dressaient muettes les canonnières formidables&nbsp;:
+la canonnière, une masse sombre, large de proue et
+de poupe, épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec
+un court et gros tuyau au milieu&nbsp;; elle marche, pas un
+homme n'apparaît sur le pont, elle semble voguer seule
+par sa propre impulsion&nbsp;; on dirait un monstre, un de
+ces grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de
+la mer. En face des murailles ennemies elle s'arrête&nbsp;;
+tout à coup, de ses sabords jaillissent des boulets énormes
+dans un nuage de fumée&nbsp;; elle frémit et résonne
+avec un bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi
+étonné qui l'examinait curieusement, aux entailles
+qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une machine
+de guerre<span class="noteref">[1]</span>. A son tour, il riposte, mais sur la carapace
+de fer les boulets ricochent et vont tomber dans les
+flots&nbsp;; la plus lourde bombe imprime à peine une trace
+à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un vaisseau
+de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent
+les conteurs de combats de géants&nbsp;; elle vomit le feu,
+les génies qui le lancent sont invisibles.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières pour
+des <i>chalands</i>, gros bateaux de transport.]</blockquote>
+
+<p>Tout ce port était animé d'un mouvement puissant
+et fort, comme un corps robuste où la vie ne s'arrête
+pas. Entre les grands navires, par d'étroites passes et
+de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques
+de toute forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière
+aux avirons flexibles, volant rapide comme un
+oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, que
+vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur
+leurs longues rames, se baissant et se relevant d'un
+mouvement uniforme, font avancer péniblement. Le
+long du quai, des bandes de forçats halaient des barques
+que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière&nbsp;:
+une corde passée sur l'épaule, penchés à la file, ils allaient
+d'un pas lent et lourd, sans hâte, sans ardeur.
+Pourquoi s'efforcer&nbsp;? mollesse et ardeur sont également
+indifférents&nbsp;; pourquoi se hâter&nbsp;? le temps pour eux ne
+marche ni plus ni moins vite, ils ont devant eux l'éternité.
+Tandis que ces hommes avilis passaient près de
+nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée
+sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées
+de rides basses, à l'œil terne, à la bouche déformée,
+physionomies sinistres ou abruties&nbsp;; en entendant le
+chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne
+le cliquetis lugubre des chaînes, une horreur
+secrète nous serrait le cœur, nous détournions les yeux
+et nous nous écartions de ce spectacle terrible&nbsp;; et eux,
+nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards,
+enflammés d'envie, de désirs féroces et d'une
+haine furieuse contre ces heureux de la société dont ils
+étaient séparés comme des damnés.</p>
+
+<p>Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions
+et le matériel de guerre, les canons de toute grandeur,
+rangés en lignes rigides, et allongeant leurs cous noirs
+et lustrés, depuis les légères pièces de campagne jusqu'aux
+lancastres dont la gueule engloutirait le corps
+d'un homme, les boulets entassés en piles régulières,
+les bombes monstrueuses que deux hommes portent
+avec peine, et les ancres colossales qui dressent à
+quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit
+le poids énorme écrit sur leurs tiges&nbsp;: <i>huit mille livres,
+dix mille livres</i>&nbsp;; et les grands câbles de fer couchés
+au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à
+l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses
+vagues, casse comme un fil de soie en ses heures de
+colère&nbsp;; et, tout le long du port, les magasins, les hôpitaux,
+les casernes, les ateliers où les masses de fer
+sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous
+les marteaux pesants, s'allongent en longues bandes
+que manient, enroulent et tordent les forgerons demi-nus,
+haletants, et passant comme des spectres aux
+lueurs d'un brasier étincelant.</p>
+
+<p>Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce
+dans les terres, au milieu de ce formidable
+appareil de guerre, entre les magasins aux hautes murailles,
+aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts
+pressés, qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît
+Paris et son prodigieux labeur, les révolutions de
+ses quartiers brusquement coupés en larges trouées&nbsp;;
+qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines
+de l'industrie remuant leurs longs leviers et
+tournant leurs grandes roues qui broyaient en mille
+sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore
+et est comme épouvanté de cette active puissance
+de l'homme, de cette ardeur incessante, acharnée à
+accumuler les moyens de destruction et les machines
+de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée
+en des remparts de granit et où s'entassent sans
+relâche les engins de fer depuis deux cents ans.</p>
+
+<p>Tel était Sébastopol&nbsp;! nous disaient les marins&nbsp;: sa
+rade, se prolongeant dans les terres, pouvait aussi contenir
+toute une flotte, son port était aussi vaste que
+Brest&nbsp;; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient
+aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher.
+En quelques jours, toute cette force a été anéantie&nbsp;: les
+assises de roc des bassins ont été brisées et précipitées
+dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, ont
+sauté en l'air&nbsp;; ces longues rangées de constructions
+massives, casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest
+que vous voyez, supposez-le secoué en ses fondements
+par les mains de Titans souterrains, arraché de sa base,
+et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond
+en comble, <i>foulés aux pieds comme la moisson dans
+l'aire</i><span class="noteref">[1]</span>, voilà Sébastopol aujourd'hui&nbsp;: des blocs de
+granit entassés et laissés là pêle-mêle par la tempête
+de la guerre&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Isaïe, XXI, 10.]</blockquote>
+
+<p>La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne,
+en face même de l'Océan&nbsp;; de l'autre côté de la
+presqu'île, la mer a déchiré et emporté une longue
+bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui
+regarde le golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde,
+battue à la fois des vents de l'ouest et du sud, est inhospitalière
+aux matelots&nbsp;; mais, comme s'il eût voulu
+diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage,
+entre la rade de Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur
+a préparé une autre retraite, la baie de Douarnenez,
+aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un
+accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un
+goulet étroit, afin de garder les vaisseaux de guerre&nbsp;;
+la baie de Douarnenez s'ouvre par une large passe, on
+y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au
+commerce, aux petits navires et aux bateaux&nbsp;; arrondissant
+en un vaste demi-cercle sa courbe grandiose,
+c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. Trois ou
+quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans
+ces petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs
+aux aguets prêt à s'élancer dès qu'une proie est
+signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant vite, chargé de
+butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.</p>
+
+<p>Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des
+sardines à presque toute la France. Comme les villes
+de bains, il a deux physionomies&nbsp;; il y a le Douarnenez
+d'hiver et celui d'été&nbsp;: l'hiver, c'est un bourg de quinze
+cents habitants&nbsp;; l'été, pendant la saison de la pêche,
+c'est une ville de dix mille âmes. Veut-on avoir une
+idée de cette pêche&nbsp;: qu'on sache que Douarnenez et les
+trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses
+côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent
+sur aucune carte), emploient à la pêche de la sardine
+plus de huit cent cinquante barques, et que chaque
+barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque
+jour de quinze à vingt-cinq mille sardines&nbsp;: la pêche
+durant quatre mois, que l'on calcule quelles brèches
+ces huit cent cinquante barques ouvrent dans l'incommensurable
+armée qui, tous les ans, vient invariablement
+s'engouffrer dans la baie&nbsp;; et pourtant, malgré ses
+pertes sans nombre, cette armée, continuant sa marche,
+est encore pour les côtes plus éloignées une mine féconde,
+les marins du golfe de Gascogne puisent encore
+à pleins filets dans ses rangs inépuisables&nbsp;; et chaque
+été, en un ordre immuable, sans qu'aucune révolution
+vienne à l'encontre, recommence le même mouvement
+par le même chemin, et des millions de petits poissons
+descendent en colonnes serrées le long des côtes, pour
+servir de nourriture à l'homme indifférent devant ce
+spectacle incessant de la providence de Dieu&nbsp;!</p>
+
+<p>Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs
+petits mâts, et, tendant leurs voiles au vent, elles partent
+ensemble, sous le clair soleil, comme une volée
+d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute
+couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la
+mer bleue. Puis la svelte escadrille s'avance de plus en
+plus vers la haute mer, et le dernier petit point blanc
+disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville silencieuse
+semble déserte&nbsp;: la pêche sera-t-elle bonne&nbsp;? un orage
+ne se lèvera-t-il pas&nbsp;? Mais le soleil s'abaisse, et les
+voiles reparaissent au loin, fendant l'onde plus lentement
+sous leur charge lourde&nbsp;: la ville alors se réveille,
+les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
+le mouvement est général&nbsp;; les femmes, avec
+leurs paniers, se hâtent, descendant au port, et dès que
+la flotille, s'alignant en rangs pressés, touche le rivage,
+elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si
+elles les prenaient à l'abordage&nbsp;: un va-et-vient rapide
+s'établit aussitôt des barques au rivage, on entasse le
+poisson dans les paniers, on s'appelle et on crie, les
+prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes
+et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée&nbsp;;
+en un clin d'œil une illumination s'improvise, des
+milliers d'étincelles s'agitent sur les vagues mouvantes,
+et l'on voit les jeunes filles aux jupes retroussées, le
+panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche
+étroite et frêle, comme des ombres.</p>
+
+<p>Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest,
+la terre, resserrée entre deux baies, s'allonge comme
+un grand fer de lance vers l'Océan&nbsp;: c'est, avec la côte
+de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
+<i>bec du Raz</i>&nbsp;: à mesure que l'on avance, les collines
+diminuent de hauteur, le sol s'abaisse, et tout, avec
+le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à peine hautes
+d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus
+des vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent
+qu'à quelques pieds au-dessus des toits. Des champs
+de sarrasin, où il y a plus de pierres que de terre, sont
+entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans
+ordre&nbsp;; et ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs
+lignes blanches, ressemblent à des milliers de tombes
+d'un cimetière abandonné.</p>
+
+<p>Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau
+sombre la plaine morne et déserte&nbsp;; çà et là pointe une
+croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des moutons
+noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes&nbsp;;
+un cheval isolé tourne autour du pieu où il est attaché&nbsp;;
+de distance en distance apparaît debout un pâtre immobile&nbsp;;
+à son attitude, à sa forme vague qui se dessine
+sur le ciel gris et que la perspective allonge, on
+ne sait si c'est un être vivant ou quelque débris druidique&nbsp;;
+on est près de le prendre pour un menhir.</p>
+
+<p>Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même
+les petits murs de pierres entassées&nbsp;: la lande partout,
+des sables et des pierres, une terre arrondie en mamelons
+qui montent et s'abaissent par grandes vagues,
+comme la mer. Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit
+tout à coup la mer, non plus seulement à droite
+et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
+de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers
+énormes s'avancent longuement parmi les flots, comme
+si la terre voulait faire un pas de plus et poser son
+pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur
+cette mer nue, un navire perdu dans l'immensité.</p>
+
+<p>Encore quelques pas, vous voilà au bord&nbsp;: un tapage,
+un bruit continu, une rumeur incessante, sourde et
+déchirante à la fois, comme d'un canon qui gronderait
+au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils,
+s'y déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par
+l'autre, viennent frapper les rocs à pic du rivage,
+leur donner l'assaut et monter contre leur muraille
+impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques
+remous, mugissant et grondant comme des lionnes
+à demi domptées.</p>
+
+<p>Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis,
+poussé par cette curiosité infinie de l'homme qui tend
+toujours plus avant, on les veut franchir. On escalade
+leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs
+assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes,
+en ces vastes solitudes de la mer, la distance trompe&nbsp;;
+on croyait n'avoir devant soi que quelques rocs&nbsp;; ils
+grandissent en approchant, le but recule à mesure
+qu'on le croit toucher&nbsp;; après ces rocs, d'autres encore.
+Et, quand, montant, descendant, se baissant çà
+et là pour cueillir <i>l'œillet de poëte</i>, petite fleur d'un
+rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on
+est parvenu à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant
+à une aspérité de la pierre, on se penche au
+bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête la
+vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on
+regarde cette onde vivante, sans se fatiguer, sans s'en
+rassasier&nbsp;; on est comme enivré de cette rumeur qui,
+depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée
+des Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme
+alors, emplit l'âme d'une terreur secrète et d'une tristesse
+solennelle.</p>
+
+<p>C'est là le bec du Raz&nbsp;: à cette masse de rocs que
+battent les flots sans cesse irrités, et qui gît, étendue
+comme le squelette d'un géant exhumé, finit la terre.
+C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique,
+âpre, inculte, sol dur que percent à chaque pas les
+rocs et les pierres, des côtes escarpées, la mer sauvage,
+et à l'horizon, une île montant de la mer, l'île
+de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient
+séparés des hommes et ne communiquaient qu'avec
+le ciel.</p>
+
+<p>Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect
+désolé&nbsp;: la baie de Douarnenez est une des conquêtes
+de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, de tout
+temps, été considérés par les peuples comme des
+effets de la colère de Dieu, la punition des crimes de
+leurs pères. La science qui examine ces rocs et ces
+rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer
+les révolutions de la terre par quelque mouvement
+naturel. Quand quelques hommes, échappés aux lames
+rapides, plus rapides que les plus vites coursiers, reviennent
+après la tempête et interrogent d'un pas hésitant
+le sol bouleversé, ils trouvent, à la place des
+lieux qu'ils cherchaient la mer, la mer qui étend au
+loin sa plaine sans fin et sans fond&nbsp;; où était une ville,
+les flots&nbsp;; la vague maintenant apaisée, comme dans
+les vers du poëte, baise amoureusement le rivage, et
+sous cette eau étincelant au soleil, rien de ce qui est
+englouti ne paraît.</p>
+
+<p>Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans
+les cœurs&nbsp;; ils se disent que ce peuple, emporté tout
+d'un coup et sans rémission, n'a pu être frappé sans
+l'avoir mérité&nbsp;: les actions du passé se lèvent devant
+eux, et des fantômes paraissent dans l'air, montrant
+du doigt l'abîme. Alors, on se rappelle le mot de l'antique
+vieillard&nbsp;: que Dieu punit les peuples des crimes
+de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à
+leurs enfants, et ceux-ci le répètent aux générations
+qui suivent, et ainsi se perpétue la tradition vivante,
+immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la
+cause de l'effet, bien autrement véritable que la science,
+qui change sans cesse ses systèmes.</p>
+
+<p>Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie
+de Douarnenez. Ici (en quel lieu précis, les savants
+l'ignorent, mais le peuple le sait), existait, il y a quinze
+siècles, au temps déjà du christianisme, une ville
+riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait
+d'un nom de forme hiéroglyphique, IS. Face à
+face de la mer, Is n'était séparé des vagues toujours
+menaçantes que par une digue élevée dont les écluses
+se fermaient par une porte unique, et le roi avait
+une clef d'argent pour ouvrir cette porte, quand il en
+était besoin. Le roi de ce temps-là, Gradlon, était
+sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un
+saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au
+sien, comme un talisman&nbsp;; mais la fille de Gradlon,
+Dahut, était de la race des Messalines&nbsp;; elle <i>avait pris
+pour ses pages les sept péchés capitaux</i>, et, comme
+Marguerite de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle,
+sur les rochers dominant les flots. Là, elle se faisait
+amener, chaque nuit, des amants masqués&nbsp;; ses voluptés
+étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du
+plaisir au milieu des rugissements des tempêtes&nbsp;: au
+matin, un ressort du masque subitement pressé brisait
+les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps
+était précipité dans un gouffre.</p>
+
+<p>Mais un jour, Dieu la frappa de démence&nbsp;: lasse de
+posséder de faciles voluptés, elle voulut, ainsi que
+Néron, jouir d'un spectacle inattendu, d'une cité tout
+entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
+du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança
+sur la ville&nbsp;: elle déroba au roi son père la clef d'argent
+de la porte des écluses, et elle l'ouvrit à l'Océan&nbsp;;
+l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle
+eut, sans doute, pendant quelques instants devant
+elle un de ces tableaux de maisons croulantes,
+de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres
+sans nombre, que rêvent certains hommes,
+mélange de sauvagerie et de civilisation, qui artistes
+en leurs féroces instincts, se donnent, une fois dans
+leur vie, la joie de contempler de <i>sublimes horreurs&nbsp;!</i>
+mais, quand elle se fut rassasiée des tortures de toutes
+ces victimes, de cette ville sombrant comme un vaisseau,
+à son tour elle eut peur&nbsp;; le flot grandissant roulait
+vers elle&nbsp;; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable
+qui tout à coup sent les griffes du châtiment, ce
+cri qui venge en un seul instant l'humanité et atteste la
+justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son père,
+l'entendit&nbsp;; sur un cheval rapide, il accourut au secours
+de sa fille, l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant
+bride aussitôt, reprit sur une langue étroite de
+terre, entre les flots montant toujours, sa course précipitée.
+Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait
+Gradlon de ses mains crispées, elle entendit
+dans les airs une voix surnaturelle qui disait à son
+père&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si tu te veux sauver, lâche ce démon&nbsp;! jette-le
+aux flots qui le demandent&nbsp;!&nbsp;&raquo; C'était comme le <i>Cœur
+mort qui bat</i>, dans la fiction du poëte, le remords qui
+appelait lui-même le châtiment&nbsp;; et alors éperdue, jetant
+derrière elle un regard sur le gouffre mouvant,
+elle fut fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit
+tout grands ses bras, elle tomba en arrière, et, comme
+une bête féroce affamée, le flot bondissant la dévora.</p>
+
+<p>L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa
+proie, arrêta subitement sa course, ses vagues soulevées
+s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au delà du
+lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.</p>
+
+<p>De la ville d'Is, il ne resta rien&nbsp;; où s'élevaient ses
+tours et bien par delà, s'étendit la mer profonde, la
+baie de Douarnenez, que, semblable à une dent de fer
+mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps
+à la mer basse, apparurent sur la plage humide de
+grands débris, de larges quartiers de pierres chargées
+de sculptures étranges, et de signes écrits en une
+langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses
+rudes secousses emmena ces ruines éparses au fond
+de ses abîmes, et la plage déserte ne fut plus qu'une
+surface de sable uni.</p>
+
+<p>Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la
+haute mer, en retirant son ancre, la sent heurter des
+pierres sous les flots, et, retenant le câble tendu, il
+s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un
+pan de muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée.
+Elle est là, au fond des flots, à jamais perdue, et
+l'œil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la nuit,
+quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc
+retentissant des vagues qui se combattent au bec du
+Raz, il entend dans l'ombre des clameurs désolées et
+de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés
+des amants d'une nuit de Dahut.</p>
+
+<p>Là-bas, un courant terrible entraîne les navires,
+les lance contre les écueils, les brise dans les nuits
+sombres, et la mer rejette les cadavres sur le rivage.
+Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit,
+en faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite,
+qui s'appelle d'un nom sinistre, <i>baie des Trépassés</i>,
+de ce chaos de rocs où la mer s'engouffre en
+des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'<i>Enfer</i>.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="VIII"></a><br>
+<h2>VIII</h2>
+<h2>Saint-Florent.</h2>
+<h3>Monument de Bonchamp.&nbsp;&mdash;&nbsp;Passage de la Loire.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'abbaye.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux
+rives largement écartées, aplaties, à travers de vertes
+îles&nbsp;; à mi-chemin, elle fait un coude, et l'on se
+trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la
+croupe s'étale arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses
+dernières branches, comme un gros bouquet de feuillage&nbsp;;
+au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne
+se détache dans l'air&nbsp;; c'est Saint-Florent.</p>
+
+<p>C'était un jour d'été&nbsp;; assis sur le penchant de ce coteau
+vert, je voyais la vaste campagne parsemée de
+clochers et de maisons, vivante et retentissante de
+bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement
+au ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les
+grandes villes les barques, aux voiles déployées&nbsp;; à
+l'horizon, non loin d'Angers, la ville noire, éclataient
+les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent
+que visitent les princes&nbsp;; de l'autre côté, apparaissait
+le bourg de Mauves qui, par sa prairie, touche à
+Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur les îles de
+sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses
+fréquents caprices, de petits enfants, aux jambes
+nues, couraient près de leurs bœufs qui rongeaient
+les basses feuilles des saules du bord&nbsp;; dans l'herbe,
+chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient
+du milieu des branches. La terre, calme en son
+immobilité qui respire, semblait livrer à l'homme son
+domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la
+joie.</p>
+
+<p>Oui, aujourd'hui, c'était la paix&nbsp;; mais, dans le
+passé, tout ce qui m'environnait ne rappelait que
+luttes, combats, destruction. Les murs que je touchais,
+les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île
+étendue à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été
+le théâtre de scènes incessantes de carnage&nbsp;: Romains
+et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et Français,
+républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé,
+perdu, reconquis, couvert de ruines, de sang et de
+morts cette terre riche et féconde. Cette île au milieu
+du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire de pirates
+normands&nbsp;; elle s'appelle l'<i>île Batailleuse</i>&nbsp;; sur cette
+esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait
+un château-fort, d'où un baron avide rançonnait les
+barques au passage. A l'autre bord, un autre château,
+nommé la Madeleine, surveillait de son côté la
+Loire. Entre les deux seigneurs, la guerre était permanente&nbsp;:
+Angevins de Saint-Florent et Bretons de la
+Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
+et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent
+par être domptés&nbsp;; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité
+de l'esplanade qui s'avance comme un haut
+promontoire au-dessus du fleuve&nbsp;; cette pointe de terre
+s'appelle encore la <i>Bretagne</i>&nbsp;; tout à l'entour c'était
+l'Anjou, ce petit coin seul était la Bretagne&nbsp;; les vainqueurs
+ont perpétué leur triomphe en ce qui demeure
+le plus d'un peuple, le nom et la langue.</p>
+
+<p>Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants
+souvenirs&nbsp;: ce bourg que l'on aperçoit en face
+est la Meilleraye où Bonchamp expira&nbsp;; cet autre, Varade
+où il fut enterré&nbsp;; dans celui-ci, à Saint-Florent
+même, il fit grâce aux prisonniers républicains, et on
+lui a érigé un tombeau&nbsp;; c'est ici que les Vendéens
+vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le premier
+coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans
+sa chaumière&nbsp;: c'est comme le résumé des guerres de
+la Vendée.</p>
+
+<p>Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent,
+pour la levée de trois cent mille hommes.
+Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au
+haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons
+à cordon de cuir à la main, étaient réunis en groupes
+nombreux et agités. Leurs pères leur avaient dit qu'en
+devenant soldats de la république, ils serviraient les
+ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus
+à ne pas partir, mais la plupart ne savaient ce
+qu'ils avaient à faire&nbsp;; seulement, quelques-uns, venus
+avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons
+voisines et attendaient. De son côté, le commandant
+républicain avait fait traîner jusque-là une pièce de
+canon qui, braquée sous une grande porte, menaçait
+la place et les rues.</p>
+
+<p>On commence l'appel des conscrits&nbsp;; pas un ne se
+présente&nbsp;; l'ordre est donné de saisir les réfractaires&nbsp;;
+les gendarmes sont accueillis par une huée générale&nbsp;;
+les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les
+bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe
+somme alors la foule d'évacuer la place&nbsp;; la foule, menaçante,
+demeure immobile&nbsp;; il commande le feu, les
+paysans s'enfuient de tous côtés&nbsp;; en un clin d'œil, la
+place fut déserte&nbsp;; personne n'avait été tué.</p>
+
+<p>Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond
+de la place, des angles des rues, part une fusillade
+nourrie&nbsp;; la troupe surprise et découverte se trouble&nbsp;;
+les paysans reviennent, les plus braves s'élancent sur
+la pièce avant qu'elle tire de nouveau&nbsp;; les soldats se
+sauvent, le canon est pris.</p>
+
+<p>Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses,
+sonnant le tocsin, jetaient aux mille échos du Bocage,
+de la Loire à la Plaine, et de Saumur à la mer,
+le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière
+était debout, debout pour son roi, et bien plus encore
+pour son culte et son Dieu, pour ces croyances intimes
+et profondes, vraie vie de l'homme, force et
+vertu du foyer domestique, pour la guerre sacrée,
+selon le mot antique&nbsp;: <i>Pro aris et focis</i>. Voilà la raison
+de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a
+appelé un <i>peuple de géants</i>&nbsp;; il est tombé sous le nombre,
+il n'a pas été vaincu&nbsp;; sa cause a triomphé&nbsp;: la
+religion qu'il avait défendue sur les champs de bataille
+de la Vendée.</p>
+
+<p>Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous,
+dans la vaste plaine, cette foule confuse, paysans,
+femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec les chevaux,
+les canons, les chariots, cent mille êtres humains
+se hâtant, se pressant aux bords du fleuve&nbsp;; ces
+barques chargées allant et venant d'une rive à l'autre&nbsp;;
+ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, galopant
+et donnant des ordres&nbsp;; dans une voiture traînée
+à petits pas, Lescure blessé à mort&nbsp;? Entendez-vous
+les cris, les mouvements confus, le bruit du canon
+lointain&nbsp;?</p>
+
+<p>Huit mois se sont écoulés&nbsp;; après avoir défait six
+armées, pris Thouars, Saumur, Angers, battu Kléber
+et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé enfin,
+dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la
+patrie, et, comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve,
+aspirant à l'autre bord, pour y prolonger sa lutte et
+sa vie.</p>
+
+<p>Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison,
+au bas de la ville, Bonchamp était étendu et
+près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient de
+leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général,
+que si peu de mois venaient de rendre immortel, attendait
+en priant l'heure de l'éternel repos.</p>
+
+<p>Au même moment, cinq mille prisonniers républicains
+étaient entassés dans un ancien couvent, en face
+de plusieurs canons chargés à mitraille.</p>
+
+<p>La masse du peuple avait franchi le fleuve&nbsp;; il ne
+restait plus au delà que quelques milliers d'hommes&nbsp;;
+la question alors s'éleva&nbsp;: que faire des prisonniers,
+bouches inutiles et ennemies&nbsp;? On ne pouvait les garder&nbsp;;
+il y avait péril à les relâcher. Une proposition alors est
+jetée dans la foule, une de ces propositions violentes
+qui se font jour dans les temps de crise, qui n'appartiennent
+à personne, et que tout le monde accepte&nbsp;:
+Il faut s'en défaire&nbsp;! il faut les fusiller&nbsp;! Le mot
+vole et bientôt devient un cri général, la volonté du
+peuple.</p>
+
+<p>Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les
+officiers s'en entretenaient&nbsp;; il ne s'agissait plus que
+de désigner l'heure. Bonchamp alors, les entendant,
+se souleva de son lit avec effort&nbsp;; il fit signe à quelques-uns
+des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait
+la souffrance&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mes amis, j'ai une prière à
+vous adresser&nbsp;; c'est sans doute la dernière, mais, avant
+que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée&nbsp;: je demande
+qu'on ne tue pas les prisonniers.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a
+représenté<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;: le voici, ce généreux homme, tel qu'il
+dut être, se dressant à demi, le corps ouvert par la
+blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante,
+le regard comme éclairé, déjà presque hors du
+monde, et cherchant à se dérober un instant encore à
+la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa
+bouche entr'ouverte, va s'échapper&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le monument de Bonchamp est dans le chœur de l'église de Saint-Florent.]</blockquote>
+
+<p>Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par
+cet irrésistible choc des grandes pensées qui toujours
+entraînent les hommes, preuve sublime qu'ils ont une
+âme&nbsp;: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce&nbsp;! grâce&nbsp;!
+Et ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux
+prisonniers. La Rochejaquelein, le premier, monte en
+courant la rue raboteuse, arrive à la porte du couvent,
+et, l'ouvrant toute grande&nbsp;: Laissez-les aller, s'écrie-t-il,
+grâce&nbsp;! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne&nbsp;!</p>
+
+<p>Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant
+à travers la foule qui s'écarte, se dispersent dans
+la campagne, par toutes les routes, jusqu'à perte de
+vue du bourg&nbsp;; en quelques instants tous avaient disparu&nbsp;;
+il n'en resta pas un à Saint-Florent.</p>
+
+<p>Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté,
+que ces prisonniers, à peine sauvés, aient tiré
+presque aussitôt sur leurs libérateurs. Seulement, et
+c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, à la fin
+du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent,
+où elle espérait trouver encore les Vendéens&nbsp;: le
+représentant Choudieu, qui marchait en tête avec une
+escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un des
+principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens&nbsp;;
+on lui apprit que tous avaient franchi le fleuve.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais
+leur artillerie&nbsp;? demanda-t-il.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils n'ont pu
+l'emmener&nbsp;; ils en ont laissé ici une grande partie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Où
+sont les canons&nbsp;? dit-il vivement&nbsp;; quelqu'un peut-il
+m'y conduire&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi, je vais vous y mener&nbsp;! s'écria
+un jeune garçon de douze ans, en se présentant. Choudieu
+saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa botte, et
+le mit en selle devant lui&nbsp;; puis, suivi de ses cavaliers,
+il arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les
+Vendéens, soit hâte, soit ignorance, ne les avaient pas
+encloués. Le représentant, alors, de ce lieu élevé,
+aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple vendéen,
+encore haletante, fuyant à travers les ombres
+qui s'abaissaient&nbsp;: Nous ne les atteindrons pas, dit-il,
+mais, du moins, informons-les de notre présence. Il fit
+mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces
+sur Varade&nbsp;; cinq ou six boulets franchirent le fleuve
+et vinrent mourir inoffensifs sur le sable.</p>
+
+<p>Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon
+qui, jadis, dans l'impatiente ardeur de son âge, avait
+guidé Choudieu&nbsp;; et, en rappelant ces détails qui réhabilitaient
+le parti contraire, cet homme, cœur franc
+et loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester
+qu'un crime de plus n'avait pas souillé ces luttes fratricides.</p>
+
+<p>J'étais à la place même où avaient été pointés les
+canons de Choudieu&nbsp;; là s'élève aujourd'hui la colonne
+commémorative de Bonchamp, et, à côté, le couvent,
+jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison
+aux républicains. Et ce couvent, car il semble que
+ce petit bourg, sur les confins de la Bretagne et de la
+Vendée, ait été le rendez-vous d'événements extraordinaires,
+il a été incendié, non par les républicains,
+comme on le pourrait croire, mais par un Vendéen.
+Son nom était Poitevin, mais on l'appelait <i>Chante-en-Hiver</i>&nbsp;:
+ainsi que les peuples primitifs des forêts américaines,
+ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur
+langue pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la
+guerre, le soldat de Bonchamp revint à Saint-Florent
+et qu'il revit ce couvent où, enfant, il avait prié Dieu,
+et dont les républicains avaient fait une caserne, dans
+sa foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la
+ville, chargea sur son épaule deux bottes de paille, et
+les jeta tout enflammées dans le couvent&nbsp;: le feu gagna
+aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé
+de flammes. Les habitants du bourg accoururent&nbsp;;
+debout sur un pan de mur à demi écroulé, Chante-en-Hiver
+suivait les progrès de l'incendie&nbsp;; il arrêta ceux
+qui voulaient l'éteindre&nbsp;: Non&nbsp;! non&nbsp;! dit-il&nbsp;; ne faut-il
+pas que la maison de Dieu soit purifiée des bleus&nbsp;? Et la
+foule immobile laissa l'incendie dévorer le couvent.</p>
+
+<p>Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en
+vain à déchiffrer l'inscription qui y était gravée&nbsp;; les
+plaques de marbre de la base ont été brisées en 1832
+par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est
+l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements
+qui emportent ce siècle justement appelé le
+siècle des révolutions, que, dans ses tours et retours,
+il efface aujourd'hui les œuvres d'hier et n'en laisse que
+des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux
+chefs vendéens comme des monuments de l'antique
+Grèce&nbsp;; ces événements, dont il reste encore des témoins,
+ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés,
+marqués que par des débris.</p>
+
+<p>Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un
+autre monument a été mutilé, la statue de Cathelineau,
+que les Vendéens lui avaient érigée en face de sa
+maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire,
+ce paysan que ses vertus, autant que son courage,
+avaient élevé au premier rang. Il y avait parmi
+les capitaines vendéens des gentilshommes de haute
+naissance, de savants officiers&nbsp;; lorsqu'ils voulurent
+nommer un général en chef, ils élurent Cathelineau.
+C'est qu'il possédait les qualités par lesquelles les
+hommes sont partout dominés&nbsp;: la fermeté calme, qui
+est le plus grand signe de la force, le sens droit et la
+netteté de vue dans le conseil, l'enthousiasme dans la
+bataille&nbsp;; sa modestie et sa candeur le faisaient aimer,
+sa piété et sa vie sans tache, respecter&nbsp;; il semblait que
+Dieu marchait avec un tel homme&nbsp;; on l'appelait le
+<i>saint de l'Anjou</i>. Quand il eut expiré, un vieillard parut
+sur le seuil de la maison, et dit ces simples mots à la
+foule agenouillée&nbsp;: &laquo;&nbsp;Le bon général a rendu son âme
+à qui la lui avait donnée pour venger sa gloire,&nbsp;&raquo; oraison
+funèbre qui embrasse, dans sa brièveté, le génie
+du héros, la croyance du chrétien, et le but sublime
+où il tendait.</p>
+
+<p>Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête
+devant la maison de Cathelineau, devenue une auberge&nbsp;;
+on lui montre le four où le Vendéen cuisait son pain,
+sa chambre transformée en écurie&nbsp;; vis-à-vis, une petite
+place triangulaire est jonchée de débris&nbsp;; là était le
+monument&nbsp;: la statue gît dans l'humble cimetière de la
+paroisse.</p>
+
+<p>De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie
+relevées&nbsp;: à Saint-Florent, le couvent a été restauré&nbsp;;
+dans la maison même où il a expiré, un tombeau a été
+érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une statue,
+copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent
+côte à côte Bonchamp et Cathelineau, le général paysan
+près du général gentilhomme. Ces restaurations ne sont
+pas dues aux retours des partis, mais à la religion&nbsp;:
+dans le couvent on a établi une école de Frères&nbsp;; la
+maison, où est placé le tombeau, est devenue la chapelle
+d'une école de Sœurs&nbsp;: une sainte femme, un généreux
+et noble Vendéen<span class="noteref">[1]</span>, ont réparé ces ruines pour
+les consacrer à des œuvres pieuses&nbsp;: c'est le vrai sentiment
+de la Vendée. Ainsi, tout est à sa place&nbsp;: cette
+auberge, établie dans une demeure héroïque, cette
+statue brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette
+chapelle qui protège la tombe de Cathelineau, autant
+de traits qui marquent le caractère de ce siècle, l'industrie
+triomphante, la vieille royauté renversée, et la
+religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles,
+et seule gardienne des généreux souvenirs.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]</blockquote>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="IX"></a>
+<h2>IX</h2>
+<h2>Les vieilles villes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les vieilles maisons.</h2>
+<h3>Dol.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dinan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Morlaix.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lannion.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cesson.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre
+de marins&nbsp;: la position avancée de cette large presqu'île
+dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne qui tient à
+l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses
+ports naturels, les nombreuses rivières qui descendent
+du plateau central, et, comme les rayons d'un cercle,
+aboutissent à la mer, ont été cause que, de tout temps,
+la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les
+Bretons furent marins et pêcheurs&nbsp;; la force résistante
+de l'Armorique était sur les côtes. C'est Vannes et
+Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent contre César
+la lutte la plus courageuse et la plus longue.</p>
+
+<p>Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la
+Bretagne n'a pas changé. Le centre est morne, la circonférence
+animée&nbsp;; un moine comparait cette presqu'île
+arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure,
+un chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour
+et presque vide au milieu. La plupart des villes importantes
+de Bretagne sont des ports, des ports situés
+non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues
+de l'Océan, sur de petites rivières navigables où le
+flot porte les navires. Elles ont ainsi des villes du
+centre les beaux arbres et la verte campagne, du port
+de mer l'animation et le mouvement&nbsp;; on y sent la
+mer voisine sans la voir, son air âpre et fortifiant. Dans
+quelques-unes (à Lézardrieux, à Lannion) les deux
+rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger,
+semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau
+Monde, et sous lequel passent les navires aux longs
+mâts&nbsp;: lorsque soufflent les grands vents de la mer,
+ils agitent et soulèvent ce chemin aérien&nbsp;; on le voit
+monter et descendre d'un mouvement uniforme comme
+une poitrine qui respire&nbsp;; le piéton qui passe en chancelant
+sur cette planche tendue dans l'air, la mer au-dessous
+de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant
+le signe de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre
+au bout du pont, dans une petite chapelle, rendre
+grâces à Dieu.</p>
+
+<p>La position de ces petites villes attire et plaît&nbsp;; la
+partie principale est bâtie le plus souvent sur une colline&nbsp;:
+à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, apparaît tout
+en haut la tour de l'église&nbsp;; autour sont groupées les
+maisons&nbsp;; le port est au-dessous, la ville des marins
+et des pêcheurs. Autrefois elles étaient fortifiées&nbsp;; peu
+à peu elles ont rasé leurs remparts, et les deux cités
+se sont réunies. Quelques-unes cependant ont gardé
+leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve
+tout à coup devant une ligne de hautes murailles&nbsp;; de
+distance en distance saillissent de grosses tours renflées&nbsp;;
+une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre
+béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore
+remplis d'eau&nbsp;; c'est véritablement une ville du XIVe siècle&nbsp;;
+on verrait se promener sur le rempart un homme
+d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en
+étonnerait pas.</p>
+
+<p>La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine
+sèche, dénudée&nbsp;; à peine, çà et là, quelques arbres rabougris
+et rongés par le vent de la mer&nbsp;; des plaques
+d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés
+réguliers, ce sont les marais salants&nbsp;; partout ailleurs,
+des monticules de sable. Ce coin de terre aride rappellerait
+l'Afrique à un voyageur&nbsp;: la plaine sablonneuse et
+brûlée, le désert&nbsp;; les mulons de sel qui la jalonnent de
+leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu&nbsp;; les
+paludiers vêtus de blanc qui galopent sur leurs petits
+chevaux entre les lagunes, les Arabes au burnous de
+laine, courant à travers le désert.</p>
+
+<p>Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans
+l'éloignement, semble immobile, et sur laquelle glissent
+les vaisseaux.</p>
+
+<p>Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne,
+avec un port sous ses grands murs. Du haut de ses
+remparts, vous découvrez, tout en bas, une toute petite
+rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques,
+de petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit
+aussi, bordé de vieilles maisons pressées, et sur ce
+quai (les jours de marché) des centaines de voitures et
+de chariots entassés, et parmi ces chariots une fourmilière
+blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant,
+criant, gesticulant, avec un bruit confus, une
+sourde rumeur qui monte jusqu'à vous, tout cela au
+fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un
+entonnoir&nbsp;; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots
+et ces hommes sont si petits, que vous diriez d'un jeu
+d'optique.</p>
+
+<p>Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville&nbsp;; devant
+vous s'ouvre une rue du XIVe siècle, presque intacte,
+longue et tortueuse&nbsp;; c'était la coutume du moyen âge&nbsp;:
+avec les rues tortueuses on se préservait de la grande
+chaleur et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez
+les maisons du moyen âge par les gravures et les vieux
+tableaux&nbsp;; vous les retrouvez ici debout, habitées,
+vivantes&nbsp;; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite
+et à gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre,
+dressant les pointes de leurs pignons aigus&nbsp;; voilà les
+porches carrés à gros piliers de bois, les boutiques à
+basse devanture&nbsp;; ces porches ôtent une partie du jour
+au rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage&nbsp;;
+au contraire, les marchands étalent leurs
+denrées sous le porche et s'y tiennent eux-mêmes&nbsp;; la
+maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule
+sous les porches, à travers les ballots, les caisses et les
+paniers&nbsp;; c'est à la fois la maison et la rue, un continuel
+commerce des boutiquiers avec les passants.
+Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine
+séparés par des poutres étroites, les fenêtres à mille
+compartiments, à petites vitres qui se touchent presque&nbsp;:
+la maison en est toute éclairée, la lumière y entre de
+tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée
+de poutres croisées, enchevêtrées en losanges,
+trèfles, triangles, rosaces, dans tous les sens&nbsp;; et, sur
+tous ces montants, supports et croisés, un débordement
+de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination,
+l'ornementation la plus fantastique.</p>
+
+<p>Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de
+la Bretagne (il y en a quelques-unes du XIIe siècle), les
+piliers des poutres sont couronnés de gros chapiteaux
+carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié
+homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée,
+un lion ailé aux pieds d'oiseau, un porc avec
+des jambes d'homme&nbsp;; toujours quelque invention propre
+à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à
+Tréguier, le décorateur c'est le maçon&nbsp;: sur la façade
+recrépie, entre les poutres croisées, avec la pointe
+de son marteau il a tracé mille petits dessins, étoiles,
+soleils, arabesques, chiffres entrelacés&nbsp;; de loin c'est
+une façade blanche, de près c'est une guipure, une
+broderie&nbsp;; A Dinan, à Morlaix, à Saint-Brieuc c'est
+le tour du sculpteur&nbsp;: toute poutre est tailladée, ciselée,
+bosselée&nbsp;; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure
+antique&nbsp;; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs
+courent, le long de la frise, après un cerf qui
+s'embarrasse dans les branches&nbsp;; sur la poutre principale,
+au milieu de la façade, s'étagent et montent, du
+pavé jusqu'au toit, cinq ou six personnages en pied, un
+chevalier armé de toutes pièces, casque en tête, la lance
+à la main&nbsp;; au-dessus, Hercule avec sa massue et chaussé
+de grandes bottes&nbsp;; plus haut, un saint Christophe colossal,
+portant Jésus sur ses épaules&nbsp;; aux angles des
+rues, un être grotesque se penche et se détache de la
+maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
+bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et
+pointe sur vous ses petits yeux en ricanant&nbsp;; ou, mieux
+encore, un bonhomme, vêtu de l'habit breton, veste brodée,
+gilets étagés et bariolés, chapeau à bords retroussés,
+longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos,
+braies plissées à peine attachées aux reins, accroupi et
+soufflant de ses joues bouffies dans le biniou dont la
+panse s'épanouit entre ses bras&nbsp;: c'est la représentation
+même de l'homme du pays, le type national&nbsp;; il porte
+le nom de la ville&nbsp;: à Vannes, c'est <i>Vannes et sa femme</i>&nbsp;;
+Nantes a <i>ses enfants Nantais</i>&nbsp;; dans l'église de Mauron
+il y a un pilier qu'on appelle le <i>Mauron</i>&nbsp;; ici le bonhomme
+se nomme <i>le Morlaix</i>.</p>
+
+<p>Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images
+d'hommes, de monstres, d'animaux, partout, aux angles
+des rues, presque à chaque maison, la niche consacrée,
+la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et
+l'enfant Jésus, habillée de beaux habits, toute peinte et
+dorée, et couronnée de fleurs, entourée de petits cierges
+et de lanternes qu'on allume aux jours de fête&nbsp;; et
+alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus,
+une illumination resplendissante et joyeuse. </p>
+
+<p>Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle
+(la Bretagne a conservé sur les écriteaux de ses rues ce
+vieux mot qu'emploie encore la Fontaine), vous débouchez
+sur la place du Marché&nbsp;: à droite, à gauche, devant
+vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas,
+rouges, brunes, vertes, bleues&nbsp;; c'est un éblouissement,
+et ces couleurs vives, variées, à côté l'une de l'autre, ne
+sont pas criardes, ne choquent pas l'œil&nbsp;: les poutres
+grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les lignes
+blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout
+cela se mêle ensemble, se confond en un harmonieux
+ensemble&nbsp;; le soleil s'est arrêté là et y a jeté un rayon
+de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont
+animées, on y sent circuler la vie.</p>
+
+<p>Oui, la vie&nbsp;: rien n'est plus vivant que cet aspect des
+villes de Bretagne&nbsp;: elles sont trop éloignées du centre
+pour avoir suivi la mode&nbsp;; à peine quelques maisons
+modernes font disparate&nbsp;: les maisons, une fois construites,
+sont restées telles qu'il y a quatre siècles&nbsp;;
+partout la couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit,
+et avec la couleur, les formes variées, le mouvement
+et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen âge&nbsp;;
+époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait&nbsp;:
+voilà pourquoi sa qualité particulière est la
+couleur, non la ligne&nbsp;: la ligne est la qualité d'une
+époque assise, où tout est défini, rangs, principes,
+institutions, comme au XVIIe siècle&nbsp;; la couleur, c'est
+la qualité d'une société qui cherche une position, qui
+change de place et se tourne sans cesse, qui est en
+<i>révolution</i>, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi
+l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge,
+elle sentait que le moyen âge et l'époque où elle parut
+étaient dans des conditions analogues&nbsp;; la ligne ne lui
+convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes
+et ordonnées&nbsp;; ce qui lui était propre, c'était la couleur,
+l'agitation du drame, la vie en marche comme une
+armée.</p>
+
+<p>Les détails sont en harmonie avec l'ensemble&nbsp;; à mesure
+que vous avancez dans ces rues étroites, vous
+êtes frappé de signes particuliers qui vous disent que
+vous n'êtes pas en France&nbsp;: les maisons de toute la
+ville sont numérotées dans un ordre unique (à Paimpol,
+à Auray, à Lamballe, etc.) comme en Allemagne&nbsp;;
+le n&deg; 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
+un des numéros de toute la ville&nbsp;; cette classification
+uniforme doit remonter au XVIIe siècle, quand la nation
+s'unifiait, que tout tendait à former un centre, un bloc.
+Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des noms
+rauques et durs à prononcer, des noms celtiques&nbsp;:
+<i>Kerharo, Péchic, Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer,
+Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, Kergroës</i>. Au
+fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près
+des ballots proprement rangés, vous apercevez la haute
+coiffe d'une bretonne assise, tricotant avec une impassible
+régularité&nbsp;; de vieux meubles brunis et luisants
+encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables
+sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un
+sur l'autre jusqu'au plafond, comme dans un navire.
+Quelquefois, reste d'une aisance disparue, le lit n'est
+pas seulement un meuble ordinaire&nbsp;: large, profond,
+il a des portes comme une armoire, avec des ferrures
+ouvragées, des balustres sculptés à meneaux délicats&nbsp;;
+c'est presque un monument. Tel était celui que nous
+vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison
+dont la porte était toute grande ouverte, selon l'usage
+de Bretagne&nbsp;; une pauvre vieille femme était là, assise
+sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main
+ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de
+Louis XIII. Ce rouet, le grand lit fermé, à rosaces, qui
+tenait tout un côté de la chambre, le banc de bois et
+la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact
+costume breton, on eût dit que rien n'avait bougé
+depuis des siècles&nbsp;; madame de Sévigné s'y serait reconnue&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à
+filer ainsi tout le jour&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Quatre ou cinq sous, dit-elle.&nbsp;&raquo;
+Ce devait être le même prix au XVIIe siècle. Comment
+donc fait-elle pour vivre&nbsp;? Nous demeurâmes silencieux
+et attendris en face de cette humble résignation qui
+ne se plaignait pas.</p>
+
+<p>Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes
+anciennes, dit Cicéron. Le vieux mobilier des siècles
+passés est conservé en Bretagne, même dans les églises&nbsp;;
+on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales
+de Tréguier, de Quimper, ou des confessionnaux
+du même style que le lit de Léhon, à balustres, à rose,
+et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de
+Châteaulin). Dinan a un musée&nbsp;; dans ce musée, il y a
+de tout, des pierres et des médailles, des poteries et
+des tableaux&nbsp;; mais de plus, il y a quelque chose de
+particulièrement breton, des reliques bretonnes, la pantoufle
+de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne,
+le casque de du Guesclin.</p>
+
+<p>Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs
+on rencontre de ces vieux châteaux-forts, démantelés,
+tombant en ruines, qui, du haut de la colline où ils
+sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur
+lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur&nbsp;?
+S'il faut dire la vérité, tous les châteaux-forts
+se ressemblent, qui en a vu deux ou trois peut se
+figurer les autres&nbsp;; et pourtant, une ruine intéresse
+toujours l'homme&nbsp;; c'est que là, toujours il fait la comparaison
+de son état présent avec son état passé&nbsp;;
+parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les
+hommes d'autrefois&nbsp;; ce que regardent les yeux n'est
+que l'enveloppe de ce que rêvent sa mémoire et sa
+pensée. Parfois même le présent est debout à côté du
+passé comme à Cesson.</p>
+
+<p>La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis
+une puissante forteresse&nbsp;; pendant la guerre de la succession
+de Bretagne, entre Blois et Montfort, c'était par
+là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort&nbsp;; Montfort
+avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses
+renforts d'Angleterre&nbsp;; Blois était-il le plus fort, il s'en
+emparait et empêchait les Anglais de débarquer. En
+trente ans de combats, Cesson passa ainsi plusieurs
+fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint
+le repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait
+tout le pays&nbsp;; mais un jour vint où Henri IV, résolu
+à remettre toutes choses en ordre, obligea les
+gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand
+ils ne se soumettaient pas, les fit pendre. Le château
+de Cesson fut alors abattu&nbsp;; il ne resta debout que la
+tour du donjon ouverte à tous les vents.</p>
+
+<p>Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire,
+ancien représentant, esprit sagace et instruit, unissant,
+comme quelques hommes de notre époque, les idées d'égalité
+et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate
+et châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il
+a voulu avoir son château, un château moderne et un
+jardin anglais, un jardin malgré le sol de roc où ne s'enfoncent
+pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent
+les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme
+sur tous les bords de la mer, ronge la feuille et penche
+les branches du côté de la terre&nbsp;; cette inclinaison uniforme
+d'un seul côté donne aux rivages de la mer une
+solennelle tristesse&nbsp;; l'homme sent que là sa force est
+impuissante&nbsp;; c'est une autre main qui courbe ces arbres
+et leur donne leur pli pour toujours. Mais lui, dure
+tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé
+çà et là de larges espaces où il a planté des arbres verts&nbsp;;
+ces pauvres petits arbres, du fond de ces trous, élèvent
+timidement la tête de quelques pouces, jusqu'à ce que
+l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête brusquement
+et leur dise aussi en son langage&nbsp;: Tu ne monteras pas
+plus haut&nbsp;!</p>
+
+<p>Quant au château, il eut un instant la pensée de le
+bâtir dans les flancs de la vieille tour&nbsp;; des divans de
+soie de son salon, on eût aperçu la pleine mer par les
+fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds&nbsp;;
+mais il fut intimidé par cette masse de pierres qui se
+tiennent à peine et surplombent au-dessus de sa tête&nbsp;; il
+désespéra d'atteindre, avec ses petits étages, le haut de
+cette ruine découronnée, et il se résigna à construire
+son château au pied de la tour, à quelques pas, dans
+son ombre. Là il a bâti un pittoresque logis, une sorte
+de villa italienne, peinte de vives couleurs, avec une
+galerie à jour courant le long du toit plat, il y a rassemblé
+les stucs et les marbres, les vases et les dorures,
+tout le luxe de notre temps.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure,
+le contraste des deux sociétés apparaît saisissant&nbsp;:
+le petit château, accroupi au bas de la tour,
+s'abaisse comme humilié et craintif&nbsp;; tous les détails
+s'amoindrissent&nbsp;; il semble qu'à peine un homme passerait
+par ses portes étroites&nbsp;; on dirait qu'on le peut
+saisir à deux mains par les arcs de sa balustrade
+comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter
+comme un joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire,
+s'élève la haute tour, montée sur un énorme monceau
+de débris écroulés&nbsp;; les grandes pierres de son faîte
+pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent
+les degrés de son escalier rompu. Dressée à l'extrémité
+d'un promontoire qui s'avance dans la mer, de
+plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit
+sa masse longue et sombre&nbsp;; tout à l'entour la campagne
+est nue et sans arbres, presque sans maisons&nbsp;;
+ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, comme un
+colossal obélisque&nbsp;; au-dessous, à plusieurs centaines
+de pieds, la mer frappe de ses vagues sa base de rochers,
+les vents la battent incessamment, et de ses
+flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les oiseaux
+aux ailes grises, vers l'Océan.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="X"></a><br>
+<h2>X</h2>
+<h2>Saint-Nazaire.</h2>
+<h3>Le nouveau port et la nouvelle ville.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses
+mœurs du reste de la France, n'est pas restée étrangère
+à l'incessante activité de notre époque&nbsp;: elle
+aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes
+et les chemins de fer pousser en avant leurs
+rails rigides, qui tout à l'heure vont atteindre Brest, au
+bout de la terre. Mais son œuvre la plus importante
+devait être sur la côte même, au bord de cette mer
+qui l'attire et lui donne la vie&nbsp;: ses petits ports ne lui
+suffisaient plus&nbsp;; au versant de la presqu'île, à cinquante
+lieues de Brest, elle a créé un grand port,
+Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes&nbsp;;
+il n'y avait pas de port&nbsp;; on n'y voyait que quelques
+barques de pêcheurs qui se mettaient à l'abri derrière
+une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
+mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.</p>
+
+<p>Depuis longtemps on se plaignait que les sables
+empêchaient les grands navires de remonter la Loire
+jusqu'à Nantes&nbsp;; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, où ils s'allégeaient
+d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve
+de la Loire est en effet sillonné et comme parcouru,
+dans presque tout son cours, par des sables voyageurs.
+Près de son embouchure même, à trois lieues de la
+mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a
+parfois pas plus de deux pieds d'eau&nbsp;; les bateaux à
+vapeur qui courent chargés de voyageurs entre ses
+deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond
+du fleuve avec leur quille comme une charrue, et laissent
+en fuyant, derrière eux, de longs sillons d'une eau
+troublée et jaunâtre.</p>
+
+<p>Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra
+un port. Aussitôt, avec cette ardeur propre à notre
+âge, on se met à l'œuvre&nbsp;: la terre est largement entamée&nbsp;;
+on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de
+profondeur&nbsp;; les plus grands navires de commerce y
+peuvent entrer, même les frégates&nbsp;; le chemin de fer
+de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire&nbsp;; en peu
+de temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord
+du bassin. Cependant, pour couvrir ce port nouveau,
+il faut des fortifications&nbsp;: on amoncelle les terres enlevées
+des quatorze hectares du bassin, on les élève
+tout autour comme des collines&nbsp;; de larges fossés les
+environnent&nbsp;; bientôt la maçonnerie les revêtira, ils
+seront armés de canons&nbsp;; Saint-Nazaire ne sera pas
+seulement un port, il sera une ville forte.</p>
+
+<p>Ces immenses travaux sont improvisés en quatre
+ans, improvisés, mais parfaits. Vastes quais aux dures
+assises de granit, larges écluses, lourdes portes de
+fer, grues colossales, on enfonce profondément dans
+le sol, on attache par des chaînes énormes et redoublées
+tout cet attirail puissant de machines, tout ce
+que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter
+contre cette eau légère qui, en léchant les quartiers
+de roc, les use, les rompt et les emporte.</p>
+
+<p>Mais le principal restait à faire, la ville&nbsp;: le gouvernement
+avait construit le port, les remparts&nbsp;; les particuliers
+ont bâti la ville&nbsp;; tout de suite on l'a conçue
+sur un grand plan&nbsp;: on a vu un Havre nouveau dans
+l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir
+prochain, immédiat. En ce temps-ci, où l'on ne
+compte plus par mille francs, mais par millions, les
+spéculateurs sont accourus&nbsp;; des fortunes se sont élevées
+en trois jours&nbsp;; tel champ estimé il y a dix ans
+quinze mille francs, s'est vendu sept cent mille&nbsp;; mais
+rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, nous
+en vivons.</p>
+
+<p>Voici trois ans que cette ville est commencée, et
+déjà l'on entrevoit le développement qu'elle va prendre.
+On lit, dans les récits des voyageurs, la création
+des villes neuves des États-Unis&nbsp;: une bande de pionniers
+s'avance vers l'ouest, au bord des forêts et des
+prairies indéfinies&nbsp;; ils abattent les arbres séculaires,
+et, tandis que l'on arrache les souches énormes du sol,
+sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent,
+des magasins s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville
+éloignée aux grands ports de l'est. De même ici&nbsp;: à
+côté de l'ancien village, dont les maisons basses sont
+entassées autour du petit clocher de la vieille église,
+une grande cité sort de terre, neuve et blanche&nbsp;; les
+quartiers se dessinent, les maisons se groupent aux
+carrefours&nbsp;; on suit de l'œil dans la campagne la trace
+des rues longues et larges&nbsp;; une douzaine de maisons,
+à droite et à gauche, au commencement, au milieu et
+au bout, se dressent comme les jalons alignés de la
+rue nouvelle&nbsp;; dans les intervalles, des prairies et des
+blés&nbsp;; ici une maison haute de quatre étages, avec des
+boutiques resplendissantes, peintes et dorées comme
+à Paris&nbsp;; à côté un champ labouré, une haie chargée
+de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera
+jetée à terre, la haie arrachée, le champ défoncé, et
+une autre grande maison s'appuiera à la maison voisine,
+on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz&nbsp;;
+voilà une rue Vivienne. Une vaste place est tracée
+devant le bassin&nbsp;; il n'y a là encore que deux ou trois
+maisons à chaque extrémité&nbsp;; le centre est rempli de
+décombres&nbsp;; mais ces maisons, ce sont de grands cafés,
+des hôtels où la table est sans cesse dressée et
+toujours servie&nbsp;: une population active, ardente, pressée,
+ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et
+vient, remue les moellons, creuse la terre, descend
+des wagons, débarque des bateaux à vapeur, charge
+et décharge les navires&nbsp;; de la jetée à la gare, c'est tout
+un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.</p>
+
+<p>Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des
+comptoirs, déjà le bassin est rempli de navires venus
+de tous les points du monde&nbsp;; on y voit ces grands
+clippers américains de dimensions colossales, qui
+jaugent dix-huit cents tonneaux et tirent vingt-quatre
+pieds d'eau, comme des frégates. Déjà l'on a compris
+l'insuffisance d'un seul bassin&nbsp;; on en commence un
+second, on en projette un troisième. A toute heure,
+les longs bateaux à vapeur filent devant vous, pour
+remorquer les navires, pour transporter les marchandises
+et les matériaux nécessaires au service du
+port&nbsp;; et, au travers de ce mouvement général, du
+bruit incessant des chantiers de toutes sortes, des
+pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui
+crient en levant les ancres, du murmure sourd des
+machines çà et là dressées, des cris d'appel des ouvriers,
+des chants cadencés des matelots penchés sur
+le cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des
+vagues qui tombent sur le rivage comme une masse
+de plomb, à coups égaux, de temps en temps un sifflet
+strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme
+une plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à
+coup. C'est le sifflet du chemin de fer, de la locomotive
+toujours allumée, toujours prête à partir, la machine
+du <i>mouvement</i>, c'est son nom, et qui semble dire&nbsp;: Allons&nbsp;!
+allons&nbsp;! pressez-vous&nbsp;! avançons&nbsp;!</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XI"></a><br>
+<h2>XI</h2>
+<h2>Les lutteurs.</h2>
+<h3>Les costumes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Pardons.&nbsp;&mdash;&nbsp;La lutte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Postic.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes
+religieuses, mais aussi des fêtes de village, des <i>assemblées</i>,
+comme on dit en Poitou, où les divertissements
+et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le
+pardon dure deux jours, la première journée appartient
+exclusivement à la religion&nbsp;: la grand'messe d'abord&nbsp;;
+l'église de la paroisse a d'avance été décorée
+avec soin, parée de fleurs et de feuillages&nbsp;; ni chaises
+ni bancs, d'ailleurs&nbsp;: hommes et femmes, les femmes
+dans la nef, les hommes dans le chœur et les bas côtés,
+tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet entre
+leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux
+chants du prêtre d'une seule voix, voix puissante des
+fidèles assemblés qui porte au ciel la prière avec tant
+de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.</p>
+
+<p>Après la messe, la procession en grande pompe&nbsp;:
+les jeunes filles, en blanc, semant des fleurs&nbsp;; les garçons
+les plus robustes tenant levées les vieilles bannières
+brodées d'or, d'argent et de soie&nbsp;; les croix, les
+châsses étincelantes, les statues peintes des saints, les
+dais surmontés de plumes, au milieu de deux files,
+s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des cantiques&nbsp;;
+et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement
+une foule d'hommes, le chapeau à la main et
+silencieux. Le soir, les vêpres, où nul ne manque non
+plus qu'à la grand'messe&nbsp;; enfin le salut, la bénédiction,
+cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle
+l'indifférent même n'assiste pas sans une émotion
+involontaire, et aussi saisissante dans une humble
+église de village que dans les magnifiques cathédrales.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de
+nombreux pèlerins accomplissent les vœux formés
+pour implorer une grâce ou pour remercier Dieu. Les
+uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de
+qui a lieu le pardon, et y passent des heures en prières&nbsp;;
+d'autres, plus fervents, font autour de l'église, à une
+fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de longs voyages,
+pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux
+qui n'ont point à s'acquitter d'un vœu se tiennent en
+dehors de l'église, sur la place, conversant par groupes,
+doucement et gravement&nbsp;; nul bruit, aucun cri,
+rien qui puisse troubler la sainteté du jour&nbsp;; les cabarets
+sont vides et les rendez-vous des jeux, déserts.</p>
+
+<p>Ainsi se passe le premier jour du pardon&nbsp;; le lendemain
+est tout aux jeux.</p>
+
+<p>Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il
+n'y avait pas de pardon sans courses, danses, luttes,
+jeux singuliers et particuliers au pays. Bien plus que
+la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu
+ont été délaissés. Les courses de chevaux, les danses
+surtout, protégées par les femmes, ont persisté&nbsp;; mais
+les luttes, ces luttes héroïques que célébraient les
+poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des
+vers que les jeunes filles chantaient aux veillées, on
+ne les trouve plus que dans un petit nombre de paroisses,
+sur les confins du Finistère et du Morbihan. Là
+du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a
+pas diminué&nbsp;; quelque minime que soit le prix, de
+nombreux lutteurs sont toujours prêts à le disputer,
+et jeunes, fiers, ardents, devant une foule toujours
+émue, à briguer l'honneur de vaincre.</p>
+
+<p>Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de
+grandeur inaccoutumée. Un riche propriétaire, défricheur
+de landes, comme les moines des premiers siècles,
+savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même,
+poëte en cette langue celtique qui est demeurée
+immuable depuis trois mille ans, veut célébrer un
+heureux événement survenu dans sa maison, et donne
+une fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré
+par la tradition antique<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée par un
+savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la plus sûre,
+unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné dans la nation
+armoricaine.]</blockquote>
+
+<p>Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent
+paroisses&nbsp;: on l'apprend, on se le répète le dimanche,
+au sortir de la messe. On y reverra tous les jeux anciens,
+la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes
+hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle
+n'a rien perdu de ses robustes et patientes qualités,
+cette race de petits chevaux nerveux, infatigables, courageux,
+que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
+sol de rocs&nbsp;; puis, après les courses des femmes, et les
+courses en sac qui font épanouir les visages et éclater
+les longs rires, les luttes, la meilleure part de la fête.
+Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un ruban, un
+chapeau, un maigre mouton de cinq francs&nbsp;; on parle
+de présents magnifiques&nbsp;: trois prix sont réservés aux
+vainqueurs, une somme d'argent suffisante pour acheter
+un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
+dorées, et un costume breton complet&nbsp;; ce costume a
+coûté trois mois de travail au tailleur, qui a épuisé
+tout son art à orner les larges boutonnières, les parements,
+les gilets et les guêtres, de fins dessins en soie
+de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le
+plus riche gars du pays. Des invitations ont été adressées
+aux lutteurs les plus renommés, à ceux de Rosporden,
+de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de
+Kerneven&nbsp;; on n'a pas oublié ceux de Scaër et de
+Guiscriff, connus par l'ardente rivalité qui rend si
+longs leurs combats&nbsp;: Scaër est du Finistère, Guiscriff
+du Morbihan&nbsp;; on verra où, des deux pays, naissent
+les plus forts hommes. Enfin, à la fête doit venir Mathurin<span class="noteref">[1]</span>,
+le fameux sonneur de biniou, celui qui alla
+à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, <i>la
+Closerie des genêts</i>, et que le roi voulut entendre dans
+son palais des Tuileries. Vieux à cette heure, aveugle,
+on ne le voit plus que rarement aux pardons&nbsp;; mais,
+répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns
+de ces airs mélancoliques et sauvages, dont
+les notes aiguës s'entendent par delà les longues landes,
+airs des anciens temps, que le Breton, absent de
+la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord
+de la route, le front dans la main.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]</blockquote>
+
+<p>Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne,
+Pont-Aven est une de celles qui charment le plus d'abord
+et inspirent le désir de s'y arrêter. Un ravin tout
+encombré d'énormes roches, d'arbres confusément
+poussés, aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres
+et ces rochers, une petite rivière rapide, tournant autour
+des rochers, glissant entre leurs défilés, bouillonnant
+en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle
+reflète l'ombre des arbres ou la lumière du ciel&nbsp;: voilà
+le fond du tableau. Sur les deux versants s'étagent les
+maisons de la ville, et presque autant de moulins que
+de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les
+roches ou à demi cachés dans les arbres<span class="noteref">[1]</span>. Tout est
+riant et frais en cette jolie vallée&nbsp;: au tic-tac régulier
+des grandes roues se mêle le murmure de l'eau, le frôlement
+des herbes et des feuilles&nbsp;; la voix sourde de la
+nature, qui ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et
+triste du travail de l'homme.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le proverbe dit&nbsp;: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze moulins.]</blockquote>
+
+<p>Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son
+cours, plus profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre
+dans la grande mer.</p>
+
+<p>C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui
+attire les peintres, qu'avait été assigné le rendez-vous
+des luttes. Au lieu le plus élevé, sur une estrade, étaient
+assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs victoires,
+et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts
+ans, la tête couverte de longs cheveux blancs,
+avaient été nommés juges du combat. Derrière eux, de
+grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert,
+et en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait
+pas, mais que l'on voyait bleue, immense, se confondant
+à l'horizon avec le firmament, et tout étincelante
+aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat&nbsp;: sous
+un ciel éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette
+mer que les hommes, comme si elle allait répondre à
+leurs questions, ne se lassent pas de contempler. Le
+poétique génie du barde breton semblait avoir choisi
+ce beau site, en souvenir de Virgile et d'Homère.</p>
+
+<p>La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés
+des points les plus opposés, et qui portent comme
+écrit le nom de leur village sur leurs costumes variés.
+On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
+leur figure comme un béguin de religieuse&nbsp;; la
+coiffure de Landerneau qui s'allonge par derrière, rappelant
+la cornette du moyen âge&nbsp;; le grand et haut bonnet
+des artisanes de Rosporden, dont les dentelles
+flottent au vent&nbsp;; celui des femmes de Saint-Thégonec,
+qui en relèvent sur le sommet de la tête les barbes
+gonflées comme des voiles de navire&nbsp;; puis, le plus joli
+des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven,
+dont une coquetterie et une propreté recherchée font
+valoir le beau teint et la taille élégante&nbsp;: nulle ne les
+égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs
+coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes.
+La coiffe, appliquée sur le front et descendant
+le long des tempes, laisse voir leurs cheveux soigneusement
+lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des
+ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages.
+Du coude au poignet, les bras sont enveloppés, mais
+non cachés par de larges manches de mousseline bouffante,
+et une collerette à petits plis menus dessine autour
+du cou et des épaules une courbe gracieuse.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée
+de Pont-l'Abbé&nbsp;: grandes et fortes, la peau teinte de la
+couleur orangée propre aux races asiatiques, on dirait
+que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu étrangère
+venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique.
+Leur costume ne ressemble à aucun des costumes
+de Bretagne&nbsp;: la coiffure, composée de bandes de
+drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de mousseline
+bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un
+léger bonnet grec, sur le sommet de la tête&nbsp;; les cheveux
+par derrière sont à découvert. Ces bonnets bleus,
+rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches
+comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes&nbsp;;
+ils ont donné leur nom aux femmes de Pont-l'Abbé&nbsp;: on
+dit les <i>bigoudens</i> de Pont-l'Abbé. Le reste du costume
+a autant d'éclat&nbsp;: la jupe, le corsage, les manches sont
+ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies,
+de torsades, d'œillères en soie de toutes couleurs,
+et ces couleurs si diverses, hardiment rapprochées, se
+fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. Les
+peuples simples ont souvent le secret de cette alliance
+heureuse de couleurs opposées où échoue la science
+des nations les plus raffinées.</p>
+
+<p>Le costume des hommes n'est pas moins varié&nbsp;; on
+voit, l'un à côté de l'autre, les hommes de Saint-Herbot
+et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long habit brun
+doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et
+de broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux,
+comme l'ample habit du temps de Louis XIV&nbsp;; les habitants
+des montagnes d'Arrée avec leurs vestes blanches&nbsp;;
+ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges
+bords, est recouvert d'une sorte de résille qui retombe
+du sommet comme les fils d'or ces casquettes de jockeys&nbsp;;
+les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
+l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant
+sur le coude-pied&nbsp;; les hommes de Gourin,
+aux culottes demi-collantes, et ceux de Quimperlé, qui
+portent encore l'antique <i>bragou-bras</i>, la braie celtique
+à mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout
+à fait au bas des reins, et laissant passer la chemise
+entre le gros bouton qui le retient, et la ceinture serrée
+avec une large boucle de cuivre&nbsp;; et les gens de Scaër,
+enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement
+brodé en soie qu'ils portent au milieu du dos,
+comme s'ils s'étaient déclarés serfs de Dieu.</p>
+
+<p>Un roulement de tambour annonce l'ouverture des
+luttes&nbsp;; un vaste cercle se forme à l'instant, chacun
+prend place&nbsp;: les hommes s'étendent sur l'herbe, à plat
+ventre, c'est le premier rang&nbsp;; d'autres, les retardataires,
+s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en
+seconde ligne&nbsp;; quant aux femmes, elles se tiennent
+derrière, debout, en rangs pressés.</p>
+
+<p>Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place
+qui leur est assignée&nbsp;: plus d'une, reconnue dans la
+foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant lui-même,
+a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser
+derrière le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir,
+tout près d'elle, tournera à demi la tête pour entendre
+de douces paroles et laissera pendre sa main dans la
+main de son amoureux, promesse muette et gage de
+prochaines fiançailles.</p>
+
+<p>Les luttes débutent par les plus jeunes&nbsp;: des adolescents,
+des enfants presque, de douze à quatorze ans,
+se dépouillent de leur veste, se prennent à bras le corps,
+et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas
+longue, l'un a vite renversé l'autre&nbsp;; mais, à peine le
+vaincu s'est-il relevé, qu'il se précipite sur son adversaire,
+et le combat recommence. Trois, quatre, dix défaites
+successives ne le découragent pas&nbsp;; il a déjà cette
+obstination des hommes de sa race. Tous les deux se
+serrent, se pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le
+visage rouge de sang, et plus la lutte se renouvelle, plus
+elle devient longue et tenace. Tel qui a été renversé, la
+première fois, presque immédiatement, résiste ensuite
+un quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur.
+Cependant, malgré leur acharnement, pas un
+mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une
+infraction aux règles de la lutte&nbsp;: on ne doit se prendre
+que par le buste&nbsp;; aucun, pour gagner un avantage, ne
+frapperait au visage son adversaire, ou ne le saisirait
+par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce
+qu'ils se doivent à eux-mêmes&nbsp;: ils veulent se montrer
+dignes de devenir un jour de vrais lutteurs. Enfin, et
+en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare. C'est le
+tour des hommes.</p>
+
+<p>Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main,
+fait le tour du cercle. Si personne ne se présente pour
+le lui disputer, le prix lui appartient. Mais un autre
+aussi entre dans l'arène&nbsp;: à ce moment une femme,
+quittant précipitamment sa place, court après lui, et le
+retient par le bras, c'est sa mère&nbsp;; il est trop jeune encore,
+elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra peut-être
+un mauvais coup. Le jeune homme résiste&nbsp;; impatient
+de montrer sa force, il écarte doucement sa mère, et
+elle le suit malgré lui, et on la voit lui parler avec cette
+vivacité d'amour qu'ont seules les mères&nbsp;; elle lui prend
+les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée
+assiste impatiente et divisée à ce combat de tendresse
+et de fière ardeur&nbsp;: les jeunes gens et les jeunes filles
+sont pour le fils, les plus âgés pour la mère,&nbsp;&mdash;&nbsp;jusqu'à
+ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
+faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce
+contrainte des pleurs maternels.</p>
+
+<p>Un autre, d'ailleurs, s'est présenté&nbsp;; celui-ci est un
+lutteur célèbre, cent bouches le nomment à la fois&nbsp;; il
+fait deux pas en avant avec lenteur et gravité, et étendant
+le bras&nbsp;: <i>Reste debout&nbsp;!</i> dit-il. A ces mots, Yves
+Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête&nbsp;: il a reconnu
+Postic, de Scaër&nbsp;; le prix sera vivement disputé. Aussitôt
+il quitte sa veste et son gilet, ne gardant que son
+bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
+serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de
+prise. Ses parrains s'approchent et, rassemblant ses
+longs cheveux, les nouent par derrière avec un long
+ruban&nbsp;; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et
+agile pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses
+vêtements, mais ses parrains ne se sont pas présentés
+pour lui attacher les cheveux&nbsp;; il les laisse flotter librement
+sur son cou&nbsp;; le haut de la tête nue, le visage
+maigre et sillonné des rides que creusent de bonne
+heure les travaux des champs, il ressemble presque à
+un vieillard, mais sa taille haute et droite, ses bras
+robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de
+ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme
+dans la force de l'âge.</p>
+
+<p>Le signal est donné&nbsp;: les deux adversaires font le
+signe de la croix, et s'approchent lentement l'un de
+l'autre, les yeux dans les yeux, les bras tendus, cherchant
+comment ils se vont saisir. Puis, d'un même
+mouvement, ils se joignent et enlacent leurs bras&nbsp;; en
+un moment ils sont serrés l'un contre l'autre d'une
+force égale&nbsp;; de leurs mains crispées, ils tâchent, à travers
+la chemise, de saisir la peau&nbsp;; tous deux, maîtres
+d'eux-mêmes, combinent à la fois leur propre effort et
+celui de l'adversaire&nbsp;; on voit les muscles saillir à leur
+cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est la force
+et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur
+de le combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre,
+et, deux fois déjà, il a évité le choc par lequel Postic le
+devait renverser. Quant à Postic, la lutte lui est si familière,
+qu'il semble modérer sa force plutôt que la
+développer tout entière&nbsp;; à un moment même où il
+veille moins sur lui, un de ses pieds cède, il glisse et
+tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les juges se
+lèvent de leur siège&nbsp;: mais, dans le temps même où il
+perdait pied, Postic a vu le danger, et, d'un mouvement
+agile et preste, s'est tourné de manière à tomber sur le
+côté. Il reste là, quelques secondes, immobile, pour
+qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet,
+le vaincu, c'est la loi des luttes, doit être renversé droit
+sur le dos, les deux épaules touchant la terre&nbsp;; c'est ce
+qu'on appelle <i>avoir le saut</i>. Les juges déclarent que le
+coup ne compte pas, et Postic se relève, aux applaudissements
+des uns, au milieu du silence des autres.</p>
+
+<p>Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie&nbsp;:
+jusque-là, l'assemblée avait assisté, muette,
+aux incidents de la lutte&nbsp;; mais les passions sont, à cette
+heure, éveillées&nbsp;: les gens de Scaër prennent parti
+pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est
+repris plus vif, plus acharné que la première fois&nbsp;; les
+deux lutteurs, animés par un intérêt plus ardent, ont
+à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa réputation.
+Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se
+pressent, ils se poussent de plusieurs pas en arrière ou
+en avant&nbsp;; à chaque instant les jambes sont lancées
+l'une dans l'autre&nbsp;; les bras, enlacés autour du buste,
+font plier les reins&nbsp;; deux fois successivement ils s'enlèvent
+de terre, et l'on croit qu'ils vont tomber ensemble,
+puis ils reprennent pied et recommencent le combat.
+Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des
+gestes et des attitudes d'une admirable noblesse&nbsp;: lorsque
+Postic, tenant fermement le bras droit d'Hervé, et,
+lui serrant l'épaule gauche de son autre main, l'éloigne
+de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur l'une
+de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé,
+il rappelle ces belles statues d'athlètes que nous a laissées
+l'antiquité, et que l'on regarde avec une sorte
+d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la
+beauté et de la force de l'homme.</p>
+
+<p>Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les
+combattants, suivent leurs mouvements avec une émotion
+passionnée&nbsp;: tout est oublié, excepté le spectacle
+qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se
+redressent, comme si eux-mêmes prenaient part à la
+lutte&nbsp;; de la voix et du geste, ils excitent les combattants&nbsp;;
+on entend à chaque instant&nbsp;: <i>Stard&nbsp;! Derta&nbsp;! Courage&nbsp;!
+tiens bon&nbsp;!</i> Ou bien ce sont des cris d'admiration à un
+coup habile&nbsp;: <i>Ce n'est pas sot&nbsp;!</i> Quelques-uns, emportés
+par une ardeur dont ils n'ont pas conscience, se traînent
+sur leurs genoux et sur leurs mains, et suivent
+dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment,
+change de place&nbsp;; tous les bras sont agités, les
+yeux animés et brillants, tout le monde a la fièvre.</p>
+
+<p>Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine,
+Postic saisit, de ses deux mains fermées comme des
+étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, d'un effort
+gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance
+derrière lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été
+si violent qu'il demeure étendu de tout son long&nbsp;; le
+sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de doute
+pour personne, les deux épaules ont à la fois touché
+la terre. Les vieillards se lèvent&nbsp;: <i>Mad&nbsp;!</i> disent-ils, <i>le
+coup est bon&nbsp;!</i> D'unanimes applaudissements éclatent
+dans l'assemblée&nbsp;: Hervé s'éloigne en essuyant le sang
+qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle,
+du même pas grave et lent qu'en arrivant.</p>
+
+<p>L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche
+et décisive&nbsp;: deux lutteurs se rencontrent quelquefois
+de force presque égale, qui combattent longtemps sans
+qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon
+de Rosporden, en 1859&nbsp;: les deux rivaux étaient, dans
+une nature différente, comme les types du lutteur breton&nbsp;;
+l'un, grand, élancé, blond et sans barbe, quoiqu'il
+eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge&nbsp;;
+on ne l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les
+luttes, et l'on doutait d'abord qu'il pût soutenir un
+combat un peu prolongé. Mais, quand il eut mis bas
+sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise
+à demi ouverte eurent laissé voir ses larges reins
+et ses fortes épaules que surmontait une tête petite
+comme celle des athlètes antiques, un murmure d'étonnement
+parcourut l'assemblée&nbsp;; il parut tout à coup
+un autre homme, ainsi que ce faux mendiant qui, dans
+Homère, se dépouille de ses haillons et s'avance d'un
+pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son
+nom était Trolez, c'est-à-dire <i>lait tourné</i>.</p>
+
+<p>L'autre s'appelait Le Guichet&nbsp;; il n'avait que vingt ans,
+et contrairement à son compagnon, on l'eût dit plus
+âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré dans les
+épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles
+solides ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras
+robustes&nbsp;; sa grosse tête, ses cheveux noirs, épais, à
+demi longs, tombant sur son front bas et presque sur
+ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de
+son visage carré, lui donnaient un aspect étrangement
+sauvage&nbsp;; on ne pouvait s'empêcher de le comparer
+à un taureau.</p>
+
+<p>Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et
+alors commença une lutte, d'abord lente, mesurée,
+chacun calculant la force de son adversaire, puis
+plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs
+bras entourant son rival, s'efforçait de l'enlever de
+terre&nbsp;; mais, à peine celui-ci avait-il perdu pied,
+qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
+Le but de Le Guichet était de lancer un de ces
+rapides coups de pied qui font plier subitement la
+jambe&nbsp;; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. Mais
+Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher&nbsp;:
+les jambes écartées, le dos longuement
+tendu et appuyé sur ses reins, il demeurait comme
+ancré dans le sol&nbsp;; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds
+ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient&nbsp;; aux
+assauts redoublés de son rival, il résistait impassible
+comme une muraille.</p>
+
+<p>Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre,
+l'ardeur de Le Guichet. Abandonnant sa tactique
+première et se servant, comme d'un moyen de
+vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps
+perdu sur Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête
+sous l'aisselle, ainsi qu'un coin énorme, de son cou et
+de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable
+à un bœuf qui choque un chêne de son front, pensant
+le soulever et le porter de tout son poids à terre. Mais
+nulle secousse ne faisait dévier Trolez d'une ligne.</p>
+
+<p>Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se
+quittèrent, rouges, la chemise en lambeaux, une
+sueur abondante coulant sur leurs visages et le sang
+sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts
+coup sur coup renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en
+même temps, haletants et non épuisés, mais reconnaissant
+l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
+impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté
+avec étonnement et admiration aux péripéties du
+combat, ne pouvant nommer un vainqueur, voulurent
+cependant leur donner une marque d'estime, et leur
+partagèrent le prix. Trolez, que son inexpérience dans
+l'art de la lutte avait seule empêché de triompher, qui
+s'était contenté de résister, mais qui, dans sa résistance,
+avait montré une vigueur sans égale, reçut la
+plus large part&nbsp;; Le Guichet reçut la moindre, comme
+prémices des prix qu'il saurait un jour remporter.
+Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie
+et sans rancune, oubliant leur rivalité passagère, et
+redevenus compagnons du même village.</p>
+
+<p>Telle est la générosité de la belle jeunesse&nbsp;: elle
+aime le combat pour le combat même&nbsp;; ses intérêts,
+elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir qu'elle ne
+mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle
+compte sur le jour de demain pour gagner les succès
+et la gloire. Mais, plus tard, quand il s'est épuisé en
+de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
+mûr ressent en lui les premières secousses des passions
+envieuses&nbsp;; moins fort, il s'irrite, et il hait&nbsp;; il n'a
+pas seulement des émules à vaincre, il a des ennemis
+à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le
+décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de
+l'<i>honneur</i>.</p>
+
+<p>Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le
+combat incertain de Le Guichet et de Trolez, fut signalé
+par un événement émouvant et inattendu&nbsp;: Postic, le
+fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que
+victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans
+la journée, il était entré dans la lice et avait remporté
+le prix. Infatigable et plein de confiance, il se présenta
+une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que rien
+fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors
+que les spectateurs attendaient avec assurance le moment
+où il renverserait son adversaire, il fut soulevé
+violemment et jeté à terre&nbsp;; il tomba en entraînant
+avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura
+muette, pas un applaudissement n'éclata&nbsp;; on ne
+pouvait croire que Postic, <i>eût eu le saut</i>. Mais il ne
+pouvait y avoir d'incertitude&nbsp;; les juges proclamèrent
+le vainqueur. Postic alors se releva&nbsp;: son rival était
+presque inconnu comme lutteur&nbsp;; il lui serra fortement
+la main, puis, sans qu'un geste, sans que son visage
+et sa voix exprimassent les agitations de son cœur,
+mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça
+aux juges que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait
+dans les luttes.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XII"></a><br>
+<h2>XII</h2>
+<h2>Les monuments.</h2>
+<h3>Vanneau.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les statues.&nbsp;&mdash;&nbsp;Colonne de Louis XVI.&nbsp;&mdash;&nbsp;Du Guesclin.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Les grands caractères appellent la lutte&nbsp;: la Bretagne
+est le pays de France le plus religieux, gardien de l'ancienne
+foi, représentant de l'ancienne société&nbsp;; c'est en
+Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de
+hauteur&nbsp;: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces
+croix, de ces calvaires, de ces statues de saints, de ces
+églises, elle a affecté de planter les monuments qui attestent
+sa victoire. Partout on trouve les marques de
+son triomphe&nbsp;: de quelque côté que l'on entre en Bretagne,
+à Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée&nbsp;;
+au Pin-en-Mauges, le monument de Cathelineau
+renversé&nbsp;; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en l'honneur
+de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms
+que l'on entend prononcer sont les noms de Lamennais
+et Chateaubriand, c'est-à-dire des deux plus grands
+révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est
+le philosophe qui nie le principe de l'ancienne société,
+Chateaubriand est l'écrivain de la nouvelle&nbsp;;
+c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a introduit
+une nouvelle forme&nbsp;; l'un est haineux et amer, comme
+les révoltés qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent,
+des secousses de leur conscience&nbsp;; l'autre est mélancolique
+et triste, comme un homme qui vit parmi
+des ruines.</p>
+
+<p>A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au
+point le plus culminant de la ville, lorsque vous montez
+à cette belle promenade du Thabor d'où vous dominez,
+étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la
+vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une
+colonne surmontée d'une statue, avec cette inscription&nbsp;:</p>
+
+<blockquote><b>A VANNEAU, A PAPU.</b></blockquote>
+
+<p>Quels sont ces noms&nbsp;? qu'ont-ils fait pour qu'on leur
+érige une colonne&nbsp;? L'inscription vous le dit&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.</blockquote>
+
+<p>Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la
+Charte de 1830.&nbsp;&mdash;&nbsp;O pauvres héros inconnus et oubliés
+de ceux-là mêmes qui vous ont dressé un monument&nbsp;!
+qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu&nbsp;? Papu
+surtout, qu'était-il&nbsp;? pourquoi la destinée de ces deux
+noms, Vanneau, Papu, est-elle si différente&nbsp;? pourquoi
+un seul jouit-il de quelque notoriété, et l'autre est-il si
+oublié&nbsp;? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et
+d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une
+des rues nouvelles du faubourg Saint-Germain, entre
+les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, de Damas
+et de Beauffremont&nbsp;; mais qui jamais entendit parler de
+Papu&nbsp;? Il y a un peu plus de trente ans qu'il est mort&nbsp;;
+personne ne sait qu'il a vécu.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils sont morts pour la
+liberté&nbsp;! Pauvres gens encore&nbsp;! Cette liberté, elle a
+duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et
+Papu étaient jeunes&nbsp;; s'ils avaient vécu quelques années
+de plus, ils n'auraient pas eu atteint l'âge de la maturité,
+qu'ils auraient vu cette même liberté de nouveau
+attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle&nbsp;?
+Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet,
+quels enseignements donnez-vous à nos fils, quelle
+pensée noble et élevée porterez-vous de nous à la
+postérité&nbsp;?</p>
+
+<p>De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de
+cette fidèle noblesse de Bretagne, dont les membres les
+plus illustres versèrent leur sang pour leur roi, à quelques
+pas des statues des grands hommes bretons qui
+bardent l'entrée des deux cours, sur la base même de
+la colonne qui supporte la statue de Louis XVI, une
+inscription révolutionnaire est scellée, une inscription
+qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain,
+qui atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite
+du frère même de Louis XVI par ses sujets&nbsp;! et cette
+inscription, que personne n'a osé encore enlever, elle
+a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis
+séculaires de la Bretagne et de la France.</p>
+
+<blockquote>
+ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE<br>
+ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,<br>
+LE 30 JUILLET 1830. <br>
+DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS<br>
+ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE<br>
+DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,<br>
+LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.<br>
+</blockquote>
+
+<p>Ce ne sont pas là les véritables monuments de la
+Bretagne&nbsp;; ces monuments, vous les trouverez à Saint-Cast,
+où a été élevée une colonne commémorative de
+la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons
+rassemblés à la hâte, précurseurs des chouans de 93,
+qui n'avaient pas appris la guerre, mais à qui le sentiment
+national enseigna la victoire&nbsp;; à la Chartreuse,
+près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de
+Quiberon&nbsp;; dans l'église de Brest, où Louis XVI a fait
+placer le cœur de du Couëdic, un de ces marins bretons
+qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle l'esprit
+de la chevalerie antique&nbsp;; à Rennes, devant la façade
+du palais du parlement de Bretagne, où sont
+dressées, dans une noble attitude, les statues de savants
+jurisconsultes, de consciencieux historiens, de
+graves magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier&nbsp;; à
+Nantes, où, au pied, et comme les gardes du vieux
+château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
+plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin,
+Clisson, Richemont, la reine Anne, grands noms bretons
+et aussi grands noms français&nbsp;; les gloires des deux
+peuples ici se confondent&nbsp;: Clisson et du Guesclin,
+les vainqueurs des ennemis de la France, en même
+temps que chevaliers bretons&nbsp;; Richemont, que l'histoire
+appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
+connétable de Richemont, et cette charmante femme,
+gracieux symbole de l'union des deux nations, la duchesse
+Anne de Bretagne, qui est aussi la reine de
+France.</p>
+
+<p>Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à
+Nantes, à Dinan, à Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue
+du grand homme breton par excellence, du Guesclin.
+Du Guesclin&nbsp;! son souvenir domine toute la Bretagne&nbsp;;
+quand on en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il
+fut un vaillant chevalier&nbsp;; bien d'autres l'ont été&nbsp;; non
+pas même parce que, Breton, il parvint aux plus hautes
+dignités et fut connétable et généralissime des armées
+de France&nbsp;; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire,
+de s'être fait plus Français que Breton, et il y eut
+un moment où il vit s'éloigner de lui la plupart des
+chevaliers bretons&nbsp;; c'est que, outre les qualités de son
+pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier,
+la loyauté inaltérable, cette loyauté à laquelle
+rendaient hommage les Anglais, quand ils venaient déposer
+les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil,
+obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce
+qu'ils savaient qu'il aurait agi ainsi&nbsp;; la libérale munificence&nbsp;:
+à plusieurs reprises il distribua tout ce qu'il
+possédait à ses compagnons d'armes&nbsp;; la persistante
+volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise,
+deux qualités qui s'unissent difficilement et qui appartiennent
+en propre au Breton&nbsp;; on sait comment, à Avignon,
+il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution
+pour les Grandes Compagnies&nbsp;; le désintéressement, enfin,
+et la grandeur d'âme&nbsp;: il est prisonnier du Prince
+Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa rançon&nbsp;:
+il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une
+pareille somme&nbsp;? lui dit le prince de Galles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les rois,
+les princes, le pape la payeront, et, si j'allais dans mon
+pays, il n'est pas une femme qui ne filât sa quenouille
+pour me racheter&nbsp;! Magnanime confiance qui demande
+autant qu'elle donne&nbsp;! En du Guesclin, les Bretons honorent
+non-seulement le grand homme breton, mais le
+type du chevalier chrétien.</p>
+
+<p>Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les
+monuments consacrés à ses grands princes, à ses héros,
+aux représentants de son histoire et de sa gloire passée.
+Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir
+ces statues sur leurs places&nbsp;; la voix des peuples commandait,
+pour ainsi dire, de les élever, afin qu'ils eussent
+sans cesse devant les yeux ces modèles de vaillance,
+de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et
+que la Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous
+les siècles.</p>
+
+<p>Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de
+France, a songé à élever une statue à Louis XVI, pensée
+bretonne à la fois et française&nbsp;: le dernier roi de France
+dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la religieuse
+cité&nbsp;; en face de la vieille cathédrale, à la limite
+des deux pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui
+vient des campagnes de France, du cœur même de la
+France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme
+douce, de la vieille Armorique.</p>
+
+<p>La France, un jour, reconnaissante et repentante,
+élèvera un monument à Louis XVI, le plus pur, le plus
+dévoué de tous ses rois, qui, au milieu d'une corruption
+générale, dans une cour où ses frères mêmes
+continuaient le doute philosophique et les débauches
+de Louis XV, demeura croyant et chaste&nbsp;; qui apporta
+sur le trône &laquo;&nbsp;les deux qualités qui font les bons rois,
+la crainte de Dieu et l'amour du peuple<span class="noteref">[1]</span>,&nbsp;&raquo; et à
+qui cet amour sincère révéla les besoins de la chose
+publique&nbsp;; qui restaura la marine, aida les États-Unis à
+s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité,
+abolit la torture et donna l'édit de tolérance&nbsp;;
+qui, le premier, eut la pensée des réformes salutaires,
+les indiqua et les commença au prix de ses droits, de
+sa liberté et de son sang&nbsp;; à ce roi honnête homme,
+enfin, dont Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement
+la mémoire, que le pape Pie VI songeait à faire
+canoniser<span class="noteref">[2]</span>, et que les peuples appelèrent le <i>restaurateur
+de la liberté française</i>, avant qu'il eût mérité le
+titre de <i>roi-martyr</i>&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Mignet.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: Allocution du 17 juin 1793.]
+</blockquote>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XIII"></a><br>
+<h2>XIII</h2>
+<h2>Quériolet.</h2>
+<h3>Un caractère breton.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des
+hommes fortement caractérisés, race dure comme le
+sol, solide comme le granit&nbsp;; il semble qu'aux vents de
+la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On
+dit proverbialement une <i>tête bretonne</i>, c'est-à-dire
+une tête qui veut, qui persiste et va jusqu'au bout.
+Nulle province n'a donné à la France plus de génies
+indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au
+XIe siècle, elle a fini dans le nôtre par Broussais et
+Lamennais, et par Chateaubriand, libéral à la manière
+des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
+Toujours le parlement de Bretagne fut difficile
+à mater&nbsp;; il résistait encore quand les autres avaient
+depuis longtemps cédé. Les émeutes de Rennes
+et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et
+Louis XV, étaient excitées ou soutenues par le parlement.
+Du Guesclin,&nbsp;&mdash;&nbsp;il n'y a pas de plus mauvais
+garnement sur la terre, disait sa mère,&nbsp;&mdash;&nbsp;est un des
+types de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic
+qui, avant d'attaquer un vaisseau anglais (combat de
+<i>la Surveillante</i> contre <i>le Québec</i>, le 7 octobre 1779,
+près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à
+genoux et réciter le <i>De profundis</i>, et après&nbsp;: <i>Maintenant
+vous pouvez mourir&nbsp;!</i> et il se promène sur le pont,
+frappant du pied, dit un contemporain, comme une
+baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut
+terrible, le vaisseau anglais sauta, et la frégate de du
+Couëdic rentra à Brest, presque en ruines. D'autres,
+moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de caractère,
+et de principes qui, dans l'antiquité, en eût
+fait des stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes,
+E. Souvestre, Alex. Duval, Duclos&nbsp;: le premier, philosophe
+pratique, le second, ardent en ses haines, le
+troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter
+ici quelques traits d'un homme presque inconnu, le
+Gouvello de Quériolet, qui donneront une idée de ces
+natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas
+de demi-mesures, également extrêmes dans le bien
+comme dans le mal.</p>
+
+<p>Sa vie a deux parts&nbsp;: le brigand et le saint. Il était
+né, en 1602, à Auray, d'une riche et puissante famille&nbsp;;
+son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul enfant n'eut
+de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel.
+Il ne respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres&nbsp;;
+malgré de grandes facultés, on n'en peut rien tirer&nbsp;:
+ses camarades mêmes, il les injurie et les bat, il rappelle
+du Guesclin qui désolait son père et sa mère,
+mais avec cette différence qu'il ne se trouve pas une
+seule bonne religieuse qui porte un heureux horoscope
+sur un tel garnement.</p>
+
+<p>A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés&nbsp;:
+il hante les mauvais lieux et les maisons de jeu&nbsp;;
+il crochète le coffre de son père, lui dérobe deux mille
+livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà
+lancé par le monde, comme un étalon échappé. Nul
+frein, nulle barrière&nbsp;: à Paris, il s'associe à des filous
+pour voler au jeu&nbsp;; en Allemagne, il court le pays,
+guerroyant pour le premier venu&nbsp;; il se trouve encore là
+trop à l'étroit, il songe à aller à Constantinople, il s'y
+fera Turc, et y vivra en pleine licence et à son caprice.</p>
+
+<p>Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne.
+Le hasard de sa naissance lui donnait droit à une
+charge de magistrature, et ce n'est pas un des moindres
+étonnements, en ce temps qui suit les guerres
+civiles, qu'un tel homme conseiller au parlement de
+Rennes. Mais cette nouvelle dignité ne le retient pas&nbsp;;
+au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à tous les
+excès avec impunité&nbsp;; bientôt il devient fameux par
+ses débordements&nbsp;: duelliste, libertin, hypocrite et
+impie, c'est Mirabeau, Richelieu et don Juan tout ensemble.
+Il a rompu avec toute sa famille&nbsp;; son nom et
+ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies&nbsp;;
+la vie des hommes, l'honneur des femmes, sont
+pour lui un enjeu&nbsp;; il poursuit les unes pour les
+perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il
+avait acquis une terrible habileté aux armes, seul
+exercice auquel il se fût appliqué&nbsp;; de même que
+Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe
+de magistrat dans les duels. Il marche littéralement
+l'épée au poing, insolent envers tout le monde, injuriant
+les passants, sans s'occuper de la qualité ni du
+nombre&nbsp;; une fois, une troupe de cavaliers indignés
+s'arrêtent en le menaçant&nbsp;; peu lui importe, il sont
+six, sept, huit, il fond dessus&nbsp;; le premier qu'il joint,
+il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du cadavre,
+sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance
+sur les autres qui, épouvantés de cet enragé,
+s'enfuient au plus vite&nbsp;; une autre fois, il se battit
+contre quatorze.</p>
+
+<p>Des femmes, il en est de même&nbsp;: il joint l'audace à
+la ruse&nbsp;; il les attaque en pleine rue, ou se déguise en
+charbonnier pour pénétrer chez elles&nbsp;; il fait de longs
+voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il
+apporte sur son dos une échelle pour escalader une
+fenêtre. Il en veut surtout aux religieuses&nbsp;; en corrompre
+quelqu'une lui est un régal qui dépasse les séductions
+ordinaires&nbsp;; il s'introduit dans un couvent en
+sa qualité de magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie
+la plus raffinée. Le don Juan de Molière n'a
+rien de plus complet que ses affectations de langage
+dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments
+de componction&nbsp;; il édifie les bonnes Sœurs par
+ses paroles éloquentes sur la brièveté de la vie, la
+nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser
+à l'éternité, au terrible moment où il faudra
+rendre ses comptes&nbsp;; il leur fait part de sa résolution de
+racheter ses péchés par des aumônes, de faire l'Église
+son héritière par des fondations pieuses, etc. De même
+aussi que don Juan, et c'est peut-être chez lui que
+Molière a pris ce trait, il donne l'aumône à un mendiant
+à condition que le pauvre homme ne la demandera
+pas <i>au nom de Dieu</i>, et, pour lui montrer l'exemple,
+il blasphème tout haut dans les rues, il se moque
+de Dieu, il appelle à lui les démons.</p>
+
+<p>Car il ne craint pas plus Dieu que le monde&nbsp;: une
+nuit, le tonnerre roule au-dessus de sa maison, à coups
+répétés&nbsp;; exaspéré de cette voix de Dieu qui le semble
+menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et,
+comme Ajax défiant Jupiter, décharge ses pistolets
+contre le ciel, tandis que la foudre tombe sur son lit.</p>
+
+<p>C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il
+ait à s'en plaindre, mais par nature perverse, ayant du
+plaisir à jouer cette partie, prenant à tâche de se faire
+craindre et détester, comme d'autres de se faire aimer,
+et, en ce sens, un être véritablement diabolique.</p>
+
+<p>Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment,
+un événement inattendu, imprévu, le changea. Il
+était allé à Loudun, en Poitou, pour voir une belle protestante
+dont il avait entendu parler et pour essayer de la
+séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent
+et suivirent le procès d'Urbain Grandier. Ce
+spectacle extraordinaire, qui n'était pour tant d'autres
+qu'un sujet de curiosité, le bouleversa&nbsp;: tout d'un coup,
+le côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît&nbsp;; il va
+trouver un prêtre, se jette à genoux et lui fait une confession
+générale&nbsp;: il était converti.</p>
+
+<p>S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit,
+affaissement de ses forces, à un âge où les passions
+amorties sont près de s'éteindre&nbsp;: à cette heure, son
+énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a
+pas baissé&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous ne délibérez pas pour vous enivrer,
+dit saint Clément d'Alexandrie, vous ne délibérez pas
+pour faire une injure&nbsp;; il n'y a qu'une occasion où vous
+délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser
+la piété&nbsp;!&nbsp;&raquo; Lui, il ne délibère pas&nbsp;; subitement éclairé
+par cette lumière que les sceptiques nomment un trait
+du hasard, et que les chrétiens appellent la grâce de
+Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
+hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux
+âmes supérieures, rebrousse chemin et prend la route
+opposée&nbsp;: c'est le même homme, seulement, selon
+le sens exact du mot, il se <i>convertit</i>, c'est-à-dire il se
+tourne dans le sens contraire.</p>
+
+<p>La conversion d'un homme est toute autre que celle
+d'une femme&nbsp;: vous est-il arrivé parfois d'entrer, durant
+la journée, dans une église&nbsp;? elle est presque déserte&nbsp;;
+seulement quelques femmes, dispersées dans la nef,
+prient ou méditent en silence&nbsp;; vous apaisez vos pas,
+vous admirez leur recueillement, leur piété, leur modestie.
+Mais ce n'est pas ce qui vous étonne le plus&nbsp;:
+c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme,
+un homme à genoux au pied d'un autel, absorbé dans
+sa pensée et le front dans ses mains. Pourquoi donc
+la vue de cet homme vous étonne-t-elle&nbsp;? C'est que, les
+femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant
+le Très-Haut&nbsp;: elles sont faibles, elles s'avouent faibles,
+elles tendent à la source de toute force. Mais l'homme,
+qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et conduit
+les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur
+que lui-même, qui, chaque jour, puise plus de
+confiance en sa raison par les grandes choses qu'il a
+faites avec cette raison, cet homme prosterné, humilié
+et priant comme une femme&nbsp;! pour en venir là, il faut
+qu'il ait un bien puissant et profond sentiment de son
+impuissance, qu'il ait lutté bien longtemps, bien durement,
+qu'il soit allé au fond des plus intimes méditations,
+pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de
+le protéger. C'est après avoir examiné, pesé toutes les
+ressources de la force départie à l'homme que sa raison
+est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec Dieu,
+a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y
+a là à la fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même raison.</p>
+
+<p>Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été
+donné de voir en Afrique est celui d'une cérémonie
+religieuse, la veille du béiram. C'était le soir, dans une
+mosquée&nbsp;: le ramadan finissait, et les musulmans s'assemblaient
+pour adresser, au dernier jour de ce temps
+de pénitence, une solennelle prière à Dieu. Du haut
+d'une galerie où étaient admis les chrétiens, nous embrassions
+au-dessous de nous la vaste nef, étincelante
+de lumières et toute remplie de croyants&nbsp;: là, pas une
+femme&nbsp;; des hommes seulement, en rangs réguliers,
+agenouillés sur les nattes, et tous immobiles, recueillis,
+sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou
+d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une
+hymne lente, dont la psalmodie sévère ressemblait au
+chant de nos églises&nbsp;: à certains moments, le chant se
+taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers
+le ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant
+une consolation et un appui. Et l'on voyait
+alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête enveloppée
+du haïk que ceint la corde de chameau, se
+prosterner ensemble, le front à terre, les bras et les
+mains étendus, dans le sentiment de leur néant.</p>
+
+<p>Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de
+nouveautés, gais, insoucieux, riants, se montraient
+avec des plaisanteries ces génuflexions et ces prosternements.
+Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu&nbsp;; il
+y avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes
+humiliés, à genoux, qui, avec leurs vêtements blancs,
+ressemblaient à des moines, c'étaient ces Arabes si
+fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont
+empreintes d'une si profonde dignité, qui passent,
+indépendants, leur vie dans la plaine et sous la tente&nbsp;;
+et parcourent le désert, dont ils sont les maîtres, sur
+leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont
+de vrais jeux de l'homme, les <i>fantasias</i>, où, lancés au
+galop, ils se poursuivent et se dépassent, jetant leurs
+longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur leurs hautes
+selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre
+qui les enivre et les enveloppe de fumée&nbsp;; ces mêmes
+Arabes qui, hier encore, poussant le cri de guerre, livraient
+aux Français ces combats acharnés d'où, quand
+ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
+glorieux&nbsp;! Eh bien&nbsp;! ces adversaires terribles, que nous
+avons appris à estimer en les combattant, c'étaient eux
+qui, là, prosternés et courbés sous la main de Dieu,
+rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et
+véritablement hommes dans leur adoration comme
+dans la bataille.</p>
+
+<p>C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce
+peuple&nbsp;: il a des vices, il est abattu par la corruption
+d'une religion fausse, mais il possède une vertu féconde&nbsp;:
+son cœur est religieux&nbsp;; il a le sentiment de sa condition
+vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force,
+il ne se dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant&nbsp;;
+il se relèvera.</p>
+
+<p>Quériolet était résolu à changer de vie&nbsp;: mais ne
+croyez pas qu'il se va confiner dans un monastère, pour
+s'y abîmer dans les prières et les méditations solitaires&nbsp;:
+cette vie de retraite semble trop facile à cette âme active&nbsp;;
+il avait donné au monde le spectacle de ses désordres
+et de ses vices, il fera le monde témoin de sa
+pénitence&nbsp;: là il trouvera encore à chaque pas les
+mêmes objets qui l'ont tenté&nbsp;; il lui faut combattre des
+ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans
+cesse&nbsp;: voici la cupidité, l'orgueil, la volupté&nbsp;; il part en
+croisade, il n'attend pas l'ennemi, il le va chercher.</p>
+
+<p>D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à
+vaincre, l'orgueil, l'orgueil qui, selon le mot d'un
+Père<span class="noteref">[1]</span>, est un renoncement à Dieu et un mépris des
+hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il
+monte à cheval pour retourner en Bretagne&nbsp;: on ne
+voyageait pas en ces jours de troubles sans être armé&nbsp;;
+il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, les
+pistolets à la ceinture et l'épée au flanc&nbsp;; il en repart
+dans une toute autre attitude&nbsp;: il attache ses pistolets
+et son épée sur sa selle, avec des cordes&nbsp;; désormais, il
+ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de brigands,
+qu'importe&nbsp;! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité
+de se défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé
+dans son château, il quitte ses habits brodés, ses
+plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint
+à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un
+bâton à la main, il se met en route pour un pèlerinage,
+mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un porche
+ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant,
+qui prenait partout le haut du pavé, un jour, une
+troupe de gueux, le voyant prier à deux genoux à la
+porte d'une église, le raillent, l'injurient et se jettent
+sur lui. Ah&nbsp;! à ce moment, le nouveau converti s'indigne,
+il se retrouve gentilhomme, et lève son bâton
+pour se défendre&nbsp;; mais ce mouvement de l'homme du
+passé n'a qu'un instant&nbsp;; il commande à son sang de se
+calmer, il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler
+de coups. Diogène jeta son écuelle, reconnaissant
+qu'il pouvait boire avec sa main&nbsp;: il ne faisait faire qu'un
+sacrifice à son corps&nbsp;; Quériolet ne porta plus de bâton,
+sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps,
+mais à son âme qui avait essayé de se révolter.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Saint Jean Climaque.]</blockquote>
+
+<p>Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire
+à la nature, la plus difficile à pratiquer, il est
+chrétien&nbsp;; maintenant, on le peut dire, tout était facile&nbsp;:
+il avait brisé le grand ressort qui fait agir les hommes&nbsp;;
+dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le
+faisait plus&nbsp;: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus
+de la terre, il accomplissait sans effort des actions
+que nous, d'en bas, alourdis, nous regardons
+comme impossibles&nbsp;: mais, ainsi qu'on l'a dit, &laquo;&nbsp;qui ne
+tend pas à l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières
+continuelles, des rigueurs auxquelles il se condamne&nbsp;:
+Il avait été impie&nbsp;; il consacre sa vie à étudier, à connaître
+cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et
+adorer Dieu qu'il avait blasphémé&nbsp;; il avait été voluptueux,
+débauché&nbsp;; il passe en prières, à genoux, sept et
+huit heures par jour, quelquefois dix heures&nbsp;; il s'impose
+l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois
+jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour
+qu'il fait de temps en temps dans des lieux déserts,
+livré aux plus rudes austérités. Il avait eu pour
+les femmes un de ces penchants violents par lesquels
+l'homme ressemble à un animal aveugle et furieux&nbsp;; il
+fait le vœu, et il l'observa jusqu'à sa mort, vis-à-vis
+même de ses parentes, de ne plus regarder jamais une
+femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée
+avait été une vie tout efféminée, de mollesse et de
+plaisirs faciles&nbsp;; il en mène une toute dure, de fatigues
+et de peines, il ne dort que tout habillé, par terre ou
+sur une chaise&nbsp;; comme d'autres inventent des voluptés
+nouvelles, il s'applique à la recherche des pratiques
+les plus rudes&nbsp;; de tourments dont il puisse souffrir à
+chaque instant&nbsp;: il porte des souliers dont les clous
+transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il
+entreprend ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à
+dix lieues par jour dans ce supplice. En un mot, la
+règle qu'il a prise est <i>de faire à son corps le plus de mal
+qu'il pourra</i><span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, <i>Vie de M. de Quériolet</i>.]</blockquote>
+
+<p>Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son
+prochain. Le poëte, quand il a voulu faire de l'avare
+un portrait saisissant, l'a montré avec tous les dons
+de la fortune&nbsp;: il possède une grande maison, des valets,
+des chevaux, une voiture, seulement il n'en use
+pas&nbsp;; et c'est dans Molière un trait de génie&nbsp;: la vilité
+de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus riche.
+Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne
+suit pas la règle ordinaire&nbsp;; il ne se défait pas de ses
+biens, il ne se rend pas indigent&nbsp;; il a un château,
+des domestiques et des terres, il les garde&nbsp;; seulement,
+tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres&nbsp;;
+il ne le possède pas, il ne s'en regarde que comme
+l'économe. Lui aussi, il est avare, il place toute sa
+fortune chez les pauvres&nbsp;; mais c'est un avare plus
+avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.</p>
+
+<p>Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider
+dans son œuvre de charité&nbsp;; son château, il le
+transforme en hôpital, il y recueille et y installe tous
+les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant
+pas encore assez, il fait des voyages exprès pour en
+aller chercher au loin. A toute heure, on peut entrer
+chez lui, il a toujours à donner&nbsp;; quand il n'y a plus
+rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux
+et ses draps&nbsp;; jamais son blé n'est porté sur le marché
+pour être vendu, il le partage entre les pauvres&nbsp;; qu'a-t-il
+besoin d'ailleurs de ces revenus&nbsp;? il ne dépense
+pas par an cent livres&nbsp;; quand il ne jeûne pas, il ne se
+nourrit que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose
+Quériolet à l'austère censeur de Rome, à Caton,
+calculant les moyens de faire rendre le plus d'intérêt
+à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre
+ses vieux esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on
+dise ce que vaut la vertu du stoïcien près de l'humble
+charité de ce grand chrétien inconnu&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut
+comparer. Quels chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu&nbsp;!
+Il est rencontré par un gentilhomme qui, le prenant
+pour un pauvre, le bat et manque le tuer&nbsp;: il l'aide à remonter
+sur son cheval&nbsp;; un autre jour, il se présente, à
+Rennes, dans une maison qu'il avait dotée pour y recueillir
+les indigents&nbsp;: il se laisse repousser et mettre à
+la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, presque
+de force, ordonné prêtre&nbsp;; il s'y résout, mais il ne confesse
+que les pauvres, il ne veut être que le serviteur
+des plus petits, des plus humbles, avec qui il se puisse
+encore humilier. Sa vie se partage entre la prière, les
+pauvres et les malades&nbsp;: cet élégant, ce raffiné, ce débauché
+s'est fait le propre infirmier de son hôpital&nbsp;;
+il veille au chevet des mourants, il soigne les galeux,
+il panse les plaies dégoûtantes&nbsp;; nouveau Job,
+Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne
+loi, car il s'est mis volontairement sur le fumier des
+autres.</p>
+
+<p>Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif
+de la volonté et de l'énergie. Descartes avait dit&nbsp;: Je fais
+table rase de mon esprit, j'oublie tout ce que j'ai appris,
+et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, en commençant
+par la première&nbsp;; et on l'admire pour avoir eu
+cette pensée et avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je
+m'étonne autant de l'œuvre de Quériolet&nbsp;; dire&nbsp;: Je ferai
+en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de force,
+et y avoir réussi n'est pas moins admirable.</p>
+
+<p>C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait,
+placé en tête de l'histoire de sa vie, où il est représenté
+avec un type fortement caractérisé&nbsp;: le nez en avant,
+un front buté, entêté, des pommettes maigres, saillantes,
+les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont
+adoucies et abattues par la continuité de la prière et
+des larmes, visage qui vous arrête, qui se fait regarder
+et dont on se souvient.</p>
+
+<p>Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs
+et les bonnes œuvres, et sa pénitence dura vingt-six
+ans. Il mourut jeune, en 1660, car les austérités
+avaient vite épuisé son corps&nbsp;: quand il se sentit près
+de sa fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de
+pèlerinage de la Bretagne&nbsp;; il y voulut mourir et y avoir
+son tombeau, gardant ainsi, jusque dans la mort, le
+double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien
+et de Breton.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XIV"></a><br>
+<h2>XIV</h2>
+<h2>Du mouvement intellectuel en Bretagne.</h2>
+<h3>Archéologie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Histoire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Littérature.&nbsp;&mdash;&nbsp;Arts.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Association bretonne.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire
+remarquer le développement des études historiques
+en France&nbsp;; ce qu'il importe de constater, c'est le
+caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques
+années. Lors du mouvement romantique de la Restauration,
+on s'éprit avec enthousiasme des vieilles chroniques
+et des légendes&nbsp;; mais cette ardeur nouvelle tenait
+plus au plaisir de découvrir des sujets et des
+tableaux curieux et pittoresques qu'à un amour sincère
+et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des romans
+historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination
+suppléait à la demi-science des auteurs, et
+où la fantaisie était si intimement mêlée à l'histoire,
+qu'il était difficile de faire la part de la réalité et de la
+fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la
+poésie, non de l'histoire.</p>
+
+<p>Ce moment de première fièvre est passé&nbsp;: l'époque
+de la maturité est arrivée, et, avec la maturité, la gravité
+des études et de la pensée. Les hommes que nous
+voyons aujourd'hui à l'œuvre, ont, dans leurs travaux,
+une suite et une expérience qui les décèle hommes
+faits&nbsp;; ils ne se contentent plus des premières impressions,
+il leur faut quelque chose de précis et d'exact,
+le vrai&nbsp;; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt,
+ils veulent connaître les mœurs du passé, ses usages,
+ses arts, ses grands hommes, ses origines&nbsp;: de là,
+le développement des études archéologiques, études
+qui appartiennent plus particulièrement à la province.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>I</h2>
+<h2>Archéologie et histoire.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même
+que l'histoire naturelle, en grandissant, s'est divisée
+et subdivisée en une multitude de branches&nbsp;: géologie,
+anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc.,
+l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine,
+a été obligée de le répartir entre plusieurs mains&nbsp;: les
+époques ont été classées, et, dans chaque époque, les
+faits, les institutions, les monuments, les usages, les
+lois&nbsp;: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture,
+vitraux et boiseries, émaux, carreaux historiés,
+vieilles chartes, chroniques et légendes, voilà l'archéologie,
+et chacun de ces sujets suffit à absorber la vie
+de plusieurs savants.</p>
+
+<p>Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le
+vaste champ de l'histoire, le fouillant à l'envi, ne
+laissant rien de côté. Bientôt ils n'ont plus travaillé
+séparément, ils se sont réunis&nbsp;; partout des sociétés
+d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles
+se sont signalées par un éminent service, dont on ne
+saurait se montrer assez reconnaissant&nbsp;; elles ont conservé
+nos vieux monuments. Il y avait une horde de
+démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de
+<i>bande noire</i>, mais qui n'en continuait pas moins son
+œuvre indigne, et faisait tomber incessamment sur les
+églises et les châteaux le marteau de la destruction.
+C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les
+antiquaires&nbsp;; ils se placèrent devant les monuments
+menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là pour les défendre.
+Le public était indifférent&nbsp;; ils le réveillèrent,
+en lui expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il
+ne regardait même pas, ils accumulèrent les recherches,
+répandirent la connaissance du moyen âge, développèrent
+le goût&nbsp;; ils firent l'éducation de la bourgeoisie
+en art, en histoire. L'argent manquait, ils
+contribuèrent de leur bourse&nbsp;; ils étaient sans soutien,
+ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
+nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de
+leur venir en aide, il leur donna une part de son budget&nbsp;;
+il mit son sceau sur les monuments, comme on
+couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection
+inattendue, la <i>bande noire</i> recula, et ainsi furent
+sauvés de la ruine, conservés et restaurés, une foule
+de chefs-d'œuvre dont le sol de la France est couvert,
+que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et
+qui font aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes,
+et des études des savants.</p>
+
+<p>On ne croit pas être injuste envers les autres contrées
+de la France en disant que la Bretagne se distingue
+entre toutes par son zèle pour les études historiques.
+Dans toutes les villes importantes, il existe une
+société archéologique&nbsp;; il n'est pas un bourg, pour
+ainsi dire, où ne vive un de ces patients, modestes et
+infatigables <i>chercheurs de pistes</i>, qui s'appliquent à une
+partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient à
+fond&nbsp;: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a
+pris les voies romaines, sur lesquelles il a émis parfois
+des hypothèses discutables, mais, souvent aussi, des
+vues justes et perspicaces&nbsp;; M. Ramé, de Rennes, les
+carreaux historiés&nbsp;; M. Etiennez, les archives de Nantes&nbsp;;
+M. du Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques
+de son pays&nbsp;; M. Durocher, de Rennes, la carte
+géologique de Bretagne.</p>
+
+<p>Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan,
+le classique pays des dolmens et des menhirs&nbsp;; là, à
+Carnac, en face des immenses alignements de pierres
+debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit,
+M. de Keranflec'h, savant dans les origines et dans la
+langue de sa patrie, cherche à expliquer les monuments
+druidiques au milieu desquels il vit et à en déchiffrer
+le sens. Un examen attentif et persévérant, une
+rare perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux,
+sinon certain, du moins probable, sur cet immense
+amas de pierres symboliques, qui, comme le sphinx,
+posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont
+gardé le secret.</p>
+
+<p>La société archéologique de Vannes est fort active&nbsp;:
+elle a fondé un musée, et elle compte des antiquaires
+connus par de nombreux travaux&nbsp;: M. Lallemand, qui
+s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du christianisme&nbsp;;
+M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes
+chartes et des archives&nbsp;; M. le docteur Halleguen, de
+Châteaulin, des antiquités romaines&nbsp;; plusieurs ecclésiastiques,
+M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux antiquités
+celtiques&nbsp;; M. l'abbé Piederrière, à l'art du
+moyen âge&nbsp;; M. de La Morvonnais, enfin, qui a écrit sur
+l'architecture romaine en Bretagne un livre où les appréciations
+d'une critique fine et juste se joignent aux
+vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les
+numismates, de leur côté, éclairent les points obscurs
+de l'histoire de leur province. A Morlaix, c'est M. Lemière,
+à Rennes, M. Bigot&nbsp;; M. Bigot a publié et commenté
+toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume
+qui lui a valu les distinctions des académies. A Fontenay,
+qui, par sa position, est une ville plutôt poitevine
+que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
+à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon&nbsp;;
+mais M. Fillon n'est pas uniquement savant en médailles&nbsp;;
+il a rassemblé et publié déjà, en partie, une multitude
+de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à
+l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée.
+C'est à la fois un fureteur et un collectionneur, mais
+sans l'étroitesse d'idées qui accompagne souvent ces
+goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il amasse
+il tire des déductions générales&nbsp;; aussi ses travaux
+ont-ils porté son nom hors de la province&nbsp;: ce n'est
+plus un savant de l'Ouest&nbsp;; Paris le connaît, et la
+Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.</p>
+
+<p>D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le
+docteur Fouquet, recueillent les légendes populaires&nbsp;:
+La Fontaine avait bien raison de dire&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Si <i>Peau d'âne</i> m'était conté,</p>
+<p class="i2">J'y prendrais un plaisir extrême.</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires
+où se révèlent les usages du peuple, ses traditions,
+ses croyances, ses superstitions, où sont si bien
+unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la
+terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y
+a de vrai, sans pouvoir le préciser, jouit à la fois de la
+poésie du rêve et du mystérieux attrait de l'inconnu&nbsp;?
+Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas nous-mêmes
+à ces histoires fantastiques&nbsp;? on ne saurait le
+dire. En voyant la bonne foi, le ton sérieux et convaincu
+du narrateur, en l'entendant citer ses témoins, accumuler
+ses preuves, désigner du doigt les monuments du
+récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple,
+qui tout entier atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus
+de bon sens que le sceptique qui en rit. Il va sans dire
+que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne sont que
+les rapporteurs de ces légendes&nbsp;: M. de la Barre est plus
+littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus
+naïf&nbsp;; il ne raille pas, on voit qu'il sait parfois à quoi
+s'en tenir, mais il ne fait pas de réflexion qui vous désenchante&nbsp;;
+au contraire, il a le respect de ces mœurs,
+de ces croyances&nbsp;; il vénère les vieilles pierres, les
+lieux de pèlerinage, il raconte, comme un homme qui
+se plaît à ce qu'il raconte, et l'on se plaît à l'écouter<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie
+et de l'histoire&nbsp;; elle sert de transition à l'histoire proprement
+dite&nbsp;: cette vieille province de Bretagne a conservé,
+avec sa foi, ses costumes et sa langue, un profond
+sentiment national, et l'histoire est pour elle une
+manière de témoigner de son respect pour les ancêtres.
+L'histoire de la Bretagne, depuis les temps les plus reculés,
+a été examinée, discutée et racontée sous toutes
+les formes&nbsp;: monographies de villes, biographies d'hommes
+illustres, vies des saints, descriptions topographiques.
+Les ouvrages publiés récemment sont presque
+innombrables&nbsp;: en première ligne, la <i>Biographie bretonne</i>,
+entreprise il y a déjà plusieurs années, par un
+savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire
+de la marine à Brest, qui, avec le concours de tout ce
+qu'il y a en Bretagne d'hommes instruits, a retrouvé dans
+les chartes, dans les archives et les papiers de famille,
+des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés
+ou méconnus, et dressé comme un inventaire complet
+de toutes les illustrations de sa patrie&nbsp;; puis, sous une
+forme plus scientifique, une autre histoire de la Bretagne,
+<i>les Anciens évêchés de Bretagne</i>, par MM. Geslin de
+Bourgogne et An. de Barthélemy, un des ouvrages les
+plus considérables qui aient été publiés depuis longtemps
+par les départements. <i>Les Évêchés de Bretagne</i>
+n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas
+de planches représentant les types de l'architecture
+religieuse, civile et militaire&nbsp;: histoire générale, histoire
+de chaque diocèse, de ses évêques, de ses établissements
+religieux, des villes, des fiefs, des paroisses,
+etc. C'est une revue exacte des événements et
+des institutions, un véritable monument élevé à l'ancienne
+Bretagne.</p>
+
+<p>A côté de ces grandes œuvres, voici une foule
+d'études spéciales&nbsp;: tandis que d'excellents érudits
+écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie de
+ses grands hommes, M. Ropartz, la <i>Vie de saint Yves</i>,
+patron de la Bretagne, l'<i>Histoire de Guingamp</i> et celle
+<i>des Missionnaires et Fondateurs d'ordres religieux</i> en
+Bretagne&nbsp;; M. l'abbé Mouillard, la <i>Vie de saint Vincent
+Ferrier</i>&nbsp;; M. de La Bigne-Villeneuve, l'<i>Histoire de
+Rennes</i>, et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie
+de ces marins magnanimes, de ces vaillants corsaires,
+Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient,
+comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux
+Anglais&nbsp;; d'autres approfondissent les questions les
+plus difficiles et les plus ardues&nbsp;: M. A. de Blois, de
+Quimper, les <i>Origines du droit breton</i>&nbsp;; M. A. de Courson,
+le <i>Cartulaire de Redon</i>&nbsp;; M. du Fougeroux, de
+Fontenay, les <i>Premiers temps de l'Histoire du Poitou</i>.
+M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle édition
+de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le <i>Dictionnaire
+d'Ogée</i>&nbsp;; et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique,
+à Saint-Pol de Léon, petite ville qui fut autrefois un
+évêché, et qui aujourd'hui est presque déserte, un savant
+généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du <i>Dictionnaire
+héraldique de la Bretagne</i>, fait paraître un magnifique
+Album de miniatures (<i>fac simile</i>) du XVe siècle, le
+<i>Combat des Trente</i>, accompagné de documents puisés
+aux sources les plus authentiques sur les héros de cette
+lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré
+par l'obélisque de la lande de <i>Mi-Voie</i>.</p>
+
+<p>Dans les grandes villes, les ressources d'érudition
+permettent d'entreprendre des ouvrages étendus,
+comme les <i>Annales universelles</i> de M. Fourmont, à
+Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou
+vingt colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous
+les peuples de la terre, depuis la création du monde.
+Il est facile de faire ces sortes de tables synoptiques&nbsp;;
+mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de
+M. Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé
+à un point de vue scientifique. Il y a là plusieurs
+années de recherches laborieuses et une lecture immense&nbsp;:
+il est au courant de toutes les découvertes modernes,
+des travaux des savants de l'Europe et des savants
+de Calcutta&nbsp;; Zend des Persans, monuments du
+Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui
+sont aussi familiers que les traditions celtiques et les
+Eddas des Scandinaves&nbsp;; aussi, à la lueur de ce faisceau
+de lumières jaillissant de tous les points, il a, on n'ose
+dire débrouillé, mais éclairé le chaos des premiers
+temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs
+parentés, leurs migrations. Puis, après que, dans cette
+première partie, il a fait un rapide précis des événements,
+il reprend chaque période, il en écrit l'histoire morale&nbsp;:
+religions, langues, mœurs, institutions, philosophies,
+etc., dans la même forme synoptique, de manière
+à donner à la fois le spectacle de la marche de chaque
+peuple séparément, et du mouvement général de l'humanité,
+jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme
+un grand fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans
+le christianisme.</p>
+
+<p>Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à
+Nantes, les études historiques ont une physionomie
+plus vive&nbsp;; on y livre des batailles d'érudition. Les
+écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en proverbe,
+et leur franchise ardente, qui n'est pas moins
+remarquable quand ils traitent un point d'histoire
+contesté, prennent aussitôt les armes, attaquent et
+poussent devant eux, et frappent à coups redoublés
+tout historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe
+abattu. Ainsi, à Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a
+montré si clairement, si fortement, le véritable esprit de
+la <i>Réforme en Bretagne</i>, à l'occasion de l'<i>Histoire de la
+ligue en Bretagne</i>, par M. Grégoire&nbsp;; à Nantes, MM. Biré
+et Guéraud&nbsp;; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est
+attaché à l'<i>Histoire de la Révolution</i> de M. Michelet,
+qui avait touché à la Bretagne et à la Vendée, et il a
+fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une
+dissection qui ne laisse rien de côté&nbsp;: omissions, oublis
+volontaires, silence sur les atrocités des républicains,
+exagérations emportées&nbsp;; il a montré à nu la faiblesse
+et la partialité de cet écrivain, naguère noblement inspiré,
+aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche
+pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne
+raconte pas, mais qui plaide, qui ne peint pas, mais
+qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on devrait
+toujours le faire, avec force, convenance, érudition et
+émotion.</p>
+
+<p>M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour
+les monuments historiques, est à la fois écrivain, antiquaire,
+libraire, imprimeur&nbsp;: intelligence vive, ouverte
+à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît
+très-bien sa province, hommes, livres, sol, monuments&nbsp;;
+il a publié sur plusieurs parties de l'histoire de
+son pays des notices importantes, entre autres celle sur
+le <i>maréchal de Raiz</i>, le faux Barbe-Bleue de nos contes,
+où, les pièces du procès en main, il a rectifié les erreurs
+populaires et montré, telle qu'elle était réellement,
+cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
+de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de
+brillantes qualités, courage, science, passions sauvages
+et cruauté de damné. Nul historien ne pourra désormais
+se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud.
+Un livre plus important encore est le recueil des <i>Chansons
+de la Bretagne et du Poitou</i> depuis les temps
+les plus reculés, recueil composé de plus de douze
+cents chansons, qui donne sur les mœurs, les
+usages, les coutumes et la langue des détails souvent
+négligés par les historiens, et singulièrement
+propres à compléter la physionomie d'un peuple.</p>
+
+<p>Mais le plus savant des historiens bretons est M. de
+la Borderie, ancien élève de l'École des chartes, que
+le gouvernement a chargé de dresser le catalogue raisonné
+des archives et des pièces historiques de l'ancienne
+chambre des comptes de Nantes. Outre un grand
+nombre de fragments sur les points les plus obscurs
+de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a écrit
+l'histoire de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, un des épisodes
+les plus dramatiques de la lutte que la Bretagne
+n'a cessé de soutenir contre l'ancienne monarchie pour
+le maintien de ses privilèges. On ne peut nier que ce
+récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif&nbsp;;
+mais un intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt
+qui tient au talent original de l'auteur. Il n'a aucune
+prétention, il ne cherche pas les phrases à effet&nbsp;;
+on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer
+la vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on
+a cru et écrit jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime
+en vous la démontrant. Il est heureux et fier,
+comme il le dit quelque part, de publier des pièces si
+glorieuses pour son pays&nbsp;; il devient éloquent, et son
+émotion sincère gagne le lecteur&nbsp;; on partage son indignation
+ou sa pitié. Au milieu de ce récit net, ordonné,
+qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure
+que le terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît&nbsp;:
+il a parfois des railleries et des sourires goguenards
+qui rappellent l'esprit gaulois, et pour lesquels il y a
+un mot gaulois aussi et expressif, le mot <i>gouailler</i>. Il
+est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne,
+plus habile et plus déliée que la finesse normande
+si vantée. Il vous présente les choses d'une
+telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure
+avec lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant,
+que l'on s'étonne d'être allé si loin dans son sens. Il
+faut le dire&nbsp;: quelque étrange que puisse paraître une
+telle assertion au monde littéraire parisien, cette histoire
+de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, par M. de la Borderie,
+est supérieure à bien des œuvres publiées à
+Paris, signées de noms illustres et vantées comme des
+chefs-d'œuvre. On y trouve, à côté d'une érudition large
+et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration,
+la lucidité de la composition, la conscience de l'historien.
+Avec de telles qualités, M. de la Borderie n'a pas
+fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si facilement
+et si vaguement un <i>beau livre</i>, il a fait un bon
+livre, un livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne
+refera plus. On ne saurait mieux louer un historien.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>II</h2>
+<h2>L'Association bretonne.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Il est une institution qui distingue la Bretagne des
+autres provinces et où se réflète son génie, l'<i>Association
+bretonne</i>.</p>
+
+<p>Dans ce pays couvert encore de landes et de terres
+incultes, et où il reste tant de ruines des anciens âges,
+des hommes intelligents ont compris que ces deux
+intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de
+l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire
+locale. Les comices agricoles ne s'occupent que des
+travaux d'agriculture, les sociétés savantes que de
+l'esprit&nbsp;; l'Association bretonne les a réunis&nbsp;: elle est
+à la fois une association agricole et une association
+littéraire. Aux expériences de l'agriculture, aux recherches
+archéologiques, elle donne de la suite et de
+l'unité&nbsp;; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec
+ensemble&nbsp;; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle,
+l'œuvre des moines des premiers temps du christianisme
+dans la Gaule, qui défrichaient le sol et
+éclairaient les âmes.</p>
+
+<p>Un appel a été fait dans les cinq départements de la
+Bretagne à tous ceux qui avaient à cœur les intérêts
+de leur patrie, aux écrivains et aux propriétaires, aux
+gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions
+sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux
+moyens d'action&nbsp;: un <i>bulletin</i> mensuel, et un <i>congrès</i>
+annuel. Le bulletin rend compte des travaux des associés,
+des expériences, des essais, des découvertes
+scientifiques&nbsp;; le congrès ouvre des concours, tient des
+séances publiques, distribue des prix et des récompenses.
+Afin de faciliter les réunions et d'en faire profiter
+tout le pays, le congrès se tient alternativement
+dans chaque département&nbsp;; une année à Rennes, une
+autre à Saint-Brieuc, une autre fois à Vitré ou à Redon&nbsp;;
+en 1858, il s'est réuni à Quimper.</p>
+
+<p>A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées,
+discutées, éclaircies<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;: ces savants modestes
+qui consacrent leurs veilles à des recherches longues
+et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront
+pas ignorés&nbsp;; tant d'intelligences vives et distinguées,
+qui demeureraient oisives dans le calme des petites
+villes, voient devant elles un but à leurs efforts&nbsp;; la publicité
+en est assurée, ils seront connus et appréciés.
+D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à
+Brest, de Nantes à Saint-Malo, on se communique ses
+œuvres et ses plans&nbsp;; tel antiquaire, à Saint-Brieuc,
+s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper&nbsp;:
+il est un jour dans l'année où ils se retrouvent,
+où se resserrent les liens d'études et d'amitié.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien
+plus, un centre national&nbsp;: ces congrès sont de véritables
+assises bretonnes&nbsp;; ils remplacent les anciens États&nbsp;:
+on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le
+clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus
+nombreux qu'avant la Révolution, et de plus, mêlés aux
+nobles et aux bourgeois, les paysans.</p>
+
+<p>La Bretagne est une des provinces de France où les
+propriétaires vivent le plus sur leurs terres&nbsp;; beaucoup
+y passent l'année tout entière. De là une communauté
+d'habitudes, un échange de services, des relations
+plus familières et plus intimes, qui n'ôtent rien
+au respect d'une part, à la dignité de l'autre. Propriétaires
+et fermiers, réunis au congrès, sont soumis aux
+mêmes conditions et jugés par les mêmes lois&nbsp;; souvent
+le propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces
+mêlées animées, où l'on se communique ses procédés,
+où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue des
+prix et des encouragements, les riches propriétaires et
+les nobles traitent les paysans sur le pied de l'égalité&nbsp;;
+ici, la supériorité est au plus habile&nbsp;: c'est un paysan,
+Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du congrès
+de Redon.</p>
+
+<p>Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe&nbsp;;
+l'ardeur a toujours été en croissant&nbsp;; les congrès sont
+devenus des solennités&nbsp;: on y vient de tous les points
+de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du
+Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les
+prix sont décernés en grande pompe. Au concours des
+laboureurs, on voit souvent soixante charrues en ligne
+partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit
+sillon. Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut,
+des savants couronnés par les académies, les plus
+beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont jadis
+illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux
+qui viennent de conquérir, en Afrique et en Crimée,
+une gloire nouvelle&nbsp;: le comte de Sesmaisons, le général
+Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la Villemarqué,
+de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux
+voisins, les dames de la ville, remplissent la vaste
+salle des séances, où se livrent des luttes qui sont quelquefois
+vives, car les Bretons tiennent fortement à
+leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres
+de l'Association se rendent à la distribution des prix
+en grand appareil, au milieu d'une population empressée
+comme pour une fête, au son des cloches, entre
+deux haies de troupes, à travers les rues de la ville,
+pavoisées du drapeau national breton, la bannière à
+hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut au peuple et
+que le peuple aime&nbsp;: quand il assiste à ces solennités,
+où il se voit représenté par les plus nobles et les
+plus dignes, il se sent vivre et il se redresse avec un
+légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il est encore
+capable de grandes choses.</p>
+
+<p>Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association
+bretonne a été dissoute&nbsp;: un zèle plus ardent qu'éclairé
+la représenta comme une réunion d'hommes qui, sous
+d'apparentes études d'histoire, cachaient des préoccupations
+moins désintéressées&nbsp;; on craignit qu'elle ne devint
+un foyer de passions et d'intrigues politiques. Ces
+craintes n'étaient pas fondées&nbsp;: l'Association bretonne
+se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant
+à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le
+concours de l'autorité&nbsp;; elle n'avait aucun des caractères
+des associations politiques, aucune des conditions
+des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que soit
+d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations
+qui ont amené sa suppression, on ne saurait trop regretter
+une association qui, pendant qu'elle a existé, a
+rendu tant de services à l'agriculture, à la science historique
+et archéologique, qui excitait dans cinq départements
+une émulation généreuse, donnait un but et
+un ensemble à leurs travaux, développait le goût des
+études sérieuses et tendait à former dans la province
+un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la
+force du cœur de la France, réveillent à ses extrémités
+le mouvement, la pensée et la vie.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>III</h2>
+<h2>Musées et collections.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve
+dans presque toutes les villes de Bretagne des collections
+particulières. Paris, grâce à Dieu, n'a pas absorbé
+tous les chefs-d'œuvre de l'art&nbsp;; plusieurs causes,
+le loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la
+vente des vieux châteaux, le goût, enfin, des curiosités
+de l'art que développe l'uniformité d'une vie calme et
+inactive, ont facilité la formation des collections en province.
+Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont
+presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou
+expliquent l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait
+les comparer aux grandes collections de Paris&nbsp;; mais il
+est tel livre, telle œuvre d'art conservés dans le musée
+d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel
+Cluny, et que l'on est pourtant heureux de n'y pas
+voir. Ces beaux fragments que l'on rencontre au milieu
+d'objets souvent médiocres, on les examine avec un
+soin plus attentif, on les apprécie mieux&nbsp;; leur isolement
+même leur donne un intérêt de plus.</p>
+
+<p>Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province
+le chef-d'œuvre d'un maître, comme la <i>Chasse
+au lion</i>, de Rubens, et <i>le Christ en croix</i>, de Jordaens,
+du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique
+toile de Sigalon, l'<i>Athalie</i>, du musée de Nantes, une
+des rares compositions originales de ce consciencieux
+artiste, à qui l'étude assidue de Michel-Ange avait révélé
+l'énergie de l'expression, l'ampleur de la composition,
+la grandeur du style&nbsp;? Le manuscrit de <i>saint Augustin</i>,
+de la bibliothèque de Nantes, serait-il autant
+goûté s'il était à Paris, tandis qu'il n'est pas un étranger
+à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de l'art du
+XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les
+magnifiques manuscrits de la bibliothèque des ducs de
+Bourgogne, semblent avoir été peintes par la même
+main, avec la même naïveté, la même couleur brillante
+et durable, la même finesse d'exécution et le même
+sentiment religieux. Et, dans les collections particulières,
+qui ne remarquera avec une vive curiosité la
+serrure signée <i>Donatello</i>, du cabinet de M. Mauduyt,
+merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant
+qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste
+florentin, et les manuscrits autographes de Dom <i>Lobineau</i>,
+l'historien de la Bretagne, appartenant à M. de la
+Borderie, et le recueil des lettres de <i>Camille Desmoulins</i>,
+de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
+se montre sous un jour inconnu, comme père,
+frère, époux, le fougueux et éloquent écrivain de la
+Révolution&nbsp;? Enfin, où seraient mieux placés que dans
+un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement
+bretonnes, la giberne de <i>La Tour-d'Auvergne</i>, qui ne fut
+pas seulement le premier grenadier de France, mais
+aussi un des premiers savants de la Bretagne, et les
+pantoufles de la <i>reine Anne</i>, que les Bretons appellent
+toujours la <i>duchesse</i> Anne, et le casque de <i>du Guesclin</i>,
+le héros-breton&nbsp;?</p>
+
+<p>Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares
+trésors. Les musées et les cabinets des villes de Bretagne
+possèdent, d'ailleurs, une quantité d'objets curieux
+ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de
+Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens
+légués, au siècle dernier, par M. de Robbien, et où l'on
+admire des croquis de <i>Rembrandt</i>, de <i>Michel-Ange</i> et
+du <i>Pérugin</i>, peut citer, après son Jordaens et son Rubens,
+plusieurs belles toiles&nbsp;: les <i>Noces de Cana</i>, attribuées
+à <i>Jean Cousin</i>, des <i>Casanova</i>, des <i>Paul Véronèse</i>,
+un <i>Tintoret</i>, un <i>Desportes</i>, et une scène de cour
+de <i>Clouet-Janet</i>, d'une touche aussi délicate que les
+tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes
+est un des plus riches de province&nbsp;: outre plusieurs
+compositions de peintres anciens, il doit à la munificence
+de deux donateurs, M. Urvoy de Saint-Bédan et
+le duc de Feltre, une collection remarquable d'œuvres
+des peintres contemporains, <i>Ary Scheffer, Ziégler,
+Grenier, Vernet, Léopold Robert</i>, deux ou trois toiles
+du meilleur temps de <i>Brascassat</i>, les <i>Taureaux attaqués
+par les loups</i>, entre autres, que Paris a revus
+et admirés à l'Exposition universelle de 1855&nbsp;; une
+suite, enfin, de dessins de <i>Paul Delaroche</i>, où l'on
+peut voir avec quelle gravité et quelle profondeur de
+pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et
+comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses,
+la précision du dessin, la vivacité de l'expression
+et la vérité des caractères.</p>
+
+<p>Les collections archéologiques ont été, on le conçoit,
+plus faciles à former&nbsp;; le goût et l'étude des antiquités
+poussait à recueillir de tous côtés les objets qui présentaient
+quelque intérêt historique ou artistique. Ici,
+les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque
+toutes, ont fondé des musées archéologiques. Celui de
+Vannes se distingue par une collection d'armes celtiques
+trouvées dans le pays&nbsp;; le musée archéologique de
+Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville
+ou des antiquités locales, des sculptures de l'ancienne
+église de <i>Saint-Nicolas</i>, des tombeaux carlovingiens
+de <i>Rezé</i>, des chapiteaux mérovingiens de <i>Vertou</i>, des
+bas-reliefs gallo-romains provenant du <i>Bouffay</i>,
+des fragments de l'église de <i>Saint-Félix</i>, qui remontent
+au VIe siècle, etc. Quant aux cabinets particuliers,
+on peut à peine mentionner les principaux&nbsp;:
+à Rennes, celui de. M. <i>Aussant</i>, qui a rassemblé une
+quantité d'objets d'art et d'antiquités&nbsp;; à Fontenay, la
+savante collection de médailles de M. <i>B. Fillon</i>&nbsp;; à
+Nantes, la bibliothèque de M. <i>Dobrée</i>, riche en incunables
+et en livres rares, la collection d'autographes
+de M. <i>Lajarriette</i>, qui vient d'être vendue, celle de
+gravures de M. <i>Antime Ménard</i>&nbsp;; les tableaux de Madame
+<i>Barbier</i>, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt
+et de Girardot. A Vitré, M. de la Borderie, qui est
+archiviste paléographe, a pris pour spécialité de recueillir
+les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne,
+entre lesquels on doit signaler des papiers importants
+du prieur <i>Audren de Kerdrel</i> et d'<i>Albert le Grand</i>. Le
+cabinet de M. le docteur Mauduyt est des plus variés&nbsp;:
+monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités
+égyptiennes, objets d'art&nbsp;; le tout catalogué et classé
+avec autant d'érudition que de goût. M. le baron de
+Girardot possède d'importants documents sur la Révolution
+et l'émigration, plusieurs lettres des rois de
+France&nbsp;; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre
+du maréchal de la Châtre à Henri III, datée de 1579,
+où il refuse d'exécuter les ordres du roi, qui lui commandait
+de massacrer les protestants dans sa province.
+Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que
+le noble gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et
+qu'au temps même des luttes les plus passionnées, il
+se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments
+vraiment français, et qui avaient conservé le
+respect de la vie humaine&nbsp;; l'histoire devra désormais
+citer le maréchal de la Châtre&nbsp;: lui aussi, sans
+l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom
+immortel.</p>
+
+<p>Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une
+spécialité&nbsp;: une collection de minéraux du département,
+qui en détermine les couches géologiques, et une longue
+suite de coquilles et de plantes marines recueillies
+par les capitaines de navires dans toutes les mers du
+globe. Mais le cabinet du conservateur du muséum,
+M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore&nbsp;: de son
+voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres
+surtout aux usages domestiques, qui mettent,
+pour ainsi dire, sous les yeux, les mœurs de l'antique
+Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
+lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir
+chaud, jusqu'aux chats et crocodiles embaumés, depuis
+les souliers encore couverts de la boue du Nil,
+une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et
+aux chemises de lin, dont la forme ne diffère guère
+des nôtres, depuis les fausses tresses et les perruques
+des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le
+fard dont elles peignaient leur visage.</p>
+
+<p>Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne
+rencontre de rares collections amassées par d'anciennes
+et opulentes familles, et qui sont ouvertes
+aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie,
+dont les maîtres sont moins les propriétaires que
+les gardiens&nbsp;; et, parmi ces châteaux, en première
+ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, où,
+au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux
+de statues de marbre, de curiosités venues de tous
+les pays, sont réunis dans une vaste salle plus de
+trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles&nbsp;; véritable
+musée français, galerie de grands hommes et
+de femmes célèbres dont s'est entourée, ainsi que
+d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles
+et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.</p>
+
+<p>Ces musées, ces collections, partout répandues, ont
+bien plus de prix en province qu'à Paris. En province,
+où l'esprit se laisse facilement aller à la paresse, s'amollit
+et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette production
+continue d'œuvres de la pensée qui, sans
+cesse, tient Paris debout, on a besoin de secousses
+intellectuelles, et ces secousses, précisément, parce
+qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
+plus profonde&nbsp;: la vue de ces chefs-d'œuvre, rencontrés
+çà et là à de longs intervalles, est comme l'éclair qui
+découvre tout à coup un pan de ciel bleu, fait entrevoir
+au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles
+pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du
+beau.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>IV</h2>
+<h2>Société académique de Nantes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Poëtes
+et romanciers.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne&nbsp;:
+son port, où des milliers de navires débarquent
+les produits de l'Amérique et des Indes&nbsp;; sa Bourse active,
+ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes
+cheminées d'où s'échappe une noire fumée&nbsp;; les magasins
+et les cafés de ses rues neuves, resplendissants de
+glaces et de dorures, comme à Paris&nbsp;; et, dans les vieux
+quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots,
+de cafés, de sucres, des denrées de tous les pays du
+monde&nbsp;; son chemin de fer qui traverse la cité de part
+en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas des navires,
+et emporte et rapporte incessamment, au vol de
+ses chevaux de feu, les lourds wagons de Paris à Nantes,
+de Nantes à Saint-Nazaire, reliant d'un double sillon
+la capitale à la mer&nbsp;; ses courses, ses théâtres, et ce
+mouvement, enfin, condition et marque distinctive de
+notre âge, violent, fiévreux, qui précipite les revirements
+de fortune, et qui, pour arriver plus vite, a trouvé
+des ressources nouvelles, la vapeur, l'électricité, la lumière
+du soleil, prompts comme nos désirs impatients.</p>
+
+<p>Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce
+et d'industrie, préoccupée de vendre des épices,
+de raffiner du sucre ou d'armer des navires&nbsp;: les lettres,
+les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle,
+ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.</p>
+
+<p>Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté
+des lettres et d'une école de droit&nbsp;; mais le gouvernement
+a reconnu que cette grande cité a une importance
+exceptionnelle, et il y a fondé une <i>École préparatoire</i>
+des sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés,
+qui distribue un enseignement moins élevé que les Facultés,
+supérieur aux lycées, qui convient surtout à une
+ville riche et commerçante, et où les jeunes gens peuvent
+continuer leurs études littéraires et se maintenir
+au niveau du progrès des sciences. Ajoutez que
+Nantes possède une <i>École industrielle</i>, une <i>École chorale</i>,
+un <i>Cercle des beaux-arts</i>, à la fois école de dessin
+et galerie permanente d'exposition des ouvrages des
+artistes nantais, une <i>École secondaire de médecine</i>, une
+<i>Revue</i>, une <i>Société académique</i>, et de riches et beaux
+établissements scientifiques, muséum, musée, bibliothèque,
+etc.&nbsp;; que les arts, la musique, la peinture, la
+sculpture y sont cultivés, non par des amateurs, mais
+par des artistes dignes d'être partout estimés et distingués,
+et qui continuent cette noble suite de peintres
+provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître
+la vie ignorée et les œuvres souvent admirables<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;:
+M. Charles Leroux, peintre de paysages, qui copie la
+nature bretonne avec amour et grandeur&nbsp;; M. de Wismes,
+auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la <i>Vendée</i>,
+le <i>Maine</i> et l'<i>Anjou</i>, aujourd'hui connus et répandus
+dans toute la France&nbsp;; M. Bournichon, M. Dandiran,
+toute une école d'habiles sculpteurs en bois&nbsp;; des statuaires
+surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste,
+mort il y a peu de temps, et M. Amédée Mesnard, son
+émule, plein d'imagination, de verve et de pensée, à
+qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de
+Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper,
+auteur d'une quantité d'œuvres populaires en Bretagne,
+entre autres, du fronton de Notre-Dame de Bon
+Port, composition de quatorze figures colossales, et de
+cette poétique statue de <i>sainte Anne</i>, qui, du haut d'un
+rocher, à l'entrée du port de Nantes, domine la ville
+et le cours du fleuve, et semble suivre et protéger les
+vaisseaux descendant à la mer&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Peintres Provinciaux de l'ancienne France</i>, 3 vol, in-8&deg;.]</blockquote>
+
+<p>Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne
+par son étendue et sa population&nbsp;; le nombre et l'importance
+des œuvres de l'esprit en font le centre d'un
+grand mouvement intellectuel.</p>
+
+<p>La Société académique de Nantes est connue depuis
+longtemps par des travaux sérieux qu'elle publie dans
+un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs hommes
+d'un mérite distingué&nbsp;: M. l'abbé Fournier, curé de
+Saint-Nicolas, ancien représentant à l'Assemblée constituante,
+dont tout à l'heure on dira l'œuvre capitale&nbsp;;
+M. le baron de Girardot, secrétaire général de la préfecture,
+qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la
+fréquentation des hommes éminents et le goût des
+études historiques, avec un zèle actif, une érudition
+vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur
+la Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, <i>les Administrations départementales de 1790 à l'an VIII</i>, où
+l'expérience de l'administrateur a heureusement aidé
+l'historien&nbsp;; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà
+cités&nbsp;; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits
+peu connus de l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une
+Étude sur l'historien Travers&nbsp;; des savants, M. le docteur
+Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique&nbsp;; M. Robière,
+de chimie&nbsp;; M. Huette, de curieuses observations
+de météorologie&nbsp;; M. le docteur Foullon, antiquaire et
+collectionneur, qui a traité de l'<i>Organisation de la médecine</i>
+au point de vue des services publics, etc.</p>
+
+<p>Mais le premier de tous est un savant illustre, qui
+n'appartient pas seulement à la Bretagne, mais à la
+France, le célèbre voyageur en Égypte, M. Caillaud.
+Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a
+fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une
+surtout, des plus intéressantes, pour laquelle la Hollande
+lui a décerné, il y a peu d'années, un prix extraordinaire,
+la découverte du <i>procédé de perforation des
+pholades</i>. On avait jusqu'alors cru que les pholades,
+petits mollusques très-communs sur les côtes de Bretagne,
+employaient, pour percer le dur granit où elles
+vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves
+de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet&nbsp;:
+il recueillit, près du Pouliguen, des pholades attachées
+à des morceaux de roc (gneiss), les plaça dans un
+bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit
+l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se
+passèrent sans que les pholades donnassent signe de
+vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un bruit de scie
+qui retentissait dans le bocal&nbsp;; il se lève, et, à la lueur
+d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant
+et se retournant à droite et à gauche, avec un mouvement
+régulier, à la manière d'une vrille qui perce un
+trou&nbsp;; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête,
+et un jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal&nbsp;;
+c'était le résidu de son travail, la partie du roc
+pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se débarrassait
+et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant,
+attentif et charmé, surprend une à une les pholades
+accomplissant leur patient ouvrage, et se creusant
+leur demeure, l'arrondissant et la polissant, comme
+avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que
+leur coquille&nbsp;; et cette coquille, au lieu de se détériorer
+par le frottement continu, se développe à mesure que
+le travail avance&nbsp;; à la scie qui s'use une autre scie
+s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de
+suite jusqu'à <i>quarante</i>, que M. Caillaud a comptées, et
+avec lesquelles le petit animal, à force de tourner et
+retourner sa frêle enveloppe, cette coquille que la pression
+d'un doigt d'enfant suffirait à briser, perce à jour
+le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer&nbsp;! phénomène
+admirable qui confond la sagesse humaine, et
+qui est un de ces millions de miracles naturels que
+Dieu nous fait voir constamment dans la création&nbsp;!</p>
+
+<p>Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux
+revues à Nantes&nbsp;: la <i>Revue des provinces de l'Ouest</i>,
+dirigée par M. Guéraud, avait choisi une spécialité
+précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire
+de la Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues,
+MM. Guéraud, Fillon, Marchegay, Duchâtellier,
+tiraient des archives départementales, épiscopales et
+municipales et des collections particulières, complétant
+ainsi, pour la province de Bretagne, la savante
+<i>Bibliothèque de l'École des chartes</i>&nbsp;; de plus un Bulletin
+bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés
+en Bretagne ou concernant les départements de
+l'ouest, ou qui ont pour auteurs des Bretons et des
+Poitevins. Cette revue n'existe plus.</p>
+
+<p>La <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i> a été fondée par
+M. de la Borderie, qui a réuni autour de lui les hommes
+les plus distingués de la province. Là on retrouve plusieurs
+des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une
+juste réputation par de grands travaux&nbsp;: MM. de
+Carné, de Courson, de la Gournerie, de Courcy, de
+la Villemarqué, etc.&nbsp;; à côté d'eux, de jeunes hommes
+d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un
+plus grand théâtre&nbsp;: M. Alf. Giraud, ancien élève de
+l'École des chartes, auteur de notices sur Tiraqueau,
+Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré de
+poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise&nbsp;;
+M. de Rochebrune, qui cultive et juge les arts avec
+goût et intelligence&nbsp;; M. Ropartz, dont l'Académie
+des inscriptions a distingué récemment les Études
+historiques&nbsp;; puis de vrais Bretons qui parlent et
+écrivent la langue de leurs pères, le breton&nbsp;: M. le
+Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y
+a deux ans à peine, et dont ses compatriotes ont
+dit que&nbsp;: &laquo;&nbsp;c'était le plus grand poëte qui ait écrit
+en langue celtique.&nbsp;&raquo; Car elle produit encore des
+fleurs de poésie celtique, cette vieille terre armoricaine,
+des poésies d'une saveur franche et d'un
+caractère original, nées du souffle des événements
+contemporains ou inspirées par le sentiment de la
+nature. La nature, les Bretons l'ont de tout temps vivement
+et profondément sentie, bien avant J.J. Rousseau
+et Bernardin de Saint-Pierre&nbsp;; les poëtes n'ont
+jamais manqué en Bretagne, et les plus beaux chants,
+les plus populaires, sont dus à des paysans, à des
+pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont
+pas des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes
+pittoresques, qui parlent la langue nationale&nbsp;; qui
+ont gardé les mœurs antiques, et dont la vie se passe
+parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés
+par la légende, dans les vastes landes couvertes
+de genêts et la solitude des grands espaces, ou en
+face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de granit.
+Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les
+transforme et les idéalise&nbsp;; on les trouve poétiques, et
+ils sont naturellement poëtes<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans
+la littérature contemporaine, MM. Ach. du Clésieux,
+H. Violeau, de Francheville et Brizeux, le barde breton
+par excellence, sont animés du même génie, s'inspirent
+des mêmes sentiments&nbsp;: la foi, la religion du
+foyer, le culte de la famille, l'amour du pays&nbsp;; tous
+connaissent cette passion de mélancolie, amante de
+l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein
+de la mère patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère
+de gravité, enfin cette rêverie naïve et touchante
+qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, l'hommage
+le plus délicat et le plus rare&nbsp;: il avait publié, il y
+a vingt ans, sans le signer, un volume de poésies&nbsp;; un
+jour, dans une ville du Nord, quelqu'un, une âme aimante
+sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
+fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut
+faire partager à d'autres le charme qu'il avait ressenti&nbsp;;
+il le fit imprimer de nouveau, et, ne sachant quel nom
+y inscrire, il lui donna le gracieux titre de <i>Fleurs inconnues</i>.</p>
+
+<p>Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers
+de poëtes plus jeunes qui chantent aujourd'hui,
+M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, mademoiselle
+Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un
+conteur qui, lui aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge.
+Les <i>Récits et nouvelles</i> de Jules d'Herbauge
+(sous ce nom se cache une femme qui porte un nom
+illustre, madame la comtesse de ........), ont été publiés
+en partie par la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, et les
+juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt un talent
+vraiment supérieur&nbsp;: une exposition simple faite
+avec un calme sûr de soi, force que possèdent seuls
+les maîtres&nbsp;; ils partent d'un pas mesuré, comme des
+gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment
+ils la doivent finir&nbsp;; les caractères se dessinant,
+l'action se nouant en peu de mots, sans réflexions par
+les faits mêmes&nbsp;; peu de dialogue,&nbsp;&mdash;&nbsp;le dialogue n'est
+souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier,
+qui n'est pas maître de son sujet&nbsp;; lorsque les
+caractères sont bien tracés, il n'est pas besoin de
+tant de paroles&nbsp;; aussi peut-on remarquer que les
+conteurs de notre temps qui excellent dans le dialogue
+ne dessinent pas de caractères&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;un puissant
+intérêt dramatique, naissant du développement des
+passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne,
+parce que l'auteur est lui-même ému des événements
+qu'il voit et qu'il met sous les yeux&nbsp;; l'impartialité
+dans la peinture des mœurs, une intelligence
+enfin des sentiments les plus divers. Deux nouvelles
+bretonnes, <i>la Jaguerre</i> et <i>la Grande Perrière</i>,
+rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité,
+les beaux récits de Walter Scott&nbsp;; dans d'autres, la finesse
+d'observation et une singulière connaissance
+des ruses féminines décèlent la main d'une femme.</p>
+
+<p>Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre
+femme qui a donné deux recueils remarquables par
+une verve poétique peu commune, et mademoiselle
+Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement
+émus et souvent passionnés, continuent la pléïade
+de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a
+donné naissance&nbsp;: mesdames Dufresnoy, la princesse
+C. de Salm-Dyck, Mélanie Waldor et Elisa Mercœur.</p>
+
+<p>M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies,
+intitulé <i>Souvenirs bretons</i>, où l'on reconnaît deux manières,
+l'imitation de MM. Hugo et de Musset, avec une
+certaine habileté dans la facture du vers&nbsp;; puis, et c'est
+la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes&nbsp;;
+car il faut remarquer que les pièces imitées sont
+des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et qui
+pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes
+ou à Rennes&nbsp;; mais quand M. Halgan traite un sujet breton,
+le poëte redevient lui-même&nbsp;; il s'émeut, il se complaît
+à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il passe encore
+sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper
+de crêpes<span class="noteref">[1]</span>. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque
+il décrit le brillant costume de Loc-Tudy (<i>le
+retour du Pardon</i>)&nbsp;; il parcourt la plaine nue qui s'étend
+de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel
+et coupée de marais salants, et, en quelques traits, il
+en rend la tristesse et la sauvage grandeur, de même
+qu'il dessine fièrement la robuste population des paludiers
+du Croisic&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,</p>
+<p class="i2">A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,</p>
+<p class="i2">Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il
+avancera, plus il deviendra Breton. M. Em. Grimaud
+n'a plus à se former, c'est le poëte national, qui cherche
+et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
+le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi,
+comme bien des jeunes poëtes, par l'imitation. Son
+premier volume, les <i>Fleurs de Vendée</i>, contient plusieurs
+pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les
+idées mêmes des poëtes de l'école romantique&nbsp;; mais
+le caractère original n'a pas tardé à se déceler. Il a en
+lui deux sources pures et profondes&nbsp;: le sentiment de
+la nature et l'amour de son pays&nbsp;; il sent les harmonies
+de la campagne&nbsp;; il erre le matin dans les champs, en
+écoutant d'une oreille attentive et charmée la bergeronnette
+et la fauvette qui <i>lui dit ses plus belles chansons</i>,
+le merle sifflant dans le buisson&nbsp;; il erre dans les
+bois en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen&nbsp;;
+ou bien savourant l'haleine du Bocage aux premiers
+jours de mai, le long des chemins couverts, il
+découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du
+printemps<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement,
+il la respecte, il l'admire, et il la chante comme
+un fils pieux&nbsp;; il recueille ses traditions et ses légendes,
+mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et
+sceptiques&nbsp;; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent
+et l'émotion de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et
+qui frémit à ce qu'il raconte&nbsp;; il a la foi ardente et fière
+de ses pères&nbsp;:</p>
+
+<p>Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens&nbsp;!</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits&nbsp;!</p>
+<p class="i2">Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p><i>La Pêche maudite</i> est une terrible histoire&nbsp;; elle a
+pour refrain&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Il ne faut pas pêcher le jour des morts&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Une seule chaloupe part&nbsp;; elle est montée par un
+pêcheur impie qui a fait le tour du monde, un sceptique
+qui ne croit plus à rien&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Il n'a plus peur même des revenants&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Les poissons par milliers entourent sa barque&nbsp;; il
+jette le filet, mais tout à coup le poisson fuit comme
+par enchantement, et qu'amène-t-il&nbsp;? Une <i>tête de mort</i>&nbsp;!</p>
+
+<p>Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte
+s'écrie&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie&nbsp;?</p>
+<p class="i2">Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,</p>
+<p class="i2">O terre de géants et de genêts en fleurs&nbsp;?</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le
+poussait, et qu'un jour il serait lui-même ce poëte
+vendéen.</p>
+
+<p>Il l'a été, il l'est&nbsp;: dans <i>les Vendéens</i>, il a peint les sublimes
+actions de cette guerre héroïque et douloureuse,
+et alors l'enthousiasme l'emporte sur ses ailes&nbsp;: le poëte
+est presque un soldat, il y a en lui quelque chose de
+contenu, comme un sauvage désir de parcourir la
+lande le fusil à la main. Il n'admire pas seulement
+Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, la Rochejaquelein,
+les héros avec lesquels il marche à la bataille,
+au supplice, à la mort&nbsp;; il les aime et les fait aimer.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>V</h2>
+<h2>Monuments.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Ce pays de foi n'a pas changé&nbsp;: nulle part on ne construit
+un plus grand nombre d'églises, et de belles
+églises. Il en a été en Bretagne comme à Athènes&nbsp;:
+Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues&nbsp;;
+le goût y devint général, le sentiment du beau, pour
+ainsi dire, naturel. En Bretagne, toutes les églises sont
+jolies&nbsp;; la vue d'œuvres excellentes y a conservé plus
+qu'ailleurs la pureté du goût&nbsp;; à part Brest, ville nouvelle
+(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises
+sont d'un style bâtard, sans caractère et sans grandeur,
+toutes les constructions récentes ont été conçues
+dans le style <i>gothique</i>, qui ne devrait pas s'appeler autrement
+que le style <i>catholique</i>.</p>
+
+<p>Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles,
+des basiliques, des cathédrales&nbsp;: à Lorient, à Saint-Brieuc,
+à Quimper, à Dinan, à Nantes. Saint-Brieuc,
+en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume,
+construit l'élégante chapelle de Notre-Dame
+de l'Espérance, imitation du XIIIe siècle. A ses portes,
+le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. Ach.
+du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle,
+ornée de sculptures exécutées par un statuaire
+du pays, M. Ogé, et dont le blanc clocher, hardi,
+élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel
+et guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine.
+A Nantes, il n'y a pas moins de dix églises en
+voie d'exécution&nbsp;: d'abord, la cathédrale, <i>Saint-Pierre</i>,
+dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et
+il ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties
+peu importantes au vaste édifice, mais d'en doubler
+presque l'étendue&nbsp;; quand elle sera achevée, ce sera le
+dôme de Cologne de la Bretagne&nbsp;; puis la <i>Madeleine</i>,
+l'église des <i>Jésuites</i>, la chapelle du <i>petit séminaire,
+Saint-Clément</i>, les <i>Minimes, Notre-Dame de Bon Port</i>,
+le <i>grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie</i>, etc.</p>
+
+<p>Et chacune de ces églises est remarquable par quelque
+détail caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un
+baldaquin curieusement colorié, comme on en voit
+dans quelques villes du midi de la France et de l'Italie&nbsp;;
+là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre
+d'un bel et harmonieux effet&nbsp;; à la maison des Minimes,
+occupée par la congrégation des missionnaires
+diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières
+exécutées par un Nantais, M. Échappé&nbsp;; des
+tableaux décoratifs en émail, de Devers, qui, par la
+propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, conviennent
+si bien à orner les portiques et les galeries à
+jour&nbsp;; la cour du grand séminaire a été entourée par
+M. Nau, architecte de la cathédrale, d'un noble et sévère
+cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
+mœurs&nbsp;: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans
+le style du XIIIe siècle M. Liberge&nbsp;; au fond du chœur,
+encore inachevé, vous verrez une petite statue de la
+Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette inscription
+naïve, inspirée par une vraie foi bretonne&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>
+SOUS LA PROTECTION DE MARIE<br>
+TOUT GRANDIT.<br>
+</blockquote>
+
+<p>Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire
+en Bretagne, que même les habitations particulières
+se sont mises sous sa garde. En sortant de
+Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets,
+élégant logis imité du XVe siècle, avec porche
+largement ouvert, cheminées en spirales, pinacles
+finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées,
+fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et
+tarasques allongeant le cou sous le toit, girouettes fantastiques,
+toute la brillante et coquette ornementation
+du gothique le plus fleuri&nbsp;; au milieu de la façade, sous
+un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne,
+apparaît debout la Vierge souriant d'un sourire qui
+bénit, et à qui l'on dirait que ce palais est consacré.</p>
+
+<p>A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées
+de leurs hautes flèches&nbsp;; l'évêque a eu l'idée
+de faire appel à la piété des fidèles&nbsp;; il a demandé à
+chacun un sou&nbsp;; personne dans le diocèse, même les
+plus pauvres, ne s'est abstenu&nbsp;; les riches, au lieu d'un
+sou, ont donné cent francs, et au bout de peu d'années,
+le double clocher s'est dressé au-dessus de la
+ville de saint Corentin.</p>
+
+<p>C'est le moyen âge, dira-t-on&nbsp;: oui, c'est le moyen
+âge et il n'y a pas que ce trait. Vous venez de voir les
+fidèles concourir de leur bourse à l'œuvre&nbsp;; en plus
+d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée
+de leur travail&nbsp;; d'autres renouvellent des arts presque
+perdus&nbsp;; un maçon de Tréguier, Hernot, taille dans
+le granit ces grands calvaires compliqués, tels qu'en
+exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente,
+quarante personnages représentent les scènes de la
+Passion avec une vivacité d'expression et un mouvement
+animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre
+ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en
+bois d'une ornementation aussi délicate et aussi finie
+que les belles boiseries de la cathédrale de Saint-Brieuc,
+qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par
+un paysan. Enfin, pour compléter la ressemblance,
+l'architecte de ces églises souvent est un prêtre. L'église
+des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans
+de M. l'abbé Brune&nbsp;; la chapelle des jésuites, à Nantes,
+par un père de la compagnie, le P. Tournesac&nbsp;; Notre-Dame
+de la Salette, par M. l'abbé Rousteau&nbsp;; et les
+églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent
+à celles des architectes spéciaux ni en science, ni en
+goût, ni en harmonie. Le génie du XIIIe siècle s'est
+réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est posé, comme
+jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques
+sur tous les points de la France, des collaborateurs
+et des amis&nbsp;? a dit un vénérable prélat<span class="noteref">[1]</span>.
+L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage
+ecclésiastique&nbsp;? L'histoire l'atteste&nbsp;: c'est aux évêques
+et aux moines que l'art gothique est redevable de
+ses vrais chefs-d'œuvre et de ses plus incontestables
+grandeurs.&nbsp;&raquo; L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est
+une preuve nouvelle&nbsp;; on peut dire qu'elle est l'œuvre
+de deux hommes supérieurs, l'architecte, M. Lassus,
+et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé Fournier.
+M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. Viollet-Leduc,
+l'architecte de notre époque qui connaissait
+le mieux l'art du moyen âge&nbsp;; il appartenait à cette
+école qui, il y a trente ans, en face des formes grecques
+et romaines que l'on s'obstinait à imposer indifféremment
+aux églises, aux casernes et aux palais, proclama
+l'excellence de l'architecture gothique, son caractère
+national, sa convenance avec notre climat, son appropriation
+au culte catholique. La restauration savante
+de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà témoigné
+de l'étendue de son érudition et de la sûreté de
+son goût. Il lui a été donné de produire deux œuvres
+complètes&nbsp;: l'église de Belleville et Saint-Nicolas de
+Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions
+les plus exactes, les plus correctes et les plus
+élégantes du XIIIe siècle. A Nantes, il eut le bonheur
+d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, un de
+ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent,
+savent donner le branle, le mouvement et la vie&nbsp;:
+activité qui ne se lasse pas, ardeur toujours prête, intelligence
+rapide, connaissances variées et étendues,
+amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il
+fallait pour concevoir, entreprendre et mener à fin une
+œuvre aussi considérable. Pas de difficulté qui le rebutât&nbsp;:
+le gouvernement ne pouvait donner qu'une
+subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes
+coûterait son église&nbsp;: il n'hésita pas, il se mit à
+l'ouvrage, comptant sur la foi et la charité de ses paroissiens,
+et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte
+et le curé s'entendaient&nbsp;; ils avaient tous deux rêvé une
+église modèle, rien ne fut négligé&nbsp;: ornementation extérieure,
+sculpture délicate, vitraux, statues, peintures
+murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme
+dans les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce
+qui reproduisait le caractère et la physionomie des
+basiliques du temps de saint Louis. L'architecte ne
+comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent&nbsp;;
+l'architecte cherchait en tout la perfection&nbsp;; pas un détail
+qui ne lui coûtât des recherches&nbsp;; il feuilletait les
+manuscrits du moyen âge pour une serrure comme
+pour un balustre&nbsp;; le curé, quoique désireux de jouir
+de son église comprenait pourtant ces scrupules du
+savant&nbsp;; il l'aidait et le soutenait de ses conseils et de
+son goût. En moins de huit années le monument était
+construit et livré au culte&nbsp;; il ne reste plus que les clochers
+à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas
+de Nantes aura coûté des millions&nbsp;; l'architecte
+et le curé auront attaché leur nom à cette grande œuvre&nbsp;;
+l'un était la pensée, l'autre le bras&nbsp;; tous deux,
+comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant
+devant le trône de Dieu, avec une église dans la
+main.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique de 1858.]</blockquote>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<h3>CONCLUSION.</h3>
+<br>
+
+<p>Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence,
+une activité générale et féconde, et ce que
+nous avons dit de la Bretagne, on le peut dire des
+autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
+voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude
+des antiquités, sourit de dédain. Un archéologue
+trouve une poterie romaine, une médaille presque
+fruste, le voilà absorbé&nbsp;: à quoi bon&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;A quoi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;compléter
+une collection.&nbsp;&mdash;&nbsp;A quoi bon la collection&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;A fixer
+une époque indécise de l'histoire, à mieux connaître
+les hommes, les mœurs, les usages, la marche
+des civilisations disparues, pour développer et faire
+progresser la nôtre, conformément à cet instinct de
+perfectionnement indéfini et à ce sentiment de grandeur
+inconnue que Dieu a mis dans le cœur de
+l'homme.</p>
+
+<p>Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même
+valeur&nbsp;; mais tous sont utiles et serviront un jour.
+L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque manière
+qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus&nbsp;: il ne faut pas
+voir dans les études locales des savants de province
+le travail isolé, mais le but, non la notice parfois
+sèche, décolorée et froide, mais le résultat qu'ignore
+peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés
+de leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais
+Johnson appelle les <i>pionniers de la littérature</i>. Les
+archéologues sont les pionniers de l'histoire, laborieuse
+avant-garde qui défriche et nettoie le sol, semblable
+à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à
+travers les forêts et les immenses prairies, ouvrant de
+larges éclaircies, et sillonnant du soc de leurs charrues
+le terrain où bientôt s'élèveront les grandes
+cités. Ces collections, ces recherches minutieuses, les
+systèmes qu'elles enfantent, ces documents, trésors
+cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles souterraines,
+ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés,
+rangés, étiquetés. L'historien, plus tard, viendra
+faire sa ronde, et choisira et emportera les morceaux
+qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit&nbsp;; ce
+sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire
+de France, qu'on écrira un jour en dix volumes,
+et qui, en attendant, se rassemble en mille.</p>
+
+<p>On ne peut, sans émotion, contempler ce grand
+mouvement qui se fait par toute la France et qui s'applique
+aux monuments et aux antiquités de notre
+histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée
+d'agir, rencontre à chaque pas des restes de l'ancienne,
+et se hâte de les recueillir et d'en marquer le
+caractère. C'est une maison qui croule&nbsp;; tout va s'effondrer&nbsp;;
+on met de côté, on ramasse, on classe les
+objets les plus précieux ou les mieux conservés&nbsp;; la
+jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas que
+les os de ses ancêtres soient dispersés&nbsp;; sentiment naturel
+à l'homme, il comprend qu'il y a une solidarité entre
+lui et son passé&nbsp;: dans ces œuvres du passé, ces monuments,
+ces débris, quelque différence qu'il y ait
+entre le présent et le point de départ, il reconnaît le
+germe de l'esprit qui l'anime lui-même, les progrès
+qu'il a faits, les transformations qu'il a subies&nbsp;; il s'intéresse
+à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont
+ses aïeux&nbsp;; il sent palpiter quelque chose en lui qui est
+une partie de leur âme et de leur vie&nbsp;!</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XV"></a><br>
+<h2>XV</h2>
+<h2>Paysages.</h2>
+<h3>Pontivy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Redon.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ploërmel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Guémenée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Josselyn.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+champ du combat des Trente.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Tandis que les villes situées dans les montagnes du
+Centre, les montagnes Noires et les monts d'Arrée, ont
+le mieux gardé les vieilles traditions, et qu'il n'est pas
+de bourgs plus complétement bretons que le Faouet,
+Gourin, Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine
+perdent au contraire, de plus en plus, le caractère
+national&nbsp;; à mesure que l'on s'avance vers l'est, elles
+ont une physionomie moins accusée&nbsp;; on marche de
+désenchantement en désenchantement.</p>
+
+<p>Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon,
+Ploërmel&nbsp;? Les partisans de l'ancienne royauté nomment
+Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle
+appellent Napoléonville. Les uns et les autres
+ont raison, mais bien plus les seconds. Il y a là deux
+villes juxtaposées&nbsp;: la vieille, à rues étroites, à maisons
+anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et
+dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne&nbsp;;
+la vieille a son château démantelé, que personne n'habite
+et dont les pierres s'écroulent une à une&nbsp;;
+la nouvelle, ses vastes casernes toutes retentissantes
+du bruit des chevaux et des clairons, et bordées
+par le canal qui apporte les marchandises, les
+produits du commerce, le mouvement de la vie moderne&nbsp;;
+Pontivy se transforme chaque jour un peu
+pour devenir Napoléonville.</p>
+
+<p>Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus
+breton. Ses vieilles églises, dont une surtout, vaste basilique
+romaine, ne le cède en rien aux plus remarquables
+églises de Bretagne, son antique halle supportée
+par des piliers à base du XIe siècle, rappellent
+d'abord les vraies cités bretonnes du Finistère&nbsp;; mais
+on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et
+profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles
+sous le pont de la Roche-Bernard, jeté entre deux rochers
+à deux cents pieds au-dessus de l'eau, arrivent
+de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait
+que, chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant
+et Redon grandissant. La prédiction s'est accomplie&nbsp;:
+Rieux n'est plus qu'un bourg sans importance&nbsp;; Redon,
+pour les besoins de son commerce sans cesse accru,
+a construit des quais, creusé un large bassin, bâti de
+vastes magasins. Par Nantes, il est en rapport avec
+le centre de la France&nbsp;; par la mer, avec les ports de
+l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports,
+cosmopolite.</p>
+
+<p>Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui
+semble indiquer l'indifférence de race et de caractère.
+Un musicien célèbre a placé le sujet d'une de ses œuvres
+à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans
+une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne,
+il aurait su que nulle part le génie breton n'est
+moins marqué&nbsp;: on n'y parle pas breton&nbsp;; le costume
+n'a rien de breton&nbsp;; les mœurs ne se distinguent pas des
+mœurs de l'intérieur&nbsp;; Ploërmel n'a même pas de véritable
+Pardon. C'est une petite ville monotone, sans
+animation, telle qu'on en rencontre partout en province.
+Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la
+France.</p>
+
+<p>Il reste pourtant quelques débris&nbsp;: c'était là jadis
+le cœur de la Bretagne&nbsp;; on est près de Josselyn,
+de Guémenée, du champ du combat des Trente. Josselyn
+est la demeure d'un des derniers Rohan&nbsp;: beau
+château, avec ses deux façades dissemblables, les
+grosses tours sur la rivière, et la gracieuse et légère
+décoration de la façade de la cour, marquant, chacune
+à sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers
+de la féodalité et l'élégance des grands seigneurs
+de la monarchie. Ce palais a encore un grand aspect,
+mais avec un air de morne tristesse&nbsp;: la couleur grise
+du temps donne à ses murailles une teinte mélancolique,
+comme la couleur plus pâle de la vieillesse qui
+commence s'étend sur un beau visage. Qu'est devenue
+la splendeur de cette maison&nbsp;? où sont les princes de
+cette fière et illustre famille, les Soubise, les Guémenée,
+les Montbazon&nbsp;?</p>
+
+<p>Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un
+canal qui, ici, s'unit à la rivière, participant ainsi du
+cours d'eau créé par Dieu et du fossé creusé par
+l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière
+capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.</p>
+
+<p>Voilà que commence l'automne&nbsp;: le ciel a pâli, sa
+voûte immense est toute couverte de petits nuages&nbsp;;
+pas un souffle de vent ne les pousse&nbsp;; son dôme semble
+frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie
+comme une glace, reflète en traits arrêtés les longs peupliers
+qui bordent ses rives&nbsp;; ils s'alignent comme une
+armée, un léger frisson court sur leur cime sans la faire
+plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit
+par emplir, comme une grande voix, la nature entière.
+Dans cette universelle paix, quelques bruits lointains
+traversent les airs&nbsp;; une paysanne qu'on n'aperçoit pas
+chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain&nbsp;;
+les batteurs suspendent et recommencent leurs
+coups cadencés&nbsp;; sur le sol sonore, les fléaux lourdement
+retombent&nbsp;; à leurs coups pesants, on dirait la
+plainte de l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la
+terre qui le retient.</p>
+
+<p>Le soleil ne paraît pas dans le ciel&nbsp;; le bleu éclatant
+a fait place à une lumière terne&nbsp;; ce n'est pas la froide
+clarté de l'hiver, ce n'est plus la chaude transparence
+de l'été&nbsp;: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
+murmure&nbsp;; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la
+terre et les eaux&nbsp;; la nature s'enveloppe dans un calme
+puissant&nbsp;; elle semble, rêveuse et étonnée, se reposer
+d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
+Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé
+ses pensées, s'arrête et demeure immobile, les yeux
+fixés sur un point invisible, et comme suivant dans
+l'air l'ange fugitif qui l'inspira.</p>
+
+<p>A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente
+d'une colline, Guémenée, vieille petite ville qui n'est
+guère formée que d'une rue, et la rue de vieilles maisons
+à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des
+siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de
+lierres&nbsp;; c'est une des dernières images que l'on emporte
+de la Bretagne, avec le souvenir du grand nom de
+Rohan.</p>
+
+<p>La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le
+bruit d'un bois qui se casse en craquant. La vallée est
+comme recouverte d'une gaze&nbsp;; les arbres, au loin, ont
+perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise
+avec le ciel abaissé&nbsp;; la voûte du ciel est changée
+en une vaste coupole de plomb, et dans le cercle entier
+de l'horizon la pluie descend à grand bruit, abondante
+comme les pleurs qui s'écoulent de l'œil de
+l'homme, quand il s'affaisse, abattu par un coup que
+la douleur enfonce avant dans son cœur.</p>
+
+<p>Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper
+leur charge, s'enlèvent et se dissipent en tous sens, argentés
+par le soleil pâle&nbsp;: en quelques instants, le voile
+de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la
+vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante,
+éclairée&nbsp;; ses plans, doucement inclinés, se dessinent
+d'un trait net dans un air clair, et toute chose reprend
+sa place et sa couleur&nbsp;: les toits de tuile rouge éclatent
+à travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de
+chaume s'encadrent, comme d'une bordure, dans une
+rangée d'arbres au feuillage presque noir&nbsp;; tout alentour,
+les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel&nbsp;;
+en un endroit, elles se rompent, et à travers la brèche
+s'ouvre une campagne qui fuit dans un lointain infini,
+où le regard s'attache, et où il poursuit l'insaisissable
+et l'inconnu, comme dans la vie le cœur dédaigne
+l'heure présente et attend l'avenir qu'il ne possédera
+peut-être pas.</p>
+
+<p>Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes
+et de terres à demi cultivées, entre Ploërmel et Josselyn,
+à moitié chemin à peu près, vous rencontrez une barrière
+qui sépare de la route un massif de pins. Là était
+jadis le <i>chêne de Mi-voie</i>&nbsp;; vous êtes au champ du <i>combat
+des Trente</i>&nbsp;! Là un poëte voulait que l'on dressât un
+monument brut comme les rochers de la vieille terre,
+rude et durable&nbsp;: trente blocs de pierre, trente statues
+taillées à grands coups&nbsp;; corps solides, le casque en
+tête et l'épée à la main, couverts de fer et changés en
+granit. Alignés sur leurs piédestaux carrés, rangés en
+bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté inébranlable,
+on eût reconnu les trente vainqueurs bretons&nbsp;;
+ils seraient comme les témoins indestructibles de l'héroïque
+histoire, de la foi et des fortes mœurs d'un
+vieux peuple.</p>
+
+<p>Mais ces épiques projets ne germent plus que dans
+quelques têtes bretonnes&nbsp;: les pensées de la multitude
+sont emportées vers des soucis plus pressants&nbsp;: qui attache
+tant d'importance, parmi nous, au triomphe de
+trente Bretons du XIVe siècle&nbsp;? Un obélisque où s'effacent
+chaque jour les noms qui y sont écrits, c'en est
+assez pour une gloire qui ne nous touche plus&nbsp;; cette
+plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps,
+marque l'esprit de l'époque qui produit hâtivement et
+qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de la durée.</p>
+
+<p>Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne
+connaissait pas l'été&nbsp;; leur souffle constant agite les
+feuilles des arbres. D'abord les arbres ne semblent pas
+changés, ils sont verts encore&nbsp;; mais peu à peu ils
+prennent une teinte plus froide, les feuilles pâlissent,
+puis jaunissent&nbsp;; une couleur de rouille s'étend sur
+quelques-unes, comme un demi-deuil qui se prépare&nbsp;;
+la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang
+d'un homme qui coulerait par tous les pores&nbsp;; la fin de
+l'année est proche&nbsp;; la nature, lentement et invinciblement,
+accomplit son œuvre&nbsp;; ces grands vents marquent
+le feuillage pour la mort.</p>
+
+<p>Bientôt ces vents deviennent plus forts&nbsp;; ils secouent
+violemment les hautes cimes des arbres, qui se balancent
+alternativement à droite et à gauche, comme un
+pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des
+arbres est l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est
+le premier avertissement de Dieu à l'homme&nbsp;; il se sent
+secoué dans sa force, il n'a plus les pieds fermement
+posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans
+ses os, et il hésite pour la première fois. Les arbres
+ne sont pas tout d'un coup dépouillés&nbsp;; il faut plusieurs
+semaines, plusieurs mois pour que leur ruine soit entière.
+Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
+feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme
+par des brèches, et ces brèches une fois ouvertes, ce
+n'est plus une à une, c'est par bandes, par masses qu'il
+les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, deviennent
+plus laides et plus hideuses&nbsp;: les premières feuilles
+étaient jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque
+en poussière. Ainsi de l'homme&nbsp;: après que les
+années de son été ont donné leur moisson, le vent du
+tombeau se lève&nbsp;; comme les feuilles des arbres, une à
+une ses facultés pâlissent&nbsp;; elles tombent l'une après
+l'autre, ses sensations vives et ses impressions frémissantes&nbsp;;
+il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à
+ses pieds ses parties les plus nobles&nbsp;; son intelligence,
+son corps, son cœur, tout est frappé dans sa beauté&nbsp;;
+tout ce qui faisait sa force s'envole.</p>
+
+<p>Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres,
+élèvent des bruits nouveaux, des murmures qui se prolongent,
+des sifflements brusquement arrêtés, des sons
+plaintifs&nbsp;: et ces bruits, ces murmures ont une gravité
+jusqu'alors inconnue&nbsp;; on les écoute avec une tristesse
+rêveuse et muette. C'est la grande mélancolie de la
+vieillesse, le silence, les méditations, les retours, les
+souvenirs&nbsp;: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie
+écoulée&nbsp;; il approche du sommet de la colline où son
+horizon finit, et où, le sol se rompant tout à coup, il va
+commencer un autre voyage dans un pays qu'il ne voit
+pas, et où nul ne le verra.</p>
+
+<p>Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle
+de la vieillesse, changement qui se précipite et dont le
+dénoûment est inconnu, voilà l'image de l'antique Bretagne,
+de la Bretagne qui s'en va.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="APPENDICE"></a><h2>APPENDICE</h2>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<h2>I</h2>
+<br>
+
+<p>Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies
+dans le Morbihan et le Finistère, et qui feront
+connaître l'esprit du pays où elles sont nées. <i>La Lande
+de Lanvaux</i> et <i>la Cathédrale</i> sont extraites du livre de
+M. le docteur A. Fouquet, intitulé <i>Contes, légendes et
+chansons du Morbihan</i>&nbsp;; la légende de <i>Saint Christophe</i>
+a été publiée par M. du Chalard, et celle du <i>Chêne de
+la Laita</i> par M. du Laurens de la Barre, dans la <i>Revue
+de Bretagne et de Vendée</i>.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LA LANDE DE LANVAUX.</h3>
+<br>
+
+<p>Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une
+immense plaine, où le voyageur ne saurait trouver une
+ombre contre le soleil, un abri contre le vent, un refuge
+contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères
+desséchées et des ajoncs rabougris&nbsp;; l'oreille n'y entend
+que les cris plaintifs des vanneaux et les chants stridents
+des grillons&nbsp;; l'œil n'y découvre que des rochers brisés
+et des blocs bouleversés sur les sommets pelés de ce
+désert.</p>
+
+<p>Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point
+de source qui filtre sous des gazons fleuris, point de lac
+azuré qui réfléchisse un feuillage ombreux, mais des marais
+fangeux dans les bas-fonds, des fondrières boueuses
+sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux
+rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une
+fleur, pas un glayeul.</p>
+
+<p>Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir
+mutilé et que j'embrassais du regard le vaste et lugubre
+horizon qui s'étendait devant moi, un jeune pâtre, abandonnant
+son maigre troupeau, vint, avec la douce familiarité
+de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre
+d'être indiscret, me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Savez-vous, Monsieur, pourquoi
+la lande de Lanvaux est si nue, et pourquoi les
+pierres y sont toutes brisées&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, mon enfant,
+répondis-je&nbsp;; mais le sais-tu, toi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oui, Monsieur,
+ma grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien
+des choses, m'a dit comment cela est arrivé.&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh
+bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère t'a appris.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de
+Molac à Pleucadeuc, on comptait bien des villages sur
+cette lande&nbsp;: un de ces villages, entouré de courtils et de
+vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient
+sur la terre pour voir comment allait le monde en ce
+temps-là, arrivèrent à ce village par une pluie battante, et
+trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, portaient
+sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la
+charité, et tenaient en main des bâtons pour se défendre
+des chiens.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus
+belle maison du village, demandant à entrer pour sécher
+leurs habits au feu de la cuisine&nbsp;; mais cette maison appartenait
+à M. Richard, qui était un ladre et un méchant.
+M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire
+entrer les saints comme ils le demandaient, il les menaça,
+s'ils ne s'en allaient au plus vite, de lâcher son chien sur
+eux. Les deux saints s'enfuirent jusqu'à l'autre bout du
+village, et cette fois ils allèrent frapper à la porte de la
+plus pauvre cabane.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui,
+les voyant trempés de pluie, les reçut avec bonté, les fit
+asseoir à son foyer, alluma le plus promptement possible
+un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur
+servit promptement du lait aigre et quelques bribes de
+pain noir, qu'il avait obtenus en mendiant, car il était
+vieux, infirme, et ne pouvait plus travailler.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé,
+saint Pierre dit à Misère&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu es un brave homme&nbsp;; tu
+nous as donné tout ce que tu avais reçu, et ta charité a été
+bien faite, car elle a été faite de cœur et toute pour Dieu.
+Que ta foi soit égale à ta charité&nbsp;; forme un souhait et il
+sera accompli.&nbsp;&raquo; A ce langage, et surtout à l'odeur de
+sainteté qu'ils répandaient, Misère reconnut deux hôtes
+du paradis, tomba à genoux et leur dit &laquo;&nbsp;Je ne possède
+au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont
+volés chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes.
+Comme ces fruits sont le seul bien auquel je
+tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui montera
+dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission,
+et vous aurez fait pour moi mille fois plus que
+je n'ai fait pour vous.&nbsp;&mdash;&nbsp;Que ton désir soit satisfait&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux disparurent.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A l'automne suivant, le pommier de Misère était
+chargé de beaux fruits, que le bonhomme, cette fois,
+comptait bien manger seul&nbsp;; mais un matin qu'il sortait
+de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour
+voir si les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut
+M. Richard pris dans les branches, et faisant d'inutiles
+efforts pour descendre&nbsp;: &laquo;&nbsp;Comment&nbsp;! s'écria Misère, c'est
+vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui
+volez encore les fruits du pauvre&nbsp;!... Eh bien&nbsp;! tout le monde
+va savoir que vous êtes un voleur...&nbsp;&raquo; Et aussitôt le bonhomme
+courut appeler tous les gens du village. Tous accoururent,
+et crièrent <i>haro</i> sur M. Richard, détesté à
+cause de son avarice et de sa méchanceté.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère
+de l'aider à descendre, promettant de lui payer tous
+les fruits qu'il lui avait pris, et de lui donner encore une
+belle somme&nbsp;; mais le bonhomme le laissa tout le jour s'agiter
+et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue,
+il le lâcha, en lui disant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez, Monsieur Richard, je
+ne veux rien de vous&nbsp;; mais n'y revenez plus, car cette fois
+vous n'en sortirez pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta
+à lui tout à coup et lui dit de sa plus grosse voix&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons,
+Misère. il faut me suivre&nbsp;; es-tu prêt&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous
+savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours
+prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde
+et rien à y laisser&nbsp;; mais, cependant, il n'est âme qui
+n'ait un désir ou un regret en quittant ce monde, et j'ai
+un service à réclamer de vous. Vous êtes si bonne que
+vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que
+pour me satisfaire, il vous faut peu de temps et encore
+moins de peine... Vous voyez, près de ma porte,
+ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je voudrais
+bien manger une de ces pommes&nbsp;; seriez-vous assez
+complaisante pour m'en cueillir une&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'à cela ne
+tienne&nbsp;! dit la Mort, je veux, au moins une fois, être
+agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Et la
+Mort, sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand
+elle voulut descendre, ça lui fut impossible&nbsp;: elle eut
+beau faire des efforts à ébranler l'arbre, elle eut
+beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la
+mort fut forcée de reconnaître là une main plus puissante
+que la sienne.</p>
+
+<p>Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et
+faisait la sourde oreille à ses cris. &laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! bonhomme&nbsp;! lui
+dit-elle, laisse-moi partir&nbsp;; j'ai tant de besogne à faire que
+je n'ai pas de temps à perdre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bien, bien&nbsp;! dit Misère,
+si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, dit la
+Mort, je te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me
+rends la liberté, je te laisserai vivre dix ans encore.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce
+n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au jugement dernier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh
+bien&nbsp;! soit&nbsp;; que Misère dure jusqu'à la fin des
+temps&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en
+main, et dans sa rage frappa les hommes, les maisons, les
+arbres, les pierres&nbsp;; et Misère resta seul sur cette terre désolée&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LA CATHÉDRALE.</h3>
+<br>
+
+<p>Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël
+revenait de la place Mainlière, à Vannes, où il
+avait donné ses soins à un tailleur de ses amis qui s'en
+allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale,
+dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut,
+avant de regagner sa demeure, prier pour l'objet de son
+affection et de ses inquiétudes, et, dans cette intention, il
+pénétra dans l'église et alla s'agenouiller au fond d'une
+des chapelles latérales.</p>
+
+<p>A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le
+saint temple, l'obscurité y était presque complète, et le plus
+profond silence y régnait. Fatigué de plusieurs nuits de
+veilles, le bon gantier ne tarda pas à s'endormir, et si profondément,
+qu'il n'entendit ni la voix des cloches tintant
+l'<i>Angelus</i>, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant
+la clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la
+cathédrale.</p>
+
+<p>A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de
+froid se réveilla enfin, et jetant autour de lui des regards
+surpris, il eut quelque peine à se rendre compte du lieu
+où il se trouvait&nbsp;; mais bientôt l'étrange spectacle qu'il eut
+sous les yeux lui rendit la mémoire&nbsp;; car, au pied de l'autel
+près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une
+chasuble noire, à large croix blanche, était debout, prêt
+à commencer une messe, et sur l'autel, couvert d'un drap
+noir lamé de blanc, vacillaient les pâles clartés de deux
+bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en sautoir.</p>
+
+<p>Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému
+de cette scène lugubre qui le surprenait tout à coup, le
+gantier remarqua qu'il n'y avait point de répondant, et
+s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à
+genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement
+un regard.</p>
+
+<p>O terreur&nbsp;!&nbsp;!&nbsp;! ce prêtre était un squelette aux os sans
+chair, aux orbites creuses et vides&nbsp;!...</p>
+
+<p>Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face
+contre terre, et ce ne fut qu'à l'<i>Angelus</i> du matin qu'il
+reprit connaissance et regagna sa demeure.</p>
+
+<p>Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins,
+il restait toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait
+jamais de ses lèvres, et jamais sa bouche n'avait
+de douces paroles pour sa compagne, de tendres baisers
+pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus
+sa couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce
+sommeil était plus laborieux que ses pénibles veilles, traversé
+qu'il était de terreurs incessantes sur lesquelles son
+intelligence troublée n'avait aucun empire. Pour sauver
+sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme,
+le malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre
+chargé de la direction de sa conscience, et de lui révéler
+la cause de ses terribles émotions.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi
+votre âme à des terreurs qui sont peut-être le fruit d'une
+erreur des sens, et qui, si elles sont les effets d'une effrayante
+réalité, doivent être sérieusement approfondies,
+car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont
+le souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi
+pour être l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation
+nécessaire. Il faut donc, mon fils, dans le double
+intérêt de votre salut temporel et de votre salut éternel,
+aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure,
+l'apparition qui vous a tant épouvanté.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hélas&nbsp;! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas
+à ma faiblesse une épreuve qui me tuerait...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous
+tentiez de la subir armé de la seule raison, mais vous le
+savez, mon fils, la foi rend invincible, et la prière est la
+plus sûre de toutes les armes&nbsp;; priez donc et croyez&nbsp;!... et
+si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du
+Dieu vivant&nbsp;; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il
+vient... Allez, mon fils, je vous absous, que Dieu vous
+soutienne&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair,
+le gantier se rendit à l'église, s'agenouilla dans la même
+chapelle et se fit enfermer encore, mais cette fois il ne
+s'endormit pas&nbsp;; il pria jusqu'à l'heure attendue avec impatience
+et pourtant redoutée.</p>
+
+<p>Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent
+d'elles-mêmes&nbsp;; l'autel se tendit de noir&nbsp;; puis d'un
+pas lent et sourd, le squelette, revêtu de la chasuble de
+deuil, parut à l'entrée de la chapelle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier
+d'une voix émue, retire-toi, fuis ce temple saint&nbsp;; mais
+si tu viens au nom de Dieu tout-puissant, dis... que
+veux-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du
+Seigneur, murmura le spectre... Voilà déjà bien des années,
+oh&nbsp;! des années bien longues pour ceux qui souffrent&nbsp;!
+que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet autel, un
+chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise,
+quand j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point
+dite alors, par négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette
+négligence et cet oubli coupables ont eu des suites terribles,
+car ils ont pour longtemps fermé les portes du ciel
+à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de celui
+pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi
+que Dieu a choisi pour être l'instrument du salut de
+deux âmes&nbsp;!... Aussitôt le spectre et le gantier
+s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts
+commença&nbsp;; mais quand le prêtre eut prononcé le <i>requiescat
+in pace</i>, il disparut, et le gantier, jetant les yeux
+vers la croisée, vit deux traînées lumineuses qui montaient
+au ciel...</p>
+
+<p>Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit
+dans la prière l'heure de l'<i>Angelus</i>, et quand il rentra dans
+sa famille avec un doux sourire aux lèvres, il y rapporta
+le calme et la joie, car son âme était complétement rassérénée.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.</h3>
+<br>
+
+<p>Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était
+doué de robustes épaules&nbsp;; aussi, dans le temps jadis, lui
+avait-on confié l'emploi de passeur sur la rivière du
+Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord de l'eau
+avec ses douze apôtres&nbsp;; Christophe s'empresse de les
+prendre dans ses bras et les transporte sur l'autre rive
+avec toute sorte d'égards.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton
+salaire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien&nbsp;! Seigneur,
+puisque vous voulez me faire un don, ordonnez que tous
+les objets que je pourrai désirer soient forcés d'entrer
+dans mon sac.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu
+ne demanderas jamais d'argent et seulement les objets
+dont tu pourras avoir besoin.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Longtemps il en fut ainsi&nbsp;; le sac ne se remplissait que
+de pain, de fruits, de légumes, et souvent il se vidait au
+profit des pauvres&nbsp;; mais qui peut jurer de ne jamais succomber
+à la tentation&nbsp;? Un matin, Christophe, en passant
+dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un
+changeur&nbsp;; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent
+lui inspira de mauvaises idées&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vois, lui disait <i>er
+milliguet</i><span class="noteref">[1]</span>, tout ce que tu pourrais faire avec cet or&nbsp;!
+Quand ce ne serait que pour rebâtir la chaumière des
+malheureux et leur rendre l'existence plus douce&nbsp;; et dire
+qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le Maudit.]</blockquote>
+
+<p>Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent
+passa dans son sac. <i>Petra faut tho</i><span class="noteref">[1]</span>&nbsp;? Ce n'était encore
+qu'un homme, et il n'était pas devenu saint, comme il le
+fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut suivie de
+bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre
+monde, il ne laissait pas que de goûter les charmes de la
+bonne chère et tout ce qui s'ensuit. Or, un jour qu'après
+dîner, il se reposait à l'ombre sur le gazon, vint à passer
+<i>er diaoul</i><span class="noteref">[2]</span>, qui se mit à le narguer et à lui faire toutes
+sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient,
+les poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt
+debout et la bataille commença&nbsp;; comme les forces étaient
+égales, deux jours dura la lutte, sans qu'on pût en prévoir
+la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs pieds,
+et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux
+tombant et retombant l'un après l'autre&nbsp;; ils y seraient
+encore si Christophe ne s'était heureusement souvenu de
+son sac&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! <i>milliguet diaoul</i><span class="noteref">[3]</span>, par la vertu de Notre-Seigneur,
+tu vas entrer dans mon sac.&nbsp;&raquo; Ce qui fut fait à
+l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier
+qu'il jette sur ses épaules, en cherchant dans sa
+tête comment il s'en débarrassera. Il passait près d'une
+forge où trois vigoureux compagnons battaient le fer rouge
+à grands renforts de bras. &laquo;&nbsp;Voilà mon affaire, se dit
+Christophe,&nbsp;&raquo; et s'adressant aux forgerons&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tenez, leur
+dit-il, j'ai là un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas
+de vilains tours qu'il n'ait faits dans sa vie&nbsp;; si vous voulez
+le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'épaisseur d'une
+pièce de six liards, je vous donnerai un écu.&nbsp;&mdash;&nbsp;Accepté&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on
+le forge et le reforge durant toute la nuit. Comme le jour
+commençait à poindre, on entendit une voix faible venant
+du fond du sac et qui disait&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Que voulez-vous&nbsp;?]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: Le diable.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 3&nbsp;: Ah&nbsp;! maudit diable&nbsp;!]</blockquote>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Christophe, Christophe, je me rends&nbsp;; que faut-il faire
+pour sortir de là&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser
+tranquille désormais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le jure.</p>
+
+<p>C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A partir de ce moment Christophe changea tout à fait
+d'existence, il ne s'occupa plus que de bonnes œuvres, et
+quand les forces ne lui permirent plus de continuer à être
+le passeur du Scorff, il se retira dans un petit ermitage
+sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore
+aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence,
+entouré des nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation
+de sainteté. Cependant, lorsqu'après sa mort, il se présenta
+devant saint Pierre, qui, comme vous le savez, a les clefs
+du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait jadis méprisé
+son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le
+pauvre Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et
+dans sa distraction il prit l'escalier qui conduit à l'enfer.
+Il descend ainsi un grand nombre de marches, et arrive
+enfin à une porte où se tenait un jeune homme de bonne
+mine qui l'engagea à entrer&nbsp;; mais Satan, qui passait par
+là, s'écria aussitôt&nbsp;: &laquo;&nbsp;Non, non, je le reconnais, renvoyez-le,
+il est trop fin pour moi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau
+à l'entrée du paradis. On entendait au dedans une musique
+délicieuse qui augmentait encore son désir de pénétrer
+plus loin&nbsp;; aussi s'approchant le plus possible&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie
+vous avez là-dedans&nbsp;! Si vous pouviez seulement entrebâiller
+la porte, on en jouirait un peu du dehors.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on
+lui demande&nbsp;; mais aussitôt Christophe jetant son sac à
+l'intérieur entre et s'assied dessus en lui disant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.&nbsp;&raquo; On
+lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours
+resté dans le ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs
+mérité une bonne place.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.</h3>
+<br>
+
+<p>En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune
+couple en promesse de mariage&nbsp;: on devait faire la noce
+le lendemain du pardon de <i>Toul-Foen</i><span class="noteref">[1]</span>&nbsp;; c'est le joli
+pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à l'entrée de la
+forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux regagnaient
+leur village après avoir visité des parents dans
+la paroisse de Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët
+pour traverser la rivière. Guern, le jeune homme,
+appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de l'attendre
+tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
+chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel&nbsp;: Maharit
+entra dans la barque, et fut surprise de la voir
+s'éloigner aussitôt du bord&nbsp;: croyant que le patron plaisantait,
+elle le pria d'attendre son cousin&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;elle disait
+<i>son cousin</i> par précaution, car les bateliers sont <i>jaseurs</i>
+quelquefois&nbsp;; mais le bateau étant arrivé dans le courant,
+filait, filait toujours plus rapidement.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Toul-foen</i> signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]</blockquote>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille
+d'une voix suppliante&nbsp;; que dirait Loïc Guern d'une telle
+folie&nbsp;?...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Vaines prières&nbsp;: le passeur, immobile, sans voix et sans
+regard, paraissait insensible, et la barque entraînée descendait
+toujours... toujours...</p>
+
+<p>Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son
+fiancé à son secours. Debout sur la rive assombrie, enveloppés
+de leurs suaires, elle vit des spectres se dresser et
+tendre les bras vers elle d'un air menaçant&nbsp;: c'étaient les
+femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine,
+au poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine.
+Maharit poussa un cri de terreur, et tomba évanouïe
+au fond du bateau, qui disparut alors au détour de
+la rivière.</p>
+
+<p>Guern en ce moment arrivait au passage&nbsp;; il appela la
+paysanne, de tous les côtés, il attendit et appela encore&nbsp;;
+il interrogea le fleuve d'un regard anxieux, mais il ne vit
+rien, rien que l'eau paisible et sombre&nbsp;; il écouta longtemps
+et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
+feuillée.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une
+vieille mendiante en se levant du milieu des joncs et des
+herbes touffues,&nbsp;&mdash;&nbsp;apparemment que la fille curieuse a
+regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la croix
+en y entrant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me
+contez-vous là&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage,
+comme une âme en peine, appelant à grands cris sa
+fiancée et le passeur tour à tour.</p>
+
+<p>A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda
+Maharit à ses parents, à tout le monde&nbsp;; personne n'avait
+revu la jeune fille. Il passa les jours suivants à explorer
+tous les sentiers, à sonder tous les buissons de la forêt,
+sans découvrir aucune trace de sa <i>douce</i> envolée. Enfin,
+trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue
+et de douleur, sur un rocher au bord de la rivière,
+il vit passer la vieille mendiante, qui lui adressa ces paroles&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien&nbsp;! <i>paour Guernik</i> (pauvre petit Guern), as-tu
+retrouvé Maharit, la jolie fille de Clohars-Carnoët&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hélas&nbsp;! non, répondit le paysan les larmes aux yeux&nbsp;;
+en savez-vous des nouvelles&nbsp;? O doux Sauveur&nbsp;! dites-le
+moi, car Maharit devait être ma <i>moitié de ménage</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a
+regardé derrière elle dans le bateau, et pour cette raison
+le passeur l'aura conduite à la <i>plage des morts</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je
+veux y aller, dussé-je&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le
+secret du sorcier qui mène la barque de ce passage&nbsp;; mais
+tout sorcier qu'il est, ceux qui sont chéris de Jésus l'emportent
+sur lui, et les gens charitables sont bénis de
+Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim&nbsp;: la charité, mon
+enfant&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain,
+car je n'ai pas faim, depuis que j'ai perdu Maharit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te
+donner un conseil. Avant de t'embarquer dans ce bateau
+maudit, dont le patron s'est vendu au diable, il faut te
+munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit
+au village des <i>Korrigans</i>, dans la forêt, au-dessus de l'endroit
+appelé le <i>Saut du cerf</i>&nbsp;; tu tremperas cette branche
+dans le bénitier de la chapelle de Saint-Léger, qui protège
+les fiancés, et tu viendras ici pour passer l'eau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que ferai-je ensuite, ma bonne mère&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends
+garde de regarder en arrière&nbsp;; tu diras ton chapelet, et
+lorsque tu seras rendu au trente-troisième grain, tu ordonneras
+au passeur, en lui montrant la branche de houx,
+de te conduire <i>vivant à la plage des morts</i>. Le sorcier
+tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils
+de la vieille mendiante, et un soir, muni de la branche
+de houx, cachée sous son habit, il se rendit au rivage de
+la Laita, grossie par un orage récent. Le batelier vint à
+son appel&nbsp;: en entrant dans la barque, Guern commença
+son chapelet&nbsp;; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému
+au souvenir de sa fiancée qu'il espérait revoir, il oublia
+ses prières et se pencha en dehors du bateau&nbsp;; alors le
+chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans
+l'eau&nbsp;; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les
+rives, puis la barque, entraînée par le courant, dévia avec
+une rapidité effrayante.</p>
+
+<p>Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx&nbsp;; il
+la prit à la main, et la montrant au passeur il lui ordonna
+de le conduire auprès de sa fiancée&nbsp;; puis, sans attendre
+l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le sorcier de son
+rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna
+les rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde
+et noire. Quelques moments après, à la clarté de la
+lune, le paysan vit sortir de la rivière un chêne desséché
+dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au rivage
+entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui
+<i>le vieux chêne de la Laita</i>.</p>
+
+<p>Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements,
+et bientôt la barque alla se briser contre un rocher
+vis-à-vis de Saint-Maurice. Le malheureux se sauva difficilement
+à la nage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Depuis ce temps on vit à tous les
+pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un
+pauvre paysan, pâle et demi-nu, courir comme un possédé&nbsp;;
+il disait à qui voulait l'entendre&nbsp;: &laquo;&nbsp;Conduisez-moi
+sur la <i>plage des morts</i>. Jésus vous récompensera&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et
+désolés.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>Si l'on veut se faire une idée de la variété et de
+l'importance des questions traitées par l'Association
+bretonne, il suffit de parcourir le programme d'un
+des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à
+Redon&nbsp;:</p>
+
+
+<br><br><br><br>
+<h2><b>Première partie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Archéologie.</b></h2>
+<br>
+
+<p>1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
+d'Ille-et-Vilaine&nbsp;:</p>
+<p class="liste">1&deg; Monuments celtiques.</p>
+<p class="liste">2&deg; Voies et établissements romains (villes, camps, villas,
+etc.).</p>
+<p class="liste">3&deg; Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.</p>
+<p class="liste">4&deg; Monuments de l'architecture militaire des mêmes
+périodes.</p>
+<p class="liste">5&deg; Monuments civils, tels que bâtiments claustraux,
+beffrois ou horloges, maisons anciennes, etc.</p>
+<p class="liste">6&deg; Mobilier des églises.</p>
+<p class="liste">7&deg; Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
+publiques, soit chez des particuliers.</p>
+
+<p>II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la
+province qui portent une date certaine, et en donner
+des descriptions ou des dessins.</p>
+
+<p>III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et
+de l'église Saint-Sauveur de Redon.</p>
+
+<p>IV. Monographie du château de Blain.</p>
+
+<p>V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la
+ville de Redon.</p>
+
+<p>VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer
+la conservation de la chapelle gallo-romaine de
+Langon.</p>
+
+<p>VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à
+ses différentes périodes d'origine, de développement
+et de décadence, concorde-t-elle, sous le rapport des
+dates, avec le mouvement architectural qui s'est
+opéré dans le centre et dans le nord de la France&nbsp;?</p>
+
+<p>VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition
+et les monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs,
+tableaux, gravures, vitraux, etc., pour la
+représentation des principaux personnages de l'histoire
+de la Bretagne&nbsp;?</p>
+
+<p>IX. Faire connaître les documents concernant les artistes
+bretons, architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres,
+etc., depuis les temps les plus reculés jusqu'à
+nos jours.</p>
+
+<p>X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen
+âge et de la Renaissance, existant en Bretagne et
+particulièrement dans l'Ille-et-Vilaine.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>Deuxième partie&nbsp;&mdash;&nbsp;Histoire.</h3>
+<br>
+
+<p>XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné
+lieu jusqu'à ce jour l'émigration des Bretons insulaires
+dans l'Armorique.</p>
+
+<p>XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de
+Nantes, de Vannes et de Rennes&nbsp;?</p>
+
+<p>XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la
+naissance de saint Hilaire&nbsp;; existe-t-il quelques traditions
+relatives à ce grand évêque dans les environs
+de Redon, spécialement dans la paroisse de
+Blain&nbsp;?</p>
+
+<p>XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations
+topographiques et des traditions, le lieu où se livra,
+en 845, la bataille de Ballon.</p>
+
+<p>XV. Les principaux documents publiés ou mis en œuvre
+dans l'<i>Histoire de Bretagne</i> de dom Morin et dom
+Taillandier, ont-ils été l'objet d'une critique suffisante&nbsp;?</p>
+
+<p>XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers
+de Marbode sur la ville de Rennes et ses habitants&nbsp;?</p>
+
+<p>XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de
+l'agriculture et du commerce de la Bretagne.</p>
+
+<p>XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des
+chemins et canaux de Bretagne.</p>
+<br>
+
+<p><i>Nota</i>. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une excursion
+monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières séances du
+congrès.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+<p>Tout le monde connaît le <i>Barzaz-Breiz, chants populaires
+de la Bretagne</i>, publiés par M. de la Villemarqué.
+Nous en détachons une seule pièce, les <i>Fleurs de
+mai</i>, douce et touchante élégie, composée par deux
+jeunes sœurs paysannes, et traduite avec naïveté et
+grâce en vers français par M. Émile Grimaud.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué),
+existe sur la limite de la Cornouaille et du pays de
+Vannes&nbsp;: on sème de fleurs la couche des jeunes filles qui
+meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps sont
+regardées comme un présage d'éternel bonheur pour
+celles qui en peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade
+dont les vœux ne hâtent le retour de la saison des
+fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou l'instant de sa
+délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LES FLEURS DE MAI.</h3>
+<br>
+
+<p>I.</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,</p>
+<p class="i2">Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,</p>
+<br>
+<p class="i2">Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,</p>
+<p class="i2">Vous en auriez été réjoui dans le cœur.</p>
+<br>
+<p class="i2">Mais de pitié votre âme aurait été pressée,</p>
+<p class="i2">A voir la pauvre fille en son lit affaissée&nbsp;;</p>
+<br>
+<p class="i2">Le mal avait rongé ses membres affaiblis,</p>
+<p class="i2">Et sa joue était pâle, oh&nbsp;! pâle comme un lis.</p>
+<br>
+<p class="i2">Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,</p>
+<p class="i2">De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire&nbsp;:</p>
+<p class="i2">Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+</div>
+</div>
+
+<p>II</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,</p>
+<p class="i2">Le rossignol de nuit chantait sur un rameau&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p>
+<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes&nbsp;;</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans&nbsp;:</p>
+<p class="i2">Heureuses celles-là qui meurent au printemps&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;De même qu'une rose abandonne la branche,</p>
+<p class="i2">Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche&nbsp;;</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Avant huit jours passés celles qui vont mourir,</p>
+<p class="i2">Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,</p>
+<p class="i2">Elles s'élèveront aux sphères éternelles.&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+</div>
+</div>
+
+<p>III</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Jeffik, le rossignol chantait hier au soir&nbsp;; </p>
+<p class="i2">Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir&nbsp;?</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p>
+<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+<p class="i2">Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,</p>
+<p class="i2">Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,</p>
+<p class="i2">Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Je vais dire un <i>Ave</i>, pour que j'aille bientôt</p>
+<p class="i2">Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut.&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+<p class="i2">La prière venait,&nbsp;&mdash;&nbsp;sur sa lèvre muette,&nbsp;&mdash;&nbsp;</p>
+<p class="i2">A peine de finir, qu'elle pencha la tête&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">Elle pencha la tête et puis ferma les yeux&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Alors on entendit un son mélodieux&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">Dans le courtil c'était le rossignol encore&nbsp;:</p>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Heureuses, disait-il en sa langue sonore,</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir, </p>
+<p class="i2">Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+</div>
+</div>
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+<p>A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que
+signerait un vrai poëte, nous en joindrons une autre
+d'un caractère différent, et où, à défaut de l'élégance
+du langage, dit le P. A. Martin (<i>Pèlerinage de Sainte-Anne
+d'Auray</i>), des marins bretons ont su laisser une
+empreinte de la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique
+composé par des matelots de la paroisse d'Arzon
+qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au
+massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en
+sainte Anne.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux
+que les peuples n'oublient jamais, est encore solennellement
+chanté par la paroisse entière, lorsque au jour anniversaire
+de la délivrance de ses anciens enfants, elle vient
+en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de
+reconnaissance et d'amour.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>CANTIQUE D'ARZON.</h3>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i4">Sainte mère de Marie,</p>
+<p class="i4">Par un miraculeux sort,</p>
+<p class="i4">Vous nous conservez la vie</p>
+<p class="i4">Dans le danger de la mort.</p>
+<br>
+<p class="i4">Avec actions de grâce,</p>
+<p class="i2">Nous venons en ce saint lieu</p>
+<p class="i2">Honorer en cette place</p>
+<p class="i2">La sainte Aïeule de Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Nous avons été de bande</p>
+<p class="i2">Quarante et deux Arzonnois,</p>
+<p class="i2">A la guerre de Hollande,</p>
+<p class="i2">Pour le plus grand de nos Rois.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Ce peuple de notre côte</p>
+<p class="i2">Vint ici à grand concours,</p>
+<p class="i2">Les fêtes de Pentecôte,</p>
+<p class="i2">Implorer votre secours.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Pendant que l'ordre nous mande</p>
+<p class="i2">Qu'il nous falloit faire état</p>
+<p class="i2">De voguer vers la Hollande,</p>
+<p class="i2">Pour leur livrer le combat.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Ce fut de Juin le septième,</p>
+<p class="i2">Mil six cent septante et trois,</p>
+<p class="i2">Que le combat fut extrême</p>
+<p class="i2">De nous et des Hollandois.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Les boulets comme la grêle,</p>
+<p class="i2">Passoient parmi nos vaisseaux</p>
+<p class="i2">Brisant mâts, cordages, voile,</p>
+<p class="i2">En mettant tout en lambeaux.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">La merveille est toute sûre</p><br>
+<p class="i2">Que pas un homme d'Arzon</p>
+<p class="i2">Ne reçut la moindre injure,</p>
+<p class="i2">De mousquet, ni de canon.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Un d'Arzon changeant de place,</p>
+<p class="i2">Un boulet vint à passer,</p>
+<p class="i2">Brisant de celui la face</p>
+<p class="i2">Qui venoit de s'y placer.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">L'Arzonnois la sauvant belle,</p>
+<p class="i2">Eut l'épaule et les deux yeux</p>
+<p class="i2">Tout couverts de la cervelle</p>
+<p class="i2">De ce pauvre malheureux.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">De Jésus la sainte Aïeule,</p>
+<p class="i2">Par un bienfait singulier,</p>
+<p class="i2">Nous connaissons que vous seule</p>
+<p class="i2">Nous gardiez en ce danger.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Par humble reconnaissance,</p>
+<p class="i2">Nous fléchissons les genoux,</p>
+<p class="i2">Adorant votre puissance</p>
+<p class="i2">Qui a paru envers nous.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Recevez toutes nos classes,</p>
+<p class="i2">Pour tout le temps à venir&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Sous l'asile de vos grâces,</p>
+<p class="i2">Nul ne pourra mal finir.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+</div>
+</div>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+<p>Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées
+au vrai type breton, nous citerons particulièrement
+les <i>Crêpes</i> et <i>le Retour du Pardon</i>&nbsp;: on y trouvera des
+détails de mœurs du pays, en même temps qu'un
+spécimen du style vif, pittoresque et un peu âpre du
+poëte armoricain.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<br>
+<h3>LES CRÊPES.</h3>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Dans le seigle ou dans le froment</p>
+<p class="i4">Aux fleurs légères,</p>
+<p class="i2">Naissent tes fleurs, bleuet charmant,</p>
+<p class="i2">La paille ombrage obligeamment</p>
+<p class="i4">Ces étrangères.</p>
+<br>
+<p class="i2">Des colzas jaunis au printemps,</p>
+<p class="i4">Moissons superbes,</p>
+<p class="i2">Les souffles d'avril palpitants</p>
+<p class="i2">Courbent en flots d'or éclatants</p>
+<p class="i4">Les hautes gerbes.</p>
+<br>
+<p class="i2">Le trèfle a diverses couleurs,</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<br>
+<p class="i2">Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,</p>
+<p class="i2">A l'automne, ce sont les grappes de blé noir</p>
+<p class="i4">Balançant leurs fleurettes blanches&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Le paysan joyeux, contemplant son labour,</p>
+<p class="i2">Bravement mis, le cœur léger, se rend au bourg</p>
+<p class="i4">Pour les offices des dimanches.</p>
+<br>
+<p class="i2">Il se plaît à compter le nombre de setiers</p>
+<p class="i2">Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.</p>
+<p class="i4">Sous le vent du matin qui passe,</p>
+<p class="i2">Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,</p>
+<p class="i2">Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,</p>
+<p class="i4">Remplit sa poitrine et l'espace.</p>
+<br>
+<p class="i2">C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis</p>
+<p class="i2">Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,</p>
+<p class="i4">Et nourrir toute la famille.</p>
+<p class="i2">Eh&nbsp;! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,</p>
+<p class="i2">Comme le beau reflet de ces blanches moissons,</p>
+<p class="i4">L'espérance en ton âme brille.</p>
+<br>
+<p class="i2">Tous les tiens mangeront des crêpes&nbsp;; tous les tiens</p>
+<p class="i2">Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,</p>
+<p class="i4">Pourront piocher à la gamelle&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,</p>
+<p class="i2">Chacun prendra sa part au bassin reluisant</p>
+<p class="i4">Où la crêpe au caillé se mêle.</p><br>
+</div>
+</div>
+<p>Le poëte, surpris par un orage, entre dans une
+chaumière, et assiste à la confection des crêpes&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Je voyais près de moi la servante au bras nu</p>
+<p class="i4">Faisant fumer la poêle.</p>
+<br>
+<p class="i2">La pâte s'étalait&nbsp;; son flot moins transparent</p>
+<p class="i4">S'arrondissait en crêpe&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Et le gâteau cuisait, cuisait&nbsp;&mdash;&nbsp;en susurrant</p>
+<p class="i4">Ainsi qu'un vol de guêpe.</p>
+<br>
+<p class="i2">Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,</p>
+<p class="i4">D'une batte légère</p>
+<p class="i2">Voici qu'un tour de main leste et précipité</p>
+<p class="i4">La tournait tout entière.</p>
+<br>
+<p class="i2">Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,</p>
+<p class="i4">La maie en était pleine&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Car c'est là l'aliment de toute la maison</p>
+<p class="i4">Pour toute la semaine.</p>
+<br>
+<p class="i2">L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,</p>
+<p class="i4">Roulement monotone,</p>
+<p class="i2">Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai</p>
+<p class="i4">La chaumière bretonne.</p>
+<br>
+<p class="i2">Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .</p>
+<br>
+<p class="i2">Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir</p>
+<p class="i4">Au bord des eaux superbes,</p>
+<p class="i2">Voyant les sarrasins finissant de fleurir,</p>
+<p class="i4">Bientôt mûrs pour les gerbes,</p>
+<br>
+<p class="i2">Je demandais au ciel. . . . . . . . . .</p>
+<br>
+<p class="i2">... Que la sombre nue aux funestes lueurs,</p>
+<p class="i4">Planant sur la campagne,</p>
+<p class="i2">Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,</p>
+<p class="i4">Ce pain de la Bretagne&nbsp;!</p>
+<br>
+</div>
+</div>
+<br><br><p>Voici le début de la pièce <i>le Retour du Pardon</i>&nbsp;:</p>
+<br>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p>
+<br>
+<p class="i2">Je vois d'où vous venez&nbsp;: bonjour, la brave femme&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,</p>
+<p class="i2">Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.</p>
+<p class="i2">Bonjour&nbsp;! ménagez bien votre monture blanche,</p>
+<p class="i2">Car déjà vers la terre elle a le front courbé&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche</p>
+<p class="i2">Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.</p>
+<br>
+<br>
+<p class="i4">LA FILLE.</p>
+<br>
+<p class="i2">Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,</p>
+<p class="i2">Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi&nbsp;?</p>
+<br>
+<br>
+<p class="i4">LA MÈRE.</p>
+<br>
+<p class="i2">Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,</p>
+<p class="i2">Puisque c'était hier le jour de grand'merci,</p>
+<p class="i2">Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route</p>
+<p class="i2">Est couverte en entier de pèlerins lassés,</p>
+<p class="i2">Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte,</p>
+<p class="i2">Les pardons accordés à tous ces jours passés.</p>
+<br>
+<br>
+<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p>
+<br>
+<p class="i2">Savoir où vous allez est encor plus commode</p>
+<p class="i2">Les femmes de Quimper ont des fichus plissés</p>
+<p class="i2">Et tout raidis au bleu&nbsp;; je connais bien leur mode&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.</p>
+<p class="i2">Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille</p>
+<p class="i2">Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,</p>
+<p class="i2">Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.</p>
+<p class="i2">Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,</p>
+<p class="i2">Et d'un rouge cordon relevés avec goût,</p>
+<p class="i2">Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,</p>
+<p class="i2">Ressortent en arrière et chargent votre cou.</p>
+<p class="i2">Je reviens du pays dont c'est là la coiffure&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Je reviens de Kersaint et Tremeané.</p>
+<p class="i2">Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;</p>
+<p class="i2">Dites,&nbsp;&mdash;&nbsp;vous qui riez,&nbsp;&mdash;&nbsp;n'ai-je pas deviné&nbsp;?</p>
+</div>
+</div>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>V</p>
+<br>
+<br>
+<p>Un fragment de la jolie pièce intitulée <i>Nos Buissons</i> <br>
+montrera avec quelles fraîches et jeunes inspirations<br>
+M. E. Grimaud a écrit le volume de poésies qu'il a si<br>
+justement appelées <i>Fleurs de Vendée</i>.<br></p>
+<br>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Voici la saison chérie&nbsp;:</p>
+<p class="i2">L'épine noire est fleurie,</p>
+<p class="i2">Saluez le gai printemps&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">L'aubépine s'est couverte</p>
+<p class="i2">D'une robe blanche et verte</p>
+<p class="i2">Qui fait le vent embaumé,</p>
+<p class="i2">Comme la déesse antique</p>
+<p class="i2">Dont la robe balsamique</p>
+<p class="i2">Laisse un souffle parfumé.</p>
+<br>
+<p class="i2">Que ton destin s'accomplisse,</p>
+<p class="i2">Fleur de la ronce, calice</p>
+<p class="i2">D'où sort ce fruit savoureux,</p>
+<p class="i2">La mûre, la noire perle,</p>
+<p class="i2">Pour qui l'enfant et le merle</p>
+<p class="i2">Ont des regards amoureux.</p>
+<br>
+<p class="i2">O senteurs du chèvrefeuille,</p>
+<p class="i2">Sucs que l'abeille recueille,</p>
+<p class="i2">Que boivent les papillons&nbsp;!</p>
+<p class="i2">O l'arome qui s'épanche</p>
+<p class="i2">Du troëne à grappe blanche,</p>
+<p class="i2">Ce lilas de nos vallons&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">Le liseron court, s'enlace,</p>
+<p class="i2">Et jamais il ne se lasse</p>
+<p class="i2">De grimper, de festonner&nbsp;!</p>
+<p class="i2">A voir sa cloche argentine,</p>
+<p class="i2">Lorsque le zéphyr l'incline,</p>
+<p class="i2">On pense&nbsp;: elle va sonner&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">Le sureau dresse sa tige,</p>
+<p class="i2">La demoiselle y voltige,</p>
+<p class="i2">Sachant que son miel est doux&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Le lézard vert dans la haie,</p>
+<p class="i2">Au moindre bruit qui l'effraye,</p>
+<p class="i2">Se glisse à travers les houx.</p>
+<br>
+<p class="i2">L'araignée industrieuse</p>
+<p class="i2">Tend sa toile captieuse</p>
+<p class="i2">Entre deux brins d'églantier&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Plus fine que la dentelle,</p>
+<p class="i2">D'un sylphe on dirait une aile</p>
+<p class="i2">Dont il perdit la moitié.</p>
+<br>
+<p class="i2">Et plus bas maintes fleurettes</p>
+<p class="i2">Découpent leurs collerettes</p>
+<p class="i2">D'azur et d'argent et d'or&nbsp;:</p>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;La primevère hâtive,</p>
+<p class="i2">La violette craintive</p>
+<p class="i2">Qui dérobe son trésor,</p>
+<br>
+<p class="i2">La véronique céleste,</p>
+<p class="i2">Et la bruyère modeste,</p>
+<p class="i2">Au calice délié&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Le myosotis qu'on donne</p>
+<p class="i2">A l'ami qu'on abandonne,</p>
+<p class="i2">Pour n'en pas être oublié&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+
+
+<br><br><br>
+<br>
+<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+<br>
+<table cellspacing="2">
+ <tr>
+ <td colspan="2" align="left">
+ <p><a href="#PREFACE">PREFACE</a><br>
+<br>
+</p>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#I">I.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#I">Foi et poésie des Bretons</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#II">II.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#II">Foi et poésie des Bretons (suite)</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#III">III.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#III">Les pierres</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#IV">IV.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#IV">Quiberon</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#V">V.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#V">Les Rochers&nbsp;&mdash;&nbsp;Combourg</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#VI">VI.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#VI">Saint-Ilan</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#VII">VII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#VII">La mer</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#VIII">VIII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#VIII">Saint-Florent</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#IX">IX.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#IX">Les vieilles villes&nbsp;&mdash;&nbsp;Les vieilles maisons</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#X">X.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#X">Saint-Nazaire</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XI">XI.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XI">Les lutteurs</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XII">XII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XII">Les monuments</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XIII">XIII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XIII">Quériolet</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XIV">XIV.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XIV">Du mouvement intellectuel en Bretagne</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XV">XV.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XV">Paysages</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" align="left">
+ <br><br><p><a href="#APPENDICE">APPENDICE</a></p>
+ </td>
+ </tr>
+</table>
+
+<br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Bretagne. Paysages et Recits.
+
+Author: Eugene Loudun
+
+Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This
+file was produced from images generously made available by the Biblioth
+que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LA
+BRETAGNE
+
+PAYSAGES ET RÉCITS
+
+
+PAR
+
+EUGÈNE LOUDUN
+
+
+
+ La Bretagne, le pays des bons prêtres,
+ des bons soldats et des bons serviteurs.
+
+
+
+
+1861
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+A une époque où les nations européennes se transforment si rapidement et
+tendent à une unité qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un
+spectacle digne d'intérêt que celui d'un peuple qui a gardé son caractère
+propre, et, au milieu d'un changement général, est demeuré le même. C'est
+le spectacle que présente la Bretagne.
+
+Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible au mouvement qui
+emporte le reste du monde; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi de
+nombreuses altérations. Des cinq départements bretons, le Finistère presque
+seul a conservé intacts ses costumes et sa langue; il est le plus éloigné,
+le bout de la terre, comme le dit son nom; le progrès moderne ne l'a pas
+encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, le
+Morbihan même, le pays du combat des Trente, des pèlerinages et des
+chouans, les hommes presque tous ont quitté la braie celtique pour le
+pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore
+l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne
+du foyer, est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens usages et
+les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le
+quitter, c'est rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux quand toutes
+les femmes d'un pays ne tiennent plus à leur costume, ce pays ne mérite
+plus de nom particulier, il en change.
+
+La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs
+et les villages; c'est en breton que se fait le prône le dimanche, en
+breton l'allocution du recteur aux mariés. Déjà aussi, pourtant, la vieille
+langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan
+parle le breton et entend le français; ses rapports journaliers avec
+l'étranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en
+va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il
+n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, ce temps où deux troupes de
+Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient tout à
+coup sur le champ de bataille, entendant résonner des deux côtés les mots
+de la même langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; frères de la
+même race, issus de la même terre[1]. Dans les cimetières qui ceignent
+toutes les églises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes
+nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparaît aussi, cette
+coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui
+l'isolait des étrangers indifférents et réservait pour ses enfants seuls la
+connaissance de sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique langage
+sera devenu le domaine des savants et l'occupation des académies, et, déjà,
+comme cédant à un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de
+l'Armorique s'est empressé de recueillir les poésies de ses bardes[2],
+chants mélancoliques de prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne
+sera plus comprise de leur postérité muette.
+
+ [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où
+ se rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons
+ du pays de Galles.]
+
+ [Note 2: _Chants bretons_, publiés par M. H. de la Villemarqué.]
+
+Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs de ce vieux peuple,
+et le chemin de fer qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme une flèche
+au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en
+étonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
+variables, peuvent être ou ne pas être; mais ce qui n'a pas changé en
+Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et
+la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages comme les Turcs,
+dit Chateaubriand, n'étaient attentifs qu'à mes armes et à ma religion; les
+armes, qui protègent le corps de l'homme, la religion qui est son âme même.
+C'est à ce point de vue que la Bretagne a été peinte dans ce livre; la
+Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.
+
+
+
+
+
+
+LA BRETAGNE
+
+
+
+
+I
+
+Foi et poésie des Bretons.
+
+=Le Grand-Bé.--Les croix.--Les églises.--Les clochers.=
+
+
+La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers sur lesquels on a
+construit des forts qui protégent la ville de leurs feux croisés; le
+Grand-Bé est un de ces îlots; naguère il était armé de canons; aujourd'hui,
+le fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de son cap, de loin on
+aperçoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous
+les regards, et c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à
+découvert la grève de sable et de granit, que tendent les pas des
+voyageurs.
+
+Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint un plateau nu, aride,
+où quelques moutons trouvent à peine à brouter une herbe rare; on tourne à
+travers un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, tout à
+coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le
+tombeau de Chateaubriand.
+
+Il n'est pas de plus poétique tombeau: adossé au vieux monde, il regarde le
+nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent à ses pieds;
+point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de
+la mer incessamment remuante, qui, dans les tempêtes, couvre cette pierre
+nue de l'écume de ses flots.
+
+Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours s'échangent: on se
+demande quelle pensée l'inspira quand il déclara ne vouloir même pas que
+son nom fût inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité,
+ceux-là d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilité
+et cet orgueil ont une même source, un grand désenchantement. Cet homme qui
+avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues; ce voyageur qui
+avait parcouru l'univers, visité l'Orient, berceau de l'ancien monde, et
+les déserts de l'Amérique où naît le monde nouveau; ce poëte qui pouvait
+compter les cycles de sa vie par les révolutions, était envahi, à la fin de
+ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait
+préludé par des Considérations sur les révolutions, il se complut, en ses
+dernières années, à écrire la Vie du réformateur de la Trappe; le silence
+et la solitude du cloître étaient en harmonie avec la tristesse de son âme.
+Après avoir été chargé des plus importantes missions, avoir rempli les plus
+hauts emplois, vu à l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus
+puissants, une fois retiré du cercle tournoyant du monde, il avait été
+pénétré d'une accablante vérité: combien peu vaut l'homme, combien peu il
+fait, combien moins encore il réussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la
+joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour
+tous les hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait pas
+lui-même; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de différence
+d'un homme à un autre homme[1].
+
+ [Note 1: Thucydide.]
+
+Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de
+nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un
+d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle
+sera visitée des voyageurs de toutes contrées; ils viendront la regarder,
+et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux
+qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions lointaines; il
+prétend obliger les hommes à savoir qui il est.
+
+Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine! en lui s'unissent les
+sentiments les plus contraires, le désenchantement de la gloire, et la
+croyance en l'immortalité d'un nom; le dédain du scepticisme, et la soif
+des applaudissements; une impression d'humilité de chrétien, et un instinct
+de souverain orgueil.
+
+La vérité, pourtant, est là: cette croix, signe de l'éternité sur cette
+pierre marque de la mort, est l'immuable témoignage de l'inanité de
+l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand
+ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que Lamennais, son
+compatriote, ordonna qu'elle ne fût pas plantée sur le sien, tous deux
+obéissant à la même préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La
+croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, est le symbole du génie
+de sa patrie, de la catholique Bretagne.
+
+La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle s'allie à une poésie
+propre au génie breton: les objets matériels parlent en ce pays, les
+pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme
+conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut
+tromper: dès que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et
+le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous les
+carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les époques; depuis le
+XIIe siècle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; là, simples
+croix de granit exhaussées de quelques marches; ici, croix portant sur
+leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossières,
+mais toujours empreintes d'un sentiment sincère. La sainte Vierge, les
+Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur,
+ils la partagent, ils l'expriment avec une énergique vérité. Voyez ce
+tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'église de
+Saint-Michel, à Quimperlé; c'est une peinture primitive, par une main
+inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect;
+mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive
+souffrance de la mère: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la
+prunelle est presque seule indiquée; cette fixité du regard est
+saisissante, elle vous arrête, on reste là à regarder, on oublie que c'est
+une représentation, on voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur,
+ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, et pourtant vivante.
+
+A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue de la Vierge, conçue
+au contraire dans un sentiment délicat et tendre: elle a cette attitude
+penchée, cette tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à soi
+le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau
+l'enveloppe avec une grâce harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de
+douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses
+bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, Notre-Dame de _Bot scao_,
+la Vierge de Bonne-Nouvelle.
+
+On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des marins bretons
+particulièrement. A Brest, on cherche en vain un musée de tableaux: Brest
+n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port
+rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses
+ancres gigantesques, les forts dressés sur les rochers, le mouvement animé
+des rues où vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots
+arrivant de tous les points du monde, tout a le caractère précis, positif
+et puissant de la réalité du moment: l'homme a enfoncé dans le roc les
+pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement fixé.
+
+Mais, montez un des escaliers qui mènent de la ville basse à la ville
+haute, et, sous une voûte, vous trouverez quatre tableaux appendus à la
+muraille; c'est là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à la
+sainte Vierge: le départ du navire; les femmes et les enfants sur la grève,
+à genoux, pendant la tempête; le vaisseau ballotté par les orages, et les
+bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauvés
+s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et,
+au-dessous, des légendes touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie
+ou rend grâces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez
+ceux qui sont en mer_! Voilà l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et
+son espérance, l'homme vrai: le reste n'était qu'apparence.
+
+Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les prétextes
+pour témoigner de leur foi: à Saint-Aubin d'Aubigné, entre Rennes et
+Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans une
+épine, une croix qui verdit au printemps, parmi les églantines et les
+roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pâle et
+désolée où les pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue,
+sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siècles leur
+impénétrable secret; quelle est cette croix qui s'élève sur une éminence?
+C'est une croix qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la
+croix sur un autel druidique, en avant de cette armée de pierres qui
+marquent peut-être le cimetière d'un grand peuple.
+
+ [Note 1: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé
+ en forme de croix.]
+
+Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, une source jaillit et
+s'écoule entre les rochers, à la fois fontaine et lavoir: sur les pierres
+amoncelées, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée de
+fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les églantiers
+ont poussé dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle
+de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à-vis,
+s'étendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides
+apparaissent les murs à demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit,
+ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on aperçoit la
+mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongée,
+incessante, qui emplit les champs et les airs.
+
+Dans ce pays catholique par excellence, toutes les églises sont
+remarquables: il n'est si petit village dont l'église n'ait quelque partie
+intéressante, ou une de ces chaires extérieures, devenues si rares, et que
+l'on voit encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, et d'où
+le prêtre, dans les temps de mission, en certaines circonstances
+extraordinaires, parlait aux peuples assemblés sur la place; ou une voûte
+entièrement peinte, comme à Carnac et à Kernascleden; ou des médaillons de
+pierre et de bois encadrant l'autel de naïves sculptures dorées, à Roscoff,
+à Crozon, etc.; ou un tabernacle composé comme un monument architectural,
+une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons,
+ses colonnes, ses dômes, ses galeries, ses statues (à Rosporden); un
+confessionnal antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin); un
+baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à Landivisiau); ou bien
+quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus
+que dans une seule église, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de
+Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue à la
+voûte de l'église et tout entourée de clochettes; aux jours de fêtes
+solennelles, pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la roue, et
+toutes ces clochettes agitées forment un bruyant carillon qui règle la
+marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
+voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la sainte Vierge. Ou bien,
+enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers équarris, ais de chêne
+bardés de larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, à côté du
+catafalque de bois noir semé de larmes blanches; le tronc et le cercueil,
+qui rendent sensibles à tous les yeux à la fois la fragilité de la vie, et
+le principe chrétien par excellence, la charité.
+
+Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'oeuvre, les
+cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, par exemple, dont les arcades sont
+si sveltes et si finement découpées; ou les bas-reliefs intérieurs du
+portail de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre sculptée avec
+cette délicatesse et cette richesse d'invention, qualités charmantes de la
+jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les
+églises, près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du
+saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas
+ailleurs: saint Cornély, saint Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout.
+Saint Yves a le privilége d'être représenté dans presque toutes les
+églises, même celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand
+homme de bien, de ce savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté
+vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la
+toque sur la tête, entre deux plaideurs, le seigneur richement vêtu, en
+habit de velours rouge, tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie
+et l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous aux coudes et
+aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier,
+suffisant, le chapeau sur la tête, présente au saint une bourse d'or; le
+paysan, le regard et l'attitude timides, la tête basse, le bonnet à la
+main, attend humblement la sentence. Il n'a rien à donner, mais la justice
+ne lui fera pas défaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
+et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui donne gain de cause.
+C'est toute l'histoire du moyen âge, les trois ordres vis-à-vis l'un de
+l'autre: l'Église protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le
+puissant.
+
+Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage
+de ces belles églises du moyen âge, témoignage de la piété, de la science
+et du goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, du meilleur
+temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante par sa masse, sa
+grandeur, la noble simplicité de ses ornements, l'harmonie de ses
+proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à
+l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait bâties de fer; là,
+Tréguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chêne
+noir et brillant, découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable
+variété; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des
+modèles à tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Léon
+et sa flèche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre,
+inébranlable, ceinte de galeries à jour comme de gracieuses couronnes,
+élançant au ciel ses clochetons aux pointes aiguës, toute découpée,
+aérienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un
+légitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de
+Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il faut se détourner de toute
+route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons,
+le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église royale, y
+accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni
+aux caprices les plus ingénieux de la Renaissance, a imaginé de plus
+délicat et de plus éclatant: portraits sculptés, statues d'un beau style,
+où déjà se reflète l'antiquité, choeur ogival tout ciselé, et un jubé (on
+sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du
+catholicisme), un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont
+taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le
+marteau de la Révolution n'a détaché que des fragments insignifiants de ces
+belles pierres si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles
+passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le temps.
+
+Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, les clochers à
+pans coupés de la Renaissance, de la Roche-Maurice-lès-Landerneau, de
+Landivisiau, de Ploaré, de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et
+légers clochetons et ornés de balustrades à deux étages, comme les minarets
+de l'Orient; les flèches élevées le long des côtes, celle de Tréguier, par
+exemple, percée à jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
+constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de croisillons,
+d'étoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les bénitiers exprimant
+toujours le caractère de l'époque: à Dinan, dans une église du XIIe siècle,
+une cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de toutes pièces
+supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siècle est le
+temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une
+église du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante petite
+colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et
+au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se
+venait poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, et inspirés par
+un sentiment plus chrétien encore, les bénitiers extérieurs, si communs
+dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, à
+Morlaix, à Quimperlé; le bénitier intérieur n'est qu'un accessoire; le
+bénitier extérieur, isolé en avant de la porte, a une signification plus
+précise: il dit où l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de
+l'âme: le chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, son
+coeur se recueille et se prépare. Les architectes bretons ont bien compris
+cette grave pensée de la religion: les bénitiers extérieurs sont de
+véritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré
+d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées de leurs ailes; le
+dais élancé, ciselé, d'où pendent les pointes effilées d'une broderie de
+granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble
+inviter le fidèle à entrer dans la maison de la prière.
+
+ [Note 1: Il y a un bénitier semblable à Corseul.]
+
+
+
+
+II
+
+
+Foi et poésie des Bretons (suite).
+
+=Saint-Thégonec.--Les cimetières.--Les calvaires.--Cast.=
+
+
+Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idée de
+ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, à
+Saint-Thégonec, entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle funéraire,
+sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chrétien de Bretagne,
+se sont comme donné rendez-vous.
+
+Les cimetières bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent
+l'église; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas même de portes;
+une grille de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire
+aux bestiaux l'accès de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire où
+sont représentées des scènes de la Passion, quelquefois la statue
+agenouillée d'un pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus à
+ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls monuments de ces
+cimetières des villages bretons; les tombes sont marquées par de petits tas
+de terre, serrés l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
+recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creusé comme
+une petite coupe où s'amasse l'eau du ciel, et dont la mère, le fils,
+l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour
+celui qui est couché dans la terre[2]. Ces cimetières, placés au milieu des
+bourgs et des villages, ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années
+pour que ces champs de la mort soient comblés des corps des générations
+éteintes; les morts bientôt sont exhumés pour faire place aux nouveaux
+venus: dans quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir
+déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la façade de
+l'église, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus
+aucun corps, froids témoignages d'un souvenir qui de jour en jour va
+s'effaçant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté de
+l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli les os des morts
+exhumés: si l'on jette un regard à travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur
+ce charnier sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, entassés et
+mêlés comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marché sur
+terre, solitaires et délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.
+
+ [Note 1: A Goueznou, à Plabennec, etc.]
+
+ [Note 2: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans
+ les pierres sépulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'à
+ désaltérer les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la
+ tombe.]
+
+Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a
+voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arrachés à la
+terre. Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle
+inattendu: à toutes les saillies du bâtiment, sous les porches, sur la
+corniche antérieure, sont alignées, accrochées, suspendues l'une à l'autre,
+une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boîtes,
+surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crâne des
+ancêtres, la tête, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le
+_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une
+inscription indique la date et le nom:
+
+_Ci gît le chef de_...
+
+On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole
+touchant. Ce sont les archives funèbres des familles, non renfermées dans
+la maison où l'habitude les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église,
+devant lesquelles les générations nouvelles passent et se découvrent, le
+dimanche en venant prier[1].
+
+ [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à
+ têtes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous
+ les os, et qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme
+ des ballots.]
+
+Çà et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques crânes de morts
+qui n'ont pas eu de famille et à qui l'on n'a pas donné de cercueil,
+verdis, les yeux pleins de gravier, à travers lesquels pointent des brins
+d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là appuyé peut-être sur
+celui qui fut son ennemi en ce monde.
+
+Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre
+dans l'église, et cette église est comme un résumé de toutes les églises
+bretonnes: tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, chaire
+en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la
+Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, à
+fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophètes de
+l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à la sainte Vierge;
+voûte d'or et d'azur au fond tout étincelant; le choeur, l'autel et les
+chapelles latérales, chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges,
+fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, un ruissellement
+d'or, de verdure, de rouge éclatant et d'azur.
+
+De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le côté, se
+détache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres
+suintent l'humidité; les assises qui ont pris une teinte noire, séparées
+par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de
+deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous
+l'ouvrez, et vous vous arrêtez ébloui: c'est là le cimetière, et, dans le
+cimetière, devant vous, à droite, à gauche, une réunion inattendue de
+monuments: sous le porche où vous êtes, des deux côtés, les statues
+alignées des douze Apôtres; en face, une large porte à trois arcs, d'un
+style imposant, la porte du cimetière, et l'on dirait d'une arche
+triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe
+sous cette porte, couché dans le cercueil, entre non dans la terre, mais
+dans la vie éternelle, le séjour de la joie et de la gloire; à droite, une
+chapelle funéraire, du même temps que le Louvre de Henri IV, décorée,
+sculptée du bas en haut, comme une châsse immense taillée en granit; enfin,
+à gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces
+calvaires compliqués, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de
+statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes
+les plus naturelles et les plus naïves, disciples, prophètes, saintes
+femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant
+toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, à plusieurs étages, croix
+sur croix, aux branches chargées de statues, la Vierge, saint Jean, les
+gardes, et, tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde et les
+yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des
+coupes le sang précieux de ses mains[1].
+
+ [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si
+ remarquables du reste par leur belle église, sont plus compliqués
+ et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.]
+
+Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funéraire; et
+là, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement
+du Christ, exécuté dans des proportions colossales, cette scène qui a
+inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes,
+et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complète, en
+donnant à ces personnages si vivement émus l'apparence même de la vie: vous
+les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages pâlis; la
+Vierge, les lèvres pressées sur les pieds livides de son divin Fils, la
+Madeleine bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui
+inondent son visage: vous devenez acteur en cette scène passionnée, vous
+êtes saisi, pour ainsi dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances
+vous frappe au coeur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de l'âme, vous êtes
+étonné de sentir des larmes qui coulent de vos yeux.
+
+Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont répandues avec la
+même profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus
+éloignés de toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les
+montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, qui n'est qu'un
+petit village voisin du Faouet, moins même qu'un village, un misérable
+hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, près de
+Quimperlé; modeste manoir qui mérite à peine, le nom de château, on
+rencontre des jubés de bois sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de
+personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches églises, oeuvres
+admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les
+prodiges et les mystères de la religion, et conservent chez le peuple et
+raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empêcher de se
+demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui
+ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux
+auteurs de ces oeuvres tant de qualités si rares: fécondité d'invention,
+vérité du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de
+ces scènes divines? Dans tous ces monuments du moyen âge, c'est la même
+vérité, la même puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se répète, il
+ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui a
+une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un motif que le temps de
+l'exprimer avec une vivacité rapide, et passe à un autre et vous entraîne
+dans sa course inspirée.
+
+Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création: cette société,
+comme un homme qui est parvenu à sa maturité, avait accompli tous les
+travaux nécessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siècles
+l'avaient préparée, elle s'était dégagée des langes de l'antiquité, sa
+langue était faite, ses idées religieuses arrêtées; la république
+chrétienne est logiquement constituée, elle a son unité. Ce peuple, alors,
+est dans la complète possession de sa force; il ne lutte pas pour créer; il
+n'est pas tiré en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est
+pas emporté par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne dirige pas,
+mais qui vous pousse, qui naît du désordre des idées et que notre temps a
+justement appelé d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les âges précédents ont
+cherché, amassé, rapproché; tous les matériaux sont prêts sous sa main; il
+n'a plus qu'à les prendre: c'est le génie même de l'époque qui, libre et
+aisé, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a
+qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. Alors l'imagination
+partout éclate, vive et colorée; un même esprit, dans les monuments d'art
+comme dans la littérature, crée les ornements variés des églises, invente
+les fabliaux et les contes, trouve à chaque instant des images nouvelles
+pour représenter les opinions, les idées et les moeurs; et cette
+imagination, loin de se fatiguer, féconde; car ce n'est pas une production
+factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son
+printemps, toute une suite de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et
+voilà pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus.
+Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas
+leur pensée qu'ils ont rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de
+leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été élevés et ont vécu,
+qui a pénétré tout leur être, et est devenue comme une partie même de leur
+âme. Ainsi, ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments
+de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre,
+mais le témoignage de leur piété et de leur foi, de la piété et de la foi
+de tout un peuple.
+
+La même foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en
+doutait, que signifient ces signes multipliés d'une piété qui ne
+s'affaiblit pas, ces écharpes de cachemire, dons des femmes de
+l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, et
+ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de béquilles appendues au Folgoat
+par les infirmes guéris? et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui,
+chaque année, viennent, comme une armée, entourer de leurs longues lignes
+aux cent replis l'église de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux
+qui tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, trop petite
+pour ce musée chrétien incessamment renouvelé? A chaque pas s'élèvent des
+chapelles et des églises neuves: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
+à la fois; Lorient, ville toute peuplée de marins et de soldats, vient
+d'élever à ses portes une église dans le goût du XIVe siècle; Vitré donne à
+son église un clocher neuf et une chaire sculptée; les petits villages
+dressent, dans leur cimetière, des calvaires à personnages comme au moyen
+âge; le calvaire de Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856;
+Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo; Quimper lance
+dans les airs deux flèches hardies sur les tours de sa cathédrale; la
+chapelle de Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute
+blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie
+pieuse; Nantes, en même temps qu'elle bâtit plusieurs églises nouvelles,
+achève son immense cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel tous
+les siècles ont mis la main, et construit cette église Saint-Nicolas,
+reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis,
+oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à
+accomplir en moins de dix ans le zèle de son pasteur et la piété de ses
+enfants, avec le produit de leurs aumônes et de leurs dons. Il y a quelques
+années, à Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle placée à
+l'extérieur de l'église: statues peintes des douze Apôtres, autel
+resplendissant, voûte azurée aux étoiles d'or, nulle dépense ne fut
+épargnée, nulle décoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
+de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de
+l'inauguration. Ce sont là les fêtes nationales des Bretons; ailleurs, les
+peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de
+révolutions qui se succèdent; eux accourent de toutes les parties de la
+Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel.
+
+Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité dans le maintien de ces
+hommes et de ces femmes agenouillés sur le pavé des églises! Ce n'est qu'à
+la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de l'être humain dans
+une pensée qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie
+soient anéanties; immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette
+contemplation absolue où l'on se représente les saints, envahis par un
+sentiment de vénération, de soumission et d'humilité, où l'homme disparaît
+et où il ne reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif que
+tous les monuments; ces actes journaliers d'une dévotion toujours égale
+montrent l'état habituel de l'âme.
+
+Traversez, un jour de marché, la place de quelque ville ou bourg du
+Finistère: l'aspect en est varié et animé; ce marché, c'est une file de
+petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de
+marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux
+d'hommes, des ornements de laine tressés sur des roseaux pour les
+chaussures des femmes, des épingles bariolées, à dessins enroulés avec des
+perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques,
+de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces
+petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec
+leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur
+le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs
+braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées sur les hanches,
+de manière à laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le
+chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent relevés
+dessous et le bâton à la main, ne se pressant pas, marchant à pas comptés,
+faisant leurs marchés sans hâte. Mais voilà midi: de la haute tour du
+clocher de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze
+coups lentement résonnent; aussitôt, à ce dernier coup, tout mouvement
+cesse, tout le monde s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la
+place; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent leurs grands chapeaux,
+leurs longs cheveux tombent sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux,
+se signent et murmurent à voix basse l'_Angelus_. L'étranger, au milieu de
+cette foule prosternée, s'étonne lui-même de rester debout, et s'incline
+comme involontairement. Puis la prière de la Vierge finie, ils se relèvent,
+le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui
+ressemble au murmure de la mer éloignée.
+
+Il me semble les voir encore dans l'église de Cast (Finistère). C'était un
+dimanche, à l'heure des vêpres; la cloche sonnait dans le clocher à jour,
+et, sur la route, devant l'église, était amassée une grande foule, hommes
+et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de
+sonner; les groupes se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un
+côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'église. Les
+femmes entrèrent les premières; en un moment, la nef en fut remplie; au
+milieu, les jeunes filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc,
+mais toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, des rubans
+d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et
+retombant en quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le coeur d'or
+et la croix sur la poitrine; dans les contre-allées, les femmes et les
+mères, en costume plus varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus
+et jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin brun, des jupes
+rouges, des bas à coins brodés d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé,
+la tête inclinée, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli.
+
+Puis, quand les femmes furent placées, une autre porte s'ouvrit par un côté
+de l'église, c'était le tour des hommes; ils entrèrent, à la file, d'un pas
+grave et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. Autant les
+femmes, dans leur costume bariolé, étaient scintillantes de vives couleurs,
+autant celui des hommes était simple et sévère, ce qui saisissait
+l'attention, ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, leurs
+longues vestes brunes, seulement bordées d'un galon rouge, leurs larges
+braies bouffantes; c'était leur tête carrée, les longs traits de leur
+physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs fronts
+comme une toison épaisse, et descendant en longues nappes sur leurs épaules
+et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
+portaient le même costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, à l'air,
+prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur
+les sourcils épais, leurs yeux avaient une expression énergique et je ne
+sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce n'étaient point des hommes de
+notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards
+brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour pénétrer sa pensée,
+ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses têtes comme des crinières
+de bêtes fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part; on pensait à ces
+tribus des déserts de l'Amérique qui errent encore sur les frontières, des
+races modernes, et qui, avec leur parole brève et sentencieuse, leurs
+gestes rares, leur démarche solennelle, semblent garder le mystérieux
+secret des premiers jours du vieux monde.
+
+Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant l'autel, et
+s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, entourant entièrement la grille
+du choeur. C'était là, la vraie assemblée des fidèles; les hommes, comme
+une forte milice, en avant; les femmes derrière, foule plus humble; tous
+ayant oublié tout le reste, ne vivant plus que d'une pensée, tout à Dieu.
+Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous,
+habitants civilisés des villes, nous cherchons à expliquer Dieu; même à
+genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous
+doutons peut-être s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées,
+méditations stériles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il
+a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui produit leurs moissons, il les
+a faits eux-mêmes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui
+peut tout, au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce
+Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils
+adorent.
+
+La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la
+vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la
+religion, source de sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe,
+mais qu'il vit.
+
+
+
+
+III
+
+Les pierres.
+
+=Le Morbihan.--La presqu'île de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.=
+
+
+Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien costume breton; au
+premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est là que la
+surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la
+famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède à nulle autre
+partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus
+vif au moment de la révolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des
+chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses
+côtes que choisirent les émigrés pour y débarquer et y recommencer la
+lutte; c'est à Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, à
+la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, pour tout dire en un mot, le
+nom du Morbihan ne se sépare pas du nom de Cadoudal.
+
+De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se fait le grand pèlerinage
+de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves
+le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a
+l'amour; ils donnent à sainte Anne une part presque égale de l'affection
+tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le
+pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du
+Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus éloignés de la
+Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des
+enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs champs, leurs maisons, leurs
+travaux, pour vénérer en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta
+le Sauveur. Et quelle piété! quelle dévotion! Dès que, de loin, dans la
+lande où ils marchent par groupes, le chapelet à la main, ils aperçoivent
+le clocher de l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front
+courbé, murmurant une prière à voix basse; puis ils se relèvent, s'alignent
+sur deux rangs, et, la tête découverte, à pas mesurés, s'avancent vers
+Sainte-Anne, où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
+l'arrivée de nouveaux pèlerins.
+
+Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de
+Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même
+Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.
+
+Le sol même a un caractère particulier: il n'y a pas un étranger qui n'en
+soit frappé; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des
+dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entourés de
+quartiers de roc, débris de dolmens renversés; dans la lande, parmi les
+verts ajoncs, surgit le cône gris d'un menhir isolé; sur le bord du chemin
+est affaissée, semblable à un grand animal pétrifié, une pierre branlante,
+masse énorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement;
+partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquité.
+
+Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère si déterminé. Le
+golfe du Morbihan, qui donne son nom à cette partie de la Bretagne, ne
+communique avec l'Océan que par une passe étroite; s'avançant longuement
+dans les terres où il découpe de profondes anses, semé d'îles que l'on
+compte par centaines, qui s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de
+ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques
+de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer intérieure, la mer de
+Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes
+pour défendre l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de chaque
+côté, s'étendant comme des bras, la longue presqu'île de Rhuis et la langue
+de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
+déjà existait au siècle de César.
+
+Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donné
+rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de
+Rhuis, d'abord le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné à
+l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, mais au dehors
+solide et presque entier; gris, triste et inébranlable, il est resté debout
+comme une sentinelle qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le
+couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut quelque temps
+Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne
+plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de
+pierres alternées: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux
+côtes dentelées, et le vaste Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois
+détachées de la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin
+l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds,
+sont les chambres sépulcrales où ont été ensevelis les chefs des peuples.
+
+Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis; sur l'autre rivage, relié à
+celui-ci par quelques pierres druidiques jetées çà et là dans les îles du
+golfe, vous apercevez tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de
+Tumiac; les dolmens et les grottes se succèdent, et les menhirs ne se
+comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement
+breton étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments qui
+attestent l'existence d'une cité puissante. C'est parmi ces monuments que
+se trouvent la _Table de César_ et le _Grand Menhir_. La voilà, dans une
+lande, cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, depuis deux
+mille ans, n'ont pas bougé; épaisse et large tranche de roc qu'on dirait
+coupée dans une montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la
+taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont
+pas cru qu'elle pût porter un autre nom que celui de César, du géant qui
+les avait vaincus.
+
+ [Note 1: Le village du Loc consacré à Marie.]
+
+Faites quelques pas encore dans la lande, à travers les ajoncs épineux,
+vous êtes arrêté par une masse immense étendue sur le sol. C'est le _Grand
+Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe à la base, il a
+soixante-quatre pieds de long; obélisque colossal, il s'élevait jadis dans
+la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour.
+Depuis des siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, qu'en
+tombant il s'est brisé en quatre morceaux; ils sont là, à la suite l'un de
+l'autre, à l'endroit où ils sont tombés; on dirait des tronçons d'un
+formidable serpent antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de place.
+Comme soudés au sol, ils dureront autant que le sol même.
+
+Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les grottes de Plouharnel.
+En revenant de la presqu'île de Quiberon, au moment où l'on jette un regard
+derrière soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à l'heure ne se
+verra plus, on aperçoit, dans un champ, de grosses pierres peu élevées
+au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et
+on est près de les dédaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui
+vous semblait couché à terre, vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un
+édifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds
+pour pénétrer dans l'intérieur: alors vous avez devant vous une allée
+droite, formée de larges rochers plantés en terre, comme une muraille; au
+bout de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, une petite
+chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1].
+
+ [Note 1: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix
+ et le cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu
+ d'années.]
+
+Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui,
+semblables à des dalles monstrueuses, scellent ces sépulcres vides. Trois
+grottes s'alignent à côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur,
+sépultures familiales où, près de la dernière demeure des parents, avait
+été réservée la tombe du petit enfant.
+
+Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables alignements: à mesure
+qu'on approche de Carnac, à droite et à gauche, se dressent, dans les
+champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces
+groupes, le plus considérable et composé des plus gros blocs, s'appelle le
+_Camp de César_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en
+notre France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme Napoléon en
+Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière: l'homme ne créant pas, ce sont les
+destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et
+dont elles consacrent le nom.
+
+Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes d'une armée. Bientôt
+on se trouve au milieu de l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas
+cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là, comme en toutes les
+recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses où il aspirait, les
+possédant et les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est qu'elles
+soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux
+les nuages, il se demande si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même
+ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur énormité et
+leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couchés à terre comme un
+monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous,
+vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, immobiles et muettes, les longues
+rangées de pierres levées sans nombre.
+
+Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, également
+séparées l'une de l'autre comme si le commandement d'un général eût écarté
+largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat
+est un roc roide, le pied profondément enfoui dans le sol, les plus petits
+au bas des files comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête;
+l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté de ces colosses, atteint
+à peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs
+informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent
+refléter les images mornes d'un éternel ciel de décembre.
+
+La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à l'entour déserte et
+silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait
+cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait,
+nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable de son
+passage, a amassé, apporté ici ces lourdes masses et les a dressées vers le
+ciel, comme les bras pétrifiés de géants ensevelis? Celtes? Gaulois?
+Kymris? Nul ne répond: un peuple nombreux a été, on ignore même son nom! Ce
+peuple connaissait-il les secrets d'une mécanique puissante pour avoir
+soulevé ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou
+si, à force de bras, il les a arrachés de la terre, amenés et plantés en
+rangs rigides, quelle pensée l'animait? Est-ce un temple? quelle foi!
+Est-ce une sépulture? quel symbole caché! Une catastrophe sans précédents
+a-t-elle couché dans cette lande une race entière? un choc soudain a-t-il
+ouvert la terre? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une
+nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporté? Et les
+peuples voisins auront marqué la place de ce peuple évanoui par ces rocs
+inébranlables, témoignage mystérieux d'un désastre qui ne sera jamais
+raconté!
+
+Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, annoté et
+traduit les chants bretons, désira sauver de la destruction un dolmen
+qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le
+transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe près de
+Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. C'était un dolmen de moyenne
+grandeur, et la distance à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais
+lorsque l'on se mit à l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et
+chevaux pouvaient à peine ébranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en
+augmentant hors de toute prévision le nombre des uns et des autres qu'on
+parvint à la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante
+chevaux et l'on mit dix-sept jours à l'amener à la place qui lui était
+destinée; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées
+de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on
+suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout
+successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas
+dans une journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contrée
+qui avait perdu les traditions des ancêtres, émut toutes les populations
+des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des
+routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fût
+jamais rétablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonçait lentement dans
+les chemins rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. Elle
+arriva enfin à la porte du parc; ce fut un jour de fête, elle entra comme
+en triomphe, un enfant était monté dessus, portant des fleurs dans ses
+mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple célébrait le succès
+d'avoir remué une pierre, lui dont les aïeux dressaient et alignaient les
+rocs par milliers.
+
+
+
+
+IV
+
+Quiberon.
+
+=Le combat.--Le fort Penthièvre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des
+martyrs.=
+
+
+Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens
+du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte
+armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre,
+une presqu'île étroite et avancée dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces
+bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont
+entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux
+compétiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
+chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin; à
+Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux
+sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, républicains
+commandés par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des débris
+de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la
+Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voilà
+les faits et les noms: magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments
+sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand; nous n'avons rien à lui
+envier.
+
+C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, près de Carnac, que
+débarquèrent, à la fin du siècle dernier, des exilés français venant, les
+armes à la main, reconquérir leur patrie.
+
+On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette tentative des émigrés:
+c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs,
+Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et
+Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes,
+poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés
+aisément s'abusent: loin de la patrie, les événements sont passés avant de
+retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on
+entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y
+attachèrent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient
+franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie
+des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés
+croyaient encore la Vendée en armes; alors arrivait à Charette, du fond de
+l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais
+non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à
+Stofflet des cordons et des brevets de généraux; alors on rêvait une
+expédition décisive dans l'Ouest, et l'on décidait une descente des émigrés
+en Bretagne.
+
+Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise: si Stofflet et
+Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la
+Vendée en éveil; un secours inattendu, un premier succès pouvait la
+remettre debout; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient
+une armée entière: on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche
+contre Tinténiac et Cadoudal; leurs bandes éparses se levaient tout à coup
+devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur
+le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait
+favorable: maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on
+souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mépris
+de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait
+de descendre était un pays ami: dès qu'une armée régulière y mettrait le
+pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris;
+l'Ouest tout entier se lèverait; les républicains, dans cette haute marée
+populaire, seraient engloutis; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés
+jusqu'à soixante lieues de Paris; cette fois, dès le premier jour et sans
+tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près; un prince
+apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait à
+grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.
+
+Telles étaient les espérances et les illusions. Pour l'accomplissement de
+ces grands desseins, rien n'avait été épargné; les préparatifs furent
+dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont prétendu
+qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de
+l'ancienne marine française; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas: un
+plus pressant intérêt la poussait; l'ennemi d'alors, c'était la République.
+Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance,
+sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes
+et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire:
+les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours
+pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre à la
+Convention, à _plusieurs centaines de millions_.
+
+Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait
+partout ranimés: il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier
+qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de
+l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la
+marine royale accoururent. «On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents
+épées avec l'ancre sur la garde.» Les Bretons, surtout, étaient en grand
+nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du
+moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont
+plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Émigrant_;
+l'artillerie avait pour chef un militaire savant et éprouvé, le comte de
+Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances; beaucoup
+d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportèrent avec eux,
+nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés; enfin,
+spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de
+vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le
+mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils étaient cent
+vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait
+soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains; celui qui
+animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable; car
+l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse; mais
+eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé
+entières ces vaillantes et généreuses vertus.
+
+ [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban
+ de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]
+
+Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes: mais ici, dès
+le début, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout
+échouer, défauts de cette génération élevée par le siècle du doute, et que
+Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour
+qu'elle y pût immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dévoûment,
+l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues; il ne se
+trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, négociateur,
+diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête; d'Hervilly,
+officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble; Sombreuil
+arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé: Puisaye est
+le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent
+que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de
+partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort,
+ils se divisent: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois
+semaines après le premier; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15
+juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois,
+attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui vint, deux mois
+plus tard, faire une inutile descente à l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter
+leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en
+Angleterre: ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne
+songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au
+moindre échec vont déserter.
+
+Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer était libre; les
+vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de
+Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de
+la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil, cinq mille Français
+mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit
+leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en vue, des
+cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux; plusieurs se jetèrent
+dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des
+transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée;
+les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des
+vivres et des provisions: «Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
+dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris
+incessamment répétés: «Vive notre religion! vive notre roi[1]!» En se
+retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons
+d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les
+allait porter en avant, et balayer les champs devant eux.
+
+ [Note 1: Puisaye, _Mémoires_, édit. de Londres, 1807, t. VI.]
+
+Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le
+terrain. Elles étaient en petit nombre; ordre leur fut donné de se retirer
+sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à perdre la
+Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les
+bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures,
+dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de
+combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit.
+
+Mais qui les arrête? pourquoi cette ardente armée reste-t-elle comme fixée
+au sol? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui
+accompagne toujours l'exil; alors aussi apparaît la petitesse de vues du
+chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissimule pas son
+dédain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se
+mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir
+formés; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En
+vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du
+commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments
+républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés,
+murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre
+française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et
+ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles
+aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend
+celui-là; avant même d'avoir combattu, on doute du succès; il faut attendre
+le second corps d'armée; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au lieu
+de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre
+serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été
+étouffée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
+dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le fort Penthièvre qui la
+ferme; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au
+débarquement.
+
+Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne
+voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger; Hoche qui craignait
+un soulèvement général rassemble en hâte tous ses soldats; il va aux
+émigrés qui ne viennent pas à lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et
+le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon; il les tient
+là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues
+de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des
+flots.
+
+Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de l'action est venue;
+ils n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on
+va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la
+jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec
+magnanimité, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy.
+
+Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île: après une première
+tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillet), un plan est formé
+pour forcer le camp de Hoche: deux détachements, descendant à quelques
+lieues de là, à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière
+attaqueront les républicains; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée
+sortira du fort Penthièvre et les assaillira de front: pris entre deux feux
+par des troupes supérieures en nombre, Hoche ne peut résister (16 juillet).
+Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les
+plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de
+hasard, mais que Dieu jette à l'encontre des capitaines quand il les veut
+perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par un
+contre-ordre venu on ne sait d'où[1], il s'égare à dix lieues de là; son
+chef même, Tinténiac, est tué; la seconde troupe à peine a mis pied à terre
+qu'elle est obligée de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et
+les derrières des républicains manquent ainsi à la fois; le signal qui
+devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu.
+
+ [Note 1: Des agents de l'intérieur.]
+
+Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île; ils
+ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil,
+quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils
+marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et
+défendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher;
+puis, tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une
+décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont
+hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise?
+Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur
+prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et
+désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne
+les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas
+qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter
+vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. Les
+républicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon
+ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: «Il semblait, leur
+disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade.--On s'est
+battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se
+sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant
+eux.»
+
+C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient
+toute leur vie crié _en avant!_ à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne
+savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en
+périt quarante-trois; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux
+vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par
+terre. Il fallut enfin céder; qu'était le plus intrépide courage contre des
+feux de peloton? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là, sans la prévoyance
+du comte de Rotalier; avec ses canons, il arrêta la poursuite des
+républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour
+cette fois[1].
+
+ [Note 1: Son fils tomba près de lui: «Enlevez cet officier,»
+ dit-il, et il continua à commander.]
+
+Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées; les
+premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20
+juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre
+désertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armée et les
+émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée
+presque entièrement d'anciens républicains; la trahison, bientôt, le lui
+livre: quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du
+dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader
+les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une
+armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui,
+depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient
+devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous
+fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la
+tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder.
+Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de cette foule
+éperdue; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et
+on les emmena comme des troupeaux.
+
+A cette heure, les deux généraux ont disparu: Puisaye s'est hâté d'aller
+mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu
+l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant
+ses fautes par la mort du soldat.
+
+Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment
+débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens
+soldats. Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces
+sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île,
+près de Portaliguen; là, réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre
+la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée nombreuse,
+n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre
+que leur vient la pensée; «Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et
+il fut alors unanimement décidé que nous sortirions tous du fort, et que,
+secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous
+nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs républicains, où du
+moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une
+mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];»
+mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette poignée
+d'hommes va-t-elle donc périr? Sûrs de la victoire, ils n'ont que de la
+pitié: «Rendez-vous, braves émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas
+fait de mal! nous sommes tous Français!...» Ah! si ce ne furent pas les
+généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était la voix généreuse de
+Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent!
+Sombreuil, alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et
+quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.
+
+ [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le
+ vicomte de la Villegourio).]
+
+C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée
+avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie
+du massacre des émigrés.
+
+J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent désir de
+chercher la vérité, tous les récits qui ont été écrits de ce moment
+solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard
+des prisons[1], et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le
+biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et
+conquêtes_, où l'on sent une âme toute française, et l'historien de la
+Révolution, M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, et les
+pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon à
+Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses
+du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
+enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention; j'ai recueilli en
+Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions et les souvenirs; et la
+conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas
+capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaient
+pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on
+imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée.
+
+ [Note 1: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent
+ sur le fait qu'il y eut capitulation.]
+
+Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la
+relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues
+années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même[1]:
+«Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche: Les hommes que je commande sont
+déterminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser
+rembarquer, vous épargnerez le sang français. Le général Hoche lui
+répondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre
+bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre.--Les
+émigrés seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui,
+dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son
+nom: Quant à vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi,
+répondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
+mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes.»
+
+ [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine,
+ Londres, 1795.]
+
+Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le
+général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas
+les armes.
+
+ [Note 1: Il n'est pas certain que le général républicain qui
+ conféra avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le
+ général Humbert; mais cela ne change rien au fait.]
+
+Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme
+sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de
+meurtrières bordées sur les républicains: «Du moins, Monsieur, faites
+cesser le feu des Anglais!» s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du
+jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant
+son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que
+signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hésitent-ils à
+fusiller immédiatement ces émigrés? la loi n'était-elle pas formelle? Mais
+non, ils attendent la décision de la Convention: Tallien court à Paris; et
+là, son discours se tourne contre lui-même: «Les émigrés, dit-il,
+envoyèrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister
+entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la
+vengeance et la mort?» Les applaudissements l'ont enivré[1]; il ne sent pas
+que son récit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient à se
+rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand
+l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la
+douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux! Devant
+la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: «Prêt à paraître devant
+Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les
+émigrés en prisonniers de guerre!» Et, se tournant vers les soldats
+présents en foule: «J'en appelle à votre témoignage, grenadiers!--C'est
+vrai, répondent-ils.» Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire
+se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit! Et
+tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés; on est
+obligé de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut
+que l'on choisisse des étrangers; c'est à des officiers de la légion belge
+qu'est donnée la mission de condamner ces Français!
+
+ [Note 1: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de
+ Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]
+
+L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fût
+écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même
+assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses
+passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le
+plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces.
+Hoche leur écrivit: «L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y,
+citoyens représentants, cinq mille Français!» Pas un ne se leva pour
+l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de
+ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés; les Montagnards les
+regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils
+abhorraient; pour être atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre
+eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé; l'opinion leur
+défendait de frapper encore; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort
+qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre! Qu'étaient
+quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait
+égorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus!
+
+Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes
+pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite
+tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le
+bourreau.
+
+Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des
+émigrés échappés au même sort; et, dans les récits de tous on retrouve le
+même sentiment; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme
+Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron,
+Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse
+calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni
+emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour
+leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines
+passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces
+victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans
+l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de
+quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à
+qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées,
+qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la
+mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles
+sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait
+qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr; ces
+prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal
+frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains
+disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un
+ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les
+lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se
+joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils
+comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernières
+nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce
+jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on
+accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas
+sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans
+son maître et qui le suit à la mort; cet autre domestique Malherbe,
+l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du
+souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons
+étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins; et
+ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la
+force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui,
+aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la
+prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées
+de la religion et ses immortelles espérances; et ce prêtre se levant au
+milieu des prisonniers: «Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et
+au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis!» et les
+soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et
+répétant les prières des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui
+retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus
+rétréci; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant
+instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui
+serrait le coeur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade
+éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure
+venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient,
+d'Auray, soeurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la
+prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les
+prisonniers,--car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort,
+douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir: la plupart étaient jeunes et ne
+pouvaient se faire à l'idée de mourir; ces femmes dévouées qui, plusieurs
+fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce
+qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de
+la soeur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient
+qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient
+le coeur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme
+entre deux nuages une échappée de soleil; voilà les scènes, les paroles,
+les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort
+heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles
+actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle
+force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du
+devoir et par la foi!
+
+ [Note 1: Voy. l'_Expédition de Quiberon_, par Villeneuve de la
+ Roche-Barnaud; _Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon_,
+ par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier
+ de marine; _Témoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par
+ le V. de la V...g...o; _Expédition de Quiberon_, par le baron
+ Charron; _Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon_, par
+ le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de
+ Vendée_); _Relation du désastre de Quiberon_, par M. de la Touche.
+ Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont
+ surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de
+ la Révolution.]
+
+ [Note 2: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un
+ officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui
+ étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]
+
+ [Note 3: Chaumereix.]
+
+ [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du
+ peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les
+ prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le
+ Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
+ été donnée par M. Théodore Muret (_Histoire des guerres de
+ l'Ouest_); la liste en a été complétée par la _Revue de Bretagne et
+ de Vendée_.]
+
+Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui
+excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil: il était jeune, beau,
+brave; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de
+cette expédition: il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la
+jeunesse; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait.
+Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un coeur si haut, digne
+fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un
+verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la
+mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: «Votre
+famille est bien malheureuse!» lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la
+capitulation, il était déjà condamné; mais il inspirait une sympathie
+universelle; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver:
+une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les
+autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur
+table; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires; bientôt
+il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la
+tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort.
+
+Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une
+suprématie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa
+sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour: tandis que la
+liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup
+arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine
+fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
+l'âme jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves
+gens; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de
+l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensées furent troublées par un
+mouvement de folie; car tout homme qui se résout à se donner la mort est
+frappé dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le
+plus fort; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne
+s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un
+pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande
+âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se
+jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand
+la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux
+cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux
+lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés
+et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute,
+marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient
+émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du
+supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots
+comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et
+qui élèvent l'âme: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: «J'ai
+l'habitude de regarder mon ennemi en face!» Quand on lui commande de se
+mettre à genoux: «Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice,
+mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes!» Ces paroles du
+jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes
+emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres,
+en le louant, disaient: «La France a perdu un de ses nobles enfants, qui
+eût été grand pour la gloire de la patrie!»
+
+Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés: «Ils ont mis
+le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera!» avait dit
+Tallien: trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à
+Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de
+_cent trente-sept_ renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le
+soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt
+par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristés et
+obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et
+s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage; les fosses étaient à peine
+recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les
+corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture.
+
+Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on
+les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été
+élevé près d'Auray, à la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces
+inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri: j'ai vu ce
+champ qu'on appelle d'un nom sacré, le _Champ des martyrs_, une prairie
+longue, verte, entourée de haies; à l'entour, la campagne est solitaire et
+silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription
+au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, là ils sont tombés_! C'est
+une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française
+est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la
+Révolution l'avait décimée en détail; cette fois, elle frappa de cette arme
+que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers
+de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand
+Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous
+d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes
+familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les
+noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de
+notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse,
+d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La
+Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de
+Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils
+des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier,
+Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de
+l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était
+au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine
+de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps
+de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange,
+d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la
+Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé,
+Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement
+résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan,
+Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la
+capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate
+anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de
+ses compagnons, etc., etc.
+
+«La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean
+IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre
+recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1].»
+
+ [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendée_.]
+
+Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à
+secourir ceux qui parviendraient à se sauver; une vingtaine à peu près
+eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à
+terre au moment où l'on tira et qui s'échappa; un autre, un jeune homme,
+Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes,
+s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les
+marais; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près
+d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba
+au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de
+Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1].
+
+ [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray_.]
+
+«Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la
+main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur
+roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient
+pour la cause de leur roi; la France donna la mort à leur action et des
+larmes à leur courage; tout dévoûment est héroïque[1].»
+
+ [Note 1: _Mémoires_.]
+
+Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme
+Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie,
+l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs;
+et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité.
+
+
+
+
+V
+
+Les Rochers.--Combourg.
+
+=Madame de Sévigné et Chateaubriand.=
+
+
+En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on
+longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce
+mur, sépare le chemin d'un vaste préau: on est arrivé. Ce préau c'est la
+grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche,
+les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels
+s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une
+assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un
+château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la
+teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au
+temps de madame de Sévigné.
+
+Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus
+que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent
+somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une âme
+qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point
+ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit
+pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si
+gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et
+réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque
+lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un
+monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce
+et légitime royauté.
+
+Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits
+reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à
+l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes
+d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre,
+elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, «quatre carrosses
+à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main,
+et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de
+Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques
+de Rennes, de Saint-Malo...» On suit cette brillante société dans le salon.
+Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; au
+rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en
+boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que
+nos papiers peints moirés et lustrés; une vaste cheminée, large, profonde,
+avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans
+ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces
+hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans
+les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres
+sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de
+magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin,
+les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi
+laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son
+papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante,
+gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main
+et dont on s'arrachait des copies.
+
+Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à
+grandes allées droites, «tout à fait sur le dessin de Lenôtre» avec des
+arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son
+temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités.
+Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le
+plus élevé: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme
+un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à
+l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et
+landes; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres:
+tout fait silence, on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se
+retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme
+par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la
+tristesse du paysage: bientôt, le calme universel qui plane autour de vous
+envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le
+pas.
+
+Dans le parc, même solitude: le mail a été abattu, mais ils existent
+toujours ces vieux arbres qu'elle-même avait plantés, qu'elle avait vus
+«pas plus hauts que cela,» et qui avaient formé ces belles avenues
+couvertes dont elle disait: «C'est passer une galerie que d'aller au bout.»
+C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un «petit
+livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire,» Tacite, la _Vie de
+saint Thomas de Cantorbéry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le
+plus souvent Nicole, Nicole qui est «de la même étoffe que Pascal,» qu'elle
+ne se lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont
+elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, «faire un bouillon
+pour l'avaler.» Là, elle passe des jours «toute seule, tête à tête, rêvant
+un peu à Dieu, à sa providence, possédant son âme,» allant du livre de
+dévotion au livre d'histoire, «cela fait du divertissement,» de temps en
+temps interrompant sa lecture pour admirer «ces beaux arbres devenus grands
+et droits,» ces longues allées «où l'on est mieux que dans une chambre,» où
+il ne vient personne, et dont «rien n'égale le silence, la tranquillité et
+la solitude.»
+
+Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus
+beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et
+la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de
+Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on
+ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de
+ces bois solitaires? afin de la mieux savourer «marchant à l'aventure,»
+prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah!
+la jolie chose qu'une feuille qui chante!» et s'arrêtant au bout d'une
+allée «où le couchant fait des merveilles!»
+
+Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui
+dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des
+phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie par
+les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant au théâtre, si morne dans le
+monde, cette femme éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du
+spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractères
+faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées.
+
+Elle restait tard en ces bois: «Je n'en reviens pas que la nuit ne soit
+bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon
+air.» Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de
+boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre: au fond, le
+lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre,
+le secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre où elle
+recueillait les meilleures pensées des auteurs; puis, dans un angle, le
+cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits
+ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait
+pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voilà le lieu choisi, séparé
+des grands appartements où elle se retire le soir, «une bonne chambre avec
+un grand feu.»
+
+Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est l'heure de la
+méditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en
+compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que
+l'on avait au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître,
+dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant à M. le Prince_, et que
+l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à
+l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande
+différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent les beaux
+endroits et qui réveillent l'attention.» Et ces livres (elle fait observer
+qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des
+histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie,
+Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les _Homélies_ de saint
+Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle
+a sous la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a apportés
+de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle «se laisse
+prendre à la glu de la Calprenède et de sa Cléopâtre,» ce n'est qu'un
+moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.
+
+Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société
+de ce temps, des études sérieuses, solides, presque viriles; la plupart, et
+madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues,
+l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les
+continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute
+leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser
+avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la
+vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement,
+cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui
+s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la
+femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si
+attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sévigné,
+écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles
+qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui
+mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société,
+la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait
+à peine, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les
+juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en
+s'étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des
+moeurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la
+force comique, mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus
+rares qualités des grands écrivains.
+
+Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là
+quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à
+propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse
+ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce
+peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on
+va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au
+contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa
+jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre
+colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses
+Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un
+désert de pierres, _où auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur
+suite_; du village il est à peine question; on voit seule la terrible
+forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les
+habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le
+père, dur, silencieux, redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et
+n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la
+présence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa
+femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de
+fer; la soeur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat
+sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage
+comme Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la
+main, s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une
+famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de
+montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils
+sont déjà des héros: par son aire haut montée, par ses premiers coups
+d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le
+commencement.
+
+A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé à
+Combourg: la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les
+marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que
+l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des
+_Mémoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on
+le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château: c'est, non
+pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux
+maisons des XVe et XVIe siècles, en pierres de taille, séparées, isolées
+l'une de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de
+Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de
+l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château
+est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait
+partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.
+
+Vu du préau, le château, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus,
+ses mâchecoulis, sa façade morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut
+perron, a un aspect imposant; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le
+même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite,
+étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits
+entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient
+grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands
+châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que
+chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours; on
+cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les
+a vite comptées et visitées: non-seulement cent chevaliers et leur suite
+n'y auraient pas été à l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes
+y seraient gênées.
+
+Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes
+sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de
+Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à
+fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne
+l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à
+Paris, en ses dernières années: un petit lit de fer, des rideaux de calicot
+attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un
+bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M.
+de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la
+table où il écrivit cette pompeuse description du château de ses pères, et
+où, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de
+rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille!
+tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
+moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant: Voyez comme je
+suis grand! et l'humilité descendant plus bas que le dernier des visiteurs!
+On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination
+qui l'a égaré; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un
+contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau,
+que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au
+manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette
+humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus
+dédaigneuse fierté: on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en
+tient compte.
+
+Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés; telle est madame de
+Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur;
+c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et
+madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au
+contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être
+en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il
+n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme
+dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à
+l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer; et l'on ne va pas volontiers
+chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se
+fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
+plus on la connaît, plus on désire la visiter.
+
+
+
+
+VI
+
+Saint-Ilan.
+
+=Colonie agricole.--un poëte et un soldat bretons.=
+
+
+Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de Saint-Brieuc, à une
+lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment
+découpée qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
+chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie
+d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la
+renaissance morale et au dévoûment.
+
+Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étables, les
+ateliers, les bâtiments d'exploitation groupés sur une pente douce qui
+descend à la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres
+plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches: on sent partout
+une sollicitude intelligente et toujours présente. Dans les sentiers
+sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes
+garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail: à leur air, à leur tenue
+régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les
+disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse,
+le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la
+réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et
+sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on se
+figure les premiers chrétiens: ce sont, en effet, des chrétiens, et les
+enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnés, retirés du
+vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de
+l'âme et à la santé du corps; les _frères laboureurs_, d'énergiques
+successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les
+champs et les coeurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques
+prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poëte[1],
+ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère
+féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique de
+leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase et sans discours,
+l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le
+signe de la croix.
+
+ [Note 1: M. Ach. du Clésieux.]
+
+Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naïf
+manoir_[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la
+mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne
+l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite
+il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude; le silence
+sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des
+flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le coeur
+écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone,
+lui qui change incessamment.
+
+ [Note 1: M. Sainte-Beuve.]
+
+On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la
+famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous
+l'inspiration d'une pensée unique: des sujets religieux, une vue de Rome,
+le _forum_ semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite,
+quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du
+prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre
+de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent
+inappréciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et
+sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce
+_Platon purifié_, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils
+conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en
+leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensées montent de leur âme,
+ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se
+change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les
+transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.
+
+ [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.]
+
+Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on
+médite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur
+vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutumé.
+
+Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps
+des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti
+jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de
+sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il
+instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs,
+sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où
+l'on revient toujours le coeur content et le front dégagé; la vaste étendue
+des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans
+bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte,
+avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie,
+l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des
+filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus
+naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître
+respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure
+bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
+de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale
+qui semble protester et revendiquer son antique gloire.
+
+Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France,
+nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de
+guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps
+à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs:
+
+ Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,
+ S'apprête un combat, combat de renom.
+
+Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le
+pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait
+suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune
+Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre
+accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs,
+s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal:
+
+ J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,
+ Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents;
+
+ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz:
+
+ Treize combattants tombés sous ses coups!
+ L'insolent Lorgnez, le premier de tous.
+ Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,
+ Et se délassait à les regarder[1].
+
+ [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poétiques_.]
+
+Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions sa beauté pure, et
+cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idéale de la
+Bretagne des anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques et chantant
+d'héroïques morts.
+
+Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique: à la fin du repas
+qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguère
+vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de
+Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une
+place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine
+la croix qu'il a payée du prix de ses blessures, s'asseoit à la table
+hospitalière où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son coeur. La
+tête droite, la physionomie grave, de cette gravité que donne l'habitude de
+l'obéissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif,
+en cette placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur vie, se
+recueillent silencieux dans le souvenir des combats éloignés.
+
+Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs profonds, les étrangers
+l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis
+longtemps fermées du livre de son passé. On se sent grandir à ces récits de
+guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, mais qui réveillent en nous
+les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le
+dévoûment et le mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il se
+trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons,
+où les assiégés furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France,
+Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blessé au
+haut des airs. Il était du petit nombre des soldats d'élite qui
+accompagnèrent l'Empereur à l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et
+soucieux errer sur la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la
+France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eût voulu passer
+par delà. Et quelques jours après c'était le départ, et la marche rapide à
+travers la France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course,
+entraînant avec elle les volontés et les coeurs, puis courant vers le nord
+heurter les nations, et se dissipant et s'évanouissant enfin aux coups de
+la foudre.
+
+Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts d'un héros qui
+combat le monde et ce désastre sans retour, lorsque ses lèvres se
+fermaient, le vieux soldat demeurait accablé et morne; les yeux baissés, il
+écoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine
+d'une armée qui fuit dans les ombres.
+
+Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte affectueuse: Marc
+Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se
+sont passés,
+
+ Je te dis: d'un projet je sens la noble envie:
+ Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Une larme brilla dans ton oeil expressif,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et ton front devint fier comme un jour de combat.
+ Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,
+ D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.
+ Le matin, le clairon annonçait le réveil;
+ Je te vois, devançant le lever du soleil,
+ Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,
+ Et par des chants pieux ranimer leur courage.
+ La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,
+ Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,
+ Le mien était d'ouvrir à ces intelligences
+ Les régions de l'âme et des humbles sciences;
+ Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,
+ Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,
+ Retenant mieux que lui le sens de la parole,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,
+ Que de fois je serrai ta main forte avec larmes!
+ Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux[1].
+
+ [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _à Marc Jaffrain_.]
+
+Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a
+saisi la charrue_, la _terre fécondée_ par les sueurs, la pensée marchant
+_dans des sentiers nouveaux_, les _biens réparateurs_ répandus _par la
+grâce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complète et bénie_,
+
+ Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui!
+
+Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces
+quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dévoûment, un naïf sourire
+éclairait le front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il
+avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, aux âmes noblement
+douées, il avait déjà oublié.
+
+Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, a une grandeur
+solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon
+sous sa ligne sombre_, comme dit le poëte[1]; à de certaines heures, après
+qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de
+sable fin où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée,
+grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace
+lentement délaissé. Alors le père: Allons, à cheval! à cheval!
+
+ [Note 1: Amédée Pommier.]
+
+ Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!
+
+en avant dans la mer! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent d'un
+irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec
+eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux
+éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la
+brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau
+vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres:
+
+ Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même!
+ La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,
+ Fait naître sur ta joue un reflet de corail,
+ Quand tu t'émeus de ce baptême[1].
+
+ [Note 1: A. du Clésieux, _Promenade_.]
+
+Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la
+famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et
+d'Homère, ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons
+des premiers siècles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie
+de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps
+déjà, idéalisa en ces beaux vers:
+
+ . . . . Sur un rocher, devant l'éternité,
+ Devant son grand miroir et son fidèle emblème,
+ Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,
+ Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,
+ A prier pour renaître, à finir de mourir,
+ A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,
+ A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume;
+ Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour;
+ Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,
+ Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie
+ Chantant sur une lyre![1] . . . . . .
+
+ [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensées d'août, à Ach. du Clésieux_.]
+
+Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris; il passe
+quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions
+diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets
+précipités, les oeuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol,
+ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule
+toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie
+ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant
+lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes! Bien et mal,
+charité sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et
+aspirations à la foi; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer
+les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
+suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se
+rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter;
+et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se
+recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les
+accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps
+assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
+une flamme comme d'un foyer immortel!
+
+Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de
+la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses
+grèves, il s'anime, son coeur bat vivement à ces vives impressions; et,
+parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du
+_vates_, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard
+et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de
+fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent
+mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en
+l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les
+huées. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir,
+ni vice ni vertu_[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une
+large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait
+suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.
+
+ [Note 1: Titres des principales pièces du volume de poésies
+ intitulé: _Une voix dans la foule_.]
+
+ De toutes les cités ô cité souveraine,
+ Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,
+ De sourds mugissements ou de vastes clameurs?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,
+ Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,
+ Animant les marteaux, la scie et les leviers,
+ Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,
+ Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris
+ Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris!
+
+Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur,
+de désolation et de dédain, d'admiration et de colère; mais elle ne se
+confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles
+ne vibrent pas du même son que les émotions de la multitude, elles ont un
+accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
+au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il
+possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde antique: il juge, il
+condamne, mais il aime; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses
+vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les
+_coeurs aimés_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console;
+il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés,
+et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu.
+
+
+
+
+VII
+
+La mer.
+
+=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Légende de la ville d'Is.=
+
+
+Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa
+plaine immense: nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul
+qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est
+une amie; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court
+vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres
+sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus
+insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants
+et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et,
+des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là,
+à la regarder.
+
+Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer? quel charme ont
+ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son
+immensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de
+l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son
+uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête
+pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce
+qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui,
+lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la
+mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne
+manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même,
+toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point
+obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais,
+toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes
+pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu.
+
+Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; là est la vraie
+vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce
+regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui
+se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui
+est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppés par le corps, ne
+pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et
+l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La
+mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la
+regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette
+contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie,
+l'arrêter et la fixer.
+
+La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée
+que l'Océan; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus
+violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme
+le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés: c'est une suite de
+criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de
+promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus
+semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée.
+Telle est la côte qui regarde l'Angleterre; au point où le rivage fait un
+coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer,
+au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points
+même, elle s'est retirée: autrefois elle brisait ses flots contre les murs
+de Dol; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois
+lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas,
+s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle
+est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a
+bu toute l'eau; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée,
+semée de milliers de beaux arbres.
+
+Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de
+la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine
+s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du
+côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes
+qui les ont âprement taillés: on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut
+sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui
+ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île.
+
+De son sommet on embrasse une vaste étendue: devant soi la baie de Cancale
+tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite
+celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour
+île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant
+en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le
+Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point
+le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge; de fort loin
+en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où
+jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les
+matelots et leur indique la route du port.
+
+A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de
+l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte: là, l'Océan a
+toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de
+l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en
+avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant
+lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues
+innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose
+pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle
+soit, a été vaincue: l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied
+à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue
+patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il
+perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il
+passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle
+d'un peuple; là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont
+il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une
+muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la
+presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc.
+
+Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes
+ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un
+élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de
+granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue
+s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en
+cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il
+ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile,
+Houat, Hoedic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au
+milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.
+
+C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes
+baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.
+
+A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais,
+s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe
+profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où
+eussent manoeuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr,
+préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda
+le plus puissant arsenal de la France.
+
+Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli
+de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de
+Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des
+boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs
+de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque
+instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
+Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient
+fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque; il semblait
+entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des
+noms immortels: _Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la
+Reine Blanche, Louis XIV_; çà et là se dressaient muettes les canonnières
+formidables: la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe,
+épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au
+milieu; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble
+voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces
+grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des
+murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent
+des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un
+bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait
+curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une
+machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer
+les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe
+imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un
+vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les
+conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent
+sont invisibles.
+
+ [Note 1: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières
+ pour des _chalands_, gros bateaux de transport.]
+
+Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps
+robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites
+passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute
+forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles,
+volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés,
+que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues
+rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer
+péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques
+que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière: une corde passée sur
+l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans
+hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également
+indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni
+moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis
+passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée
+sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à
+l'oeil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties; en
+entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le
+cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le coeur,
+nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible;
+et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés
+d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la
+société dont ils étaient séparés comme des damnés.
+
+Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de
+guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et
+allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de
+campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un
+homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses
+que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à
+quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme
+écrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands
+câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à
+l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme
+un fil de soie en ses heures de colère; et, tout le long du port, les
+magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer
+sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux
+pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent
+les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs
+d'un brasier étincelant.
+
+Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres,
+au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux
+hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés,
+qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux
+labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges
+trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de
+l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui
+broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore
+et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette
+ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les
+machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des
+remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis
+deux cents ans.
+
+Tel était Sébastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant
+dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était
+aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient
+aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours,
+toute cette force a été anéantie: les assises de roc des bassins ont été
+brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte,
+ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives,
+casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le
+secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa
+base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble,
+_foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voilà Sébastopol
+aujourd'hui: des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la
+tempête de la guerre!
+
+ [Note 1: Isaïe, XXI, 10.]
+
+La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de
+l'Océan; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une
+longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le
+golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de
+l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût
+voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de
+Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la
+baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un
+accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin
+de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une
+large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au
+commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste
+demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche.
+Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces
+petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à
+s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant
+vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.
+
+Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute
+la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le
+Douarnenez d'hiver et celui d'été: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents
+habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix
+mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche: qu'on sache que
+Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses
+côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune
+carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante
+barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque
+jour de quinze à vingt-cinq mille sardines: la pêche durant quatre mois,
+que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent
+dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement
+s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre,
+cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées
+une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins
+filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable,
+sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement
+par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en
+colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme
+indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu!
+
+Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et,
+tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil,
+comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute
+couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la
+svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier
+petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville
+silencieuse semble déserte: la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se
+lèvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au
+loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors
+se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
+le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent,
+descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés,
+touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si
+elles les prenaient à l'abordage: un va-et-vient rapide s'établit aussitôt
+des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle
+et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes
+et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin
+d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent
+sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes
+retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche
+étroite et frêle, comme des ombres.
+
+Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée
+entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan:
+c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
+_bec du Raz_: à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur,
+le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à
+peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des
+vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds
+au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que
+de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et
+ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent
+à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné.
+
+Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et
+déserte; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des
+moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes; un cheval
+isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance
+apparaît debout un pâtre immobile; à son attitude, à sa forme vague qui se
+dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est
+un être vivant ou quelque débris druidique; on est près de le prendre pour
+un menhir.
+
+Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres
+entassées: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie
+en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer.
+Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus
+seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
+de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent
+longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus
+et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette
+mer nue, un navire perdu dans l'immensité.
+
+Encore quelques pas, vous voilà au bord: un tapage, un bruit continu, une
+rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui
+gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y
+déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent
+frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre
+leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous,
+mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées.
+
+Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette
+curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut
+franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs
+assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes, en ces vastes
+solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que
+quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on
+le croit toucher; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant,
+descendant, se baissant çà et là pour cueillir _l'oeillet de poëte_, petite
+fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu
+à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la
+pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête
+la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde
+vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivré de
+cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des
+Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une
+terreur secrète et d'une tristesse solennelle.
+
+C'est là le bec du Raz: à cette masse de rocs que battent les flots sans
+cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé,
+finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre,
+inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des
+côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer,
+l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des
+hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.
+
+Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé: la baie de
+Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont,
+de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère
+de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces
+rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les
+révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques
+hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites
+coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le
+sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la
+mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond; où était une
+ville, les flots; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du
+poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au
+soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît.
+
+Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les coeurs; ils se
+disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être
+frappé sans l'avoir mérité: les actions du passé se lèvent devant eux, et
+des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se
+rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des
+crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants,
+et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la
+tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la
+cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans
+cesse ses systèmes.
+
+Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en
+quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait),
+existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville
+riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de
+forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des
+vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se
+fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour
+ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là,
+Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un
+saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman;
+mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines; elle
+_avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux_, et, comme Marguerite
+de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les
+flots. Là, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués; ses
+voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au
+milieu des rugissements des tempêtes: au matin, un ressort du masque
+subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps
+était précipité dans un gouffre.
+
+Mais un jour, Dieu la frappa de démence: lasse de posséder de faciles
+voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu,
+d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
+du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville: elle déroba
+au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit
+à l'Océan; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans
+doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons
+croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans
+nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de
+civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois
+dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand
+elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville
+sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur; le flot grandissant
+roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout
+à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant
+l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son
+père, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille,
+l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une
+langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course
+précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de
+ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui
+disait à son père: «Si tu te veux sauver, lâche ce démon! jette-le aux
+flots qui le demandent!» C'était comme le _Coeur mort qui bat_, dans la
+fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment; et alors
+éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut
+fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle
+tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la
+dévora.
+
+L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement
+sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au
+delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.
+
+De la ville d'Is, il ne resta rien; où s'élevaient ses tours et bien par
+delà, s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à
+une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la
+mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges
+quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits
+en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses
+emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut
+plus qu'une surface de sable uni.
+
+Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant
+son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le
+câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de
+muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là, au fond des
+flots, à jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la
+nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des
+vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs
+désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des
+amants d'une nuit de Dahut.
+
+Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les
+écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres
+sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en
+faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle
+d'un nom sinistre, _baie des Trépassés_, de ce chaos de rocs où la mer
+s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'_Enfer_.
+
+
+
+
+VIII
+
+Saint-Florent.
+
+=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.=
+
+
+La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées,
+aplaties, à travers de vertes îles; à mi-chemin, elle fait un coude, et
+l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale
+arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un
+gros bouquet de feuillage; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne
+se détache dans l'air; c'est Saint-Florent.
+
+C'était un jour d'été; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais
+la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et
+retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement au
+ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les
+barques, aux voiles déployées; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville
+noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent
+que visitent les princes; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves
+qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur
+les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents
+caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs
+boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe,
+chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des
+branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à
+l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie.
+
+Oui, aujourd'hui, c'était la paix; mais, dans le passé, tout ce qui
+m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que
+je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue
+à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes
+incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et
+Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu,
+reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et
+féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire
+de pirates normands; elle s'appelle l'_île Batailleuse_; sur cette
+esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait un château-fort,
+d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord, un
+autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côté la Loire. Entre
+les deux seigneurs, la guerre était permanente: Angevins de Saint-Florent
+et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
+et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être
+domptés; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance
+comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre
+s'appelle encore la _Bretagne_; tout à l'entour c'était l'Anjou, ce petit
+coin seul était la Bretagne; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en
+ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.
+
+Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs: ce
+bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchamp expira; cet
+autre, Varade où il fut enterré; dans celui-ci, à Saint-Florent même, il
+fit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau; c'est
+ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le
+premier coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans sa chaumière:
+c'est comme le résumé des guerres de la Vendée.
+
+Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, pour la levée de
+trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au
+haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à
+la main, étaient réunis en groupes nombreux et agités. Leurs pères leur
+avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les
+ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas
+partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire; seulement,
+quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons
+voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait
+traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte,
+menaçait la place et les rues.
+
+On commence l'appel des conscrits; pas un ne se présente; l'ordre est donné
+de saisir les réfractaires; les gendarmes sont accueillis par une huée
+générale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les
+bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule
+d'évacuer la place; la foule, menaçante, demeure immobile; il commande le
+feu, les paysans s'enfuient de tous côtés; en un clin d'oeil, la place fut
+déserte; personne n'avait été tué.
+
+Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des
+angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et
+découverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent
+sur la pièce avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le
+canon est pris.
+
+Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin,
+jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à
+la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière était debout,
+debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour
+ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du
+foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique: _Pro aris et
+focis_. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a
+appelé un _peuple de géants_; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été
+vaincu; sa cause a triomphé: la religion qu'il avait défendue sur les
+champs de bataille de la Vendée.
+
+Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine,
+cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec
+les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant,
+se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargées allant et venant
+d'une rive à l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé,
+galopant et donnant des ordres; dans une voiture traînée à petits pas,
+Lescure blessé à mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le
+bruit du canon lointain?
+
+Huit mois se sont écoulés; après avoir défait six armées, pris Thouars,
+Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé
+enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et,
+comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord,
+pour y prolonger sa lutte et sa vie.
+
+Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, au bas de la ville,
+Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient
+de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de
+mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel
+repos.
+
+Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans
+un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille.
+
+La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au delà que
+quelques milliers d'hommes; la question alors s'éleva: que faire des
+prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y
+avait péril à les relâcher. Une proposition alors est jetée dans la foule,
+une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise,
+qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en
+défaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientôt devient un cri
+général, la volonté du peuple.
+
+Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les officiers s'en
+entretenaient; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp
+alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe à
+quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la
+souffrance: «Mes amis, j'ai une prière à vous adresser; c'est sans doute la
+dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée: je
+demande qu'on ne tue pas les prisonniers.»
+
+C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a représenté[1]: le voici,
+ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert
+par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le
+regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober
+un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa
+bouche entr'ouverte, va s'échapper!
+
+ [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'église de
+ Saint-Florent.]
+
+Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible
+choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime
+qu'ils ont une âme: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce! grâce! Et
+ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La
+Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la
+porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller,
+s'écrie-t-il, grâce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne!
+
+Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule
+qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes,
+jusqu'à perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu;
+il n'en resta pas un à Saint-Florent.
+
+Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces
+prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs
+libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens,
+à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où
+elle espérait trouver encore les Vendéens: le représentant Choudieu, qui
+marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un
+des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens; on lui apprit
+que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie?
+demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laissé ici une grande
+partie.--Où sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y
+conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'écria un jeune garçon de douze ans,
+en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa
+botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il
+arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit
+hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors,
+de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple
+vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient:
+Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre
+présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces
+sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir
+inoffensifs sur le sable.
+
+Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans
+l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu; et, en rappelant ces
+détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et
+loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus
+n'avait pas souillé ces luttes fratricides.
+
+J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu; là
+s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le
+couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux
+républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les
+confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements
+extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le
+pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on
+l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forêts
+américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue
+pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de
+Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il
+avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa
+foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son
+épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent:
+le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé
+de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur à
+demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie; il arrêta
+ceux qui voulaient l'éteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la
+maison de Dieu soit purifiée des bleus? Et la foule immobile laissa
+l'incendie dévorer le couvent.
+
+Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer
+l'inscription qui y était gravée; les plaques de marbre de la base ont été
+brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est
+l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui
+emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans
+ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en
+laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs
+vendéens comme des monuments de l'antique Grèce; ces événements, dont il
+reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés,
+marqués que par des débris.
+
+Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été
+mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en
+face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce
+paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier
+rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute
+naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un général en
+chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par
+lesquelles les hommes sont partout dominés: la fermeté calme, qui est le
+plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le
+conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le
+faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter; il semblait que
+Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand
+il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces
+simples mots à la foule agenouillée: «Le bon général a rendu son âme à qui
+la lui avait donnée pour venger sa gloire,» oraison funèbre qui embrasse,
+dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but
+sublime où il tendait.
+
+Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de
+Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four où le Vendéen
+cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie; vis-à-vis, une petite
+place triangulaire est jonchée de débris; là était le monument: la statue
+gît dans l'humble cimetière de la paroisse.
+
+De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées: à
+Saint-Florent, le couvent a été restauré; dans la maison même où il a
+expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une
+statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte
+Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces
+restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion:
+dans le couvent on a établi une école de Frères; la maison, où est placé le
+tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Soeurs: une sainte femme,
+un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à
+des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est
+à sa place: cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue
+brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la
+tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce
+siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la
+religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule
+gardienne des généreux souvenirs.
+
+ [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]
+
+
+
+
+IX
+
+Les vieilles villes.--Les vieilles maisons.
+
+=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.=
+
+
+La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position
+avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne
+qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports
+naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et,
+comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de
+tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les
+Bretons furent marins et pêcheurs; la force résistante de l'Armorique était
+sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent
+contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue.
+
+Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas
+changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait
+cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un
+chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au
+milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des
+ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de
+l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires.
+Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne,
+du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans
+la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à
+Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger,
+semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous
+lequel passent les navires aux longs mâts: lorsque soufflent les grands
+vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien; on le voit
+monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire;
+le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la
+mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe
+de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une
+petite chapelle, rendre grâces à Dieu.
+
+La position de ces petites villes attire et plaît; la partie principale est
+bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan,
+apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les
+maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs.
+Autrefois elles étaient fortifiées; peu à peu elles ont rasé leurs
+remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont
+gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup
+devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent
+de grosses tours renflées; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre
+béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau; c'est
+véritablement une ville du XIVe siècle; on verrait se promener sur le
+rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en
+étonnerait pas.
+
+La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à
+peine, çà et là, quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer;
+des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés
+réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de
+sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur: la
+plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les mulons de sel qui la jalonnent
+de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers vêtus
+de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les
+Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert.
+
+Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble
+immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.
+
+Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses
+grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une
+toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de
+petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de
+vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des
+centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une
+fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant,
+gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à
+vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un
+entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont
+si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.
+
+Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue
+du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du
+moyen âge: avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur
+et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par
+les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout,
+habitées, vivantes; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite et à
+gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de
+leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les
+boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au
+rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage; au contraire,
+les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent
+eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les
+porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois
+la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les
+passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés
+par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites
+vitres qui se touchent presque: la maison en est toute éclairée, la lumière
+y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de
+poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces,
+dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un
+débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination,
+l'ornementation la plus fantastique.
+
+Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y
+en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés
+de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié
+homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux
+pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention
+propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à Tréguier, le
+décorateur c'est le maçon: sur la façade recrépie, entre les poutres
+croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins,
+étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade
+blanche, de près c'est une guipure, une broderie; A Dinan, à Morlaix, à
+Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée,
+ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure
+antique; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de
+la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre
+principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au
+toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces,
+casque en tête, la lance à la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et
+chaussé de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant
+Jésus sur ses épaules; aux angles des rues, un être grotesque se penche et
+se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
+bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses
+petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit
+breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords
+retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies
+plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues
+bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras: c'est la
+représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom
+de la ville: à Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants
+Nantais_; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le
+_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_.
+
+Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres,
+d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche
+consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus,
+habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs,
+entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête;
+et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une
+illumination resplendissante et joyeuse.
+
+Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a
+conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la
+Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché: à droite, à gauche,
+devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges,
+brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives,
+variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas
+l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les
+lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle
+ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là
+et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont
+animées, on y sent circuler la vie.
+
+Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne:
+elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine
+quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois
+construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la
+couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les
+formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen
+âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voilà
+pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne: la ligne est
+la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes,
+institutions, comme au XVIIe siècle; la couleur, c'est la qualité d'une
+société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans
+cesse, qui est en _révolution_, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi
+l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le
+moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues;
+la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et
+ordonnées; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du
+drame, la vie en marche comme une armée.
+
+Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez
+dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous
+disent que vous n'êtes pas en France: les maisons de toute la ville sont
+numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.)
+comme en Allemagne; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
+un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit
+remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à
+former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des
+noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Péchic,
+Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio,
+Kergroës_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des
+ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne
+assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis
+et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables
+sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au
+plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue,
+le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des
+portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres
+sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que
+nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte
+était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille
+femme était là, assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main
+ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le
+grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc
+de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume
+breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de
+Sévigné s'y serait reconnue: «Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer
+ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même
+prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurâmes
+silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se
+plaignait pas.
+
+Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le
+vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les
+églises; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de
+Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à
+balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de
+Châteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres
+et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a
+quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la
+pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque
+de du Guesclin.
+
+Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces
+vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la
+colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur
+lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire
+la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou
+trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intéresse toujours
+l'homme; c'est que là, toujours il fait la comparaison de son état présent
+avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les
+hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce
+que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à
+côté du passé comme à Cesson.
+
+La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante
+forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et
+Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort;
+Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts
+d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait
+les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi
+plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le
+repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays; mais
+un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea
+les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se
+soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu; il
+ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents.
+
+Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant,
+esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque,
+les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et
+châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son
+château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol
+de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent
+les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la
+mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette
+inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une
+solennelle tristesse; l'homme sent que là sa force est impuissante; c'est
+une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours.
+Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà
+et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits
+arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques
+pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête
+brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus
+haut!
+
+Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs
+de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la
+pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds; mais
+il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et
+surplombent au-dessus de sa tête; il désespéra d'atteindre, avec ses petits
+étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire
+son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a
+bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives
+couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a
+rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe
+de notre temps.
+
+Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des
+deux sociétés apparaît saisissant: le petit château, accroupi au bas de la
+tour, s'abaisse comme humilié et craintif; tous les détails
+s'amoindrissent; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes
+étroites; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa
+balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un
+joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée
+sur un énorme monceau de débris écroulés; les grandes pierres de son faîte
+pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son
+escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la
+mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa
+masse longue et sombre; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres,
+presque sans maisons; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel,
+comme un colossal obélisque; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la
+mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent
+incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les
+oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan.
+
+
+
+
+X
+
+Saint-Nazaire.
+
+=Le nouveau port et la nouvelle ville.=
+
+
+La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses moeurs du reste de la
+France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque:
+elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les
+chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure
+vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus
+importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire
+et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant
+de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port,
+Saint-Nazaire.
+
+Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes; il n'y avait pas de
+port; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à
+l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
+mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.
+
+Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands
+navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes; ils s'arrêtaient à Paimbeuf,
+où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la
+Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours,
+par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la
+mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de
+deux pieds d'eau; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs
+entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve
+avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de
+longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre.
+
+Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec
+cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'oeuvre: la terre est
+largement entamée; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur;
+les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates; le
+chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire; en peu de
+temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant,
+pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les
+terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour
+comme des collines; de larges fossés les environnent; bientôt la maçonnerie
+les revêtira, ils seront armés de canons; Saint-Nazaire ne sera pas
+seulement un port, il sera une ville forte.
+
+Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais
+parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes
+portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on
+attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de
+machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre
+cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt
+et les emporte.
+
+Mais le principal restait à faire, la ville: le gouvernement avait
+construit le port, les remparts; les particuliers ont bâti la ville; tout
+de suite on l'a conçue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans
+l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En
+ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions,
+les spéculateurs sont accourus; des fortunes se sont élevées en trois
+jours; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu
+sept cent mille; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions,
+nous en vivons.
+
+Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le
+développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la
+création des villes neuves des États-Unis: une bande de pionniers s'avance
+vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies; ils abattent
+les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du
+sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins
+s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de
+l'est. De même ici: à côté de l'ancien village, dont les maisons basses
+sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande
+cité sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les
+maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la
+trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, à droite et à
+gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons
+alignés de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des blés;
+ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes,
+peintes et dorées comme à Paris; à côté un champ labouré, une haie chargée
+de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie
+arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la
+maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voilà une
+rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin; il n'y a là
+encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité; le centre est rempli
+de décombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la
+table est sans cesse dressée et toujours servie: une population active,
+ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient,
+remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des
+bateaux à vapeur, charge et décharge les navires; de la jetée à la gare,
+c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.
+
+Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin
+est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces
+grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit
+cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà
+l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second,
+on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur
+filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les
+marchandises et les matériaux nécessaires au service du port; et, au
+travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes
+sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en
+levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des
+cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le
+cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le
+rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un
+sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une
+plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet
+du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à
+partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire:
+Allons! allons! pressez-vous! avançons!
+
+
+
+
+XI
+
+Les lutteurs.
+
+=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.=
+
+
+Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes religieuses, mais aussi
+des fêtes de village, des _assemblées_, comme on dit en Poitou, où les
+divertissements et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le
+pardon dure deux jours, la première journée appartient exclusivement à la
+religion: la grand'messe d'abord; l'église de la paroisse a d'avance été
+décorée avec soin, parée de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs,
+d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le
+choeur et les bas côtés, tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet
+entre leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux chants du prêtre
+d'une seule voix, voix puissante des fidèles assemblés qui porte au ciel la
+prière avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.
+
+Après la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc,
+semant des fleurs; les garçons les plus robustes tenant levées les vieilles
+bannières brodées d'or, d'argent et de soie; les croix, les châsses
+étincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontés de plumes,
+au milieu de deux files, s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des
+cantiques; et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement une foule
+d'hommes, le chapeau à la main et silencieux. Le soir, les vêpres, où nul
+ne manque non plus qu'à la grand'messe; enfin le salut, la bénédiction,
+cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle l'indifférent même
+n'assiste pas sans une émotion involontaire, et aussi saisissante dans une
+humble église de village que dans les magnifiques cathédrales.
+
+Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de nombreux pèlerins
+accomplissent les voeux formés pour implorer une grâce ou pour remercier
+Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu
+le pardon, et y passent des heures en prières; d'autres, plus fervents,
+font autour de l'église, à une fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de
+longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont
+point à s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'église, sur la
+place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun
+cri, rien qui puisse troubler la sainteté du jour; les cabarets sont vides
+et les rendez-vous des jeux, déserts.
+
+Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux.
+
+Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de
+pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au
+pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu ont
+été délaissés. Les courses de chevaux, les danses surtout, protégées par
+les femmes, ont persisté; mais les luttes, ces luttes héroïques que
+célébraient les poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers
+que les jeunes filles chantaient aux veillées, on ne les trouve plus que
+dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistère et du
+Morbihan. Là du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a pas
+diminué; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont
+toujours prêts à le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule
+toujours émue, à briguer l'honneur de vaincre.
+
+Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumée.
+Un riche propriétaire, défricheur de landes, comme les moines des premiers
+siècles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, poëte en
+cette langue celtique qui est demeurée immuable depuis trois mille ans,
+veut célébrer un heureux événement survenu dans sa maison, et donne une
+fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré par la tradition
+antique[1].
+
+ [Note 1: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée
+ par un savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la
+ plus sûre, unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné
+ dans la nation armoricaine.]
+
+Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent paroisses: on
+l'apprend, on se le répète le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra
+tous les jeux anciens, la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes
+hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses
+robustes et patientes qualités, cette race de petits chevaux nerveux,
+infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
+sol de rocs; puis, après les courses des femmes, et les courses en sac qui
+font épanouir les visages et éclater les longs rires, les luttes, la
+meilleure part de la fête. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un
+ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de présents
+magnifiques: trois prix sont réservés aux vainqueurs, une somme d'argent
+suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
+dorées, et un costume breton complet; ce costume a coûté trois mois de
+travail au tailleur, qui a épuisé tout son art à orner les larges
+boutonnières, les parements, les gilets et les guêtres, de fins dessins en
+soie de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le plus riche gars
+du pays. Des invitations ont été adressées aux lutteurs les plus renommés,
+à ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven;
+on n'a pas oublié ceux de Scaër et de Guiscriff, connus par l'ardente
+rivalité qui rend si longs leurs combats: Scaër est du Finistère, Guiscriff
+du Morbihan; on verra où, des deux pays, naissent les plus forts hommes.
+Enfin, à la fête doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui
+qui alla à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie
+des genêts_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries.
+Vieux à cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons;
+mais, répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns de
+ces airs mélancoliques et sauvages, dont les notes aiguës s'entendent par
+delà les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de
+la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord de la route, le
+front dans la main.
+
+ [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]
+
+Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, Pont-Aven est une de
+celles qui charment le plus d'abord et inspirent le désir de s'y arrêter.
+Un ravin tout encombré d'énormes roches, d'arbres confusément poussés,
+aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite
+rivière rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs défilés,
+bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflète
+l'ombre des arbres ou la lumière du ciel: voilà le fond du tableau. Sur les
+deux versants s'étagent les maisons de la ville, et presque autant de
+moulins que de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les roches ou
+à demi cachés dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie
+vallée: au tic-tac régulier des grandes roues se mêle le murmure de l'eau,
+le frôlement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui
+ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme.
+
+ [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze
+ moulins.]
+
+Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son cours, plus
+profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre dans la grande mer.
+
+C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres,
+qu'avait été assigné le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus élevé, sur
+une estrade, étaient assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs
+victoires, et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, la
+tête couverte de longs cheveux blancs, avaient été nommés juges du combat.
+Derrière eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et
+en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on
+voyait bleue, immense, se confondant à l'horizon avec le firmament, et tout
+étincelante aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat: sous un ciel
+éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette mer que les hommes, comme
+si elle allait répondre à leurs questions, ne se lassent pas de contempler.
+Le poétique génie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en
+souvenir de Virgile et d'Homère.
+
+La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés des points les plus
+opposés, et qui portent comme écrit le nom de leur village sur leurs
+costumes variés. On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
+leur figure comme un béguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui
+s'allonge par derrière, rappelant la cornette du moyen âge; le grand et
+haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au
+vent; celui des femmes de Saint-Thégonec, qui en relèvent sur le sommet de
+la tête les barbes gonflées comme des voiles de navire; puis, le plus joli
+des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie
+et une propreté recherchée font valoir le beau teint et la taille élégante:
+nulle ne les égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs
+coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe,
+appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs
+cheveux soigneusement lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des
+ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. Du coude au
+poignet, les bras sont enveloppés, mais non cachés par de larges manches de
+mousseline bouffante, et une collerette à petits plis menus dessine autour
+du cou et des épaules une courbe gracieuse.
+
+Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée de Pont-l'Abbé:
+grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangée propre aux races
+asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu
+étrangère venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. Leur
+costume ne ressemble à aucun des costumes de Bretagne: la coiffure,
+composée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de
+mousseline bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un léger bonnet grec,
+sur le sommet de la tête; les cheveux par derrière sont à découvert. Ces
+bonnets bleus, rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches
+comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donné leur
+nom aux femmes de Pont-l'Abbé: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbé. Le
+reste du costume a autant d'éclat: la jupe, le corsage, les manches sont
+ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, de torsades,
+d'oeillères en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses,
+hardiment rapprochées, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux.
+Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de
+couleurs opposées où échoue la science des nations les plus raffinées.
+
+Le costume des hommes n'est pas moins varié; on voit, l'un à côté de
+l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long
+habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de
+broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du
+temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arrée avec leurs vestes
+blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges bords, est
+recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet comme les fils d'or
+ces casquettes de jockeys; les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
+l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant sur le
+coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de
+Quimperlé, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique à
+mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout à fait au bas des
+reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient,
+et la ceinture serrée avec une large boucle de cuivre; et les gens de
+Scaër, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brodé en
+soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'étaient déclarés serfs
+de Dieu.
+
+Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se
+forme à l'instant, chacun prend place: les hommes s'étendent sur l'herbe, à
+plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires,
+s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux
+femmes, elles se tiennent derrière, debout, en rangs pressés.
+
+Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignée:
+plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant
+lui-même, a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrière
+le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout près d'elle,
+tournera à demi la tête pour entendre de douces paroles et laissera pendre
+sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines
+fiançailles.
+
+Les luttes débutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants
+presque, de douze à quatorze ans, se dépouillent de leur veste, se prennent
+à bras le corps, et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas
+longue, l'un a vite renversé l'autre; mais, à peine le vaincu s'est-il
+relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, et le combat recommence.
+Trois, quatre, dix défaites successives ne le découragent pas; il a déjà
+cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se
+pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et
+plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a
+été renversé, la première fois, presque immédiatement, résiste ensuite un
+quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. Cependant, malgré
+leur acharnement, pas un mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une
+infraction aux règles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste;
+aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou
+ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils
+se doivent à eux-mêmes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de
+vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare.
+C'est le tour des hommes.
+
+Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle.
+Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient.
+Mais un autre aussi entre dans l'arène: à ce moment une femme, quittant
+précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est
+sa mère; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra
+peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste; impatient de montrer sa
+force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la
+voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères; elle
+lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste
+impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur: les
+jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la
+mère,--jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
+faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des
+pleurs maternels.
+
+Un autre, d'ailleurs, s'est présenté; celui-ci est un lutteur célèbre, cent
+bouches le nomment à la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et
+gravité, et étendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves
+Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête: il a reconnu Postic, de Scaër; le
+prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne
+gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
+serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains
+s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière
+avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile
+pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses
+parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux; il les
+laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tête nue, le visage
+maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des
+champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et
+droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de
+ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de
+l'âge.
+
+Le signal est donné: les deux adversaires font le signe de la croix, et
+s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras
+tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement,
+ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrés l'un
+contre l'autre d'une force égale; de leurs mains crispées, ils tâchent, à
+travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maîtres d'eux-mêmes,
+combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit
+les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est
+la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le
+combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà, il a
+évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la
+lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la
+développer tout entière; à un moment même où il veille moins sur lui, un de
+ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les
+juges se lèvent de leur siège: mais, dans le temps même où il perdait pied,
+Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de
+manière à tomber sur le côté. Il reste là, quelques secondes, immobile,
+pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu,
+c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux
+épaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les
+juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux
+applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.
+
+Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-là,
+l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte; mais les
+passions sont, à cette heure, éveillées: les gens de Scaër prennent parti
+pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif,
+plus acharné que la première fois; les deux lutteurs, animés par un intérêt
+plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa
+réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils
+se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant; à chaque instant les
+jambes sont lancées l'une dans l'autre; les bras, enlacés autour du buste,
+font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et
+l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et
+recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des
+gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant
+fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son
+autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur
+l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces
+belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on
+regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la
+beauté et de la force de l'homme.
+
+Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent
+leurs mouvements avec une émotion passionnée: tout est oublié, excepté le
+spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent,
+comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte; de la voix et du geste, ils
+excitent les combattants; on entend à chaque instant: _Stard! Derta!
+Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup
+habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils
+n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et
+suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de
+place; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le
+monde a la fièvre.
+
+Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses
+deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et,
+d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière
+lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu
+de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de
+doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les
+vieillards se lèvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes
+applaudissements éclatent dans l'assemblée: Hervé s'éloigne en essuyant le
+sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas
+grave et lent qu'en arrivant.
+
+L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive: deux
+lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent
+longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de
+Rosporden, en 1859: les deux rivaux étaient, dans une nature différente,
+comme les types du lutteur breton; l'un, grand, élancé, blond et sans
+barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge; on ne
+l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait
+d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut
+mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi
+ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que
+surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure
+d'étonnement parcourut l'assemblée; il parut tout à coup un autre homme,
+ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons
+et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom
+était Trolez, c'est-à-dire _lait tourné_.
+
+L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement à
+son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré
+dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides
+ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tête,
+ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et
+presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage
+carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage; on ne pouvait
+s'empêcher de le comparer à un taureau.
+
+Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une
+lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire,
+puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant
+son rival, s'efforçait de l'enlever de terre; mais, à peine celui-ci
+avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
+Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui
+font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'équilibre et tombe.
+Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les
+jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il
+demeurait comme ancré dans le sol; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds
+ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoublés de
+son rival, il résistait impassible comme une muraille.
+
+Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le
+Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen
+de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur
+Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin
+énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable
+à un boeuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le
+porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier
+Trolez d'une ligne.
+
+Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la
+chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le
+sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup
+renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés,
+mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
+impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et
+admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur,
+voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le
+prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule
+empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa
+résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part;
+Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour
+remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans
+rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même
+village.
+
+Telle est la générosité de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le
+combat même; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir
+qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le
+jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand
+il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
+mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses; moins
+fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des émules à vaincre,
+il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le
+décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_.
+
+Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le
+Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu:
+Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que
+victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il
+était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de
+confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que
+rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les
+spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son
+adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre; il tomba en
+entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura
+muette, pas un applaudissement n'éclata; on ne pouvait croire que Postic,
+_eût eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges
+proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival était presque
+inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un
+geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son
+coeur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges
+que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes.
+
+
+
+
+XII
+
+Les monuments.
+
+=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.=
+
+
+Les grands caractères appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France
+le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne
+société; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de
+hauteur: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces
+calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de
+planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les
+marques de son triomphe: de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à
+Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée; au Pin-en-Mauges, le
+monument de Cathelineau renversé; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en
+l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend
+prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à-dire des
+deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le
+philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est
+l'écrivain de la nouvelle; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a
+introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les révoltés
+qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur
+conscience; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit
+parmi des ruines.
+
+A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus
+culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du
+Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la
+vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une
+statue, avec cette inscription:
+
+ =A VANNEAU, A PAPU.=
+
+Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne?
+L'inscription vous le dit:
+
+ MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.
+
+Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de
+1830.--O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont
+dressé un monument! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu? Papu
+surtout, qu'était-il? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu,
+est-elle si différente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et
+l'autre est-il si oublié? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et
+d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du
+faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld,
+de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y
+a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a
+vécu.--Ils sont morts pour la liberté! Pauvres gens encore! Cette liberté,
+elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient
+jeunes; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu
+atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de
+nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle?
+Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements
+donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous
+à la postérité?
+
+De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de
+Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur
+roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent
+l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la
+statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une
+inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui
+atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de
+Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a osé encore
+enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis
+séculaires de la Bretagne et de la France.
+
+ ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE
+ ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,
+ LE 30 JUILLET 1830.
+ DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS
+ ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE
+ DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,
+ LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.
+
+Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments,
+vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative
+de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la
+hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre,
+mais à qui le sentiment national enseigna la victoire; à la Chartreuse,
+près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon; dans
+l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le coeur de du Couëdic, un de
+ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle
+l'esprit de la chevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du
+parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les
+statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves
+magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier; à Nantes, où, au pied, et comme
+les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
+plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont,
+la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français; les
+gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les
+vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons;
+Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
+connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de
+l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la
+reine de France.
+
+Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à
+Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence,
+du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on
+en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier;
+bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux
+plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de
+France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait
+plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui
+la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualités de son
+pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté
+inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand
+ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil,
+obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il
+aurait agi ainsi; la libérale munificence: à plusieurs reprises il
+distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes; la persistante
+volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui
+s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait
+comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour
+les Grandes Compagnies; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme:
+il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa
+rançon: il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille
+somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la
+payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne
+filât sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande
+autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le
+grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien.
+
+Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à
+ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa
+gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces
+statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire,
+de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles
+de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la
+Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles.
+
+Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à
+élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française: le
+dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la
+religieuse cité; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux
+pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France,
+du coeur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme
+douce, de la vieille Armorique.
+
+La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à
+Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu
+d'une corruption générale, dans une cour où ses frères mêmes continuaient
+le doute philosophique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et
+chaste; qui apporta sur le trône «les deux qualités qui font les bons rois,
+la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1],» et à qui cet amour sincère
+révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les
+États-Unis à s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité,
+abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qui, le premier, eut la
+pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses
+droits, de sa liberté et de son sang; à ce roi honnête homme, enfin, dont
+Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement la mémoire, que le pape Pie
+VI songeait à faire canoniser[2], et que les peuples appelèrent le
+_restaurateur de la liberté française_, avant qu'il eût mérité le titre de
+_roi-martyr_!
+
+ [Note 1: Mignet.]
+
+ [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.]
+
+
+
+
+XIII
+
+Quériolet.
+
+=Un caractère breton.=
+
+
+C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement
+caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble
+qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On
+dit proverbialement une _tête bretonne_, c'est-à-dire une tête qui veut,
+qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus
+de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle,
+elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand,
+libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
+Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait
+encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de
+Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV,
+étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas
+de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,--est un des types
+de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un
+vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Québec_, le 7
+octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux
+et réciter le _De profundis_, et après: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et
+il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une
+baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau
+anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en
+ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de
+caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des
+stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval,
+Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines,
+le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits
+d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une
+idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de
+demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal.
+
+Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray,
+d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul
+enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne
+respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres; malgré de grandes
+facultés, on n'en peut rien tirer: ses camarades mêmes, il les injurie et
+les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais
+avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui
+porte un heureux horoscope sur un tel garnement.
+
+A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés: il hante les mauvais
+lieux et les maisons de jeu; il crochète le coffre de son père, lui dérobe
+deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par
+le monde, comme un étalon échappé. Nul frein, nulle barrière: à Paris, il
+s'associe à des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays,
+guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore là trop à l'étroit, il
+songe à aller à Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine
+licence et à son caprice.
+
+Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le hasard de sa
+naissance lui donnait droit à une charge de magistrature, et ce n'est pas
+un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles,
+qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle
+dignité ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à
+tous les excès avec impunité; bientôt il devient fameux par ses
+débordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau,
+Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son
+nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies; la vie
+des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les
+unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis
+une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué;
+de même que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de
+magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent
+envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité
+ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le
+menaçant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le
+premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du
+cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres
+qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il
+se battit contre quatorze.
+
+Des femmes, il en est de même: il joint l'audace à la ruse; il les attaque
+en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles; il
+fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il apporte
+sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux
+religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les
+séductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de
+magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don
+Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage
+dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction;
+il édifie les bonnes Soeurs par ses paroles éloquentes sur la brièveté de
+la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à
+l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes; il leur
+fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire
+l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que
+don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne
+l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas
+_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut
+dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons.
+
+Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule
+au-dessus de sa maison, à coups répétés; exaspéré de cette voix de Dieu qui
+le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax
+défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la
+foudre tombe sur son lit.
+
+C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait à s'en
+plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie,
+prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se
+faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique.
+
+Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement
+inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun, en Poitou, pour
+voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de
+la séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent et suivirent
+le procès d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'était pour
+tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa: tout d'un coup, le
+côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît; il va trouver un prêtre,
+se jette à genoux et lui fait une confession générale: il était converti.
+
+S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses
+forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre: à cette
+heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas
+baissé: «Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément
+d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une
+occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la
+piété!» Lui, il ne délibère pas; subitement éclairé par cette lumière que
+les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent
+la grâce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
+hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures,
+rebrousse chemin et prend la route opposée: c'est le même homme, seulement,
+selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-à-dire il se tourne
+dans le sens contraire.
+
+La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il
+arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église? elle est
+presque déserte; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient
+ou méditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur
+recueillement, leur piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous
+étonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme à
+genoux au pied d'un autel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses
+mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous étonne-t-elle? C'est que, les
+femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut: elles
+sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute
+force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et
+conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que
+lui-même, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les
+grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterné,
+humilié et priant comme une femme! pour en venir là, il faut qu'il ait un
+bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien
+longtemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intimes
+méditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protéger.
+C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie
+à l'homme que sa raison est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec
+Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la
+fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même
+raison.
+
+Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en
+Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était
+le soir, dans une mosquée: le ramadan finissait, et les musulmans
+s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une
+solennelle prière à Dieu. Du haut d'une galerie où étaient admis les
+chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, étincelante de
+lumières et toute remplie de croyants: là, pas une femme; des hommes
+seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous
+immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou
+d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la
+psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises: à certains moments,
+le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le
+ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation
+et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête
+enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble,
+le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur
+néant.
+
+Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais,
+insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions
+et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu; il y
+avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui,
+avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ces
+Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes
+d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la
+plaine et sous la tente; et parcourent le désert, dont ils sont les
+maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais
+jeux de l'homme, les _fantasias_, où, lancés au galop, ils se poursuivent
+et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur
+leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui
+les enivre et les enveloppe de fumée; ces mêmes Arabes qui, hier encore,
+poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés
+d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
+glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris à
+estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là, prosternés et courbés
+sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et
+véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.
+
+C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple: il a des
+vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il
+possède une vertu féconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa
+condition vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se
+dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relèvera.
+
+Quériolet était résolu à changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va
+confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les
+méditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile à cette
+âme active; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses
+vices, il fera le monde témoin de sa pénitence: là il trouvera encore à
+chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté; il lui faut combattre des
+ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans cesse: voici la
+cupidité, l'orgueil, la volupté; il part en croisade, il n'attend pas
+l'ennemi, il le va chercher.
+
+D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil,
+l'orgueil qui, selon le mot d'un Père[1], est un renoncement à Dieu et un
+mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à
+cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de
+troubles sans être armé; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage,
+les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc; il en repart dans une toute
+autre attitude: il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des
+cordes; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de
+brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se
+défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses
+habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint
+à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met
+en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un
+porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui
+prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant
+prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se
+jettent sur lui. Ah! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se
+retrouve gentilhomme, et lève son bâton pour se défendre; mais ce mouvement
+de l'homme du passé n'a qu'un instant; il commande à son sang de se calmer,
+il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène
+jeta son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne
+faisait faire qu'un sacrifice à son corps; Quériolet ne porta plus de
+bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son
+âme qui avait essayé de se révolter.
+
+ [Note 1: Saint Jean Climaque.]
+
+Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la
+plus difficile à pratiquer, il est chrétien; maintenant, on le peut dire,
+tout était facile: il avait brisé le grand ressort qui fait agir les
+hommes; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait
+plus: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus de la terre, il
+accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous
+regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, «qui ne tend pas à
+l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.»
+
+Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des
+rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait été impie; il consacre sa vie
+à étudier, à connaître cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et
+adorer Dieu qu'il avait blasphémé; il avait été voluptueux, débauché; il
+passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix
+heures; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois
+jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de
+temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austérités. Il
+avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme
+ressemble à un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa
+jusqu'à sa mort, vis-à-vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais
+une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une
+vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mène une
+toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par
+terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles,
+il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments
+dont il puisse souffrir à chaque instant: il porte des souliers dont les
+clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend
+ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce
+supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est _de faire à son corps le
+plus de mal qu'il pourra_[1].
+
+ [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de
+ Quériolet_.]
+
+Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte,
+quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec
+tous les dons de la fortune: il possède une grande maison, des valets, des
+chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molière un
+trait de génie: la vilité de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus
+riche. Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la
+règle ordinaire; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas
+indigent; il a un château, des domestiques et des terres, il les garde;
+seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le
+possède pas, il ne s'en regarde que comme l'économe. Lui aussi, il est
+avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus
+avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.
+
+Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de
+charité; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y
+installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas
+encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A
+toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner; quand il n'y
+a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses
+draps; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le
+partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il
+ne dépense pas par an cent livres; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit
+que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère
+censeur de Rome, à Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus
+d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux
+esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du
+stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu!
+
+Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels
+chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu! Il est rencontré par un gentilhomme
+qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide à
+remonter sur son cheval; un autre jour, il se présente, à Rennes, dans une
+maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents: il se laisse
+repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait,
+presque de force, ordonné prêtre; il s'y résout, mais il ne confesse que
+les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus
+humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la
+prière, les pauvres et les malades: cet élégant, ce raffiné, ce débauché
+s'est fait le propre infirmier de son hôpital; il veille au chevet des
+mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes; nouveau
+Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est
+mis volontairement sur le fumier des autres.
+
+Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonté et de
+l'énergie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie
+tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre,
+en commençant par la première; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et
+avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'oeuvre de
+Quériolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de
+force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable.
+
+C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de
+l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement
+caractérisé: le nez en avant, un front buté, entêté, des pommettes maigres,
+saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont
+adoucies et abattues par la continuité de la prière et des larmes, visage
+qui vous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient.
+
+Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes
+oeuvres, et sa pénitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car
+les austérités avaient vite épuisé son corps: quand il se sentit près de sa
+fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la
+Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque
+dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien
+et de Breton.
+
+
+
+
+XIV
+
+Du mouvement intellectuel en Bretagne.
+
+=Archéologie.--Histoire.--Littérature.--Arts.--L'Association bretonne.=
+
+
+Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le développement
+des études historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le
+caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques années. Lors du
+mouvement romantique de la Restauration, on s'éprit avec enthousiasme des
+vieilles chroniques et des légendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus
+au plaisir de découvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques
+qu'à un amour sincère et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des
+romans historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination
+suppléait à la demi-science des auteurs, et où la fantaisie était si
+intimement mêlée à l'histoire, qu'il était difficile de faire la part de la
+réalité et de la fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la
+poésie, non de l'histoire.
+
+Ce moment de première fièvre est passé: l'époque de la maturité est
+arrivée, et, avec la maturité, la gravité des études et de la pensée. Les
+hommes que nous voyons aujourd'hui à l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une
+suite et une expérience qui les décèle hommes faits; ils ne se contentent
+plus des premières impressions, il leur faut quelque chose de précis et
+d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, ils
+veulent connaître les moeurs du passé, ses usages, ses arts, ses grands
+hommes, ses origines: de là, le développement des études archéologiques,
+études qui appartiennent plus particulièrement à la province.
+
+
+
+
+
+
+I
+
+Archéologie et histoire.
+
+
+L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même que l'histoire
+naturelle, en grandissant, s'est divisée et subdivisée en une multitude de
+branches: géologie, anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc.,
+l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, a été obligée de le
+répartir entre plusieurs mains: les époques ont été classées, et, dans
+chaque époque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les
+lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et
+boiseries, émaux, carreaux historiés, vieilles chartes, chroniques et
+légendes, voilà l'archéologie, et chacun de ces sujets suffit à absorber la
+vie de plusieurs savants.
+
+Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le vaste champ de
+l'histoire, le fouillant à l'envi, ne laissant rien de côté. Bientôt ils
+n'ont plus travaillé séparément, ils se sont réunis; partout des sociétés
+d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles se sont signalées
+par un éminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant;
+elles ont conservé nos vieux monuments. Il y avait une horde de
+démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui
+n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber
+incessamment sur les églises et les châteaux le marteau de la destruction.
+C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se
+placèrent devant les monuments menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là
+pour les défendre. Le public était indifférent; ils le réveillèrent, en lui
+expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il ne regardait même pas, ils
+accumulèrent les recherches, répandirent la connaissance du moyen âge,
+développèrent le goût; ils firent l'éducation de la bourgeoisie en art, en
+histoire. L'argent manquait, ils contribuèrent de leur bourse; ils étaient
+sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
+nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il
+leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments,
+comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue,
+la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauvés de la ruine, conservés et
+restaurés, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est
+couvert, que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font
+aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des études des
+savants.
+
+On ne croit pas être injuste envers les autres contrées de la France en
+disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zèle pour les
+études historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une
+société archéologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, où ne vive
+un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui
+s'appliquent à une partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient
+à fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies
+romaines, sur lesquelles il a émis parfois des hypothèses discutables,
+mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Ramé, de Rennes,
+les carreaux historiés; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du
+Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques de son pays; M.
+Durocher, de Rennes, la carte géologique de Bretagne.
+
+Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, le classique pays des
+dolmens et des menhirs; là, à Carnac, en face des immenses alignements de
+pierres debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, M. de
+Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie,
+cherche à expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et à
+en déchiffrer le sens. Un examen attentif et persévérant, une rare
+perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, sinon certain, du moins
+probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le
+sphinx, posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont gardé le
+secret.
+
+La société archéologique de Vannes est fort active: elle a fondé un musée,
+et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M.
+Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du
+christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des
+archives; M. le docteur Halleguen, de Châteaulin, des antiquités romaines;
+plusieurs ecclésiastiques, M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux
+antiquités celtiques; M. l'abbé Piederrière, à l'art du moyen âge; M. de La
+Morvonnais, enfin, qui a écrit sur l'architecture romaine en Bretagne un
+livre où les appréciations d'une critique fine et juste se joignent aux
+vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les numismates, de leur
+côté, éclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A
+Morlaix, c'est M. Lemière, à Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publié et
+commenté toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les
+distinctions des académies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville
+plutôt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
+à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est
+pas uniquement savant en médailles; il a rassemblé et publié déjà, en
+partie, une multitude de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à
+l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. C'est à la fois un
+fureteur et un collectionneur, mais sans l'étroitesse d'idées qui
+accompagne souvent ces goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il
+amasse il tire des déductions générales; aussi ses travaux ont-ils porté
+son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le
+connaît, et la Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.
+
+D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet,
+recueillent les légendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire:
+
+ Si _Peau d'âne_ m'était conté,
+ J'y prendrais un plaisir extrême.
+
+Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires où se révèlent
+les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, où
+sont si bien unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la
+terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans
+pouvoir le préciser, jouit à la fois de la poésie du rêve et du mystérieux
+attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas
+nous-mêmes à ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant
+la bonne foi, le ton sérieux et convaincu du narrateur, en l'entendant
+citer ses témoins, accumuler ses preuves, désigner du doigt les monuments
+du récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier
+atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique
+qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne
+sont que les rapporteurs de ces légendes: M. de la Barre est plus
+littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naïf; il ne raille
+pas, on voit qu'il sait parfois à quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de
+réflexion qui vous désenchante; au contraire, il a le respect de ces
+moeurs, de ces croyances; il vénère les vieilles pierres, les lieux de
+pèlerinage, il raconte, comme un homme qui se plaît à ce qu'il raconte, et
+l'on se plaît à l'écouter[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie et de l'histoire;
+elle sert de transition à l'histoire proprement dite: cette vieille
+province de Bretagne a conservé, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un
+profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manière de
+témoigner de son respect pour les ancêtres. L'histoire de la Bretagne,
+depuis les temps les plus reculés, a été examinée, discutée et racontée
+sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes
+illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages
+publiés récemment sont presque innombrables: en première ligne, la
+_Biographie bretonne_, entreprise il y a déjà plusieurs années, par un
+savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire de la marine à
+Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes
+instruits, a retrouvé dans les chartes, dans les archives et les papiers de
+famille, des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés ou
+méconnus, et dressé comme un inventaire complet de toutes les illustrations
+de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de
+la Bretagne, _les Anciens évêchés de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne
+et An. de Barthélemy, un des ouvrages les plus considérables qui aient été
+publiés depuis longtemps par les départements. _Les Évêchés de Bretagne_
+n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches
+représentant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire:
+histoire générale, histoire de chaque diocèse, de ses évêques, de ses
+établissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est
+une revue exacte des événements et des institutions, un véritable monument
+élevé à l'ancienne Bretagne.
+
+A côté de ces grandes oeuvres, voici une foule d'études spéciales: tandis
+que d'excellents érudits écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie
+de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la
+Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et
+Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbé Mouillard, la _Vie de
+saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_,
+et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces
+vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient,
+comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres
+approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A.
+de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le
+_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de
+l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle
+édition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogée_;
+et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, à Saint-Pol de Léon,
+petite ville qui fut autrefois un évêché, et qui aujourd'hui est presque
+déserte, un savant généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire
+héraldique de la Bretagne_, fait paraître un magnifique Album de miniatures
+(_fac simile_) du XVe siècle, le _Combat des Trente_, accompagné de
+documents puisés aux sources les plus authentiques sur les héros de cette
+lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré par l'obélisque de
+la lande de _Mi-Voie_.
+
+Dans les grandes villes, les ressources d'érudition permettent
+d'entreprendre des ouvrages étendus, comme les _Annales universelles_ de M.
+Fourmont, à Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou vingt
+colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous les peuples de la terre,
+depuis la création du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables
+synoptiques; mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de M.
+Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé à un point de vue
+scientifique. Il y a là plusieurs années de recherches laborieuses et une
+lecture immense: il est au courant de toutes les découvertes modernes, des
+travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des
+Persans, monuments du Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui
+sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des
+Scandinaves; aussi, à la lueur de ce faisceau de lumières jaillissant de
+tous les points, il a, on n'ose dire débrouillé, mais éclairé le chaos des
+premiers temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs parentés,
+leurs migrations. Puis, après que, dans cette première partie, il a fait un
+rapide précis des événements, il reprend chaque période, il en écrit
+l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies,
+etc., dans la même forme synoptique, de manière à donner à la fois le
+spectacle de la marche de chaque peuple séparément, et du mouvement général
+de l'humanité, jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme un grand
+fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans le christianisme.
+
+Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à Nantes, les études
+historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles
+d'érudition. Les écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en
+proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand
+ils traitent un point d'histoire contesté, prennent aussitôt les armes,
+attaquent et poussent devant eux, et frappent à coups redoublés tout
+historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe abattu. Ainsi, à
+Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montré si clairement, si fortement,
+le véritable esprit de la _Réforme en Bretagne_, à l'occasion de
+l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Grégoire; à Nantes, MM. Biré
+et Guéraud; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est attaché à l'_Histoire
+de la Révolution_ de M. Michelet, qui avait touché à la Bretagne et à la
+Vendée, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une
+dissection qui ne laisse rien de côté: omissions, oublis volontaires,
+silence sur les atrocités des républicains, exagérations emportées; il a
+montré à nu la faiblesse et la partialité de cet écrivain, naguère
+noblement inspiré, aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche
+pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide,
+qui ne peint pas, mais qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on
+devrait toujours le faire, avec force, convenance, érudition et émotion.
+
+M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour les monuments historiques,
+est à la fois écrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive,
+ouverte à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît très-bien sa
+province, hommes, livres, sol, monuments; il a publié sur plusieurs parties
+de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur
+le _maréchal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, où, les pièces du
+procès en main, il a rectifié les erreurs populaires et montré, telle
+qu'elle était réellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
+de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de brillantes qualités,
+courage, science, passions sauvages et cruauté de damné. Nul historien ne
+pourra désormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. Un livre
+plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du
+Poitou_ depuis les temps les plus reculés, recueil composé de plus de douze
+cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la
+langue des détails souvent négligés par les historiens, et singulièrement
+propres à compléter la physionomie d'un peuple.
+
+Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien
+élève de l'École des chartes, que le gouvernement a chargé de dresser le
+catalogue raisonné des archives et des pièces historiques de l'ancienne
+chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les
+points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a
+écrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des épisodes les
+plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cessé de soutenir contre
+l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilèges. On ne peut nier
+que ce récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif; mais un
+intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt qui tient au talent
+original de l'auteur. Il n'a aucune prétention, il ne cherche pas les
+phrases à effet; on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer la
+vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on a cru et écrit
+jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime en vous la démontrant. Il
+est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pièces si
+glorieuses pour son pays; il devient éloquent, et son émotion sincère gagne
+le lecteur; on partage son indignation ou sa pitié. Au milieu de ce récit
+net, ordonné, qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure que le
+terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît: il a parfois des
+railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et
+pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_.
+Il est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, plus
+habile et plus déliée que la finesse normande si vantée. Il vous présente
+les choses d'une telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure avec
+lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, que l'on s'étonne
+d'être allé si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque étrange que
+puisse paraître une telle assertion au monde littéraire parisien, cette
+histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est
+supérieure à bien des oeuvres publiées à Paris, signées de noms illustres
+et vantées comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, à côté d'une érudition
+large et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, la lucidité de
+la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualités, M.
+de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si
+facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un
+livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait
+mieux louer un historien.
+
+
+
+
+II
+
+L'Association bretonne.
+
+
+Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où
+se réflète son génie, l'_Association bretonne_.
+
+Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste
+tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que
+ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de
+l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices
+agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés
+savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis: elle est à
+la fois une association agricole et une association littéraire. Aux
+expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de
+la suite et de l'unité; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec
+ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'oeuvre des
+moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient
+le sol et éclairaient les âmes.
+
+Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux
+qui avaient à coeur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux
+propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions
+sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un
+_bulletin_ mensuel, et un _congrès_ annuel. Le bulletin rend compte des
+travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes
+scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques,
+distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et
+d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans
+chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre
+fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper.
+
+A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées,
+éclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des
+recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront
+pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient
+oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à
+leurs efforts; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés.
+D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à
+Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, à
+Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper: il est
+un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens
+d'études et d'amitié.
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre
+national: ces congrès sont de véritables assises bretonnes; ils remplacent
+les anciens États: on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le
+clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant
+la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans.
+
+La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le
+plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une
+communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus
+familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la
+dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont
+soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois; souvent le
+propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se
+communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue
+des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles
+traitent les paysans sur le pied de l'égalité; ici, la supériorité est au
+plus habile: c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du
+congrès de Redon.
+
+Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours
+été en croissant; les congrès sont devenus des solennités: on y vient de
+tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du
+Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en
+grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues
+en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon.
+Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés
+par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont
+jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent
+de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle: le comte de
+Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la
+Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les
+dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent
+des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à
+leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se
+rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une
+population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux
+haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau
+national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut
+au peuple et que le peuple aime: quand il assiste à ces solennités, où il
+se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre
+et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il
+est encore capable de grandes choses.
+
+Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été
+dissoute: un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion
+d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des
+préoccupations moins désintéressées; on craignit qu'elle ne devint un foyer
+de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées:
+l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant
+à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de
+l'autorité; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques,
+aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que
+soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont
+amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui,
+pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la
+science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements
+une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux,
+développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la
+province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du
+coeur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et
+la vie.
+
+
+
+
+III
+
+Musées et collections.
+
+
+Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes
+les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu,
+n'a pas absorbé tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le
+loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux
+châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe
+l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des
+collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont
+presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent
+l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes
+collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conservés
+dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny,
+et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que
+l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un
+soin plus attentif, on les apprécie mieux; leur isolement même leur donne
+un intérêt de plus.
+
+Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre
+d'un maître, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_,
+de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de
+Sigalon, l'_Athalie_, du musée de Nantes, une des rares compositions
+originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de
+Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la
+composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la
+bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis
+qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de
+l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques
+manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été
+peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante
+et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et,
+dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive
+curiosité la serrure signée _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt,
+merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant
+qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les
+manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne,
+appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille
+Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
+se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et
+éloquent écrivain de la Révolution? Enfin, où seraient mieux placés que
+dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la
+giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier
+grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et
+les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la
+_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le héros-breton?
+
+Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les
+cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité
+d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de
+Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle
+dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de _Rembrandt_,
+de _Michel-Ange_ et du _Pérugin_, peut citer, après son Jordaens et son
+Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuées à _Jean
+Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Véronèse_, un _Tintoret_, un
+_Desportes_, et une scène de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi
+délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un
+des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres
+anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de
+Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des
+peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold
+Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les
+_Taureaux attaqués par les loups_, entre autres, que Paris a revus et
+admirés à l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de
+_Paul Delaroche_, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle
+profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et
+comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du
+dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères.
+
+Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à
+former; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous
+côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique.
+Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont
+fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une
+collection d'armes celtiques trouvées dans le pays; le musée archéologique
+de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités
+locales, des sculptures de l'ancienne église de _Saint-Nicolas_, des
+tombeaux carlovingiens de _Rezé_, des chapiteaux mérovingiens de _Vertou_,
+des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de
+l'église de _Saint-Félix_, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux
+cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux: à Rennes,
+celui de. M. _Aussant_, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et
+d'antiquités; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. _B.
+Fillon_; à Nantes, la bibliothèque de M. _Dobrée_, riche en incunables et
+en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient
+d'être vendue, celle de gravures de M. _Antime Ménard_; les tableaux de
+Madame _Barbier_, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot.
+A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour
+spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne,
+entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de
+Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est
+des plus variés: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités
+égyptiennes, objets d'art; le tout catalogué et classé avec autant
+d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants
+documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de
+France; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la
+Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du
+roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province.
+Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble
+gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les
+plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments
+vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine;
+l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre: lui aussi, sans
+l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel.
+
+Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité: une collection
+de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et
+une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les
+capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du
+conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore: de
+son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux
+usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs
+de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
+lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats
+et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du
+Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de
+lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses
+et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard
+dont elles peignaient leur visage.
+
+Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares
+collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont
+ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les
+maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens; et, parmi ces
+châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes,
+où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre,
+de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle
+plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles; véritable musée
+français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est
+entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles
+et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.
+
+Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en
+province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à
+la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette
+production continue d'oeuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris
+debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses,
+précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
+plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontrés çà et là à de longs
+intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel
+bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles
+pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau.
+
+
+
+
+IV
+
+Société académique de Nantes.--Poëtes et romanciers.
+
+
+Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne: son port, où des
+milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa
+Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées
+d'où s'échappe une noire fumée; les magasins et les cafés de ses rues
+neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris; et, dans
+les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés,
+de sucres, des denrées de tous les pays du monde; son chemin de fer qui
+traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas
+des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de
+feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire,
+reliant d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres,
+et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge,
+violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour
+arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur,
+l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients.
+
+Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie,
+préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des
+navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle,
+ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.
+
+Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une
+école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une
+importance exceptionnelle, et il y a fondé une _École préparatoire_ des
+sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un
+enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui
+convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens
+peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du
+progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une _École industrielle_,
+une _École chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, à la fois école de dessin
+et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une
+_École secondaire de médecine_, une _Revue_, une _Société académique_, et
+de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée,
+bibliothèque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y
+sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être
+partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de
+peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée
+et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de
+paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de
+Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendée_, le _Maine_
+et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France; M.
+Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des
+statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu
+de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et
+de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de
+Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une
+quantité d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de
+Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de
+cette poétique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, à
+l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et
+semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer!
+
+ [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol,
+ in-8°.]
+
+Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa
+population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le
+centre d'un grand mouvement intellectuel.
+
+La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux
+sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs
+hommes d'un mérite distingué: M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas,
+ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira
+l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la
+préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation
+des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif,
+une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la
+Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, _les Administrations
+départementales de 1790 à l'an VIII_, où l'expérience de l'administrateur a
+heureusement aidé l'historien; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà
+cités; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de
+l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des
+savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique; M.
+Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie;
+M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de
+l'_Organisation de la médecine_ au point de vue des services publics, etc.
+
+Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas
+seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte,
+M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a
+fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus
+intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu
+d'années, un prix extraordinaire, la découverte du _procédé de perforation
+des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques
+très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur
+granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves
+de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet: il recueillit,
+près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss),
+les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit
+l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les
+pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un
+bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lève, et, à la lueur
+d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à
+droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille
+qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un
+jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal; c'était le résidu de son
+travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se
+débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant,
+attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur
+patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la
+polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que
+leur coquille; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le
+frottement continu, se développe à mesure que le travail avance; à la scie
+qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et
+ainsi de suite jusqu'à _quarante_, que M. Caillaud a comptées, et avec
+lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle
+enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à
+briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer!
+phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces
+millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la
+création!
+
+Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes: la _Revue
+des provinces de l'Ouest_, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une
+spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la
+Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon,
+Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales
+et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la
+province de Bretagne, la savante _Bibliothèque de l'École des chartes_; de
+plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en
+Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs
+des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.
+
+La _Revue de Bretagne et de Vendée_ a été fondée par M. de la Borderie, qui
+a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on
+retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste
+réputation par de grands travaux: MM. de Carné, de Courson, de la
+Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes
+hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand
+théâtre: M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de
+notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré
+de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune,
+qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont
+l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques;
+puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le
+breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans
+à peine, et dont ses compatriotes ont dit que: «c'était le plus grand poëte
+qui ait écrit en langue celtique.» Car elle produit encore des fleurs de
+poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur
+franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements
+contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les
+Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant
+J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poëtes n'ont jamais manqué
+en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des
+paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas
+des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent
+la langue nationale; qui ont gardé les moeurs antiques, et dont la vie se
+passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la
+légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des
+grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de
+granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les
+idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature
+contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et
+Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie,
+s'inspirent des mêmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de
+la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie,
+amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère
+patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette
+rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré,
+l'hommage le plus délicat et le plus rare: il avait publié, il y a vingt
+ans, sans le signer, un volume de poésies; un jour, dans une ville du Nord,
+quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
+fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à
+d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et,
+ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs
+inconnues_.
+
+Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus
+jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan,
+mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui
+aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les _Récits et nouvelles_ de
+Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre,
+madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la _Revue
+des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt
+un talent vraiment supérieur: une exposition simple faite avec un calme sûr
+de soi, force que possèdent seuls les maîtres; ils partent d'un pas mesuré,
+comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la
+doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de
+mots, sans réflexions par les faits mêmes; peu de dialogue,--le dialogue
+n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas
+maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas
+besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de
+notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de
+caractères;--un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des
+passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur
+est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux;
+l'impartialité dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des
+sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la
+Grande Perrière_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité,
+les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation
+et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une
+femme.
+
+Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux
+recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle
+Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés,
+continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a
+donné naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie
+Waldor et Elisa Mercoeur.
+
+M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé _Souvenirs
+bretons_, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de
+Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est
+la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer
+que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et
+qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes;
+mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même;
+il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il
+passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de
+crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le
+brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine
+nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et
+coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse
+et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste
+population des paludiers du Croisic:
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+ ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,
+ A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,
+ Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il
+deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte
+national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
+le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des
+jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendée_,
+contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées
+mêmes des poëtes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas
+tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le
+sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la
+campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille
+attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus
+belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois
+en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen; ou bien savourant
+l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins
+couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du
+printemps[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il
+l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions
+et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et
+sceptiques; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion
+de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte; il a
+la foi ardente et fière de ses pères:
+
+Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens!
+
+ Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits!
+ Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis!
+
+_La Pêche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain:
+
+ Il ne faut pas pêcher le jour des morts!
+
+Une seule chaloupe part; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le
+tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien:
+
+ Il n'a plus peur même des revenants!
+
+Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout
+à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il? Une _tête
+de mort_!
+
+Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie:
+
+ Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie?
+ Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,
+ O terre de géants et de genêts en fleurs?
+
+on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un
+jour il serait lui-même ce poëte vendéen.
+
+Il l'a été, il l'est: dans _les Vendéens_, il a peint les sublimes actions
+de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte
+sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose
+de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la
+main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette,
+la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au
+supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer.
+
+
+
+
+V
+
+Monuments.
+
+
+Ce pays de foi n'a pas changé: nulle part on ne construit un plus grand
+nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à
+Athènes: Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y
+devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En
+Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a
+conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût; à part Brest, ville nouvelle
+(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style
+bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes
+ont été conçues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler
+autrement que le style _catholique_.
+
+Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des
+cathédrales: à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes.
+Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume,
+construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du
+XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M.
+Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de
+sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc
+clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et
+guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il
+n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution: d'abord, la cathédrale,
+_Saint-Pierre_, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il
+ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste
+édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce
+sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'église des
+_Jésuites_, la chapelle du _petit séminaire, Saint-Clément_, les _Minimes,
+Notre-Dame de Bon Port_, le _grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie_,
+etc.
+
+Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail
+caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement
+colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de
+l'Italie; là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et
+harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des
+missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières
+exécutées par un Nantais, M. Échappé; des tableaux décoratifs en émail, de
+Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air,
+conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour; la cour
+du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale,
+d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
+moeurs: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe
+siècle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachevé, vous verrez une
+petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette
+inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne:
+
+ SOUS LA PROTECTION DE MARIE
+ TOUT GRANDIT.
+
+Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que
+même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant
+de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant
+logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en
+spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées,
+fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant
+le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et
+coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la façade,
+sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout
+la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce
+palais est consacré.
+
+A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes
+flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a
+demandé à chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres,
+ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et
+au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la
+ville de saint Corentin.
+
+C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que
+ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à
+l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée
+de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de
+Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués,
+tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante
+personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité
+d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre
+ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation
+aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de
+Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan.
+Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent
+est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de
+M. l'abbé Brune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la
+compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé
+Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à
+celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie.
+Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est
+posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.
+
+«Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les
+points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable
+prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage
+ecclésiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux évêques et aux moines que
+l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus
+incontestables grandeurs.» L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une
+preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes
+supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé
+Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M.
+Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art
+du moyen âge; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face
+des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer
+indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama
+l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa
+convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La
+restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà
+témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui
+a été donné de produire deux oeuvres complètes: l'église de Belleville et
+Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les
+plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A
+Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier,
+un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent
+donner le branle, le mouvement et la vie: activité qui ne se lasse pas,
+ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et
+étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait
+pour concevoir, entreprendre et mener à fin une oeuvre aussi considérable.
+Pas de difficulté qui le rebutât: le gouvernement ne pouvait donner qu'une
+subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son
+église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la
+charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et
+le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien
+ne fut négligé: ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux,
+statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans
+les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le
+caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis.
+L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent;
+l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un détail qui ne lui
+coûtât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une
+serrure comme pour un balustre; le curé, quoique désireux de jouir de son
+église comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le
+soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le
+monument était construit et livré au culte; il ne reste plus que les
+clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes
+aura coûté des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à
+cette grande oeuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux,
+comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de
+Dieu, avec une église dans la main.
+
+ [Note 1: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique
+ de 1858.]
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une
+activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on
+le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
+voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit
+de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque
+fruste, le voilà absorbé: à quoi bon?--A quoi?--compléter une
+collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une époque indécise de
+l'histoire, à mieux connaître les hommes, les moeurs, les usages, la marche
+des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre,
+conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment
+de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme.
+
+Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur; mais tous sont
+utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque
+manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir
+dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le
+but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat
+qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de
+leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les
+_pionniers de la littérature_. Les archéologues sont les pionniers de
+l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol,
+semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et
+les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc
+de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces
+collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent,
+ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles
+souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés,
+étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et
+emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit; ce
+sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on
+écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.
+
+On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par
+toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre
+histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à
+chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en
+marquer le caractère. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on
+met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les
+mieux conservés; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas
+que les os de ses ancêtres soient dispersés; sentiment naturel à l'homme,
+il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé: dans ces
+oeuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait
+entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit
+qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il
+a subies; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses
+aïeux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme
+et de leur vie!
+
+
+
+
+
+
+XV
+
+Paysages.
+
+=Pontivy.--Redon.--Ploërmel.--Guémenée.--Josselyn.--Le champ du combat des
+Trente.=
+
+
+Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes
+Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et
+qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin,
+Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de
+plus en plus, le caractère national; à mesure que l'on s'avance vers l'est,
+elles ont une physionomie moins accusée; on marche de désenchantement en
+désenchantement.
+
+Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel? Les partisans de
+l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle
+appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus
+les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées: la vieille, à rues
+étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et
+dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a
+son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres
+s'écroulent une à une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes
+retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le
+canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement
+de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir
+Napoléonville.
+
+Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles
+églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux
+plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des
+piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes
+du Finistère; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et
+profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la
+Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de
+l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que,
+chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant.
+La prédiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans
+importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a
+construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par
+Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les
+ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports,
+cosmopolite.
+
+Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer
+l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le
+sujet d'une de ses oeuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans
+une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su
+que nulle part le génie breton n'est moins marqué: on n'y parle pas breton;
+le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs
+de l'intérieur; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite
+ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en
+province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France.
+
+Il reste pourtant quelques débris: c'était là jadis le coeur de la
+Bretagne; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des
+Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau château, avec
+ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la
+gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à
+sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité
+et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un
+grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du
+temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus
+pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est
+devenue la splendeur de cette maison? où sont les princes de cette fière et
+illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon?
+
+Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit
+à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé
+creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière
+capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.
+
+Voilà que commence l'automne: le ciel a pâli, sa voûte immense est toute
+couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dôme
+semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace,
+reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives; ils
+s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la
+faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme
+une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques
+bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperçoit pas
+chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs
+suspendent et recommencent leurs coups cadencés; sur le sol sonore, les
+fléaux lourdement retombent; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de
+l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.
+
+Le soleil ne paraît pas dans le ciel; le bleu éclatant a fait place à une
+lumière terne; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la
+chaude transparence de l'été: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
+murmure; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux;
+la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rêveuse et
+étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
+Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête
+et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme
+suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.
+
+A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline,
+Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la
+rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des
+siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres; c'est une des
+dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand
+nom de Rohan.
+
+La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se
+casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze; les arbres,
+au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise
+avec le ciel abaissé; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de
+plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand
+bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'oeil de l'homme,
+quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans
+son coeur.
+
+Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent
+et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle: en quelques
+instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la
+vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée; ses plans,
+doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute
+chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge éclatent à
+travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent,
+comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir;
+tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel; en un
+endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui
+fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit
+l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dédaigne l'heure
+présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas.
+
+Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi
+cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous
+rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était
+jadis le _chêne de Mi-voie_; vous êtes au champ du _combat des Trente_! Là
+un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la
+vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues
+taillées à grands coups; corps solides, le casque en tête et l'épée à la
+main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux
+carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté
+inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient
+comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des
+fortes moeurs d'un vieux peuple.
+
+Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes:
+les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants:
+qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du
+XIVe siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont
+écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette
+plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de
+l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de
+la durée.
+
+Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur
+souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne
+semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent
+une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent; une
+couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se
+prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui
+coulerait par tous les pores; la fin de l'année est proche; la nature,
+lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents
+marquent le feuillage pour la mort.
+
+Bientôt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes
+cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche,
+comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est
+l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de
+Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds
+fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses
+os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un
+coup dépouillés; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur
+ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
+feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches,
+et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par
+bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi,
+deviennent plus laides et plus hideuses: les premières feuilles étaient
+jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi
+de l'homme: après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent
+du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés
+pâlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses
+impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à
+ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son
+coeur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force
+s'envole.
+
+Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits
+nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement
+arrêtés, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravité
+jusqu'alors inconnue; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette.
+C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations,
+les retours, les souvenirs: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie
+écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où,
+le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays
+qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra.
+
+Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse,
+changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image
+de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+=APPENDICE=
+
+
+
+
+I
+
+
+Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et
+le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées.
+_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathédrale_ sont extraites du livre de M. le
+docteur A. Fouquet, intitulé _Contes, légendes et chansons du Morbihan_; la
+légende de _Saint Christophe_ a été publiée par M. du Chalard, et celle du
+_Chêne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de
+Bretagne et de Vendée_.
+
+
+
+=LA LANDE DE LANVAUX.=
+
+
+Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le
+voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le
+vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères
+desséchées et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris
+plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y
+découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets
+pelés de ce désert.
+
+Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui
+filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un
+feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des
+fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux
+rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un
+glayeul.
+
+Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que
+j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant
+moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce
+familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être
+indiscret, me dit: «--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux
+est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées?--Non, mon
+enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma
+grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit
+comment cela est arrivé.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère
+t'a appris.
+
+«--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on
+comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entouré de
+courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.
+
+«Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir
+comment allait le monde en ce temps-là, arrivèrent à ce village par une
+pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus,
+portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et
+tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens.
+
+«Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du
+village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine;
+mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un
+méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer
+les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient
+au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent
+jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la
+porte de la plus pauvre cabane.
+
+«Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de
+pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus
+promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur
+servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il
+avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus
+travailler.
+
+«Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à
+Misère: «Tu es un brave homme; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu,
+et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de coeur et toute pour
+Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité; forme un souhait et il sera
+accompli.» A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils
+répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur
+dit «Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés
+chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits
+sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui
+montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous
+aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton
+désir soit satisfait!» dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux
+disparurent.
+
+«A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits,
+que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il
+sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si
+les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les
+branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: «Comment! s'écria
+Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez
+encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous
+êtes un voleur...» Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du
+village. Tous accoururent, et crièrent _haro_ sur M. Richard, détesté à
+cause de son avarice et de sa méchanceté.
+
+«M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à
+descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et
+de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le
+jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le
+lâcha, en lui disant: «Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous;
+mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.»
+
+«Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à
+coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misère. il faut me suivre;
+es-tu prêt?--Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours
+prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y
+laisser; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en
+quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si
+bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me
+satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous
+voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je
+voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour
+m'en cueillir une?--Qu'à cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une
+fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.--Et la Mort,
+sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça
+lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre,
+elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort
+fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne.
+
+Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde
+oreille à ses cris. «--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai
+tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre.--Bien, bien! dit
+Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je
+te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te
+laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au
+jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des
+temps!»
+
+«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage
+frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misère resta
+seul sur cette terre désolée!...»
+
+
+
+=LA CATHÉDRALE.=
+
+
+Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de
+la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de
+ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale,
+dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de
+regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses
+inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla
+s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales.
+
+A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple,
+l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait.
+Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à
+s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches
+tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la
+clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale.
+
+A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla
+enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à
+se rendre compte du lieu où il se trouvait; mais bientôt l'étrange
+spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire; car, au pied de
+l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble
+noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et
+sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles
+clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en
+sautoir.
+
+Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre
+qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de
+répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à
+genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard.
+
+O terreur!!! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites
+creuses et vides!...
+
+Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et
+ce ne fut qu'à l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa
+demeure.
+
+Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait
+toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres,
+et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres
+baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa
+couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus
+laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs
+incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire.
+Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le
+malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la
+direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles
+émotions.
+
+«Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des
+terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si
+elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement
+approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le
+souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être
+l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut
+donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre
+salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure,
+l'apparition qui vous a tant épouvanté.
+
+--Hélas! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une
+épreuve qui me tuerait...
+
+--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la
+subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend
+invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes; priez donc
+et croyez!... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du
+Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez,
+mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...»
+
+Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se
+rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer
+encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'à l'heure
+attendue avec impatience et pourtant redoutée.
+
+Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes;
+l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette,
+revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle.
+
+«Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue,
+retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu
+tout-puissant, dis... que veux-tu?
+
+--Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le
+spectre... Voilà déjà bien des années, oh! des années bien longues pour
+ceux qui souffrent! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet
+autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand
+j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par
+négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli
+coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les
+portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de
+celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a
+choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes!... Aussitôt le spectre
+et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts
+commença; mais quand le prêtre eut prononcé le _requiescat in pace_, il
+disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées
+lumineuses qui montaient au ciel...
+
+Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière
+l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux
+sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était
+complétement rassérénée.
+
+
+
+=LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.=
+
+
+Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes
+épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de
+passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord
+de l'eau avec ses douze apôtres; Christophe s'empresse de les prendre dans
+ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards.
+
+«Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire?
+
+--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.
+
+--Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez
+me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient
+forcés d'entrer dans mon sac.
+
+--Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas
+jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.»
+
+Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits,
+de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut
+jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en
+passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un
+changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira
+de mauvaises idées: «Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu
+pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la
+chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire
+qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi!»
+
+ [Note 1: Le Maudit.]
+
+Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac.
+_Petra faut tho_[1]? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas
+devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut
+suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde,
+il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce
+qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le
+gazon, vint à passer _er diaoul_[2], qui se mit à le narguer et à lui faire
+toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les
+poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille
+commença; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans
+qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs
+pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et
+retombant l'un après l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne
+s'était heureusement souvenu de son sac: «Ah! _milliguet diaoul_[3], par la
+vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac.» Ce qui fut fait à
+l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il
+jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en
+débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons
+battaient le fer rouge à grands renforts de bras. «Voilà mon affaire, se
+dit Christophe,» et s'adressant aux forgerons: «Tenez, leur dit-il, j'ai là
+un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait
+faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à
+l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu.--Accepté!»
+Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et
+le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on
+entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait:
+
+ [Note 1: Que voulez-vous?]
+
+ [Note 2: Le diable.]
+
+ [Note 3: Ah! maudit diable!]
+
+«Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de là?
+
+--Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille
+désormais.
+
+--Je le jure.
+
+C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir!»
+
+A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne
+s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent
+plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit
+ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore
+aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des
+nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant,
+lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous
+le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait
+jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre
+Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction
+il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre
+de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de
+bonne mine qui l'engagea à entrer; mais Satan, qui passait par là, s'écria
+aussitôt: «Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour
+moi!»
+
+Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du
+paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait
+encore son désir de pénétrer plus loin; aussi s'approchant le plus
+possible:
+
+«Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là-dedans!
+Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du
+dehors.»
+
+Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais
+aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus
+en lui disant: «Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.» On
+lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le
+ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place.
+
+
+
+=LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.=
+
+
+En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse
+de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de
+_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à
+l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux
+regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de
+Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière.
+Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de
+l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
+chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel: Maharit entra dans la
+barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord: croyant que
+le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait
+_son cousin_ par précaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois;
+mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus
+rapidement.
+
+ [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]
+
+«Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix
+suppliante; que dirait Loïc Guern d'une telle folie?...»
+
+Vaines prières: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait
+insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours...
+
+Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours.
+Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des
+spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant:
+c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au
+poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un
+cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au
+détour de la rivière.
+
+Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les
+côtés, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard
+anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il écouta
+longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
+feuillée.
+
+«Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en
+se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la
+fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la
+croix en y entrant.
+
+--Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là?»
+
+Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en
+peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour.
+
+A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses
+parents, à tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa
+les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons
+de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa _douce_ envolée. Enfin,
+trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur,
+sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante,
+qui lui adressa ces paroles:
+
+«Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la
+jolie fille de Clohars-Carnoët?
+
+--Hélas! non, répondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des
+nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait être ma _moitié
+de ménage_.
+
+--Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle
+dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la _plage
+des morts_.
+
+--Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller,
+dussé-je!...
+
+--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier
+qui mène la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui
+sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont
+bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charité, mon
+enfant!...
+
+--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim,
+depuis que j'ai perdu Maharit.
+
+--Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil.
+Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au
+diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit
+au village des _Korrigans_, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le
+_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle
+de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer
+l'eau.
+
+--Que ferai-je ensuite, ma bonne mère?
+
+--Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en
+arrière; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au
+trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la
+branche de houx, de te conduire _vivant à la plage des morts_. Le sorcier
+tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.»
+
+Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille
+mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit,
+il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage récent. Le
+batelier vint à son appel: en entrant dans la barque, Guern commença son
+chapelet; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa
+fiancée qu'il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors
+du bateau; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans
+l'eau; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la
+barque, entraînée par le courant, dévia avec une rapidité effrayante.
+
+Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit à la main,
+et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa
+fiancée; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le
+sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les
+rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde et noire.
+Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la
+rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au
+rivage entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui _le
+vieux chêne de la Laita_.
+
+Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la
+barque alla se briser contre un rocher vis-à-vis de Saint-Maurice. Le
+malheureux se sauva difficilement à la nage.--Depuis ce temps on vit à tous
+les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan,
+pâle et demi-nu, courir comme un possédé; il disait à qui voulait
+l'entendre: «Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jésus vous
+récompensera!»
+
+Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés.
+
+
+
+
+II
+
+
+Si l'on veut se faire une idée de la variété et de l'importance des
+questions traitées par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le
+programme d'un des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à Redon:
+
+
+
+=Première partie.--Archéologie.=
+
+
+1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
+d'Ille-et-Vilaine:
+
+ 1° Monuments celtiques.
+
+ 2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, etc.).
+
+ 3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.
+
+ 4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes périodes.
+
+ 5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, beffrois ou horloges,
+ maisons anciennes, etc.
+
+ 6° Mobilier des églises.
+
+ 7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
+ publiques, soit chez des particuliers.
+
+II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la province qui portent
+une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins.
+
+III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'église
+Saint-Sauveur de Redon.
+
+IV. Monographie du château de Blain.
+
+V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la ville de
+Redon.
+
+VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer la conservation
+de la chapelle gallo-romaine de Langon.
+
+VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à ses différentes
+périodes d'origine, de développement et de décadence, concorde-t-elle, sous
+le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opéré dans
+le centre et dans le nord de la France?
+
+VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition et les
+monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures,
+vitraux, etc., pour la représentation des principaux personnages de
+l'histoire de la Bretagne?
+
+IX. Faire connaître les documents concernant les artistes bretons,
+architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, etc., depuis les temps les
+plus reculés jusqu'à nos jours.
+
+X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen âge et de la
+Renaissance, existant en Bretagne et particulièrement dans
+l'Ille-et-Vilaine.
+
+
+
+=Deuxième partie--Histoire.=
+
+
+XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné lieu jusqu'à ce jour
+l'émigration des Bretons insulaires dans l'Armorique.
+
+XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de Nantes, de Vannes et
+de Rennes?
+
+XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la naissance de
+saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives à ce grand évêque
+dans les environs de Redon, spécialement dans la paroisse de Blain?
+
+XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations topographiques et
+des traditions, le lieu où se livra, en 845, la bataille de Ballon.
+
+XV. Les principaux documents publiés ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de
+Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils été l'objet d'une
+critique suffisante?
+
+XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la
+ville de Rennes et ses habitants?
+
+XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de l'agriculture et du
+commerce de la Bretagne.
+
+XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux
+de Bretagne.
+
+
+_Nota_. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une
+excursion monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières
+séances du congrès.
+
+
+
+
+III
+
+
+Tout le monde connaît le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_,
+publiés par M. de la Villemarqué. Nous en détachons une seule pièce, les
+_Fleurs de mai_, douce et touchante élégie, composée par deux jeunes soeurs
+paysannes, et traduite avec naïveté et grâce en vers français par M. Émile
+Grimaud.
+
+«Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), existe sur la
+limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on sème de fleurs la couche
+des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps
+sont regardées comme un présage d'éternel bonheur pour celles qui en
+peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hâtent le
+retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou
+l'instant de sa délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.»
+
+
+
+LES FLEURS DE MAI.
+
+
+I.
+
+ Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,
+ Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,
+
+ Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,
+ Vous en auriez été réjoui dans le coeur.
+
+ Mais de pitié votre âme aurait été pressée,
+ A voir la pauvre fille en son lit affaissée;
+
+ Le mal avait rongé ses membres affaiblis,
+ Et sa joue était pâle, oh! pâle comme un lis.
+
+ Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche;
+ Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche:
+
+ --«Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,
+ De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.
+
+ «A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire:
+ Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire!»
+
+
+II
+
+ A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,
+ Le rossignol de nuit chantait sur un rameau:
+
+ --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
+ Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes;
+
+ «Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans:
+ Heureuses celles-là qui meurent au printemps!
+
+ «De même qu'une rose abandonne la branche,
+ Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche;
+
+ «Avant huit jours passés celles qui vont mourir,
+ Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,
+
+ «Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,
+ Elles s'élèveront aux sphères éternelles.»
+
+
+III
+
+ Jeffik, le rossignol chantait hier au soir;
+ Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir?
+
+ --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
+ Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.»
+
+ Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,
+ Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix:
+
+ --«Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,
+ Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,
+
+ «Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientôt
+ Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut.»
+
+ La prière venait,--sur sa lèvre muette,--
+ A peine de finir, qu'elle pencha la tête:
+
+ Elle pencha la tête et puis ferma les yeux;
+ Alors on entendit un son mélodieux:
+
+ Dans le courtil c'était le rossignol encore:
+ --«Heureuses, disait-il en sa langue sonore,
+
+ «Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir,
+ Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir!»
+
+
+
+
+IV
+
+
+A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai
+poëte, nous en joindrons une autre d'un caractère différent, et où, à
+défaut de l'élégance du langage, dit le P. A. Martin (_Pèlerinage de
+Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de
+la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique composé par des matelots de
+la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au
+massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en sainte Anne.
+
+«Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux que les peuples
+n'oublient jamais, est encore solennellement chanté par la paroisse
+entière, lorsque au jour anniversaire de la délivrance de ses anciens
+enfants, elle vient en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de
+reconnaissance et d'amour.»
+
+
+
+CANTIQUE D'ARZON.
+
+ Sainte mère de Marie,
+ Par un miraculeux sort,
+ Vous nous conservez la vie
+ Dans le danger de la mort.
+
+ Avec actions de grâce,
+ Nous venons en ce saint lieu
+ Honorer en cette place
+ La sainte Aïeule de Dieu.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Nous avons été de bande
+ Quarante et deux Arzonnois,
+ A la guerre de Hollande,
+ Pour le plus grand de nos Rois.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Ce peuple de notre côte
+ Vint ici à grand concours,
+ Les fêtes de Pentecôte,
+ Implorer votre secours.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Pendant que l'ordre nous mande
+ Qu'il nous falloit faire état
+ De voguer vers la Hollande,
+ Pour leur livrer le combat.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Ce fut de Juin le septième,
+ Mil six cent septante et trois,
+ Que le combat fut extrême
+ De nous et des Hollandois.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Les boulets comme la grêle,
+ Passoient parmi nos vaisseaux
+ Brisant mâts, cordages, voile,
+ En mettant tout en lambeaux.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ La merveille est toute sûre
+ Que pas un homme d'Arzon
+ Ne reçut la moindre injure,
+ De mousquet, ni de canon.
+
+ Sainte mère de marie, etc.
+
+ Un d'Arzon changeant de place,
+ Un boulet vint à passer,
+ Brisant de celui la face
+ Qui venoit de s'y placer.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ L'Arzonnois la sauvant belle,
+ Eut l'épaule et les deux yeux
+ Tout couverts de la cervelle
+ De ce pauvre malheureux.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ De Jésus la sainte Aïeule,
+ Par un bienfait singulier,
+ Nous connaissons que vous seule
+ Nous gardiez en ce danger.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Par humble reconnaissance,
+ Nous fléchissons les genoux,
+ Adorant votre puissance
+ Qui a paru envers nous.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Recevez toutes nos classes,
+ Pour tout le temps à venir;
+ Sous l'asile de vos grâces,
+ Nul ne pourra mal finir.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+
+
+
+V
+
+
+Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées au vrai type breton, nous
+citerons particulièrement les _Crêpes_ et _le Retour du Pardon_: on y
+trouvera des détails de moeurs du pays, en même temps qu'un spécimen du
+style vif, pittoresque et un peu âpre du poëte armoricain.
+
+
+
+LES CRÊPES.
+
+ Dans le seigle ou dans le froment
+ Aux fleurs légères,
+ Naissent tes fleurs, bleuet charmant,
+ La paille ombrage obligeamment
+ Ces étrangères.
+
+ Des colzas jaunis au printemps,
+ Moissons superbes,
+ Les souffles d'avril palpitants
+ Courbent en flots d'or éclatants
+ Les hautes gerbes.
+
+ Le trèfle a diverses couleurs,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,
+ A l'automne, ce sont les grappes de blé noir
+ Balançant leurs fleurettes blanches;
+ Le paysan joyeux, contemplant son labour,
+ Bravement mis, le coeur léger, se rend au bourg
+ Pour les offices des dimanches.
+
+ Il se plaît à compter le nombre de setiers
+ Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.
+ Sous le vent du matin qui passe,
+ Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,
+ Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,
+ Remplit sa poitrine et l'espace.
+
+ C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis
+ Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,
+ Et nourrir toute la famille.
+ Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,
+ Comme le beau reflet de ces blanches moissons,
+ L'espérance en ton âme brille.
+
+ Tous les tiens mangeront des crêpes; tous les tiens
+ Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,
+ Pourront piocher à la gamelle;
+ Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,
+ Chacun prendra sa part au bassin reluisant
+ Où la crêpe au caillé se mêle.
+
+Le poëte, surpris par un orage, entre dans une chaumière, et assiste à la
+confection des crêpes:
+
+ Je voyais près de moi la servante au bras nu
+ Faisant fumer la poêle.
+
+ La pâte s'étalait; son flot moins transparent
+ S'arrondissait en crêpe;
+ Et le gâteau cuisait, cuisait--en susurrant
+ Ainsi qu'un vol de guêpe.
+
+ Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,
+ D'une batte légère
+ Voici qu'un tour de main leste et précipité
+ La tournait tout entière.
+
+ Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,
+ La maie en était pleine;
+ Car c'est là l'aliment de toute la maison
+ Pour toute la semaine.
+
+ L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,
+ Roulement monotone,
+ Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai
+ La chaumière bretonne.
+
+ Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .
+
+ Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir
+ Au bord des eaux superbes,
+ Voyant les sarrasins finissant de fleurir,
+ Bientôt mûrs pour les gerbes,
+
+ Je demandais au ciel. . . . . . . . . .
+
+ ... Que la sombre nue aux funestes lueurs,
+ Planant sur la campagne,
+ Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,
+ Ce pain de la Bretagne!
+
+Voici le début de la pièce _le Retour du Pardon_:
+
+
+ LE VOYAGEUR.
+
+ Je vois d'où vous venez: bonjour, la brave femme;
+ Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous;
+ Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,
+ Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.
+ Bonjour! ménagez bien votre monture blanche,
+ Car déjà vers la terre elle a le front courbé;
+ Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche
+ Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.
+
+
+ LA FILLE.
+
+ Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,
+ Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi?
+
+
+ LA MÈRE.
+
+ Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,
+ Puisque c'était hier le jour de grand'merci,
+ Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route
+ Est couverte en entier de pèlerins lassés,
+ Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte,
+ Les pardons accordés à tous ces jours passés.
+
+
+ LE VOYAGEUR.
+
+ Savoir où vous allez est encor plus commode
+ Les femmes de Quimper ont des fichus plissés
+ Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode;
+ Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.
+ Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille
+ Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or;
+ Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,
+ Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.
+ Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,
+ Et d'un rouge cordon relevés avec goût,
+ Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,
+ Ressortent en arrière et chargent votre cou.
+ Je reviens du pays dont c'est là la coiffure;
+ Je reviens de Kersaint et Tremeané.
+ Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:--
+ Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas deviné?
+
+
+
+
+V
+
+
+Un fragment de la jolie pièce intitulée _Nos Buissons_ montrera avec
+quelles fraîches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a écrit le volume
+de poésies qu'il a si justement appelées _Fleurs de Vendée_.
+
+ Voici la saison chérie:
+ L'épine noire est fleurie,
+ Saluez le gai printemps!
+
+ L'aubépine s'est couverte
+ D'une robe blanche et verte
+ Qui fait le vent embaumé,
+ Comme la déesse antique
+ Dont la robe balsamique
+ Laisse un souffle parfumé.
+
+ Que ton destin s'accomplisse,
+ Fleur de la ronce, calice
+ D'où sort ce fruit savoureux,
+ La mûre, la noire perle,
+ Pour qui l'enfant et le merle
+ Ont des regards amoureux.
+
+ O senteurs du chèvrefeuille,
+ Sucs que l'abeille recueille,
+ Que boivent les papillons!
+ O l'arome qui s'épanche
+ Du troëne à grappe blanche,
+ Ce lilas de nos vallons!
+
+ Le liseron court, s'enlace,
+ Et jamais il ne se lasse
+ De grimper, de festonner!
+ A voir sa cloche argentine,
+ Lorsque le zéphyr l'incline,
+ On pense: elle va sonner!
+
+ Le sureau dresse sa tige,
+ La demoiselle y voltige,
+ Sachant que son miel est doux;
+ Le lézard vert dans la haie,
+ Au moindre bruit qui l'effraye,
+ Se glisse à travers les houx.
+
+ L'araignée industrieuse
+ Tend sa toile captieuse
+ Entre deux brins d'églantier;
+ Plus fine que la dentelle,
+ D'un sylphe on dirait une aile
+ Dont il perdit la moitié.
+
+ Et plus bas maintes fleurettes
+ Découpent leurs collerettes
+ D'azur et d'argent et d'or:
+ --La primevère hâtive,
+ La violette craintive
+ Qui dérobe son trésor,
+
+ La véronique céleste,
+ Et la bruyère modeste,
+ Au calice délié;
+ Le myosotis qu'on donne
+ A l'ami qu'on abandonne,
+ Pour n'en pas être oublié!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ PRÉFACE
+
+ I. Foi et poésie des Bretons
+ II. Foi et poésie des Bretons (suite)
+ III. Les pierres
+ IV. Quiberon
+ V. Les Rochers--Combourg
+ VI. Saint-Ilan
+ VII. La mer
+ VIII. Saint-Florent
+ IX. Les vieilles villes--Les vieilles maisons
+ X. Saint-Nazaire
+ XI. Les lutteurs
+ XII. Les monuments
+ XIII. Quériolet
+ XIV. Du mouvement intellectuel en Bretagne
+ XV. Paysages
+
+
+ APPENDICE
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***
+
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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+
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--- /dev/null
+++ b/old/10680-0.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10680-h.zip b/old/10680-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..7b73a09
--- /dev/null
+++ b/old/10680-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10680-h/10680-h.htm b/old/10680-h/10680-h.htm
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@@ -0,0 +1,8806 @@
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+Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Bretagne. Paysages et Recits.
+
+Author: Eugene Loudun
+
+Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This
+file was produced from images generously made available by the Biblioth
+que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<p><br>
+LA<br>
+BRETAGNE<br>
+<br>
+PAYSAGES ET RÉCITS<br>
+<br>
+<br>
+PAR<br>
+<br>
+EUGÈNE LOUDUN<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+</p>
+<blockquote>La Bretagne, le pays des bons prêtres,<br>
+des bons soldats et des bons serviteurs.</blockquote><br>
+<p>
+<br>
+1861<br>
+</p>
+
+<br>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<a name="PREFACE"></a><h2>PRÉFACE</h2>
+<br>
+
+<p>A une époque où les nations européennes se
+transforment si rapidement et tendent à une unité
+qui leur imprimera une physionomie uniforme,
+c'est un spectacle digne d'intérêt que celui d'un
+peuple qui a gardé son caractère propre, et, au
+milieu d'un changement général, est demeuré le
+même. C'est le spectacle que présente la Bretagne.</p>
+
+<p>Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible
+au mouvement qui emporte le reste du
+monde&nbsp;; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi
+de nombreuses altérations. Des cinq départements
+bretons, le Finistère presque seul a conservé intacts
+ses costumes et sa langue&nbsp;; il est le plus éloigné,
+le bout de la terre, comme le dit son nom&nbsp;;
+le progrès moderne ne l'a pas encore atteint.
+Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord,
+le Morbihan même, le pays du combat des Trente,
+des pèlerinages et des chouans, les hommes presque
+tous ont quitté la braie celtique pour le pantalon
+des villes&nbsp;; il n'y a plus que les femmes qui
+portent encore l'antique costume et la coiffure pittoresque.
+C'est que la femme, gardienne du foyer,
+est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens
+usages et les traditions de la famille&nbsp;; dans
+le costume elle met du sentiment&nbsp;; le quitter, c'est
+rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux
+quand toutes les femmes d'un pays ne tiennent
+plus à leur costume, ce pays ne mérite plus de
+nom particulier, il en change.</p>
+
+<p>La langue s'est un peu mieux maintenue&nbsp;; on
+la parle encore dans les bourgs et les villages&nbsp;;
+c'est en breton que se fait le prône le dimanche,
+en breton l'allocution du recteur aux mariés.
+Déjà aussi, pourtant, la vieille langue se perd&nbsp;: le
+bourgeois des villes ne la comprend plus&nbsp;; le paysan
+parle le breton et entend le français&nbsp;; ses rapports
+journaliers avec l'étranger lui ont appris la valeur
+de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en va un de ces
+vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue,
+et il n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus,
+ce temps où deux troupes de Bretons ennemis, de
+la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient
+tout à coup sur le champ de bataille, entendant
+résonner des deux côtés les mots de la même langue,
+et se reconnaissaient et s'embrassaient&nbsp;; frères
+de la même race, issus de la même terre<span class="noteref">[1]</span>. Dans
+les cimetières qui ceignent toutes les églises de
+campagne, on ne voit plus que rarement sur les
+tombes nouvelles une inscription en langue bretonne&nbsp;;
+elle disparaît aussi, cette coutume nationale
+qui distinguait le paysan breton jusque dans la
+mort, qui l'isolait des étrangers indifférents et réservait
+pour ses enfants seuls la connaissance de
+sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique
+langage sera devenu le domaine des savants et
+l'occupation des académies, et, déjà, comme cédant
+à un fatal pressentiment, un pieux et noble
+fils de l'Armorique s'est empressé de recueillir les
+poésies de ses bardes<span class="noteref">[2]</span>, chants mélancoliques de
+prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne
+sera plus comprise de leur postérité muette.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où se
+rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons du
+pays de Galles.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: <i>Chants bretons</i>, publiés par M. H. de la Villemarqué.]</blockquote>
+
+<p>Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs
+de ce vieux peuple, et le chemin de fer
+qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme
+une flèche au cœur de l'Armorique, consommera
+le changement&nbsp;: il ne faut pas s'en étonner&nbsp;; les
+costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
+variables, peuvent être ou ne pas être&nbsp;; mais
+ce qui n'a pas changé en Bretagne, c'est ce qu'il y
+a de plus intime dans un peuple, la religion, et
+la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages
+comme les Turcs, dit Chateaubriand, n'étaient
+attentifs qu'à mes armes et à ma religion&nbsp;; les armes,
+qui protègent le corps de l'homme, la religion
+qui est son âme même. C'est à ce point de vue que
+la Bretagne a été peinte dans ce livre&nbsp;; la Bretagne
+est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est
+encore la Bretagne.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<h2>LA BRETAGNE</h2>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="I"></a><br>
+<h2>I</h2>
+<h2>Foi et poésie des Bretons.</h2>
+<h3>Le Grand-Bé.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les croix.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les églises.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les clochers.</h3>
+<br><br>
+
+<p>La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers
+sur lesquels on a construit des forts qui protégent la
+ville de leurs feux croisés&nbsp;; le Grand-Bé est un de ces
+îlots&nbsp;; naguère il était armé de canons&nbsp;; aujourd'hui, le
+fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de
+son cap, de loin on aperçoit une croix se dessinant sur
+l'azur du ciel. Cette croix attire tous les regards, et
+c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à
+découvert la grève de sable et de granit, que tendent
+les pas des voyageurs.</p>
+
+<p>Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint
+un plateau nu, aride, où quelques moutons trouvent à
+peine à brouter une herbe rare&nbsp;; on tourne à travers
+un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée,
+tout à coup on se trouve devant une pierre et une croix
+de granit. C'est le tombeau de Chateaubriand.</p>
+
+<p>Il n'est pas de plus poétique tombeau&nbsp;: adossé au
+vieux monde, il regarde le nouveau&nbsp;; il a sous lui l'immense
+mer, et les vaisseaux passent à ses pieds&nbsp;; point
+de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que
+le bruit de la mer incessamment remuante, qui, dans
+les tempêtes, couvre cette pierre nue de l'écume de ses
+flots.</p>
+
+<p>Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours
+s'échangent&nbsp;: on se demande quelle pensée l'inspira
+quand il déclara ne vouloir même pas que son nom fût
+inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité,
+ceux-là d'orgueil&nbsp;; il y a, ce me semble, l'un et
+l'autre, et cette humilité et cet orgueil ont une même
+source, un grand désenchantement. Cet homme qui
+avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues&nbsp;;
+ce voyageur qui avait parcouru l'univers, visité
+l'Orient, berceau de l'ancien monde, et les déserts de
+l'Amérique où naît le monde nouveau&nbsp;; ce poëte qui
+pouvait compter les cycles de sa vie par les révolutions,
+était envahi, à la fin de ses jours, par une tristesse
+sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait préludé
+par des Considérations sur les révolutions, il se complut,
+en ses dernières années, à écrire la Vie du réformateur
+de la Trappe&nbsp;; le silence et la solitude du cloître étaient
+en harmonie avec la tristesse de son âme. Après avoir
+été chargé des plus importantes missions, avoir rempli
+les plus hauts emplois, vu à l'œuvre les hommes les
+plus habiles et les plus puissants, une fois retiré du
+cercle tournoyant du monde, il avait été pénétré d'une
+accablante vérité&nbsp;: combien peu vaut l'homme, combien
+peu il fait, combien moins encore il réussit en ce
+qu'il tente. Ce qui cause la joie, l'orgueil, l'enivrement
+du monde, le faisait sourire&nbsp;; il avait pour tous les
+hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait
+pas lui-même&nbsp;; il savait, selon le mot d'un ancien,
+qu'il y a peu de différence d'un homme à un autre
+homme<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Thucydide.]</blockquote>
+
+<p>Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau
+d'inscription, pas de nom&nbsp;: qu'importe qui lira son
+nom&nbsp;&nbsp;! les hommes sont petits, et il est l'un d'eux&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais,
+par orgueil aussi, il veut une pierre nue&nbsp;: cette
+pierre, elle sera visitée des voyageurs de toutes contrées&nbsp;;
+ils viendront la regarder, et diront&nbsp;: <i>Chateaubriand</i>&nbsp;!
+Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux
+qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions
+lointaines&nbsp;; il prétend obliger les hommes à savoir qui
+il est.</p>
+
+<p>Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine&nbsp;! en lui
+s'unissent les sentiments les plus contraires, le désenchantement
+de la gloire, et la croyance en l'immortalité
+d'un nom&nbsp;; le dédain du scepticisme, et la soif des applaudissements&nbsp;;
+une impression d'humilité de chrétien,
+et un instinct de souverain orgueil.</p>
+
+<p>La vérité, pourtant, est là&nbsp;: cette croix, signe de
+l'éternité sur cette pierre marque de la mort, est l'immuable
+témoignage de l'inanité de l'orgueil humain.
+Mais elle a aussi une autre signification&nbsp;: Chateaubriand
+ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que
+Lamennais, son compatriote, ordonna qu'elle ne fût
+pas plantée sur le sien, tous deux obéissant à la même
+préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La
+croix, dominant la tombe où repose le poëte breton,
+est le symbole du génie de sa patrie, de la catholique
+Bretagne.</p>
+
+<p>La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle
+s'allie à une poésie propre au génie breton&nbsp;: les objets
+matériels parlent en ce pays, les pierres s'animent, les
+campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme
+conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination,
+personne ne s'y peut tromper&nbsp;: dès que l'on entre en
+Bretagne, la physionomie du pays change, et le signe
+de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous
+les carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les
+époques&nbsp;; depuis le XIIe siècle jusqu'au XIXe&nbsp;; il y en a
+de toutes les formes&nbsp;; là, simples croix de granit exhaussées
+de quelques marches&nbsp;; ici, croix portant sur
+leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge,
+sculptures grossières, mais toujours empreintes d'un
+sentiment sincère. La sainte Vierge, les Bretons ne
+comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent
+sa douleur, ils la partagent, ils l'expriment avec une
+énergique vérité. Voyez ce tableau de la Vierge tenant
+son fils mort sur ses genoux, dans l'église de Saint-Michel,
+à Quimperlé&nbsp;; c'est une peinture primitive, par
+une main inhabile qui ignorait les ressources de l'art&nbsp;;
+le dessin en est incorrect&nbsp;; mais quelle expression
+de douleur&nbsp;! Le peintre voulait rendre la vive souffrance
+de la mère&nbsp;: la bouche est tordue, les yeux sont fixes,
+la prunelle est presque seule indiquée&nbsp;; cette fixité du
+regard est saisissante, elle vous arrête, on reste là à
+regarder, on oublie que c'est une représentation, on
+voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur,
+ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée,
+et pourtant vivante.</p>
+
+<p>A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue
+de la Vierge, conçue au contraire dans un sentiment
+délicat et tendre&nbsp;: elle a cette attitude penchée, cette
+tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à
+soi le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis
+nombreux, le manteau l'enveloppe avec une grâce harmonieuse&nbsp;;
+car ce n'est plus la Vierge de douleur, c'est
+la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre
+ses bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir,
+Notre-Dame de <i>Bot scao</i>, la Vierge de Bonne-Nouvelle.</p>
+
+<p>On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des
+marins bretons particulièrement. A Brest, on cherche
+en vain un musée de tableaux&nbsp;: Brest n'est pas une
+ville d'art&nbsp;; on y respire comme un souffle de guerre&nbsp;;
+le port rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses
+canons, ses boulets, ses ancres gigantesques, les forts
+dressés sur les rochers, le mouvement animé des rues
+où vont et viennent des soldats de toutes armes, des
+matelots arrivant de tous les points du monde, tout a
+le caractère précis, positif et puissant de la réalité du
+moment&nbsp;: l'homme a enfoncé dans le roc les pieds de
+granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement
+fixé.</p>
+
+<p>Mais, montez un des escaliers qui mènent de la
+ville basse à la ville haute, et, sous une voûte, vous
+trouverez quatre tableaux appendus à la muraille&nbsp;; c'est
+là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à
+la sainte Vierge&nbsp;: le départ du navire&nbsp;; les femmes et
+les enfants sur la grève, à genoux, pendant la tempête&nbsp;;
+le vaisseau ballotté par les orages, et les bras des matelots
+tendus vers le ciel&nbsp;; et, au retour, les marins
+sauvés s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle
+de Notre-Dame. Et, au-dessous, des légendes
+touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie ou
+rend grâces&nbsp;: <i>Sainte Vierge, secourez-nous&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;Sainte
+Vierge, secourez ceux qui sont en mer</i>&nbsp;! Voilà l'homme
+avec sa faiblesse, son aspiration et son espérance,
+l'homme vrai&nbsp;: le reste n'était qu'apparence.</p>
+
+<p>Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de
+tous les prétextes pour témoigner de leur foi&nbsp;: à Saint-Aubin
+d'Aubigné, entre Rennes et Saint-Malo, vous
+longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans
+une épine, une croix qui verdit au printemps, parmi
+les églantines et les roses<span class="noteref">[1]</span>. Vous revenez de visiter
+la lande de Carnac, cette lande pâle et désolée où les
+pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue,
+sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis
+vingt siècles leur impénétrable secret&nbsp;; quelle est cette
+croix qui s'élève sur une éminence&nbsp;? C'est une croix
+qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la
+croix sur un autel druidique, en avant de cette armée
+de pierres qui marquent peut-être le cimetière d'un
+grand peuple.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé en
+forme de croix.]</blockquote>
+
+<p>Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport,
+une source jaillit et s'écoule entre les rochers, à la fois
+fontaine et lavoir&nbsp;: sur les pierres amoncelées, une niche
+dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée
+de fleurs&nbsp;: alentour, les liserons des champs, les pervenches
+et les églantiers ont poussé dans la mousse et
+les herbes, et enlacent la rustique chapelle de leurs
+festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à-vis,
+s'étendent les champs d'ajoncs verts&nbsp;; par-dessus
+leurs longues tiges raides apparaissent les murs à
+demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit, ouverte
+au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on
+aperçoit la mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont
+on entend la rumeur prolongée, incessante, qui emplit
+les champs et les airs.</p>
+
+<p>Dans ce pays catholique par excellence, toutes les
+églises sont remarquables&nbsp;: il n'est si petit village dont
+l'église n'ait quelque partie intéressante, ou une de ces
+chaires extérieures, devenues si rares, et que l'on voit
+encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille,
+et d'où le prêtre, dans les temps de mission, en
+certaines circonstances extraordinaires, parlait aux
+peuples assemblés sur la place&nbsp;; ou une voûte entièrement
+peinte, comme à Carnac et à Kernascleden&nbsp;; ou
+des médaillons de pierre et de bois encadrant l'autel
+de naïves sculptures dorées, à Roscoff, à Crozon, etc.&nbsp;;
+ou un tabernacle composé comme un monument architectural,
+une sorte de palais en miniature avec ses
+corps de logis, ses pavillons, ses colonnes, ses dômes,
+ses galeries, ses statues (à Rosporden)&nbsp;; un confessionnal
+antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin)&nbsp;;
+un baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à
+Landivisiau)&nbsp;; ou bien quelque objet particulier, tel que
+cet ornement bizarre qui n'existe plus que dans une
+seule église, la <i>roue de bonne fortune</i>, de Notre-Dame
+de Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une
+grande roue suspendue à la voûte de l'église et tout
+entourée de clochettes&nbsp;; aux jours de fêtes solennelles,
+pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la
+roue, et toutes ces clochettes agitées forment un
+bruyant carillon qui règle la marche de la procession,
+et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
+voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la
+sainte Vierge. Ou bien, enfin, c'est un de ces troncs,
+grossiers piliers équarris, ais de chêne bardés de
+larges bandes de fer, placés au milieu de l'église,
+à côté du catafalque de bois noir semé de larmes
+blanches&nbsp;; le tronc et le cercueil, qui rendent sensibles
+à tous les yeux à la fois la fragilité de la
+vie, et le principe chrétien par excellence, la charité.</p>
+
+<p>Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'œuvre,
+les cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé,
+par exemple, dont les arcades sont si sveltes et si finement
+découpées&nbsp;; ou les bas-reliefs intérieurs du portail
+de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre
+sculptée avec cette délicatesse et cette richesse d'invention,
+qualités charmantes de la jeunesse, qui furent
+celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les églises,
+près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue
+peinte du saint de la paroisse, un de ces saints bretons
+que l'on ne trouve pas ailleurs&nbsp;: saint Cornély, saint
+Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout. Saint
+Yves a le privilége d'être représenté dans presque
+toutes les églises, même celles dont il n'est pas le patron&nbsp;;
+le souvenir de ce grand homme de bien, de ce
+savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté vivant
+dans le cœur des Bretons. Partout vous le voyez en
+robe de juge, la toque sur la tête, entre deux plaideurs,
+le seigneur richement vêtu, en habit de velours rouge,
+tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie et
+l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous
+aux coudes et aux genoux, et pieds nus dans ses sabots.
+Le grand seigneur, l'air fier, suffisant, le chapeau
+sur la tête, présente au saint une bourse d'or&nbsp;; le paysan,
+le regard et l'attitude timides, la tête basse, le
+bonnet à la main, attend humblement la sentence. Il
+n'a rien à donner, mais la justice ne lui fera pas défaut.
+Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
+et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui
+donne gain de cause. C'est toute l'histoire du moyen
+âge, les trois ordres vis-à-vis l'un de l'autre&nbsp;: l'Église
+protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le
+puissant.</p>
+
+<p>Quant aux monuments proprement dits, nulle part
+on ne rencontre davantage de ces belles églises du
+moyen âge, témoignage de la piété, de la science et du
+goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol,
+du meilleur temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante
+par sa masse, sa grandeur, la noble simplicité
+de ses ornements, l'harmonie de ses proportions&nbsp;; le
+granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à
+l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait
+bâties de fer&nbsp;; là, Tréguier et ses boiseries exquises,
+bancs, autels, stalles, lutrin en chêne noir et brillant,
+découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable
+variété&nbsp;; pas un balustre qui se ressemble&nbsp;; il y a de
+quoi fournir des modèles à tous les sculpteurs de notre
+temps&nbsp;; plus loin, Saint-Pol de Léon et sa flèche de
+granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre, inébranlable,
+ceinte de galeries à jour comme de gracieuses
+couronnes, élançant au ciel ses clochetons aux pointes
+aiguës, toute découpée, aérienne, un des joyaux de
+la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un légitime
+orgueil&nbsp;; et le Folgoat, un petit village inconnu, au
+nord de Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il
+faut se détourner de toute route pour le trouver&nbsp;; mais
+dans ce pauvre village, deux princes bretons, le duc
+Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église
+royale, y accumulant tout ce que l'art gothique en sa
+floraison la plus riche, uni aux caprices les plus ingénieux
+de la Renaissance, a imaginé de plus délicat et
+de plus éclatant&nbsp;: portraits sculptés, statues d'un beau
+style, où déjà se reflète l'antiquité, chœur ogival tout
+ciselé, et un jubé (on sait combien sont devenus rares
+ces gracieux et originaux monuments du catholicisme),
+un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont
+taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible.
+Le marteau de la Révolution n'a détaché
+que des fragments insignifiants de ces belles pierres
+si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles
+passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le
+temps.</p>
+
+<p>Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées,
+les clochers à pans coupés de la Renaissance, de la
+Roche-Maurice-lès-Landerneau, de Landivisiau, de Ploaré,
+de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et légers
+clochetons et ornés de balustrades à deux étages,
+comme les minarets de l'Orient&nbsp;; les flèches élevées le
+long des côtes, celle de Tréguier, par exemple, percée
+à jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
+constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de
+croisillons, d'étoiles, comme un chapeau de magicien.
+Puis, les bénitiers exprimant toujours le caractère de
+l'époque&nbsp;: à Dinan, dans une église du XIIe siècle, une
+cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de
+toutes pièces supportent de leurs larges gantelets de
+fer&nbsp;; car le XIIe siècle est le temps des croisades, de la
+chevalerie au service du Christ<span class="noteref">[1]</span>. Dans une église
+du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante
+petite colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine
+guirlande de pampres, et au-dessus, un ange qui ploie
+ses ailes comme s'il descendait du ciel et se venait
+poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien,
+et inspirés par un sentiment plus chrétien encore, les
+bénitiers extérieurs, si communs dans toute la Bretagne,
+et dont les plus remarquables sont à Landivisiau,
+à Morlaix, à Quimperlé&nbsp;; le bénitier intérieur n'est qu'un
+accessoire&nbsp;; le bénitier extérieur, isolé en avant de la
+porte, a une signification plus précise&nbsp;: il dit où l'on va
+entrer, il sollicite un premier mouvement de l'âme&nbsp;: le
+chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête,
+son cœur se recueille et se prépare. Les architectes
+bretons ont bien compris cette grave pensée de
+la religion&nbsp;: les bénitiers extérieurs sont de véritables
+monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré
+d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées
+de leurs ailes&nbsp;; le dais élancé, ciselé, d'où pendent
+les pointes effilées d'une broderie de granit, et,
+sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui
+semble inviter le fidèle à entrer dans la maison de la
+prière.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Il y a un bénitier semblable à Corseul.]</blockquote>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="II"></a><br>
+<h2>II</h2>
+<h2>Foi et poésie des Bretons (suite).</h2>
+<h3>Saint-Thégonec.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les cimetières.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les calvaires.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cast.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne
+pour avoir une idée de ces œuvres de l'architecture
+embellie par la foi&nbsp;: dans un petit bourg, à Saint-Thégonec,
+entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle
+funéraire, sculptures, crypte, calvaire, tous les types
+de l'art chrétien de Bretagne, se sont comme donné
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Les cimetières bretons se ressemblent tous&nbsp;; presque
+partout ils entourent l'église&nbsp;; ceints d'un petit mur
+bas, souvent ils n'ont pas même de portes&nbsp;; une grille
+de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire
+aux bestiaux l'accès de la demeure des morts<span class="noteref">[1]</span>.
+Une croix, un calvaire où sont représentées des scènes
+de la Passion, quelquefois la statue agenouillée d'un
+pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus
+à ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls
+monuments de ces cimetières des villages bretons&nbsp;; les
+tombes sont marquées par de petits tas de terre, serrés
+l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
+recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la
+pierre, on a creusé comme une petite coupe où s'amasse
+l'eau du ciel, et dont la mère, le fils, l'ami,
+aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et
+prier pour celui qui est couché dans la terre<span class="noteref">[2]</span>. Ces
+cimetières, placés au milieu des bourgs et des villages,
+ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années
+pour que ces champs de la mort soient comblés des
+corps des générations éteintes&nbsp;; les morts bientôt sont
+exhumés pour faire place aux nouveaux venus&nbsp;: dans
+quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir
+déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la
+façade de l'église, les pierres des tombes, pierres debout
+qui ne recouvrent plus aucun corps, froids témoignages
+d'un souvenir qui de jour en jour va s'effaçant.
+Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté
+de l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli
+les os des morts exhumés&nbsp;: si l'on jette un regard à
+travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur ce charnier
+sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements,
+entassés et mêlés comme des brins de paille&nbsp;; ce sont
+les hommes qui ont marché sur terre, solitaires et
+délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A Goueznou, à Plabennec, etc.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans les
+pierres sépulcrales des musulmans&nbsp;; mais cette eau ne sert qu'à désaltérer
+les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la tombe.]</blockquote>
+
+<p>Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux
+ou plus tendre a voulu du moins conserver intacte
+une partie de ces corps arrachés à la terre.
+Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle
+inattendu&nbsp;: à toutes les saillies du bâtiment, sous
+les porches, sur la corniche antérieure, sont alignées,
+accrochées, suspendues l'une à l'autre, une multitude
+de petites boites comme un chapelet&nbsp;; ces petites boîtes,
+surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment
+le crâne des ancêtres, la tête, ou, selon le mot
+expressif de la vieille langue, le <i>chef</i>, ce qu'il y a de
+plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une
+inscription indique la date et le nom&nbsp;:</p>
+
+<p><i>Ci gît le chef de</i>...</p>
+
+<p>On le voit par une petite ouverture en forme de cœur,
+autre symbole touchant. Ce sont les archives funèbres
+des familles, non renfermées dans la maison où l'habitude
+les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église,
+devant lesquelles les générations nouvelles passent et
+se découvrent, le dimanche en venant prier<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à têtes,
+mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous les os, et
+qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme des ballots.]</blockquote>
+
+<p>&Ccedil;à et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques
+crânes de morts qui n'ont pas eu de famille et à
+qui l'on n'a pas donné de cercueil, verdis, les yeux
+pleins de gravier, à travers lesquels pointent des
+brins d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là
+appuyé peut-être sur celui qui fut son ennemi
+en ce monde.</p>
+
+<p>Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils
+suspendus, on entre dans l'église, et cette église est
+comme un résumé de toutes les églises bretonnes&nbsp;:
+tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées,
+chaire en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'œuvre
+de la fin de la Renaissance, une des plus belles chaires
+de Bretagne&nbsp;; tableaux en bois, à fermoirs peints, pyramide
+de patriarches, de rois et de prophètes de l'Ancien
+Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à
+la sainte Vierge&nbsp;; voûte d'or et d'azur au fond tout
+étincelant&nbsp;; le chœur, l'autel et les chapelles latérales,
+chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges,
+fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs,
+un ruissellement d'or, de verdure, de rouge
+éclatant et d'azur.</p>
+
+<p>De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule,
+sur le côté, se détache haute et nue&nbsp;; pas de sculptures,
+pas d'ornement&nbsp;; les pierres suintent l'humidité&nbsp;; les
+assises qui ont pris une teinte noire, séparées par un
+ciment blanc, ont un aspect lugubre&nbsp;; c'est comme un
+grand voile de deuil tendu dans un coin&nbsp;; et, en effet,
+c'est la porte des morts. Vous l'ouvrez, et vous vous
+arrêtez ébloui&nbsp;: c'est là le cimetière, et, dans le cimetière,
+devant vous, à droite, à gauche, une réunion
+inattendue de monuments&nbsp;: sous le porche où
+vous êtes, des deux côtés, les statues alignées des
+douze Apôtres&nbsp;; en face, une large porte à trois arcs,
+d'un style imposant, la porte du cimetière, et l'on
+dirait d'une arche triomphale, comme si ces Bretons
+avaient voulu marquer que celui qui passe sous cette
+porte, couché dans le cercueil, entre non dans la
+terre, mais dans la vie éternelle, le séjour de la joie et
+de la gloire&nbsp;; à droite, une chapelle funéraire, du même
+temps que le Louvre de Henri IV, décorée, sculptée
+du bas en haut, comme une châsse immense taillée en
+granit&nbsp;; enfin, à gauche, monument capital entre tous
+ces monuments, le Calvaire, un de ces calvaires compliqués,
+tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un
+peuple de statues, quatre-vingts ou cent personnages
+en pierre, dans les attitudes les plus naturelles et les
+plus naïves, disciples, prophètes, saintes femmes, larrons
+sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et,
+dominant toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal,
+à plusieurs étages, croix sur croix, aux branches chargées
+de statues, la Vierge, saint Jean, les gardes, et,
+tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde
+et les yeux au ciel&nbsp;; et les anges, suspendus dans les
+airs, recueillant dans des coupes le sang précieux de
+ses mains<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si remarquables
+du reste par leur belle église, sont plus compliqués et plus grands,
+mais non d'un effet plus saisissant.]</blockquote>
+
+<p>Et ce n'est pas tout&nbsp;: entrez dans la crypte de la chapelle
+funéraire&nbsp;; et là, vous vous trouverez en face d'un
+autre chef-d'œuvre, l'ensevelissement du Christ, exécuté
+dans des proportions colossales, cette scène qui
+a inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces
+statues sont peintes, et ici la peinture, au lieu de diminuer
+l'impression, la complète, en donnant à ces
+personnages si vivement émus l'apparence même de
+la vie&nbsp;: vous les entendez crier, vous voyez leurs larmes
+sur leurs visages pâlis&nbsp;; la Vierge, les lèvres pressées
+sur les pieds livides de son divin Fils, la Madeleine
+bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des
+pleurs qui inondent son visage&nbsp;: vous devenez acteur
+en cette scène passionnée, vous êtes saisi, pour ainsi
+dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances vous
+frappe au cœur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de
+l'âme, vous êtes étonné de sentir des larmes qui coulent
+de vos yeux.</p>
+
+<p>Et quand on songe que ces œuvres d'art religieuses
+sont répandues avec la même profusion dans toute la
+Bretagne&nbsp;; que, dans les bourgs les plus éloignés de
+toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les
+montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre,
+qui n'est qu'un petit village voisin du Faouet,
+moins même qu'un village, un misérable hameau de
+cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand,
+près de Quimperlé&nbsp;; modeste manoir qui mérite à peine,
+le nom de château, on rencontre des jubés de bois
+sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de personnages,
+et dont s'enorgueilliraient les plus riches
+églises, œuvres admirables qui reproduisent avec une
+abondance infinie l'histoire, les prodiges et les mystères
+de la religion, et conservent chez le peuple et
+raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut
+s'empêcher de se demander&nbsp;: Quelle est donc la cause
+de cette multitude d'ouvrages d'art qui ont surgi sur
+toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux
+auteurs de ces œuvres tant de qualités si rares&nbsp;: fécondité
+d'invention, vérité du geste, expression de la physionomie,
+sentiment vrai et profond de ces scènes
+divines&nbsp;? Dans tous ces monuments du moyen âge,
+c'est la même vérité, la même puissance d'imagination&nbsp;;
+jamais l'artiste ne se répète, il ne se lasse pas, il
+ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui
+a une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un
+motif que le temps de l'exprimer avec une vivacité
+rapide, et passe à un autre et vous entraîne dans sa
+course inspirée.</p>
+
+<p>Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création&nbsp;:
+cette société, comme un homme qui est parvenu
+à sa maturité, avait accompli tous les travaux nécessaires
+au but qu'elle devait atteindre. Les premiers
+siècles l'avaient préparée, elle s'était dégagée des
+langes de l'antiquité, sa langue était faite, ses idées
+religieuses arrêtées&nbsp;; la république chrétienne est logiquement
+constituée, elle a son unité. Ce peuple,
+alors, est dans la complète possession de sa force&nbsp;; il
+ne lutte pas pour créer&nbsp;; il n'est pas tiré en sens divers
+par plusieurs penchants contraires&nbsp;; il n'est pas emporté
+par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne
+dirige pas, mais qui vous pousse, qui naît du désordre
+des idées et que notre temps a justement appelé d'un
+nom nouveau, la <i>fantaisie</i>. Les âges précédents ont
+cherché, amassé, rapproché&nbsp;; tous les matériaux sont
+prêts sous sa main&nbsp;; il n'a plus qu'à les prendre&nbsp;: c'est
+le génie même de l'époque qui, libre et aisé, produit
+et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli,
+n'a qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors.
+Alors l'imagination partout éclate, vive et colorée&nbsp;; un
+même esprit, dans les monuments d'art comme dans
+la littérature, crée les ornements variés des églises,
+invente les fabliaux et les contes, trouve à chaque
+instant des images nouvelles pour représenter les opinions,
+les idées et les mœurs&nbsp;; et cette imagination,
+loin de se fatiguer, féconde&nbsp;; car ce n'est pas une production
+factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle
+d'un arbre en son printemps, toute une suite
+de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et voilà
+pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces œuvres,
+sont inconnus. Ces œuvres ne sont pas d'eux, elles sont
+du peuple entier&nbsp;; ce n'est pas leur pensée qu'ils ont
+rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de
+leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été
+élevés et ont vécu, qui a pénétré tout leur être, et est
+devenue comme une partie même de leur âme. Ainsi,
+ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments
+de l'art sont, non la marque de leur talent et
+de leur passage sur terre, mais le témoignage de leur
+piété et de leur foi, de la piété et de la foi de tout un
+peuple.</p>
+
+<p>La même foi des anciens jours persiste encore dans
+la Bretagne&nbsp;: si l'on en doutait, que signifient ces signes
+multipliés d'une piété qui ne s'affaiblit pas, ces
+écharpes de cachemire, dons des femmes de l'aristocratie,
+qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier,
+et ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de
+béquilles appendues au Folgoat par les infirmes guéris&nbsp;?
+et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui,
+chaque année, viennent, comme une armée, entourer
+de leurs longues lignes aux cent replis l'église de
+Sainte-Anne d'Auray&nbsp;? et ces tableaux miraculeux qui
+tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge,
+trop petite pour ce musée chrétien incessamment renouvelé&nbsp;?
+A chaque pas s'élèvent des chapelles et des
+églises neuves&nbsp;: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
+à la fois&nbsp;; Lorient, ville toute peuplée de marins
+et de soldats, vient d'élever à ses portes une église
+dans le goût du XIVe siècle&nbsp;; Vitré donne à son église
+un clocher neuf et une chaire sculptée&nbsp;; les petits villages
+dressent, dans leur cimetière, des calvaires à
+personnages comme au moyen âge&nbsp;; le calvaire de
+Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856&nbsp;;
+Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo&nbsp;;
+Quimper lance dans les airs deux flèches hardies
+sur les tours de sa cathédrale&nbsp;; la chapelle de
+Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute
+blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes
+de sa colonie pieuse&nbsp;; Nantes, en même temps qu'elle
+bâtit plusieurs églises nouvelles, achève son immense
+cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel
+tous les siècles ont mis la main, et construit cette église
+Saint-Nicolas, reproduction presque parfaite de l'art
+religieux au temps de saint Louis, œuvre digne des
+plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à accomplir
+en moins de dix ans le zèle de son pasteur et
+la piété de ses enfants, avec le produit de leurs aumônes
+et de leurs dons. Il y a quelques années, à
+Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle
+placée à l'extérieur de l'église&nbsp;: statues peintes des
+douze Apôtres, autel resplendissant, voûte azurée aux
+étoiles d'or, nulle dépense ne fut épargnée, nulle décoration
+ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
+de la Vierge&nbsp;; il s'y trouva cinquante mille personnes
+le jour de l'inauguration. Ce sont là les fêtes
+nationales des Bretons&nbsp;; ailleurs, les peuples se pressent
+au passage des princes ou aux anniversaires de
+révolutions qui se succèdent&nbsp;; eux accourent de toutes
+les parties de la Bretagne pour assister au couronnement
+de la Reine du ciel.</p>
+
+<p>Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité
+dans le maintien de ces hommes et de ces femmes
+agenouillés sur le pavé des églises&nbsp;! Ce n'est qu'à la
+Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de
+l'être humain dans une pensée qui le remplit&nbsp;: il semble
+que toutes les fonctions de leur vie soient anéanties&nbsp;;
+immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette
+contemplation absolue où l'on se représente les saints,
+envahis par un sentiment de vénération, de soumission
+et d'humilité, où l'homme disparaît et où il ne
+reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif
+que tous les monuments&nbsp;; ces actes journaliers d'une
+dévotion toujours égale montrent l'état habituel de
+l'âme.</p>
+
+<p>Traversez, un jour de marché, la place de quelque
+ville ou bourg du Finistère&nbsp;: l'aspect en est varié et
+animé&nbsp;; ce marché, c'est une file de petites voitures, et
+sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de marchandises,
+des rubans de velours et des boucles pour
+les chapeaux d'hommes, des ornements de laine tressés
+sur des roseaux pour les chaussures des femmes, des
+épingles bariolées, à dessins enroulés avec des perles
+de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes
+microscopiques, de petits instruments pour allumer
+la pipe, etc. Sous les tentes de ces petits magasins
+roulants, une foule d'hommes et de femmes, les
+femmes avec leurs coiffures de diverses formes, leurs
+grands fichus blancs arrondis sur le dos et finissant
+en deux pointes sur la poitrine&nbsp;; les hommes avec leurs
+braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées
+sur les hanches, de manière à laisser passer la
+chemise entre la braie et la veste, le chapeau aux
+grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent
+relevés dessous et le bâton à la main, ne se pressant
+pas, marchant à pas comptés, faisant leurs marchés
+sans hâte. Mais voilà midi&nbsp;: de la haute tour du clocher
+de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi&nbsp;;
+les douze coups lentement résonnent&nbsp;; aussitôt, à ce
+dernier coup, tout mouvement cesse, tout le monde
+s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la
+place&nbsp;; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent
+leurs grands chapeaux, leurs longs cheveux tombent
+sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux, se
+signent et murmurent à voix basse l'<i>Angelus</i>. L'étranger,
+au milieu de cette foule prosternée, s'étonne lui-même
+de rester debout, et s'incline comme involontairement.
+Puis la prière de la Vierge finie, ils se
+relèvent, le mouvement recommence, et l'on entend
+sur la place ce bruit sourd qui ressemble au murmure
+de la mer éloignée.</p>
+
+<p>Il me semble les voir encore dans l'église de Cast
+(Finistère). C'était un dimanche, à l'heure des vêpres&nbsp;;
+la cloche sonnait dans le clocher à jour, et, sur la
+route, devant l'église, était amassée une grande foule,
+hommes et femmes, causant par groupes, doucement
+et sans bruit. La cloche cessa de sonner&nbsp;; les groupes
+se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un
+côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant
+vers l'église. Les femmes entrèrent les premières&nbsp;; en
+un moment, la nef en fut remplie&nbsp;; au milieu, les jeunes
+filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc, mais
+toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent,
+des rubans d'or serrant le bras, des ceintures
+d'argent et d'or ceignant la taille et retombant en
+quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le
+cœur d'or et la croix sur la poitrine&nbsp;; dans les contre-allées,
+les femmes et les mères, en costume plus
+varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus et
+jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin
+brun, des jupes rouges, des bas à coins brodés
+d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé, la tête inclinée,
+le chapelet entre les mains, dans un silence
+recueilli.</p>
+
+<p>Puis, quand les femmes furent placées, une autre
+porte s'ouvrit par un côté de l'église, c'était le tour
+des hommes&nbsp;; ils entrèrent, à la file, d'un pas grave
+et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant.
+Autant les femmes, dans leur costume bariolé, étaient
+scintillantes de vives couleurs, autant celui des hommes
+était simple et sévère, ce qui saisissait l'attention,
+ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes,
+leurs longues vestes brunes, seulement bordées
+d'un galon rouge, leurs larges braies bouffantes&nbsp;; c'était
+leur tête carrée, les longs traits de leur physionomie,
+ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs
+fronts comme une toison épaisse, et descendant en
+longues nappes sur leurs épaules et sur leur dos jusqu'au
+milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
+portaient le même costume, tous leurs longs cheveux
+noirs qui, à l'air, prennent une teinte d'un roux sombre,
+et sous ces longs cheveux tombant sur les sourcils
+épais, leurs yeux avaient une expression énergique et
+je ne sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce
+n'étaient point des hommes de notre pays et de notre
+temps&nbsp;; ces visages graves et immobiles, les regards
+brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour
+pénétrer sa pensée, ces chevelures incultes qui chargent
+leurs gosses têtes comme des crinières de bêtes
+fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part&nbsp;; on pensait
+à ces tribus des déserts de l'Amérique qui errent
+encore sur les frontières, des races modernes, et qui,
+avec leur parole brève et sentencieuse, leurs gestes
+rares, leur démarche solennelle, semblent garder
+le mystérieux secret des premiers jours du vieux
+monde.</p>
+
+<p>Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant
+l'autel, et s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre,
+entourant entièrement la grille du chœur. C'était là,
+la vraie assemblée des fidèles&nbsp;; les hommes, comme
+une forte milice, en avant&nbsp;; les femmes derrière, foule
+plus humble&nbsp;; tous ayant oublié tout le reste, ne vivant
+plus que d'une pensée, tout à Dieu. Car Dieu n'est pas
+pour ces barbares ce qu'il est pour nous&nbsp;; nous, habitants
+civilisés des villes, nous cherchons à expliquer
+Dieu&nbsp;; même à genoux dans ses temples, nous l'analysons,
+nous commentons ses actes, nous doutons peut-être
+s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées,
+méditations stériles&nbsp;: pour eux Dieu est, ils le savent,
+ils le croient&nbsp;; il a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui
+produit leurs moissons, il les a faits eux-mêmes, il les
+conserve ou les reprend&nbsp;; c'est l'Invisible qui peut tout,
+au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce Tout-Puissant,
+ils se voient bien petits, ils se prosternent et
+ils adorent.</p>
+
+<p>La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du
+cœur, entretient la vie. Le peuple breton croit et prie&nbsp;;
+une force est au dedans de lui, la religion, source de
+sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe,
+mais qu'il vit.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="III"></a><br>
+<h2>III</h2>
+<h2>Les pierres.</h2>
+<h3>Le Morbihan.&nbsp;&mdash;&nbsp;La presqu'île de Rhuis.&nbsp;&mdash;&nbsp;Locmariaker.&nbsp;&mdash;&nbsp;Plouharnel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Carnac.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien
+costume breton&nbsp;; au premier aspect, il ressemble au
+reste de la France&nbsp;; mais ce n'est là que la surface&nbsp;;
+pour les mœurs, le respect des traditions, le culte de
+la famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède
+à nulle autre partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment
+royaliste ne se montra plus vif au moment de la
+révolution&nbsp;; c'est dans le Morbihan que la guerre des
+chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante&nbsp;;
+ce furent ses côtes que choisirent les émigrés
+pour y débarquer et y recommencer la lutte&nbsp;; c'est à
+Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent,
+à la Chartreuse que sont entassés leurs os, et,
+pour tout dire en un mot, le nom du Morbihan ne se
+sépare pas du nom de Cadoudal.</p>
+
+<p>De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se
+fait le grand pèlerinage de Bretagne&nbsp;: sainte Anne est
+la patronne de la Bretagne, comme saint Yves le patron&nbsp;;
+mais saint Yves n'a que le respect des peuples,
+sainte Anne en a l'amour&nbsp;; ils donnent à sainte Anne une
+part presque égale de l'affection tendre et pour ainsi
+dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le pèlerinage
+de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement
+des habitants du Morbihan&nbsp;; durant plus de quatre
+mois, des points les plus éloignés de la Bretagne, par
+tous les chemins, on voit arriver des hommes, des
+femmes, des enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs
+champs, leurs maisons, leurs travaux, pour vénérer
+en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta
+le Sauveur. Et quelle piété&nbsp;! quelle dévotion&nbsp;! Dès que,
+de loin, dans la lande où ils marchent par groupes, le
+chapelet à la main, ils aperçoivent le clocher de
+l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front
+courbé, murmurant une prière à voix basse&nbsp;; puis ils
+se relèvent, s'alignent sur deux rangs, et, la tête découverte,
+à pas mesurés, s'avancent vers Sainte-Anne,
+où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
+l'arrivée de nouveaux pèlerins.</p>
+
+<p>Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend
+tous les dialectes de Bretagne&nbsp;; le centre de la Bretagne,
+ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même Quimper&nbsp;: c'est
+ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.</p>
+
+<p>Le sol même a un caractère particulier&nbsp;: il n'y a pas
+un étranger qui n'en soit frappé&nbsp;; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des dolmens, des
+carneillous, des tumulus&nbsp;; les champs sont entourés de
+quartiers de roc, débris de dolmens renversés&nbsp;; dans la
+lande, parmi les verts ajoncs, surgit le cône gris d'un
+menhir isolé&nbsp;; sur le bord du chemin est affaissée,
+semblable à un grand animal pétrifié, une pierre
+branlante, masse énorme, qu'un enfant, en la poussant
+du doigt, met en mouvement&nbsp;; partout la terre
+porte les indestructibles marques de son antiquité.</p>
+
+<p>Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère
+si déterminé. Le golfe du Morbihan, qui donne
+son nom à cette partie de la Bretagne, ne communique
+avec l'Océan que par une passe étroite&nbsp;; s'avançant
+longuement dans les terres où il découpe de profondes
+anses, semé d'îles que l'on compte par centaines, qui
+s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de ses flots
+calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les
+barques de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer
+intérieure, la mer de Bretagne. Au fond, la vieille ville
+de Vannes qui armait de grandes flottes pour défendre
+l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de
+chaque côté, s'étendant comme des bras, la longue
+presqu'île de Rhuis et la langue de terre au bout de
+laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
+déjà existait au siècle de César.</p>
+
+<p>Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent
+et se sont comme donné rendez-vous les monuments
+des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de Rhuis, d'abord
+le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné
+à l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent,
+mais au dehors solide et presque entier&nbsp;; gris, triste et
+inébranlable, il est resté debout comme une sentinelle
+qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le
+couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut
+quelque temps Abailard&nbsp;; puis, tout au bout, un haut
+monticule au milieu de la campagne plate, le tumulus
+de Tumiac, amas immense de couches de terres et
+de pierres alternées&nbsp;: de son sommet, vous dominez
+deux mers, le Morbihan aux côtes dentelées, et le vaste
+Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois détachées de
+la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment
+au loin l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine,
+sous vos pieds, sont les chambres sépulcrales
+où ont été ensevelis les chefs des peuples.</p>
+
+<p>Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis&nbsp;; sur l'autre
+rivage, relié à celui-ci par quelques pierres druidiques
+jetées çà et là dans les îles du golfe, vous apercevez
+tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui
+de Tumiac&nbsp;; les dolmens et les grottes se succèdent,
+et les menhirs ne se comptent pas. Tout autour de
+Locmariaker<span class="noteref">[1]</span>, dont le nom si parfaitement breton
+étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments
+qui attestent l'existence d'une cité puissante.
+C'est parmi ces monuments que se trouvent la <i>Table de César</i>
+et le <i>Grand Menhir</i>. La voilà, dans une lande,
+cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui,
+depuis deux mille ans, n'ont pas bougé&nbsp;; épaisse et
+large tranche de roc qu'on dirait coupée dans une
+montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la
+taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux
+peuples qu'ils n'ont pas cru qu'elle pût porter un autre
+nom que celui de César, du géant qui les avait
+vaincus.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le village du Loc consacré à Marie.] </blockquote>
+
+<p>Faites quelques pas encore dans la lande, à travers
+les ajoncs épineux, vous êtes arrêté par une masse
+immense étendue sur le sol. C'est le <i>Grand Menhir</i>, le
+plus grand que l'on connaisse&nbsp;: de la pointe à la base,
+il a soixante-quatre pieds de long&nbsp;; obélisque colossal,
+il s'élevait jadis dans la vaste solitude de ces champs,
+au-dessus de tous les menhirs d'alentour. Depuis des
+siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids,
+qu'en tombant il s'est brisé en quatre morceaux&nbsp;; ils
+sont là, à la suite l'un de l'autre, à l'endroit où ils sont
+tombés&nbsp;; on dirait des tronçons d'un formidable serpent
+antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de
+place. Comme soudés au sol, ils dureront autant que
+le sol même.</p>
+
+<p>Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les
+grottes de Plouharnel. En revenant de la presqu'île de
+Quiberon, au moment où l'on jette un regard derrière
+soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à
+l'heure ne se verra plus, on aperçoit, dans un champ,
+de grosses pierres peu élevées au-dessus du sol&nbsp;; de
+loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et
+on est près de les dédaigner&nbsp;; mais entrez dans le
+champ, et le rocher qui vous semblait couché à terre,
+vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un édifice enfoui
+dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs
+pieds pour pénétrer dans l'intérieur&nbsp;: alors vous avez
+devant vous une allée droite, formée de larges rochers
+plantés en terre, comme une muraille&nbsp;; au bout
+de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté,
+une petite chambre communiquant avec la grande et
+qui en est comme le cabinet<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix et le
+cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu d'années.]</blockquote>
+
+<p>Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez
+de loin, et qui, semblables à des dalles monstrueuses,
+scellent ces sépulcres vides. Trois grottes s'alignent à
+côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur,
+sépultures familiales où, près de la dernière demeure
+des parents, avait été réservée la tombe du petit enfant.</p>
+
+<p>Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables
+alignements&nbsp;: à mesure qu'on approche de Carnac, à
+droite et à gauche, se dressent, dans les champs, de
+hautes pierres par groupes de douze ou quinze&nbsp;; l'un
+de ces groupes, le plus considérable et composé des
+plus gros blocs, s'appelle le <i>Camp de César</i>&nbsp;; car c'est
+toujours ce vainqueur que l'on rencontre en notre
+France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme
+Napoléon en Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière&nbsp;:
+l'homme ne créant pas, ce sont les destructeurs
+d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations
+et dont elles consacrent le nom.</p>
+
+<p>Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes
+d'une armée. Bientôt on se trouve au milieu de
+l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas
+cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là,
+comme en toutes les recherches de sa vie, l'homme,
+au milieu des choses où il aspirait, les possédant et
+les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est
+qu'elles soient si peu&nbsp;; dans les montagnes, touchant
+les pics que coupent en deux les nuages, il se demande
+si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même ici&nbsp;:
+entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur
+énormité et leur multitude. Mais si, du haut d'un de
+ces blocs couchés à terre comme un monstrueux animal
+des premiers temps du monde, vous regardez devant
+vous, vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon,
+immobiles et muettes, les longues rangées de pierres
+levées sans nombre.</p>
+
+<p>Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières,
+également séparées l'une de l'autre comme si
+le commandement d'un général eût écarté largement
+les rangs pour en passer la revue&nbsp;; dans ces rangs,
+chaque soldat est un roc roide, le pied profondément
+enfoui dans le sol, les plus petits au bas des files
+comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête&nbsp;;
+l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté
+de ces colosses, atteint à peine leurs genoux. Pas une
+marque d'ailleurs, pas une inscription&nbsp;; blocs informes,
+recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils
+semblent refléter les images mornes d'un éternel ciel
+de décembre.</p>
+
+<p>La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à
+l'entour déserte et silencieuse. Ici, savants et ignorants
+admirent et interrogent. Qui a fait cela&nbsp;? comment l'a-t-on
+fait&nbsp;? dans quel but l'a-t-on fait&nbsp;? Nul ne le sait, nul
+ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable
+de son passage, a amassé, apporté ici ces
+lourdes masses et les a dressées vers le ciel, comme
+les bras pétrifiés de géants ensevelis&nbsp;? Celtes&nbsp;? Gaulois&nbsp;?
+Kymris&nbsp;? Nul ne répond&nbsp;: un peuple nombreux a été,
+on ignore même son nom&nbsp;! Ce peuple connaissait-il
+les secrets d'une mécanique puissante pour avoir
+soulevé ces rochers grands comme les assises de
+Balbeck et de Memphis&nbsp;? Ou si, à force de bras, il les
+a arrachés de la terre, amenés et plantés en rangs
+rigides, quelle pensée l'animait&nbsp;? Est-ce un temple&nbsp;?
+quelle foi&nbsp;! Est-ce une sépulture&nbsp;? quel symbole caché&nbsp;!
+Une catastrophe sans précédents a-t-elle couché dans
+cette lande une race entière&nbsp;? un choc soudain a-t-il
+ouvert la terre&nbsp;? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un
+instant couvert une nation de sa nappe remuante,
+puis, en se retirant, tout emporté&nbsp;? Et les peuples voisins
+auront marqué la place de ce peuple évanoui
+par ces rocs inébranlables, témoignage mystérieux
+d'un désastre qui ne sera jamais raconté&nbsp;!</p>
+
+<p>Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli,
+annoté et traduit les chants bretons, désira
+sauver de la destruction un dolmen qu'une route nouvelle
+allait renverser, et obtint l'autorisation de le
+transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe
+près de Quimperlé. L'entreprise semblait aisée.
+C'était un dolmen de moyenne grandeur, et la distance
+à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais
+lorsque l'on se mit à l'œuvre, on vit surgir les obstacles&nbsp;:
+hommes et chevaux pouvaient à peine ébranler
+la table du dolmen, ce ne fut qu'en augmentant hors
+de toute prévision le nombre des uns et des autres
+qu'on parvint à la mettre en mouvement&nbsp;; on y employa
+dix-huit hommes, cinquante chevaux et l'on mit dix-sept
+jours à l'amener à la place qui lui était destinée&nbsp;; les
+treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées
+de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne
+et ceux dont on suppose que se servaient les peuples
+celtiques, on usa de tout successivement, et il arriva
+plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas dans une
+journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille
+contrée qui avait perdu les traditions des ancêtres,
+émut toutes les populations des environs&nbsp;; on accourait
+de plusieurs lieues, on faisait haie le long des routes
+pour voir marcher la <i>grande pierre</i>&nbsp;; beaucoup doutaient
+qu'elle fût jamais rétablie sur ses piliers, et,
+quand elle s'enfonçait lentement dans les chemins
+rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer.
+Elle arriva enfin à la porte du parc&nbsp;; ce fut un
+jour de fête, elle entra comme en triomphe, un enfant
+était monté dessus, portant des fleurs dans ses
+mains, la foule poussait des acclamations&nbsp;; ce peuple
+célébrait le succès d'avoir remué une pierre, lui
+dont les aïeux dressaient et alignaient les rocs par
+milliers.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="IV"></a><br>
+<h2>IV</h2>
+<h2>Quiberon.</h2>
+<h3>Le combat.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le fort Penthièvre.&nbsp;&mdash;&nbsp;La prison.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le jugement.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+champ des martyrs.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire&nbsp;:
+les jeunes citoyens du Nouveau Monde, pour
+qui nous sommes des anciens, en longeant la côte armoricaine,
+se montrent, du haut de leurs navires, un
+petit coin de terre, une presqu'île étroite et avancée
+dans la mer&nbsp;: Quiberon, Carnac, Auray, ces bourgs et
+ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements,
+ont entendu sonner d'illustres noms. A Auray,
+la dernière bataille des deux compétiteurs de Bretagne,
+Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
+chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et
+du Guesclin&nbsp;; à Quiberon, la rencontre de deux armées,
+de deux drapeaux, symboles de deux sociétés, gentilshommes
+descendants des preux chevaliers, républicains
+commandés par un fils de palefrenier, Hoche&nbsp;;
+puis l'immolation des débris de l'ancienne noblesse,
+massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la Terreur,
+comme une large effusion de sang termine un
+long sacrifice&nbsp;; voilà les faits et les noms&nbsp;: magnanimité,
+courage, nobles paroles, sentiments sublimes,
+l'antiquité n'a rien de plus grand&nbsp;; nous n'avons rien à
+lui envier.</p>
+
+<p>C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon,
+près de Carnac, que débarquèrent, à la fin du siècle
+dernier, des exilés français venant, les armes à la
+main, reconquérir leur patrie.</p>
+
+<p>On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette
+tentative des émigrés&nbsp;: c'est en 1795, la grande guerre
+de Vendée est finie, les principaux chefs, Bonchamps,
+d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts&nbsp;;
+Stofflet et Charette seuls résistent à peine à la tête
+d'une poignée d'hommes, poursuivis, traqués, chaque
+jour près de succomber. Mais les exilés aisément
+s'abusent&nbsp;: loin de la patrie, les événements sont
+passés avant de retentir à leurs oreilles, comme l'éclair
+du canon se voit avant qu'on entende le coup. Tant
+que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y attachèrent
+peu d'importance&nbsp;: quand les cent mille
+hommes qui avaient franchi la Loire eurent été tués
+et dispersés, quand le fer et l'incendie des colonnes
+infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés
+croyaient encore la Vendée en armes&nbsp;; alors arrivait à
+Charette, du fond de l'Europe, cette lettre de Suwarow,
+écrite avec une emphase orientale, mais non sans grandeur&nbsp;;
+alors le comte de Provence envoyait à Charette
+et à Stofflet des cordons et des brevets de généraux&nbsp;;
+alors on rêvait une expédition décisive dans l'Ouest,
+et l'on décidait une descente des émigrés en Bretagne.</p>
+
+<p>Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise&nbsp;:
+si Stofflet et Charette étaient réduits à une
+grande faiblesse, leur résistance tenait la Vendée en
+éveil&nbsp;; un secours inattendu, un premier succès pouvait
+la remettre debout&nbsp;; les chouans, disséminés par
+toute la Bretagne, occupaient une armée entière&nbsp;: on
+n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche
+contre Tinténiac et Cadoudal&nbsp;; leurs bandes éparses
+se levaient tout à coup devant et derrière les républicains
+comme ces globes fulminants, semés sur le sol,
+qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi
+semblait favorable&nbsp;: maintenant que les décemvirs
+sanguinaires n'existaient plus, on souffrait impatiemment
+le joug de la Convention&nbsp;; on avait horreur et
+mépris de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays
+d'ailleurs où l'on projetait de descendre était un pays
+ami&nbsp;: dès qu'une armée régulière y mettrait le pied,
+autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans
+aguerris&nbsp;; l'Ouest tout entier se lèverait&nbsp;; les républicains,
+dans cette haute marée populaire, seraient engloutis&nbsp;;
+les Vendéens, naguère, s'étaient avancés jusqu'à
+soixante lieues de Paris&nbsp;; cette fois, dès le premier
+jour et sans tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait
+aussi près&nbsp;; un prince apparaîtrait à sa tête, et,
+aux acclamations des peuples, elle marcherait à grands
+pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.</p>
+
+<p>Telles étaient les espérances et les illusions. Pour
+l'accomplissement de ces grands desseins, rien n'avait
+été épargné&nbsp;; les préparatifs furent dignes du but.
+L'Angleterre donna son aide&nbsp;: quelques-uns ont prétendu
+qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion
+d'anéantir les restes de l'ancienne marine française&nbsp;;
+on l'a calomniée, on ne la comprenait pas&nbsp;: un plus
+pressant intérêt la poussait&nbsp;; l'ennemi d'alors, c'était
+la République. Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit
+tout aux émigrés, en abondance, sans compter.
+Les républicains furent étonnés de l'immense matériel
+d'armes et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils
+trouvèrent après la victoire&nbsp;: les commissaires demandaient
+<i>quatre mille voitures</i> pendant quinze jours
+pour transporter ces richesses&nbsp;; Hoche les estimait,
+dans sa lettre à la Convention, à <i>plusieurs centaines
+de millions</i>.</p>
+
+<p>Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants
+préparatifs les avait partout ranimés&nbsp;: il en vint des
+extrémités de l'Europe. Un corps entier qui, depuis
+trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des
+bords de l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil&nbsp;;
+tous les anciens officiers de la marine royale accoururent.
+&laquo;&nbsp;On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents
+épées avec l'ancre sur la garde.&nbsp;&raquo; Les Bretons, surtout,
+étaient en grand nombre&nbsp;; ils allaient revoir leur pays,
+leurs familles, combattre, mourir du moins sur le sol
+où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont
+plusieurs portaient de beaux noms&nbsp;: <i>Rohan, Damas,
+Loyal-Émigrant</i>&nbsp;; l'artillerie avait pour chef un militaire
+savant et éprouvé, le comte de Rotalier. L'enthousiasme
+était haut comme les espérances&nbsp;; beaucoup
+d'officiers convertirent leur fortune en or, et
+l'emportèrent avec eux, nobles joueurs qui risquaient
+tout sur un dernier coup de dés&nbsp;; enfin, spectacle héroïque
+et touchant, on voyait marcher en ligne une
+compagnie de vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis<span class="noteref">[1]</span>,
+qui portaient le mousquet et recevaient la
+paye comme de simples soldats&nbsp;; ils étaient cent vingt,
+tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait
+soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains&nbsp;;
+celui qui animait ces vieillards était aussi
+grand et plus admirable&nbsp;; car l'enthousiasme et le
+désintéressement sont naturels à la jeunesse&nbsp;; mais
+eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie,
+ils avaient gardé entières ces vaillantes et généreuses
+vertus.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban de
+laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]</blockquote>
+
+<p>Oui, les moyens étaient immenses et les qualités
+magnanimes&nbsp;: mais ici, dès le début, même avant le
+départ, se révèlent les défauts qui feront tout échouer,
+défauts de cette génération élevée par le siècle du
+doute, et que Dieu semble avoir condamnée et aveuglée
+jusqu'au bord du précipice, pour qu'elle y pût immanquablement
+tomber. Ils avaient le courage, le
+dévoûment, l'héroïsme, il leur manquait la décision,
+la netteté de vues&nbsp;; il ne se trouva pas un homme pour
+conduire ces bras&nbsp;: Puisaye, négociateur, diplomate,
+plutôt que général, perdit promptement la tête&nbsp;; d'Hervilly,
+officier de détails, n'avait ni initiative ni idées
+d'ensemble&nbsp;; Sombreuil arriva trop tard. Le commandement,
+d'ailleurs, était partagé&nbsp;: Puisaye est le chef
+nominal&nbsp;; d'Hervilly le chef militaire&nbsp;; les chouans ne
+reconnaissent que Puisaye, les émigrés n'obéissent
+qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de partir tous ensemble,
+en une masse compacte, capable d'un énergique effort,
+ils se divisent&nbsp;: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre
+que trois semaines après le premier&nbsp;; celui-ci
+débarque le 27 juin, celui-là le 15 juillet, le troisième,
+le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois,
+attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui
+vint, deux mois plus tard, faire une inutile descente à
+l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter leurs régiments, ils
+enrôlent des soldats républicains, prisonniers en Angleterre&nbsp;:
+ces émigrés fidèles, qui ne connaissent
+qu'un serment, ne songent pas que ces soldats, qui
+s'engagent afin de sortir de prison, au moindre échec
+vont déserter.</p>
+
+<p>Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux&nbsp;: la
+mer était libre&nbsp;; les vaisseaux anglais avaient repoussé
+l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de Brest pour leur
+barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond
+de la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil,
+cinq mille Français mirent le pied sur le sol de la patrie
+et ceux qui ont survécu nous ont dit leur enivrement
+en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en
+vue, des cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux&nbsp;;
+plusieurs se jetèrent dans les flots, pour l'atteindre
+plus tôt, et l'embrassèrent, avec des transports
+et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait
+été signalée&nbsp;; les populations environnantes étaient
+accourues, apportant à l'armée des vivres et des provisions&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
+dans le sable, s'attelaient aux canons... la
+plage retentissait des cris incessamment répétés&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Vive notre religion&nbsp;! vive notre roi<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;!&nbsp;&raquo; En se retrouvant
+et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et
+compagnons d'armes, il semblait aux uns et aux autres
+qu'un souffle invincible les allait porter en avant, et
+balayer les champs devant eux.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Puisaye, <i>Mémoires</i>, édit. de Londres, 1807, t. VI.]</blockquote>
+
+<p>Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de
+suite, et cédèrent le terrain. Elles étaient en petit nombre&nbsp;;
+ordre leur fut donné de se retirer sur Quimper,
+afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à
+perdre la Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois
+sont occupés les villes et les bourgs avoisinants&nbsp;: Carnac,
+Mendon, Landevan, Auray&nbsp;; en quelques heures,
+dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre
+par trois années de combats, soldats par le cœur et
+par les actes, sinon par l'habit.</p>
+
+<p>Mais qui les arrête&nbsp;? pourquoi cette ardente armée
+reste-t-elle comme fixée au sol&nbsp;? C'est que déjà éclate
+parmi eux la désunion, la désunion qui accompagne
+toujours l'exil&nbsp;; alors aussi apparaît la petitesse de vues
+du chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne
+dissimule pas son dédain pour ces paysans. Quoi&nbsp;! pas
+de discipline&nbsp;! ils ne savent ni se mettre en rang, ni manœuvrer&nbsp;!
+on ne saurait s'avancer sans les avoir formés&nbsp;;
+il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à
+marcher au pas. En vain Puisaye s'indigne de ces
+lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du commandement.
+Les chouans, qui avaient bien soutenu le
+choc des régiments républicains, sans connaître la
+charge en douze temps, se voyant méprisés, murmurent
+ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place
+cette fièvre française qui fait tout plier, quand on la
+laisse se jeter au dehors. Et ainsi, dix jours se passent,
+dix jours en luttes intestines, en paroles aigres,
+en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et
+l'on reprend celui-là&nbsp;; avant même d'avoir combattu,
+on doute du succès&nbsp;; il faut attendre le second corps
+d'armée&nbsp;; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au
+lieu de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque
+homme que l'on rencontre serait un soldat ou un hôte,
+où la petite armée républicaine eût été étouffée dans
+la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
+dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le
+fort Penthièvre qui la ferme&nbsp;; on recule à quatre lieues
+en arrière du point qu'on occupait au débarquement.</p>
+
+<p>Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les
+chouans du centre ne voyant pas s'approcher l'armée
+émigrée, n'osent bouger&nbsp;; Hoche qui craignait un soulèvement
+général rassemble en hâte tous ses soldats&nbsp;;
+il va aux émigrés qui ne viennent pas à lui&nbsp;; le 5 juillet,
+il est en face d'eux, et le 7, déjà il les a repoussés dans
+la presqu'île de Quiberon&nbsp;; il les tient là acculés à une
+impasse, sur une misérable langue de terre de deux
+lieues de long et de quelques cents mètres de large,
+entre deux précipices des flots.</p>
+
+<p>Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de
+l'action est venue&nbsp;; ils n'ont plus qu'à se battre et
+à mourir. C'est leur beau moment, et l'on va reconnaître
+la noblesse française, imprévoyante, téméraire
+comme la jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque,
+et perdant la vie avec magnanimité, à Quiberon,
+comme à Azincourt et à Crécy.</p>
+
+<p>Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île&nbsp;:
+après une première tentative infructueuse et mal combinée
+(le 8 juillet), un plan est formé pour forcer le
+camp de Hoche&nbsp;: deux détachements, descendant à
+quelques lieues de là, à droite et à gauche, feront un
+détour, et par derrière attaqueront les républicains&nbsp;; à
+un signal donné, le gros de l'armée émigrée sortira du
+fort Penthièvre et les assaillira de front&nbsp;: pris entre
+deux feux par des troupes supérieures en nombre,
+Hoche ne peut résister (16 juillet). Mais, voilà qu'il
+arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les
+plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont
+pas des coups de hasard, mais que Dieu jette à l'encontre
+des capitaines quand il les veut perdre. Le
+premier détachement est détourné de son chemin par
+un contre-ordre venu on ne sait d'où<span class="noteref">[1]</span>, il s'égare à
+dix lieues de là&nbsp;; son chef même, Tinténiac, est tué&nbsp;;
+la seconde troupe à peine a mis pied à terre qu'elle
+est obligée de se rembarquer&nbsp;; les deux attaques sur
+les flancs et les derrières des républicains manquent
+ainsi à la fois&nbsp;; le signal qui devait avertir de ce
+contre-temps n'est pas aperçu.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Des agents de l'intérieur.] </blockquote>
+
+<p>Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent
+de la presqu'île&nbsp;; ils ne veulent même pas attendre ce
+renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, quinze cents
+vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer.
+Ils marchent en rangs épais contre le camp de Hoche
+placé sur une hauteur et défendu par de formidables
+retranchements&nbsp;; Hoche les laisse s'approcher&nbsp;; puis,
+tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque,
+et une décharge meurtrière, en un instant, en abat
+des centaines&nbsp;; les rangs sont hachés en tronçons. Se
+figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise&nbsp;? Mais
+ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans,
+vont leur prouver du moins qu'ils sont dignes de les
+commander. Un moment troublés et désunis, bientôt
+ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes
+ne les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et
+du même pas, du même pas qu'auparavant, ni plus
+vite, ni plus lentement, ils continuent à monter vers ce
+rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime.
+Les républicains, les voyant de ce rempart, marcher
+impassibles et en bon ordre, ne pouvaient retenir leur
+admiration&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il semblait, leur disaient-ils après la
+défaite, que vous marchiez à la parade.&nbsp;&mdash;&nbsp;On s'est battu
+des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes
+égarés se sont souvenus qu'ils étaient Français et
+qu'ils avaient des Français devant eux.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers,
+qui avaient toute leur vie crié <i>en avant&nbsp;!</i> à leurs
+soldats, soldats aujourd'hui, ne savaient pas reculer.
+De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en périt
+quarante-trois&nbsp;; de cette troupe héroïque de cent
+vingt vieux vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en
+resta soixante-douze couchés par terre. Il fallut enfin
+céder&nbsp;; qu'était le plus intrépide courage contre des
+feux de peloton&nbsp;? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là,
+sans la prévoyance du comte de Rotalier&nbsp;; avec ses
+canons, il arrêta la poursuite des républicains, et,
+couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins
+pour cette fois<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Son fils tomba près de lui&nbsp;: &laquo;&nbsp;Enlevez cet officier,&nbsp;&raquo; dit-il, et il
+continua à commander.]</blockquote>
+
+<p>Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes
+achevées&nbsp;; les premières mailles déchirées, le tissu se
+rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 juillet, chaque jour,
+chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre désertent
+par bandes au camp de Hoche&nbsp;; celui-ci n'a entre
+son armée et les émigrés que le fort Penthièvre, et la
+garnison de ce fort est composée presque entièrement
+d'anciens républicains&nbsp;; la trahison, bientôt, le lui
+livre&nbsp;: quand, une nuit, ses soldats se présentent au
+pied des murs, ceux du dedans leur tendent la crosse
+de leurs fusils pour les aider à escalader les rochers.
+Et alors, c'est une débandade générale, déroute non
+d'une armée, mais d'une population entière, paysans,
+femmes et enfants qui, depuis quelques jours, s'étaient
+réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient devant les bataillons
+vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace,
+tous fuient, et ils n'ont devant eux que la mer,
+une mer bouleversée par la tempête, et une côte de
+rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder.
+Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de
+cette foule éperdue&nbsp;; sauf quelques-uns qui s'échappèrent,
+on les prit par milliers, et on les emmena
+comme des troupeaux.</p>
+
+<p>A cette heure, les deux généraux ont disparu&nbsp;: Puisaye
+s'est hâté d'aller mettre ses papiers à l'abri sur
+la flotte anglaise&nbsp;; d'Hervilly a eu l'honneur d'être
+blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant
+ses fautes par la mort du soldat.</p>
+
+<p>Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil,
+récemment débarquée, un millier d'hommes
+environ, la plupart gentilshommes ou anciens soldats.
+Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des
+forces sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité
+de la presqu'île, près de Portaliguen&nbsp;; là, réunis
+derrière un petit mur à demi écroulé, entre la mer
+agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée
+nombreuse, n'ayant plus qu'une ou deux cartouches
+par homme&nbsp;; ce n'est pas de se rendre que leur vient
+la pensée&nbsp;; &laquo;&nbsp;Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux,
+et il fut alors unanimement décidé que nous sortirions
+tous du fort, et que, secondés par le feu très-vif que
+faisaient les frégates anglaises, nous nous précipiterions,
+l'épée à la main, dans les rangs républicains, où
+du moins, si la victoire ne secondait pas notre courage,
+nous trouverions une mort glorieuse... Déjà Sombreuil
+donnait l'ordre d'ouvrir les portes<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;;&nbsp;&raquo; mais, à leur
+attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette
+poignée d'hommes va-t-elle donc périr&nbsp;? Sûrs de la
+victoire, ils n'ont que de la pitié&nbsp;: &laquo;&nbsp;Rendez-vous, braves
+émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas fait de mal&nbsp;!
+nous sommes tous Français&nbsp;!...&nbsp;&raquo; Ah&nbsp;! si ce ne furent pas
+les généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était
+la voix généreuse de Français qui reconnaissent des
+hommes de leur sang, et leur pardonnent&nbsp;! Sombreuil,
+alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et
+quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Ma sortie de Quiberon</i>, par L.V. de la V... g... o... (le vicomte
+de la Villegourio).]</blockquote>
+
+<p>C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon,
+niée et affirmée avec une égale passion par les partis
+contraires, parce qu'elle fut suivie du massacre des
+émigrés.</p>
+
+<p>J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse,
+avec l'ardent désir de chercher la vérité, tous les récits
+qui ont été écrits de ce moment solennel, et les relations
+émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard
+des prisons<span class="noteref">[1]</span>, et les écrivains hostiles aux royalistes,
+tels que le biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale
+narration des <i>Victoires et conquêtes</i>, où l'on sent une
+âme toute française, et l'historien de la Révolution,
+M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État,
+et les pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna
+Tallien de Quiberon à Paris, et qui peint en traits
+saisissants les hésitations et les angoisses du proconsul
+préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
+enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention&nbsp;;
+j'ai recueilli en Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions
+et les souvenirs&nbsp;; et la conviction m'a été donnée
+qu'il y eut une capitulation, non pas capitulation régulière,
+le temps et les circonstances ne le permettaient
+pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions
+mêmes que l'on imposait sont la preuve d'une
+convention proposée et acceptée.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent sur le
+fait qu'il y eut capitulation.]</blockquote>
+
+<p>Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère
+de la vérité est la relation de Chaumereix, qui, lui,
+écrit, non à la distance de longues années, mais peu de
+temps après son évasion, dans l'année même<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche&nbsp;: Les hommes
+que je commande sont déterminés à périr sous les
+ruines du fort, mais si vous voulez les laisser rembarquer,
+vous épargnerez le sang français. Le général
+Hoche lui répondit&nbsp;: Je ne puis permettre le
+rembarquement, mais si vous voulez mettre bas les
+armes, vous serez traités comme des prisonniers de
+guerre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les émigrés seront-ils compris dans cette
+capitulation&nbsp;? ajouta Sombreuil.&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, dit le général
+Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant
+son nom&nbsp;: Quant à vous, Monsieur, je ne puis
+rien vous promettre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Aussi, répondit Sombreuil,
+n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
+mourrai content, si je sauve la vie à mes braves
+compagnons d'armes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de la marine, Londres, 1795.]</blockquote>
+
+<p>Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation
+avec le général républicain<span class="noteref">[1]</span>, et, sur sa
+parole, les émigrés mettent aussitôt bas les armes.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Il n'est pas certain que le général républicain qui conféra avec
+Sombreuil fut Hoche&nbsp;; quelques relations nomment le général Humbert&nbsp;;
+mais cela ne change rien au fait.]</blockquote>
+
+<p>Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des
+événements confirme sa véracité. Une frégate anglaise
+s'était approchée du rivage et tirait de meurtrières bordées
+sur les républicains&nbsp;: &laquo;&nbsp;Du moins, Monsieur, faites
+cesser le feu des Anglais&nbsp;!&nbsp;&raquo; s'écria Hoche. Après avoir
+réservé la vie du jeune capitaine, il demande à Sombreuil
+d'épargner ses troupes, fortifiant son engagement
+d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord,
+que signifie la conduite de Hoche et de Tallien&nbsp;? pourquoi
+hésitent-ils à fusiller immédiatement ces émigrés&nbsp;?
+la loi n'était-elle pas formelle&nbsp;? Mais non, ils attendent
+la décision de la Convention&nbsp;: Tallien court à Paris&nbsp;; et
+là, son discours se tourne contre lui-même&nbsp;: &laquo;&nbsp;Les émigrés,
+dit-il, envoyèrent plusieurs parlementaires&nbsp;; mais
+quelle relation pouvait exister entre nous et ces rebelles&nbsp;?
+Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance
+et la mort&nbsp;?&nbsp;&raquo; Les applaudissements l'ont enivré<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;;
+il ne sent pas que son récit atteste son mensonge&nbsp;;
+car quels hommes consentiraient à se rendre à des
+vainqueurs qui repoussent les parlementaires&nbsp;? Et,
+quand l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous
+la stupéfaction, la douleur, l'indignation de la population,
+de l'armée, des généraux&nbsp;! Devant la commission
+militaire, entendez-vous Sombreuil&nbsp;: &laquo;&nbsp;Prêt à paraître
+devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on
+a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Et, se tournant vers les soldats présents en foule&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;J'en appelle à votre témoignage, grenadiers&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est
+vrai, répondent-ils.&nbsp;&raquo; Et à ce serment d'un soldat,
+la commission militaire se sépare, elle ne les
+jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit&nbsp;! Et tous
+les autres officiers de l'armée refusent de juger les
+émigrés&nbsp;; on est obligé de changer la garnison d'Auray&nbsp;;
+pour former une commission, il faut que l'on choisisse
+des étrangers&nbsp;; c'est à des officiers de la légion belge
+qu'est donnée la mission de condamner ces Français&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]</blockquote>
+
+<p>L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention&nbsp;:
+Quoique un an se fût écoulé depuis la chute de Robespierre,
+c'était bien toujours la même assemblée, de
+son premier jour à son dernier, soumise à deux basses
+passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns,
+la peur chez le plus grand nombre. Les soldats
+furent magnanimes, les législateurs féroces. Hoche leur
+écrivit&nbsp;: &laquo;&nbsp;L'humanité ne peut-elle élever la voix&nbsp;? Songez-y,
+citoyens représentants, cinq mille Français&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Pas un ne se leva pour l'appuyer. Tallien craignait
+d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de ceux qui
+l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés&nbsp;; les Montagnards
+les regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent
+exécuter une loi qu'ils abhorraient&nbsp;; pour être
+atroces, il leur suffit de se taire&nbsp;! Si ce massacre eût dû
+se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé&nbsp;; l'opinion leur
+défendait de frapper encore&nbsp;; mais la mort à cent cinquante
+lieues, la mort qu'on ne voit pas donner, cette
+mort est facile à résoudre&nbsp;! Qu'étaient quelques milliers
+d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait
+égorger&nbsp;? leur mort ne lui apporta pas un remords de
+plus&nbsp;!</p>
+
+<p>Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie,
+une des scènes pathétiques de ce drame de la Terreur
+qui se joua quatorze mois de suite tous les jours, et qui
+chaque jour était dénoué par le même acteur, le bourreau.</p>
+
+<p>Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des
+victimes sont des émigrés échappés au même sort&nbsp;; et,
+dans les récits de tous on retrouve le même sentiment&nbsp;;
+soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme
+Chaumereix, ou de longues années après, comme la
+Villegourio, le Charron, Montbron, Villeneuve, ou Berthier
+de Grandry, c'est la même tristesse calme, tant
+elle est profonde<span class="noteref">[1]</span>. Ils ne récriminent pas, ils n'ont
+ni emportement ni amertume&nbsp;: la haine contre leurs
+bourreaux, le dédain pour leurs chefs inhabiles ou imprudents,
+toutes les basses ou mesquines passions se
+sont envolées de leur âme, une seule impression demeure.
+Ces victimes, leurs compagnons d'armes, ces
+officiers qui avaient combattu dans l'Amérique et les
+Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de
+quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de
+son frère, et à qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec
+des étreintes désespérées, qu'elle couvrait de son
+corps, comme si, en se mettant entre lui et la mort, la
+mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles&nbsp;;
+ces paroles sublimes, ces actes héroïques, d'autant
+plus héroïques qu'il semblait qu'ils dussent être à jamais
+ignorés, puisque tous devaient périr&nbsp;; ces prisonniers,
+emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des
+chemins mal frayés, avec une faible escorte<span class="noteref">[2]</span>, et à
+qui les officiers républicains disaient&nbsp;: Sauvez-vous&nbsp;!
+profitez de la nuit&nbsp;! et qui refusent, et dont pas un ne
+manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns
+s'égarèrent, les lignes de soldats se rompant à chaque
+instant, ils appelaient et se joignaient à l'escorte. Car
+ils avaient donné leur parole, et ils comptaient la vie
+pour rien et d'honneur pour tout<span class="noteref">[3]</span>]&nbsp;; et ces dernières
+nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'<i>antichambre
+de la mort</i>&nbsp;; ce jeune Coatudavel qui, n'ayant que six
+mois de plus que l'âge où l'on accordait un sursis, refuse
+de se rajeunir devant ses juges, <i>pour ne pas sauver
+sa vie par un mensonge</i>&nbsp;; ce domestique qui ne veut
+pas vivre sans son maître et qui le suit à la mort&nbsp;; cet
+autre domestique Malherbe, l'histoire a conservé son
+nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du
+souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort
+ses compagnons étonnés de son éloquence, et les conjure
+de pardonner à leurs assassins&nbsp;; et ces vieillards,
+vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé
+la force de leur maturité pour marcher contre les batteries,
+et qui, aujourd'hui, découvrant leurs cheveux
+blancs, lisaient à haute voix la prière des agonisants,
+et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées de
+la religion et ses immortelles espérances&nbsp;; et ce prêtre
+se levant au milieu des prisonniers&nbsp;: &laquo;&nbsp;Chevaliers
+chrétiens, toujours fidèles à Dieu et au roi, faites un
+acte de contrition, vos péchés vous sont remis&nbsp;!&nbsp;&raquo; et
+les soldats républicains qui les gardaient, tombant à
+genoux à ce spectacle, et répétant les prières des morts
+avec eux&nbsp;; et ces appels de chaque jour qui retiraient
+vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque
+jour plus rétréci&nbsp;; et, à une heure que l'on connaissait,
+le silence se faisant instantanément dans la prison,
+chacun immobile, dans une attente qui serrait le cœur,
+et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade éclatante,
+la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui
+tout à l'heure venaient de sortir vivants&nbsp;; et ces admirables
+femmes de Vannes, de Lorient, d'Auray, sœurs
+de charité volontaires<span class="noteref">[4]</span>, qui envahirent littéralement
+la prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de
+servir les prisonniers,&nbsp;&mdash;&nbsp;car ils demeurèrent douze
+jours dans l'attente de leur sort, douze jours d'anxiété,
+mais aussi d'espoir&nbsp;: la plupart étaient jeunes et ne
+pouvaient se faire à l'idée de mourir&nbsp;; ces femmes dévouées
+qui, plusieurs fois le jour, leur venaient apporter
+le pain, le vin, les vêtements, et, ce qui vaut mieux,
+les douces et consolantes paroles, les soins de la mère,
+de la sœur, de l'épouse, et qui savaient même, don
+charmant qui n'appartient qu'à la femme, mêler à
+leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient le
+cœur et amène le sourire d'un instant sur les mornes
+visages, comme entre deux nuages une échappée de
+soleil&nbsp;; voilà les scènes, les paroles, les souvenirs que
+nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un
+sort heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder
+pour que ces belles actions fussent racontées, pour
+qu'il fût montré une fois de plus à quelle force et à
+quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment
+du devoir et par la foi&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voy. l'<i>Expédition de Quiberon</i>, par Villeneuve de la Roche-Barnaud&nbsp;;
+<i>Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon</i>, par le
+comte de Montbron&nbsp;; <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de marine&nbsp;;
+<i>Témoignage d'un royaliste&nbsp;; Ma sortie de Quiberon</i>, par le
+V. de la V...g...o&nbsp;; <i>Expédition de Quiberon</i>, par le baron Charron&nbsp;;
+<i>Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon</i>, par le chevalier
+Berthier de Grandry (dans la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>)&nbsp;;
+<i>Relation du désastre de Quiberon</i>, par M. de la Touche. Le récit de
+leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont surmontés, est
+une des pages les plus émouvantes de l'histoire de la Révolution.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 3&nbsp;: Chaumereix.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 4&nbsp;: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du
+peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les prisonniers),
+Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc,
+Le Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
+été donnée par M. Théodore Muret (<i>Histoire des guerres de l'Ouest</i>)&nbsp;;
+la liste en a été complétée par la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote>
+
+<p>Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles,
+il en est une qui excite un intérêt plus attendrissant,
+Sombreuil&nbsp;: il était jeune, beau, brave&nbsp;; il avait quitté
+sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de cette
+expédition&nbsp;: il brûlait de cet amour de la gloire qui va
+bien à la jeunesse&nbsp;; il rêvait de lauriers à déposer aux
+pieds de celle qu'il aimait. Membre de cette famille
+qui avait tant de fierté et un cœur si haut, digne fils
+de celui qui commandait les Invalides, digne frère de
+celle qui but un verre de sang le 2 septembre pour
+sauver son père, il était prédestiné à la mort. Tallien,
+en le voyant, ne put retenir un mot de regret&nbsp;: &laquo;&nbsp;Votre
+famille est bien malheureuse&nbsp;!&nbsp;&raquo; lui dit-il. En s'exemptant
+lui-même de la capitulation, il était déjà condamné&nbsp;;
+mais il inspirait une sympathie universelle&nbsp;; les généraux
+semblaient lui fournir les moyens de se sauver&nbsp;:
+une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé
+comme les autres prisonniers, les officiers républicains
+le faisaient manger à leur table&nbsp;; mais leurs
+sentiments et les siens étaient trop contraires&nbsp;; bientôt
+il refusa ces marques de préférence, et retourna avec
+ses compagnons à la tête desquels il ne devait plus
+marcher que pour aller à la mort.</p>
+
+<p>Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur
+d'âme, une suprématie involontaire&nbsp;; les prisonniers
+prenaient courage en voyant sa sérénité. Cette
+sérénité pourtant se démentit un jour&nbsp;: tandis que la
+liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif
+espoir, tout à coup arrive l'ordre de les mettre en jugement.
+A ce moment, le jeune capitaine fut saisi
+d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
+l'âme jusqu'en ses profondeurs&nbsp;: c'est lui qui
+cause la mort de ces braves gens&nbsp;; sans sa condescendance,
+ils eussent péri, mais dans les rangs de l'ennemi,
+glorieusement et en soldats&nbsp;! Ses pensées furent
+troublées par un mouvement de folie&nbsp;; car tout homme
+qui se résout à se donner la mort est frappé dans sa
+raison&nbsp;; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel
+et le plus fort&nbsp;; qui n'aime plus ce don sacré de la vie
+ne s'aime plus, et qui ne s'aime plus a perdu le sens
+de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un pistolet
+et se l'appuya sur le front&nbsp;; Dieu ne permit pas que
+cette grande âme se souillât par un crime. Mais alors
+le remords le transforma, il se jeta aux pieds de l'évêque
+de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand
+la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le
+vieil évêque aux cheveux blancs, suivi de ses prêtres
+vénérables qui s'avançaient sur deux lignes en chantant
+des psaumes, entre les rangs des prisonniers
+agenouillés et courbés sous la bénédiction du vieillard,
+et Sombreuil, la tête haute, marchant le premier de
+ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient émus
+de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au
+lieu du supplice, des mots simples, d'un Français et
+d'un chrétien, de ces mots comme on en trouve dans
+l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et qui
+élèvent l'âme&nbsp;: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;J'ai l'habitude de regarder mon ennemi en face&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Quand on lui commande de se mettre à genoux&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, mais
+je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Ces paroles du jeune capitaine, le soir on les répétait
+parmi les fidèles royalistes emprisonnés et parmi les
+officiers républicains, et les uns et les autres, en le
+louant, disaient&nbsp;: &laquo;&nbsp;La France a perdu un de ses nobles
+enfants, qui eût été grand pour la gloire de la patrie&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Après lui, les autres prisonniers furent rapidement
+immolés&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ils ont mis le pied sur la terre natale, la
+terre natale les dévorera&nbsp;!&nbsp;&raquo; avait dit Tallien&nbsp;: trois
+commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes
+et à Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par
+douze&nbsp;; en un seul jour, de <i>cent trente-sept</i> renfermés
+le matin dans la prison, il n'en resta, le soir, que <i>huit</i>.
+Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait
+vingt par vingt, au bord d'une fosse ouverte&nbsp;: les soldats,
+attristés et obéissants, se hâtaient d'accomplir
+leur tâche de bourreaux, et s'éloignaient aussitôt de
+ce champ de carnage&nbsp;; les fosses étaient à peine recouvertes&nbsp;;
+souvent les chiens les venaient fouiller, et
+l'on voyait les corbeaux voler dans l'air emportant une
+affreuse pâture.</p>
+
+<p>Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une
+pieuse charité, et on les montre au voyageur, amoncelés
+sous le monument de marbre qui leur a été élevé
+près d'Auray, à la <i>Chartreuse</i>. Mais ces marbres, ces
+statues et ces inscriptions touchent moins que le lieu
+même où ils ont péri&nbsp;: j'ai vu ce champ qu'on appelle
+d'un nom sacré, le <i>Champ des martyrs</i>, une prairie
+longue, verte, entourée de haies&nbsp;; à l'entour, la campagne
+est solitaire et silencieuse. Il n'y a là rien d'eux
+que leur souvenir, et cette inscription au fronton d'un
+petit temple&nbsp;: <i>Hic ceciderunt, là ils sont tombés</i>&nbsp;! C'est
+une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe
+la noblesse française est le plus terrible, il l'atteint au
+cœur. Pendant deux ans, la Révolution l'avait décimée
+en détail&nbsp;; cette fois, elle frappa de cette arme que
+souhaitait un empereur romain pour trancher d'un
+seul coup des milliers de têtes. L'ancienne armée,
+celle qui avait combattu contre le grand Frédéric et
+avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu
+sous d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent&nbsp;;
+plusieurs grandes familles, en perdant leurs fils
+en un même jour, furent éteintes. Parmi les noms
+inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent
+les plus beaux de notre histoire&nbsp;: La Rochefoucauld,
+Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, d'Aiguillon,
+Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon,
+un La Peyrouse, parent du célèbre navigateur,
+Foucault, des anciens intendants de Bretagne, d'Avaray,
+Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs
+fils des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy,
+Goulaine, Cornullier, Coëtlosquet, Chasteignier, du
+Bois-Hue, la Landelle, de la famille de l'écrivain,
+la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont
+l'aïeul était au combat des Trente, Lanoue, descendant
+de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine de Henri IV, et Brisson,
+du loyal et courageux président Brisson au temps
+de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet,
+Soulange, d'Arbouville, de la famille du général qui
+s'est illustré en Afrique, la Voltaye, deux Villeneuve,
+La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, Largentaye,
+Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles
+qui osa noblement résister à Louis XIV, Lusignan, des
+anciens rois de Jérusalem, Kérolan, Vauquelin, Rougé,
+Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la capitulation,
+se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à
+la frégate anglaise de cesser le feu, et revint, autre
+Régulus, partager le sort de ses compagnons, etc., etc.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La <i>Chartreuse</i> occupe la place de la chapelle que
+le duc de Bretagne Jean IV avait érigée sur le champ
+de bataille d'Auray. Ainsi la même terre recouvre les
+compagnons de du Guesclin et les compagnons de
+Sombreuil<span class="noteref">[1]</span>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote>
+
+<p>Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux
+environs, prêtes à secourir ceux qui parviendraient à
+se sauver&nbsp;; une vingtaine à peu près eurent ce bonheur&nbsp;;
+on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à
+terre au moment où l'on tira et qui s'échappa&nbsp;; un
+autre, un jeune homme, Rieux, le dernier rejeton d'une
+des plus illustres familles bretonnes, s'élança des rangs
+des victimes et s'enfuit à travers les champs et les
+marais&nbsp;; il avait franchi une petite rivière à la nage, et
+était près d'atteindre un bois où on l'attendait, quand
+une balle le frappa&nbsp;; il tomba au lieu même où, quatre
+cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de Rieux,
+était mort à côté de Charles de Blois<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le P. Arthur Martin, <i>Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray</i>.]</blockquote>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont
+descendus les armes à la main sur le sol de la patrie,
+mais ils l'ont fait pour la cause de leur roi, ils étaient
+salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient
+pour la cause de leur roi&nbsp;; la France donna la mort à
+leur action et des larmes à leur courage&nbsp;; tout dévoûment
+est héroïque<span class="noteref">[1]</span>.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Mémoires</i>.]</blockquote>
+
+<p>Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes
+pathétiques, et, comme Shakespeare, déroulera l'histoire
+des guerres civiles de la patrie, l'épopée de nos
+gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos
+martyrs&nbsp;; et il lui suffira, pour être sublime, de représenter
+la vérité.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="V"></a><br>
+<h2>V</h2>
+<h2>Les Rochers.&nbsp;&mdash;&nbsp;Combourg.</h2>
+<h3>Madame de Sévigné et Chateaubriand.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente&nbsp;;
+à un détour, on longe un mur qui soutient une
+terrasse&nbsp;; une simple barrière, au bout de ce mur,
+sépare le chemin d'un vaste préau&nbsp;: on est arrivé. Ce
+préau c'est la grande cour&nbsp;; à droite, la chapelle, ronde
+comme un pigeonnier&nbsp;; à gauche, les servitudes&nbsp;; au
+fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels
+s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures
+en donnent une assez exacte idée&nbsp;; c'est plus
+qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un château.
+A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception
+de la teinte grise dont le temps a recouvert la
+pierre, tel il devait être au temps de madame de Sévigné.</p>
+
+<p>Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette
+modeste demeure émeut plus que ces grands châteaux
+que l'on rencontre partout et qui s'étalent somptueusement
+dans leur architecture neuve&nbsp;! C'est qu'ici,
+il y a une âme qui vivifie tout, et qui donne un sens
+à ce que l'on voit. On n'est point ici étranger et isolé,
+on marche accompagné d'une personne que l'on ne
+voit pas et qui cependant est présente, cette charmante
+femme, si vive et si gaie que tous ceux avec
+qui elle avait commerce en étaient animés et réjouis,
+une de ces femmes autour desquelles on se groupe,
+qui, en quelque lieu qu'elles aillent, et dès le premier
+moment, deviennent le centre d'un monde et exercent,
+sans y songer et naturellement, le prestige d'une
+douce et légitime royauté.</p>
+
+<p>Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit,
+ses lettres, ses récits reviennent en notre pensée. C'est
+dans cette cour qu'un dimanche, à l'instant où elle finissait
+d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes
+d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant
+par la fenêtre, elle vit arriver un grand et nombreux
+train de seigneurs, &laquo;&nbsp;quatre carrosses à six
+chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs
+chevaux de main, et plusieurs pages à cheval. C'étaient
+M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin,
+MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais,
+les évêques de Rennes, de Saint-Malo...&nbsp;&raquo; On suit
+cette brillante société dans le salon. Ce salon, à peu
+de détails près, est le même qu'en 1672&nbsp;; au rez-de-chaussée,
+éclairé à la fois par la cour et par le jardin,
+tout en boiserie, selon le style du temps, ce qui avait
+autrement de grandeur que nos papiers peints moirés
+et lustrés&nbsp;; une vaste cheminée, large, profonde, avec
+de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui
+se faisait dans ce temps, semblent faits pour durer des
+siècles&nbsp;; sur la cheminée une de ces hautes pendules
+incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit
+dans les palais de Louis XIV&nbsp;; puis, suspendus aux
+panneaux, dans de vieux cadres sculptés, les portraits
+brunis de toute cette famille de guerriers, de magistrats,
+de fins et spirituels courtisans, de saintes même,
+les Rabutin, les Sévigné, les Coulanges, les Chantal,
+noble et grave compagnie parmi laquelle elle vivait, et
+avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son papier, elle
+échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante,
+gracieuse et attachante de ces lettres que l'on
+se passait de main en main et dont on s'arrachait des
+copies.</p>
+
+<p>Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un
+vaste jardin carré, à grandes allées droites, &laquo;&nbsp;tout à
+fait sur le dessin de Lenôtre&nbsp;&raquo; avec des arbres artistement
+taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà
+de son temps, un vrai jardin français, avec une terrasse
+à l'une des extrémités. Les Rochers sont situés
+sur un plateau et la terrasse en est le point le plus
+élevé&nbsp;: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour,
+arrondie comme un vaste cirque, basse au premier
+plan, puis montant en pente douce jusqu'à l'horizon.
+Cette campagne a un aspect monotone&nbsp;: ce ne
+sont que bois et landes&nbsp;; à peine une ou deux maisons
+et un clocher au milieu des arbres&nbsp;: tout fait silence,
+on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se
+retournant, on a devant soi le jardin fermé par les
+arbres du parc comme par un rideau, le jardin plat
+et sans voix dont la solitude prolonge la tristesse du
+paysage&nbsp;: bientôt, le calme universel qui plane autour
+de vous envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de
+parler, et l'on ralentit le pas.</p>
+
+<p>Dans le parc, même solitude&nbsp;: le mail a été abattu,
+mais ils existent toujours ces vieux arbres qu'elle-même
+avait plantés, qu'elle avait vus &laquo;&nbsp;pas plus hauts
+que cela,&nbsp;&raquo; et qui avaient formé ces belles avenues
+couvertes dont elle disait&nbsp;: &laquo;&nbsp;C'est passer une galerie
+que d'aller au bout.&nbsp;&raquo; C'est là qu'elle se sauve dès le
+matin, emportant avec elle un &laquo;&nbsp;petit livre, un livre de
+dévotion et un livre d'histoire,&nbsp;&raquo; Tacite, la <i>Vie de saint
+Thomas de Cantorbéry</i>, le Tasse, les <i>Iconoclastes</i>, et
+surtout et le plus souvent Nicole, Nicole qui est &laquo;&nbsp;de la
+même étoffe que Pascal,&nbsp;&raquo; qu'elle ne se lasse pas de
+louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont
+elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri,
+&laquo;&nbsp;faire un bouillon pour l'avaler.&nbsp;&raquo; Là, elle passe des
+jours &laquo;&nbsp;toute seule, tête à tête, rêvant un peu à Dieu,
+à sa providence, possédant son âme,&nbsp;&raquo; allant du livre
+de dévotion au livre d'histoire, &laquo;&nbsp;cela fait du divertissement,&nbsp;&raquo;
+de temps en temps interrompant sa lecture
+pour admirer &laquo;&nbsp;ces beaux arbres devenus grands et
+droits,&nbsp;&raquo; ces longues allées &laquo;&nbsp;où l'on est mieux que
+dans une chambre,&nbsp;&raquo; où il ne vient personne, et dont
+&laquo;&nbsp;rien n'égale le silence, la tranquillité et la solitude.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la
+conversation des plus beaux esprits de Paris et de
+Versailles, que le gouverneur de Bretagne et la princesse
+de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué
+aux États de Bretagne, venaient chercher, emmener
+malgré elle, et dont il semblait qu'on ne pouvait se
+passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse
+de ces bois solitaires&nbsp;? afin de la mieux savourer
+&laquo;&nbsp;marchant à l'aventure,&nbsp;&raquo; prêtant l'oreille au chant
+de mille oiseaux, au murmure des feuilles, &laquo;&nbsp;ah&nbsp;! la
+jolie chose qu'une feuille qui chante&nbsp;!&nbsp;&raquo; et s'arrêtant au
+bout d'une allée &laquo;&nbsp;où le couchant fait des merveilles&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature
+une admiration qui dégénère en une adoration
+impie&nbsp;; on n'en parlait pas pour faire des phrases&nbsp;;
+mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se
+fortifie par les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant
+au théâtre, si morne dans le monde, cette femme
+éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du
+spectacle de la terre, sentiment fatal aux cœurs faibles,
+aux caractères faux, mais qui élève les âmes
+droites et sainement trempées.</p>
+
+<p>Elle restait tard en ces bois&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je n'en reviens pas
+que la nuit ne soit bien déclarée, que le feu et les flambeaux
+ne rendent ma chambre d'un bon air.&nbsp;&raquo; Cette
+chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à
+panneaux de boiserie comme le salon, et éclairée par
+une seule fenêtre&nbsp;: au fond, le lit&nbsp;; le long des murs,
+des fauteuils de soie cramoisie&nbsp;; près de la fenêtre, le
+secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre
+où elle recueillait les meilleures pensées des auteurs&nbsp;;
+puis, dans un angle, le cabinet avec l'étroite psyché
+drapée, et les boîtes et les petits ustensiles de toilette,
+et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait pour
+se faire poudrer&nbsp;: tout cela y est encore. Voilà le lieu
+choisi, séparé des grands appartements où elle se retire
+le soir, &laquo;&nbsp;une bonne chambre avec un grand feu.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est
+l'heure de la méditation et des fortes lectures&nbsp;: elle les
+fait le plus souvent en compagnie de son fils ou de
+l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que l'on avait
+au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le
+maître, dont on disait <i>un tel, gentilhomme appartenant
+à M. le Prince</i>, et que l'on traitait, à qui l'on parlait
+avec une simplicité aimable qui mettait à l'aise sans humilier.
+Elle préférait lire à deux, car &laquo;&nbsp;il y a une grande
+différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent
+les beaux endroits et qui réveillent l'attention.&nbsp;&raquo;
+Et ces livres (elle fait observer qu'elle garde pour le
+soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des histoires,
+Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités
+de philosophie, Pascal, Descartes, Mallebranche, ou
+les Pères, les <i>Homélies</i> de saint Chrysostome, saint Hilaire,
+saint Prosper, Abbadie, les <i>Variations</i>. Elle a sous
+la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a
+apportés de Paris, et rangés dans son cabinet&nbsp;; peu de
+romans&nbsp;; et si elle &laquo;&nbsp;se laisse prendre à la glu de la
+Calprenède et de sa Cléopâtre,&nbsp;&raquo; ce n'est qu'un moment,
+un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme
+d'une faiblesse.</p>
+
+<p>Telles étaient les études habituelles aux femmes de
+la plus haute société de ce temps, des études sérieuses,
+solides, presque viriles&nbsp;; la plupart, et madame de Sévigné
+la première, savaient et parlaient plusieurs
+langues, l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin.
+Et ces études, elles les continuaient non-seulement
+jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute leur vie,
+non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de
+converser avec les hommes, de connaître les choses
+les plus utiles au vrai but de la vie, pour s'améliorer
+et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement,
+cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine,
+nourrie, qui s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la
+délicatesse propres à la femme, et rendaient leur conversation
+si aimable et leur commerce si attachant.
+Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de
+Sévigné, écrivait un petit livre de récits, de portraits
+faits d'après les modèles qui avaient passé autour
+d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui mettaient
+en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute
+cette société, la plus brillante de notre histoire&nbsp;; et,
+dans ce petit livre qu'on avouait à peine, dans ces
+lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les juges
+les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire
+en s'étonnant la fine observation et la peinture
+fidèle des hommes, des mœurs, des caractères, et la
+pensée, l'éloquence, le style précis, la force comique,
+mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus
+rares qualités des grands écrivains.</p>
+
+<p>Madame de Sévigné n'a pas décrit son château&nbsp;; si
+elle jette çà et là quelques mots sur son parc, son jardin,
+sa chambre, son mail, c'est à propos de ce qui se
+passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse
+ne la fait pas parler&nbsp;; elle ne pouvait moins dire, et,
+cependant, par ce peu de mots, elle donne une idée
+exacte et vraie de ce qui est&nbsp;; lorsqu'on va chez elle,
+ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand,
+au contraire, s'est attaché à faire un imposant
+tableau du lieu où il passa sa jeunesse&nbsp;: pour le haut
+personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre colossal.
+Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture
+de ses Mémoires, c'est un château immense, aux vastes
+salles sans nombre, un désert de pierres, <i>où auraient
+été à l'aise cent chevaliers avec leur suite</i>&nbsp;; du village
+il est à peine question&nbsp;; on voit seule la terrible forteresse,
+noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des
+bois. Les habitants de ce sombre manoir prennent
+alors une proportion énorme&nbsp;: le père, dur, silencieux,
+redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et n'apparaissant
+que quelques heures le soir, comme un
+spectre dont la présence comprime les sentiments, les
+vœux et jusqu'aux paroles de sa femme et de ses enfants&nbsp;;
+la mère brisée et mourante sous cette étreinte
+de fer&nbsp;; la sœur rêvant mélancoliquement d'une passion
+fatale qu'elle combat sans savoir comment la
+nommer&nbsp;; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage comme
+Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un
+fusil à la main, s'enivrant de l'indépendance des
+landes désertes. On dirait d'une famille des temps
+homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge
+de montagnes, qui communique à peine avec le reste
+du monde, et dont les fils sont déjà des héros&nbsp;: par
+son aire haut montée, par ses premiers coups d'aile,
+par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle
+dès le commencement.</p>
+
+<p>A l'exception de quelques bois qui ont été abattus,
+rien n'a changé à Combourg&nbsp;: la grande allée près du
+préau, les servitudes, le préau même, les marronniers
+au pied du perron, le château, sont intacts&nbsp;; l'impression
+que l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord
+avec celle des <i>Mémoires</i>. En arrivant dans le
+bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on le trouve
+à la fois si considérable et si rapproché du château&nbsp;:
+c'est, non pas un petit village, mais presque une petite
+ville, aux rues larges, aux maisons des XVe et XVIe siècles,
+en pierres de taille, séparées, isolées l'une de l'autre
+par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de
+Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux.
+Le portail de l'avant-cour du château s'ouvre
+directement sur l'une des rues&nbsp;; le château est ainsi,
+sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg.
+Il en fait partie intégrante&nbsp;; ce voisinage amoindrit un
+peu son importance.</p>
+
+<p>Vu du préau, le château, avec ses grosses tours
+rondes, ses toits aigus, ses mâchecoulis, sa façade
+morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut
+perron, a un aspect imposant&nbsp;; mais, à l'intérieur, l'effet
+n'est plus le même. La salle qui sert de vestibule est
+basse et mesquine, la cour petite, étroite, comme ces
+cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits
+entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois
+pièces qui seraient grandes à la ville, mais pas une de
+ces vastes salles des vraiment grands châteaux de
+Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio&nbsp;; le reste
+n'est que chambres de dimension médiocre et petits
+cabinets dans les tours&nbsp;; on cherche cette multitude de
+chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les a
+vite comptées et visitées&nbsp;: non-seulement cent chevaliers
+et leur suite n'y auraient pas été à l'aise, mais,
+on le peut affirmer, trente personnes y seraient
+gênées. </p>
+
+<p>Cette exagération sur un point si facile à vérifier
+donne quelques doutes sur le reste. Puis, en parcourant
+le château, on vous montre la chambre de Chateaubriand
+enfant&nbsp;: c'est une petite chambre, ronde,
+dans une tour, à fenêtres étroites, qui l'empêchent
+d'être sombre plutôt qu'elles ne l'éclairent. On y a
+apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à
+Paris, en ses dernières années&nbsp;: un petit lit de fer, des
+rideaux de calicot attachés à un ciel-de-lit en fer, un
+crucifix de fer, un encrier de fer, un bénitier de fer,
+une table du bois le plus commun. Voilà les meubles
+de M. de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur&nbsp;!
+Quoi&nbsp;! c'est là la table où il écrivit cette
+pompeuse description du château de ses pères, et où,
+tout en protestant n'y attacher aucune importance, il
+eut soin de rédiger, en tête de ses mémoires, une si
+complète généalogie de sa famille&nbsp;! tant d'orgueil avec
+un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
+moine&nbsp;! A la fois la superbe montant au faîte et
+s'écriant&nbsp;: Voyez comme je suis grand&nbsp;! et l'humilité
+descendant plus bas que le dernier des visiteurs&nbsp;! On
+ne s'abuse pas à cette simplicité affectée&nbsp;; ce n'est pas
+l'imagination qui l'a égaré&nbsp;; il y a parti pris&nbsp;: il a voulu
+forcer l'admiration par un contraste sensible à tout le
+monde&nbsp;; il faut, comme en face de son tombeau, que
+l'on dise&nbsp;: Quelle modestie&nbsp;! Oui, la modestie de ce
+philosophe au manteau de mendiant dont les trous
+laissaient voir son orgueil, cette humilité s'étale si publiquement
+qu'elle produit le même effet que la plus
+dédaigneuse fierté&nbsp;: on en est blessé, on la dédaigne
+aussi et l'on n'en tient compte.</p>
+
+<p>Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés&nbsp;;
+telle est madame de Sévigné. L'homme n'aime rien
+tant que de trouver l'homme dans un auteur&nbsp;; c'est ce
+qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier,
+et madame de Sévigné, en écrivant, est restée
+femme. M. de Chateaubriand, au contraire, tend sans
+cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être
+en dehors, au-dessus de l'humanité&nbsp;; il ne songe qu'à
+se faire admirer&nbsp;; il n'a ni naturel ni naïveté, on sent
+partout l'effort, dans son style comme dans sa vie&nbsp;: aussi
+n'inspire-t-il pas de sympathie&nbsp;; on consent parfois à
+l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer&nbsp;; et l'on ne va
+pas volontiers chercher un maître qui vous parle toujours
+de haut. Madame de Sévigné se fait tout d'abord
+aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
+plus on la connaît, plus on désire la visiter.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="VI"></a><br>
+<h2>VI</h2>
+<h2>Saint-Ilan.</h2>
+<h3>Colonie agricole.&nbsp;&mdash;&nbsp;un poëte et un soldat bretons.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de
+Saint-Brieuc, à une lieue environ de la ville on aperçoit
+une flèche neuve et élégamment découpée qui domine
+la campagne&nbsp;: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
+chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette
+colonie d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité
+ouvert au repentir, à la renaissance morale et au dévoûment.</p>
+
+<p>Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme,
+les étables, les ateliers, les bâtiments d'exploitation
+groupés sur une pente douce qui descend à la mer.
+Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres
+plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus
+fraîches&nbsp;: on sent partout une sollicitude intelligente
+et toujours présente. Dans les sentiers sinueux passent,
+conduisant de beaux attelages, des hommes, de
+jeunes garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail&nbsp;:
+à leur air, à leur tenue régulière, on reconnaît
+que ce ne sont pas des paysans ordinaires&nbsp;; en les disciplinant
+la règle les a ennoblis. Les enfants ont une
+allure heureuse, le visage gai, un regard ouvert qui
+semble interroger et vouloir saisir la réponse&nbsp;; les
+hommes, une démarche grave, une physionomie sereine
+et sérieuse à la fois, quelque chose de concentré
+et d'ardent, comme on se figure les premiers chrétiens&nbsp;:
+ce sont, en effet, des chrétiens, et les enfants, des orphelins,
+de pauvres petits abandonnés, retirés du vagabondage
+ou du vice, rendus par la religion et le travail
+à la vie de l'âme et à la santé du corps&nbsp;; les <i>frères laboureurs</i>,
+d'énergiques successeurs des moines qui défrichèrent
+du même coup, en Bretagne, les champs et les
+cœurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques
+prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan
+fondée par un poëte<span class="noteref">[1]</span>, ruche d'où se sont déjà élancés
+des essaims nombreux d'agriculteurs, mère féconde
+dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique
+de leurs associations laborieuses, réalisant,
+sans emphase et sans discours, l'alliance fraternelle du
+riche et du pauvre, avec la charrue et sous le signe de
+la croix.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: M. Ach. du Clésieux.]</blockquote>
+
+<p>Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la
+colonie, le <i>naïf manoir</i><span class="noteref">[1]</span> entouré et surmonté de
+grands arbres entre lesquels on voit la mer. Partout un
+silence immense, ce silence des champs qui étonne
+l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste,
+mais dont ensuite il se sent pénétré, dont il jouit et
+goûte la saine quiétude&nbsp;; le silence sur la terre, et dans
+l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des flots
+qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que
+le cœur écoute, toujours attentif et également charmé
+de cette plainte monotone, lui qui change incessamment.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: M. Sainte-Beuve.] </blockquote>
+
+<p>On entre dans cette paisible demeure&nbsp;; un petit salon,
+sanctuaire de la famille, est décoré de tableaux
+recueillis avec un soin délicat et sous l'inspiration
+d'une pensée unique&nbsp;: des sujets religieux, une vue de
+Rome, le <i>forum</i> semé de ruines, image immortelle de
+la société païenne détruite, quelques portraits, celui de
+Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du prince
+Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la
+première pierre de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une
+place choisie, présent inappréciable du peintre, une
+reproduction excellente du <i>Saint Augustin et sainte
+Monique</i> d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte,
+et le fils, ce <i>Platon purifié</i>, selon le mot du grand
+philosophe chrétien<span class="noteref">[1]</span>, ils conversent un soir, appuyés
+à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en leurs regards
+l'infini des cieux&nbsp;; les sublimes pensées montent
+de leur âme, ils ont cette aspiration de l'immortalité
+qui, dans les natures élues, se change en une passion
+épurée, et les soulève de la terre et les transfigure,
+comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Saint Thomas d'Aquin.]</blockquote>
+
+<p>Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on
+se recueille et l'on médite&nbsp;; voyageur venu des grandes
+villes, une atmosphère calme descend sur vous et vous
+enveloppe&nbsp;; vous sentez un apaisement inaccoutumé.</p>
+
+<p>Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte
+qui, naguère, au temps des vives luttes littéraires,
+combattit au premier rang, et qui, sorti jeune encore
+de la bataille, a fait de la charité la mission et le but
+de sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à
+ces enfants qu'il instruit par sa parole et son exemple,
+s'occupant aux travaux des champs, sous le ciel, à
+cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où
+l'on revient toujours le cœur content et le front dégagé&nbsp;;
+la vaste étendue des champs qui s'enfoncent
+à l'horizon, la terre où le germe croît sans bruit, donnent
+le sentiment d'une force puissante qui produit
+sans hâte, avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de
+son foyer la famille réunie, l'épouse pieuse, les filles
+belles de cette beauté éclatante et ferme des filles de la
+mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il
+a vus naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce
+tutoiement du maître respecté qui, au lieu de blesser,
+attache. C'est une vraie demeure bretonne&nbsp;; on y a des
+sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
+de la vieille race armoricaine, et comme un reste de
+cette fierté nationale qui semble protester et revendiquer
+son antique gloire.</p>
+
+<p>Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous
+étrangers de France, nous demandions un soir une
+chanson de son pays. Elle commença un chant de
+guerre, <i>Lez-Breiz</i>, le Chevalier breton, héroïque récit
+d'une lutte corps à corps de Bretons contre Français,
+et où les Bretons étaient vainqueurs&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,</p>
+<p class="i2">S'apprête un combat, combat de renom.</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait
+cadencé comme le pas d'un cheval de guerre qui fait
+sonner l'armure, tantôt il semblait suivre les coups répétés
+des épées sur les casques d'acier. Et la jeune
+Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano
+muet, sans autre accompagnement que le murmure
+de la mer qui se brisait au pied des murs, s'animait en
+cette bataille, de sa main tendue donnant le signal&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,</p>
+<p class="i2">Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents&nbsp;;</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de
+Lez-Breiz&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Treize combattants tombés sous ses coups&nbsp;!</p>
+<p class="i2">L'insolent Lorgnez, le premier de tous.</p>
+<p class="i2">Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,</p>
+<p class="i2">Et se délassait à les regarder<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A. Brizeux, <i>Histoires poétiques</i>.]</blockquote>
+
+<p>Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions
+sa beauté pure, et cette noble jeune fille nous
+apparaissait comme la figure idéale de la Bretagne des
+anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques
+et chantant d'héroïques morts.</p>
+
+<p>Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique&nbsp;:
+à la fin du repas qui rassemble la famille, entre
+dans la salle un ancien soldat, naguère vaillant serviteur
+du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de
+Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial,
+lui montre une place entre ses deux filles&nbsp;; et le vieux
+soldat, qui porte sur sa poitrine la croix qu'il a payée
+du prix de ses blessures, s'asseoit à la table hospitalière
+où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son
+cœur. La tête droite, la physionomie grave, de cette
+gravité que donne l'habitude de l'obéissance, le regard
+calme et ferme, il se tient immobile et attentif, en cette
+placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur
+vie, se recueillent silencieux dans le souvenir des combats
+éloignés.</p>
+
+<p>Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs
+profonds, les étrangers l'interrogent, et le grenadier de
+la vieille garde ouvre les pages depuis longtemps fermées
+du livre de son passé. On se sent grandir à ces
+récits de guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés,
+mais qui réveillent en nous les plus nobles sentiments&nbsp;:
+l'amour de la patrie et de la gloire, le dévoûment et le
+mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il
+se trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs,
+des rues, des maisons, où les assiégés furent dignes de
+leurs vainqueurs, la campagne de France, Champ-Aubert,
+Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle
+blessé au haut des airs. Il était du petit nombre
+des soldats d'élite qui accompagnèrent l'Empereur à
+l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et soucieux errer sur
+la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la
+France, fixant sur l'horizon son long regard, comme
+s'il eût voulu passer par delà. Et quelques jours après
+c'était le départ, et la marche rapide à travers la
+France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course,
+entraînant avec elle les volontés et les cœurs, puis
+courant vers le nord heurter les nations, et se dissipant
+et s'évanouissant enfin aux coups de la foudre.</p>
+
+<p>Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts
+d'un héros qui combat le monde et ce désastre
+sans retour, lorsque ses lèvres se fermaient, le vieux
+soldat demeurait accablé et morne&nbsp;; les yeux baissés,
+il écoutait comme les derniers bruits de la bataille,
+la rumeur lointaine d'une armée qui fuit dans
+les ombres.</p>
+
+<p>Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte
+affectueuse&nbsp;: Marc Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers&nbsp;;
+un jour, quinze ans aujourd'hui se sont passés,</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Je te dis&nbsp;: d'un projet je sens la noble envie&nbsp;:</p>
+<p class="i2">Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie&nbsp;?</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Une larme brilla dans ton œil expressif,</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Et ton front devint fier comme un jour de combat.</p>
+<p class="i2">Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,</p>
+<p class="i2">D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.</p>
+<p class="i2">Le matin, le clairon annonçait le réveil&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Je te vois, devançant le lever du soleil,</p>
+<p class="i2">Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,</p>
+<p class="i2">Et par des chants pieux ranimer leur courage.</p>
+<p class="i2">La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,</p>
+<p class="i2">Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,</p>
+<p class="i2">Le mien était d'ouvrir à ces intelligences</p>
+<p class="i2">Les régions de l'âme et des humbles sciences&nbsp;; </p>
+<p class="i2">Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,</p>
+<p class="i2">Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,</p>
+<p class="i2">Retenant mieux que lui le sens de la parole,</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,</p>
+<p class="i2">Que de fois je serrai ta main forte avec larmes&nbsp;!</p>
+<p class="i2">Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: UNE VOIX DANS LA FOULE&nbsp;: <i>à Marc Jaffrain</i>.]</blockquote>
+
+<p>Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui <i>au
+signal du travail a saisi la charrue</i>, la <i>terre fécondée</i>
+par les sueurs, la pensée marchant <i>dans des sentiers
+nouveaux</i>, les <i>biens réparateurs</i> répandus <i>par la
+grâce d'en haut</i>, l'œuvre enfin, <i>complète et bénie</i>,</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une
+langue harmonieuse, ces quinze ans de travaux, de vive
+ardeur et de dévoûment, un naïf sourire éclairait le
+front du vieux soldat&nbsp;; il se réjouissait de ce bien qu'il
+avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes,
+aux âmes noblement douées, il avait déjà oublié.</p>
+
+<p>Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques,
+a une grandeur solennelle&nbsp;: c'est la mer, la
+mer immense, <i>barrant et nivelant l'horizon sous sa
+ligne sombre</i>, comme dit le poëte<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;; à de certaines
+heures, après qu'elle s'est retirée à une longue distance,
+en laissant nue sa grève de sable fin où se dessinent
+mille méandres, elle revient précipitée, grandissant
+à chaque pas, envahissant en peu d'instants le
+vaste espace lentement délaissé. Alors le père&nbsp;: Allons,
+à cheval&nbsp;! à cheval&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Amédée Pommier.]</blockquote>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>en avant dans la mer&nbsp;! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent
+d'un irrésistible mouvement, l'homme a comme
+un désir sauvage de lutter avec eux&nbsp;; un fier instinct le
+pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux éléments
+sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu
+par la brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont
+au-devant de la masse d'eau vivante et profonde, et un
+cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même&nbsp;!</p>
+<p class="i2">La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,</p>
+<p class="i2">Fait naître sur ta joue un reflet de corail,</p>
+<p class="i2">Quand tu t'émeus de ce baptême<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: A. du Clésieux, <i>Promenade</i>.]</blockquote>
+
+<p>Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la
+nature, vie de la famille et du travail qui garde comme
+un souvenir des scènes de la Bible et d'Homère, ou
+mieux encore de l'existence indépendante des nobles
+Bretons des premiers siècles, bardes, agriculteurs et
+guerriers. C'est la vraie vie de l'homme, simple et
+fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps déjà,
+idéalisa en ces beaux vers&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">. . . . Sur un rocher, devant l'éternité,</p>
+<p class="i2">Devant son grand miroir et son fidèle emblème,</p>
+<p class="i2">Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,</p>
+<p class="i2">Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,</p>
+<p class="i2">A prier pour renaître, à finir de mourir,</p>
+<p class="i2">A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,</p>
+<p class="i2">A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour&nbsp;; </p>
+<p class="i2">Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,</p>
+<p class="i2">Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie</p>
+<p class="i2">Chantant sur une lyre&nbsp;!<span class="noteref">[1]</span> . . . . . .</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Sainte-Beuve, <i>Pensées d'août, à Ach. du Clésieux</i>.]</blockquote>
+
+<p>Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte
+vient à Paris&nbsp;; il passe quelques soirs dans ce monde
+des salons agité par tant de passions diverses, qui espère
+si vite, qui désespère plus vite encore. Les
+projets précipités, les œuvres commencées, les monuments
+qui surgissent du sol, ces quartiers neufs qui
+s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule toujours
+empressée, ces joies, ces abattements sans mesure,
+cette vie ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs
+confuses, passent devant lui comme un éblouissement.
+Quelle mêlée, quels contrastes&nbsp;! Bien et mal,
+charité sincère et vanités de charité&nbsp;; oubli de l'âme,
+de l'éternité, et aspirations à la foi&nbsp;; la même foule se
+ruant aux théâtres pour y savourer les âpres émotions
+des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
+suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses
+vices secrets&nbsp;; se rassasiant, en sa soif immodérée de
+plaisir, de voluptés sans les goûter&nbsp;; et presque au
+même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un
+poëte, se recueillant attentive, écoutant d'une oreille
+délicate et charmée les accents inspirés qui réveillent
+en elle les sublimes sentiments, longtemps assoupis,
+jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
+une flamme comme d'un foyer immortel&nbsp;!</p>
+
+<p>Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au
+bord de cette tempête de la vie sociale, plus émouvante
+que la tempête des flots qui battent ses grèves, il s'anime,
+son cœur bat vivement à ces vives impressions&nbsp;;
+et, parmi ces <i>voix de la foule</i>, lui aussi il jette sa voix,
+cri énergique du <i>vates</i>, poëte et devin, essayant d'arrêter
+cette foule qui court au hasard et qui prodigue
+chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas
+de fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise
+où mugissent mille matériaux en fusion, ce qui
+surgit à la surface, ce qui vole en l'air, ce qui fait
+éclater les applaudissements ou est accueilli par les
+huées. Et ce <i>Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, ni vice ni vertu</i><span class="noteref">[1]</span>,
+le drame du
+siècle, il en trace à grands traits une large fresque,
+comme ce tableau de naufrage que le peintre antique
+avait suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Titres des principales pièces du volume de poésies intitulé&nbsp;: <i>Une
+voix dans la foule</i>.]</blockquote>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">De toutes les cités ô cité souveraine,</p>
+<p class="i2">Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p>
+<p class="i2">Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,</p>
+<p class="i2">De sourds mugissements ou de vastes clameurs&nbsp;?</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,</p>
+<p class="i2">Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,</p>
+<p class="i2">Animant les marteaux, la scie et les leviers,</p>
+<p class="i2">Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers&nbsp;;</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i2">Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,</p>
+<p class="i2">Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris</p>
+<p class="i2">Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme
+et de douleur, de désolation et de dédain,
+d'admiration et de colère&nbsp;; mais elle ne se confond pas
+avec toutes les autres. Ces émotions profondes du
+poëte, elles ne vibrent pas du même son que les émotions
+de la multitude, elles ont un accent étrange,
+inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
+au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte
+est un chrétien agissant&nbsp;; il possède ces vertus chrétiennes
+qu'a ignorées le monde antique&nbsp;: il juge, il
+condamne, mais il aime&nbsp;; il s'émeut des douleurs de
+l'humanité, de ses vices, de ses erreurs, il sait ce que
+valent les <i>cœurs souffrants</i>, les <i>coeurs aimés</i>&nbsp;; d'une voix
+douce et tendre il les encourage et les console&nbsp;; il fait
+briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et
+des égarés, et il les entraîne après lui dans son aspiration
+vers Dieu.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="VII"></a><br>
+<h2>VII</h2>
+<h2>La mer.</h2>
+<h3>Brest.&nbsp;&mdash;&nbsp;Douarnenez.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le bec du Raz.&nbsp;&mdash;&nbsp;Légende de la ville d'Is.</h3>
+<br><br>
+
+<p>Nous aimons tous la mer&nbsp;; tous, nous nous arrêtons
+avec admiration devant sa plaine immense&nbsp;: nul qui,
+la première fois, ne soit remué à son aspect&nbsp;; nul qui
+ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns
+elle est une amie&nbsp;; dès qu'ils y reviennent,
+de loin ils se hâtent, comme on court vers un être
+cher après son absence. En face de la mer, les âmes
+tendres sont plus rêveuses, les esprits puissants plus
+méditatifs, les plus insensibles même s'étonnent. Sur
+un rocher, au bord des flots, les élégants et les futiles
+du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient
+et, des heures entières, immobiles, remplis d'idées
+inexprimées, demeurent là, à la regarder.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes,
+et la mer&nbsp;? quel charme ont ces flots qui passent&nbsp;?
+quelle cause de cet universel attrait&nbsp;? Est-ce son immensité&nbsp;?
+Le ciel aussi est immense, et il n'est donné
+qu'aux Augustin de l'absorber dans sa contemplation
+de la sérénité des cieux. Est-ce son uniformité&nbsp;? Le
+désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne
+s'arrête pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache,
+c'est le mouvement, parce qu'il est l'image de l'action,
+de ce que cherchent partout les hommes qui, lorsqu'ils
+ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le
+reflux emmène la mer, je la suis s'éloignant, je la suis
+revenant&nbsp;; je sais qu'elle ne manquera pas, je l'attends,
+et, avec elle, le mouvement toujours le même,
+toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard
+s'arrête à un point obscur, à une voile qui s'enfonce
+derrière la courbe de l'horizon&nbsp;; mais, toujours je me
+reprends à contempler ces flots qui se succèdent à
+mes pieds, et dont pas un ne revient après qu'on
+l'a vu.</p>
+
+<p>Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir,
+l'avenir&nbsp;; là est la vraie vie immuable, éternelle, et
+qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce regard
+que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste
+de l'âme qui se porte vers l'idéal&nbsp;; et il ne dure pas,
+c'est un éclair. Mais le mal qui est en nous demeure,
+la soif de l'infini&nbsp;; et, enveloppés par le corps, ne pouvant
+pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le
+signe et l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en
+rapproche le plus, la mer. La mer semble tenir sa vie
+d'elle-même, elle nous fascine, et nous la regardons
+avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette
+contemplation tenace, nous allions saisir le secret
+de la vie infinie, l'arrêter et la fixer.</p>
+
+<p>La Manche, resserrée entre la grande et la petite
+Bretagne, est plus agitée que l'Océan&nbsp;; ses vagues, pressées
+et battant le rivage d'un mouvement plus violent
+et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la
+Bretagne comme le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins
+variés&nbsp;: c'est une suite de criques, d'anses, de
+baies creusées dans les terres, de caps et de promontoires
+qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de
+rochers nus semés sur la plaine azurée et que le flot
+entoure d'une écume argentée. Telle est la côte qui
+regarde l'Angleterre&nbsp;; au point où le rivage fait un
+coude et monte vers le nord pour former la presqu'île
+de Normandie, la mer, au contraire, rase le bord
+plutôt qu'elle ne le heurte&nbsp;; sur quelques points même,
+elle s'est retirée&nbsp;: autrefois elle brisait ses flots contre
+les murs de Dol&nbsp;; depuis des siècles elle s'est éloignée
+jusqu'à près de trois lieues&nbsp;; où jadis revenaient incessamment
+les vagues qui ne s'épuisent pas, s'étend une
+longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer
+dont elle est la suite et le prolongement sans transition,
+on dirait que la terre a bu toute l'eau&nbsp;; et elle est
+devenue fraîche, fertile, richement cultivée, semée de
+milliers de beaux arbres.</p>
+
+<p>Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant,
+a laissé une marque de la souveraineté qu'elle a eue
+sur cette terre. Au milieu de la plaine s'élève, à plusieurs
+centaines de pieds, un amas de rochers escarpés
+du côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant
+les traces des tempêtes qui les ont âprement taillés&nbsp;:
+on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut sur ce sol
+nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante
+qui ressemble à un jardin, ce monceau de
+rocs est encore une île.</p>
+
+<p>De son sommet on embrasse une vaste étendue&nbsp;:
+devant soi la baie de Cancale tout entière, à gauche
+la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite celle
+de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer
+même, tour à tour île et presqu'île, le mont Saint-Michel,
+bâti sur les rochers et s'élançant en pointe
+comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une
+forteresse&nbsp;; le Mont-Dol, au contraire, est un lieu de
+prière et de secours. Sur le point le plus élevé, les
+Bretons ont élevé une statue de la Vierge&nbsp;; de fort loin
+en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme
+blanche. De cet écueil où jadis se brisaient les navires,
+aujourd'hui la Vierge clémente dirige les matelots
+et leur indique la route du port.</p>
+
+<p>A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère
+en face de l'Atlantique, elle est largement et profondément
+ouverte&nbsp;: là, l'Océan a toute sa puissance, rien
+ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de
+l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble
+se détacher en avant pour leur résister. Ainsi qu'un
+fort de granit, le Finistère a devant lui une armée qui
+l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues innombrables,
+lutte de la force immobile contre l'action
+qui ne se repose pas. En ce combat qui dure depuis
+des siècles, la terre, si rude qu'elle soit, a été vaincue&nbsp;:
+l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu,
+pied à pied, gagne un peu chaque jour&nbsp;; il sape, il
+ronge, il mine&nbsp;; il s'insinue patiemment par les plus
+faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il perce
+des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades
+sous lesquelles il passe comme un triomphateur, en
+élevant sa rumeur qui ressemble à celle d'un peuple&nbsp;;
+là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores
+dont il heurte le fond d'un coup sourd de ses
+lames, comme un bélier qui bat une muraille. Tels le
+<i>Trou du Diable</i> et les <i>Grottes de Morgatte</i>, dans la presqu'île
+de Crozon, que la mer a taillées largement dans
+le roc.</p>
+
+<p>Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale,
+la mer ramasse toutes ses forces, hérisse son dos de
+vagues et se précipite contre la terre d'un élan si
+violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les
+remparts de granit&nbsp;; l'enceinte est entamée, la brèche
+est ouverte, une vaste étendue s'efface sous les flots.
+L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en cette
+place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de
+la terre, il ne reste çà et là que quelques rochers
+isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, Houat, Hœdic, etc.),
+bastions séparés du corps de la place, perdus au milieu
+de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la
+presqu'île les grandes baies de Brest, de Douarnenez
+et d'Audierne.</p>
+
+<p>A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue
+de terre, mais, s'élançant par cette passe étroite (le
+Goulet), elle a étendu sa nappe profonde jusque bien
+avant dans les terres et a formé cette rade immense
+où eussent manœuvré à l'aise les trois mille vaisseaux
+de Xerxès, abri sûr, préparé de longue main pour les
+flottes, et où le génie de Richelieu fonda le plus puissant
+arsenal de la France.</p>
+
+<p>Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première
+fois, était rempli de vaisseaux qui revenaient de
+Crimée, et avaient fait la campagne de Sébastopol et de
+la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes,
+des boulets, des fragments de fer rouillés et brunis,
+ramassés sur les champs de bataille. Dans les conversations
+des marins et des soldats, à chaque instant retentissaient
+les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
+Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués
+par ceux qui avaient fait cette histoire, donnaient au
+discours un air héroïque&nbsp;; il semblait entendre des
+éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait
+des noms immortels&nbsp;: <i>Austerlitz, Napoléon, du Guesclin,
+Jean-Bart, Duquesne, la Reine Blanche, Louis XIV</i>&nbsp;; çà
+et là se dressaient muettes les canonnières formidables&nbsp;:
+la canonnière, une masse sombre, large de proue et
+de poupe, épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec
+un court et gros tuyau au milieu&nbsp;; elle marche, pas un
+homme n'apparaît sur le pont, elle semble voguer seule
+par sa propre impulsion&nbsp;; on dirait un monstre, un de
+ces grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de
+la mer. En face des murailles ennemies elle s'arrête&nbsp;;
+tout à coup, de ses sabords jaillissent des boulets énormes
+dans un nuage de fumée&nbsp;; elle frémit et résonne
+avec un bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi
+étonné qui l'examinait curieusement, aux entailles
+qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une machine
+de guerre<span class="noteref">[1]</span>. A son tour, il riposte, mais sur la carapace
+de fer les boulets ricochent et vont tomber dans les
+flots&nbsp;; la plus lourde bombe imprime à peine une trace
+à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un vaisseau
+de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent
+les conteurs de combats de géants&nbsp;; elle vomit le feu,
+les génies qui le lancent sont invisibles.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières pour
+des <i>chalands</i>, gros bateaux de transport.]</blockquote>
+
+<p>Tout ce port était animé d'un mouvement puissant
+et fort, comme un corps robuste où la vie ne s'arrête
+pas. Entre les grands navires, par d'étroites passes et
+de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques
+de toute forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière
+aux avirons flexibles, volant rapide comme un
+oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, que
+vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur
+leurs longues rames, se baissant et se relevant d'un
+mouvement uniforme, font avancer péniblement. Le
+long du quai, des bandes de forçats halaient des barques
+que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière&nbsp;:
+une corde passée sur l'épaule, penchés à la file, ils allaient
+d'un pas lent et lourd, sans hâte, sans ardeur.
+Pourquoi s'efforcer&nbsp;? mollesse et ardeur sont également
+indifférents&nbsp;; pourquoi se hâter&nbsp;? le temps pour eux ne
+marche ni plus ni moins vite, ils ont devant eux l'éternité.
+Tandis que ces hommes avilis passaient près de
+nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée
+sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées
+de rides basses, à l'œil terne, à la bouche déformée,
+physionomies sinistres ou abruties&nbsp;; en entendant le
+chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne
+le cliquetis lugubre des chaînes, une horreur
+secrète nous serrait le cœur, nous détournions les yeux
+et nous nous écartions de ce spectacle terrible&nbsp;; et eux,
+nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards,
+enflammés d'envie, de désirs féroces et d'une
+haine furieuse contre ces heureux de la société dont ils
+étaient séparés comme des damnés.</p>
+
+<p>Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions
+et le matériel de guerre, les canons de toute grandeur,
+rangés en lignes rigides, et allongeant leurs cous noirs
+et lustrés, depuis les légères pièces de campagne jusqu'aux
+lancastres dont la gueule engloutirait le corps
+d'un homme, les boulets entassés en piles régulières,
+les bombes monstrueuses que deux hommes portent
+avec peine, et les ancres colossales qui dressent à
+quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit
+le poids énorme écrit sur leurs tiges&nbsp;: <i>huit mille livres,
+dix mille livres</i>&nbsp;; et les grands câbles de fer couchés
+au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à
+l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses
+vagues, casse comme un fil de soie en ses heures de
+colère&nbsp;; et, tout le long du port, les magasins, les hôpitaux,
+les casernes, les ateliers où les masses de fer
+sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous
+les marteaux pesants, s'allongent en longues bandes
+que manient, enroulent et tordent les forgerons demi-nus,
+haletants, et passant comme des spectres aux
+lueurs d'un brasier étincelant.</p>
+
+<p>Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce
+dans les terres, au milieu de ce formidable
+appareil de guerre, entre les magasins aux hautes murailles,
+aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts
+pressés, qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît
+Paris et son prodigieux labeur, les révolutions de
+ses quartiers brusquement coupés en larges trouées&nbsp;;
+qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines
+de l'industrie remuant leurs longs leviers et
+tournant leurs grandes roues qui broyaient en mille
+sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore
+et est comme épouvanté de cette active puissance
+de l'homme, de cette ardeur incessante, acharnée à
+accumuler les moyens de destruction et les machines
+de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée
+en des remparts de granit et où s'entassent sans
+relâche les engins de fer depuis deux cents ans.</p>
+
+<p>Tel était Sébastopol&nbsp;! nous disaient les marins&nbsp;: sa
+rade, se prolongeant dans les terres, pouvait aussi contenir
+toute une flotte, son port était aussi vaste que
+Brest&nbsp;; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient
+aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher.
+En quelques jours, toute cette force a été anéantie&nbsp;: les
+assises de roc des bassins ont été brisées et précipitées
+dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, ont
+sauté en l'air&nbsp;; ces longues rangées de constructions
+massives, casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest
+que vous voyez, supposez-le secoué en ses fondements
+par les mains de Titans souterrains, arraché de sa base,
+et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond
+en comble, <i>foulés aux pieds comme la moisson dans
+l'aire</i><span class="noteref">[1]</span>, voilà Sébastopol aujourd'hui&nbsp;: des blocs de
+granit entassés et laissés là pêle-mêle par la tempête
+de la guerre&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Isaïe, XXI, 10.]</blockquote>
+
+<p>La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne,
+en face même de l'Océan&nbsp;; de l'autre côté de la
+presqu'île, la mer a déchiré et emporté une longue
+bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui
+regarde le golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde,
+battue à la fois des vents de l'ouest et du sud, est inhospitalière
+aux matelots&nbsp;; mais, comme s'il eût voulu
+diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage,
+entre la rade de Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur
+a préparé une autre retraite, la baie de Douarnenez,
+aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un
+accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un
+goulet étroit, afin de garder les vaisseaux de guerre&nbsp;;
+la baie de Douarnenez s'ouvre par une large passe, on
+y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au
+commerce, aux petits navires et aux bateaux&nbsp;; arrondissant
+en un vaste demi-cercle sa courbe grandiose,
+c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. Trois ou
+quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans
+ces petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs
+aux aguets prêt à s'élancer dès qu'une proie est
+signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant vite, chargé de
+butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.</p>
+
+<p>Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des
+sardines à presque toute la France. Comme les villes
+de bains, il a deux physionomies&nbsp;; il y a le Douarnenez
+d'hiver et celui d'été&nbsp;: l'hiver, c'est un bourg de quinze
+cents habitants&nbsp;; l'été, pendant la saison de la pêche,
+c'est une ville de dix mille âmes. Veut-on avoir une
+idée de cette pêche&nbsp;: qu'on sache que Douarnenez et les
+trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses
+côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent
+sur aucune carte), emploient à la pêche de la sardine
+plus de huit cent cinquante barques, et que chaque
+barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque
+jour de quinze à vingt-cinq mille sardines&nbsp;: la pêche
+durant quatre mois, que l'on calcule quelles brèches
+ces huit cent cinquante barques ouvrent dans l'incommensurable
+armée qui, tous les ans, vient invariablement
+s'engouffrer dans la baie&nbsp;; et pourtant, malgré ses
+pertes sans nombre, cette armée, continuant sa marche,
+est encore pour les côtes plus éloignées une mine féconde,
+les marins du golfe de Gascogne puisent encore
+à pleins filets dans ses rangs inépuisables&nbsp;; et chaque
+été, en un ordre immuable, sans qu'aucune révolution
+vienne à l'encontre, recommence le même mouvement
+par le même chemin, et des millions de petits poissons
+descendent en colonnes serrées le long des côtes, pour
+servir de nourriture à l'homme indifférent devant ce
+spectacle incessant de la providence de Dieu&nbsp;!</p>
+
+<p>Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs
+petits mâts, et, tendant leurs voiles au vent, elles partent
+ensemble, sous le clair soleil, comme une volée
+d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute
+couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la
+mer bleue. Puis la svelte escadrille s'avance de plus en
+plus vers la haute mer, et le dernier petit point blanc
+disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville silencieuse
+semble déserte&nbsp;: la pêche sera-t-elle bonne&nbsp;? un orage
+ne se lèvera-t-il pas&nbsp;? Mais le soleil s'abaisse, et les
+voiles reparaissent au loin, fendant l'onde plus lentement
+sous leur charge lourde&nbsp;: la ville alors se réveille,
+les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
+le mouvement est général&nbsp;; les femmes, avec
+leurs paniers, se hâtent, descendant au port, et dès que
+la flotille, s'alignant en rangs pressés, touche le rivage,
+elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si
+elles les prenaient à l'abordage&nbsp;: un va-et-vient rapide
+s'établit aussitôt des barques au rivage, on entasse le
+poisson dans les paniers, on s'appelle et on crie, les
+prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes
+et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée&nbsp;;
+en un clin d'œil une illumination s'improvise, des
+milliers d'étincelles s'agitent sur les vagues mouvantes,
+et l'on voit les jeunes filles aux jupes retroussées, le
+panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche
+étroite et frêle, comme des ombres.</p>
+
+<p>Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest,
+la terre, resserrée entre deux baies, s'allonge comme
+un grand fer de lance vers l'Océan&nbsp;: c'est, avec la côte
+de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
+<i>bec du Raz</i>&nbsp;: à mesure que l'on avance, les collines
+diminuent de hauteur, le sol s'abaisse, et tout, avec
+le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à peine hautes
+d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus
+des vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent
+qu'à quelques pieds au-dessus des toits. Des champs
+de sarrasin, où il y a plus de pierres que de terre, sont
+entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans
+ordre&nbsp;; et ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs
+lignes blanches, ressemblent à des milliers de tombes
+d'un cimetière abandonné.</p>
+
+<p>Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau
+sombre la plaine morne et déserte&nbsp;; çà et là pointe une
+croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des moutons
+noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes&nbsp;;
+un cheval isolé tourne autour du pieu où il est attaché&nbsp;;
+de distance en distance apparaît debout un pâtre immobile&nbsp;;
+à son attitude, à sa forme vague qui se dessine
+sur le ciel gris et que la perspective allonge, on
+ne sait si c'est un être vivant ou quelque débris druidique&nbsp;;
+on est près de le prendre pour un menhir.</p>
+
+<p>Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même
+les petits murs de pierres entassées&nbsp;: la lande partout,
+des sables et des pierres, une terre arrondie en mamelons
+qui montent et s'abaissent par grandes vagues,
+comme la mer. Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit
+tout à coup la mer, non plus seulement à droite
+et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
+de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers
+énormes s'avancent longuement parmi les flots, comme
+si la terre voulait faire un pas de plus et poser son
+pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur
+cette mer nue, un navire perdu dans l'immensité.</p>
+
+<p>Encore quelques pas, vous voilà au bord&nbsp;: un tapage,
+un bruit continu, une rumeur incessante, sourde et
+déchirante à la fois, comme d'un canon qui gronderait
+au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils,
+s'y déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par
+l'autre, viennent frapper les rocs à pic du rivage,
+leur donner l'assaut et monter contre leur muraille
+impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques
+remous, mugissant et grondant comme des lionnes
+à demi domptées.</p>
+
+<p>Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis,
+poussé par cette curiosité infinie de l'homme qui tend
+toujours plus avant, on les veut franchir. On escalade
+leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs
+assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes,
+en ces vastes solitudes de la mer, la distance trompe&nbsp;;
+on croyait n'avoir devant soi que quelques rocs&nbsp;; ils
+grandissent en approchant, le but recule à mesure
+qu'on le croit toucher&nbsp;; après ces rocs, d'autres encore.
+Et, quand, montant, descendant, se baissant çà
+et là pour cueillir <i>l'œillet de poëte</i>, petite fleur d'un
+rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on
+est parvenu à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant
+à une aspérité de la pierre, on se penche au
+bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête la
+vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on
+regarde cette onde vivante, sans se fatiguer, sans s'en
+rassasier&nbsp;; on est comme enivré de cette rumeur qui,
+depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée
+des Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme
+alors, emplit l'âme d'une terreur secrète et d'une tristesse
+solennelle.</p>
+
+<p>C'est là le bec du Raz&nbsp;: à cette masse de rocs que
+battent les flots sans cesse irrités, et qui gît, étendue
+comme le squelette d'un géant exhumé, finit la terre.
+C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique,
+âpre, inculte, sol dur que percent à chaque pas les
+rocs et les pierres, des côtes escarpées, la mer sauvage,
+et à l'horizon, une île montant de la mer, l'île
+de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient
+séparés des hommes et ne communiquaient qu'avec
+le ciel.</p>
+
+<p>Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect
+désolé&nbsp;: la baie de Douarnenez est une des conquêtes
+de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, de tout
+temps, été considérés par les peuples comme des
+effets de la colère de Dieu, la punition des crimes de
+leurs pères. La science qui examine ces rocs et ces
+rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer
+les révolutions de la terre par quelque mouvement
+naturel. Quand quelques hommes, échappés aux lames
+rapides, plus rapides que les plus vites coursiers, reviennent
+après la tempête et interrogent d'un pas hésitant
+le sol bouleversé, ils trouvent, à la place des
+lieux qu'ils cherchaient la mer, la mer qui étend au
+loin sa plaine sans fin et sans fond&nbsp;; où était une ville,
+les flots&nbsp;; la vague maintenant apaisée, comme dans
+les vers du poëte, baise amoureusement le rivage, et
+sous cette eau étincelant au soleil, rien de ce qui est
+englouti ne paraît.</p>
+
+<p>Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans
+les cœurs&nbsp;; ils se disent que ce peuple, emporté tout
+d'un coup et sans rémission, n'a pu être frappé sans
+l'avoir mérité&nbsp;: les actions du passé se lèvent devant
+eux, et des fantômes paraissent dans l'air, montrant
+du doigt l'abîme. Alors, on se rappelle le mot de l'antique
+vieillard&nbsp;: que Dieu punit les peuples des crimes
+de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à
+leurs enfants, et ceux-ci le répètent aux générations
+qui suivent, et ainsi se perpétue la tradition vivante,
+immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la
+cause de l'effet, bien autrement véritable que la science,
+qui change sans cesse ses systèmes.</p>
+
+<p>Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie
+de Douarnenez. Ici (en quel lieu précis, les savants
+l'ignorent, mais le peuple le sait), existait, il y a quinze
+siècles, au temps déjà du christianisme, une ville
+riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait
+d'un nom de forme hiéroglyphique, IS. Face à
+face de la mer, Is n'était séparé des vagues toujours
+menaçantes que par une digue élevée dont les écluses
+se fermaient par une porte unique, et le roi avait
+une clef d'argent pour ouvrir cette porte, quand il en
+était besoin. Le roi de ce temps-là, Gradlon, était
+sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un
+saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au
+sien, comme un talisman&nbsp;; mais la fille de Gradlon,
+Dahut, était de la race des Messalines&nbsp;; elle <i>avait pris
+pour ses pages les sept péchés capitaux</i>, et, comme
+Marguerite de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle,
+sur les rochers dominant les flots. Là, elle se faisait
+amener, chaque nuit, des amants masqués&nbsp;; ses voluptés
+étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du
+plaisir au milieu des rugissements des tempêtes&nbsp;: au
+matin, un ressort du masque subitement pressé brisait
+les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps
+était précipité dans un gouffre.</p>
+
+<p>Mais un jour, Dieu la frappa de démence&nbsp;: lasse de
+posséder de faciles voluptés, elle voulut, ainsi que
+Néron, jouir d'un spectacle inattendu, d'une cité tout
+entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
+du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança
+sur la ville&nbsp;: elle déroba au roi son père la clef d'argent
+de la porte des écluses, et elle l'ouvrit à l'Océan&nbsp;;
+l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle
+eut, sans doute, pendant quelques instants devant
+elle un de ces tableaux de maisons croulantes,
+de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres
+sans nombre, que rêvent certains hommes,
+mélange de sauvagerie et de civilisation, qui artistes
+en leurs féroces instincts, se donnent, une fois dans
+leur vie, la joie de contempler de <i>sublimes horreurs&nbsp;!</i>
+mais, quand elle se fut rassasiée des tortures de toutes
+ces victimes, de cette ville sombrant comme un vaisseau,
+à son tour elle eut peur&nbsp;; le flot grandissant roulait
+vers elle&nbsp;; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable
+qui tout à coup sent les griffes du châtiment, ce
+cri qui venge en un seul instant l'humanité et atteste la
+justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son père,
+l'entendit&nbsp;; sur un cheval rapide, il accourut au secours
+de sa fille, l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant
+bride aussitôt, reprit sur une langue étroite de
+terre, entre les flots montant toujours, sa course précipitée.
+Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait
+Gradlon de ses mains crispées, elle entendit
+dans les airs une voix surnaturelle qui disait à son
+père&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si tu te veux sauver, lâche ce démon&nbsp;! jette-le
+aux flots qui le demandent&nbsp;!&nbsp;&raquo; C'était comme le <i>Cœur
+mort qui bat</i>, dans la fiction du poëte, le remords qui
+appelait lui-même le châtiment&nbsp;; et alors éperdue, jetant
+derrière elle un regard sur le gouffre mouvant,
+elle fut fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit
+tout grands ses bras, elle tomba en arrière, et, comme
+une bête féroce affamée, le flot bondissant la dévora.</p>
+
+<p>L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa
+proie, arrêta subitement sa course, ses vagues soulevées
+s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au delà du
+lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.</p>
+
+<p>De la ville d'Is, il ne resta rien&nbsp;; où s'élevaient ses
+tours et bien par delà, s'étendit la mer profonde, la
+baie de Douarnenez, que, semblable à une dent de fer
+mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps
+à la mer basse, apparurent sur la plage humide de
+grands débris, de larges quartiers de pierres chargées
+de sculptures étranges, et de signes écrits en une
+langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses
+rudes secousses emmena ces ruines éparses au fond
+de ses abîmes, et la plage déserte ne fut plus qu'une
+surface de sable uni.</p>
+
+<p>Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la
+haute mer, en retirant son ancre, la sent heurter des
+pierres sous les flots, et, retenant le câble tendu, il
+s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un
+pan de muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée.
+Elle est là, au fond des flots, à jamais perdue, et
+l'œil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la nuit,
+quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc
+retentissant des vagues qui se combattent au bec du
+Raz, il entend dans l'ombre des clameurs désolées et
+de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés
+des amants d'une nuit de Dahut.</p>
+
+<p>Là-bas, un courant terrible entraîne les navires,
+les lance contre les écueils, les brise dans les nuits
+sombres, et la mer rejette les cadavres sur le rivage.
+Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit,
+en faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite,
+qui s'appelle d'un nom sinistre, <i>baie des Trépassés</i>,
+de ce chaos de rocs où la mer s'engouffre en
+des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'<i>Enfer</i>.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="VIII"></a><br>
+<h2>VIII</h2>
+<h2>Saint-Florent.</h2>
+<h3>Monument de Bonchamp.&nbsp;&mdash;&nbsp;Passage de la Loire.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'abbaye.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux
+rives largement écartées, aplaties, à travers de vertes
+îles&nbsp;; à mi-chemin, elle fait un coude, et l'on se
+trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la
+croupe s'étale arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses
+dernières branches, comme un gros bouquet de feuillage&nbsp;;
+au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne
+se détache dans l'air&nbsp;; c'est Saint-Florent.</p>
+
+<p>C'était un jour d'été&nbsp;; assis sur le penchant de ce coteau
+vert, je voyais la vaste campagne parsemée de
+clochers et de maisons, vivante et retentissante de
+bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement
+au ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les
+grandes villes les barques, aux voiles déployées&nbsp;; à
+l'horizon, non loin d'Angers, la ville noire, éclataient
+les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent
+que visitent les princes&nbsp;; de l'autre côté, apparaissait
+le bourg de Mauves qui, par sa prairie, touche à
+Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur les îles de
+sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses
+fréquents caprices, de petits enfants, aux jambes
+nues, couraient près de leurs bœufs qui rongeaient
+les basses feuilles des saules du bord&nbsp;; dans l'herbe,
+chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient
+du milieu des branches. La terre, calme en son
+immobilité qui respire, semblait livrer à l'homme son
+domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la
+joie.</p>
+
+<p>Oui, aujourd'hui, c'était la paix&nbsp;; mais, dans le
+passé, tout ce qui m'environnait ne rappelait que
+luttes, combats, destruction. Les murs que je touchais,
+les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île
+étendue à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été
+le théâtre de scènes incessantes de carnage&nbsp;: Romains
+et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et Français,
+républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé,
+perdu, reconquis, couvert de ruines, de sang et de
+morts cette terre riche et féconde. Cette île au milieu
+du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire de pirates
+normands&nbsp;; elle s'appelle l'<i>île Batailleuse</i>&nbsp;; sur cette
+esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait
+un château-fort, d'où un baron avide rançonnait les
+barques au passage. A l'autre bord, un autre château,
+nommé la Madeleine, surveillait de son côté la
+Loire. Entre les deux seigneurs, la guerre était permanente&nbsp;:
+Angevins de Saint-Florent et Bretons de la
+Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
+et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent
+par être domptés&nbsp;; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité
+de l'esplanade qui s'avance comme un haut
+promontoire au-dessus du fleuve&nbsp;; cette pointe de terre
+s'appelle encore la <i>Bretagne</i>&nbsp;; tout à l'entour c'était
+l'Anjou, ce petit coin seul était la Bretagne&nbsp;; les vainqueurs
+ont perpétué leur triomphe en ce qui demeure
+le plus d'un peuple, le nom et la langue.</p>
+
+<p>Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants
+souvenirs&nbsp;: ce bourg que l'on aperçoit en face
+est la Meilleraye où Bonchamp expira&nbsp;; cet autre, Varade
+où il fut enterré&nbsp;; dans celui-ci, à Saint-Florent
+même, il fit grâce aux prisonniers républicains, et on
+lui a érigé un tombeau&nbsp;; c'est ici que les Vendéens
+vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le premier
+coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans
+sa chaumière&nbsp;: c'est comme le résumé des guerres de
+la Vendée.</p>
+
+<p>Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent,
+pour la levée de trois cent mille hommes.
+Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au
+haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons
+à cordon de cuir à la main, étaient réunis en groupes
+nombreux et agités. Leurs pères leur avaient dit qu'en
+devenant soldats de la république, ils serviraient les
+ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus
+à ne pas partir, mais la plupart ne savaient ce
+qu'ils avaient à faire&nbsp;; seulement, quelques-uns, venus
+avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons
+voisines et attendaient. De son côté, le commandant
+républicain avait fait traîner jusque-là une pièce de
+canon qui, braquée sous une grande porte, menaçait
+la place et les rues.</p>
+
+<p>On commence l'appel des conscrits&nbsp;; pas un ne se
+présente&nbsp;; l'ordre est donné de saisir les réfractaires&nbsp;;
+les gendarmes sont accueillis par une huée générale&nbsp;;
+les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les
+bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe
+somme alors la foule d'évacuer la place&nbsp;; la foule, menaçante,
+demeure immobile&nbsp;; il commande le feu, les
+paysans s'enfuient de tous côtés&nbsp;; en un clin d'œil, la
+place fut déserte&nbsp;; personne n'avait été tué.</p>
+
+<p>Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond
+de la place, des angles des rues, part une fusillade
+nourrie&nbsp;; la troupe surprise et découverte se trouble&nbsp;;
+les paysans reviennent, les plus braves s'élancent sur
+la pièce avant qu'elle tire de nouveau&nbsp;; les soldats se
+sauvent, le canon est pris.</p>
+
+<p>Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses,
+sonnant le tocsin, jetaient aux mille échos du Bocage,
+de la Loire à la Plaine, et de Saumur à la mer,
+le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière
+était debout, debout pour son roi, et bien plus encore
+pour son culte et son Dieu, pour ces croyances intimes
+et profondes, vraie vie de l'homme, force et
+vertu du foyer domestique, pour la guerre sacrée,
+selon le mot antique&nbsp;: <i>Pro aris et focis</i>. Voilà la raison
+de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a
+appelé un <i>peuple de géants</i>&nbsp;; il est tombé sous le nombre,
+il n'a pas été vaincu&nbsp;; sa cause a triomphé&nbsp;: la
+religion qu'il avait défendue sur les champs de bataille
+de la Vendée.</p>
+
+<p>Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous,
+dans la vaste plaine, cette foule confuse, paysans,
+femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec les chevaux,
+les canons, les chariots, cent mille êtres humains
+se hâtant, se pressant aux bords du fleuve&nbsp;; ces
+barques chargées allant et venant d'une rive à l'autre&nbsp;;
+ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, galopant
+et donnant des ordres&nbsp;; dans une voiture traînée
+à petits pas, Lescure blessé à mort&nbsp;? Entendez-vous
+les cris, les mouvements confus, le bruit du canon
+lointain&nbsp;?</p>
+
+<p>Huit mois se sont écoulés&nbsp;; après avoir défait six
+armées, pris Thouars, Saumur, Angers, battu Kléber
+et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé enfin,
+dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la
+patrie, et, comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve,
+aspirant à l'autre bord, pour y prolonger sa lutte et
+sa vie.</p>
+
+<p>Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison,
+au bas de la ville, Bonchamp était étendu et
+près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient de
+leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général,
+que si peu de mois venaient de rendre immortel, attendait
+en priant l'heure de l'éternel repos.</p>
+
+<p>Au même moment, cinq mille prisonniers républicains
+étaient entassés dans un ancien couvent, en face
+de plusieurs canons chargés à mitraille.</p>
+
+<p>La masse du peuple avait franchi le fleuve&nbsp;; il ne
+restait plus au delà que quelques milliers d'hommes&nbsp;;
+la question alors s'éleva&nbsp;: que faire des prisonniers,
+bouches inutiles et ennemies&nbsp;? On ne pouvait les garder&nbsp;;
+il y avait péril à les relâcher. Une proposition alors est
+jetée dans la foule, une de ces propositions violentes
+qui se font jour dans les temps de crise, qui n'appartiennent
+à personne, et que tout le monde accepte&nbsp;:
+Il faut s'en défaire&nbsp;! il faut les fusiller&nbsp;! Le mot
+vole et bientôt devient un cri général, la volonté du
+peuple.</p>
+
+<p>Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les
+officiers s'en entretenaient&nbsp;; il ne s'agissait plus que
+de désigner l'heure. Bonchamp alors, les entendant,
+se souleva de son lit avec effort&nbsp;; il fit signe à quelques-uns
+des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait
+la souffrance&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mes amis, j'ai une prière à
+vous adresser&nbsp;; c'est sans doute la dernière, mais, avant
+que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée&nbsp;: je demande
+qu'on ne tue pas les prisonniers.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a
+représenté<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;: le voici, ce généreux homme, tel qu'il
+dut être, se dressant à demi, le corps ouvert par la
+blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante,
+le regard comme éclairé, déjà presque hors du
+monde, et cherchant à se dérober un instant encore à
+la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa
+bouche entr'ouverte, va s'échapper&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le monument de Bonchamp est dans le chœur de l'église de Saint-Florent.]</blockquote>
+
+<p>Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par
+cet irrésistible choc des grandes pensées qui toujours
+entraînent les hommes, preuve sublime qu'ils ont une
+âme&nbsp;: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce&nbsp;! grâce&nbsp;!
+Et ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux
+prisonniers. La Rochejaquelein, le premier, monte en
+courant la rue raboteuse, arrive à la porte du couvent,
+et, l'ouvrant toute grande&nbsp;: Laissez-les aller, s'écrie-t-il,
+grâce&nbsp;! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne&nbsp;!</p>
+
+<p>Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant
+à travers la foule qui s'écarte, se dispersent dans
+la campagne, par toutes les routes, jusqu'à perte de
+vue du bourg&nbsp;; en quelques instants tous avaient disparu&nbsp;;
+il n'en resta pas un à Saint-Florent.</p>
+
+<p>Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté,
+que ces prisonniers, à peine sauvés, aient tiré
+presque aussitôt sur leurs libérateurs. Seulement, et
+c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, à la fin
+du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent,
+où elle espérait trouver encore les Vendéens&nbsp;: le
+représentant Choudieu, qui marchait en tête avec une
+escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un des
+principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens&nbsp;;
+on lui apprit que tous avaient franchi le fleuve.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais
+leur artillerie&nbsp;? demanda-t-il.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils n'ont pu
+l'emmener&nbsp;; ils en ont laissé ici une grande partie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Où
+sont les canons&nbsp;? dit-il vivement&nbsp;; quelqu'un peut-il
+m'y conduire&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi, je vais vous y mener&nbsp;! s'écria
+un jeune garçon de douze ans, en se présentant. Choudieu
+saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa botte, et
+le mit en selle devant lui&nbsp;; puis, suivi de ses cavaliers,
+il arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les
+Vendéens, soit hâte, soit ignorance, ne les avaient pas
+encloués. Le représentant, alors, de ce lieu élevé,
+aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple vendéen,
+encore haletante, fuyant à travers les ombres
+qui s'abaissaient&nbsp;: Nous ne les atteindrons pas, dit-il,
+mais, du moins, informons-les de notre présence. Il fit
+mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces
+sur Varade&nbsp;; cinq ou six boulets franchirent le fleuve
+et vinrent mourir inoffensifs sur le sable.</p>
+
+<p>Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon
+qui, jadis, dans l'impatiente ardeur de son âge, avait
+guidé Choudieu&nbsp;; et, en rappelant ces détails qui réhabilitaient
+le parti contraire, cet homme, cœur franc
+et loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester
+qu'un crime de plus n'avait pas souillé ces luttes fratricides.</p>
+
+<p>J'étais à la place même où avaient été pointés les
+canons de Choudieu&nbsp;; là s'élève aujourd'hui la colonne
+commémorative de Bonchamp, et, à côté, le couvent,
+jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison
+aux républicains. Et ce couvent, car il semble que
+ce petit bourg, sur les confins de la Bretagne et de la
+Vendée, ait été le rendez-vous d'événements extraordinaires,
+il a été incendié, non par les républicains,
+comme on le pourrait croire, mais par un Vendéen.
+Son nom était Poitevin, mais on l'appelait <i>Chante-en-Hiver</i>&nbsp;:
+ainsi que les peuples primitifs des forêts américaines,
+ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur
+langue pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la
+guerre, le soldat de Bonchamp revint à Saint-Florent
+et qu'il revit ce couvent où, enfant, il avait prié Dieu,
+et dont les républicains avaient fait une caserne, dans
+sa foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la
+ville, chargea sur son épaule deux bottes de paille, et
+les jeta tout enflammées dans le couvent&nbsp;: le feu gagna
+aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé
+de flammes. Les habitants du bourg accoururent&nbsp;;
+debout sur un pan de mur à demi écroulé, Chante-en-Hiver
+suivait les progrès de l'incendie&nbsp;; il arrêta ceux
+qui voulaient l'éteindre&nbsp;: Non&nbsp;! non&nbsp;! dit-il&nbsp;; ne faut-il
+pas que la maison de Dieu soit purifiée des bleus&nbsp;? Et la
+foule immobile laissa l'incendie dévorer le couvent.</p>
+
+<p>Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en
+vain à déchiffrer l'inscription qui y était gravée&nbsp;; les
+plaques de marbre de la base ont été brisées en 1832
+par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est
+l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements
+qui emportent ce siècle justement appelé le
+siècle des révolutions, que, dans ses tours et retours,
+il efface aujourd'hui les œuvres d'hier et n'en laisse que
+des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux
+chefs vendéens comme des monuments de l'antique
+Grèce&nbsp;; ces événements, dont il reste encore des témoins,
+ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés,
+marqués que par des débris.</p>
+
+<p>Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un
+autre monument a été mutilé, la statue de Cathelineau,
+que les Vendéens lui avaient érigée en face de sa
+maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire,
+ce paysan que ses vertus, autant que son courage,
+avaient élevé au premier rang. Il y avait parmi
+les capitaines vendéens des gentilshommes de haute
+naissance, de savants officiers&nbsp;; lorsqu'ils voulurent
+nommer un général en chef, ils élurent Cathelineau.
+C'est qu'il possédait les qualités par lesquelles les
+hommes sont partout dominés&nbsp;: la fermeté calme, qui
+est le plus grand signe de la force, le sens droit et la
+netteté de vue dans le conseil, l'enthousiasme dans la
+bataille&nbsp;; sa modestie et sa candeur le faisaient aimer,
+sa piété et sa vie sans tache, respecter&nbsp;; il semblait que
+Dieu marchait avec un tel homme&nbsp;; on l'appelait le
+<i>saint de l'Anjou</i>. Quand il eut expiré, un vieillard parut
+sur le seuil de la maison, et dit ces simples mots à la
+foule agenouillée&nbsp;: &laquo;&nbsp;Le bon général a rendu son âme
+à qui la lui avait donnée pour venger sa gloire,&nbsp;&raquo; oraison
+funèbre qui embrasse, dans sa brièveté, le génie
+du héros, la croyance du chrétien, et le but sublime
+où il tendait.</p>
+
+<p>Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête
+devant la maison de Cathelineau, devenue une auberge&nbsp;;
+on lui montre le four où le Vendéen cuisait son pain,
+sa chambre transformée en écurie&nbsp;; vis-à-vis, une petite
+place triangulaire est jonchée de débris&nbsp;; là était le
+monument&nbsp;: la statue gît dans l'humble cimetière de la
+paroisse.</p>
+
+<p>De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie
+relevées&nbsp;: à Saint-Florent, le couvent a été restauré&nbsp;;
+dans la maison même où il a expiré, un tombeau a été
+érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une statue,
+copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent
+côte à côte Bonchamp et Cathelineau, le général paysan
+près du général gentilhomme. Ces restaurations ne sont
+pas dues aux retours des partis, mais à la religion&nbsp;:
+dans le couvent on a établi une école de Frères&nbsp;; la
+maison, où est placé le tombeau, est devenue la chapelle
+d'une école de Sœurs&nbsp;: une sainte femme, un généreux
+et noble Vendéen<span class="noteref">[1]</span>, ont réparé ces ruines pour
+les consacrer à des œuvres pieuses&nbsp;: c'est le vrai sentiment
+de la Vendée. Ainsi, tout est à sa place&nbsp;: cette
+auberge, établie dans une demeure héroïque, cette
+statue brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette
+chapelle qui protège la tombe de Cathelineau, autant
+de traits qui marquent le caractère de ce siècle, l'industrie
+triomphante, la vieille royauté renversée, et la
+religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles,
+et seule gardienne des généreux souvenirs.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]</blockquote>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="IX"></a>
+<h2>IX</h2>
+<h2>Les vieilles villes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les vieilles maisons.</h2>
+<h3>Dol.&nbsp;&mdash;&nbsp;Dinan.&nbsp;&mdash;&nbsp;Morlaix.&nbsp;&mdash;&nbsp;Lannion.&nbsp;&mdash;&nbsp;Cesson.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre
+de marins&nbsp;: la position avancée de cette large presqu'île
+dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne qui tient à
+l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses
+ports naturels, les nombreuses rivières qui descendent
+du plateau central, et, comme les rayons d'un cercle,
+aboutissent à la mer, ont été cause que, de tout temps,
+la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les
+Bretons furent marins et pêcheurs&nbsp;; la force résistante
+de l'Armorique était sur les côtes. C'est Vannes et
+Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent contre César
+la lutte la plus courageuse et la plus longue.</p>
+
+<p>Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la
+Bretagne n'a pas changé. Le centre est morne, la circonférence
+animée&nbsp;; un moine comparait cette presqu'île
+arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure,
+un chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour
+et presque vide au milieu. La plupart des villes importantes
+de Bretagne sont des ports, des ports situés
+non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues
+de l'Océan, sur de petites rivières navigables où le
+flot porte les navires. Elles ont ainsi des villes du
+centre les beaux arbres et la verte campagne, du port
+de mer l'animation et le mouvement&nbsp;; on y sent la
+mer voisine sans la voir, son air âpre et fortifiant. Dans
+quelques-unes (à Lézardrieux, à Lannion) les deux
+rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger,
+semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau
+Monde, et sous lequel passent les navires aux longs
+mâts&nbsp;: lorsque soufflent les grands vents de la mer,
+ils agitent et soulèvent ce chemin aérien&nbsp;; on le voit
+monter et descendre d'un mouvement uniforme comme
+une poitrine qui respire&nbsp;; le piéton qui passe en chancelant
+sur cette planche tendue dans l'air, la mer au-dessous
+de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant
+le signe de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre
+au bout du pont, dans une petite chapelle, rendre
+grâces à Dieu.</p>
+
+<p>La position de ces petites villes attire et plaît&nbsp;; la
+partie principale est bâtie le plus souvent sur une colline&nbsp;:
+à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, apparaît tout
+en haut la tour de l'église&nbsp;; autour sont groupées les
+maisons&nbsp;; le port est au-dessous, la ville des marins
+et des pêcheurs. Autrefois elles étaient fortifiées&nbsp;; peu
+à peu elles ont rasé leurs remparts, et les deux cités
+se sont réunies. Quelques-unes cependant ont gardé
+leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve
+tout à coup devant une ligne de hautes murailles&nbsp;; de
+distance en distance saillissent de grosses tours renflées&nbsp;;
+une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre
+béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore
+remplis d'eau&nbsp;; c'est véritablement une ville du XIVe siècle&nbsp;;
+on verrait se promener sur le rempart un homme
+d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en
+étonnerait pas.</p>
+
+<p>La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine
+sèche, dénudée&nbsp;; à peine, çà et là, quelques arbres rabougris
+et rongés par le vent de la mer&nbsp;; des plaques
+d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés
+réguliers, ce sont les marais salants&nbsp;; partout ailleurs,
+des monticules de sable. Ce coin de terre aride rappellerait
+l'Afrique à un voyageur&nbsp;: la plaine sablonneuse et
+brûlée, le désert&nbsp;; les mulons de sel qui la jalonnent de
+leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu&nbsp;; les
+paludiers vêtus de blanc qui galopent sur leurs petits
+chevaux entre les lagunes, les Arabes au burnous de
+laine, courant à travers le désert.</p>
+
+<p>Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans
+l'éloignement, semble immobile, et sur laquelle glissent
+les vaisseaux.</p>
+
+<p>Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne,
+avec un port sous ses grands murs. Du haut de ses
+remparts, vous découvrez, tout en bas, une toute petite
+rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques,
+de petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit
+aussi, bordé de vieilles maisons pressées, et sur ce
+quai (les jours de marché) des centaines de voitures et
+de chariots entassés, et parmi ces chariots une fourmilière
+blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant,
+criant, gesticulant, avec un bruit confus, une
+sourde rumeur qui monte jusqu'à vous, tout cela au
+fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un
+entonnoir&nbsp;; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots
+et ces hommes sont si petits, que vous diriez d'un jeu
+d'optique.</p>
+
+<p>Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville&nbsp;; devant
+vous s'ouvre une rue du XIVe siècle, presque intacte,
+longue et tortueuse&nbsp;; c'était la coutume du moyen âge&nbsp;:
+avec les rues tortueuses on se préservait de la grande
+chaleur et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez
+les maisons du moyen âge par les gravures et les vieux
+tableaux&nbsp;; vous les retrouvez ici debout, habitées,
+vivantes&nbsp;; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite
+et à gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre,
+dressant les pointes de leurs pignons aigus&nbsp;; voilà les
+porches carrés à gros piliers de bois, les boutiques à
+basse devanture&nbsp;; ces porches ôtent une partie du jour
+au rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage&nbsp;;
+au contraire, les marchands étalent leurs
+denrées sous le porche et s'y tiennent eux-mêmes&nbsp;; la
+maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule
+sous les porches, à travers les ballots, les caisses et les
+paniers&nbsp;; c'est à la fois la maison et la rue, un continuel
+commerce des boutiquiers avec les passants.
+Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine
+séparés par des poutres étroites, les fenêtres à mille
+compartiments, à petites vitres qui se touchent presque&nbsp;:
+la maison en est toute éclairée, la lumière y entre de
+tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée
+de poutres croisées, enchevêtrées en losanges,
+trèfles, triangles, rosaces, dans tous les sens&nbsp;; et, sur
+tous ces montants, supports et croisés, un débordement
+de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination,
+l'ornementation la plus fantastique.</p>
+
+<p>Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de
+la Bretagne (il y en a quelques-unes du XIIe siècle), les
+piliers des poutres sont couronnés de gros chapiteaux
+carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié
+homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée,
+un lion ailé aux pieds d'oiseau, un porc avec
+des jambes d'homme&nbsp;; toujours quelque invention propre
+à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à
+Tréguier, le décorateur c'est le maçon&nbsp;: sur la façade
+recrépie, entre les poutres croisées, avec la pointe
+de son marteau il a tracé mille petits dessins, étoiles,
+soleils, arabesques, chiffres entrelacés&nbsp;; de loin c'est
+une façade blanche, de près c'est une guipure, une
+broderie&nbsp;; A Dinan, à Morlaix, à Saint-Brieuc c'est
+le tour du sculpteur&nbsp;: toute poutre est tailladée, ciselée,
+bosselée&nbsp;; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure
+antique&nbsp;; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs
+courent, le long de la frise, après un cerf qui
+s'embarrasse dans les branches&nbsp;; sur la poutre principale,
+au milieu de la façade, s'étagent et montent, du
+pavé jusqu'au toit, cinq ou six personnages en pied, un
+chevalier armé de toutes pièces, casque en tête, la lance
+à la main&nbsp;; au-dessus, Hercule avec sa massue et chaussé
+de grandes bottes&nbsp;; plus haut, un saint Christophe colossal,
+portant Jésus sur ses épaules&nbsp;; aux angles des
+rues, un être grotesque se penche et se détache de la
+maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
+bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et
+pointe sur vous ses petits yeux en ricanant&nbsp;; ou, mieux
+encore, un bonhomme, vêtu de l'habit breton, veste brodée,
+gilets étagés et bariolés, chapeau à bords retroussés,
+longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos,
+braies plissées à peine attachées aux reins, accroupi et
+soufflant de ses joues bouffies dans le biniou dont la
+panse s'épanouit entre ses bras&nbsp;: c'est la représentation
+même de l'homme du pays, le type national&nbsp;; il porte
+le nom de la ville&nbsp;: à Vannes, c'est <i>Vannes et sa femme</i>&nbsp;;
+Nantes a <i>ses enfants Nantais</i>&nbsp;; dans l'église de Mauron
+il y a un pilier qu'on appelle le <i>Mauron</i>&nbsp;; ici le bonhomme
+se nomme <i>le Morlaix</i>.</p>
+
+<p>Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images
+d'hommes, de monstres, d'animaux, partout, aux angles
+des rues, presque à chaque maison, la niche consacrée,
+la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et
+l'enfant Jésus, habillée de beaux habits, toute peinte et
+dorée, et couronnée de fleurs, entourée de petits cierges
+et de lanternes qu'on allume aux jours de fête&nbsp;; et
+alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus,
+une illumination resplendissante et joyeuse. </p>
+
+<p>Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle
+(la Bretagne a conservé sur les écriteaux de ses rues ce
+vieux mot qu'emploie encore la Fontaine), vous débouchez
+sur la place du Marché&nbsp;: à droite, à gauche, devant
+vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas,
+rouges, brunes, vertes, bleues&nbsp;; c'est un éblouissement,
+et ces couleurs vives, variées, à côté l'une de l'autre, ne
+sont pas criardes, ne choquent pas l'œil&nbsp;: les poutres
+grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les lignes
+blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout
+cela se mêle ensemble, se confond en un harmonieux
+ensemble&nbsp;; le soleil s'est arrêté là et y a jeté un rayon
+de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont
+animées, on y sent circuler la vie.</p>
+
+<p>Oui, la vie&nbsp;: rien n'est plus vivant que cet aspect des
+villes de Bretagne&nbsp;: elles sont trop éloignées du centre
+pour avoir suivi la mode&nbsp;; à peine quelques maisons
+modernes font disparate&nbsp;: les maisons, une fois construites,
+sont restées telles qu'il y a quatre siècles&nbsp;;
+partout la couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit,
+et avec la couleur, les formes variées, le mouvement
+et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen âge&nbsp;;
+époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait&nbsp;:
+voilà pourquoi sa qualité particulière est la
+couleur, non la ligne&nbsp;: la ligne est la qualité d'une
+époque assise, où tout est défini, rangs, principes,
+institutions, comme au XVIIe siècle&nbsp;; la couleur, c'est
+la qualité d'une société qui cherche une position, qui
+change de place et se tourne sans cesse, qui est en
+<i>révolution</i>, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi
+l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge,
+elle sentait que le moyen âge et l'époque où elle parut
+étaient dans des conditions analogues&nbsp;; la ligne ne lui
+convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes
+et ordonnées&nbsp;; ce qui lui était propre, c'était la couleur,
+l'agitation du drame, la vie en marche comme une
+armée.</p>
+
+<p>Les détails sont en harmonie avec l'ensemble&nbsp;; à mesure
+que vous avancez dans ces rues étroites, vous
+êtes frappé de signes particuliers qui vous disent que
+vous n'êtes pas en France&nbsp;: les maisons de toute la
+ville sont numérotées dans un ordre unique (à Paimpol,
+à Auray, à Lamballe, etc.) comme en Allemagne&nbsp;;
+le n&deg; 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
+un des numéros de toute la ville&nbsp;; cette classification
+uniforme doit remonter au XVIIe siècle, quand la nation
+s'unifiait, que tout tendait à former un centre, un bloc.
+Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des noms
+rauques et durs à prononcer, des noms celtiques&nbsp;:
+<i>Kerharo, Péchic, Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer,
+Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, Kergroës</i>. Au
+fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près
+des ballots proprement rangés, vous apercevez la haute
+coiffe d'une bretonne assise, tricotant avec une impassible
+régularité&nbsp;; de vieux meubles brunis et luisants
+encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables
+sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un
+sur l'autre jusqu'au plafond, comme dans un navire.
+Quelquefois, reste d'une aisance disparue, le lit n'est
+pas seulement un meuble ordinaire&nbsp;: large, profond,
+il a des portes comme une armoire, avec des ferrures
+ouvragées, des balustres sculptés à meneaux délicats&nbsp;;
+c'est presque un monument. Tel était celui que nous
+vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison
+dont la porte était toute grande ouverte, selon l'usage
+de Bretagne&nbsp;; une pauvre vieille femme était là, assise
+sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main
+ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de
+Louis XIII. Ce rouet, le grand lit fermé, à rosaces, qui
+tenait tout un côté de la chambre, le banc de bois et
+la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact
+costume breton, on eût dit que rien n'avait bougé
+depuis des siècles&nbsp;; madame de Sévigné s'y serait reconnue&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à
+filer ainsi tout le jour&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Quatre ou cinq sous, dit-elle.&nbsp;&raquo;
+Ce devait être le même prix au XVIIe siècle. Comment
+donc fait-elle pour vivre&nbsp;? Nous demeurâmes silencieux
+et attendris en face de cette humble résignation qui
+ne se plaignait pas.</p>
+
+<p>Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes
+anciennes, dit Cicéron. Le vieux mobilier des siècles
+passés est conservé en Bretagne, même dans les églises&nbsp;;
+on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales
+de Tréguier, de Quimper, ou des confessionnaux
+du même style que le lit de Léhon, à balustres, à rose,
+et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de
+Châteaulin). Dinan a un musée&nbsp;; dans ce musée, il y a
+de tout, des pierres et des médailles, des poteries et
+des tableaux&nbsp;; mais de plus, il y a quelque chose de
+particulièrement breton, des reliques bretonnes, la pantoufle
+de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne,
+le casque de du Guesclin.</p>
+
+<p>Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs
+on rencontre de ces vieux châteaux-forts, démantelés,
+tombant en ruines, qui, du haut de la colline où ils
+sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur
+lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur&nbsp;?
+S'il faut dire la vérité, tous les châteaux-forts
+se ressemblent, qui en a vu deux ou trois peut se
+figurer les autres&nbsp;; et pourtant, une ruine intéresse
+toujours l'homme&nbsp;; c'est que là, toujours il fait la comparaison
+de son état présent avec son état passé&nbsp;;
+parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les
+hommes d'autrefois&nbsp;; ce que regardent les yeux n'est
+que l'enveloppe de ce que rêvent sa mémoire et sa
+pensée. Parfois même le présent est debout à côté du
+passé comme à Cesson.</p>
+
+<p>La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis
+une puissante forteresse&nbsp;; pendant la guerre de la succession
+de Bretagne, entre Blois et Montfort, c'était par
+là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort&nbsp;; Montfort
+avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses
+renforts d'Angleterre&nbsp;; Blois était-il le plus fort, il s'en
+emparait et empêchait les Anglais de débarquer. En
+trente ans de combats, Cesson passa ainsi plusieurs
+fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint
+le repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait
+tout le pays&nbsp;; mais un jour vint où Henri IV, résolu
+à remettre toutes choses en ordre, obligea les
+gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand
+ils ne se soumettaient pas, les fit pendre. Le château
+de Cesson fut alors abattu&nbsp;; il ne resta debout que la
+tour du donjon ouverte à tous les vents.</p>
+
+<p>Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire,
+ancien représentant, esprit sagace et instruit, unissant,
+comme quelques hommes de notre époque, les idées d'égalité
+et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate
+et châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il
+a voulu avoir son château, un château moderne et un
+jardin anglais, un jardin malgré le sol de roc où ne s'enfoncent
+pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent
+les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme
+sur tous les bords de la mer, ronge la feuille et penche
+les branches du côté de la terre&nbsp;; cette inclinaison uniforme
+d'un seul côté donne aux rivages de la mer une
+solennelle tristesse&nbsp;; l'homme sent que là sa force est
+impuissante&nbsp;; c'est une autre main qui courbe ces arbres
+et leur donne leur pli pour toujours. Mais lui, dure
+tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé
+çà et là de larges espaces où il a planté des arbres verts&nbsp;;
+ces pauvres petits arbres, du fond de ces trous, élèvent
+timidement la tête de quelques pouces, jusqu'à ce que
+l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête brusquement
+et leur dise aussi en son langage&nbsp;: Tu ne monteras pas
+plus haut&nbsp;!</p>
+
+<p>Quant au château, il eut un instant la pensée de le
+bâtir dans les flancs de la vieille tour&nbsp;; des divans de
+soie de son salon, on eût aperçu la pleine mer par les
+fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds&nbsp;;
+mais il fut intimidé par cette masse de pierres qui se
+tiennent à peine et surplombent au-dessus de sa tête&nbsp;; il
+désespéra d'atteindre, avec ses petits étages, le haut de
+cette ruine découronnée, et il se résigna à construire
+son château au pied de la tour, à quelques pas, dans
+son ombre. Là il a bâti un pittoresque logis, une sorte
+de villa italienne, peinte de vives couleurs, avec une
+galerie à jour courant le long du toit plat, il y a rassemblé
+les stucs et les marbres, les vases et les dorures,
+tout le luxe de notre temps.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure,
+le contraste des deux sociétés apparaît saisissant&nbsp;:
+le petit château, accroupi au bas de la tour,
+s'abaisse comme humilié et craintif&nbsp;; tous les détails
+s'amoindrissent&nbsp;; il semble qu'à peine un homme passerait
+par ses portes étroites&nbsp;; on dirait qu'on le peut
+saisir à deux mains par les arcs de sa balustrade
+comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter
+comme un joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire,
+s'élève la haute tour, montée sur un énorme monceau
+de débris écroulés&nbsp;; les grandes pierres de son faîte
+pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent
+les degrés de son escalier rompu. Dressée à l'extrémité
+d'un promontoire qui s'avance dans la mer, de
+plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit
+sa masse longue et sombre&nbsp;; tout à l'entour la campagne
+est nue et sans arbres, presque sans maisons&nbsp;;
+ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, comme un
+colossal obélisque&nbsp;; au-dessous, à plusieurs centaines
+de pieds, la mer frappe de ses vagues sa base de rochers,
+les vents la battent incessamment, et de ses
+flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les oiseaux
+aux ailes grises, vers l'Océan.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="X"></a><br>
+<h2>X</h2>
+<h2>Saint-Nazaire.</h2>
+<h3>Le nouveau port et la nouvelle ville.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses
+mœurs du reste de la France, n'est pas restée étrangère
+à l'incessante activité de notre époque&nbsp;: elle
+aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes
+et les chemins de fer pousser en avant leurs
+rails rigides, qui tout à l'heure vont atteindre Brest, au
+bout de la terre. Mais son œuvre la plus importante
+devait être sur la côte même, au bord de cette mer
+qui l'attire et lui donne la vie&nbsp;: ses petits ports ne lui
+suffisaient plus&nbsp;; au versant de la presqu'île, à cinquante
+lieues de Brest, elle a créé un grand port,
+Saint-Nazaire.</p>
+
+<p>Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes&nbsp;;
+il n'y avait pas de port&nbsp;; on n'y voyait que quelques
+barques de pêcheurs qui se mettaient à l'abri derrière
+une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
+mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.</p>
+
+<p>Depuis longtemps on se plaignait que les sables
+empêchaient les grands navires de remonter la Loire
+jusqu'à Nantes&nbsp;; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, où ils s'allégeaient
+d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve
+de la Loire est en effet sillonné et comme parcouru,
+dans presque tout son cours, par des sables voyageurs.
+Près de son embouchure même, à trois lieues de la
+mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a
+parfois pas plus de deux pieds d'eau&nbsp;; les bateaux à
+vapeur qui courent chargés de voyageurs entre ses
+deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond
+du fleuve avec leur quille comme une charrue, et laissent
+en fuyant, derrière eux, de longs sillons d'une eau
+troublée et jaunâtre.</p>
+
+<p>Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra
+un port. Aussitôt, avec cette ardeur propre à notre
+âge, on se met à l'œuvre&nbsp;: la terre est largement entamée&nbsp;;
+on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de
+profondeur&nbsp;; les plus grands navires de commerce y
+peuvent entrer, même les frégates&nbsp;; le chemin de fer
+de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire&nbsp;; en peu
+de temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord
+du bassin. Cependant, pour couvrir ce port nouveau,
+il faut des fortifications&nbsp;: on amoncelle les terres enlevées
+des quatorze hectares du bassin, on les élève
+tout autour comme des collines&nbsp;; de larges fossés les
+environnent&nbsp;; bientôt la maçonnerie les revêtira, ils
+seront armés de canons&nbsp;; Saint-Nazaire ne sera pas
+seulement un port, il sera une ville forte.</p>
+
+<p>Ces immenses travaux sont improvisés en quatre
+ans, improvisés, mais parfaits. Vastes quais aux dures
+assises de granit, larges écluses, lourdes portes de
+fer, grues colossales, on enfonce profondément dans
+le sol, on attache par des chaînes énormes et redoublées
+tout cet attirail puissant de machines, tout ce
+que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter
+contre cette eau légère qui, en léchant les quartiers
+de roc, les use, les rompt et les emporte.</p>
+
+<p>Mais le principal restait à faire, la ville&nbsp;: le gouvernement
+avait construit le port, les remparts&nbsp;; les particuliers
+ont bâti la ville&nbsp;; tout de suite on l'a conçue
+sur un grand plan&nbsp;: on a vu un Havre nouveau dans
+l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir
+prochain, immédiat. En ce temps-ci, où l'on ne
+compte plus par mille francs, mais par millions, les
+spéculateurs sont accourus&nbsp;; des fortunes se sont élevées
+en trois jours&nbsp;; tel champ estimé il y a dix ans
+quinze mille francs, s'est vendu sept cent mille&nbsp;; mais
+rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, nous
+en vivons.</p>
+
+<p>Voici trois ans que cette ville est commencée, et
+déjà l'on entrevoit le développement qu'elle va prendre.
+On lit, dans les récits des voyageurs, la création
+des villes neuves des États-Unis&nbsp;: une bande de pionniers
+s'avance vers l'ouest, au bord des forêts et des
+prairies indéfinies&nbsp;; ils abattent les arbres séculaires,
+et, tandis que l'on arrache les souches énormes du sol,
+sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent,
+des magasins s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville
+éloignée aux grands ports de l'est. De même ici&nbsp;: à
+côté de l'ancien village, dont les maisons basses sont
+entassées autour du petit clocher de la vieille église,
+une grande cité sort de terre, neuve et blanche&nbsp;; les
+quartiers se dessinent, les maisons se groupent aux
+carrefours&nbsp;; on suit de l'œil dans la campagne la trace
+des rues longues et larges&nbsp;; une douzaine de maisons,
+à droite et à gauche, au commencement, au milieu et
+au bout, se dressent comme les jalons alignés de la
+rue nouvelle&nbsp;; dans les intervalles, des prairies et des
+blés&nbsp;; ici une maison haute de quatre étages, avec des
+boutiques resplendissantes, peintes et dorées comme
+à Paris&nbsp;; à côté un champ labouré, une haie chargée
+de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera
+jetée à terre, la haie arrachée, le champ défoncé, et
+une autre grande maison s'appuiera à la maison voisine,
+on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz&nbsp;;
+voilà une rue Vivienne. Une vaste place est tracée
+devant le bassin&nbsp;; il n'y a là encore que deux ou trois
+maisons à chaque extrémité&nbsp;; le centre est rempli de
+décombres&nbsp;; mais ces maisons, ce sont de grands cafés,
+des hôtels où la table est sans cesse dressée et
+toujours servie&nbsp;: une population active, ardente, pressée,
+ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et
+vient, remue les moellons, creuse la terre, descend
+des wagons, débarque des bateaux à vapeur, charge
+et décharge les navires&nbsp;; de la jetée à la gare, c'est tout
+un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.</p>
+
+<p>Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des
+comptoirs, déjà le bassin est rempli de navires venus
+de tous les points du monde&nbsp;; on y voit ces grands
+clippers américains de dimensions colossales, qui
+jaugent dix-huit cents tonneaux et tirent vingt-quatre
+pieds d'eau, comme des frégates. Déjà l'on a compris
+l'insuffisance d'un seul bassin&nbsp;; on en commence un
+second, on en projette un troisième. A toute heure,
+les longs bateaux à vapeur filent devant vous, pour
+remorquer les navires, pour transporter les marchandises
+et les matériaux nécessaires au service du
+port&nbsp;; et, au travers de ce mouvement général, du
+bruit incessant des chantiers de toutes sortes, des
+pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui
+crient en levant les ancres, du murmure sourd des
+machines çà et là dressées, des cris d'appel des ouvriers,
+des chants cadencés des matelots penchés sur
+le cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des
+vagues qui tombent sur le rivage comme une masse
+de plomb, à coups égaux, de temps en temps un sifflet
+strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme
+une plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à
+coup. C'est le sifflet du chemin de fer, de la locomotive
+toujours allumée, toujours prête à partir, la machine
+du <i>mouvement</i>, c'est son nom, et qui semble dire&nbsp;: Allons&nbsp;!
+allons&nbsp;! pressez-vous&nbsp;! avançons&nbsp;!</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XI"></a><br>
+<h2>XI</h2>
+<h2>Les lutteurs.</h2>
+<h3>Les costumes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Pardons.&nbsp;&mdash;&nbsp;La lutte.&nbsp;&mdash;&nbsp;Postic.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes
+religieuses, mais aussi des fêtes de village, des <i>assemblées</i>,
+comme on dit en Poitou, où les divertissements
+et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le
+pardon dure deux jours, la première journée appartient
+exclusivement à la religion&nbsp;: la grand'messe d'abord&nbsp;;
+l'église de la paroisse a d'avance été décorée
+avec soin, parée de fleurs et de feuillages&nbsp;; ni chaises
+ni bancs, d'ailleurs&nbsp;: hommes et femmes, les femmes
+dans la nef, les hommes dans le chœur et les bas côtés,
+tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet entre
+leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux
+chants du prêtre d'une seule voix, voix puissante des
+fidèles assemblés qui porte au ciel la prière avec tant
+de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.</p>
+
+<p>Après la messe, la procession en grande pompe&nbsp;:
+les jeunes filles, en blanc, semant des fleurs&nbsp;; les garçons
+les plus robustes tenant levées les vieilles bannières
+brodées d'or, d'argent et de soie&nbsp;; les croix, les
+châsses étincelantes, les statues peintes des saints, les
+dais surmontés de plumes, au milieu de deux files,
+s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des cantiques&nbsp;;
+et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement
+une foule d'hommes, le chapeau à la main et
+silencieux. Le soir, les vêpres, où nul ne manque non
+plus qu'à la grand'messe&nbsp;; enfin le salut, la bénédiction,
+cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle
+l'indifférent même n'assiste pas sans une émotion
+involontaire, et aussi saisissante dans une humble
+église de village que dans les magnifiques cathédrales.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de
+nombreux pèlerins accomplissent les vœux formés
+pour implorer une grâce ou pour remercier Dieu. Les
+uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de
+qui a lieu le pardon, et y passent des heures en prières&nbsp;;
+d'autres, plus fervents, font autour de l'église, à une
+fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de longs voyages,
+pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux
+qui n'ont point à s'acquitter d'un vœu se tiennent en
+dehors de l'église, sur la place, conversant par groupes,
+doucement et gravement&nbsp;; nul bruit, aucun cri,
+rien qui puisse troubler la sainteté du jour&nbsp;; les cabarets
+sont vides et les rendez-vous des jeux, déserts.</p>
+
+<p>Ainsi se passe le premier jour du pardon&nbsp;; le lendemain
+est tout aux jeux.</p>
+
+<p>Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il
+n'y avait pas de pardon sans courses, danses, luttes,
+jeux singuliers et particuliers au pays. Bien plus que
+la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu
+ont été délaissés. Les courses de chevaux, les danses
+surtout, protégées par les femmes, ont persisté&nbsp;; mais
+les luttes, ces luttes héroïques que célébraient les
+poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des
+vers que les jeunes filles chantaient aux veillées, on
+ne les trouve plus que dans un petit nombre de paroisses,
+sur les confins du Finistère et du Morbihan. Là
+du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a
+pas diminué&nbsp;; quelque minime que soit le prix, de
+nombreux lutteurs sont toujours prêts à le disputer,
+et jeunes, fiers, ardents, devant une foule toujours
+émue, à briguer l'honneur de vaincre.</p>
+
+<p>Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de
+grandeur inaccoutumée. Un riche propriétaire, défricheur
+de landes, comme les moines des premiers siècles,
+savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même,
+poëte en cette langue celtique qui est demeurée
+immuable depuis trois mille ans, veut célébrer un
+heureux événement survenu dans sa maison, et donne
+une fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré
+par la tradition antique<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée par un
+savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la plus sûre,
+unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné dans la nation
+armoricaine.]</blockquote>
+
+<p>Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent
+paroisses&nbsp;: on l'apprend, on se le répète le dimanche,
+au sortir de la messe. On y reverra tous les jeux anciens,
+la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes
+hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle
+n'a rien perdu de ses robustes et patientes qualités,
+cette race de petits chevaux nerveux, infatigables, courageux,
+que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
+sol de rocs&nbsp;; puis, après les courses des femmes, et les
+courses en sac qui font épanouir les visages et éclater
+les longs rires, les luttes, la meilleure part de la fête.
+Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un ruban, un
+chapeau, un maigre mouton de cinq francs&nbsp;; on parle
+de présents magnifiques&nbsp;: trois prix sont réservés aux
+vainqueurs, une somme d'argent suffisante pour acheter
+un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
+dorées, et un costume breton complet&nbsp;; ce costume a
+coûté trois mois de travail au tailleur, qui a épuisé
+tout son art à orner les larges boutonnières, les parements,
+les gilets et les guêtres, de fins dessins en soie
+de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le
+plus riche gars du pays. Des invitations ont été adressées
+aux lutteurs les plus renommés, à ceux de Rosporden,
+de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de
+Kerneven&nbsp;; on n'a pas oublié ceux de Scaër et de
+Guiscriff, connus par l'ardente rivalité qui rend si
+longs leurs combats&nbsp;: Scaër est du Finistère, Guiscriff
+du Morbihan&nbsp;; on verra où, des deux pays, naissent
+les plus forts hommes. Enfin, à la fête doit venir Mathurin<span class="noteref">[1]</span>,
+le fameux sonneur de biniou, celui qui alla
+à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, <i>la
+Closerie des genêts</i>, et que le roi voulut entendre dans
+son palais des Tuileries. Vieux à cette heure, aveugle,
+on ne le voit plus que rarement aux pardons&nbsp;; mais,
+répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns
+de ces airs mélancoliques et sauvages, dont
+les notes aiguës s'entendent par delà les longues landes,
+airs des anciens temps, que le Breton, absent de
+la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord
+de la route, le front dans la main.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]</blockquote>
+
+<p>Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne,
+Pont-Aven est une de celles qui charment le plus d'abord
+et inspirent le désir de s'y arrêter. Un ravin tout
+encombré d'énormes roches, d'arbres confusément
+poussés, aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres
+et ces rochers, une petite rivière rapide, tournant autour
+des rochers, glissant entre leurs défilés, bouillonnant
+en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle
+reflète l'ombre des arbres ou la lumière du ciel&nbsp;: voilà
+le fond du tableau. Sur les deux versants s'étagent les
+maisons de la ville, et presque autant de moulins que
+de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les
+roches ou à demi cachés dans les arbres<span class="noteref">[1]</span>. Tout est
+riant et frais en cette jolie vallée&nbsp;: au tic-tac régulier
+des grandes roues se mêle le murmure de l'eau, le frôlement
+des herbes et des feuilles&nbsp;; la voix sourde de la
+nature, qui ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et
+triste du travail de l'homme.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le proverbe dit&nbsp;: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze moulins.]</blockquote>
+
+<p>Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son
+cours, plus profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre
+dans la grande mer.</p>
+
+<p>C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui
+attire les peintres, qu'avait été assigné le rendez-vous
+des luttes. Au lieu le plus élevé, sur une estrade, étaient
+assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs victoires,
+et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts
+ans, la tête couverte de longs cheveux blancs,
+avaient été nommés juges du combat. Derrière eux, de
+grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert,
+et en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait
+pas, mais que l'on voyait bleue, immense, se confondant
+à l'horizon avec le firmament, et tout étincelante
+aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat&nbsp;: sous
+un ciel éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette
+mer que les hommes, comme si elle allait répondre à
+leurs questions, ne se lassent pas de contempler. Le
+poétique génie du barde breton semblait avoir choisi
+ce beau site, en souvenir de Virgile et d'Homère.</p>
+
+<p>La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés
+des points les plus opposés, et qui portent comme
+écrit le nom de leur village sur leurs costumes variés.
+On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
+leur figure comme un béguin de religieuse&nbsp;; la
+coiffure de Landerneau qui s'allonge par derrière, rappelant
+la cornette du moyen âge&nbsp;; le grand et haut bonnet
+des artisanes de Rosporden, dont les dentelles
+flottent au vent&nbsp;; celui des femmes de Saint-Thégonec,
+qui en relèvent sur le sommet de la tête les barbes
+gonflées comme des voiles de navire&nbsp;; puis, le plus joli
+des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven,
+dont une coquetterie et une propreté recherchée font
+valoir le beau teint et la taille élégante&nbsp;: nulle ne les
+égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs
+coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes.
+La coiffe, appliquée sur le front et descendant
+le long des tempes, laisse voir leurs cheveux soigneusement
+lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des
+ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages.
+Du coude au poignet, les bras sont enveloppés, mais
+non cachés par de larges manches de mousseline bouffante,
+et une collerette à petits plis menus dessine autour
+du cou et des épaules une courbe gracieuse.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée
+de Pont-l'Abbé&nbsp;: grandes et fortes, la peau teinte de la
+couleur orangée propre aux races asiatiques, on dirait
+que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu étrangère
+venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique.
+Leur costume ne ressemble à aucun des costumes
+de Bretagne&nbsp;: la coiffure, composée de bandes de
+drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de mousseline
+bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un
+léger bonnet grec, sur le sommet de la tête&nbsp;; les cheveux
+par derrière sont à découvert. Ces bonnets bleus,
+rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches
+comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes&nbsp;;
+ils ont donné leur nom aux femmes de Pont-l'Abbé&nbsp;: on
+dit les <i>bigoudens</i> de Pont-l'Abbé. Le reste du costume
+a autant d'éclat&nbsp;: la jupe, le corsage, les manches sont
+ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies,
+de torsades, d'œillères en soie de toutes couleurs,
+et ces couleurs si diverses, hardiment rapprochées, se
+fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. Les
+peuples simples ont souvent le secret de cette alliance
+heureuse de couleurs opposées où échoue la science
+des nations les plus raffinées.</p>
+
+<p>Le costume des hommes n'est pas moins varié&nbsp;; on
+voit, l'un à côté de l'autre, les hommes de Saint-Herbot
+et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long habit brun
+doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et
+de broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux,
+comme l'ample habit du temps de Louis XIV&nbsp;; les habitants
+des montagnes d'Arrée avec leurs vestes blanches&nbsp;;
+ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges
+bords, est recouvert d'une sorte de résille qui retombe
+du sommet comme les fils d'or ces casquettes de jockeys&nbsp;;
+les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
+l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant
+sur le coude-pied&nbsp;; les hommes de Gourin,
+aux culottes demi-collantes, et ceux de Quimperlé, qui
+portent encore l'antique <i>bragou-bras</i>, la braie celtique
+à mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout
+à fait au bas des reins, et laissant passer la chemise
+entre le gros bouton qui le retient, et la ceinture serrée
+avec une large boucle de cuivre&nbsp;; et les gens de Scaër,
+enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement
+brodé en soie qu'ils portent au milieu du dos,
+comme s'ils s'étaient déclarés serfs de Dieu.</p>
+
+<p>Un roulement de tambour annonce l'ouverture des
+luttes&nbsp;; un vaste cercle se forme à l'instant, chacun
+prend place&nbsp;: les hommes s'étendent sur l'herbe, à plat
+ventre, c'est le premier rang&nbsp;; d'autres, les retardataires,
+s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en
+seconde ligne&nbsp;; quant aux femmes, elles se tiennent
+derrière, debout, en rangs pressés.</p>
+
+<p>Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place
+qui leur est assignée&nbsp;: plus d'une, reconnue dans la
+foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant lui-même,
+a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser
+derrière le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir,
+tout près d'elle, tournera à demi la tête pour entendre
+de douces paroles et laissera pendre sa main dans la
+main de son amoureux, promesse muette et gage de
+prochaines fiançailles.</p>
+
+<p>Les luttes débutent par les plus jeunes&nbsp;: des adolescents,
+des enfants presque, de douze à quatorze ans,
+se dépouillent de leur veste, se prennent à bras le corps,
+et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas
+longue, l'un a vite renversé l'autre&nbsp;; mais, à peine le
+vaincu s'est-il relevé, qu'il se précipite sur son adversaire,
+et le combat recommence. Trois, quatre, dix défaites
+successives ne le découragent pas&nbsp;; il a déjà cette
+obstination des hommes de sa race. Tous les deux se
+serrent, se pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le
+visage rouge de sang, et plus la lutte se renouvelle, plus
+elle devient longue et tenace. Tel qui a été renversé, la
+première fois, presque immédiatement, résiste ensuite
+un quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur.
+Cependant, malgré leur acharnement, pas un
+mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une
+infraction aux règles de la lutte&nbsp;: on ne doit se prendre
+que par le buste&nbsp;; aucun, pour gagner un avantage, ne
+frapperait au visage son adversaire, ou ne le saisirait
+par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce
+qu'ils se doivent à eux-mêmes&nbsp;: ils veulent se montrer
+dignes de devenir un jour de vrais lutteurs. Enfin, et
+en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare. C'est le
+tour des hommes.</p>
+
+<p>Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main,
+fait le tour du cercle. Si personne ne se présente pour
+le lui disputer, le prix lui appartient. Mais un autre
+aussi entre dans l'arène&nbsp;: à ce moment une femme,
+quittant précipitamment sa place, court après lui, et le
+retient par le bras, c'est sa mère&nbsp;; il est trop jeune encore,
+elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra peut-être
+un mauvais coup. Le jeune homme résiste&nbsp;; impatient
+de montrer sa force, il écarte doucement sa mère, et
+elle le suit malgré lui, et on la voit lui parler avec cette
+vivacité d'amour qu'ont seules les mères&nbsp;; elle lui prend
+les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée
+assiste impatiente et divisée à ce combat de tendresse
+et de fière ardeur&nbsp;: les jeunes gens et les jeunes filles
+sont pour le fils, les plus âgés pour la mère,&nbsp;&mdash;&nbsp;jusqu'à
+ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
+faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce
+contrainte des pleurs maternels.</p>
+
+<p>Un autre, d'ailleurs, s'est présenté&nbsp;; celui-ci est un
+lutteur célèbre, cent bouches le nomment à la fois&nbsp;; il
+fait deux pas en avant avec lenteur et gravité, et étendant
+le bras&nbsp;: <i>Reste debout&nbsp;!</i> dit-il. A ces mots, Yves
+Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête&nbsp;: il a reconnu
+Postic, de Scaër&nbsp;; le prix sera vivement disputé. Aussitôt
+il quitte sa veste et son gilet, ne gardant que son
+bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
+serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de
+prise. Ses parrains s'approchent et, rassemblant ses
+longs cheveux, les nouent par derrière avec un long
+ruban&nbsp;; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et
+agile pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses
+vêtements, mais ses parrains ne se sont pas présentés
+pour lui attacher les cheveux&nbsp;; il les laisse flotter librement
+sur son cou&nbsp;; le haut de la tête nue, le visage
+maigre et sillonné des rides que creusent de bonne
+heure les travaux des champs, il ressemble presque à
+un vieillard, mais sa taille haute et droite, ses bras
+robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de
+ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme
+dans la force de l'âge.</p>
+
+<p>Le signal est donné&nbsp;: les deux adversaires font le
+signe de la croix, et s'approchent lentement l'un de
+l'autre, les yeux dans les yeux, les bras tendus, cherchant
+comment ils se vont saisir. Puis, d'un même
+mouvement, ils se joignent et enlacent leurs bras&nbsp;; en
+un moment ils sont serrés l'un contre l'autre d'une
+force égale&nbsp;; de leurs mains crispées, ils tâchent, à travers
+la chemise, de saisir la peau&nbsp;; tous deux, maîtres
+d'eux-mêmes, combinent à la fois leur propre effort et
+celui de l'adversaire&nbsp;; on voit les muscles saillir à leur
+cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est la force
+et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur
+de le combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre,
+et, deux fois déjà, il a évité le choc par lequel Postic le
+devait renverser. Quant à Postic, la lutte lui est si familière,
+qu'il semble modérer sa force plutôt que la
+développer tout entière&nbsp;; à un moment même où il
+veille moins sur lui, un de ses pieds cède, il glisse et
+tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les juges se
+lèvent de leur siège&nbsp;: mais, dans le temps même où il
+perdait pied, Postic a vu le danger, et, d'un mouvement
+agile et preste, s'est tourné de manière à tomber sur le
+côté. Il reste là, quelques secondes, immobile, pour
+qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet,
+le vaincu, c'est la loi des luttes, doit être renversé droit
+sur le dos, les deux épaules touchant la terre&nbsp;; c'est ce
+qu'on appelle <i>avoir le saut</i>. Les juges déclarent que le
+coup ne compte pas, et Postic se relève, aux applaudissements
+des uns, au milieu du silence des autres.</p>
+
+<p>Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie&nbsp;:
+jusque-là, l'assemblée avait assisté, muette,
+aux incidents de la lutte&nbsp;; mais les passions sont, à cette
+heure, éveillées&nbsp;: les gens de Scaër prennent parti
+pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est
+repris plus vif, plus acharné que la première fois&nbsp;; les
+deux lutteurs, animés par un intérêt plus ardent, ont
+à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa réputation.
+Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se
+pressent, ils se poussent de plusieurs pas en arrière ou
+en avant&nbsp;; à chaque instant les jambes sont lancées
+l'une dans l'autre&nbsp;; les bras, enlacés autour du buste,
+font plier les reins&nbsp;; deux fois successivement ils s'enlèvent
+de terre, et l'on croit qu'ils vont tomber ensemble,
+puis ils reprennent pied et recommencent le combat.
+Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des
+gestes et des attitudes d'une admirable noblesse&nbsp;: lorsque
+Postic, tenant fermement le bras droit d'Hervé, et,
+lui serrant l'épaule gauche de son autre main, l'éloigne
+de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur l'une
+de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé,
+il rappelle ces belles statues d'athlètes que nous a laissées
+l'antiquité, et que l'on regarde avec une sorte
+d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la
+beauté et de la force de l'homme.</p>
+
+<p>Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les
+combattants, suivent leurs mouvements avec une émotion
+passionnée&nbsp;: tout est oublié, excepté le spectacle
+qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se
+redressent, comme si eux-mêmes prenaient part à la
+lutte&nbsp;; de la voix et du geste, ils excitent les combattants&nbsp;;
+on entend à chaque instant&nbsp;: <i>Stard&nbsp;! Derta&nbsp;! Courage&nbsp;!
+tiens bon&nbsp;!</i> Ou bien ce sont des cris d'admiration à un
+coup habile&nbsp;: <i>Ce n'est pas sot&nbsp;!</i> Quelques-uns, emportés
+par une ardeur dont ils n'ont pas conscience, se traînent
+sur leurs genoux et sur leurs mains, et suivent
+dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment,
+change de place&nbsp;; tous les bras sont agités, les
+yeux animés et brillants, tout le monde a la fièvre.</p>
+
+<p>Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine,
+Postic saisit, de ses deux mains fermées comme des
+étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, d'un effort
+gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance
+derrière lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été
+si violent qu'il demeure étendu de tout son long&nbsp;; le
+sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de doute
+pour personne, les deux épaules ont à la fois touché
+la terre. Les vieillards se lèvent&nbsp;: <i>Mad&nbsp;!</i> disent-ils, <i>le
+coup est bon&nbsp;!</i> D'unanimes applaudissements éclatent
+dans l'assemblée&nbsp;: Hervé s'éloigne en essuyant le sang
+qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle,
+du même pas grave et lent qu'en arrivant.</p>
+
+<p>L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche
+et décisive&nbsp;: deux lutteurs se rencontrent quelquefois
+de force presque égale, qui combattent longtemps sans
+qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon
+de Rosporden, en 1859&nbsp;: les deux rivaux étaient, dans
+une nature différente, comme les types du lutteur breton&nbsp;;
+l'un, grand, élancé, blond et sans barbe, quoiqu'il
+eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge&nbsp;;
+on ne l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les
+luttes, et l'on doutait d'abord qu'il pût soutenir un
+combat un peu prolongé. Mais, quand il eut mis bas
+sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise
+à demi ouverte eurent laissé voir ses larges reins
+et ses fortes épaules que surmontait une tête petite
+comme celle des athlètes antiques, un murmure d'étonnement
+parcourut l'assemblée&nbsp;; il parut tout à coup
+un autre homme, ainsi que ce faux mendiant qui, dans
+Homère, se dépouille de ses haillons et s'avance d'un
+pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son
+nom était Trolez, c'est-à-dire <i>lait tourné</i>.</p>
+
+<p>L'autre s'appelait Le Guichet&nbsp;; il n'avait que vingt ans,
+et contrairement à son compagnon, on l'eût dit plus
+âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré dans les
+épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles
+solides ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras
+robustes&nbsp;; sa grosse tête, ses cheveux noirs, épais, à
+demi longs, tombant sur son front bas et presque sur
+ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de
+son visage carré, lui donnaient un aspect étrangement
+sauvage&nbsp;; on ne pouvait s'empêcher de le comparer
+à un taureau.</p>
+
+<p>Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et
+alors commença une lutte, d'abord lente, mesurée,
+chacun calculant la force de son adversaire, puis
+plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs
+bras entourant son rival, s'efforçait de l'enlever de
+terre&nbsp;; mais, à peine celui-ci avait-il perdu pied,
+qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
+Le but de Le Guichet était de lancer un de ces
+rapides coups de pied qui font plier subitement la
+jambe&nbsp;; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. Mais
+Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher&nbsp;:
+les jambes écartées, le dos longuement
+tendu et appuyé sur ses reins, il demeurait comme
+ancré dans le sol&nbsp;; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds
+ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient&nbsp;; aux
+assauts redoublés de son rival, il résistait impassible
+comme une muraille.</p>
+
+<p>Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre,
+l'ardeur de Le Guichet. Abandonnant sa tactique
+première et se servant, comme d'un moyen de
+vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps
+perdu sur Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête
+sous l'aisselle, ainsi qu'un coin énorme, de son cou et
+de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable
+à un bœuf qui choque un chêne de son front, pensant
+le soulever et le porter de tout son poids à terre. Mais
+nulle secousse ne faisait dévier Trolez d'une ligne.</p>
+
+<p>Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se
+quittèrent, rouges, la chemise en lambeaux, une
+sueur abondante coulant sur leurs visages et le sang
+sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts
+coup sur coup renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en
+même temps, haletants et non épuisés, mais reconnaissant
+l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
+impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté
+avec étonnement et admiration aux péripéties du
+combat, ne pouvant nommer un vainqueur, voulurent
+cependant leur donner une marque d'estime, et leur
+partagèrent le prix. Trolez, que son inexpérience dans
+l'art de la lutte avait seule empêché de triompher, qui
+s'était contenté de résister, mais qui, dans sa résistance,
+avait montré une vigueur sans égale, reçut la
+plus large part&nbsp;; Le Guichet reçut la moindre, comme
+prémices des prix qu'il saurait un jour remporter.
+Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie
+et sans rancune, oubliant leur rivalité passagère, et
+redevenus compagnons du même village.</p>
+
+<p>Telle est la générosité de la belle jeunesse&nbsp;: elle
+aime le combat pour le combat même&nbsp;; ses intérêts,
+elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir qu'elle ne
+mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle
+compte sur le jour de demain pour gagner les succès
+et la gloire. Mais, plus tard, quand il s'est épuisé en
+de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
+mûr ressent en lui les premières secousses des passions
+envieuses&nbsp;; moins fort, il s'irrite, et il hait&nbsp;; il n'a
+pas seulement des émules à vaincre, il a des ennemis
+à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le
+décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de
+l'<i>honneur</i>.</p>
+
+<p>Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le
+combat incertain de Le Guichet et de Trolez, fut signalé
+par un événement émouvant et inattendu&nbsp;: Postic, le
+fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que
+victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans
+la journée, il était entré dans la lice et avait remporté
+le prix. Infatigable et plein de confiance, il se présenta
+une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que rien
+fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors
+que les spectateurs attendaient avec assurance le moment
+où il renverserait son adversaire, il fut soulevé
+violemment et jeté à terre&nbsp;; il tomba en entraînant
+avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura
+muette, pas un applaudissement n'éclata&nbsp;; on ne
+pouvait croire que Postic, <i>eût eu le saut</i>. Mais il ne
+pouvait y avoir d'incertitude&nbsp;; les juges proclamèrent
+le vainqueur. Postic alors se releva&nbsp;: son rival était
+presque inconnu comme lutteur&nbsp;; il lui serra fortement
+la main, puis, sans qu'un geste, sans que son visage
+et sa voix exprimassent les agitations de son cœur,
+mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça
+aux juges que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait
+dans les luttes.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XII"></a><br>
+<h2>XII</h2>
+<h2>Les monuments.</h2>
+<h3>Vanneau.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les statues.&nbsp;&mdash;&nbsp;Colonne de Louis XVI.&nbsp;&mdash;&nbsp;Du Guesclin.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Les grands caractères appellent la lutte&nbsp;: la Bretagne
+est le pays de France le plus religieux, gardien de l'ancienne
+foi, représentant de l'ancienne société&nbsp;; c'est en
+Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de
+hauteur&nbsp;: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces
+croix, de ces calvaires, de ces statues de saints, de ces
+églises, elle a affecté de planter les monuments qui attestent
+sa victoire. Partout on trouve les marques de
+son triomphe&nbsp;: de quelque côté que l'on entre en Bretagne,
+à Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée&nbsp;;
+au Pin-en-Mauges, le monument de Cathelineau
+renversé&nbsp;; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en l'honneur
+de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms
+que l'on entend prononcer sont les noms de Lamennais
+et Chateaubriand, c'est-à-dire des deux plus grands
+révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est
+le philosophe qui nie le principe de l'ancienne société,
+Chateaubriand est l'écrivain de la nouvelle&nbsp;;
+c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a introduit
+une nouvelle forme&nbsp;; l'un est haineux et amer, comme
+les révoltés qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent,
+des secousses de leur conscience&nbsp;; l'autre est mélancolique
+et triste, comme un homme qui vit parmi
+des ruines.</p>
+
+<p>A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au
+point le plus culminant de la ville, lorsque vous montez
+à cette belle promenade du Thabor d'où vous dominez,
+étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la
+vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une
+colonne surmontée d'une statue, avec cette inscription&nbsp;:</p>
+
+<blockquote><b>A VANNEAU, A PAPU.</b></blockquote>
+
+<p>Quels sont ces noms&nbsp;? qu'ont-ils fait pour qu'on leur
+érige une colonne&nbsp;? L'inscription vous le dit&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.</blockquote>
+
+<p>Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la
+Charte de 1830.&nbsp;&mdash;&nbsp;O pauvres héros inconnus et oubliés
+de ceux-là mêmes qui vous ont dressé un monument&nbsp;!
+qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu&nbsp;? Papu
+surtout, qu'était-il&nbsp;? pourquoi la destinée de ces deux
+noms, Vanneau, Papu, est-elle si différente&nbsp;? pourquoi
+un seul jouit-il de quelque notoriété, et l'autre est-il si
+oublié&nbsp;? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et
+d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une
+des rues nouvelles du faubourg Saint-Germain, entre
+les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, de Damas
+et de Beauffremont&nbsp;; mais qui jamais entendit parler de
+Papu&nbsp;? Il y a un peu plus de trente ans qu'il est mort&nbsp;;
+personne ne sait qu'il a vécu.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils sont morts pour la
+liberté&nbsp;! Pauvres gens encore&nbsp;! Cette liberté, elle a
+duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et
+Papu étaient jeunes&nbsp;; s'ils avaient vécu quelques années
+de plus, ils n'auraient pas eu atteint l'âge de la maturité,
+qu'ils auraient vu cette même liberté de nouveau
+attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle&nbsp;?
+Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet,
+quels enseignements donnez-vous à nos fils, quelle
+pensée noble et élevée porterez-vous de nous à la
+postérité&nbsp;?</p>
+
+<p>De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de
+cette fidèle noblesse de Bretagne, dont les membres les
+plus illustres versèrent leur sang pour leur roi, à quelques
+pas des statues des grands hommes bretons qui
+bardent l'entrée des deux cours, sur la base même de
+la colonne qui supporte la statue de Louis XVI, une
+inscription révolutionnaire est scellée, une inscription
+qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain,
+qui atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite
+du frère même de Louis XVI par ses sujets&nbsp;! et cette
+inscription, que personne n'a osé encore enlever, elle
+a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis
+séculaires de la Bretagne et de la France.</p>
+
+<blockquote>
+ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE<br>
+ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,<br>
+LE 30 JUILLET 1830. <br>
+DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS<br>
+ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE<br>
+DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,<br>
+LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.<br>
+</blockquote>
+
+<p>Ce ne sont pas là les véritables monuments de la
+Bretagne&nbsp;; ces monuments, vous les trouverez à Saint-Cast,
+où a été élevée une colonne commémorative de
+la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons
+rassemblés à la hâte, précurseurs des chouans de 93,
+qui n'avaient pas appris la guerre, mais à qui le sentiment
+national enseigna la victoire&nbsp;; à la Chartreuse,
+près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de
+Quiberon&nbsp;; dans l'église de Brest, où Louis XVI a fait
+placer le cœur de du Couëdic, un de ces marins bretons
+qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle l'esprit
+de la chevalerie antique&nbsp;; à Rennes, devant la façade
+du palais du parlement de Bretagne, où sont
+dressées, dans une noble attitude, les statues de savants
+jurisconsultes, de consciencieux historiens, de
+graves magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier&nbsp;; à
+Nantes, où, au pied, et comme les gardes du vieux
+château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
+plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin,
+Clisson, Richemont, la reine Anne, grands noms bretons
+et aussi grands noms français&nbsp;; les gloires des deux
+peuples ici se confondent&nbsp;: Clisson et du Guesclin,
+les vainqueurs des ennemis de la France, en même
+temps que chevaliers bretons&nbsp;; Richemont, que l'histoire
+appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
+connétable de Richemont, et cette charmante femme,
+gracieux symbole de l'union des deux nations, la duchesse
+Anne de Bretagne, qui est aussi la reine de
+France.</p>
+
+<p>Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à
+Nantes, à Dinan, à Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue
+du grand homme breton par excellence, du Guesclin.
+Du Guesclin&nbsp;! son souvenir domine toute la Bretagne&nbsp;;
+quand on en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il
+fut un vaillant chevalier&nbsp;; bien d'autres l'ont été&nbsp;; non
+pas même parce que, Breton, il parvint aux plus hautes
+dignités et fut connétable et généralissime des armées
+de France&nbsp;; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire,
+de s'être fait plus Français que Breton, et il y eut
+un moment où il vit s'éloigner de lui la plupart des
+chevaliers bretons&nbsp;; c'est que, outre les qualités de son
+pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier,
+la loyauté inaltérable, cette loyauté à laquelle
+rendaient hommage les Anglais, quand ils venaient déposer
+les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil,
+obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce
+qu'ils savaient qu'il aurait agi ainsi&nbsp;; la libérale munificence&nbsp;:
+à plusieurs reprises il distribua tout ce qu'il
+possédait à ses compagnons d'armes&nbsp;; la persistante
+volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise,
+deux qualités qui s'unissent difficilement et qui appartiennent
+en propre au Breton&nbsp;; on sait comment, à Avignon,
+il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution
+pour les Grandes Compagnies&nbsp;; le désintéressement, enfin,
+et la grandeur d'âme&nbsp;: il est prisonnier du Prince
+Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa rançon&nbsp;:
+il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une
+pareille somme&nbsp;? lui dit le prince de Galles.&nbsp;&mdash;&nbsp;Les rois,
+les princes, le pape la payeront, et, si j'allais dans mon
+pays, il n'est pas une femme qui ne filât sa quenouille
+pour me racheter&nbsp;! Magnanime confiance qui demande
+autant qu'elle donne&nbsp;! En du Guesclin, les Bretons honorent
+non-seulement le grand homme breton, mais le
+type du chevalier chrétien.</p>
+
+<p>Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les
+monuments consacrés à ses grands princes, à ses héros,
+aux représentants de son histoire et de sa gloire passée.
+Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir
+ces statues sur leurs places&nbsp;; la voix des peuples commandait,
+pour ainsi dire, de les élever, afin qu'ils eussent
+sans cesse devant les yeux ces modèles de vaillance,
+de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et
+que la Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous
+les siècles.</p>
+
+<p>Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de
+France, a songé à élever une statue à Louis XVI, pensée
+bretonne à la fois et française&nbsp;: le dernier roi de France
+dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la religieuse
+cité&nbsp;; en face de la vieille cathédrale, à la limite
+des deux pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui
+vient des campagnes de France, du cœur même de la
+France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme
+douce, de la vieille Armorique.</p>
+
+<p>La France, un jour, reconnaissante et repentante,
+élèvera un monument à Louis XVI, le plus pur, le plus
+dévoué de tous ses rois, qui, au milieu d'une corruption
+générale, dans une cour où ses frères mêmes
+continuaient le doute philosophique et les débauches
+de Louis XV, demeura croyant et chaste&nbsp;; qui apporta
+sur le trône &laquo;&nbsp;les deux qualités qui font les bons rois,
+la crainte de Dieu et l'amour du peuple<span class="noteref">[1]</span>,&nbsp;&raquo; et à
+qui cet amour sincère révéla les besoins de la chose
+publique&nbsp;; qui restaura la marine, aida les États-Unis à
+s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité,
+abolit la torture et donna l'édit de tolérance&nbsp;;
+qui, le premier, eut la pensée des réformes salutaires,
+les indiqua et les commença au prix de ses droits, de
+sa liberté et de son sang&nbsp;; à ce roi honnête homme,
+enfin, dont Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement
+la mémoire, que le pape Pie VI songeait à faire
+canoniser<span class="noteref">[2]</span>, et que les peuples appelèrent le <i>restaurateur
+de la liberté française</i>, avant qu'il eût mérité le
+titre de <i>roi-martyr</i>&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Mignet.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: Allocution du 17 juin 1793.]
+</blockquote>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XIII"></a><br>
+<h2>XIII</h2>
+<h2>Quériolet.</h2>
+<h3>Un caractère breton.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des
+hommes fortement caractérisés, race dure comme le
+sol, solide comme le granit&nbsp;; il semble qu'aux vents de
+la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On
+dit proverbialement une <i>tête bretonne</i>, c'est-à-dire
+une tête qui veut, qui persiste et va jusqu'au bout.
+Nulle province n'a donné à la France plus de génies
+indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au
+XIe siècle, elle a fini dans le nôtre par Broussais et
+Lamennais, et par Chateaubriand, libéral à la manière
+des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
+Toujours le parlement de Bretagne fut difficile
+à mater&nbsp;; il résistait encore quand les autres avaient
+depuis longtemps cédé. Les émeutes de Rennes
+et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et
+Louis XV, étaient excitées ou soutenues par le parlement.
+Du Guesclin,&nbsp;&mdash;&nbsp;il n'y a pas de plus mauvais
+garnement sur la terre, disait sa mère,&nbsp;&mdash;&nbsp;est un des
+types de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic
+qui, avant d'attaquer un vaisseau anglais (combat de
+<i>la Surveillante</i> contre <i>le Québec</i>, le 7 octobre 1779,
+près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à
+genoux et réciter le <i>De profundis</i>, et après&nbsp;: <i>Maintenant
+vous pouvez mourir&nbsp;!</i> et il se promène sur le pont,
+frappant du pied, dit un contemporain, comme une
+baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut
+terrible, le vaisseau anglais sauta, et la frégate de du
+Couëdic rentra à Brest, presque en ruines. D'autres,
+moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de caractère,
+et de principes qui, dans l'antiquité, en eût
+fait des stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes,
+E. Souvestre, Alex. Duval, Duclos&nbsp;: le premier, philosophe
+pratique, le second, ardent en ses haines, le
+troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter
+ici quelques traits d'un homme presque inconnu, le
+Gouvello de Quériolet, qui donneront une idée de ces
+natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas
+de demi-mesures, également extrêmes dans le bien
+comme dans le mal.</p>
+
+<p>Sa vie a deux parts&nbsp;: le brigand et le saint. Il était
+né, en 1602, à Auray, d'une riche et puissante famille&nbsp;;
+son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul enfant n'eut
+de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel.
+Il ne respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres&nbsp;;
+malgré de grandes facultés, on n'en peut rien tirer&nbsp;:
+ses camarades mêmes, il les injurie et les bat, il rappelle
+du Guesclin qui désolait son père et sa mère,
+mais avec cette différence qu'il ne se trouve pas une
+seule bonne religieuse qui porte un heureux horoscope
+sur un tel garnement.</p>
+
+<p>A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés&nbsp;:
+il hante les mauvais lieux et les maisons de jeu&nbsp;;
+il crochète le coffre de son père, lui dérobe deux mille
+livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà
+lancé par le monde, comme un étalon échappé. Nul
+frein, nulle barrière&nbsp;: à Paris, il s'associe à des filous
+pour voler au jeu&nbsp;; en Allemagne, il court le pays,
+guerroyant pour le premier venu&nbsp;; il se trouve encore là
+trop à l'étroit, il songe à aller à Constantinople, il s'y
+fera Turc, et y vivra en pleine licence et à son caprice.</p>
+
+<p>Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne.
+Le hasard de sa naissance lui donnait droit à une
+charge de magistrature, et ce n'est pas un des moindres
+étonnements, en ce temps qui suit les guerres
+civiles, qu'un tel homme conseiller au parlement de
+Rennes. Mais cette nouvelle dignité ne le retient pas&nbsp;;
+au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à tous les
+excès avec impunité&nbsp;; bientôt il devient fameux par
+ses débordements&nbsp;: duelliste, libertin, hypocrite et
+impie, c'est Mirabeau, Richelieu et don Juan tout ensemble.
+Il a rompu avec toute sa famille&nbsp;; son nom et
+ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies&nbsp;;
+la vie des hommes, l'honneur des femmes, sont
+pour lui un enjeu&nbsp;; il poursuit les unes pour les
+perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il
+avait acquis une terrible habileté aux armes, seul
+exercice auquel il se fût appliqué&nbsp;; de même que
+Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe
+de magistrat dans les duels. Il marche littéralement
+l'épée au poing, insolent envers tout le monde, injuriant
+les passants, sans s'occuper de la qualité ni du
+nombre&nbsp;; une fois, une troupe de cavaliers indignés
+s'arrêtent en le menaçant&nbsp;; peu lui importe, il sont
+six, sept, huit, il fond dessus&nbsp;; le premier qu'il joint,
+il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du cadavre,
+sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance
+sur les autres qui, épouvantés de cet enragé,
+s'enfuient au plus vite&nbsp;; une autre fois, il se battit
+contre quatorze.</p>
+
+<p>Des femmes, il en est de même&nbsp;: il joint l'audace à
+la ruse&nbsp;; il les attaque en pleine rue, ou se déguise en
+charbonnier pour pénétrer chez elles&nbsp;; il fait de longs
+voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il
+apporte sur son dos une échelle pour escalader une
+fenêtre. Il en veut surtout aux religieuses&nbsp;; en corrompre
+quelqu'une lui est un régal qui dépasse les séductions
+ordinaires&nbsp;; il s'introduit dans un couvent en
+sa qualité de magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie
+la plus raffinée. Le don Juan de Molière n'a
+rien de plus complet que ses affectations de langage
+dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments
+de componction&nbsp;; il édifie les bonnes Sœurs par
+ses paroles éloquentes sur la brièveté de la vie, la
+nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser
+à l'éternité, au terrible moment où il faudra
+rendre ses comptes&nbsp;; il leur fait part de sa résolution de
+racheter ses péchés par des aumônes, de faire l'Église
+son héritière par des fondations pieuses, etc. De même
+aussi que don Juan, et c'est peut-être chez lui que
+Molière a pris ce trait, il donne l'aumône à un mendiant
+à condition que le pauvre homme ne la demandera
+pas <i>au nom de Dieu</i>, et, pour lui montrer l'exemple,
+il blasphème tout haut dans les rues, il se moque
+de Dieu, il appelle à lui les démons.</p>
+
+<p>Car il ne craint pas plus Dieu que le monde&nbsp;: une
+nuit, le tonnerre roule au-dessus de sa maison, à coups
+répétés&nbsp;; exaspéré de cette voix de Dieu qui le semble
+menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et,
+comme Ajax défiant Jupiter, décharge ses pistolets
+contre le ciel, tandis que la foudre tombe sur son lit.</p>
+
+<p>C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il
+ait à s'en plaindre, mais par nature perverse, ayant du
+plaisir à jouer cette partie, prenant à tâche de se faire
+craindre et détester, comme d'autres de se faire aimer,
+et, en ce sens, un être véritablement diabolique.</p>
+
+<p>Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment,
+un événement inattendu, imprévu, le changea. Il
+était allé à Loudun, en Poitou, pour voir une belle protestante
+dont il avait entendu parler et pour essayer de la
+séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent
+et suivirent le procès d'Urbain Grandier. Ce
+spectacle extraordinaire, qui n'était pour tant d'autres
+qu'un sujet de curiosité, le bouleversa&nbsp;: tout d'un coup,
+le côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît&nbsp;; il va
+trouver un prêtre, se jette à genoux et lui fait une confession
+générale&nbsp;: il était converti.</p>
+
+<p>S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit,
+affaissement de ses forces, à un âge où les passions
+amorties sont près de s'éteindre&nbsp;: à cette heure, son
+énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a
+pas baissé&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vous ne délibérez pas pour vous enivrer,
+dit saint Clément d'Alexandrie, vous ne délibérez pas
+pour faire une injure&nbsp;; il n'y a qu'une occasion où vous
+délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser
+la piété&nbsp;!&nbsp;&raquo; Lui, il ne délibère pas&nbsp;; subitement éclairé
+par cette lumière que les sceptiques nomment un trait
+du hasard, et que les chrétiens appellent la grâce de
+Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
+hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux
+âmes supérieures, rebrousse chemin et prend la route
+opposée&nbsp;: c'est le même homme, seulement, selon
+le sens exact du mot, il se <i>convertit</i>, c'est-à-dire il se
+tourne dans le sens contraire.</p>
+
+<p>La conversion d'un homme est toute autre que celle
+d'une femme&nbsp;: vous est-il arrivé parfois d'entrer, durant
+la journée, dans une église&nbsp;? elle est presque déserte&nbsp;;
+seulement quelques femmes, dispersées dans la nef,
+prient ou méditent en silence&nbsp;; vous apaisez vos pas,
+vous admirez leur recueillement, leur piété, leur modestie.
+Mais ce n'est pas ce qui vous étonne le plus&nbsp;:
+c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme,
+un homme à genoux au pied d'un autel, absorbé dans
+sa pensée et le front dans ses mains. Pourquoi donc
+la vue de cet homme vous étonne-t-elle&nbsp;? C'est que, les
+femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant
+le Très-Haut&nbsp;: elles sont faibles, elles s'avouent faibles,
+elles tendent à la source de toute force. Mais l'homme,
+qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et conduit
+les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur
+que lui-même, qui, chaque jour, puise plus de
+confiance en sa raison par les grandes choses qu'il a
+faites avec cette raison, cet homme prosterné, humilié
+et priant comme une femme&nbsp;! pour en venir là, il faut
+qu'il ait un bien puissant et profond sentiment de son
+impuissance, qu'il ait lutté bien longtemps, bien durement,
+qu'il soit allé au fond des plus intimes méditations,
+pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de
+le protéger. C'est après avoir examiné, pesé toutes les
+ressources de la force départie à l'homme que sa raison
+est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec Dieu,
+a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y
+a là à la fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même raison.</p>
+
+<p>Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été
+donné de voir en Afrique est celui d'une cérémonie
+religieuse, la veille du béiram. C'était le soir, dans une
+mosquée&nbsp;: le ramadan finissait, et les musulmans s'assemblaient
+pour adresser, au dernier jour de ce temps
+de pénitence, une solennelle prière à Dieu. Du haut
+d'une galerie où étaient admis les chrétiens, nous embrassions
+au-dessous de nous la vaste nef, étincelante
+de lumières et toute remplie de croyants&nbsp;: là, pas une
+femme&nbsp;; des hommes seulement, en rangs réguliers,
+agenouillés sur les nattes, et tous immobiles, recueillis,
+sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou
+d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une
+hymne lente, dont la psalmodie sévère ressemblait au
+chant de nos églises&nbsp;: à certains moments, le chant se
+taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers
+le ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant
+une consolation et un appui. Et l'on voyait
+alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête enveloppée
+du haïk que ceint la corde de chameau, se
+prosterner ensemble, le front à terre, les bras et les
+mains étendus, dans le sentiment de leur néant.</p>
+
+<p>Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de
+nouveautés, gais, insoucieux, riants, se montraient
+avec des plaisanteries ces génuflexions et ces prosternements.
+Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu&nbsp;; il
+y avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes
+humiliés, à genoux, qui, avec leurs vêtements blancs,
+ressemblaient à des moines, c'étaient ces Arabes si
+fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont
+empreintes d'une si profonde dignité, qui passent,
+indépendants, leur vie dans la plaine et sous la tente&nbsp;;
+et parcourent le désert, dont ils sont les maîtres, sur
+leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont
+de vrais jeux de l'homme, les <i>fantasias</i>, où, lancés au
+galop, ils se poursuivent et se dépassent, jetant leurs
+longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur leurs hautes
+selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre
+qui les enivre et les enveloppe de fumée&nbsp;; ces mêmes
+Arabes qui, hier encore, poussant le cri de guerre, livraient
+aux Français ces combats acharnés d'où, quand
+ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
+glorieux&nbsp;! Eh bien&nbsp;! ces adversaires terribles, que nous
+avons appris à estimer en les combattant, c'étaient eux
+qui, là, prosternés et courbés sous la main de Dieu,
+rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et
+véritablement hommes dans leur adoration comme
+dans la bataille.</p>
+
+<p>C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce
+peuple&nbsp;: il a des vices, il est abattu par la corruption
+d'une religion fausse, mais il possède une vertu féconde&nbsp;:
+son cœur est religieux&nbsp;; il a le sentiment de sa condition
+vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force,
+il ne se dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant&nbsp;;
+il se relèvera.</p>
+
+<p>Quériolet était résolu à changer de vie&nbsp;: mais ne
+croyez pas qu'il se va confiner dans un monastère, pour
+s'y abîmer dans les prières et les méditations solitaires&nbsp;:
+cette vie de retraite semble trop facile à cette âme active&nbsp;;
+il avait donné au monde le spectacle de ses désordres
+et de ses vices, il fera le monde témoin de sa
+pénitence&nbsp;: là il trouvera encore à chaque pas les
+mêmes objets qui l'ont tenté&nbsp;; il lui faut combattre des
+ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans
+cesse&nbsp;: voici la cupidité, l'orgueil, la volupté&nbsp;; il part en
+croisade, il n'attend pas l'ennemi, il le va chercher.</p>
+
+<p>D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à
+vaincre, l'orgueil, l'orgueil qui, selon le mot d'un
+Père<span class="noteref">[1]</span>, est un renoncement à Dieu et un mépris des
+hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il
+monte à cheval pour retourner en Bretagne&nbsp;: on ne
+voyageait pas en ces jours de troubles sans être armé&nbsp;;
+il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, les
+pistolets à la ceinture et l'épée au flanc&nbsp;; il en repart
+dans une toute autre attitude&nbsp;: il attache ses pistolets
+et son épée sur sa selle, avec des cordes&nbsp;; désormais, il
+ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de brigands,
+qu'importe&nbsp;! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité
+de se défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé
+dans son château, il quitte ses habits brodés, ses
+plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint
+à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un
+bâton à la main, il se met en route pour un pèlerinage,
+mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un porche
+ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant,
+qui prenait partout le haut du pavé, un jour, une
+troupe de gueux, le voyant prier à deux genoux à la
+porte d'une église, le raillent, l'injurient et se jettent
+sur lui. Ah&nbsp;! à ce moment, le nouveau converti s'indigne,
+il se retrouve gentilhomme, et lève son bâton
+pour se défendre&nbsp;; mais ce mouvement de l'homme du
+passé n'a qu'un instant&nbsp;; il commande à son sang de se
+calmer, il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler
+de coups. Diogène jeta son écuelle, reconnaissant
+qu'il pouvait boire avec sa main&nbsp;: il ne faisait faire qu'un
+sacrifice à son corps&nbsp;; Quériolet ne porta plus de bâton,
+sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps,
+mais à son âme qui avait essayé de se révolter.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Saint Jean Climaque.]</blockquote>
+
+<p>Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire
+à la nature, la plus difficile à pratiquer, il est
+chrétien&nbsp;; maintenant, on le peut dire, tout était facile&nbsp;:
+il avait brisé le grand ressort qui fait agir les hommes&nbsp;;
+dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le
+faisait plus&nbsp;: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus
+de la terre, il accomplissait sans effort des actions
+que nous, d'en bas, alourdis, nous regardons
+comme impossibles&nbsp;: mais, ainsi qu'on l'a dit, &laquo;&nbsp;qui ne
+tend pas à l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières
+continuelles, des rigueurs auxquelles il se condamne&nbsp;:
+Il avait été impie&nbsp;; il consacre sa vie à étudier, à connaître
+cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et
+adorer Dieu qu'il avait blasphémé&nbsp;; il avait été voluptueux,
+débauché&nbsp;; il passe en prières, à genoux, sept et
+huit heures par jour, quelquefois dix heures&nbsp;; il s'impose
+l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois
+jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour
+qu'il fait de temps en temps dans des lieux déserts,
+livré aux plus rudes austérités. Il avait eu pour
+les femmes un de ces penchants violents par lesquels
+l'homme ressemble à un animal aveugle et furieux&nbsp;; il
+fait le vœu, et il l'observa jusqu'à sa mort, vis-à-vis
+même de ses parentes, de ne plus regarder jamais une
+femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée
+avait été une vie tout efféminée, de mollesse et de
+plaisirs faciles&nbsp;; il en mène une toute dure, de fatigues
+et de peines, il ne dort que tout habillé, par terre ou
+sur une chaise&nbsp;; comme d'autres inventent des voluptés
+nouvelles, il s'applique à la recherche des pratiques
+les plus rudes&nbsp;; de tourments dont il puisse souffrir à
+chaque instant&nbsp;: il porte des souliers dont les clous
+transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il
+entreprend ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à
+dix lieues par jour dans ce supplice. En un mot, la
+règle qu'il a prise est <i>de faire à son corps le plus de mal
+qu'il pourra</i><span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, <i>Vie de M. de Quériolet</i>.]</blockquote>
+
+<p>Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son
+prochain. Le poëte, quand il a voulu faire de l'avare
+un portrait saisissant, l'a montré avec tous les dons
+de la fortune&nbsp;: il possède une grande maison, des valets,
+des chevaux, une voiture, seulement il n'en use
+pas&nbsp;; et c'est dans Molière un trait de génie&nbsp;: la vilité
+de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus riche.
+Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne
+suit pas la règle ordinaire&nbsp;; il ne se défait pas de ses
+biens, il ne se rend pas indigent&nbsp;; il a un château,
+des domestiques et des terres, il les garde&nbsp;; seulement,
+tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres&nbsp;;
+il ne le possède pas, il ne s'en regarde que comme
+l'économe. Lui aussi, il est avare, il place toute sa
+fortune chez les pauvres&nbsp;; mais c'est un avare plus
+avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.</p>
+
+<p>Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider
+dans son œuvre de charité&nbsp;; son château, il le
+transforme en hôpital, il y recueille et y installe tous
+les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant
+pas encore assez, il fait des voyages exprès pour en
+aller chercher au loin. A toute heure, on peut entrer
+chez lui, il a toujours à donner&nbsp;; quand il n'y a plus
+rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux
+et ses draps&nbsp;; jamais son blé n'est porté sur le marché
+pour être vendu, il le partage entre les pauvres&nbsp;; qu'a-t-il
+besoin d'ailleurs de ces revenus&nbsp;? il ne dépense
+pas par an cent livres&nbsp;; quand il ne jeûne pas, il ne se
+nourrit que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose
+Quériolet à l'austère censeur de Rome, à Caton,
+calculant les moyens de faire rendre le plus d'intérêt
+à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre
+ses vieux esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on
+dise ce que vaut la vertu du stoïcien près de l'humble
+charité de ce grand chrétien inconnu&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut
+comparer. Quels chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu&nbsp;!
+Il est rencontré par un gentilhomme qui, le prenant
+pour un pauvre, le bat et manque le tuer&nbsp;: il l'aide à remonter
+sur son cheval&nbsp;; un autre jour, il se présente, à
+Rennes, dans une maison qu'il avait dotée pour y recueillir
+les indigents&nbsp;: il se laisse repousser et mettre à
+la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, presque
+de force, ordonné prêtre&nbsp;; il s'y résout, mais il ne confesse
+que les pauvres, il ne veut être que le serviteur
+des plus petits, des plus humbles, avec qui il se puisse
+encore humilier. Sa vie se partage entre la prière, les
+pauvres et les malades&nbsp;: cet élégant, ce raffiné, ce débauché
+s'est fait le propre infirmier de son hôpital&nbsp;;
+il veille au chevet des mourants, il soigne les galeux,
+il panse les plaies dégoûtantes&nbsp;; nouveau Job,
+Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne
+loi, car il s'est mis volontairement sur le fumier des
+autres.</p>
+
+<p>Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif
+de la volonté et de l'énergie. Descartes avait dit&nbsp;: Je fais
+table rase de mon esprit, j'oublie tout ce que j'ai appris,
+et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, en commençant
+par la première&nbsp;; et on l'admire pour avoir eu
+cette pensée et avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je
+m'étonne autant de l'œuvre de Quériolet&nbsp;; dire&nbsp;: Je ferai
+en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de force,
+et y avoir réussi n'est pas moins admirable.</p>
+
+<p>C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait,
+placé en tête de l'histoire de sa vie, où il est représenté
+avec un type fortement caractérisé&nbsp;: le nez en avant,
+un front buté, entêté, des pommettes maigres, saillantes,
+les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont
+adoucies et abattues par la continuité de la prière et
+des larmes, visage qui vous arrête, qui se fait regarder
+et dont on se souvient.</p>
+
+<p>Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs
+et les bonnes œuvres, et sa pénitence dura vingt-six
+ans. Il mourut jeune, en 1660, car les austérités
+avaient vite épuisé son corps&nbsp;: quand il se sentit près
+de sa fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de
+pèlerinage de la Bretagne&nbsp;; il y voulut mourir et y avoir
+son tombeau, gardant ainsi, jusque dans la mort, le
+double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien
+et de Breton.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XIV"></a><br>
+<h2>XIV</h2>
+<h2>Du mouvement intellectuel en Bretagne.</h2>
+<h3>Archéologie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Histoire.&nbsp;&mdash;&nbsp;Littérature.&nbsp;&mdash;&nbsp;Arts.&nbsp;&mdash;&nbsp;L'Association bretonne.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire
+remarquer le développement des études historiques
+en France&nbsp;; ce qu'il importe de constater, c'est le
+caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques
+années. Lors du mouvement romantique de la Restauration,
+on s'éprit avec enthousiasme des vieilles chroniques
+et des légendes&nbsp;; mais cette ardeur nouvelle tenait
+plus au plaisir de découvrir des sujets et des
+tableaux curieux et pittoresques qu'à un amour sincère
+et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des romans
+historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination
+suppléait à la demi-science des auteurs, et
+où la fantaisie était si intimement mêlée à l'histoire,
+qu'il était difficile de faire la part de la réalité et de la
+fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la
+poésie, non de l'histoire.</p>
+
+<p>Ce moment de première fièvre est passé&nbsp;: l'époque
+de la maturité est arrivée, et, avec la maturité, la gravité
+des études et de la pensée. Les hommes que nous
+voyons aujourd'hui à l'œuvre, ont, dans leurs travaux,
+une suite et une expérience qui les décèle hommes
+faits&nbsp;; ils ne se contentent plus des premières impressions,
+il leur faut quelque chose de précis et d'exact,
+le vrai&nbsp;; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt,
+ils veulent connaître les mœurs du passé, ses usages,
+ses arts, ses grands hommes, ses origines&nbsp;: de là,
+le développement des études archéologiques, études
+qui appartiennent plus particulièrement à la province.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>I</h2>
+<h2>Archéologie et histoire.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même
+que l'histoire naturelle, en grandissant, s'est divisée
+et subdivisée en une multitude de branches&nbsp;: géologie,
+anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc.,
+l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine,
+a été obligée de le répartir entre plusieurs mains&nbsp;: les
+époques ont été classées, et, dans chaque époque, les
+faits, les institutions, les monuments, les usages, les
+lois&nbsp;: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture,
+vitraux et boiseries, émaux, carreaux historiés,
+vieilles chartes, chroniques et légendes, voilà l'archéologie,
+et chacun de ces sujets suffit à absorber la vie
+de plusieurs savants.</p>
+
+<p>Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le
+vaste champ de l'histoire, le fouillant à l'envi, ne
+laissant rien de côté. Bientôt ils n'ont plus travaillé
+séparément, ils se sont réunis&nbsp;; partout des sociétés
+d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles
+se sont signalées par un éminent service, dont on ne
+saurait se montrer assez reconnaissant&nbsp;; elles ont conservé
+nos vieux monuments. Il y avait une horde de
+démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de
+<i>bande noire</i>, mais qui n'en continuait pas moins son
+œuvre indigne, et faisait tomber incessamment sur les
+églises et les châteaux le marteau de la destruction.
+C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les
+antiquaires&nbsp;; ils se placèrent devant les monuments
+menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là pour les défendre.
+Le public était indifférent&nbsp;; ils le réveillèrent,
+en lui expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il
+ne regardait même pas, ils accumulèrent les recherches,
+répandirent la connaissance du moyen âge, développèrent
+le goût&nbsp;; ils firent l'éducation de la bourgeoisie
+en art, en histoire. L'argent manquait, ils
+contribuèrent de leur bourse&nbsp;; ils étaient sans soutien,
+ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
+nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de
+leur venir en aide, il leur donna une part de son budget&nbsp;;
+il mit son sceau sur les monuments, comme on
+couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection
+inattendue, la <i>bande noire</i> recula, et ainsi furent
+sauvés de la ruine, conservés et restaurés, une foule
+de chefs-d'œuvre dont le sol de la France est couvert,
+que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et
+qui font aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes,
+et des études des savants.</p>
+
+<p>On ne croit pas être injuste envers les autres contrées
+de la France en disant que la Bretagne se distingue
+entre toutes par son zèle pour les études historiques.
+Dans toutes les villes importantes, il existe une
+société archéologique&nbsp;; il n'est pas un bourg, pour
+ainsi dire, où ne vive un de ces patients, modestes et
+infatigables <i>chercheurs de pistes</i>, qui s'appliquent à une
+partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient à
+fond&nbsp;: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a
+pris les voies romaines, sur lesquelles il a émis parfois
+des hypothèses discutables, mais, souvent aussi, des
+vues justes et perspicaces&nbsp;; M. Ramé, de Rennes, les
+carreaux historiés&nbsp;; M. Etiennez, les archives de Nantes&nbsp;;
+M. du Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques
+de son pays&nbsp;; M. Durocher, de Rennes, la carte
+géologique de Bretagne.</p>
+
+<p>Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan,
+le classique pays des dolmens et des menhirs&nbsp;; là, à
+Carnac, en face des immenses alignements de pierres
+debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit,
+M. de Keranflec'h, savant dans les origines et dans la
+langue de sa patrie, cherche à expliquer les monuments
+druidiques au milieu desquels il vit et à en déchiffrer
+le sens. Un examen attentif et persévérant, une
+rare perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux,
+sinon certain, du moins probable, sur cet immense
+amas de pierres symboliques, qui, comme le sphinx,
+posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont
+gardé le secret.</p>
+
+<p>La société archéologique de Vannes est fort active&nbsp;:
+elle a fondé un musée, et elle compte des antiquaires
+connus par de nombreux travaux&nbsp;: M. Lallemand, qui
+s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du christianisme&nbsp;;
+M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes
+chartes et des archives&nbsp;; M. le docteur Halleguen, de
+Châteaulin, des antiquités romaines&nbsp;; plusieurs ecclésiastiques,
+M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux antiquités
+celtiques&nbsp;; M. l'abbé Piederrière, à l'art du
+moyen âge&nbsp;; M. de La Morvonnais, enfin, qui a écrit sur
+l'architecture romaine en Bretagne un livre où les appréciations
+d'une critique fine et juste se joignent aux
+vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les
+numismates, de leur côté, éclairent les points obscurs
+de l'histoire de leur province. A Morlaix, c'est M. Lemière,
+à Rennes, M. Bigot&nbsp;; M. Bigot a publié et commenté
+toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume
+qui lui a valu les distinctions des académies. A Fontenay,
+qui, par sa position, est une ville plutôt poitevine
+que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
+à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon&nbsp;;
+mais M. Fillon n'est pas uniquement savant en médailles&nbsp;;
+il a rassemblé et publié déjà, en partie, une multitude
+de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à
+l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée.
+C'est à la fois un fureteur et un collectionneur, mais
+sans l'étroitesse d'idées qui accompagne souvent ces
+goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il amasse
+il tire des déductions générales&nbsp;; aussi ses travaux
+ont-ils porté son nom hors de la province&nbsp;: ce n'est
+plus un savant de l'Ouest&nbsp;; Paris le connaît, et la
+Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.</p>
+
+<p>D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le
+docteur Fouquet, recueillent les légendes populaires&nbsp;:
+La Fontaine avait bien raison de dire&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Si <i>Peau d'âne</i> m'était conté,</p>
+<p class="i2">J'y prendrais un plaisir extrême.</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires
+où se révèlent les usages du peuple, ses traditions,
+ses croyances, ses superstitions, où sont si bien
+unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la
+terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y
+a de vrai, sans pouvoir le préciser, jouit à la fois de la
+poésie du rêve et du mystérieux attrait de l'inconnu&nbsp;?
+Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas nous-mêmes
+à ces histoires fantastiques&nbsp;? on ne saurait le
+dire. En voyant la bonne foi, le ton sérieux et convaincu
+du narrateur, en l'entendant citer ses témoins, accumuler
+ses preuves, désigner du doigt les monuments du
+récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple,
+qui tout entier atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus
+de bon sens que le sceptique qui en rit. Il va sans dire
+que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne sont que
+les rapporteurs de ces légendes&nbsp;: M. de la Barre est plus
+littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus
+naïf&nbsp;; il ne raille pas, on voit qu'il sait parfois à quoi
+s'en tenir, mais il ne fait pas de réflexion qui vous désenchante&nbsp;;
+au contraire, il a le respect de ces mœurs,
+de ces croyances&nbsp;; il vénère les vieilles pierres, les
+lieux de pèlerinage, il raconte, comme un homme qui
+se plaît à ce qu'il raconte, et l'on se plaît à l'écouter<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie
+et de l'histoire&nbsp;; elle sert de transition à l'histoire proprement
+dite&nbsp;: cette vieille province de Bretagne a conservé,
+avec sa foi, ses costumes et sa langue, un profond
+sentiment national, et l'histoire est pour elle une
+manière de témoigner de son respect pour les ancêtres.
+L'histoire de la Bretagne, depuis les temps les plus reculés,
+a été examinée, discutée et racontée sous toutes
+les formes&nbsp;: monographies de villes, biographies d'hommes
+illustres, vies des saints, descriptions topographiques.
+Les ouvrages publiés récemment sont presque
+innombrables&nbsp;: en première ligne, la <i>Biographie bretonne</i>,
+entreprise il y a déjà plusieurs années, par un
+savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire
+de la marine à Brest, qui, avec le concours de tout ce
+qu'il y a en Bretagne d'hommes instruits, a retrouvé dans
+les chartes, dans les archives et les papiers de famille,
+des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés
+ou méconnus, et dressé comme un inventaire complet
+de toutes les illustrations de sa patrie&nbsp;; puis, sous une
+forme plus scientifique, une autre histoire de la Bretagne,
+<i>les Anciens évêchés de Bretagne</i>, par MM. Geslin de
+Bourgogne et An. de Barthélemy, un des ouvrages les
+plus considérables qui aient été publiés depuis longtemps
+par les départements. <i>Les Évêchés de Bretagne</i>
+n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas
+de planches représentant les types de l'architecture
+religieuse, civile et militaire&nbsp;: histoire générale, histoire
+de chaque diocèse, de ses évêques, de ses établissements
+religieux, des villes, des fiefs, des paroisses,
+etc. C'est une revue exacte des événements et
+des institutions, un véritable monument élevé à l'ancienne
+Bretagne.</p>
+
+<p>A côté de ces grandes œuvres, voici une foule
+d'études spéciales&nbsp;: tandis que d'excellents érudits
+écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie de
+ses grands hommes, M. Ropartz, la <i>Vie de saint Yves</i>,
+patron de la Bretagne, l'<i>Histoire de Guingamp</i> et celle
+<i>des Missionnaires et Fondateurs d'ordres religieux</i> en
+Bretagne&nbsp;; M. l'abbé Mouillard, la <i>Vie de saint Vincent
+Ferrier</i>&nbsp;; M. de La Bigne-Villeneuve, l'<i>Histoire de
+Rennes</i>, et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie
+de ces marins magnanimes, de ces vaillants corsaires,
+Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient,
+comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux
+Anglais&nbsp;; d'autres approfondissent les questions les
+plus difficiles et les plus ardues&nbsp;: M. A. de Blois, de
+Quimper, les <i>Origines du droit breton</i>&nbsp;; M. A. de Courson,
+le <i>Cartulaire de Redon</i>&nbsp;; M. du Fougeroux, de
+Fontenay, les <i>Premiers temps de l'Histoire du Poitou</i>.
+M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle édition
+de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le <i>Dictionnaire
+d'Ogée</i>&nbsp;; et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique,
+à Saint-Pol de Léon, petite ville qui fut autrefois un
+évêché, et qui aujourd'hui est presque déserte, un savant
+généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du <i>Dictionnaire
+héraldique de la Bretagne</i>, fait paraître un magnifique
+Album de miniatures (<i>fac simile</i>) du XVe siècle, le
+<i>Combat des Trente</i>, accompagné de documents puisés
+aux sources les plus authentiques sur les héros de cette
+lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré
+par l'obélisque de la lande de <i>Mi-Voie</i>.</p>
+
+<p>Dans les grandes villes, les ressources d'érudition
+permettent d'entreprendre des ouvrages étendus,
+comme les <i>Annales universelles</i> de M. Fourmont, à
+Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou
+vingt colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous
+les peuples de la terre, depuis la création du monde.
+Il est facile de faire ces sortes de tables synoptiques&nbsp;;
+mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de
+M. Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé
+à un point de vue scientifique. Il y a là plusieurs
+années de recherches laborieuses et une lecture immense&nbsp;:
+il est au courant de toutes les découvertes modernes,
+des travaux des savants de l'Europe et des savants
+de Calcutta&nbsp;; Zend des Persans, monuments du
+Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui
+sont aussi familiers que les traditions celtiques et les
+Eddas des Scandinaves&nbsp;; aussi, à la lueur de ce faisceau
+de lumières jaillissant de tous les points, il a, on n'ose
+dire débrouillé, mais éclairé le chaos des premiers
+temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs
+parentés, leurs migrations. Puis, après que, dans cette
+première partie, il a fait un rapide précis des événements,
+il reprend chaque période, il en écrit l'histoire morale&nbsp;:
+religions, langues, mœurs, institutions, philosophies,
+etc., dans la même forme synoptique, de manière
+à donner à la fois le spectacle de la marche de chaque
+peuple séparément, et du mouvement général de l'humanité,
+jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme
+un grand fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans
+le christianisme.</p>
+
+<p>Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à
+Nantes, les études historiques ont une physionomie
+plus vive&nbsp;; on y livre des batailles d'érudition. Les
+écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en proverbe,
+et leur franchise ardente, qui n'est pas moins
+remarquable quand ils traitent un point d'histoire
+contesté, prennent aussitôt les armes, attaquent et
+poussent devant eux, et frappent à coups redoublés
+tout historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe
+abattu. Ainsi, à Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a
+montré si clairement, si fortement, le véritable esprit de
+la <i>Réforme en Bretagne</i>, à l'occasion de l'<i>Histoire de la
+ligue en Bretagne</i>, par M. Grégoire&nbsp;; à Nantes, MM. Biré
+et Guéraud&nbsp;; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est
+attaché à l'<i>Histoire de la Révolution</i> de M. Michelet,
+qui avait touché à la Bretagne et à la Vendée, et il a
+fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une
+dissection qui ne laisse rien de côté&nbsp;: omissions, oublis
+volontaires, silence sur les atrocités des républicains,
+exagérations emportées&nbsp;; il a montré à nu la faiblesse
+et la partialité de cet écrivain, naguère noblement inspiré,
+aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche
+pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne
+raconte pas, mais qui plaide, qui ne peint pas, mais
+qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on devrait
+toujours le faire, avec force, convenance, érudition et
+émotion.</p>
+
+<p>M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour
+les monuments historiques, est à la fois écrivain, antiquaire,
+libraire, imprimeur&nbsp;: intelligence vive, ouverte
+à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît
+très-bien sa province, hommes, livres, sol, monuments&nbsp;;
+il a publié sur plusieurs parties de l'histoire de
+son pays des notices importantes, entre autres celle sur
+le <i>maréchal de Raiz</i>, le faux Barbe-Bleue de nos contes,
+où, les pièces du procès en main, il a rectifié les erreurs
+populaires et montré, telle qu'elle était réellement,
+cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
+de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de
+brillantes qualités, courage, science, passions sauvages
+et cruauté de damné. Nul historien ne pourra désormais
+se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud.
+Un livre plus important encore est le recueil des <i>Chansons
+de la Bretagne et du Poitou</i> depuis les temps
+les plus reculés, recueil composé de plus de douze
+cents chansons, qui donne sur les mœurs, les
+usages, les coutumes et la langue des détails souvent
+négligés par les historiens, et singulièrement
+propres à compléter la physionomie d'un peuple.</p>
+
+<p>Mais le plus savant des historiens bretons est M. de
+la Borderie, ancien élève de l'École des chartes, que
+le gouvernement a chargé de dresser le catalogue raisonné
+des archives et des pièces historiques de l'ancienne
+chambre des comptes de Nantes. Outre un grand
+nombre de fragments sur les points les plus obscurs
+de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a écrit
+l'histoire de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, un des épisodes
+les plus dramatiques de la lutte que la Bretagne
+n'a cessé de soutenir contre l'ancienne monarchie pour
+le maintien de ses privilèges. On ne peut nier que ce
+récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif&nbsp;;
+mais un intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt
+qui tient au talent original de l'auteur. Il n'a aucune
+prétention, il ne cherche pas les phrases à effet&nbsp;;
+on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer
+la vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on
+a cru et écrit jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime
+en vous la démontrant. Il est heureux et fier,
+comme il le dit quelque part, de publier des pièces si
+glorieuses pour son pays&nbsp;; il devient éloquent, et son
+émotion sincère gagne le lecteur&nbsp;; on partage son indignation
+ou sa pitié. Au milieu de ce récit net, ordonné,
+qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure
+que le terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît&nbsp;:
+il a parfois des railleries et des sourires goguenards
+qui rappellent l'esprit gaulois, et pour lesquels il y a
+un mot gaulois aussi et expressif, le mot <i>gouailler</i>. Il
+est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne,
+plus habile et plus déliée que la finesse normande
+si vantée. Il vous présente les choses d'une
+telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure
+avec lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant,
+que l'on s'étonne d'être allé si loin dans son sens. Il
+faut le dire&nbsp;: quelque étrange que puisse paraître une
+telle assertion au monde littéraire parisien, cette histoire
+de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, par M. de la Borderie,
+est supérieure à bien des œuvres publiées à
+Paris, signées de noms illustres et vantées comme des
+chefs-d'œuvre. On y trouve, à côté d'une érudition large
+et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration,
+la lucidité de la composition, la conscience de l'historien.
+Avec de telles qualités, M. de la Borderie n'a pas
+fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si facilement
+et si vaguement un <i>beau livre</i>, il a fait un bon
+livre, un livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne
+refera plus. On ne saurait mieux louer un historien.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>II</h2>
+<h2>L'Association bretonne.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Il est une institution qui distingue la Bretagne des
+autres provinces et où se réflète son génie, l'<i>Association
+bretonne</i>.</p>
+
+<p>Dans ce pays couvert encore de landes et de terres
+incultes, et où il reste tant de ruines des anciens âges,
+des hommes intelligents ont compris que ces deux
+intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de
+l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire
+locale. Les comices agricoles ne s'occupent que des
+travaux d'agriculture, les sociétés savantes que de
+l'esprit&nbsp;; l'Association bretonne les a réunis&nbsp;: elle est
+à la fois une association agricole et une association
+littéraire. Aux expériences de l'agriculture, aux recherches
+archéologiques, elle donne de la suite et de
+l'unité&nbsp;; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec
+ensemble&nbsp;; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle,
+l'œuvre des moines des premiers temps du christianisme
+dans la Gaule, qui défrichaient le sol et
+éclairaient les âmes.</p>
+
+<p>Un appel a été fait dans les cinq départements de la
+Bretagne à tous ceux qui avaient à cœur les intérêts
+de leur patrie, aux écrivains et aux propriétaires, aux
+gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions
+sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux
+moyens d'action&nbsp;: un <i>bulletin</i> mensuel, et un <i>congrès</i>
+annuel. Le bulletin rend compte des travaux des associés,
+des expériences, des essais, des découvertes
+scientifiques&nbsp;; le congrès ouvre des concours, tient des
+séances publiques, distribue des prix et des récompenses.
+Afin de faciliter les réunions et d'en faire profiter
+tout le pays, le congrès se tient alternativement
+dans chaque département&nbsp;; une année à Rennes, une
+autre à Saint-Brieuc, une autre fois à Vitré ou à Redon&nbsp;;
+en 1858, il s'est réuni à Quimper.</p>
+
+<p>A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées,
+discutées, éclaircies<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;: ces savants modestes
+qui consacrent leurs veilles à des recherches longues
+et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront
+pas ignorés&nbsp;; tant d'intelligences vives et distinguées,
+qui demeureraient oisives dans le calme des petites
+villes, voient devant elles un but à leurs efforts&nbsp;; la publicité
+en est assurée, ils seront connus et appréciés.
+D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à
+Brest, de Nantes à Saint-Malo, on se communique ses
+œuvres et ses plans&nbsp;; tel antiquaire, à Saint-Brieuc,
+s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper&nbsp;:
+il est un jour dans l'année où ils se retrouvent,
+où se resserrent les liens d'études et d'amitié.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien
+plus, un centre national&nbsp;: ces congrès sont de véritables
+assises bretonnes&nbsp;; ils remplacent les anciens États&nbsp;:
+on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le
+clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus
+nombreux qu'avant la Révolution, et de plus, mêlés aux
+nobles et aux bourgeois, les paysans.</p>
+
+<p>La Bretagne est une des provinces de France où les
+propriétaires vivent le plus sur leurs terres&nbsp;; beaucoup
+y passent l'année tout entière. De là une communauté
+d'habitudes, un échange de services, des relations
+plus familières et plus intimes, qui n'ôtent rien
+au respect d'une part, à la dignité de l'autre. Propriétaires
+et fermiers, réunis au congrès, sont soumis aux
+mêmes conditions et jugés par les mêmes lois&nbsp;; souvent
+le propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces
+mêlées animées, où l'on se communique ses procédés,
+où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue des
+prix et des encouragements, les riches propriétaires et
+les nobles traitent les paysans sur le pied de l'égalité&nbsp;;
+ici, la supériorité est au plus habile&nbsp;: c'est un paysan,
+Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du congrès
+de Redon.</p>
+
+<p>Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe&nbsp;;
+l'ardeur a toujours été en croissant&nbsp;; les congrès sont
+devenus des solennités&nbsp;: on y vient de tous les points
+de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du
+Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les
+prix sont décernés en grande pompe. Au concours des
+laboureurs, on voit souvent soixante charrues en ligne
+partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit
+sillon. Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut,
+des savants couronnés par les académies, les plus
+beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont jadis
+illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux
+qui viennent de conquérir, en Afrique et en Crimée,
+une gloire nouvelle&nbsp;: le comte de Sesmaisons, le général
+Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la Villemarqué,
+de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux
+voisins, les dames de la ville, remplissent la vaste
+salle des séances, où se livrent des luttes qui sont quelquefois
+vives, car les Bretons tiennent fortement à
+leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres
+de l'Association se rendent à la distribution des prix
+en grand appareil, au milieu d'une population empressée
+comme pour une fête, au son des cloches, entre
+deux haies de troupes, à travers les rues de la ville,
+pavoisées du drapeau national breton, la bannière à
+hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut au peuple et
+que le peuple aime&nbsp;: quand il assiste à ces solennités,
+où il se voit représenté par les plus nobles et les
+plus dignes, il se sent vivre et il se redresse avec un
+légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il est encore
+capable de grandes choses.</p>
+
+<p>Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association
+bretonne a été dissoute&nbsp;: un zèle plus ardent qu'éclairé
+la représenta comme une réunion d'hommes qui, sous
+d'apparentes études d'histoire, cachaient des préoccupations
+moins désintéressées&nbsp;; on craignit qu'elle ne devint
+un foyer de passions et d'intrigues politiques. Ces
+craintes n'étaient pas fondées&nbsp;: l'Association bretonne
+se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant
+à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le
+concours de l'autorité&nbsp;; elle n'avait aucun des caractères
+des associations politiques, aucune des conditions
+des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que soit
+d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations
+qui ont amené sa suppression, on ne saurait trop regretter
+une association qui, pendant qu'elle a existé, a
+rendu tant de services à l'agriculture, à la science historique
+et archéologique, qui excitait dans cinq départements
+une émulation généreuse, donnait un but et
+un ensemble à leurs travaux, développait le goût des
+études sérieuses et tendait à former dans la province
+un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la
+force du cœur de la France, réveillent à ses extrémités
+le mouvement, la pensée et la vie.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>III</h2>
+<h2>Musées et collections.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve
+dans presque toutes les villes de Bretagne des collections
+particulières. Paris, grâce à Dieu, n'a pas absorbé
+tous les chefs-d'œuvre de l'art&nbsp;; plusieurs causes,
+le loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la
+vente des vieux châteaux, le goût, enfin, des curiosités
+de l'art que développe l'uniformité d'une vie calme et
+inactive, ont facilité la formation des collections en province.
+Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont
+presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou
+expliquent l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait
+les comparer aux grandes collections de Paris&nbsp;; mais il
+est tel livre, telle œuvre d'art conservés dans le musée
+d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel
+Cluny, et que l'on est pourtant heureux de n'y pas
+voir. Ces beaux fragments que l'on rencontre au milieu
+d'objets souvent médiocres, on les examine avec un
+soin plus attentif, on les apprécie mieux&nbsp;; leur isolement
+même leur donne un intérêt de plus.</p>
+
+<p>Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province
+le chef-d'œuvre d'un maître, comme la <i>Chasse
+au lion</i>, de Rubens, et <i>le Christ en croix</i>, de Jordaens,
+du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique
+toile de Sigalon, l'<i>Athalie</i>, du musée de Nantes, une
+des rares compositions originales de ce consciencieux
+artiste, à qui l'étude assidue de Michel-Ange avait révélé
+l'énergie de l'expression, l'ampleur de la composition,
+la grandeur du style&nbsp;? Le manuscrit de <i>saint Augustin</i>,
+de la bibliothèque de Nantes, serait-il autant
+goûté s'il était à Paris, tandis qu'il n'est pas un étranger
+à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de l'art du
+XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les
+magnifiques manuscrits de la bibliothèque des ducs de
+Bourgogne, semblent avoir été peintes par la même
+main, avec la même naïveté, la même couleur brillante
+et durable, la même finesse d'exécution et le même
+sentiment religieux. Et, dans les collections particulières,
+qui ne remarquera avec une vive curiosité la
+serrure signée <i>Donatello</i>, du cabinet de M. Mauduyt,
+merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant
+qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste
+florentin, et les manuscrits autographes de Dom <i>Lobineau</i>,
+l'historien de la Bretagne, appartenant à M. de la
+Borderie, et le recueil des lettres de <i>Camille Desmoulins</i>,
+de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
+se montre sous un jour inconnu, comme père,
+frère, époux, le fougueux et éloquent écrivain de la
+Révolution&nbsp;? Enfin, où seraient mieux placés que dans
+un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement
+bretonnes, la giberne de <i>La Tour-d'Auvergne</i>, qui ne fut
+pas seulement le premier grenadier de France, mais
+aussi un des premiers savants de la Bretagne, et les
+pantoufles de la <i>reine Anne</i>, que les Bretons appellent
+toujours la <i>duchesse</i> Anne, et le casque de <i>du Guesclin</i>,
+le héros-breton&nbsp;?</p>
+
+<p>Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares
+trésors. Les musées et les cabinets des villes de Bretagne
+possèdent, d'ailleurs, une quantité d'objets curieux
+ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de
+Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens
+légués, au siècle dernier, par M. de Robbien, et où l'on
+admire des croquis de <i>Rembrandt</i>, de <i>Michel-Ange</i> et
+du <i>Pérugin</i>, peut citer, après son Jordaens et son Rubens,
+plusieurs belles toiles&nbsp;: les <i>Noces de Cana</i>, attribuées
+à <i>Jean Cousin</i>, des <i>Casanova</i>, des <i>Paul Véronèse</i>,
+un <i>Tintoret</i>, un <i>Desportes</i>, et une scène de cour
+de <i>Clouet-Janet</i>, d'une touche aussi délicate que les
+tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes
+est un des plus riches de province&nbsp;: outre plusieurs
+compositions de peintres anciens, il doit à la munificence
+de deux donateurs, M. Urvoy de Saint-Bédan et
+le duc de Feltre, une collection remarquable d'œuvres
+des peintres contemporains, <i>Ary Scheffer, Ziégler,
+Grenier, Vernet, Léopold Robert</i>, deux ou trois toiles
+du meilleur temps de <i>Brascassat</i>, les <i>Taureaux attaqués
+par les loups</i>, entre autres, que Paris a revus
+et admirés à l'Exposition universelle de 1855&nbsp;; une
+suite, enfin, de dessins de <i>Paul Delaroche</i>, où l'on
+peut voir avec quelle gravité et quelle profondeur de
+pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et
+comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses,
+la précision du dessin, la vivacité de l'expression
+et la vérité des caractères.</p>
+
+<p>Les collections archéologiques ont été, on le conçoit,
+plus faciles à former&nbsp;; le goût et l'étude des antiquités
+poussait à recueillir de tous côtés les objets qui présentaient
+quelque intérêt historique ou artistique. Ici,
+les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque
+toutes, ont fondé des musées archéologiques. Celui de
+Vannes se distingue par une collection d'armes celtiques
+trouvées dans le pays&nbsp;; le musée archéologique de
+Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville
+ou des antiquités locales, des sculptures de l'ancienne
+église de <i>Saint-Nicolas</i>, des tombeaux carlovingiens
+de <i>Rezé</i>, des chapiteaux mérovingiens de <i>Vertou</i>, des
+bas-reliefs gallo-romains provenant du <i>Bouffay</i>,
+des fragments de l'église de <i>Saint-Félix</i>, qui remontent
+au VIe siècle, etc. Quant aux cabinets particuliers,
+on peut à peine mentionner les principaux&nbsp;:
+à Rennes, celui de. M. <i>Aussant</i>, qui a rassemblé une
+quantité d'objets d'art et d'antiquités&nbsp;; à Fontenay, la
+savante collection de médailles de M. <i>B. Fillon</i>&nbsp;; à
+Nantes, la bibliothèque de M. <i>Dobrée</i>, riche en incunables
+et en livres rares, la collection d'autographes
+de M. <i>Lajarriette</i>, qui vient d'être vendue, celle de
+gravures de M. <i>Antime Ménard</i>&nbsp;; les tableaux de Madame
+<i>Barbier</i>, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt
+et de Girardot. A Vitré, M. de la Borderie, qui est
+archiviste paléographe, a pris pour spécialité de recueillir
+les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne,
+entre lesquels on doit signaler des papiers importants
+du prieur <i>Audren de Kerdrel</i> et d'<i>Albert le Grand</i>. Le
+cabinet de M. le docteur Mauduyt est des plus variés&nbsp;:
+monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités
+égyptiennes, objets d'art&nbsp;; le tout catalogué et classé
+avec autant d'érudition que de goût. M. le baron de
+Girardot possède d'importants documents sur la Révolution
+et l'émigration, plusieurs lettres des rois de
+France&nbsp;; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre
+du maréchal de la Châtre à Henri III, datée de 1579,
+où il refuse d'exécuter les ordres du roi, qui lui commandait
+de massacrer les protestants dans sa province.
+Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que
+le noble gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et
+qu'au temps même des luttes les plus passionnées, il
+se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments
+vraiment français, et qui avaient conservé le
+respect de la vie humaine&nbsp;; l'histoire devra désormais
+citer le maréchal de la Châtre&nbsp;: lui aussi, sans
+l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom
+immortel.</p>
+
+<p>Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une
+spécialité&nbsp;: une collection de minéraux du département,
+qui en détermine les couches géologiques, et une longue
+suite de coquilles et de plantes marines recueillies
+par les capitaines de navires dans toutes les mers du
+globe. Mais le cabinet du conservateur du muséum,
+M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore&nbsp;: de son
+voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres
+surtout aux usages domestiques, qui mettent,
+pour ainsi dire, sous les yeux, les mœurs de l'antique
+Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
+lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir
+chaud, jusqu'aux chats et crocodiles embaumés, depuis
+les souliers encore couverts de la boue du Nil,
+une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et
+aux chemises de lin, dont la forme ne diffère guère
+des nôtres, depuis les fausses tresses et les perruques
+des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le
+fard dont elles peignaient leur visage.</p>
+
+<p>Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne
+rencontre de rares collections amassées par d'anciennes
+et opulentes familles, et qui sont ouvertes
+aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie,
+dont les maîtres sont moins les propriétaires que
+les gardiens&nbsp;; et, parmi ces châteaux, en première
+ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, où,
+au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux
+de statues de marbre, de curiosités venues de tous
+les pays, sont réunis dans une vaste salle plus de
+trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles&nbsp;; véritable
+musée français, galerie de grands hommes et
+de femmes célèbres dont s'est entourée, ainsi que
+d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles
+et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.</p>
+
+<p>Ces musées, ces collections, partout répandues, ont
+bien plus de prix en province qu'à Paris. En province,
+où l'esprit se laisse facilement aller à la paresse, s'amollit
+et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette production
+continue d'œuvres de la pensée qui, sans
+cesse, tient Paris debout, on a besoin de secousses
+intellectuelles, et ces secousses, précisément, parce
+qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
+plus profonde&nbsp;: la vue de ces chefs-d'œuvre, rencontrés
+çà et là à de longs intervalles, est comme l'éclair qui
+découvre tout à coup un pan de ciel bleu, fait entrevoir
+au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles
+pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du
+beau.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>IV</h2>
+<h2>Société académique de Nantes.&nbsp;&mdash;&nbsp;Poëtes
+et romanciers.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne&nbsp;:
+son port, où des milliers de navires débarquent
+les produits de l'Amérique et des Indes&nbsp;; sa Bourse active,
+ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes
+cheminées d'où s'échappe une noire fumée&nbsp;; les magasins
+et les cafés de ses rues neuves, resplendissants de
+glaces et de dorures, comme à Paris&nbsp;; et, dans les vieux
+quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots,
+de cafés, de sucres, des denrées de tous les pays du
+monde&nbsp;; son chemin de fer qui traverse la cité de part
+en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas des navires,
+et emporte et rapporte incessamment, au vol de
+ses chevaux de feu, les lourds wagons de Paris à Nantes,
+de Nantes à Saint-Nazaire, reliant d'un double sillon
+la capitale à la mer&nbsp;; ses courses, ses théâtres, et ce
+mouvement, enfin, condition et marque distinctive de
+notre âge, violent, fiévreux, qui précipite les revirements
+de fortune, et qui, pour arriver plus vite, a trouvé
+des ressources nouvelles, la vapeur, l'électricité, la lumière
+du soleil, prompts comme nos désirs impatients.</p>
+
+<p>Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce
+et d'industrie, préoccupée de vendre des épices,
+de raffiner du sucre ou d'armer des navires&nbsp;: les lettres,
+les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle,
+ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.</p>
+
+<p>Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté
+des lettres et d'une école de droit&nbsp;; mais le gouvernement
+a reconnu que cette grande cité a une importance
+exceptionnelle, et il y a fondé une <i>École préparatoire</i>
+des sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés,
+qui distribue un enseignement moins élevé que les Facultés,
+supérieur aux lycées, qui convient surtout à une
+ville riche et commerçante, et où les jeunes gens peuvent
+continuer leurs études littéraires et se maintenir
+au niveau du progrès des sciences. Ajoutez que
+Nantes possède une <i>École industrielle</i>, une <i>École chorale</i>,
+un <i>Cercle des beaux-arts</i>, à la fois école de dessin
+et galerie permanente d'exposition des ouvrages des
+artistes nantais, une <i>École secondaire de médecine</i>, une
+<i>Revue</i>, une <i>Société académique</i>, et de riches et beaux
+établissements scientifiques, muséum, musée, bibliothèque,
+etc.&nbsp;; que les arts, la musique, la peinture, la
+sculpture y sont cultivés, non par des amateurs, mais
+par des artistes dignes d'être partout estimés et distingués,
+et qui continuent cette noble suite de peintres
+provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître
+la vie ignorée et les œuvres souvent admirables<span class="noteref">[1]</span>&nbsp;:
+M. Charles Leroux, peintre de paysages, qui copie la
+nature bretonne avec amour et grandeur&nbsp;; M. de Wismes,
+auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la <i>Vendée</i>,
+le <i>Maine</i> et l'<i>Anjou</i>, aujourd'hui connus et répandus
+dans toute la France&nbsp;; M. Bournichon, M. Dandiran,
+toute une école d'habiles sculpteurs en bois&nbsp;; des statuaires
+surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste,
+mort il y a peu de temps, et M. Amédée Mesnard, son
+émule, plein d'imagination, de verve et de pensée, à
+qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de
+Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper,
+auteur d'une quantité d'œuvres populaires en Bretagne,
+entre autres, du fronton de Notre-Dame de Bon
+Port, composition de quatorze figures colossales, et de
+cette poétique statue de <i>sainte Anne</i>, qui, du haut d'un
+rocher, à l'entrée du port de Nantes, domine la ville
+et le cours du fleuve, et semble suivre et protéger les
+vaisseaux descendant à la mer&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Peintres Provinciaux de l'ancienne France</i>, 3 vol, in-8&deg;.]</blockquote>
+
+<p>Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne
+par son étendue et sa population&nbsp;; le nombre et l'importance
+des œuvres de l'esprit en font le centre d'un
+grand mouvement intellectuel.</p>
+
+<p>La Société académique de Nantes est connue depuis
+longtemps par des travaux sérieux qu'elle publie dans
+un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs hommes
+d'un mérite distingué&nbsp;: M. l'abbé Fournier, curé de
+Saint-Nicolas, ancien représentant à l'Assemblée constituante,
+dont tout à l'heure on dira l'œuvre capitale&nbsp;;
+M. le baron de Girardot, secrétaire général de la préfecture,
+qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la
+fréquentation des hommes éminents et le goût des
+études historiques, avec un zèle actif, une érudition
+vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur
+la Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, <i>les Administrations départementales de 1790 à l'an VIII</i>, où
+l'expérience de l'administrateur a heureusement aidé
+l'historien&nbsp;; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà
+cités&nbsp;; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits
+peu connus de l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une
+Étude sur l'historien Travers&nbsp;; des savants, M. le docteur
+Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique&nbsp;; M. Robière,
+de chimie&nbsp;; M. Huette, de curieuses observations
+de météorologie&nbsp;; M. le docteur Foullon, antiquaire et
+collectionneur, qui a traité de l'<i>Organisation de la médecine</i>
+au point de vue des services publics, etc.</p>
+
+<p>Mais le premier de tous est un savant illustre, qui
+n'appartient pas seulement à la Bretagne, mais à la
+France, le célèbre voyageur en Égypte, M. Caillaud.
+Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a
+fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une
+surtout, des plus intéressantes, pour laquelle la Hollande
+lui a décerné, il y a peu d'années, un prix extraordinaire,
+la découverte du <i>procédé de perforation des
+pholades</i>. On avait jusqu'alors cru que les pholades,
+petits mollusques très-communs sur les côtes de Bretagne,
+employaient, pour percer le dur granit où elles
+vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves
+de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet&nbsp;:
+il recueillit, près du Pouliguen, des pholades attachées
+à des morceaux de roc (gneiss), les plaça dans un
+bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit
+l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se
+passèrent sans que les pholades donnassent signe de
+vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un bruit de scie
+qui retentissait dans le bocal&nbsp;; il se lève, et, à la lueur
+d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant
+et se retournant à droite et à gauche, avec un mouvement
+régulier, à la manière d'une vrille qui perce un
+trou&nbsp;; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête,
+et un jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal&nbsp;;
+c'était le résidu de son travail, la partie du roc
+pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se débarrassait
+et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant,
+attentif et charmé, surprend une à une les pholades
+accomplissant leur patient ouvrage, et se creusant
+leur demeure, l'arrondissant et la polissant, comme
+avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que
+leur coquille&nbsp;; et cette coquille, au lieu de se détériorer
+par le frottement continu, se développe à mesure que
+le travail avance&nbsp;; à la scie qui s'use une autre scie
+s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de
+suite jusqu'à <i>quarante</i>, que M. Caillaud a comptées, et
+avec lesquelles le petit animal, à force de tourner et
+retourner sa frêle enveloppe, cette coquille que la pression
+d'un doigt d'enfant suffirait à briser, perce à jour
+le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer&nbsp;! phénomène
+admirable qui confond la sagesse humaine, et
+qui est un de ces millions de miracles naturels que
+Dieu nous fait voir constamment dans la création&nbsp;!</p>
+
+<p>Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux
+revues à Nantes&nbsp;: la <i>Revue des provinces de l'Ouest</i>,
+dirigée par M. Guéraud, avait choisi une spécialité
+précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire
+de la Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues,
+MM. Guéraud, Fillon, Marchegay, Duchâtellier,
+tiraient des archives départementales, épiscopales et
+municipales et des collections particulières, complétant
+ainsi, pour la province de Bretagne, la savante
+<i>Bibliothèque de l'École des chartes</i>&nbsp;; de plus un Bulletin
+bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés
+en Bretagne ou concernant les départements de
+l'ouest, ou qui ont pour auteurs des Bretons et des
+Poitevins. Cette revue n'existe plus.</p>
+
+<p>La <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i> a été fondée par
+M. de la Borderie, qui a réuni autour de lui les hommes
+les plus distingués de la province. Là on retrouve plusieurs
+des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une
+juste réputation par de grands travaux&nbsp;: MM. de
+Carné, de Courson, de la Gournerie, de Courcy, de
+la Villemarqué, etc.&nbsp;; à côté d'eux, de jeunes hommes
+d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un
+plus grand théâtre&nbsp;: M. Alf. Giraud, ancien élève de
+l'École des chartes, auteur de notices sur Tiraqueau,
+Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré de
+poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise&nbsp;;
+M. de Rochebrune, qui cultive et juge les arts avec
+goût et intelligence&nbsp;; M. Ropartz, dont l'Académie
+des inscriptions a distingué récemment les Études
+historiques&nbsp;; puis de vrais Bretons qui parlent et
+écrivent la langue de leurs pères, le breton&nbsp;: M. le
+Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y
+a deux ans à peine, et dont ses compatriotes ont
+dit que&nbsp;: &laquo;&nbsp;c'était le plus grand poëte qui ait écrit
+en langue celtique.&nbsp;&raquo; Car elle produit encore des
+fleurs de poésie celtique, cette vieille terre armoricaine,
+des poésies d'une saveur franche et d'un
+caractère original, nées du souffle des événements
+contemporains ou inspirées par le sentiment de la
+nature. La nature, les Bretons l'ont de tout temps vivement
+et profondément sentie, bien avant J.J. Rousseau
+et Bernardin de Saint-Pierre&nbsp;; les poëtes n'ont
+jamais manqué en Bretagne, et les plus beaux chants,
+les plus populaires, sont dus à des paysans, à des
+pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont
+pas des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes
+pittoresques, qui parlent la langue nationale&nbsp;; qui
+ont gardé les mœurs antiques, et dont la vie se passe
+parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés
+par la légende, dans les vastes landes couvertes
+de genêts et la solitude des grands espaces, ou en
+face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de granit.
+Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les
+transforme et les idéalise&nbsp;; on les trouve poétiques, et
+ils sont naturellement poëtes<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans
+la littérature contemporaine, MM. Ach. du Clésieux,
+H. Violeau, de Francheville et Brizeux, le barde breton
+par excellence, sont animés du même génie, s'inspirent
+des mêmes sentiments&nbsp;: la foi, la religion du
+foyer, le culte de la famille, l'amour du pays&nbsp;; tous
+connaissent cette passion de mélancolie, amante de
+l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein
+de la mère patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère
+de gravité, enfin cette rêverie naïve et touchante
+qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, l'hommage
+le plus délicat et le plus rare&nbsp;: il avait publié, il y
+a vingt ans, sans le signer, un volume de poésies&nbsp;; un
+jour, dans une ville du Nord, quelqu'un, une âme aimante
+sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
+fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut
+faire partager à d'autres le charme qu'il avait ressenti&nbsp;;
+il le fit imprimer de nouveau, et, ne sachant quel nom
+y inscrire, il lui donna le gracieux titre de <i>Fleurs inconnues</i>.</p>
+
+<p>Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers
+de poëtes plus jeunes qui chantent aujourd'hui,
+M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, mademoiselle
+Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un
+conteur qui, lui aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge.
+Les <i>Récits et nouvelles</i> de Jules d'Herbauge
+(sous ce nom se cache une femme qui porte un nom
+illustre, madame la comtesse de ........), ont été publiés
+en partie par la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, et les
+juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt un talent
+vraiment supérieur&nbsp;: une exposition simple faite
+avec un calme sûr de soi, force que possèdent seuls
+les maîtres&nbsp;; ils partent d'un pas mesuré, comme des
+gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment
+ils la doivent finir&nbsp;; les caractères se dessinant,
+l'action se nouant en peu de mots, sans réflexions par
+les faits mêmes&nbsp;; peu de dialogue,&nbsp;&mdash;&nbsp;le dialogue n'est
+souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier,
+qui n'est pas maître de son sujet&nbsp;; lorsque les
+caractères sont bien tracés, il n'est pas besoin de
+tant de paroles&nbsp;; aussi peut-on remarquer que les
+conteurs de notre temps qui excellent dans le dialogue
+ne dessinent pas de caractères&nbsp;;&nbsp;&mdash;&nbsp;un puissant
+intérêt dramatique, naissant du développement des
+passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne,
+parce que l'auteur est lui-même ému des événements
+qu'il voit et qu'il met sous les yeux&nbsp;; l'impartialité
+dans la peinture des mœurs, une intelligence
+enfin des sentiments les plus divers. Deux nouvelles
+bretonnes, <i>la Jaguerre</i> et <i>la Grande Perrière</i>,
+rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité,
+les beaux récits de Walter Scott&nbsp;; dans d'autres, la finesse
+d'observation et une singulière connaissance
+des ruses féminines décèlent la main d'une femme.</p>
+
+<p>Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre
+femme qui a donné deux recueils remarquables par
+une verve poétique peu commune, et mademoiselle
+Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement
+émus et souvent passionnés, continuent la pléïade
+de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a
+donné naissance&nbsp;: mesdames Dufresnoy, la princesse
+C. de Salm-Dyck, Mélanie Waldor et Elisa Mercœur.</p>
+
+<p>M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies,
+intitulé <i>Souvenirs bretons</i>, où l'on reconnaît deux manières,
+l'imitation de MM. Hugo et de Musset, avec une
+certaine habileté dans la facture du vers&nbsp;; puis, et c'est
+la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes&nbsp;;
+car il faut remarquer que les pièces imitées sont
+des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et qui
+pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes
+ou à Rennes&nbsp;; mais quand M. Halgan traite un sujet breton,
+le poëte redevient lui-même&nbsp;; il s'émeut, il se complaît
+à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il passe encore
+sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper
+de crêpes<span class="noteref">[1]</span>. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque
+il décrit le brillant costume de Loc-Tudy (<i>le
+retour du Pardon</i>)&nbsp;; il parcourt la plaine nue qui s'étend
+de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel
+et coupée de marais salants, et, en quelques traits, il
+en rend la tristesse et la sauvage grandeur, de même
+qu'il dessine fièrement la robuste population des paludiers
+du Croisic&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,</p>
+<p class="i2">A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,</p>
+<p class="i2">Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il
+avancera, plus il deviendra Breton. M. Em. Grimaud
+n'a plus à se former, c'est le poëte national, qui cherche
+et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
+le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi,
+comme bien des jeunes poëtes, par l'imitation. Son
+premier volume, les <i>Fleurs de Vendée</i>, contient plusieurs
+pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les
+idées mêmes des poëtes de l'école romantique&nbsp;; mais
+le caractère original n'a pas tardé à se déceler. Il a en
+lui deux sources pures et profondes&nbsp;: le sentiment de
+la nature et l'amour de son pays&nbsp;; il sent les harmonies
+de la campagne&nbsp;; il erre le matin dans les champs, en
+écoutant d'une oreille attentive et charmée la bergeronnette
+et la fauvette qui <i>lui dit ses plus belles chansons</i>,
+le merle sifflant dans le buisson&nbsp;; il erre dans les
+bois en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen&nbsp;;
+ou bien savourant l'haleine du Bocage aux premiers
+jours de mai, le long des chemins couverts, il
+découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du
+printemps<span class="noteref">[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote>
+
+<p>Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement,
+il la respecte, il l'admire, et il la chante comme
+un fils pieux&nbsp;; il recueille ses traditions et ses légendes,
+mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et
+sceptiques&nbsp;; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent
+et l'émotion de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et
+qui frémit à ce qu'il raconte&nbsp;; il a la foi ardente et fière
+de ses pères&nbsp;:</p>
+
+<p>Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens&nbsp;!</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits&nbsp;!</p>
+<p class="i2">Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p><i>La Pêche maudite</i> est une terrible histoire&nbsp;; elle a
+pour refrain&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Il ne faut pas pêcher le jour des morts&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Une seule chaloupe part&nbsp;; elle est montée par un
+pêcheur impie qui a fait le tour du monde, un sceptique
+qui ne croit plus à rien&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Il n'a plus peur même des revenants&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Les poissons par milliers entourent sa barque&nbsp;; il
+jette le filet, mais tout à coup le poisson fuit comme
+par enchantement, et qu'amène-t-il&nbsp;? Une <i>tête de mort</i>&nbsp;!</p>
+
+<p>Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte
+s'écrie&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie&nbsp;?</p>
+<p class="i2">Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,</p>
+<p class="i2">O terre de géants et de genêts en fleurs&nbsp;?</p>
+</div>
+</div>
+
+<p>on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le
+poussait, et qu'un jour il serait lui-même ce poëte
+vendéen.</p>
+
+<p>Il l'a été, il l'est&nbsp;: dans <i>les Vendéens</i>, il a peint les sublimes
+actions de cette guerre héroïque et douloureuse,
+et alors l'enthousiasme l'emporte sur ses ailes&nbsp;: le poëte
+est presque un soldat, il y a en lui quelque chose de
+contenu, comme un sauvage désir de parcourir la
+lande le fusil à la main. Il n'admire pas seulement
+Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, la Rochejaquelein,
+les héros avec lesquels il marche à la bataille,
+au supplice, à la mort&nbsp;; il les aime et les fait aimer.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h2>V</h2>
+<h2>Monuments.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>Ce pays de foi n'a pas changé&nbsp;: nulle part on ne construit
+un plus grand nombre d'églises, et de belles
+églises. Il en a été en Bretagne comme à Athènes&nbsp;:
+Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues&nbsp;;
+le goût y devint général, le sentiment du beau, pour
+ainsi dire, naturel. En Bretagne, toutes les églises sont
+jolies&nbsp;; la vue d'œuvres excellentes y a conservé plus
+qu'ailleurs la pureté du goût&nbsp;; à part Brest, ville nouvelle
+(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises
+sont d'un style bâtard, sans caractère et sans grandeur,
+toutes les constructions récentes ont été conçues
+dans le style <i>gothique</i>, qui ne devrait pas s'appeler autrement
+que le style <i>catholique</i>.</p>
+
+<p>Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles,
+des basiliques, des cathédrales&nbsp;: à Lorient, à Saint-Brieuc,
+à Quimper, à Dinan, à Nantes. Saint-Brieuc,
+en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume,
+construit l'élégante chapelle de Notre-Dame
+de l'Espérance, imitation du XIIIe siècle. A ses portes,
+le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. Ach.
+du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle,
+ornée de sculptures exécutées par un statuaire
+du pays, M. Ogé, et dont le blanc clocher, hardi,
+élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel
+et guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine.
+A Nantes, il n'y a pas moins de dix églises en
+voie d'exécution&nbsp;: d'abord, la cathédrale, <i>Saint-Pierre</i>,
+dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et
+il ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties
+peu importantes au vaste édifice, mais d'en doubler
+presque l'étendue&nbsp;; quand elle sera achevée, ce sera le
+dôme de Cologne de la Bretagne&nbsp;; puis la <i>Madeleine</i>,
+l'église des <i>Jésuites</i>, la chapelle du <i>petit séminaire,
+Saint-Clément</i>, les <i>Minimes, Notre-Dame de Bon Port</i>,
+le <i>grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie</i>, etc.</p>
+
+<p>Et chacune de ces églises est remarquable par quelque
+détail caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un
+baldaquin curieusement colorié, comme on en voit
+dans quelques villes du midi de la France et de l'Italie&nbsp;;
+là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre
+d'un bel et harmonieux effet&nbsp;; à la maison des Minimes,
+occupée par la congrégation des missionnaires
+diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières
+exécutées par un Nantais, M. Échappé&nbsp;; des
+tableaux décoratifs en émail, de Devers, qui, par la
+propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, conviennent
+si bien à orner les portiques et les galeries à
+jour&nbsp;; la cour du grand séminaire a été entourée par
+M. Nau, architecte de la cathédrale, d'un noble et sévère
+cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
+mœurs&nbsp;: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans
+le style du XIIIe siècle M. Liberge&nbsp;; au fond du chœur,
+encore inachevé, vous verrez une petite statue de la
+Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette inscription
+naïve, inspirée par une vraie foi bretonne&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>
+SOUS LA PROTECTION DE MARIE<br>
+TOUT GRANDIT.<br>
+</blockquote>
+
+<p>Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire
+en Bretagne, que même les habitations particulières
+se sont mises sous sa garde. En sortant de
+Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets,
+élégant logis imité du XVe siècle, avec porche
+largement ouvert, cheminées en spirales, pinacles
+finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées,
+fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et
+tarasques allongeant le cou sous le toit, girouettes fantastiques,
+toute la brillante et coquette ornementation
+du gothique le plus fleuri&nbsp;; au milieu de la façade, sous
+un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne,
+apparaît debout la Vierge souriant d'un sourire qui
+bénit, et à qui l'on dirait que ce palais est consacré.</p>
+
+<p>A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées
+de leurs hautes flèches&nbsp;; l'évêque a eu l'idée
+de faire appel à la piété des fidèles&nbsp;; il a demandé à
+chacun un sou&nbsp;; personne dans le diocèse, même les
+plus pauvres, ne s'est abstenu&nbsp;; les riches, au lieu d'un
+sou, ont donné cent francs, et au bout de peu d'années,
+le double clocher s'est dressé au-dessus de la
+ville de saint Corentin.</p>
+
+<p>C'est le moyen âge, dira-t-on&nbsp;: oui, c'est le moyen
+âge et il n'y a pas que ce trait. Vous venez de voir les
+fidèles concourir de leur bourse à l'œuvre&nbsp;; en plus
+d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée
+de leur travail&nbsp;; d'autres renouvellent des arts presque
+perdus&nbsp;; un maçon de Tréguier, Hernot, taille dans
+le granit ces grands calvaires compliqués, tels qu'en
+exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente,
+quarante personnages représentent les scènes de la
+Passion avec une vivacité d'expression et un mouvement
+animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre
+ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en
+bois d'une ornementation aussi délicate et aussi finie
+que les belles boiseries de la cathédrale de Saint-Brieuc,
+qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par
+un paysan. Enfin, pour compléter la ressemblance,
+l'architecte de ces églises souvent est un prêtre. L'église
+des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans
+de M. l'abbé Brune&nbsp;; la chapelle des jésuites, à Nantes,
+par un père de la compagnie, le P. Tournesac&nbsp;; Notre-Dame
+de la Salette, par M. l'abbé Rousteau&nbsp;; et les
+églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent
+à celles des architectes spéciaux ni en science, ni en
+goût, ni en harmonie. Le génie du XIIIe siècle s'est
+réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est posé, comme
+jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques
+sur tous les points de la France, des collaborateurs
+et des amis&nbsp;? a dit un vénérable prélat<span class="noteref">[1]</span>.
+L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage
+ecclésiastique&nbsp;? L'histoire l'atteste&nbsp;: c'est aux évêques
+et aux moines que l'art gothique est redevable de
+ses vrais chefs-d'œuvre et de ses plus incontestables
+grandeurs.&nbsp;&raquo; L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est
+une preuve nouvelle&nbsp;; on peut dire qu'elle est l'œuvre
+de deux hommes supérieurs, l'architecte, M. Lassus,
+et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé Fournier.
+M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. Viollet-Leduc,
+l'architecte de notre époque qui connaissait
+le mieux l'art du moyen âge&nbsp;; il appartenait à cette
+école qui, il y a trente ans, en face des formes grecques
+et romaines que l'on s'obstinait à imposer indifféremment
+aux églises, aux casernes et aux palais, proclama
+l'excellence de l'architecture gothique, son caractère
+national, sa convenance avec notre climat, son appropriation
+au culte catholique. La restauration savante
+de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà témoigné
+de l'étendue de son érudition et de la sûreté de
+son goût. Il lui a été donné de produire deux œuvres
+complètes&nbsp;: l'église de Belleville et Saint-Nicolas de
+Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions
+les plus exactes, les plus correctes et les plus
+élégantes du XIIIe siècle. A Nantes, il eut le bonheur
+d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, un de
+ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent,
+savent donner le branle, le mouvement et la vie&nbsp;:
+activité qui ne se lasse pas, ardeur toujours prête, intelligence
+rapide, connaissances variées et étendues,
+amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il
+fallait pour concevoir, entreprendre et mener à fin une
+œuvre aussi considérable. Pas de difficulté qui le rebutât&nbsp;:
+le gouvernement ne pouvait donner qu'une
+subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes
+coûterait son église&nbsp;: il n'hésita pas, il se mit à
+l'ouvrage, comptant sur la foi et la charité de ses paroissiens,
+et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte
+et le curé s'entendaient&nbsp;; ils avaient tous deux rêvé une
+église modèle, rien ne fut négligé&nbsp;: ornementation extérieure,
+sculpture délicate, vitraux, statues, peintures
+murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme
+dans les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce
+qui reproduisait le caractère et la physionomie des
+basiliques du temps de saint Louis. L'architecte ne
+comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent&nbsp;;
+l'architecte cherchait en tout la perfection&nbsp;; pas un détail
+qui ne lui coûtât des recherches&nbsp;; il feuilletait les
+manuscrits du moyen âge pour une serrure comme
+pour un balustre&nbsp;; le curé, quoique désireux de jouir
+de son église comprenait pourtant ces scrupules du
+savant&nbsp;; il l'aidait et le soutenait de ses conseils et de
+son goût. En moins de huit années le monument était
+construit et livré au culte&nbsp;; il ne reste plus que les clochers
+à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas
+de Nantes aura coûté des millions&nbsp;; l'architecte
+et le curé auront attaché leur nom à cette grande œuvre&nbsp;;
+l'un était la pensée, l'autre le bras&nbsp;; tous deux,
+comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant
+devant le trône de Dieu, avec une église dans la
+main.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique de 1858.]</blockquote>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<h3>CONCLUSION.</h3>
+<br>
+
+<p>Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence,
+une activité générale et féconde, et ce que
+nous avons dit de la Bretagne, on le peut dire des
+autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
+voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude
+des antiquités, sourit de dédain. Un archéologue
+trouve une poterie romaine, une médaille presque
+fruste, le voilà absorbé&nbsp;: à quoi bon&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;A quoi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;compléter
+une collection.&nbsp;&mdash;&nbsp;A quoi bon la collection&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;A fixer
+une époque indécise de l'histoire, à mieux connaître
+les hommes, les mœurs, les usages, la marche
+des civilisations disparues, pour développer et faire
+progresser la nôtre, conformément à cet instinct de
+perfectionnement indéfini et à ce sentiment de grandeur
+inconnue que Dieu a mis dans le cœur de
+l'homme.</p>
+
+<p>Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même
+valeur&nbsp;; mais tous sont utiles et serviront un jour.
+L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque manière
+qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus&nbsp;: il ne faut pas
+voir dans les études locales des savants de province
+le travail isolé, mais le but, non la notice parfois
+sèche, décolorée et froide, mais le résultat qu'ignore
+peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés
+de leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais
+Johnson appelle les <i>pionniers de la littérature</i>. Les
+archéologues sont les pionniers de l'histoire, laborieuse
+avant-garde qui défriche et nettoie le sol, semblable
+à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à
+travers les forêts et les immenses prairies, ouvrant de
+larges éclaircies, et sillonnant du soc de leurs charrues
+le terrain où bientôt s'élèveront les grandes
+cités. Ces collections, ces recherches minutieuses, les
+systèmes qu'elles enfantent, ces documents, trésors
+cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles souterraines,
+ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés,
+rangés, étiquetés. L'historien, plus tard, viendra
+faire sa ronde, et choisira et emportera les morceaux
+qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit&nbsp;; ce
+sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire
+de France, qu'on écrira un jour en dix volumes,
+et qui, en attendant, se rassemble en mille.</p>
+
+<p>On ne peut, sans émotion, contempler ce grand
+mouvement qui se fait par toute la France et qui s'applique
+aux monuments et aux antiquités de notre
+histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée
+d'agir, rencontre à chaque pas des restes de l'ancienne,
+et se hâte de les recueillir et d'en marquer le
+caractère. C'est une maison qui croule&nbsp;; tout va s'effondrer&nbsp;;
+on met de côté, on ramasse, on classe les
+objets les plus précieux ou les mieux conservés&nbsp;; la
+jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas que
+les os de ses ancêtres soient dispersés&nbsp;; sentiment naturel
+à l'homme, il comprend qu'il y a une solidarité entre
+lui et son passé&nbsp;: dans ces œuvres du passé, ces monuments,
+ces débris, quelque différence qu'il y ait
+entre le présent et le point de départ, il reconnaît le
+germe de l'esprit qui l'anime lui-même, les progrès
+qu'il a faits, les transformations qu'il a subies&nbsp;; il s'intéresse
+à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont
+ses aïeux&nbsp;; il sent palpiter quelque chose en lui qui est
+une partie de leur âme et de leur vie&nbsp;!</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<a name="XV"></a><br>
+<h2>XV</h2>
+<h2>Paysages.</h2>
+<h3>Pontivy.&nbsp;&mdash;&nbsp;Redon.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ploërmel.&nbsp;&mdash;&nbsp;Guémenée.&nbsp;&mdash;&nbsp;Josselyn.&nbsp;&mdash;&nbsp;Le
+champ du combat des Trente.</h3>
+<br><br>
+
+
+<p>Tandis que les villes situées dans les montagnes du
+Centre, les montagnes Noires et les monts d'Arrée, ont
+le mieux gardé les vieilles traditions, et qu'il n'est pas
+de bourgs plus complétement bretons que le Faouet,
+Gourin, Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine
+perdent au contraire, de plus en plus, le caractère
+national&nbsp;; à mesure que l'on s'avance vers l'est, elles
+ont une physionomie moins accusée&nbsp;; on marche de
+désenchantement en désenchantement.</p>
+
+<p>Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon,
+Ploërmel&nbsp;? Les partisans de l'ancienne royauté nomment
+Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle
+appellent Napoléonville. Les uns et les autres
+ont raison, mais bien plus les seconds. Il y a là deux
+villes juxtaposées&nbsp;: la vieille, à rues étroites, à maisons
+anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et
+dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne&nbsp;;
+la vieille a son château démantelé, que personne n'habite
+et dont les pierres s'écroulent une à une&nbsp;;
+la nouvelle, ses vastes casernes toutes retentissantes
+du bruit des chevaux et des clairons, et bordées
+par le canal qui apporte les marchandises, les
+produits du commerce, le mouvement de la vie moderne&nbsp;;
+Pontivy se transforme chaque jour un peu
+pour devenir Napoléonville.</p>
+
+<p>Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus
+breton. Ses vieilles églises, dont une surtout, vaste basilique
+romaine, ne le cède en rien aux plus remarquables
+églises de Bretagne, son antique halle supportée
+par des piliers à base du XIe siècle, rappellent
+d'abord les vraies cités bretonnes du Finistère&nbsp;; mais
+on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et
+profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles
+sous le pont de la Roche-Bernard, jeté entre deux rochers
+à deux cents pieds au-dessus de l'eau, arrivent
+de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait
+que, chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant
+et Redon grandissant. La prédiction s'est accomplie&nbsp;:
+Rieux n'est plus qu'un bourg sans importance&nbsp;; Redon,
+pour les besoins de son commerce sans cesse accru,
+a construit des quais, creusé un large bassin, bâti de
+vastes magasins. Par Nantes, il est en rapport avec
+le centre de la France&nbsp;; par la mer, avec les ports de
+l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports,
+cosmopolite.</p>
+
+<p>Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui
+semble indiquer l'indifférence de race et de caractère.
+Un musicien célèbre a placé le sujet d'une de ses œuvres
+à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans
+une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne,
+il aurait su que nulle part le génie breton n'est
+moins marqué&nbsp;: on n'y parle pas breton&nbsp;; le costume
+n'a rien de breton&nbsp;; les mœurs ne se distinguent pas des
+mœurs de l'intérieur&nbsp;; Ploërmel n'a même pas de véritable
+Pardon. C'est une petite ville monotone, sans
+animation, telle qu'on en rencontre partout en province.
+Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la
+France.</p>
+
+<p>Il reste pourtant quelques débris&nbsp;: c'était là jadis
+le cœur de la Bretagne&nbsp;; on est près de Josselyn,
+de Guémenée, du champ du combat des Trente. Josselyn
+est la demeure d'un des derniers Rohan&nbsp;: beau
+château, avec ses deux façades dissemblables, les
+grosses tours sur la rivière, et la gracieuse et légère
+décoration de la façade de la cour, marquant, chacune
+à sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers
+de la féodalité et l'élégance des grands seigneurs
+de la monarchie. Ce palais a encore un grand aspect,
+mais avec un air de morne tristesse&nbsp;: la couleur grise
+du temps donne à ses murailles une teinte mélancolique,
+comme la couleur plus pâle de la vieillesse qui
+commence s'étend sur un beau visage. Qu'est devenue
+la splendeur de cette maison&nbsp;? où sont les princes de
+cette fière et illustre famille, les Soubise, les Guémenée,
+les Montbazon&nbsp;?</p>
+
+<p>Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un
+canal qui, ici, s'unit à la rivière, participant ainsi du
+cours d'eau créé par Dieu et du fossé creusé par
+l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière
+capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.</p>
+
+<p>Voilà que commence l'automne&nbsp;: le ciel a pâli, sa
+voûte immense est toute couverte de petits nuages&nbsp;;
+pas un souffle de vent ne les pousse&nbsp;; son dôme semble
+frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie
+comme une glace, reflète en traits arrêtés les longs peupliers
+qui bordent ses rives&nbsp;; ils s'alignent comme une
+armée, un léger frisson court sur leur cime sans la faire
+plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit
+par emplir, comme une grande voix, la nature entière.
+Dans cette universelle paix, quelques bruits lointains
+traversent les airs&nbsp;; une paysanne qu'on n'aperçoit pas
+chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain&nbsp;;
+les batteurs suspendent et recommencent leurs
+coups cadencés&nbsp;; sur le sol sonore, les fléaux lourdement
+retombent&nbsp;; à leurs coups pesants, on dirait la
+plainte de l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la
+terre qui le retient.</p>
+
+<p>Le soleil ne paraît pas dans le ciel&nbsp;; le bleu éclatant
+a fait place à une lumière terne&nbsp;; ce n'est pas la froide
+clarté de l'hiver, ce n'est plus la chaude transparence
+de l'été&nbsp;: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
+murmure&nbsp;; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la
+terre et les eaux&nbsp;; la nature s'enveloppe dans un calme
+puissant&nbsp;; elle semble, rêveuse et étonnée, se reposer
+d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
+Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé
+ses pensées, s'arrête et demeure immobile, les yeux
+fixés sur un point invisible, et comme suivant dans
+l'air l'ange fugitif qui l'inspira.</p>
+
+<p>A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente
+d'une colline, Guémenée, vieille petite ville qui n'est
+guère formée que d'une rue, et la rue de vieilles maisons
+à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des
+siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de
+lierres&nbsp;; c'est une des dernières images que l'on emporte
+de la Bretagne, avec le souvenir du grand nom de
+Rohan.</p>
+
+<p>La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le
+bruit d'un bois qui se casse en craquant. La vallée est
+comme recouverte d'une gaze&nbsp;; les arbres, au loin, ont
+perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise
+avec le ciel abaissé&nbsp;; la voûte du ciel est changée
+en une vaste coupole de plomb, et dans le cercle entier
+de l'horizon la pluie descend à grand bruit, abondante
+comme les pleurs qui s'écoulent de l'œil de
+l'homme, quand il s'affaisse, abattu par un coup que
+la douleur enfonce avant dans son cœur.</p>
+
+<p>Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper
+leur charge, s'enlèvent et se dissipent en tous sens, argentés
+par le soleil pâle&nbsp;: en quelques instants, le voile
+de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la
+vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante,
+éclairée&nbsp;; ses plans, doucement inclinés, se dessinent
+d'un trait net dans un air clair, et toute chose reprend
+sa place et sa couleur&nbsp;: les toits de tuile rouge éclatent
+à travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de
+chaume s'encadrent, comme d'une bordure, dans une
+rangée d'arbres au feuillage presque noir&nbsp;; tout alentour,
+les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel&nbsp;;
+en un endroit, elles se rompent, et à travers la brèche
+s'ouvre une campagne qui fuit dans un lointain infini,
+où le regard s'attache, et où il poursuit l'insaisissable
+et l'inconnu, comme dans la vie le cœur dédaigne
+l'heure présente et attend l'avenir qu'il ne possédera
+peut-être pas.</p>
+
+<p>Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes
+et de terres à demi cultivées, entre Ploërmel et Josselyn,
+à moitié chemin à peu près, vous rencontrez une barrière
+qui sépare de la route un massif de pins. Là était
+jadis le <i>chêne de Mi-voie</i>&nbsp;; vous êtes au champ du <i>combat
+des Trente</i>&nbsp;! Là un poëte voulait que l'on dressât un
+monument brut comme les rochers de la vieille terre,
+rude et durable&nbsp;: trente blocs de pierre, trente statues
+taillées à grands coups&nbsp;; corps solides, le casque en
+tête et l'épée à la main, couverts de fer et changés en
+granit. Alignés sur leurs piédestaux carrés, rangés en
+bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté inébranlable,
+on eût reconnu les trente vainqueurs bretons&nbsp;;
+ils seraient comme les témoins indestructibles de l'héroïque
+histoire, de la foi et des fortes mœurs d'un
+vieux peuple.</p>
+
+<p>Mais ces épiques projets ne germent plus que dans
+quelques têtes bretonnes&nbsp;: les pensées de la multitude
+sont emportées vers des soucis plus pressants&nbsp;: qui attache
+tant d'importance, parmi nous, au triomphe de
+trente Bretons du XIVe siècle&nbsp;? Un obélisque où s'effacent
+chaque jour les noms qui y sont écrits, c'en est
+assez pour une gloire qui ne nous touche plus&nbsp;; cette
+plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps,
+marque l'esprit de l'époque qui produit hâtivement et
+qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de la durée.</p>
+
+<p>Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne
+connaissait pas l'été&nbsp;; leur souffle constant agite les
+feuilles des arbres. D'abord les arbres ne semblent pas
+changés, ils sont verts encore&nbsp;; mais peu à peu ils
+prennent une teinte plus froide, les feuilles pâlissent,
+puis jaunissent&nbsp;; une couleur de rouille s'étend sur
+quelques-unes, comme un demi-deuil qui se prépare&nbsp;;
+la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang
+d'un homme qui coulerait par tous les pores&nbsp;; la fin de
+l'année est proche&nbsp;; la nature, lentement et invinciblement,
+accomplit son œuvre&nbsp;; ces grands vents marquent
+le feuillage pour la mort.</p>
+
+<p>Bientôt ces vents deviennent plus forts&nbsp;; ils secouent
+violemment les hautes cimes des arbres, qui se balancent
+alternativement à droite et à gauche, comme un
+pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des
+arbres est l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est
+le premier avertissement de Dieu à l'homme&nbsp;; il se sent
+secoué dans sa force, il n'a plus les pieds fermement
+posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans
+ses os, et il hésite pour la première fois. Les arbres
+ne sont pas tout d'un coup dépouillés&nbsp;; il faut plusieurs
+semaines, plusieurs mois pour que leur ruine soit entière.
+Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
+feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme
+par des brèches, et ces brèches une fois ouvertes, ce
+n'est plus une à une, c'est par bandes, par masses qu'il
+les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, deviennent
+plus laides et plus hideuses&nbsp;: les premières feuilles
+étaient jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque
+en poussière. Ainsi de l'homme&nbsp;: après que les
+années de son été ont donné leur moisson, le vent du
+tombeau se lève&nbsp;; comme les feuilles des arbres, une à
+une ses facultés pâlissent&nbsp;; elles tombent l'une après
+l'autre, ses sensations vives et ses impressions frémissantes&nbsp;;
+il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à
+ses pieds ses parties les plus nobles&nbsp;; son intelligence,
+son corps, son cœur, tout est frappé dans sa beauté&nbsp;;
+tout ce qui faisait sa force s'envole.</p>
+
+<p>Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres,
+élèvent des bruits nouveaux, des murmures qui se prolongent,
+des sifflements brusquement arrêtés, des sons
+plaintifs&nbsp;: et ces bruits, ces murmures ont une gravité
+jusqu'alors inconnue&nbsp;; on les écoute avec une tristesse
+rêveuse et muette. C'est la grande mélancolie de la
+vieillesse, le silence, les méditations, les retours, les
+souvenirs&nbsp;: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie
+écoulée&nbsp;; il approche du sommet de la colline où son
+horizon finit, et où, le sol se rompant tout à coup, il va
+commencer un autre voyage dans un pays qu'il ne voit
+pas, et où nul ne le verra.</p>
+
+<p>Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle
+de la vieillesse, changement qui se précipite et dont le
+dénoûment est inconnu, voilà l'image de l'antique Bretagne,
+de la Bretagne qui s'en va.</p>
+
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<a name="APPENDICE"></a><h2>APPENDICE</h2>
+
+
+
+<br><br><br><br>
+<h2>I</h2>
+<br>
+
+<p>Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies
+dans le Morbihan et le Finistère, et qui feront
+connaître l'esprit du pays où elles sont nées. <i>La Lande
+de Lanvaux</i> et <i>la Cathédrale</i> sont extraites du livre de
+M. le docteur A. Fouquet, intitulé <i>Contes, légendes et
+chansons du Morbihan</i>&nbsp;; la légende de <i>Saint Christophe</i>
+a été publiée par M. du Chalard, et celle du <i>Chêne de
+la Laita</i> par M. du Laurens de la Barre, dans la <i>Revue
+de Bretagne et de Vendée</i>.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LA LANDE DE LANVAUX.</h3>
+<br>
+
+<p>Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une
+immense plaine, où le voyageur ne saurait trouver une
+ombre contre le soleil, un abri contre le vent, un refuge
+contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères
+desséchées et des ajoncs rabougris&nbsp;; l'oreille n'y entend
+que les cris plaintifs des vanneaux et les chants stridents
+des grillons&nbsp;; l'œil n'y découvre que des rochers brisés
+et des blocs bouleversés sur les sommets pelés de ce
+désert.</p>
+
+<p>Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point
+de source qui filtre sous des gazons fleuris, point de lac
+azuré qui réfléchisse un feuillage ombreux, mais des marais
+fangeux dans les bas-fonds, des fondrières boueuses
+sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux
+rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une
+fleur, pas un glayeul.</p>
+
+<p>Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir
+mutilé et que j'embrassais du regard le vaste et lugubre
+horizon qui s'étendait devant moi, un jeune pâtre, abandonnant
+son maigre troupeau, vint, avec la douce familiarité
+de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre
+d'être indiscret, me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Savez-vous, Monsieur, pourquoi
+la lande de Lanvaux est si nue, et pourquoi les
+pierres y sont toutes brisées&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, mon enfant,
+répondis-je&nbsp;; mais le sais-tu, toi&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oui, Monsieur,
+ma grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien
+des choses, m'a dit comment cela est arrivé.&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh
+bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère t'a appris.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de
+Molac à Pleucadeuc, on comptait bien des villages sur
+cette lande&nbsp;: un de ces villages, entouré de courtils et de
+vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient
+sur la terre pour voir comment allait le monde en ce
+temps-là, arrivèrent à ce village par une pluie battante, et
+trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, portaient
+sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la
+charité, et tenaient en main des bâtons pour se défendre
+des chiens.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus
+belle maison du village, demandant à entrer pour sécher
+leurs habits au feu de la cuisine&nbsp;; mais cette maison appartenait
+à M. Richard, qui était un ladre et un méchant.
+M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire
+entrer les saints comme ils le demandaient, il les menaça,
+s'ils ne s'en allaient au plus vite, de lâcher son chien sur
+eux. Les deux saints s'enfuirent jusqu'à l'autre bout du
+village, et cette fois ils allèrent frapper à la porte de la
+plus pauvre cabane.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui,
+les voyant trempés de pluie, les reçut avec bonté, les fit
+asseoir à son foyer, alluma le plus promptement possible
+un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur
+servit promptement du lait aigre et quelques bribes de
+pain noir, qu'il avait obtenus en mendiant, car il était
+vieux, infirme, et ne pouvait plus travailler.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé,
+saint Pierre dit à Misère&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tu es un brave homme&nbsp;; tu
+nous as donné tout ce que tu avais reçu, et ta charité a été
+bien faite, car elle a été faite de cœur et toute pour Dieu.
+Que ta foi soit égale à ta charité&nbsp;; forme un souhait et il
+sera accompli.&nbsp;&raquo; A ce langage, et surtout à l'odeur de
+sainteté qu'ils répandaient, Misère reconnut deux hôtes
+du paradis, tomba à genoux et leur dit &laquo;&nbsp;Je ne possède
+au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont
+volés chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes.
+Comme ces fruits sont le seul bien auquel je
+tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui montera
+dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission,
+et vous aurez fait pour moi mille fois plus que
+je n'ai fait pour vous.&nbsp;&mdash;&nbsp;Que ton désir soit satisfait&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux disparurent.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A l'automne suivant, le pommier de Misère était
+chargé de beaux fruits, que le bonhomme, cette fois,
+comptait bien manger seul&nbsp;; mais un matin qu'il sortait
+de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour
+voir si les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut
+M. Richard pris dans les branches, et faisant d'inutiles
+efforts pour descendre&nbsp;: &laquo;&nbsp;Comment&nbsp;! s'écria Misère, c'est
+vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui
+volez encore les fruits du pauvre&nbsp;!... Eh bien&nbsp;! tout le monde
+va savoir que vous êtes un voleur...&nbsp;&raquo; Et aussitôt le bonhomme
+courut appeler tous les gens du village. Tous accoururent,
+et crièrent <i>haro</i> sur M. Richard, détesté à
+cause de son avarice et de sa méchanceté.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère
+de l'aider à descendre, promettant de lui payer tous
+les fruits qu'il lui avait pris, et de lui donner encore une
+belle somme&nbsp;; mais le bonhomme le laissa tout le jour s'agiter
+et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue,
+il le lâcha, en lui disant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Allez, Monsieur Richard, je
+ne veux rien de vous&nbsp;; mais n'y revenez plus, car cette fois
+vous n'en sortirez pas.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta
+à lui tout à coup et lui dit de sa plus grosse voix&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons,
+Misère. il faut me suivre&nbsp;; es-tu prêt&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous
+savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours
+prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde
+et rien à y laisser&nbsp;; mais, cependant, il n'est âme qui
+n'ait un désir ou un regret en quittant ce monde, et j'ai
+un service à réclamer de vous. Vous êtes si bonne que
+vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que
+pour me satisfaire, il vous faut peu de temps et encore
+moins de peine... Vous voyez, près de ma porte,
+ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je voudrais
+bien manger une de ces pommes&nbsp;; seriez-vous assez
+complaisante pour m'en cueillir une&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'à cela ne
+tienne&nbsp;! dit la Mort, je veux, au moins une fois, être
+agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Et la
+Mort, sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand
+elle voulut descendre, ça lui fut impossible&nbsp;: elle eut
+beau faire des efforts à ébranler l'arbre, elle eut
+beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la
+mort fut forcée de reconnaître là une main plus puissante
+que la sienne.</p>
+
+<p>Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et
+faisait la sourde oreille à ses cris. &laquo;&nbsp;&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! bonhomme&nbsp;! lui
+dit-elle, laisse-moi partir&nbsp;; j'ai tant de besogne à faire que
+je n'ai pas de temps à perdre.&nbsp;&mdash;&nbsp;Bien, bien&nbsp;! dit Misère,
+si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, dit la
+Mort, je te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me
+rends la liberté, je te laisserai vivre dix ans encore.&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce
+n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au jugement dernier.&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh
+bien&nbsp;! soit&nbsp;; que Misère dure jusqu'à la fin des
+temps&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en
+main, et dans sa rage frappa les hommes, les maisons, les
+arbres, les pierres&nbsp;; et Misère resta seul sur cette terre désolée&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LA CATHÉDRALE.</h3>
+<br>
+
+<p>Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël
+revenait de la place Mainlière, à Vannes, où il
+avait donné ses soins à un tailleur de ses amis qui s'en
+allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale,
+dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut,
+avant de regagner sa demeure, prier pour l'objet de son
+affection et de ses inquiétudes, et, dans cette intention, il
+pénétra dans l'église et alla s'agenouiller au fond d'une
+des chapelles latérales.</p>
+
+<p>A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le
+saint temple, l'obscurité y était presque complète, et le plus
+profond silence y régnait. Fatigué de plusieurs nuits de
+veilles, le bon gantier ne tarda pas à s'endormir, et si profondément,
+qu'il n'entendit ni la voix des cloches tintant
+l'<i>Angelus</i>, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant
+la clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la
+cathédrale.</p>
+
+<p>A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de
+froid se réveilla enfin, et jetant autour de lui des regards
+surpris, il eut quelque peine à se rendre compte du lieu
+où il se trouvait&nbsp;; mais bientôt l'étrange spectacle qu'il eut
+sous les yeux lui rendit la mémoire&nbsp;; car, au pied de l'autel
+près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une
+chasuble noire, à large croix blanche, était debout, prêt
+à commencer une messe, et sur l'autel, couvert d'un drap
+noir lamé de blanc, vacillaient les pâles clartés de deux
+bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en sautoir.</p>
+
+<p>Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému
+de cette scène lugubre qui le surprenait tout à coup, le
+gantier remarqua qu'il n'y avait point de répondant, et
+s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à
+genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement
+un regard.</p>
+
+<p>O terreur&nbsp;!&nbsp;!&nbsp;! ce prêtre était un squelette aux os sans
+chair, aux orbites creuses et vides&nbsp;!...</p>
+
+<p>Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face
+contre terre, et ce ne fut qu'à l'<i>Angelus</i> du matin qu'il
+reprit connaissance et regagna sa demeure.</p>
+
+<p>Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins,
+il restait toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait
+jamais de ses lèvres, et jamais sa bouche n'avait
+de douces paroles pour sa compagne, de tendres baisers
+pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus
+sa couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce
+sommeil était plus laborieux que ses pénibles veilles, traversé
+qu'il était de terreurs incessantes sur lesquelles son
+intelligence troublée n'avait aucun empire. Pour sauver
+sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme,
+le malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre
+chargé de la direction de sa conscience, et de lui révéler
+la cause de ses terribles émotions.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi
+votre âme à des terreurs qui sont peut-être le fruit d'une
+erreur des sens, et qui, si elles sont les effets d'une effrayante
+réalité, doivent être sérieusement approfondies,
+car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont
+le souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi
+pour être l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation
+nécessaire. Il faut donc, mon fils, dans le double
+intérêt de votre salut temporel et de votre salut éternel,
+aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure,
+l'apparition qui vous a tant épouvanté.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hélas&nbsp;! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas
+à ma faiblesse une épreuve qui me tuerait...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous
+tentiez de la subir armé de la seule raison, mais vous le
+savez, mon fils, la foi rend invincible, et la prière est la
+plus sûre de toutes les armes&nbsp;; priez donc et croyez&nbsp;!... et
+si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du
+Dieu vivant&nbsp;; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il
+vient... Allez, mon fils, je vous absous, que Dieu vous
+soutienne&nbsp;!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair,
+le gantier se rendit à l'église, s'agenouilla dans la même
+chapelle et se fit enfermer encore, mais cette fois il ne
+s'endormit pas&nbsp;; il pria jusqu'à l'heure attendue avec impatience
+et pourtant redoutée.</p>
+
+<p>Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent
+d'elles-mêmes&nbsp;; l'autel se tendit de noir&nbsp;; puis d'un
+pas lent et sourd, le squelette, revêtu de la chasuble de
+deuil, parut à l'entrée de la chapelle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier
+d'une voix émue, retire-toi, fuis ce temple saint&nbsp;; mais
+si tu viens au nom de Dieu tout-puissant, dis... que
+veux-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du
+Seigneur, murmura le spectre... Voilà déjà bien des années,
+oh&nbsp;! des années bien longues pour ceux qui souffrent&nbsp;!
+que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet autel, un
+chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise,
+quand j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point
+dite alors, par négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette
+négligence et cet oubli coupables ont eu des suites terribles,
+car ils ont pour longtemps fermé les portes du ciel
+à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de celui
+pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi
+que Dieu a choisi pour être l'instrument du salut de
+deux âmes&nbsp;!... Aussitôt le spectre et le gantier
+s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts
+commença&nbsp;; mais quand le prêtre eut prononcé le <i>requiescat
+in pace</i>, il disparut, et le gantier, jetant les yeux
+vers la croisée, vit deux traînées lumineuses qui montaient
+au ciel...</p>
+
+<p>Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit
+dans la prière l'heure de l'<i>Angelus</i>, et quand il rentra dans
+sa famille avec un doux sourire aux lèvres, il y rapporta
+le calme et la joie, car son âme était complétement rassérénée.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.</h3>
+<br>
+
+<p>Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était
+doué de robustes épaules&nbsp;; aussi, dans le temps jadis, lui
+avait-on confié l'emploi de passeur sur la rivière du
+Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord de l'eau
+avec ses douze apôtres&nbsp;; Christophe s'empresse de les
+prendre dans ses bras et les transporte sur l'autre rive
+avec toute sorte d'égards.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton
+salaire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien&nbsp;! Seigneur,
+puisque vous voulez me faire un don, ordonnez que tous
+les objets que je pourrai désirer soient forcés d'entrer
+dans mon sac.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu
+ne demanderas jamais d'argent et seulement les objets
+dont tu pourras avoir besoin.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Longtemps il en fut ainsi&nbsp;; le sac ne se remplissait que
+de pain, de fruits, de légumes, et souvent il se vidait au
+profit des pauvres&nbsp;; mais qui peut jurer de ne jamais succomber
+à la tentation&nbsp;? Un matin, Christophe, en passant
+dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un
+changeur&nbsp;; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent
+lui inspira de mauvaises idées&nbsp;: &laquo;&nbsp;Vois, lui disait <i>er
+milliguet</i><span class="noteref">[1]</span>, tout ce que tu pourrais faire avec cet or&nbsp;!
+Quand ce ne serait que pour rebâtir la chaumière des
+malheureux et leur rendre l'existence plus douce&nbsp;; et dire
+qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Le Maudit.]</blockquote>
+
+<p>Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent
+passa dans son sac. <i>Petra faut tho</i><span class="noteref">[1]</span>&nbsp;? Ce n'était encore
+qu'un homme, et il n'était pas devenu saint, comme il le
+fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut suivie de
+bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre
+monde, il ne laissait pas que de goûter les charmes de la
+bonne chère et tout ce qui s'ensuit. Or, un jour qu'après
+dîner, il se reposait à l'ombre sur le gazon, vint à passer
+<i>er diaoul</i><span class="noteref">[2]</span>, qui se mit à le narguer et à lui faire toutes
+sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient,
+les poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt
+debout et la bataille commença&nbsp;; comme les forces étaient
+égales, deux jours dura la lutte, sans qu'on pût en prévoir
+la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs pieds,
+et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux
+tombant et retombant l'un après l'autre&nbsp;; ils y seraient
+encore si Christophe ne s'était heureusement souvenu de
+son sac&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ah&nbsp;! <i>milliguet diaoul</i><span class="noteref">[3]</span>, par la vertu de Notre-Seigneur,
+tu vas entrer dans mon sac.&nbsp;&raquo; Ce qui fut fait à
+l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier
+qu'il jette sur ses épaules, en cherchant dans sa
+tête comment il s'en débarrassera. Il passait près d'une
+forge où trois vigoureux compagnons battaient le fer rouge
+à grands renforts de bras. &laquo;&nbsp;Voilà mon affaire, se dit
+Christophe,&nbsp;&raquo; et s'adressant aux forgerons&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tenez, leur
+dit-il, j'ai là un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas
+de vilains tours qu'il n'ait faits dans sa vie&nbsp;; si vous voulez
+le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'épaisseur d'une
+pièce de six liards, je vous donnerai un écu.&nbsp;&mdash;&nbsp;Accepté&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on
+le forge et le reforge durant toute la nuit. Comme le jour
+commençait à poindre, on entendit une voix faible venant
+du fond du sac et qui disait&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Que voulez-vous&nbsp;?]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 2&nbsp;: Le diable.]</blockquote>
+
+<blockquote>[Note 3&nbsp;: Ah&nbsp;! maudit diable&nbsp;!]</blockquote>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Christophe, Christophe, je me rends&nbsp;; que faut-il faire
+pour sortir de là&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser
+tranquille désormais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le jure.</p>
+
+<p>C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A partir de ce moment Christophe changea tout à fait
+d'existence, il ne s'occupa plus que de bonnes œuvres, et
+quand les forces ne lui permirent plus de continuer à être
+le passeur du Scorff, il se retira dans un petit ermitage
+sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore
+aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence,
+entouré des nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation
+de sainteté. Cependant, lorsqu'après sa mort, il se présenta
+devant saint Pierre, qui, comme vous le savez, a les clefs
+du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait jadis méprisé
+son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le
+pauvre Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et
+dans sa distraction il prit l'escalier qui conduit à l'enfer.
+Il descend ainsi un grand nombre de marches, et arrive
+enfin à une porte où se tenait un jeune homme de bonne
+mine qui l'engagea à entrer&nbsp;; mais Satan, qui passait par
+là, s'écria aussitôt&nbsp;: &laquo;&nbsp;Non, non, je le reconnais, renvoyez-le,
+il est trop fin pour moi&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau
+à l'entrée du paradis. On entendait au dedans une musique
+délicieuse qui augmentait encore son désir de pénétrer
+plus loin&nbsp;; aussi s'approchant le plus possible&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie
+vous avez là-dedans&nbsp;! Si vous pouviez seulement entrebâiller
+la porte, on en jouirait un peu du dehors.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on
+lui demande&nbsp;; mais aussitôt Christophe jetant son sac à
+l'intérieur entre et s'assied dessus en lui disant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je
+suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.&nbsp;&raquo; On
+lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours
+resté dans le ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs
+mérité une bonne place.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.</h3>
+<br>
+
+<p>En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune
+couple en promesse de mariage&nbsp;: on devait faire la noce
+le lendemain du pardon de <i>Toul-Foen</i><span class="noteref">[1]</span>&nbsp;; c'est le joli
+pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à l'entrée de la
+forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux regagnaient
+leur village après avoir visité des parents dans
+la paroisse de Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët
+pour traverser la rivière. Guern, le jeune homme,
+appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de l'attendre
+tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
+chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel&nbsp;: Maharit
+entra dans la barque, et fut surprise de la voir
+s'éloigner aussitôt du bord&nbsp;: croyant que le patron plaisantait,
+elle le pria d'attendre son cousin&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;elle disait
+<i>son cousin</i> par précaution, car les bateliers sont <i>jaseurs</i>
+quelquefois&nbsp;; mais le bateau étant arrivé dans le courant,
+filait, filait toujours plus rapidement.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: <i>Toul-foen</i> signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]</blockquote>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille
+d'une voix suppliante&nbsp;; que dirait Loïc Guern d'une telle
+folie&nbsp;?...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Vaines prières&nbsp;: le passeur, immobile, sans voix et sans
+regard, paraissait insensible, et la barque entraînée descendait
+toujours... toujours...</p>
+
+<p>Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son
+fiancé à son secours. Debout sur la rive assombrie, enveloppés
+de leurs suaires, elle vit des spectres se dresser et
+tendre les bras vers elle d'un air menaçant&nbsp;: c'étaient les
+femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine,
+au poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine.
+Maharit poussa un cri de terreur, et tomba évanouïe
+au fond du bateau, qui disparut alors au détour de
+la rivière.</p>
+
+<p>Guern en ce moment arrivait au passage&nbsp;; il appela la
+paysanne, de tous les côtés, il attendit et appela encore&nbsp;;
+il interrogea le fleuve d'un regard anxieux, mais il ne vit
+rien, rien que l'eau paisible et sombre&nbsp;; il écouta longtemps
+et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
+feuillée.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une
+vieille mendiante en se levant du milieu des joncs et des
+herbes touffues,&nbsp;&mdash;&nbsp;apparemment que la fille curieuse a
+regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la croix
+en y entrant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me
+contez-vous là&nbsp;?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage,
+comme une âme en peine, appelant à grands cris sa
+fiancée et le passeur tour à tour.</p>
+
+<p>A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda
+Maharit à ses parents, à tout le monde&nbsp;; personne n'avait
+revu la jeune fille. Il passa les jours suivants à explorer
+tous les sentiers, à sonder tous les buissons de la forêt,
+sans découvrir aucune trace de sa <i>douce</i> envolée. Enfin,
+trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue
+et de douleur, sur un rocher au bord de la rivière,
+il vit passer la vieille mendiante, qui lui adressa ces paroles&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien&nbsp;! <i>paour Guernik</i> (pauvre petit Guern), as-tu
+retrouvé Maharit, la jolie fille de Clohars-Carnoët&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hélas&nbsp;! non, répondit le paysan les larmes aux yeux&nbsp;;
+en savez-vous des nouvelles&nbsp;? O doux Sauveur&nbsp;! dites-le
+moi, car Maharit devait être ma <i>moitié de ménage</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a
+regardé derrière elle dans le bateau, et pour cette raison
+le passeur l'aura conduite à la <i>plage des morts</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je
+veux y aller, dussé-je&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le
+secret du sorcier qui mène la barque de ce passage&nbsp;; mais
+tout sorcier qu'il est, ceux qui sont chéris de Jésus l'emportent
+sur lui, et les gens charitables sont bénis de
+Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim&nbsp;: la charité, mon
+enfant&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain,
+car je n'ai pas faim, depuis que j'ai perdu Maharit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te
+donner un conseil. Avant de t'embarquer dans ce bateau
+maudit, dont le patron s'est vendu au diable, il faut te
+munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit
+au village des <i>Korrigans</i>, dans la forêt, au-dessus de l'endroit
+appelé le <i>Saut du cerf</i>&nbsp;; tu tremperas cette branche
+dans le bénitier de la chapelle de Saint-Léger, qui protège
+les fiancés, et tu viendras ici pour passer l'eau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que ferai-je ensuite, ma bonne mère&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends
+garde de regarder en arrière&nbsp;; tu diras ton chapelet, et
+lorsque tu seras rendu au trente-troisième grain, tu ordonneras
+au passeur, en lui montrant la branche de houx,
+de te conduire <i>vivant à la plage des morts</i>. Le sorcier
+tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils
+de la vieille mendiante, et un soir, muni de la branche
+de houx, cachée sous son habit, il se rendit au rivage de
+la Laita, grossie par un orage récent. Le batelier vint à
+son appel&nbsp;: en entrant dans la barque, Guern commença
+son chapelet&nbsp;; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému
+au souvenir de sa fiancée qu'il espérait revoir, il oublia
+ses prières et se pencha en dehors du bateau&nbsp;; alors le
+chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans
+l'eau&nbsp;; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les
+rives, puis la barque, entraînée par le courant, dévia avec
+une rapidité effrayante.</p>
+
+<p>Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx&nbsp;; il
+la prit à la main, et la montrant au passeur il lui ordonna
+de le conduire auprès de sa fiancée&nbsp;; puis, sans attendre
+l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le sorcier de son
+rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna
+les rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde
+et noire. Quelques moments après, à la clarté de la
+lune, le paysan vit sortir de la rivière un chêne desséché
+dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au rivage
+entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui
+<i>le vieux chêne de la Laita</i>.</p>
+
+<p>Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements,
+et bientôt la barque alla se briser contre un rocher
+vis-à-vis de Saint-Maurice. Le malheureux se sauva difficilement
+à la nage.&nbsp;&mdash;&nbsp;Depuis ce temps on vit à tous les
+pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un
+pauvre paysan, pâle et demi-nu, courir comme un possédé&nbsp;;
+il disait à qui voulait l'entendre&nbsp;: &laquo;&nbsp;Conduisez-moi
+sur la <i>plage des morts</i>. Jésus vous récompensera&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et
+désolés.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>Si l'on veut se faire une idée de la variété et de
+l'importance des questions traitées par l'Association
+bretonne, il suffit de parcourir le programme d'un
+des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à
+Redon&nbsp;:</p>
+
+
+<br><br><br><br>
+<h2><b>Première partie.&nbsp;&mdash;&nbsp;Archéologie.</b></h2>
+<br>
+
+<p>1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
+d'Ille-et-Vilaine&nbsp;:</p>
+<p class="liste">1&deg; Monuments celtiques.</p>
+<p class="liste">2&deg; Voies et établissements romains (villes, camps, villas,
+etc.).</p>
+<p class="liste">3&deg; Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.</p>
+<p class="liste">4&deg; Monuments de l'architecture militaire des mêmes
+périodes.</p>
+<p class="liste">5&deg; Monuments civils, tels que bâtiments claustraux,
+beffrois ou horloges, maisons anciennes, etc.</p>
+<p class="liste">6&deg; Mobilier des églises.</p>
+<p class="liste">7&deg; Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
+publiques, soit chez des particuliers.</p>
+
+<p>II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la
+province qui portent une date certaine, et en donner
+des descriptions ou des dessins.</p>
+
+<p>III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et
+de l'église Saint-Sauveur de Redon.</p>
+
+<p>IV. Monographie du château de Blain.</p>
+
+<p>V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la
+ville de Redon.</p>
+
+<p>VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer
+la conservation de la chapelle gallo-romaine de
+Langon.</p>
+
+<p>VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à
+ses différentes périodes d'origine, de développement
+et de décadence, concorde-t-elle, sous le rapport des
+dates, avec le mouvement architectural qui s'est
+opéré dans le centre et dans le nord de la France&nbsp;?</p>
+
+<p>VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition
+et les monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs,
+tableaux, gravures, vitraux, etc., pour la
+représentation des principaux personnages de l'histoire
+de la Bretagne&nbsp;?</p>
+
+<p>IX. Faire connaître les documents concernant les artistes
+bretons, architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres,
+etc., depuis les temps les plus reculés jusqu'à
+nos jours.</p>
+
+<p>X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen
+âge et de la Renaissance, existant en Bretagne et
+particulièrement dans l'Ille-et-Vilaine.</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>Deuxième partie&nbsp;&mdash;&nbsp;Histoire.</h3>
+<br>
+
+<p>XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné
+lieu jusqu'à ce jour l'émigration des Bretons insulaires
+dans l'Armorique.</p>
+
+<p>XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de
+Nantes, de Vannes et de Rennes&nbsp;?</p>
+
+<p>XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la
+naissance de saint Hilaire&nbsp;; existe-t-il quelques traditions
+relatives à ce grand évêque dans les environs
+de Redon, spécialement dans la paroisse de
+Blain&nbsp;?</p>
+
+<p>XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations
+topographiques et des traditions, le lieu où se livra,
+en 845, la bataille de Ballon.</p>
+
+<p>XV. Les principaux documents publiés ou mis en œuvre
+dans l'<i>Histoire de Bretagne</i> de dom Morin et dom
+Taillandier, ont-ils été l'objet d'une critique suffisante&nbsp;?</p>
+
+<p>XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers
+de Marbode sur la ville de Rennes et ses habitants&nbsp;?</p>
+
+<p>XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de
+l'agriculture et du commerce de la Bretagne.</p>
+
+<p>XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des
+chemins et canaux de Bretagne.</p>
+<br>
+
+<p><i>Nota</i>. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une excursion
+monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières séances du
+congrès.</p>
+
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+<p>Tout le monde connaît le <i>Barzaz-Breiz, chants populaires
+de la Bretagne</i>, publiés par M. de la Villemarqué.
+Nous en détachons une seule pièce, les <i>Fleurs de
+mai</i>, douce et touchante élégie, composée par deux
+jeunes sœurs paysannes, et traduite avec naïveté et
+grâce en vers français par M. Émile Grimaud.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué),
+existe sur la limite de la Cornouaille et du pays de
+Vannes&nbsp;: on sème de fleurs la couche des jeunes filles qui
+meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps sont
+regardées comme un présage d'éternel bonheur pour
+celles qui en peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade
+dont les vœux ne hâtent le retour de la saison des
+fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou l'instant de sa
+délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>LES FLEURS DE MAI.</h3>
+<br>
+
+<p>I.</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,</p>
+<p class="i2">Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,</p>
+<br>
+<p class="i2">Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,</p>
+<p class="i2">Vous en auriez été réjoui dans le cœur.</p>
+<br>
+<p class="i2">Mais de pitié votre âme aurait été pressée,</p>
+<p class="i2">A voir la pauvre fille en son lit affaissée&nbsp;;</p>
+<br>
+<p class="i2">Le mal avait rongé ses membres affaiblis,</p>
+<p class="i2">Et sa joue était pâle, oh&nbsp;! pâle comme un lis.</p>
+<br>
+<p class="i2">Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,</p>
+<p class="i2">De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire&nbsp;:</p>
+<p class="i2">Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+</div>
+</div>
+
+<p>II</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,</p>
+<p class="i2">Le rossignol de nuit chantait sur un rameau&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p>
+<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes&nbsp;;</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans&nbsp;:</p>
+<p class="i2">Heureuses celles-là qui meurent au printemps&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;De même qu'une rose abandonne la branche,</p>
+<p class="i2">Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche&nbsp;;</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Avant huit jours passés celles qui vont mourir,</p>
+<p class="i2">Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,</p>
+<p class="i2">Elles s'élèveront aux sphères éternelles.&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+</div>
+</div>
+
+<p>III</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Jeffik, le rossignol chantait hier au soir&nbsp;; </p>
+<p class="i2">Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir&nbsp;?</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p>
+<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+<p class="i2">Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,</p>
+<p class="i2">Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,</p>
+<p class="i2">Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Je vais dire un <i>Ave</i>, pour que j'aille bientôt</p>
+<p class="i2">Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut.&nbsp;&raquo;</p>
+<br>
+<p class="i2">La prière venait,&nbsp;&mdash;&nbsp;sur sa lèvre muette,&nbsp;&mdash;&nbsp;</p>
+<p class="i2">A peine de finir, qu'elle pencha la tête&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">Elle pencha la tête et puis ferma les yeux&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Alors on entendit un son mélodieux&nbsp;:</p>
+<br>
+<p class="i2">Dans le courtil c'était le rossignol encore&nbsp;:</p>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;&laquo;&nbsp;Heureuses, disait-il en sa langue sonore,</p>
+<br>
+<p class="i2">&laquo;&nbsp;Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir, </p>
+<p class="i2">Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir&nbsp;!&nbsp;&raquo;</p>
+</div>
+</div>
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+<p>A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que
+signerait un vrai poëte, nous en joindrons une autre
+d'un caractère différent, et où, à défaut de l'élégance
+du langage, dit le P. A. Martin (<i>Pèlerinage de Sainte-Anne
+d'Auray</i>), des marins bretons ont su laisser une
+empreinte de la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique
+composé par des matelots de la paroisse d'Arzon
+qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au
+massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en
+sainte Anne.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux
+que les peuples n'oublient jamais, est encore solennellement
+chanté par la paroisse entière, lorsque au jour anniversaire
+de la délivrance de ses anciens enfants, elle vient
+en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de
+reconnaissance et d'amour.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>CANTIQUE D'ARZON.</h3>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i4">Sainte mère de Marie,</p>
+<p class="i4">Par un miraculeux sort,</p>
+<p class="i4">Vous nous conservez la vie</p>
+<p class="i4">Dans le danger de la mort.</p>
+<br>
+<p class="i4">Avec actions de grâce,</p>
+<p class="i2">Nous venons en ce saint lieu</p>
+<p class="i2">Honorer en cette place</p>
+<p class="i2">La sainte Aïeule de Dieu.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Nous avons été de bande</p>
+<p class="i2">Quarante et deux Arzonnois,</p>
+<p class="i2">A la guerre de Hollande,</p>
+<p class="i2">Pour le plus grand de nos Rois.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Ce peuple de notre côte</p>
+<p class="i2">Vint ici à grand concours,</p>
+<p class="i2">Les fêtes de Pentecôte,</p>
+<p class="i2">Implorer votre secours.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Pendant que l'ordre nous mande</p>
+<p class="i2">Qu'il nous falloit faire état</p>
+<p class="i2">De voguer vers la Hollande,</p>
+<p class="i2">Pour leur livrer le combat.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Ce fut de Juin le septième,</p>
+<p class="i2">Mil six cent septante et trois,</p>
+<p class="i2">Que le combat fut extrême</p>
+<p class="i2">De nous et des Hollandois.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Les boulets comme la grêle,</p>
+<p class="i2">Passoient parmi nos vaisseaux</p>
+<p class="i2">Brisant mâts, cordages, voile,</p>
+<p class="i2">En mettant tout en lambeaux.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">La merveille est toute sûre</p><br>
+<p class="i2">Que pas un homme d'Arzon</p>
+<p class="i2">Ne reçut la moindre injure,</p>
+<p class="i2">De mousquet, ni de canon.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Un d'Arzon changeant de place,</p>
+<p class="i2">Un boulet vint à passer,</p>
+<p class="i2">Brisant de celui la face</p>
+<p class="i2">Qui venoit de s'y placer.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">L'Arzonnois la sauvant belle,</p>
+<p class="i2">Eut l'épaule et les deux yeux</p>
+<p class="i2">Tout couverts de la cervelle</p>
+<p class="i2">De ce pauvre malheureux.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">De Jésus la sainte Aïeule,</p>
+<p class="i2">Par un bienfait singulier,</p>
+<p class="i2">Nous connaissons que vous seule</p>
+<p class="i2">Nous gardiez en ce danger.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Par humble reconnaissance,</p>
+<p class="i2">Nous fléchissons les genoux,</p>
+<p class="i2">Adorant votre puissance</p>
+<p class="i2">Qui a paru envers nous.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+<br>
+<p class="i4">Recevez toutes nos classes,</p>
+<p class="i2">Pour tout le temps à venir&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Sous l'asile de vos grâces,</p>
+<p class="i2">Nul ne pourra mal finir.</p>
+<br>
+<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p>
+</div>
+</div>
+
+
+<br><br><hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+<p>Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées
+au vrai type breton, nous citerons particulièrement
+les <i>Crêpes</i> et <i>le Retour du Pardon</i>&nbsp;: on y trouvera des
+détails de mœurs du pays, en même temps qu'un
+spécimen du style vif, pittoresque et un peu âpre du
+poëte armoricain.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<br>
+<h3>LES CRÊPES.</h3>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Dans le seigle ou dans le froment</p>
+<p class="i4">Aux fleurs légères,</p>
+<p class="i2">Naissent tes fleurs, bleuet charmant,</p>
+<p class="i2">La paille ombrage obligeamment</p>
+<p class="i4">Ces étrangères.</p>
+<br>
+<p class="i2">Des colzas jaunis au printemps,</p>
+<p class="i4">Moissons superbes,</p>
+<p class="i2">Les souffles d'avril palpitants</p>
+<p class="i2">Courbent en flots d'or éclatants</p>
+<p class="i4">Les hautes gerbes.</p>
+<br>
+<p class="i2">Le trèfle a diverses couleurs,</p>
+<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<br>
+<p class="i2">Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,</p>
+<p class="i2">A l'automne, ce sont les grappes de blé noir</p>
+<p class="i4">Balançant leurs fleurettes blanches&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Le paysan joyeux, contemplant son labour,</p>
+<p class="i2">Bravement mis, le cœur léger, se rend au bourg</p>
+<p class="i4">Pour les offices des dimanches.</p>
+<br>
+<p class="i2">Il se plaît à compter le nombre de setiers</p>
+<p class="i2">Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.</p>
+<p class="i4">Sous le vent du matin qui passe,</p>
+<p class="i2">Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,</p>
+<p class="i2">Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,</p>
+<p class="i4">Remplit sa poitrine et l'espace.</p>
+<br>
+<p class="i2">C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis</p>
+<p class="i2">Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,</p>
+<p class="i4">Et nourrir toute la famille.</p>
+<p class="i2">Eh&nbsp;! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,</p>
+<p class="i2">Comme le beau reflet de ces blanches moissons,</p>
+<p class="i4">L'espérance en ton âme brille.</p>
+<br>
+<p class="i2">Tous les tiens mangeront des crêpes&nbsp;; tous les tiens</p>
+<p class="i2">Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,</p>
+<p class="i4">Pourront piocher à la gamelle&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,</p>
+<p class="i2">Chacun prendra sa part au bassin reluisant</p>
+<p class="i4">Où la crêpe au caillé se mêle.</p><br>
+</div>
+</div>
+<p>Le poëte, surpris par un orage, entre dans une
+chaumière, et assiste à la confection des crêpes&nbsp;:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Je voyais près de moi la servante au bras nu</p>
+<p class="i4">Faisant fumer la poêle.</p>
+<br>
+<p class="i2">La pâte s'étalait&nbsp;; son flot moins transparent</p>
+<p class="i4">S'arrondissait en crêpe&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Et le gâteau cuisait, cuisait&nbsp;&mdash;&nbsp;en susurrant</p>
+<p class="i4">Ainsi qu'un vol de guêpe.</p>
+<br>
+<p class="i2">Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,</p>
+<p class="i4">D'une batte légère</p>
+<p class="i2">Voici qu'un tour de main leste et précipité</p>
+<p class="i4">La tournait tout entière.</p>
+<br>
+<p class="i2">Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,</p>
+<p class="i4">La maie en était pleine&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Car c'est là l'aliment de toute la maison</p>
+<p class="i4">Pour toute la semaine.</p>
+<br>
+<p class="i2">L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,</p>
+<p class="i4">Roulement monotone,</p>
+<p class="i2">Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai</p>
+<p class="i4">La chaumière bretonne.</p>
+<br>
+<p class="i2">Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .</p>
+<br>
+<p class="i2">Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir</p>
+<p class="i4">Au bord des eaux superbes,</p>
+<p class="i2">Voyant les sarrasins finissant de fleurir,</p>
+<p class="i4">Bientôt mûrs pour les gerbes,</p>
+<br>
+<p class="i2">Je demandais au ciel. . . . . . . . . .</p>
+<br>
+<p class="i2">... Que la sombre nue aux funestes lueurs,</p>
+<p class="i4">Planant sur la campagne,</p>
+<p class="i2">Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,</p>
+<p class="i4">Ce pain de la Bretagne&nbsp;!</p>
+<br>
+</div>
+</div>
+<br><br><p>Voici le début de la pièce <i>le Retour du Pardon</i>&nbsp;:</p>
+<br>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p>
+<br>
+<p class="i2">Je vois d'où vous venez&nbsp;: bonjour, la brave femme&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,</p>
+<p class="i2">Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.</p>
+<p class="i2">Bonjour&nbsp;! ménagez bien votre monture blanche,</p>
+<p class="i2">Car déjà vers la terre elle a le front courbé&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche</p>
+<p class="i2">Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.</p>
+<br>
+<br>
+<p class="i4">LA FILLE.</p>
+<br>
+<p class="i2">Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,</p>
+<p class="i2">Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi&nbsp;?</p>
+<br>
+<br>
+<p class="i4">LA MÈRE.</p>
+<br>
+<p class="i2">Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,</p>
+<p class="i2">Puisque c'était hier le jour de grand'merci,</p>
+<p class="i2">Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route</p>
+<p class="i2">Est couverte en entier de pèlerins lassés,</p>
+<p class="i2">Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte,</p>
+<p class="i2">Les pardons accordés à tous ces jours passés.</p>
+<br>
+<br>
+<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p>
+<br>
+<p class="i2">Savoir où vous allez est encor plus commode</p>
+<p class="i2">Les femmes de Quimper ont des fichus plissés</p>
+<p class="i2">Et tout raidis au bleu&nbsp;; je connais bien leur mode&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.</p>
+<p class="i2">Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille</p>
+<p class="i2">Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,</p>
+<p class="i2">Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.</p>
+<p class="i2">Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,</p>
+<p class="i2">Et d'un rouge cordon relevés avec goût,</p>
+<p class="i2">Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,</p>
+<p class="i2">Ressortent en arrière et chargent votre cou.</p>
+<p class="i2">Je reviens du pays dont c'est là la coiffure&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Je reviens de Kersaint et Tremeané.</p>
+<p class="i2">Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;</p>
+<p class="i2">Dites,&nbsp;&mdash;&nbsp;vous qui riez,&nbsp;&mdash;&nbsp;n'ai-je pas deviné&nbsp;?</p>
+</div>
+</div>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<p>V</p>
+<br>
+<br>
+<p>Un fragment de la jolie pièce intitulée <i>Nos Buissons</i> <br>
+montrera avec quelles fraîches et jeunes inspirations<br>
+M. E. Grimaud a écrit le volume de poésies qu'il a si<br>
+justement appelées <i>Fleurs de Vendée</i>.<br></p>
+<br>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p class="i2">Voici la saison chérie&nbsp;:</p>
+<p class="i2">L'épine noire est fleurie,</p>
+<p class="i2">Saluez le gai printemps&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">L'aubépine s'est couverte</p>
+<p class="i2">D'une robe blanche et verte</p>
+<p class="i2">Qui fait le vent embaumé,</p>
+<p class="i2">Comme la déesse antique</p>
+<p class="i2">Dont la robe balsamique</p>
+<p class="i2">Laisse un souffle parfumé.</p>
+<br>
+<p class="i2">Que ton destin s'accomplisse,</p>
+<p class="i2">Fleur de la ronce, calice</p>
+<p class="i2">D'où sort ce fruit savoureux,</p>
+<p class="i2">La mûre, la noire perle,</p>
+<p class="i2">Pour qui l'enfant et le merle</p>
+<p class="i2">Ont des regards amoureux.</p>
+<br>
+<p class="i2">O senteurs du chèvrefeuille,</p>
+<p class="i2">Sucs que l'abeille recueille,</p>
+<p class="i2">Que boivent les papillons&nbsp;!</p>
+<p class="i2">O l'arome qui s'épanche</p>
+<p class="i2">Du troëne à grappe blanche,</p>
+<p class="i2">Ce lilas de nos vallons&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">Le liseron court, s'enlace,</p>
+<p class="i2">Et jamais il ne se lasse</p>
+<p class="i2">De grimper, de festonner&nbsp;!</p>
+<p class="i2">A voir sa cloche argentine,</p>
+<p class="i2">Lorsque le zéphyr l'incline,</p>
+<p class="i2">On pense&nbsp;: elle va sonner&nbsp;!</p>
+<br>
+<p class="i2">Le sureau dresse sa tige,</p>
+<p class="i2">La demoiselle y voltige,</p>
+<p class="i2">Sachant que son miel est doux&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Le lézard vert dans la haie,</p>
+<p class="i2">Au moindre bruit qui l'effraye,</p>
+<p class="i2">Se glisse à travers les houx.</p>
+<br>
+<p class="i2">L'araignée industrieuse</p>
+<p class="i2">Tend sa toile captieuse</p>
+<p class="i2">Entre deux brins d'églantier&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Plus fine que la dentelle,</p>
+<p class="i2">D'un sylphe on dirait une aile</p>
+<p class="i2">Dont il perdit la moitié.</p>
+<br>
+<p class="i2">Et plus bas maintes fleurettes</p>
+<p class="i2">Découpent leurs collerettes</p>
+<p class="i2">D'azur et d'argent et d'or&nbsp;:</p>
+<p class="i2">&nbsp;&mdash;&nbsp;La primevère hâtive,</p>
+<p class="i2">La violette craintive</p>
+<p class="i2">Qui dérobe son trésor,</p>
+<br>
+<p class="i2">La véronique céleste,</p>
+<p class="i2">Et la bruyère modeste,</p>
+<p class="i2">Au calice délié&nbsp;;</p>
+<p class="i2">Le myosotis qu'on donne</p>
+<p class="i2">A l'ami qu'on abandonne,</p>
+<p class="i2">Pour n'en pas être oublié&nbsp;!</p>
+</div>
+</div>
+<br><hr style="width: 45%;"><br>
+
+
+
+<br><br><br>
+<br>
+<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+<br>
+<table cellspacing="2">
+ <tr>
+ <td colspan="2" align="left">
+ <p><a href="#PREFACE">PREFACE</a><br>
+<br>
+</p>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#I">I.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#I">Foi et poésie des Bretons</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#II">II.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#II">Foi et poésie des Bretons (suite)</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#III">III.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#III">Les pierres</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#IV">IV.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#IV">Quiberon</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#V">V.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#V">Les Rochers&nbsp;&mdash;&nbsp;Combourg</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#VI">VI.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#VI">Saint-Ilan</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#VII">VII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#VII">La mer</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#VIII">VIII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#VIII">Saint-Florent</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#IX">IX.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#IX">Les vieilles villes&nbsp;&mdash;&nbsp;Les vieilles maisons</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#X">X.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#X">Saint-Nazaire</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XI">XI.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XI">Les lutteurs</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XII">XII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XII">Les monuments</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XIII">XIII.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XIII">Quériolet</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XIV">XIV.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XIV">Du mouvement intellectuel en Bretagne</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="right">
+ <a href="#XV">XV.</a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#XV">Paysages</a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" align="left">
+ <br><br><p><a href="#APPENDICE">APPENDICE</a></p>
+ </td>
+ </tr>
+</table>
+
+<br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
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+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
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+Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
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+Title: La Bretagne. Paysages et Recits.
+
+Author: Eugene Loudun
+
+Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO Latin-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***
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+
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+que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LA
+BRETAGNE
+
+PAYSAGES ET RÉCITS
+
+
+PAR
+
+EUGÈNE LOUDUN
+
+
+
+ La Bretagne, le pays des bons prêtres,
+ des bons soldats et des bons serviteurs.
+
+
+
+
+1861
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+A une époque où les nations européennes se transforment si rapidement et
+tendent à une unité qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un
+spectacle digne d'intérêt que celui d'un peuple qui a gardé son caractère
+propre, et, au milieu d'un changement général, est demeuré le même. C'est
+le spectacle que présente la Bretagne.
+
+Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible au mouvement qui
+emporte le reste du monde; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi de
+nombreuses altérations. Des cinq départements bretons, le Finistère presque
+seul a conservé intacts ses costumes et sa langue; il est le plus éloigné,
+le bout de la terre, comme le dit son nom; le progrès moderne ne l'a pas
+encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, le
+Morbihan même, le pays du combat des Trente, des pèlerinages et des
+chouans, les hommes presque tous ont quitté la braie celtique pour le
+pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore
+l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne
+du foyer, est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens usages et
+les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le
+quitter, c'est rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux quand toutes
+les femmes d'un pays ne tiennent plus à leur costume, ce pays ne mérite
+plus de nom particulier, il en change.
+
+La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs
+et les villages; c'est en breton que se fait le prône le dimanche, en
+breton l'allocution du recteur aux mariés. Déjà aussi, pourtant, la vieille
+langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan
+parle le breton et entend le français; ses rapports journaliers avec
+l'étranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en
+va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il
+n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, ce temps où deux troupes de
+Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient tout à
+coup sur le champ de bataille, entendant résonner des deux côtés les mots
+de la même langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; frères de la
+même race, issus de la même terre[1]. Dans les cimetières qui ceignent
+toutes les églises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes
+nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparaît aussi, cette
+coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui
+l'isolait des étrangers indifférents et réservait pour ses enfants seuls la
+connaissance de sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique langage
+sera devenu le domaine des savants et l'occupation des académies, et, déjà,
+comme cédant à un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de
+l'Armorique s'est empressé de recueillir les poésies de ses bardes[2],
+chants mélancoliques de prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne
+sera plus comprise de leur postérité muette.
+
+ [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où
+ se rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons
+ du pays de Galles.]
+
+ [Note 2: _Chants bretons_, publiés par M. H. de la Villemarqué.]
+
+Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs de ce vieux peuple,
+et le chemin de fer qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme une flèche
+au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en
+étonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
+variables, peuvent être ou ne pas être; mais ce qui n'a pas changé en
+Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et
+la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages comme les Turcs,
+dit Chateaubriand, n'étaient attentifs qu'à mes armes et à ma religion; les
+armes, qui protègent le corps de l'homme, la religion qui est son âme même.
+C'est à ce point de vue que la Bretagne a été peinte dans ce livre; la
+Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.
+
+
+
+
+
+
+LA BRETAGNE
+
+
+
+
+I
+
+Foi et poésie des Bretons.
+
+=Le Grand-Bé.--Les croix.--Les églises.--Les clochers.=
+
+
+La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers sur lesquels on a
+construit des forts qui protégent la ville de leurs feux croisés; le
+Grand-Bé est un de ces îlots; naguère il était armé de canons; aujourd'hui,
+le fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de son cap, de loin on
+aperçoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous
+les regards, et c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à
+découvert la grève de sable et de granit, que tendent les pas des
+voyageurs.
+
+Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint un plateau nu, aride,
+où quelques moutons trouvent à peine à brouter une herbe rare; on tourne à
+travers un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, tout à
+coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le
+tombeau de Chateaubriand.
+
+Il n'est pas de plus poétique tombeau: adossé au vieux monde, il regarde le
+nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent à ses pieds;
+point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de
+la mer incessamment remuante, qui, dans les tempêtes, couvre cette pierre
+nue de l'écume de ses flots.
+
+Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours s'échangent: on se
+demande quelle pensée l'inspira quand il déclara ne vouloir même pas que
+son nom fût inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité,
+ceux-là d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilité
+et cet orgueil ont une même source, un grand désenchantement. Cet homme qui
+avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues; ce voyageur qui
+avait parcouru l'univers, visité l'Orient, berceau de l'ancien monde, et
+les déserts de l'Amérique où naît le monde nouveau; ce poëte qui pouvait
+compter les cycles de sa vie par les révolutions, était envahi, à la fin de
+ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait
+préludé par des Considérations sur les révolutions, il se complut, en ses
+dernières années, à écrire la Vie du réformateur de la Trappe; le silence
+et la solitude du cloître étaient en harmonie avec la tristesse de son âme.
+Après avoir été chargé des plus importantes missions, avoir rempli les plus
+hauts emplois, vu à l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus
+puissants, une fois retiré du cercle tournoyant du monde, il avait été
+pénétré d'une accablante vérité: combien peu vaut l'homme, combien peu il
+fait, combien moins encore il réussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la
+joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour
+tous les hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait pas
+lui-même; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de différence
+d'un homme à un autre homme[1].
+
+ [Note 1: Thucydide.]
+
+Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de
+nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un
+d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle
+sera visitée des voyageurs de toutes contrées; ils viendront la regarder,
+et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux
+qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions lointaines; il
+prétend obliger les hommes à savoir qui il est.
+
+Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine! en lui s'unissent les
+sentiments les plus contraires, le désenchantement de la gloire, et la
+croyance en l'immortalité d'un nom; le dédain du scepticisme, et la soif
+des applaudissements; une impression d'humilité de chrétien, et un instinct
+de souverain orgueil.
+
+La vérité, pourtant, est là: cette croix, signe de l'éternité sur cette
+pierre marque de la mort, est l'immuable témoignage de l'inanité de
+l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand
+ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que Lamennais, son
+compatriote, ordonna qu'elle ne fût pas plantée sur le sien, tous deux
+obéissant à la même préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La
+croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, est le symbole du génie
+de sa patrie, de la catholique Bretagne.
+
+La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle s'allie à une poésie
+propre au génie breton: les objets matériels parlent en ce pays, les
+pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme
+conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut
+tromper: dès que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et
+le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous les
+carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les époques; depuis le
+XIIe siècle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; là, simples
+croix de granit exhaussées de quelques marches; ici, croix portant sur
+leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossières,
+mais toujours empreintes d'un sentiment sincère. La sainte Vierge, les
+Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur,
+ils la partagent, ils l'expriment avec une énergique vérité. Voyez ce
+tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'église de
+Saint-Michel, à Quimperlé; c'est une peinture primitive, par une main
+inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect;
+mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive
+souffrance de la mère: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la
+prunelle est presque seule indiquée; cette fixité du regard est
+saisissante, elle vous arrête, on reste là à regarder, on oublie que c'est
+une représentation, on voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur,
+ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, et pourtant vivante.
+
+A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue de la Vierge, conçue
+au contraire dans un sentiment délicat et tendre: elle a cette attitude
+penchée, cette tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à soi
+le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau
+l'enveloppe avec une grâce harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de
+douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses
+bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, Notre-Dame de _Bot scao_,
+la Vierge de Bonne-Nouvelle.
+
+On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des marins bretons
+particulièrement. A Brest, on cherche en vain un musée de tableaux: Brest
+n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port
+rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses
+ancres gigantesques, les forts dressés sur les rochers, le mouvement animé
+des rues où vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots
+arrivant de tous les points du monde, tout a le caractère précis, positif
+et puissant de la réalité du moment: l'homme a enfoncé dans le roc les
+pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement fixé.
+
+Mais, montez un des escaliers qui mènent de la ville basse à la ville
+haute, et, sous une voûte, vous trouverez quatre tableaux appendus à la
+muraille; c'est là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à la
+sainte Vierge: le départ du navire; les femmes et les enfants sur la grève,
+à genoux, pendant la tempête; le vaisseau ballotté par les orages, et les
+bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauvés
+s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et,
+au-dessous, des légendes touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie
+ou rend grâces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez
+ceux qui sont en mer_! Voilà l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et
+son espérance, l'homme vrai: le reste n'était qu'apparence.
+
+Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les prétextes
+pour témoigner de leur foi: à Saint-Aubin d'Aubigné, entre Rennes et
+Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans une
+épine, une croix qui verdit au printemps, parmi les églantines et les
+roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pâle et
+désolée où les pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue,
+sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siècles leur
+impénétrable secret; quelle est cette croix qui s'élève sur une éminence?
+C'est une croix qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la
+croix sur un autel druidique, en avant de cette armée de pierres qui
+marquent peut-être le cimetière d'un grand peuple.
+
+ [Note 1: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé
+ en forme de croix.]
+
+Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, une source jaillit et
+s'écoule entre les rochers, à la fois fontaine et lavoir: sur les pierres
+amoncelées, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée de
+fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les églantiers
+ont poussé dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle
+de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à-vis,
+s'étendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides
+apparaissent les murs à demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit,
+ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on aperçoit la
+mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongée,
+incessante, qui emplit les champs et les airs.
+
+Dans ce pays catholique par excellence, toutes les églises sont
+remarquables: il n'est si petit village dont l'église n'ait quelque partie
+intéressante, ou une de ces chaires extérieures, devenues si rares, et que
+l'on voit encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, et d'où
+le prêtre, dans les temps de mission, en certaines circonstances
+extraordinaires, parlait aux peuples assemblés sur la place; ou une voûte
+entièrement peinte, comme à Carnac et à Kernascleden; ou des médaillons de
+pierre et de bois encadrant l'autel de naïves sculptures dorées, à Roscoff,
+à Crozon, etc.; ou un tabernacle composé comme un monument architectural,
+une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons,
+ses colonnes, ses dômes, ses galeries, ses statues (à Rosporden); un
+confessionnal antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin); un
+baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à Landivisiau); ou bien
+quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus
+que dans une seule église, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de
+Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue à la
+voûte de l'église et tout entourée de clochettes; aux jours de fêtes
+solennelles, pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la roue, et
+toutes ces clochettes agitées forment un bruyant carillon qui règle la
+marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
+voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la sainte Vierge. Ou bien,
+enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers équarris, ais de chêne
+bardés de larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, à côté du
+catafalque de bois noir semé de larmes blanches; le tronc et le cercueil,
+qui rendent sensibles à tous les yeux à la fois la fragilité de la vie, et
+le principe chrétien par excellence, la charité.
+
+Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'oeuvre, les
+cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, par exemple, dont les arcades sont
+si sveltes et si finement découpées; ou les bas-reliefs intérieurs du
+portail de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre sculptée avec
+cette délicatesse et cette richesse d'invention, qualités charmantes de la
+jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les
+églises, près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du
+saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas
+ailleurs: saint Cornély, saint Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout.
+Saint Yves a le privilége d'être représenté dans presque toutes les
+églises, même celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand
+homme de bien, de ce savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté
+vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la
+toque sur la tête, entre deux plaideurs, le seigneur richement vêtu, en
+habit de velours rouge, tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie
+et l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous aux coudes et
+aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier,
+suffisant, le chapeau sur la tête, présente au saint une bourse d'or; le
+paysan, le regard et l'attitude timides, la tête basse, le bonnet à la
+main, attend humblement la sentence. Il n'a rien à donner, mais la justice
+ne lui fera pas défaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
+et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui donne gain de cause.
+C'est toute l'histoire du moyen âge, les trois ordres vis-à-vis l'un de
+l'autre: l'Église protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le
+puissant.
+
+Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage
+de ces belles églises du moyen âge, témoignage de la piété, de la science
+et du goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, du meilleur
+temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante par sa masse, sa
+grandeur, la noble simplicité de ses ornements, l'harmonie de ses
+proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à
+l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait bâties de fer; là,
+Tréguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chêne
+noir et brillant, découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable
+variété; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des
+modèles à tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Léon
+et sa flèche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre,
+inébranlable, ceinte de galeries à jour comme de gracieuses couronnes,
+élançant au ciel ses clochetons aux pointes aiguës, toute découpée,
+aérienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un
+légitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de
+Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il faut se détourner de toute
+route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons,
+le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église royale, y
+accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni
+aux caprices les plus ingénieux de la Renaissance, a imaginé de plus
+délicat et de plus éclatant: portraits sculptés, statues d'un beau style,
+où déjà se reflète l'antiquité, choeur ogival tout ciselé, et un jubé (on
+sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du
+catholicisme), un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont
+taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le
+marteau de la Révolution n'a détaché que des fragments insignifiants de ces
+belles pierres si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles
+passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le temps.
+
+Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, les clochers à
+pans coupés de la Renaissance, de la Roche-Maurice-lès-Landerneau, de
+Landivisiau, de Ploaré, de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et
+légers clochetons et ornés de balustrades à deux étages, comme les minarets
+de l'Orient; les flèches élevées le long des côtes, celle de Tréguier, par
+exemple, percée à jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
+constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de croisillons,
+d'étoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les bénitiers exprimant
+toujours le caractère de l'époque: à Dinan, dans une église du XIIe siècle,
+une cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de toutes pièces
+supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siècle est le
+temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une
+église du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante petite
+colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et
+au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se
+venait poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, et inspirés par
+un sentiment plus chrétien encore, les bénitiers extérieurs, si communs
+dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, à
+Morlaix, à Quimperlé; le bénitier intérieur n'est qu'un accessoire; le
+bénitier extérieur, isolé en avant de la porte, a une signification plus
+précise: il dit où l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de
+l'âme: le chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, son
+coeur se recueille et se prépare. Les architectes bretons ont bien compris
+cette grave pensée de la religion: les bénitiers extérieurs sont de
+véritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré
+d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées de leurs ailes; le
+dais élancé, ciselé, d'où pendent les pointes effilées d'une broderie de
+granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble
+inviter le fidèle à entrer dans la maison de la prière.
+
+ [Note 1: Il y a un bénitier semblable à Corseul.]
+
+
+
+
+II
+
+
+Foi et poésie des Bretons (suite).
+
+=Saint-Thégonec.--Les cimetières.--Les calvaires.--Cast.=
+
+
+Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idée de
+ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, à
+Saint-Thégonec, entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle funéraire,
+sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chrétien de Bretagne,
+se sont comme donné rendez-vous.
+
+Les cimetières bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent
+l'église; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas même de portes;
+une grille de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire
+aux bestiaux l'accès de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire où
+sont représentées des scènes de la Passion, quelquefois la statue
+agenouillée d'un pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus à
+ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls monuments de ces
+cimetières des villages bretons; les tombes sont marquées par de petits tas
+de terre, serrés l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
+recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creusé comme
+une petite coupe où s'amasse l'eau du ciel, et dont la mère, le fils,
+l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour
+celui qui est couché dans la terre[2]. Ces cimetières, placés au milieu des
+bourgs et des villages, ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années
+pour que ces champs de la mort soient comblés des corps des générations
+éteintes; les morts bientôt sont exhumés pour faire place aux nouveaux
+venus: dans quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir
+déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la façade de
+l'église, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus
+aucun corps, froids témoignages d'un souvenir qui de jour en jour va
+s'effaçant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté de
+l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli les os des morts
+exhumés: si l'on jette un regard à travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur
+ce charnier sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, entassés et
+mêlés comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marché sur
+terre, solitaires et délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.
+
+ [Note 1: A Goueznou, à Plabennec, etc.]
+
+ [Note 2: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans
+ les pierres sépulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'à
+ désaltérer les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la
+ tombe.]
+
+Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a
+voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arrachés à la
+terre. Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle
+inattendu: à toutes les saillies du bâtiment, sous les porches, sur la
+corniche antérieure, sont alignées, accrochées, suspendues l'une à l'autre,
+une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boîtes,
+surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crâne des
+ancêtres, la tête, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le
+_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une
+inscription indique la date et le nom:
+
+_Ci gît le chef de_...
+
+On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole
+touchant. Ce sont les archives funèbres des familles, non renfermées dans
+la maison où l'habitude les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église,
+devant lesquelles les générations nouvelles passent et se découvrent, le
+dimanche en venant prier[1].
+
+ [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à
+ têtes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous
+ les os, et qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme
+ des ballots.]
+
+Çà et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques crânes de morts
+qui n'ont pas eu de famille et à qui l'on n'a pas donné de cercueil,
+verdis, les yeux pleins de gravier, à travers lesquels pointent des brins
+d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là appuyé peut-être sur
+celui qui fut son ennemi en ce monde.
+
+Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre
+dans l'église, et cette église est comme un résumé de toutes les églises
+bretonnes: tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, chaire
+en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la
+Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, à
+fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophètes de
+l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à la sainte Vierge;
+voûte d'or et d'azur au fond tout étincelant; le choeur, l'autel et les
+chapelles latérales, chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges,
+fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, un ruissellement
+d'or, de verdure, de rouge éclatant et d'azur.
+
+De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le côté, se
+détache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres
+suintent l'humidité; les assises qui ont pris une teinte noire, séparées
+par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de
+deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous
+l'ouvrez, et vous vous arrêtez ébloui: c'est là le cimetière, et, dans le
+cimetière, devant vous, à droite, à gauche, une réunion inattendue de
+monuments: sous le porche où vous êtes, des deux côtés, les statues
+alignées des douze Apôtres; en face, une large porte à trois arcs, d'un
+style imposant, la porte du cimetière, et l'on dirait d'une arche
+triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe
+sous cette porte, couché dans le cercueil, entre non dans la terre, mais
+dans la vie éternelle, le séjour de la joie et de la gloire; à droite, une
+chapelle funéraire, du même temps que le Louvre de Henri IV, décorée,
+sculptée du bas en haut, comme une châsse immense taillée en granit; enfin,
+à gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces
+calvaires compliqués, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de
+statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes
+les plus naturelles et les plus naïves, disciples, prophètes, saintes
+femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant
+toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, à plusieurs étages, croix
+sur croix, aux branches chargées de statues, la Vierge, saint Jean, les
+gardes, et, tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde et les
+yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des
+coupes le sang précieux de ses mains[1].
+
+ [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si
+ remarquables du reste par leur belle église, sont plus compliqués
+ et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.]
+
+Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funéraire; et
+là, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement
+du Christ, exécuté dans des proportions colossales, cette scène qui a
+inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes,
+et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complète, en
+donnant à ces personnages si vivement émus l'apparence même de la vie: vous
+les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages pâlis; la
+Vierge, les lèvres pressées sur les pieds livides de son divin Fils, la
+Madeleine bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui
+inondent son visage: vous devenez acteur en cette scène passionnée, vous
+êtes saisi, pour ainsi dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances
+vous frappe au coeur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de l'âme, vous êtes
+étonné de sentir des larmes qui coulent de vos yeux.
+
+Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont répandues avec la
+même profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus
+éloignés de toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les
+montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, qui n'est qu'un
+petit village voisin du Faouet, moins même qu'un village, un misérable
+hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, près de
+Quimperlé; modeste manoir qui mérite à peine, le nom de château, on
+rencontre des jubés de bois sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de
+personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches églises, oeuvres
+admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les
+prodiges et les mystères de la religion, et conservent chez le peuple et
+raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empêcher de se
+demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui
+ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux
+auteurs de ces oeuvres tant de qualités si rares: fécondité d'invention,
+vérité du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de
+ces scènes divines? Dans tous ces monuments du moyen âge, c'est la même
+vérité, la même puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se répète, il
+ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui a
+une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un motif que le temps de
+l'exprimer avec une vivacité rapide, et passe à un autre et vous entraîne
+dans sa course inspirée.
+
+Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création: cette société,
+comme un homme qui est parvenu à sa maturité, avait accompli tous les
+travaux nécessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siècles
+l'avaient préparée, elle s'était dégagée des langes de l'antiquité, sa
+langue était faite, ses idées religieuses arrêtées; la république
+chrétienne est logiquement constituée, elle a son unité. Ce peuple, alors,
+est dans la complète possession de sa force; il ne lutte pas pour créer; il
+n'est pas tiré en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est
+pas emporté par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne dirige pas,
+mais qui vous pousse, qui naît du désordre des idées et que notre temps a
+justement appelé d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les âges précédents ont
+cherché, amassé, rapproché; tous les matériaux sont prêts sous sa main; il
+n'a plus qu'à les prendre: c'est le génie même de l'époque qui, libre et
+aisé, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a
+qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. Alors l'imagination
+partout éclate, vive et colorée; un même esprit, dans les monuments d'art
+comme dans la littérature, crée les ornements variés des églises, invente
+les fabliaux et les contes, trouve à chaque instant des images nouvelles
+pour représenter les opinions, les idées et les moeurs; et cette
+imagination, loin de se fatiguer, féconde; car ce n'est pas une production
+factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son
+printemps, toute une suite de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et
+voilà pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus.
+Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas
+leur pensée qu'ils ont rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de
+leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été élevés et ont vécu,
+qui a pénétré tout leur être, et est devenue comme une partie même de leur
+âme. Ainsi, ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments
+de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre,
+mais le témoignage de leur piété et de leur foi, de la piété et de la foi
+de tout un peuple.
+
+La même foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en
+doutait, que signifient ces signes multipliés d'une piété qui ne
+s'affaiblit pas, ces écharpes de cachemire, dons des femmes de
+l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, et
+ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de béquilles appendues au Folgoat
+par les infirmes guéris? et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui,
+chaque année, viennent, comme une armée, entourer de leurs longues lignes
+aux cent replis l'église de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux
+qui tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, trop petite
+pour ce musée chrétien incessamment renouvelé? A chaque pas s'élèvent des
+chapelles et des églises neuves: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
+à la fois; Lorient, ville toute peuplée de marins et de soldats, vient
+d'élever à ses portes une église dans le goût du XIVe siècle; Vitré donne à
+son église un clocher neuf et une chaire sculptée; les petits villages
+dressent, dans leur cimetière, des calvaires à personnages comme au moyen
+âge; le calvaire de Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856;
+Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo; Quimper lance
+dans les airs deux flèches hardies sur les tours de sa cathédrale; la
+chapelle de Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute
+blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie
+pieuse; Nantes, en même temps qu'elle bâtit plusieurs églises nouvelles,
+achève son immense cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel tous
+les siècles ont mis la main, et construit cette église Saint-Nicolas,
+reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis,
+oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à
+accomplir en moins de dix ans le zèle de son pasteur et la piété de ses
+enfants, avec le produit de leurs aumônes et de leurs dons. Il y a quelques
+années, à Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle placée à
+l'extérieur de l'église: statues peintes des douze Apôtres, autel
+resplendissant, voûte azurée aux étoiles d'or, nulle dépense ne fut
+épargnée, nulle décoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
+de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de
+l'inauguration. Ce sont là les fêtes nationales des Bretons; ailleurs, les
+peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de
+révolutions qui se succèdent; eux accourent de toutes les parties de la
+Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel.
+
+Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité dans le maintien de ces
+hommes et de ces femmes agenouillés sur le pavé des églises! Ce n'est qu'à
+la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de l'être humain dans
+une pensée qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie
+soient anéanties; immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette
+contemplation absolue où l'on se représente les saints, envahis par un
+sentiment de vénération, de soumission et d'humilité, où l'homme disparaît
+et où il ne reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif que
+tous les monuments; ces actes journaliers d'une dévotion toujours égale
+montrent l'état habituel de l'âme.
+
+Traversez, un jour de marché, la place de quelque ville ou bourg du
+Finistère: l'aspect en est varié et animé; ce marché, c'est une file de
+petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de
+marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux
+d'hommes, des ornements de laine tressés sur des roseaux pour les
+chaussures des femmes, des épingles bariolées, à dessins enroulés avec des
+perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques,
+de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces
+petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec
+leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur
+le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs
+braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées sur les hanches,
+de manière à laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le
+chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent relevés
+dessous et le bâton à la main, ne se pressant pas, marchant à pas comptés,
+faisant leurs marchés sans hâte. Mais voilà midi: de la haute tour du
+clocher de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze
+coups lentement résonnent; aussitôt, à ce dernier coup, tout mouvement
+cesse, tout le monde s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la
+place; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent leurs grands chapeaux,
+leurs longs cheveux tombent sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux,
+se signent et murmurent à voix basse l'_Angelus_. L'étranger, au milieu de
+cette foule prosternée, s'étonne lui-même de rester debout, et s'incline
+comme involontairement. Puis la prière de la Vierge finie, ils se relèvent,
+le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui
+ressemble au murmure de la mer éloignée.
+
+Il me semble les voir encore dans l'église de Cast (Finistère). C'était un
+dimanche, à l'heure des vêpres; la cloche sonnait dans le clocher à jour,
+et, sur la route, devant l'église, était amassée une grande foule, hommes
+et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de
+sonner; les groupes se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un
+côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'église. Les
+femmes entrèrent les premières; en un moment, la nef en fut remplie; au
+milieu, les jeunes filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc,
+mais toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, des rubans
+d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et
+retombant en quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le coeur d'or
+et la croix sur la poitrine; dans les contre-allées, les femmes et les
+mères, en costume plus varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus
+et jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin brun, des jupes
+rouges, des bas à coins brodés d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé,
+la tête inclinée, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli.
+
+Puis, quand les femmes furent placées, une autre porte s'ouvrit par un côté
+de l'église, c'était le tour des hommes; ils entrèrent, à la file, d'un pas
+grave et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. Autant les
+femmes, dans leur costume bariolé, étaient scintillantes de vives couleurs,
+autant celui des hommes était simple et sévère, ce qui saisissait
+l'attention, ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, leurs
+longues vestes brunes, seulement bordées d'un galon rouge, leurs larges
+braies bouffantes; c'était leur tête carrée, les longs traits de leur
+physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs fronts
+comme une toison épaisse, et descendant en longues nappes sur leurs épaules
+et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
+portaient le même costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, à l'air,
+prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur
+les sourcils épais, leurs yeux avaient une expression énergique et je ne
+sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce n'étaient point des hommes de
+notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards
+brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour pénétrer sa pensée,
+ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses têtes comme des crinières
+de bêtes fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part; on pensait à ces
+tribus des déserts de l'Amérique qui errent encore sur les frontières, des
+races modernes, et qui, avec leur parole brève et sentencieuse, leurs
+gestes rares, leur démarche solennelle, semblent garder le mystérieux
+secret des premiers jours du vieux monde.
+
+Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant l'autel, et
+s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, entourant entièrement la grille
+du choeur. C'était là, la vraie assemblée des fidèles; les hommes, comme
+une forte milice, en avant; les femmes derrière, foule plus humble; tous
+ayant oublié tout le reste, ne vivant plus que d'une pensée, tout à Dieu.
+Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous,
+habitants civilisés des villes, nous cherchons à expliquer Dieu; même à
+genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous
+doutons peut-être s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées,
+méditations stériles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il
+a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui produit leurs moissons, il les
+a faits eux-mêmes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui
+peut tout, au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce
+Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils
+adorent.
+
+La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la
+vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la
+religion, source de sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe,
+mais qu'il vit.
+
+
+
+
+III
+
+Les pierres.
+
+=Le Morbihan.--La presqu'île de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.=
+
+
+Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien costume breton; au
+premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est là que la
+surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la
+famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède à nulle autre
+partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus
+vif au moment de la révolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des
+chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses
+côtes que choisirent les émigrés pour y débarquer et y recommencer la
+lutte; c'est à Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, à
+la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, pour tout dire en un mot, le
+nom du Morbihan ne se sépare pas du nom de Cadoudal.
+
+De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se fait le grand pèlerinage
+de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves
+le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a
+l'amour; ils donnent à sainte Anne une part presque égale de l'affection
+tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le
+pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du
+Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus éloignés de la
+Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des
+enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs champs, leurs maisons, leurs
+travaux, pour vénérer en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta
+le Sauveur. Et quelle piété! quelle dévotion! Dès que, de loin, dans la
+lande où ils marchent par groupes, le chapelet à la main, ils aperçoivent
+le clocher de l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front
+courbé, murmurant une prière à voix basse; puis ils se relèvent, s'alignent
+sur deux rangs, et, la tête découverte, à pas mesurés, s'avancent vers
+Sainte-Anne, où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
+l'arrivée de nouveaux pèlerins.
+
+Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de
+Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même
+Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.
+
+Le sol même a un caractère particulier: il n'y a pas un étranger qui n'en
+soit frappé; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des
+dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entourés de
+quartiers de roc, débris de dolmens renversés; dans la lande, parmi les
+verts ajoncs, surgit le cône gris d'un menhir isolé; sur le bord du chemin
+est affaissée, semblable à un grand animal pétrifié, une pierre branlante,
+masse énorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement;
+partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquité.
+
+Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère si déterminé. Le
+golfe du Morbihan, qui donne son nom à cette partie de la Bretagne, ne
+communique avec l'Océan que par une passe étroite; s'avançant longuement
+dans les terres où il découpe de profondes anses, semé d'îles que l'on
+compte par centaines, qui s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de
+ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques
+de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer intérieure, la mer de
+Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes
+pour défendre l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de chaque
+côté, s'étendant comme des bras, la longue presqu'île de Rhuis et la langue
+de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
+déjà existait au siècle de César.
+
+Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donné
+rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de
+Rhuis, d'abord le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné à
+l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, mais au dehors
+solide et presque entier; gris, triste et inébranlable, il est resté debout
+comme une sentinelle qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le
+couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut quelque temps
+Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne
+plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de
+pierres alternées: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux
+côtes dentelées, et le vaste Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois
+détachées de la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin
+l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds,
+sont les chambres sépulcrales où ont été ensevelis les chefs des peuples.
+
+Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis; sur l'autre rivage, relié à
+celui-ci par quelques pierres druidiques jetées çà et là dans les îles du
+golfe, vous apercevez tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de
+Tumiac; les dolmens et les grottes se succèdent, et les menhirs ne se
+comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement
+breton étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments qui
+attestent l'existence d'une cité puissante. C'est parmi ces monuments que
+se trouvent la _Table de César_ et le _Grand Menhir_. La voilà, dans une
+lande, cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, depuis deux
+mille ans, n'ont pas bougé; épaisse et large tranche de roc qu'on dirait
+coupée dans une montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la
+taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont
+pas cru qu'elle pût porter un autre nom que celui de César, du géant qui
+les avait vaincus.
+
+ [Note 1: Le village du Loc consacré à Marie.]
+
+Faites quelques pas encore dans la lande, à travers les ajoncs épineux,
+vous êtes arrêté par une masse immense étendue sur le sol. C'est le _Grand
+Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe à la base, il a
+soixante-quatre pieds de long; obélisque colossal, il s'élevait jadis dans
+la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour.
+Depuis des siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, qu'en
+tombant il s'est brisé en quatre morceaux; ils sont là, à la suite l'un de
+l'autre, à l'endroit où ils sont tombés; on dirait des tronçons d'un
+formidable serpent antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de place.
+Comme soudés au sol, ils dureront autant que le sol même.
+
+Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les grottes de Plouharnel.
+En revenant de la presqu'île de Quiberon, au moment où l'on jette un regard
+derrière soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à l'heure ne se
+verra plus, on aperçoit, dans un champ, de grosses pierres peu élevées
+au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et
+on est près de les dédaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui
+vous semblait couché à terre, vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un
+édifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds
+pour pénétrer dans l'intérieur: alors vous avez devant vous une allée
+droite, formée de larges rochers plantés en terre, comme une muraille; au
+bout de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, une petite
+chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1].
+
+ [Note 1: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix
+ et le cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu
+ d'années.]
+
+Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui,
+semblables à des dalles monstrueuses, scellent ces sépulcres vides. Trois
+grottes s'alignent à côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur,
+sépultures familiales où, près de la dernière demeure des parents, avait
+été réservée la tombe du petit enfant.
+
+Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables alignements: à mesure
+qu'on approche de Carnac, à droite et à gauche, se dressent, dans les
+champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces
+groupes, le plus considérable et composé des plus gros blocs, s'appelle le
+_Camp de César_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en
+notre France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme Napoléon en
+Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière: l'homme ne créant pas, ce sont les
+destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et
+dont elles consacrent le nom.
+
+Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes d'une armée. Bientôt
+on se trouve au milieu de l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas
+cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là, comme en toutes les
+recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses où il aspirait, les
+possédant et les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est qu'elles
+soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux
+les nuages, il se demande si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même
+ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur énormité et
+leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couchés à terre comme un
+monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous,
+vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, immobiles et muettes, les longues
+rangées de pierres levées sans nombre.
+
+Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, également
+séparées l'une de l'autre comme si le commandement d'un général eût écarté
+largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat
+est un roc roide, le pied profondément enfoui dans le sol, les plus petits
+au bas des files comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête;
+l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté de ces colosses, atteint
+à peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs
+informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent
+refléter les images mornes d'un éternel ciel de décembre.
+
+La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à l'entour déserte et
+silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait
+cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait,
+nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable de son
+passage, a amassé, apporté ici ces lourdes masses et les a dressées vers le
+ciel, comme les bras pétrifiés de géants ensevelis? Celtes? Gaulois?
+Kymris? Nul ne répond: un peuple nombreux a été, on ignore même son nom! Ce
+peuple connaissait-il les secrets d'une mécanique puissante pour avoir
+soulevé ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou
+si, à force de bras, il les a arrachés de la terre, amenés et plantés en
+rangs rigides, quelle pensée l'animait? Est-ce un temple? quelle foi!
+Est-ce une sépulture? quel symbole caché! Une catastrophe sans précédents
+a-t-elle couché dans cette lande une race entière? un choc soudain a-t-il
+ouvert la terre? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une
+nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporté? Et les
+peuples voisins auront marqué la place de ce peuple évanoui par ces rocs
+inébranlables, témoignage mystérieux d'un désastre qui ne sera jamais
+raconté!
+
+Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, annoté et
+traduit les chants bretons, désira sauver de la destruction un dolmen
+qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le
+transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe près de
+Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. C'était un dolmen de moyenne
+grandeur, et la distance à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais
+lorsque l'on se mit à l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et
+chevaux pouvaient à peine ébranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en
+augmentant hors de toute prévision le nombre des uns et des autres qu'on
+parvint à la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante
+chevaux et l'on mit dix-sept jours à l'amener à la place qui lui était
+destinée; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées
+de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on
+suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout
+successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas
+dans une journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contrée
+qui avait perdu les traditions des ancêtres, émut toutes les populations
+des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des
+routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fût
+jamais rétablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonçait lentement dans
+les chemins rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. Elle
+arriva enfin à la porte du parc; ce fut un jour de fête, elle entra comme
+en triomphe, un enfant était monté dessus, portant des fleurs dans ses
+mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple célébrait le succès
+d'avoir remué une pierre, lui dont les aïeux dressaient et alignaient les
+rocs par milliers.
+
+
+
+
+IV
+
+Quiberon.
+
+=Le combat.--Le fort Penthièvre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des
+martyrs.=
+
+
+Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens
+du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte
+armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre,
+une presqu'île étroite et avancée dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces
+bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont
+entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux
+compétiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
+chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin; à
+Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux
+sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, républicains
+commandés par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des débris
+de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la
+Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voilà
+les faits et les noms: magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments
+sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand; nous n'avons rien à lui
+envier.
+
+C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, près de Carnac, que
+débarquèrent, à la fin du siècle dernier, des exilés français venant, les
+armes à la main, reconquérir leur patrie.
+
+On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette tentative des émigrés:
+c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs,
+Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et
+Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes,
+poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés
+aisément s'abusent: loin de la patrie, les événements sont passés avant de
+retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on
+entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y
+attachèrent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient
+franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie
+des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés
+croyaient encore la Vendée en armes; alors arrivait à Charette, du fond de
+l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais
+non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à
+Stofflet des cordons et des brevets de généraux; alors on rêvait une
+expédition décisive dans l'Ouest, et l'on décidait une descente des émigrés
+en Bretagne.
+
+Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise: si Stofflet et
+Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la
+Vendée en éveil; un secours inattendu, un premier succès pouvait la
+remettre debout; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient
+une armée entière: on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche
+contre Tinténiac et Cadoudal; leurs bandes éparses se levaient tout à coup
+devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur
+le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait
+favorable: maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on
+souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mépris
+de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait
+de descendre était un pays ami: dès qu'une armée régulière y mettrait le
+pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris;
+l'Ouest tout entier se lèverait; les républicains, dans cette haute marée
+populaire, seraient engloutis; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés
+jusqu'à soixante lieues de Paris; cette fois, dès le premier jour et sans
+tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près; un prince
+apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait à
+grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.
+
+Telles étaient les espérances et les illusions. Pour l'accomplissement de
+ces grands desseins, rien n'avait été épargné; les préparatifs furent
+dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont prétendu
+qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de
+l'ancienne marine française; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas: un
+plus pressant intérêt la poussait; l'ennemi d'alors, c'était la République.
+Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance,
+sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes
+et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire:
+les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours
+pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre à la
+Convention, à _plusieurs centaines de millions_.
+
+Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait
+partout ranimés: il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier
+qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de
+l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la
+marine royale accoururent. «On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents
+épées avec l'ancre sur la garde.» Les Bretons, surtout, étaient en grand
+nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du
+moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont
+plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Émigrant_;
+l'artillerie avait pour chef un militaire savant et éprouvé, le comte de
+Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances; beaucoup
+d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportèrent avec eux,
+nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés; enfin,
+spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de
+vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le
+mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils étaient cent
+vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait
+soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains; celui qui
+animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable; car
+l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse; mais
+eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé
+entières ces vaillantes et généreuses vertus.
+
+ [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban
+ de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]
+
+Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes: mais ici, dès
+le début, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout
+échouer, défauts de cette génération élevée par le siècle du doute, et que
+Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour
+qu'elle y pût immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dévoûment,
+l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues; il ne se
+trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, négociateur,
+diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête; d'Hervilly,
+officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble; Sombreuil
+arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé: Puisaye est
+le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent
+que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de
+partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort,
+ils se divisent: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois
+semaines après le premier; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15
+juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois,
+attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui vint, deux mois
+plus tard, faire une inutile descente à l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter
+leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en
+Angleterre: ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne
+songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au
+moindre échec vont déserter.
+
+Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer était libre; les
+vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de
+Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de
+la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil, cinq mille Français
+mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit
+leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en vue, des
+cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux; plusieurs se jetèrent
+dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des
+transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée;
+les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des
+vivres et des provisions: «Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
+dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris
+incessamment répétés: «Vive notre religion! vive notre roi[1]!» En se
+retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons
+d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les
+allait porter en avant, et balayer les champs devant eux.
+
+ [Note 1: Puisaye, _Mémoires_, édit. de Londres, 1807, t. VI.]
+
+Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le
+terrain. Elles étaient en petit nombre; ordre leur fut donné de se retirer
+sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à perdre la
+Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les
+bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures,
+dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de
+combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit.
+
+Mais qui les arrête? pourquoi cette ardente armée reste-t-elle comme fixée
+au sol? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui
+accompagne toujours l'exil; alors aussi apparaît la petitesse de vues du
+chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissimule pas son
+dédain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se
+mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir
+formés; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En
+vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du
+commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments
+républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés,
+murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre
+française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et
+ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles
+aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend
+celui-là; avant même d'avoir combattu, on doute du succès; il faut attendre
+le second corps d'armée; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au lieu
+de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre
+serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été
+étouffée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
+dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le fort Penthièvre qui la
+ferme; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au
+débarquement.
+
+Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne
+voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger; Hoche qui craignait
+un soulèvement général rassemble en hâte tous ses soldats; il va aux
+émigrés qui ne viennent pas à lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et
+le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon; il les tient
+là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues
+de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des
+flots.
+
+Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de l'action est venue;
+ils n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on
+va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la
+jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec
+magnanimité, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy.
+
+Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île: après une première
+tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillet), un plan est formé
+pour forcer le camp de Hoche: deux détachements, descendant à quelques
+lieues de là, à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière
+attaqueront les républicains; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée
+sortira du fort Penthièvre et les assaillira de front: pris entre deux feux
+par des troupes supérieures en nombre, Hoche ne peut résister (16 juillet).
+Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les
+plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de
+hasard, mais que Dieu jette à l'encontre des capitaines quand il les veut
+perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par un
+contre-ordre venu on ne sait d'où[1], il s'égare à dix lieues de là; son
+chef même, Tinténiac, est tué; la seconde troupe à peine a mis pied à terre
+qu'elle est obligée de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et
+les derrières des républicains manquent ainsi à la fois; le signal qui
+devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu.
+
+ [Note 1: Des agents de l'intérieur.]
+
+Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île; ils
+ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil,
+quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils
+marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et
+défendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher;
+puis, tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une
+décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont
+hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise?
+Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur
+prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et
+désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne
+les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas
+qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter
+vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. Les
+républicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon
+ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: «Il semblait, leur
+disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade.--On s'est
+battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se
+sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant
+eux.»
+
+C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient
+toute leur vie crié _en avant!_ à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne
+savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en
+périt quarante-trois; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux
+vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par
+terre. Il fallut enfin céder; qu'était le plus intrépide courage contre des
+feux de peloton? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là, sans la prévoyance
+du comte de Rotalier; avec ses canons, il arrêta la poursuite des
+républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour
+cette fois[1].
+
+ [Note 1: Son fils tomba près de lui: «Enlevez cet officier,»
+ dit-il, et il continua à commander.]
+
+Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées; les
+premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20
+juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre
+désertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armée et les
+émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée
+presque entièrement d'anciens républicains; la trahison, bientôt, le lui
+livre: quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du
+dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader
+les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une
+armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui,
+depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient
+devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous
+fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la
+tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder.
+Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de cette foule
+éperdue; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et
+on les emmena comme des troupeaux.
+
+A cette heure, les deux généraux ont disparu: Puisaye s'est hâté d'aller
+mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu
+l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant
+ses fautes par la mort du soldat.
+
+Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment
+débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens
+soldats. Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces
+sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île,
+près de Portaliguen; là, réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre
+la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée nombreuse,
+n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre
+que leur vient la pensée; «Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et
+il fut alors unanimement décidé que nous sortirions tous du fort, et que,
+secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous
+nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs républicains, où du
+moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une
+mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];»
+mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette poignée
+d'hommes va-t-elle donc périr? Sûrs de la victoire, ils n'ont que de la
+pitié: «Rendez-vous, braves émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas
+fait de mal! nous sommes tous Français!...» Ah! si ce ne furent pas les
+généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était la voix généreuse de
+Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent!
+Sombreuil, alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et
+quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.
+
+ [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le
+ vicomte de la Villegourio).]
+
+C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée
+avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie
+du massacre des émigrés.
+
+J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent désir de
+chercher la vérité, tous les récits qui ont été écrits de ce moment
+solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard
+des prisons[1], et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le
+biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et
+conquêtes_, où l'on sent une âme toute française, et l'historien de la
+Révolution, M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, et les
+pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon à
+Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses
+du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
+enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention; j'ai recueilli en
+Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions et les souvenirs; et la
+conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas
+capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaient
+pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on
+imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée.
+
+ [Note 1: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent
+ sur le fait qu'il y eut capitulation.]
+
+Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la
+relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues
+années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même[1]:
+«Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche: Les hommes que je commande sont
+déterminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser
+rembarquer, vous épargnerez le sang français. Le général Hoche lui
+répondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre
+bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre.--Les
+émigrés seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui,
+dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son
+nom: Quant à vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi,
+répondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
+mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes.»
+
+ [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine,
+ Londres, 1795.]
+
+Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le
+général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas
+les armes.
+
+ [Note 1: Il n'est pas certain que le général républicain qui
+ conféra avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le
+ général Humbert; mais cela ne change rien au fait.]
+
+Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme
+sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de
+meurtrières bordées sur les républicains: «Du moins, Monsieur, faites
+cesser le feu des Anglais!» s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du
+jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant
+son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que
+signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hésitent-ils à
+fusiller immédiatement ces émigrés? la loi n'était-elle pas formelle? Mais
+non, ils attendent la décision de la Convention: Tallien court à Paris; et
+là, son discours se tourne contre lui-même: «Les émigrés, dit-il,
+envoyèrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister
+entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la
+vengeance et la mort?» Les applaudissements l'ont enivré[1]; il ne sent pas
+que son récit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient à se
+rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand
+l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la
+douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux! Devant
+la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: «Prêt à paraître devant
+Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les
+émigrés en prisonniers de guerre!» Et, se tournant vers les soldats
+présents en foule: «J'en appelle à votre témoignage, grenadiers!--C'est
+vrai, répondent-ils.» Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire
+se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit! Et
+tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés; on est
+obligé de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut
+que l'on choisisse des étrangers; c'est à des officiers de la légion belge
+qu'est donnée la mission de condamner ces Français!
+
+ [Note 1: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de
+ Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]
+
+L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fût
+écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même
+assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses
+passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le
+plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces.
+Hoche leur écrivit: «L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y,
+citoyens représentants, cinq mille Français!» Pas un ne se leva pour
+l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de
+ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés; les Montagnards les
+regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils
+abhorraient; pour être atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre
+eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé; l'opinion leur
+défendait de frapper encore; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort
+qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre! Qu'étaient
+quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait
+égorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus!
+
+Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes
+pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite
+tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le
+bourreau.
+
+Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des
+émigrés échappés au même sort; et, dans les récits de tous on retrouve le
+même sentiment; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme
+Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron,
+Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse
+calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni
+emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour
+leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines
+passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces
+victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans
+l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de
+quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à
+qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées,
+qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la
+mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles
+sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait
+qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr; ces
+prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal
+frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains
+disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un
+ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les
+lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se
+joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils
+comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernières
+nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce
+jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on
+accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas
+sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans
+son maître et qui le suit à la mort; cet autre domestique Malherbe,
+l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du
+souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons
+étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins; et
+ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la
+force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui,
+aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la
+prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées
+de la religion et ses immortelles espérances; et ce prêtre se levant au
+milieu des prisonniers: «Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et
+au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis!» et les
+soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et
+répétant les prières des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui
+retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus
+rétréci; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant
+instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui
+serrait le coeur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade
+éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure
+venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient,
+d'Auray, soeurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la
+prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les
+prisonniers,--car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort,
+douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir: la plupart étaient jeunes et ne
+pouvaient se faire à l'idée de mourir; ces femmes dévouées qui, plusieurs
+fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce
+qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de
+la soeur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient
+qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient
+le coeur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme
+entre deux nuages une échappée de soleil; voilà les scènes, les paroles,
+les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort
+heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles
+actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle
+force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du
+devoir et par la foi!
+
+ [Note 1: Voy. l'_Expédition de Quiberon_, par Villeneuve de la
+ Roche-Barnaud; _Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon_,
+ par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier
+ de marine; _Témoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par
+ le V. de la V...g...o; _Expédition de Quiberon_, par le baron
+ Charron; _Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon_, par
+ le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de
+ Vendée_); _Relation du désastre de Quiberon_, par M. de la Touche.
+ Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont
+ surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de
+ la Révolution.]
+
+ [Note 2: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un
+ officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui
+ étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]
+
+ [Note 3: Chaumereix.]
+
+ [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du
+ peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les
+ prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le
+ Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
+ été donnée par M. Théodore Muret (_Histoire des guerres de
+ l'Ouest_); la liste en a été complétée par la _Revue de Bretagne et
+ de Vendée_.]
+
+Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui
+excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil: il était jeune, beau,
+brave; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de
+cette expédition: il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la
+jeunesse; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait.
+Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un coeur si haut, digne
+fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un
+verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la
+mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: «Votre
+famille est bien malheureuse!» lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la
+capitulation, il était déjà condamné; mais il inspirait une sympathie
+universelle; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver:
+une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les
+autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur
+table; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires; bientôt
+il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la
+tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort.
+
+Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une
+suprématie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa
+sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour: tandis que la
+liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup
+arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine
+fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
+l'âme jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves
+gens; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de
+l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensées furent troublées par un
+mouvement de folie; car tout homme qui se résout à se donner la mort est
+frappé dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le
+plus fort; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne
+s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un
+pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande
+âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se
+jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand
+la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux
+cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux
+lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés
+et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute,
+marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient
+émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du
+supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots
+comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et
+qui élèvent l'âme: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: «J'ai
+l'habitude de regarder mon ennemi en face!» Quand on lui commande de se
+mettre à genoux: «Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice,
+mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes!» Ces paroles du
+jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes
+emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres,
+en le louant, disaient: «La France a perdu un de ses nobles enfants, qui
+eût été grand pour la gloire de la patrie!»
+
+Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés: «Ils ont mis
+le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera!» avait dit
+Tallien: trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à
+Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de
+_cent trente-sept_ renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le
+soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt
+par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristés et
+obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et
+s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage; les fosses étaient à peine
+recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les
+corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture.
+
+Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on
+les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été
+élevé près d'Auray, à la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces
+inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri: j'ai vu ce
+champ qu'on appelle d'un nom sacré, le _Champ des martyrs_, une prairie
+longue, verte, entourée de haies; à l'entour, la campagne est solitaire et
+silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription
+au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, là ils sont tombés_! C'est
+une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française
+est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la
+Révolution l'avait décimée en détail; cette fois, elle frappa de cette arme
+que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers
+de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand
+Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous
+d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes
+familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les
+noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de
+notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse,
+d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La
+Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de
+Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils
+des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier,
+Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de
+l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était
+au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine
+de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps
+de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange,
+d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la
+Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé,
+Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement
+résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan,
+Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la
+capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate
+anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de
+ses compagnons, etc., etc.
+
+«La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean
+IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre
+recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1].»
+
+ [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendée_.]
+
+Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à
+secourir ceux qui parviendraient à se sauver; une vingtaine à peu près
+eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à
+terre au moment où l'on tira et qui s'échappa; un autre, un jeune homme,
+Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes,
+s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les
+marais; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près
+d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba
+au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de
+Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1].
+
+ [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray_.]
+
+«Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la
+main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur
+roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient
+pour la cause de leur roi; la France donna la mort à leur action et des
+larmes à leur courage; tout dévoûment est héroïque[1].»
+
+ [Note 1: _Mémoires_.]
+
+Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme
+Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie,
+l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs;
+et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité.
+
+
+
+
+V
+
+Les Rochers.--Combourg.
+
+=Madame de Sévigné et Chateaubriand.=
+
+
+En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on
+longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce
+mur, sépare le chemin d'un vaste préau: on est arrivé. Ce préau c'est la
+grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche,
+les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels
+s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une
+assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un
+château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la
+teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au
+temps de madame de Sévigné.
+
+Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus
+que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent
+somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une âme
+qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point
+ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit
+pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si
+gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et
+réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque
+lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un
+monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce
+et légitime royauté.
+
+Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits
+reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à
+l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes
+d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre,
+elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, «quatre carrosses
+à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main,
+et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de
+Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques
+de Rennes, de Saint-Malo...» On suit cette brillante société dans le salon.
+Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; au
+rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en
+boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que
+nos papiers peints moirés et lustrés; une vaste cheminée, large, profonde,
+avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans
+ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces
+hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans
+les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres
+sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de
+magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin,
+les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi
+laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son
+papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante,
+gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main
+et dont on s'arrachait des copies.
+
+Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à
+grandes allées droites, «tout à fait sur le dessin de Lenôtre» avec des
+arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son
+temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités.
+Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le
+plus élevé: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme
+un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à
+l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et
+landes; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres:
+tout fait silence, on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se
+retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme
+par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la
+tristesse du paysage: bientôt, le calme universel qui plane autour de vous
+envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le
+pas.
+
+Dans le parc, même solitude: le mail a été abattu, mais ils existent
+toujours ces vieux arbres qu'elle-même avait plantés, qu'elle avait vus
+«pas plus hauts que cela,» et qui avaient formé ces belles avenues
+couvertes dont elle disait: «C'est passer une galerie que d'aller au bout.»
+C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un «petit
+livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire,» Tacite, la _Vie de
+saint Thomas de Cantorbéry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le
+plus souvent Nicole, Nicole qui est «de la même étoffe que Pascal,» qu'elle
+ne se lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont
+elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, «faire un bouillon
+pour l'avaler.» Là, elle passe des jours «toute seule, tête à tête, rêvant
+un peu à Dieu, à sa providence, possédant son âme,» allant du livre de
+dévotion au livre d'histoire, «cela fait du divertissement,» de temps en
+temps interrompant sa lecture pour admirer «ces beaux arbres devenus grands
+et droits,» ces longues allées «où l'on est mieux que dans une chambre,» où
+il ne vient personne, et dont «rien n'égale le silence, la tranquillité et
+la solitude.»
+
+Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus
+beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et
+la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de
+Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on
+ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de
+ces bois solitaires? afin de la mieux savourer «marchant à l'aventure,»
+prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah!
+la jolie chose qu'une feuille qui chante!» et s'arrêtant au bout d'une
+allée «où le couchant fait des merveilles!»
+
+Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui
+dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des
+phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie par
+les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant au théâtre, si morne dans le
+monde, cette femme éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du
+spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractères
+faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées.
+
+Elle restait tard en ces bois: «Je n'en reviens pas que la nuit ne soit
+bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon
+air.» Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de
+boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre: au fond, le
+lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre,
+le secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre où elle
+recueillait les meilleures pensées des auteurs; puis, dans un angle, le
+cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits
+ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait
+pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voilà le lieu choisi, séparé
+des grands appartements où elle se retire le soir, «une bonne chambre avec
+un grand feu.»
+
+Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est l'heure de la
+méditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en
+compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que
+l'on avait au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître,
+dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant à M. le Prince_, et que
+l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à
+l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande
+différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent les beaux
+endroits et qui réveillent l'attention.» Et ces livres (elle fait observer
+qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des
+histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie,
+Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les _Homélies_ de saint
+Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle
+a sous la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a apportés
+de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle «se laisse
+prendre à la glu de la Calprenède et de sa Cléopâtre,» ce n'est qu'un
+moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.
+
+Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société
+de ce temps, des études sérieuses, solides, presque viriles; la plupart, et
+madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues,
+l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les
+continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute
+leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser
+avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la
+vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement,
+cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui
+s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la
+femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si
+attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sévigné,
+écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles
+qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui
+mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société,
+la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait
+à peine, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les
+juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en
+s'étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des
+moeurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la
+force comique, mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus
+rares qualités des grands écrivains.
+
+Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là
+quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à
+propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse
+ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce
+peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on
+va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au
+contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa
+jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre
+colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses
+Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un
+désert de pierres, _où auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur
+suite_; du village il est à peine question; on voit seule la terrible
+forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les
+habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le
+père, dur, silencieux, redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et
+n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la
+présence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa
+femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de
+fer; la soeur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat
+sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage
+comme Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la
+main, s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une
+famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de
+montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils
+sont déjà des héros: par son aire haut montée, par ses premiers coups
+d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le
+commencement.
+
+A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé à
+Combourg: la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les
+marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que
+l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des
+_Mémoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on
+le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château: c'est, non
+pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux
+maisons des XVe et XVIe siècles, en pierres de taille, séparées, isolées
+l'une de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de
+Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de
+l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château
+est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait
+partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.
+
+Vu du préau, le château, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus,
+ses mâchecoulis, sa façade morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut
+perron, a un aspect imposant; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le
+même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite,
+étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits
+entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient
+grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands
+châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que
+chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours; on
+cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les
+a vite comptées et visitées: non-seulement cent chevaliers et leur suite
+n'y auraient pas été à l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes
+y seraient gênées.
+
+Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes
+sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de
+Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à
+fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne
+l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à
+Paris, en ses dernières années: un petit lit de fer, des rideaux de calicot
+attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un
+bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M.
+de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la
+table où il écrivit cette pompeuse description du château de ses pères, et
+où, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de
+rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille!
+tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
+moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant: Voyez comme je
+suis grand! et l'humilité descendant plus bas que le dernier des visiteurs!
+On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination
+qui l'a égaré; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un
+contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau,
+que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au
+manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette
+humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus
+dédaigneuse fierté: on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en
+tient compte.
+
+Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés; telle est madame de
+Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur;
+c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et
+madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au
+contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être
+en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il
+n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme
+dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à
+l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer; et l'on ne va pas volontiers
+chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se
+fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
+plus on la connaît, plus on désire la visiter.
+
+
+
+
+VI
+
+Saint-Ilan.
+
+=Colonie agricole.--un poëte et un soldat bretons.=
+
+
+Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de Saint-Brieuc, à une
+lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment
+découpée qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
+chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie
+d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la
+renaissance morale et au dévoûment.
+
+Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étables, les
+ateliers, les bâtiments d'exploitation groupés sur une pente douce qui
+descend à la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres
+plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches: on sent partout
+une sollicitude intelligente et toujours présente. Dans les sentiers
+sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes
+garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail: à leur air, à leur tenue
+régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les
+disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse,
+le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la
+réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et
+sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on se
+figure les premiers chrétiens: ce sont, en effet, des chrétiens, et les
+enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnés, retirés du
+vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de
+l'âme et à la santé du corps; les _frères laboureurs_, d'énergiques
+successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les
+champs et les coeurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques
+prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poëte[1],
+ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère
+féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique de
+leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase et sans discours,
+l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le
+signe de la croix.
+
+ [Note 1: M. Ach. du Clésieux.]
+
+Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naïf
+manoir_[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la
+mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne
+l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite
+il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude; le silence
+sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des
+flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le coeur
+écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone,
+lui qui change incessamment.
+
+ [Note 1: M. Sainte-Beuve.]
+
+On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la
+famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous
+l'inspiration d'une pensée unique: des sujets religieux, une vue de Rome,
+le _forum_ semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite,
+quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du
+prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre
+de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent
+inappréciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et
+sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce
+_Platon purifié_, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils
+conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en
+leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensées montent de leur âme,
+ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se
+change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les
+transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.
+
+ [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.]
+
+Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on
+médite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur
+vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutumé.
+
+Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps
+des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti
+jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de
+sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il
+instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs,
+sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où
+l'on revient toujours le coeur content et le front dégagé; la vaste étendue
+des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans
+bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte,
+avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie,
+l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des
+filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus
+naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître
+respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure
+bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
+de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale
+qui semble protester et revendiquer son antique gloire.
+
+Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France,
+nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de
+guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps
+à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs:
+
+ Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,
+ S'apprête un combat, combat de renom.
+
+Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le
+pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait
+suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune
+Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre
+accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs,
+s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal:
+
+ J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,
+ Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents;
+
+ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz:
+
+ Treize combattants tombés sous ses coups!
+ L'insolent Lorgnez, le premier de tous.
+ Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,
+ Et se délassait à les regarder[1].
+
+ [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poétiques_.]
+
+Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions sa beauté pure, et
+cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idéale de la
+Bretagne des anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques et chantant
+d'héroïques morts.
+
+Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique: à la fin du repas
+qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguère
+vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de
+Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une
+place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine
+la croix qu'il a payée du prix de ses blessures, s'asseoit à la table
+hospitalière où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son coeur. La
+tête droite, la physionomie grave, de cette gravité que donne l'habitude de
+l'obéissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif,
+en cette placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur vie, se
+recueillent silencieux dans le souvenir des combats éloignés.
+
+Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs profonds, les étrangers
+l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis
+longtemps fermées du livre de son passé. On se sent grandir à ces récits de
+guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, mais qui réveillent en nous
+les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le
+dévoûment et le mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il se
+trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons,
+où les assiégés furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France,
+Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blessé au
+haut des airs. Il était du petit nombre des soldats d'élite qui
+accompagnèrent l'Empereur à l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et
+soucieux errer sur la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la
+France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eût voulu passer
+par delà. Et quelques jours après c'était le départ, et la marche rapide à
+travers la France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course,
+entraînant avec elle les volontés et les coeurs, puis courant vers le nord
+heurter les nations, et se dissipant et s'évanouissant enfin aux coups de
+la foudre.
+
+Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts d'un héros qui
+combat le monde et ce désastre sans retour, lorsque ses lèvres se
+fermaient, le vieux soldat demeurait accablé et morne; les yeux baissés, il
+écoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine
+d'une armée qui fuit dans les ombres.
+
+Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte affectueuse: Marc
+Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se
+sont passés,
+
+ Je te dis: d'un projet je sens la noble envie:
+ Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Une larme brilla dans ton oeil expressif,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et ton front devint fier comme un jour de combat.
+ Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,
+ D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.
+ Le matin, le clairon annonçait le réveil;
+ Je te vois, devançant le lever du soleil,
+ Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,
+ Et par des chants pieux ranimer leur courage.
+ La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,
+ Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,
+ Le mien était d'ouvrir à ces intelligences
+ Les régions de l'âme et des humbles sciences;
+ Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,
+ Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,
+ Retenant mieux que lui le sens de la parole,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,
+ Que de fois je serrai ta main forte avec larmes!
+ Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux[1].
+
+ [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _à Marc Jaffrain_.]
+
+Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a
+saisi la charrue_, la _terre fécondée_ par les sueurs, la pensée marchant
+_dans des sentiers nouveaux_, les _biens réparateurs_ répandus _par la
+grâce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complète et bénie_,
+
+ Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui!
+
+Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces
+quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dévoûment, un naïf sourire
+éclairait le front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il
+avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, aux âmes noblement
+douées, il avait déjà oublié.
+
+Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, a une grandeur
+solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon
+sous sa ligne sombre_, comme dit le poëte[1]; à de certaines heures, après
+qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de
+sable fin où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée,
+grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace
+lentement délaissé. Alors le père: Allons, à cheval! à cheval!
+
+ [Note 1: Amédée Pommier.]
+
+ Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!
+
+en avant dans la mer! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent d'un
+irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec
+eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux
+éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la
+brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau
+vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres:
+
+ Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même!
+ La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,
+ Fait naître sur ta joue un reflet de corail,
+ Quand tu t'émeus de ce baptême[1].
+
+ [Note 1: A. du Clésieux, _Promenade_.]
+
+Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la
+famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et
+d'Homère, ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons
+des premiers siècles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie
+de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps
+déjà, idéalisa en ces beaux vers:
+
+ . . . . Sur un rocher, devant l'éternité,
+ Devant son grand miroir et son fidèle emblème,
+ Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,
+ Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,
+ A prier pour renaître, à finir de mourir,
+ A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,
+ A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume;
+ Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour;
+ Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,
+ Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie
+ Chantant sur une lyre![1] . . . . . .
+
+ [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensées d'août, à Ach. du Clésieux_.]
+
+Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris; il passe
+quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions
+diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets
+précipités, les oeuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol,
+ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule
+toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie
+ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant
+lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes! Bien et mal,
+charité sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et
+aspirations à la foi; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer
+les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
+suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se
+rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter;
+et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se
+recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les
+accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps
+assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
+une flamme comme d'un foyer immortel!
+
+Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de
+la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses
+grèves, il s'anime, son coeur bat vivement à ces vives impressions; et,
+parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du
+_vates_, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard
+et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de
+fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent
+mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en
+l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les
+huées. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir,
+ni vice ni vertu_[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une
+large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait
+suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.
+
+ [Note 1: Titres des principales pièces du volume de poésies
+ intitulé: _Une voix dans la foule_.]
+
+ De toutes les cités ô cité souveraine,
+ Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,
+ De sourds mugissements ou de vastes clameurs?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,
+ Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,
+ Animant les marteaux, la scie et les leviers,
+ Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,
+ Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris
+ Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris!
+
+Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur,
+de désolation et de dédain, d'admiration et de colère; mais elle ne se
+confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles
+ne vibrent pas du même son que les émotions de la multitude, elles ont un
+accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
+au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il
+possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde antique: il juge, il
+condamne, mais il aime; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses
+vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les
+_coeurs aimés_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console;
+il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés,
+et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu.
+
+
+
+
+VII
+
+La mer.
+
+=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Légende de la ville d'Is.=
+
+
+Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa
+plaine immense: nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul
+qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est
+une amie; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court
+vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres
+sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus
+insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants
+et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et,
+des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là,
+à la regarder.
+
+Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer? quel charme ont
+ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son
+immensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de
+l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son
+uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête
+pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce
+qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui,
+lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la
+mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne
+manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même,
+toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point
+obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais,
+toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes
+pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu.
+
+Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; là est la vraie
+vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce
+regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui
+se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui
+est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppés par le corps, ne
+pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et
+l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La
+mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la
+regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette
+contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie,
+l'arrêter et la fixer.
+
+La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée
+que l'Océan; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus
+violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme
+le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés: c'est une suite de
+criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de
+promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus
+semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée.
+Telle est la côte qui regarde l'Angleterre; au point où le rivage fait un
+coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer,
+au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points
+même, elle s'est retirée: autrefois elle brisait ses flots contre les murs
+de Dol; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois
+lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas,
+s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle
+est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a
+bu toute l'eau; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée,
+semée de milliers de beaux arbres.
+
+Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de
+la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine
+s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du
+côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes
+qui les ont âprement taillés: on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut
+sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui
+ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île.
+
+De son sommet on embrasse une vaste étendue: devant soi la baie de Cancale
+tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite
+celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour
+île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant
+en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le
+Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point
+le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge; de fort loin
+en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où
+jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les
+matelots et leur indique la route du port.
+
+A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de
+l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte: là, l'Océan a
+toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de
+l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en
+avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant
+lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues
+innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose
+pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle
+soit, a été vaincue: l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied
+à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue
+patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il
+perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il
+passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle
+d'un peuple; là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont
+il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une
+muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la
+presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc.
+
+Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes
+ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un
+élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de
+granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue
+s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en
+cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il
+ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile,
+Houat, Hoedic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au
+milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.
+
+C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes
+baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.
+
+A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais,
+s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe
+profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où
+eussent manoeuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr,
+préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda
+le plus puissant arsenal de la France.
+
+Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli
+de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de
+Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des
+boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs
+de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque
+instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
+Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient
+fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque; il semblait
+entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des
+noms immortels: _Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la
+Reine Blanche, Louis XIV_; çà et là se dressaient muettes les canonnières
+formidables: la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe,
+épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au
+milieu; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble
+voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces
+grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des
+murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent
+des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un
+bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait
+curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une
+machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer
+les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe
+imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un
+vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les
+conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent
+sont invisibles.
+
+ [Note 1: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières
+ pour des _chalands_, gros bateaux de transport.]
+
+Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps
+robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites
+passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute
+forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles,
+volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés,
+que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues
+rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer
+péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques
+que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière: une corde passée sur
+l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans
+hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également
+indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni
+moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis
+passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée
+sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à
+l'oeil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties; en
+entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le
+cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le coeur,
+nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible;
+et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés
+d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la
+société dont ils étaient séparés comme des damnés.
+
+Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de
+guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et
+allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de
+campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un
+homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses
+que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à
+quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme
+écrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands
+câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à
+l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme
+un fil de soie en ses heures de colère; et, tout le long du port, les
+magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer
+sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux
+pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent
+les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs
+d'un brasier étincelant.
+
+Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres,
+au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux
+hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés,
+qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux
+labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges
+trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de
+l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui
+broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore
+et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette
+ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les
+machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des
+remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis
+deux cents ans.
+
+Tel était Sébastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant
+dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était
+aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient
+aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours,
+toute cette force a été anéantie: les assises de roc des bassins ont été
+brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte,
+ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives,
+casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le
+secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa
+base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble,
+_foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voilà Sébastopol
+aujourd'hui: des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la
+tempête de la guerre!
+
+ [Note 1: Isaïe, XXI, 10.]
+
+La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de
+l'Océan; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une
+longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le
+golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de
+l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût
+voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de
+Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la
+baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un
+accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin
+de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une
+large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au
+commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste
+demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche.
+Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces
+petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à
+s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant
+vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.
+
+Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute
+la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le
+Douarnenez d'hiver et celui d'été: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents
+habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix
+mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche: qu'on sache que
+Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses
+côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune
+carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante
+barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque
+jour de quinze à vingt-cinq mille sardines: la pêche durant quatre mois,
+que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent
+dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement
+s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre,
+cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées
+une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins
+filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable,
+sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement
+par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en
+colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme
+indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu!
+
+Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et,
+tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil,
+comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute
+couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la
+svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier
+petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville
+silencieuse semble déserte: la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se
+lèvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au
+loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors
+se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
+le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent,
+descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés,
+touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si
+elles les prenaient à l'abordage: un va-et-vient rapide s'établit aussitôt
+des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle
+et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes
+et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin
+d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent
+sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes
+retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche
+étroite et frêle, comme des ombres.
+
+Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée
+entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan:
+c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
+_bec du Raz_: à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur,
+le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à
+peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des
+vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds
+au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que
+de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et
+ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent
+à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné.
+
+Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et
+déserte; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des
+moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes; un cheval
+isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance
+apparaît debout un pâtre immobile; à son attitude, à sa forme vague qui se
+dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est
+un être vivant ou quelque débris druidique; on est près de le prendre pour
+un menhir.
+
+Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres
+entassées: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie
+en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer.
+Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus
+seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
+de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent
+longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus
+et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette
+mer nue, un navire perdu dans l'immensité.
+
+Encore quelques pas, vous voilà au bord: un tapage, un bruit continu, une
+rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui
+gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y
+déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent
+frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre
+leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous,
+mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées.
+
+Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette
+curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut
+franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs
+assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes, en ces vastes
+solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que
+quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on
+le croit toucher; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant,
+descendant, se baissant çà et là pour cueillir _l'oeillet de poëte_, petite
+fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu
+à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la
+pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête
+la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde
+vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivré de
+cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des
+Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une
+terreur secrète et d'une tristesse solennelle.
+
+C'est là le bec du Raz: à cette masse de rocs que battent les flots sans
+cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé,
+finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre,
+inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des
+côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer,
+l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des
+hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.
+
+Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé: la baie de
+Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont,
+de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère
+de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces
+rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les
+révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques
+hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites
+coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le
+sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la
+mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond; où était une
+ville, les flots; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du
+poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au
+soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît.
+
+Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les coeurs; ils se
+disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être
+frappé sans l'avoir mérité: les actions du passé se lèvent devant eux, et
+des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se
+rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des
+crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants,
+et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la
+tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la
+cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans
+cesse ses systèmes.
+
+Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en
+quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait),
+existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville
+riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de
+forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des
+vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se
+fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour
+ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là,
+Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un
+saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman;
+mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines; elle
+_avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux_, et, comme Marguerite
+de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les
+flots. Là, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués; ses
+voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au
+milieu des rugissements des tempêtes: au matin, un ressort du masque
+subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps
+était précipité dans un gouffre.
+
+Mais un jour, Dieu la frappa de démence: lasse de posséder de faciles
+voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu,
+d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
+du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville: elle déroba
+au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit
+à l'Océan; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans
+doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons
+croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans
+nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de
+civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois
+dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand
+elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville
+sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur; le flot grandissant
+roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout
+à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant
+l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son
+père, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille,
+l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une
+langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course
+précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de
+ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui
+disait à son père: «Si tu te veux sauver, lâche ce démon! jette-le aux
+flots qui le demandent!» C'était comme le _Coeur mort qui bat_, dans la
+fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment; et alors
+éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut
+fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle
+tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la
+dévora.
+
+L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement
+sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au
+delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.
+
+De la ville d'Is, il ne resta rien; où s'élevaient ses tours et bien par
+delà, s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à
+une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la
+mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges
+quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits
+en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses
+emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut
+plus qu'une surface de sable uni.
+
+Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant
+son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le
+câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de
+muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là, au fond des
+flots, à jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la
+nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des
+vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs
+désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des
+amants d'une nuit de Dahut.
+
+Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les
+écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres
+sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en
+faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle
+d'un nom sinistre, _baie des Trépassés_, de ce chaos de rocs où la mer
+s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'_Enfer_.
+
+
+
+
+VIII
+
+Saint-Florent.
+
+=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.=
+
+
+La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées,
+aplaties, à travers de vertes îles; à mi-chemin, elle fait un coude, et
+l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale
+arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un
+gros bouquet de feuillage; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne
+se détache dans l'air; c'est Saint-Florent.
+
+C'était un jour d'été; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais
+la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et
+retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement au
+ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les
+barques, aux voiles déployées; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville
+noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent
+que visitent les princes; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves
+qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur
+les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents
+caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs
+boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe,
+chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des
+branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à
+l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie.
+
+Oui, aujourd'hui, c'était la paix; mais, dans le passé, tout ce qui
+m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que
+je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue
+à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes
+incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et
+Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu,
+reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et
+féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire
+de pirates normands; elle s'appelle l'_île Batailleuse_; sur cette
+esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait un château-fort,
+d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord, un
+autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côté la Loire. Entre
+les deux seigneurs, la guerre était permanente: Angevins de Saint-Florent
+et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
+et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être
+domptés; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance
+comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre
+s'appelle encore la _Bretagne_; tout à l'entour c'était l'Anjou, ce petit
+coin seul était la Bretagne; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en
+ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.
+
+Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs: ce
+bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchamp expira; cet
+autre, Varade où il fut enterré; dans celui-ci, à Saint-Florent même, il
+fit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau; c'est
+ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le
+premier coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans sa chaumière:
+c'est comme le résumé des guerres de la Vendée.
+
+Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, pour la levée de
+trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au
+haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à
+la main, étaient réunis en groupes nombreux et agités. Leurs pères leur
+avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les
+ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas
+partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire; seulement,
+quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons
+voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait
+traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte,
+menaçait la place et les rues.
+
+On commence l'appel des conscrits; pas un ne se présente; l'ordre est donné
+de saisir les réfractaires; les gendarmes sont accueillis par une huée
+générale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les
+bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule
+d'évacuer la place; la foule, menaçante, demeure immobile; il commande le
+feu, les paysans s'enfuient de tous côtés; en un clin d'oeil, la place fut
+déserte; personne n'avait été tué.
+
+Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des
+angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et
+découverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent
+sur la pièce avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le
+canon est pris.
+
+Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin,
+jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à
+la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière était debout,
+debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour
+ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du
+foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique: _Pro aris et
+focis_. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a
+appelé un _peuple de géants_; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été
+vaincu; sa cause a triomphé: la religion qu'il avait défendue sur les
+champs de bataille de la Vendée.
+
+Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine,
+cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec
+les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant,
+se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargées allant et venant
+d'une rive à l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé,
+galopant et donnant des ordres; dans une voiture traînée à petits pas,
+Lescure blessé à mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le
+bruit du canon lointain?
+
+Huit mois se sont écoulés; après avoir défait six armées, pris Thouars,
+Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé
+enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et,
+comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord,
+pour y prolonger sa lutte et sa vie.
+
+Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, au bas de la ville,
+Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient
+de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de
+mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel
+repos.
+
+Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans
+un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille.
+
+La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au delà que
+quelques milliers d'hommes; la question alors s'éleva: que faire des
+prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y
+avait péril à les relâcher. Une proposition alors est jetée dans la foule,
+une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise,
+qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en
+défaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientôt devient un cri
+général, la volonté du peuple.
+
+Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les officiers s'en
+entretenaient; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp
+alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe à
+quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la
+souffrance: «Mes amis, j'ai une prière à vous adresser; c'est sans doute la
+dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée: je
+demande qu'on ne tue pas les prisonniers.»
+
+C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a représenté[1]: le voici,
+ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert
+par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le
+regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober
+un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa
+bouche entr'ouverte, va s'échapper!
+
+ [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'église de
+ Saint-Florent.]
+
+Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible
+choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime
+qu'ils ont une âme: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce! grâce! Et
+ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La
+Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la
+porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller,
+s'écrie-t-il, grâce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne!
+
+Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule
+qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes,
+jusqu'à perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu;
+il n'en resta pas un à Saint-Florent.
+
+Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces
+prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs
+libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens,
+à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où
+elle espérait trouver encore les Vendéens: le représentant Choudieu, qui
+marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un
+des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens; on lui apprit
+que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie?
+demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laissé ici une grande
+partie.--Où sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y
+conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'écria un jeune garçon de douze ans,
+en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa
+botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il
+arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit
+hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors,
+de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple
+vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient:
+Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre
+présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces
+sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir
+inoffensifs sur le sable.
+
+Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans
+l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu; et, en rappelant ces
+détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et
+loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus
+n'avait pas souillé ces luttes fratricides.
+
+J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu; là
+s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le
+couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux
+républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les
+confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements
+extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le
+pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on
+l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forêts
+américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue
+pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de
+Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il
+avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa
+foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son
+épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent:
+le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé
+de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur à
+demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie; il arrêta
+ceux qui voulaient l'éteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la
+maison de Dieu soit purifiée des bleus? Et la foule immobile laissa
+l'incendie dévorer le couvent.
+
+Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer
+l'inscription qui y était gravée; les plaques de marbre de la base ont été
+brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est
+l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui
+emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans
+ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en
+laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs
+vendéens comme des monuments de l'antique Grèce; ces événements, dont il
+reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés,
+marqués que par des débris.
+
+Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été
+mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en
+face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce
+paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier
+rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute
+naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un général en
+chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par
+lesquelles les hommes sont partout dominés: la fermeté calme, qui est le
+plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le
+conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le
+faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter; il semblait que
+Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand
+il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces
+simples mots à la foule agenouillée: «Le bon général a rendu son âme à qui
+la lui avait donnée pour venger sa gloire,» oraison funèbre qui embrasse,
+dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but
+sublime où il tendait.
+
+Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de
+Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four où le Vendéen
+cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie; vis-à-vis, une petite
+place triangulaire est jonchée de débris; là était le monument: la statue
+gît dans l'humble cimetière de la paroisse.
+
+De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées: à
+Saint-Florent, le couvent a été restauré; dans la maison même où il a
+expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une
+statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte
+Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces
+restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion:
+dans le couvent on a établi une école de Frères; la maison, où est placé le
+tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Soeurs: une sainte femme,
+un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à
+des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est
+à sa place: cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue
+brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la
+tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce
+siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la
+religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule
+gardienne des généreux souvenirs.
+
+ [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]
+
+
+
+
+IX
+
+Les vieilles villes.--Les vieilles maisons.
+
+=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.=
+
+
+La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position
+avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne
+qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports
+naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et,
+comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de
+tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les
+Bretons furent marins et pêcheurs; la force résistante de l'Armorique était
+sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent
+contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue.
+
+Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas
+changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait
+cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un
+chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au
+milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des
+ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de
+l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires.
+Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne,
+du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans
+la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à
+Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger,
+semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous
+lequel passent les navires aux longs mâts: lorsque soufflent les grands
+vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien; on le voit
+monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire;
+le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la
+mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe
+de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une
+petite chapelle, rendre grâces à Dieu.
+
+La position de ces petites villes attire et plaît; la partie principale est
+bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan,
+apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les
+maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs.
+Autrefois elles étaient fortifiées; peu à peu elles ont rasé leurs
+remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont
+gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup
+devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent
+de grosses tours renflées; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre
+béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau; c'est
+véritablement une ville du XIVe siècle; on verrait se promener sur le
+rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en
+étonnerait pas.
+
+La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à
+peine, çà et là, quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer;
+des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés
+réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de
+sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur: la
+plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les mulons de sel qui la jalonnent
+de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers vêtus
+de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les
+Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert.
+
+Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble
+immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.
+
+Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses
+grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une
+toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de
+petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de
+vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des
+centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une
+fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant,
+gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à
+vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un
+entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont
+si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.
+
+Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue
+du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du
+moyen âge: avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur
+et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par
+les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout,
+habitées, vivantes; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite et à
+gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de
+leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les
+boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au
+rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage; au contraire,
+les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent
+eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les
+porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois
+la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les
+passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés
+par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites
+vitres qui se touchent presque: la maison en est toute éclairée, la lumière
+y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de
+poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces,
+dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un
+débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination,
+l'ornementation la plus fantastique.
+
+Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y
+en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés
+de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié
+homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux
+pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention
+propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à Tréguier, le
+décorateur c'est le maçon: sur la façade recrépie, entre les poutres
+croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins,
+étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade
+blanche, de près c'est une guipure, une broderie; A Dinan, à Morlaix, à
+Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée,
+ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure
+antique; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de
+la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre
+principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au
+toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces,
+casque en tête, la lance à la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et
+chaussé de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant
+Jésus sur ses épaules; aux angles des rues, un être grotesque se penche et
+se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
+bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses
+petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit
+breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords
+retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies
+plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues
+bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras: c'est la
+représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom
+de la ville: à Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants
+Nantais_; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le
+_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_.
+
+Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres,
+d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche
+consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus,
+habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs,
+entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête;
+et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une
+illumination resplendissante et joyeuse.
+
+Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a
+conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la
+Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché: à droite, à gauche,
+devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges,
+brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives,
+variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas
+l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les
+lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle
+ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là
+et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont
+animées, on y sent circuler la vie.
+
+Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne:
+elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine
+quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois
+construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la
+couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les
+formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen
+âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voilà
+pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne: la ligne est
+la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes,
+institutions, comme au XVIIe siècle; la couleur, c'est la qualité d'une
+société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans
+cesse, qui est en _révolution_, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi
+l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le
+moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues;
+la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et
+ordonnées; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du
+drame, la vie en marche comme une armée.
+
+Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez
+dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous
+disent que vous n'êtes pas en France: les maisons de toute la ville sont
+numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.)
+comme en Allemagne; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
+un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit
+remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à
+former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des
+noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Péchic,
+Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio,
+Kergroës_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des
+ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne
+assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis
+et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables
+sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au
+plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue,
+le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des
+portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres
+sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que
+nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte
+était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille
+femme était là, assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main
+ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le
+grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc
+de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume
+breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de
+Sévigné s'y serait reconnue: «Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer
+ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même
+prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurâmes
+silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se
+plaignait pas.
+
+Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le
+vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les
+églises; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de
+Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à
+balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de
+Châteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres
+et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a
+quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la
+pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque
+de du Guesclin.
+
+Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces
+vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la
+colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur
+lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire
+la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou
+trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intéresse toujours
+l'homme; c'est que là, toujours il fait la comparaison de son état présent
+avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les
+hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce
+que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à
+côté du passé comme à Cesson.
+
+La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante
+forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et
+Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort;
+Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts
+d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait
+les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi
+plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le
+repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays; mais
+un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea
+les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se
+soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu; il
+ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents.
+
+Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant,
+esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque,
+les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et
+châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son
+château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol
+de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent
+les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la
+mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette
+inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une
+solennelle tristesse; l'homme sent que là sa force est impuissante; c'est
+une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours.
+Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà
+et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits
+arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques
+pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête
+brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus
+haut!
+
+Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs
+de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la
+pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds; mais
+il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et
+surplombent au-dessus de sa tête; il désespéra d'atteindre, avec ses petits
+étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire
+son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a
+bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives
+couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a
+rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe
+de notre temps.
+
+Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des
+deux sociétés apparaît saisissant: le petit château, accroupi au bas de la
+tour, s'abaisse comme humilié et craintif; tous les détails
+s'amoindrissent; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes
+étroites; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa
+balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un
+joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée
+sur un énorme monceau de débris écroulés; les grandes pierres de son faîte
+pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son
+escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la
+mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa
+masse longue et sombre; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres,
+presque sans maisons; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel,
+comme un colossal obélisque; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la
+mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent
+incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les
+oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan.
+
+
+
+
+X
+
+Saint-Nazaire.
+
+=Le nouveau port et la nouvelle ville.=
+
+
+La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses moeurs du reste de la
+France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque:
+elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les
+chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure
+vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus
+importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire
+et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant
+de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port,
+Saint-Nazaire.
+
+Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes; il n'y avait pas de
+port; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à
+l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
+mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.
+
+Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands
+navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes; ils s'arrêtaient à Paimbeuf,
+où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la
+Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours,
+par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la
+mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de
+deux pieds d'eau; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs
+entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve
+avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de
+longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre.
+
+Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec
+cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'oeuvre: la terre est
+largement entamée; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur;
+les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates; le
+chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire; en peu de
+temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant,
+pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les
+terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour
+comme des collines; de larges fossés les environnent; bientôt la maçonnerie
+les revêtira, ils seront armés de canons; Saint-Nazaire ne sera pas
+seulement un port, il sera une ville forte.
+
+Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais
+parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes
+portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on
+attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de
+machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre
+cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt
+et les emporte.
+
+Mais le principal restait à faire, la ville: le gouvernement avait
+construit le port, les remparts; les particuliers ont bâti la ville; tout
+de suite on l'a conçue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans
+l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En
+ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions,
+les spéculateurs sont accourus; des fortunes se sont élevées en trois
+jours; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu
+sept cent mille; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions,
+nous en vivons.
+
+Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le
+développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la
+création des villes neuves des États-Unis: une bande de pionniers s'avance
+vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies; ils abattent
+les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du
+sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins
+s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de
+l'est. De même ici: à côté de l'ancien village, dont les maisons basses
+sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande
+cité sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les
+maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la
+trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, à droite et à
+gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons
+alignés de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des blés;
+ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes,
+peintes et dorées comme à Paris; à côté un champ labouré, une haie chargée
+de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie
+arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la
+maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voilà une
+rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin; il n'y a là
+encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité; le centre est rempli
+de décombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la
+table est sans cesse dressée et toujours servie: une population active,
+ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient,
+remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des
+bateaux à vapeur, charge et décharge les navires; de la jetée à la gare,
+c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.
+
+Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin
+est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces
+grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit
+cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà
+l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second,
+on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur
+filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les
+marchandises et les matériaux nécessaires au service du port; et, au
+travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes
+sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en
+levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des
+cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le
+cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le
+rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un
+sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une
+plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet
+du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à
+partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire:
+Allons! allons! pressez-vous! avançons!
+
+
+
+
+XI
+
+Les lutteurs.
+
+=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.=
+
+
+Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes religieuses, mais aussi
+des fêtes de village, des _assemblées_, comme on dit en Poitou, où les
+divertissements et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le
+pardon dure deux jours, la première journée appartient exclusivement à la
+religion: la grand'messe d'abord; l'église de la paroisse a d'avance été
+décorée avec soin, parée de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs,
+d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le
+choeur et les bas côtés, tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet
+entre leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux chants du prêtre
+d'une seule voix, voix puissante des fidèles assemblés qui porte au ciel la
+prière avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.
+
+Après la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc,
+semant des fleurs; les garçons les plus robustes tenant levées les vieilles
+bannières brodées d'or, d'argent et de soie; les croix, les châsses
+étincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontés de plumes,
+au milieu de deux files, s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des
+cantiques; et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement une foule
+d'hommes, le chapeau à la main et silencieux. Le soir, les vêpres, où nul
+ne manque non plus qu'à la grand'messe; enfin le salut, la bénédiction,
+cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle l'indifférent même
+n'assiste pas sans une émotion involontaire, et aussi saisissante dans une
+humble église de village que dans les magnifiques cathédrales.
+
+Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de nombreux pèlerins
+accomplissent les voeux formés pour implorer une grâce ou pour remercier
+Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu
+le pardon, et y passent des heures en prières; d'autres, plus fervents,
+font autour de l'église, à une fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de
+longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont
+point à s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'église, sur la
+place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun
+cri, rien qui puisse troubler la sainteté du jour; les cabarets sont vides
+et les rendez-vous des jeux, déserts.
+
+Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux.
+
+Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de
+pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au
+pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu ont
+été délaissés. Les courses de chevaux, les danses surtout, protégées par
+les femmes, ont persisté; mais les luttes, ces luttes héroïques que
+célébraient les poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers
+que les jeunes filles chantaient aux veillées, on ne les trouve plus que
+dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistère et du
+Morbihan. Là du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a pas
+diminué; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont
+toujours prêts à le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule
+toujours émue, à briguer l'honneur de vaincre.
+
+Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumée.
+Un riche propriétaire, défricheur de landes, comme les moines des premiers
+siècles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, poëte en
+cette langue celtique qui est demeurée immuable depuis trois mille ans,
+veut célébrer un heureux événement survenu dans sa maison, et donne une
+fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré par la tradition
+antique[1].
+
+ [Note 1: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée
+ par un savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la
+ plus sûre, unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné
+ dans la nation armoricaine.]
+
+Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent paroisses: on
+l'apprend, on se le répète le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra
+tous les jeux anciens, la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes
+hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses
+robustes et patientes qualités, cette race de petits chevaux nerveux,
+infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
+sol de rocs; puis, après les courses des femmes, et les courses en sac qui
+font épanouir les visages et éclater les longs rires, les luttes, la
+meilleure part de la fête. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un
+ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de présents
+magnifiques: trois prix sont réservés aux vainqueurs, une somme d'argent
+suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
+dorées, et un costume breton complet; ce costume a coûté trois mois de
+travail au tailleur, qui a épuisé tout son art à orner les larges
+boutonnières, les parements, les gilets et les guêtres, de fins dessins en
+soie de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le plus riche gars
+du pays. Des invitations ont été adressées aux lutteurs les plus renommés,
+à ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven;
+on n'a pas oublié ceux de Scaër et de Guiscriff, connus par l'ardente
+rivalité qui rend si longs leurs combats: Scaër est du Finistère, Guiscriff
+du Morbihan; on verra où, des deux pays, naissent les plus forts hommes.
+Enfin, à la fête doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui
+qui alla à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie
+des genêts_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries.
+Vieux à cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons;
+mais, répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns de
+ces airs mélancoliques et sauvages, dont les notes aiguës s'entendent par
+delà les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de
+la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord de la route, le
+front dans la main.
+
+ [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]
+
+Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, Pont-Aven est une de
+celles qui charment le plus d'abord et inspirent le désir de s'y arrêter.
+Un ravin tout encombré d'énormes roches, d'arbres confusément poussés,
+aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite
+rivière rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs défilés,
+bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflète
+l'ombre des arbres ou la lumière du ciel: voilà le fond du tableau. Sur les
+deux versants s'étagent les maisons de la ville, et presque autant de
+moulins que de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les roches ou
+à demi cachés dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie
+vallée: au tic-tac régulier des grandes roues se mêle le murmure de l'eau,
+le frôlement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui
+ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme.
+
+ [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze
+ moulins.]
+
+Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son cours, plus
+profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre dans la grande mer.
+
+C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres,
+qu'avait été assigné le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus élevé, sur
+une estrade, étaient assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs
+victoires, et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, la
+tête couverte de longs cheveux blancs, avaient été nommés juges du combat.
+Derrière eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et
+en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on
+voyait bleue, immense, se confondant à l'horizon avec le firmament, et tout
+étincelante aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat: sous un ciel
+éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette mer que les hommes, comme
+si elle allait répondre à leurs questions, ne se lassent pas de contempler.
+Le poétique génie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en
+souvenir de Virgile et d'Homère.
+
+La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés des points les plus
+opposés, et qui portent comme écrit le nom de leur village sur leurs
+costumes variés. On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
+leur figure comme un béguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui
+s'allonge par derrière, rappelant la cornette du moyen âge; le grand et
+haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au
+vent; celui des femmes de Saint-Thégonec, qui en relèvent sur le sommet de
+la tête les barbes gonflées comme des voiles de navire; puis, le plus joli
+des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie
+et une propreté recherchée font valoir le beau teint et la taille élégante:
+nulle ne les égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs
+coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe,
+appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs
+cheveux soigneusement lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des
+ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. Du coude au
+poignet, les bras sont enveloppés, mais non cachés par de larges manches de
+mousseline bouffante, et une collerette à petits plis menus dessine autour
+du cou et des épaules une courbe gracieuse.
+
+Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée de Pont-l'Abbé:
+grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangée propre aux races
+asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu
+étrangère venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. Leur
+costume ne ressemble à aucun des costumes de Bretagne: la coiffure,
+composée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de
+mousseline bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un léger bonnet grec,
+sur le sommet de la tête; les cheveux par derrière sont à découvert. Ces
+bonnets bleus, rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches
+comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donné leur
+nom aux femmes de Pont-l'Abbé: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbé. Le
+reste du costume a autant d'éclat: la jupe, le corsage, les manches sont
+ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, de torsades,
+d'oeillères en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses,
+hardiment rapprochées, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux.
+Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de
+couleurs opposées où échoue la science des nations les plus raffinées.
+
+Le costume des hommes n'est pas moins varié; on voit, l'un à côté de
+l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long
+habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de
+broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du
+temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arrée avec leurs vestes
+blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges bords, est
+recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet comme les fils d'or
+ces casquettes de jockeys; les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
+l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant sur le
+coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de
+Quimperlé, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique à
+mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout à fait au bas des
+reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient,
+et la ceinture serrée avec une large boucle de cuivre; et les gens de
+Scaër, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brodé en
+soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'étaient déclarés serfs
+de Dieu.
+
+Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se
+forme à l'instant, chacun prend place: les hommes s'étendent sur l'herbe, à
+plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires,
+s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux
+femmes, elles se tiennent derrière, debout, en rangs pressés.
+
+Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignée:
+plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant
+lui-même, a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrière
+le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout près d'elle,
+tournera à demi la tête pour entendre de douces paroles et laissera pendre
+sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines
+fiançailles.
+
+Les luttes débutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants
+presque, de douze à quatorze ans, se dépouillent de leur veste, se prennent
+à bras le corps, et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas
+longue, l'un a vite renversé l'autre; mais, à peine le vaincu s'est-il
+relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, et le combat recommence.
+Trois, quatre, dix défaites successives ne le découragent pas; il a déjà
+cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se
+pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et
+plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a
+été renversé, la première fois, presque immédiatement, résiste ensuite un
+quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. Cependant, malgré
+leur acharnement, pas un mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une
+infraction aux règles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste;
+aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou
+ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils
+se doivent à eux-mêmes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de
+vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare.
+C'est le tour des hommes.
+
+Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle.
+Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient.
+Mais un autre aussi entre dans l'arène: à ce moment une femme, quittant
+précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est
+sa mère; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra
+peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste; impatient de montrer sa
+force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la
+voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères; elle
+lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste
+impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur: les
+jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la
+mère,--jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
+faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des
+pleurs maternels.
+
+Un autre, d'ailleurs, s'est présenté; celui-ci est un lutteur célèbre, cent
+bouches le nomment à la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et
+gravité, et étendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves
+Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête: il a reconnu Postic, de Scaër; le
+prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne
+gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
+serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains
+s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière
+avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile
+pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses
+parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux; il les
+laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tête nue, le visage
+maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des
+champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et
+droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de
+ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de
+l'âge.
+
+Le signal est donné: les deux adversaires font le signe de la croix, et
+s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras
+tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement,
+ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrés l'un
+contre l'autre d'une force égale; de leurs mains crispées, ils tâchent, à
+travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maîtres d'eux-mêmes,
+combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit
+les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est
+la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le
+combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà, il a
+évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la
+lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la
+développer tout entière; à un moment même où il veille moins sur lui, un de
+ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les
+juges se lèvent de leur siège: mais, dans le temps même où il perdait pied,
+Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de
+manière à tomber sur le côté. Il reste là, quelques secondes, immobile,
+pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu,
+c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux
+épaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les
+juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux
+applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.
+
+Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-là,
+l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte; mais les
+passions sont, à cette heure, éveillées: les gens de Scaër prennent parti
+pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif,
+plus acharné que la première fois; les deux lutteurs, animés par un intérêt
+plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa
+réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils
+se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant; à chaque instant les
+jambes sont lancées l'une dans l'autre; les bras, enlacés autour du buste,
+font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et
+l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et
+recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des
+gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant
+fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son
+autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur
+l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces
+belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on
+regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la
+beauté et de la force de l'homme.
+
+Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent
+leurs mouvements avec une émotion passionnée: tout est oublié, excepté le
+spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent,
+comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte; de la voix et du geste, ils
+excitent les combattants; on entend à chaque instant: _Stard! Derta!
+Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup
+habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils
+n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et
+suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de
+place; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le
+monde a la fièvre.
+
+Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses
+deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et,
+d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière
+lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu
+de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de
+doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les
+vieillards se lèvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes
+applaudissements éclatent dans l'assemblée: Hervé s'éloigne en essuyant le
+sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas
+grave et lent qu'en arrivant.
+
+L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive: deux
+lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent
+longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de
+Rosporden, en 1859: les deux rivaux étaient, dans une nature différente,
+comme les types du lutteur breton; l'un, grand, élancé, blond et sans
+barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge; on ne
+l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait
+d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut
+mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi
+ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que
+surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure
+d'étonnement parcourut l'assemblée; il parut tout à coup un autre homme,
+ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons
+et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom
+était Trolez, c'est-à-dire _lait tourné_.
+
+L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement à
+son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré
+dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides
+ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tête,
+ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et
+presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage
+carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage; on ne pouvait
+s'empêcher de le comparer à un taureau.
+
+Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une
+lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire,
+puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant
+son rival, s'efforçait de l'enlever de terre; mais, à peine celui-ci
+avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
+Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui
+font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'équilibre et tombe.
+Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les
+jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il
+demeurait comme ancré dans le sol; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds
+ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoublés de
+son rival, il résistait impassible comme une muraille.
+
+Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le
+Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen
+de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur
+Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin
+énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable
+à un boeuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le
+porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier
+Trolez d'une ligne.
+
+Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la
+chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le
+sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup
+renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés,
+mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
+impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et
+admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur,
+voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le
+prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule
+empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa
+résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part;
+Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour
+remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans
+rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même
+village.
+
+Telle est la générosité de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le
+combat même; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir
+qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le
+jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand
+il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
+mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses; moins
+fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des émules à vaincre,
+il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le
+décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_.
+
+Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le
+Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu:
+Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que
+victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il
+était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de
+confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que
+rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les
+spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son
+adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre; il tomba en
+entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura
+muette, pas un applaudissement n'éclata; on ne pouvait croire que Postic,
+_eût eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges
+proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival était presque
+inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un
+geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son
+coeur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges
+que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes.
+
+
+
+
+XII
+
+Les monuments.
+
+=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.=
+
+
+Les grands caractères appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France
+le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne
+société; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de
+hauteur: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces
+calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de
+planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les
+marques de son triomphe: de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à
+Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée; au Pin-en-Mauges, le
+monument de Cathelineau renversé; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en
+l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend
+prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à-dire des
+deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le
+philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est
+l'écrivain de la nouvelle; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a
+introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les révoltés
+qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur
+conscience; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit
+parmi des ruines.
+
+A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus
+culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du
+Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la
+vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une
+statue, avec cette inscription:
+
+ =A VANNEAU, A PAPU.=
+
+Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne?
+L'inscription vous le dit:
+
+ MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.
+
+Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de
+1830.--O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont
+dressé un monument! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu? Papu
+surtout, qu'était-il? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu,
+est-elle si différente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et
+l'autre est-il si oublié? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et
+d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du
+faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld,
+de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y
+a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a
+vécu.--Ils sont morts pour la liberté! Pauvres gens encore! Cette liberté,
+elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient
+jeunes; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu
+atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de
+nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle?
+Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements
+donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous
+à la postérité?
+
+De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de
+Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur
+roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent
+l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la
+statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une
+inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui
+atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de
+Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a osé encore
+enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis
+séculaires de la Bretagne et de la France.
+
+ ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE
+ ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,
+ LE 30 JUILLET 1830.
+ DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS
+ ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE
+ DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,
+ LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.
+
+Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments,
+vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative
+de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la
+hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre,
+mais à qui le sentiment national enseigna la victoire; à la Chartreuse,
+près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon; dans
+l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le coeur de du Couëdic, un de
+ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle
+l'esprit de la chevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du
+parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les
+statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves
+magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier; à Nantes, où, au pied, et comme
+les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
+plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont,
+la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français; les
+gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les
+vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons;
+Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
+connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de
+l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la
+reine de France.
+
+Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à
+Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence,
+du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on
+en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier;
+bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux
+plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de
+France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait
+plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui
+la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualités de son
+pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté
+inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand
+ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil,
+obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il
+aurait agi ainsi; la libérale munificence: à plusieurs reprises il
+distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes; la persistante
+volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui
+s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait
+comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour
+les Grandes Compagnies; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme:
+il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa
+rançon: il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille
+somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la
+payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne
+filât sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande
+autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le
+grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien.
+
+Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à
+ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa
+gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces
+statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire,
+de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles
+de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la
+Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles.
+
+Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à
+élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française: le
+dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la
+religieuse cité; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux
+pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France,
+du coeur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme
+douce, de la vieille Armorique.
+
+La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à
+Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu
+d'une corruption générale, dans une cour où ses frères mêmes continuaient
+le doute philosophique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et
+chaste; qui apporta sur le trône «les deux qualités qui font les bons rois,
+la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1],» et à qui cet amour sincère
+révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les
+États-Unis à s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité,
+abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qui, le premier, eut la
+pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses
+droits, de sa liberté et de son sang; à ce roi honnête homme, enfin, dont
+Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement la mémoire, que le pape Pie
+VI songeait à faire canoniser[2], et que les peuples appelèrent le
+_restaurateur de la liberté française_, avant qu'il eût mérité le titre de
+_roi-martyr_!
+
+ [Note 1: Mignet.]
+
+ [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.]
+
+
+
+
+XIII
+
+Quériolet.
+
+=Un caractère breton.=
+
+
+C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement
+caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble
+qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On
+dit proverbialement une _tête bretonne_, c'est-à-dire une tête qui veut,
+qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus
+de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle,
+elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand,
+libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
+Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait
+encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de
+Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV,
+étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas
+de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,--est un des types
+de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un
+vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Québec_, le 7
+octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux
+et réciter le _De profundis_, et après: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et
+il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une
+baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau
+anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en
+ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de
+caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des
+stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval,
+Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines,
+le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits
+d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une
+idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de
+demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal.
+
+Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray,
+d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul
+enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne
+respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres; malgré de grandes
+facultés, on n'en peut rien tirer: ses camarades mêmes, il les injurie et
+les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais
+avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui
+porte un heureux horoscope sur un tel garnement.
+
+A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés: il hante les mauvais
+lieux et les maisons de jeu; il crochète le coffre de son père, lui dérobe
+deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par
+le monde, comme un étalon échappé. Nul frein, nulle barrière: à Paris, il
+s'associe à des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays,
+guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore là trop à l'étroit, il
+songe à aller à Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine
+licence et à son caprice.
+
+Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le hasard de sa
+naissance lui donnait droit à une charge de magistrature, et ce n'est pas
+un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles,
+qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle
+dignité ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à
+tous les excès avec impunité; bientôt il devient fameux par ses
+débordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau,
+Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son
+nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies; la vie
+des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les
+unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis
+une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué;
+de même que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de
+magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent
+envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité
+ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le
+menaçant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le
+premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du
+cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres
+qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il
+se battit contre quatorze.
+
+Des femmes, il en est de même: il joint l'audace à la ruse; il les attaque
+en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles; il
+fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il apporte
+sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux
+religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les
+séductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de
+magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don
+Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage
+dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction;
+il édifie les bonnes Soeurs par ses paroles éloquentes sur la brièveté de
+la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à
+l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes; il leur
+fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire
+l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que
+don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne
+l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas
+_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut
+dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons.
+
+Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule
+au-dessus de sa maison, à coups répétés; exaspéré de cette voix de Dieu qui
+le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax
+défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la
+foudre tombe sur son lit.
+
+C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait à s'en
+plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie,
+prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se
+faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique.
+
+Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement
+inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun, en Poitou, pour
+voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de
+la séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent et suivirent
+le procès d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'était pour
+tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa: tout d'un coup, le
+côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît; il va trouver un prêtre,
+se jette à genoux et lui fait une confession générale: il était converti.
+
+S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses
+forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre: à cette
+heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas
+baissé: «Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément
+d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une
+occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la
+piété!» Lui, il ne délibère pas; subitement éclairé par cette lumière que
+les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent
+la grâce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
+hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures,
+rebrousse chemin et prend la route opposée: c'est le même homme, seulement,
+selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-à-dire il se tourne
+dans le sens contraire.
+
+La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il
+arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église? elle est
+presque déserte; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient
+ou méditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur
+recueillement, leur piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous
+étonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme à
+genoux au pied d'un autel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses
+mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous étonne-t-elle? C'est que, les
+femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut: elles
+sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute
+force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et
+conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que
+lui-même, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les
+grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterné,
+humilié et priant comme une femme! pour en venir là, il faut qu'il ait un
+bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien
+longtemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intimes
+méditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protéger.
+C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie
+à l'homme que sa raison est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec
+Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la
+fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même
+raison.
+
+Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en
+Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était
+le soir, dans une mosquée: le ramadan finissait, et les musulmans
+s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une
+solennelle prière à Dieu. Du haut d'une galerie où étaient admis les
+chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, étincelante de
+lumières et toute remplie de croyants: là, pas une femme; des hommes
+seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous
+immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou
+d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la
+psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises: à certains moments,
+le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le
+ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation
+et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête
+enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble,
+le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur
+néant.
+
+Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais,
+insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions
+et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu; il y
+avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui,
+avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ces
+Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes
+d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la
+plaine et sous la tente; et parcourent le désert, dont ils sont les
+maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais
+jeux de l'homme, les _fantasias_, où, lancés au galop, ils se poursuivent
+et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur
+leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui
+les enivre et les enveloppe de fumée; ces mêmes Arabes qui, hier encore,
+poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés
+d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
+glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris à
+estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là, prosternés et courbés
+sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et
+véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.
+
+C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple: il a des
+vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il
+possède une vertu féconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa
+condition vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se
+dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relèvera.
+
+Quériolet était résolu à changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va
+confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les
+méditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile à cette
+âme active; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses
+vices, il fera le monde témoin de sa pénitence: là il trouvera encore à
+chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté; il lui faut combattre des
+ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans cesse: voici la
+cupidité, l'orgueil, la volupté; il part en croisade, il n'attend pas
+l'ennemi, il le va chercher.
+
+D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil,
+l'orgueil qui, selon le mot d'un Père[1], est un renoncement à Dieu et un
+mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à
+cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de
+troubles sans être armé; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage,
+les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc; il en repart dans une toute
+autre attitude: il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des
+cordes; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de
+brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se
+défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses
+habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint
+à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met
+en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un
+porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui
+prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant
+prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se
+jettent sur lui. Ah! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se
+retrouve gentilhomme, et lève son bâton pour se défendre; mais ce mouvement
+de l'homme du passé n'a qu'un instant; il commande à son sang de se calmer,
+il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène
+jeta son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne
+faisait faire qu'un sacrifice à son corps; Quériolet ne porta plus de
+bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son
+âme qui avait essayé de se révolter.
+
+ [Note 1: Saint Jean Climaque.]
+
+Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la
+plus difficile à pratiquer, il est chrétien; maintenant, on le peut dire,
+tout était facile: il avait brisé le grand ressort qui fait agir les
+hommes; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait
+plus: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus de la terre, il
+accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous
+regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, «qui ne tend pas à
+l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.»
+
+Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des
+rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait été impie; il consacre sa vie
+à étudier, à connaître cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et
+adorer Dieu qu'il avait blasphémé; il avait été voluptueux, débauché; il
+passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix
+heures; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois
+jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de
+temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austérités. Il
+avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme
+ressemble à un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa
+jusqu'à sa mort, vis-à-vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais
+une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une
+vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mène une
+toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par
+terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles,
+il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments
+dont il puisse souffrir à chaque instant: il porte des souliers dont les
+clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend
+ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce
+supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est _de faire à son corps le
+plus de mal qu'il pourra_[1].
+
+ [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de
+ Quériolet_.]
+
+Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte,
+quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec
+tous les dons de la fortune: il possède une grande maison, des valets, des
+chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molière un
+trait de génie: la vilité de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus
+riche. Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la
+règle ordinaire; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas
+indigent; il a un château, des domestiques et des terres, il les garde;
+seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le
+possède pas, il ne s'en regarde que comme l'économe. Lui aussi, il est
+avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus
+avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.
+
+Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de
+charité; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y
+installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas
+encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A
+toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner; quand il n'y
+a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses
+draps; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le
+partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il
+ne dépense pas par an cent livres; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit
+que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère
+censeur de Rome, à Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus
+d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux
+esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du
+stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu!
+
+Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels
+chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu! Il est rencontré par un gentilhomme
+qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide à
+remonter sur son cheval; un autre jour, il se présente, à Rennes, dans une
+maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents: il se laisse
+repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait,
+presque de force, ordonné prêtre; il s'y résout, mais il ne confesse que
+les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus
+humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la
+prière, les pauvres et les malades: cet élégant, ce raffiné, ce débauché
+s'est fait le propre infirmier de son hôpital; il veille au chevet des
+mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes; nouveau
+Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est
+mis volontairement sur le fumier des autres.
+
+Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonté et de
+l'énergie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie
+tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre,
+en commençant par la première; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et
+avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'oeuvre de
+Quériolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de
+force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable.
+
+C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de
+l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement
+caractérisé: le nez en avant, un front buté, entêté, des pommettes maigres,
+saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont
+adoucies et abattues par la continuité de la prière et des larmes, visage
+qui vous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient.
+
+Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes
+oeuvres, et sa pénitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car
+les austérités avaient vite épuisé son corps: quand il se sentit près de sa
+fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la
+Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque
+dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien
+et de Breton.
+
+
+
+
+XIV
+
+Du mouvement intellectuel en Bretagne.
+
+=Archéologie.--Histoire.--Littérature.--Arts.--L'Association bretonne.=
+
+
+Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le développement
+des études historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le
+caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques années. Lors du
+mouvement romantique de la Restauration, on s'éprit avec enthousiasme des
+vieilles chroniques et des légendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus
+au plaisir de découvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques
+qu'à un amour sincère et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des
+romans historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination
+suppléait à la demi-science des auteurs, et où la fantaisie était si
+intimement mêlée à l'histoire, qu'il était difficile de faire la part de la
+réalité et de la fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la
+poésie, non de l'histoire.
+
+Ce moment de première fièvre est passé: l'époque de la maturité est
+arrivée, et, avec la maturité, la gravité des études et de la pensée. Les
+hommes que nous voyons aujourd'hui à l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une
+suite et une expérience qui les décèle hommes faits; ils ne se contentent
+plus des premières impressions, il leur faut quelque chose de précis et
+d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, ils
+veulent connaître les moeurs du passé, ses usages, ses arts, ses grands
+hommes, ses origines: de là, le développement des études archéologiques,
+études qui appartiennent plus particulièrement à la province.
+
+
+
+
+
+
+I
+
+Archéologie et histoire.
+
+
+L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même que l'histoire
+naturelle, en grandissant, s'est divisée et subdivisée en une multitude de
+branches: géologie, anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc.,
+l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, a été obligée de le
+répartir entre plusieurs mains: les époques ont été classées, et, dans
+chaque époque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les
+lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et
+boiseries, émaux, carreaux historiés, vieilles chartes, chroniques et
+légendes, voilà l'archéologie, et chacun de ces sujets suffit à absorber la
+vie de plusieurs savants.
+
+Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le vaste champ de
+l'histoire, le fouillant à l'envi, ne laissant rien de côté. Bientôt ils
+n'ont plus travaillé séparément, ils se sont réunis; partout des sociétés
+d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles se sont signalées
+par un éminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant;
+elles ont conservé nos vieux monuments. Il y avait une horde de
+démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui
+n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber
+incessamment sur les églises et les châteaux le marteau de la destruction.
+C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se
+placèrent devant les monuments menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là
+pour les défendre. Le public était indifférent; ils le réveillèrent, en lui
+expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il ne regardait même pas, ils
+accumulèrent les recherches, répandirent la connaissance du moyen âge,
+développèrent le goût; ils firent l'éducation de la bourgeoisie en art, en
+histoire. L'argent manquait, ils contribuèrent de leur bourse; ils étaient
+sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
+nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il
+leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments,
+comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue,
+la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauvés de la ruine, conservés et
+restaurés, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est
+couvert, que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font
+aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des études des
+savants.
+
+On ne croit pas être injuste envers les autres contrées de la France en
+disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zèle pour les
+études historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une
+société archéologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, où ne vive
+un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui
+s'appliquent à une partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient
+à fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies
+romaines, sur lesquelles il a émis parfois des hypothèses discutables,
+mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Ramé, de Rennes,
+les carreaux historiés; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du
+Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques de son pays; M.
+Durocher, de Rennes, la carte géologique de Bretagne.
+
+Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, le classique pays des
+dolmens et des menhirs; là, à Carnac, en face des immenses alignements de
+pierres debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, M. de
+Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie,
+cherche à expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et à
+en déchiffrer le sens. Un examen attentif et persévérant, une rare
+perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, sinon certain, du moins
+probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le
+sphinx, posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont gardé le
+secret.
+
+La société archéologique de Vannes est fort active: elle a fondé un musée,
+et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M.
+Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du
+christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des
+archives; M. le docteur Halleguen, de Châteaulin, des antiquités romaines;
+plusieurs ecclésiastiques, M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux
+antiquités celtiques; M. l'abbé Piederrière, à l'art du moyen âge; M. de La
+Morvonnais, enfin, qui a écrit sur l'architecture romaine en Bretagne un
+livre où les appréciations d'une critique fine et juste se joignent aux
+vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les numismates, de leur
+côté, éclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A
+Morlaix, c'est M. Lemière, à Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publié et
+commenté toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les
+distinctions des académies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville
+plutôt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
+à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est
+pas uniquement savant en médailles; il a rassemblé et publié déjà, en
+partie, une multitude de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à
+l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. C'est à la fois un
+fureteur et un collectionneur, mais sans l'étroitesse d'idées qui
+accompagne souvent ces goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il
+amasse il tire des déductions générales; aussi ses travaux ont-ils porté
+son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le
+connaît, et la Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.
+
+D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet,
+recueillent les légendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire:
+
+ Si _Peau d'âne_ m'était conté,
+ J'y prendrais un plaisir extrême.
+
+Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires où se révèlent
+les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, où
+sont si bien unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la
+terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans
+pouvoir le préciser, jouit à la fois de la poésie du rêve et du mystérieux
+attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas
+nous-mêmes à ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant
+la bonne foi, le ton sérieux et convaincu du narrateur, en l'entendant
+citer ses témoins, accumuler ses preuves, désigner du doigt les monuments
+du récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier
+atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique
+qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne
+sont que les rapporteurs de ces légendes: M. de la Barre est plus
+littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naïf; il ne raille
+pas, on voit qu'il sait parfois à quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de
+réflexion qui vous désenchante; au contraire, il a le respect de ces
+moeurs, de ces croyances; il vénère les vieilles pierres, les lieux de
+pèlerinage, il raconte, comme un homme qui se plaît à ce qu'il raconte, et
+l'on se plaît à l'écouter[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie et de l'histoire;
+elle sert de transition à l'histoire proprement dite: cette vieille
+province de Bretagne a conservé, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un
+profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manière de
+témoigner de son respect pour les ancêtres. L'histoire de la Bretagne,
+depuis les temps les plus reculés, a été examinée, discutée et racontée
+sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes
+illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages
+publiés récemment sont presque innombrables: en première ligne, la
+_Biographie bretonne_, entreprise il y a déjà plusieurs années, par un
+savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire de la marine à
+Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes
+instruits, a retrouvé dans les chartes, dans les archives et les papiers de
+famille, des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés ou
+méconnus, et dressé comme un inventaire complet de toutes les illustrations
+de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de
+la Bretagne, _les Anciens évêchés de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne
+et An. de Barthélemy, un des ouvrages les plus considérables qui aient été
+publiés depuis longtemps par les départements. _Les Évêchés de Bretagne_
+n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches
+représentant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire:
+histoire générale, histoire de chaque diocèse, de ses évêques, de ses
+établissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est
+une revue exacte des événements et des institutions, un véritable monument
+élevé à l'ancienne Bretagne.
+
+A côté de ces grandes oeuvres, voici une foule d'études spéciales: tandis
+que d'excellents érudits écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie
+de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la
+Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et
+Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbé Mouillard, la _Vie de
+saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_,
+et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces
+vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient,
+comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres
+approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A.
+de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le
+_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de
+l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle
+édition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogée_;
+et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, à Saint-Pol de Léon,
+petite ville qui fut autrefois un évêché, et qui aujourd'hui est presque
+déserte, un savant généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire
+héraldique de la Bretagne_, fait paraître un magnifique Album de miniatures
+(_fac simile_) du XVe siècle, le _Combat des Trente_, accompagné de
+documents puisés aux sources les plus authentiques sur les héros de cette
+lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré par l'obélisque de
+la lande de _Mi-Voie_.
+
+Dans les grandes villes, les ressources d'érudition permettent
+d'entreprendre des ouvrages étendus, comme les _Annales universelles_ de M.
+Fourmont, à Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou vingt
+colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous les peuples de la terre,
+depuis la création du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables
+synoptiques; mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de M.
+Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé à un point de vue
+scientifique. Il y a là plusieurs années de recherches laborieuses et une
+lecture immense: il est au courant de toutes les découvertes modernes, des
+travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des
+Persans, monuments du Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui
+sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des
+Scandinaves; aussi, à la lueur de ce faisceau de lumières jaillissant de
+tous les points, il a, on n'ose dire débrouillé, mais éclairé le chaos des
+premiers temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs parentés,
+leurs migrations. Puis, après que, dans cette première partie, il a fait un
+rapide précis des événements, il reprend chaque période, il en écrit
+l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies,
+etc., dans la même forme synoptique, de manière à donner à la fois le
+spectacle de la marche de chaque peuple séparément, et du mouvement général
+de l'humanité, jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme un grand
+fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans le christianisme.
+
+Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à Nantes, les études
+historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles
+d'érudition. Les écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en
+proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand
+ils traitent un point d'histoire contesté, prennent aussitôt les armes,
+attaquent et poussent devant eux, et frappent à coups redoublés tout
+historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe abattu. Ainsi, à
+Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montré si clairement, si fortement,
+le véritable esprit de la _Réforme en Bretagne_, à l'occasion de
+l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Grégoire; à Nantes, MM. Biré
+et Guéraud; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est attaché à l'_Histoire
+de la Révolution_ de M. Michelet, qui avait touché à la Bretagne et à la
+Vendée, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une
+dissection qui ne laisse rien de côté: omissions, oublis volontaires,
+silence sur les atrocités des républicains, exagérations emportées; il a
+montré à nu la faiblesse et la partialité de cet écrivain, naguère
+noblement inspiré, aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche
+pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide,
+qui ne peint pas, mais qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on
+devrait toujours le faire, avec force, convenance, érudition et émotion.
+
+M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour les monuments historiques,
+est à la fois écrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive,
+ouverte à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît très-bien sa
+province, hommes, livres, sol, monuments; il a publié sur plusieurs parties
+de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur
+le _maréchal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, où, les pièces du
+procès en main, il a rectifié les erreurs populaires et montré, telle
+qu'elle était réellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
+de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de brillantes qualités,
+courage, science, passions sauvages et cruauté de damné. Nul historien ne
+pourra désormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. Un livre
+plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du
+Poitou_ depuis les temps les plus reculés, recueil composé de plus de douze
+cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la
+langue des détails souvent négligés par les historiens, et singulièrement
+propres à compléter la physionomie d'un peuple.
+
+Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien
+élève de l'École des chartes, que le gouvernement a chargé de dresser le
+catalogue raisonné des archives et des pièces historiques de l'ancienne
+chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les
+points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a
+écrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des épisodes les
+plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cessé de soutenir contre
+l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilèges. On ne peut nier
+que ce récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif; mais un
+intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt qui tient au talent
+original de l'auteur. Il n'a aucune prétention, il ne cherche pas les
+phrases à effet; on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer la
+vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on a cru et écrit
+jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime en vous la démontrant. Il
+est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pièces si
+glorieuses pour son pays; il devient éloquent, et son émotion sincère gagne
+le lecteur; on partage son indignation ou sa pitié. Au milieu de ce récit
+net, ordonné, qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure que le
+terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît: il a parfois des
+railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et
+pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_.
+Il est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, plus
+habile et plus déliée que la finesse normande si vantée. Il vous présente
+les choses d'une telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure avec
+lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, que l'on s'étonne
+d'être allé si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque étrange que
+puisse paraître une telle assertion au monde littéraire parisien, cette
+histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est
+supérieure à bien des oeuvres publiées à Paris, signées de noms illustres
+et vantées comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, à côté d'une érudition
+large et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, la lucidité de
+la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualités, M.
+de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si
+facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un
+livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait
+mieux louer un historien.
+
+
+
+
+II
+
+L'Association bretonne.
+
+
+Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où
+se réflète son génie, l'_Association bretonne_.
+
+Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste
+tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que
+ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de
+l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices
+agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés
+savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis: elle est à
+la fois une association agricole et une association littéraire. Aux
+expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de
+la suite et de l'unité; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec
+ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'oeuvre des
+moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient
+le sol et éclairaient les âmes.
+
+Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux
+qui avaient à coeur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux
+propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions
+sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un
+_bulletin_ mensuel, et un _congrès_ annuel. Le bulletin rend compte des
+travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes
+scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques,
+distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et
+d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans
+chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre
+fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper.
+
+A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées,
+éclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des
+recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront
+pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient
+oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à
+leurs efforts; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés.
+D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à
+Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, à
+Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper: il est
+un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens
+d'études et d'amitié.
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre
+national: ces congrès sont de véritables assises bretonnes; ils remplacent
+les anciens États: on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le
+clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant
+la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans.
+
+La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le
+plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une
+communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus
+familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la
+dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont
+soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois; souvent le
+propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se
+communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue
+des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles
+traitent les paysans sur le pied de l'égalité; ici, la supériorité est au
+plus habile: c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du
+congrès de Redon.
+
+Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours
+été en croissant; les congrès sont devenus des solennités: on y vient de
+tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du
+Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en
+grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues
+en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon.
+Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés
+par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont
+jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent
+de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle: le comte de
+Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la
+Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les
+dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent
+des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à
+leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se
+rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une
+population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux
+haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau
+national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut
+au peuple et que le peuple aime: quand il assiste à ces solennités, où il
+se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre
+et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il
+est encore capable de grandes choses.
+
+Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été
+dissoute: un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion
+d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des
+préoccupations moins désintéressées; on craignit qu'elle ne devint un foyer
+de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées:
+l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant
+à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de
+l'autorité; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques,
+aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que
+soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont
+amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui,
+pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la
+science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements
+une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux,
+développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la
+province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du
+coeur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et
+la vie.
+
+
+
+
+III
+
+Musées et collections.
+
+
+Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes
+les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu,
+n'a pas absorbé tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le
+loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux
+châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe
+l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des
+collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont
+presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent
+l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes
+collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conservés
+dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny,
+et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que
+l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un
+soin plus attentif, on les apprécie mieux; leur isolement même leur donne
+un intérêt de plus.
+
+Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre
+d'un maître, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_,
+de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de
+Sigalon, l'_Athalie_, du musée de Nantes, une des rares compositions
+originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de
+Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la
+composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la
+bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis
+qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de
+l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques
+manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été
+peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante
+et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et,
+dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive
+curiosité la serrure signée _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt,
+merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant
+qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les
+manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne,
+appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille
+Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
+se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et
+éloquent écrivain de la Révolution? Enfin, où seraient mieux placés que
+dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la
+giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier
+grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et
+les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la
+_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le héros-breton?
+
+Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les
+cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité
+d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de
+Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle
+dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de _Rembrandt_,
+de _Michel-Ange_ et du _Pérugin_, peut citer, après son Jordaens et son
+Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuées à _Jean
+Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Véronèse_, un _Tintoret_, un
+_Desportes_, et une scène de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi
+délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un
+des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres
+anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de
+Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des
+peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold
+Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les
+_Taureaux attaqués par les loups_, entre autres, que Paris a revus et
+admirés à l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de
+_Paul Delaroche_, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle
+profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et
+comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du
+dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères.
+
+Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à
+former; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous
+côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique.
+Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont
+fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une
+collection d'armes celtiques trouvées dans le pays; le musée archéologique
+de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités
+locales, des sculptures de l'ancienne église de _Saint-Nicolas_, des
+tombeaux carlovingiens de _Rezé_, des chapiteaux mérovingiens de _Vertou_,
+des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de
+l'église de _Saint-Félix_, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux
+cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux: à Rennes,
+celui de. M. _Aussant_, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et
+d'antiquités; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. _B.
+Fillon_; à Nantes, la bibliothèque de M. _Dobrée_, riche en incunables et
+en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient
+d'être vendue, celle de gravures de M. _Antime Ménard_; les tableaux de
+Madame _Barbier_, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot.
+A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour
+spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne,
+entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de
+Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est
+des plus variés: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités
+égyptiennes, objets d'art; le tout catalogué et classé avec autant
+d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants
+documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de
+France; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la
+Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du
+roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province.
+Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble
+gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les
+plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments
+vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine;
+l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre: lui aussi, sans
+l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel.
+
+Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité: une collection
+de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et
+une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les
+capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du
+conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore: de
+son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux
+usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs
+de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
+lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats
+et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du
+Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de
+lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses
+et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard
+dont elles peignaient leur visage.
+
+Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares
+collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont
+ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les
+maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens; et, parmi ces
+châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes,
+où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre,
+de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle
+plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles; véritable musée
+français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est
+entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles
+et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.
+
+Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en
+province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à
+la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette
+production continue d'oeuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris
+debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses,
+précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
+plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontrés çà et là à de longs
+intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel
+bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles
+pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau.
+
+
+
+
+IV
+
+Société académique de Nantes.--Poëtes et romanciers.
+
+
+Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne: son port, où des
+milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa
+Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées
+d'où s'échappe une noire fumée; les magasins et les cafés de ses rues
+neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris; et, dans
+les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés,
+de sucres, des denrées de tous les pays du monde; son chemin de fer qui
+traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas
+des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de
+feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire,
+reliant d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres,
+et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge,
+violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour
+arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur,
+l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients.
+
+Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie,
+préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des
+navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle,
+ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.
+
+Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une
+école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une
+importance exceptionnelle, et il y a fondé une _École préparatoire_ des
+sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un
+enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui
+convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens
+peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du
+progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une _École industrielle_,
+une _École chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, à la fois école de dessin
+et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une
+_École secondaire de médecine_, une _Revue_, une _Société académique_, et
+de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée,
+bibliothèque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y
+sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être
+partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de
+peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée
+et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de
+paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de
+Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendée_, le _Maine_
+et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France; M.
+Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des
+statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu
+de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et
+de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de
+Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une
+quantité d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de
+Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de
+cette poétique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, à
+l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et
+semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer!
+
+ [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol,
+ in-8°.]
+
+Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa
+population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le
+centre d'un grand mouvement intellectuel.
+
+La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux
+sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs
+hommes d'un mérite distingué: M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas,
+ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira
+l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la
+préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation
+des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif,
+une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la
+Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, _les Administrations
+départementales de 1790 à l'an VIII_, où l'expérience de l'administrateur a
+heureusement aidé l'historien; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà
+cités; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de
+l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des
+savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique; M.
+Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie;
+M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de
+l'_Organisation de la médecine_ au point de vue des services publics, etc.
+
+Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas
+seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte,
+M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a
+fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus
+intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu
+d'années, un prix extraordinaire, la découverte du _procédé de perforation
+des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques
+très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur
+granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves
+de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet: il recueillit,
+près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss),
+les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit
+l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les
+pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un
+bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lève, et, à la lueur
+d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à
+droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille
+qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un
+jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal; c'était le résidu de son
+travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se
+débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant,
+attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur
+patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la
+polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que
+leur coquille; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le
+frottement continu, se développe à mesure que le travail avance; à la scie
+qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et
+ainsi de suite jusqu'à _quarante_, que M. Caillaud a comptées, et avec
+lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle
+enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à
+briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer!
+phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces
+millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la
+création!
+
+Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes: la _Revue
+des provinces de l'Ouest_, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une
+spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la
+Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon,
+Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales
+et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la
+province de Bretagne, la savante _Bibliothèque de l'École des chartes_; de
+plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en
+Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs
+des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.
+
+La _Revue de Bretagne et de Vendée_ a été fondée par M. de la Borderie, qui
+a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on
+retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste
+réputation par de grands travaux: MM. de Carné, de Courson, de la
+Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes
+hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand
+théâtre: M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de
+notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré
+de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune,
+qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont
+l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques;
+puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le
+breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans
+à peine, et dont ses compatriotes ont dit que: «c'était le plus grand poëte
+qui ait écrit en langue celtique.» Car elle produit encore des fleurs de
+poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur
+franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements
+contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les
+Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant
+J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poëtes n'ont jamais manqué
+en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des
+paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas
+des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent
+la langue nationale; qui ont gardé les moeurs antiques, et dont la vie se
+passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la
+légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des
+grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de
+granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les
+idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature
+contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et
+Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie,
+s'inspirent des mêmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de
+la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie,
+amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère
+patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette
+rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré,
+l'hommage le plus délicat et le plus rare: il avait publié, il y a vingt
+ans, sans le signer, un volume de poésies; un jour, dans une ville du Nord,
+quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
+fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à
+d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et,
+ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs
+inconnues_.
+
+Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus
+jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan,
+mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui
+aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les _Récits et nouvelles_ de
+Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre,
+madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la _Revue
+des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt
+un talent vraiment supérieur: une exposition simple faite avec un calme sûr
+de soi, force que possèdent seuls les maîtres; ils partent d'un pas mesuré,
+comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la
+doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de
+mots, sans réflexions par les faits mêmes; peu de dialogue,--le dialogue
+n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas
+maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas
+besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de
+notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de
+caractères;--un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des
+passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur
+est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux;
+l'impartialité dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des
+sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la
+Grande Perrière_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité,
+les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation
+et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une
+femme.
+
+Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux
+recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle
+Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés,
+continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a
+donné naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie
+Waldor et Elisa Mercoeur.
+
+M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé _Souvenirs
+bretons_, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de
+Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est
+la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer
+que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et
+qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes;
+mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même;
+il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il
+passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de
+crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le
+brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine
+nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et
+coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse
+et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste
+population des paludiers du Croisic:
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+ ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,
+ A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,
+ Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il
+deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte
+national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
+le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des
+jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendée_,
+contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées
+mêmes des poëtes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas
+tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le
+sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la
+campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille
+attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus
+belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois
+en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen; ou bien savourant
+l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins
+couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du
+printemps[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il
+l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions
+et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et
+sceptiques; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion
+de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte; il a
+la foi ardente et fière de ses pères:
+
+Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens!
+
+ Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits!
+ Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis!
+
+_La Pêche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain:
+
+ Il ne faut pas pêcher le jour des morts!
+
+Une seule chaloupe part; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le
+tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien:
+
+ Il n'a plus peur même des revenants!
+
+Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout
+à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il? Une _tête
+de mort_!
+
+Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie:
+
+ Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie?
+ Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,
+ O terre de géants et de genêts en fleurs?
+
+on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un
+jour il serait lui-même ce poëte vendéen.
+
+Il l'a été, il l'est: dans _les Vendéens_, il a peint les sublimes actions
+de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte
+sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose
+de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la
+main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette,
+la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au
+supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer.
+
+
+
+
+V
+
+Monuments.
+
+
+Ce pays de foi n'a pas changé: nulle part on ne construit un plus grand
+nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à
+Athènes: Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y
+devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En
+Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a
+conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût; à part Brest, ville nouvelle
+(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style
+bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes
+ont été conçues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler
+autrement que le style _catholique_.
+
+Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des
+cathédrales: à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes.
+Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume,
+construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du
+XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M.
+Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de
+sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc
+clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et
+guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il
+n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution: d'abord, la cathédrale,
+_Saint-Pierre_, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il
+ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste
+édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce
+sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'église des
+_Jésuites_, la chapelle du _petit séminaire, Saint-Clément_, les _Minimes,
+Notre-Dame de Bon Port_, le _grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie_,
+etc.
+
+Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail
+caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement
+colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de
+l'Italie; là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et
+harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des
+missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières
+exécutées par un Nantais, M. Échappé; des tableaux décoratifs en émail, de
+Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air,
+conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour; la cour
+du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale,
+d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
+moeurs: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe
+siècle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachevé, vous verrez une
+petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette
+inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne:
+
+ SOUS LA PROTECTION DE MARIE
+ TOUT GRANDIT.
+
+Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que
+même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant
+de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant
+logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en
+spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées,
+fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant
+le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et
+coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la façade,
+sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout
+la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce
+palais est consacré.
+
+A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes
+flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a
+demandé à chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres,
+ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et
+au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la
+ville de saint Corentin.
+
+C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que
+ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à
+l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée
+de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de
+Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués,
+tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante
+personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité
+d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre
+ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation
+aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de
+Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan.
+Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent
+est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de
+M. l'abbé Brune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la
+compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé
+Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à
+celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie.
+Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est
+posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.
+
+«Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les
+points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable
+prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage
+ecclésiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux évêques et aux moines que
+l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus
+incontestables grandeurs.» L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une
+preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes
+supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé
+Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M.
+Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art
+du moyen âge; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face
+des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer
+indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama
+l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa
+convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La
+restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà
+témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui
+a été donné de produire deux oeuvres complètes: l'église de Belleville et
+Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les
+plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A
+Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier,
+un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent
+donner le branle, le mouvement et la vie: activité qui ne se lasse pas,
+ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et
+étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait
+pour concevoir, entreprendre et mener à fin une oeuvre aussi considérable.
+Pas de difficulté qui le rebutât: le gouvernement ne pouvait donner qu'une
+subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son
+église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la
+charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et
+le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien
+ne fut négligé: ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux,
+statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans
+les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le
+caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis.
+L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent;
+l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un détail qui ne lui
+coûtât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une
+serrure comme pour un balustre; le curé, quoique désireux de jouir de son
+église comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le
+soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le
+monument était construit et livré au culte; il ne reste plus que les
+clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes
+aura coûté des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à
+cette grande oeuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux,
+comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de
+Dieu, avec une église dans la main.
+
+ [Note 1: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique
+ de 1858.]
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une
+activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on
+le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
+voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit
+de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque
+fruste, le voilà absorbé: à quoi bon?--A quoi?--compléter une
+collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une époque indécise de
+l'histoire, à mieux connaître les hommes, les moeurs, les usages, la marche
+des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre,
+conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment
+de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme.
+
+Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur; mais tous sont
+utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque
+manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir
+dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le
+but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat
+qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de
+leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les
+_pionniers de la littérature_. Les archéologues sont les pionniers de
+l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol,
+semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et
+les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc
+de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces
+collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent,
+ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles
+souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés,
+étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et
+emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit; ce
+sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on
+écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.
+
+On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par
+toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre
+histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à
+chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en
+marquer le caractère. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on
+met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les
+mieux conservés; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas
+que les os de ses ancêtres soient dispersés; sentiment naturel à l'homme,
+il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé: dans ces
+oeuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait
+entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit
+qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il
+a subies; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses
+aïeux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme
+et de leur vie!
+
+
+
+
+
+
+XV
+
+Paysages.
+
+=Pontivy.--Redon.--Ploërmel.--Guémenée.--Josselyn.--Le champ du combat des
+Trente.=
+
+
+Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes
+Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et
+qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin,
+Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de
+plus en plus, le caractère national; à mesure que l'on s'avance vers l'est,
+elles ont une physionomie moins accusée; on marche de désenchantement en
+désenchantement.
+
+Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel? Les partisans de
+l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle
+appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus
+les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées: la vieille, à rues
+étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et
+dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a
+son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres
+s'écroulent une à une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes
+retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le
+canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement
+de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir
+Napoléonville.
+
+Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles
+églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux
+plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des
+piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes
+du Finistère; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et
+profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la
+Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de
+l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que,
+chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant.
+La prédiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans
+importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a
+construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par
+Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les
+ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports,
+cosmopolite.
+
+Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer
+l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le
+sujet d'une de ses oeuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans
+une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su
+que nulle part le génie breton n'est moins marqué: on n'y parle pas breton;
+le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs
+de l'intérieur; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite
+ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en
+province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France.
+
+Il reste pourtant quelques débris: c'était là jadis le coeur de la
+Bretagne; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des
+Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau château, avec
+ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la
+gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à
+sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité
+et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un
+grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du
+temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus
+pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est
+devenue la splendeur de cette maison? où sont les princes de cette fière et
+illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon?
+
+Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit
+à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé
+creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière
+capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.
+
+Voilà que commence l'automne: le ciel a pâli, sa voûte immense est toute
+couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dôme
+semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace,
+reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives; ils
+s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la
+faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme
+une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques
+bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperçoit pas
+chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs
+suspendent et recommencent leurs coups cadencés; sur le sol sonore, les
+fléaux lourdement retombent; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de
+l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.
+
+Le soleil ne paraît pas dans le ciel; le bleu éclatant a fait place à une
+lumière terne; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la
+chaude transparence de l'été: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
+murmure; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux;
+la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rêveuse et
+étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
+Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête
+et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme
+suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.
+
+A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline,
+Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la
+rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des
+siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres; c'est une des
+dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand
+nom de Rohan.
+
+La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se
+casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze; les arbres,
+au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise
+avec le ciel abaissé; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de
+plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand
+bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'oeil de l'homme,
+quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans
+son coeur.
+
+Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent
+et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle: en quelques
+instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la
+vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée; ses plans,
+doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute
+chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge éclatent à
+travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent,
+comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir;
+tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel; en un
+endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui
+fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit
+l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dédaigne l'heure
+présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas.
+
+Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi
+cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous
+rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était
+jadis le _chêne de Mi-voie_; vous êtes au champ du _combat des Trente_! Là
+un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la
+vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues
+taillées à grands coups; corps solides, le casque en tête et l'épée à la
+main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux
+carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté
+inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient
+comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des
+fortes moeurs d'un vieux peuple.
+
+Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes:
+les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants:
+qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du
+XIVe siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont
+écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette
+plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de
+l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de
+la durée.
+
+Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur
+souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne
+semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent
+une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent; une
+couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se
+prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui
+coulerait par tous les pores; la fin de l'année est proche; la nature,
+lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents
+marquent le feuillage pour la mort.
+
+Bientôt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes
+cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche,
+comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est
+l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de
+Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds
+fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses
+os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un
+coup dépouillés; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur
+ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
+feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches,
+et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par
+bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi,
+deviennent plus laides et plus hideuses: les premières feuilles étaient
+jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi
+de l'homme: après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent
+du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés
+pâlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses
+impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à
+ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son
+coeur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force
+s'envole.
+
+Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits
+nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement
+arrêtés, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravité
+jusqu'alors inconnue; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette.
+C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations,
+les retours, les souvenirs: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie
+écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où,
+le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays
+qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra.
+
+Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse,
+changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image
+de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+=APPENDICE=
+
+
+
+
+I
+
+
+Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et
+le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées.
+_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathédrale_ sont extraites du livre de M. le
+docteur A. Fouquet, intitulé _Contes, légendes et chansons du Morbihan_; la
+légende de _Saint Christophe_ a été publiée par M. du Chalard, et celle du
+_Chêne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de
+Bretagne et de Vendée_.
+
+
+
+=LA LANDE DE LANVAUX.=
+
+
+Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le
+voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le
+vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères
+desséchées et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris
+plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y
+découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets
+pelés de ce désert.
+
+Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui
+filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un
+feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des
+fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux
+rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un
+glayeul.
+
+Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que
+j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant
+moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce
+familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être
+indiscret, me dit: «--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux
+est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées?--Non, mon
+enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma
+grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit
+comment cela est arrivé.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère
+t'a appris.
+
+«--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on
+comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entouré de
+courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.
+
+«Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir
+comment allait le monde en ce temps-là, arrivèrent à ce village par une
+pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus,
+portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et
+tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens.
+
+«Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du
+village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine;
+mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un
+méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer
+les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient
+au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent
+jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la
+porte de la plus pauvre cabane.
+
+«Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de
+pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus
+promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur
+servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il
+avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus
+travailler.
+
+«Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à
+Misère: «Tu es un brave homme; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu,
+et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de coeur et toute pour
+Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité; forme un souhait et il sera
+accompli.» A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils
+répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur
+dit «Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés
+chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits
+sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui
+montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous
+aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton
+désir soit satisfait!» dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux
+disparurent.
+
+«A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits,
+que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il
+sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si
+les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les
+branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: «Comment! s'écria
+Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez
+encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous
+êtes un voleur...» Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du
+village. Tous accoururent, et crièrent _haro_ sur M. Richard, détesté à
+cause de son avarice et de sa méchanceté.
+
+«M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à
+descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et
+de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le
+jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le
+lâcha, en lui disant: «Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous;
+mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.»
+
+«Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à
+coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misère. il faut me suivre;
+es-tu prêt?--Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours
+prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y
+laisser; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en
+quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si
+bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me
+satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous
+voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je
+voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour
+m'en cueillir une?--Qu'à cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une
+fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.--Et la Mort,
+sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça
+lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre,
+elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort
+fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne.
+
+Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde
+oreille à ses cris. «--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai
+tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre.--Bien, bien! dit
+Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je
+te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te
+laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au
+jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des
+temps!»
+
+«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage
+frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misère resta
+seul sur cette terre désolée!...»
+
+
+
+=LA CATHÉDRALE.=
+
+
+Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de
+la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de
+ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale,
+dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de
+regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses
+inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla
+s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales.
+
+A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple,
+l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait.
+Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à
+s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches
+tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la
+clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale.
+
+A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla
+enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à
+se rendre compte du lieu où il se trouvait; mais bientôt l'étrange
+spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire; car, au pied de
+l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble
+noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et
+sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles
+clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en
+sautoir.
+
+Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre
+qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de
+répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à
+genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard.
+
+O terreur!!! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites
+creuses et vides!...
+
+Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et
+ce ne fut qu'à l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa
+demeure.
+
+Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait
+toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres,
+et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres
+baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa
+couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus
+laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs
+incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire.
+Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le
+malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la
+direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles
+émotions.
+
+«Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des
+terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si
+elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement
+approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le
+souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être
+l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut
+donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre
+salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure,
+l'apparition qui vous a tant épouvanté.
+
+--Hélas! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une
+épreuve qui me tuerait...
+
+--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la
+subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend
+invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes; priez donc
+et croyez!... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du
+Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez,
+mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...»
+
+Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se
+rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer
+encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'à l'heure
+attendue avec impatience et pourtant redoutée.
+
+Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes;
+l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette,
+revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle.
+
+«Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue,
+retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu
+tout-puissant, dis... que veux-tu?
+
+--Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le
+spectre... Voilà déjà bien des années, oh! des années bien longues pour
+ceux qui souffrent! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet
+autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand
+j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par
+négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli
+coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les
+portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de
+celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a
+choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes!... Aussitôt le spectre
+et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts
+commença; mais quand le prêtre eut prononcé le _requiescat in pace_, il
+disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées
+lumineuses qui montaient au ciel...
+
+Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière
+l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux
+sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était
+complétement rassérénée.
+
+
+
+=LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.=
+
+
+Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes
+épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de
+passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord
+de l'eau avec ses douze apôtres; Christophe s'empresse de les prendre dans
+ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards.
+
+«Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire?
+
+--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.
+
+--Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez
+me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient
+forcés d'entrer dans mon sac.
+
+--Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas
+jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.»
+
+Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits,
+de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut
+jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en
+passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un
+changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira
+de mauvaises idées: «Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu
+pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la
+chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire
+qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi!»
+
+ [Note 1: Le Maudit.]
+
+Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac.
+_Petra faut tho_[1]? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas
+devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut
+suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde,
+il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce
+qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le
+gazon, vint à passer _er diaoul_[2], qui se mit à le narguer et à lui faire
+toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les
+poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille
+commença; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans
+qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs
+pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et
+retombant l'un après l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne
+s'était heureusement souvenu de son sac: «Ah! _milliguet diaoul_[3], par la
+vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac.» Ce qui fut fait à
+l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il
+jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en
+débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons
+battaient le fer rouge à grands renforts de bras. «Voilà mon affaire, se
+dit Christophe,» et s'adressant aux forgerons: «Tenez, leur dit-il, j'ai là
+un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait
+faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à
+l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu.--Accepté!»
+Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et
+le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on
+entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait:
+
+ [Note 1: Que voulez-vous?]
+
+ [Note 2: Le diable.]
+
+ [Note 3: Ah! maudit diable!]
+
+«Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de là?
+
+--Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille
+désormais.
+
+--Je le jure.
+
+C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir!»
+
+A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne
+s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent
+plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit
+ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore
+aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des
+nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant,
+lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous
+le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait
+jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre
+Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction
+il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre
+de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de
+bonne mine qui l'engagea à entrer; mais Satan, qui passait par là, s'écria
+aussitôt: «Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour
+moi!»
+
+Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du
+paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait
+encore son désir de pénétrer plus loin; aussi s'approchant le plus
+possible:
+
+«Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là-dedans!
+Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du
+dehors.»
+
+Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais
+aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus
+en lui disant: «Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.» On
+lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le
+ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place.
+
+
+
+=LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.=
+
+
+En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse
+de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de
+_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à
+l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux
+regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de
+Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière.
+Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de
+l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
+chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel: Maharit entra dans la
+barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord: croyant que
+le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait
+_son cousin_ par précaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois;
+mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus
+rapidement.
+
+ [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]
+
+«Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix
+suppliante; que dirait Loïc Guern d'une telle folie?...»
+
+Vaines prières: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait
+insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours...
+
+Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours.
+Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des
+spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant:
+c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au
+poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un
+cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au
+détour de la rivière.
+
+Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les
+côtés, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard
+anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il écouta
+longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
+feuillée.
+
+«Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en
+se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la
+fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la
+croix en y entrant.
+
+--Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là?»
+
+Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en
+peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour.
+
+A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses
+parents, à tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa
+les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons
+de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa _douce_ envolée. Enfin,
+trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur,
+sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante,
+qui lui adressa ces paroles:
+
+«Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la
+jolie fille de Clohars-Carnoët?
+
+--Hélas! non, répondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des
+nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait être ma _moitié
+de ménage_.
+
+--Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle
+dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la _plage
+des morts_.
+
+--Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller,
+dussé-je!...
+
+--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier
+qui mène la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui
+sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont
+bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charité, mon
+enfant!...
+
+--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim,
+depuis que j'ai perdu Maharit.
+
+--Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil.
+Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au
+diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit
+au village des _Korrigans_, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le
+_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle
+de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer
+l'eau.
+
+--Que ferai-je ensuite, ma bonne mère?
+
+--Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en
+arrière; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au
+trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la
+branche de houx, de te conduire _vivant à la plage des morts_. Le sorcier
+tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.»
+
+Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille
+mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit,
+il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage récent. Le
+batelier vint à son appel: en entrant dans la barque, Guern commença son
+chapelet; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa
+fiancée qu'il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors
+du bateau; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans
+l'eau; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la
+barque, entraînée par le courant, dévia avec une rapidité effrayante.
+
+Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit à la main,
+et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa
+fiancée; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le
+sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les
+rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde et noire.
+Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la
+rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au
+rivage entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui _le
+vieux chêne de la Laita_.
+
+Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la
+barque alla se briser contre un rocher vis-à-vis de Saint-Maurice. Le
+malheureux se sauva difficilement à la nage.--Depuis ce temps on vit à tous
+les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan,
+pâle et demi-nu, courir comme un possédé; il disait à qui voulait
+l'entendre: «Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jésus vous
+récompensera!»
+
+Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés.
+
+
+
+
+II
+
+
+Si l'on veut se faire une idée de la variété et de l'importance des
+questions traitées par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le
+programme d'un des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à Redon:
+
+
+
+=Première partie.--Archéologie.=
+
+
+1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
+d'Ille-et-Vilaine:
+
+ 1° Monuments celtiques.
+
+ 2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, etc.).
+
+ 3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.
+
+ 4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes périodes.
+
+ 5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, beffrois ou horloges,
+ maisons anciennes, etc.
+
+ 6° Mobilier des églises.
+
+ 7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
+ publiques, soit chez des particuliers.
+
+II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la province qui portent
+une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins.
+
+III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'église
+Saint-Sauveur de Redon.
+
+IV. Monographie du château de Blain.
+
+V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la ville de
+Redon.
+
+VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer la conservation
+de la chapelle gallo-romaine de Langon.
+
+VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à ses différentes
+périodes d'origine, de développement et de décadence, concorde-t-elle, sous
+le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opéré dans
+le centre et dans le nord de la France?
+
+VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition et les
+monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures,
+vitraux, etc., pour la représentation des principaux personnages de
+l'histoire de la Bretagne?
+
+IX. Faire connaître les documents concernant les artistes bretons,
+architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, etc., depuis les temps les
+plus reculés jusqu'à nos jours.
+
+X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen âge et de la
+Renaissance, existant en Bretagne et particulièrement dans
+l'Ille-et-Vilaine.
+
+
+
+=Deuxième partie--Histoire.=
+
+
+XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné lieu jusqu'à ce jour
+l'émigration des Bretons insulaires dans l'Armorique.
+
+XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de Nantes, de Vannes et
+de Rennes?
+
+XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la naissance de
+saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives à ce grand évêque
+dans les environs de Redon, spécialement dans la paroisse de Blain?
+
+XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations topographiques et
+des traditions, le lieu où se livra, en 845, la bataille de Ballon.
+
+XV. Les principaux documents publiés ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de
+Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils été l'objet d'une
+critique suffisante?
+
+XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la
+ville de Rennes et ses habitants?
+
+XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de l'agriculture et du
+commerce de la Bretagne.
+
+XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux
+de Bretagne.
+
+
+_Nota_. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une
+excursion monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières
+séances du congrès.
+
+
+
+
+III
+
+
+Tout le monde connaît le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_,
+publiés par M. de la Villemarqué. Nous en détachons une seule pièce, les
+_Fleurs de mai_, douce et touchante élégie, composée par deux jeunes soeurs
+paysannes, et traduite avec naïveté et grâce en vers français par M. Émile
+Grimaud.
+
+«Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), existe sur la
+limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on sème de fleurs la couche
+des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps
+sont regardées comme un présage d'éternel bonheur pour celles qui en
+peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hâtent le
+retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou
+l'instant de sa délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.»
+
+
+
+LES FLEURS DE MAI.
+
+
+I.
+
+ Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,
+ Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,
+
+ Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,
+ Vous en auriez été réjoui dans le coeur.
+
+ Mais de pitié votre âme aurait été pressée,
+ A voir la pauvre fille en son lit affaissée;
+
+ Le mal avait rongé ses membres affaiblis,
+ Et sa joue était pâle, oh! pâle comme un lis.
+
+ Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche;
+ Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche:
+
+ --«Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,
+ De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.
+
+ «A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire:
+ Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire!»
+
+
+II
+
+ A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,
+ Le rossignol de nuit chantait sur un rameau:
+
+ --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
+ Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes;
+
+ «Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans:
+ Heureuses celles-là qui meurent au printemps!
+
+ «De même qu'une rose abandonne la branche,
+ Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche;
+
+ «Avant huit jours passés celles qui vont mourir,
+ Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,
+
+ «Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,
+ Elles s'élèveront aux sphères éternelles.»
+
+
+III
+
+ Jeffik, le rossignol chantait hier au soir;
+ Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir?
+
+ --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
+ Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.»
+
+ Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,
+ Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix:
+
+ --«Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,
+ Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,
+
+ «Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientôt
+ Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut.»
+
+ La prière venait,--sur sa lèvre muette,--
+ A peine de finir, qu'elle pencha la tête:
+
+ Elle pencha la tête et puis ferma les yeux;
+ Alors on entendit un son mélodieux:
+
+ Dans le courtil c'était le rossignol encore:
+ --«Heureuses, disait-il en sa langue sonore,
+
+ «Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir,
+ Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir!»
+
+
+
+
+IV
+
+
+A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai
+poëte, nous en joindrons une autre d'un caractère différent, et où, à
+défaut de l'élégance du langage, dit le P. A. Martin (_Pèlerinage de
+Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de
+la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique composé par des matelots de
+la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au
+massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en sainte Anne.
+
+«Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux que les peuples
+n'oublient jamais, est encore solennellement chanté par la paroisse
+entière, lorsque au jour anniversaire de la délivrance de ses anciens
+enfants, elle vient en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de
+reconnaissance et d'amour.»
+
+
+
+CANTIQUE D'ARZON.
+
+ Sainte mère de Marie,
+ Par un miraculeux sort,
+ Vous nous conservez la vie
+ Dans le danger de la mort.
+
+ Avec actions de grâce,
+ Nous venons en ce saint lieu
+ Honorer en cette place
+ La sainte Aïeule de Dieu.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Nous avons été de bande
+ Quarante et deux Arzonnois,
+ A la guerre de Hollande,
+ Pour le plus grand de nos Rois.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Ce peuple de notre côte
+ Vint ici à grand concours,
+ Les fêtes de Pentecôte,
+ Implorer votre secours.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Pendant que l'ordre nous mande
+ Qu'il nous falloit faire état
+ De voguer vers la Hollande,
+ Pour leur livrer le combat.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Ce fut de Juin le septième,
+ Mil six cent septante et trois,
+ Que le combat fut extrême
+ De nous et des Hollandois.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Les boulets comme la grêle,
+ Passoient parmi nos vaisseaux
+ Brisant mâts, cordages, voile,
+ En mettant tout en lambeaux.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ La merveille est toute sûre
+ Que pas un homme d'Arzon
+ Ne reçut la moindre injure,
+ De mousquet, ni de canon.
+
+ Sainte mère de marie, etc.
+
+ Un d'Arzon changeant de place,
+ Un boulet vint à passer,
+ Brisant de celui la face
+ Qui venoit de s'y placer.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ L'Arzonnois la sauvant belle,
+ Eut l'épaule et les deux yeux
+ Tout couverts de la cervelle
+ De ce pauvre malheureux.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ De Jésus la sainte Aïeule,
+ Par un bienfait singulier,
+ Nous connaissons que vous seule
+ Nous gardiez en ce danger.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Par humble reconnaissance,
+ Nous fléchissons les genoux,
+ Adorant votre puissance
+ Qui a paru envers nous.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+ Recevez toutes nos classes,
+ Pour tout le temps à venir;
+ Sous l'asile de vos grâces,
+ Nul ne pourra mal finir.
+
+ Sainte mère de Marie, etc.
+
+
+
+
+V
+
+
+Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées au vrai type breton, nous
+citerons particulièrement les _Crêpes_ et _le Retour du Pardon_: on y
+trouvera des détails de moeurs du pays, en même temps qu'un spécimen du
+style vif, pittoresque et un peu âpre du poëte armoricain.
+
+
+
+LES CRÊPES.
+
+ Dans le seigle ou dans le froment
+ Aux fleurs légères,
+ Naissent tes fleurs, bleuet charmant,
+ La paille ombrage obligeamment
+ Ces étrangères.
+
+ Des colzas jaunis au printemps,
+ Moissons superbes,
+ Les souffles d'avril palpitants
+ Courbent en flots d'or éclatants
+ Les hautes gerbes.
+
+ Le trèfle a diverses couleurs,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,
+ A l'automne, ce sont les grappes de blé noir
+ Balançant leurs fleurettes blanches;
+ Le paysan joyeux, contemplant son labour,
+ Bravement mis, le coeur léger, se rend au bourg
+ Pour les offices des dimanches.
+
+ Il se plaît à compter le nombre de setiers
+ Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.
+ Sous le vent du matin qui passe,
+ Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,
+ Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,
+ Remplit sa poitrine et l'espace.
+
+ C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis
+ Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,
+ Et nourrir toute la famille.
+ Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,
+ Comme le beau reflet de ces blanches moissons,
+ L'espérance en ton âme brille.
+
+ Tous les tiens mangeront des crêpes; tous les tiens
+ Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,
+ Pourront piocher à la gamelle;
+ Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,
+ Chacun prendra sa part au bassin reluisant
+ Où la crêpe au caillé se mêle.
+
+Le poëte, surpris par un orage, entre dans une chaumière, et assiste à la
+confection des crêpes:
+
+ Je voyais près de moi la servante au bras nu
+ Faisant fumer la poêle.
+
+ La pâte s'étalait; son flot moins transparent
+ S'arrondissait en crêpe;
+ Et le gâteau cuisait, cuisait--en susurrant
+ Ainsi qu'un vol de guêpe.
+
+ Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,
+ D'une batte légère
+ Voici qu'un tour de main leste et précipité
+ La tournait tout entière.
+
+ Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,
+ La maie en était pleine;
+ Car c'est là l'aliment de toute la maison
+ Pour toute la semaine.
+
+ L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,
+ Roulement monotone,
+ Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai
+ La chaumière bretonne.
+
+ Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .
+
+ Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir
+ Au bord des eaux superbes,
+ Voyant les sarrasins finissant de fleurir,
+ Bientôt mûrs pour les gerbes,
+
+ Je demandais au ciel. . . . . . . . . .
+
+ ... Que la sombre nue aux funestes lueurs,
+ Planant sur la campagne,
+ Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,
+ Ce pain de la Bretagne!
+
+Voici le début de la pièce _le Retour du Pardon_:
+
+
+ LE VOYAGEUR.
+
+ Je vois d'où vous venez: bonjour, la brave femme;
+ Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous;
+ Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,
+ Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.
+ Bonjour! ménagez bien votre monture blanche,
+ Car déjà vers la terre elle a le front courbé;
+ Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche
+ Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.
+
+
+ LA FILLE.
+
+ Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,
+ Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi?
+
+
+ LA MÈRE.
+
+ Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,
+ Puisque c'était hier le jour de grand'merci,
+ Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route
+ Est couverte en entier de pèlerins lassés,
+ Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte,
+ Les pardons accordés à tous ces jours passés.
+
+
+ LE VOYAGEUR.
+
+ Savoir où vous allez est encor plus commode
+ Les femmes de Quimper ont des fichus plissés
+ Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode;
+ Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.
+ Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille
+ Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or;
+ Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,
+ Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.
+ Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,
+ Et d'un rouge cordon relevés avec goût,
+ Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,
+ Ressortent en arrière et chargent votre cou.
+ Je reviens du pays dont c'est là la coiffure;
+ Je reviens de Kersaint et Tremeané.
+ Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:--
+ Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas deviné?
+
+
+
+
+V
+
+
+Un fragment de la jolie pièce intitulée _Nos Buissons_ montrera avec
+quelles fraîches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a écrit le volume
+de poésies qu'il a si justement appelées _Fleurs de Vendée_.
+
+ Voici la saison chérie:
+ L'épine noire est fleurie,
+ Saluez le gai printemps!
+
+ L'aubépine s'est couverte
+ D'une robe blanche et verte
+ Qui fait le vent embaumé,
+ Comme la déesse antique
+ Dont la robe balsamique
+ Laisse un souffle parfumé.
+
+ Que ton destin s'accomplisse,
+ Fleur de la ronce, calice
+ D'où sort ce fruit savoureux,
+ La mûre, la noire perle,
+ Pour qui l'enfant et le merle
+ Ont des regards amoureux.
+
+ O senteurs du chèvrefeuille,
+ Sucs que l'abeille recueille,
+ Que boivent les papillons!
+ O l'arome qui s'épanche
+ Du troëne à grappe blanche,
+ Ce lilas de nos vallons!
+
+ Le liseron court, s'enlace,
+ Et jamais il ne se lasse
+ De grimper, de festonner!
+ A voir sa cloche argentine,
+ Lorsque le zéphyr l'incline,
+ On pense: elle va sonner!
+
+ Le sureau dresse sa tige,
+ La demoiselle y voltige,
+ Sachant que son miel est doux;
+ Le lézard vert dans la haie,
+ Au moindre bruit qui l'effraye,
+ Se glisse à travers les houx.
+
+ L'araignée industrieuse
+ Tend sa toile captieuse
+ Entre deux brins d'églantier;
+ Plus fine que la dentelle,
+ D'un sylphe on dirait une aile
+ Dont il perdit la moitié.
+
+ Et plus bas maintes fleurettes
+ Découpent leurs collerettes
+ D'azur et d'argent et d'or:
+ --La primevère hâtive,
+ La violette craintive
+ Qui dérobe son trésor,
+
+ La véronique céleste,
+ Et la bruyère modeste,
+ Au calice délié;
+ Le myosotis qu'on donne
+ A l'ami qu'on abandonne,
+ Pour n'en pas être oublié!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ PRÉFACE
+
+ I. Foi et poésie des Bretons
+ II. Foi et poésie des Bretons (suite)
+ III. Les pierres
+ IV. Quiberon
+ V. Les Rochers--Combourg
+ VI. Saint-Ilan
+ VII. La mer
+ VIII. Saint-Florent
+ IX. Les vieilles villes--Les vieilles maisons
+ X. Saint-Nazaire
+ XI. Les lutteurs
+ XII. Les monuments
+ XIII. Quériolet
+ XIV. Du mouvement intellectuel en Bretagne
+ XV. Paysages
+
+
+ APPENDICE
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***
+
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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@@ -0,0 +1,6890 @@
+Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+
+Title: La Bretagne. Paysages et Recits.
+
+Author: Eugene Loudun
+
+Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***
+
+
+
+
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+que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LA
+BRETAGNE
+
+PAYSAGES ET RECITS
+
+
+PAR
+
+EUGENE LOUDUN
+
+
+
+ La Bretagne, le pays des bons pretres,
+ des bons soldats et des bons serviteurs.
+
+
+
+
+1861
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+A une epoque ou les nations europeennes se transforment si rapidement et
+tendent a une unite qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un
+spectacle digne d'interet que celui d'un peuple qui a garde son caractere
+propre, et, au milieu d'un changement general, est demeure le meme. C'est
+le spectacle que presente la Bretagne.
+
+Non pas que la Bretagne ait ete entierement insensible au mouvement qui
+emporte le reste du monde; depuis pres d'un siecle deja, elle a subi de
+nombreuses alterations. Des cinq departements bretons, le Finistere presque
+seul a conserve intacts ses costumes et sa langue; il est le plus eloigne,
+le bout de la terre, comme le dit son nom; le progres moderne ne l'a pas
+encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Cotes-du-Nord, le
+Morbihan meme, le pays du combat des Trente, des pelerinages et des
+chouans, les hommes presque tous ont quitte la braie celtique pour le
+pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore
+l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne
+du foyer, est aussi celle qui abandonne la derniere les anciens usages et
+les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le
+quitter, c'est rompre avec le passe, avec sa race et ses aieux quand toutes
+les femmes d'un pays ne tiennent plus a leur costume, ce pays ne merite
+plus de nom particulier, il en change.
+
+La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs
+et les villages; c'est en breton que se fait le prone le dimanche, en
+breton l'allocution du recteur aux maries. Deja aussi, pourtant, la vieille
+langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan
+parle le breton et entend le francais; ses rapports journaliers avec
+l'etranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en
+va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il
+n'est pas remplace. Il ne se reverra plus, ce temps ou deux troupes de
+Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arretaient tout a
+coup sur le champ de bataille, entendant resonner des deux cotes les mots
+de la meme langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; freres de la
+meme race, issus de la meme terre[1]. Dans les cimetieres qui ceignent
+toutes les eglises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes
+nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparait aussi, cette
+coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui
+l'isolait des etrangers indifferents et reservait pour ses enfants seuls la
+connaissance de sa vie et de son nom. Bientot cet apre et poetique langage
+sera devenu le domaine des savants et l'occupation des academies, et, deja,
+comme cedant a un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de
+l'Armorique s'est empresse de recueillir les poesies de ses bardes[2],
+chants melancoliques de prochaines funerailles, voix des ancetres qui ne
+sera plus comprise de leur posterite muette.
+
+ [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siecle, dans un combat ou
+ se rencontrerent face a face des Bretons armoricains et des Bretons
+ du pays de Galles.]
+
+ [Note 2: _Chants bretons_, publies par M. H. de la Villemarque.]
+
+Ainsi se modifient ou s'effacent les traits exterieurs de ce vieux peuple,
+et le chemin de fer qui s'avance, pret a lancer ses wagons comme une fleche
+au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en
+etonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
+variables, peuvent etre ou ne pas etre; mais ce qui n'a pas change en
+Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et
+la religion est l'essence du genie breton. Les sauvages comme les Turcs,
+dit Chateaubriand, n'etaient attentifs qu'a mes armes et a ma religion; les
+armes, qui protegent le corps de l'homme, la religion qui est son ame meme.
+C'est a ce point de vue que la Bretagne a ete peinte dans ce livre; la
+Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.
+
+
+
+
+
+
+LA BRETAGNE
+
+
+
+
+I
+
+Foi et poesie des Bretons.
+
+=Le Grand-Be.--Les croix.--Les eglises.--Les clochers.=
+
+
+La baie de Saint-Malo est toute parsemee de rochers sur lesquels on a
+construit des forts qui protegent la ville de leurs feux croises; le
+Grand-Be est un de ces ilots; naguere il etait arme de canons; aujourd'hui,
+le fort abandonne tombe en ruines, et, a l'extremite de son cap, de loin on
+apercoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous
+les regards, et c'est vers cette croix, des que la mer basse laisse a
+decouvert la greve de sable et de granit, que tendent les pas des
+voyageurs.
+
+Apres avoir monte une pente raide et apre, on atteint un plateau nu, aride,
+ou quelques moutons trouvent a peine a brouter une herbe rare; on tourne a
+travers un defile de rochers, et, sur la pointe la plus escarpee, tout a
+coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le
+tombeau de Chateaubriand.
+
+Il n'est pas de plus poetique tombeau: adosse au vieux monde, il regarde le
+nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent a ses pieds;
+point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de
+la mer incessamment remuante, qui, dans les tempetes, couvre cette pierre
+nue de l'ecume de ses flots.
+
+La, il avait choisi sa derniere place, la, les discours s'echangent: on se
+demande quelle pensee l'inspira quand il declara ne vouloir meme pas que
+son nom fut inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilite,
+ceux-la d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilite
+et cet orgueil ont une meme source, un grand desenchantement. Cet homme qui
+avait vu tant de projets avortes, tant d'ambitions decues; ce voyageur qui
+avait parcouru l'univers, visite l'Orient, berceau de l'ancien monde, et
+les deserts de l'Amerique ou nait le monde nouveau; ce poete qui pouvait
+compter les cycles de sa vie par les revolutions, etait envahi, a la fin de
+ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait
+prelude par des Considerations sur les revolutions, il se complut, en ses
+dernieres annees, a ecrire la Vie du reformateur de la Trappe; le silence
+et la solitude du cloitre etaient en harmonie avec la tristesse de son ame.
+Apres avoir ete charge des plus importantes missions, avoir rempli les plus
+hauts emplois, vu a l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus
+puissants, une fois retire du cercle tournoyant du monde, il avait ete
+penetre d'une accablante verite: combien peu vaut l'homme, combien peu il
+fait, combien moins encore il reussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la
+joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour
+tous les hommes un egal dedain, et ce dedain il ne s'en exceptait pas
+lui-meme; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de difference
+d'un homme a un autre homme[1].
+
+ [Note 1: Thucydide.]
+
+Par humilite donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de
+nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un
+d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle
+sera visitee des voyageurs de toutes contrees; ils viendront la regarder,
+et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononce sur les flots par ceux
+qui arrivent et par ceux qui partent pour les regions lointaines; il
+pretend obliger les hommes a savoir qui il est.
+
+Ainsi, o instabilite continue de l'ame humaine! en lui s'unissent les
+sentiments les plus contraires, le desenchantement de la gloire, et la
+croyance en l'immortalite d'un nom; le dedain du scepticisme, et la soif
+des applaudissements; une impression d'humilite de chretien, et un instinct
+de souverain orgueil.
+
+La verite, pourtant, est la: cette croix, signe de l'eternite sur cette
+pierre marque de la mort, est l'immuable temoignage de l'inanite de
+l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand
+ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de meme que Lamennais, son
+compatriote, ordonna qu'elle ne fut pas plantee sur le sien, tous deux
+obeissant a la meme preoccupation, dans la negation comme dans la foi. La
+croix, dominant la tombe ou repose le poete breton, est le symbole du genie
+de sa patrie, de la catholique Bretagne.
+
+La foi, en Bretagne, a un caractere particulier, elle s'allie a une poesie
+propre au genie breton: les objets materiels parlent en ce pays, les
+pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui revele l'ame de l'homme
+conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut
+tromper: des que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et
+le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, a tous les
+carrefours, s'eleve une croix. Il y en a de toutes les epoques; depuis le
+XIIe siecle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; la, simples
+croix de granit exhaussees de quelques marches; ici, croix portant sur
+leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossieres,
+mais toujours empreintes d'un sentiment sincere. La sainte Vierge, les
+Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur,
+ils la partagent, ils l'expriment avec une energique verite. Voyez ce
+tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'eglise de
+Saint-Michel, a Quimperle; c'est une peinture primitive, par une main
+inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect;
+mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive
+souffrance de la mere: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la
+prunelle est presque seule indiquee; cette fixite du regard est
+saisissante, elle vous arrete, on reste la a regarder, on oublie que c'est
+une representation, on voit la Vierge elle-meme, immobile dans sa douleur,
+ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme petrifiee, et pourtant vivante.
+
+A cote, appuyee contre le mur, est placee une statue de la Vierge, concue
+au contraire dans un sentiment delicat et tendre: elle a cette attitude
+penchee, cette tete inclinee, ce doux regard de la mere qui appelle a soi
+le pecheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau
+l'enveloppe avec une grace harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de
+douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses
+bras, qu'elle presente a la terre pour la benir, Notre-Dame de _Bot scao_,
+la Vierge de Bonne-Nouvelle.
+
+On connait la foi des marins a la sainte Vierge, des marins bretons
+particulierement. A Brest, on cherche en vain un musee de tableaux: Brest
+n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port
+rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses
+ancres gigantesques, les forts dresses sur les rochers, le mouvement anime
+des rues ou vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots
+arrivant de tous les points du monde, tout a le caractere precis, positif
+et puissant de la realite du moment: l'homme a enfonce dans le roc les
+pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inebranlablement fixe.
+
+Mais, montez un des escaliers qui menent de la ville basse a la ville
+haute, et, sous une voute, vous trouverez quatre tableaux appendus a la
+muraille; c'est la le musee de Brest, des tableaux de marine dedies a la
+sainte Vierge: le depart du navire; les femmes et les enfants sur la greve,
+a genoux, pendant la tempete; le vaisseau ballotte par les orages, et les
+bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauves
+s'acheminant, un cierge a la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et,
+au-dessous, des legendes touchantes, cris de l'ame qui implore, s'humilie
+ou rend graces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez
+ceux qui sont en mer_! Voila l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et
+son esperance, l'homme vrai: le reste n'etait qu'apparence.
+
+Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les pretextes
+pour temoigner de leur foi: a Saint-Aubin d'Aubigne, entre Rennes et
+Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taille une croix dans une
+epine, une croix qui verdit au printemps, parmi les eglantines et les
+roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pale et
+desolee ou les pierres debout s'alignent par milliers a perte de vue,
+sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siecles leur
+impenetrable secret; quelle est cette croix qui s'eleve sur une eminence?
+C'est une croix qu'ils ont plantee sur un dolmen isole dans la lande, la
+croix sur un autel druidique, en avant de cette armee de pierres qui
+marquent peut-etre le cimetiere d'un grand peuple.
+
+ [Note 1: On voit aussi, a Saint-Vincent-les-Redon, un arbre taille
+ en forme de croix.]
+
+Ailleurs, au carrefour d'une route, pres de Beauport, une source jaillit et
+s'ecoule entre les rochers, a la fois fontaine et lavoir: sur les pierres
+amoncelees, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnee de
+fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les eglantiers
+ont pousse dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle
+de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jesus. Vis-a-vis,
+s'etendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides
+apparaissent les murs a demi detruits d'une vieille abbaye, sans toit,
+ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on apercoit la
+mer bleue qui s'enfonce a l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongee,
+incessante, qui emplit les champs et les airs.
+
+Dans ce pays catholique par excellence, toutes les eglises sont
+remarquables: il n'est si petit village dont l'eglise n'ait quelque partie
+interessante, ou une de ces chaires exterieures, devenues si rares, et que
+l'on voit encore a Guerande et a Vitre, engagees dans la muraille, et d'ou
+le pretre, dans les temps de mission, en certaines circonstances
+extraordinaires, parlait aux peuples assembles sur la place; ou une voute
+entierement peinte, comme a Carnac et a Kernascleden; ou des medaillons de
+pierre et de bois encadrant l'autel de naives sculptures dorees, a Roscoff,
+a Crozon, etc.; ou un tabernacle compose comme un monument architectural,
+une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons,
+ses colonnes, ses domes, ses galeries, ses statues (a Rosporden); un
+confessionnal antique (dans une petite chapelle pres de Chateaulin); un
+baldaquin sculpte en bois ou meme en cristal (a Landivisiau); ou bien
+quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus
+que dans une seule eglise, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de
+Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue a la
+voute de l'eglise et tout entouree de clochettes; aux jours de fetes
+solennelles, pour les noces ou les baptemes, on fait tourner la roue, et
+toutes ces clochettes agitees forment un bruyant carillon qui regle la
+marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
+voix des jeunes filles, chantant des cantiques a la sainte Vierge. Ou bien,
+enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers equarris, ais de chene
+bardes de larges bandes de fer, places au milieu de l'eglise, a cote du
+catafalque de bois noir seme de larmes blanches; le tronc et le cercueil,
+qui rendent sensibles a tous les yeux a la fois la fragilite de la vie, et
+le principe chretien par excellence, la charite.
+
+Les eglises des villes ont parfois de veritables chefs-d'oeuvre, les
+cloitres de Treguier et de Pont-l'Abbe, par exemple, dont les arcades sont
+si sveltes et si finement decoupees; ou les bas-reliefs interieurs du
+portail de Sainte-Croix a Quimperle, vaste page de pierre sculptee avec
+cette delicatesse et cette richesse d'invention, qualites charmantes de la
+jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les
+eglises, pres de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du
+saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas
+ailleurs: saint Cornely, saint Guenole, saint Thromeur, saint Yves surtout.
+Saint Yves a le privilege d'etre represente dans presque toutes les
+eglises, meme celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand
+homme de bien, de ce savant pretre, de ce juge incorruptible est reste
+vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la
+toque sur la tete, entre deux plaideurs, le seigneur richement vetu, en
+habit de velours rouge, tout dore, avec la grande perruque, les bas de soie
+et l'epee, et le pauvre paysan, tout deguenille, des trous aux coudes et
+aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier,
+suffisant, le chapeau sur la tete, presente au saint une bourse d'or; le
+paysan, le regard et l'attitude timides, la tete basse, le bonnet a la
+main, attend humblement la sentence. Il n'a rien a donner, mais la justice
+ne lui fera pas defaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
+et lui tendant l'arret ecrit sur un parchemin, lui donne gain de cause.
+C'est toute l'histoire du moyen age, les trois ordres vis-a-vis l'un de
+l'autre: l'Eglise protegeant le paysan, le faible, contre le noble et le
+puissant.
+
+Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage
+de ces belles eglises du moyen age, temoignage de la piete, de la science
+et du gout de cette forte epoque. Ici la cathedrale de Dol, du meilleur
+temps de l'art gothique, du XIIIe siecle, imposante par sa masse, sa
+grandeur, la noble simplicite de ses ornements, l'harmonie de ses
+proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siecles, a
+l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait baties de fer; la,
+Treguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chene
+noir et brillant, decoupes d'un dessin net et fin, avec une inepuisable
+variete; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des
+modeles a tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Leon
+et sa fleche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'equilibre,
+inebranlable, ceinte de galeries a jour comme de gracieuses couronnes,
+elancant au ciel ses clochetons aux pointes aigues, toute decoupee,
+aerienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un
+legitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de
+Brest, perdu a l'extremite de la presqu'ile, il faut se detourner de toute
+route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons,
+le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une eglise royale, y
+accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni
+aux caprices les plus ingenieux de la Renaissance, a imagine de plus
+delicat et de plus eclatant: portraits sculptes, statues d'un beau style,
+ou deja se reflete l'antiquite, choeur ogival tout cisele, et un jube (on
+sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du
+catholicisme), un jube de dentelle, ou trefles, rosaces, rinceaux, sont
+tailles du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le
+marteau de la Revolution n'a detache que des fragments insignifiants de ces
+belles pierres si purement travaillees. Apres avoir resiste aux folles
+passions des hommes, elles semblent pouvoir defier le temps.
+
+Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variees, les clochers a
+pans coupes de la Renaissance, de la Roche-Maurice-les-Landerneau, de
+Landivisiau, de Ploare, de Pontcroix, de Roscoff, accostes de petits et
+legers clochetons et ornes de balustrades a deux etages, comme les minarets
+de l'Orient; les fleches elevees le long des cotes, celle de Treguier, par
+exemple, percee a jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
+constellee de croix, de roses, de petites fenetres, de croisillons,
+d'etoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les benitiers exprimant
+toujours le caractere de l'epoque: a Dinan, dans une eglise du XIIe siecle,
+une cuve massive, enorme, que quatre chevaliers armes de toutes pieces
+supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siecle est le
+temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une
+eglise du XVe siecle, au contraire, a Quimper, une elegante petite
+colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et
+au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se
+venait poser au bord de la coupe d'eau consacree. Ou bien, et inspires par
+un sentiment plus chretien encore, les benitiers exterieurs, si communs
+dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont a Landivisiau, a
+Morlaix, a Quimperle; le benitier interieur n'est qu'un accessoire; le
+benitier exterieur, isole en avant de la porte, a une signification plus
+precise: il dit ou l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de
+l'ame: le chretien, en avancant la main vers le vase benit, s'arrete, son
+coeur se recueille et se prepare. Les architectes bretons ont bien compris
+cette grave pensee de la religion: les benitiers exterieurs sont de
+veritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin decore
+d'emblemes, de symboles, de tetes d'anges enveloppees de leurs ailes; le
+dais elance, cisele, d'ou pendent les pointes effilees d'une broderie de
+granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble
+inviter le fidele a entrer dans la maison de la priere.
+
+ [Note 1: Il y a un benitier semblable a Corseul.]
+
+
+
+
+II
+
+
+Foi et poesie des Bretons (suite).
+
+=Saint-Thegonec.--Les cimetieres.--Les calvaires.--Cast.=
+
+
+Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idee de
+ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, a
+Saint-Thegonec, entre Morlaix et Landerneau, eglise, chapelle funeraire,
+sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chretien de Bretagne,
+se sont comme donne rendez-vous.
+
+Les cimetieres bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent
+l'eglise; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas meme de portes;
+une grille de fer, posee a plat sur un petit fosse, suffit pour interdire
+aux bestiaux l'acces de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire ou
+sont representees des scenes de la Passion, quelquefois la statue
+agenouillee d'un pasteur regrette, image veneree qui rappelle ses vertus a
+ses fideles paroissiens (a Goueznou), voila les seuls monuments de ces
+cimetieres des villages bretons; les tombes sont marquees par de petits tas
+de terre, serres l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
+recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creuse comme
+une petite coupe ou s'amasse l'eau du ciel, et dont la mere, le fils,
+l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour
+celui qui est couche dans la terre[2]. Ces cimetieres, places au milieu des
+bourgs et des villages, ont peu d'etendue, il faut un petit nombre d'annees
+pour que ces champs de la mort soient combles des corps des generations
+eteintes; les morts bientot sont exhumes pour faire place aux nouveaux
+venus: dans quelques villages alors, a Plouha, les fils, apres avoir
+deterre les os de leurs peres, ont dresse, le long de la facade de
+l'eglise, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus
+aucun corps, froids temoignages d'un souvenir qui de jour en jour va
+s'effacant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, a cote de
+l'eglise, une chapelle funeraire, et la on a recueilli les os des morts
+exhumes: si l'on jette un regard a travers l'etroite ogive qui s'ouvre sur
+ce charnier sombre, on apercoit un enorme amas d'ossements, entasses et
+meles comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marche sur
+terre, solitaires et delaisses jusqu'au jour de la resurrection eternelle.
+
+ [Note 1: A Goueznou, a Plabennec, etc.]
+
+ [Note 2: On voit aussi, en Algerie, de petites coupes creusees dans
+ les pierres sepulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'a
+ desalterer les oiseaux ou a arroser les fleurs qui ornent la
+ tombe.]
+
+Mais, a Saint-Thegonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a
+voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arraches a la
+terre. Avant d'entrer dans l'eglise, on est frappe d'un spectacle
+inattendu: a toutes les saillies du batiment, sous les porches, sur la
+corniche anterieure, sont alignees, accrochees, suspendues l'une a l'autre,
+une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boites,
+surmontees d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crane des
+ancetres, la tete, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le
+_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le resumer. Une
+inscription indique la date et le nom:
+
+_Ci git le chef de_...
+
+On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole
+touchant. Ce sont les archives funebres des familles, non renfermees dans
+la maison ou l'habitude les eut fait oublier, mais a l'ombre de l'eglise,
+devant lesquelles les generations nouvelles passent et se decouvrent, le
+dimanche en venant prier[1].
+
+ [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils a
+ tetes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous
+ les os, et qui sont empiles l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme
+ des ballots.]
+
+Ca et la, sur la corniche, exposes a l'air, gisent quelques cranes de morts
+qui n'ont pas eu de famille et a qui l'on n'a pas donne de cercueil,
+verdis, les yeux pleins de gravier, a travers lesquels pointent des brins
+d'herbe, souvent penches l'un vers l'autre, celui-la appuye peut-etre sur
+celui qui fut son ennemi en ce monde.
+
+Apres avoir passe entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre
+dans l'eglise, et cette eglise est comme un resume de toutes les eglises
+bretonnes: tout s'y trouve, elegant benitier, boiseries sculptees, chaire
+en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la
+Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, a
+fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophetes de
+l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'a la sainte Vierge;
+voute d'or et d'azur au fond tout etincelant; le choeur, l'autel et les
+chapelles laterales, charges de statues, colonnes torses, tetes d'anges,
+fleurs, guirlandes, dorees et peintes de toutes couleurs, un ruissellement
+d'or, de verdure, de rouge eclatant et d'azur.
+
+De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le cote, se
+detache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres
+suintent l'humidite; les assises qui ont pris une teinte noire, separees
+par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de
+deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous
+l'ouvrez, et vous vous arretez ebloui: c'est la le cimetiere, et, dans le
+cimetiere, devant vous, a droite, a gauche, une reunion inattendue de
+monuments: sous le porche ou vous etes, des deux cotes, les statues
+alignees des douze Apotres; en face, une large porte a trois arcs, d'un
+style imposant, la porte du cimetiere, et l'on dirait d'une arche
+triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe
+sous cette porte, couche dans le cercueil, entre non dans la terre, mais
+dans la vie eternelle, le sejour de la joie et de la gloire; a droite, une
+chapelle funeraire, du meme temps que le Louvre de Henri IV, decoree,
+sculptee du bas en haut, comme une chasse immense taillee en granit; enfin,
+a gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces
+calvaires compliques, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de
+statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes
+les plus naturelles et les plus naives, disciples, prophetes, saintes
+femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant
+toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, a plusieurs etages, croix
+sur croix, aux branches chargees de statues, la Vierge, saint Jean, les
+gardes, et, tout au faite, le Christ, les bras etendus sur le monde et les
+yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des
+coupes le sang precieux de ses mains[1].
+
+ [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si
+ remarquables du reste par leur belle eglise, sont plus compliques
+ et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.]
+
+Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funeraire; et
+la, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement
+du Christ, execute dans des proportions colossales, cette scene qui a
+inspire de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes,
+et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complete, en
+donnant a ces personnages si vivement emus l'apparence meme de la vie: vous
+les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages palis; la
+Vierge, les levres pressees sur les pieds livides de son divin Fils, la
+Madeleine bouleversee par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui
+inondent son visage: vous devenez acteur en cette scene passionnee, vous
+etes saisi, pour ainsi dire, par la realite, le coup de leurs souffrances
+vous frappe au coeur, et, ebranle jusqu'au plus profond de l'ame, vous etes
+etonne de sentir des larmes qui coulent de vos yeux.
+
+Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont repandues avec la
+meme profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus
+eloignes de toute route et de tout centre, a Saint-Herbot, dans les
+montagnes Noires, dans un pays de landes, a Saint-Fiacre, qui n'est qu'un
+petit village voisin du Faouet, moins meme qu'un village, un miserable
+hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, pres de
+Quimperle; modeste manoir qui merite a peine, le nom de chateau, on
+rencontre des jubes de bois sculpte, peints, dores, charges de centaines de
+personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches eglises, oeuvres
+admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les
+prodiges et les mysteres de la religion, et conservent chez le peuple et
+raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empecher de se
+demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui
+ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donne aux
+auteurs de ces oeuvres tant de qualites si rares: fecondite d'invention,
+verite du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de
+ces scenes divines? Dans tous ces monuments du moyen age, c'est la meme
+verite, la meme puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se repete, il
+ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherche, comme un musicien qui a
+une multitude d'airs dans la tete ne s'arrete sur un motif que le temps de
+l'exprimer avec une vivacite rapide, et passe a un autre et vous entraine
+dans sa course inspiree.
+
+Il y a une cause, en effet, a cette puissance de creation: cette societe,
+comme un homme qui est parvenu a sa maturite, avait accompli tous les
+travaux necessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siecles
+l'avaient preparee, elle s'etait degagee des langes de l'antiquite, sa
+langue etait faite, ses idees religieuses arretees; la republique
+chretienne est logiquement constituee, elle a son unite. Ce peuple, alors,
+est dans la complete possession de sa force; il ne lutte pas pour creer; il
+n'est pas tire en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est
+pas emporte par ce souffle capricieux et deregle que l'on ne dirige pas,
+mais qui vous pousse, qui nait du desordre des idees et que notre temps a
+justement appele d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les ages precedents ont
+cherche, amasse, rapproche; tous les materiaux sont prets sous sa main; il
+n'a plus qu'a les prendre: c'est le genie meme de l'epoque qui, libre et
+aise, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a
+qu'a s'epancher pour faire deborder ses tresors. Alors l'imagination
+partout eclate, vive et coloree; un meme esprit, dans les monuments d'art
+comme dans la litterature, cree les ornements varies des eglises, invente
+les fabliaux et les contes, trouve a chaque instant des images nouvelles
+pour representer les opinions, les idees et les moeurs; et cette
+imagination, loin de se fatiguer, feconde; car ce n'est pas une production
+factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son
+printemps, toute une suite de siecles qui se couronnent dans le dernier. Et
+voila pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus.
+Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas
+leur pensee qu'ils ont rendue, mais la pensee de tous, de leurs peres et de
+leurs ancetres, avec laquelle ils sont nes, ils ont ete eleves et ont vecu,
+qui a penetre tout leur etre, et est devenue comme une partie meme de leur
+ame. Ainsi, ils ont senti, compris, exprime sans effort, et ces monuments
+de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre,
+mais le temoignage de leur piete et de leur foi, de la piete et de la foi
+de tout un peuple.
+
+La meme foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en
+doutait, que signifient ces signes multiplies d'une piete qui ne
+s'affaiblit pas, ces echarpes de cachemire, dons des femmes de
+l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathedrale de Treguier, et
+ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de bequilles appendues au Folgoat
+par les infirmes gueris? et ces pelerinages de milliers d'hommes qui,
+chaque annee, viennent, comme une armee, entourer de leurs longues lignes
+aux cent replis l'eglise de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux
+qui tapissent du haut en bas l'eglise de la mere de la Vierge, trop petite
+pour ce musee chretien incessamment renouvele? A chaque pas s'elevent des
+chapelles et des eglises neuves: a Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
+a la fois; Lorient, ville toute peuplee de marins et de soldats, vient
+d'elever a ses portes une eglise dans le gout du XIVe siecle; Vitre donne a
+son eglise un clocher neuf et une chaire sculptee; les petits villages
+dressent, dans leur cimetiere, des calvaires a personnages comme au moyen
+age; le calvaire de Ploezal, entre Treguier et Guingamp, est date de 1856;
+Dinan restaure et agrandit sa belle eglise de Saint-Malo; Quimper lance
+dans les airs deux fleches hardies sur les tours de sa cathedrale; la
+chapelle de Saint-Ilan, modele de grace et d'elegance, s'eleve toute
+blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie
+pieuse; Nantes, en meme temps qu'elle batit plusieurs eglises nouvelles,
+acheve son immense cathedrale, dome de Cologne de la Bretagne, auquel tous
+les siecles ont mis la main, et construit cette eglise Saint-Nicolas,
+reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis,
+oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi a
+accomplir en moins de dix ans le zele de son pasteur et la piete de ses
+enfants, avec le produit de leurs aumones et de leurs dons. Il y a quelques
+annees, a Guingamp, on dedia a la sainte Vierge une chapelle placee a
+l'exterieur de l'eglise: statues peintes des douze Apotres, autel
+resplendissant, voute azuree aux etoiles d'or, nulle depense ne fut
+epargnee, nulle decoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
+de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de
+l'inauguration. Ce sont la les fetes nationales des Bretons; ailleurs, les
+peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de
+revolutions qui se succedent; eux accourent de toutes les parties de la
+Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel.
+
+Et quelle piete, quel recueillement, quelle gravite dans le maintien de ces
+hommes et de ces femmes agenouilles sur le pave des eglises! Ce n'est qu'a
+la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complete de l'etre humain dans
+une pensee qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie
+soient aneanties; immobiles dans leur priere, ils demeurent en cette
+contemplation absolue ou l'on se represente les saints, envahis par un
+sentiment de veneration, de soumission et d'humilite, ou l'homme disparait
+et ou il ne reste plus que le chretien. Voila ce qui est plus expressif que
+tous les monuments; ces actes journaliers d'une devotion toujours egale
+montrent l'etat habituel de l'ame.
+
+Traversez, un jour de marche, la place de quelque ville ou bourg du
+Finistere: l'aspect en est varie et anime; ce marche, c'est une file de
+petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de
+marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux
+d'hommes, des ornements de laine tresses sur des roseaux pour les
+chaussures des femmes, des epingles bariolees, a dessins enroules avec des
+perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques,
+de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces
+petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec
+leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur
+le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs
+braies etroitement serrees, tombant tres-bas et attachees sur les hanches,
+de maniere a laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le
+chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent releves
+dessous et le baton a la main, ne se pressant pas, marchant a pas comptes,
+faisant leurs marches sans hate. Mais voila midi: de la haute tour du
+clocher de l'eglise voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze
+coups lentement resonnent; aussitot, a ce dernier coup, tout mouvement
+cesse, tout le monde s'arrete, tout se tait, un grand silence plane sur la
+place; tous ces hommes, d'un meme mouvement, otent leurs grands chapeaux,
+leurs longs cheveux tombent sur leurs epaules, et tous se mettent a genoux,
+se signent et murmurent a voix basse l'_Angelus_. L'etranger, au milieu de
+cette foule prosternee, s'etonne lui-meme de rester debout, et s'incline
+comme involontairement. Puis la priere de la Vierge finie, ils se relevent,
+le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui
+ressemble au murmure de la mer eloignee.
+
+Il me semble les voir encore dans l'eglise de Cast (Finistere). C'etait un
+dimanche, a l'heure des vepres; la cloche sonnait dans le clocher a jour,
+et, sur la route, devant l'eglise, etait amassee une grande foule, hommes
+et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de
+sonner; les groupes se rompirent aussitot, se separant en deux bandes, d'un
+cote les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'eglise. Les
+femmes entrerent les premieres; en un moment, la nef en fut remplie; au
+milieu, les jeunes filles de la confrerie de la Vierge, toutes en blanc,
+mais toutes les vetements ornes de broderies d'or et d'argent, des rubans
+d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et
+retombant en quatre bandes par derriere sur la jupe plissee, le coeur d'or
+et la croix sur la poitrine; dans les contre-allees, les femmes et les
+meres, en costume plus varie, et vivement colore, des coiffes a fonds bleus
+et jaunes, des rubans bleus lames d'argent sur le casaquin brun, des jupes
+rouges, des bas a coins brodes d'or. Toutes etaient a genoux sur le pave,
+la tete inclinee, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli.
+
+Puis, quand les femmes furent placees, une autre porte s'ouvrit par un cote
+de l'eglise, c'etait le tour des hommes; ils entrerent, a la file, d'un pas
+grave et lent, et c'etait un spectacle etrange et imposant. Autant les
+femmes, dans leur costume bariole, etaient scintillantes de vives couleurs,
+autant celui des hommes etait simple et severe, ce qui saisissait
+l'attention, ce n'etaient pas leurs vetements presque uniformes, leurs
+longues vestes brunes, seulement bordees d'un galon rouge, leurs larges
+braies bouffantes; c'etait leur tete carree, les longs traits de leur
+physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entierement leurs fronts
+comme une toison epaisse, et descendant en longues nappes sur leurs epaules
+et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
+portaient le meme costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, a l'air,
+prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur
+les sourcils epais, leurs yeux avaient une expression energique et je ne
+sais quelle fermete dure. On eut dit que ce n'etaient point des hommes de
+notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards
+brillants qu'ils attachaient sur l'etranger, comme pour penetrer sa pensee,
+ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses tetes comme des crinieres
+de betes fauves, donnaient l'idee d'un peuple a part; on pensait a ces
+tribus des deserts de l'Amerique qui errent encore sur les frontieres, des
+races modernes, et qui, avec leur parole breve et sentencieuse, leurs
+gestes rares, leur demarche solennelle, semblent garder le mysterieux
+secret des premiers jours du vieux monde.
+
+Ils defilerent un a un, s'inclinant profondement devant l'autel, et
+s'agenouillerent a leur tour sur la pierre, entourant entierement la grille
+du choeur. C'etait la, la vraie assemblee des fideles; les hommes, comme
+une forte milice, en avant; les femmes derriere, foule plus humble; tous
+ayant oublie tout le reste, ne vivant plus que d'une pensee, tout a Dieu.
+Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous,
+habitants civilises des villes, nous cherchons a expliquer Dieu; meme a
+genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous
+doutons peut-etre s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensees,
+meditations steriles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il
+a fait le ciel sur leurs tetes, la terre qui produit leurs moissons, il les
+a faits eux-memes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui
+peut tout, au fond des cieux et partout a la fois, et, sous ce
+Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils
+adorent.
+
+La priere, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la
+vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la
+religion, source de sa virtualite, qui atteste que non-seulement il existe,
+mais qu'il vit.
+
+
+
+
+III
+
+Les pierres.
+
+=Le Morbihan.--La presqu'ile de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.=
+
+
+Le Morbihan n'a conserve ni la langue, ni l'ancien costume breton; au
+premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est la que la
+surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la
+famille, la piete et la foi inebranlable, il ne le cede a nulle autre
+partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus
+vif au moment de la revolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des
+chouans se perpetua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses
+cotes que choisirent les emigres pour y debarquer et y recommencer la
+lutte; c'est a Quiberon qu'ils combattirent, a Auray qu'ils succomberent, a
+la Chartreuse que sont entasses leurs os, et, pour tout dire en un mot, le
+nom du Morbihan ne se separe pas du nom de Cadoudal.
+
+De meme aussi, c'est a sainte Anne d'Auray que se fait le grand pelerinage
+de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves
+le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a
+l'amour; ils donnent a sainte Anne une part presque egale de l'affection
+tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouee a la sainte Vierge. Le
+pelerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du
+Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus eloignes de la
+Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des
+enfants, des vieillards, qui ont quitte leurs champs, leurs maisons, leurs
+travaux, pour venerer en sa chapelle preferee la mere de celle qui enfanta
+le Sauveur. Et quelle piete! quelle devotion! Des que, de loin, dans la
+lande ou ils marchent par groupes, le chapelet a la main, ils apercoivent
+le clocher de l'eglise, tous aussitot se prosternent a genoux, le front
+courbe, murmurant une priere a voix basse; puis ils se relevent, s'alignent
+sur deux rangs, et, la tete decouverte, a pas mesures, s'avancent vers
+Sainte-Anne, ou leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
+l'arrivee de nouveaux pelerins.
+
+La, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de
+Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni meme
+Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.
+
+Le sol meme a un caractere particulier: il n'y a pas un etranger qui n'en
+soit frappe; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des
+dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entoures de
+quartiers de roc, debris de dolmens renverses; dans la lande, parmi les
+verts ajoncs, surgit le cone gris d'un menhir isole; sur le bord du chemin
+est affaissee, semblable a un grand animal petrifie, une pierre branlante,
+masse enorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement;
+partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquite.
+
+Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractere si determine. Le
+golfe du Morbihan, qui donne son nom a cette partie de la Bretagne, ne
+communique avec l'Ocean que par une passe etroite; s'avancant longuement
+dans les terres ou il decoupe de profondes anses, seme d'iles que l'on
+compte par centaines, qui s'elevent blanches et sans arbres, au-dessus de
+ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques
+de peche, c'est un lac presque ferme, une mer interieure, la mer de
+Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes
+pour defendre l'independance gauloise contre les Romains, et, de chaque
+cote, s'etendant comme des bras, la longue presqu'ile de Rhuis et la langue
+de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
+deja existait au siecle de Cesar.
+
+Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donne
+rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'ile de
+Rhuis, d'abord le chateau a quatre faces de Sucinio, tout ruine a
+l'interieur, les portes et les fenetres ouvertes au vent, mais au dehors
+solide et presque entier; gris, triste et inebranlable, il est reste debout
+comme une sentinelle qui garderait l'entree de la presqu'ile. Plus loin, le
+couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Ocean, ou vecut quelque temps
+Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne
+plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de
+pierres alternees: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux
+cotes dentelees, et le vaste Ocean, et dans l'Ocean, les iles autrefois
+detachees de la terre, Hedic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin
+l'horizon. Dans l'interieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds,
+sont les chambres sepulcrales ou ont ete ensevelis les chefs des peuples.
+
+Tel est le cote de la presqu'ile de Rhuis; sur l'autre rivage, relie a
+celui-ci par quelques pierres druidiques jetees ca et la dans les iles du
+golfe, vous apercevez tout a la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de
+Tumiac; les dolmens et les grottes se succedent, et les menhirs ne se
+comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement
+breton etonne l'etranger, sont disperses une quantite de monuments qui
+attestent l'existence d'une cite puissante. C'est parmi ces monuments que
+se trouvent la _Table de Cesar_ et le _Grand Menhir_. La voila, dans une
+lande, cette fameuse table, dressee encore sur ses piliers qui, depuis deux
+mille ans, n'ont pas bouge; epaisse et large tranche de roc qu'on dirait
+coupee dans une montagne, elle est elevee en equilibre plus haut que la
+taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont
+pas cru qu'elle put porter un autre nom que celui de Cesar, du geant qui
+les avait vaincus.
+
+ [Note 1: Le village du Loc consacre a Marie.]
+
+Faites quelques pas encore dans la lande, a travers les ajoncs epineux,
+vous etes arrete par une masse immense etendue sur le sol. C'est le _Grand
+Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe a la base, il a
+soixante-quatre pieds de long; obelisque colossal, il s'elevait jadis dans
+la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour.
+Depuis des siecles, il git renverse a terre, et tel etait son poids, qu'en
+tombant il s'est brise en quatre morceaux; ils sont la, a la suite l'un de
+l'autre, a l'endroit ou ils sont tombes; on dirait des troncons d'un
+formidable serpent antediluvien. Nul n'a songe a les changer de place.
+Comme soudes au sol, ils dureront autant que le sol meme.
+
+Trois ou quatre lieues au dela, vous rencontrez les grottes de Plouharnel.
+En revenant de la presqu'ile de Quiberon, au moment ou l'on jette un regard
+derriere soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout a l'heure ne se
+verra plus, on apercoit, dans un champ, de grosses pierres peu elevees
+au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renverses et
+on est pres de les dedaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui
+vous semblait couche a terre, vous reconnaitrez que c'est le toit d'un
+edifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds
+pour penetrer dans l'interieur: alors vous avez devant vous une allee
+droite, formee de larges rochers plantes en terre, comme une muraille; au
+bout de cette allee, une chambre arrondie, et, sur le cote, une petite
+chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1].
+
+ [Note 1: L'allee est large de trois pieds, la chambre longue de dix
+ et le cabinet de six. Ces grottes ont ete decouvertes il y a peu
+ d'annees.]
+
+Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui,
+semblables a des dalles monstrueuses, scellent ces sepulcres vides. Trois
+grottes s'alignent a cote l'une de l'autre, paralleles et de meme longueur,
+sepultures familiales ou, pres de la derniere demeure des parents, avait
+ete reservee la tombe du petit enfant.
+
+Mais voici Carnac, et ses celebres et indechiffrables alignements: a mesure
+qu'on approche de Carnac, a droite et a gauche, se dressent, dans les
+champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces
+groupes, le plus considerable et compose des plus gros blocs, s'appelle le
+_Camp de Cesar_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en
+notre France, comme Alexandre et Sesostris en Asie, comme Napoleon en
+Egypte, en Syrie, dans l'Europe entiere: l'homme ne creant pas, ce sont les
+destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et
+dont elles consacrent le nom.
+
+Ces groupes de rocs isoles sont comme les avant-postes d'une armee. Bientot
+on se trouve au milieu de l'armee elle-meme. Tout d'abord, on n'eprouve pas
+cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que la, comme en toutes les
+recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses ou il aspirait, les
+possedant et les tenant en sa main, n'a qu'un etonnement, c'est qu'elles
+soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux
+les nuages, il se demande si ce sont la les Pyrenees ou les Alpes. De meme
+ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur enormite et
+leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couches a terre comme un
+monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous,
+vous voyez s'allonger jusqu'a l'horizon, immobiles et muettes, les longues
+rangees de pierres levees sans nombre.
+
+Elles s'etendent, en effet, en lignes droites, regulieres, egalement
+separees l'une de l'autre comme si le commandement d'un general eut ecarte
+largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat
+est un roc roide, le pied profondement enfoui dans le sol, les plus petits
+au bas des files comme a la queue de l'armee, les plus grands en tete;
+l'homme de nos jours qui les mesure, debout a cote de ces colosses, atteint
+a peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs
+informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent
+refleter les images mornes d'un eternel ciel de decembre.
+
+La lande ou ils sont plantes, seche, apre, s'etend a l'entour deserte et
+silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait
+cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait,
+nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffacable de son
+passage, a amasse, apporte ici ces lourdes masses et les a dressees vers le
+ciel, comme les bras petrifies de geants ensevelis? Celtes? Gaulois?
+Kymris? Nul ne repond: un peuple nombreux a ete, on ignore meme son nom! Ce
+peuple connaissait-il les secrets d'une mecanique puissante pour avoir
+souleve ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou
+si, a force de bras, il les a arraches de la terre, amenes et plantes en
+rangs rigides, quelle pensee l'animait? Est-ce un temple? quelle foi!
+Est-ce une sepulture? quel symbole cache! Une catastrophe sans precedents
+a-t-elle couche dans cette lande une race entiere? un choc soudain a-t-il
+ouvert la terre? l'Ocean, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une
+nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporte? Et les
+peuples voisins auront marque la place de ce peuple evanoui par ces rocs
+inebranlables, temoignage mysterieux d'un desastre qui ne sera jamais
+raconte!
+
+Il y a quelques annees, le savant, le poete qui a recueilli, annote et
+traduit les chants bretons, desira sauver de la destruction un dolmen
+qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le
+transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe pres de
+Quimperle. L'entreprise semblait aisee. C'etait un dolmen de moyenne
+grandeur, et la distance a parcourir etait seulement de quatre lieues. Mais
+lorsque l'on se mit a l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et
+chevaux pouvaient a peine ebranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en
+augmentant hors de toute prevision le nombre des uns et des autres qu'on
+parvint a la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante
+chevaux et l'on mit dix-sept jours a l'amener a la place qui lui etait
+destinee; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levees
+de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on
+suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout
+successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fit que cent pas
+dans une journee. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contree
+qui avait perdu les traditions des ancetres, emut toutes les populations
+des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des
+routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fut
+jamais retablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfoncait lentement dans
+les chemins rompus, il semblait qu'elle y dut toujours demeurer. Elle
+arriva enfin a la porte du parc; ce fut un jour de fete, elle entra comme
+en triomphe, un enfant etait monte dessus, portant des fleurs dans ses
+mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple celebrait le succes
+d'avoir remue une pierre, lui dont les aieux dressaient et alignaient les
+rocs par milliers.
+
+
+
+
+IV
+
+Quiberon.
+
+=Le combat.--Le fort Penthievre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des
+martyrs.=
+
+
+Nos rivages, comme la Grece antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens
+du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la cote
+armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre,
+une presqu'ile etroite et avancee dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces
+bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathetiques evenements, ont
+entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la derniere bataille des deux
+competiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
+chevaleries, Anglais, Francais, Bretons, Chandos et du Guesclin; a
+Quiberon, la rencontre de deux armees, de deux drapeaux, symboles de deux
+societes, gentilshommes descendants des preux chevaliers, republicains
+commandes par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des debris
+de l'ancienne noblesse, massacre supreme qui ferme l'ere rouge de la
+Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voila
+les faits et les noms: magnanimite, courage, nobles paroles, sentiments
+sublimes, l'antiquite n'a rien de plus grand; nous n'avons rien a lui
+envier.
+
+C'est ici, a l'entree de la presqu'ile de Quiberon, pres de Carnac, que
+debarquerent, a la fin du siecle dernier, des exiles francais venant, les
+armes a la main, reconquerir leur patrie.
+
+On ne voit pas sans etonnement dans l'histoire cette tentative des emigres:
+c'est en 1795, la grande guerre de Vendee est finie, les principaux chefs,
+Bonchamps, d'Elbee, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et
+Charette seuls resistent a peine a la tete d'une poignee d'hommes,
+poursuivis, traques, chaque jour pres de succomber. Mais les exiles
+aisement s'abusent: loin de la patrie, les evenements sont passes avant de
+retentir a leurs oreilles, comme l'eclair du canon se voit avant qu'on
+entende le coup. Tant que la guerre de Vendee fut dans sa force, ils y
+attacherent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient
+franchi la Loire eurent ete tues et disperses, quand le fer et l'incendie
+des colonnes infernales eurent saccage le Bocage, les princes exiles
+croyaient encore la Vendee en armes; alors arrivait a Charette, du fond de
+l'Europe, cette lettre de Suwarow, ecrite avec une emphase orientale, mais
+non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait a Charette et a
+Stofflet des cordons et des brevets de generaux; alors on revait une
+expedition decisive dans l'Ouest, et l'on decidait une descente des emigres
+en Bretagne.
+
+Tout, cependant, n'etait pas contraire a cette entreprise: si Stofflet et
+Charette etaient reduits a une grande faiblesse, leur resistance tenait la
+Vendee en eveil; un secours inattendu, un premier succes pouvait la
+remettre debout; les chouans, dissemines par toute la Bretagne, occupaient
+une armee entiere: on n'avait pas juge trop grands les talents de Hoche
+contre Tinteniac et Cadoudal; leurs bandes eparses se levaient tout a coup
+devant et derriere les republicains comme ces globes fulminants, semes sur
+le sol, qui eclatent sous les pas. L'etat de la France aussi semblait
+favorable: maintenant que les decemvirs sanguinaires n'existaient plus, on
+souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mepris
+de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs ou l'on projetait
+de descendre etait un pays ami: des qu'une armee reguliere y mettrait le
+pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris;
+l'Ouest tout entier se leverait; les republicains, dans cette haute maree
+populaire, seraient engloutis; les Vendeens, naguere, s'etaient avances
+jusqu'a soixante lieues de Paris; cette fois, des le premier jour et sans
+tirer l'epee, l'armee liberatrice se retrouverait aussi pres; un prince
+apparaitrait a sa tete, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait a
+grands pas vers Paris, a qui elle ramenerait la paix et ses rois.
+
+Telles etaient les esperances et les illusions. Pour l'accomplissement de
+ces grands desseins, rien n'avait ete epargne; les preparatifs furent
+dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont pretendu
+qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'aneantir les restes de
+l'ancienne marine francaise; on l'a calomniee, on ne la comprenait pas: un
+plus pressant interet la poussait; l'ennemi d'alors, c'etait la Republique.
+Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux emigres, en abondance,
+sans compter. Les republicains furent etonnes de l'immense materiel d'armes
+et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouverent apres la victoire:
+les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours
+pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre a la
+Convention, a _plusieurs centaines de millions_.
+
+Quant aux emigres, la nouvelle de ces puissants preparatifs les avait
+partout ranimes: il en vint des extremites de l'Europe. Un corps entier
+qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de
+l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la
+marine royale accoururent. "On a trouve, ecrivait Hoche, plus de six cents
+epees avec l'ancre sur la garde." Les Bretons, surtout, etaient en grand
+nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du
+moins sur le sol ou ils etaient nes. On composa cinq regiments, dont
+plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Emigrant_;
+l'artillerie avait pour chef un militaire savant et eprouve, le comte de
+Rotalier. L'enthousiasme etait haut comme les esperances; beaucoup
+d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emporterent avec eux,
+nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de des; enfin,
+spectacle heroique et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de
+vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le
+mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils etaient cent
+vingt, tous ages de plus de soixante ans, et leur chef en avait
+soixante-douze. On a vante l'enthousiasme des republicains; celui qui
+animait ces vieillards etait aussi grand et plus admirable; car
+l'enthousiasme et le desinteressement sont naturels a la jeunesse; mais
+eux, dans la vieillesse et apres les epreuves de la vie, ils avaient garde
+entieres ces vaillantes et genereuses vertus.
+
+ [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue a un ruban
+ de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]
+
+Oui, les moyens etaient immenses et les qualites magnanimes: mais ici, des
+le debut, meme avant le depart, se revelent les defauts qui feront tout
+echouer, defauts de cette generation elevee par le siecle du doute, et que
+Dieu semble avoir condamnee et aveuglee jusqu'au bord du precipice, pour
+qu'elle y put immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le devoument,
+l'heroisme, il leur manquait la decision, la nettete de vues; il ne se
+trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, negociateur,
+diplomate, plutot que general, perdit promptement la tete; d'Hervilly,
+officier de details, n'avait ni initiative ni idees d'ensemble; Sombreuil
+arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, etait partage: Puisaye est
+le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent
+que Puisaye, les emigres n'obeissent qu'a d'Hervilly. Puis, au lieu de
+partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un energique effort,
+ils se divisent: le deuxieme corps ne quitte l'Angleterre que trois
+semaines apres le premier; celui-ci debarque le 27 juin, celui-la le 15
+juillet, le troisieme, le plus considerable, qui emmene le comte d'Artois,
+attendra, avant de partir, quelque succes. C'est celui qui vint, deux mois
+plus tard, faire une inutile descente a l'Ile-Dieu. Enfin, pour completer
+leurs regiments, ils enrolent des soldats republicains, prisonniers en
+Angleterre: ces emigres fideles, qui ne connaissent qu'un serment, ne
+songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au
+moindre echec vont deserter.
+
+Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer etait libre; les
+vaisseaux anglais avaient repousse l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de
+Brest pour leur barrer le chemin. Ils aborderent sans obstacle au fond de
+la baie de Quiberon. La, apres quatre ans d'exil, cinq mille Francais
+mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survecu nous ont dit
+leur enivrement en touchant cette terre sacree. Des qu'elle fut en vue, des
+cris de joie et d'amour eclaterent sur les vaisseaux; plusieurs se jeterent
+dans les flots, pour l'atteindre plus tot, et l'embrasserent, avec des
+transports et des larmes, comme une mere. Leur arrivee avait ete signalee;
+les populations environnantes etaient accourues, apportant a l'armee des
+vivres et des provisions: "Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
+dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris
+incessamment repetes: "Vive notre religion! vive notre roi[1]!" En se
+retrouvant et se melant ensemble, parents, compatriotes et compagnons
+d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les
+allait porter en avant, et balayer les champs devant eux.
+
+ [Note 1: Puisaye, _Memoires_, edit. de Londres, 1807, t. VI.]
+
+Les troupes republicaines, en effet, plierent tout de suite, et cederent le
+terrain. Elles etaient en petit nombre; ordre leur fut donne de se retirer
+sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait a perdre la
+Bretagne d'un seul coup. Presque a la fois sont occupes les villes et les
+bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures,
+dix-sept mille chouans arrivent, rompus a la guerre par trois annees de
+combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit.
+
+Mais qui les arrete? pourquoi cette ardente armee reste-t-elle comme fixee
+au sol? C'est que deja eclate parmi eux la desunion, la desunion qui
+accompagne toujours l'exil; alors aussi apparait la petitesse de vues du
+chef. Habitue aux troupes regulieres, d'Hervilly ne dissimule pas son
+dedain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se
+mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir
+formes; il leur faut apprendre a porter l'uniforme, a marcher au pas. En
+vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du
+commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des regiments
+republicains, sans connaitre la charge en douze temps, se voyant meprises,
+murmurent ou s'eloignent. On laisse se consumer sur place cette fievre
+francaise qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et
+ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles
+aigres, en mesquines operations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend
+celui-la; avant meme d'avoir combattu, on doute du succes; il faut attendre
+le second corps d'armee; il faut un refuge, en cas de defaite, et, au lieu
+de pousser devant soi, par ce pays ami ou chaque homme que l'on rencontre
+serait un soldat ou un hote, ou la petite armee republicaine eut ete
+etouffee dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
+dans l'etroite presqu'ile de Quiberon, et dans le fort Penthievre qui la
+ferme; on recule a quatre lieues en arriere du point qu'on occupait au
+debarquement.
+
+Ces dix jours deciderent du sort de l'expedition. Les chouans du centre ne
+voyant pas s'approcher l'armee emigree, n'osent bouger; Hoche qui craignait
+un soulevement general rassemble en hate tous ses soldats; il va aux
+emigres qui ne viennent pas a lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et
+le 7, deja il les a repousses dans la presqu'ile de Quiberon; il les tient
+la accules a une impasse, sur une miserable langue de terre de deux lieues
+de long et de quelques cents metres de large, entre deux precipices des
+flots.
+
+Maintenant l'heure des conseils est passee, celle de l'action est venue;
+ils n'ont plus qu'a se battre et a mourir. C'est leur beau moment, et l'on
+va reconnaitre la noblesse francaise, imprevoyante, temeraire comme la
+jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec
+magnanimite, a Quiberon, comme a Azincourt et a Crecy.
+
+Ils sont enfermes, il faut sortir de la presqu'ile: apres une premiere
+tentative infructueuse et mal combinee (le 8 juillet), un plan est forme
+pour forcer le camp de Hoche: deux detachements, descendant a quelques
+lieues de la, a droite et a gauche, feront un detour, et par derriere
+attaqueront les republicains; a un signal donne, le gros de l'armee emigree
+sortira du fort Penthievre et les assaillira de front: pris entre deux feux
+par des troupes superieures en nombre, Hoche ne peut resister (16 juillet).
+Mais, voila qu'il arrive de ces malentendus qui dejouent les projets les
+plus habilement concus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de
+hasard, mais que Dieu jette a l'encontre des capitaines quand il les veut
+perdre. Le premier detachement est detourne de son chemin par un
+contre-ordre venu on ne sait d'ou[1], il s'egare a dix lieues de la; son
+chef meme, Tinteniac, est tue; la seconde troupe a peine a mis pied a terre
+qu'elle est obligee de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et
+les derrieres des republicains manquent ainsi a la fois; le signal qui
+devait avertir de ce contre-temps n'est pas apercu.
+
+ [Note 1: Des agents de l'interieur.]
+
+Cependant les emigres, dans leur impatience, sortent de la presqu'ile; ils
+ne veulent meme pas attendre ce renfort tant desire, le corps de Sombreuil,
+quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont debarquer. Ils
+marchent en rangs epais contre le camp de Hoche place sur une hauteur et
+defendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher;
+puis, tout a coup, a quelques pas, une batterie se demasque, et une
+decharge meurtriere, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont
+haches en troncons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi a cette surprise?
+Mais ici, ces gentilshommes, qui dedaignaient les paysans, vont leur
+prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troubles et
+desunis, bientot ils se reforment, et, comme si des trouees sanglantes ne
+les avaient diminues, ils alignent leurs rangs, et du meme pas, du meme pas
+qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent a monter
+vers ce rempart d'ou plonge un feu de mitraille qui les decime. Les
+republicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon
+ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: "Il semblait, leur
+disaient-ils apres la defaite, que vous marchiez a la parade.--On s'est
+battu des deux cotes avec energie, ecrivait Hoche, ces hommes egares se
+sont souvenus qu'ils etaient Francais et qu'ils avaient des Francais devant
+eux."
+
+C'est que la plupart etaient des officiers, et ces officiers, qui avaient
+toute leur vie crie _en avant!_ a leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne
+savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en
+perit quarante-trois; de cette troupe heroique de cent vingt vieux
+veterans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couches par
+terre. Il fallut enfin ceder; qu'etait le plus intrepide courage contre des
+feux de peloton? Ils auraient tous peri, des ce jour-la, sans la prevoyance
+du comte de Rotalier; avec ses canons, il arreta la poursuite des
+republicains, et, couvrant la retraite des emigres, les sauva au moins pour
+cette fois[1].
+
+ [Note 1: Son fils tomba pres de lui: "Enlevez cet officier,"
+ dit-il, et il continua a commander.]
+
+Le reste ressemble a toutes les histoires d'infortunes achevees; les
+premieres mailles dechirees, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20
+juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enroles en Angleterre
+desertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armee et les
+emigres que le fort Penthievre, et la garnison de ce fort est composee
+presque entierement d'anciens republicains; la trahison, bientot, le lui
+livre: quand, une nuit, ses soldats se presentent au pied des murs, ceux du
+dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider a escalader
+les rochers. Et alors, c'est une debandade generale, deroute non d'une
+armee, mais d'une population entiere, paysans, femmes et enfants qui,
+depuis quelques jours, s'etaient refugies dans la presqu'ile. Tous fuient
+devant les bataillons vainqueurs qui debordent sur cet etroit espace, tous
+fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversee par la
+tempete, et une cote de rocs ou les bateaux de secours ne peuvent aborder.
+Il ne fallut pas de grands efforts pour venir a bout de cette foule
+eperdue; sauf quelques-uns qui s'echapperent, on les prit par milliers, et
+on les emmena comme des troupeaux.
+
+A cette heure, les deux generaux ont disparu: Puisaye s'est hate d'aller
+mettre ses papiers a l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu
+l'honneur d'etre blesse mortellement le 16, a l'attaque du camp, reparant
+ses fautes par la mort du soldat.
+
+Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, recemment
+debarquee, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens
+soldats. Apres avoir defendu le terrain, pied a pied, contre des forces
+sans cesse croissantes, ils etaient arrives a l'extremite de la presqu'ile,
+pres de Portaliguen; la, reunis derriere un petit mur a demi ecroule, entre
+la mer agitee par l'orage et les rangs redoubles d'une armee nombreuse,
+n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre
+que leur vient la pensee; "Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et
+il fut alors unanimement decide que nous sortirions tous du fort, et que,
+secondes par le feu tres-vif que faisaient les fregates anglaises, nous
+nous precipiterions, l'epee a la main, dans les rangs republicains, ou du
+moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une
+mort glorieuse... Deja Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];"
+mais, a leur attitude, les republicains eux-memes s'emeuvent. Cette poignee
+d'hommes va-t-elle donc perir? Surs de la victoire, ils n'ont que de la
+pitie: "Rendez-vous, braves emigres, s'ecrient-ils, il ne vous sera pas
+fait de mal! nous sommes tous Francais!..." Ah! si ce ne furent pas les
+generaux qui le jeterent, ce cri des soldats etait la voix genereuse de
+Francais qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent!
+Sombreuil, alors, sortit du fort, un general republicain s'avanca, et
+quelques paroles s'echangerent rapidement entre eux.
+
+ [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le
+ vicomte de la Villegourio).]
+
+C'est la ce qu'on a appele la capitulation de Quiberon, niee et affirmee
+avec une egale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie
+du massacre des emigres.
+
+J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent desir de
+chercher la verite, tous les recits qui ont ete ecrits de ce moment
+solennel, et les relations emues des emigres qui s'echapperent plus tard
+des prisons[1], et les ecrivains hostiles aux royalistes, tels que le
+biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et
+conquetes_, ou l'on sent une ame toute francaise, et l'historien de la
+Revolution, M. Thiers, qui juge les evenements en homme d'Etat, et les
+pages sinceres de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon a
+Paris, et qui peint en traits saisissants les hesitations et les angoisses
+du proconsul preoccupe de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
+enfin de Tallien, quelques jours apres, a la Convention; j'ai recueilli en
+Bretagne, sur les lieux memes, les traditions et les souvenirs; et la
+conviction m'a ete donnee qu'il y eut une capitulation, non pas
+capitulation reguliere, le temps et les circonstances ne le permettaient
+pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions memes que l'on
+imposait sont la preuve d'une convention proposee et acceptee.
+
+ [Note 1: Tous, separes par les distances et les annees, s'accordent
+ sur le fait qu'il y eut capitulation.]
+
+Entre ces recits, celui qui porte le plus le caractere de la verite est la
+relation de Chaumereix, qui, lui, ecrit, non a la distance de longues
+annees, mais peu de temps apres son evasion, dans l'annee meme[1]:
+"Sombreuil, dit-il, s'avanca vers Hoche: Les hommes que je commande sont
+determines a perir sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser
+rembarquer, vous epargnerez le sang francais. Le general Hoche lui
+repondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre
+bas les armes, vous serez traites comme des prisonniers de guerre.--Les
+emigres seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui,
+dit le general Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son
+nom: Quant a vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi,
+repondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
+mourrai content, si je sauve la vie a mes braves compagnons d'armes."
+
+ [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine,
+ Londres, 1795.]
+
+Et il se retire, il rapporte a ses compagnons sa conversation avec le
+general republicain[1], et, sur sa parole, les emigres mettent aussitot bas
+les armes.
+
+ [Note 1: Il n'est pas certain que le general republicain qui
+ confera avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le
+ general Humbert; mais cela ne change rien au fait.]
+
+Tel est ce recit d'un temoin oculaire, et la suite des evenements confirme
+sa veracite. Une fregate anglaise s'etait approchee du rivage et tirait de
+meurtrieres bordees sur les republicains: "Du moins, Monsieur, faites
+cesser le feu des Anglais!" s'ecria Hoche. Apres avoir reserve la vie du
+jeune capitaine, il demande a Sombreuil d'epargner ses troupes, fortifiant
+son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que
+signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hesitent-ils a
+fusiller immediatement ces emigres? la loi n'etait-elle pas formelle? Mais
+non, ils attendent la decision de la Convention: Tallien court a Paris; et
+la, son discours se tourne contre lui-meme: "Les emigres, dit-il,
+envoyerent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister
+entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la
+vengeance et la mort?" Les applaudissements l'ont enivre[1]; il ne sent pas
+que son recit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient a se
+rendre a des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand
+l'ordre arrive a Auray de les juger, voyez-vous la stupefaction, la
+douleur, l'indignation de la population, de l'armee, des generaux! Devant
+la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: "Pret a paraitre devant
+Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les
+emigres en prisonniers de guerre!" Et, se tournant vers les soldats
+presents en foule: "J'en appelle a votre temoignage, grenadiers!--C'est
+vrai, repondent-ils." Et a ce serment d'un soldat, la commission militaire
+se separe, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnait pas le droit! Et
+tous les autres officiers de l'armee refusent de juger les emigres; on est
+oblige de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut
+que l'on choisisse des etrangers; c'est a des officiers de la legion belge
+qu'est donnee la mission de condamner ces Francais!
+
+ [Note 1: C'etait le 9 thermidor, anniversaire de la chute de
+ Robespierre. L'entree de Tallien fut une ovation.]
+
+L'iniquite retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fut
+ecoule depuis la chute de Robespierre, c'etait bien toujours la meme
+assemblee, de son premier jour a son dernier, soumise a deux basses
+passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le
+plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les legislateurs feroces.
+Hoche leur ecrivit: "L'humanite ne peut-elle elever la voix? Songez-y,
+citoyens representants, cinq mille Francais!" Pas un ne se leva pour
+l'appuyer. Tallien craignait d'etre soupconne de royalisme, beaucoup de
+ceux qui l'ecoutaient pouvaient etre aussi suspectes; les Montagnards les
+regardaient, ils baisserent les yeux et laisserent executer une loi qu'ils
+abhorraient; pour etre atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre
+eut du se faire a Paris, ils ne l'auraient pas ose; l'opinion leur
+defendait de frapper encore; mais la mort a cent cinquante lieues, la mort
+qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile a resoudre! Qu'etaient
+quelques milliers d'hommes pour cette assemblee qui en avait tant fait
+egorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus!
+
+Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragedie, une des scenes
+pathetiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite
+tous les jours, et qui chaque jour etait denoue par le meme acteur, le
+bourreau.
+
+Tous ceux qui ont raconte les derniers moments des victimes sont des
+emigres echappes au meme sort; et, dans les recits de tous on retrouve le
+meme sentiment; soit qu'ils ecrivent le lendemain du desastre, comme
+Chaumereix, ou de longues annees apres, comme la Villegourio, le Charron,
+Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la meme tristesse
+calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne recriminent pas, ils n'ont ni
+emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dedain pour
+leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines
+passions se sont envolees de leur ame, une seule impression demeure. Ces
+victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans
+l'Amerique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armee, ces enfants de
+quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait pres de son frere, et a
+qui, prisonnier, sa mere s'attachait avec des etreintes desesperees,
+qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la
+mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles
+sublimes, ces actes heroiques, d'autant plus heroiques qu'il semblait
+qu'ils dussent etre a jamais ignores, puisque tous devaient perir; ces
+prisonniers, emmenes de Quiberon a Auray, la nuit, par des chemins mal
+frayes, avec une faible escorte[2], et a qui les officiers republicains
+disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un
+ne manque a l'appel en arrivant a Auray [quelques-uns s'egarerent, les
+lignes de soldats se rompant a chaque instant, ils appelaient et se
+joignaient a l'escorte. Car ils avaient donne leur parole, et ils
+comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernieres
+nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce
+jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'age ou l'on
+accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas
+sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans
+son maitre et qui le suit a la mort; cet autre domestique Malherbe,
+l'histoire a conserve son nom, qui a cet instant supreme, se sent anime du
+souffle de Dieu, et, comme inspire, exhorte a la mort ses compagnons
+etonnes de son eloquence, et les conjure de pardonner a leurs assassins; et
+ces vieillards, veterans des anciennes guerres, qui avaient retrouve la
+force de leur maturite pour marcher contre les batteries, et qui,
+aujourd'hui, decouvrant leurs cheveux blancs, lisaient a haute voix la
+priere des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensees
+de la religion et ses immortelles esperances; et ce pretre se levant au
+milieu des prisonniers: "Chevaliers chretiens, toujours fideles a Dieu et
+au roi, faites un acte de contrition, vos peches vous sont remis!" et les
+soldats republicains qui les gardaient, tombant a genoux a ce spectacle, et
+repetant les prieres des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui
+retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus
+retreci; et, a une heure que l'on connaissait, le silence se faisant
+instantanement dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui
+serrait le coeur, et, tout a coup, l'air dechire par une fusillade
+eclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout a l'heure
+venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient,
+d'Auray, soeurs de charite volontaires[4], qui envahirent litteralement la
+prison, qui intercederent pour obtenir la faveur de servir les
+prisonniers,--car ils demeurerent douze jours dans l'attente de leur sort,
+douze jours d'anxiete, mais aussi d'espoir: la plupart etaient jeunes et ne
+pouvaient se faire a l'idee de mourir; ces femmes devouees qui, plusieurs
+fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vetements, et, ce
+qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mere, de
+la soeur, de l'epouse, et qui savaient meme, don charmant qui n'appartient
+qu'a la femme, meler a leurs encouragements cette gaite legere qui soutient
+le coeur et amene le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme
+entre deux nuages une echappee de soleil; voila les scenes, les paroles,
+les souvenirs que nous ont retraces ceux qu'une amitie vigilante ou un sort
+heureux preserva, ou plutot que Dieu voulut garder pour que ces belles
+actions fussent racontees, pour qu'il fut montre une fois de plus a quelle
+force et a quelle sublimite l'homme se peut elever par le sentiment du
+devoir et par la foi!
+
+ [Note 1: Voy. l'_Expedition de Quiberon_, par Villeneuve de la
+ Roche-Barnaud; _Recit de l'evasion d'un officier pris a Quiberon_,
+ par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier
+ de marine; _Temoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par
+ le V. de la V...g...o; _Expedition de Quiberon_, par le baron
+ Charron; _Recit sommaire de la deplorable affaire de Quiberon_, par
+ le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de
+ Vendee_); _Relation du desastre de Quiberon_, par M. de la Touche.
+ Le recit de leur evasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont
+ surmontes, est une des pages les plus emouvantes de l'histoire de
+ la Revolution.]
+
+ [Note 2: Ce n'etaient pas les royalistes, disait plus tard un
+ officier republicain, qui etaient nos prisonniers, c'etait nous qui
+ etions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]
+
+ [Note 3: Chaumereix.]
+
+ [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougere, Tanguy (femme du
+ peuple, qui fit confectionner des vetements a ses frais pour les
+ prisonniers), Humphry, Hemon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le
+ Normand, Glain, Bear, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
+ ete donnee par M. Theodore Muret (_Histoire des guerres de
+ l'Ouest_); la liste en a ete completee par la _Revue de Bretagne et
+ de Vendee_.]
+
+Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui
+excite un interet plus attendrissant, Sombreuil: il etait jeune, beau,
+brave; il avait quitte sa fiancee, ne voulant l'epouser qu'au retour de
+cette expedition: il brulait de cet amour de la gloire qui va bien a la
+jeunesse; il revait de lauriers a deposer aux pieds de celle qu'il aimait.
+Membre de cette famille qui avait tant de fierte et un coeur si haut, digne
+fils de celui qui commandait les Invalides, digne frere de celle qui but un
+verre de sang le 2 septembre pour sauver son pere, il etait predestine a la
+mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: "Votre
+famille est bien malheureuse!" lui dit-il. En s'exemptant lui-meme de la
+capitulation, il etait deja condamne; mais il inspirait une sympathie
+universelle; les generaux semblaient lui fournir les moyens de se sauver:
+une sorte de liberte lui etait donnee, il n'etait pas renferme comme les
+autres prisonniers, les officiers republicains le faisaient manger a leur
+table; mais leurs sentiments et les siens etaient trop contraires; bientot
+il refusa ces marques de preference, et retourna avec ses compagnons a la
+tete desquels il ne devait plus marcher que pour aller a la mort.
+
+La encore, dans la prison, il exercait, par sa grandeur d'ame, une
+suprematie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa
+serenite. Cette serenite pourtant se dementit un jour: tandis que la
+liberte ou on laisse les emigres leur donne un plus vif espoir, tout a coup
+arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine
+fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
+l'ame jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves
+gens; sans sa condescendance, ils eussent peri, mais dans les rangs de
+l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensees furent troublees par un
+mouvement de folie; car tout homme qui se resout a se donner la mort est
+frappe dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le
+plus fort; qui n'aime plus ce don sacre de la vie ne s'aime plus, et qui ne
+s'aime plus a perdu le sens de lui-meme. Dans son desespoir, il saisit un
+pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande
+ame se souillat par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se
+jeta aux pieds de l'eveque de Dol, et il ne fut plus que chretien. Et quand
+la sentence fut prononcee, tous les deux on les vit, le vieil eveque aux
+cheveux blancs, suivi de ses pretres venerables qui s'avancaient sur deux
+lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouilles
+et courbes sous la benediction du vieillard, et Sombreuil, la tete haute,
+marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient etaient
+emus de pitie en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du
+supplice, des mots simples, d'un Francais et d'un chretien, de ces mots
+comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et
+qui elevent l'ame: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: "J'ai
+l'habitude de regarder mon ennemi en face!" Quand on lui commande de se
+mettre a genoux: "Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice,
+mais je me releve devant vous qui n'etes que des hommes!" Ces paroles du
+jeune capitaine, le soir on les repetait parmi les fideles royalistes
+emprisonnes et parmi les officiers republicains, et les uns et les autres,
+en le louant, disaient: "La France a perdu un de ses nobles enfants, qui
+eut ete grand pour la gloire de la patrie!"
+
+Apres lui, les autres prisonniers furent rapidement immoles: "Ils ont mis
+le pied sur la terre natale, la terre natale les devorera!" avait dit
+Tallien: trois commissions fonctionnaient a la fois, a Auray, a Vannes et a
+Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de
+_cent trente-sept_ renfermes le matin dans la prison, il n'en resta, le
+soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt
+par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristes et
+obeissants, se hataient d'accomplir leur tache de bourreaux, et
+s'eloignaient aussitot de ce champ de carnage; les fosses etaient a peine
+recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les
+corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pature.
+
+Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charite, et on
+les montre au voyageur, amonceles sous le monument de marbre qui leur a ete
+eleve pres d'Auray, a la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces
+inscriptions touchent moins que le lieu meme ou ils ont peri: j'ai vu ce
+champ qu'on appelle d'un nom sacre, le _Champ des martyrs_, une prairie
+longue, verte, entouree de haies; a l'entour, la campagne est solitaire et
+silencieuse. Il n'y a la rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription
+au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, la ils sont tombes_! C'est
+une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse francaise
+est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la
+Revolution l'avait decimee en detail; cette fois, elle frappa de cette arme
+que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers
+de tetes. L'ancienne armee, celle qui avait combattu contre le grand
+Frederic et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous
+d'Estaing, d'Estrees et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes
+familles, en perdant leurs fils en un meme jour, furent eteintes. Parmi les
+noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de
+notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fenelon, Montesquiou, Chevreuse,
+d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La
+Peyrouse, parent du celebre navigateur, Foucault, des anciens intendants de
+Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frere de Charlotte Corday, plusieurs fils
+des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier,
+Coetlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de
+l'ecrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aieul etait
+au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine
+de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux president Brisson au temps
+de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange,
+d'Arbouville, de la famille du general qui s'est illustre en Afrique, la
+Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frere de celui qui fut sauve,
+Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement
+resister a Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jerusalem, Kerolan,
+Vauquelin, Rouge, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la
+capitulation, se jeta a la nage pour aller porter l'ordre a la fregate
+anglaise de cesser le feu, et revint, autre Regulus, partager le sort de
+ses compagnons, etc., etc.
+
+"La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean
+IV avait erigee sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la meme terre
+recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1]."
+
+ [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendee_.]
+
+Pendant les executions, des femmes veillaient aux environs, pretes a
+secourir ceux qui parviendraient a se sauver; une vingtaine a peu pres
+eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta a
+terre au moment ou l'on tira et qui s'echappa; un autre, un jeune homme,
+Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes,
+s'elanca des rangs des victimes et s'enfuit a travers les champs et les
+marais; il avait franchi une petite riviere a la nage, et etait pres
+d'atteindre un bois ou on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba
+au lieu meme ou, quatre cents ans auparavant, son aieul, le marechal de
+Rieux, etait mort a cote de Charles de Blois[1].
+
+ [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pelerinage a Sainte-Anne d'Auray_.]
+
+"Les emigres de Quiberon, a dit Napoleon, sont descendus les armes a la
+main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur
+roi, ils etaient salaries de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'etaient
+pour la cause de leur roi; la France donna la mort a leur action et des
+larmes a leur courage; tout devoument est heroique[1]."
+
+ [Note 1: _Memoires_.]
+
+Un poete viendra, un jour, qui redira ces scenes pathetiques, et, comme
+Shakespeare, deroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie,
+l'epopee de nos gloires et de nos malheurs, de nos heros et de nos martyrs;
+et il lui suffira, pour etre sublime, de representer la verite.
+
+
+
+
+V
+
+Les Rochers.--Combourg.
+
+=Madame de Sevigne et Chateaubriand.=
+
+
+En sortant de Vitre, on suit un joli chemin qui serpente; a un detour, on
+longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barriere, au bout de ce
+mur, separe le chemin d'un vaste preau: on est arrive. Ce preau c'est la
+grande cour; a droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; a gauche,
+les servitudes; au fond des batiments en equerre, au milieu desquels
+s'eleve une tour a plusieurs pans, le chateau. Les gravures en donnent une
+assez exacte idee; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout a fait un
+chateau. A peine depuis deux siecles y a-t-on touche. A l'exception de la
+teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait etre au
+temps de madame de Sevigne.
+
+Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure emeut plus
+que ces grands chateaux que l'on rencontre partout et qui s'etalent
+somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une ame
+qui vivifie tout, et qui donne un sens a ce que l'on voit. On n'est point
+ici etranger et isole, on marche accompagne d'une personne que l'on ne voit
+pas et qui cependant est presente, cette charmante femme, si vive et si
+gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en etaient animes et
+rejouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque
+lieu qu'elles aillent, et des le premier moment, deviennent le centre d'un
+monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce
+et legitime royaute.
+
+Aussitot, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses recits
+reviennent en notre pensee. C'est dans cette cour qu'un dimanche, a
+l'instant ou elle finissait d'ecrire a sa fille quelques-unes de ces lignes
+d'une tendresse qui ressemble a la passion, en regardant par la fenetre,
+elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, "quatre carrosses
+a six chevaux, avec cinquante gardes a cheval, plusieurs chevaux de main,
+et plusieurs pages a cheval. C'etaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de
+Lavardin, MM. de Coetlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les eveques
+de Rennes, de Saint-Malo..." On suit cette brillante societe dans le salon.
+Ce salon, a peu de details pres, est le meme qu'en 1672; au
+rez-de-chaussee, eclaire a la fois par la cour et par le jardin, tout en
+boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que
+nos papiers peints moires et lustres; une vaste cheminee, large, profonde,
+avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans
+ce temps, semblent faits pour durer des siecles; sur la cheminee une de ces
+hautes pendules incrustees d'ecaille et de cuivre, comme on en voit dans
+les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres
+sculptes, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de
+magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes meme, les Rabutin,
+les Sevigne, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi
+laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son
+papier, elle echangeait des pensees et continuait la causerie etincelante,
+gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main
+et dont on s'arrachait des copies.
+
+Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carre, a
+grandes allees droites, "tout a fait sur le dessin de Lenotre" avec des
+arbres artistement tailles et une double ligne d'orangers vieux deja de son
+temps, un vrai jardin francais, avec une terrasse a l'une des extremites.
+Les Rochers sont situes sur un plateau et la terrasse en est le point le
+plus eleve: de la, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme
+un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'a
+l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et
+landes; a peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres:
+tout fait silence, on est au bout du monde, dans un desert. Et, en se
+retournant, on a devant soi le jardin ferme par les arbres du parc comme
+par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la
+tristesse du paysage: bientot, le calme universel qui plane autour de vous
+envahit et domine l'ame, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le
+pas.
+
+Dans le parc, meme solitude: le mail a ete abattu, mais ils existent
+toujours ces vieux arbres qu'elle-meme avait plantes, qu'elle avait vus
+"pas plus hauts que cela," et qui avaient forme ces belles avenues
+couvertes dont elle disait: "C'est passer une galerie que d'aller au bout."
+C'est la qu'elle se sauve des le matin, emportant avec elle un "petit
+livre, un livre de devotion et un livre d'histoire," Tacite, la _Vie de
+saint Thomas de Cantorbery_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le
+plus souvent Nicole, Nicole qui est "de la meme etoffe que Pascal," qu'elle
+ne se lasse pas de louer, de recommander a sa fille et a ses amis, et dont
+elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, "faire un bouillon
+pour l'avaler." La, elle passe des jours "toute seule, tete a tete, revant
+un peu a Dieu, a sa providence, possedant son ame," allant du livre de
+devotion au livre d'histoire, "cela fait du divertissement," de temps en
+temps interrompant sa lecture pour admirer "ces beaux arbres devenus grands
+et droits," ces longues allees "ou l'on est mieux que dans une chambre," ou
+il ne vient personne, et dont "rien n'egale le silence, la tranquillite et
+la solitude."
+
+Vous figurez-vous cette grande dame habituee a la conversation des plus
+beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et
+la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingue aux Etats de
+Bretagne, venaient chercher, emmener malgre elle, et dont il semblait qu'on
+ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbee et ravie par la tristesse de
+ces bois solitaires? afin de la mieux savourer "marchant a l'aventure,"
+pretant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, "ah!
+la jolie chose qu'une feuille qui chante!" et s'arretant au bout d'une
+allee "ou le couchant fait des merveilles!"
+
+Ce n'etait pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui
+degenere en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des
+phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le genie se fortifie par
+les contrastes, ainsi que Moliere, si plaisant au theatre, si morne dans le
+monde, cette femme eblouissante de gaite sentait naivement la poesie du
+spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caracteres
+faux, mais qui eleve les ames droites et sainement trempees.
+
+Elle restait tard en ces bois: "Je n'en reviens pas que la nuit ne soit
+bien declaree, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon
+air." Cette chambre est une piece au rez-de-chaussee, longue, a panneaux de
+boiserie comme le salon, et eclairee par une seule fenetre: au fond, le
+lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; pres de la fenetre,
+le secretaire ouvert, et l'ecritoire de laque et le registre ou elle
+recueillait les meilleures pensees des auteurs; puis, dans un angle, le
+cabinet avec l'etroite psyche drapee, et les boites et les petits
+ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas ou elle s'asseyait
+pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voila le lieu choisi, separe
+des grands appartements ou elle se retire le soir, "une bonne chambre avec
+un grand feu."
+
+Ce n'est plus le temps de la reverie vagabonde, c'est l'heure de la
+meditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en
+compagnie de son fils ou de l'abbe, ou de quelqu'un de ces familiers que
+l'on avait au XVIIe siecle, intermediaires entre le serviteur et le maitre,
+dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant a M. le Prince_, et que
+l'on traitait, a qui l'on parlait avec une simplicite aimable qui mettait a
+l'aise sans humilier. Elle preferait lire a deux, car "il y a une grande
+difference entre lire seule ou avec des gens qui relevent les beaux
+endroits et qui reveillent l'attention." Et ces livres (elle fait observer
+qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des
+histoires, Amyot, Josephe, Davila, Guichardin, des traites de philosophie,
+Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Peres, les _Homelies_ de saint
+Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle
+a sous la main les moralistes, les poetes, les ascetes, qu'elle a apportes
+de Paris, et ranges dans son cabinet; peu de romans; et si elle "se laisse
+prendre a la glu de la Calprenede et de sa Cleopatre," ce n'est qu'un
+moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.
+
+Telles etaient les etudes habituelles aux femmes de la plus haute societe
+de ce temps, des etudes serieuses, solides, presque viriles; la plupart, et
+madame de Sevigne la premiere, savaient et parlaient plusieurs langues,
+l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces etudes, elles les
+continuaient non-seulement jusqu'a l'age ou elles se mariaient, mais toute
+leur vie, non pour s'en prevaloir, mais pour etre capables de converser
+avec les hommes, de connaitre les choses les plus utiles au vrai but de la
+vie, pour s'ameliorer et se perfectionner. De la cette surete de jugement,
+cette justesse de gout, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui
+s'unissaient a la grace, a la legerete, a la delicatesse propres a la
+femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si
+attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sevigne,
+ecrivait un petit livre de recits, de portraits faits d'apres les modeles
+qui avaient passe autour d'elle, ou des lettres, memoires improvises, qui
+mettaient en scene le roi, et la cour, et la ville, et toute cette societe,
+la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait
+a peine, dans ces lettres ecrites sans effort, au vol de la plume, les
+juges les plus difficiles reconnaissaient, et la posterite admire en
+s'etonnant la fine observation et la peinture fidele des hommes, des
+moeurs, des caracteres, et la pensee, l'eloquence, le style precis, la
+force comique, mieux encore le veritable esprit et le charme, les plus
+rares qualites des grands ecrivains.
+
+Madame de Sevigne n'a pas decrit son chateau; si elle jette ca et la
+quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est a
+propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une preoccupation vaniteuse
+ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce
+peu de mots, elle donne une idee exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on
+va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au
+contraire, s'est attache a faire un imposant tableau du lieu ou il passa sa
+jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre
+colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit apres la lecture de ses
+Memoires, c'est un chateau immense, aux vastes salles sans nombre, un
+desert de pierres, _ou auraient ete a l'aise cent chevaliers avec leur
+suite_; du village il est a peine question; on voit seule la terrible
+forteresse, noire, menacante, isolee, surgir du milieu des bois. Les
+habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion enorme: le
+pere, dur, silencieux, redoute de toute sa famille, renferme le jour, et
+n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la
+presence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa
+femme et de ses enfants; la mere brisee et mourante sous cette etreinte de
+fer; la soeur revant melancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat
+sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage
+comme Hippolyte, passant ses journees dans les bois, et, un fusil a la
+main, s'enivrant de l'independance des landes desertes. On dirait d'une
+famille des temps homeriques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de
+montagnes, qui communique a peine avec le reste du monde, et dont les fils
+sont deja des heros: par son aire haut montee, par ses premiers coups
+d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle des le
+commencement.
+
+A l'exception de quelques bois qui ont ete abattus, rien n'a change a
+Combourg: la grande allee pres du preau, les servitudes, le preau meme, les
+marronniers au pied du perron, le chateau, sont intacts; l'impression que
+l'on recoit n'est pourtant pas tout a fait d'accord avec celle des
+_Memoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans etonnement qu'on
+le trouve a la fois si considerable et si rapproche du chateau: c'est, non
+pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux
+maisons des XVe et XVIe siecles, en pierres de taille, separees, isolees
+l'une de l'autre par d'etroites ruelles, comme dans plusieurs villes de
+Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis feodaux. Le portail de
+l'avant-cour du chateau s'ouvre directement sur l'une des rues; le chateau
+est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait
+partie integrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.
+
+Vu du preau, le chateau, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus,
+ses machecoulis, sa facade morne percee de deux ou trois fenetres, son haut
+perron, a un aspect imposant; mais, a l'interieur, l'effet n'est plus le
+meme. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite,
+etroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent a des puits
+entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pieces qui seraient
+grandes a la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands
+chateaux de Clisson, de Tiffauges ou meme de Sucinio; le reste n'est que
+chambres de dimension mediocre et petits cabinets dans les tours; on
+cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les
+a vite comptees et visitees: non-seulement cent chevaliers et leur suite
+n'y auraient pas ete a l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes
+y seraient genees.
+
+Cette exageration sur un point si facile a verifier donne quelques doutes
+sur le reste. Puis, en parcourant le chateau, on vous montre la chambre de
+Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, a
+fenetres etroites, qui l'empechent d'etre sombre plutot qu'elles ne
+l'eclairent. On y a apporte les meubles qu'il avait dans sa chambre a
+Paris, en ses dernieres annees: un petit lit de fer, des rideaux de calicot
+attaches a un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un
+benitier de fer, une table du bois le plus commun. Voila les meubles de M.
+de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est la la
+table ou il ecrivit cette pompeuse description du chateau de ses peres, et
+ou, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de
+rediger, en tete de ses memoires, une si complete genealogie de sa famille!
+tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
+moine! A la fois la superbe montant au faite et s'ecriant: Voyez comme je
+suis grand! et l'humilite descendant plus bas que le dernier des visiteurs!
+On ne s'abuse pas a cette simplicite affectee; ce n'est pas l'imagination
+qui l'a egare; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un
+contraste sensible a tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau,
+que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au
+manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette
+humilite s'etale si publiquement qu'elle produit le meme effet que la plus
+dedaigneuse fierte: on en est blesse, on la dedaigne aussi et l'on n'en
+tient compte.
+
+Il est des ecrivains qui gagnent a etre frequentes; telle est madame de
+Sevigne. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur;
+c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et
+madame de Sevigne, en ecrivant, est restee femme. M. de Chateaubriand, au
+contraire, tend sans cesse a ne pas paraitre homme, il pose comme un etre
+en dehors, au-dessus de l'humanite; il ne songe qu'a se faire admirer; il
+n'a ni naturel ni naivete, on sent partout l'effort, dans son style comme
+dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois a
+l'admirer, on ne parvient pas a l'aimer; et l'on ne va pas volontiers
+chercher un maitre qui vous parle toujours de haut. Madame de Sevigne se
+fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
+plus on la connait, plus on desire la visiter.
+
+
+
+
+VI
+
+Saint-Ilan.
+
+=Colonie agricole.--un poete et un soldat bretons.=
+
+
+Lorsque l'on suit la cote apre et haute de la baie de Saint-Brieuc, a une
+lieue environ de la ville on apercoit une fleche neuve et elegamment
+decoupee qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
+chapelle indique aussitot quelle pensee a inspire cette colonie
+d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charite ouvert au repentir, a la
+renaissance morale et au devoument.
+
+Bientot apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les etables, les
+ateliers, les batiments d'exploitation groupes sur une pente douce qui
+descend a la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultives, les arbres
+plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraiches: on sent partout
+une sollicitude intelligente et toujours presente. Dans les sentiers
+sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes
+garcons, vetus de la blouse uniforme du travail: a leur air, a leur tenue
+reguliere, on reconnait que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les
+disciplinant la regle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse,
+le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la
+reponse; les hommes, une demarche grave, une physionomie sereine et
+serieuse a la fois, quelque chose de concentre et d'ardent, comme on se
+figure les premiers chretiens: ce sont, en effet, des chretiens, et les
+enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnes, retires du
+vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail a la vie de
+l'ame et a la sante du corps; les _freres laboureurs_, d'energiques
+successeurs des moines qui defricherent du meme coup, en Bretagne, les
+champs et les coeurs. Et ces freres, et ces orphelins guides par quelques
+pretres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondee par un poete[1],
+ruche d'ou se sont deja elances des essaims nombreux d'agriculteurs, mere
+feconde dont les enfants sont destines a couvrir un jour l'Armorique de
+leurs associations laborieuses, realisant, sans emphase et sans discours,
+l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le
+signe de la croix.
+
+ [Note 1: M. Ach. du Clesieux.]
+
+Pres de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naif
+manoir_[1] entoure et surmonte de grands arbres entre lesquels on voit la
+mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui etonne
+l'habitant des populeuses cites, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite
+il se sent penetre, dont il jouit et goute la saine quietude; le silence
+sur la terre, et dans l'eloignement le bruit de la mer, ce murmure des
+flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le meme, et que le coeur
+ecoute, toujours attentif et egalement charme de cette plainte monotone,
+lui qui change incessamment.
+
+ [Note 1: M. Sainte-Beuve.]
+
+On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la
+famille, est decore de tableaux recueillis avec un soin delicat et sous
+l'inspiration d'une pensee unique: des sujets religieux, une vue de Rome,
+le _forum_ seme de ruines, image immortelle de la societe paienne detruite,
+quelques portraits, celui de Bretignieres, un des fondateurs de Mettray, du
+prince Theodore Galitzin, qui deposa 25,000 francs sur la premiere pierre
+de la chapelle de Saint-Ilan, et, a une place choisie, present
+inappreciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et
+sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mere sainte, et le fils, ce
+_Platon purifie_, selon le mot du grand philosophe chretien[1], ils
+conversent un soir, appuyes a une fenetre, les yeux au ciel, refletant en
+leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensees montent de leur ame,
+ils ont cette aspiration de l'immortalite qui, dans les natures elues, se
+change en une passion epuree, et les souleve de la terre et les
+transfigure, comme si deja elles vivaient de la vie eternelle.
+
+ [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.]
+
+Cabinet d'etude, lieu de retraite et de priere, la on se recueille et l'on
+medite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphere calme descend sur
+vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutume.
+
+La, passe la meilleure partie de ses jours le poete qui, naguere, au temps
+des vives luttes litteraires, combattit au premier rang, et qui, sorti
+jeune encore de la bataille, a fait de la charite la mission et le but de
+sa vie. Souvent il se mele a ces freres laboureurs, a ces enfants qu'il
+instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs,
+sous le ciel, a cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'ou
+l'on revient toujours le coeur content et le front degage; la vaste etendue
+des champs qui s'enfoncent a l'horizon, la terre ou le germe croit sans
+bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hate,
+avec serenite. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille reunie,
+l'epouse pieuse, les filles belles de cette beaute eclatante et ferme des
+filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus
+naitre, et a qui il parle avec cette familiarite, ce tutoiement du maitre
+respecte qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure
+bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
+de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierte nationale
+qui semble protester et revendiquer son antique gloire.
+
+Je la vois encore, la belle jeune fille, a qui nous etrangers de France,
+nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commenca un chant de
+guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, heroique recit d'une lutte corps
+a corps de Bretons contre Francais, et ou les Bretons etaient vainqueurs:
+
+ Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,
+ S'apprete un combat, combat de renom.
+
+Coupe en courtes strophes, tantot le chant retentissait cadence comme le
+pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantot il semblait
+suivre les coups repetes des epees sur les casques d'acier. Et la jeune
+Bretonne, aux yeux brillants, debout pres du piano muet, sans autre
+accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs,
+s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal:
+
+ J'apercois Lez-Breiz, suivi de ses gens,
+ Bataillon nombreux arme jusqu'aux dents;
+
+ou de sa voix fiere entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz:
+
+ Treize combattants tombes sous ses coups!
+ L'insolent Lorgnez, le premier de tous.
+ Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,
+ Et se delassait a les regarder[1].
+
+ [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poetiques_.]
+
+Et nous, souriant a cet enthousiasme, nous admirions sa beaute pure, et
+cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure ideale de la
+Bretagne des anciens ages, celebrant les chocs chevaleresques et chantant
+d'heroiques morts.
+
+Ou bien, ce sont d'autres scenes d'un caractere antique: a la fin du repas
+qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguere
+vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maitre de
+Saint-Ilan. Le poete, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une
+place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine
+la croix qu'il a payee du prix de ses blessures, s'asseoit a la table
+hospitaliere ou on lui sert une coupe d'un vin qui rejouit son coeur. La
+tete droite, la physionomie grave, de cette gravite que donne l'habitude de
+l'obeissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif,
+en cette placidite propre aux vieux soldats qui, a la fin de leur vie, se
+recueillent silencieux dans le souvenir des combats eloignes.
+
+Quelques mots du poete raniment ces souvenirs profonds, les etrangers
+l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis
+longtemps fermees du livre de son passe. On se sent grandir a ces recits de
+guerre, de ces combats qu'on n'a pas livres, mais qui reveillent en nous
+les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le
+devoument et le mepris de la mort. Il dit les guerres homeriques ou il se
+trouva, le siege de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons,
+ou les assieges furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France,
+Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blesse au
+haut des airs. Il etait du petit nombre des soldats d'elite qui
+accompagnerent l'Empereur a l'ile d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et
+soucieux errer sur la greve, s'arreter au bord de la mer, du cote de la
+France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eut voulu passer
+par dela. Et quelques jours apres c'etait le depart, et la marche rapide a
+travers la France, et la troupe fidele grossissant dans sa course,
+entrainant avec elle les volontes et les coeurs, puis courant vers le nord
+heurter les nations, et se dissipant et s'evanouissant enfin aux coups de
+la foudre.
+
+Et, apres avoir rappele ces luttes de geants, ces efforts d'un heros qui
+combat le monde et ce desastre sans retour, lorsque ses levres se
+fermaient, le vieux soldat demeurait accable et morne; les yeux baisses, il
+ecoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine
+d'une armee qui fuit dans les ombres.
+
+Le poete, alors, pressant sa main d'une etreinte affectueuse: Marc
+Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se
+sont passes,
+
+ Je te dis: d'un projet je sens la noble envie:
+ Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Une larme brilla dans ton oeil expressif,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et ton front devint fier comme un jour de combat.
+ Puis, bientot poursuivant notre obscure conquete,
+ D'un groupe d'orphelins tu marchas a la tete.
+ Le matin, le clairon annoncait le reveil;
+ Je te vois, devancant le lever du soleil,
+ Guider tes vingt enfants a l'apre labourage,
+ Et par des chants pieux ranimer leur courage.
+ La journee a sa fin, tu t'asseyais alors,
+ Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,
+ Le mien etait d'ouvrir a ces intelligences
+ Les regions de l'ame et des humbles sciences;
+ Et, lorsque finissait l'heure de la lecon,
+ Prenant sur tes genoux le plus petit garcon,
+ Retenant mieux que lui le sens de la parole,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ D'un jour rempli goutant le repos plein de charmes,
+ Que de fois je serrai ta main forte avec larmes!
+ Et, depuis, le Seigneur a beni nos travaux[1].
+
+ [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _a Marc Jaffrain_.]
+
+Et le poete encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a
+saisi la charrue_, la _terre fecondee_ par les sueurs, la pensee marchant
+_dans des sentiers nouveaux_, les _biens reparateurs_ repandus _par la
+grace d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complete et benie_,
+
+ Dont apres vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui!
+
+Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces
+quinze ans de travaux, de vive ardeur et de devoument, un naif sourire
+eclairait le front du vieux soldat; il se rejouissait de ce bien qu'il
+avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poetes, aux ames noblement
+douees, il avait deja oublie.
+
+Le paysage qui encadre ces scenes familieres ou heroiques, a une grandeur
+solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon
+sous sa ligne sombre_, comme dit le poete[1]; a de certaines heures, apres
+qu'elle s'est retiree a une longue distance, en laissant nue sa greve de
+sable fin ou se dessinent mille meandres, elle revient precipitee,
+grandissant a chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace
+lentement delaisse. Alors le pere: Allons, a cheval! a cheval!
+
+ [Note 1: Amedee Pommier.]
+
+ Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!
+
+en avant dans la mer! Vis-a-vis de ces flots qui s'avancent d'un
+irresistible mouvement, l'homme a comme un desir sauvage de lutter avec
+eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux
+elements sa superiorite et sa force souveraine. Et, le front battu par la
+brise, aspirant l'haleine amere, tous deux vont au-devant de la masse d'eau
+vivante et profonde, et un cri de male volupte s'echappe de leurs levres:
+
+ Ta joie, o jeune fille, est l'azur du ciel meme!
+ La vague ou nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,
+ Fait naitre sur ta joue un reflet de corail,
+ Quand tu t'emeus de ce bapteme[1].
+
+ [Note 1: A. du Clesieux, _Promenade_.]
+
+Ainsi se passe la vie du poete, face a face avec la nature, vie de la
+famille et du travail qui garde comme un souvenir des scenes de la Bible et
+d'Homere, ou mieux encore de l'existence independante des nobles Bretons
+des premiers siecles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie
+de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poete, il y a longtemps
+deja, idealisa en ces beaux vers:
+
+ . . . . Sur un rocher, devant l'eternite,
+ Devant son grand miroir et son fidele embleme,
+ Devant votre Ocean, pres des greves qu'il aime,
+ Vous etes reste seul a veiller, a guerir,
+ A prier pour renaitre, a finir de mourir,
+ A jeter le passe, vain naufrage, a l'ecume,
+ A noyer dans les flots vos depots d'amertume;
+ Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour;
+ Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,
+ Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie
+ Chantant sur une lyre![1] . . . . . .
+
+ [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensees d'aout, a Ach. du Clesieux_.]
+
+Parfois, apres plusieurs annees d'absence, le poete vient a Paris; il passe
+quelques soirs dans ce monde des salons agite par tant de passions
+diverses, qui espere si vite, qui desespere plus vite encore. Les projets
+precipites, les oeuvres commencees, les monuments qui surgissent du sol,
+ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule
+toujours empressee, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie
+ardente qui se remue, gronde et eclate en rumeurs confuses, passent devant
+lui comme un eblouissement. Quelle melee, quels contrastes! Bien et mal,
+charite sincere et vanites de charite; oubli de l'ame, de l'eternite, et
+aspirations a la foi; la meme foule se ruant aux theatres pour y savourer
+les apres emotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
+suspendue a la parole d'un pretre qui lui devoile ses vices secrets; se
+rassasiant, en sa soif immoderee de plaisir, de voluptes sans les gouter;
+et presque au meme instant, a la voix d'un orateur, au chant d'un poete, se
+recueillant attentive, ecoutant d'une oreille delicate et charmee les
+accents inspires qui reveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps
+assoupis, jamais eteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
+une flamme comme d'un foyer immortel!
+
+Et lui, nouveau venu, etranger a cette melee, au bord de cette tempete de
+la vie sociale, plus emouvante que la tempete des flots qui battent ses
+greves, il s'anime, son coeur bat vivement a ces vives impressions; et,
+parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri energique du
+_vates_, poete et devin, essayant d'arreter cette foule qui court au hasard
+et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de
+fin. Il ecoute, il contemple la rumeur de cette fournaise ou mugissent
+mille materiaux en fusion, ce qui surgit a la surface, ce qui vole en
+l'air, ce qui fait eclater les applaudissements ou est accueilli par les
+huees. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, theatre, charite, faux plaisir,
+ni vice ni vertu_[1], le drame du siecle, il en trace a grands traits une
+large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait
+suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.
+
+ [Note 1: Titres des principales pieces du volume de poesies
+ intitule: _Une voix dans la foule_.]
+
+ De toutes les cites o cite souveraine,
+ Paris, qui t'a donne ton fier bandeau de reine
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes foules eveillant, comme au loin les rameurs,
+ De sourds mugissements ou de vastes clameurs?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,
+ Depuis le Pantheon jusqu'aux sommets du Louvre,
+ Animant les marteaux, la scie et les leviers,
+ Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tes orchestres geants, tes fetes colossales,
+ Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris
+ Qui rend belle a ton front ta couronne, o Paris!
+
+Cette voix, ainsi que son modele, a ses cris d'enthousiasme et de douleur,
+de desolation et de dedain, d'admiration et de colere; mais elle ne se
+confond pas avec toutes les autres. Ces emotions profondes du poete, elles
+ne vibrent pas du meme son que les emotions de la multitude, elles ont un
+accent etrange, inaccoutume, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
+au-dessus de l'universelle clameur. Ce poete est un chretien agissant; il
+possede ces vertus chretiennes qu'a ignorees le monde antique: il juge, il
+condamne, mais il aime; il s'emeut des douleurs de l'humanite, de ses
+vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les
+_coeurs aimes_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console;
+il fait briller la lumiere immortelle aux yeux des faibles et des egares,
+et il les entraine apres lui dans son aspiration vers Dieu.
+
+
+
+
+VII
+
+La mer.
+
+=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Legende de la ville d'Is.=
+
+
+Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arretons avec admiration devant sa
+plaine immense: nul qui, la premiere fois, ne soit remue a son aspect; nul
+qui ne reve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est
+une amie; des qu'ils y reviennent, de loin ils se hatent, comme on court
+vers un etre cher apres son absence. En face de la mer, les ames tendres
+sont plus reveuses, les esprits puissants plus meditatifs, les plus
+insensibles meme s'etonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les elegants
+et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et,
+des heures entieres, immobiles, remplis d'idees inexprimees, demeurent la,
+a la regarder.
+
+Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, o hommes, et la mer? quel charme ont
+ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son
+immensite? Le ciel aussi est immense, et il n'est donne qu'aux Augustin de
+l'absorber dans sa contemplation de la serenite des cieux. Est-ce son
+uniformite? Le desert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrete
+pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce
+qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui,
+lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmene la
+mer, je la suis s'eloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne
+manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le meme,
+toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrete a un point
+obscur, a une voile qui s'enfonce derriere la courbe de l'horizon; mais,
+toujours je me reprends a contempler ces flots qui se succedent a mes
+pieds, et dont pas un ne revient apres qu'on l'a vu.
+
+Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; la est la vraie
+vie immuable, eternelle, et qui, par cela meme, est l'action eternelle. Ce
+regard que nous lancons au ciel est une aspiration, un geste de l'ame qui
+se porte vers l'ideal; et il ne dure pas, c'est un eclair. Mais le mal qui
+est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppes par le corps, ne
+pouvant penetrer l'infini meme, nous en poursuivons le signe et
+l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La
+mer semble tenir sa vie d'elle-meme, elle nous fascine, et nous la
+regardons avec une insistante insatiabilite, comme si, par cette
+contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie,
+l'arreter et la fixer.
+
+La Manche, resserree entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitee
+que l'Ocean; ses vagues, pressees et battant le rivage d'un mouvement plus
+violent et plus saccade, ont decoupe les cotes du nord de la Bretagne comme
+le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins varies: c'est une suite de
+criques, d'anses, de baies creusees dans les terres, de caps et de
+promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites iles et de rochers nus
+semes sur la plaine azuree et que le flot entoure d'une ecume argentee.
+Telle est la cote qui regarde l'Angleterre; au point ou le rivage fait un
+coude et monte vers le nord pour former la presqu'ile de Normandie, la mer,
+au contraire, rase le bord plutot qu'elle ne le heurte; sur quelques points
+meme, elle s'est retiree: autrefois elle brisait ses flots contre les murs
+de Dol; depuis des siecles elle s'est eloignee jusqu'a pres de trois
+lieues; ou jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'epuisent pas,
+s'etend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle
+est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a
+bu toute l'eau; et elle est devenue fraiche, fertile, richement cultivee,
+semee de milliers de beaux arbres.
+
+Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laisse une marque de
+la souverainete qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine
+s'eleve, a plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpes du
+cote de l'Ocean, a pans rudement coupes et portant les traces des tempetes
+qui les ont aprement tailles: on l'appelle le Mont-Dol, tant il parait haut
+sur ce sol nivele comme avec la main. Isole dans la plaine verdoyante qui
+ressemble a un jardin, ce monceau de rocs est encore une ile.
+
+De son sommet on embrasse une vaste etendue: devant soi la baie de Cancale
+tout entiere, a gauche la cote de Bretagne qui fuit vers l'ouest, a droite
+celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer meme, tour a tour
+ile et presqu'ile, le mont Saint-Michel, bati sur les rochers et s'elancant
+en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le
+Mont-Dol, au contraire, est un lieu de priere et de secours. Sur le point
+le plus eleve, les Bretons ont eleve une statue de la Vierge; de fort loin
+en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet ecueil ou
+jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clemente dirige les
+matelots et leur indique la route du port.
+
+A l'ouest, la cote de Bretagne a un autre caractere en face de
+l'Atlantique, elle est largement et profondement ouverte: la, l'Ocean a
+toute sa puissance, rien ne l'arrete, ses longues lames viennent du fond de
+l'horizon sans obstacle, jusqu'a cette terre qui semble se detacher en
+avant pour leur resister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistere a devant
+lui une armee qui l'assiege et l'assaille incessamment de ses vagues
+innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose
+pas. En ce combat qui dure depuis des siecles, la terre, si rude qu'elle
+soit, a ete vaincue: l'Ocean, avancant d'un mouvement lent et continu, pied
+a pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue
+patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfoncant dans le sol, il
+perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il
+passe comme un triomphateur, en elevant sa rumeur qui ressemble a celle
+d'un peuple; la, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont
+il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un belier qui bat une
+muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la
+presqu'ile de Crozon, que la mer a taillees largement dans le roc.
+
+Mais, a de certains jours, jours d'attaque generale, la mer ramasse toutes
+ses forces, herisse son dos de vagues et se precipite contre la terre d'un
+elan si violent et si emporte qu'elle franchit d'un coup les remparts de
+granit; l'enceinte est entamee, la breche est ouverte, une vaste etendue
+s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a reussi, la voila etablie en
+cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il
+ne reste ca et la que quelques rochers isoles (Ouessant, Sein, Belle-Ile,
+Houat, Hoedic, etc.), bastions separes du corps de la place, perdus au
+milieu de l'ennemi, et destines, tot ou tard, a etre engloutis.
+
+C'est ainsi qu'ont ete decoupees dans la masse de la presqu'ile les grandes
+baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.
+
+A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais,
+s'elancant par cette passe etroite (le Goulet), elle a etendu sa nappe
+profonde jusque bien avant dans les terres et a forme cette rade immense ou
+eussent manoeuvre a l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxes, abri sur,
+prepare de longue main pour les flottes, et ou le genie de Richelieu fonda
+le plus puissant arsenal de la France.
+
+Le port de Brest, lorsque nous le vimes pour la premiere fois, etait rempli
+de vaisseaux qui revenaient de Crimee, et avaient fait la campagne de
+Sebastopol et de la Baltique. On debarquait tous les jours des bombes, des
+boulets, des fragments de fer rouilles et brunis, ramasses sur les champs
+de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, a chaque
+instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
+Tchernaia, Malakoff, et ces grands souvenirs, evoques par ceux qui avaient
+fait cette histoire, donnaient au discours un air heroique; il semblait
+entendre des eclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des
+noms immortels: _Austerlitz, Napoleon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la
+Reine Blanche, Louis XIV_; ca et la se dressaient muettes les canonnieres
+formidables: la canonniere, une masse sombre, large de proue et de poupe,
+epaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au
+milieu; elle marche, pas un homme n'apparait sur le pont, elle semble
+voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces
+grands cetaces que l'on voit flotter a la surface de la mer. En face des
+murailles ennemies elle s'arrete; tout a coup, de ses sabords jaillissent
+des boulets enormes dans un nuage de fumee; elle fremit et resonne avec un
+bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi etonne qui l'examinait
+curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnait une
+machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer
+les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe
+imprime a peine une trace a ces plaques impenetrables. Ce n'est pas un
+vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en revent les
+conteurs de combats de geants; elle vomit le feu, les genies qui le lancent
+sont invisibles.
+
+ [Note 1: Les Russes, a Kynburn, prirent un instant les canonnieres
+ pour des _chalands_, gros bateaux de transport.]
+
+Tout ce port etait anime d'un mouvement puissant et fort, comme un corps
+robuste ou la vie ne s'arrete pas. Entre les grands navires, par d'etroites
+passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute
+forme et de toute grandeur, et la svelte baleiniere aux avirons flexibles,
+volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment charges,
+que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues
+rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer
+peniblement. Le long du quai, des bandes de forcats halaient des barques
+que guidait un autre forcat, seul debout a l'arriere: une corde passee sur
+l'epaule, penches a la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans
+hate, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont egalement
+indifferents; pourquoi se hater? le temps pour eux ne marche ni plus ni
+moins vite, ils ont devant eux l'eternite. Tandis que ces hommes avilis
+passaient pres de nous, couverts d'ignobles casaques, la tete a demi cachee
+sous leurs bonnets jaunes, figures pales et rayees de rides basses, a
+l'oeil terne, a la bouche deformee, physionomies sinistres ou abruties; en
+entendant le chant monotone qui regle leurs pas pesants et qu'accompagne le
+cliquetis lugubre des chaines, une horreur secrete nous serrait le coeur,
+nous detournions les yeux et nous nous ecartions de ce spectacle terrible;
+et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammes
+d'envie, de desirs feroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la
+societe dont ils etaient separes comme des damnes.
+
+Sur les larges quais etaient amonceles les munitions et le materiel de
+guerre, les canons de toute grandeur, ranges en lignes rigides, et
+allongeant leurs cous noirs et lustres, depuis les legeres pieces de
+campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un
+homme, les boulets entasses en piles regulieres, les bombes monstrueuses
+que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent a
+quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids enorme
+ecrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands
+cables de fer couches au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'a
+l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme
+un fil de soie en ses heures de colere; et, tout le long du port, les
+magasins, les hopitaux, les casernes, les ateliers ou les masses de fer
+sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux
+pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent
+les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs
+d'un brasier etincelant.
+
+Longtemps on suit les sinuosites de ce port qui s'enfonce dans les terres,
+au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux
+hautes murailles, aux mille fenetres, et les vaisseaux aux mats presses,
+qui s'elevent comme des citadelles. Qui connait Paris et son prodigieux
+labeur, les revolutions de ses quartiers brusquement coupes en larges
+trouees; qui a vu, a l'Exposition universelle, les colossales machines de
+l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui
+broyaient en mille sens les produits infinis de la matiere, s'etonne encore
+et est comme epouvante de cette active puissance de l'homme, de cette
+ardeur incessante, acharnee a accumuler les moyens de destruction et les
+machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserree en des
+remparts de granit et ou s'entassent sans relache les engins de fer depuis
+deux cents ans.
+
+Tel etait Sebastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant
+dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port etait
+aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux etaient
+aussi batis en granit, ses forts tailles dans le rocher. En quelques jours,
+toute cette force a ete aneantie: les assises de roc des bassins ont ete
+brisees et precipitees dans la mer, les magasins, renverses de leur faite,
+ont saute en l'air; ces longues rangees de constructions massives,
+casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le
+secoue en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arrache de sa
+base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleverses de fond en comble,
+_foules aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voila Sebastopol
+aujourd'hui: des blocs de granit entasses et laisses la pele-mele par la
+tempete de la guerre!
+
+ [Note 1: Isaie, XXI, 10.]
+
+La rade de Brest est ouverte a l'extremite de la Bretagne, en face meme de
+l'Ocean; de l'autre cote de la presqu'ile, la mer a dechire et emporte une
+longue bande de terre et a forme ainsi la baie d'Audierne qui regarde le
+golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue a la fois des vents de
+l'ouest et du sud, est inhospitaliere aux matelots; mais, comme s'il eut
+voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de
+Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a prepare une autre retraite, la
+baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sure que la rade de Brest, et d'un
+acces plus facile. La rade de Brest est fermee par un goulet etroit, afin
+de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une
+large passe, on y entre et l'on en sort aisement, elle est propre au
+commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste
+demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de peche.
+Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces
+petits ports semble se cacher tout un peuple de pecheurs aux aguets pret a
+s'elancer des qu'une proie est signalee, et des qu'il l'a saisie, revenant
+vite, charge de butin, le deposer dans ses magasins, comme la fourmi.
+
+Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines a presque toute
+la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le
+Douarnenez d'hiver et celui d'ete: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents
+habitants; l'ete, pendant la saison de la peche, c'est une ville de dix
+mille ames. Veut-on avoir une idee de cette peche: qu'on sache que
+Douarnenez et les trois petits ports groupes comme des faubourgs a ses
+cotes, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune
+carte), emploient a la peche de la sardine plus de huit cent cinquante
+barques, et que chaque barque, montee de cinq a six hommes, rapporte chaque
+jour de quinze a vingt-cinq mille sardines: la peche durant quatre mois,
+que l'on calcule quelles breches ces huit cent cinquante barques ouvrent
+dans l'incommensurable armee qui, tous les ans, vient invariablement
+s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgre ses pertes sans nombre,
+cette armee, continuant sa marche, est encore pour les cotes plus eloignees
+une mine feconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore a pleins
+filets dans ses rangs inepuisables; et chaque ete, en un ordre immuable,
+sans qu'aucune revolution vienne a l'encontre, recommence le meme mouvement
+par le meme chemin, et des millions de petits poissons descendent en
+colonnes serrees le long des cotes, pour servir de nourriture a l'homme
+indifferent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu!
+
+Le matin, toutes ces barques legeres dressent leurs petits mats, et,
+tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil,
+comme une volee d'oiseaux. Pendant la premiere heure, la baie est toute
+couverte de points blancs, paquerettes semees sur la mer bleue. Puis la
+svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier
+petit point blanc disparait. En l'absence des pecheurs, la ville
+silencieuse semble deserte: la peche sera-t-elle bonne? un orage ne se
+levera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au
+loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors
+se reveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
+le mouvement est general; les femmes, avec leurs paniers, se hatent,
+descendant au port, et des que la flotille, s'alignant en rangs presses,
+touche le rivage, elles s'elancent et envahissent les bateaux, comme si
+elles les prenaient a l'abordage: un va-et-vient rapide s'etablit aussitot
+des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle
+et on crie, les prix se debattent, c'est le marche. Bientot les lanternes
+et les flambeaux s'allument, chaque barque en est eclairee; en un clin
+d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'etincelles s'agitent
+sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes
+retroussees, le panier sur la tete, courir d'un pied agile sur la planche
+etroite et frele, comme des ombres.
+
+Au dela de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserree
+entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Ocean:
+c'est, avec la cote de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
+_bec du Raz_: a mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur,
+le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, a
+peine hautes d'un etage, sont comme accroupies, les arbres, battus des
+vents de la mer, chetifs et etioles, ne s'elevent qu'a quelques pieds
+au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, ou il y a plus de pierres que
+de terre, sont entoures de petits murs de cailloux amonceles sans ordre; et
+ces petits murs bas, croisant a l'infini leurs lignes blanches, ressemblent
+a des milliers de tombes d'un cimetiere abandonne.
+
+Des landes pales recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et
+deserte; ca et la pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des
+moutons noirs paissent une herbe rare dans d'etroites enceintes; un cheval
+isole tourne autour du pieu ou il est attache; de distance en distance
+apparait debout un patre immobile; a son attitude, a sa forme vague qui se
+dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est
+un etre vivant ou quelque debris druidique; on est pres de le prendre pour
+un menhir.
+
+Puis, plus de maisons, plus de champs, plus meme les petits murs de pierres
+entassees: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie
+en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer.
+Enfin, d'un point plus eleve, on apercoit tout a coup la mer, non plus
+seulement a droite et a gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
+de l'horizon a perte de vue. Des blocs de rochers enormes s'avancent
+longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus
+et poser son pied de granit dans l'Ocean. Rien que la mer, et, sur cette
+mer nue, un navire perdu dans l'immensite.
+
+Encore quelques pas, vous voila au bord: un tapage, un bruit continu, une
+rumeur incessante, sourde et dechirante a la fois, comme d'un canon qui
+gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les ecueils, s'y
+dechirent en larges nappes, et, pressees l'une par l'autre, viennent
+frapper les rocs a pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre
+leur muraille impassible, pour retomber a leurs pieds en glauques remous,
+mugissant et grondant comme des lionnes a demi domptees.
+
+Au pied de ces rochers on s'arrete un instant, puis, pousse par cette
+curiosite infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut
+franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelees, leurs
+assises penchantes. Et la, comme dans les montagnes, en ces vastes
+solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que
+quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule a mesure qu'on
+le croit toucher; apres ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant,
+descendant, se baissant ca et la pour cueillir _l'oeillet de poete_, petite
+fleur d'un rose pale qui croit sur une mousse reche et rase, on est parvenu
+a quelque angle herisse, quand, en s'accrochant a une asperite de la
+pierre, on se penche au bord de l'abime ou bouillonne et bruit et tempete
+la vague verdatre, on ecoute ce fracas formidable, on regarde cette onde
+vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivre de
+cette rumeur qui, depuis des siecles, toujours la meme, a ete ecoutee des
+Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'ame d'une
+terreur secrete et d'une tristesse solennelle.
+
+C'est la le bec du Raz: a cette masse de rocs que battent les flots sans
+cesse irrites, et qui git, etendue comme le squelette d'un geant exhume,
+finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, apre,
+inculte, sol dur que percent a chaque pas les rocs et les pierres, des
+cotes escarpees, la mer sauvage, et a l'horizon, une ile montant de la mer,
+l'ile de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient separes des
+hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.
+
+Cette cote de rochers n'a pas toujours eu cet aspect desole: la baie de
+Douarnenez est une des conquetes de l'Ocean. Les terribles cataclysmes ont,
+de tout temps, ete consideres par les peuples comme des effets de la colere
+de Dieu, la punition des crimes de leurs peres. La science qui examine ces
+rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, pretend expliquer les
+revolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques
+hommes, echappes aux lames rapides, plus rapides que les plus vites
+coursiers, reviennent apres la tempete et interrogent d'un pas hesitant le
+sol bouleverse, ils trouvent, a la place des lieux qu'ils cherchaient la
+mer, la mer qui etend au loin sa plaine sans fin et sans fond; ou etait une
+ville, les flots; la vague maintenant apaisee, comme dans les vers du
+poete, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau etincelant au
+soleil, rien de ce qui est englouti ne parait.
+
+Le sentiment de la justice divine alors s'eveille dans les coeurs; ils se
+disent que ce peuple, emporte tout d'un coup et sans remission, n'a pu etre
+frappe sans l'avoir merite: les actions du passe se levent devant eux, et
+des fantomes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abime. Alors, on se
+rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des
+crimes de ses rois. Les peres en transmettent le souvenir a leurs enfants,
+et ceux-ci le repetent aux generations qui suivent, et ainsi se perpetue la
+tradition vivante, immortelle, qui ne separe pas le crime de la peine, la
+cause de l'effet, bien autrement veritable que la science, qui change sans
+cesse ses systemes.
+
+Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en
+quel lieu precis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait),
+existait, il y a quinze siecles, au temps deja du christianisme, une ville
+riche, capitale d'un Etat puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de
+forme hieroglyphique, IS. Face a face de la mer, Is n'etait separe des
+vagues toujours menacantes que par une digue elevee dont les ecluses se
+fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour
+ouvrir cette porte, quand il en etait besoin. Le roi de ce temps-la,
+Gradlon, etait sage et prudent. Il avait ete instruit a la verite par un
+saint, Corentin, dont Quimper a ajoute le nom au sien, comme un talisman;
+mais la fille de Gradlon, Dahut, etait de la race des Messalines; elle
+_avait pris pour ses pages les sept peches capitaux_, et, comme Marguerite
+de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les
+flots. La, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masques; ses
+voluptes etaient sauvages, elle aimait a jeter les cris du plaisir au
+milieu des rugissements des tempetes: au matin, un ressort du masque
+subitement presse brisait les vertebres de l'amant de la nuit, et son corps
+etait precipite dans un gouffre.
+
+Mais un jour, Dieu la frappa de demence: lasse de posseder de faciles
+voluptes, elle voulut, ainsi que Neron, jouir d'un spectacle inattendu,
+d'une cite tout entiere se debattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
+du desespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lanca sur la ville: elle deroba
+au roi son pere la clef d'argent de la porte des ecluses, et elle l'ouvrit
+a l'Ocean; l'Ocean s'elanca aussitot hurlant et bondissant. Elle eut, sans
+doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons
+croulantes, de morts instantanees, de dechirantes agonies, desastres sans
+nombre, que revent certains hommes, melange de sauvagerie et de
+civilisation, qui artistes en leurs feroces instincts, se donnent, une fois
+dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand
+elle se fut rassasiee des tortures de toutes ces victimes, de cette ville
+sombrant comme un vaisseau, a son tour elle eut peur; le flot grandissant
+roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout
+a coup sent les griffes du chatiment, ce cri qui venge en un seul instant
+l'humanite et atteste la justice de Dieu. Ce cri desespere, Gradlon, son
+pere, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille,
+l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitot, reprit sur une
+langue etroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course
+precipitee. Mais tandis que, froide de terreur, elle etreignait Gradlon de
+ses mains crispees, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui
+disait a son pere: "Si tu te veux sauver, lache ce demon! jette-le aux
+flots qui le demandent!" C'etait comme le _Coeur mort qui bat_, dans la
+fiction du poete, le remords qui appelait lui-meme le chatiment; et alors
+eperdue, jetant derriere elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut
+fascinee par le mugissant abime, elle ouvrit tout grands ses bras, elle
+tomba en arriere, et, comme une bete feroce affamee, le flot bondissant la
+devora.
+
+L'Ocean, aussitot calme, des qu'il eut englouti sa proie, arreta subitement
+sa course, ses vagues soulevees s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au
+dela du lieu ou le crime, saisi vivant, avait disparu.
+
+De la ville d'Is, il ne resta rien; ou s'elevaient ses tours et bien par
+dela, s'etendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable a
+une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps a la
+mer basse, apparurent sur la plage humide de grands debris, de larges
+quartiers de pierres chargees de sculptures etranges, et de signes ecrits
+en une langue inconnue. Puis, peu a peu, l'Ocean en ses rudes secousses
+emmena ces ruines eparses au fond de ses abimes, et la plage deserte ne fut
+plus qu'une surface de sable uni.
+
+Parfois encore pourtant, le pecheur avance dans la haute mer, en retirant
+son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le
+cable tendu, il s'avance etonne en ligne droite, comme le long d'un pan de
+muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergee. Elle est la, au fond des
+flots, a jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, a la
+nuit, quand il s'apprete pour le retour, au milieu du choc retentissant des
+vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs
+desolees et de lamentables sanglots, les cris immortellement desesperes des
+amants d'une nuit de Dahut.
+
+La-bas, un courant terrible entraine les navires, les lance contre les
+ecueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres
+sur le rivage. Le pecheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en
+faisant le signe de la croix, loin de cette cote maudite, qui s'appelle
+d'un nom sinistre, _baie des Trepasses_, de ce chaos de rocs ou la mer
+s'engouffre en des abimes, et que la foi des peuples a nomme l'_Enfer_.
+
+
+
+
+VIII
+
+Saint-Florent.
+
+=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.=
+
+
+La Loire descend, d'Angers a Nantes, entre deux rives largement ecartees,
+aplaties, a travers de vertes iles; a mi-chemin, elle fait un coude, et
+l'on se trouve en face d'un coteau seme de bois, dont la croupe s'etale
+arrondie, et laisse trainer dans l'eau ses dernieres branches, comme un
+gros bouquet de feuillage; au sommet, le fut svelte et blanc d'une colonne
+se detache dans l'air; c'est Saint-Florent.
+
+C'etait un jour d'ete; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais
+la vaste campagne parsemee de clochers et de maisons, vivante et
+retentissante de bruits, qui s'etendait au loin et s'unissait vaguement au
+ciel abaisse. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les
+barques, aux voiles deployees; a l'horizon, non loin d'Angers, la ville
+noire, eclataient les toits hauts et les murs blancs du chateau de Serrent
+que visitent les princes; de l'autre cote, apparaissait le bourg de Mauves
+qui, par sa prairie, touche a Nantes, d'ou l'on descend vers la mer. Sur
+les iles de sable jaune que couvre ou delaisse le fleuve en ses frequents
+caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient pres de leurs
+boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe,
+chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des
+branches. La terre, calme en son immobilite qui respire, semblait livrer a
+l'homme son domaine et ses tresors, le convier au bonheur et a la joie.
+
+Oui, aujourd'hui, c'etait la paix; mais, dans le passe, tout ce qui
+m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que
+je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'ile etendue
+a mes pieds, ont, depuis deux mille ans, ete le theatre de scenes
+incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et
+Francais, republicains et Vendeens, ont tour a tour possede, perdu,
+reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et
+feconde. Cette ile au milieu du fleuve etait, au VIIIe siecle, le repaire
+de pirates normands; elle s'appelle l'_ile Batailleuse_; sur cette
+esplanade qui domine la Loire, au moyen age, s'elevait un chateau-fort,
+d'ou un baron avide ranconnait les barques au passage. A l'autre bord, un
+autre chateau, nomme la Madeleine, surveillait de son cote la Loire. Entre
+les deux seigneurs, la guerre etait permanente: Angevins de Saint-Florent
+et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
+et se livraient des combats acharnes. Les Angevins finirent par etre
+domptes; ils cederent aux Bretons l'extremite de l'esplanade qui s'avance
+comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre
+s'appelle encore la _Bretagne_; tout a l'entour c'etait l'Anjou, ce petit
+coin seul etait la Bretagne; les vainqueurs ont perpetue leur triomphe en
+ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.
+
+Mais notre temps laisse a la posterite de plus emouvants souvenirs: ce
+bourg que l'on apercoit en face est la Meilleraye ou Bonchamp expira; cet
+autre, Varade ou il fut enterre; dans celui-ci, a Saint-Florent meme, il
+fit grace aux prisonniers republicains, et on lui a erige un tombeau; c'est
+ici que les Vendeens vaincus passerent la Loire, et ici que fut tire le
+premier coup de canon qui alla eveiller Cathelineau dans sa chaumiere:
+c'est comme le resume des guerres de la Vendee.
+
+Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, a Saint-Florent, pour la levee de
+trois cent mille hommes. Dans un carrefour forme par deux ou trois rues au
+haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs batons a cordon de cuir a
+la main, etaient reunis en groupes nombreux et agites. Leurs peres leur
+avaient dit qu'en devenant soldats de la republique, ils serviraient les
+ennemis de Dieu et de la religion. Ils etaient bien resolus a ne pas
+partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient a faire; seulement,
+quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'etaient caches dans les maisons
+voisines et attendaient. De son cote, le commandant republicain avait fait
+trainer jusque-la une piece de canon qui, braquee sous une grande porte,
+menacait la place et les rues.
+
+On commence l'appel des conscrits; pas un ne se presente; l'ordre est donne
+de saisir les refractaires; les gendarmes sont accueillis par une huee
+generale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs batons, les
+bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule
+d'evacuer la place; la foule, menacante, demeure immobile; il commande le
+feu, les paysans s'enfuient de tous cotes; en un clin d'oeil, la place fut
+deserte; personne n'avait ete tue.
+
+Mais, a l'instant, des fenetres des maisons, du fond de la place, des
+angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et
+decouverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'elancent
+sur la piece avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le
+canon est pris.
+
+Trois jours apres, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin,
+jetaient aux mille echos du Bocage, de la Loire a la Plaine, et de Saumur a
+la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendee entiere etait debout,
+debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour
+ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du
+foyer domestique, pour la guerre sacree, selon le mot antique: _Pro aris et
+focis_. Voila la raison de la resistance heroique de ce peuple, qu'on a
+appele un _peuple de geants_; il est tombe sous le nombre, il n'a pas ete
+vaincu; sa cause a triomphe: la religion qu'il avait defendue sur les
+champs de bataille de la Vendee.
+
+Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine,
+cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pele-mele avec
+les chevaux, les canons, les chariots, cent mille etres humains se hatant,
+se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargees allant et venant
+d'une rive a l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflamme,
+galopant et donnant des ordres; dans une voiture trainee a petits pas,
+Lescure blesse a mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le
+bruit du canon lointain?
+
+Huit mois se sont ecoules; apres avoir defait six armees, pris Thouars,
+Saumur, Angers, battu Kleber et ses Mayencais, le peuple vendeen, decime
+enfin, dans une derniere bataille, a Cholet, fuit le sol de la patrie, et,
+comme le cerf blesse, se jette dans le fleuve, aspirant a l'autre bord,
+pour y prolonger sa lutte et sa vie.
+
+Cependant, dans une salle carrelee d'une petite maison, au bas de la ville,
+Bonchamp etait etendu et pres d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient
+de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce general, que si peu de
+mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'eternel
+repos.
+
+Au meme moment, cinq mille prisonniers republicains etaient entasses dans
+un ancien couvent, en face de plusieurs canons charges a mitraille.
+
+La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au dela que
+quelques milliers d'hommes; la question alors s'eleva: que faire des
+prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y
+avait peril a les relacher. Une proposition alors est jetee dans la foule,
+une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise,
+qui n'appartiennent a personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en
+defaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientot devient un cri
+general, la volonte du peuple.
+
+Dans la chambre meme ou Bonchamp agonisait, les officiers s'en
+entretenaient; il ne s'agissait plus que de designer l'heure. Bonchamp
+alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe a
+quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la
+souffrance: "Mes amis, j'ai une priere a vous adresser; c'est sans doute la
+derniere, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera ecoutee: je
+demande qu'on ne tue pas les prisonniers."
+
+C'est a ce beau moment que le sculpteur David l'a represente[1]: le voici,
+ce genereux homme, tel qu'il dut etre, se dressant a demi, le corps ouvert
+par la blessure, la figure tiree par la douleur, la main tremblante, le
+regard comme eclaire, deja presque hors du monde, et cherchant a se derober
+un instant encore a la mort, pour donner a d'autres cette vie qui, par sa
+bouche entr'ouverte, va s'echapper!
+
+ [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'eglise de
+ Saint-Florent.]
+
+Et aussitot, sans hesiter, sans reflechir, emportes par cet irresistible
+choc des grandes pensees qui toujours entrainent les hommes, preuve sublime
+qu'ils ont une ame: Oui, oui, s'ecrient les assistants, grace! grace! Et
+ils s'elancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La
+Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive a la
+porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller,
+s'ecrie-t-il, grace! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne!
+
+Les canons sont detournes, et les prisonniers, passant a travers la foule
+qui s'ecarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes,
+jusqu'a perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu;
+il n'en resta pas un a Saint-Florent.
+
+Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconte, que ces
+prisonniers, a peine sauves, aient tire presque aussitot sur leurs
+liberateurs. Seulement, et c'est ce qui a cause l'erreur de ces historiens,
+a la fin du jour, l'avant-garde republicaine arriva a Saint-Florent, ou
+elle esperait trouver encore les Vendeens: le representant Choudieu, qui
+marchait en tete avec une escorte de cavaliers, alla droit a la maison d'un
+des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendeens; on lui apprit
+que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie?
+demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laisse ici une grande
+partie.--Ou sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y
+conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'ecria un jeune garcon de douze ans,
+en se presentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa
+botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il
+arriva a l'esplanade, ou etaient restes les canons. Les Vendeens, soit
+hate, soit ignorance, ne les avaient pas encloues. Le representant, alors,
+de ce lieu eleve, apercut par dela le large fleuve la foule du peuple
+vendeen, encore haletante, fuyant a travers les ombres qui s'abaissaient:
+Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre
+presence. Il fit mettre pied a terre a ses soldats et pointer les pieces
+sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir
+inoffensifs sur le sable.
+
+Ce recit m'etait fait par le neveu de ce jeune garcon qui, jadis, dans
+l'impatiente ardeur de son age, avait guide Choudieu; et, en rappelant ces
+details qui rehabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et
+loyal, relevait noblement la tete, heureux d'attester qu'un crime de plus
+n'avait pas souille ces luttes fratricides.
+
+J'etais a la place meme ou avaient ete pointes les canons de Choudieu; la
+s'eleve aujourd'hui la colonne commemorative de Bonchamp, et, a cote, le
+couvent, jadis celebre abbaye de benedictins, qui servit de prison aux
+republicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les
+confins de la Bretagne et de la Vendee, ait ete le rendez-vous d'evenements
+extraordinaires, il a ete incendie, non par les republicains, comme on le
+pourrait croire, mais par un Vendeen. Son nom etait Poitevin, mais on
+l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forets
+americaines, ces guerriers de la Vendee avaient aussi leur langue
+pittoresque et expressive. Quand, a la fin de la guerre, le soldat de
+Bonchamp revint a Saint-Florent et qu'il revit ce couvent ou, enfant, il
+avait prie Dieu, et dont les republicains avaient fait une caserne, dans sa
+foi vendeenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son
+epaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammees dans le couvent:
+le feu gagna aussitot les cloitres, en un instant le couvent fut enveloppe
+de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur a
+demi ecroule, Chante-en-Hiver suivait les progres de l'incendie; il arreta
+ceux qui voulaient l'eteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la
+maison de Dieu soit purifiee des bleus? Et la foule immobile laissa
+l'incendie devorer le couvent.
+
+Quant a la colonne de Bonchamp, on cherche en vain a dechiffrer
+l'inscription qui y etait gravee; les plaques de marbre de la base ont ete
+brisees en 1832 par les soldats d'une garnison passagere. Si rapide est
+l'action de notre temps, si violents et opposes les mouvements qui
+emportent ce siecle justement appele le siecle des revolutions, que, dans
+ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en
+laisse que des vestiges. Il en est deja des monuments eriges aux chefs
+vendeens comme des monuments de l'antique Grece; ces evenements, dont il
+reste encore des temoins, ne sont, aux lieux memes ou ils se sont passes,
+marques que par des debris.
+
+Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a ete
+mutile, la statue de Cathelineau, que les Vendeens lui avaient erigee en
+face de sa maison. Il avait pourtant bien merite un hommage populaire, ce
+paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient eleve au premier
+rang. Il y avait parmi les capitaines vendeens des gentilshommes de haute
+naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un general en
+chef, ils elurent Cathelineau. C'est qu'il possedait les qualites par
+lesquelles les hommes sont partout domines: la fermete calme, qui est le
+plus grand signe de la force, le sens droit et la nettete de vue dans le
+conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le
+faisaient aimer, sa piete et sa vie sans tache, respecter; il semblait que
+Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand
+il eut expire, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces
+simples mots a la foule agenouillee: "Le bon general a rendu son ame a qui
+la lui avait donnee pour venger sa gloire," oraison funebre qui embrasse,
+dans sa brievete, le genie du heros, la croyance du chretien, et le but
+sublime ou il tendait.
+
+Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrete devant la maison de
+Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four ou le Vendeen
+cuisait son pain, sa chambre transformee en ecurie; vis-a-vis, une petite
+place triangulaire est jonchee de debris; la etait le monument: la statue
+git dans l'humble cimetiere de la paroisse.
+
+De nos jours, cependant, ces ruines ont ete en partie relevees: a
+Saint-Florent, le couvent a ete restaure; dans la maison meme ou il a
+expire, un tombeau a ete erige a Cathelineau, et, sur ce tombeau, une
+statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent cote a cote
+Bonchamp et Cathelineau, le general paysan pres du general gentilhomme. Ces
+restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais a la religion:
+dans le couvent on a etabli une ecole de Freres; la maison, ou est place le
+tombeau, est devenue la chapelle d'une ecole de Soeurs: une sainte femme,
+un genereux et noble Vendeen[1], ont repare ces ruines pour les consacrer a
+des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendee. Ainsi, tout est
+a sa place: cette auberge, etablie dans une demeure heroique, cette statue
+brisee, ce cimetiere ou elle est deposee, cette chapelle qui protege la
+tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractere de ce
+siecle, l'industrie triomphante, la vieille royaute renversee, et la
+religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule
+gardienne des genereux souvenirs.
+
+ [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]
+
+
+
+
+IX
+
+Les vieilles villes.--Les vieilles maisons.
+
+=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.=
+
+
+La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position
+avancee de cette large presqu'ile dans l'Ocean, entre le golfe de Gascogne
+qui tient a l'Espagne, et la Manche qui tient a l'Angleterre, ses ports
+naturels, les nombreuses rivieres qui descendent du plateau central, et,
+comme les rayons d'un cercle, aboutissent a la mer, ont ete cause que, de
+tout temps, la vie s'est portee aux extremites. Des l'antiquite, les
+Bretons furent marins et pecheurs; la force resistante de l'Armorique etait
+sur les cotes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent
+contre Cesar la lutte la plus courageuse et la plus longue.
+
+Malgre les siecles et les revolutions, ce caractere de la Bretagne n'a pas
+change. Le centre est morne, la circonference animee; un moine comparait
+cette presqu'ile arrondie en demi-cercle a la couronne de sa tonsure, un
+chevalier a un fer de cheval bien fourni a l'entour et presque vide au
+milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des
+ports situes non pas sur le bord de la mer, mais a quelques lieues de
+l'Ocean, sur de petites rivieres navigables ou le flot porte les navires.
+Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne,
+du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans
+la voir, son air apre et fortifiant. Dans quelques-unes (a Lezardrieux, a
+Lannion) les deux rives sont reunies par un pont suspendu, haut, leger,
+semblable a ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous
+lequel passent les navires aux longs mats: lorsque soufflent les grands
+vents de la mer, ils agitent et soulevent ce chemin aerien; on le voit
+monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire;
+le pieton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la
+mer au-dessous de soi, se hate, luttant contre le vent et faisant le signe
+de la croix, et, quand il l'a traversee, il entre au bout du pont, dans une
+petite chapelle, rendre graces a Dieu.
+
+La position de ces petites villes attire et plait; la partie principale est
+batie le plus souvent sur une colline: a Quimperle, a Treguier, a Dinan,
+apparait tout en haut la tour de l'eglise; autour sont groupees les
+maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pecheurs.
+Autrefois elles etaient fortifiees; peu a peu elles ont rase leurs
+remparts, et les deux cites se sont reunies. Quelques-unes cependant ont
+garde leurs vieux murs. En arrivant a Guerande, on se trouve tout a coup
+devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent
+de grosses tours renflees; une porte a creneaux et a meurtrieres s'ouvre
+beante avec sa herse suspendue, les fosses sont encore remplis d'eau; c'est
+veritablement une ville du XIVe siecle; on verrait se promener sur le
+rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tete, on ne s'en
+etonnerait pas.
+
+La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine seche, denudee; a
+peine, ca et la, quelques arbres rabougris et ronges par le vent de la mer;
+des plaques d'eau reluisent au soleil, decoupees en petits carres
+reguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de
+sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique a un voyageur: la
+plaine sablonneuse et brulee, le desert; les mulons de sel qui la jalonnent
+de leur cone pointu, les tentes dispersees d'une tribu; les paludiers vetus
+de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les
+Arabes au burnous de laine, courant a travers le desert.
+
+Par dela ce desert, s'etend la mer bleue qui, dans l'eloignement, semble
+immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.
+
+Guerande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses
+grands murs. Du haut de ses remparts, vous decouvrez, tout en bas, une
+toute petite riviere, un ruisseau, ou circulent de petites barques, de
+petits et etroits bateaux a vapeur, un petit quai etroit aussi, borde de
+vieilles maisons pressees, et sur ce quai (les jours de marche) des
+centaines de voitures et de chariots entasses, et parmi ces chariots une
+fourmiliere blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant,
+gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'a
+vous, tout cela au fond, a plusieurs centaines de pieds, comme dans un
+entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont
+si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.
+
+Maintenant entrez dans l'interieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue
+du XIVe siecle, presque intacte, longue et tortueuse; c'etait la coutume du
+moyen age: avec les rues tortueuses on se preservait de la grande chaleur
+et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen age par
+les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout,
+habitees, vivantes; ces images sont la realite. Oui, voila, a droite et a
+gauche, les maisons serrees l'une contre l'autre, dressant les pointes de
+leurs pignons aigus; voila les porches carres a gros piliers de bois, les
+boutiques a basse devanture; ces porches otent une partie du jour au
+rez-de-chaussee, et vous croiriez que c'est un desavantage; au contraire,
+les marchands etalent leurs denrees sous le porche et s'y tiennent
+eux-memes; la maison est ainsi ouverte a tout venant. On circule sous les
+porches, a travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est a la fois
+la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les
+passants. Voila les etages surplombant l'un sur l'autre, a peine separes
+par des poutres etroites, les fenetres a mille compartiments, a petites
+vitres qui se touchent presque: la maison en est toute eclairee, la lumiere
+y entre de tous cotes, et avec elle, la gaite. Voila la facade sillonnee de
+poutres croisees, enchevetrees en losanges, trefles, triangles, rosaces,
+dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croises, un
+debordement de dessin capricieux, la plus inepuisable imagination,
+l'ornementation la plus fantastique.
+
+Ici, a Dol, ou l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y
+en a quelques-unes du XIIe siecle), les piliers des poutres sont couronnes
+de gros chapiteaux carres ou l'on dechiffre quelque bete symbolique, moitie
+homme et animal, une tete de femme a trompe recourbee, un lion aile aux
+pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention
+propre a recreer les yeux et a egayer les passants. La, a Treguier, le
+decorateur c'est le macon: sur la facade recrepie, entre les poutres
+croisees, avec la pointe de son marteau il a trace mille petits dessins,
+etoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelaces; de loin c'est une facade
+blanche, de pres c'est une guipure, une broderie; A Dinan, a Morlaix, a
+Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladee,
+ciselee, bosselee; ici des portraits en medaillon, avec la coiffure
+antique; la des scenes de chasse, ou chiens et veneurs courent, le long de
+la frise, apres un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre
+principale, au milieu de la facade, s'etagent et montent, du pave jusqu'au
+toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier arme de toutes pieces,
+casque en tete, la lance a la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et
+chausse de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant
+Jesus sur ses epaules; aux angles des rues, un etre grotesque se penche et
+se detache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
+bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses
+petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vetu de l'habit
+breton, veste brodee, gilets etages et barioles, chapeau a bords
+retrousses, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies
+plissees a peine attachees aux reins, accroupi et soufflant de ses joues
+bouffies dans le biniou dont la panse s'epanouit entre ses bras: c'est la
+representation meme de l'homme du pays, le type national; il porte le nom
+de la ville: a Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants
+Nantais_; dans l'eglise de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le
+_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_.
+
+Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres,
+d'animaux, partout, aux angles des rues, presque a chaque maison, la niche
+consacree, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jesus,
+habillee de beaux habits, toute peinte et doree, et couronnee de fleurs,
+entouree de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fete;
+et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une
+illumination resplendissante et joyeuse.
+
+Ailleurs, a Lannion, d'une etroite rue, d'une venelle (la Bretagne a
+conserve sur les ecriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la
+Fontaine), vous debouchez sur la place du Marche: a droite, a gauche,
+devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges,
+brunes, vertes, bleues; c'est un eblouissement, et ces couleurs vives,
+variees, a cote l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas
+l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuatres, les vitres claires, les
+lignes blanches du platre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mele
+ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrete la
+et y a jete un rayon de son prisme diapre; ces maisons etincelantes sont
+animees, on y sent circuler la vie.
+
+Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne:
+elles sont trop eloignees du centre pour avoir suivi la mode; a peine
+quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois
+construites, sont restees telles qu'il y a quatre siecles; partout la
+couleur eclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les
+formes variees, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractere du moyen
+age; epoque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voila
+pourquoi sa qualite particuliere est la couleur, non la ligne: la ligne est
+la qualite d'une epoque assise, ou tout est defini, rangs, principes,
+institutions, comme au XVIIe siecle; la couleur, c'est la qualite d'une
+societe qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans
+cesse, qui est en _revolution_, le mot dit la chose. Voila aussi pourquoi
+l'ecole romantique, s'est tant eprise du moyen age, elle sentait que le
+moyen age et l'epoque ou elle parut etaient dans des conditions analogues;
+la ligne ne lui convenait pas avec ses beautes regulieres, imposantes et
+ordonnees; ce qui lui etait propre, c'etait la couleur, l'agitation du
+drame, la vie en marche comme une armee.
+
+Les details sont en harmonie avec l'ensemble; a mesure que vous avancez
+dans ces rues etroites, vous etes frappe de signes particuliers qui vous
+disent que vous n'etes pas en France: les maisons de toute la ville sont
+numerotees dans un ordre unique (a Paimpol, a Auray, a Lamballe, etc.)
+comme en Allemagne; le n deg. 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
+un des numeros de toute la ville; cette classification uniforme doit
+remonter au XVIIe siecle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait a
+former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des
+noms rauques et durs a prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Pechic,
+Quemener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coeffic, Le Houedec, Langloch, Sancio,
+Kergroes_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, pres des
+ballots proprement ranges, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne
+assise, tricotant avec une impassible regularite; de vieux meubles brunis
+et luisants encombrent la chambre trop etroite, des bahuts, des tables
+sculptees, des lits a plusieurs etages, montant l'un sur l'autre jusqu'au
+plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue,
+le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des
+portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragees, des balustres
+sculptes a meneaux delicats; c'est presque un monument. Tel etait celui que
+nous vimes a Lehon, pres de Dinan, dans une petite maison dont la porte
+etait toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille
+femme etait la, assise sur un escabeau a trois pieds, tournant d'une main
+ridee un vieux rouet finement decoupe, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le
+grand lit ferme, a rosaces, qui tenait tout un cote de la chambre, le banc
+de bois et la table a pieds tournes, la vieille femme dans l'exact costume
+breton, on eut dit que rien n'avait bouge depuis des siecles; madame de
+Sevigne s'y serait reconnue: "Combien gagnez-vous, ma bonne femme, a filer
+ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle." Ce devait etre le meme
+prix au XVIIe siecle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurames
+silencieux et attendris en face de cette humble resignation qui ne se
+plaignait pas.
+
+Il y a quelque chose de sacre dans les habitudes anciennes, dit Ciceron. Le
+vieux mobilier des siecles passes est conserve en Bretagne, meme dans les
+eglises; on trouve des bancs sculptes dans les cathedrales de Treguier, de
+Quimper, ou des confessionnaux du meme style que le lit de Lehon, a
+balustres, a rose, et a serrure compliquee (dans une petite chapelle de
+Chateaulin). Dinan a un musee; dans ce musee, il y a de tout, des pierres
+et des medailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a
+quelque chose de particulierement breton, des reliques bretonnes, la
+pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque
+de du Guesclin.
+
+Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces
+vieux chateaux-forts, demanteles, tombant en ruines, qui, du haut de la
+colline ou ils sont plantes, semblent surveiller la campagne, et sur
+lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire
+la verite, tous les chateaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou
+trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine interesse toujours
+l'homme; c'est que la, toujours il fait la comparaison de son etat present
+avec son etat passe; parmi ces pierres ecroulees se relevent et passent les
+hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce
+que revent sa memoire et sa pensee. Parfois meme le present est debout a
+cote du passe comme a Cesson.
+
+La tour de Cesson (pres de Saint-Brieuc) etait jadis une puissante
+forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et
+Montfort, c'etait par la qu'arrivaient les Anglais, allies de Montfort;
+Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts
+d'Angleterre; Blois etait-il le plus fort, il s'en emparait et empechait
+les Anglais de debarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi
+plusieurs fois de l'un a l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le
+repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et ranconnait tout le pays; mais
+un jour vint ou Henri IV, resolu a remettre toutes choses en ordre, obligea
+les gouverneurs de forteresses a se soumettre, ou, quand ils ne se
+soumettaient pas, les fit pendre. Le chateau de Cesson fut alors abattu; il
+ne resta debout que la tour du donjon ouverte a tous les vents.
+
+Aujourd'hui elle appartient a un riche proprietaire, ancien representant,
+esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre epoque,
+les idees d'egalite et un instinctif amour du luxe, a la fois democrate et
+chatelain. De meme que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son
+chateau, un chateau moderne et un jardin anglais, un jardin malgre le sol
+de roc ou ne s'enfoncent pas les racines, malgre les ouragans qui arrachent
+les arbres, malgre l'air acre et salin qui, comme sur tous les bords de la
+mer, ronge la feuille et penche les branches du cote de la terre; cette
+inclinaison uniforme d'un seul cote donne aux rivages de la mer une
+solennelle tristesse; l'homme sent que la sa force est impuissante; c'est
+une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours.
+Mais lui, dure tete bretonne, avec la tenacite de sa race, il a creuse ca
+et la de larges espaces ou il a plante des arbres verts; ces pauvres petits
+arbres, du fond de ces trous, elevent timidement la tete de quelques
+pouces, jusqu'a ce que l'apre bise, venant par-dessus, les arrete
+brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus
+haut!
+
+Quant au chateau, il eut un instant la pensee de le batir dans les flancs
+de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eut apercu la
+pleine mer par les fenetres a ogives percees dans un mur de dix pieds; mais
+il fut intimide par cette masse de pierres qui se tiennent a peine et
+surplombent au-dessus de sa tete; il desespera d'atteindre, avec ses petits
+etages, le haut de cette ruine decouronnee, et il se resigna a construire
+son chateau au pied de la tour, a quelques pas, dans son ombre. La il a
+bati un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives
+couleurs, avec une galerie a jour courant le long du toit plat, il y a
+rassemble les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe
+de notre temps.
+
+Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des
+deux societes apparait saisissant: le petit chateau, accroupi au bas de la
+tour, s'abaisse comme humilie et craintif; tous les details
+s'amoindrissent; il semble qu'a peine un homme passerait par ses portes
+etroites; on dirait qu'on le peut saisir a deux mains par les arcs de sa
+balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un
+joujou d'enfant. Et vis-a-vis, au contraire, s'eleve la haute tour, montee
+sur un enorme monceau de debris ecroules; les grandes pierres de son faite
+pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degres de son
+escalier rompu. Dressee a l'extremite d'un promontoire qui s'avance dans la
+mer, de plusieurs lieues, de toute la cote et de l'Ocean, on apercoit sa
+masse longue et sombre; tout a l'entour la campagne est nue et sans arbres,
+presque sans maisons; ebrechee et crevee, elle s'allonge vers le ciel,
+comme un colossal obelisque; au-dessous, a plusieurs centaines de pieds, la
+mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent
+incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les
+oiseaux aux ailes grises, vers l'Ocean.
+
+
+
+
+X
+
+Saint-Nazaire.
+
+=Le nouveau port et la nouvelle ville.=
+
+
+La Bretagne, quelque isolee qu'elle soit par ses moeurs du reste de la
+France, n'est pas restee etrangere a l'incessante activite de notre epoque:
+elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes desertes et les
+chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout a l'heure
+vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus
+importante devait etre sur la cote meme, au bord de cette mer qui l'attire
+et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant
+de la presqu'ile, a cinquante lieues de Brest, elle a cree un grand port,
+Saint-Nazaire.
+
+Il y a dix ans, c'etait un village de cinq cents ames; il n'y avait pas de
+port; on n'y voyait que quelques barques de pecheurs qui se mettaient a
+l'abri derriere une petite jetee. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
+mille ames, qui, dans dix ans, en aura trente mille.
+
+Depuis longtemps on se plaignait que les sables empechaient les grands
+navires de remonter la Loire jusqu'a Nantes; ils s'arretaient a Paimbeuf,
+ou ils s'allegeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la
+Loire est en effet sillonne et comme parcouru, dans presque tout son cours,
+par des sables voyageurs. Pres de son embouchure meme, a trois lieues de la
+mer, ou la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de
+deux pieds d'eau; les bateaux a vapeur qui courent charges de voyageurs
+entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve
+avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derriere eux, de
+longs sillons d'une eau troublee et jaunatre.
+
+Un jour, il est decide que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitot, avec
+cette ardeur propre a notre age, on se met a l'oeuvre: la terre est
+largement entamee; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur;
+les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, meme les fregates; le
+chemin de fer de Nantes est prolonge jusqu'a Saint-Nazaire; en peu de
+temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant,
+pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les
+terres enlevees des quatorze hectares du bassin, on les eleve tout autour
+comme des collines; de larges fosses les environnent; bientot la maconnerie
+les revetira, ils seront armes de canons; Saint-Nazaire ne sera pas
+seulement un port, il sera une ville forte.
+
+Ces immenses travaux sont improvises en quatre ans, improvises, mais
+parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges ecluses, lourdes
+portes de fer, grues colossales, on enfonce profondement dans le sol, on
+attache par des chaines enormes et redoublees tout cet attirail puissant de
+machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre
+cette eau legere qui, en lechant les quartiers de roc, les use, les rompt
+et les emporte.
+
+Mais le principal restait a faire, la ville: le gouvernement avait
+construit le port, les remparts; les particuliers ont bati la ville; tout
+de suite on l'a concue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans
+l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immediat. En
+ce temps-ci, ou l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions,
+les speculateurs sont accourus; des fortunes se sont elevees en trois
+jours; tel champ estime il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu
+sept cent mille; mais rien n'etonne aujourd'hui en fait de revolutions,
+nous en vivons.
+
+Voici trois ans que cette ville est commencee, et deja l'on entrevoit le
+developpement qu'elle va prendre. On lit, dans les recits des voyageurs, la
+creation des villes neuves des Etats-Unis: une bande de pionniers s'avance
+vers l'ouest, au bord des forets et des prairies indefinies; ils abattent
+les arbres seculaires, et, tandis que l'on arrache les souches enormes du
+sol, sur le terrain a peine deblaye des maisons s'elevent, des magasins
+s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville eloignee aux grands ports de
+l'est. De meme ici: a cote de l'ancien village, dont les maisons basses
+sont entassees autour du petit clocher de la vieille eglise, une grande
+cite sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les
+maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la
+trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, a droite et a
+gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons
+alignes de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des bles;
+ici une maison haute de quatre etages, avec des boutiques resplendissantes,
+peintes et dorees comme a Paris; a cote un champ laboure, une haie chargee
+de mures, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetee a terre, la haie
+arrachee, le champ defonce, et une autre grande maison s'appuiera a la
+maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voila une
+rue Vivienne. Une vaste place est tracee devant le bassin; il n'y a la
+encore que deux ou trois maisons a chaque extremite; le centre est rempli
+de decombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafes, des hotels ou la
+table est sans cesse dressee et toujours servie: une population active,
+ardente, pressee, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient,
+remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, debarque des
+bateaux a vapeur, charge et decharge les navires; de la jetee a la gare,
+c'est tout un peuple fourmillant dans un espace etroit encore.
+
+Deja les premiers negociants de Nantes y ont des comptoirs, deja le bassin
+est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces
+grands clippers americains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit
+cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des fregates. Deja
+l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second,
+on en projette un troisieme. A toute heure, les longs bateaux a vapeur
+filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les
+marchandises et les materiaux necessaires au service du port; et, au
+travers de ce mouvement general, du bruit incessant des chantiers de toutes
+sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaines qui crient en
+levant les ancres, du murmure sourd des machines ca et la dressees, des
+cris d'appel des ouvriers, des chants cadences des matelots penches sur le
+cabestan, par-dessus meme la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le
+rivage comme une masse de plomb, a coups egaux, de temps en temps un
+sifflet strident, aigu, dechire l'air, et s'eleve vers le ciel comme une
+plainte de douleur qui s'echappe et se tait tout a coup. C'est le sifflet
+du chemin de fer, de la locomotive toujours allumee, toujours prete a
+partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire:
+Allons! allons! pressez-vous! avancons!
+
+
+
+
+XI
+
+Les lutteurs.
+
+=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.=
+
+
+Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fetes religieuses, mais aussi
+des fetes de village, des _assemblees_, comme on dit en Poitou, ou les
+divertissements et les jeux succedent aux ceremonies de l'Eglise. Si le
+pardon dure deux jours, la premiere journee appartient exclusivement a la
+religion: la grand'messe d'abord; l'eglise de la paroisse a d'avance ete
+decoree avec soin, paree de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs,
+d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le
+choeur et les bas cotes, tous sont agenouilles sur le pave, le chapelet
+entre leurs doigts, pieusement recueillis, repondant aux chants du pretre
+d'une seule voix, voix puissante des fideles assembles qui porte au ciel la
+priere avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait resister.
+
+Apres la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc,
+semant des fleurs; les garcons les plus robustes tenant levees les vieilles
+bannieres brodees d'or, d'argent et de soie; les croix, les chasses
+etincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontes de plumes,
+au milieu de deux files, s'avancant d'un pas lent, que marque le chant des
+cantiques; et, derriere le pretre qui porte le saint Sacrement une foule
+d'hommes, le chapeau a la main et silencieux. Le soir, les vepres, ou nul
+ne manque non plus qu'a la grand'messe; enfin le salut, la benediction,
+cette ceremonie essentiellement catholique, a laquelle l'indifferent meme
+n'assiste pas sans une emotion involontaire, et aussi saisissante dans une
+humble eglise de village que dans les magnifiques cathedrales.
+
+Dans l'intervalle de la procession et des vepres, de nombreux pelerins
+accomplissent les voeux formes pour implorer une grace ou pour remercier
+Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu
+le pardon, et y passent des heures en prieres; d'autres, plus fervents,
+font autour de l'eglise, a une fontaine miraculeuse ou a un tombeau, de
+longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont
+point a s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'eglise, sur la
+place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun
+cri, rien qui puisse troubler la saintete du jour; les cabarets sont vides
+et les rendez-vous des jeux, deserts.
+
+Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux.
+
+Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de
+pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au
+pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu a peu ont
+ete delaisses. Les courses de chevaux, les danses surtout, protegees par
+les femmes, ont persiste; mais les luttes, ces luttes heroiques que
+celebraient les poetes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers
+que les jeunes filles chantaient aux veillees, on ne les trouve plus que
+dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistere et du
+Morbihan. La du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joutes n'a pas
+diminue; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont
+toujours prets a le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule
+toujours emue, a briguer l'honneur de vaincre.
+
+Parfois meme, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumee.
+Un riche proprietaire, defricheur de landes, comme les moines des premiers
+siecles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-meme, poete en
+cette langue celtique qui est demeuree immuable depuis trois mille ans,
+veut celebrer un heureux evenement survenu dans sa maison, et donne une
+fete populaire avec la pompe et l'eclat consacre par la tradition
+antique[1].
+
+ [Note 1: Il y a quelques annees, une fete de ce genre fut donnee
+ par un savant breton, M. de la Villemarque, qui, a la science la
+ plus sure, unit ce vif sentiment de la poesie qu'on dirait inne
+ dans la nation armoricaine.]
+
+Longtemps a l'avance la fete est annoncee dans cent paroisses: on
+l'apprend, on se le repete le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra
+tous les jeux anciens, la course a pied, ou se deploie l'agilite des jeunes
+hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses
+robustes et patientes qualites, cette race de petits chevaux nerveux,
+infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
+sol de rocs; puis, apres les courses des femmes, et les courses en sac qui
+font epanouir les visages et eclater les longs rires, les luttes, la
+meilleure part de la fete. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un
+ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de presents
+magnifiques: trois prix sont reserves aux vainqueurs, une somme d'argent
+suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
+dorees, et un costume breton complet; ce costume a coute trois mois de
+travail au tailleur, qui a epuise tout son art a orner les larges
+boutonnieres, les parements, les gilets et les guetres, de fins dessins en
+soie de toutes couleurs, superbe vetement dont sera fier le plus riche gars
+du pays. Des invitations ont ete adressees aux lutteurs les plus renommes,
+a ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven;
+on n'a pas oublie ceux de Scaer et de Guiscriff, connus par l'ardente
+rivalite qui rend si longs leurs combats: Scaer est du Finistere, Guiscriff
+du Morbihan; on verra ou, des deux pays, naissent les plus forts hommes.
+Enfin, a la fete doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui
+qui alla a Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie
+des genets_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries.
+Vieux a cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons;
+mais, repondant cette fois a l'appel du poete, il jouera quelques-uns de
+ces airs melancoliques et sauvages, dont les notes aigues s'entendent par
+dela les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de
+la patrie, repete au dedans de lui-meme, assis au bord de la route, le
+front dans la main.
+
+ [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]
+
+Entre les jolies petites villes des cotes de Bretagne, Pont-Aven est une de
+celles qui charment le plus d'abord et inspirent le desir de s'y arreter.
+Un ravin tout encombre d'enormes roches, d'arbres confusement pousses,
+aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite
+riviere rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs defiles,
+bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflete
+l'ombre des arbres ou la lumiere du ciel: voila le fond du tableau. Sur les
+deux versants s'etagent les maisons de la ville, et presque autant de
+moulins que de maisons s'eparpillent sur les bords, assis sur les roches ou
+a demi caches dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie
+vallee: au tic-tac regulier des grandes roues se mele le murmure de l'eau,
+le frolement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui
+ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme.
+
+ [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze
+ moulins.]
+
+Un peu plus bas, la riviere s'elargit, et, libre en son cours, plus
+profonde, salee deja et verdatre, va se perdre dans la grande mer.
+
+C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres,
+qu'avait ete assigne le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus eleve, sur
+une estrade, etaient assis deux vieillards, celebres autrefois par leurs
+victoires, et qui, aujourd'hui, a l'age de plus de quatre-vingts ans, la
+tete couverte de longs cheveux blancs, avaient ete nommes juges du combat.
+Derriere eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et
+en face s'etendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on
+voyait bleue, immense, se confondant a l'horizon avec le firmament, et tout
+etincelante aux rayons du soleil. Tel etait le lieu du combat: sous un ciel
+eclatant, au bord des forets, vis-a-vis de cette mer que les hommes, comme
+si elle allait repondre a leurs questions, ne se lassent pas de contempler.
+Le poetique genie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en
+souvenir de Virgile et d'Homere.
+
+La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrives des points les plus
+opposes, et qui portent comme ecrit le nom de leur village sur leurs
+costumes varies. On reconnait la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
+leur figure comme un beguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui
+s'allonge par derriere, rappelant la cornette du moyen age; le grand et
+haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au
+vent; celui des femmes de Saint-Thegonec, qui en relevent sur le sommet de
+la tete les barbes gonflees comme des voiles de navire; puis, le plus joli
+des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie
+et une proprete recherchee font valoir le beau teint et la taille elegante:
+nulle ne les egale pour le luxe et l'eclatante blancheur de leurs
+coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe,
+appliquee sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs
+cheveux soigneusement lisses, puis, s'ecartant sur les cotes, comme des
+ailes, encadre l'ovale regulier de leurs frais visages. Du coude au
+poignet, les bras sont enveloppes, mais non caches par de larges manches de
+mousseline bouffante, et une collerette a petits plis menus dessine autour
+du cou et des epaules une courbe gracieuse.
+
+Un peu plus loin, voici la singuliere coiffure bigarree de Pont-l'Abbe:
+grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangee propre aux races
+asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbe sont une tribu
+etrangere venue, a travers l'Ocean, sur les cotes de l'Armorique. Leur
+costume ne ressemble a aucun des costumes de Bretagne: la coiffure,
+composee de bandes de drap d'or, d'etoffes rouges brodees en soie, de
+mousseline bleue, est posee un peu en avant, ainsi qu'un leger bonnet grec,
+sur le sommet de la tete; les cheveux par derriere sont a decouvert. Ces
+bonnets bleus, rouges, dores, brillent ca et la parmi les coiffes blanches
+comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donne leur
+nom aux femmes de Pont-l'Abbe: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbe. Le
+reste du costume a autant d'eclat: la jupe, le corsage, les manches sont
+ornes de larges galons verts, rouges, dores, de broderies, de torsades,
+d'oeilleres en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses,
+hardiment rapprochees, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux.
+Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de
+couleurs opposees ou echoue la science des nations les plus raffinees.
+
+Le costume des hommes n'est pas moins varie; on voit, l'un a cote de
+l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Chateauneuf-du-Faou, dont le long
+habit brun double de vert, orne de passementeries, de boutons et de
+broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du
+temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arree avec leurs vestes
+blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, a larges bords, est
+recouvert d'une sorte de resille qui retombe du sommet comme les fils d'or
+ces casquettes de jockeys; les elegants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
+l'autre deux larges pantalons de couleur differente, debordant sur le
+coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de
+Quimperle, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique a
+mille plis, bouffant des deux cotes, descendant tout a fait au bas des
+reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient,
+et la ceinture serree avec une large boucle de cuivre; et les gens de
+Scaer, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brode en
+soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'etaient declares serfs
+de Dieu.
+
+Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se
+forme a l'instant, chacun prend place: les hommes s'etendent sur l'herbe, a
+plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires,
+s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux
+femmes, elles se tiennent derriere, debout, en rangs presses.
+
+Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignee:
+plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garcon qu'elle aussi, avant
+lui-meme, a apercu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derriere
+le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout pres d'elle,
+tournera a demi la tete pour entendre de douces paroles et laissera pendre
+sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines
+fiancailles.
+
+Les luttes debutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants
+presque, de douze a quatorze ans, se depouillent de leur veste, se prennent
+a bras le corps, et cherchent a se jeter par terre. La lutte n'est pas
+longue, l'un a vite renverse l'autre; mais, a peine le vaincu s'est-il
+releve, qu'il se precipite sur son adversaire, et le combat recommence.
+Trois, quatre, dix defaites successives ne le decouragent pas; il a deja
+cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se
+pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et
+plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a
+ete renverse, la premiere fois, presque immediatement, resiste ensuite un
+quart d'heure aux efforts redoubles de son vainqueur. Cependant, malgre
+leur acharnement, pas un mouvement de colere, pas un geste defendu, pas une
+infraction aux regles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste;
+aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou
+ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils
+se doivent a eux-memes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de
+vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant a plusieurs fois, on les separe.
+C'est le tour des hommes.
+
+Un homme sort des rangs, et, le chapeau a la main, fait le tour du cercle.
+Si personne ne se presente pour le lui disputer, le prix lui appartient.
+Mais un autre aussi entre dans l'arene: a ce moment une femme, quittant
+precipitamment sa place, court apres lui, et le retient par le bras, c'est
+sa mere; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra
+peut-etre un mauvais coup. Le jeune homme resiste; impatient de montrer sa
+force, il ecarte doucement sa mere, et elle le suit malgre lui, et on la
+voit lui parler avec cette vivacite d'amour qu'ont seules les meres; elle
+lui prend les mains de peur qu'il ne s'echappe d'elle. L'assemblee assiste
+impatiente et divisee a ce combat de tendresse et de fiere ardeur: les
+jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus ages pour la
+mere,--jusqu'a ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
+faible, decide qu'une fois encore le fils cedera a la douce contrainte des
+pleurs maternels.
+
+Un autre, d'ailleurs, s'est presente; celui-ci est un lutteur celebre, cent
+bouches le nomment a la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et
+gravite, et etendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves
+Herve, du bourg de Banalec, s'arrete: il a reconnu Postic, de Scaer; le
+prix sera vivement dispute. Aussitot il quitte sa veste et son gilet, ne
+gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
+serree au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains
+s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derriere
+avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allegre et agile
+pour le combat. Postic aussi s'est depouille de ses vetements, mais ses
+parrains ne se sont pas presentes pour lui attacher les cheveux; il les
+laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tete nue, le visage
+maigre et sillonne des rides que creusent de bonne heure les travaux des
+champs, il ressemble presque a un vieillard, mais sa taille haute et
+droite, ses bras robustes croises sur sa poitrine, et le regard assure de
+ses yeux enfonces sous ses sourcils, decelent l'homme dans la force de
+l'age.
+
+Le signal est donne: les deux adversaires font le signe de la croix, et
+s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras
+tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un meme mouvement,
+ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serres l'un
+contre l'autre d'une force egale; de leurs mains crispees, ils tachent, a
+travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maitres d'eux-memes,
+combinent a la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit
+les muscles saillir a leur cou et sur leurs epaules. Herve sait quelle est
+la force et l'habilete de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le
+combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois deja, il a
+evite le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant a Postic, la
+lutte lui est si familiere, qu'il semble moderer sa force plutot que la
+developper tout entiere; a un moment meme ou il veille moins sur lui, un de
+ses pieds cede, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblee, les
+juges se levent de leur siege: mais, dans le temps meme ou il perdait pied,
+Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourne de
+maniere a tomber sur le cote. Il reste la, quelques secondes, immobile,
+pour qu'il soit bien prouve qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu,
+c'est la loi des luttes, doit etre renverse droit sur le dos, les deux
+epaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les
+juges declarent que le coup ne compte pas, et Postic se releve, aux
+applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.
+
+Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-la,
+l'assemblee avait assiste, muette, aux incidents de la lutte; mais les
+passions sont, a cette heure, eveillees: les gens de Scaer prennent parti
+pour Postic, ceux de Banalec pour Herve. Le combat est repris plus vif,
+plus acharne que la premiere fois; les deux lutteurs, animes par un interet
+plus ardent, ont a soutenir, l'un son premier succes, l'autre sa
+reputation. Ils ne demeurent plus dans le meme lieu, ils se pressent, ils
+se poussent de plusieurs pas en arriere ou en avant; a chaque instant les
+jambes sont lancees l'une dans l'autre; les bras, enlaces autour du buste,
+font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlevent de terre, et
+l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et
+recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements precipites, des
+gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant
+fermement le bras droit d'Herve, et, lui serrant l'epaule gauche de son
+autre main, l'eloigne de lui, et, la tete baissee en avant, s'appuie sur
+l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bande, il rappelle ces
+belles statues d'athletes que nous a laissees l'antiquite, et que l'on
+regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idee de la
+beaute et de la force de l'homme.
+
+Les spectateurs, cependant, les yeux attaches sur les combattants, suivent
+leurs mouvements avec une emotion passionnee: tout est oublie, excepte le
+spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent,
+comme si eux-memes prenaient part a la lutte; de la voix et du geste, ils
+excitent les combattants; on entend a chaque instant: _Stard! Derta!
+Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration a un coup
+habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportes par une ardeur dont ils
+n'ont pas conscience, se trainent sur leurs genoux et sur leurs mains, et
+suivent dans sa marche desordonnee la lutte qui, a tout moment, change de
+place; tous les bras sont agites, les yeux animes et brillants, tout le
+monde a la fievre.
+
+Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses
+deux mains fermees comme des etaux, le corps d'Herve, l'arrache du sol, et,
+d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tete, le lance derriere
+lui. Herve tombe lourdement, le choc a ete si violent qu'il demeure etendu
+de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de
+doute pour personne, les deux epaules ont a la fois touche la terre. Les
+vieillards se levent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes
+applaudissements eclatent dans l'assemblee: Herve s'eloigne en essuyant le
+sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du meme pas
+grave et lent qu'en arrivant.
+
+L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et decisive: deux
+lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque egale, qui combattent
+longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de
+Rosporden, en 1859: les deux rivaux etaient, dans une nature differente,
+comme les types du lutteur breton; l'un, grand, elance, blond et sans
+barbe, quoiqu'il eut trente ans, paraissait plus jeune que son age; on ne
+l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait
+d'abord qu'il put soutenir un combat un peu prolonge. Mais, quand il eut
+mis bas sa veste, que ses cheveux noues par derriere et sa chemise a demi
+ouverte eurent laisse voir ses larges reins et ses fortes epaules que
+surmontait une tete petite comme celle des athletes antiques, un murmure
+d'etonnement parcourut l'assemblee; il parut tout a coup un autre homme,
+ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homere, se depouille de ses haillons
+et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable a un dieu. Son nom
+etait Trolez, c'est-a-dire _lait tourne_.
+
+L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement a
+son compagnon, on l'eut dit plus age. Brun, petit, ramasse, le cou rentre
+dans les epaules, a chacun de ses mouvements, ses muscles solides
+ressortaient, pareils a des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tete,
+ses cheveux noirs, epais, a demi longs, tombant sur son front bas et
+presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression resolue de son visage
+carre, lui donnaient un aspect etrangement sauvage; on ne pouvait
+s'empecher de le comparer a un taureau.
+
+Apres s'etre mesures des yeux, ils se saisirent, et alors commenca une
+lutte, d'abord lente, mesuree, chacun calculant la force de son adversaire,
+puis plus pressee et plus precipitee. Trolez, de ses longs bras entourant
+son rival, s'efforcait de l'enlever de terre; mais, a peine celui-ci
+avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
+Le but de Le Guichet etait de lancer un de ces rapides coups de pied qui
+font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'equilibre et tombe.
+Mais Trolez, attentif a tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les
+jambes ecartees, le dos longuement tendu et appuye sur ses reins, il
+demeurait comme ancre dans le sol; il n'avancait ni ne reculait, ses pieds
+ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoubles de
+son rival, il resistait impassible comme une muraille.
+
+Cette immobilite obstinee excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le
+Guichet. Abandonnant sa tactique premiere et se servant, comme d'un moyen
+de vaincre, de l'inegalite de sa taille, il se jetait a corps perdu sur
+Trolez, et, lui enfoncant sa grosse tete sous l'aisselle, ainsi qu'un coin
+enorme, de son cou et de ses rudes epaules il poussait en avant, semblable
+a un boeuf qui choque un chene de son front, pensant le soulever et le
+porter de tout son poids a terre. Mais nulle secousse ne faisait devier
+Trolez d'une ligne.
+
+Longtemps et a plusieurs fois, ils se prirent et se quitterent, rouges, la
+chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le
+sang sortant par leurs narines. Enfin, apres des assauts coup sur coup
+renouveles, tous deux s'arreterent en meme temps, haletants et non epuises,
+mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
+impuissants a surmonter. Les juges, qui avaient assiste avec etonnement et
+admiration aux peripeties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur,
+voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagerent le
+prix. Trolez, que son inexperience dans l'art de la lutte avait seule
+empeche de triompher, qui s'etait contente de resister, mais qui, dans sa
+resistance, avait montre une vigueur sans egale, recut la plus large part;
+Le Guichet recut la moindre, comme premices des prix qu'il saurait un jour
+remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans
+rancune, oubliant leur rivalite passagere, et redevenus compagnons du meme
+village.
+
+Telle est la generosite de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le
+combat meme; ses interets, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir
+qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le
+jour de demain pour gagner les succes et la gloire. Mais, plus tard, quand
+il s'est epuise en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
+mur ressent en lui les premieres secousses des passions envieuses; moins
+fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des emules a vaincre,
+il a des ennemis a humilier, et ce sentiment de rivalite jalouse, il le
+decore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_.
+
+Ce Pardon de Rosporden, deja remarquable par le combat incertain de Le
+Guichet et de Trolez, fut signale par un evenement emouvant et inattendu:
+Postic, le fameux lutteur qui n'etait jamais sorti d'une lutte que
+victorieux, fut ce jour-la vaincu. Trois fois deja dans la journee, il
+etait entre dans la lice et avait remporte le prix. Infatigable et plein de
+confiance, il se presenta une quatrieme fois, et tout d'un coup, sans que
+rien fit presumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les
+spectateurs attendaient avec assurance le moment ou il renverserait son
+adversaire, il fut souleve violemment et jete a terre; il tomba en
+entrainant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblee demeura
+muette, pas un applaudissement n'eclata; on ne pouvait croire que Postic,
+_eut eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges
+proclamerent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival etait presque
+inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un
+geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son
+coeur, mais pale, et les bras croises sur sa poitrine, il annonca aux juges
+que, jamais plus desormais, il ne paraitrait dans les luttes.
+
+
+
+
+XII
+
+Les monuments.
+
+=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.=
+
+
+Les grands caracteres appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France
+le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, representant de l'ancienne
+societe; c'est en Bretagne que la Revolution a triomphe avec le plus de
+hauteur: sur ce sol royaliste et chretien, en face de ces croix, de ces
+calvaires, de ces statues de saints, de ces eglises, elle a affecte de
+planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les
+marques de son triomphe: de quelque cote que l'on entre en Bretagne, a
+Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilee; au Pin-en-Mauges, le
+monument de Cathelineau renverse; a Rennes, a Nantes, des inscriptions en
+l'honneur de la Revolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend
+prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-a-dire des
+deux plus grands revolutionnaires du XIXe siecle. Car, si Lamennais est le
+philosophe qui nie le principe de l'ancienne societe, Chateaubriand est
+l'ecrivain de la nouvelle; c'est lui qui a change la vieille langue, qui a
+introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les revoltes
+qui ressentent encore, tandis qu'ils detruisent, des secousses de leur
+conscience; l'autre est melancolique et triste, comme un homme qui vit
+parmi des ruines.
+
+A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus
+culminant de la ville, lorsque vous montez a cette belle promenade du
+Thabor d'ou vous dominez, etendue a vos pieds, la terre de Bretagne, la
+vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontee d'une
+statue, avec cette inscription:
+
+ =A VANNEAU, A PAPU.=
+
+Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur erige une colonne?
+L'inscription vous le dit:
+
+ MORTS POUR LA LIBERTE EN JUILLET 1830.
+
+Et en effet, la statue, c'est la Liberte, tenant en main la Charte de
+1830.--O pauvres heros inconnus et oublies de ceux-la memes qui vous ont
+dresse un monument! qui songe a vous, Vanneau, et a vous, Papu? Papu
+surtout, qu'etait-il? pourquoi la destinee de ces deux noms, Vanneau, Papu,
+est-elle si differente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriete, et
+l'autre est-il si oublie? On ne separe pas les noms d'Harmodius et
+d'Aristogiton. Paris a donne le nom de Vanneau a une des rues nouvelles du
+faubourg Saint-Germain, entre les hotels de Castries, de La Rochefoucauld,
+de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y
+a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a
+vecu.--Ils sont morts pour la liberte! Pauvres gens encore! Cette liberte,
+elle a dure dix-huit ans et meme un peu moins. Vanneau et Papu etaient
+jeunes; s'ils avaient vecu quelques annees de plus, ils n'auraient pas eu
+atteint l'age de la maturite, qu'ils auraient vu cette meme liberte de
+nouveau attaquee, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle?
+Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements
+donnez-vous a nos fils, quelle pensee noble et elevee porterez-vous de nous
+a la posterite?
+
+De meme, a Nantes, au milieu des severes hotels de cette fidele noblesse de
+Bretagne, dont les membres les plus illustres verserent leur sang pour leur
+roi, a quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent
+l'entree des deux cours, sur la base meme de la colonne qui supporte la
+statue de Louis XVI, une inscription revolutionnaire est scellee, une
+inscription qui glorifie la revolte d'un peuple contre son souverain, qui
+atteste la ruine de la vieille monarchie, et la defaite du frere meme de
+Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a ose encore
+enlever, elle a ete appliquee la par des Anglais, par les ennemis
+seculaires de la Bretagne et de la France.
+
+ ICI PRES, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE
+ ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMES,
+ LE 30 JUILLET 1830.
+ DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS
+ ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TEMOIGNAGE
+ DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,
+ LA VALEUR ET L'INTREPIDITE NANTAISE.
+
+Ce ne sont pas la les veritables monuments de la Bretagne; ces monuments,
+vous les trouverez a Saint-Cast, ou a ete elevee une colonne commemorative
+de la defaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassembles a la
+hate, precurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre,
+mais a qui le sentiment national enseigna la victoire; a la Chartreuse,
+pres d'Auray, ou sont entasses les os des victimes de Quiberon; dans
+l'eglise de Brest, ou Louis XVI a fait placer le coeur de du Couedic, un de
+ces marins bretons qui avaient transporte jusque dans le XVIIIe siecle
+l'esprit de la chevalerie antique; a Rennes, devant la facade du palais du
+parlement de Bretagne, ou sont dressees, dans une noble attitude, les
+statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves
+magistrats, Gerbier, d'Argentre, Toullier; a Nantes, ou, au pied, et comme
+les gardes du vieux chateau des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
+plus illustres des heros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont,
+la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms francais; les
+gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les
+vainqueurs des ennemis de la France, en meme temps que chevaliers bretons;
+Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
+connetable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de
+l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la
+reine de France.
+
+Puis, dans presque toutes les villes, a Rennes, a Nantes, a Dinan, a
+Saint-Brieuc, a Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence,
+du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on
+en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier;
+bien d'autres l'ont ete; non pas meme parce que, Breton, il parvint aux
+plus hautes dignites et fut connetable et generalissime des armees de
+France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'etre fait
+plus Francais que Breton, et il y eut un moment ou il vit s'eloigner de lui
+la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualites de son
+pays, il eut, a un eminent degre, les vertus du vrai chevalier, la loyaute
+inalterable, cette loyaute a laquelle rendaient hommage les Anglais, quand
+ils venaient deposer les clefs de Chateauneuf-Randon sur son cercueil,
+obeissant au mort comme s'il eut ete vivant, parce qu'ils savaient qu'il
+aurait agi ainsi; la liberale munificence: a plusieurs reprises il
+distribua tout ce qu'il possedait a ses compagnons d'armes; la persistante
+volonte, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualites qui
+s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait
+comment, a Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour
+les Grandes Compagnies; le desinteressement, enfin, et la grandeur d'ame:
+il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-meme sa
+rancon: il se taxe a cent mille florins. Ou trouverez-vous une pareille
+somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la
+payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne
+filat sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande
+autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le
+grand homme breton, mais le type du chevalier chretien.
+
+Voila les veritables monuments de la Bretagne, les monuments consacres a
+ses grands princes, a ses heros, aux representants de son histoire et de sa
+gloire passee. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces
+statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire,
+de les elever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modeles
+de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la
+Bretagne peut presenter a tous les pays et a tous les siecles.
+
+Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songe a
+elever une statue a Louis XVI, pensee bretonne a la fois et francaise: le
+dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la
+religieuse cite; en face de la vieille cathedrale, a la limite des deux
+pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France,
+du coeur meme de la France, et la jolie riviere d'Erdre qui descend, calme
+douce, de la vieille Armorique.
+
+La France, un jour, reconnaissante et repentante, elevera un monument a
+Louis XVI, le plus pur, le plus devoue de tous ses rois, qui, au milieu
+d'une corruption generale, dans une cour ou ses freres memes continuaient
+le doute philosophique et les debauches de Louis XV, demeura croyant et
+chaste; qui apporta sur le trone "les deux qualites qui font les bons rois,
+la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1]," et a qui cet amour sincere
+revela les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les
+Etats-Unis a s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la feodalite,
+abolit la torture et donna l'edit de tolerance; qui, le premier, eut la
+pensee des reformes salutaires, les indiqua et les commenca au prix de ses
+droits, de sa liberte et de son sang; a ce roi honnete homme, enfin, dont
+Napoleon Ier voulait rehabiliter solennellement la memoire, que le pape Pie
+VI songeait a faire canoniser[2], et que les peuples appelerent le
+_restaurateur de la liberte francaise_, avant qu'il eut merite le titre de
+_roi-martyr_!
+
+ [Note 1: Mignet.]
+
+ [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.]
+
+
+
+
+XIII
+
+Queriolet.
+
+=Un caractere breton.=
+
+
+C'est la, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement
+caracterises, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble
+qu'aux vents de la mer qui battent leurs cotes, ils se soient raidis. On
+dit proverbialement une _tete bretonne_, c'est-a-dire une tete qui veut,
+qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donne a la France plus
+de genies indociles. La Bretagne a commence par Abelard, au XIe siecle,
+elle a fini dans le notre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand,
+liberal a la maniere des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
+Toujours le parlement de Bretagne fut difficile a mater; il resistait
+encore quand les autres avaient depuis longtemps cede. Les emeutes de
+Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV,
+etaient excitees ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas
+de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mere,--est un des types
+de ces apres Bretons, et aussi ce du Couedic qui, avant d'attaquer un
+vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Quebec_, le 7
+octobre 1779, pres des iles d'Ouessant), fait mettre son equipage a genoux
+et reciter le _De profundis_, et apres: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et
+il se promene sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une
+baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau
+anglais sauta, et la fregate de du Couedic rentra a Brest, presque en
+ruines. D'autres, moins celebres, ont une vigueur, une raideur de
+caractere, et de principes qui, dans l'antiquite, en eut fait des
+stoiciens, et, au XVIIe siecle, des jansenistes, E. Souvestre, Alex. Duval,
+Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines,
+le troisieme, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits
+d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Queriolet, qui donneront une
+idee de ces natures a part, tout d'une piece, pour qui il n'est pas de
+demi-mesures, egalement extremes dans le bien comme dans le mal.
+
+Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il etait ne, en 1602, a Auray,
+d'une riche et puissante famille; son enfance annonca bien sa jeunesse. Nul
+enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus mechant naturel. Il ne
+respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maitres; malgre de grandes
+facultes, on n'en peut rien tirer: ses camarades memes, il les injurie et
+les bat, il rappelle du Guesclin qui desolait son pere et sa mere, mais
+avec cette difference qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui
+porte un heureux horoscope sur un tel garnement.
+
+A peine adolescent, il a tous les vices des debauches: il hante les mauvais
+lieux et les maisons de jeu; il crochete le coffre de son pere, lui derobe
+deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voila lance par
+le monde, comme un etalon echappe. Nul frein, nulle barriere: a Paris, il
+s'associe a des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays,
+guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore la trop a l'etroit, il
+songe a aller a Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine
+licence et a son caprice.
+
+Apres une eclipse pourtant, il reparait en Bretagne. Le hasard de sa
+naissance lui donnait droit a une charge de magistrature, et ce n'est pas
+un des moindres etonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles,
+qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle
+dignite ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'a se livrer a
+tous les exces avec impunite; bientot il devient fameux par ses
+debordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau,
+Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son
+nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traine dans les orgies; la vie
+des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les
+unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis
+une terrible habilete aux armes, seul exercice auquel il se fut applique;
+de meme que Gondi sa soutane, il se plait a faire dechirer sa robe de
+magistrat dans les duels. Il marche litteralement l'epee au poing, insolent
+envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualite
+ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignes s'arretent en le
+menacant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le
+premier qu'il joint, il le jette a terre, l'enfile de sa lame la retire du
+cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'elance sur les autres
+qui, epouvantes de cet enrage, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il
+se battit contre quatorze.
+
+Des femmes, il en est de meme: il joint l'audace a la ruse; il les attaque
+en pleine rue, ou se deguise en charbonnier pour penetrer chez elles; il
+fait de longs voyages expres afin d'aller seduire une belle, ou il apporte
+sur son dos une echelle pour escalader une fenetre. Il en veut surtout aux
+religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un regal qui depasse les
+seductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualite de
+magistrat, et une fois la, il deploie l'hypocrisie la plus raffinee. Le don
+Juan de Moliere n'a rien de plus complet que ses affectations de langage
+devot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction;
+il edifie les bonnes Soeurs par ses paroles eloquentes sur la brievete de
+la vie, la necessite de se tenir toujours sur ses gardes, de penser a
+l'eternite, au terrible moment ou il faudra rendre ses comptes; il leur
+fait part de sa resolution de racheter ses peches par des aumones, de faire
+l'Eglise son heritiere par des fondations pieuses, etc. De meme aussi que
+don Juan, et c'est peut-etre chez lui que Moliere a pris ce trait, il donne
+l'aumone a un mendiant a condition que le pauvre homme ne la demandera pas
+_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blaspheme tout haut
+dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle a lui les demons.
+
+Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule
+au-dessus de sa maison, a coups repetes; exaspere de cette voix de Dieu qui
+le semble menacer, il s'elance de son lit, ouvre sa fenetre, et, comme Ajax
+defiant Jupiter, decharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la
+foudre tombe sur son lit.
+
+C'est un veritable revolte contre la societe, non qu'il ait a s'en
+plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir a jouer cette partie,
+prenant a tache de se faire craindre et detester, comme d'autres de se
+faire aimer, et, en ce sens, un etre veritablement diabolique.
+
+Il mena cette vie jusqu'a trente-deux ans. A ce moment, un evenement
+inattendu, imprevu, le changea. Il etait alle a Loudun, en Poitou, pour
+voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de
+la seduire. C'etait le temps des exorcismes qui accompagnerent et suivirent
+le proces d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'etait pour
+tant d'autres qu'un sujet de curiosite, le bouleversa: tout d'un coup, le
+cote grave de la vie se devoile et lui apparait; il va trouver un pretre,
+se jette a genoux et lui fait une confession generale: il etait converti.
+
+S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses
+forces, a un age ou les passions amorties sont pres de s'eteindre: a cette
+heure, son energie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas
+baisse: "Vous ne deliberez pas pour vous enivrer, dit saint Clement
+d'Alexandrie, vous ne deliberez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une
+occasion ou vous deliberiez, c'est quand on vous propose d'embrasser la
+piete!" Lui, il ne delibere pas; subitement eclaire par cette lumiere que
+les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chretiens appellent
+la grace de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
+hesiter, avec cette soudainete de volonte propre aux ames superieures,
+rebrousse chemin et prend la route opposee: c'est le meme homme, seulement,
+selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-a-dire il se tourne
+dans le sens contraire.
+
+La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il
+arrive parfois d'entrer, durant la journee, dans une eglise? elle est
+presque deserte; seulement quelques femmes, dispersees dans la nef, prient
+ou meditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur
+recueillement, leur piete, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous
+etonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme a
+genoux au pied d'un autel, absorbe dans sa pensee et le front dans ses
+mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous etonne-t-elle? C'est que, les
+femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Tres-Haut: elles
+sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent a la source de toute
+force. Mais l'homme, qui se proclame l'etre fort, qui combine, regle et
+conduit les affaires du siecle, qui n'admet pas d'autre directeur que
+lui-meme, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les
+grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterne,
+humilie et priant comme une femme! pour en venir la, il faut qu'il ait un
+bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutte bien
+longtemps, bien durement, qu'il soit alle au fond des plus intimes
+meditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le proteger.
+C'est apres avoir examine, pese toutes les ressources de la force departie
+a l'homme que sa raison est arrivee au bout, s'est trouvee face a face avec
+Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissee. Il y a la a la
+fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette meme
+raison.
+
+Un des spectacles les plus emouvants qu'il m'ait ete donne de voir en
+Afrique est celui d'une ceremonie religieuse, la veille du beiram. C'etait
+le soir, dans une mosquee: le ramadan finissait, et les musulmans
+s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de penitence, une
+solennelle priere a Dieu. Du haut d'une galerie ou etaient admis les
+chretiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, etincelante de
+lumieres et toute remplie de croyants: la, pas une femme; des hommes
+seulement, en rangs reguliers, agenouilles sur les nattes, et tous
+immobiles, recueillis, sans qu'un seul fit un mouvement de curiosite ou
+d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la
+psalmodie severe ressemblait au chant de nos eglises: a certains moments,
+le chant se taisait, et une voix isolee s'elevait, comme un cri vers le
+ciel, comme la plainte de Job s'adressant a Dieu, demandant une consolation
+et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vetus de blanc, la tete
+enveloppee du haik que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble,
+le front a terre, les bras et les mains etendus, dans le sentiment de leur
+neant.
+
+Les Europeens, qu'avait amenes un vain amour de nouveautes, gais,
+insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces genuflexions
+et ces prosternements. Ils ne voyaient la qu'un spectacle inconnu; il y
+avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humilies, a genoux, qui,
+avec leurs vetements blancs, ressemblaient a des moines, c'etaient ces
+Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la demarche sont empreintes
+d'une si profonde dignite, qui passent, independants, leur vie dans la
+plaine et sous la tente; et parcourent le desert, dont ils sont les
+maitres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais
+jeux de l'homme, les _fantasias_, ou, lances au galop, ils se poursuivent
+et se depassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couches sur
+leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui
+les enivre et les enveloppe de fumee; ces memes Arabes qui, hier encore,
+poussant le cri de guerre, livraient aux Francais ces combats acharnes
+d'ou, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
+glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris a
+estimer en les combattant, c'etaient eux qui, la, prosternes et courbes
+sous la main de Dieu, rendaient a Dieu l'hommage qui lui est du, grands et
+veritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.
+
+C'est la un serieux sujet d'esperer en l'avenir de ce peuple: il a des
+vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il
+possede une vertu feconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa
+condition vis-a-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se
+dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relevera.
+
+Queriolet etait resolu a changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va
+confiner dans un monastere, pour s'y abimer dans les prieres et les
+meditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile a cette
+ame active; il avait donne au monde le spectacle de ses desordres et de ses
+vices, il fera le monde temoin de sa penitence: la il trouvera encore a
+chaque pas les memes objets qui l'ont tente; il lui faut combattre des
+ennemis vivants, presents, qui se renouvellent sans cesse: voici la
+cupidite, l'orgueil, la volupte; il part en croisade, il n'attend pas
+l'ennemi, il le va chercher.
+
+D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile a vaincre, l'orgueil,
+l'orgueil qui, selon le mot d'un Pere[1], est un renoncement a Dieu et un
+mepris des hommes. Il n'a pas plus tot arrete sa resolution, qu'il monte a
+cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de
+troubles sans etre arme; il etait venu en Poitou dans un menacant equipage,
+les pistolets a la ceinture et l'epee au flanc; il en repart dans une toute
+autre attitude: il attache ses pistolets et son epee sur sa selle, avec des
+cordes; desormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestees de
+brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilite de se
+defendre. Bien plus, des qu'il est arrive dans son chateau, il quitte ses
+habits brodes, ses plumes et ses dentelles, et, revetu d'un vieux pourpoint
+a l'envers, un chapeau deforme sur la tete et un baton a la main, il se met
+en route pour un pelerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un
+porche ou dans une ecurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui
+prenait partout le haut du pave, un jour, une troupe de gueux, le voyant
+prier a deux genoux a la porte d'une eglise, le raillent, l'injurient et se
+jettent sur lui. Ah! a ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se
+retrouve gentilhomme, et leve son baton pour se defendre; mais ce mouvement
+de l'homme du passe n'a qu'un instant; il commande a son sang de se calmer,
+il lance son baton derriere lui, et se laisse accabler de coups. Diogene
+jeta son ecuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne
+faisait faire qu'un sacrifice a son corps; Queriolet ne porta plus de
+baton, sacrifice bien autrement dur, impose, non a son corps, mais a son
+ame qui avait essaye de se revolter.
+
+ [Note 1: Saint Jean Climaque.]
+
+Il a conquis l'humilite, premiere vertu, la plus contraire a la nature, la
+plus difficile a pratiquer, il est chretien; maintenant, on le peut dire,
+tout etait facile: il avait brise le grand ressort qui fait agir les
+hommes; des lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait
+plus: il avait en lui une force qui l'elevait au-dessus de la terre, il
+accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous
+regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, "qui ne tend pas a
+l'impossible n'accomplit pas le necessaire."
+
+Aussi, je ne m'etonne pas de ses jeunes, de ses prieres continuelles, des
+rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait ete impie; il consacre sa vie
+a etudier, a connaitre cette religion qu'il avait abandonnee, a servir et
+adorer Dieu qu'il avait blaspheme; il avait ete voluptueux, debauche; il
+passe en prieres, a genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix
+heures; il s'impose l'obligation de jeuner le reste de sa vie, de trois
+jours l'un, au pain et a l'eau, sans compter le long sejour qu'il fait de
+temps en temps dans des lieux deserts, livre aux plus rudes austerites. Il
+avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme
+ressemble a un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa
+jusqu'a sa mort, vis-a-vis meme de ses parentes, de ne plus regarder jamais
+une femme de ces yeux qui avaient tant peche. Sa vie passee avait ete une
+vie tout effeminee, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mene une
+toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habille, par
+terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptes nouvelles,
+il s'applique a la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments
+dont il puisse souffrir a chaque instant: il porte des souliers dont les
+clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend
+ainsi de longs pelerinages, faisant jusqu'a dix lieues par jour dans ce
+supplice. En un mot, la regle qu'il a prise est _de faire a son corps le
+plus de mal qu'il pourra_[1].
+
+ [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de
+ Queriolet_.]
+
+Le plus de mal a son corps, et le plus de bien a son prochain. Le poete,
+quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montre avec
+tous les dons de la fortune: il possede une grande maison, des valets, des
+chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Moliere un
+trait de genie: la vilite de son avare parait d'autant plus qu'il est plus
+riche. Queriolet aussi, qui veut se livrer a la penitence, ne suit pas la
+regle ordinaire; il ne se defait pas de ses biens, il ne se rend pas
+indigent; il a un chateau, des domestiques et des terres, il les garde;
+seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le
+possede pas, il ne s'en regarde que comme l'econome. Lui aussi, il est
+avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus
+avise qu'un autre, il touchera l'interet dans le ciel.
+
+Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de
+charite; son chateau, il le transforme en hopital, il y recueille et y
+installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas
+encore assez, il fait des voyages expres pour en aller chercher au loin. A
+toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours a donner; quand il n'y
+a plus rien, il distribue ses vetements, et jusqu'a ses rideaux et ses
+draps; jamais son ble n'est porte sur le marche pour etre vendu, il le
+partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il
+ne depense pas par an cent livres; quand il ne jeune pas, il ne se nourrit
+que de legumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Queriolet a l'austere
+censeur de Rome, a Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus
+d'interet a son argent et epiant l'heure ou il est bon de vendre ses vieux
+esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du
+stoicien pres de l'humble charite de ce grand chretien inconnu!
+
+Mais ce n'est meme pas avec les paiens qu'il le faut comparer. Quels
+chretiens ne depasse-t-il pas en vertu! Il est rencontre par un gentilhomme
+qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide a
+remonter sur son cheval; un autre jour, il se presente, a Rennes, dans une
+maison qu'il avait dotee pour y recueillir les indigents: il se laisse
+repousser et mettre a la porte, sans se faire reconnaitre. On l'avait,
+presque de force, ordonne pretre; il s'y resout, mais il ne confesse que
+les pauvres, il ne veut etre que le serviteur des plus petits, des plus
+humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la
+priere, les pauvres et les malades: cet elegant, ce raffine, ce debauche
+s'est fait le propre infirmier de son hopital; il veille au chevet des
+mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies degoutantes; nouveau
+Job, Job chretien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est
+mis volontairement sur le fumier des autres.
+
+Il est, a un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonte et de
+l'energie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie
+tout ce que j'ai appris, et j'eleverai un nouvel edifice, pierre a pierre,
+en commencant par la premiere; et on l'admire pour avoir eu cette pensee et
+avoir accompli ce qu'il avait concu. Je m'etonne autant de l'oeuvre de
+Queriolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de
+force, et y avoir reussi n'est pas moins admirable.
+
+C'est a ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, place en tete de
+l'histoire de sa vie, ou il est represente avec un type fortement
+caracterise: le nez en avant, un front bute, entete, des pommettes maigres,
+saillantes, les yeux brides, yeux dont la vivacite et la flamme sont
+adoucies et abattues par la continuite de la priere et des larmes, visage
+qui vous arrete, qui se fait regarder et dont on se souvient.
+
+Il demeura dans la solitude, les meditations, les rigueurs et les bonnes
+oeuvres, et sa penitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car
+les austerites avaient vite epuise son corps: quand il se sentit pres de sa
+fin, il se traina a Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pelerinage de la
+Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque
+dans la mort, le double caractere de sa religion et de sa race, de chretien
+et de Breton.
+
+
+
+
+XIV
+
+Du mouvement intellectuel en Bretagne.
+
+=Archeologie.--Histoire.--Litterature.--Arts.--L'Association bretonne.=
+
+
+Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le developpement
+des etudes historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le
+caractere serieux qu'elles ont pris depuis quelques annees. Lors du
+mouvement romantique de la Restauration, on s'eprit avec enthousiasme des
+vieilles chroniques et des legendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus
+au plaisir de decouvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques
+qu'a un amour sincere et desinteresse de la verite. Ce fut le temps des
+romans historiques, des drames aux passions violentes, ou l'imagination
+suppleait a la demi-science des auteurs, et ou la fantaisie etait si
+intimement melee a l'histoire, qu'il etait difficile de faire la part de la
+realite et de la fiction. Le siecle etait en sa jeunesse, il faisait de la
+poesie, non de l'histoire.
+
+Ce moment de premiere fievre est passe: l'epoque de la maturite est
+arrivee, et, avec la maturite, la gravite des etudes et de la pensee. Les
+hommes que nous voyons aujourd'hui a l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une
+suite et une experience qui les decele hommes faits; ils ne se contentent
+plus des premieres impressions, il leur faut quelque chose de precis et
+d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif interet, ils
+veulent connaitre les moeurs du passe, ses usages, ses arts, ses grands
+hommes, ses origines: de la, le developpement des etudes archeologiques,
+etudes qui appartiennent plus particulierement a la province.
+
+
+
+
+
+
+I
+
+Archeologie et histoire.
+
+
+L'archeologie, c'est l'histoire de detail. De meme que l'histoire
+naturelle, en grandissant, s'est divisee et subdivisee en une multitude de
+branches: geologie, anatomie comparee, paleontologie, embryogenie, etc.,
+l'histoire, a mesure qu'elle a etendu son domaine, a ete obligee de le
+repartir entre plusieurs mains: les epoques ont ete classees, et, dans
+chaque epoque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les
+lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et
+boiseries, emaux, carreaux histories, vieilles chartes, chroniques et
+legendes, voila l'archeologie, et chacun de ces sujets suffit a absorber la
+vie de plusieurs savants.
+
+Une veritable armee d'erudits s'est repandue sur le vaste champ de
+l'histoire, le fouillant a l'envi, ne laissant rien de cote. Bientot ils
+n'ont plus travaille separement, ils se sont reunis; partout des societes
+d'antiquaires se sont formees, et, tout d'abord, elles se sont signalees
+par un eminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant;
+elles ont conserve nos vieux monuments. Il y avait une horde de
+demolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui
+n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber
+incessamment sur les eglises et les chateaux le marteau de la destruction.
+C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se
+placerent devant les monuments menaces, et declarerent qu'ils etaient la
+pour les defendre. Le public etait indifferent; ils le reveillerent, en lui
+expliquant ce qu'etaient ces vieux debris qu'il ne regardait meme pas, ils
+accumulerent les recherches, repandirent la connaissance du moyen age,
+developperent le gout; ils firent l'education de la bourgeoisie en art, en
+histoire. L'argent manquait, ils contribuerent de leur bourse; ils etaient
+sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
+nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il
+leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments,
+comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue,
+la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauves de la ruine, conserves et
+restaures, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est
+couvert, que l'on dedaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font
+aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des etudes des
+savants.
+
+On ne croit pas etre injuste envers les autres contrees de la France en
+disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zele pour les
+etudes historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une
+societe archeologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, ou ne vive
+un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui
+s'appliquent a une partie speciale de l'histoire de leur pays et l'etudient
+a fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies
+romaines, sur lesquelles il a emis parfois des hypotheses discutables,
+mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Rame, de Rennes,
+les carreaux histories; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du
+Chatellier, de Quimperle, les curiosites archeologiques de son pays; M.
+Durocher, de Rennes, la carte geologique de Bretagne.
+
+Le veritable centre de l'archeologie est le Morbihan, le classique pays des
+dolmens et des menhirs; la, a Carnac, en face des immenses alignements de
+pierres debout, a proximite de Locmariaker, un jeune erudit, M. de
+Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie,
+cherche a expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et a
+en dechiffrer le sens. Un examen attentif et perseverant, une rare
+perspicacite lui ont inspire un systeme ingenieux, sinon certain, du moins
+probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le
+sphinx, posent a la science une enigme dont jusqu'ici elles ont garde le
+secret.
+
+La societe archeologique de Vannes est fort active: elle a fonde un musee,
+et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M.
+Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du
+christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des
+archives; M. le docteur Halleguen, de Chateaulin, des antiquites romaines;
+plusieurs ecclesiastiques, M. l'abbe Marot, qui s'est applique aux
+antiquites celtiques; M. l'abbe Piederriere, a l'art du moyen age; M. de La
+Morvonnais, enfin, qui a ecrit sur l'architecture romaine en Bretagne un
+livre ou les appreciations d'une critique fine et juste se joignent aux
+vues d'ensemble, et que l'Institut a couronne. Les numismates, de leur
+cote, eclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A
+Morlaix, c'est M. Lemiere, a Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publie et
+commente toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les
+distinctions des academies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville
+plutot poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
+a la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est
+pas uniquement savant en medailles; il a rassemble et publie deja, en
+partie, une multitude de chartes, de pieces relatives a la Bretagne, a
+l'histoire de la Revolution et a la guerre de la Vendee. C'est a la fois un
+fureteur et un collectionneur, mais sans l'etroitesse d'idees qui
+accompagne souvent ces gouts exclusifs. De la masse de documents qu'il
+amasse il tire des deductions generales; aussi ses travaux ont-ils porte
+son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le
+connait, et la Societe royale de Londres l'a nomme son correspondant.
+
+D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet,
+recueillent les legendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire:
+
+ Si _Peau d'ane_ m'etait conte,
+ J'y prendrais un plaisir extreme.
+
+Quoi de plus attachant, en effet, que ces recits legendaires ou se revelent
+les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, ou
+sont si bien unis le diable a l'homme et les saints aux affaires de la
+terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans
+pouvoir le preciser, jouit a la fois de la poesie du reve et du mysterieux
+attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'a quel point ne croyons-nous pas
+nous-memes a ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant
+la bonne foi, le ton serieux et convaincu du narrateur, en l'entendant
+citer ses temoins, accumuler ses preuves, designer du doigt les monuments
+du recit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier
+atteste la verite de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique
+qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne
+sont que les rapporteurs de ces legendes: M. de la Barre est plus
+litteraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naif; il ne raille
+pas, on voit qu'il sait parfois a quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de
+reflexion qui vous desenchante; au contraire, il a le respect de ces
+moeurs, de ces croyances; il venere les vieilles pierres, les lieux de
+pelerinage, il raconte, comme un homme qui se plait a ce qu'il raconte, et
+l'on se plait a l'ecouter[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+La legende tient a la fois du conte, de l'archeologie et de l'histoire;
+elle sert de transition a l'histoire proprement dite: cette vieille
+province de Bretagne a conserve, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un
+profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une maniere de
+temoigner de son respect pour les ancetres. L'histoire de la Bretagne,
+depuis les temps les plus recules, a ete examinee, discutee et racontee
+sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes
+illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages
+publies recemment sont presque innombrables: en premiere ligne, la
+_Biographie bretonne_, entreprise il y a deja plusieurs annees, par un
+savant devoue et infatigable, M. Levot, bibliothecaire de la marine a
+Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes
+instruits, a retrouve dans les chartes, dans les archives et les papiers de
+famille, des faits ignores, relatifs a des citoyens eminents oublies ou
+meconnus, et dresse comme un inventaire complet de toutes les illustrations
+de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de
+la Bretagne, _les Anciens eveches de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne
+et An. de Barthelemy, un des ouvrages les plus considerables qui aient ete
+publies depuis longtemps par les departements. _Les Eveches de Bretagne_
+n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches
+representant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire:
+histoire generale, histoire de chaque diocese, de ses eveques, de ses
+etablissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est
+une revue exacte des evenements et des institutions, un veritable monument
+eleve a l'ancienne Bretagne.
+
+A cote de ces grandes oeuvres, voici une foule d'etudes speciales: tandis
+que d'excellents erudits ecrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie
+de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la
+Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et
+Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbe Mouillard, la _Vie de
+saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_,
+et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces
+vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'elancaient,
+comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres
+approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A.
+de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le
+_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de
+l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle
+edition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogee_;
+et, a la pointe la plus eloignee de l'Armorique, a Saint-Pol de Leon,
+petite ville qui fut autrefois un eveche, et qui aujourd'hui est presque
+deserte, un savant genealogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire
+heraldique de la Bretagne_, fait paraitre un magnifique Album de miniatures
+(_fac simile_) du XVe siecle, le _Combat des Trente_, accompagne de
+documents puises aux sources les plus authentiques sur les heros de cette
+lutte homerique, dont le glorieux souvenir est consacre par l'obelisque de
+la lande de _Mi-Voie_.
+
+Dans les grandes villes, les ressources d'erudition permettent
+d'entreprendre des ouvrages etendus, comme les _Annales universelles_ de M.
+Fourmont, a Nantes, immense volume in-folio divise en quinze ou vingt
+colonnes, ou viennent se ranger cote a cote tous les peuples de la terre,
+depuis la creation du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables
+synoptiques; mais ce qui est moins aise, et ce qui donne au livre de M.
+Fourmont une valeur serieuse, c'est qu'il l'a compose a un point de vue
+scientifique. Il y a la plusieurs annees de recherches laborieuses et une
+lecture immense: il est au courant de toutes les decouvertes modernes, des
+travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des
+Persans, monuments du Mexique, Vedas des Indiens et Kings des Chinois, lui
+sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des
+Scandinaves; aussi, a la lueur de ce faisceau de lumieres jaillissant de
+tous les points, il a, on n'ose dire debrouille, mais eclaire le chaos des
+premiers temps, la separation des peuples, leurs origines, leurs parentes,
+leurs migrations. Puis, apres que, dans cette premiere partie, il a fait un
+rapide precis des evenements, il reprend chaque periode, il en ecrit
+l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies,
+etc., dans la meme forme synoptique, de maniere a donner a la fois le
+spectacle de la marche de chaque peuple separement, et du mouvement general
+de l'humanite, jusqu'au jour ou le vieux monde vient, comme un grand
+fleuve, se jeter, se confondre et s'epurer dans le christianisme.
+
+La aussi, dans ces centres intellectuels, a Rennes, a Nantes, les etudes
+historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles
+d'erudition. Les ecrivains bretons, avec leur opiniatrete passee en
+proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand
+ils traitent un point d'histoire conteste, prennent aussitot les armes,
+attaquent et poussent devant eux, et frappent a coups redoubles tout
+historien coupable d'erreur, jusqu'a ce qu'il tombe abattu. Ainsi, a
+Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montre si clairement, si fortement,
+le veritable esprit de la _Reforme en Bretagne_, a l'occasion de
+l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Gregoire; a Nantes, MM. Bire
+et Gueraud; a Vitre, M. de la Borderie. M. Bire s'est attache a l'_Histoire
+de la Revolution_ de M. Michelet, qui avait touche a la Bretagne et a la
+Vendee, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sure, une
+dissection qui ne laisse rien de cote: omissions, oublis volontaires,
+silence sur les atrocites des republicains, exagerations emportees; il a
+montre a nu la faiblesse et la partialite de cet ecrivain, naguere
+noblement inspire, aujourd'hui trouble par le fanatisme, qui ne recherche
+pas la verite, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide,
+qui ne peint pas, mais qui combat. M. Bire discute et ecrit, comme on
+devrait toujours le faire, avec force, convenance, erudition et emotion.
+
+M. Arm. Gueraud, correspondant du ministere pour les monuments historiques,
+est a la fois ecrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive,
+ouverte a tout, instruit en beaucoup de choses, il connait tres-bien sa
+province, hommes, livres, sol, monuments; il a publie sur plusieurs parties
+de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur
+le _marechal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, ou, les pieces du
+proces en main, il a rectifie les erreurs populaires et montre, telle
+qu'elle etait reellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
+de Claude Frollo laic, melange de vices affreux et de brillantes qualites,
+courage, science, passions sauvages et cruaute de damne. Nul historien ne
+pourra desormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Gueraud. Un livre
+plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du
+Poitou_ depuis les temps les plus recules, recueil compose de plus de douze
+cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la
+langue des details souvent negliges par les historiens, et singulierement
+propres a completer la physionomie d'un peuple.
+
+Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien
+eleve de l'Ecole des chartes, que le gouvernement a charge de dresser le
+catalogue raisonne des archives et des pieces historiques de l'ancienne
+chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les
+points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a
+ecrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des episodes les
+plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cesse de soutenir contre
+l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privileges. On ne peut nier
+que ce recit ne soit fait dans un esprit de nationalite exclusif; mais un
+interet puissant s'attache a cette histoire, interet qui tient au talent
+original de l'auteur. Il n'a aucune pretention, il ne cherche pas les
+phrases a effet; on voit un homme preoccupe, avant tout, de montrer la
+verite, et qui, la trouvant si contraire a ce que l'on a cru et ecrit
+jusqu'ici, et si favorable a sa patrie, s'anime en vous la demontrant. Il
+est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pieces si
+glorieuses pour son pays; il devient eloquent, et son emotion sincere gagne
+le lecteur; on partage son indignation ou sa pitie. Au milieu de ce recit
+net, ordonne, qui marche droit a son but et ne s'avance qu'a mesure que le
+terrain est bien affermi, le Breton se reconnait: il a parfois des
+railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et
+pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_.
+Il est, de plus, doue a un eminent degre de la finesse bretonne, plus
+habile et plus deliee que la finesse normande si vantee. Il vous presente
+les choses d'une telle facon qu'il vous fait presque toujours conclure avec
+lui, et ce n'est que plus tard, en y reflechissant, que l'on s'etonne
+d'etre alle si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque etrange que
+puisse paraitre une telle assertion au monde litteraire parisien, cette
+histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est
+superieure a bien des oeuvres publiees a Paris, signees de noms illustres
+et vantees comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, a cote d'une erudition
+large et sure, l'amour du sujet, l'agrement de la narration, la lucidite de
+la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualites, M.
+de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si
+facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un
+livre vrai, qui a epuise le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait
+mieux louer un historien.
+
+
+
+
+II
+
+L'Association bretonne.
+
+
+Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et ou
+se reflete son genie, l'_Association bretonne_.
+
+Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et ou il reste
+tant de ruines des anciens ages, des hommes intelligents ont compris que
+ces deux interets ne devaient pas etre separes, les progres de
+l'agriculture et l'etude des monuments de l'histoire locale. Les comices
+agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les societes
+savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a reunis: elle est a
+la fois une association agricole et une association litteraire. Aux
+experiences de l'agriculture, aux recherches archeologiques, elle donne de
+la suite et de l'unite; les efforts ne sont plus isoles, ils se font avec
+ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siecle, l'oeuvre des
+moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui defrichaient
+le sol et eclairaient les ames.
+
+Un appel a ete fait dans les cinq departements de la Bretagne a tous ceux
+qui avaient a coeur les interets de leur patrie, aux ecrivains et aux
+proprietaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhesions
+sont arrivees de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un
+_bulletin_ mensuel, et un _congres_ annuel. Le bulletin rend compte des
+travaux des associes, des experiences, des essais, des decouvertes
+scientifiques; le congres ouvre des concours, tient des seances publiques,
+distribue des prix et des recompenses. Afin de faciliter les reunions et
+d'en faire profiter tout le pays, le congres se tient alternativement dans
+chaque departement; une annee a Rennes, une autre a Saint-Brieuc, une autre
+fois a Vitre ou a Redon; en 1858, il s'est reuni a Quimper.
+
+A chaque congres, des questions nouvelles sont agitees, discutees,
+eclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles a des
+recherches longues et penibles, sont assures que leurs travaux ne seront
+pas ignores; tant d'intelligences vives et distinguees, qui demeureraient
+oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but a
+leurs efforts; la publicite en est assuree, ils seront connus et apprecies.
+D'un bout de la province a l'autre, de Rennes a Brest, de Nantes a
+Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, a
+Saint-Brieuc, s'occupe des memes recherches qu'un autre a Quimper: il est
+un jour dans l'annee ou ils se retrouvent, ou se resserrent les liens
+d'etudes et d'amitie.
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Le congres est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre
+national: ces congres sont de veritables assises bretonnes; ils remplacent
+les anciens Etats: on y voit reunis, comme aux Etats, les trois ordres, le
+clerge, la noblesse et le tiers-etat, le tiers-etat plus nombreux qu'avant
+la Revolution, et de plus, meles aux nobles et aux bourgeois, les paysans.
+
+La Bretagne est une des provinces de France ou les proprietaires vivent le
+plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'annee tout entiere. De la une
+communaute d'habitudes, un echange de services, des relations plus
+familieres et plus intimes, qui n'otent rien au respect d'une part, a la
+dignite de l'autre. Proprietaires et fermiers, reunis au congres, sont
+soumis aux memes conditions et juges par les memes lois; souvent le
+proprietaire concourt avec son fermier. Dans ces melees animees, ou l'on se
+communique ses procedes, ou l'on s'aide de ses conseils, ou l'on distribue
+des prix et des encouragements, les riches proprietaires et les nobles
+traitent les paysans sur le pied de l'egalite; ici, la superiorite est au
+plus habile: c'est un paysan, Guevenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du
+congres de Redon.
+
+Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours
+ete en croissant; les congres sont devenus des solennites: on y vient de
+tous les points de la Bretagne. Le congres s'ouvre par une messe du
+Saint-Esprit, les autorites du pays le president, les prix sont decernes en
+grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues
+en ligne partir a la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon.
+Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnes
+par les academies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont
+jadis illustres dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent
+de conquerir, en Afrique et en Crimee, une gloire nouvelle: le comte de
+Sesmaisons, le general Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la
+Villemarque, de la Monneraye, etc. Les habitants des chateaux voisins, les
+dames de la ville, remplissent la vaste salle des seances, ou se livrent
+des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement a
+leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se
+rendent a la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une
+population empressee comme pour une fete, au son des cloches, entre deux
+haies de troupes, a travers les rues de la ville, pavoisees du drapeau
+national breton, la banniere a hermines en tete. Voila les fetes qu'il faut
+au peuple et que le peuple aime: quand il assiste a ces solennites, ou il
+se voit represente par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre
+et il se redresse avec un legitime orgueil, car il se rend la justice qu'il
+est encore capable de grandes choses.
+
+Depuis que ces pages ont ete ecrites, l'Association bretonne a ete
+dissoute: un zele plus ardent qu'eclaire la representa comme une reunion
+d'hommes qui, sous d'apparentes etudes d'histoire, cachaient des
+preoccupations moins desinteressees; on craignit qu'elle ne devint un foyer
+de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'etaient pas fondees:
+l'Association bretonne se composait d'elements divers, d'hommes appartenant
+a tous les partis, ses congres se reunissaient avec le concours de
+l'autorite; elle n'avait aucun des caracteres des associations politiques,
+aucune des conditions des societes organisees pour conspirer. Quelle que
+soit d'ailleurs la realite ou la vraisemblance des accusations qui ont
+amene sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui,
+pendant qu'elle a existe, a rendu tant de services a l'agriculture, a la
+science historique et archeologique, qui excitait dans cinq departements
+une emulation genereuse, donnait un but et un ensemble a leurs travaux,
+developpait le gout des etudes serieuses et tendait a former dans la
+province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du
+coeur de la France, reveillent a ses extremites le mouvement, la pensee et
+la vie.
+
+
+
+
+III
+
+Musees et collections.
+
+
+Outre leurs bibliotheques et leurs musees, on trouve dans presque toutes
+les villes de Bretagne des collections particulieres. Paris, grace a Dieu,
+n'a pas absorbe tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le
+loisir, l'aisance, les heritages, la destruction ou la vente des vieux
+chateaux, le gout, enfin, des curiosites de l'art que developpe
+l'uniformite d'une vie calme et inactive, ont facilite la formation des
+collections en province. Ces collections sont precieuses en ce qu'elles ont
+presque toutes le caractere local, qu'elles completent ou expliquent
+l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes
+collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conserves
+dans le musee d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hotel Cluny,
+et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que
+l'on rencontre au milieu d'objets souvent mediocres, on les examine avec un
+soin plus attentif, on les apprecie mieux; leur isolement meme leur donne
+un interet de plus.
+
+Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre
+d'un maitre, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_,
+de Jordaens, du musee de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de
+Sigalon, l'_Athalie_, du musee de Nantes, une des rares compositions
+originales de ce consciencieux artiste, a qui l'etude assidue de
+Michel-Ange avait revele l'energie de l'expression, l'ampleur de la
+composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la
+bibliotheque de Nantes, serait-il autant goute s'il etait a Paris, tandis
+qu'il n'est pas un etranger a qui l'on ne montre ce charmant specimen de
+l'art du XVe siecle, dont les miniatures, du meme style que les magnifiques
+manuscrits de la bibliotheque des ducs de Bourgogne, semblent avoir ete
+peintes par la meme main, avec la meme naivete, la meme couleur brillante
+et durable, la meme finesse d'execution et le meme sentiment religieux. Et,
+dans les collections particulieres, qui ne remarquera avec une vive
+curiosite la serrure signee _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt,
+merveille d'art et d'industrie a la fois, travail aussi savant
+qu'ingenieux, ou s'est jouee la fantaisie de l'artiste florentin, et les
+manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne,
+appartenant a M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille
+Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
+se montre sous un jour inconnu, comme pere, frere, epoux, le fougueux et
+eloquent ecrivain de la Revolution? Enfin, ou seraient mieux places que
+dans un musee breton, a Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la
+giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier
+grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et
+les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la
+_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le heros-breton?
+
+Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares tresors. Les musees et les
+cabinets des villes de Bretagne possedent, d'ailleurs, une quantite
+d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musee de
+Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens legues, au siecle
+dernier, par M. de Robbien, et ou l'on admire des croquis de _Rembrandt_,
+de _Michel-Ange_ et du _Perugin_, peut citer, apres son Jordaens et son
+Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuees a _Jean
+Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Veronese_, un _Tintoret_, un
+_Desportes_, et une scene de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi
+delicate que les tableaux de ce maitre au Louvre. Le musee de Nantes est un
+des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres
+anciens, il doit a la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de
+Saint-Bedan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des
+peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziegler, Grenier, Vernet, Leopold
+Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les
+_Taureaux attaques par les loups_, entre autres, que Paris a revus et
+admires a l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de
+_Paul Delaroche_, ou l'on peut voir avec quelle gravite et quelle
+profondeur de pensee le consciencieux artiste etudiait ses sujets, et
+comment il parvenait a unir les qualites les plus diverses, la precision du
+dessin, la vivacite de l'expression et la verite des caracteres.
+
+Les collections archeologiques ont ete, on le concoit, plus faciles a
+former; le gout et l'etude des antiquites poussait a recueillir de tous
+cotes les objets qui presentaient quelque interet historique ou artistique.
+Ici, les particuliers ont rivalise avec les villes qui, presque toutes, ont
+fonde des musees archeologiques. Celui de Vannes se distingue par une
+collection d'armes celtiques trouvees dans le pays; le musee archeologique
+de Nantes, par des debris d'anciens monuments de la ville ou des antiquites
+locales, des sculptures de l'ancienne eglise de _Saint-Nicolas_, des
+tombeaux carlovingiens de _Reze_, des chapiteaux merovingiens de _Vertou_,
+des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de
+l'eglise de _Saint-Felix_, qui remontent au VIe siecle, etc. Quant aux
+cabinets particuliers, on peut a peine mentionner les principaux: a Rennes,
+celui de. M. _Aussant_, qui a rassemble une quantite d'objets d'art et
+d'antiquites; a Fontenay, la savante collection de medailles de M. _B.
+Fillon_; a Nantes, la bibliotheque de M. _Dobree_, riche en incunables et
+en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient
+d'etre vendue, celle de gravures de M. _Antime Menard_; les tableaux de
+Madame _Barbier_, et les cabinets deja cites de MM. Mauduyt et de Girardot.
+A Vitre, M. de la Borderie, qui est archiviste paleographe, a pris pour
+specialite de recueillir les manuscrits relatifs a l'histoire de Bretagne,
+entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de
+Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est
+des plus varies: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquites
+egyptiennes, objets d'art; le tout catalogue et classe avec autant
+d'erudition que de gout. M. le baron de Girardot possede d'importants
+documents sur la Revolution et l'emigration, plusieurs lettres des rois de
+France; et, piece inestimable, une tres-eloquente lettre du marechal de la
+Chatre a Henri III, datee de 1579, ou il refuse d'executer les ordres du
+roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province.
+Cette lettre, d'une irrecusable authenticite, prouve que le noble
+gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps meme des luttes les
+plus passionnees, il se trouva des ames genereuses, animees de sentiments
+vraiment francais, et qui avaient conserve le respect de la vie humaine;
+l'histoire devra desormais citer le marechal de la Chatre: lui aussi, sans
+l'avoir cherche et y avoir pense, a droit a un renom immortel.
+
+Le museum d'histoire naturelle de Nantes a une specialite: une collection
+de mineraux du departement, qui en determine les couches geologiques, et
+une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les
+capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du
+conservateur du museum, M. Caillaud, est peut-etre plus curieux encore: de
+son voyage en Egypte, il a rapporte une foule d'objets, propres surtout aux
+usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs
+de l'antique Thebes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
+lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats
+et crocodiles embaumes, depuis les souliers encore couverts de la boue du
+Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de
+lin, dont la forme ne differe guere des notres, depuis les fausses tresses
+et les perruques des dames egyptiennes jusqu'aux boites contenant le fard
+dont elles peignaient leur visage.
+
+Enfin, il n'est pas jusqu'aux chateaux, ou l'on ne rencontre de rares
+collections amassees par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont
+ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les
+maitres sont moins les proprietaires que les gardiens; et, parmi ces
+chateaux, en premiere ligne, le chateau de la Seilleraie, pres de Nantes,
+ou, au milieu d'une multitude d'objets d'art precieux de statues de marbre,
+de curiosites venues de tous les pays, sont reunis dans une vaste salle
+plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siecles; veritable musee
+francais, galerie de grands hommes et de femmes celebres dont s'est
+entouree, ainsi que d'une garde de glorieux ancetres, une des plus nobles
+et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lievre.
+
+Ces musees, ces collections, partout repandues, ont bien plus de prix en
+province qu'a Paris. En province, ou l'esprit se laisse facilement aller a
+la paresse, s'amollit et s'abat, ou il n'est pas reveille par cette
+production continue d'oeuvres de la pensee qui, sans cesse, tient Paris
+debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses,
+precisement, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
+plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontres ca et la a de longs
+intervalles, est comme l'eclair qui decouvre tout a coup un pan de ciel
+bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie materielle l'atmosphere des nobles
+pensees, et ramene dans les ames le culte sacre du beau.
+
+
+
+
+IV
+
+Societe academique de Nantes.--Poetes et romanciers.
+
+
+Nantes a tous les caracteres de la grande ville moderne: son port, ou des
+milliers de navires debarquent les produits de l'Amerique et des Indes; sa
+Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminees
+d'ou s'echappe une noire fumee; les magasins et les cafes de ses rues
+neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme a Paris; et, dans
+les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrees de ballots, de cafes,
+de sucres, des denrees de tous les pays du monde; son chemin de fer qui
+traverse la cite de part en part, le long de son beau fleuve, a vingt pas
+des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de
+feu, les lourds wagons de Paris a Nantes, de Nantes a Saint-Nazaire,
+reliant d'un double sillon la capitale a la mer; ses courses, ses theatres,
+et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre age,
+violent, fievreux, qui precipite les revirements de fortune, et qui, pour
+arriver plus vite, a trouve des ressources nouvelles, la vapeur,
+l'electricite, la lumiere du soleil, prompts comme nos desirs impatients.
+
+Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie,
+preoccupee de vendre des epices, de raffiner du sucre ou d'armer des
+navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultives avec zele,
+ardeur, et, ce qui est plus rare, avec desinteressement.
+
+Elle n'est pas, comme Rennes, le siege d'une faculte des lettres et d'une
+ecole de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cite a une
+importance exceptionnelle, et il y a fonde une _Ecole preparatoire_ des
+sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultes, qui distribue un
+enseignement moins eleve que les Facultes, superieur aux lycees, qui
+convient surtout a une ville riche et commercante, et ou les jeunes gens
+peuvent continuer leurs etudes litteraires et se maintenir au niveau du
+progres des sciences. Ajoutez que Nantes possede une _Ecole industrielle_,
+une _Ecole chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, a la fois ecole de dessin
+et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une
+_Ecole secondaire de medecine_, une _Revue_, une _Societe academique_, et
+de riches et beaux etablissements scientifiques, museum, musee,
+bibliotheque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y
+sont cultives, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'etre
+partout estimes et distingues, et qui continuent cette noble suite de
+peintres provinciaux dont M. de Chenevieres a fait connaitre la vie ignoree
+et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de
+paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de
+Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendee_, le _Maine_
+et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et repandus dans toute la France; M.
+Bournichon, M. Dandiran, toute une ecole d'habiles sculpteurs en bois; des
+statuaires surtout d'un talent eminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu
+de temps, et M. Amedee Mesnard, son emule, plein d'imagination, de verve et
+de pensee, a qui a ete confiee l'execution de la statue equestre de
+Gradlon, placee sur le portail de la cathedrale de Quimper, auteur d'une
+quantite d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de
+Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de
+cette poetique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, a
+l'entree du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et
+semble suivre et proteger les vaisseaux descendant a la mer!
+
+ [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol,
+ in-8 deg..]
+
+Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son etendue et sa
+population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le
+centre d'un grand mouvement intellectuel.
+
+La Societe academique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux
+serieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs
+hommes d'un merite distingue: M. l'abbe Fournier, cure de Saint-Nicolas,
+ancien representant a l'Assemblee constituante, dont tout a l'heure on dira
+l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secretaire general de la
+prefecture, qui, mettant a profit un long sejour a Paris, la frequentation
+des hommes eminents et le gout des etudes historiques, avec un zele actif,
+une erudition vaste et variee, a entrepris des etudes serieuses sur la
+Revolution, et a qui l'on doit un savant livre, _les Administrations
+departementales de 1790 a l'an VIII_, ou l'experience de l'administrateur a
+heureusement aide l'historien; M. Gueraud, M. Fillon, que nous avons deja
+cites; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de
+l'Histoire de l'Ouest, qui a publie une Etude sur l'historien Travers; des
+savants, M. le docteur Guepin, qui s'occupe d'etudes d'oculistique; M.
+Robiere, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de meteorologie;
+M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traite de
+l'_Organisation de la medecine_ au point de vue des services publics, etc.
+
+Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas
+seulement a la Bretagne, mais a la France, le celebre voyageur en Egypte,
+M. Caillaud. Doue de l'esprit le plus sagace et le plus penetrant, il a
+fait en histoire naturelle plusieurs decouvertes, une surtout, des plus
+interessantes, pour laquelle la Hollande lui a decerne, il y a peu
+d'annees, un prix extraordinaire, la decouverte du _procede de perforation
+des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques
+tres-communs sur les cotes de Bretagne, employaient, pour percer le dur
+granit ou elles vivent, un acide qu'elles distillaient a travers les valves
+de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes a ce sujet: il recueillit,
+pres du Pouliguen, des pholades attachees a des morceaux de roc (gneiss),
+les placa dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelee, et attendit
+l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passerent sans que les
+pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut eveille par un
+bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se leve, et, a la lueur
+d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant a
+droite et a gauche, avec un mouvement regulier, a la maniere d'une vrille
+qui perce un trou; puis, apres un certain temps, la pholade s'arrete, et un
+jet de poussiere fine obscurcit l'eau du bocal; c'etait le residu de son
+travail, la partie du roc pulverise ou elle avait penetre, dont elle se
+debarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour a tour le savant,
+attentif et charme, surprend une a une les pholades accomplissant leur
+patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la
+polissant, comme avec la rape la plus delicate, sans autre instrument que
+leur coquille; et cette coquille, au lieu de se deteriorer par le
+frottement continu, se developpe a mesure que le travail avance; a la scie
+qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisieme, une quatrieme, et
+ainsi de suite jusqu'a _quarante_, que M. Caillaud a comptees, et avec
+lesquelles le petit animal, a force de tourner et retourner sa frele
+enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait a
+briser, perce a jour le granit sur lequel s'emousse un ciseau de fer!
+phenomene admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces
+millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la
+creation!
+
+Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues a Nantes: la _Revue
+des provinces de l'Ouest_, dirigee par M. Gueraud, avait choisi une
+specialite precieuse, les documents inedits ou relatifs a l'histoire de la
+Bretagne, que d'actifs et intelligents archeologues, MM. Gueraud, Fillon,
+Marchegay, Duchatellier, tiraient des archives departementales, episcopales
+et municipales et des collections particulieres, completant ainsi, pour la
+province de Bretagne, la savante _Bibliotheque de l'Ecole des chartes_; de
+plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimes en
+Bretagne ou concernant les departements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs
+des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.
+
+La _Revue de Bretagne et de Vendee_ a ete fondee par M. de la Borderie, qui
+a reuni autour de lui les hommes les plus distingues de la province. La on
+retrouve plusieurs des ecrivains bretons qui ont acquis a Paris une juste
+reputation par de grands travaux: MM. de Carne, de Courson, de la
+Gournerie, de Courcy, de la Villemarque, etc.; a cote d'eux, de jeunes
+hommes d'un talent deja mur, et qui seraient estimes sur un plus grand
+theatre: M. Alf. Giraud, ancien eleve de l'Ecole des chartes, auteur de
+notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., ecrites d'un style tour a tour colore
+de poesie et aiguise d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune,
+qui cultive et juge les arts avec gout et intelligence; M. Ropartz, dont
+l'Academie des inscriptions a distingue recemment les Etudes historiques;
+puis de vrais Bretons qui parlent et ecrivent la langue de leurs peres, le
+breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbe Guillome, mort il y a deux ans
+a peine, et dont ses compatriotes ont dit que: "c'etait le plus grand poete
+qui ait ecrit en langue celtique." Car elle produit encore des fleurs de
+poesie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poesies d'une saveur
+franche et d'un caractere original, nees du souffle des evenements
+contemporains ou inspirees par le sentiment de la nature. La nature, les
+Bretons l'ont de tout temps vivement et profondement sentie, bien avant
+J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poetes n'ont jamais manque
+en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus a des
+paysans, a des patres, a des cloarecs, a de jeunes filles. Ce ne sont pas
+des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent
+la langue nationale; qui ont garde les moeurs antiques, et dont la vie se
+passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacres par la
+legende, dans les vastes landes couvertes de genets et la solitude des
+grands espaces, ou en face de la mer, sur les apres cotes aux rocs de
+granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphere qui les transforme et les
+idealise; on les trouve poetiques, et ils sont naturellement poetes[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Tous les poetes bretons qui se sont fait un nom dans la litterature
+contemporaine, MM. Ach. du Clesieux, H. Violeau, de Francheville et
+Brizeux, le barde breton par excellence, sont animes du meme genie,
+s'inspirent des memes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de
+la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de melancolie,
+amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucee au sein de la mere
+patrie, et qui lui donnait un si imposant caractere de gravite, enfin cette
+reverie naive et touchante qui valut a l'un d'eux, Raymond du Dore,
+l'hommage le plus delicat et le plus rare: il avait publie, il y a vingt
+ans, sans le signer, un volume de poesies; un jour, dans une ville du Nord,
+quelqu'un, une ame aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
+fut si emu par cette poesie douce et tendre, qu'il voulut faire partager a
+d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et,
+ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs
+inconnues_.
+
+Ce sont aussi ces qualites qui font l'attrait des vers de poetes plus
+jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Emile Grimaud, M. Stephane Halgan,
+mademoiselle Elisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui
+aussi, est poete en prose, Jules d'Herbauge. Les _Recits et nouvelles_ de
+Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre,
+madame la comtesse de ........), ont ete publies en partie par la _Revue
+des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitot
+un talent vraiment superieur: une exposition simple faite avec un calme sur
+de soi, force que possedent seuls les maitres; ils partent d'un pas mesure,
+comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la
+doivent finir; les caracteres se dessinant, l'action se nouant en peu de
+mots, sans reflexions par les faits memes; peu de dialogue,--le dialogue
+n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas
+maitre de son sujet; lorsque les caracteres sont bien traces, il n'est pas
+besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de
+notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de
+caracteres;--un puissant interet dramatique, naissant du developpement des
+passions, qui vous emeut, vous attache et vous entraine, parce que l'auteur
+est lui-meme emu des evenements qu'il voit et qu'il met sous les yeux;
+l'impartialite dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des
+sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la
+Grande Perriere_, rappellent par la terreur, le fantastique et la verite,
+les beaux recits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation
+et une singuliere connaissance des ruses feminines decelent la main d'une
+femme.
+
+Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donne deux
+recueils remarquables par une verve poetique peu commune, et mademoiselle
+Elisa Morin, dont les vers sont sincerement emus et souvent passionnes,
+continuent la pleiade de femmes poetes auxquelles la ville de Nantes a
+donne naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Melanie
+Waldor et Elisa Mercoeur.
+
+M. Stephane Halgan a publie un volume de poesies, intitule _Souvenirs
+bretons_, ou l'on reconnait deux manieres, l'imitation de MM. Hugo et de
+Musset, avec une certaine habilete dans la facture du vers; puis, et c'est
+la meilleure partie, les poesies vraiment bretonnes; car il faut remarquer
+que les pieces imitees sont des sujets vagues, etrangers a la Bretagne, et
+qui pourraient aussi bien etre ecrites a Paris qu'a Nantes ou a Rennes;
+mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poete redevient lui-meme;
+il s'emeut, il se complait a ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il
+passe encore sa langue sur ses levres, quand il peint le souper de
+crepes[1]. Voyez avec quelle nettete et quel tour pittoresque il decrit le
+brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine
+nue qui s'etend de Guerande au bourg de Batz, semee de mulons de sel et
+coupee de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse
+et la sauvage grandeur, de meme qu'il dessine fierement la robuste
+population des paludiers du Croisic:
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+ ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et male,
+ A la taille elancee et svelte, aux yeux altiers,
+ Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hale[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+M. Steph. Halgan est deja un poete breton, et plus il avancera, plus il
+deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus a se former, c'est le poete
+national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
+le sol de son pays, la Vendee. Il avait commence aussi, comme bien des
+jeunes poetes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendee_,
+contient plusieurs pieces ou l'on retrouve le faire, la coupe, les idees
+memes des poetes de l'ecole romantique; mais le caractere original n'a pas
+tarde a se deceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le
+sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la
+campagne; il erre le matin dans les champs, en ecoutant d'une oreille
+attentive et charmee la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus
+belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois
+en reveur, avec cette melancolie propre au Vendeen; ou bien savourant
+l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins
+couverts, il decouvre les gracieux et frais mysteres des hotes du
+printemps[1].
+
+ [Note 1: Voir l'_Appendice_.]
+
+Son pays, sa noble Vendee, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il
+l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions
+et ses legendes, mais non pas a la facon des chroniqueurs froids et
+sceptiques; il les redit en sa poetique langue, avec l'accent et l'emotion
+de l'enfant qui croit, qui s'etonne, et qui fremit a ce qu'il raconte; il a
+la foi ardente et fiere de ses peres:
+
+Insultez-les, s'ecrie-t-il, en parlant des vieux Vendeens!
+
+ Insultez-les, o juifs, fils des anciens maudits!
+ Ils vont ou vous n'irez jamais, en paradis!
+
+_La Peche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain:
+
+ Il ne faut pas pecher le jour des morts!
+
+Une seule chaloupe part; elle est montee par un pecheur impie qui a fait le
+tour du monde, un sceptique qui ne croit plus a rien:
+
+ Il n'a plus peur meme des revenants!
+
+Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout
+a coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amene-t-il? Une _tete
+de mort_!
+
+Quand, a la fin de son premier recueil, le poete s'ecrie:
+
+ Qui te celebrera, Vendee, o ma patrie?
+ Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,
+ O terre de geants et de genets en fleurs?
+
+on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un
+jour il serait lui-meme ce poete vendeen.
+
+Il l'a ete, il l'est: dans _les Vendeens_, il a peint les sublimes actions
+de cette guerre heroique et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte
+sur ses ailes: le poete est presque un soldat, il y a en lui quelque chose
+de contenu, comme un sauvage desir de parcourir la lande le fusil a la
+main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette,
+la Rochejaquelein, les heros avec lesquels il marche a la bataille, au
+supplice, a la mort; il les aime et les fait aimer.
+
+
+
+
+V
+
+Monuments.
+
+
+Ce pays de foi n'a pas change: nulle part on ne construit un plus grand
+nombre d'eglises, et de belles eglises. Il en a ete en Bretagne comme a
+Athenes: Athenes etait peuplee de plus de quatre mille statues; le gout y
+devint general, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En
+Bretagne, toutes les eglises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a
+conserve plus qu'ailleurs la purete du gout; a part Brest, ville nouvelle
+(elle n'a pas plus de deux cents ans), ou les eglises sont d'un style
+batard, sans caractere et sans grandeur, toutes les constructions recentes
+ont ete concues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler
+autrement que le style _catholique_.
+
+Du nord au midi, partout s'elevent des chapelles, des basiliques, des
+cathedrales: a Lorient, a Saint-Brieuc, a Quimper, a Dinan, a Nantes.
+Saint-Brieuc, en meme temps qu'il restaure son eglise de Saint-Guillaume,
+construit l'elegante chapelle de Notre-Dame de l'Esperance, imitation du
+XIIIe siecle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M.
+Ach. du Clesieux, a pose, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornee de
+sculptures executees par un statuaire du pays, M. Oge, et dont le blanc
+clocher, hardi, elance, decoupe a jour, se detache sur le fond du ciel et
+guide au loin les matelots qui longent la cote armoricaine. A Nantes, il
+n'y a pas moins de dix eglises en voie d'execution: d'abord, la cathedrale,
+_Saint-Pierre_, dont l'achevement a ete resolu il y a peu d'annees, et il
+ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste
+edifice, mais d'en doubler presque l'etendue; quand elle sera achevee, ce
+sera le dome de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'eglise des
+_Jesuites_, la chapelle du _petit seminaire, Saint-Clement_, les _Minimes,
+Notre-Dame de Bon Port_, le _grand seminaire, Notre-Dame de Toute Joie_,
+etc.
+
+Et chacune de ces eglises est remarquable par quelque detail
+caracteristique. Ici, a la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement
+colorie, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de
+l'Italie; la, a Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et
+harmonieux effet; a la maison des Minimes, occupee par la congregation des
+missionnaires diocesains, une serrurerie artistique, de riches verrieres
+executees par un Nantais, M. Echappe; des tableaux decoratifs en email, de
+Devers, qui, par la propriete qu'ils ont de resister a l'action de l'air,
+conviennent si bien a orner les portiques et les galeries a jour; la cour
+du grand seminaire a ete entouree par M. Nau, architecte de la cathedrale,
+d'un noble et severe cloitre roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
+moeurs: entrez a Saint-Clement, qu'a construit dans le style du XIIIe
+siecle M. Liberge; au fond du choeur, encore inacheve, vous verrez une
+petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placee, avec cette
+inscription naive, inspiree par une vraie foi bretonne:
+
+ SOUS LA PROTECTION DE MARIE
+ TOUT GRANDIT.
+
+Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que
+meme les habitations particulieres se sont mises sous sa garde. En sortant
+de Saint-Clement, on s'arrete devant l'hotel Briant-Desmarets, elegant
+logis imite du XVe siecle, avec porche largement ouvert, cheminees en
+spirales, pinacles finement fouilles, ogives et clefs de voutes ciselees,
+fenetres a croisees et a meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant
+le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et
+coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la facade,
+sous un dais a jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparait debout
+la Vierge souriant d'un sourire qui benit, et a qui l'on dirait que ce
+palais est consacre.
+
+A Quimper, les tours de la cathedrale etaient decouronnees de leurs hautes
+fleches; l'eveque a eu l'idee de faire appel a la piete des fideles; il a
+demande a chacun un sou; personne dans le diocese, meme les plus pauvres,
+ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donne cent francs, et
+au bout de peu d'annees, le double clocher s'est dresse au-dessus de la
+ville de saint Corentin.
+
+C'est le moyen age, dira-t-on: oui, c'est le moyen age et il n'y a pas que
+ce trait. Vous venez de voir les fideles concourir de leur bourse a
+l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journee
+de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un macon de
+Treguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliques,
+tels qu'en executaient les imagiers du XVe Siecle, ou trente, quarante
+personnages representent les scenes de la Passion avec une vivacite
+d'expression et un mouvement anime qui vous saisit et vous emeut. Un autre
+ouvrier de Rennes, Herault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation
+aussi delicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathedrale de
+Saint-Brieuc, qui furent sculptees aussi au XVIIe siecle par un paysan.
+Enfin, pour completer la ressemblance, l'architecte de ces eglises souvent
+est un pretre. L'eglise des Eudistes, a Redon, a ete batie sur les plans de
+M. l'abbe Brune; la chapelle des jesuites, a Nantes, par un pere de la
+compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbe
+Rousteau; et les eglises construites par ces ecclesiastiques ne le cedent a
+celles des architectes speciaux ni en science, ni en gout, ni en harmonie.
+Le genie du XIIIe siecle s'est reveille avec l'ardeur religieuse, et s'est
+pose, comme jadis, sur la tete d'humbles pretres et de pauvres paysans.
+
+"Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclesiastiques sur tous les
+points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un venerable
+prelat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'heritage
+ecclesiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux eveques et aux moines que
+l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus
+incontestables grandeurs." L'eglise Saint-Nicolas, de Nantes, en est une
+preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes
+superieurs, l'architecte, M. Lassus, et le cure de Saint-Nicolas, M. l'abbe
+Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, etait, avec M.
+Viollet-Leduc, l'architecte de notre epoque qui connaissait le mieux l'art
+du moyen age; il appartenait a cette ecole qui, il y a trente ans, en face
+des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait a imposer
+indifferemment aux eglises, aux casernes et aux palais, proclama
+l'excellence de l'architecture gothique, son caractere national, sa
+convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La
+restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait deja
+temoigne de l'etendue de son erudition et de la surete de son gout. Il lui
+a ete donne de produire deux oeuvres completes: l'eglise de Belleville et
+Saint-Nicolas de Nantes, consideres aujourd'hui comme les reproductions les
+plus exactes, les plus correctes et les plus elegantes du XIIIe siecle. A
+Nantes, il eut le bonheur d'etre seconde par le cure, M. l'abbe Fournier,
+un de ces hommes qui, quel que soit le milieu ou ils se trouvent, savent
+donner le branle, le mouvement et la vie: activite qui ne se lasse pas,
+ardeur toujours prete, intelligence rapide, connaissances variees et
+etendues, amour du beau, M. l'abbe Fournier avait tout ce qu'il fallait
+pour concevoir, entreprendre et mener a fin une oeuvre aussi considerable.
+Pas de difficulte qui le rebutat: le gouvernement ne pouvait donner qu'une
+subvention insuffisante, il previt quelles sommes enormes couterait son
+eglise: il n'hesita pas, il se mit a l'ouvrage, comptant sur la foi et la
+charite de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manque. L'architecte et
+le cure s'entendaient; ils avaient tous deux reve une eglise modele, rien
+ne fut neglige: ornementation exterieure, sculpture delicate, vitraux,
+statues, peintures murales, le pave meme, fait en labyrinthe, comme dans
+les anciennes eglises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le
+caractere et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis.
+L'architecte ne comptait pas avec le temps, le cure avec l'argent;
+l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un detail qui ne lui
+coutat des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen age pour une
+serrure comme pour un balustre; le cure, quoique desireux de jouir de son
+eglise comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le
+soutenait de ses conseils et de son gout. En moins de huit annees le
+monument etait construit et livre au culte; il ne reste plus que les
+clochers a elever et quelques ornements a finir. Saint-Nicolas de Nantes
+aura coute des millions; l'architecte et le cure auront attache leur nom a
+cette grande oeuvre; l'un etait la pensee, l'autre le bras; tous deux,
+comme au moyen age, on les representera s'agenouillant devant le trone de
+Dieu, avec une eglise dans la main.
+
+ [Note 1: Mgr George, eveque de Perigueux, au Congres archeologique
+ de 1858.]
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+Telle est en Bretagne l'activite des travaux de l'intelligence, une
+activite generale et feconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on
+le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
+voyant des hommes raisonnables s'eprendre de l'etude des antiquites, sourit
+de dedain. Un archeologue trouve une poterie romaine, une medaille presque
+fruste, le voila absorbe: a quoi bon?--A quoi?--completer une
+collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une epoque indecise de
+l'histoire, a mieux connaitre les hommes, les moeurs, les usages, la marche
+des civilisations disparues, pour developper et faire progresser la notre,
+conformement a cet instinct de perfectionnement indefini et a ce sentiment
+de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme.
+
+Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la meme valeur; mais tous sont
+utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque
+maniere qu'elle soit ecrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir
+dans les etudes locales des savants de province le travail isole, mais le
+but, non la notice parfois seche, decoloree et froide, mais le resultat
+qu'ignore peut-etre son auteur. Il existe des auteurs mal recompenses de
+leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les
+_pionniers de la litterature_. Les archeologues sont les pionniers de
+l'histoire, laborieuse avant-garde qui defriche et nettoie le sol,
+semblable a ces colons de l'Amerique qui s'avancent a travers les forets et
+les immenses prairies, ouvrant de larges eclaircies, et sillonnant du soc
+de leurs charrues le terrain ou bientot s'eleveront les grandes cites. Ces
+collections, ces recherches minutieuses, les systemes qu'elles enfantent,
+ces documents, tresors caches et tires, pour ainsi dire, de fouilles
+souterraines, ce sont les materiaux de l'histoire, emmagasines, ranges,
+etiquetes. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et
+emportera les morceaux qui conviennent au grand edifice qu'il concoit; ce
+sont la les elements d'une veritable et nationale histoire de France, qu'on
+ecrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.
+
+On ne peut, sans emotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par
+toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquites de notre
+histoire. La societe nouvelle, si ardente et si pressee d'agir, rencontre a
+chaque pas des restes de l'ancienne, et se hate de les recueillir et d'en
+marquer le caractere. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on
+met de cote, on ramasse, on classe les objets les plus precieux ou les
+mieux conserves; la jeune societe va d'un autre cote, et elle ne veut pas
+que les os de ses ancetres soient disperses; sentiment naturel a l'homme,
+il comprend qu'il y a une solidarite entre lui et son passe: dans ces
+oeuvres du passe, ces monuments, ces debris, quelque difference qu'il y ait
+entre le present et le point de depart, il reconnait le germe de l'esprit
+qui l'anime lui-meme, les progres qu'il a faits, les transformations qu'il
+a subies; il s'interesse a ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses
+aieux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur ame
+et de leur vie!
+
+
+
+
+
+
+XV
+
+Paysages.
+
+=Pontivy.--Redon.--Ploermel.--Guemenee.--Josselyn.--Le champ du combat des
+Trente.=
+
+
+Tandis que les villes situees dans les montagnes du Centre, les montagnes
+Noires et les monts d'Arree, ont le mieux garde les vieilles traditions, et
+qu'il n'est pas de bourgs plus completement bretons que le Faouet, Gourin,
+Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de
+plus en plus, le caractere national; a mesure que l'on s'avance vers l'est,
+elles ont une physionomie moins accusee; on marche de desenchantement en
+desenchantement.
+
+Qu'est-ce, en effet, que Napoleonville, Redon, Ploermel? Les partisans de
+l'ancienne royaute nomment Pontivy la ville que ceux de la societe nouvelle
+appellent Napoleonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus
+les seconds. Il y a la deux villes juxtaposees: la vieille, a rues
+etroites, a maisons anciennes, et la nouvelle, accolee a la vieille, et
+dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a
+son chateau demantele, que personne n'habite et dont les pierres
+s'ecroulent une a une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes
+retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordees par le
+canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement
+de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir
+Napoleonville.
+
+Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles
+eglises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cede en rien aux
+plus remarquables eglises de Bretagne, son antique halle supportee par des
+piliers a base du XIe siecle, rappellent d'abord les vraies cites bretonnes
+du Finistere; mais on est bien vite desabuse. Par la Vilaine, large ici et
+profonde, les navires, apres avoir passe a toutes voiles sous le pont de la
+Roche-Bernard, jete entre deux rochers a deux cents pieds au-dessus de
+l'eau, arrivent de la mer jusqu'a Redon. Un ancien proverbe disait que,
+chaque siecle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant.
+La prediction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans
+importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a
+construit des quais, creuse un large bassin, bati de vastes magasins. Par
+Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les
+ports de l'Europe entiere. Il sera bientot, comme tous les ports,
+cosmopolite.
+
+Ploermel a davantage encore cet aspect indecis qui semble indiquer
+l'indifference de race et de caractere. Un musicien celebre a place le
+sujet d'une de ses oeuvres a Ploermel, et a voulu peindre la Bretagne dans
+une fete patronale de Ploermel. S'il eut connu la Bretagne, il aurait su
+que nulle part le genie breton n'est moins marque: on n'y parle pas breton;
+le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs
+de l'interieur; Ploermel n'a meme pas de veritable Pardon. C'est une petite
+ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en
+province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est deja la France.
+
+Il reste pourtant quelques debris: c'etait la jadis le coeur de la
+Bretagne; on est pres de Josselyn, de Guemenee, du champ du combat des
+Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau chateau, avec
+ses deux facades dissemblables, les grosses tours sur la riviere, et la
+gracieuse et legere decoration de la facade de la cour, marquant, chacune a
+sa maniere, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la feodalite
+et l'elegance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un
+grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du
+temps donne a ses murailles une teinte melancolique, comme la couleur plus
+pale de la vieillesse qui commence s'etend sur un beau visage. Qu'est
+devenue la splendeur de cette maison? ou sont les princes de cette fiere et
+illustre famille, les Soubise, les Guemenee, les Montbazon?
+
+Au pied du chateau, coule une riviere, ou plutot un canal qui, ici, s'unit
+a la riviere, participant ainsi du cours d'eau cree par Dieu et du fosse
+creuse par l'homme, alliant a la courbe independante de la riviere
+capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.
+
+Voila que commence l'automne: le ciel a pali, sa voute immense est toute
+couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dome
+semble frappe d'une immobilite eternelle. La riviere, unie comme une glace,
+reflete en traits arretes les longs peupliers qui bordent ses rives; ils
+s'alignent comme une armee, un leger frisson court sur leur cime sans la
+faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme
+une grande voix, la nature entiere. Dans cette universelle paix, quelques
+bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'apercoit pas
+chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs
+suspendent et recommencent leurs coups cadences; sur le sol sonore, les
+fleaux lourdement retombent; a leurs coups pesants, on dirait la plainte de
+l'homme qui gemit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.
+
+Le soleil ne parait pas dans le ciel; le bleu eclatant a fait place a une
+lumiere terne; ce n'est pas la froide clarte de l'hiver, ce n'est plus la
+chaude transparence de l'ete: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
+murmure; une paix solennelle s'etend sur les cieux, la terre et les eaux;
+la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, reveuse et
+etonnee, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
+Dieu a touche un moment le front, apres qu'il a verse ses pensees, s'arrete
+et demeure immobile, les yeux fixes sur un point invisible, et comme
+suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.
+
+A quelques lieues de Josselyn s'etend, sur la pente d'une colline,
+Guemenee, vieille petite ville qui n'est guere formee que d'une rue, et la
+rue de vieilles maisons a pignons aigus qui n'ont pas bouge depuis des
+siecles, puis un chateau a demi ruine et revetu de lierres; c'est une des
+dernieres images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand
+nom de Rohan.
+
+La pluie serree tombe sur la terre seche avec le bruit d'un bois qui se
+casse en craquant. La vallee est comme recouverte d'une gaze; les arbres,
+au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indecise
+avec le ciel abaisse; la voute du ciel est changee en une vaste coupole de
+plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend a grand
+bruit, abondante comme les pleurs qui s'ecoulent de l'oeil de l'homme,
+quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans
+son coeur.
+
+Puis tout a coup, les nuages, ayant laisse echapper leur charge, s'enlevent
+et se dissipent en tous sens, argentes par le soleil pale: en quelques
+instants, le voile de vapeurs, dechire en mille pieces, s'evanouit, et la
+vallee reparait et s'etale, fraiche, resplendissante, eclairee; ses plans,
+doucement inclines, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute
+chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge eclatent a
+travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent,
+comme d'une bordure, dans une rangee d'arbres au feuillage presque noir;
+tout alentour, les collines montent en amphitheatre jusqu'au ciel; en un
+endroit, elles se rompent, et a travers la breche s'ouvre une campagne qui
+fuit dans un lointain infini, ou le regard s'attache, et ou il poursuit
+l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dedaigne l'heure
+presente et attend l'avenir qu'il ne possedera peut-etre pas.
+
+Et maintenant, marchant a travers ce pays de landes et de terres a demi
+cultivees, entre Ploermel et Josselyn, a moitie chemin a peu pres, vous
+rencontrez une barriere qui separe de la route un massif de pins. La etait
+jadis le _chene de Mi-voie_; vous etes au champ du _combat des Trente_! La
+un poete voulait que l'on dressat un monument brut comme les rochers de la
+vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues
+taillees a grands coups; corps solides, le casque en tete et l'epee a la
+main, couverts de fer et changes en granit. Alignes sur leurs piedestaux
+carres, ranges en bataille, a leur fiere attitude, a leur fermete
+inebranlable, on eut reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient
+comme les temoins indestructibles de l'heroique histoire, de la foi et des
+fortes moeurs d'un vieux peuple.
+
+Mais ces epiques projets ne germent plus que dans quelques tetes bretonnes:
+les pensees de la multitude sont emportees vers des soucis plus pressants:
+qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du
+XIVe siecle? Un obelisque ou s'effacent chaque jour les noms qui y sont
+ecrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette
+plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de
+l'epoque qui produit hativement et qui veut jouir vite, sans s'inquieter de
+la duree.
+
+Des vents inaccoutumes et vifs s'elevent que ne connaissait pas l'ete; leur
+souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne
+semblent pas changes, ils sont verts encore; mais peu a peu ils prennent
+une teinte plus froide, les feuilles palissent, puis jaunissent; une
+couleur de rouille s'etend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se
+prepare; la vie s'en va par leurs extremites, comme le sang d'un homme qui
+coulerait par tous les pores; la fin de l'annee est proche; la nature,
+lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents
+marquent le feuillage pour la mort.
+
+Bientot ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes
+cimes des arbres, qui se balancent alternativement a droite et a gauche,
+comme un pendule oscille au coup qui l'ebranle. La condition des arbres est
+l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de
+Dieu a l'homme; il se sent secoue dans sa force, il n'a plus les pieds
+fermement poses a terre, une faiblesse interieure s'est glissee dans ses
+os, et il hesite pour la premiere fois. Les arbres ne sont pas tout d'un
+coup depouilles; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur
+ruine soit entiere. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
+feuilles, puis il passe dans le feuillage eclairci comme par des breches,
+et ces breches une fois ouvertes, ce n'est plus une a une, c'est par
+bandes, par masses qu'il les entraine. Et ces depouilles, a mesure aussi,
+deviennent plus laides et plus hideuses: les premieres feuilles etaient
+jaunies, les dernieres sont fanees, fletries, presque en poussiere. Ainsi
+de l'homme: apres que les annees de son ete ont donne leur moisson, le vent
+du tombeau se leve; comme les feuilles des arbres, une a une ses facultes
+palissent; elles tombent l'une apres l'autre, ses sensations vives et ses
+impressions fremissantes; il voit se detacher de lui et comme s'ecrouler a
+ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son
+coeur, tout est frappe dans sa beaute; tout ce qui faisait sa force
+s'envole.
+
+Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, elevent des bruits
+nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement
+arretes, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravite
+jusqu'alors inconnue; on les ecoute avec une tristesse reveuse et muette.
+C'est la grande melancolie de la vieillesse, le silence, les meditations,
+les retours, les souvenirs: l'homme entend derriere lui le flot de sa vie
+ecoulee; il approche du sommet de la colline ou son horizon finit, et ou,
+le sol se rompant tout a coup, il va commencer un autre voyage dans un pays
+qu'il ne voit pas, et ou nul ne le verra.
+
+Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse,
+changement qui se precipite et dont le denoument est inconnu, voila l'image
+de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+=APPENDICE=
+
+
+
+
+I
+
+
+Nous donnons ici quatre legendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et
+le Finistere, et qui feront connaitre l'esprit du pays ou elles sont nees.
+_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathedrale_ sont extraites du livre de M. le
+docteur A. Fouquet, intitule _Contes, legendes et chansons du Morbihan_; la
+legende de _Saint Christophe_ a ete publiee par M. du Chalard, et celle du
+_Chene de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de
+Bretagne et de Vendee_.
+
+
+
+=LA LANDE DE LANVAUX.=
+
+
+Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'etend une immense plaine, ou le
+voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le
+vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyeres
+dessechees et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris
+plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y
+decouvre que des rochers brises et des blocs bouleverses sur les sommets
+peles de ce desert.
+
+La, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui
+filtre sous des gazons fleuris, point de lac azure qui reflechisse un
+feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des
+fondrieres boueuses sous des herbes raides et sombres, un etang aux eaux
+rouillees dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un
+glayeul.
+
+Un jour que j'etais assis reveur au pied d'un menhir mutile et que
+j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'etendait devant
+moi, un jeune patre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce
+familiarite de l'enfance, s'asseoir pres de moi, et, sans craindre d'etre
+indiscret, me dit: "--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux
+est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisees?--Non, mon
+enfant, repondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma
+grand'mere, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit
+comment cela est arrive.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mere
+t'a appris.
+
+"--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac a Pleucadeuc, on
+comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entoure de
+courtils et de vergers, s'elevait la ou vous voyez l'etang de Coetdelo.
+
+"Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir
+comment allait le monde en ce temps-la, arriverent a ce village par une
+pluie battante, et trempes jusqu'aux os. Ils etaient pauvrement vetus,
+portaient sur l'epaule des bissacs pour serrer le pain de la charite, et
+tenaient en main des batons pour se defendre des chiens.
+
+"Les deux saints allerent heurter a la porte de la plus belle maison du
+village, demandant a entrer pour secher leurs habits au feu de la cuisine;
+mais cette maison appartenait a M. Richard, qui etait un ladre et un
+mechant. M. Richard ouvrit lui-meme sa porte, mais, loin de faire entrer
+les saints comme ils le demandaient, il les menaca, s'ils ne s'en allaient
+au plus vite, de lacher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent
+jusqu'a l'autre bout du village, et cette fois ils allerent frapper a la
+porte de la plus pauvre cabane.
+
+"Dans cette cabane logeait le bonhomme Misere, qui, les voyant trempes de
+pluie, les recut avec bonte, les fit asseoir a son foyer, alluma le plus
+promptement possible un fagot de bois mort ramasse le matin meme, et leur
+servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il
+avait obtenus en mendiant, car il etait vieux, infirme, et ne pouvait plus
+travailler.
+
+"Quand le bois fut tout brule et le pain tout mange, saint Pierre dit a
+Misere: "Tu es un brave homme; tu nous as donne tout ce que tu avais recu,
+et ta charite a ete bien faite, car elle a ete faite de coeur et toute pour
+Dieu. Que ta foi soit egale a ta charite; forme un souhait et il sera
+accompli." A ce langage, et surtout a l'odeur de saintete qu'ils
+repandaient, Misere reconnut deux hotes du paradis, tomba a genoux et leur
+dit "Je ne possede au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont voles
+chaque annee pendant que je vais recueillir des aumones. Comme ces fruits
+sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui
+montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous
+aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton
+desir soit satisfait!" dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux
+disparurent.
+
+"A l'automne suivant, le pommier de Misere etait charge de beaux fruits,
+que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il
+sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si
+les pommes etaient bonnes a cueillir, il apercut M. Richard pris dans les
+branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: "Comment! s'ecria
+Misere, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez
+encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous
+etes un voleur..." Et aussitot le bonhomme courut appeler tous les gens du
+village. Tous accoururent, et crierent _haro_ sur M. Richard, deteste a
+cause de son avarice et de sa mechancete.
+
+"M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misere de l'aider a
+descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et
+de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le
+jour s'agiter et se demener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le
+lacha, en lui disant: "Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous;
+mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas."
+
+"Un jour que Misere, etait bien malade, la Mort se presenta a lui tout a
+coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misere. il faut me suivre;
+es-tu pret?--Vous savez bien, repondit le bonhomme, que je suis toujours
+pret a vous suivre, car je n'ai rien a emporter de ce monde et rien a y
+laisser; mais, cependant, il n'est ame qui n'ait un desir ou un regret en
+quittant ce monde, et j'ai un service a reclamer de vous. Vous etes si
+bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me
+satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous
+voyez, pres de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je
+voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour
+m'en cueillir une?--Qu'a cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une
+fois, etre agreable a quelqu'un et plus a toi qu'a tout autre.--Et la Mort,
+sans defiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ca
+lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts a ebranler l'arbre,
+elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort
+fut forcee de reconnaitre la une main plus puissante que la sienne.
+
+Il fallut bien recourir a Misere, qui riait de la Mort et faisait la sourde
+oreille a ses cris. "--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai
+tant de besogne a faire que je n'ai pas de temps a perdre.--Bien, bien! dit
+Misere, si vous etes pressee, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je
+te promets de t'epargner cette fois, et, si tu me rends la liberte, je te
+laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au
+jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misere dure jusqu'a la fin des
+temps!"
+
+"Et la Mort furieuse s'elanca du pommier la faulx en main, et dans sa rage
+frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misere resta
+seul sur cette terre desolee!..."
+
+
+
+=LA CATHEDRALE.=
+
+
+Un soir d'hiver, un honnete gantier de la rue de Saint-Guenhael revenait de
+la place Mainliere, a Vannes, ou il avait donne ses soins a un tailleur de
+ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathedrale,
+dont les portes n'etaient point encore fermees, il voulut, avant de
+regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses
+inquietudes, et, dans cette intention, il penetra dans l'eglise et alla
+s'agenouiller au fond d'une des chapelles laterales.
+
+A cette heure avancee, il y avait peu de fideles dans le saint temple,
+l'obscurite y etait presque complete, et le plus profond silence y regnait.
+Fatigue de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas a
+s'endormir, et si profondement, qu'il n'entendit ni la voix des cloches
+tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitees par les bedeaux avant la
+cloture des portes, et se trouva ainsi enferme dans la cathedrale.
+
+A la douzieme heure de la nuit, le gantier transi de froid se reveilla
+enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine a
+se rendre compte du lieu ou il se trouvait; mais bientot l'etrange
+spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la memoire; car, au pied de
+l'autel pres duquel il s'etait endormi, un pretre, revetu d'une chasuble
+noire, a large croix blanche, etait debout, pret a commencer une messe, et
+sur l'autel, couvert d'un drap noir lame de blanc, vacillaient les pales
+clartes de deux bougies ornees de tetes de morts et d'os croises en
+sautoir.
+
+Quoique preoccupe de sombres pensees, et fort emu de cette scene lugubre
+qui le surprenait tout a coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de
+repondant, et s'appreta a lui servir lui-meme la messe. Il alla se mettre a
+genoux aux pieds du pretre, sur lequel il jeta furtivement un regard.
+
+O terreur!!! ce pretre etait un squelette aux os sans chair, aux orbites
+creuses et vides!...
+
+Eperdu, aneanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et
+ce ne fut qu'a l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa
+demeure.
+
+Mais au sein meme de sa famille qui l'entourait de soins, il restait
+toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses levres,
+et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres
+baisers pour ses enfants. La nuit meme, le repos ne visitait plus sa
+couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil etait plus
+laborieux que ses penibles veilles, traverse qu'il etait de terreurs
+incessantes sur lesquelles son intelligence troublee n'avait aucun empire.
+Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme a son ame, le
+malheureux gantier resolut enfin de recourir au pretre charge de la
+direction de sa conscience, et de lui reveler la cause de ses terribles
+emotions.
+
+"Pourquoi, mon fils, lui dit le pretre, abandonner ainsi votre ame a des
+terreurs qui sont peut-etre le fruit d'une erreur des sens, et qui, si
+elles sont les effets d'une effrayante realite, doivent etre serieusement
+approfondies, car le demon vous a tendu un piege dans cette nuit dont le
+souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-meme vous a choisi pour etre
+l'instrument d'une sainte expiation, d'une reparation necessaire. Il faut
+donc, mon fils, dans le double interet de votre salut temporel et de votre
+salut eternel, aller attendre, dans la meme chapelle et a la meme heure,
+l'apparition qui vous a tant epouvante.
+
+--Helas! mon pere, repondit le gantier, n'imposez pas a ma faiblesse une
+epreuve qui me tuerait...
+
+--Sans doute elle vous tuerait, reprit le pretre, si vous tentiez de la
+subir arme de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend
+invincible, et la priere est la plus sure de toutes les armes; priez donc
+et croyez!... et si le spectre vient encore a vous, interrogez-le au nom du
+Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez,
+mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!..."
+
+Le soir meme, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se
+rendit a l'eglise, s'agenouilla dans la meme chapelle et se fit enfermer
+encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'a l'heure
+attendue avec impatience et pourtant redoutee.
+
+Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumerent d'elles-memes;
+l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette,
+revetu de la chasuble de deuil, parut a l'entree de la chapelle.
+
+"Si tu viens au nom de Satan, s'ecria le gantier d'une voix emue,
+retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu
+tout-puissant, dis... que veux-tu?
+
+--Ecoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le
+spectre... Voila deja bien des annees, oh! des annees bien longues pour
+ceux qui souffrent! que chaque nuit, a la meme heure, j'attends, a cet
+autel, un chretien qui me reponde une messe que j'avais promise, quand
+j'etais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par
+negligence d'abord, par oubli ensuite. Cette negligence et cet oubli
+coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps ferme les
+portes du ciel a l'ame de celui qui devait la dire, et aussi a l'ame de
+celui pour qui elle devait etre dite... Sois beni, mon fils, toi que Dieu a
+choisi pour etre l'instrument du salut de deux ames!... Aussitot le spectre
+et le gantier s'agenouillerent au pied de l'autel, et la messe des morts
+commenca; mais quand le pretre eut prononce le _requiescat in pace_, il
+disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisee, vit deux trainees
+lumineuses qui montaient au ciel...
+
+Il essuya alors la sueur glacee de son front, attendit dans la priere
+l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux
+sourire aux levres, il y rapporta le calme et la joie, car son ame etait
+completement rasserenee.
+
+
+
+=LEGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.=
+
+
+Saint Christophe, comme tout le monde le sait, etait doue de robustes
+epaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confie l'emploi de
+passeur sur la riviere du Scorff. Un beau jour, Jesus-Christ arrive au bord
+de l'eau avec ses douze apotres; Christophe s'empresse de les prendre dans
+ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'egards.
+
+"Voyons, dit Jesus-Christ, que desires-tu pour ton salaire?
+
+--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre a l'oreille.
+
+--Laissez-moi faire, j'ai mon idee. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez
+me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai desirer soient
+forces d'entrer dans mon sac.
+
+--Je le veux, dit Jesus-Christ, mais a condition que tu ne demanderas
+jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin."
+
+Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits,
+de legumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut
+jurer de ne jamais succomber a la tentation? Un matin, Christophe, en
+passant dans les rues de la ville, s'arreta devant la boutique d'un
+changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira
+de mauvaises idees: "Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu
+pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebatir la
+chaumiere des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire
+qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit a toi!"
+
+ [Note 1: Le Maudit.]
+
+Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac.
+_Petra faut tho_[1]? Ce n'etait encore qu'un homme, et il n'etait pas
+devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette premiere faiblesse fut
+suivie de bien d'autres, et, tout en etant genereux, pour le pauvre monde,
+il ne laissait pas que de gouter les charmes de la bonne chere et tout ce
+qui s'ensuit. Or, un jour qu'apres diner, il se reposait a l'ombre sur le
+gazon, vint a passer _er diaoul_[2], qui se mit a le narguer et a lui faire
+toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'etait pas patient, les
+poings lui demangeaient, aussi fut-il bientot debout et la bataille
+commenca; comme les forces etaient egales, deux jours dura la lutte, sans
+qu'on put en prevoir la fin. L'herbe epaisse avait disparu sous leurs
+pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et
+retombant l'un apres l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne
+s'etait heureusement souvenu de son sac: "Ah! _milliguet diaoul_[3], par la
+vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac." Ce qui fut fait a
+l'instant, et aussitot de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il
+jette sur ses epaules, en cherchant dans sa tete comment il s'en
+debarrassera. Il passait pres d'une forge ou trois vigoureux compagnons
+battaient le fer rouge a grands renforts de bras. "Voila mon affaire, se
+dit Christophe," et s'adressant aux forgerons: "Tenez, leur dit-il, j'ai la
+un mechant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait
+faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'a ce qu'il soit reduit a
+l'epaisseur d'une piece de six liards, je vous donnerai un ecu.--Accepte!"
+Et aussitot, malgre les cris et les soubresauts du diable, on le forge et
+le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commencait a poindre, on
+entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait:
+
+ [Note 1: Que voulez-vous?]
+
+ [Note 2: Le diable.]
+
+ [Note 3: Ah! maudit diable!]
+
+"Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de la?
+
+--Me jurer obeissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille
+desormais.
+
+--Je le jure.
+
+C'est bien, va-t'en, et puisse-je ne jamais te revoir!"
+
+A partir de ce moment Christophe changea tout a fait d'existence, il ne
+s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent
+plus de continuer a etre le passeur du Scorff, il se retira dans un petit
+ermitage sur les ruines duquel a ete batie la chapelle qu'on voit encore
+aujourd'hui. La il vivait dans la priere et la penitence, entoure des
+nombreux pelerins qu'attirait sa reputation de saintete. Cependant,
+lorsqu'apres sa mort, il se presenta devant saint Pierre, qui, comme vous
+le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait
+jadis meprise son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre
+Christophe, tout triste, s'en allait la tete basse, et dans sa distraction
+il prit l'escalier qui conduit a l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre
+de marches, et arrive enfin a une porte ou se tenait un jeune homme de
+bonne mine qui l'engagea a entrer; mais Satan, qui passait par la, s'ecria
+aussitot: "Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour
+moi!"
+
+Voila donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau a l'entree du
+paradis. On entendait au dedans une musique delicieuse qui augmentait
+encore son desir de penetrer plus loin; aussi s'approchant le plus
+possible:
+
+"Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez la-dedans!
+Si vous pouviez seulement entrebailler la porte, on en jouirait un peu du
+dehors."
+
+Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais
+aussitot Christophe jetant son sac a l'interieur entre et s'assied dessus
+en lui disant: "Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir." On
+lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours reste dans le
+ciel, ou la fin de sa vie lui avait d'ailleurs merite une bonne place.
+
+
+
+=LE VIEUX CHENE DE LA LAITA.=
+
+
+En ce temps-la, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse
+de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de
+_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin a
+l'entree de la foret, du cote de Quimperle. Un soir que nos amoureux
+regagnaient leur village apres avoir visite des parents dans la paroisse de
+Guidel, ils descendirent au passage de Carnoet pour traverser la riviere.
+Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit a Maharit, sa fiancee, de
+l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
+chaumiere etait voisine. Le passeur vint a l'appel: Maharit entra dans la
+barque, et fut surprise de la voir s'eloigner aussitot du bord: croyant que
+le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait
+_son cousin_ par precaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois;
+mais le bateau etant arrive dans le courant, filait, filait toujours plus
+rapidement.
+
+ [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]
+
+"Arretez, pere Pouldu, arretez, s'ecria la pauvre fille d'une voix
+suppliante; que dirait Loic Guern d'une telle folie?..."
+
+Vaines prieres: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait
+insensible, et la barque entrainee descendait toujours... toujours...
+
+Maharit eperdue detourna la tete pour appeler son fiance a son secours.
+Debout sur la rive assombrie, enveloppes de leurs suaires, elle vit des
+spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menacant:
+c'etaient les femmes mortes de Commore, et l'on eut reconnu Triphine, au
+poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un
+cri de terreur, et tomba evanouie au fond du bateau, qui disparut alors au
+detour de la riviere.
+
+Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les
+cotes, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard
+anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il ecouta
+longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
+feuillee.
+
+"Le bateau est deja loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en
+se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la
+fille curieuse a regarde derriere elle et oublie de faire le signe de la
+croix en y entrant.
+
+--Vous etes folle, la mere, dit le paysan, que diable me contez-vous la?"
+
+Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une ame en
+peine, appelant a grands cris sa fiancee et le passeur tour a tour.
+
+A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit a ses
+parents, a tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa
+les jours suivants a explorer tous les sentiers, a sonder tous les buissons
+de la foret, sans decouvrir aucune trace de sa _douce_ envolee. Enfin,
+trois jours apres, comme il s'etait assis accable de fatigue et de douleur,
+sur un rocher au bord de la riviere, il vit passer la vieille mendiante,
+qui lui adressa ces paroles:
+
+"Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouve Maharit, la
+jolie fille de Clohars-Carnoet?
+
+--Helas! non, repondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des
+nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait etre ma _moitie
+de menage_.
+
+--Pauvre simple incredule, je t'ai deja dit qu'elle a regarde derriere elle
+dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite a la _plage
+des morts_.
+
+--Ou est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller,
+dusse-je!...
+
+--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier
+qui mene la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui
+sont cheris de Jesus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont
+benis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charite, mon
+enfant!...
+
+--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim,
+depuis que j'ai perdu Maharit.
+
+--Merci, Guern, tu es un bon chretien, et je vais te donner un conseil.
+Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au
+diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper a minuit
+au village des _Korrigans_, dans la foret, au-dessus de l'endroit appele le
+_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le benitier de la chapelle
+de Saint-Leger, qui protege les fiances, et tu viendras ici pour passer
+l'eau.
+
+--Que ferai-je ensuite, ma bonne mere?
+
+--Quand tu seras embarque, continua la vieille, prends garde de regarder en
+arriere; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au
+trente-troisieme grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la
+branche de houx, de te conduire _vivant a la plage des morts_. Le sorcier
+tremblera a la vue du rameau benit et t'obeira."
+
+Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille
+mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachee sous son habit,
+il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage recent. Le
+batelier vint a son appel: en entrant dans la barque, Guern commenca son
+chapelet; mais, vers le milieu de la riviere, tout emu au souvenir de sa
+fiancee qu'il esperait revoir, il oublia ses prieres et se pencha en dehors
+du bateau; alors le chapelet echappa de ses mains tremblantes et tomba dans
+l'eau; tout a coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la
+barque, entrainee par le courant, devia avec une rapidite effrayante.
+
+Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit a la main,
+et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire aupres de sa
+fiancee; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le
+sorcier de son rameau benit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les
+rames et s'elanca la tete la premiere dans l'eau profonde et noire.
+Quelques moments apres, a la clarte de la lune, le paysan vit sortir de la
+riviere un chene desseche dont le tronc, penche sur l'eau, demeura fixe au
+rivage entre deux rochers, a l'endroit ou l'on voit encore aujourd'hui _le
+vieux chene de la Laita_.
+
+Guern, au desespoir, fit entendre de longs gemissements, et bientot la
+barque alla se briser contre un rocher vis-a-vis de Saint-Maurice. Le
+malheureux se sauva difficilement a la nage.--Depuis ce temps on vit a tous
+les pardons de Clohars, de Saint-Leger et des environs, un pauvre paysan,
+pale et demi-nu, courir comme un possede; il disait a qui voulait
+l'entendre: "Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jesus vous
+recompensera!"
+
+Et des larmes brulantes coulaient de ses yeux ternes et desoles.
+
+
+
+
+II
+
+
+Si l'on veut se faire une idee de la variete et de l'importance des
+questions traitees par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le
+programme d'un des derniers congres. Voici celui de 1857, tenu a Redon:
+
+
+
+=Premiere partie.--Archeologie.=
+
+
+1. Completer et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
+d'Ille-et-Vilaine:
+
+ 1 deg. Monuments celtiques.
+
+ 2 deg. Voies et etablissements romains (villes, camps, villas, etc.).
+
+ 3 deg. Monuments religieux du moyen age et de la Renaissance.
+
+ 4 deg. Monuments de l'architecture militaire des memes periodes.
+
+ 5 deg. Monuments civils, tels que batiments claustraux, beffrois ou horloges,
+ maisons anciennes, etc.
+
+ 6 deg. Mobilier des eglises.
+
+ 7 deg. Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
+ publiques, soit chez des particuliers.
+
+II. Signaler specialement les maisons anciennes de la province qui portent
+une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins.
+
+III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'eglise
+Saint-Sauveur de Redon.
+
+IV. Monographie du chateau de Blain.
+
+V. Recueillir tous les documents relatifs a l'histoire de la ville de
+Redon.
+
+VI. Indiquer les meilleures mesures a prendre pour assurer la conservation
+de la chapelle gallo-romaine de Langon.
+
+VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne a ses differentes
+periodes d'origine, de developpement et de decadence, concorde-t-elle, sous
+le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opere dans
+le centre et dans le nord de la France?
+
+VIII. Quelles donnees peuvent fournir l'histoire, la tradition et les
+monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures,
+vitraux, etc., pour la representation des principaux personnages de
+l'histoire de la Bretagne?
+
+IX. Faire connaitre les documents concernant les artistes bretons,
+architectes, peintres, sculpteurs, orfevres, etc., depuis les temps les
+plus recules jusqu'a nos jours.
+
+X. Recueillir les inscriptions de l'antiquite, du moyen age et de la
+Renaissance, existant en Bretagne et particulierement dans
+l'Ille-et-Vilaine.
+
+
+
+=Deuxieme partie--Histoire.=
+
+
+XI. Comparer les differents systemes auxquels a donne lieu jusqu'a ce jour
+l'emigration des Bretons insulaires dans l'Armorique.
+
+XII. A quelle epoque remonte l'origine des dioceses de Nantes, de Vannes et
+de Rennes?
+
+XIII. Determiner, s'il est possible, le lieu precis de la naissance de
+saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives a ce grand eveque
+dans les environs de Redon, specialement dans la paroisse de Blain?
+
+XIV. Rechercher, a l'aide des textes, des denominations topographiques et
+des traditions, le lieu ou se livra, en 845, la bataille de Ballon.
+
+XV. Les principaux documents publies ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de
+Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils ete l'objet d'une
+critique suffisante?
+
+XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la
+ville de Rennes et ses habitants?
+
+XVII. Recueillir les documents relatifs a l'histoire de l'agriculture et du
+commerce de la Bretagne.
+
+XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux
+de Bretagne.
+
+
+_Nota_. La classe d'archeologie, consacrera l'une des journees a une
+excursion monumentale, dont le but sera determine dans une des premieres
+seances du congres.
+
+
+
+
+III
+
+
+Tout le monde connait le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_,
+publies par M. de la Villemarque. Nous en detachons une seule piece, les
+_Fleurs de mai_, douce et touchante elegie, composee par deux jeunes soeurs
+paysannes, et traduite avec naivete et grace en vers francais par M. Emile
+Grimaud.
+
+"Un poetique et gracieux usage (dit M. de la Villemarque), existe sur la
+limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on seme de fleurs la couche
+des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces premices du printemps
+sont regardees comme un presage d'eternel bonheur pour celles qui en
+peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hatent le
+retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont pres d'eclore, ou
+l'instant de sa delivrance, si elles doivent bientot se fletrir."
+
+
+
+LES FLEURS DE MAI.
+
+
+I.
+
+ Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,
+ Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,
+
+ Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,
+ Vous en auriez ete rejoui dans le coeur.
+
+ Mais de pitie votre ame aurait ete pressee,
+ A voir la pauvre fille en son lit affaissee;
+
+ Le mal avait ronge ses membres affaiblis,
+ Et sa joue etait pale, oh! pale comme un lis.
+
+ Ses compagnes venaient s'asseoir pres de sa couche;
+ Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche:
+
+ --"Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,
+ De repandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.
+
+ "A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire:
+ Dieu lui-meme est bien mort, en croix, sur le Calvaire!"
+
+
+II
+
+ A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,
+ Le rossignol de nuit chantait sur un rameau:
+
+ --"Voila le mois de mai qui passe, et sur les routes
+ Voila que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes;
+
+ "Les regrets sont moins vifs a l'aurore des ans:
+ Heureuses celles-la qui meurent au printemps!
+
+ "De meme qu'une rose abandonne la branche,
+ Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche;
+
+ "Avant huit jours passes celles qui vont mourir,
+ Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,
+
+ "Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,
+ Elles s'eleveront aux spheres eternelles."
+
+
+III
+
+ Jeffik, le rossignol chantait hier au soir;
+ Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir?
+
+ --"Voila le mois de mai qui passe, et sur les routes
+ Voila que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes."
+
+ Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,
+ Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix:
+
+ --"Pour que Dieu, votre fils, ait pitie de mon ame,
+ Je vais en votre honneur, Marie, o sainte Dame,
+
+ "Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientot
+ Attendre aupres de vous mes compagnes, la-haut."
+
+ La priere venait,--sur sa levre muette,--
+ A peine de finir, qu'elle pencha la tete:
+
+ Elle pencha la tete et puis ferma les yeux;
+ Alors on entendit un son melodieux:
+
+ Dans le courtil c'etait le rossignol encore:
+ --"Heureuses, disait-il en sa langue sonore,
+
+ "Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir,
+ Et que de fraiches fleurs on se plait a couvrir!"
+
+
+
+
+IV
+
+
+A la piece charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai
+poete, nous en joindrons une autre d'un caractere different, et ou, a
+defaut de l'elegance du langage, dit le P. A. Martin (_Pelerinage de
+Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de
+la male energie de leur foi. C'est un cantique compose par des matelots de
+la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'echapper presque seuls au
+massacre de l'equipage, grace a leur confiance en sainte Anne.
+
+"Ce cantique, dont l'air caracteristique est de ceux que les peuples
+n'oublient jamais, est encore solennellement chante par la paroisse
+entiere, lorsque au jour anniversaire de la delivrance de ses anciens
+enfants, elle vient en pelerinage renouveler a la sainte ses sentiments de
+reconnaissance et d'amour."
+
+
+
+CANTIQUE D'ARZON.
+
+ Sainte mere de Marie,
+ Par un miraculeux sort,
+ Vous nous conservez la vie
+ Dans le danger de la mort.
+
+ Avec actions de grace,
+ Nous venons en ce saint lieu
+ Honorer en cette place
+ La sainte Aieule de Dieu.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+ Nous avons ete de bande
+ Quarante et deux Arzonnois,
+ A la guerre de Hollande,
+ Pour le plus grand de nos Rois.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+ Ce peuple de notre cote
+ Vint ici a grand concours,
+ Les fetes de Pentecote,
+ Implorer votre secours.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+ Pendant que l'ordre nous mande
+ Qu'il nous falloit faire etat
+ De voguer vers la Hollande,
+ Pour leur livrer le combat.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+ Ce fut de Juin le septieme,
+ Mil six cent septante et trois,
+ Que le combat fut extreme
+ De nous et des Hollandois.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+ Les boulets comme la grele,
+ Passoient parmi nos vaisseaux
+ Brisant mats, cordages, voile,
+ En mettant tout en lambeaux.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+ La merveille est toute sure
+ Que pas un homme d'Arzon
+ Ne recut la moindre injure,
+ De mousquet, ni de canon.
+
+ Sainte mere de marie, etc.
+
+ Un d'Arzon changeant de place,
+ Un boulet vint a passer,
+ Brisant de celui la face
+ Qui venoit de s'y placer.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+ L'Arzonnois la sauvant belle,
+ Eut l'epaule et les deux yeux
+ Tout couverts de la cervelle
+ De ce pauvre malheureux.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+ De Jesus la sainte Aieule,
+ Par un bienfait singulier,
+ Nous connaissons que vous seule
+ Nous gardiez en ce danger.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+ Par humble reconnaissance,
+ Nous flechissons les genoux,
+ Adorant votre puissance
+ Qui a paru envers nous.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+ Recevez toutes nos classes,
+ Pour tout le temps a venir;
+ Sous l'asile de vos graces,
+ Nul ne pourra mal finir.
+
+ Sainte mere de Marie, etc.
+
+
+
+
+V
+
+
+Parmi les pieces de M. Stephane Halgan frappees au vrai type breton, nous
+citerons particulierement les _Crepes_ et _le Retour du Pardon_: on y
+trouvera des details de moeurs du pays, en meme temps qu'un specimen du
+style vif, pittoresque et un peu apre du poete armoricain.
+
+
+
+LES CREPES.
+
+ Dans le seigle ou dans le froment
+ Aux fleurs legeres,
+ Naissent tes fleurs, bleuet charmant,
+ La paille ombrage obligeamment
+ Ces etrangeres.
+
+ Des colzas jaunis au printemps,
+ Moissons superbes,
+ Les souffles d'avril palpitants
+ Courbent en flots d'or eclatants
+ Les hautes gerbes.
+
+ Le trefle a diverses couleurs,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime a voir,
+ A l'automne, ce sont les grappes de ble noir
+ Balancant leurs fleurettes blanches;
+ Le paysan joyeux, contemplant son labour,
+ Bravement mis, le coeur leger, se rend au bourg
+ Pour les offices des dimanches.
+
+ Il se plait a compter le nombre de setiers
+ Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.
+ Sous le vent du matin qui passe,
+ Sous le soleil qui jette a flots ses gais rayons,
+ Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,
+ Remplit sa poitrine et l'espace.
+
+ C'est ce ble sarrasin, aux triangles noircis
+ Qui doit de l'an qui vient eloigner les soucis,
+ Et nourrir toute la famille.
+ Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,
+ Comme le beau reflet de ces blanches moissons,
+ L'esperance en ton ame brille.
+
+ Tous les tiens mangeront des crepes; tous les tiens
+ Sans se gener en bons parents, en bons chretiens,
+ Pourront piocher a la gamelle;
+ Et, benissant le ciel qui lui fait ce present,
+ Chacun prendra sa part au bassin reluisant
+ Ou la crepe au caille se mele.
+
+Le poete, surpris par un orage, entre dans une chaumiere, et assiste a la
+confection des crepes:
+
+ Je voyais pres de moi la servante au bras nu
+ Faisant fumer la poele.
+
+ La pate s'etalait; son flot moins transparent
+ S'arrondissait en crepe;
+ Et le gateau cuisait, cuisait--en susurrant
+ Ainsi qu'un vol de guepe.
+
+ Lorsque la crepe etait bien blonde d'un cote,
+ D'une batte legere
+ Voici qu'un tour de main leste et precipite
+ La tournait tout entiere.
+
+ Les crepes se pliant, s'entassant a foison,
+ La maie en etait pleine;
+ Car c'est la l'aliment de toute la maison
+ Pour toute la semaine.
+
+ L'orage s'eloignait vers Quimper reporte,
+ Roulement monotone,
+ Et, sous un ciel baigne de vapeurs, je quittai
+ La chaumiere bretonne.
+
+ Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .
+
+ Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir
+ Au bord des eaux superbes,
+ Voyant les sarrasins finissant de fleurir,
+ Bientot murs pour les gerbes,
+
+ Je demandais au ciel. . . . . . . . . .
+
+ ... Que la sombre nue aux funestes lueurs,
+ Planant sur la campagne,
+ Epargnat les bles noirs, les bles aux blanches fleurs,
+ Ce pain de la Bretagne!
+
+Voici le debut de la piece _le Retour du Pardon_:
+
+
+ LE VOYAGEUR.
+
+ Je vois d'ou vous venez: bonjour, la brave femme;
+ Pieds nus, baton en main, votre fille avec vous;
+ Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,
+ Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.
+ Bonjour! menagez bien votre monture blanche,
+ Car deja vers la terre elle a le front courbe;
+ Nous sommes a jeudi, mais ce n'est que dimanche
+ Que vous arriverez bien tard a Pont-l'Abbe.
+
+
+ LA FILLE.
+
+ Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,
+ Pour voir d'ou nous venons, ou nous allons ainsi?
+
+
+ LA MERE.
+
+ Savoir d'ou nous venons n'est pas bien difficile,
+ Puisque c'etait hier le jour de grand'merci,
+ Et que, de Pluneret a Quimper, la grand'route
+ Est couverte en entier de pelerins lasses,
+ Qui viennent de querir la-bas, quoi qu'il leur coute,
+ Les pardons accordes a tous ces jours passes.
+
+
+ LE VOYAGEUR.
+
+ Savoir ou vous allez est encor plus commode
+ Les femmes de Quimper ont des fichus plisses
+ Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode;
+ Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.
+ Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'a la taille
+ Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or;
+ Autour de votre cou, sous ce gilet qui baille,
+ Un autre plus etroit s'apercoit bien encor.
+ Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,
+ Et d'un rouge cordon releves avec gout,
+ Vos cheveux, que devant le bonnet nous derobe,
+ Ressortent en arriere et chargent votre cou.
+ Je reviens du pays dont c'est la la coiffure;
+ Je reviens de Kersaint et Tremeane.
+ Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:--
+ Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas devine?
+
+
+
+
+V
+
+
+Un fragment de la jolie piece intitulee _Nos Buissons_ montrera avec
+quelles fraiches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a ecrit le volume
+de poesies qu'il a si justement appelees _Fleurs de Vendee_.
+
+ Voici la saison cherie:
+ L'epine noire est fleurie,
+ Saluez le gai printemps!
+
+ L'aubepine s'est couverte
+ D'une robe blanche et verte
+ Qui fait le vent embaume,
+ Comme la deesse antique
+ Dont la robe balsamique
+ Laisse un souffle parfume.
+
+ Que ton destin s'accomplisse,
+ Fleur de la ronce, calice
+ D'ou sort ce fruit savoureux,
+ La mure, la noire perle,
+ Pour qui l'enfant et le merle
+ Ont des regards amoureux.
+
+ O senteurs du chevrefeuille,
+ Sucs que l'abeille recueille,
+ Que boivent les papillons!
+ O l'arome qui s'epanche
+ Du troene a grappe blanche,
+ Ce lilas de nos vallons!
+
+ Le liseron court, s'enlace,
+ Et jamais il ne se lasse
+ De grimper, de festonner!
+ A voir sa cloche argentine,
+ Lorsque le zephyr l'incline,
+ On pense: elle va sonner!
+
+ Le sureau dresse sa tige,
+ La demoiselle y voltige,
+ Sachant que son miel est doux;
+ Le lezard vert dans la haie,
+ Au moindre bruit qui l'effraye,
+ Se glisse a travers les houx.
+
+ L'araignee industrieuse
+ Tend sa toile captieuse
+ Entre deux brins d'eglantier;
+ Plus fine que la dentelle,
+ D'un sylphe on dirait une aile
+ Dont il perdit la moitie.
+
+ Et plus bas maintes fleurettes
+ Decoupent leurs collerettes
+ D'azur et d'argent et d'or:
+ --La primevere hative,
+ La violette craintive
+ Qui derobe son tresor,
+
+ La veronique celeste,
+ Et la bruyere modeste,
+ Au calice delie;
+ Le myosotis qu'on donne
+ A l'ami qu'on abandonne,
+ Pour n'en pas etre oublie!
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIERES.
+
+
+ PREFACE
+
+ I. Foi et poesie des Bretons
+ II. Foi et poesie des Bretons (suite)
+ III. Les pierres
+ IV. Quiberon
+ V. Les Rochers--Combourg
+ VI. Saint-Ilan
+ VII. La mer
+ VIII. Saint-Florent
+ IX. Les vieilles villes--Les vieilles maisons
+ X. Saint-Nazaire
+ XI. Les lutteurs
+ XII. Les monuments
+ XIII. Queriolet
+ XIV. Du mouvement intellectuel en Bretagne
+ XV. Paysages
+
+
+ APPENDICE
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. ***
+
+***** This file should be named 10680.txt or 10680.zip *****
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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+
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+
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Binary files differ