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C'est +le spectacle que présente la Bretagne. + +Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible au mouvement qui +emporte le reste du monde; depuis près d'un siècle déjà , elle a subi de +nombreuses altérations. Des cinq départements bretons, le Finistère presque +seul a conservé intacts ses costumes et sa langue; il est le plus éloigné, +le bout de la terre, comme le dit son nom; le progrès moderne ne l'a pas +encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, le +Morbihan même, le pays du combat des Trente, des pèlerinages et des +chouans, les hommes presque tous ont quitté la braie celtique pour le +pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore +l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne +du foyer, est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens usages et +les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le +quitter, c'est rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux quand toutes +les femmes d'un pays ne tiennent plus à leur costume, ce pays ne mérite +plus de nom particulier, il en change. + +La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs +et les villages; c'est en breton que se fait le prône le dimanche, en +breton l'allocution du recteur aux mariés. Déjà aussi, pourtant, la vieille +langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan +parle le breton et entend le français; ses rapports journaliers avec +l'étranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en +va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il +n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, ce temps où deux troupes de +Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient tout à +coup sur le champ de bataille, entendant résonner des deux côtés les mots +de la même langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; frères de la +même race, issus de la même terre[1]. Dans les cimetières qui ceignent +toutes les églises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes +nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparaît aussi, cette +coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui +l'isolait des étrangers indifférents et réservait pour ses enfants seuls la +connaissance de sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique langage +sera devenu le domaine des savants et l'occupation des académies, et, déjà , +comme cédant à un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de +l'Armorique s'est empressé de recueillir les poésies de ses bardes[2], +chants mélancoliques de prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne +sera plus comprise de leur postérité muette. + + [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où + se rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons + du pays de Galles.] + + [Note 2: _Chants bretons_, publiés par M. H. de la Villemarqué.] + +Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs de ce vieux peuple, +et le chemin de fer qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme une flèche +au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en +étonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes +variables, peuvent être ou ne pas être; mais ce qui n'a pas changé en +Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et +la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages comme les Turcs, +dit Chateaubriand, n'étaient attentifs qu'à mes armes et à ma religion; les +armes, qui protègent le corps de l'homme, la religion qui est son âme même. +C'est à ce point de vue que la Bretagne a été peinte dans ce livre; la +Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne. + + + + + + +LA BRETAGNE + + + + +I + +Foi et poésie des Bretons. + +=Le Grand-Bé.--Les croix.--Les églises.--Les clochers.= + + +La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers sur lesquels on a +construit des forts qui protégent la ville de leurs feux croisés; le +Grand-Bé est un de ces îlots; naguère il était armé de canons; aujourd'hui, +le fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de son cap, de loin on +aperçoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous +les regards, et c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à +découvert la grève de sable et de granit, que tendent les pas des +voyageurs. + +Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint un plateau nu, aride, +où quelques moutons trouvent à peine à brouter une herbe rare; on tourne à +travers un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, tout à +coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le +tombeau de Chateaubriand. + +Il n'est pas de plus poétique tombeau: adossé au vieux monde, il regarde le +nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent à ses pieds; +point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de +la mer incessamment remuante, qui, dans les tempêtes, couvre cette pierre +nue de l'écume de ses flots. + +Là , il avait choisi sa dernière place, là , les discours s'échangent: on se +demande quelle pensée l'inspira quand il déclara ne vouloir même pas que +son nom fût inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité, +ceux-là d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilité +et cet orgueil ont une même source, un grand désenchantement. Cet homme qui +avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues; ce voyageur qui +avait parcouru l'univers, visité l'Orient, berceau de l'ancien monde, et +les déserts de l'Amérique où naît le monde nouveau; ce poëte qui pouvait +compter les cycles de sa vie par les révolutions, était envahi, à la fin de +ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait +préludé par des Considérations sur les révolutions, il se complut, en ses +dernières années, à écrire la Vie du réformateur de la Trappe; le silence +et la solitude du cloître étaient en harmonie avec la tristesse de son âme. +Après avoir été chargé des plus importantes missions, avoir rempli les plus +hauts emplois, vu à l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus +puissants, une fois retiré du cercle tournoyant du monde, il avait été +pénétré d'une accablante vérité: combien peu vaut l'homme, combien peu il +fait, combien moins encore il réussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la +joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour +tous les hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait pas +lui-même; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de différence +d'un homme à un autre homme[1]. + + [Note 1: Thucydide.] + +Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de +nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un +d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle +sera visitée des voyageurs de toutes contrées; ils viendront la regarder, +et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux +qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions lointaines; il +prétend obliger les hommes à savoir qui il est. + +Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine! en lui s'unissent les +sentiments les plus contraires, le désenchantement de la gloire, et la +croyance en l'immortalité d'un nom; le dédain du scepticisme, et la soif +des applaudissements; une impression d'humilité de chrétien, et un instinct +de souverain orgueil. + +La vérité, pourtant, est là : cette croix, signe de l'éternité sur cette +pierre marque de la mort, est l'immuable témoignage de l'inanité de +l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand +ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que Lamennais, son +compatriote, ordonna qu'elle ne fût pas plantée sur le sien, tous deux +obéissant à la même préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La +croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, est le symbole du génie +de sa patrie, de la catholique Bretagne. + +La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle s'allie à une poésie +propre au génie breton: les objets matériels parlent en ce pays, les +pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme +conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut +tromper: dès que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et +le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous les +carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les époques; depuis le +XIIe siècle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; là , simples +croix de granit exhaussées de quelques marches; ici, croix portant sur +leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossières, +mais toujours empreintes d'un sentiment sincère. La sainte Vierge, les +Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur, +ils la partagent, ils l'expriment avec une énergique vérité. Voyez ce +tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'église de +Saint-Michel, à Quimperlé; c'est une peinture primitive, par une main +inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect; +mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive +souffrance de la mère: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la +prunelle est presque seule indiquée; cette fixité du regard est +saisissante, elle vous arrête, on reste là à regarder, on oublie que c'est +une représentation, on voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur, +ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, et pourtant vivante. + +A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue de la Vierge, conçue +au contraire dans un sentiment délicat et tendre: elle a cette attitude +penchée, cette tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à soi +le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau +l'enveloppe avec une grâce harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de +douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses +bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, Notre-Dame de _Bot scao_, +la Vierge de Bonne-Nouvelle. + +On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des marins bretons +particulièrement. A Brest, on cherche en vain un musée de tableaux: Brest +n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port +rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses +ancres gigantesques, les forts dressés sur les rochers, le mouvement animé +des rues où vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots +arrivant de tous les points du monde, tout a le caractère précis, positif +et puissant de la réalité du moment: l'homme a enfoncé dans le roc les +pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement fixé. + +Mais, montez un des escaliers qui mènent de la ville basse à la ville +haute, et, sous une voûte, vous trouverez quatre tableaux appendus à la +muraille; c'est là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à la +sainte Vierge: le départ du navire; les femmes et les enfants sur la grève, +à genoux, pendant la tempête; le vaisseau ballotté par les orages, et les +bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauvés +s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et, +au-dessous, des légendes touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie +ou rend grâces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez +ceux qui sont en mer_! Voilà l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et +son espérance, l'homme vrai: le reste n'était qu'apparence. + +Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les prétextes +pour témoigner de leur foi: à Saint-Aubin d'Aubigné, entre Rennes et +Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans une +épine, une croix qui verdit au printemps, parmi les églantines et les +roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pâle et +désolée où les pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue, +sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siècles leur +impénétrable secret; quelle est cette croix qui s'élève sur une éminence? +C'est une croix qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la +croix sur un autel druidique, en avant de cette armée de pierres qui +marquent peut-être le cimetière d'un grand peuple. + + [Note 1: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé + en forme de croix.] + +Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, une source jaillit et +s'écoule entre les rochers, à la fois fontaine et lavoir: sur les pierres +amoncelées, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée de +fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les églantiers +ont poussé dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle +de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à -vis, +s'étendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides +apparaissent les murs à demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit, +ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on aperçoit la +mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongée, +incessante, qui emplit les champs et les airs. + +Dans ce pays catholique par excellence, toutes les églises sont +remarquables: il n'est si petit village dont l'église n'ait quelque partie +intéressante, ou une de ces chaires extérieures, devenues si rares, et que +l'on voit encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, et d'où +le prêtre, dans les temps de mission, en certaines circonstances +extraordinaires, parlait aux peuples assemblés sur la place; ou une voûte +entièrement peinte, comme à Carnac et à Kernascleden; ou des médaillons de +pierre et de bois encadrant l'autel de naïves sculptures dorées, à Roscoff, +à Crozon, etc.; ou un tabernacle composé comme un monument architectural, +une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons, +ses colonnes, ses dômes, ses galeries, ses statues (à Rosporden); un +confessionnal antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin); un +baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à Landivisiau); ou bien +quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus +que dans une seule église, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de +Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue à la +voûte de l'église et tout entourée de clochettes; aux jours de fêtes +solennelles, pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la roue, et +toutes ces clochettes agitées forment un bruyant carillon qui règle la +marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la +voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la sainte Vierge. Ou bien, +enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers équarris, ais de chêne +bardés de larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, à côté du +catafalque de bois noir semé de larmes blanches; le tronc et le cercueil, +qui rendent sensibles à tous les yeux à la fois la fragilité de la vie, et +le principe chrétien par excellence, la charité. + +Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'oeuvre, les +cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, par exemple, dont les arcades sont +si sveltes et si finement découpées; ou les bas-reliefs intérieurs du +portail de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre sculptée avec +cette délicatesse et cette richesse d'invention, qualités charmantes de la +jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les +églises, près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du +saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas +ailleurs: saint Cornély, saint Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout. +Saint Yves a le privilége d'être représenté dans presque toutes les +églises, même celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand +homme de bien, de ce savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté +vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la +toque sur la tête, entre deux plaideurs, le seigneur richement vêtu, en +habit de velours rouge, tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie +et l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous aux coudes et +aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier, +suffisant, le chapeau sur la tête, présente au saint une bourse d'or; le +paysan, le regard et l'attitude timides, la tête basse, le bonnet à la +main, attend humblement la sentence. Il n'a rien à donner, mais la justice +ne lui fera pas défaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire, +et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui donne gain de cause. +C'est toute l'histoire du moyen âge, les trois ordres vis-à -vis l'un de +l'autre: l'Église protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le +puissant. + +Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage +de ces belles églises du moyen âge, témoignage de la piété, de la science +et du goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, du meilleur +temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante par sa masse, sa +grandeur, la noble simplicité de ses ornements, l'harmonie de ses +proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à +l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait bâties de fer; là , +Tréguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chêne +noir et brillant, découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable +variété; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des +modèles à tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Léon +et sa flèche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre, +inébranlable, ceinte de galeries à jour comme de gracieuses couronnes, +élançant au ciel ses clochetons aux pointes aiguës, toute découpée, +aérienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un +légitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de +Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il faut se détourner de toute +route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons, +le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église royale, y +accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni +aux caprices les plus ingénieux de la Renaissance, a imaginé de plus +délicat et de plus éclatant: portraits sculptés, statues d'un beau style, +où déjà se reflète l'antiquité, choeur ogival tout ciselé, et un jubé (on +sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du +catholicisme), un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont +taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le +marteau de la Révolution n'a détaché que des fragments insignifiants de ces +belles pierres si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles +passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le temps. + +Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, les clochers à +pans coupés de la Renaissance, de la Roche-Maurice-lès-Landerneau, de +Landivisiau, de Ploaré, de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et +légers clochetons et ornés de balustrades à deux étages, comme les minarets +de l'Orient; les flèches élevées le long des côtes, celle de Tréguier, par +exemple, percée à jour pour laisser passer les grands vents de la mer, +constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de croisillons, +d'étoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les bénitiers exprimant +toujours le caractère de l'époque: à Dinan, dans une église du XIIe siècle, +une cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de toutes pièces +supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siècle est le +temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une +église du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante petite +colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et +au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se +venait poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, et inspirés par +un sentiment plus chrétien encore, les bénitiers extérieurs, si communs +dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, à +Morlaix, à Quimperlé; le bénitier intérieur n'est qu'un accessoire; le +bénitier extérieur, isolé en avant de la porte, a une signification plus +précise: il dit où l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de +l'âme: le chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, son +coeur se recueille et se prépare. Les architectes bretons ont bien compris +cette grave pensée de la religion: les bénitiers extérieurs sont de +véritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré +d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées de leurs ailes; le +dais élancé, ciselé, d'où pendent les pointes effilées d'une broderie de +granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble +inviter le fidèle à entrer dans la maison de la prière. + + [Note 1: Il y a un bénitier semblable à Corseul.] + + + + +II + + +Foi et poésie des Bretons (suite). + +=Saint-Thégonec.--Les cimetières.--Les calvaires.--Cast.= + + +Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idée de +ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, à +Saint-Thégonec, entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle funéraire, +sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chrétien de Bretagne, +se sont comme donné rendez-vous. + +Les cimetières bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent +l'église; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas même de portes; +une grille de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire +aux bestiaux l'accès de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire où +sont représentées des scènes de la Passion, quelquefois la statue +agenouillée d'un pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus à +ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls monuments de ces +cimetières des villages bretons; les tombes sont marquées par de petits tas +de terre, serrés l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre +recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creusé comme +une petite coupe où s'amasse l'eau du ciel, et dont la mère, le fils, +l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour +celui qui est couché dans la terre[2]. Ces cimetières, placés au milieu des +bourgs et des villages, ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années +pour que ces champs de la mort soient comblés des corps des générations +éteintes; les morts bientôt sont exhumés pour faire place aux nouveaux +venus: dans quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir +déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la façade de +l'église, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus +aucun corps, froids témoignages d'un souvenir qui de jour en jour va +s'effaçant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté de +l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli les os des morts +exhumés: si l'on jette un regard à travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur +ce charnier sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, entassés et +mêlés comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marché sur +terre, solitaires et délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle. + + [Note 1: A Goueznou, à Plabennec, etc.] + + [Note 2: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans + les pierres sépulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'à + désaltérer les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la + tombe.] + +Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a +voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arrachés à la +terre. Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle +inattendu: à toutes les saillies du bâtiment, sous les porches, sur la +corniche antérieure, sont alignées, accrochées, suspendues l'une à l'autre, +une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boîtes, +surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crâne des +ancêtres, la tête, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le +_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une +inscription indique la date et le nom: + +_Ci gît le chef de_... + +On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole +touchant. Ce sont les archives funèbres des familles, non renfermées dans +la maison où l'habitude les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église, +devant lesquelles les générations nouvelles passent et se découvrent, le +dimanche en venant prier[1]. + + [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à + têtes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous + les os, et qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme + des ballots.] + +Çà et là , sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques crânes de morts +qui n'ont pas eu de famille et à qui l'on n'a pas donné de cercueil, +verdis, les yeux pleins de gravier, à travers lesquels pointent des brins +d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là appuyé peut-être sur +celui qui fut son ennemi en ce monde. + +Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre +dans l'église, et cette église est comme un résumé de toutes les églises +bretonnes: tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, chaire +en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la +Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, à +fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophètes de +l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à la sainte Vierge; +voûte d'or et d'azur au fond tout étincelant; le choeur, l'autel et les +chapelles latérales, chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges, +fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, un ruissellement +d'or, de verdure, de rouge éclatant et d'azur. + +De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le côté, se +détache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres +suintent l'humidité; les assises qui ont pris une teinte noire, séparées +par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de +deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous +l'ouvrez, et vous vous arrêtez ébloui: c'est là le cimetière, et, dans le +cimetière, devant vous, à droite, à gauche, une réunion inattendue de +monuments: sous le porche où vous êtes, des deux côtés, les statues +alignées des douze Apôtres; en face, une large porte à trois arcs, d'un +style imposant, la porte du cimetière, et l'on dirait d'une arche +triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe +sous cette porte, couché dans le cercueil, entre non dans la terre, mais +dans la vie éternelle, le séjour de la joie et de la gloire; à droite, une +chapelle funéraire, du même temps que le Louvre de Henri IV, décorée, +sculptée du bas en haut, comme une châsse immense taillée en granit; enfin, +à gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces +calvaires compliqués, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de +statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes +les plus naturelles et les plus naïves, disciples, prophètes, saintes +femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant +toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, à plusieurs étages, croix +sur croix, aux branches chargées de statues, la Vierge, saint Jean, les +gardes, et, tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde et les +yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des +coupes le sang précieux de ses mains[1]. + + [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si + remarquables du reste par leur belle église, sont plus compliqués + et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.] + +Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funéraire; et +là , vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement +du Christ, exécuté dans des proportions colossales, cette scène qui a +inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes, +et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complète, en +donnant à ces personnages si vivement émus l'apparence même de la vie: vous +les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages pâlis; la +Vierge, les lèvres pressées sur les pieds livides de son divin Fils, la +Madeleine bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui +inondent son visage: vous devenez acteur en cette scène passionnée, vous +êtes saisi, pour ainsi dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances +vous frappe au coeur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de l'âme, vous êtes +étonné de sentir des larmes qui coulent de vos yeux. + +Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont répandues avec la +même profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus +éloignés de toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les +montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, qui n'est qu'un +petit village voisin du Faouet, moins même qu'un village, un misérable +hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, près de +Quimperlé; modeste manoir qui mérite à peine, le nom de château, on +rencontre des jubés de bois sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de +personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches églises, oeuvres +admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les +prodiges et les mystères de la religion, et conservent chez le peuple et +raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empêcher de se +demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui +ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux +auteurs de ces oeuvres tant de qualités si rares: fécondité d'invention, +vérité du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de +ces scènes divines? Dans tous ces monuments du moyen âge, c'est la même +vérité, la même puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se répète, il +ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui a +une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un motif que le temps de +l'exprimer avec une vivacité rapide, et passe à un autre et vous entraîne +dans sa course inspirée. + +Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création: cette société, +comme un homme qui est parvenu à sa maturité, avait accompli tous les +travaux nécessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siècles +l'avaient préparée, elle s'était dégagée des langes de l'antiquité, sa +langue était faite, ses idées religieuses arrêtées; la république +chrétienne est logiquement constituée, elle a son unité. Ce peuple, alors, +est dans la complète possession de sa force; il ne lutte pas pour créer; il +n'est pas tiré en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est +pas emporté par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne dirige pas, +mais qui vous pousse, qui naît du désordre des idées et que notre temps a +justement appelé d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les âges précédents ont +cherché, amassé, rapproché; tous les matériaux sont prêts sous sa main; il +n'a plus qu'à les prendre: c'est le génie même de l'époque qui, libre et +aisé, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a +qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. Alors l'imagination +partout éclate, vive et colorée; un même esprit, dans les monuments d'art +comme dans la littérature, crée les ornements variés des églises, invente +les fabliaux et les contes, trouve à chaque instant des images nouvelles +pour représenter les opinions, les idées et les moeurs; et cette +imagination, loin de se fatiguer, féconde; car ce n'est pas une production +factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son +printemps, toute une suite de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et +voilà pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus. +Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas +leur pensée qu'ils ont rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de +leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été élevés et ont vécu, +qui a pénétré tout leur être, et est devenue comme une partie même de leur +âme. Ainsi, ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments +de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre, +mais le témoignage de leur piété et de leur foi, de la piété et de la foi +de tout un peuple. + +La même foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en +doutait, que signifient ces signes multipliés d'une piété qui ne +s'affaiblit pas, ces écharpes de cachemire, dons des femmes de +l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, et +ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de béquilles appendues au Folgoat +par les infirmes guéris? et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui, +chaque année, viennent, comme une armée, entourer de leurs longues lignes +aux cent replis l'église de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux +qui tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, trop petite +pour ce musée chrétien incessamment renouvelé? A chaque pas s'élèvent des +chapelles et des églises neuves: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs +à la fois; Lorient, ville toute peuplée de marins et de soldats, vient +d'élever à ses portes une église dans le goût du XIVe siècle; Vitré donne à +son église un clocher neuf et une chaire sculptée; les petits villages +dressent, dans leur cimetière, des calvaires à personnages comme au moyen +âge; le calvaire de Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856; +Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo; Quimper lance +dans les airs deux flèches hardies sur les tours de sa cathédrale; la +chapelle de Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute +blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie +pieuse; Nantes, en même temps qu'elle bâtit plusieurs églises nouvelles, +achève son immense cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel tous +les siècles ont mis la main, et construit cette église Saint-Nicolas, +reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis, +oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à +accomplir en moins de dix ans le zèle de son pasteur et la piété de ses +enfants, avec le produit de leurs aumônes et de leurs dons. Il y a quelques +années, à Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle placée à +l'extérieur de l'église: statues peintes des douze Apôtres, autel +resplendissant, voûte azurée aux étoiles d'or, nulle dépense ne fut +épargnée, nulle décoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire +de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de +l'inauguration. Ce sont là les fêtes nationales des Bretons; ailleurs, les +peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de +révolutions qui se succèdent; eux accourent de toutes les parties de la +Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel. + +Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité dans le maintien de ces +hommes et de ces femmes agenouillés sur le pavé des églises! Ce n'est qu'à +la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de l'être humain dans +une pensée qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie +soient anéanties; immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette +contemplation absolue où l'on se représente les saints, envahis par un +sentiment de vénération, de soumission et d'humilité, où l'homme disparaît +et où il ne reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif que +tous les monuments; ces actes journaliers d'une dévotion toujours égale +montrent l'état habituel de l'âme. + +Traversez, un jour de marché, la place de quelque ville ou bourg du +Finistère: l'aspect en est varié et animé; ce marché, c'est une file de +petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de +marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux +d'hommes, des ornements de laine tressés sur des roseaux pour les +chaussures des femmes, des épingles bariolées, à dessins enroulés avec des +perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques, +de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces +petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec +leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur +le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs +braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées sur les hanches, +de manière à laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le +chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent relevés +dessous et le bâton à la main, ne se pressant pas, marchant à pas comptés, +faisant leurs marchés sans hâte. Mais voilà midi: de la haute tour du +clocher de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze +coups lentement résonnent; aussitôt, à ce dernier coup, tout mouvement +cesse, tout le monde s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la +place; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent leurs grands chapeaux, +leurs longs cheveux tombent sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux, +se signent et murmurent à voix basse l'_Angelus_. L'étranger, au milieu de +cette foule prosternée, s'étonne lui-même de rester debout, et s'incline +comme involontairement. Puis la prière de la Vierge finie, ils se relèvent, +le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui +ressemble au murmure de la mer éloignée. + +Il me semble les voir encore dans l'église de Cast (Finistère). C'était un +dimanche, à l'heure des vêpres; la cloche sonnait dans le clocher à jour, +et, sur la route, devant l'église, était amassée une grande foule, hommes +et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de +sonner; les groupes se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un +côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'église. Les +femmes entrèrent les premières; en un moment, la nef en fut remplie; au +milieu, les jeunes filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc, +mais toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, des rubans +d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et +retombant en quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le coeur d'or +et la croix sur la poitrine; dans les contre-allées, les femmes et les +mères, en costume plus varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus +et jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin brun, des jupes +rouges, des bas à coins brodés d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé, +la tête inclinée, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli. + +Puis, quand les femmes furent placées, une autre porte s'ouvrit par un côté +de l'église, c'était le tour des hommes; ils entrèrent, à la file, d'un pas +grave et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. Autant les +femmes, dans leur costume bariolé, étaient scintillantes de vives couleurs, +autant celui des hommes était simple et sévère, ce qui saisissait +l'attention, ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, leurs +longues vestes brunes, seulement bordées d'un galon rouge, leurs larges +braies bouffantes; c'était leur tête carrée, les longs traits de leur +physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs fronts +comme une toison épaisse, et descendant en longues nappes sur leurs épaules +et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits, +portaient le même costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, à l'air, +prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur +les sourcils épais, leurs yeux avaient une expression énergique et je ne +sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce n'étaient point des hommes de +notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards +brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour pénétrer sa pensée, +ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses têtes comme des crinières +de bêtes fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part; on pensait à ces +tribus des déserts de l'Amérique qui errent encore sur les frontières, des +races modernes, et qui, avec leur parole brève et sentencieuse, leurs +gestes rares, leur démarche solennelle, semblent garder le mystérieux +secret des premiers jours du vieux monde. + +Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant l'autel, et +s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, entourant entièrement la grille +du choeur. C'était là , la vraie assemblée des fidèles; les hommes, comme +une forte milice, en avant; les femmes derrière, foule plus humble; tous +ayant oublié tout le reste, ne vivant plus que d'une pensée, tout à Dieu. +Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous, +habitants civilisés des villes, nous cherchons à expliquer Dieu; même à +genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous +doutons peut-être s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées, +méditations stériles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il +a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui produit leurs moissons, il les +a faits eux-mêmes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui +peut tout, au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce +Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils +adorent. + +La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la +vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la +religion, source de sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe, +mais qu'il vit. + + + + +III + +Les pierres. + +=Le Morbihan.--La presqu'île de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.= + + +Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien costume breton; au +premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est là que la +surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la +famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède à nulle autre +partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus +vif au moment de la révolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des +chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses +côtes que choisirent les émigrés pour y débarquer et y recommencer la +lutte; c'est à Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, à +la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, pour tout dire en un mot, le +nom du Morbihan ne se sépare pas du nom de Cadoudal. + +De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se fait le grand pèlerinage +de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves +le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a +l'amour; ils donnent à sainte Anne une part presque égale de l'affection +tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le +pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du +Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus éloignés de la +Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des +enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs champs, leurs maisons, leurs +travaux, pour vénérer en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta +le Sauveur. Et quelle piété! quelle dévotion! Dès que, de loin, dans la +lande où ils marchent par groupes, le chapelet à la main, ils aperçoivent +le clocher de l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front +courbé, murmurant une prière à voix basse; puis ils se relèvent, s'alignent +sur deux rangs, et, la tête découverte, à pas mesurés, s'avancent vers +Sainte-Anne, où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent +l'arrivée de nouveaux pèlerins. + +Là , l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de +Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même +Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray. + +Le sol même a un caractère particulier: il n'y a pas un étranger qui n'en +soit frappé; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des +dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entourés de +quartiers de roc, débris de dolmens renversés; dans la lande, parmi les +verts ajoncs, surgit le cône gris d'un menhir isolé; sur le bord du chemin +est affaissée, semblable à un grand animal pétrifié, une pierre branlante, +masse énorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement; +partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquité. + +Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère si déterminé. Le +golfe du Morbihan, qui donne son nom à cette partie de la Bretagne, ne +communique avec l'Océan que par une passe étroite; s'avançant longuement +dans les terres où il découpe de profondes anses, semé d'îles que l'on +compte par centaines, qui s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de +ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques +de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer intérieure, la mer de +Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes +pour défendre l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de chaque +côté, s'étendant comme des bras, la longue presqu'île de Rhuis et la langue +de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui +déjà existait au siècle de César. + +Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donné +rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de +Rhuis, d'abord le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné à +l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, mais au dehors +solide et presque entier; gris, triste et inébranlable, il est resté debout +comme une sentinelle qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le +couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut quelque temps +Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne +plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de +pierres alternées: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux +côtes dentelées, et le vaste Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois +détachées de la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin +l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds, +sont les chambres sépulcrales où ont été ensevelis les chefs des peuples. + +Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis; sur l'autre rivage, relié à +celui-ci par quelques pierres druidiques jetées çà et là dans les îles du +golfe, vous apercevez tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de +Tumiac; les dolmens et les grottes se succèdent, et les menhirs ne se +comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement +breton étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments qui +attestent l'existence d'une cité puissante. C'est parmi ces monuments que +se trouvent la _Table de César_ et le _Grand Menhir_. La voilà , dans une +lande, cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, depuis deux +mille ans, n'ont pas bougé; épaisse et large tranche de roc qu'on dirait +coupée dans une montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la +taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont +pas cru qu'elle pût porter un autre nom que celui de César, du géant qui +les avait vaincus. + + [Note 1: Le village du Loc consacré à Marie.] + +Faites quelques pas encore dans la lande, à travers les ajoncs épineux, +vous êtes arrêté par une masse immense étendue sur le sol. C'est le _Grand +Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe à la base, il a +soixante-quatre pieds de long; obélisque colossal, il s'élevait jadis dans +la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour. +Depuis des siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, qu'en +tombant il s'est brisé en quatre morceaux; ils sont là , à la suite l'un de +l'autre, à l'endroit où ils sont tombés; on dirait des tronçons d'un +formidable serpent antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de place. +Comme soudés au sol, ils dureront autant que le sol même. + +Trois ou quatre lieues au delà , vous rencontrez les grottes de Plouharnel. +En revenant de la presqu'île de Quiberon, au moment où l'on jette un regard +derrière soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à l'heure ne se +verra plus, on aperçoit, dans un champ, de grosses pierres peu élevées +au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et +on est près de les dédaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui +vous semblait couché à terre, vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un +édifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds +pour pénétrer dans l'intérieur: alors vous avez devant vous une allée +droite, formée de larges rochers plantés en terre, comme une muraille; au +bout de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, une petite +chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1]. + + [Note 1: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix + et le cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu + d'années.] + +Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui, +semblables à des dalles monstrueuses, scellent ces sépulcres vides. Trois +grottes s'alignent à côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur, +sépultures familiales où, près de la dernière demeure des parents, avait +été réservée la tombe du petit enfant. + +Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables alignements: à mesure +qu'on approche de Carnac, à droite et à gauche, se dressent, dans les +champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces +groupes, le plus considérable et composé des plus gros blocs, s'appelle le +_Camp de César_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en +notre France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme Napoléon en +Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière: l'homme ne créant pas, ce sont les +destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et +dont elles consacrent le nom. + +Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes d'une armée. Bientôt +on se trouve au milieu de l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas +cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là , comme en toutes les +recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses où il aspirait, les +possédant et les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est qu'elles +soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux +les nuages, il se demande si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même +ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur énormité et +leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couchés à terre comme un +monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous, +vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, immobiles et muettes, les longues +rangées de pierres levées sans nombre. + +Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, également +séparées l'une de l'autre comme si le commandement d'un général eût écarté +largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat +est un roc roide, le pied profondément enfoui dans le sol, les plus petits +au bas des files comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête; +l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté de ces colosses, atteint +à peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs +informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent +refléter les images mornes d'un éternel ciel de décembre. + +La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à l'entour déserte et +silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait +cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait, +nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable de son +passage, a amassé, apporté ici ces lourdes masses et les a dressées vers le +ciel, comme les bras pétrifiés de géants ensevelis? Celtes? Gaulois? +Kymris? Nul ne répond: un peuple nombreux a été, on ignore même son nom! Ce +peuple connaissait-il les secrets d'une mécanique puissante pour avoir +soulevé ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou +si, à force de bras, il les a arrachés de la terre, amenés et plantés en +rangs rigides, quelle pensée l'animait? Est-ce un temple? quelle foi! +Est-ce une sépulture? quel symbole caché! Une catastrophe sans précédents +a-t-elle couché dans cette lande une race entière? un choc soudain a-t-il +ouvert la terre? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une +nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporté? Et les +peuples voisins auront marqué la place de ce peuple évanoui par ces rocs +inébranlables, témoignage mystérieux d'un désastre qui ne sera jamais +raconté! + +Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, annoté et +traduit les chants bretons, désira sauver de la destruction un dolmen +qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le +transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe près de +Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. C'était un dolmen de moyenne +grandeur, et la distance à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais +lorsque l'on se mit à l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et +chevaux pouvaient à peine ébranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en +augmentant hors de toute prévision le nombre des uns et des autres qu'on +parvint à la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante +chevaux et l'on mit dix-sept jours à l'amener à la place qui lui était +destinée; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées +de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on +suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout +successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas +dans une journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contrée +qui avait perdu les traditions des ancêtres, émut toutes les populations +des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des +routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fût +jamais rétablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonçait lentement dans +les chemins rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. Elle +arriva enfin à la porte du parc; ce fut un jour de fête, elle entra comme +en triomphe, un enfant était monté dessus, portant des fleurs dans ses +mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple célébrait le succès +d'avoir remué une pierre, lui dont les aïeux dressaient et alignaient les +rocs par milliers. + + + + +IV + +Quiberon. + +=Le combat.--Le fort Penthièvre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des +martyrs.= + + +Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens +du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte +armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre, +une presqu'île étroite et avancée dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces +bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont +entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux +compétiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois +chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin; à +Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux +sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, républicains +commandés par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des débris +de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la +Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voilà +les faits et les noms: magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments +sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand; nous n'avons rien à lui +envier. + +C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, près de Carnac, que +débarquèrent, à la fin du siècle dernier, des exilés français venant, les +armes à la main, reconquérir leur patrie. + +On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette tentative des émigrés: +c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs, +Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et +Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes, +poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés +aisément s'abusent: loin de la patrie, les événements sont passés avant de +retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on +entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y +attachèrent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient +franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie +des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés +croyaient encore la Vendée en armes; alors arrivait à Charette, du fond de +l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais +non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à +Stofflet des cordons et des brevets de généraux; alors on rêvait une +expédition décisive dans l'Ouest, et l'on décidait une descente des émigrés +en Bretagne. + +Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise: si Stofflet et +Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la +Vendée en éveil; un secours inattendu, un premier succès pouvait la +remettre debout; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient +une armée entière: on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche +contre Tinténiac et Cadoudal; leurs bandes éparses se levaient tout à coup +devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur +le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait +favorable: maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on +souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mépris +de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait +de descendre était un pays ami: dès qu'une armée régulière y mettrait le +pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris; +l'Ouest tout entier se lèverait; les républicains, dans cette haute marée +populaire, seraient engloutis; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés +jusqu'à soixante lieues de Paris; cette fois, dès le premier jour et sans +tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près; un prince +apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait à +grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois. + +Telles étaient les espérances et les illusions. Pour l'accomplissement de +ces grands desseins, rien n'avait été épargné; les préparatifs furent +dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont prétendu +qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de +l'ancienne marine française; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas: un +plus pressant intérêt la poussait; l'ennemi d'alors, c'était la République. +Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance, +sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes +et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire: +les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours +pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre à la +Convention, à _plusieurs centaines de millions_. + +Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait +partout ranimés: il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier +qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de +l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la +marine royale accoururent. «On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents +épées avec l'ancre sur la garde.» Les Bretons, surtout, étaient en grand +nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du +moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont +plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Émigrant_; +l'artillerie avait pour chef un militaire savant et éprouvé, le comte de +Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances; beaucoup +d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportèrent avec eux, +nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés; enfin, +spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de +vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le +mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils étaient cent +vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait +soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains; celui qui +animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable; car +l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse; mais +eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé +entières ces vaillantes et généreuses vertus. + + [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban + de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.] + +Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes: mais ici, dès +le début, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout +échouer, défauts de cette génération élevée par le siècle du doute, et que +Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour +qu'elle y pût immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dévoûment, +l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues; il ne se +trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, négociateur, +diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête; d'Hervilly, +officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble; Sombreuil +arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé: Puisaye est +le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent +que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de +partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort, +ils se divisent: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois +semaines après le premier; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15 +juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois, +attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui vint, deux mois +plus tard, faire une inutile descente à l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter +leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en +Angleterre: ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne +songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au +moindre échec vont déserter. + +Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer était libre; les +vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de +Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de +la baie de Quiberon. Là , après quatre ans d'exil, cinq mille Français +mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit +leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en vue, des +cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux; plusieurs se jetèrent +dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des +transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée; +les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des +vivres et des provisions: «Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux +dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris +incessamment répétés: «Vive notre religion! vive notre roi[1]!» En se +retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons +d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les +allait porter en avant, et balayer les champs devant eux. + + [Note 1: Puisaye, _Mémoires_, édit. de Londres, 1807, t. VI.] + +Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le +terrain. Elles étaient en petit nombre; ordre leur fut donné de se retirer +sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à perdre la +Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les +bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures, +dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de +combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit. + +Mais qui les arrête? pourquoi cette ardente armée reste-t-elle comme fixée +au sol? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui +accompagne toujours l'exil; alors aussi apparaît la petitesse de vues du +chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissimule pas son +dédain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se +mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir +formés; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En +vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du +commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments +républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés, +murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre +française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et +ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles +aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend +celui-là ; avant même d'avoir combattu, on doute du succès; il faut attendre +le second corps d'armée; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au lieu +de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre +serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été +étouffée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne +dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le fort Penthièvre qui la +ferme; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au +débarquement. + +Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne +voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger; Hoche qui craignait +un soulèvement général rassemble en hâte tous ses soldats; il va aux +émigrés qui ne viennent pas à lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et +le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon; il les tient +là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues +de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des +flots. + +Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de l'action est venue; +ils n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on +va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la +jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec +magnanimité, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy. + +Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île: après une première +tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillet), un plan est formé +pour forcer le camp de Hoche: deux détachements, descendant à quelques +lieues de là , à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière +attaqueront les républicains; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée +sortira du fort Penthièvre et les assaillira de front: pris entre deux feux +par des troupes supérieures en nombre, Hoche ne peut résister (16 juillet). +Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les +plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de +hasard, mais que Dieu jette à l'encontre des capitaines quand il les veut +perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par un +contre-ordre venu on ne sait d'où[1], il s'égare à dix lieues de là ; son +chef même, Tinténiac, est tué; la seconde troupe à peine a mis pied à terre +qu'elle est obligée de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et +les derrières des républicains manquent ainsi à la fois; le signal qui +devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu. + + [Note 1: Des agents de l'intérieur.] + +Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île; ils +ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, +quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils +marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et +défendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher; +puis, tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une +décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont +hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise? +Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur +prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et +désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne +les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas +qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter +vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. Les +républicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon +ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: «Il semblait, leur +disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade.--On s'est +battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se +sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant +eux.» + +C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient +toute leur vie crié _en avant!_ à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne +savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en +périt quarante-trois; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux +vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par +terre. Il fallut enfin céder; qu'était le plus intrépide courage contre des +feux de peloton? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là , sans la prévoyance +du comte de Rotalier; avec ses canons, il arrêta la poursuite des +républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour +cette fois[1]. + + [Note 1: Son fils tomba près de lui: «Enlevez cet officier,» + dit-il, et il continua à commander.] + +Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées; les +premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 +juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre +désertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armée et les +émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée +presque entièrement d'anciens républicains; la trahison, bientôt, le lui +livre: quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du +dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader +les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une +armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui, +depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient +devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous +fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la +tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder. +Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de cette foule +éperdue; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et +on les emmena comme des troupeaux. + +A cette heure, les deux généraux ont disparu: Puisaye s'est hâté d'aller +mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu +l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant +ses fautes par la mort du soldat. + +Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment +débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens +soldats. Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces +sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île, +près de Portaliguen; là , réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre +la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée nombreuse, +n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre +que leur vient la pensée; «Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et +il fut alors unanimement décidé que nous sortirions tous du fort, et que, +secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous +nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs républicains, où du +moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une +mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];» +mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette poignée +d'hommes va-t-elle donc périr? Sûrs de la victoire, ils n'ont que de la +pitié: «Rendez-vous, braves émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas +fait de mal! nous sommes tous Français!...» Ah! si ce ne furent pas les +généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était la voix généreuse de +Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent! +Sombreuil, alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et +quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux. + + [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le + vicomte de la Villegourio).] + +C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée +avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie +du massacre des émigrés. + +J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent désir de +chercher la vérité, tous les récits qui ont été écrits de ce moment +solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard +des prisons[1], et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le +biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et +conquêtes_, où l'on sent une âme toute française, et l'historien de la +Révolution, M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, et les +pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon à +Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses +du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours +enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention; j'ai recueilli en +Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions et les souvenirs; et la +conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas +capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaient +pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on +imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée. + + [Note 1: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent + sur le fait qu'il y eut capitulation.] + +Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la +relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues +années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même[1]: +«Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche: Les hommes que je commande sont +déterminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser +rembarquer, vous épargnerez le sang français. Le général Hoche lui +répondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre +bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre.--Les +émigrés seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui, +dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son +nom: Quant à vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi, +répondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je +mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes.» + + [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine, + Londres, 1795.] + +Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le +général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas +les armes. + + [Note 1: Il n'est pas certain que le général républicain qui + conféra avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le + général Humbert; mais cela ne change rien au fait.] + +Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme +sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de +meurtrières bordées sur les républicains: «Du moins, Monsieur, faites +cesser le feu des Anglais!» s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du +jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant +son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que +signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hésitent-ils à +fusiller immédiatement ces émigrés? la loi n'était-elle pas formelle? Mais +non, ils attendent la décision de la Convention: Tallien court à Paris; et +là , son discours se tourne contre lui-même: «Les émigrés, dit-il, +envoyèrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister +entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la +vengeance et la mort?» Les applaudissements l'ont enivré[1]; il ne sent pas +que son récit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient à se +rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand +l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la +douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux! Devant +la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: «Prêt à paraître devant +Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les +émigrés en prisonniers de guerre!» Et, se tournant vers les soldats +présents en foule: «J'en appelle à votre témoignage, grenadiers!--C'est +vrai, répondent-ils.» Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire +se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit! Et +tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés; on est +obligé de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut +que l'on choisisse des étrangers; c'est à des officiers de la légion belge +qu'est donnée la mission de condamner ces Français! + + [Note 1: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de + Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.] + +L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fût +écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même +assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses +passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le +plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces. +Hoche leur écrivit: «L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y, +citoyens représentants, cinq mille Français!» Pas un ne se leva pour +l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de +ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés; les Montagnards les +regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils +abhorraient; pour être atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre +eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé; l'opinion leur +défendait de frapper encore; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort +qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre! Qu'étaient +quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait +égorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus! + +Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes +pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite +tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le +bourreau. + +Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des +émigrés échappés au même sort; et, dans les récits de tous on retrouve le +même sentiment; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme +Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron, +Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse +calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni +emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour +leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines +passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces +victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans +l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de +quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à +qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées, +qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la +mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles +sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait +qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr; ces +prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal +frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains +disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un +ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les +lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se +joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils +comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernières +nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce +jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on +accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas +sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans +son maître et qui le suit à la mort; cet autre domestique Malherbe, +l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du +souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons +étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins; et +ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la +force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui, +aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la +prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées +de la religion et ses immortelles espérances; et ce prêtre se levant au +milieu des prisonniers: «Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et +au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis!» et les +soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et +répétant les prières des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui +retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus +rétréci; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant +instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui +serrait le coeur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade +éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure +venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient, +d'Auray, soeurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la +prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les +prisonniers,--car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort, +douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir: la plupart étaient jeunes et ne +pouvaient se faire à l'idée de mourir; ces femmes dévouées qui, plusieurs +fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce +qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de +la soeur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient +qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient +le coeur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme +entre deux nuages une échappée de soleil; voilà les scènes, les paroles, +les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort +heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles +actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle +force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du +devoir et par la foi! + + [Note 1: Voy. l'_Expédition de Quiberon_, par Villeneuve de la + Roche-Barnaud; _Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon_, + par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier + de marine; _Témoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par + le V. de la V...g...o; _Expédition de Quiberon_, par le baron + Charron; _Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon_, par + le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de + Vendée_); _Relation du désastre de Quiberon_, par M. de la Touche. + Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont + surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de + la Révolution.] + + [Note 2: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un + officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui + étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.] + + [Note 3: Chaumereix.] + + [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du + peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les + prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le + Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait + été donnée par M. Théodore Muret (_Histoire des guerres de + l'Ouest_); la liste en a été complétée par la _Revue de Bretagne et + de Vendée_.] + +Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui +excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil: il était jeune, beau, +brave; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de +cette expédition: il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la +jeunesse; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait. +Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un coeur si haut, digne +fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un +verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la +mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: «Votre +famille est bien malheureuse!» lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la +capitulation, il était déjà condamné; mais il inspirait une sympathie +universelle; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver: +une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les +autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur +table; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires; bientôt +il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la +tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort. + +Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une +suprématie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa +sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour: tandis que la +liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup +arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine +fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent +l'âme jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves +gens; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de +l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensées furent troublées par un +mouvement de folie; car tout homme qui se résout à se donner la mort est +frappé dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le +plus fort; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne +s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un +pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande +âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se +jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand +la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux +cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux +lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés +et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute, +marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient +émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du +supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots +comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et +qui élèvent l'âme: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: «J'ai +l'habitude de regarder mon ennemi en face!» Quand on lui commande de se +mettre à genoux: «Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, +mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes!» Ces paroles du +jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes +emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres, +en le louant, disaient: «La France a perdu un de ses nobles enfants, qui +eût été grand pour la gloire de la patrie!» + +Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés: «Ils ont mis +le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera!» avait dit +Tallien: trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à +Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de +_cent trente-sept_ renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le +soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt +par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristés et +obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et +s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage; les fosses étaient à peine +recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les +corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture. + +Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on +les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été +élevé près d'Auray, à la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces +inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri: j'ai vu ce +champ qu'on appelle d'un nom sacré, le _Champ des martyrs_, une prairie +longue, verte, entourée de haies; à l'entour, la campagne est solitaire et +silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription +au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, là ils sont tombés_! C'est +une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française +est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la +Révolution l'avait décimée en détail; cette fois, elle frappa de cette arme +que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers +de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand +Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous +d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes +familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les +noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de +notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, +d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La +Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de +Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils +des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier, +Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de +l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était +au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine +de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps +de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange, +d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la +Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, +Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement +résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan, +Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la +capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate +anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de +ses compagnons, etc., etc. + +«La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean +IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre +recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1].» + + [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendée_.] + +Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à +secourir ceux qui parviendraient à se sauver; une vingtaine à peu près +eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à +terre au moment où l'on tira et qui s'échappa; un autre, un jeune homme, +Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes, +s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les +marais; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près +d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba +au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de +Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1]. + + [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray_.] + +«Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la +main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur +roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient +pour la cause de leur roi; la France donna la mort à leur action et des +larmes à leur courage; tout dévoûment est héroïque[1].» + + [Note 1: _Mémoires_.] + +Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme +Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie, +l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs; +et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité. + + + + +V + +Les Rochers.--Combourg. + +=Madame de Sévigné et Chateaubriand.= + + +En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on +longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce +mur, sépare le chemin d'un vaste préau: on est arrivé. Ce préau c'est la +grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche, +les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels +s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une +assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un +château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la +teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au +temps de madame de Sévigné. + +Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus +que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent +somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une âme +qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point +ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit +pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si +gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et +réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque +lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un +monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce +et légitime royauté. + +Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits +reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à +l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes +d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre, +elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, «quatre carrosses +à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main, +et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de +Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques +de Rennes, de Saint-Malo...» On suit cette brillante société dans le salon. +Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; au +rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en +boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que +nos papiers peints moirés et lustrés; une vaste cheminée, large, profonde, +avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans +ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces +hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans +les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres +sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de +magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin, +les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi +laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son +papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante, +gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main +et dont on s'arrachait des copies. + +Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à +grandes allées droites, «tout à fait sur le dessin de Lenôtre» avec des +arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son +temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités. +Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le +plus élevé: de là , on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme +un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à +l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et +landes; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres: +tout fait silence, on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se +retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme +par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la +tristesse du paysage: bientôt, le calme universel qui plane autour de vous +envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le +pas. + +Dans le parc, même solitude: le mail a été abattu, mais ils existent +toujours ces vieux arbres qu'elle-même avait plantés, qu'elle avait vus +«pas plus hauts que cela,» et qui avaient formé ces belles avenues +couvertes dont elle disait: «C'est passer une galerie que d'aller au bout.» +C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un «petit +livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire,» Tacite, la _Vie de +saint Thomas de Cantorbéry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le +plus souvent Nicole, Nicole qui est «de la même étoffe que Pascal,» qu'elle +ne se lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont +elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, «faire un bouillon +pour l'avaler.» Là , elle passe des jours «toute seule, tête à tête, rêvant +un peu à Dieu, à sa providence, possédant son âme,» allant du livre de +dévotion au livre d'histoire, «cela fait du divertissement,» de temps en +temps interrompant sa lecture pour admirer «ces beaux arbres devenus grands +et droits,» ces longues allées «où l'on est mieux que dans une chambre,» où +il ne vient personne, et dont «rien n'égale le silence, la tranquillité et +la solitude.» + +Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus +beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et +la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de +Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on +ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de +ces bois solitaires? afin de la mieux savourer «marchant à l'aventure,» +prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah! +la jolie chose qu'une feuille qui chante!» et s'arrêtant au bout d'une +allée «où le couchant fait des merveilles!» + +Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui +dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des +phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie par +les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant au théâtre, si morne dans le +monde, cette femme éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du +spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractères +faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées. + +Elle restait tard en ces bois: «Je n'en reviens pas que la nuit ne soit +bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon +air.» Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de +boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre: au fond, le +lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre, +le secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre où elle +recueillait les meilleures pensées des auteurs; puis, dans un angle, le +cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits +ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait +pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voilà le lieu choisi, séparé +des grands appartements où elle se retire le soir, «une bonne chambre avec +un grand feu.» + +Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est l'heure de la +méditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en +compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que +l'on avait au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître, +dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant à M. le Prince_, et que +l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à +l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande +différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent les beaux +endroits et qui réveillent l'attention.» Et ces livres (elle fait observer +qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des +histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie, +Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les _Homélies_ de saint +Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle +a sous la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a apportés +de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle «se laisse +prendre à la glu de la Calprenède et de sa Cléopâtre,» ce n'est qu'un +moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse. + +Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société +de ce temps, des études sérieuses, solides, presque viriles; la plupart, et +madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues, +l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les +continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute +leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser +avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la +vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement, +cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui +s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la +femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si +attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sévigné, +écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles +qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui +mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société, +la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait +à peine, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les +juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en +s'étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des +moeurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la +force comique, mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus +rares qualités des grands écrivains. + +Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là +quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à +propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse +ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce +peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on +va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au +contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa +jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre +colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses +Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un +désert de pierres, _où auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur +suite_; du village il est à peine question; on voit seule la terrible +forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les +habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le +père, dur, silencieux, redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et +n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la +présence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa +femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de +fer; la soeur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat +sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage +comme Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la +main, s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une +famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de +montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils +sont déjà des héros: par son aire haut montée, par ses premiers coups +d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le +commencement. + +A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé à +Combourg: la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les +marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que +l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des +_Mémoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on +le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château: c'est, non +pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux +maisons des XVe et XVIe siècles, en pierres de taille, séparées, isolées +l'une de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de +Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de +l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château +est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait +partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance. + +Vu du préau, le château, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus, +ses mâchecoulis, sa façade morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut +perron, a un aspect imposant; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le +même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite, +étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits +entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient +grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands +châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que +chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours; on +cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les +a vite comptées et visitées: non-seulement cent chevaliers et leur suite +n'y auraient pas été à l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes +y seraient gênées. + +Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes +sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de +Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à +fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne +l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à +Paris, en ses dernières années: un petit lit de fer, des rideaux de calicot +attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un +bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M. +de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la +table où il écrivit cette pompeuse description du château de ses pères, et +où, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de +rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille! +tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de +moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant: Voyez comme je +suis grand! et l'humilité descendant plus bas que le dernier des visiteurs! +On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination +qui l'a égaré; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un +contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau, +que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au +manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette +humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus +dédaigneuse fierté: on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en +tient compte. + +Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés; telle est madame de +Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur; +c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et +madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au +contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être +en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il +n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme +dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à +l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer; et l'on ne va pas volontiers +chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se +fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et, +plus on la connaît, plus on désire la visiter. + + + + +VI + +Saint-Ilan. + +=Colonie agricole.--un poëte et un soldat bretons.= + + +Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de Saint-Brieuc, à une +lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment +découpée qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette +chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie +d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la +renaissance morale et au dévoûment. + +Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étables, les +ateliers, les bâtiments d'exploitation groupés sur une pente douce qui +descend à la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres +plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches: on sent partout +une sollicitude intelligente et toujours présente. Dans les sentiers +sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes +garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail: à leur air, à leur tenue +régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les +disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse, +le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la +réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et +sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on se +figure les premiers chrétiens: ce sont, en effet, des chrétiens, et les +enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnés, retirés du +vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de +l'âme et à la santé du corps; les _frères laboureurs_, d'énergiques +successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les +champs et les coeurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques +prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poëte[1], +ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère +féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique de +leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase et sans discours, +l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le +signe de la croix. + + [Note 1: M. Ach. du Clésieux.] + +Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naïf +manoir_[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la +mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne +l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite +il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude; le silence +sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des +flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le coeur +écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone, +lui qui change incessamment. + + [Note 1: M. Sainte-Beuve.] + +On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la +famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous +l'inspiration d'une pensée unique: des sujets religieux, une vue de Rome, +le _forum_ semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite, +quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du +prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre +de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent +inappréciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et +sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce +_Platon purifié_, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils +conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en +leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensées montent de leur âme, +ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se +change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les +transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle. + + [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.] + +Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on +médite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur +vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutumé. + +Là , passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps +des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti +jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de +sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il +instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs, +sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où +l'on revient toujours le coeur content et le front dégagé; la vaste étendue +des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans +bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte, +avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie, +l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des +filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus +naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître +respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure +bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil +de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale +qui semble protester et revendiquer son antique gloire. + +Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France, +nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de +guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps +à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs: + + Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton, + S'apprête un combat, combat de renom. + +Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le +pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait +suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune +Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre +accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs, +s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal: + + J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens, + Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents; + +ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz: + + Treize combattants tombés sous ses coups! + L'insolent Lorgnez, le premier de tous. + Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder, + Et se délassait à les regarder[1]. + + [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poétiques_.] + +Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions sa beauté pure, et +cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idéale de la +Bretagne des anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques et chantant +d'héroïques morts. + +Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique: à la fin du repas +qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguère +vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de +Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une +place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine +la croix qu'il a payée du prix de ses blessures, s'asseoit à la table +hospitalière où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son coeur. La +tête droite, la physionomie grave, de cette gravité que donne l'habitude de +l'obéissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif, +en cette placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur vie, se +recueillent silencieux dans le souvenir des combats éloignés. + +Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs profonds, les étrangers +l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis +longtemps fermées du livre de son passé. On se sent grandir à ces récits de +guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, mais qui réveillent en nous +les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le +dévoûment et le mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il se +trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons, +où les assiégés furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France, +Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blessé au +haut des airs. Il était du petit nombre des soldats d'élite qui +accompagnèrent l'Empereur à l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et +soucieux errer sur la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la +France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eût voulu passer +par delà . Et quelques jours après c'était le départ, et la marche rapide à +travers la France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course, +entraînant avec elle les volontés et les coeurs, puis courant vers le nord +heurter les nations, et se dissipant et s'évanouissant enfin aux coups de +la foudre. + +Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts d'un héros qui +combat le monde et ce désastre sans retour, lorsque ses lèvres se +fermaient, le vieux soldat demeurait accablé et morne; les yeux baissés, il +écoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine +d'une armée qui fuit dans les ombres. + +Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte affectueuse: Marc +Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se +sont passés, + + Je te dis: d'un projet je sens la noble envie: + Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Une larme brilla dans ton oeil expressif, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et ton front devint fier comme un jour de combat. + Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête, + D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête. + Le matin, le clairon annonçait le réveil; + Je te vois, devançant le lever du soleil, + Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage, + Et par des chants pieux ranimer leur courage. + La journée à sa fin, tu t'asseyais alors, + Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors, + Le mien était d'ouvrir à ces intelligences + Les régions de l'âme et des humbles sciences; + Et, lorsque finissait l'heure de la leçon, + Prenant sur tes genoux le plus petit garçon, + Retenant mieux que lui le sens de la parole, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes, + Que de fois je serrai ta main forte avec larmes! + Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux[1]. + + [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _à Marc Jaffrain_.] + +Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a +saisi la charrue_, la _terre fécondée_ par les sueurs, la pensée marchant +_dans des sentiers nouveaux_, les _biens réparateurs_ répandus _par la +grâce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complète et bénie_, + + Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui! + +Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces +quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dévoûment, un naïf sourire +éclairait le front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il +avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, aux âmes noblement +douées, il avait déjà oublié. + +Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, a une grandeur +solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon +sous sa ligne sombre_, comme dit le poëte[1]; à de certaines heures, après +qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de +sable fin où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée, +grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace +lentement délaissé. Alors le père: Allons, à cheval! à cheval! + + [Note 1: Amédée Pommier.] + + Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans! + +en avant dans la mer! Vis-à -vis de ces flots qui s'avancent d'un +irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec +eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux +éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la +brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau +vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres: + + Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même! + La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail, + Fait naître sur ta joue un reflet de corail, + Quand tu t'émeus de ce baptême[1]. + + [Note 1: A. du Clésieux, _Promenade_.] + +Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la +famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et +d'Homère, ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons +des premiers siècles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie +de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps +déjà , idéalisa en ces beaux vers: + + . . . . Sur un rocher, devant l'éternité, + Devant son grand miroir et son fidèle emblème, + Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime, + Vous êtes resté seul à veiller, à guérir, + A prier pour renaître, à finir de mourir, + A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume, + A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume; + Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour; + Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour, + Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie + Chantant sur une lyre![1] . . . . . . + + [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensées d'août, à Ach. du Clésieux_.] + +Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris; il passe +quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions +diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets +précipités, les oeuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol, +ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule +toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie +ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant +lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes! Bien et mal, +charité sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et +aspirations à la foi; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer +les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples, +suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se +rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter; +et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se +recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les +accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps +assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse +une flamme comme d'un foyer immortel! + +Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de +la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses +grèves, il s'anime, son coeur bat vivement à ces vives impressions; et, +parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du +_vates_, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard +et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de +fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent +mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en +l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les +huées. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, +ni vice ni vertu_[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une +large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait +suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes. + + [Note 1: Titres des principales pièces du volume de poésies + intitulé: _Une voix dans la foule_.] + + De toutes les cités ô cité souveraine, + Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs, + De sourds mugissements ou de vastes clameurs? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre, + Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre, + Animant les marteaux, la scie et les leviers, + Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tes orchestres géants, tes fêtes colossales, + Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris + Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris! + +Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur, +de désolation et de dédain, d'admiration et de colère; mais elle ne se +confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles +ne vibrent pas du même son que les émotions de la multitude, elles ont un +accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre +au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il +possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde antique: il juge, il +condamne, mais il aime; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses +vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les +_coeurs aimés_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console; +il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés, +et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu. + + + + +VII + +La mer. + +=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Légende de la ville d'Is.= + + +Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa +plaine immense: nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul +qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est +une amie; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court +vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres +sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus +insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants +et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et, +des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là , +à la regarder. + +Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer? quel charme ont +ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son +immensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de +l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son +uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête +pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce +qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui, +lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la +mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne +manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même, +toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point +obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais, +toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes +pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu. + +Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; là est la vraie +vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce +regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui +se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui +est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppés par le corps, ne +pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et +l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La +mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la +regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette +contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie, +l'arrêter et la fixer. + +La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée +que l'Océan; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus +violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme +le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés: c'est une suite de +criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de +promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus +semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée. +Telle est la côte qui regarde l'Angleterre; au point où le rivage fait un +coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer, +au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points +même, elle s'est retirée: autrefois elle brisait ses flots contre les murs +de Dol; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois +lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas, +s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle +est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a +bu toute l'eau; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée, +semée de milliers de beaux arbres. + +Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de +la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine +s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du +côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes +qui les ont âprement taillés: on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut +sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui +ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île. + +De son sommet on embrasse une vaste étendue: devant soi la baie de Cancale +tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite +celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour +île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant +en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le +Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point +le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge; de fort loin +en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où +jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les +matelots et leur indique la route du port. + +A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de +l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte: là , l'Océan a +toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de +l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en +avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant +lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues +innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose +pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle +soit, a été vaincue: l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied +à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue +patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il +perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il +passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle +d'un peuple; là , il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont +il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une +muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la +presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc. + +Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes +ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un +élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de +granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue +s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en +cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il +ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, +Houat, Hoedic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au +milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis. + +C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes +baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne. + +A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais, +s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe +profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où +eussent manoeuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr, +préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda +le plus puissant arsenal de la France. + +Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli +de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de +Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des +boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs +de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque +instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la +Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient +fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque; il semblait +entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des +noms immortels: _Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la +Reine Blanche, Louis XIV_; çà et là se dressaient muettes les canonnières +formidables: la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe, +épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au +milieu; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble +voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces +grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des +murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent +des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un +bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait +curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une +machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer +les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe +imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un +vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les +conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent +sont invisibles. + + [Note 1: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières + pour des _chalands_, gros bateaux de transport.] + +Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps +robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites +passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute +forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles, +volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, +que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues +rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer +péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques +que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière: une corde passée sur +l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans +hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également +indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni +moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis +passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée +sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à +l'oeil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties; en +entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le +cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le coeur, +nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible; +et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés +d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la +société dont ils étaient séparés comme des damnés. + +Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de +guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et +allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de +campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un +homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses +que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à +quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme +écrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands +câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à +l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme +un fil de soie en ses heures de colère; et, tout le long du port, les +magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer +sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux +pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent +les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs +d'un brasier étincelant. + +Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres, +au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux +hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés, +qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux +labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges +trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de +l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui +broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore +et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette +ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les +machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des +remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis +deux cents ans. + +Tel était Sébastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant +dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était +aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient +aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours, +toute cette force a été anéantie: les assises de roc des bassins ont été +brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, +ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives, +casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le +secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa +base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble, +_foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voilà Sébastopol +aujourd'hui: des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la +tempête de la guerre! + + [Note 1: Isaïe, XXI, 10.] + +La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de +l'Océan; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une +longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le +golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de +l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût +voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de +Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la +baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un +accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin +de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une +large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au +commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste +demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. +Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces +petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à +s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant +vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi. + +Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute +la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le +Douarnenez d'hiver et celui d'été: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents +habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix +mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche: qu'on sache que +Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses +côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune +carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante +barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque +jour de quinze à vingt-cinq mille sardines: la pêche durant quatre mois, +que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent +dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement +s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre, +cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées +une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins +filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable, +sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement +par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en +colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme +indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu! + +Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et, +tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil, +comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute +couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la +svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier +petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville +silencieuse semble déserte: la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se +lèvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au +loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors +se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent, +le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent, +descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés, +touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si +elles les prenaient à l'abordage: un va-et-vient rapide s'établit aussitôt +des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle +et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes +et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin +d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent +sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes +retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche +étroite et frêle, comme des ombres. + +Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée +entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan: +c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le +_bec du Raz_: à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur, +le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à +peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des +vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds +au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que +de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et +ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent +à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné. + +Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et +déserte; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des +moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes; un cheval +isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance +apparaît debout un pâtre immobile; à son attitude, à sa forme vague qui se +dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est +un être vivant ou quelque débris druidique; on est près de le prendre pour +un menhir. + +Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres +entassées: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie +en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer. +Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus +seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour +de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent +longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus +et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette +mer nue, un navire perdu dans l'immensité. + +Encore quelques pas, vous voilà au bord: un tapage, un bruit continu, une +rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui +gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y +déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent +frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre +leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous, +mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées. + +Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette +curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut +franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs +assises penchantes. Et là , comme dans les montagnes, en ces vastes +solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que +quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on +le croit toucher; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant, +descendant, se baissant çà et là pour cueillir _l'oeillet de poëte_, petite +fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu +à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la +pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête +la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde +vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivré de +cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des +Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une +terreur secrète et d'une tristesse solennelle. + +C'est là le bec du Raz: à cette masse de rocs que battent les flots sans +cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé, +finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre, +inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des +côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer, +l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des +hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel. + +Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé: la baie de +Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, +de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère +de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces +rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les +révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques +hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites +coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le +sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la +mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond; où était une +ville, les flots; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du +poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au +soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît. + +Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les coeurs; ils se +disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être +frappé sans l'avoir mérité: les actions du passé se lèvent devant eux, et +des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se +rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des +crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants, +et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la +tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la +cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans +cesse ses systèmes. + +Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en +quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait), +existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville +riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de +forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des +vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se +fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour +ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là , +Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un +saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman; +mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines; elle +_avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux_, et, comme Marguerite +de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les +flots. Là , elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués; ses +voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au +milieu des rugissements des tempêtes: au matin, un ressort du masque +subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps +était précipité dans un gouffre. + +Mais un jour, Dieu la frappa de démence: lasse de posséder de faciles +voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu, +d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse +du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville: elle déroba +au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit +à l'Océan; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans +doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons +croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans +nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de +civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois +dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand +elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville +sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur; le flot grandissant +roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout +à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant +l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son +père, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille, +l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une +langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course +précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de +ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui +disait à son père: «Si tu te veux sauver, lâche ce démon! jette-le aux +flots qui le demandent!» C'était comme le _Coeur mort qui bat_, dans la +fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment; et alors +éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut +fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle +tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la +dévora. + +L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement +sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au +delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu. + +De la ville d'Is, il ne resta rien; où s'élevaient ses tours et bien par +delà , s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à +une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la +mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges +quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits +en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses +emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut +plus qu'une surface de sable uni. + +Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant +son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le +câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de +muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là , au fond des +flots, à jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la +nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des +vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs +désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des +amants d'une nuit de Dahut. + +Là -bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les +écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres +sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en +faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle +d'un nom sinistre, _baie des Trépassés_, de ce chaos de rocs où la mer +s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'_Enfer_. + + + + +VIII + +Saint-Florent. + +=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.= + + +La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées, +aplaties, à travers de vertes îles; à mi-chemin, elle fait un coude, et +l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale +arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un +gros bouquet de feuillage; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne +se détache dans l'air; c'est Saint-Florent. + +C'était un jour d'été; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais +la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et +retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement au +ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les +barques, aux voiles déployées; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville +noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent +que visitent les princes; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves +qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur +les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents +caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs +boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe, +chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des +branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à +l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie. + +Oui, aujourd'hui, c'était la paix; mais, dans le passé, tout ce qui +m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que +je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue +à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes +incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et +Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu, +reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et +féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire +de pirates normands; elle s'appelle l'_île Batailleuse_; sur cette +esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait un château-fort, +d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord, un +autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côté la Loire. Entre +les deux seigneurs, la guerre était permanente: Angevins de Saint-Florent +et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve, +et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être +domptés; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance +comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre +s'appelle encore la _Bretagne_; tout à l'entour c'était l'Anjou, ce petit +coin seul était la Bretagne; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en +ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue. + +Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs: ce +bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchamp expira; cet +autre, Varade où il fut enterré; dans celui-ci, à Saint-Florent même, il +fit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau; c'est +ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le +premier coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans sa chaumière: +c'est comme le résumé des guerres de la Vendée. + +Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, pour la levée de +trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au +haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à +la main, étaient réunis en groupes nombreux et agités. Leurs pères leur +avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les +ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas +partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire; seulement, +quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons +voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait +traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte, +menaçait la place et les rues. + +On commence l'appel des conscrits; pas un ne se présente; l'ordre est donné +de saisir les réfractaires; les gendarmes sont accueillis par une huée +générale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les +bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule +d'évacuer la place; la foule, menaçante, demeure immobile; il commande le +feu, les paysans s'enfuient de tous côtés; en un clin d'oeil, la place fut +déserte; personne n'avait été tué. + +Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des +angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et +découverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent +sur la pièce avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le +canon est pris. + +Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin, +jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à +la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière était debout, +debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour +ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du +foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique: _Pro aris et +focis_. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a +appelé un _peuple de géants_; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été +vaincu; sa cause a triomphé: la religion qu'il avait défendue sur les +champs de bataille de la Vendée. + +Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine, +cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec +les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant, +se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargées allant et venant +d'une rive à l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, +galopant et donnant des ordres; dans une voiture traînée à petits pas, +Lescure blessé à mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le +bruit du canon lointain? + +Huit mois se sont écoulés; après avoir défait six armées, pris Thouars, +Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé +enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et, +comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord, +pour y prolonger sa lutte et sa vie. + +Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, au bas de la ville, +Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient +de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de +mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel +repos. + +Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans +un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille. + +La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au delà que +quelques milliers d'hommes; la question alors s'éleva: que faire des +prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y +avait péril à les relâcher. Une proposition alors est jetée dans la foule, +une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise, +qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en +défaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientôt devient un cri +général, la volonté du peuple. + +Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les officiers s'en +entretenaient; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp +alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe à +quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la +souffrance: «Mes amis, j'ai une prière à vous adresser; c'est sans doute la +dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée: je +demande qu'on ne tue pas les prisonniers.» + +C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a représenté[1]: le voici, +ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert +par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le +regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober +un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa +bouche entr'ouverte, va s'échapper! + + [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'église de + Saint-Florent.] + +Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible +choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime +qu'ils ont une âme: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce! grâce! Et +ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La +Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la +porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller, +s'écrie-t-il, grâce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne! + +Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule +qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes, +jusqu'à perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu; +il n'en resta pas un à Saint-Florent. + +Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces +prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs +libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, +à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où +elle espérait trouver encore les Vendéens: le représentant Choudieu, qui +marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un +des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens; on lui apprit +que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie? +demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laissé ici une grande +partie.--Où sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y +conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'écria un jeune garçon de douze ans, +en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa +botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il +arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit +hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors, +de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple +vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient: +Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre +présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces +sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir +inoffensifs sur le sable. + +Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans +l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu; et, en rappelant ces +détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et +loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus +n'avait pas souillé ces luttes fratricides. + +J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu; là +s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le +couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux +républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les +confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements +extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le +pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on +l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forêts +américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue +pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de +Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il +avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa +foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son +épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent: +le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé +de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur à +demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie; il arrêta +ceux qui voulaient l'éteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la +maison de Dieu soit purifiée des bleus? Et la foule immobile laissa +l'incendie dévorer le couvent. + +Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer +l'inscription qui y était gravée; les plaques de marbre de la base ont été +brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est +l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui +emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans +ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en +laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs +vendéens comme des monuments de l'antique Grèce; ces événements, dont il +reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés, +marqués que par des débris. + +Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été +mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en +face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce +paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier +rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute +naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un général en +chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par +lesquelles les hommes sont partout dominés: la fermeté calme, qui est le +plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le +conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le +faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter; il semblait que +Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand +il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces +simples mots à la foule agenouillée: «Le bon général a rendu son âme à qui +la lui avait donnée pour venger sa gloire,» oraison funèbre qui embrasse, +dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but +sublime où il tendait. + +Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de +Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four où le Vendéen +cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie; vis-à -vis, une petite +place triangulaire est jonchée de débris; là était le monument: la statue +gît dans l'humble cimetière de la paroisse. + +De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées: à +Saint-Florent, le couvent a été restauré; dans la maison même où il a +expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une +statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte +Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces +restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion: +dans le couvent on a établi une école de Frères; la maison, où est placé le +tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Soeurs: une sainte femme, +un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à +des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est +à sa place: cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue +brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la +tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce +siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la +religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule +gardienne des généreux souvenirs. + + [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.] + + + + +IX + +Les vieilles villes.--Les vieilles maisons. + +=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.= + + +La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position +avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne +qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports +naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et, +comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de +tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les +Bretons furent marins et pêcheurs; la force résistante de l'Armorique était +sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent +contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue. + +Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas +changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait +cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un +chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au +milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des +ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de +l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires. +Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne, +du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans +la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à +Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger, +semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous +lequel passent les navires aux longs mâts: lorsque soufflent les grands +vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien; on le voit +monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire; +le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la +mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe +de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une +petite chapelle, rendre grâces à Dieu. + +La position de ces petites villes attire et plaît; la partie principale est +bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, +apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les +maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs. +Autrefois elles étaient fortifiées; peu à peu elles ont rasé leurs +remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont +gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup +devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent +de grosses tours renflées; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre +béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau; c'est +véritablement une ville du XIVe siècle; on verrait se promener sur le +rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en +étonnerait pas. + +La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à +peine, çà et là , quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer; +des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés +réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de +sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur: la +plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les mulons de sel qui la jalonnent +de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers vêtus +de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les +Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert. + +Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble +immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux. + +Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses +grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une +toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de +petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de +vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des +centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une +fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant, +gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à +vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un +entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont +si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique. + +Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue +du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du +moyen âge: avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur +et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par +les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout, +habitées, vivantes; ces images sont la réalité. Oui, voilà , à droite et à +gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de +leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les +boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au +rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage; au contraire, +les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent +eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les +porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois +la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les +passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés +par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites +vitres qui se touchent presque: la maison en est toute éclairée, la lumière +y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de +poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces, +dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un +débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination, +l'ornementation la plus fantastique. + +Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y +en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés +de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié +homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux +pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention +propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là , à Tréguier, le +décorateur c'est le maçon: sur la façade recrépie, entre les poutres +croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins, +étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade +blanche, de près c'est une guipure, une broderie; A Dinan, à Morlaix, à +Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée, +ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure +antique; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de +la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre +principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au +toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces, +casque en tête, la lance à la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et +chaussé de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant +Jésus sur ses épaules; aux angles des rues, un être grotesque se penche et +se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain +bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses +petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit +breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords +retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies +plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues +bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras: c'est la +représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom +de la ville: à Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants +Nantais_; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le +_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_. + +Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres, +d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche +consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus, +habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs, +entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête; +et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une +illumination resplendissante et joyeuse. + +Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a +conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la +Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché: à droite, à gauche, +devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges, +brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives, +variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas +l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les +lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle +ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là +et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont +animées, on y sent circuler la vie. + +Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne: +elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine +quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois +construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la +couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les +formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen +âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voilà +pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne: la ligne est +la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes, +institutions, comme au XVIIe siècle; la couleur, c'est la qualité d'une +société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans +cesse, qui est en _révolution_, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi +l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le +moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues; +la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et +ordonnées; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du +drame, la vie en marche comme une armée. + +Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez +dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous +disent que vous n'êtes pas en France: les maisons de toute la ville sont +numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.) +comme en Allemagne; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais +un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit +remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à +former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des +noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Péchic, +Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, +Kergroës_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des +ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne +assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis +et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables +sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au +plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue, +le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des +portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres +sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que +nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte +était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille +femme était là , assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main +ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le +grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc +de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume +breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de +Sévigné s'y serait reconnue: «Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer +ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même +prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurâmes +silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se +plaignait pas. + +Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le +vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les +églises; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de +Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à +balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de +Châteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres +et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a +quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la +pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque +de du Guesclin. + +Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces +vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la +colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur +lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire +la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou +trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intéresse toujours +l'homme; c'est que là , toujours il fait la comparaison de son état présent +avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les +hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce +que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à +côté du passé comme à Cesson. + +La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante +forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et +Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort; +Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts +d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait +les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi +plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le +repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays; mais +un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea +les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se +soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu; il +ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents. + +Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant, +esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque, +les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et +châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son +château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol +de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent +les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la +mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette +inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une +solennelle tristesse; l'homme sent que là sa force est impuissante; c'est +une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours. +Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà +et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits +arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques +pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête +brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus +haut! + +Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs +de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la +pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds; mais +il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et +surplombent au-dessus de sa tête; il désespéra d'atteindre, avec ses petits +étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire +son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a +bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives +couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a +rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe +de notre temps. + +Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des +deux sociétés apparaît saisissant: le petit château, accroupi au bas de la +tour, s'abaisse comme humilié et craintif; tous les détails +s'amoindrissent; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes +étroites; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa +balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un +joujou d'enfant. Et vis-à -vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée +sur un énorme monceau de débris écroulés; les grandes pierres de son faîte +pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son +escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la +mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa +masse longue et sombre; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres, +presque sans maisons; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, +comme un colossal obélisque; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la +mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent +incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les +oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan. + + + + +X + +Saint-Nazaire. + +=Le nouveau port et la nouvelle ville.= + + +La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses moeurs du reste de la +France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque: +elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les +chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure +vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus +importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire +et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant +de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port, +Saint-Nazaire. + +Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes; il n'y avait pas de +port; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à +l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq +mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille. + +Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands +navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, +où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la +Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours, +par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la +mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de +deux pieds d'eau; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs +entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve +avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de +longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre. + +Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec +cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'oeuvre: la terre est +largement entamée; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur; +les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates; le +chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire; en peu de +temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant, +pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les +terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour +comme des collines; de larges fossés les environnent; bientôt la maçonnerie +les revêtira, ils seront armés de canons; Saint-Nazaire ne sera pas +seulement un port, il sera une ville forte. + +Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais +parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes +portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on +attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de +machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre +cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt +et les emporte. + +Mais le principal restait à faire, la ville: le gouvernement avait +construit le port, les remparts; les particuliers ont bâti la ville; tout +de suite on l'a conçue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans +l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En +ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions, +les spéculateurs sont accourus; des fortunes se sont élevées en trois +jours; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu +sept cent mille; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, +nous en vivons. + +Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le +développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la +création des villes neuves des États-Unis: une bande de pionniers s'avance +vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies; ils abattent +les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du +sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins +s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de +l'est. De même ici: à côté de l'ancien village, dont les maisons basses +sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande +cité sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les +maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la +trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, à droite et à +gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons +alignés de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des blés; +ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes, +peintes et dorées comme à Paris; à côté un champ labouré, une haie chargée +de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie +arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la +maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voilà une +rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin; il n'y a là +encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité; le centre est rempli +de décombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la +table est sans cesse dressée et toujours servie: une population active, +ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient, +remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des +bateaux à vapeur, charge et décharge les navires; de la jetée à la gare, +c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore. + +Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin +est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces +grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit +cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà +l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second, +on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur +filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les +marchandises et les matériaux nécessaires au service du port; et, au +travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes +sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en +levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des +cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le +cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le +rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un +sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une +plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet +du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à +partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire: +Allons! allons! pressez-vous! avançons! + + + + +XI + +Les lutteurs. + +=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.= + + +Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes religieuses, mais aussi +des fêtes de village, des _assemblées_, comme on dit en Poitou, où les +divertissements et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le +pardon dure deux jours, la première journée appartient exclusivement à la +religion: la grand'messe d'abord; l'église de la paroisse a d'avance été +décorée avec soin, parée de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs, +d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le +choeur et les bas côtés, tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet +entre leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux chants du prêtre +d'une seule voix, voix puissante des fidèles assemblés qui porte au ciel la +prière avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister. + +Après la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc, +semant des fleurs; les garçons les plus robustes tenant levées les vieilles +bannières brodées d'or, d'argent et de soie; les croix, les châsses +étincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontés de plumes, +au milieu de deux files, s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des +cantiques; et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement une foule +d'hommes, le chapeau à la main et silencieux. Le soir, les vêpres, où nul +ne manque non plus qu'à la grand'messe; enfin le salut, la bénédiction, +cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle l'indifférent même +n'assiste pas sans une émotion involontaire, et aussi saisissante dans une +humble église de village que dans les magnifiques cathédrales. + +Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de nombreux pèlerins +accomplissent les voeux formés pour implorer une grâce ou pour remercier +Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu +le pardon, et y passent des heures en prières; d'autres, plus fervents, +font autour de l'église, à une fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de +longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont +point à s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'église, sur la +place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun +cri, rien qui puisse troubler la sainteté du jour; les cabarets sont vides +et les rendez-vous des jeux, déserts. + +Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux. + +Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de +pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au +pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu ont +été délaissés. Les courses de chevaux, les danses surtout, protégées par +les femmes, ont persisté; mais les luttes, ces luttes héroïques que +célébraient les poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers +que les jeunes filles chantaient aux veillées, on ne les trouve plus que +dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistère et du +Morbihan. Là du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a pas +diminué; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont +toujours prêts à le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule +toujours émue, à briguer l'honneur de vaincre. + +Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumée. +Un riche propriétaire, défricheur de landes, comme les moines des premiers +siècles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, poëte en +cette langue celtique qui est demeurée immuable depuis trois mille ans, +veut célébrer un heureux événement survenu dans sa maison, et donne une +fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré par la tradition +antique[1]. + + [Note 1: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée + par un savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la + plus sûre, unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné + dans la nation armoricaine.] + +Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent paroisses: on +l'apprend, on se le répète le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra +tous les jeux anciens, la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes +hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses +robustes et patientes qualités, cette race de petits chevaux nerveux, +infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce +sol de rocs; puis, après les courses des femmes, et les courses en sac qui +font épanouir les visages et éclater les longs rires, les luttes, la +meilleure part de la fête. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un +ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de présents +magnifiques: trois prix sont réservés aux vainqueurs, une somme d'argent +suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes +dorées, et un costume breton complet; ce costume a coûté trois mois de +travail au tailleur, qui a épuisé tout son art à orner les larges +boutonnières, les parements, les gilets et les guêtres, de fins dessins en +soie de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le plus riche gars +du pays. Des invitations ont été adressées aux lutteurs les plus renommés, +à ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven; +on n'a pas oublié ceux de Scaër et de Guiscriff, connus par l'ardente +rivalité qui rend si longs leurs combats: Scaër est du Finistère, Guiscriff +du Morbihan; on verra où, des deux pays, naissent les plus forts hommes. +Enfin, à la fête doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui +qui alla à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie +des genêts_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries. +Vieux à cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons; +mais, répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns de +ces airs mélancoliques et sauvages, dont les notes aiguës s'entendent par +delà les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de +la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord de la route, le +front dans la main. + + [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.] + +Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, Pont-Aven est une de +celles qui charment le plus d'abord et inspirent le désir de s'y arrêter. +Un ravin tout encombré d'énormes roches, d'arbres confusément poussés, +aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite +rivière rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs défilés, +bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflète +l'ombre des arbres ou la lumière du ciel: voilà le fond du tableau. Sur les +deux versants s'étagent les maisons de la ville, et presque autant de +moulins que de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les roches ou +à demi cachés dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie +vallée: au tic-tac régulier des grandes roues se mêle le murmure de l'eau, +le frôlement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui +ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme. + + [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze + moulins.] + +Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son cours, plus +profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre dans la grande mer. + +C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres, +qu'avait été assigné le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus élevé, sur +une estrade, étaient assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs +victoires, et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, la +tête couverte de longs cheveux blancs, avaient été nommés juges du combat. +Derrière eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et +en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on +voyait bleue, immense, se confondant à l'horizon avec le firmament, et tout +étincelante aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat: sous un ciel +éclatant, au bord des forêts, vis-à -vis de cette mer que les hommes, comme +si elle allait répondre à leurs questions, ne se lassent pas de contempler. +Le poétique génie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en +souvenir de Virgile et d'Homère. + +La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés des points les plus +opposés, et qui portent comme écrit le nom de leur village sur leurs +costumes variés. On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe +leur figure comme un béguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui +s'allonge par derrière, rappelant la cornette du moyen âge; le grand et +haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au +vent; celui des femmes de Saint-Thégonec, qui en relèvent sur le sommet de +la tête les barbes gonflées comme des voiles de navire; puis, le plus joli +des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie +et une propreté recherchée font valoir le beau teint et la taille élégante: +nulle ne les égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs +coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe, +appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs +cheveux soigneusement lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des +ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. Du coude au +poignet, les bras sont enveloppés, mais non cachés par de larges manches de +mousseline bouffante, et une collerette à petits plis menus dessine autour +du cou et des épaules une courbe gracieuse. + +Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée de Pont-l'Abbé: +grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangée propre aux races +asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu +étrangère venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. Leur +costume ne ressemble à aucun des costumes de Bretagne: la coiffure, +composée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de +mousseline bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un léger bonnet grec, +sur le sommet de la tête; les cheveux par derrière sont à découvert. Ces +bonnets bleus, rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches +comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donné leur +nom aux femmes de Pont-l'Abbé: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbé. Le +reste du costume a autant d'éclat: la jupe, le corsage, les manches sont +ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, de torsades, +d'oeillères en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses, +hardiment rapprochées, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. +Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de +couleurs opposées où échoue la science des nations les plus raffinées. + +Le costume des hommes n'est pas moins varié; on voit, l'un à côté de +l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long +habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de +broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du +temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arrée avec leurs vestes +blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges bords, est +recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet comme les fils d'or +ces casquettes de jockeys; les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur +l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant sur le +coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de +Quimperlé, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique à +mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout à fait au bas des +reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient, +et la ceinture serrée avec une large boucle de cuivre; et les gens de +Scaër, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brodé en +soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'étaient déclarés serfs +de Dieu. + +Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se +forme à l'instant, chacun prend place: les hommes s'étendent sur l'herbe, à +plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires, +s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux +femmes, elles se tiennent derrière, debout, en rangs pressés. + +Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignée: +plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant +lui-même, a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrière +le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout près d'elle, +tournera à demi la tête pour entendre de douces paroles et laissera pendre +sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines +fiançailles. + +Les luttes débutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants +presque, de douze à quatorze ans, se dépouillent de leur veste, se prennent +à bras le corps, et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas +longue, l'un a vite renversé l'autre; mais, à peine le vaincu s'est-il +relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, et le combat recommence. +Trois, quatre, dix défaites successives ne le découragent pas; il a déjà +cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se +pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et +plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a +été renversé, la première fois, presque immédiatement, résiste ensuite un +quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. Cependant, malgré +leur acharnement, pas un mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une +infraction aux règles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste; +aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou +ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils +se doivent à eux-mêmes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de +vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare. +C'est le tour des hommes. + +Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle. +Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient. +Mais un autre aussi entre dans l'arène: à ce moment une femme, quittant +précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est +sa mère; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra +peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste; impatient de montrer sa +force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la +voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères; elle +lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste +impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur: les +jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la +mère,--jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus +faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des +pleurs maternels. + +Un autre, d'ailleurs, s'est présenté; celui-ci est un lutteur célèbre, cent +bouches le nomment à la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et +gravité, et étendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves +Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête: il a reconnu Postic, de Scaër; le +prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne +gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement +serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains +s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière +avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile +pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses +parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux; il les +laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tête nue, le visage +maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des +champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et +droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de +ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de +l'âge. + +Le signal est donné: les deux adversaires font le signe de la croix, et +s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras +tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement, +ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrés l'un +contre l'autre d'une force égale; de leurs mains crispées, ils tâchent, à +travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maîtres d'eux-mêmes, +combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit +les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est +la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le +combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà , il a +évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la +lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la +développer tout entière; à un moment même où il veille moins sur lui, un de +ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les +juges se lèvent de leur siège: mais, dans le temps même où il perdait pied, +Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de +manière à tomber sur le côté. Il reste là , quelques secondes, immobile, +pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu, +c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux +épaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les +juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux +applaudissements des uns, au milieu du silence des autres. + +Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-là , +l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte; mais les +passions sont, à cette heure, éveillées: les gens de Scaër prennent parti +pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif, +plus acharné que la première fois; les deux lutteurs, animés par un intérêt +plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa +réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils +se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant; à chaque instant les +jambes sont lancées l'une dans l'autre; les bras, enlacés autour du buste, +font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et +l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et +recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des +gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant +fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son +autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur +l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces +belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on +regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la +beauté et de la force de l'homme. + +Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent +leurs mouvements avec une émotion passionnée: tout est oublié, excepté le +spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent, +comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte; de la voix et du geste, ils +excitent les combattants; on entend à chaque instant: _Stard! Derta! +Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup +habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils +n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et +suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de +place; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le +monde a la fièvre. + +Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses +deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, +d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière +lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu +de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de +doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les +vieillards se lèvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes +applaudissements éclatent dans l'assemblée: Hervé s'éloigne en essuyant le +sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas +grave et lent qu'en arrivant. + +L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive: deux +lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent +longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de +Rosporden, en 1859: les deux rivaux étaient, dans une nature différente, +comme les types du lutteur breton; l'un, grand, élancé, blond et sans +barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge; on ne +l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait +d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut +mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi +ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que +surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure +d'étonnement parcourut l'assemblée; il parut tout à coup un autre homme, +ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons +et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom +était Trolez, c'est-à -dire _lait tourné_. + +L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement à +son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré +dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides +ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tête, +ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et +presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage +carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage; on ne pouvait +s'empêcher de le comparer à un taureau. + +Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une +lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire, +puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant +son rival, s'efforçait de l'enlever de terre; mais, à peine celui-ci +avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant. +Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui +font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. +Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les +jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il +demeurait comme ancré dans le sol; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds +ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoublés de +son rival, il résistait impassible comme une muraille. + +Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le +Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen +de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur +Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin +énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable +à un boeuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le +porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier +Trolez d'une ligne. + +Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la +chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le +sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup +renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés, +mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient +impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et +admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur, +voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le +prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule +empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa +résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part; +Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour +remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans +rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même +village. + +Telle est la générosité de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le +combat même; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir +qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le +jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand +il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme +mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses; moins +fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des émules à vaincre, +il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le +décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_. + +Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le +Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu: +Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que +victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il +était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de +confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que +rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les +spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son +adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre; il tomba en +entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura +muette, pas un applaudissement n'éclata; on ne pouvait croire que Postic, +_eût eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges +proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival était presque +inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un +geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son +coeur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges +que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes. + + + + +XII + +Les monuments. + +=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.= + + +Les grands caractères appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France +le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne +société; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de +hauteur: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces +calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de +planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les +marques de son triomphe: de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à +Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée; au Pin-en-Mauges, le +monument de Cathelineau renversé; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en +l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend +prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à -dire des +deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le +philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est +l'écrivain de la nouvelle; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a +introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les révoltés +qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur +conscience; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit +parmi des ruines. + +A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus +culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du +Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la +vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une +statue, avec cette inscription: + + =A VANNEAU, A PAPU.= + +Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne? +L'inscription vous le dit: + + MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830. + +Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de +1830.--O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont +dressé un monument! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu? Papu +surtout, qu'était-il? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu, +est-elle si différente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et +l'autre est-il si oublié? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et +d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du +faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, +de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y +a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a +vécu.--Ils sont morts pour la liberté! Pauvres gens encore! Cette liberté, +elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient +jeunes; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu +atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de +nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle? +Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements +donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous +à la postérité? + +De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de +Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur +roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent +l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la +statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une +inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui +atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de +Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a osé encore +enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis +séculaires de la Bretagne et de la France. + + ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE + ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS, + LE 30 JUILLET 1830. + DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS + ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE + DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE, + LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE. + +Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments, +vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative +de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la +hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre, +mais à qui le sentiment national enseigna la victoire; à la Chartreuse, +près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon; dans +l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le coeur de du Couëdic, un de +ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle +l'esprit de la chevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du +parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les +statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves +magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier; à Nantes, où, au pied, et comme +les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les +plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont, +la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français; les +gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les +vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons; +Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le +connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de +l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la +reine de France. + +Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à +Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence, +du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on +en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier; +bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux +plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de +France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait +plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui +la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualités de son +pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté +inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand +ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil, +obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il +aurait agi ainsi; la libérale munificence: à plusieurs reprises il +distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes; la persistante +volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui +s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait +comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour +les Grandes Compagnies; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme: +il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa +rançon: il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille +somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la +payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne +filât sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande +autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le +grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien. + +Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à +ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa +gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces +statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire, +de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles +de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la +Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles. + +Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à +élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française: le +dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la +religieuse cité; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux +pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France, +du coeur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme +douce, de la vieille Armorique. + +La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à +Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu +d'une corruption générale, dans une cour où ses frères mêmes continuaient +le doute philosophique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et +chaste; qui apporta sur le trône «les deux qualités qui font les bons rois, +la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1],» et à qui cet amour sincère +révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les +États-Unis à s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité, +abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qui, le premier, eut la +pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses +droits, de sa liberté et de son sang; à ce roi honnête homme, enfin, dont +Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement la mémoire, que le pape Pie +VI songeait à faire canoniser[2], et que les peuples appelèrent le +_restaurateur de la liberté française_, avant qu'il eût mérité le titre de +_roi-martyr_! + + [Note 1: Mignet.] + + [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.] + + + + +XIII + +Quériolet. + +=Un caractère breton.= + + +C'est là , c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement +caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble +qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On +dit proverbialement une _tête bretonne_, c'est-à -dire une tête qui veut, +qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus +de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle, +elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand, +libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir. +Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait +encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de +Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV, +étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas +de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,--est un des types +de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un +vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Québec_, le 7 +octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux +et réciter le _De profundis_, et après: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et +il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une +baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau +anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en +ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de +caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des +stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval, +Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines, +le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits +d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une +idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de +demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal. + +Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray, +d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul +enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne +respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres; malgré de grandes +facultés, on n'en peut rien tirer: ses camarades mêmes, il les injurie et +les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais +avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui +porte un heureux horoscope sur un tel garnement. + +A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés: il hante les mauvais +lieux et les maisons de jeu; il crochète le coffre de son père, lui dérobe +deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par +le monde, comme un étalon échappé. Nul frein, nulle barrière: à Paris, il +s'associe à des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays, +guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore là trop à l'étroit, il +songe à aller à Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine +licence et à son caprice. + +Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le hasard de sa +naissance lui donnait droit à une charge de magistrature, et ce n'est pas +un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles, +qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle +dignité ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à +tous les excès avec impunité; bientôt il devient fameux par ses +débordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau, +Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son +nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies; la vie +des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les +unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis +une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué; +de même que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de +magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent +envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité +ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le +menaçant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le +premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du +cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres +qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il +se battit contre quatorze. + +Des femmes, il en est de même: il joint l'audace à la ruse; il les attaque +en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles; il +fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il apporte +sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux +religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les +séductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de +magistrat, et une fois là , il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don +Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage +dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction; +il édifie les bonnes Soeurs par ses paroles éloquentes sur la brièveté de +la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à +l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes; il leur +fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire +l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que +don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne +l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas +_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut +dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons. + +Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule +au-dessus de sa maison, à coups répétés; exaspéré de cette voix de Dieu qui +le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax +défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la +foudre tombe sur son lit. + +C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait à s'en +plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie, +prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se +faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique. + +Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement +inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun, en Poitou, pour +voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de +la séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent et suivirent +le procès d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'était pour +tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa: tout d'un coup, le +côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît; il va trouver un prêtre, +se jette à genoux et lui fait une confession générale: il était converti. + +S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses +forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre: à cette +heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas +baissé: «Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément +d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une +occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la +piété!» Lui, il ne délibère pas; subitement éclairé par cette lumière que +les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent +la grâce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans +hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures, +rebrousse chemin et prend la route opposée: c'est le même homme, seulement, +selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-à -dire il se tourne +dans le sens contraire. + +La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il +arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église? elle est +presque déserte; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient +ou méditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur +recueillement, leur piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous +étonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme à +genoux au pied d'un autel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses +mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous étonne-t-elle? C'est que, les +femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut: elles +sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute +force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et +conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que +lui-même, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les +grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterné, +humilié et priant comme une femme! pour en venir là , il faut qu'il ait un +bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien +longtemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intimes +méditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protéger. +C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie +à l'homme que sa raison est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec +Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la +fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même +raison. + +Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en +Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était +le soir, dans une mosquée: le ramadan finissait, et les musulmans +s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une +solennelle prière à Dieu. Du haut d'une galerie où étaient admis les +chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, étincelante de +lumières et toute remplie de croyants: là , pas une femme; des hommes +seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous +immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou +d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la +psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises: à certains moments, +le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le +ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation +et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête +enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble, +le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur +néant. + +Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais, +insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions +et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu; il y +avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui, +avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ces +Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes +d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la +plaine et sous la tente; et parcourent le désert, dont ils sont les +maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais +jeux de l'homme, les _fantasias_, où, lancés au galop, ils se poursuivent +et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur +leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui +les enivre et les enveloppe de fumée; ces mêmes Arabes qui, hier encore, +poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés +d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom +glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris à +estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là , prosternés et courbés +sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et +véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille. + +C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple: il a des +vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il +possède une vertu féconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa +condition vis-à -vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se +dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relèvera. + +Quériolet était résolu à changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va +confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les +méditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile à cette +âme active; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses +vices, il fera le monde témoin de sa pénitence: là il trouvera encore à +chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté; il lui faut combattre des +ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans cesse: voici la +cupidité, l'orgueil, la volupté; il part en croisade, il n'attend pas +l'ennemi, il le va chercher. + +D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil, +l'orgueil qui, selon le mot d'un Père[1], est un renoncement à Dieu et un +mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à +cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de +troubles sans être armé; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, +les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc; il en repart dans une toute +autre attitude: il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des +cordes; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de +brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se +défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses +habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint +à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met +en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un +porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui +prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant +prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se +jettent sur lui. Ah! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se +retrouve gentilhomme, et lève son bâton pour se défendre; mais ce mouvement +de l'homme du passé n'a qu'un instant; il commande à son sang de se calmer, +il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène +jeta son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne +faisait faire qu'un sacrifice à son corps; Quériolet ne porta plus de +bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son +âme qui avait essayé de se révolter. + + [Note 1: Saint Jean Climaque.] + +Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la +plus difficile à pratiquer, il est chrétien; maintenant, on le peut dire, +tout était facile: il avait brisé le grand ressort qui fait agir les +hommes; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait +plus: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus de la terre, il +accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous +regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, «qui ne tend pas à +l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.» + +Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des +rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait été impie; il consacre sa vie +à étudier, à connaître cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et +adorer Dieu qu'il avait blasphémé; il avait été voluptueux, débauché; il +passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix +heures; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois +jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de +temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austérités. Il +avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme +ressemble à un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa +jusqu'à sa mort, vis-à -vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais +une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une +vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mène une +toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par +terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles, +il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments +dont il puisse souffrir à chaque instant: il porte des souliers dont les +clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend +ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce +supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est _de faire à son corps le +plus de mal qu'il pourra_[1]. + + [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de + Quériolet_.] + +Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte, +quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec +tous les dons de la fortune: il possède une grande maison, des valets, des +chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molière un +trait de génie: la vilité de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus +riche. Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la +règle ordinaire; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas +indigent; il a un château, des domestiques et des terres, il les garde; +seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le +possède pas, il ne s'en regarde que comme l'économe. Lui aussi, il est +avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus +avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel. + +Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de +charité; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y +installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas +encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A +toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner; quand il n'y +a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses +draps; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le +partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il +ne dépense pas par an cent livres; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit +que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère +censeur de Rome, à Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus +d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux +esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du +stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu! + +Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels +chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu! Il est rencontré par un gentilhomme +qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide à +remonter sur son cheval; un autre jour, il se présente, à Rennes, dans une +maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents: il se laisse +repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, +presque de force, ordonné prêtre; il s'y résout, mais il ne confesse que +les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus +humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la +prière, les pauvres et les malades: cet élégant, ce raffiné, ce débauché +s'est fait le propre infirmier de son hôpital; il veille au chevet des +mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes; nouveau +Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est +mis volontairement sur le fumier des autres. + +Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonté et de +l'énergie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie +tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, +en commençant par la première; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et +avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'oeuvre de +Quériolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de +force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable. + +C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de +l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement +caractérisé: le nez en avant, un front buté, entêté, des pommettes maigres, +saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont +adoucies et abattues par la continuité de la prière et des larmes, visage +qui vous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient. + +Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes +oeuvres, et sa pénitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car +les austérités avaient vite épuisé son corps: quand il se sentit près de sa +fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la +Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque +dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien +et de Breton. + + + + +XIV + +Du mouvement intellectuel en Bretagne. + +=Archéologie.--Histoire.--Littérature.--Arts.--L'Association bretonne.= + + +Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le développement +des études historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le +caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques années. Lors du +mouvement romantique de la Restauration, on s'éprit avec enthousiasme des +vieilles chroniques et des légendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus +au plaisir de découvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques +qu'à un amour sincère et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des +romans historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination +suppléait à la demi-science des auteurs, et où la fantaisie était si +intimement mêlée à l'histoire, qu'il était difficile de faire la part de la +réalité et de la fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la +poésie, non de l'histoire. + +Ce moment de première fièvre est passé: l'époque de la maturité est +arrivée, et, avec la maturité, la gravité des études et de la pensée. Les +hommes que nous voyons aujourd'hui à l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une +suite et une expérience qui les décèle hommes faits; ils ne se contentent +plus des premières impressions, il leur faut quelque chose de précis et +d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, ils +veulent connaître les moeurs du passé, ses usages, ses arts, ses grands +hommes, ses origines: de là , le développement des études archéologiques, +études qui appartiennent plus particulièrement à la province. + + + + + + +I + +Archéologie et histoire. + + +L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même que l'histoire +naturelle, en grandissant, s'est divisée et subdivisée en une multitude de +branches: géologie, anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc., +l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, a été obligée de le +répartir entre plusieurs mains: les époques ont été classées, et, dans +chaque époque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les +lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et +boiseries, émaux, carreaux historiés, vieilles chartes, chroniques et +légendes, voilà l'archéologie, et chacun de ces sujets suffit à absorber la +vie de plusieurs savants. + +Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le vaste champ de +l'histoire, le fouillant à l'envi, ne laissant rien de côté. Bientôt ils +n'ont plus travaillé séparément, ils se sont réunis; partout des sociétés +d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles se sont signalées +par un éminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant; +elles ont conservé nos vieux monuments. Il y avait une horde de +démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui +n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber +incessamment sur les églises et les châteaux le marteau de la destruction. +C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se +placèrent devant les monuments menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là +pour les défendre. Le public était indifférent; ils le réveillèrent, en lui +expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il ne regardait même pas, ils +accumulèrent les recherches, répandirent la connaissance du moyen âge, +développèrent le goût; ils firent l'éducation de la bourgeoisie en art, en +histoire. L'argent manquait, ils contribuèrent de leur bourse; ils étaient +sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires +nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il +leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments, +comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue, +la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauvés de la ruine, conservés et +restaurés, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est +couvert, que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font +aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des études des +savants. + +On ne croit pas être injuste envers les autres contrées de la France en +disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zèle pour les +études historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une +société archéologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, où ne vive +un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui +s'appliquent à une partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient +à fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies +romaines, sur lesquelles il a émis parfois des hypothèses discutables, +mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Ramé, de Rennes, +les carreaux historiés; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du +Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques de son pays; M. +Durocher, de Rennes, la carte géologique de Bretagne. + +Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, le classique pays des +dolmens et des menhirs; là , à Carnac, en face des immenses alignements de +pierres debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, M. de +Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie, +cherche à expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et à +en déchiffrer le sens. Un examen attentif et persévérant, une rare +perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, sinon certain, du moins +probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le +sphinx, posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont gardé le +secret. + +La société archéologique de Vannes est fort active: elle a fondé un musée, +et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M. +Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du +christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des +archives; M. le docteur Halleguen, de Châteaulin, des antiquités romaines; +plusieurs ecclésiastiques, M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux +antiquités celtiques; M. l'abbé Piederrière, à l'art du moyen âge; M. de La +Morvonnais, enfin, qui a écrit sur l'architecture romaine en Bretagne un +livre où les appréciations d'une critique fine et juste se joignent aux +vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les numismates, de leur +côté, éclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A +Morlaix, c'est M. Lemière, à Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publié et +commenté toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les +distinctions des académies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville +plutôt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache +à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est +pas uniquement savant en médailles; il a rassemblé et publié déjà , en +partie, une multitude de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à +l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. C'est à la fois un +fureteur et un collectionneur, mais sans l'étroitesse d'idées qui +accompagne souvent ces goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il +amasse il tire des déductions générales; aussi ses travaux ont-ils porté +son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le +connaît, et la Société royale de Londres l'a nommé son correspondant. + +D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet, +recueillent les légendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire: + + Si _Peau d'âne_ m'était conté, + J'y prendrais un plaisir extrême. + +Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires où se révèlent +les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, où +sont si bien unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la +terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans +pouvoir le préciser, jouit à la fois de la poésie du rêve et du mystérieux +attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas +nous-mêmes à ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant +la bonne foi, le ton sérieux et convaincu du narrateur, en l'entendant +citer ses témoins, accumuler ses preuves, désigner du doigt les monuments +du récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier +atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique +qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne +sont que les rapporteurs de ces légendes: M. de la Barre est plus +littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naïf; il ne raille +pas, on voit qu'il sait parfois à quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de +réflexion qui vous désenchante; au contraire, il a le respect de ces +moeurs, de ces croyances; il vénère les vieilles pierres, les lieux de +pèlerinage, il raconte, comme un homme qui se plaît à ce qu'il raconte, et +l'on se plaît à l'écouter[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie et de l'histoire; +elle sert de transition à l'histoire proprement dite: cette vieille +province de Bretagne a conservé, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un +profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manière de +témoigner de son respect pour les ancêtres. L'histoire de la Bretagne, +depuis les temps les plus reculés, a été examinée, discutée et racontée +sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes +illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages +publiés récemment sont presque innombrables: en première ligne, la +_Biographie bretonne_, entreprise il y a déjà plusieurs années, par un +savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire de la marine à +Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes +instruits, a retrouvé dans les chartes, dans les archives et les papiers de +famille, des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés ou +méconnus, et dressé comme un inventaire complet de toutes les illustrations +de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de +la Bretagne, _les Anciens évêchés de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne +et An. de Barthélemy, un des ouvrages les plus considérables qui aient été +publiés depuis longtemps par les départements. _Les Évêchés de Bretagne_ +n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches +représentant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire: +histoire générale, histoire de chaque diocèse, de ses évêques, de ses +établissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est +une revue exacte des événements et des institutions, un véritable monument +élevé à l'ancienne Bretagne. + +A côté de ces grandes oeuvres, voici une foule d'études spéciales: tandis +que d'excellents érudits écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie +de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la +Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et +Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbé Mouillard, la _Vie de +saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_, +et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces +vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient, +comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres +approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A. +de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le +_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de +l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle +édition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogée_; +et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, à Saint-Pol de Léon, +petite ville qui fut autrefois un évêché, et qui aujourd'hui est presque +déserte, un savant généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire +héraldique de la Bretagne_, fait paraître un magnifique Album de miniatures +(_fac simile_) du XVe siècle, le _Combat des Trente_, accompagné de +documents puisés aux sources les plus authentiques sur les héros de cette +lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré par l'obélisque de +la lande de _Mi-Voie_. + +Dans les grandes villes, les ressources d'érudition permettent +d'entreprendre des ouvrages étendus, comme les _Annales universelles_ de M. +Fourmont, à Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou vingt +colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous les peuples de la terre, +depuis la création du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables +synoptiques; mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de M. +Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé à un point de vue +scientifique. Il y a là plusieurs années de recherches laborieuses et une +lecture immense: il est au courant de toutes les découvertes modernes, des +travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des +Persans, monuments du Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui +sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des +Scandinaves; aussi, à la lueur de ce faisceau de lumières jaillissant de +tous les points, il a, on n'ose dire débrouillé, mais éclairé le chaos des +premiers temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs parentés, +leurs migrations. Puis, après que, dans cette première partie, il a fait un +rapide précis des événements, il reprend chaque période, il en écrit +l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies, +etc., dans la même forme synoptique, de manière à donner à la fois le +spectacle de la marche de chaque peuple séparément, et du mouvement général +de l'humanité, jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme un grand +fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans le christianisme. + +Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à Nantes, les études +historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles +d'érudition. Les écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en +proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand +ils traitent un point d'histoire contesté, prennent aussitôt les armes, +attaquent et poussent devant eux, et frappent à coups redoublés tout +historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe abattu. Ainsi, à +Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montré si clairement, si fortement, +le véritable esprit de la _Réforme en Bretagne_, à l'occasion de +l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Grégoire; à Nantes, MM. Biré +et Guéraud; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est attaché à l'_Histoire +de la Révolution_ de M. Michelet, qui avait touché à la Bretagne et à la +Vendée, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une +dissection qui ne laisse rien de côté: omissions, oublis volontaires, +silence sur les atrocités des républicains, exagérations emportées; il a +montré à nu la faiblesse et la partialité de cet écrivain, naguère +noblement inspiré, aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche +pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide, +qui ne peint pas, mais qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on +devrait toujours le faire, avec force, convenance, érudition et émotion. + +M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour les monuments historiques, +est à la fois écrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive, +ouverte à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît très-bien sa +province, hommes, livres, sol, monuments; il a publié sur plusieurs parties +de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur +le _maréchal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, où, les pièces du +procès en main, il a rectifié les erreurs populaires et montré, telle +qu'elle était réellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte +de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de brillantes qualités, +courage, science, passions sauvages et cruauté de damné. Nul historien ne +pourra désormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. Un livre +plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du +Poitou_ depuis les temps les plus reculés, recueil composé de plus de douze +cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la +langue des détails souvent négligés par les historiens, et singulièrement +propres à compléter la physionomie d'un peuple. + +Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien +élève de l'École des chartes, que le gouvernement a chargé de dresser le +catalogue raisonné des archives et des pièces historiques de l'ancienne +chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les +points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a +écrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des épisodes les +plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cessé de soutenir contre +l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilèges. On ne peut nier +que ce récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif; mais un +intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt qui tient au talent +original de l'auteur. Il n'a aucune prétention, il ne cherche pas les +phrases à effet; on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer la +vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on a cru et écrit +jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime en vous la démontrant. Il +est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pièces si +glorieuses pour son pays; il devient éloquent, et son émotion sincère gagne +le lecteur; on partage son indignation ou sa pitié. Au milieu de ce récit +net, ordonné, qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure que le +terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît: il a parfois des +railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et +pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_. +Il est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, plus +habile et plus déliée que la finesse normande si vantée. Il vous présente +les choses d'une telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure avec +lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, que l'on s'étonne +d'être allé si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque étrange que +puisse paraître une telle assertion au monde littéraire parisien, cette +histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est +supérieure à bien des oeuvres publiées à Paris, signées de noms illustres +et vantées comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, à côté d'une érudition +large et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, la lucidité de +la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualités, M. +de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si +facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un +livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait +mieux louer un historien. + + + + +II + +L'Association bretonne. + + +Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où +se réflète son génie, l'_Association bretonne_. + +Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste +tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que +ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de +l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices +agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés +savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis: elle est à +la fois une association agricole et une association littéraire. Aux +expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de +la suite et de l'unité; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec +ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'oeuvre des +moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient +le sol et éclairaient les âmes. + +Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux +qui avaient à coeur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux +propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions +sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un +_bulletin_ mensuel, et un _congrès_ annuel. Le bulletin rend compte des +travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes +scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques, +distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et +d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans +chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre +fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper. + +A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées, +éclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des +recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront +pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient +oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à +leurs efforts; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés. +D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à +Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, à +Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper: il est +un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens +d'études et d'amitié. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre +national: ces congrès sont de véritables assises bretonnes; ils remplacent +les anciens États: on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le +clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant +la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans. + +La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le +plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une +communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus +familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la +dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont +soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois; souvent le +propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se +communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue +des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles +traitent les paysans sur le pied de l'égalité; ici, la supériorité est au +plus habile: c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du +congrès de Redon. + +Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours +été en croissant; les congrès sont devenus des solennités: on y vient de +tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du +Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en +grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues +en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon. +Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés +par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont +jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent +de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle: le comte de +Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la +Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les +dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent +des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à +leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se +rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une +population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux +haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau +national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut +au peuple et que le peuple aime: quand il assiste à ces solennités, où il +se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre +et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il +est encore capable de grandes choses. + +Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été +dissoute: un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion +d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des +préoccupations moins désintéressées; on craignit qu'elle ne devint un foyer +de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées: +l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant +à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de +l'autorité; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques, +aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que +soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont +amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui, +pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la +science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements +une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux, +développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la +province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du +coeur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et +la vie. + + + + +III + +Musées et collections. + + +Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes +les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu, +n'a pas absorbé tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le +loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux +châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe +l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des +collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont +presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent +l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes +collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conservés +dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny, +et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que +l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un +soin plus attentif, on les apprécie mieux; leur isolement même leur donne +un intérêt de plus. + +Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre +d'un maître, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_, +de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de +Sigalon, l'_Athalie_, du musée de Nantes, une des rares compositions +originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de +Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la +composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la +bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis +qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de +l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques +manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été +peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante +et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et, +dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive +curiosité la serrure signée _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt, +merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant +qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les +manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne, +appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille +Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles +se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et +éloquent écrivain de la Révolution? Enfin, où seraient mieux placés que +dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la +giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier +grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et +les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la +_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le héros-breton? + +Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les +cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité +d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de +Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle +dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de _Rembrandt_, +de _Michel-Ange_ et du _Pérugin_, peut citer, après son Jordaens et son +Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuées à _Jean +Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Véronèse_, un _Tintoret_, un +_Desportes_, et une scène de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi +délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un +des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres +anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de +Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des +peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold +Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les +_Taureaux attaqués par les loups_, entre autres, que Paris a revus et +admirés à l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de +_Paul Delaroche_, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle +profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et +comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du +dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères. + +Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à +former; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous +côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique. +Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont +fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une +collection d'armes celtiques trouvées dans le pays; le musée archéologique +de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités +locales, des sculptures de l'ancienne église de _Saint-Nicolas_, des +tombeaux carlovingiens de _Rezé_, des chapiteaux mérovingiens de _Vertou_, +des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de +l'église de _Saint-Félix_, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux +cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux: à Rennes, +celui de. M. _Aussant_, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et +d'antiquités; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. _B. +Fillon_; à Nantes, la bibliothèque de M. _Dobrée_, riche en incunables et +en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient +d'être vendue, celle de gravures de M. _Antime Ménard_; les tableaux de +Madame _Barbier_, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot. +A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour +spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne, +entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de +Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est +des plus variés: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités +égyptiennes, objets d'art; le tout catalogué et classé avec autant +d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants +documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de +France; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la +Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du +roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province. +Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble +gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les +plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments +vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine; +l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre: lui aussi, sans +l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel. + +Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité: une collection +de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et +une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les +capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du +conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore: de +son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux +usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs +de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur +lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats +et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du +Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de +lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses +et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard +dont elles peignaient leur visage. + +Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares +collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont +ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les +maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens; et, parmi ces +châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, +où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre, +de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle +plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles; véritable musée +français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est +entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles +et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre. + +Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en +province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à +la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette +production continue d'oeuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris +debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses, +précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et +plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontrés çà et là à de longs +intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel +bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles +pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau. + + + + +IV + +Société académique de Nantes.--Poëtes et romanciers. + + +Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne: son port, où des +milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa +Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées +d'où s'échappe une noire fumée; les magasins et les cafés de ses rues +neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris; et, dans +les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés, +de sucres, des denrées de tous les pays du monde; son chemin de fer qui +traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas +des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de +feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire, +reliant d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres, +et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge, +violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour +arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur, +l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients. + +Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie, +préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des +navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle, +ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement. + +Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une +école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une +importance exceptionnelle, et il y a fondé une _École préparatoire_ des +sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un +enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui +convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens +peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du +progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une _École industrielle_, +une _École chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, à la fois école de dessin +et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une +_École secondaire de médecine_, une _Revue_, une _Société académique_, et +de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée, +bibliothèque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y +sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être +partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de +peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée +et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de +paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de +Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendée_, le _Maine_ +et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France; M. +Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des +statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu +de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et +de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de +Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une +quantité d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de +Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de +cette poétique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, à +l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et +semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer! + + [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol, + in-8°.] + +Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa +population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le +centre d'un grand mouvement intellectuel. + +La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux +sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs +hommes d'un mérite distingué: M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas, +ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira +l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la +préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation +des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif, +une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la +Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, _les Administrations +départementales de 1790 à l'an VIII_, où l'expérience de l'administrateur a +heureusement aidé l'historien; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà +cités; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de +l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des +savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique; M. +Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie; +M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de +l'_Organisation de la médecine_ au point de vue des services publics, etc. + +Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas +seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte, +M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a +fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus +intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu +d'années, un prix extraordinaire, la découverte du _procédé de perforation +des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques +très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur +granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves +de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet: il recueillit, +près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss), +les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit +l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les +pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un +bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lève, et, à la lueur +d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à +droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille +qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un +jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal; c'était le résidu de son +travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se +débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant, +attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur +patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la +polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que +leur coquille; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le +frottement continu, se développe à mesure que le travail avance; à la scie +qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et +ainsi de suite jusqu'à _quarante_, que M. Caillaud a comptées, et avec +lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle +enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à +briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer! +phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces +millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la +création! + +Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes: la _Revue +des provinces de l'Ouest_, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une +spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la +Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon, +Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales +et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la +province de Bretagne, la savante _Bibliothèque de l'École des chartes_; de +plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en +Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs +des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus. + +La _Revue de Bretagne et de Vendée_ a été fondée par M. de la Borderie, qui +a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on +retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste +réputation par de grands travaux: MM. de Carné, de Courson, de la +Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes +hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand +théâtre: M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de +notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré +de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune, +qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont +l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques; +puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le +breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans +à peine, et dont ses compatriotes ont dit que: «c'était le plus grand poëte +qui ait écrit en langue celtique.» Car elle produit encore des fleurs de +poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur +franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements +contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les +Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant +J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poëtes n'ont jamais manqué +en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des +paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas +des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent +la langue nationale; qui ont gardé les moeurs antiques, et dont la vie se +passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la +légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des +grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de +granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les +idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature +contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et +Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie, +s'inspirent des mêmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de +la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie, +amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère +patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette +rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, +l'hommage le plus délicat et le plus rare: il avait publié, il y a vingt +ans, sans le signer, un volume de poésies; un jour, dans une ville du Nord, +quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il +fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à +d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et, +ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs +inconnues_. + +Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus +jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, +mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui +aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les _Récits et nouvelles_ de +Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre, +madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la _Revue +des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt +un talent vraiment supérieur: une exposition simple faite avec un calme sûr +de soi, force que possèdent seuls les maîtres; ils partent d'un pas mesuré, +comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la +doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de +mots, sans réflexions par les faits mêmes; peu de dialogue,--le dialogue +n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas +maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas +besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de +notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de +caractères;--un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des +passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur +est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux; +l'impartialité dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des +sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la +Grande Perrière_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité, +les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation +et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une +femme. + +Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux +recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle +Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés, +continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a +donné naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie +Waldor et Elisa Mercoeur. + +M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé _Souvenirs +bretons_, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de +Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est +la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer +que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et +qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes; +mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même; +il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il +passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de +crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le +brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine +nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et +coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse +et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste +population des paludiers du Croisic: + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + + ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle, + A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers, + Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il +deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte +national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans +le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des +jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendée_, +contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées +mêmes des poëtes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas +tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le +sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la +campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille +attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus +belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois +en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen; ou bien savourant +l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins +couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du +printemps[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il +l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions +et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et +sceptiques; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion +de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte; il a +la foi ardente et fière de ses pères: + +Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens! + + Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits! + Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis! + +_La Pêche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain: + + Il ne faut pas pêcher le jour des morts! + +Une seule chaloupe part; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le +tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien: + + Il n'a plus peur même des revenants! + +Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout +à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il? Une _tête +de mort_! + +Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie: + + Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie? + Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs, + O terre de géants et de genêts en fleurs? + +on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un +jour il serait lui-même ce poëte vendéen. + +Il l'a été, il l'est: dans _les Vendéens_, il a peint les sublimes actions +de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte +sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose +de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la +main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, +la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au +supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer. + + + + +V + +Monuments. + + +Ce pays de foi n'a pas changé: nulle part on ne construit un plus grand +nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à +Athènes: Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y +devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En +Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a +conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût; à part Brest, ville nouvelle +(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style +bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes +ont été conçues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler +autrement que le style _catholique_. + +Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des +cathédrales: à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes. +Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume, +construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du +XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. +Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de +sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc +clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et +guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il +n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution: d'abord, la cathédrale, +_Saint-Pierre_, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il +ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste +édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce +sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'église des +_Jésuites_, la chapelle du _petit séminaire, Saint-Clément_, les _Minimes, +Notre-Dame de Bon Port_, le _grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie_, +etc. + +Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail +caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement +colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de +l'Italie; là , à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et +harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des +missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières +exécutées par un Nantais, M. Échappé; des tableaux décoratifs en émail, de +Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, +conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour; la cour +du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale, +d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de +moeurs: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe +siècle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachevé, vous verrez une +petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette +inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne: + + SOUS LA PROTECTION DE MARIE + TOUT GRANDIT. + +Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que +même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant +de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant +logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en +spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées, +fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant +le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et +coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la façade, +sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout +la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce +palais est consacré. + +A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes +flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a +demandé à chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres, +ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et +au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la +ville de saint Corentin. + +C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que +ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à +l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée +de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de +Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués, +tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante +personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité +d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre +ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation +aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de +Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan. +Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent +est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de +M. l'abbé Brune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la +compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé +Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à +celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie. +Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est +posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans. + +«Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les +points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable +prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage +ecclésiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux évêques et aux moines que +l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus +incontestables grandeurs.» L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une +preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes +supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé +Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. +Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art +du moyen âge; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face +des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer +indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama +l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa +convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La +restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà +témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui +a été donné de produire deux oeuvres complètes: l'église de Belleville et +Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les +plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A +Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, +un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent +donner le branle, le mouvement et la vie: activité qui ne se lasse pas, +ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et +étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait +pour concevoir, entreprendre et mener à fin une oeuvre aussi considérable. +Pas de difficulté qui le rebutât: le gouvernement ne pouvait donner qu'une +subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son +église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la +charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et +le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien +ne fut négligé: ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux, +statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans +les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le +caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis. +L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent; +l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un détail qui ne lui +coûtât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une +serrure comme pour un balustre; le curé, quoique désireux de jouir de son +église comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le +soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le +monument était construit et livré au culte; il ne reste plus que les +clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes +aura coûté des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à +cette grande oeuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux, +comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de +Dieu, avec une église dans la main. + + [Note 1: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique + de 1858.] + + + +CONCLUSION. + + +Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une +activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on +le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en +voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit +de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque +fruste, le voilà absorbé: à quoi bon?--A quoi?--compléter une +collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une époque indécise de +l'histoire, à mieux connaître les hommes, les moeurs, les usages, la marche +des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre, +conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment +de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme. + +Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur; mais tous sont +utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque +manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir +dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le +but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat +qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de +leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les +_pionniers de la littérature_. Les archéologues sont les pionniers de +l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol, +semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et +les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc +de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces +collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent, +ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles +souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés, +étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et +emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit; ce +sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on +écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille. + +On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par +toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre +histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à +chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en +marquer le caractère. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on +met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les +mieux conservés; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas +que les os de ses ancêtres soient dispersés; sentiment naturel à l'homme, +il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé: dans ces +oeuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait +entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit +qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il +a subies; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses +aïeux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme +et de leur vie! + + + + + + +XV + +Paysages. + +=Pontivy.--Redon.--Ploërmel.--Guémenée.--Josselyn.--Le champ du combat des +Trente.= + + +Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes +Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et +qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin, +Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de +plus en plus, le caractère national; à mesure que l'on s'avance vers l'est, +elles ont une physionomie moins accusée; on marche de désenchantement en +désenchantement. + +Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel? Les partisans de +l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle +appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus +les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées: la vieille, à rues +étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et +dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a +son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres +s'écroulent une à une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes +retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le +canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement +de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir +Napoléonville. + +Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles +églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux +plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des +piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes +du Finistère; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et +profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la +Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de +l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que, +chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant. +La prédiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans +importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a +construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par +Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les +ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports, +cosmopolite. + +Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer +l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le +sujet d'une de ses oeuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans +une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su +que nulle part le génie breton n'est moins marqué: on n'y parle pas breton; +le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs +de l'intérieur; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite +ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en +province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France. + +Il reste pourtant quelques débris: c'était là jadis le coeur de la +Bretagne; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des +Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau château, avec +ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la +gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à +sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité +et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un +grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du +temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus +pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est +devenue la splendeur de cette maison? où sont les princes de cette fière et +illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon? + +Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit +à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé +creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière +capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel. + +Voilà que commence l'automne: le ciel a pâli, sa voûte immense est toute +couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dôme +semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace, +reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives; ils +s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la +faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme +une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques +bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperçoit pas +chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs +suspendent et recommencent leurs coups cadencés; sur le sol sonore, les +fléaux lourdement retombent; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de +l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient. + +Le soleil ne paraît pas dans le ciel; le bleu éclatant a fait place à une +lumière terne; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la +chaude transparence de l'été: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui +murmure; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux; +la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rêveuse et +étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont +Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête +et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme +suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira. + +A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline, +Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la +rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des +siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres; c'est une des +dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand +nom de Rohan. + +La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se +casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze; les arbres, +au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise +avec le ciel abaissé; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de +plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand +bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'oeil de l'homme, +quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans +son coeur. + +Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent +et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle: en quelques +instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la +vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée; ses plans, +doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute +chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge éclatent à +travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent, +comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir; +tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel; en un +endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui +fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit +l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dédaigne l'heure +présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas. + +Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi +cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous +rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était +jadis le _chêne de Mi-voie_; vous êtes au champ du _combat des Trente_! Là +un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la +vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues +taillées à grands coups; corps solides, le casque en tête et l'épée à la +main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux +carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté +inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient +comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des +fortes moeurs d'un vieux peuple. + +Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes: +les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants: +qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du +XIVe siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont +écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette +plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de +l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de +la durée. + +Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur +souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne +semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent +une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent; une +couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se +prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui +coulerait par tous les pores; la fin de l'année est proche; la nature, +lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents +marquent le feuillage pour la mort. + +Bientôt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes +cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche, +comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est +l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de +Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds +fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses +os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un +coup dépouillés; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur +ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs +feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches, +et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par +bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, +deviennent plus laides et plus hideuses: les premières feuilles étaient +jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi +de l'homme: après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent +du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés +pâlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses +impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à +ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son +coeur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force +s'envole. + +Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits +nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement +arrêtés, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravité +jusqu'alors inconnue; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette. +C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations, +les retours, les souvenirs: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie +écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où, +le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays +qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra. + +Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse, +changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image +de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va. + + * * * * * + + + + + + +=APPENDICE= + + + + +I + + +Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et +le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées. +_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathédrale_ sont extraites du livre de M. le +docteur A. Fouquet, intitulé _Contes, légendes et chansons du Morbihan_; la +légende de _Saint Christophe_ a été publiée par M. du Chalard, et celle du +_Chêne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de +Bretagne et de Vendée_. + + + +=LA LANDE DE LANVAUX.= + + +Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le +voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le +vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères +desséchées et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris +plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y +découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets +pelés de ce désert. + +Là , point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui +filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un +feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des +fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux +rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un +glayeul. + +Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que +j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant +moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce +familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être +indiscret, me dit: «--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux +est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées?--Non, mon +enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma +grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit +comment cela est arrivé.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère +t'a appris. + +«--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on +comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entouré de +courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo. + +«Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir +comment allait le monde en ce temps-là , arrivèrent à ce village par une +pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, +portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et +tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens. + +«Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du +village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine; +mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un +méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer +les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient +au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent +jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la +porte de la plus pauvre cabane. + +«Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de +pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus +promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur +servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il +avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus +travailler. + +«Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à +Misère: «Tu es un brave homme; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu, +et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de coeur et toute pour +Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité; forme un souhait et il sera +accompli.» A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils +répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur +dit «Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés +chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits +sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui +montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous +aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton +désir soit satisfait!» dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux +disparurent. + +«A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits, +que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il +sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si +les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les +branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: «Comment! s'écria +Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez +encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous +êtes un voleur...» Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du +village. Tous accoururent, et crièrent _haro_ sur M. Richard, détesté à +cause de son avarice et de sa méchanceté. + +«M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à +descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et +de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le +jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le +lâcha, en lui disant: «Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous; +mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.» + +«Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à +coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misère. il faut me suivre; +es-tu prêt?--Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours +prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y +laisser; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en +quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si +bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me +satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous +voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je +voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour +m'en cueillir une?--Qu'à cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une +fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.--Et la Mort, +sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça +lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre, +elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort +fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne. + +Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde +oreille à ses cris. «--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai +tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre.--Bien, bien! dit +Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je +te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te +laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au +jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des +temps!» + +«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage +frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misère resta +seul sur cette terre désolée!...» + + + +=LA CATHÉDRALE.= + + +Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de +la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de +ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale, +dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de +regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses +inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla +s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales. + +A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple, +l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait. +Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à +s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches +tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la +clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale. + +A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla +enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à +se rendre compte du lieu où il se trouvait; mais bientôt l'étrange +spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire; car, au pied de +l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble +noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et +sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles +clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en +sautoir. + +Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre +qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de +répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à +genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard. + +O terreur!!! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites +creuses et vides!... + +Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et +ce ne fut qu'à l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa +demeure. + +Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait +toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres, +et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres +baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa +couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus +laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs +incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire. +Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le +malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la +direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles +émotions. + +«Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des +terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si +elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement +approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le +souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être +l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut +donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre +salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure, +l'apparition qui vous a tant épouvanté. + +--Hélas! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une +épreuve qui me tuerait... + +--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la +subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend +invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes; priez donc +et croyez!... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du +Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez, +mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...» + +Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se +rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer +encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'à l'heure +attendue avec impatience et pourtant redoutée. + +Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes; +l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette, +revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle. + +«Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue, +retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu +tout-puissant, dis... que veux-tu? + +--Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le +spectre... Voilà déjà bien des années, oh! des années bien longues pour +ceux qui souffrent! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet +autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand +j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par +négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli +coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les +portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de +celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a +choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes!... Aussitôt le spectre +et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts +commença; mais quand le prêtre eut prononcé le _requiescat in pace_, il +disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées +lumineuses qui montaient au ciel... + +Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière +l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux +sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était +complétement rassérénée. + + + +=LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.= + + +Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes +épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de +passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord +de l'eau avec ses douze apôtres; Christophe s'empresse de les prendre dans +ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards. + +«Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire? + +--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille. + +--Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez +me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient +forcés d'entrer dans mon sac. + +--Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas +jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.» + +Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits, +de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut +jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en +passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un +changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira +de mauvaises idées: «Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu +pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la +chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire +qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi!» + + [Note 1: Le Maudit.] + +Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac. +_Petra faut tho_[1]? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas +devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut +suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde, +il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce +qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le +gazon, vint à passer _er diaoul_[2], qui se mit à le narguer et à lui faire +toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les +poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille +commença; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans +qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs +pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et +retombant l'un après l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne +s'était heureusement souvenu de son sac: «Ah! _milliguet diaoul_[3], par la +vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac.» Ce qui fut fait à +l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il +jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en +débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons +battaient le fer rouge à grands renforts de bras. «Voilà mon affaire, se +dit Christophe,» et s'adressant aux forgerons: «Tenez, leur dit-il, j'ai là +un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait +faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à +l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu.--Accepté!» +Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et +le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on +entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait: + + [Note 1: Que voulez-vous?] + + [Note 2: Le diable.] + + [Note 3: Ah! maudit diable!] + +«Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de là ? + +--Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille +désormais. + +--Je le jure. + +C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir!» + +A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne +s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent +plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit +ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore +aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des +nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant, +lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous +le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait +jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre +Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction +il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre +de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de +bonne mine qui l'engagea à entrer; mais Satan, qui passait par là , s'écria +aussitôt: «Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour +moi!» + +Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du +paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait +encore son désir de pénétrer plus loin; aussi s'approchant le plus +possible: + +«Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là -dedans! +Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du +dehors.» + +Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais +aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus +en lui disant: «Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.» On +lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le +ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place. + + + +=LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.= + + +En ce temps-là , il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse +de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de +_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à +l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux +regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de +Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière. +Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de +l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la +chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel: Maharit entra dans la +barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord: croyant que +le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait +_son cousin_ par précaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois; +mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus +rapidement. + + [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.] + +«Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix +suppliante; que dirait Loïc Guern d'une telle folie?...» + +Vaines prières: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait +insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours... + +Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours. +Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des +spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant: +c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au +poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un +cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au +détour de la rivière. + +Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les +côtés, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard +anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il écouta +longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la +feuillée. + +«Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en +se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la +fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la +croix en y entrant. + +--Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là ?» + +Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en +peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour. + +A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses +parents, à tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa +les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons +de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa _douce_ envolée. Enfin, +trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur, +sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante, +qui lui adressa ces paroles: + +«Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la +jolie fille de Clohars-Carnoët? + +--Hélas! non, répondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des +nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait être ma _moitié +de ménage_. + +--Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle +dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la _plage +des morts_. + +--Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller, +dussé-je!... + +--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier +qui mène la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui +sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont +bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charité, mon +enfant!... + +--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim, +depuis que j'ai perdu Maharit. + +--Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil. +Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au +diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit +au village des _Korrigans_, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le +_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle +de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer +l'eau. + +--Que ferai-je ensuite, ma bonne mère? + +--Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en +arrière; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au +trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la +branche de houx, de te conduire _vivant à la plage des morts_. Le sorcier +tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.» + +Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille +mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit, +il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage récent. Le +batelier vint à son appel: en entrant dans la barque, Guern commença son +chapelet; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa +fiancée qu'il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors +du bateau; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans +l'eau; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la +barque, entraînée par le courant, dévia avec une rapidité effrayante. + +Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit à la main, +et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa +fiancée; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le +sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les +rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde et noire. +Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la +rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au +rivage entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui _le +vieux chêne de la Laita_. + +Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la +barque alla se briser contre un rocher vis-à -vis de Saint-Maurice. Le +malheureux se sauva difficilement à la nage.--Depuis ce temps on vit à tous +les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan, +pâle et demi-nu, courir comme un possédé; il disait à qui voulait +l'entendre: «Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jésus vous +récompensera!» + +Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés. + + + + +II + + +Si l'on veut se faire une idée de la variété et de l'importance des +questions traitées par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le +programme d'un des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à Redon: + + + +=Première partie.--Archéologie.= + + +1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale +d'Ille-et-Vilaine: + + 1° Monuments celtiques. + + 2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, etc.). + + 3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance. + + 4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes périodes. + + 5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, beffrois ou horloges, + maisons anciennes, etc. + + 6° Mobilier des églises. + + 7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections + publiques, soit chez des particuliers. + +II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la province qui portent +une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins. + +III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'église +Saint-Sauveur de Redon. + +IV. Monographie du château de Blain. + +V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la ville de +Redon. + +VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer la conservation +de la chapelle gallo-romaine de Langon. + +VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à ses différentes +périodes d'origine, de développement et de décadence, concorde-t-elle, sous +le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opéré dans +le centre et dans le nord de la France? + +VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition et les +monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures, +vitraux, etc., pour la représentation des principaux personnages de +l'histoire de la Bretagne? + +IX. Faire connaître les documents concernant les artistes bretons, +architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, etc., depuis les temps les +plus reculés jusqu'à nos jours. + +X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen âge et de la +Renaissance, existant en Bretagne et particulièrement dans +l'Ille-et-Vilaine. + + + +=Deuxième partie--Histoire.= + + +XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné lieu jusqu'à ce jour +l'émigration des Bretons insulaires dans l'Armorique. + +XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de Nantes, de Vannes et +de Rennes? + +XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la naissance de +saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives à ce grand évêque +dans les environs de Redon, spécialement dans la paroisse de Blain? + +XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations topographiques et +des traditions, le lieu où se livra, en 845, la bataille de Ballon. + +XV. Les principaux documents publiés ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de +Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils été l'objet d'une +critique suffisante? + +XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la +ville de Rennes et ses habitants? + +XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de l'agriculture et du +commerce de la Bretagne. + +XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux +de Bretagne. + + +_Nota_. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une +excursion monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières +séances du congrès. + + + + +III + + +Tout le monde connaît le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_, +publiés par M. de la Villemarqué. Nous en détachons une seule pièce, les +_Fleurs de mai_, douce et touchante élégie, composée par deux jeunes soeurs +paysannes, et traduite avec naïveté et grâce en vers français par M. Émile +Grimaud. + +«Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), existe sur la +limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on sème de fleurs la couche +des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps +sont regardées comme un présage d'éternel bonheur pour celles qui en +peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hâtent le +retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou +l'instant de sa délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.» + + + +LES FLEURS DE MAI. + + +I. + + Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage, + Avec ses yeux brillants, avec son frais visage, + + Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur, + Vous en auriez été réjoui dans le coeur. + + Mais de pitié votre âme aurait été pressée, + A voir la pauvre fille en son lit affaissée; + + Le mal avait rongé ses membres affaiblis, + Et sa joue était pâle, oh! pâle comme un lis. + + Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche; + Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche: + + --«Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu, + De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu. + + «A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire: + Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire!» + + +II + + A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau, + Le rossignol de nuit chantait sur un rameau: + + --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes + Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes; + + «Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans: + Heureuses celles-là qui meurent au printemps! + + «De même qu'une rose abandonne la branche, + Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche; + + «Avant huit jours passés celles qui vont mourir, + Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir, + + «Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes, + Elles s'élèveront aux sphères éternelles.» + + +III + + Jeffik, le rossignol chantait hier au soir; + Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir? + + --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes + Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.» + + Lorsque la pauvre fille entendit cette voix, + Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix: + + --«Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme, + Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame, + + «Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientôt + Attendre auprès de vous mes compagnes, là -haut.» + + La prière venait,--sur sa lèvre muette,-- + A peine de finir, qu'elle pencha la tête: + + Elle pencha la tête et puis ferma les yeux; + Alors on entendit un son mélodieux: + + Dans le courtil c'était le rossignol encore: + --«Heureuses, disait-il en sa langue sonore, + + «Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir, + Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir!» + + + + +IV + + +A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai +poëte, nous en joindrons une autre d'un caractère différent, et où, à +défaut de l'élégance du langage, dit le P. A. Martin (_Pèlerinage de +Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de +la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique composé par des matelots de +la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au +massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en sainte Anne. + +«Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux que les peuples +n'oublient jamais, est encore solennellement chanté par la paroisse +entière, lorsque au jour anniversaire de la délivrance de ses anciens +enfants, elle vient en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de +reconnaissance et d'amour.» + + + +CANTIQUE D'ARZON. + + Sainte mère de Marie, + Par un miraculeux sort, + Vous nous conservez la vie + Dans le danger de la mort. + + Avec actions de grâce, + Nous venons en ce saint lieu + Honorer en cette place + La sainte Aïeule de Dieu. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Nous avons été de bande + Quarante et deux Arzonnois, + A la guerre de Hollande, + Pour le plus grand de nos Rois. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Ce peuple de notre côte + Vint ici à grand concours, + Les fêtes de Pentecôte, + Implorer votre secours. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Pendant que l'ordre nous mande + Qu'il nous falloit faire état + De voguer vers la Hollande, + Pour leur livrer le combat. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Ce fut de Juin le septième, + Mil six cent septante et trois, + Que le combat fut extrême + De nous et des Hollandois. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Les boulets comme la grêle, + Passoient parmi nos vaisseaux + Brisant mâts, cordages, voile, + En mettant tout en lambeaux. + + Sainte mère de Marie, etc. + + La merveille est toute sûre + Que pas un homme d'Arzon + Ne reçut la moindre injure, + De mousquet, ni de canon. + + Sainte mère de marie, etc. + + Un d'Arzon changeant de place, + Un boulet vint à passer, + Brisant de celui la face + Qui venoit de s'y placer. + + Sainte mère de Marie, etc. + + L'Arzonnois la sauvant belle, + Eut l'épaule et les deux yeux + Tout couverts de la cervelle + De ce pauvre malheureux. + + Sainte mère de Marie, etc. + + De Jésus la sainte Aïeule, + Par un bienfait singulier, + Nous connaissons que vous seule + Nous gardiez en ce danger. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Par humble reconnaissance, + Nous fléchissons les genoux, + Adorant votre puissance + Qui a paru envers nous. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Recevez toutes nos classes, + Pour tout le temps à venir; + Sous l'asile de vos grâces, + Nul ne pourra mal finir. + + Sainte mère de Marie, etc. + + + + +V + + +Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées au vrai type breton, nous +citerons particulièrement les _Crêpes_ et _le Retour du Pardon_: on y +trouvera des détails de moeurs du pays, en même temps qu'un spécimen du +style vif, pittoresque et un peu âpre du poëte armoricain. + + + +LES CRÊPES. + + Dans le seigle ou dans le froment + Aux fleurs légères, + Naissent tes fleurs, bleuet charmant, + La paille ombrage obligeamment + Ces étrangères. + + Des colzas jaunis au printemps, + Moissons superbes, + Les souffles d'avril palpitants + Courbent en flots d'or éclatants + Les hautes gerbes. + + Le trèfle a diverses couleurs, + . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir, + A l'automne, ce sont les grappes de blé noir + Balançant leurs fleurettes blanches; + Le paysan joyeux, contemplant son labour, + Bravement mis, le coeur léger, se rend au bourg + Pour les offices des dimanches. + + Il se plaît à compter le nombre de setiers + Qui, la moisson battue, empliront ses greniers. + Sous le vent du matin qui passe, + Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons, + Une senteur de miel, s'exhalant des sillons, + Remplit sa poitrine et l'espace. + + C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis + Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis, + Et nourrir toute la famille. + Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons, + Comme le beau reflet de ces blanches moissons, + L'espérance en ton âme brille. + + Tous les tiens mangeront des crêpes; tous les tiens + Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens, + Pourront piocher à la gamelle; + Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent, + Chacun prendra sa part au bassin reluisant + Où la crêpe au caillé se mêle. + +Le poëte, surpris par un orage, entre dans une chaumière, et assiste à la +confection des crêpes: + + Je voyais près de moi la servante au bras nu + Faisant fumer la poêle. + + La pâte s'étalait; son flot moins transparent + S'arrondissait en crêpe; + Et le gâteau cuisait, cuisait--en susurrant + Ainsi qu'un vol de guêpe. + + Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté, + D'une batte légère + Voici qu'un tour de main leste et précipité + La tournait tout entière. + + Les crêpes se pliant, s'entassant à foison, + La maie en était pleine; + Car c'est là l'aliment de toute la maison + Pour toute la semaine. + + L'orage s'éloignait vers Quimper reporté, + Roulement monotone, + Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai + La chaumière bretonne. + + Je rentrai dans ma barque. . . . . . . . + + Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir + Au bord des eaux superbes, + Voyant les sarrasins finissant de fleurir, + Bientôt mûrs pour les gerbes, + + Je demandais au ciel. . . . . . . . . . + + ... Que la sombre nue aux funestes lueurs, + Planant sur la campagne, + Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs, + Ce pain de la Bretagne! + +Voici le début de la pièce _le Retour du Pardon_: + + + LE VOYAGEUR. + + Je vois d'où vous venez: bonjour, la brave femme; + Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous; + Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame, + Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux. + Bonjour! ménagez bien votre monture blanche, + Car déjà vers la terre elle a le front courbé; + Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche + Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé. + + + LA FILLE. + + Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville, + Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi? + + + LA MÈRE. + + Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile, + Puisque c'était hier le jour de grand'merci, + Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route + Est couverte en entier de pèlerins lassés, + Qui viennent de quérir là -bas, quoi qu'il leur coûte, + Les pardons accordés à tous ces jours passés. + + + LE VOYAGEUR. + + Savoir où vous allez est encor plus commode + Les femmes de Quimper ont des fichus plissés + Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode; + Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez. + Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille + Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or; + Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille, + Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor. + Un ruban pareil tourne au bas de votre robe, + Et d'un rouge cordon relevés avec goût, + Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe, + Ressortent en arrière et chargent votre cou. + Je reviens du pays dont c'est là la coiffure; + Je reviens de Kersaint et Tremeané. + Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:-- + Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas deviné? + + + + +V + + +Un fragment de la jolie pièce intitulée _Nos Buissons_ montrera avec +quelles fraîches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a écrit le volume +de poésies qu'il a si justement appelées _Fleurs de Vendée_. + + Voici la saison chérie: + L'épine noire est fleurie, + Saluez le gai printemps! + + L'aubépine s'est couverte + D'une robe blanche et verte + Qui fait le vent embaumé, + Comme la déesse antique + Dont la robe balsamique + Laisse un souffle parfumé. + + Que ton destin s'accomplisse, + Fleur de la ronce, calice + D'où sort ce fruit savoureux, + La mûre, la noire perle, + Pour qui l'enfant et le merle + Ont des regards amoureux. + + O senteurs du chèvrefeuille, + Sucs que l'abeille recueille, + Que boivent les papillons! + O l'arome qui s'épanche + Du troëne à grappe blanche, + Ce lilas de nos vallons! + + Le liseron court, s'enlace, + Et jamais il ne se lasse + De grimper, de festonner! + A voir sa cloche argentine, + Lorsque le zéphyr l'incline, + On pense: elle va sonner! + + Le sureau dresse sa tige, + La demoiselle y voltige, + Sachant que son miel est doux; + Le lézard vert dans la haie, + Au moindre bruit qui l'effraye, + Se glisse à travers les houx. + + L'araignée industrieuse + Tend sa toile captieuse + Entre deux brins d'églantier; + Plus fine que la dentelle, + D'un sylphe on dirait une aile + Dont il perdit la moitié. + + Et plus bas maintes fleurettes + Découpent leurs collerettes + D'azur et d'argent et d'or: + --La primevère hâtive, + La violette craintive + Qui dérobe son trésor, + + La véronique céleste, + Et la bruyère modeste, + Au calice délié; + Le myosotis qu'on donne + A l'ami qu'on abandonne, + Pour n'en pas être oublié! + + * * * * * + + + + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + + PRÉFACE + + I. Foi et poésie des Bretons + II. Foi et poésie des Bretons (suite) + III. Les pierres + IV. Quiberon + V. Les Rochers--Combourg + VI. Saint-Ilan + VII. La mer + VIII. Saint-Florent + IX. Les vieilles villes--Les vieilles maisons + X. Saint-Nazaire + XI. Les lutteurs + XII. Les monuments + XIII. Quériolet + XIV. Du mouvement intellectuel en Bretagne + XV. Paysages + + + APPENDICE + + + + + + +End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 *** diff --git a/10680-h/10680-h.htm b/10680-h/10680-h.htm new file mode 100644 index 0000000..a1be8d8 --- /dev/null +++ b/10680-h/10680-h.htm @@ -0,0 +1,8356 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content= + "text/html; charset=UTF-8"> + <title> + The Project Gutenberg eBook of La Bretagne. Paysages et Récits, by Eugène Loudun. + </title> + <style type="text/css"> + + * { font-family: Helvetica;} + P { text-indent: 1em; + margin-top: .75em; + font-size: 14pt; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { text-align: center; } + HR { width: 33%; } + BLOCKQUOTE { font-size: 13pt; margin-left: 3em; } + A { color: #333333} + .noteref { font-size: 13pt; } + .poem .stanza { margin: 1em 0em; } + .poem P { padding-left: 3em; + margin: 0px; + text-indent: -3em; } + .poem P.i2 { margin-left: 2em; } + .poem P.i4 { margin-left: 4em; } + .liste { margin-left: 2em; } + + </style> + </head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 ***</div> + +<p><br> +LA<br> +BRETAGNE<br> +<br> +PAYSAGES ET RÉCITS<br> +<br> +<br> +PAR<br> +<br> +EUGÈNE LOUDUN<br> +<br> +<br> +<br> +</p> +<blockquote>La Bretagne, le pays des bons prêtres,<br> +des bons soldats et des bons serviteurs.</blockquote><br> +<p> +<br> +1861<br> +</p> + +<br> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="PREFACE"></a><h2>PRÉFACE</h2> +<br> + +<p>A une époque où les nations européennes se +transforment si rapidement et tendent à une unité +qui leur imprimera une physionomie uniforme, +c'est un spectacle digne d'intérêt que celui d'un +peuple qui a gardé son caractère propre, et, au +milieu d'un changement général, est demeuré le +même. C'est le spectacle que présente la Bretagne.</p> + +<p>Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible +au mouvement qui emporte le reste du +monde ; depuis près d'un siècle déjà , elle a subi +de nombreuses altérations. Des cinq départements +bretons, le Finistère presque seul a conservé intacts +ses costumes et sa langue ; il est le plus éloigné, +le bout de la terre, comme le dit son nom ; +le progrès moderne ne l'a pas encore atteint. +Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, +le Morbihan même, le pays du combat des Trente, +des pèlerinages et des chouans, les hommes presque +tous ont quitté la braie celtique pour le pantalon +des villes ; il n'y a plus que les femmes qui +portent encore l'antique costume et la coiffure pittoresque. +C'est que la femme, gardienne du foyer, +est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens +usages et les traditions de la famille ; dans +le costume elle met du sentiment ; le quitter, c'est +rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux +quand toutes les femmes d'un pays ne tiennent +plus à leur costume, ce pays ne mérite plus de +nom particulier, il en change.</p> + +<p>La langue s'est un peu mieux maintenue ; on +la parle encore dans les bourgs et les villages ; +c'est en breton que se fait le prône le dimanche, +en breton l'allocution du recteur aux mariés. +Déjà aussi, pourtant, la vieille langue se perd : le +bourgeois des villes ne la comprend plus ; le paysan +parle le breton et entend le français ; ses rapports +journaliers avec l'étranger lui ont appris la valeur +de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en va un de ces +vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, +et il n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, +ce temps où deux troupes de Bretons ennemis, de +la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient +tout à coup sur le champ de bataille, entendant +résonner des deux côtés les mots de la même langue, +et se reconnaissaient et s'embrassaient ; frères +de la même race, issus de la même terre<span class="noteref">[1]</span>. Dans +les cimetières qui ceignent toutes les églises de +campagne, on ne voit plus que rarement sur les +tombes nouvelles une inscription en langue bretonne ; +elle disparaît aussi, cette coutume nationale +qui distinguait le paysan breton jusque dans la +mort, qui l'isolait des étrangers indifférents et réservait +pour ses enfants seuls la connaissance de +sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique +langage sera devenu le domaine des savants et +l'occupation des académies, et, déjà , comme cédant +à un fatal pressentiment, un pieux et noble +fils de l'Armorique s'est empressé de recueillir les +poésies de ses bardes<span class="noteref">[2]</span>, chants mélancoliques de +prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne +sera plus comprise de leur postérité muette.</p> + +<blockquote>[Note 1 : C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où se +rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons du +pays de Galles.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : <i>Chants bretons</i>, publiés par M. H. de la Villemarqué.]</blockquote> + +<p>Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs +de ce vieux peuple, et le chemin de fer +qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme +une flèche au cÅ“ur de l'Armorique, consommera +le changement : il ne faut pas s'en étonner ; les +costumes, les villes, la langue, les institutions, formes +variables, peuvent être ou ne pas être ; mais +ce qui n'a pas changé en Bretagne, c'est ce qu'il y +a de plus intime dans un peuple, la religion, et +la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages +comme les Turcs, dit Chateaubriand, n'étaient +attentifs qu'à mes armes et à ma religion ; les armes, +qui protègent le corps de l'homme, la religion +qui est son âme même. C'est à ce point de vue que +la Bretagne a été peinte dans ce livre ; la Bretagne +est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est +encore la Bretagne.</p> + + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<h2>LA BRETAGNE</h2> + + + +<br><br><br><br> +<a name="I"></a><br> +<h2>I</h2> +<h2>Foi et poésie des Bretons.</h2> +<h3>Le Grand-Bé. — Les croix. — Les églises. — Les clochers.</h3> +<br><br> + +<p>La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers +sur lesquels on a construit des forts qui protégent la +ville de leurs feux croisés ; le Grand-Bé est un de ces +îlots ; naguère il était armé de canons ; aujourd'hui, le +fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de +son cap, de loin on aperçoit une croix se dessinant sur +l'azur du ciel. Cette croix attire tous les regards, et +c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à +découvert la grève de sable et de granit, que tendent +les pas des voyageurs.</p> + +<p>Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint +un plateau nu, aride, où quelques moutons trouvent à +peine à brouter une herbe rare ; on tourne à travers +un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, +tout à coup on se trouve devant une pierre et une croix +de granit. C'est le tombeau de Chateaubriand.</p> + +<p>Il n'est pas de plus poétique tombeau : adossé au +vieux monde, il regarde le nouveau ; il a sous lui l'immense +mer, et les vaisseaux passent à ses pieds ; point +de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que +le bruit de la mer incessamment remuante, qui, dans +les tempêtes, couvre cette pierre nue de l'écume de ses +flots.</p> + +<p>Là , il avait choisi sa dernière place, là , les discours +s'échangent : on se demande quelle pensée l'inspira +quand il déclara ne vouloir même pas que son nom fût +inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité, +ceux-là d'orgueil ; il y a, ce me semble, l'un et +l'autre, et cette humilité et cet orgueil ont une même +source, un grand désenchantement. Cet homme qui +avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues ; +ce voyageur qui avait parcouru l'univers, visité +l'Orient, berceau de l'ancien monde, et les déserts de +l'Amérique où naît le monde nouveau ; ce poëte qui +pouvait compter les cycles de sa vie par les révolutions, +était envahi, à la fin de ses jours, par une tristesse +sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait préludé +par des Considérations sur les révolutions, il se complut, +en ses dernières années, à écrire la Vie du réformateur +de la Trappe ; le silence et la solitude du cloître étaient +en harmonie avec la tristesse de son âme. Après avoir +été chargé des plus importantes missions, avoir rempli +les plus hauts emplois, vu à l'Å“uvre les hommes les +plus habiles et les plus puissants, une fois retiré du +cercle tournoyant du monde, il avait été pénétré d'une +accablante vérité : combien peu vaut l'homme, combien +peu il fait, combien moins encore il réussit en ce +qu'il tente. Ce qui cause la joie, l'orgueil, l'enivrement +du monde, le faisait sourire ; il avait pour tous les +hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait +pas lui-même ; il savait, selon le mot d'un ancien, +qu'il y a peu de différence d'un homme à un autre +homme<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Thucydide.]</blockquote> + +<p>Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau +d'inscription, pas de nom : qu'importe qui lira son +nom ! les hommes sont petits, et il est l'un d'eux ! — Mais, +par orgueil aussi, il veut une pierre nue : cette +pierre, elle sera visitée des voyageurs de toutes contrées ; +ils viendront la regarder, et diront : <i>Chateaubriand</i> ! +Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux +qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions +lointaines ; il prétend obliger les hommes à savoir qui +il est.</p> + +<p>Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine ! en lui +s'unissent les sentiments les plus contraires, le désenchantement +de la gloire, et la croyance en l'immortalité +d'un nom ; le dédain du scepticisme, et la soif des applaudissements ; +une impression d'humilité de chrétien, +et un instinct de souverain orgueil.</p> + +<p>La vérité, pourtant, est là : cette croix, signe de +l'éternité sur cette pierre marque de la mort, est l'immuable +témoignage de l'inanité de l'orgueil humain. +Mais elle a aussi une autre signification : Chateaubriand +ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que +Lamennais, son compatriote, ordonna qu'elle ne fût +pas plantée sur le sien, tous deux obéissant à la même +préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La +croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, +est le symbole du génie de sa patrie, de la catholique +Bretagne.</p> + +<p>La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle +s'allie à une poésie propre au génie breton : les objets +matériels parlent en ce pays, les pierres s'animent, les +campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme +conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, +personne ne s'y peut tromper : dès que l'on entre en +Bretagne, la physionomie du pays change, et le signe +de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous +les carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les +époques ; depuis le XIIe siècle jusqu'au XIXe ; il y en a +de toutes les formes ; là , simples croix de granit exhaussées +de quelques marches ; ici, croix portant sur +leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, +sculptures grossières, mais toujours empreintes d'un +sentiment sincère. La sainte Vierge, les Bretons ne +comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent +sa douleur, ils la partagent, ils l'expriment avec une +énergique vérité. Voyez ce tableau de la Vierge tenant +son fils mort sur ses genoux, dans l'église de Saint-Michel, +à Quimperlé ; c'est une peinture primitive, par +une main inhabile qui ignorait les ressources de l'art ; +le dessin en est incorrect ; mais quelle expression +de douleur ! Le peintre voulait rendre la vive souffrance +de la mère : la bouche est tordue, les yeux sont fixes, +la prunelle est presque seule indiquée ; cette fixité du +regard est saisissante, elle vous arrête, on reste là à +regarder, on oublie que c'est une représentation, on +voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur, +ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, +et pourtant vivante.</p> + +<p>A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue +de la Vierge, conçue au contraire dans un sentiment +délicat et tendre : elle a cette attitude penchée, cette +tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à +soi le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis +nombreux, le manteau l'enveloppe avec une grâce harmonieuse ; +car ce n'est plus la Vierge de douleur, c'est +la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre +ses bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, +Notre-Dame de <i>Bot scao</i>, la Vierge de Bonne-Nouvelle.</p> + +<p>On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des +marins bretons particulièrement. A Brest, on cherche +en vain un musée de tableaux : Brest n'est pas une +ville d'art ; on y respire comme un souffle de guerre ; +le port rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses +canons, ses boulets, ses ancres gigantesques, les forts +dressés sur les rochers, le mouvement animé des rues +où vont et viennent des soldats de toutes armes, des +matelots arrivant de tous les points du monde, tout a +le caractère précis, positif et puissant de la réalité du +moment : l'homme a enfoncé dans le roc les pieds de +granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement +fixé.</p> + +<p>Mais, montez un des escaliers qui mènent de la +ville basse à la ville haute, et, sous une voûte, vous +trouverez quatre tableaux appendus à la muraille ; c'est +là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à +la sainte Vierge : le départ du navire ; les femmes et +les enfants sur la grève, à genoux, pendant la tempête ; +le vaisseau ballotté par les orages, et les bras des matelots +tendus vers le ciel ; et, au retour, les marins +sauvés s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle +de Notre-Dame. Et, au-dessous, des légendes +touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie ou +rend grâces : <i>Sainte Vierge, secourez-nous ! — Sainte +Vierge, secourez ceux qui sont en mer</i> ! Voilà l'homme +avec sa faiblesse, son aspiration et son espérance, +l'homme vrai : le reste n'était qu'apparence.</p> + +<p>Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de +tous les prétextes pour témoigner de leur foi : à Saint-Aubin +d'Aubigné, entre Rennes et Saint-Malo, vous +longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans +une épine, une croix qui verdit au printemps, parmi +les églantines et les roses<span class="noteref">[1]</span>. Vous revenez de visiter +la lande de Carnac, cette lande pâle et désolée où les +pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue, +sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis +vingt siècles leur impénétrable secret ; quelle est cette +croix qui s'élève sur une éminence ? C'est une croix +qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la +croix sur un autel druidique, en avant de cette armée +de pierres qui marquent peut-être le cimetière d'un +grand peuple.</p> + +<blockquote>[Note 1 : On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé en +forme de croix.]</blockquote> + +<p>Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, +une source jaillit et s'écoule entre les rochers, à la fois +fontaine et lavoir : sur les pierres amoncelées, une niche +dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée +de fleurs : alentour, les liserons des champs, les pervenches +et les églantiers ont poussé dans la mousse et +les herbes, et enlacent la rustique chapelle de leurs +festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à -vis, +s'étendent les champs d'ajoncs verts ; par-dessus +leurs longues tiges raides apparaissent les murs à +demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit, ouverte +au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on +aperçoit la mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont +on entend la rumeur prolongée, incessante, qui emplit +les champs et les airs.</p> + +<p>Dans ce pays catholique par excellence, toutes les +églises sont remarquables : il n'est si petit village dont +l'église n'ait quelque partie intéressante, ou une de ces +chaires extérieures, devenues si rares, et que l'on voit +encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, +et d'où le prêtre, dans les temps de mission, en +certaines circonstances extraordinaires, parlait aux +peuples assemblés sur la place ; ou une voûte entièrement +peinte, comme à Carnac et à Kernascleden ; ou +des médaillons de pierre et de bois encadrant l'autel +de naïves sculptures dorées, à Roscoff, à Crozon, etc. ; +ou un tabernacle composé comme un monument architectural, +une sorte de palais en miniature avec ses +corps de logis, ses pavillons, ses colonnes, ses dômes, +ses galeries, ses statues (à Rosporden) ; un confessionnal +antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin) ; +un baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à +Landivisiau) ; ou bien quelque objet particulier, tel que +cet ornement bizarre qui n'existe plus que dans une +seule église, la <i>roue de bonne fortune</i>, de Notre-Dame +de Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une +grande roue suspendue à la voûte de l'église et tout +entourée de clochettes ; aux jours de fêtes solennelles, +pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la +roue, et toutes ces clochettes agitées forment un +bruyant carillon qui règle la marche de la procession, +et accompagne de son timbre argentin et joyeux la +voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la +sainte Vierge. Ou bien, enfin, c'est un de ces troncs, +grossiers piliers équarris, ais de chêne bardés de +larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, +à côté du catafalque de bois noir semé de larmes +blanches ; le tronc et le cercueil, qui rendent sensibles +à tous les yeux à la fois la fragilité de la +vie, et le principe chrétien par excellence, la charité.</p> + +<p>Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'Å“uvre, +les cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, +par exemple, dont les arcades sont si sveltes et si finement +découpées ; ou les bas-reliefs intérieurs du portail +de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre +sculptée avec cette délicatesse et cette richesse d'invention, +qualités charmantes de la jeunesse, qui furent +celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les églises, +près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue +peinte du saint de la paroisse, un de ces saints bretons +que l'on ne trouve pas ailleurs : saint Cornély, saint +Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout. Saint +Yves a le privilége d'être représenté dans presque +toutes les églises, même celles dont il n'est pas le patron ; +le souvenir de ce grand homme de bien, de ce +savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté vivant +dans le cÅ“ur des Bretons. Partout vous le voyez en +robe de juge, la toque sur la tête, entre deux plaideurs, +le seigneur richement vêtu, en habit de velours rouge, +tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie et +l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous +aux coudes et aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. +Le grand seigneur, l'air fier, suffisant, le chapeau +sur la tête, présente au saint une bourse d'or ; le paysan, +le regard et l'attitude timides, la tête basse, le +bonnet à la main, attend humblement la sentence. Il +n'a rien à donner, mais la justice ne lui fera pas défaut. +Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire, +et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui +donne gain de cause. C'est toute l'histoire du moyen +âge, les trois ordres vis-à -vis l'un de l'autre : l'Église +protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le +puissant.</p> + +<p>Quant aux monuments proprement dits, nulle part +on ne rencontre davantage de ces belles églises du +moyen âge, témoignage de la piété, de la science et du +goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, +du meilleur temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante +par sa masse, sa grandeur, la noble simplicité +de ses ornements, l'harmonie de ses proportions ; le +granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à +l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait +bâties de fer ; là , Tréguier et ses boiseries exquises, +bancs, autels, stalles, lutrin en chêne noir et brillant, +découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable +variété ; pas un balustre qui se ressemble ; il y a de +quoi fournir des modèles à tous les sculpteurs de notre +temps ; plus loin, Saint-Pol de Léon et sa flèche de +granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre, inébranlable, +ceinte de galeries à jour comme de gracieuses +couronnes, élançant au ciel ses clochetons aux pointes +aiguës, toute découpée, aérienne, un des joyaux de +la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un légitime +orgueil ; et le Folgoat, un petit village inconnu, au +nord de Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il +faut se détourner de toute route pour le trouver ; mais +dans ce pauvre village, deux princes bretons, le duc +Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église +royale, y accumulant tout ce que l'art gothique en sa +floraison la plus riche, uni aux caprices les plus ingénieux +de la Renaissance, a imaginé de plus délicat et +de plus éclatant : portraits sculptés, statues d'un beau +style, où déjà se reflète l'antiquité, chÅ“ur ogival tout +ciselé, et un jubé (on sait combien sont devenus rares +ces gracieux et originaux monuments du catholicisme), +un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont +taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. +Le marteau de la Révolution n'a détaché +que des fragments insignifiants de ces belles pierres +si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles +passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le +temps.</p> + +<p>Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, +les clochers à pans coupés de la Renaissance, de la +Roche-Maurice-lès-Landerneau, de Landivisiau, de Ploaré, +de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et légers +clochetons et ornés de balustrades à deux étages, +comme les minarets de l'Orient ; les flèches élevées le +long des côtes, celle de Tréguier, par exemple, percée +à jour pour laisser passer les grands vents de la mer, +constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de +croisillons, d'étoiles, comme un chapeau de magicien. +Puis, les bénitiers exprimant toujours le caractère de +l'époque : à Dinan, dans une église du XIIe siècle, une +cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de +toutes pièces supportent de leurs larges gantelets de +fer ; car le XIIe siècle est le temps des croisades, de la +chevalerie au service du Christ<span class="noteref">[1]</span>. Dans une église +du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante +petite colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine +guirlande de pampres, et au-dessus, un ange qui ploie +ses ailes comme s'il descendait du ciel et se venait +poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, +et inspirés par un sentiment plus chrétien encore, les +bénitiers extérieurs, si communs dans toute la Bretagne, +et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, +à Morlaix, à Quimperlé ; le bénitier intérieur n'est qu'un +accessoire ; le bénitier extérieur, isolé en avant de la +porte, a une signification plus précise : il dit où l'on va +entrer, il sollicite un premier mouvement de l'âme : le +chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, +son cÅ“ur se recueille et se prépare. Les architectes +bretons ont bien compris cette grave pensée de +la religion : les bénitiers extérieurs sont de véritables +monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré +d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées +de leurs ailes ; le dais élancé, ciselé, d'où pendent +les pointes effilées d'une broderie de granit, et, +sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui +semble inviter le fidèle à entrer dans la maison de la +prière.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Il y a un bénitier semblable à Corseul.]</blockquote> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="II"></a><br> +<h2>II</h2> +<h2>Foi et poésie des Bretons (suite).</h2> +<h3>Saint-Thégonec. — Les cimetières. — Les calvaires. — Cast.</h3> +<br><br> + +<p>Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne +pour avoir une idée de ces Å“uvres de l'architecture +embellie par la foi : dans un petit bourg, à Saint-Thégonec, +entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle +funéraire, sculptures, crypte, calvaire, tous les types +de l'art chrétien de Bretagne, se sont comme donné +rendez-vous.</p> + +<p>Les cimetières bretons se ressemblent tous ; presque +partout ils entourent l'église ; ceints d'un petit mur +bas, souvent ils n'ont pas même de portes ; une grille +de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire +aux bestiaux l'accès de la demeure des morts<span class="noteref">[1]</span>. +Une croix, un calvaire où sont représentées des scènes +de la Passion, quelquefois la statue agenouillée d'un +pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus +à ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls +monuments de ces cimetières des villages bretons ; les +tombes sont marquées par de petits tas de terre, serrés +l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre +recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la +pierre, on a creusé comme une petite coupe où s'amasse +l'eau du ciel, et dont la mère, le fils, l'ami, +aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et +prier pour celui qui est couché dans la terre<span class="noteref">[2]</span>. Ces +cimetières, placés au milieu des bourgs et des villages, +ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années +pour que ces champs de la mort soient comblés des +corps des générations éteintes ; les morts bientôt sont +exhumés pour faire place aux nouveaux venus : dans +quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir +déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la +façade de l'église, les pierres des tombes, pierres debout +qui ne recouvrent plus aucun corps, froids témoignages +d'un souvenir qui de jour en jour va s'effaçant. +Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté +de l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli +les os des morts exhumés : si l'on jette un regard à +travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur ce charnier +sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, +entassés et mêlés comme des brins de paille ; ce sont +les hommes qui ont marché sur terre, solitaires et +délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.</p> + +<blockquote>[Note 1 : A Goueznou, à Plabennec, etc.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans les +pierres sépulcrales des musulmans ; mais cette eau ne sert qu'à désaltérer +les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la tombe.]</blockquote> + +<p>Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux +ou plus tendre a voulu du moins conserver intacte +une partie de ces corps arrachés à la terre. +Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle +inattendu : à toutes les saillies du bâtiment, sous +les porches, sur la corniche antérieure, sont alignées, +accrochées, suspendues l'une à l'autre, une multitude +de petites boites comme un chapelet ; ces petites boîtes, +surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment +le crâne des ancêtres, la tête, ou, selon le mot +expressif de la vieille langue, le <i>chef</i>, ce qu'il y a de +plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une +inscription indique la date et le nom :</p> + +<p><i>Ci gît le chef de</i>...</p> + +<p>On le voit par une petite ouverture en forme de cÅ“ur, +autre symbole touchant. Ce sont les archives funèbres +des familles, non renfermées dans la maison où l'habitude +les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église, +devant lesquelles les générations nouvelles passent et +se découvrent, le dimanche en venant prier<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à têtes, +mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous les os, et +qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme des ballots.]</blockquote> + +<p>Çà et là , sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques +crânes de morts qui n'ont pas eu de famille et à +qui l'on n'a pas donné de cercueil, verdis, les yeux +pleins de gravier, à travers lesquels pointent des +brins d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là +appuyé peut-être sur celui qui fut son ennemi +en ce monde.</p> + +<p>Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils +suspendus, on entre dans l'église, et cette église est +comme un résumé de toutes les églises bretonnes : +tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, +chaire en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'Å“uvre +de la fin de la Renaissance, une des plus belles chaires +de Bretagne ; tableaux en bois, à fermoirs peints, pyramide +de patriarches, de rois et de prophètes de l'Ancien +Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à +la sainte Vierge ; voûte d'or et d'azur au fond tout +étincelant ; le chÅ“ur, l'autel et les chapelles latérales, +chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges, +fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, +un ruissellement d'or, de verdure, de rouge +éclatant et d'azur.</p> + +<p>De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, +sur le côté, se détache haute et nue ; pas de sculptures, +pas d'ornement ; les pierres suintent l'humidité ; les +assises qui ont pris une teinte noire, séparées par un +ciment blanc, ont un aspect lugubre ; c'est comme un +grand voile de deuil tendu dans un coin ; et, en effet, +c'est la porte des morts. Vous l'ouvrez, et vous vous +arrêtez ébloui : c'est là le cimetière, et, dans le cimetière, +devant vous, à droite, à gauche, une réunion +inattendue de monuments : sous le porche où +vous êtes, des deux côtés, les statues alignées des +douze Apôtres ; en face, une large porte à trois arcs, +d'un style imposant, la porte du cimetière, et l'on +dirait d'une arche triomphale, comme si ces Bretons +avaient voulu marquer que celui qui passe sous cette +porte, couché dans le cercueil, entre non dans la +terre, mais dans la vie éternelle, le séjour de la joie et +de la gloire ; à droite, une chapelle funéraire, du même +temps que le Louvre de Henri IV, décorée, sculptée +du bas en haut, comme une châsse immense taillée en +granit ; enfin, à gauche, monument capital entre tous +ces monuments, le Calvaire, un de ces calvaires compliqués, +tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un +peuple de statues, quatre-vingts ou cent personnages +en pierre, dans les attitudes les plus naturelles et les +plus naïves, disciples, prophètes, saintes femmes, larrons +sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, +dominant toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, +à plusieurs étages, croix sur croix, aux branches chargées +de statues, la Vierge, saint Jean, les gardes, et, +tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde +et les yeux au ciel ; et les anges, suspendus dans les +airs, recueillant dans des coupes le sang précieux de +ses mains<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si remarquables +du reste par leur belle église, sont plus compliqués et plus grands, +mais non d'un effet plus saisissant.]</blockquote> + +<p>Et ce n'est pas tout : entrez dans la crypte de la chapelle +funéraire ; et là , vous vous trouverez en face d'un +autre chef-d'Å“uvre, l'ensevelissement du Christ, exécuté +dans des proportions colossales, cette scène qui +a inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces +statues sont peintes, et ici la peinture, au lieu de diminuer +l'impression, la complète, en donnant à ces +personnages si vivement émus l'apparence même de +la vie : vous les entendez crier, vous voyez leurs larmes +sur leurs visages pâlis ; la Vierge, les lèvres pressées +sur les pieds livides de son divin Fils, la Madeleine +bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des +pleurs qui inondent son visage : vous devenez acteur +en cette scène passionnée, vous êtes saisi, pour ainsi +dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances vous +frappe au cÅ“ur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de +l'âme, vous êtes étonné de sentir des larmes qui coulent +de vos yeux.</p> + +<p>Et quand on songe que ces Å“uvres d'art religieuses +sont répandues avec la même profusion dans toute la +Bretagne ; que, dans les bourgs les plus éloignés de +toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les +montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, +qui n'est qu'un petit village voisin du Faouet, +moins même qu'un village, un misérable hameau de +cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, +près de Quimperlé ; modeste manoir qui mérite à peine, +le nom de château, on rencontre des jubés de bois +sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de personnages, +et dont s'enorgueilliraient les plus riches +églises, Å“uvres admirables qui reproduisent avec une +abondance infinie l'histoire, les prodiges et les mystères +de la religion, et conservent chez le peuple et +raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut +s'empêcher de se demander : Quelle est donc la cause +de cette multitude d'ouvrages d'art qui ont surgi sur +toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux +auteurs de ces Å“uvres tant de qualités si rares : fécondité +d'invention, vérité du geste, expression de la physionomie, +sentiment vrai et profond de ces scènes +divines ? Dans tous ces monuments du moyen âge, +c'est la même vérité, la même puissance d'imagination ; +jamais l'artiste ne se répète, il ne se lasse pas, il +ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui +a une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un +motif que le temps de l'exprimer avec une vivacité +rapide, et passe à un autre et vous entraîne dans sa +course inspirée.</p> + +<p>Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création : +cette société, comme un homme qui est parvenu +à sa maturité, avait accompli tous les travaux nécessaires +au but qu'elle devait atteindre. Les premiers +siècles l'avaient préparée, elle s'était dégagée des +langes de l'antiquité, sa langue était faite, ses idées +religieuses arrêtées ; la république chrétienne est logiquement +constituée, elle a son unité. Ce peuple, +alors, est dans la complète possession de sa force ; il +ne lutte pas pour créer ; il n'est pas tiré en sens divers +par plusieurs penchants contraires ; il n'est pas emporté +par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne +dirige pas, mais qui vous pousse, qui naît du désordre +des idées et que notre temps a justement appelé d'un +nom nouveau, la <i>fantaisie</i>. Les âges précédents ont +cherché, amassé, rapproché ; tous les matériaux sont +prêts sous sa main ; il n'a plus qu'à les prendre : c'est +le génie même de l'époque qui, libre et aisé, produit +et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, +n'a qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. +Alors l'imagination partout éclate, vive et colorée ; un +même esprit, dans les monuments d'art comme dans +la littérature, crée les ornements variés des églises, +invente les fabliaux et les contes, trouve à chaque +instant des images nouvelles pour représenter les opinions, +les idées et les mÅ“urs ; et cette imagination, +loin de se fatiguer, féconde ; car ce n'est pas une production +factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle +d'un arbre en son printemps, toute une suite +de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et voilà +pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces Å“uvres, +sont inconnus. Ces Å“uvres ne sont pas d'eux, elles sont +du peuple entier ; ce n'est pas leur pensée qu'ils ont +rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de +leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été +élevés et ont vécu, qui a pénétré tout leur être, et est +devenue comme une partie même de leur âme. Ainsi, +ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments +de l'art sont, non la marque de leur talent et +de leur passage sur terre, mais le témoignage de leur +piété et de leur foi, de la piété et de la foi de tout un +peuple.</p> + +<p>La même foi des anciens jours persiste encore dans +la Bretagne : si l'on en doutait, que signifient ces signes +multipliés d'une piété qui ne s'affaiblit pas, ces +écharpes de cachemire, dons des femmes de l'aristocratie, +qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, +et ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de +béquilles appendues au Folgoat par les infirmes guéris ? +et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui, +chaque année, viennent, comme une armée, entourer +de leurs longues lignes aux cent replis l'église de +Sainte-Anne d'Auray ? et ces tableaux miraculeux qui +tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, +trop petite pour ce musée chrétien incessamment renouvelé ? +A chaque pas s'élèvent des chapelles et des +églises neuves : à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs +à la fois ; Lorient, ville toute peuplée de marins +et de soldats, vient d'élever à ses portes une église +dans le goût du XIVe siècle ; Vitré donne à son église +un clocher neuf et une chaire sculptée ; les petits villages +dressent, dans leur cimetière, des calvaires à +personnages comme au moyen âge ; le calvaire de +Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856 ; +Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo ; +Quimper lance dans les airs deux flèches hardies +sur les tours de sa cathédrale ; la chapelle de +Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute +blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes +de sa colonie pieuse ; Nantes, en même temps qu'elle +bâtit plusieurs églises nouvelles, achève son immense +cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel +tous les siècles ont mis la main, et construit cette église +Saint-Nicolas, reproduction presque parfaite de l'art +religieux au temps de saint Louis, Å“uvre digne des +plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à accomplir +en moins de dix ans le zèle de son pasteur et +la piété de ses enfants, avec le produit de leurs aumônes +et de leurs dons. Il y a quelques années, à +Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle +placée à l'extérieur de l'église : statues peintes des +douze Apôtres, autel resplendissant, voûte azurée aux +étoiles d'or, nulle dépense ne fut épargnée, nulle décoration +ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire +de la Vierge ; il s'y trouva cinquante mille personnes +le jour de l'inauguration. Ce sont là les fêtes +nationales des Bretons ; ailleurs, les peuples se pressent +au passage des princes ou aux anniversaires de +révolutions qui se succèdent ; eux accourent de toutes +les parties de la Bretagne pour assister au couronnement +de la Reine du ciel.</p> + +<p>Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité +dans le maintien de ces hommes et de ces femmes +agenouillés sur le pavé des églises ! Ce n'est qu'à la +Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de +l'être humain dans une pensée qui le remplit : il semble +que toutes les fonctions de leur vie soient anéanties ; +immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette +contemplation absolue où l'on se représente les saints, +envahis par un sentiment de vénération, de soumission +et d'humilité, où l'homme disparaît et où il ne +reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif +que tous les monuments ; ces actes journaliers d'une +dévotion toujours égale montrent l'état habituel de +l'âme.</p> + +<p>Traversez, un jour de marché, la place de quelque +ville ou bourg du Finistère : l'aspect en est varié et +animé ; ce marché, c'est une file de petites voitures, et +sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de marchandises, +des rubans de velours et des boucles pour +les chapeaux d'hommes, des ornements de laine tressés +sur des roseaux pour les chaussures des femmes, des +épingles bariolées, à dessins enroulés avec des perles +de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes +microscopiques, de petits instruments pour allumer +la pipe, etc. Sous les tentes de ces petits magasins +roulants, une foule d'hommes et de femmes, les +femmes avec leurs coiffures de diverses formes, leurs +grands fichus blancs arrondis sur le dos et finissant +en deux pointes sur la poitrine ; les hommes avec leurs +braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées +sur les hanches, de manière à laisser passer la +chemise entre la braie et la veste, le chapeau aux +grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent +relevés dessous et le bâton à la main, ne se pressant +pas, marchant à pas comptés, faisant leurs marchés +sans hâte. Mais voilà midi : de la haute tour du clocher +de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi ; +les douze coups lentement résonnent ; aussitôt, à ce +dernier coup, tout mouvement cesse, tout le monde +s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la +place ; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent +leurs grands chapeaux, leurs longs cheveux tombent +sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux, se +signent et murmurent à voix basse l'<i>Angelus</i>. L'étranger, +au milieu de cette foule prosternée, s'étonne lui-même +de rester debout, et s'incline comme involontairement. +Puis la prière de la Vierge finie, ils se +relèvent, le mouvement recommence, et l'on entend +sur la place ce bruit sourd qui ressemble au murmure +de la mer éloignée.</p> + +<p>Il me semble les voir encore dans l'église de Cast +(Finistère). C'était un dimanche, à l'heure des vêpres ; +la cloche sonnait dans le clocher à jour, et, sur la +route, devant l'église, était amassée une grande foule, +hommes et femmes, causant par groupes, doucement +et sans bruit. La cloche cessa de sonner ; les groupes +se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un +côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant +vers l'église. Les femmes entrèrent les premières ; en +un moment, la nef en fut remplie ; au milieu, les jeunes +filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc, mais +toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, +des rubans d'or serrant le bras, des ceintures +d'argent et d'or ceignant la taille et retombant en +quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le +cÅ“ur d'or et la croix sur la poitrine ; dans les contre-allées, +les femmes et les mères, en costume plus +varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus et +jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin +brun, des jupes rouges, des bas à coins brodés +d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé, la tête inclinée, +le chapelet entre les mains, dans un silence +recueilli.</p> + +<p>Puis, quand les femmes furent placées, une autre +porte s'ouvrit par un côté de l'église, c'était le tour +des hommes ; ils entrèrent, à la file, d'un pas grave +et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. +Autant les femmes, dans leur costume bariolé, étaient +scintillantes de vives couleurs, autant celui des hommes +était simple et sévère, ce qui saisissait l'attention, +ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, +leurs longues vestes brunes, seulement bordées +d'un galon rouge, leurs larges braies bouffantes ; c'était +leur tête carrée, les longs traits de leur physionomie, +ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs +fronts comme une toison épaisse, et descendant en +longues nappes sur leurs épaules et sur leur dos jusqu'au +milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits, +portaient le même costume, tous leurs longs cheveux +noirs qui, à l'air, prennent une teinte d'un roux sombre, +et sous ces longs cheveux tombant sur les sourcils +épais, leurs yeux avaient une expression énergique et +je ne sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce +n'étaient point des hommes de notre pays et de notre +temps ; ces visages graves et immobiles, les regards +brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour +pénétrer sa pensée, ces chevelures incultes qui chargent +leurs gosses têtes comme des crinières de bêtes +fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part ; on pensait +à ces tribus des déserts de l'Amérique qui errent +encore sur les frontières, des races modernes, et qui, +avec leur parole brève et sentencieuse, leurs gestes +rares, leur démarche solennelle, semblent garder +le mystérieux secret des premiers jours du vieux +monde.</p> + +<p>Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant +l'autel, et s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, +entourant entièrement la grille du chÅ“ur. C'était là , +la vraie assemblée des fidèles ; les hommes, comme +une forte milice, en avant ; les femmes derrière, foule +plus humble ; tous ayant oublié tout le reste, ne vivant +plus que d'une pensée, tout à Dieu. Car Dieu n'est pas +pour ces barbares ce qu'il est pour nous ; nous, habitants +civilisés des villes, nous cherchons à expliquer +Dieu ; même à genoux dans ses temples, nous l'analysons, +nous commentons ses actes, nous doutons peut-être +s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées, +méditations stériles : pour eux Dieu est, ils le savent, +ils le croient ; il a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui +produit leurs moissons, il les a faits eux-mêmes, il les +conserve ou les reprend ; c'est l'Invisible qui peut tout, +au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce Tout-Puissant, +ils se voient bien petits, ils se prosternent et +ils adorent.</p> + +<p>La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du +cÅ“ur, entretient la vie. Le peuple breton croit et prie ; +une force est au dedans de lui, la religion, source de +sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe, +mais qu'il vit.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="III"></a><br> +<h2>III</h2> +<h2>Les pierres.</h2> +<h3>Le Morbihan. — La presqu'île de Rhuis. — Locmariaker. — Plouharnel. — Carnac.</h3> +<br><br> + +<p>Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien +costume breton ; au premier aspect, il ressemble au +reste de la France ; mais ce n'est là que la surface ; +pour les mÅ“urs, le respect des traditions, le culte de +la famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède +à nulle autre partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment +royaliste ne se montra plus vif au moment de la +révolution ; c'est dans le Morbihan que la guerre des +chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante ; +ce furent ses côtes que choisirent les émigrés +pour y débarquer et y recommencer la lutte ; c'est à +Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, +à la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, +pour tout dire en un mot, le nom du Morbihan ne se +sépare pas du nom de Cadoudal.</p> + +<p>De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se +fait le grand pèlerinage de Bretagne : sainte Anne est +la patronne de la Bretagne, comme saint Yves le patron ; +mais saint Yves n'a que le respect des peuples, +sainte Anne en a l'amour ; ils donnent à sainte Anne une +part presque égale de l'affection tendre et pour ainsi +dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le pèlerinage +de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement +des habitants du Morbihan ; durant plus de quatre +mois, des points les plus éloignés de la Bretagne, par +tous les chemins, on voit arriver des hommes, des +femmes, des enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs +champs, leurs maisons, leurs travaux, pour vénérer +en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta +le Sauveur. Et quelle piété ! quelle dévotion ! Dès que, +de loin, dans la lande où ils marchent par groupes, le +chapelet à la main, ils aperçoivent le clocher de +l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front +courbé, murmurant une prière à voix basse ; puis ils +se relèvent, s'alignent sur deux rangs, et, la tête découverte, +à pas mesurés, s'avancent vers Sainte-Anne, +où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent +l'arrivée de nouveaux pèlerins.</p> + +<p>Là , l'on rencontre alors tous les costumes, on entend +tous les dialectes de Bretagne ; le centre de la Bretagne, +ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même Quimper : c'est +ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.</p> + +<p>Le sol même a un caractère particulier : il n'y a pas +un étranger qui n'en soit frappé ; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des dolmens, des +carneillous, des tumulus ; les champs sont entourés de +quartiers de roc, débris de dolmens renversés ; dans la +lande, parmi les verts ajoncs, surgit le cône gris d'un +menhir isolé ; sur le bord du chemin est affaissée, +semblable à un grand animal pétrifié, une pierre +branlante, masse énorme, qu'un enfant, en la poussant +du doigt, met en mouvement ; partout la terre +porte les indestructibles marques de son antiquité.</p> + +<p>Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère +si déterminé. Le golfe du Morbihan, qui donne +son nom à cette partie de la Bretagne, ne communique +avec l'Océan que par une passe étroite ; s'avançant +longuement dans les terres où il découpe de profondes +anses, semé d'îles que l'on compte par centaines, qui +s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de ses flots +calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les +barques de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer +intérieure, la mer de Bretagne. Au fond, la vieille ville +de Vannes qui armait de grandes flottes pour défendre +l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de +chaque côté, s'étendant comme des bras, la longue +presqu'île de Rhuis et la langue de terre au bout de +laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui +déjà existait au siècle de César.</p> + +<p>Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent +et se sont comme donné rendez-vous les monuments +des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de Rhuis, d'abord +le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné +à l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, +mais au dehors solide et presque entier ; gris, triste et +inébranlable, il est resté debout comme une sentinelle +qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le +couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut +quelque temps Abailard ; puis, tout au bout, un haut +monticule au milieu de la campagne plate, le tumulus +de Tumiac, amas immense de couches de terres et +de pierres alternées : de son sommet, vous dominez +deux mers, le Morbihan aux côtes dentelées, et le vaste +Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois détachées de +la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment +au loin l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, +sous vos pieds, sont les chambres sépulcrales +où ont été ensevelis les chefs des peuples.</p> + +<p>Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis ; sur l'autre +rivage, relié à celui-ci par quelques pierres druidiques +jetées çà et là dans les îles du golfe, vous apercevez +tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui +de Tumiac ; les dolmens et les grottes se succèdent, +et les menhirs ne se comptent pas. Tout autour de +Locmariaker<span class="noteref">[1]</span>, dont le nom si parfaitement breton +étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments +qui attestent l'existence d'une cité puissante. +C'est parmi ces monuments que se trouvent la <i>Table de César</i> +et le <i>Grand Menhir</i>. La voilà , dans une lande, +cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, +depuis deux mille ans, n'ont pas bougé ; épaisse et +large tranche de roc qu'on dirait coupée dans une +montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la +taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux +peuples qu'ils n'ont pas cru qu'elle pût porter un autre +nom que celui de César, du géant qui les avait +vaincus.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le village du Loc consacré à Marie.] </blockquote> + +<p>Faites quelques pas encore dans la lande, à travers +les ajoncs épineux, vous êtes arrêté par une masse +immense étendue sur le sol. C'est le <i>Grand Menhir</i>, le +plus grand que l'on connaisse : de la pointe à la base, +il a soixante-quatre pieds de long ; obélisque colossal, +il s'élevait jadis dans la vaste solitude de ces champs, +au-dessus de tous les menhirs d'alentour. Depuis des +siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, +qu'en tombant il s'est brisé en quatre morceaux ; ils +sont là , à la suite l'un de l'autre, à l'endroit où ils sont +tombés ; on dirait des tronçons d'un formidable serpent +antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de +place. Comme soudés au sol, ils dureront autant que +le sol même.</p> + +<p>Trois ou quatre lieues au delà , vous rencontrez les +grottes de Plouharnel. En revenant de la presqu'île de +Quiberon, au moment où l'on jette un regard derrière +soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à +l'heure ne se verra plus, on aperçoit, dans un champ, +de grosses pierres peu élevées au-dessus du sol ; de +loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et +on est près de les dédaigner ; mais entrez dans le +champ, et le rocher qui vous semblait couché à terre, +vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un édifice enfoui +dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs +pieds pour pénétrer dans l'intérieur : alors vous avez +devant vous une allée droite, formée de larges rochers +plantés en terre, comme une muraille ; au bout +de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, +une petite chambre communiquant avec la grande et +qui en est comme le cabinet<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix et le +cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu d'années.]</blockquote> + +<p>Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez +de loin, et qui, semblables à des dalles monstrueuses, +scellent ces sépulcres vides. Trois grottes s'alignent à +côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur, +sépultures familiales où, près de la dernière demeure +des parents, avait été réservée la tombe du petit enfant.</p> + +<p>Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables +alignements : à mesure qu'on approche de Carnac, à +droite et à gauche, se dressent, dans les champs, de +hautes pierres par groupes de douze ou quinze ; l'un +de ces groupes, le plus considérable et composé des +plus gros blocs, s'appelle le <i>Camp de César</i> ; car c'est +toujours ce vainqueur que l'on rencontre en notre +France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme +Napoléon en Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière : +l'homme ne créant pas, ce sont les destructeurs +d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations +et dont elles consacrent le nom.</p> + +<p>Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes +d'une armée. Bientôt on se trouve au milieu de +l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas +cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là , +comme en toutes les recherches de sa vie, l'homme, +au milieu des choses où il aspirait, les possédant et +les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est +qu'elles soient si peu ; dans les montagnes, touchant +les pics que coupent en deux les nuages, il se demande +si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même ici : +entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur +énormité et leur multitude. Mais si, du haut d'un de +ces blocs couchés à terre comme un monstrueux animal +des premiers temps du monde, vous regardez devant +vous, vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, +immobiles et muettes, les longues rangées de pierres +levées sans nombre.</p> + +<p>Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, +également séparées l'une de l'autre comme si +le commandement d'un général eût écarté largement +les rangs pour en passer la revue ; dans ces rangs, +chaque soldat est un roc roide, le pied profondément +enfoui dans le sol, les plus petits au bas des files +comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête ; +l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté +de ces colosses, atteint à peine leurs genoux. Pas une +marque d'ailleurs, pas une inscription ; blocs informes, +recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils +semblent refléter les images mornes d'un éternel ciel +de décembre.</p> + +<p>La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à +l'entour déserte et silencieuse. Ici, savants et ignorants +admirent et interrogent. Qui a fait cela ? comment l'a-t-on +fait ? dans quel but l'a-t-on fait ? Nul ne le sait, nul +ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable +de son passage, a amassé, apporté ici ces +lourdes masses et les a dressées vers le ciel, comme +les bras pétrifiés de géants ensevelis ? Celtes ? Gaulois ? +Kymris ? Nul ne répond : un peuple nombreux a été, +on ignore même son nom ! Ce peuple connaissait-il +les secrets d'une mécanique puissante pour avoir +soulevé ces rochers grands comme les assises de +Balbeck et de Memphis ? Ou si, à force de bras, il les +a arrachés de la terre, amenés et plantés en rangs +rigides, quelle pensée l'animait ? Est-ce un temple ? +quelle foi ! Est-ce une sépulture ? quel symbole caché ! +Une catastrophe sans précédents a-t-elle couché dans +cette lande une race entière ? un choc soudain a-t-il +ouvert la terre ? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un +instant couvert une nation de sa nappe remuante, +puis, en se retirant, tout emporté ? Et les peuples voisins +auront marqué la place de ce peuple évanoui +par ces rocs inébranlables, témoignage mystérieux +d'un désastre qui ne sera jamais raconté !</p> + +<p>Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, +annoté et traduit les chants bretons, désira +sauver de la destruction un dolmen qu'une route nouvelle +allait renverser, et obtint l'autorisation de le +transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe +près de Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. +C'était un dolmen de moyenne grandeur, et la distance +à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais +lorsque l'on se mit à l'Å“uvre, on vit surgir les obstacles : +hommes et chevaux pouvaient à peine ébranler +la table du dolmen, ce ne fut qu'en augmentant hors +de toute prévision le nombre des uns et des autres +qu'on parvint à la mettre en mouvement ; on y employa +dix-huit hommes, cinquante chevaux et l'on mit dix-sept +jours à l'amener à la place qui lui était destinée ; les +treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées +de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne +et ceux dont on suppose que se servaient les peuples +celtiques, on usa de tout successivement, et il arriva +plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas dans une +journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille +contrée qui avait perdu les traditions des ancêtres, +émut toutes les populations des environs ; on accourait +de plusieurs lieues, on faisait haie le long des routes +pour voir marcher la <i>grande pierre</i> ; beaucoup doutaient +qu'elle fût jamais rétablie sur ses piliers, et, +quand elle s'enfonçait lentement dans les chemins +rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. +Elle arriva enfin à la porte du parc ; ce fut un +jour de fête, elle entra comme en triomphe, un enfant +était monté dessus, portant des fleurs dans ses +mains, la foule poussait des acclamations ; ce peuple +célébrait le succès d'avoir remué une pierre, lui +dont les aïeux dressaient et alignaient les rocs par +milliers.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="IV"></a><br> +<h2>IV</h2> +<h2>Quiberon.</h2> +<h3>Le combat. — Le fort Penthièvre. — La prison. — Le jugement. — Le +champ des martyrs.</h3> +<br><br> + + +<p>Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire : +les jeunes citoyens du Nouveau Monde, pour +qui nous sommes des anciens, en longeant la côte armoricaine, +se montrent, du haut de leurs navires, un +petit coin de terre, une presqu'île étroite et avancée +dans la mer : Quiberon, Carnac, Auray, ces bourgs et +ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, +ont entendu sonner d'illustres noms. A Auray, +la dernière bataille des deux compétiteurs de Bretagne, +Charles de Blois et Monfort, le choc de trois +chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et +du Guesclin ; à Quiberon, la rencontre de deux armées, +de deux drapeaux, symboles de deux sociétés, gentilshommes +descendants des preux chevaliers, républicains +commandés par un fils de palefrenier, Hoche ; +puis l'immolation des débris de l'ancienne noblesse, +massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la Terreur, +comme une large effusion de sang termine un +long sacrifice ; voilà les faits et les noms : magnanimité, +courage, nobles paroles, sentiments sublimes, +l'antiquité n'a rien de plus grand ; nous n'avons rien à +lui envier.</p> + +<p>C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, +près de Carnac, que débarquèrent, à la fin du siècle +dernier, des exilés français venant, les armes à la +main, reconquérir leur patrie.</p> + +<p>On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette +tentative des émigrés : c'est en 1795, la grande guerre +de Vendée est finie, les principaux chefs, Bonchamps, +d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts ; +Stofflet et Charette seuls résistent à peine à la tête +d'une poignée d'hommes, poursuivis, traqués, chaque +jour près de succomber. Mais les exilés aisément +s'abusent : loin de la patrie, les événements sont +passés avant de retentir à leurs oreilles, comme l'éclair +du canon se voit avant qu'on entende le coup. Tant +que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y attachèrent +peu d'importance : quand les cent mille +hommes qui avaient franchi la Loire eurent été tués +et dispersés, quand le fer et l'incendie des colonnes +infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés +croyaient encore la Vendée en armes ; alors arrivait à +Charette, du fond de l'Europe, cette lettre de Suwarow, +écrite avec une emphase orientale, mais non sans grandeur ; +alors le comte de Provence envoyait à Charette +et à Stofflet des cordons et des brevets de généraux ; +alors on rêvait une expédition décisive dans l'Ouest, +et l'on décidait une descente des émigrés en Bretagne.</p> + +<p>Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise : +si Stofflet et Charette étaient réduits à une +grande faiblesse, leur résistance tenait la Vendée en +éveil ; un secours inattendu, un premier succès pouvait +la remettre debout ; les chouans, disséminés par +toute la Bretagne, occupaient une armée entière : on +n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche +contre Tinténiac et Cadoudal ; leurs bandes éparses +se levaient tout à coup devant et derrière les républicains +comme ces globes fulminants, semés sur le sol, +qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi +semblait favorable : maintenant que les décemvirs +sanguinaires n'existaient plus, on souffrait impatiemment +le joug de la Convention ; on avait horreur et +mépris de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays +d'ailleurs où l'on projetait de descendre était un pays +ami : dès qu'une armée régulière y mettrait le pied, +autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans +aguerris ; l'Ouest tout entier se lèverait ; les républicains, +dans cette haute marée populaire, seraient engloutis ; +les Vendéens, naguère, s'étaient avancés jusqu'à +soixante lieues de Paris ; cette fois, dès le premier +jour et sans tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait +aussi près ; un prince apparaîtrait à sa tête, et, +aux acclamations des peuples, elle marcherait à grands +pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.</p> + +<p>Telles étaient les espérances et les illusions. Pour +l'accomplissement de ces grands desseins, rien n'avait +été épargné ; les préparatifs furent dignes du but. +L'Angleterre donna son aide : quelques-uns ont prétendu +qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion +d'anéantir les restes de l'ancienne marine française ; +on l'a calomniée, on ne la comprenait pas : un plus +pressant intérêt la poussait ; l'ennemi d'alors, c'était +la République. Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit +tout aux émigrés, en abondance, sans compter. +Les républicains furent étonnés de l'immense matériel +d'armes et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils +trouvèrent après la victoire : les commissaires demandaient +<i>quatre mille voitures</i> pendant quinze jours +pour transporter ces richesses ; Hoche les estimait, +dans sa lettre à la Convention, à <i>plusieurs centaines +de millions</i>.</p> + +<p>Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants +préparatifs les avait partout ranimés : il en vint des +extrémités de l'Europe. Un corps entier qui, depuis +trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des +bords de l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil ; +tous les anciens officiers de la marine royale accoururent. +« On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents +épées avec l'ancre sur la garde. » Les Bretons, surtout, +étaient en grand nombre ; ils allaient revoir leur pays, +leurs familles, combattre, mourir du moins sur le sol +où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont +plusieurs portaient de beaux noms : <i>Rohan, Damas, +Loyal-Émigrant</i> ; l'artillerie avait pour chef un militaire +savant et éprouvé, le comte de Rotalier. L'enthousiasme +était haut comme les espérances ; beaucoup +d'officiers convertirent leur fortune en or, et +l'emportèrent avec eux, nobles joueurs qui risquaient +tout sur un dernier coup de dés ; enfin, spectacle héroïque +et touchant, on voyait marcher en ligne une +compagnie de vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis<span class="noteref">[1]</span>, +qui portaient le mousquet et recevaient la +paye comme de simples soldats ; ils étaient cent vingt, +tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait +soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains ; +celui qui animait ces vieillards était aussi +grand et plus admirable ; car l'enthousiasme et le +désintéressement sont naturels à la jeunesse ; mais +eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, +ils avaient gardé entières ces vaillantes et généreuses +vertus.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban de +laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]</blockquote> + +<p>Oui, les moyens étaient immenses et les qualités +magnanimes : mais ici, dès le début, même avant le +départ, se révèlent les défauts qui feront tout échouer, +défauts de cette génération élevée par le siècle du +doute, et que Dieu semble avoir condamnée et aveuglée +jusqu'au bord du précipice, pour qu'elle y pût immanquablement +tomber. Ils avaient le courage, le +dévoûment, l'héroïsme, il leur manquait la décision, +la netteté de vues ; il ne se trouva pas un homme pour +conduire ces bras : Puisaye, négociateur, diplomate, +plutôt que général, perdit promptement la tête ; d'Hervilly, +officier de détails, n'avait ni initiative ni idées +d'ensemble ; Sombreuil arriva trop tard. Le commandement, +d'ailleurs, était partagé : Puisaye est le chef +nominal ; d'Hervilly le chef militaire ; les chouans ne +reconnaissent que Puisaye, les émigrés n'obéissent +qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de partir tous ensemble, +en une masse compacte, capable d'un énergique effort, +ils se divisent : le deuxième corps ne quitte l'Angleterre +que trois semaines après le premier ; celui-ci +débarque le 27 juin, celui-là le 15 juillet, le troisième, +le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois, +attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui +vint, deux mois plus tard, faire une inutile descente à +l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter leurs régiments, ils +enrôlent des soldats républicains, prisonniers en Angleterre : +ces émigrés fidèles, qui ne connaissent +qu'un serment, ne songent pas que ces soldats, qui +s'engagent afin de sortir de prison, au moindre échec +vont déserter.</p> + +<p>Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux : la +mer était libre ; les vaisseaux anglais avaient repoussé +l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de Brest pour leur +barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond +de la baie de Quiberon. Là , après quatre ans d'exil, +cinq mille Français mirent le pied sur le sol de la patrie +et ceux qui ont survécu nous ont dit leur enivrement +en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en +vue, des cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux ; +plusieurs se jetèrent dans les flots, pour l'atteindre +plus tôt, et l'embrassèrent, avec des transports +et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait +été signalée ; les populations environnantes étaient +accourues, apportant à l'armée des vivres et des provisions : +« Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux +dans le sable, s'attelaient aux canons... la +plage retentissait des cris incessamment répétés : +« Vive notre religion ! vive notre roi<span class="noteref">[1]</span> ! » En se retrouvant +et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et +compagnons d'armes, il semblait aux uns et aux autres +qu'un souffle invincible les allait porter en avant, et +balayer les champs devant eux.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Puisaye, <i>Mémoires</i>, édit. de Londres, 1807, t. VI.]</blockquote> + +<p>Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de +suite, et cédèrent le terrain. Elles étaient en petit nombre ; +ordre leur fut donné de se retirer sur Quimper, +afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à +perdre la Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois +sont occupés les villes et les bourgs avoisinants : Carnac, +Mendon, Landevan, Auray ; en quelques heures, +dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre +par trois années de combats, soldats par le cÅ“ur et +par les actes, sinon par l'habit.</p> + +<p>Mais qui les arrête ? pourquoi cette ardente armée +reste-t-elle comme fixée au sol ? C'est que déjà éclate +parmi eux la désunion, la désunion qui accompagne +toujours l'exil ; alors aussi apparaît la petitesse de vues +du chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne +dissimule pas son dédain pour ces paysans. Quoi ! pas +de discipline ! ils ne savent ni se mettre en rang, ni manÅ“uvrer ! +on ne saurait s'avancer sans les avoir formés ; +il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à +marcher au pas. En vain Puisaye s'indigne de ces +lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du commandement. +Les chouans, qui avaient bien soutenu le +choc des régiments républicains, sans connaître la +charge en douze temps, se voyant méprisés, murmurent +ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place +cette fièvre française qui fait tout plier, quand on la +laisse se jeter au dehors. Et ainsi, dix jours se passent, +dix jours en luttes intestines, en paroles aigres, +en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et +l'on reprend celui-là ; avant même d'avoir combattu, +on doute du succès ; il faut attendre le second corps +d'armée ; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au +lieu de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque +homme que l'on rencontre serait un soldat ou un hôte, +où la petite armée républicaine eût été étouffée dans +la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne +dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le +fort Penthièvre qui la ferme ; on recule à quatre lieues +en arrière du point qu'on occupait au débarquement.</p> + +<p>Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les +chouans du centre ne voyant pas s'approcher l'armée +émigrée, n'osent bouger ; Hoche qui craignait un soulèvement +général rassemble en hâte tous ses soldats ; +il va aux émigrés qui ne viennent pas à lui ; le 5 juillet, +il est en face d'eux, et le 7, déjà il les a repoussés dans +la presqu'île de Quiberon ; il les tient là acculés à une +impasse, sur une misérable langue de terre de deux +lieues de long et de quelques cents mètres de large, +entre deux précipices des flots.</p> + +<p>Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de +l'action est venue ; ils n'ont plus qu'à se battre et +à mourir. C'est leur beau moment, et l'on va reconnaître +la noblesse française, imprévoyante, téméraire +comme la jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, +et perdant la vie avec magnanimité, à Quiberon, +comme à Azincourt et à Crécy.</p> + +<p>Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île : +après une première tentative infructueuse et mal combinée +(le 8 juillet), un plan est formé pour forcer le +camp de Hoche : deux détachements, descendant à +quelques lieues de là , à droite et à gauche, feront un +détour, et par derrière attaqueront les républicains ; à +un signal donné, le gros de l'armée émigrée sortira du +fort Penthièvre et les assaillira de front : pris entre +deux feux par des troupes supérieures en nombre, +Hoche ne peut résister (16 juillet). Mais, voilà qu'il +arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les +plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont +pas des coups de hasard, mais que Dieu jette à l'encontre +des capitaines quand il les veut perdre. Le +premier détachement est détourné de son chemin par +un contre-ordre venu on ne sait d'où<span class="noteref">[1]</span>, il s'égare à +dix lieues de là ; son chef même, Tinténiac, est tué ; +la seconde troupe à peine a mis pied à terre qu'elle +est obligée de se rembarquer ; les deux attaques sur +les flancs et les derrières des républicains manquent +ainsi à la fois ; le signal qui devait avertir de ce +contre-temps n'est pas aperçu.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Des agents de l'intérieur.] </blockquote> + +<p>Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent +de la presqu'île ; ils ne veulent même pas attendre ce +renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, quinze cents +vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. +Ils marchent en rangs épais contre le camp de Hoche +placé sur une hauteur et défendu par de formidables +retranchements ; Hoche les laisse s'approcher ; puis, +tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, +et une décharge meurtrière, en un instant, en abat +des centaines ; les rangs sont hachés en tronçons. Se +figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise ? Mais +ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, +vont leur prouver du moins qu'ils sont dignes de les +commander. Un moment troublés et désunis, bientôt +ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes +ne les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et +du même pas, du même pas qu'auparavant, ni plus +vite, ni plus lentement, ils continuent à monter vers ce +rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. +Les républicains, les voyant de ce rempart, marcher +impassibles et en bon ordre, ne pouvaient retenir leur +admiration : « Il semblait, leur disaient-ils après la +défaite, que vous marchiez à la parade. — On s'est battu +des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes +égarés se sont souvenus qu'ils étaient Français et +qu'ils avaient des Français devant eux. »</p> + +<p>C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, +qui avaient toute leur vie crié <i>en avant !</i> à leurs +soldats, soldats aujourd'hui, ne savaient pas reculer. +De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en périt +quarante-trois ; de cette troupe héroïque de cent +vingt vieux vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en +resta soixante-douze couchés par terre. Il fallut enfin +céder ; qu'était le plus intrépide courage contre des +feux de peloton ? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là , +sans la prévoyance du comte de Rotalier ; avec ses +canons, il arrêta la poursuite des républicains, et, +couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins +pour cette fois<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Son fils tomba près de lui : « Enlevez cet officier, » dit-il, et il +continua à commander.]</blockquote> + +<p>Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes +achevées ; les premières mailles déchirées, le tissu se +rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 juillet, chaque jour, +chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre désertent +par bandes au camp de Hoche ; celui-ci n'a entre +son armée et les émigrés que le fort Penthièvre, et la +garnison de ce fort est composée presque entièrement +d'anciens républicains ; la trahison, bientôt, le lui +livre : quand, une nuit, ses soldats se présentent au +pied des murs, ceux du dedans leur tendent la crosse +de leurs fusils pour les aider à escalader les rochers. +Et alors, c'est une débandade générale, déroute non +d'une armée, mais d'une population entière, paysans, +femmes et enfants qui, depuis quelques jours, s'étaient +réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient devant les bataillons +vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, +tous fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, +une mer bouleversée par la tempête, et une côte de +rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder. +Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de +cette foule éperdue ; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, +on les prit par milliers, et on les emmena +comme des troupeaux.</p> + +<p>A cette heure, les deux généraux ont disparu : Puisaye +s'est hâté d'aller mettre ses papiers à l'abri sur +la flotte anglaise ; d'Hervilly a eu l'honneur d'être +blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant +ses fautes par la mort du soldat.</p> + +<p>Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, +récemment débarquée, un millier d'hommes +environ, la plupart gentilshommes ou anciens soldats. +Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des +forces sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité +de la presqu'île, près de Portaliguen ; là , réunis +derrière un petit mur à demi écroulé, entre la mer +agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée +nombreuse, n'ayant plus qu'une ou deux cartouches +par homme ; ce n'est pas de se rendre que leur vient +la pensée ; « Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, +et il fut alors unanimement décidé que nous sortirions +tous du fort, et que, secondés par le feu très-vif que +faisaient les frégates anglaises, nous nous précipiterions, +l'épée à la main, dans les rangs républicains, où +du moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, +nous trouverions une mort glorieuse... Déjà Sombreuil +donnait l'ordre d'ouvrir les portes<span class="noteref">[1]</span> ; » mais, à leur +attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette +poignée d'hommes va-t-elle donc périr ? Sûrs de la +victoire, ils n'ont que de la pitié : « Rendez-vous, braves +émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas fait de mal ! +nous sommes tous Français !... » Ah ! si ce ne furent pas +les généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était +la voix généreuse de Français qui reconnaissent des +hommes de leur sang, et leur pardonnent ! Sombreuil, +alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et +quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Ma sortie de Quiberon</i>, par L.V. de la V... g... o... (le vicomte +de la Villegourio).]</blockquote> + +<p>C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, +niée et affirmée avec une égale passion par les partis +contraires, parce qu'elle fut suivie du massacre des +émigrés.</p> + +<p>J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, +avec l'ardent désir de chercher la vérité, tous les récits +qui ont été écrits de ce moment solennel, et les relations +émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard +des prisons<span class="noteref">[1]</span>, et les écrivains hostiles aux royalistes, +tels que le biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale +narration des <i>Victoires et conquêtes</i>, où l'on sent une +âme toute française, et l'historien de la Révolution, +M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, +et les pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna +Tallien de Quiberon à Paris, et qui peint en traits +saisissants les hésitations et les angoisses du proconsul +préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours +enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention ; +j'ai recueilli en Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions +et les souvenirs ; et la conviction m'a été donnée +qu'il y eut une capitulation, non pas capitulation régulière, +le temps et les circonstances ne le permettaient +pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions +mêmes que l'on imposait sont la preuve d'une +convention proposée et acceptée.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent sur le +fait qu'il y eut capitulation.]</blockquote> + +<p>Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère +de la vérité est la relation de Chaumereix, qui, lui, +écrit, non à la distance de longues années, mais peu de +temps après son évasion, dans l'année même<span class="noteref">[1]</span> : +« Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche : Les hommes +que je commande sont déterminés à périr sous les +ruines du fort, mais si vous voulez les laisser rembarquer, +vous épargnerez le sang français. Le général +Hoche lui répondit : Je ne puis permettre le +rembarquement, mais si vous voulez mettre bas les +armes, vous serez traités comme des prisonniers de +guerre. — Les émigrés seront-ils compris dans cette +capitulation ? ajouta Sombreuil. — Oui, dit le général +Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant +son nom : Quant à vous, Monsieur, je ne puis +rien vous promettre. — Aussi, répondit Sombreuil, +n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je +mourrai content, si je sauve la vie à mes braves +compagnons d'armes. »</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de la marine, Londres, 1795.]</blockquote> + +<p>Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation +avec le général républicain<span class="noteref">[1]</span>, et, sur sa +parole, les émigrés mettent aussitôt bas les armes.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Il n'est pas certain que le général républicain qui conféra avec +Sombreuil fut Hoche ; quelques relations nomment le général Humbert ; +mais cela ne change rien au fait.]</blockquote> + +<p>Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des +événements confirme sa véracité. Une frégate anglaise +s'était approchée du rivage et tirait de meurtrières bordées +sur les républicains : « Du moins, Monsieur, faites +cesser le feu des Anglais ! » s'écria Hoche. Après avoir +réservé la vie du jeune capitaine, il demande à Sombreuil +d'épargner ses troupes, fortifiant son engagement +d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, +que signifie la conduite de Hoche et de Tallien ? pourquoi +hésitent-ils à fusiller immédiatement ces émigrés ? +la loi n'était-elle pas formelle ? Mais non, ils attendent +la décision de la Convention : Tallien court à Paris ; et +là , son discours se tourne contre lui-même : « Les émigrés, +dit-il, envoyèrent plusieurs parlementaires ; mais +quelle relation pouvait exister entre nous et ces rebelles ? +Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance +et la mort ? » Les applaudissements l'ont enivré<span class="noteref">[1]</span> ; +il ne sent pas que son récit atteste son mensonge ; +car quels hommes consentiraient à se rendre à des +vainqueurs qui repoussent les parlementaires ? Et, +quand l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous +la stupéfaction, la douleur, l'indignation de la population, +de l'armée, des généraux ! Devant la commission +militaire, entendez-vous Sombreuil : « Prêt à paraître +devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on +a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre ! » +Et, se tournant vers les soldats présents en foule : +« J'en appelle à votre témoignage, grenadiers ! — C'est +vrai, répondent-ils. » Et à ce serment d'un soldat, +la commission militaire se sépare, elle ne les +jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit ! Et tous +les autres officiers de l'armée refusent de juger les +émigrés ; on est obligé de changer la garnison d'Auray ; +pour former une commission, il faut que l'on choisisse +des étrangers ; c'est à des officiers de la légion belge +qu'est donnée la mission de condamner ces Français !</p> + +<blockquote>[Note 1 : C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]</blockquote> + +<p>L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention : +Quoique un an se fût écoulé depuis la chute de Robespierre, +c'était bien toujours la même assemblée, de +son premier jour à son dernier, soumise à deux basses +passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, +la peur chez le plus grand nombre. Les soldats +furent magnanimes, les législateurs féroces. Hoche leur +écrivit : « L'humanité ne peut-elle élever la voix ? Songez-y, +citoyens représentants, cinq mille Français ! » +Pas un ne se leva pour l'appuyer. Tallien craignait +d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de ceux qui +l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés ; les Montagnards +les regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent +exécuter une loi qu'ils abhorraient ; pour être +atroces, il leur suffit de se taire ! Si ce massacre eût dû +se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé ; l'opinion leur +défendait de frapper encore ; mais la mort à cent cinquante +lieues, la mort qu'on ne voit pas donner, cette +mort est facile à résoudre ! Qu'étaient quelques milliers +d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait +égorger ? leur mort ne lui apporta pas un remords de +plus !</p> + +<p>Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, +une des scènes pathétiques de ce drame de la Terreur +qui se joua quatorze mois de suite tous les jours, et qui +chaque jour était dénoué par le même acteur, le bourreau.</p> + +<p>Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des +victimes sont des émigrés échappés au même sort ; et, +dans les récits de tous on retrouve le même sentiment ; +soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme +Chaumereix, ou de longues années après, comme la +Villegourio, le Charron, Montbron, Villeneuve, ou Berthier +de Grandry, c'est la même tristesse calme, tant +elle est profonde<span class="noteref">[1]</span>. Ils ne récriminent pas, ils n'ont +ni emportement ni amertume : la haine contre leurs +bourreaux, le dédain pour leurs chefs inhabiles ou imprudents, +toutes les basses ou mesquines passions se +sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. +Ces victimes, leurs compagnons d'armes, ces +officiers qui avaient combattu dans l'Amérique et les +Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de +quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de +son frère, et à qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec +des étreintes désespérées, qu'elle couvrait de son +corps, comme si, en se mettant entre lui et la mort, la +mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles ; +ces paroles sublimes, ces actes héroïques, d'autant +plus héroïques qu'il semblait qu'ils dussent être à jamais +ignorés, puisque tous devaient périr ; ces prisonniers, +emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des +chemins mal frayés, avec une faible escorte<span class="noteref">[2]</span>, et à +qui les officiers républicains disaient : Sauvez-vous ! +profitez de la nuit ! et qui refusent, et dont pas un ne +manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns +s'égarèrent, les lignes de soldats se rompant à chaque +instant, ils appelaient et se joignaient à l'escorte. Car +ils avaient donné leur parole, et ils comptaient la vie +pour rien et d'honneur pour tout<span class="noteref">[3]</span>] ; et ces dernières +nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'<i>antichambre +de la mort</i> ; ce jeune Coatudavel qui, n'ayant que six +mois de plus que l'âge où l'on accordait un sursis, refuse +de se rajeunir devant ses juges, <i>pour ne pas sauver +sa vie par un mensonge</i> ; ce domestique qui ne veut +pas vivre sans son maître et qui le suit à la mort ; cet +autre domestique Malherbe, l'histoire a conservé son +nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du +souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort +ses compagnons étonnés de son éloquence, et les conjure +de pardonner à leurs assassins ; et ces vieillards, +vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé +la force de leur maturité pour marcher contre les batteries, +et qui, aujourd'hui, découvrant leurs cheveux +blancs, lisaient à haute voix la prière des agonisants, +et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées de +la religion et ses immortelles espérances ; et ce prêtre +se levant au milieu des prisonniers : « Chevaliers +chrétiens, toujours fidèles à Dieu et au roi, faites un +acte de contrition, vos péchés vous sont remis ! » et +les soldats républicains qui les gardaient, tombant à +genoux à ce spectacle, et répétant les prières des morts +avec eux ; et ces appels de chaque jour qui retiraient +vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque +jour plus rétréci ; et, à une heure que l'on connaissait, +le silence se faisant instantanément dans la prison, +chacun immobile, dans une attente qui serrait le cÅ“ur, +et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade éclatante, +la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui +tout à l'heure venaient de sortir vivants ; et ces admirables +femmes de Vannes, de Lorient, d'Auray, sÅ“urs +de charité volontaires<span class="noteref">[4]</span>, qui envahirent littéralement +la prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de +servir les prisonniers, — car ils demeurèrent douze +jours dans l'attente de leur sort, douze jours d'anxiété, +mais aussi d'espoir : la plupart étaient jeunes et ne +pouvaient se faire à l'idée de mourir ; ces femmes dévouées +qui, plusieurs fois le jour, leur venaient apporter +le pain, le vin, les vêtements, et, ce qui vaut mieux, +les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, +de la sÅ“ur, de l'épouse, et qui savaient même, don +charmant qui n'appartient qu'à la femme, mêler à +leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient le +cÅ“ur et amène le sourire d'un instant sur les mornes +visages, comme entre deux nuages une échappée de +soleil ; voilà les scènes, les paroles, les souvenirs que +nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un +sort heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder +pour que ces belles actions fussent racontées, pour +qu'il fût montré une fois de plus à quelle force et à +quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment +du devoir et par la foi !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voy. l'<i>Expédition de Quiberon</i>, par Villeneuve de la Roche-Barnaud ; +<i>Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon</i>, par le +comte de Montbron ; <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de marine ; +<i>Témoignage d'un royaliste ; Ma sortie de Quiberon</i>, par le +V. de la V...g...o ; <i>Expédition de Quiberon</i>, par le baron Charron ; +<i>Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon</i>, par le chevalier +Berthier de Grandry (dans la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>) ; +<i>Relation du désastre de Quiberon</i>, par M. de la Touche. Le récit de +leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont surmontés, est +une des pages les plus émouvantes de l'histoire de la Révolution.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 3 : Chaumereix.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 4 : Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du +peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les prisonniers), +Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, +Le Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait +été donnée par M. Théodore Muret (<i>Histoire des guerres de l'Ouest</i>) ; +la liste en a été complétée par la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote> + +<p>Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, +il en est une qui excite un intérêt plus attendrissant, +Sombreuil : il était jeune, beau, brave ; il avait quitté +sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de cette +expédition : il brûlait de cet amour de la gloire qui va +bien à la jeunesse ; il rêvait de lauriers à déposer aux +pieds de celle qu'il aimait. Membre de cette famille +qui avait tant de fierté et un cÅ“ur si haut, digne fils +de celui qui commandait les Invalides, digne frère de +celle qui but un verre de sang le 2 septembre pour +sauver son père, il était prédestiné à la mort. Tallien, +en le voyant, ne put retenir un mot de regret : « Votre +famille est bien malheureuse ! » lui dit-il. En s'exemptant +lui-même de la capitulation, il était déjà condamné ; +mais il inspirait une sympathie universelle ; les généraux +semblaient lui fournir les moyens de se sauver : +une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé +comme les autres prisonniers, les officiers républicains +le faisaient manger à leur table ; mais leurs +sentiments et les siens étaient trop contraires ; bientôt +il refusa ces marques de préférence, et retourna avec +ses compagnons à la tête desquels il ne devait plus +marcher que pour aller à la mort.</p> + +<p>Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur +d'âme, une suprématie involontaire ; les prisonniers +prenaient courage en voyant sa sérénité. Cette +sérénité pourtant se démentit un jour : tandis que la +liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif +espoir, tout à coup arrive l'ordre de les mettre en jugement. +A ce moment, le jeune capitaine fut saisi +d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent +l'âme jusqu'en ses profondeurs : c'est lui qui +cause la mort de ces braves gens ; sans sa condescendance, +ils eussent péri, mais dans les rangs de l'ennemi, +glorieusement et en soldats ! Ses pensées furent +troublées par un mouvement de folie ; car tout homme +qui se résout à se donner la mort est frappé dans sa +raison ; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel +et le plus fort ; qui n'aime plus ce don sacré de la vie +ne s'aime plus, et qui ne s'aime plus a perdu le sens +de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un pistolet +et se l'appuya sur le front ; Dieu ne permit pas que +cette grande âme se souillât par un crime. Mais alors +le remords le transforma, il se jeta aux pieds de l'évêque +de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand +la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le +vieil évêque aux cheveux blancs, suivi de ses prêtres +vénérables qui s'avançaient sur deux lignes en chantant +des psaumes, entre les rangs des prisonniers +agenouillés et courbés sous la bénédiction du vieillard, +et Sombreuil, la tête haute, marchant le premier de +ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient émus +de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au +lieu du supplice, des mots simples, d'un Français et +d'un chrétien, de ces mots comme on en trouve dans +l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et qui +élèvent l'âme : il ne veut pas qu'on lui bande les yeux : +« J'ai l'habitude de regarder mon ennemi en face ! » +Quand on lui commande de se mettre à genoux : « Je +m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, mais +je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes ! » +Ces paroles du jeune capitaine, le soir on les répétait +parmi les fidèles royalistes emprisonnés et parmi les +officiers républicains, et les uns et les autres, en le +louant, disaient : « La France a perdu un de ses nobles +enfants, qui eût été grand pour la gloire de la patrie ! »</p> + +<p>Après lui, les autres prisonniers furent rapidement +immolés : « Ils ont mis le pied sur la terre natale, la +terre natale les dévorera ! » avait dit Tallien : trois +commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes +et à Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par +douze ; en un seul jour, de <i>cent trente-sept</i> renfermés +le matin dans la prison, il n'en resta, le soir, que <i>huit</i>. +Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait +vingt par vingt, au bord d'une fosse ouverte : les soldats, +attristés et obéissants, se hâtaient d'accomplir +leur tâche de bourreaux, et s'éloignaient aussitôt de +ce champ de carnage ; les fosses étaient à peine recouvertes ; +souvent les chiens les venaient fouiller, et +l'on voyait les corbeaux voler dans l'air emportant une +affreuse pâture.</p> + +<p>Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une +pieuse charité, et on les montre au voyageur, amoncelés +sous le monument de marbre qui leur a été élevé +près d'Auray, à la <i>Chartreuse</i>. Mais ces marbres, ces +statues et ces inscriptions touchent moins que le lieu +même où ils ont péri : j'ai vu ce champ qu'on appelle +d'un nom sacré, le <i>Champ des martyrs</i>, une prairie +longue, verte, entourée de haies ; à l'entour, la campagne +est solitaire et silencieuse. Il n'y a là rien d'eux +que leur souvenir, et cette inscription au fronton d'un +petit temple : <i>Hic ceciderunt, là ils sont tombés</i> ! C'est +une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe +la noblesse française est le plus terrible, il l'atteint au +cÅ“ur. Pendant deux ans, la Révolution l'avait décimée +en détail ; cette fois, elle frappa de cette arme que +souhaitait un empereur romain pour trancher d'un +seul coup des milliers de têtes. L'ancienne armée, +celle qui avait combattu contre le grand Frédéric et +avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu +sous d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent ; +plusieurs grandes familles, en perdant leurs fils +en un même jour, furent éteintes. Parmi les noms +inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent +les plus beaux de notre histoire : La Rochefoucauld, +Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, d'Aiguillon, +Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, +un La Peyrouse, parent du célèbre navigateur, +Foucault, des anciens intendants de Bretagne, d'Avaray, +Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs +fils des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, +Goulaine, Cornullier, Coëtlosquet, Chasteignier, du +Bois-Hue, la Landelle, de la famille de l'écrivain, +la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont +l'aïeul était au combat des Trente, Lanoue, descendant +de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine de Henri IV, et Brisson, +du loyal et courageux président Brisson au temps +de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, +Soulange, d'Arbouville, de la famille du général qui +s'est illustré en Afrique, la Voltaye, deux Villeneuve, +La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, Largentaye, +Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles +qui osa noblement résister à Louis XIV, Lusignan, des +anciens rois de Jérusalem, Kérolan, Vauquelin, Rougé, +Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la capitulation, +se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à +la frégate anglaise de cesser le feu, et revint, autre +Régulus, partager le sort de ses compagnons, etc., etc.</p> + +<p>« La <i>Chartreuse</i> occupe la place de la chapelle que +le duc de Bretagne Jean IV avait érigée sur le champ +de bataille d'Auray. Ainsi la même terre recouvre les +compagnons de du Guesclin et les compagnons de +Sombreuil<span class="noteref">[1]</span>. »</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote> + +<p>Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux +environs, prêtes à secourir ceux qui parviendraient à +se sauver ; une vingtaine à peu près eurent ce bonheur ; +on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à +terre au moment où l'on tira et qui s'échappa ; un +autre, un jeune homme, Rieux, le dernier rejeton d'une +des plus illustres familles bretonnes, s'élança des rangs +des victimes et s'enfuit à travers les champs et les +marais ; il avait franchi une petite rivière à la nage, et +était près d'atteindre un bois où on l'attendait, quand +une balle le frappa ; il tomba au lieu même où, quatre +cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de Rieux, +était mort à côté de Charles de Blois<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le P. Arthur Martin, <i>Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray</i>.]</blockquote> + +<p>« Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont +descendus les armes à la main sur le sol de la patrie, +mais ils l'ont fait pour la cause de leur roi, ils étaient +salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient +pour la cause de leur roi ; la France donna la mort à +leur action et des larmes à leur courage ; tout dévoûment +est héroïque<span class="noteref">[1]</span>. »</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Mémoires</i>.]</blockquote> + +<p>Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes +pathétiques, et, comme Shakespeare, déroulera l'histoire +des guerres civiles de la patrie, l'épopée de nos +gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos +martyrs ; et il lui suffira, pour être sublime, de représenter +la vérité.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="V"></a><br> +<h2>V</h2> +<h2>Les Rochers. — Combourg.</h2> +<h3>Madame de Sévigné et Chateaubriand.</h3> +<br><br> + + +<p>En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente ; +à un détour, on longe un mur qui soutient une +terrasse ; une simple barrière, au bout de ce mur, +sépare le chemin d'un vaste préau : on est arrivé. Ce +préau c'est la grande cour ; à droite, la chapelle, ronde +comme un pigeonnier ; à gauche, les servitudes ; au +fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels +s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures +en donnent une assez exacte idée ; c'est plus +qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un château. +A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception +de la teinte grise dont le temps a recouvert la +pierre, tel il devait être au temps de madame de Sévigné.</p> + +<p>Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette +modeste demeure émeut plus que ces grands châteaux +que l'on rencontre partout et qui s'étalent somptueusement +dans leur architecture neuve ! C'est qu'ici, +il y a une âme qui vivifie tout, et qui donne un sens +à ce que l'on voit. On n'est point ici étranger et isolé, +on marche accompagné d'une personne que l'on ne +voit pas et qui cependant est présente, cette charmante +femme, si vive et si gaie que tous ceux avec +qui elle avait commerce en étaient animés et réjouis, +une de ces femmes autour desquelles on se groupe, +qui, en quelque lieu qu'elles aillent, et dès le premier +moment, deviennent le centre d'un monde et exercent, +sans y songer et naturellement, le prestige d'une +douce et légitime royauté.</p> + +<p>Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, +ses lettres, ses récits reviennent en notre pensée. C'est +dans cette cour qu'un dimanche, à l'instant où elle finissait +d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes +d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant +par la fenêtre, elle vit arriver un grand et nombreux +train de seigneurs, « quatre carrosses à six +chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs +chevaux de main, et plusieurs pages à cheval. C'étaient +M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, +MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, +les évêques de Rennes, de Saint-Malo... » On suit +cette brillante société dans le salon. Ce salon, à peu +de détails près, est le même qu'en 1672 ; au rez-de-chaussée, +éclairé à la fois par la cour et par le jardin, +tout en boiserie, selon le style du temps, ce qui avait +autrement de grandeur que nos papiers peints moirés +et lustrés ; une vaste cheminée, large, profonde, avec +de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui +se faisait dans ce temps, semblent faits pour durer des +siècles ; sur la cheminée une de ces hautes pendules +incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit +dans les palais de Louis XIV ; puis, suspendus aux +panneaux, dans de vieux cadres sculptés, les portraits +brunis de toute cette famille de guerriers, de magistrats, +de fins et spirituels courtisans, de saintes même, +les Rabutin, les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, +noble et grave compagnie parmi laquelle elle vivait, et +avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son papier, elle +échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante, +gracieuse et attachante de ces lettres que l'on +se passait de main en main et dont on s'arrachait des +copies.</p> + +<p>Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un +vaste jardin carré, à grandes allées droites, « tout à +fait sur le dessin de Lenôtre » avec des arbres artistement +taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà +de son temps, un vrai jardin français, avec une terrasse +à l'une des extrémités. Les Rochers sont situés +sur un plateau et la terrasse en est le point le plus +élevé : de là , on embrasse toute la campagne d'alentour, +arrondie comme un vaste cirque, basse au premier +plan, puis montant en pente douce jusqu'à l'horizon. +Cette campagne a un aspect monotone : ce ne +sont que bois et landes ; à peine une ou deux maisons +et un clocher au milieu des arbres : tout fait silence, +on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se +retournant, on a devant soi le jardin fermé par les +arbres du parc comme par un rideau, le jardin plat +et sans voix dont la solitude prolonge la tristesse du +paysage : bientôt, le calme universel qui plane autour +de vous envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de +parler, et l'on ralentit le pas.</p> + +<p>Dans le parc, même solitude : le mail a été abattu, +mais ils existent toujours ces vieux arbres qu'elle-même +avait plantés, qu'elle avait vus « pas plus hauts +que cela, » et qui avaient formé ces belles avenues +couvertes dont elle disait : « C'est passer une galerie +que d'aller au bout. » C'est là qu'elle se sauve dès le +matin, emportant avec elle un « petit livre, un livre de +dévotion et un livre d'histoire, » Tacite, la <i>Vie de saint +Thomas de Cantorbéry</i>, le Tasse, les <i>Iconoclastes</i>, et +surtout et le plus souvent Nicole, Nicole qui est « de la +même étoffe que Pascal, » qu'elle ne se lasse pas de +louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont +elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, +« faire un bouillon pour l'avaler. » Là , elle passe des +jours « toute seule, tête à tête, rêvant un peu à Dieu, +à sa providence, possédant son âme, » allant du livre +de dévotion au livre d'histoire, « cela fait du divertissement, » +de temps en temps interrompant sa lecture +pour admirer « ces beaux arbres devenus grands et +droits, » ces longues allées « où l'on est mieux que +dans une chambre, » où il ne vient personne, et dont +« rien n'égale le silence, la tranquillité et la solitude. »</p> + +<p>Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la +conversation des plus beaux esprits de Paris et de +Versailles, que le gouverneur de Bretagne et la princesse +de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué +aux États de Bretagne, venaient chercher, emmener +malgré elle, et dont il semblait qu'on ne pouvait se +passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse +de ces bois solitaires ? afin de la mieux savourer +« marchant à l'aventure, » prêtant l'oreille au chant +de mille oiseaux, au murmure des feuilles, « ah ! la +jolie chose qu'une feuille qui chante ! » et s'arrêtant au +bout d'une allée « où le couchant fait des merveilles ! »</p> + +<p>Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature +une admiration qui dégénère en une adoration +impie ; on n'en parlait pas pour faire des phrases ; +mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se +fortifie par les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant +au théâtre, si morne dans le monde, cette femme +éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du +spectacle de la terre, sentiment fatal aux cÅ“urs faibles, +aux caractères faux, mais qui élève les âmes +droites et sainement trempées.</p> + +<p>Elle restait tard en ces bois : « Je n'en reviens pas +que la nuit ne soit bien déclarée, que le feu et les flambeaux +ne rendent ma chambre d'un bon air. » Cette +chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à +panneaux de boiserie comme le salon, et éclairée par +une seule fenêtre : au fond, le lit ; le long des murs, +des fauteuils de soie cramoisie ; près de la fenêtre, le +secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre +où elle recueillait les meilleures pensées des auteurs ; +puis, dans un angle, le cabinet avec l'étroite psyché +drapée, et les boîtes et les petits ustensiles de toilette, +et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait pour +se faire poudrer : tout cela y est encore. Voilà le lieu +choisi, séparé des grands appartements où elle se retire +le soir, « une bonne chambre avec un grand feu. »</p> + +<p>Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est +l'heure de la méditation et des fortes lectures : elle les +fait le plus souvent en compagnie de son fils ou de +l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que l'on avait +au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le +maître, dont on disait <i>un tel, gentilhomme appartenant +à M. le Prince</i>, et que l'on traitait, à qui l'on parlait +avec une simplicité aimable qui mettait à l'aise sans humilier. +Elle préférait lire à deux, car « il y a une grande +différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent +les beaux endroits et qui réveillent l'attention. » +Et ces livres (elle fait observer qu'elle garde pour le +soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des histoires, +Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités +de philosophie, Pascal, Descartes, Mallebranche, ou +les Pères, les <i>Homélies</i> de saint Chrysostome, saint Hilaire, +saint Prosper, Abbadie, les <i>Variations</i>. Elle a sous +la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a +apportés de Paris, et rangés dans son cabinet ; peu de +romans ; et si elle « se laisse prendre à la glu de la +Calprenède et de sa Cléopâtre, » ce n'est qu'un moment, +un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme +d'une faiblesse.</p> + +<p>Telles étaient les études habituelles aux femmes de +la plus haute société de ce temps, des études sérieuses, +solides, presque viriles ; la plupart, et madame de Sévigné +la première, savaient et parlaient plusieurs +langues, l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. +Et ces études, elles les continuaient non-seulement +jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute leur vie, +non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de +converser avec les hommes, de connaître les choses +les plus utiles au vrai but de la vie, pour s'améliorer +et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement, +cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, +nourrie, qui s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la +délicatesse propres à la femme, et rendaient leur conversation +si aimable et leur commerce si attachant. +Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de +Sévigné, écrivait un petit livre de récits, de portraits +faits d'après les modèles qui avaient passé autour +d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui mettaient +en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute +cette société, la plus brillante de notre histoire ; et, +dans ce petit livre qu'on avouait à peine, dans ces +lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les juges +les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire +en s'étonnant la fine observation et la peinture +fidèle des hommes, des mÅ“urs, des caractères, et la +pensée, l'éloquence, le style précis, la force comique, +mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus +rares qualités des grands écrivains.</p> + +<p>Madame de Sévigné n'a pas décrit son château ; si +elle jette çà et là quelques mots sur son parc, son jardin, +sa chambre, son mail, c'est à propos de ce qui se +passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse +ne la fait pas parler ; elle ne pouvait moins dire, et, +cependant, par ce peu de mots, elle donne une idée +exacte et vraie de ce qui est ; lorsqu'on va chez elle, +ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, +au contraire, s'est attaché à faire un imposant +tableau du lieu où il passa sa jeunesse : pour le haut +personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre colossal. +Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture +de ses Mémoires, c'est un château immense, aux vastes +salles sans nombre, un désert de pierres, <i>où auraient +été à l'aise cent chevaliers avec leur suite</i> ; du village +il est à peine question ; on voit seule la terrible forteresse, +noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des +bois. Les habitants de ce sombre manoir prennent +alors une proportion énorme : le père, dur, silencieux, +redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et n'apparaissant +que quelques heures le soir, comme un +spectre dont la présence comprime les sentiments, les +vÅ“ux et jusqu'aux paroles de sa femme et de ses enfants ; +la mère brisée et mourante sous cette étreinte +de fer ; la sÅ“ur rêvant mélancoliquement d'une passion +fatale qu'elle combat sans savoir comment la +nommer ; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage comme +Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un +fusil à la main, s'enivrant de l'indépendance des +landes désertes. On dirait d'une famille des temps +homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge +de montagnes, qui communique à peine avec le reste +du monde, et dont les fils sont déjà des héros : par +son aire haut montée, par ses premiers coups d'aile, +par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle +dès le commencement.</p> + +<p>A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, +rien n'a changé à Combourg : la grande allée près du +préau, les servitudes, le préau même, les marronniers +au pied du perron, le château, sont intacts ; l'impression +que l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord +avec celle des <i>Mémoires</i>. En arrivant dans le +bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on le trouve +à la fois si considérable et si rapproché du château : +c'est, non pas un petit village, mais presque une petite +ville, aux rues larges, aux maisons des XVe et XVIe siècles, +en pierres de taille, séparées, isolées l'une de l'autre +par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de +Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. +Le portail de l'avant-cour du château s'ouvre +directement sur l'une des rues ; le château est ainsi, +sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. +Il en fait partie intégrante ; ce voisinage amoindrit un +peu son importance.</p> + +<p>Vu du préau, le château, avec ses grosses tours +rondes, ses toits aigus, ses mâchecoulis, sa façade +morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut +perron, a un aspect imposant ; mais, à l'intérieur, l'effet +n'est plus le même. La salle qui sert de vestibule est +basse et mesquine, la cour petite, étroite, comme ces +cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits +entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois +pièces qui seraient grandes à la ville, mais pas une de +ces vastes salles des vraiment grands châteaux de +Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio ; le reste +n'est que chambres de dimension médiocre et petits +cabinets dans les tours ; on cherche cette multitude de +chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les a +vite comptées et visitées : non-seulement cent chevaliers +et leur suite n'y auraient pas été à l'aise, mais, +on le peut affirmer, trente personnes y seraient +gênées. </p> + +<p>Cette exagération sur un point si facile à vérifier +donne quelques doutes sur le reste. Puis, en parcourant +le château, on vous montre la chambre de Chateaubriand +enfant : c'est une petite chambre, ronde, +dans une tour, à fenêtres étroites, qui l'empêchent +d'être sombre plutôt qu'elles ne l'éclairent. On y a +apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à +Paris, en ses dernières années : un petit lit de fer, des +rideaux de calicot attachés à un ciel-de-lit en fer, un +crucifix de fer, un encrier de fer, un bénitier de fer, +une table du bois le plus commun. Voilà les meubles +de M. de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur ! +Quoi ! c'est là la table où il écrivit cette +pompeuse description du château de ses pères, et où, +tout en protestant n'y attacher aucune importance, il +eut soin de rédiger, en tête de ses mémoires, une si +complète généalogie de sa famille ! tant d'orgueil avec +un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de +moine ! A la fois la superbe montant au faîte et +s'écriant : Voyez comme je suis grand ! et l'humilité +descendant plus bas que le dernier des visiteurs ! On +ne s'abuse pas à cette simplicité affectée ; ce n'est pas +l'imagination qui l'a égaré ; il y a parti pris : il a voulu +forcer l'admiration par un contraste sensible à tout le +monde ; il faut, comme en face de son tombeau, que +l'on dise : Quelle modestie ! Oui, la modestie de ce +philosophe au manteau de mendiant dont les trous +laissaient voir son orgueil, cette humilité s'étale si publiquement +qu'elle produit le même effet que la plus +dédaigneuse fierté : on en est blessé, on la dédaigne +aussi et l'on n'en tient compte.</p> + +<p>Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés ; +telle est madame de Sévigné. L'homme n'aime rien +tant que de trouver l'homme dans un auteur ; c'est ce +qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, +et madame de Sévigné, en écrivant, est restée +femme. M. de Chateaubriand, au contraire, tend sans +cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être +en dehors, au-dessus de l'humanité ; il ne songe qu'à +se faire admirer ; il n'a ni naturel ni naïveté, on sent +partout l'effort, dans son style comme dans sa vie : aussi +n'inspire-t-il pas de sympathie ; on consent parfois à +l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer ; et l'on ne va +pas volontiers chercher un maître qui vous parle toujours +de haut. Madame de Sévigné se fait tout d'abord +aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et, +plus on la connaît, plus on désire la visiter.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="VI"></a><br> +<h2>VI</h2> +<h2>Saint-Ilan.</h2> +<h3>Colonie agricole. — un poëte et un soldat bretons.</h3> +<br><br> + + +<p>Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de +Saint-Brieuc, à une lieue environ de la ville on aperçoit +une flèche neuve et élégamment découpée qui domine +la campagne : c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette +chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette +colonie d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité +ouvert au repentir, à la renaissance morale et au dévoûment.</p> + +<p>Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, +les étables, les ateliers, les bâtiments d'exploitation +groupés sur une pente douce qui descend à la mer. +Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres +plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus +fraîches : on sent partout une sollicitude intelligente +et toujours présente. Dans les sentiers sinueux passent, +conduisant de beaux attelages, des hommes, de +jeunes garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail : +à leur air, à leur tenue régulière, on reconnaît +que ce ne sont pas des paysans ordinaires ; en les disciplinant +la règle les a ennoblis. Les enfants ont une +allure heureuse, le visage gai, un regard ouvert qui +semble interroger et vouloir saisir la réponse ; les +hommes, une démarche grave, une physionomie sereine +et sérieuse à la fois, quelque chose de concentré +et d'ardent, comme on se figure les premiers chrétiens : +ce sont, en effet, des chrétiens, et les enfants, des orphelins, +de pauvres petits abandonnés, retirés du vagabondage +ou du vice, rendus par la religion et le travail +à la vie de l'âme et à la santé du corps ; les <i>frères laboureurs</i>, +d'énergiques successeurs des moines qui défrichèrent +du même coup, en Bretagne, les champs et les +cÅ“urs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques +prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan +fondée par un poëte<span class="noteref">[1]</span>, ruche d'où se sont déjà élancés +des essaims nombreux d'agriculteurs, mère féconde +dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique +de leurs associations laborieuses, réalisant, +sans emphase et sans discours, l'alliance fraternelle du +riche et du pauvre, avec la charrue et sous le signe de +la croix.</p> + +<blockquote>[Note 1 : M. Ach. du Clésieux.]</blockquote> + +<p>Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la +colonie, le <i>naïf manoir</i><span class="noteref">[1]</span> entouré et surmonté de +grands arbres entre lesquels on voit la mer. Partout un +silence immense, ce silence des champs qui étonne +l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, +mais dont ensuite il se sent pénétré, dont il jouit et +goûte la saine quiétude ; le silence sur la terre, et dans +l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des flots +qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que +le cÅ“ur écoute, toujours attentif et également charmé +de cette plainte monotone, lui qui change incessamment.</p> + +<blockquote>[Note 1 : M. Sainte-Beuve.] </blockquote> + +<p>On entre dans cette paisible demeure ; un petit salon, +sanctuaire de la famille, est décoré de tableaux +recueillis avec un soin délicat et sous l'inspiration +d'une pensée unique : des sujets religieux, une vue de +Rome, le <i>forum</i> semé de ruines, image immortelle de +la société païenne détruite, quelques portraits, celui de +Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du prince +Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la +première pierre de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une +place choisie, présent inappréciable du peintre, une +reproduction excellente du <i>Saint Augustin et sainte +Monique</i> d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, +et le fils, ce <i>Platon purifié</i>, selon le mot du grand +philosophe chrétien<span class="noteref">[1]</span>, ils conversent un soir, appuyés +à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en leurs regards +l'infini des cieux ; les sublimes pensées montent +de leur âme, ils ont cette aspiration de l'immortalité +qui, dans les natures élues, se change en une passion +épurée, et les soulève de la terre et les transfigure, +comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Saint Thomas d'Aquin.]</blockquote> + +<p>Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on +se recueille et l'on médite ; voyageur venu des grandes +villes, une atmosphère calme descend sur vous et vous +enveloppe ; vous sentez un apaisement inaccoutumé.</p> + +<p>Là , passe la meilleure partie de ses jours le poëte +qui, naguère, au temps des vives luttes littéraires, +combattit au premier rang, et qui, sorti jeune encore +de la bataille, a fait de la charité la mission et le but +de sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à +ces enfants qu'il instruit par sa parole et son exemple, +s'occupant aux travaux des champs, sous le ciel, à +cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où +l'on revient toujours le cÅ“ur content et le front dégagé ; +la vaste étendue des champs qui s'enfoncent +à l'horizon, la terre où le germe croît sans bruit, donnent +le sentiment d'une force puissante qui produit +sans hâte, avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de +son foyer la famille réunie, l'épouse pieuse, les filles +belles de cette beauté éclatante et ferme des filles de la +mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il +a vus naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce +tutoiement du maître respecté qui, au lieu de blesser, +attache. C'est une vraie demeure bretonne ; on y a des +sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil +de la vieille race armoricaine, et comme un reste de +cette fierté nationale qui semble protester et revendiquer +son antique gloire.</p> + +<p>Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous +étrangers de France, nous demandions un soir une +chanson de son pays. Elle commença un chant de +guerre, <i>Lez-Breiz</i>, le Chevalier breton, héroïque récit +d'une lutte corps à corps de Bretons contre Français, +et où les Bretons étaient vainqueurs :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,</p> +<p class="i2">S'apprête un combat, combat de renom.</p> +</div> +</div> + +<p>Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait +cadencé comme le pas d'un cheval de guerre qui fait +sonner l'armure, tantôt il semblait suivre les coups répétés +des épées sur les casques d'acier. Et la jeune +Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano +muet, sans autre accompagnement que le murmure +de la mer qui se brisait au pied des murs, s'animait en +cette bataille, de sa main tendue donnant le signal :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,</p> +<p class="i2">Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents ;</p> +</div> +</div> + +<p>ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de +Lez-Breiz :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Treize combattants tombés sous ses coups !</p> +<p class="i2">L'insolent Lorgnez, le premier de tous.</p> +<p class="i2">Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,</p> +<p class="i2">Et se délassait à les regarder<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : A. Brizeux, <i>Histoires poétiques</i>.]</blockquote> + +<p>Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions +sa beauté pure, et cette noble jeune fille nous +apparaissait comme la figure idéale de la Bretagne des +anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques +et chantant d'héroïques morts.</p> + +<p>Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique : +à la fin du repas qui rassemble la famille, entre +dans la salle un ancien soldat, naguère vaillant serviteur +du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de +Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, +lui montre une place entre ses deux filles ; et le vieux +soldat, qui porte sur sa poitrine la croix qu'il a payée +du prix de ses blessures, s'asseoit à la table hospitalière +où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son +cÅ“ur. La tête droite, la physionomie grave, de cette +gravité que donne l'habitude de l'obéissance, le regard +calme et ferme, il se tient immobile et attentif, en cette +placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur +vie, se recueillent silencieux dans le souvenir des combats +éloignés.</p> + +<p>Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs +profonds, les étrangers l'interrogent, et le grenadier de +la vieille garde ouvre les pages depuis longtemps fermées +du livre de son passé. On se sent grandir à ces +récits de guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, +mais qui réveillent en nous les plus nobles sentiments : +l'amour de la patrie et de la gloire, le dévoûment et le +mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il +se trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, +des rues, des maisons, où les assiégés furent dignes de +leurs vainqueurs, la campagne de France, Champ-Aubert, +Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle +blessé au haut des airs. Il était du petit nombre +des soldats d'élite qui accompagnèrent l'Empereur à +l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et soucieux errer sur +la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la +France, fixant sur l'horizon son long regard, comme +s'il eût voulu passer par delà . Et quelques jours après +c'était le départ, et la marche rapide à travers la +France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course, +entraînant avec elle les volontés et les cÅ“urs, puis +courant vers le nord heurter les nations, et se dissipant +et s'évanouissant enfin aux coups de la foudre.</p> + +<p>Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts +d'un héros qui combat le monde et ce désastre +sans retour, lorsque ses lèvres se fermaient, le vieux +soldat demeurait accablé et morne ; les yeux baissés, +il écoutait comme les derniers bruits de la bataille, +la rumeur lointaine d'une armée qui fuit dans +les ombres.</p> + +<p>Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte +affectueuse : Marc Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers ; +un jour, quinze ans aujourd'hui se sont passés,</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Je te dis : d'un projet je sens la noble envie :</p> +<p class="i2">Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie ?</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Une larme brilla dans ton Å“il expressif,</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Et ton front devint fier comme un jour de combat.</p> +<p class="i2">Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,</p> +<p class="i2">D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.</p> +<p class="i2">Le matin, le clairon annonçait le réveil ;</p> +<p class="i2">Je te vois, devançant le lever du soleil,</p> +<p class="i2">Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,</p> +<p class="i2">Et par des chants pieux ranimer leur courage.</p> +<p class="i2">La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,</p> +<p class="i2">Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,</p> +<p class="i2">Le mien était d'ouvrir à ces intelligences</p> +<p class="i2">Les régions de l'âme et des humbles sciences ; </p> +<p class="i2">Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,</p> +<p class="i2">Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,</p> +<p class="i2">Retenant mieux que lui le sens de la parole,</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,</p> +<p class="i2">Que de fois je serrai ta main forte avec larmes !</p> +<p class="i2">Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : UNE VOIX DANS LA FOULE : <i>à Marc Jaffrain</i>.]</blockquote> + +<p>Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui <i>au +signal du travail a saisi la charrue</i>, la <i>terre fécondée</i> +par les sueurs, la pensée marchant <i>dans des sentiers +nouveaux</i>, les <i>biens réparateurs</i> répandus <i>par la +grâce d'en haut</i>, l'Å“uvre enfin, <i>complète et bénie</i>,</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui !</p> +</div> +</div> + +<p>Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une +langue harmonieuse, ces quinze ans de travaux, de vive +ardeur et de dévoûment, un naïf sourire éclairait le +front du vieux soldat ; il se réjouissait de ce bien qu'il +avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, +aux âmes noblement douées, il avait déjà oublié.</p> + +<p>Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, +a une grandeur solennelle : c'est la mer, la +mer immense, <i>barrant et nivelant l'horizon sous sa +ligne sombre</i>, comme dit le poëte<span class="noteref">[1]</span> ; à de certaines +heures, après qu'elle s'est retirée à une longue distance, +en laissant nue sa grève de sable fin où se dessinent +mille méandres, elle revient précipitée, grandissant +à chaque pas, envahissant en peu d'instants le +vaste espace lentement délaissé. Alors le père : Allons, +à cheval ! à cheval !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Amédée Pommier.]</blockquote> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans !</p> +</div> +</div> + +<p>en avant dans la mer ! Vis-à -vis de ces flots qui s'avancent +d'un irrésistible mouvement, l'homme a comme +un désir sauvage de lutter avec eux ; un fier instinct le +pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux éléments +sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu +par la brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont +au-devant de la masse d'eau vivante et profonde, et un +cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même !</p> +<p class="i2">La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,</p> +<p class="i2">Fait naître sur ta joue un reflet de corail,</p> +<p class="i2">Quand tu t'émeus de ce baptême<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : A. du Clésieux, <i>Promenade</i>.]</blockquote> + +<p>Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la +nature, vie de la famille et du travail qui garde comme +un souvenir des scènes de la Bible et d'Homère, ou +mieux encore de l'existence indépendante des nobles +Bretons des premiers siècles, bardes, agriculteurs et +guerriers. C'est la vraie vie de l'homme, simple et +fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps déjà , +idéalisa en ces beaux vers :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">. . . . Sur un rocher, devant l'éternité,</p> +<p class="i2">Devant son grand miroir et son fidèle emblème,</p> +<p class="i2">Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,</p> +<p class="i2">Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,</p> +<p class="i2">A prier pour renaître, à finir de mourir,</p> +<p class="i2">A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,</p> +<p class="i2">A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume ;</p> +<p class="i2">Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour ; </p> +<p class="i2">Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,</p> +<p class="i2">Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie</p> +<p class="i2">Chantant sur une lyre !<span class="noteref">[1]</span> . . . . . .</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : Sainte-Beuve, <i>Pensées d'août, à Ach. du Clésieux</i>.]</blockquote> + +<p>Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte +vient à Paris ; il passe quelques soirs dans ce monde +des salons agité par tant de passions diverses, qui espère +si vite, qui désespère plus vite encore. Les +projets précipités, les Å“uvres commencées, les monuments +qui surgissent du sol, ces quartiers neufs qui +s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule toujours +empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, +cette vie ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs +confuses, passent devant lui comme un éblouissement. +Quelle mêlée, quels contrastes ! Bien et mal, +charité sincère et vanités de charité ; oubli de l'âme, +de l'éternité, et aspirations à la foi ; la même foule se +ruant aux théâtres pour y savourer les âpres émotions +des filles de marbre, et se pressant dans les temples, +suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses +vices secrets ; se rassasiant, en sa soif immodérée de +plaisir, de voluptés sans les goûter ; et presque au +même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un +poëte, se recueillant attentive, écoutant d'une oreille +délicate et charmée les accents inspirés qui réveillent +en elle les sublimes sentiments, longtemps assoupis, +jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse +une flamme comme d'un foyer immortel !</p> + +<p>Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au +bord de cette tempête de la vie sociale, plus émouvante +que la tempête des flots qui battent ses grèves, il s'anime, +son cÅ“ur bat vivement à ces vives impressions ; +et, parmi ces <i>voix de la foule</i>, lui aussi il jette sa voix, +cri énergique du <i>vates</i>, poëte et devin, essayant d'arrêter +cette foule qui court au hasard et qui prodigue +chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas +de fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise +où mugissent mille matériaux en fusion, ce qui +surgit à la surface, ce qui vole en l'air, ce qui fait +éclater les applaudissements ou est accueilli par les +huées. Et ce <i>Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, ni vice ni vertu</i><span class="noteref">[1]</span>, +le drame du +siècle, il en trace à grands traits une large fresque, +comme ce tableau de naufrage que le peintre antique +avait suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Titres des principales pièces du volume de poésies intitulé : <i>Une +voix dans la foule</i>.]</blockquote> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">De toutes les cités ô cité souveraine,</p> +<p class="i2">Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> +<p class="i2">Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,</p> +<p class="i2">De sourds mugissements ou de vastes clameurs ?</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,</p> +<p class="i2">Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,</p> +<p class="i2">Animant les marteaux, la scie et les leviers,</p> +<p class="i2">Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers ;</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,</p> +<p class="i2">Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris</p> +<p class="i2">Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris !</p> +</div> +</div> + +<p>Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme +et de douleur, de désolation et de dédain, +d'admiration et de colère ; mais elle ne se confond pas +avec toutes les autres. Ces émotions profondes du +poëte, elles ne vibrent pas du même son que les émotions +de la multitude, elles ont un accent étrange, +inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre +au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte +est un chrétien agissant ; il possède ces vertus chrétiennes +qu'a ignorées le monde antique : il juge, il +condamne, mais il aime ; il s'émeut des douleurs de +l'humanité, de ses vices, de ses erreurs, il sait ce que +valent les <i>cÅ“urs souffrants</i>, les <i>coeurs aimés</i> ; d'une voix +douce et tendre il les encourage et les console ; il fait +briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et +des égarés, et il les entraîne après lui dans son aspiration +vers Dieu.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="VII"></a><br> +<h2>VII</h2> +<h2>La mer.</h2> +<h3>Brest. — Douarnenez. — Le bec du Raz. — Légende de la ville d'Is.</h3> +<br><br> + +<p>Nous aimons tous la mer ; tous, nous nous arrêtons +avec admiration devant sa plaine immense : nul qui, +la première fois, ne soit remué à son aspect ; nul qui +ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns +elle est une amie ; dès qu'ils y reviennent, +de loin ils se hâtent, comme on court vers un être +cher après son absence. En face de la mer, les âmes +tendres sont plus rêveuses, les esprits puissants plus +méditatifs, les plus insensibles même s'étonnent. Sur +un rocher, au bord des flots, les élégants et les futiles +du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient +et, des heures entières, immobiles, remplis d'idées +inexprimées, demeurent là , à la regarder.</p> + +<p>Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, +et la mer ? quel charme ont ces flots qui passent ? +quelle cause de cet universel attrait ? Est-ce son immensité ? +Le ciel aussi est immense, et il n'est donné +qu'aux Augustin de l'absorber dans sa contemplation +de la sérénité des cieux. Est-ce son uniformité ? Le +désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne +s'arrête pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, +c'est le mouvement, parce qu'il est l'image de l'action, +de ce que cherchent partout les hommes qui, lorsqu'ils +ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le +reflux emmène la mer, je la suis s'éloignant, je la suis +revenant ; je sais qu'elle ne manquera pas, je l'attends, +et, avec elle, le mouvement toujours le même, +toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard +s'arrête à un point obscur, à une voile qui s'enfonce +derrière la courbe de l'horizon ; mais, toujours je me +reprends à contempler ces flots qui se succèdent à +mes pieds, et dont pas un ne revient après qu'on +l'a vu.</p> + +<p>Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, +l'avenir ; là est la vraie vie immuable, éternelle, et +qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce regard +que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste +de l'âme qui se porte vers l'idéal ; et il ne dure pas, +c'est un éclair. Mais le mal qui est en nous demeure, +la soif de l'infini ; et, enveloppés par le corps, ne pouvant +pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le +signe et l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en +rapproche le plus, la mer. La mer semble tenir sa vie +d'elle-même, elle nous fascine, et nous la regardons +avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette +contemplation tenace, nous allions saisir le secret +de la vie infinie, l'arrêter et la fixer.</p> + +<p>La Manche, resserrée entre la grande et la petite +Bretagne, est plus agitée que l'Océan ; ses vagues, pressées +et battant le rivage d'un mouvement plus violent +et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la +Bretagne comme le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins +variés : c'est une suite de criques, d'anses, de +baies creusées dans les terres, de caps et de promontoires +qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de +rochers nus semés sur la plaine azurée et que le flot +entoure d'une écume argentée. Telle est la côte qui +regarde l'Angleterre ; au point où le rivage fait un +coude et monte vers le nord pour former la presqu'île +de Normandie, la mer, au contraire, rase le bord +plutôt qu'elle ne le heurte ; sur quelques points même, +elle s'est retirée : autrefois elle brisait ses flots contre +les murs de Dol ; depuis des siècles elle s'est éloignée +jusqu'à près de trois lieues ; où jadis revenaient incessamment +les vagues qui ne s'épuisent pas, s'étend une +longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer +dont elle est la suite et le prolongement sans transition, +on dirait que la terre a bu toute l'eau ; et elle est +devenue fraîche, fertile, richement cultivée, semée de +milliers de beaux arbres.</p> + +<p>Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, +a laissé une marque de la souveraineté qu'elle a eue +sur cette terre. Au milieu de la plaine s'élève, à plusieurs +centaines de pieds, un amas de rochers escarpés +du côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant +les traces des tempêtes qui les ont âprement taillés : +on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut sur ce sol +nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante +qui ressemble à un jardin, ce monceau de +rocs est encore une île.</p> + +<p>De son sommet on embrasse une vaste étendue : +devant soi la baie de Cancale tout entière, à gauche +la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite celle +de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer +même, tour à tour île et presqu'île, le mont Saint-Michel, +bâti sur les rochers et s'élançant en pointe +comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une +forteresse ; le Mont-Dol, au contraire, est un lieu de +prière et de secours. Sur le point le plus élevé, les +Bretons ont élevé une statue de la Vierge ; de fort loin +en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme +blanche. De cet écueil où jadis se brisaient les navires, +aujourd'hui la Vierge clémente dirige les matelots +et leur indique la route du port.</p> + +<p>A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère +en face de l'Atlantique, elle est largement et profondément +ouverte : là , l'Océan a toute sa puissance, rien +ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de +l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble +se détacher en avant pour leur résister. Ainsi qu'un +fort de granit, le Finistère a devant lui une armée qui +l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues innombrables, +lutte de la force immobile contre l'action +qui ne se repose pas. En ce combat qui dure depuis +des siècles, la terre, si rude qu'elle soit, a été vaincue : +l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, +pied à pied, gagne un peu chaque jour ; il sape, il +ronge, il mine ; il s'insinue patiemment par les plus +faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il perce +des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades +sous lesquelles il passe comme un triomphateur, en +élevant sa rumeur qui ressemble à celle d'un peuple ; +là , il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores +dont il heurte le fond d'un coup sourd de ses +lames, comme un bélier qui bat une muraille. Tels le +<i>Trou du Diable</i> et les <i>Grottes de Morgatte</i>, dans la presqu'île +de Crozon, que la mer a taillées largement dans +le roc.</p> + +<p>Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, +la mer ramasse toutes ses forces, hérisse son dos de +vagues et se précipite contre la terre d'un élan si +violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les +remparts de granit ; l'enceinte est entamée, la brèche +est ouverte, une vaste étendue s'efface sous les flots. +L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en cette +place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de +la terre, il ne reste çà et là que quelques rochers +isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, Houat, HÅ“dic, etc.), +bastions séparés du corps de la place, perdus au milieu +de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.</p> + +<p>C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la +presqu'île les grandes baies de Brest, de Douarnenez +et d'Audierne.</p> + +<p>A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue +de terre, mais, s'élançant par cette passe étroite (le +Goulet), elle a étendu sa nappe profonde jusque bien +avant dans les terres et a formé cette rade immense +où eussent manÅ“uvré à l'aise les trois mille vaisseaux +de Xerxès, abri sûr, préparé de longue main pour les +flottes, et où le génie de Richelieu fonda le plus puissant +arsenal de la France.</p> + +<p>Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première +fois, était rempli de vaisseaux qui revenaient de +Crimée, et avaient fait la campagne de Sébastopol et de +la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, +des boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, +ramassés sur les champs de bataille. Dans les conversations +des marins et des soldats, à chaque instant retentissaient +les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la +Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués +par ceux qui avaient fait cette histoire, donnaient au +discours un air héroïque ; il semblait entendre des +éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait +des noms immortels : <i>Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, +Jean-Bart, Duquesne, la Reine Blanche, Louis XIV</i> ; çà +et là se dressaient muettes les canonnières formidables : +la canonnière, une masse sombre, large de proue et +de poupe, épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec +un court et gros tuyau au milieu ; elle marche, pas un +homme n'apparaît sur le pont, elle semble voguer seule +par sa propre impulsion ; on dirait un monstre, un de +ces grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de +la mer. En face des murailles ennemies elle s'arrête ; +tout à coup, de ses sabords jaillissent des boulets énormes +dans un nuage de fumée ; elle frémit et résonne +avec un bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi +étonné qui l'examinait curieusement, aux entailles +qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une machine +de guerre<span class="noteref">[1]</span>. A son tour, il riposte, mais sur la carapace +de fer les boulets ricochent et vont tomber dans les +flots ; la plus lourde bombe imprime à peine une trace +à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un vaisseau +de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent +les conteurs de combats de géants ; elle vomit le feu, +les génies qui le lancent sont invisibles.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières pour +des <i>chalands</i>, gros bateaux de transport.]</blockquote> + +<p>Tout ce port était animé d'un mouvement puissant +et fort, comme un corps robuste où la vie ne s'arrête +pas. Entre les grands navires, par d'étroites passes et +de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques +de toute forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière +aux avirons flexibles, volant rapide comme un +oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, que +vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur +leurs longues rames, se baissant et se relevant d'un +mouvement uniforme, font avancer péniblement. Le +long du quai, des bandes de forçats halaient des barques +que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière : +une corde passée sur l'épaule, penchés à la file, ils allaient +d'un pas lent et lourd, sans hâte, sans ardeur. +Pourquoi s'efforcer ? mollesse et ardeur sont également +indifférents ; pourquoi se hâter ? le temps pour eux ne +marche ni plus ni moins vite, ils ont devant eux l'éternité. +Tandis que ces hommes avilis passaient près de +nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée +sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées +de rides basses, à l'Å“il terne, à la bouche déformée, +physionomies sinistres ou abruties ; en entendant le +chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne +le cliquetis lugubre des chaînes, une horreur +secrète nous serrait le cÅ“ur, nous détournions les yeux +et nous nous écartions de ce spectacle terrible ; et eux, +nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, +enflammés d'envie, de désirs féroces et d'une +haine furieuse contre ces heureux de la société dont ils +étaient séparés comme des damnés.</p> + +<p>Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions +et le matériel de guerre, les canons de toute grandeur, +rangés en lignes rigides, et allongeant leurs cous noirs +et lustrés, depuis les légères pièces de campagne jusqu'aux +lancastres dont la gueule engloutirait le corps +d'un homme, les boulets entassés en piles régulières, +les bombes monstrueuses que deux hommes portent +avec peine, et les ancres colossales qui dressent à +quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit +le poids énorme écrit sur leurs tiges : <i>huit mille livres, +dix mille livres</i> ; et les grands câbles de fer couchés +au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à +l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses +vagues, casse comme un fil de soie en ses heures de +colère ; et, tout le long du port, les magasins, les hôpitaux, +les casernes, les ateliers où les masses de fer +sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous +les marteaux pesants, s'allongent en longues bandes +que manient, enroulent et tordent les forgerons demi-nus, +haletants, et passant comme des spectres aux +lueurs d'un brasier étincelant.</p> + +<p>Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce +dans les terres, au milieu de ce formidable +appareil de guerre, entre les magasins aux hautes murailles, +aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts +pressés, qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît +Paris et son prodigieux labeur, les révolutions de +ses quartiers brusquement coupés en larges trouées ; +qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines +de l'industrie remuant leurs longs leviers et +tournant leurs grandes roues qui broyaient en mille +sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore +et est comme épouvanté de cette active puissance +de l'homme, de cette ardeur incessante, acharnée à +accumuler les moyens de destruction et les machines +de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée +en des remparts de granit et où s'entassent sans +relâche les engins de fer depuis deux cents ans.</p> + +<p>Tel était Sébastopol ! nous disaient les marins : sa +rade, se prolongeant dans les terres, pouvait aussi contenir +toute une flotte, son port était aussi vaste que +Brest ; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient +aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. +En quelques jours, toute cette force a été anéantie : les +assises de roc des bassins ont été brisées et précipitées +dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, ont +sauté en l'air ; ces longues rangées de constructions +massives, casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest +que vous voyez, supposez-le secoué en ses fondements +par les mains de Titans souterrains, arraché de sa base, +et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond +en comble, <i>foulés aux pieds comme la moisson dans +l'aire</i><span class="noteref">[1]</span>, voilà Sébastopol aujourd'hui : des blocs de +granit entassés et laissés là pêle-mêle par la tempête +de la guerre !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Isaïe, XXI, 10.]</blockquote> + +<p>La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, +en face même de l'Océan ; de l'autre côté de la +presqu'île, la mer a déchiré et emporté une longue +bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui +regarde le golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, +battue à la fois des vents de l'ouest et du sud, est inhospitalière +aux matelots ; mais, comme s'il eût voulu +diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, +entre la rade de Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur +a préparé une autre retraite, la baie de Douarnenez, +aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un +accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un +goulet étroit, afin de garder les vaisseaux de guerre ; +la baie de Douarnenez s'ouvre par une large passe, on +y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au +commerce, aux petits navires et aux bateaux ; arrondissant +en un vaste demi-cercle sa courbe grandiose, +c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. Trois ou +quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans +ces petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs +aux aguets prêt à s'élancer dès qu'une proie est +signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant vite, chargé de +butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.</p> + +<p>Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des +sardines à presque toute la France. Comme les villes +de bains, il a deux physionomies ; il y a le Douarnenez +d'hiver et celui d'été : l'hiver, c'est un bourg de quinze +cents habitants ; l'été, pendant la saison de la pêche, +c'est une ville de dix mille âmes. Veut-on avoir une +idée de cette pêche : qu'on sache que Douarnenez et les +trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses +côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent +sur aucune carte), emploient à la pêche de la sardine +plus de huit cent cinquante barques, et que chaque +barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque +jour de quinze à vingt-cinq mille sardines : la pêche +durant quatre mois, que l'on calcule quelles brèches +ces huit cent cinquante barques ouvrent dans l'incommensurable +armée qui, tous les ans, vient invariablement +s'engouffrer dans la baie ; et pourtant, malgré ses +pertes sans nombre, cette armée, continuant sa marche, +est encore pour les côtes plus éloignées une mine féconde, +les marins du golfe de Gascogne puisent encore +à pleins filets dans ses rangs inépuisables ; et chaque +été, en un ordre immuable, sans qu'aucune révolution +vienne à l'encontre, recommence le même mouvement +par le même chemin, et des millions de petits poissons +descendent en colonnes serrées le long des côtes, pour +servir de nourriture à l'homme indifférent devant ce +spectacle incessant de la providence de Dieu !</p> + +<p>Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs +petits mâts, et, tendant leurs voiles au vent, elles partent +ensemble, sous le clair soleil, comme une volée +d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute +couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la +mer bleue. Puis la svelte escadrille s'avance de plus en +plus vers la haute mer, et le dernier petit point blanc +disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville silencieuse +semble déserte : la pêche sera-t-elle bonne ? un orage +ne se lèvera-t-il pas ? Mais le soleil s'abaisse, et les +voiles reparaissent au loin, fendant l'onde plus lentement +sous leur charge lourde : la ville alors se réveille, +les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent, +le mouvement est général ; les femmes, avec +leurs paniers, se hâtent, descendant au port, et dès que +la flotille, s'alignant en rangs pressés, touche le rivage, +elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si +elles les prenaient à l'abordage : un va-et-vient rapide +s'établit aussitôt des barques au rivage, on entasse le +poisson dans les paniers, on s'appelle et on crie, les +prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes +et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée ; +en un clin d'Å“il une illumination s'improvise, des +milliers d'étincelles s'agitent sur les vagues mouvantes, +et l'on voit les jeunes filles aux jupes retroussées, le +panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche +étroite et frêle, comme des ombres.</p> + +<p>Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, +la terre, resserrée entre deux baies, s'allonge comme +un grand fer de lance vers l'Océan : c'est, avec la côte +de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le +<i>bec du Raz</i> : à mesure que l'on avance, les collines +diminuent de hauteur, le sol s'abaisse, et tout, avec +le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à peine hautes +d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus +des vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent +qu'à quelques pieds au-dessus des toits. Des champs +de sarrasin, où il y a plus de pierres que de terre, sont +entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans +ordre ; et ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs +lignes blanches, ressemblent à des milliers de tombes +d'un cimetière abandonné.</p> + +<p>Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau +sombre la plaine morne et déserte ; çà et là pointe une +croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des moutons +noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes ; +un cheval isolé tourne autour du pieu où il est attaché ; +de distance en distance apparaît debout un pâtre immobile ; +à son attitude, à sa forme vague qui se dessine +sur le ciel gris et que la perspective allonge, on +ne sait si c'est un être vivant ou quelque débris druidique ; +on est près de le prendre pour un menhir.</p> + +<p>Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même +les petits murs de pierres entassées : la lande partout, +des sables et des pierres, une terre arrondie en mamelons +qui montent et s'abaissent par grandes vagues, +comme la mer. Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit +tout à coup la mer, non plus seulement à droite +et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour +de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers +énormes s'avancent longuement parmi les flots, comme +si la terre voulait faire un pas de plus et poser son +pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur +cette mer nue, un navire perdu dans l'immensité.</p> + +<p>Encore quelques pas, vous voilà au bord : un tapage, +un bruit continu, une rumeur incessante, sourde et +déchirante à la fois, comme d'un canon qui gronderait +au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, +s'y déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par +l'autre, viennent frapper les rocs à pic du rivage, +leur donner l'assaut et monter contre leur muraille +impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques +remous, mugissant et grondant comme des lionnes +à demi domptées.</p> + +<p>Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, +poussé par cette curiosité infinie de l'homme qui tend +toujours plus avant, on les veut franchir. On escalade +leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs +assises penchantes. Et là , comme dans les montagnes, +en ces vastes solitudes de la mer, la distance trompe ; +on croyait n'avoir devant soi que quelques rocs ; ils +grandissent en approchant, le but recule à mesure +qu'on le croit toucher ; après ces rocs, d'autres encore. +Et, quand, montant, descendant, se baissant çà +et là pour cueillir <i>l'Å“illet de poëte</i>, petite fleur d'un +rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on +est parvenu à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant +à une aspérité de la pierre, on se penche au +bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête la +vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on +regarde cette onde vivante, sans se fatiguer, sans s'en +rassasier ; on est comme enivré de cette rumeur qui, +depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée +des Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme +alors, emplit l'âme d'une terreur secrète et d'une tristesse +solennelle.</p> + +<p>C'est là le bec du Raz : à cette masse de rocs que +battent les flots sans cesse irrités, et qui gît, étendue +comme le squelette d'un géant exhumé, finit la terre. +C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, +âpre, inculte, sol dur que percent à chaque pas les +rocs et les pierres, des côtes escarpées, la mer sauvage, +et à l'horizon, une île montant de la mer, l'île +de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient +séparés des hommes et ne communiquaient qu'avec +le ciel.</p> + +<p>Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect +désolé : la baie de Douarnenez est une des conquêtes +de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, de tout +temps, été considérés par les peuples comme des +effets de la colère de Dieu, la punition des crimes de +leurs pères. La science qui examine ces rocs et ces +rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer +les révolutions de la terre par quelque mouvement +naturel. Quand quelques hommes, échappés aux lames +rapides, plus rapides que les plus vites coursiers, reviennent +après la tempête et interrogent d'un pas hésitant +le sol bouleversé, ils trouvent, à la place des +lieux qu'ils cherchaient la mer, la mer qui étend au +loin sa plaine sans fin et sans fond ; où était une ville, +les flots ; la vague maintenant apaisée, comme dans +les vers du poëte, baise amoureusement le rivage, et +sous cette eau étincelant au soleil, rien de ce qui est +englouti ne paraît.</p> + +<p>Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans +les cÅ“urs ; ils se disent que ce peuple, emporté tout +d'un coup et sans rémission, n'a pu être frappé sans +l'avoir mérité : les actions du passé se lèvent devant +eux, et des fantômes paraissent dans l'air, montrant +du doigt l'abîme. Alors, on se rappelle le mot de l'antique +vieillard : que Dieu punit les peuples des crimes +de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à +leurs enfants, et ceux-ci le répètent aux générations +qui suivent, et ainsi se perpétue la tradition vivante, +immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la +cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, +qui change sans cesse ses systèmes.</p> + +<p>Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie +de Douarnenez. Ici (en quel lieu précis, les savants +l'ignorent, mais le peuple le sait), existait, il y a quinze +siècles, au temps déjà du christianisme, une ville +riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait +d'un nom de forme hiéroglyphique, IS. Face à +face de la mer, Is n'était séparé des vagues toujours +menaçantes que par une digue élevée dont les écluses +se fermaient par une porte unique, et le roi avait +une clef d'argent pour ouvrir cette porte, quand il en +était besoin. Le roi de ce temps-là , Gradlon, était +sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un +saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au +sien, comme un talisman ; mais la fille de Gradlon, +Dahut, était de la race des Messalines ; elle <i>avait pris +pour ses pages les sept péchés capitaux</i>, et, comme +Marguerite de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, +sur les rochers dominant les flots. Là , elle se faisait +amener, chaque nuit, des amants masqués ; ses voluptés +étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du +plaisir au milieu des rugissements des tempêtes : au +matin, un ressort du masque subitement pressé brisait +les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps +était précipité dans un gouffre.</p> + +<p>Mais un jour, Dieu la frappa de démence : lasse de +posséder de faciles voluptés, elle voulut, ainsi que +Néron, jouir d'un spectacle inattendu, d'une cité tout +entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse +du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança +sur la ville : elle déroba au roi son père la clef d'argent +de la porte des écluses, et elle l'ouvrit à l'Océan ; +l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle +eut, sans doute, pendant quelques instants devant +elle un de ces tableaux de maisons croulantes, +de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres +sans nombre, que rêvent certains hommes, +mélange de sauvagerie et de civilisation, qui artistes +en leurs féroces instincts, se donnent, une fois dans +leur vie, la joie de contempler de <i>sublimes horreurs !</i> +mais, quand elle se fut rassasiée des tortures de toutes +ces victimes, de cette ville sombrant comme un vaisseau, +à son tour elle eut peur ; le flot grandissant roulait +vers elle ; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable +qui tout à coup sent les griffes du châtiment, ce +cri qui venge en un seul instant l'humanité et atteste la +justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son père, +l'entendit ; sur un cheval rapide, il accourut au secours +de sa fille, l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant +bride aussitôt, reprit sur une langue étroite de +terre, entre les flots montant toujours, sa course précipitée. +Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait +Gradlon de ses mains crispées, elle entendit +dans les airs une voix surnaturelle qui disait à son +père : « Si tu te veux sauver, lâche ce démon ! jette-le +aux flots qui le demandent ! » C'était comme le <i>CÅ“ur +mort qui bat</i>, dans la fiction du poëte, le remords qui +appelait lui-même le châtiment ; et alors éperdue, jetant +derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, +elle fut fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit +tout grands ses bras, elle tomba en arrière, et, comme +une bête féroce affamée, le flot bondissant la dévora.</p> + +<p>L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa +proie, arrêta subitement sa course, ses vagues soulevées +s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au delà du +lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.</p> + +<p>De la ville d'Is, il ne resta rien ; où s'élevaient ses +tours et bien par delà , s'étendit la mer profonde, la +baie de Douarnenez, que, semblable à une dent de fer +mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps +à la mer basse, apparurent sur la plage humide de +grands débris, de larges quartiers de pierres chargées +de sculptures étranges, et de signes écrits en une +langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses +rudes secousses emmena ces ruines éparses au fond +de ses abîmes, et la plage déserte ne fut plus qu'une +surface de sable uni.</p> + +<p>Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la +haute mer, en retirant son ancre, la sent heurter des +pierres sous les flots, et, retenant le câble tendu, il +s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un +pan de muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. +Elle est là , au fond des flots, à jamais perdue, et +l'Å“il de l'homme ne la verra plus. Puis, à la nuit, +quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc +retentissant des vagues qui se combattent au bec du +Raz, il entend dans l'ombre des clameurs désolées et +de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés +des amants d'une nuit de Dahut.</p> + +<p>Là -bas, un courant terrible entraîne les navires, +les lance contre les écueils, les brise dans les nuits +sombres, et la mer rejette les cadavres sur le rivage. +Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, +en faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, +qui s'appelle d'un nom sinistre, <i>baie des Trépassés</i>, +de ce chaos de rocs où la mer s'engouffre en +des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'<i>Enfer</i>.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="VIII"></a><br> +<h2>VIII</h2> +<h2>Saint-Florent.</h2> +<h3>Monument de Bonchamp. — Passage de la Loire. — L'abbaye.</h3> +<br><br> + + +<p>La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux +rives largement écartées, aplaties, à travers de vertes +îles ; à mi-chemin, elle fait un coude, et l'on se +trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la +croupe s'étale arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses +dernières branches, comme un gros bouquet de feuillage ; +au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne +se détache dans l'air ; c'est Saint-Florent.</p> + +<p>C'était un jour d'été ; assis sur le penchant de ce coteau +vert, je voyais la vaste campagne parsemée de +clochers et de maisons, vivante et retentissante de +bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement +au ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les +grandes villes les barques, aux voiles déployées ; à +l'horizon, non loin d'Angers, la ville noire, éclataient +les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent +que visitent les princes ; de l'autre côté, apparaissait +le bourg de Mauves qui, par sa prairie, touche à +Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur les îles de +sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses +fréquents caprices, de petits enfants, aux jambes +nues, couraient près de leurs bÅ“ufs qui rongeaient +les basses feuilles des saules du bord ; dans l'herbe, +chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient +du milieu des branches. La terre, calme en son +immobilité qui respire, semblait livrer à l'homme son +domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la +joie.</p> + +<p>Oui, aujourd'hui, c'était la paix ; mais, dans le +passé, tout ce qui m'environnait ne rappelait que +luttes, combats, destruction. Les murs que je touchais, +les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île +étendue à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été +le théâtre de scènes incessantes de carnage : Romains +et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et Français, +républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, +perdu, reconquis, couvert de ruines, de sang et de +morts cette terre riche et féconde. Cette île au milieu +du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire de pirates +normands ; elle s'appelle l'<i>île Batailleuse</i> ; sur cette +esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait +un château-fort, d'où un baron avide rançonnait les +barques au passage. A l'autre bord, un autre château, +nommé la Madeleine, surveillait de son côté la +Loire. Entre les deux seigneurs, la guerre était permanente : +Angevins de Saint-Florent et Bretons de la +Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve, +et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent +par être domptés ; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité +de l'esplanade qui s'avance comme un haut +promontoire au-dessus du fleuve ; cette pointe de terre +s'appelle encore la <i>Bretagne</i> ; tout à l'entour c'était +l'Anjou, ce petit coin seul était la Bretagne ; les vainqueurs +ont perpétué leur triomphe en ce qui demeure +le plus d'un peuple, le nom et la langue.</p> + +<p>Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants +souvenirs : ce bourg que l'on aperçoit en face +est la Meilleraye où Bonchamp expira ; cet autre, Varade +où il fut enterré ; dans celui-ci, à Saint-Florent +même, il fit grâce aux prisonniers républicains, et on +lui a érigé un tombeau ; c'est ici que les Vendéens +vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le premier +coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans +sa chaumière : c'est comme le résumé des guerres de +la Vendée.</p> + +<p>Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, +pour la levée de trois cent mille hommes. +Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au +haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons +à cordon de cuir à la main, étaient réunis en groupes +nombreux et agités. Leurs pères leur avaient dit qu'en +devenant soldats de la république, ils serviraient les +ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus +à ne pas partir, mais la plupart ne savaient ce +qu'ils avaient à faire ; seulement, quelques-uns, venus +avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons +voisines et attendaient. De son côté, le commandant +républicain avait fait traîner jusque-là une pièce de +canon qui, braquée sous une grande porte, menaçait +la place et les rues.</p> + +<p>On commence l'appel des conscrits ; pas un ne se +présente ; l'ordre est donné de saisir les réfractaires ; +les gendarmes sont accueillis par une huée générale ; +les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les +bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe +somme alors la foule d'évacuer la place ; la foule, menaçante, +demeure immobile ; il commande le feu, les +paysans s'enfuient de tous côtés ; en un clin d'Å“il, la +place fut déserte ; personne n'avait été tué.</p> + +<p>Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond +de la place, des angles des rues, part une fusillade +nourrie ; la troupe surprise et découverte se trouble ; +les paysans reviennent, les plus braves s'élancent sur +la pièce avant qu'elle tire de nouveau ; les soldats se +sauvent, le canon est pris.</p> + +<p>Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, +sonnant le tocsin, jetaient aux mille échos du Bocage, +de la Loire à la Plaine, et de Saumur à la mer, +le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière +était debout, debout pour son roi, et bien plus encore +pour son culte et son Dieu, pour ces croyances intimes +et profondes, vraie vie de l'homme, force et +vertu du foyer domestique, pour la guerre sacrée, +selon le mot antique : <i>Pro aris et focis</i>. Voilà la raison +de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a +appelé un <i>peuple de géants</i> ; il est tombé sous le nombre, +il n'a pas été vaincu ; sa cause a triomphé : la +religion qu'il avait défendue sur les champs de bataille +de la Vendée.</p> + +<p>Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, +dans la vaste plaine, cette foule confuse, paysans, +femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec les chevaux, +les canons, les chariots, cent mille êtres humains +se hâtant, se pressant aux bords du fleuve ; ces +barques chargées allant et venant d'une rive à l'autre ; +ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, galopant +et donnant des ordres ; dans une voiture traînée +à petits pas, Lescure blessé à mort ? Entendez-vous +les cris, les mouvements confus, le bruit du canon +lointain ?</p> + +<p>Huit mois se sont écoulés ; après avoir défait six +armées, pris Thouars, Saumur, Angers, battu Kléber +et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé enfin, +dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la +patrie, et, comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, +aspirant à l'autre bord, pour y prolonger sa lutte et +sa vie.</p> + +<p>Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, +au bas de la ville, Bonchamp était étendu et +près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient de +leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, +que si peu de mois venaient de rendre immortel, attendait +en priant l'heure de l'éternel repos.</p> + +<p>Au même moment, cinq mille prisonniers républicains +étaient entassés dans un ancien couvent, en face +de plusieurs canons chargés à mitraille.</p> + +<p>La masse du peuple avait franchi le fleuve ; il ne +restait plus au delà que quelques milliers d'hommes ; +la question alors s'éleva : que faire des prisonniers, +bouches inutiles et ennemies ? On ne pouvait les garder ; +il y avait péril à les relâcher. Une proposition alors est +jetée dans la foule, une de ces propositions violentes +qui se font jour dans les temps de crise, qui n'appartiennent +à personne, et que tout le monde accepte : +Il faut s'en défaire ! il faut les fusiller ! Le mot +vole et bientôt devient un cri général, la volonté du +peuple.</p> + +<p>Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les +officiers s'en entretenaient ; il ne s'agissait plus que +de désigner l'heure. Bonchamp alors, les entendant, +se souleva de son lit avec effort ; il fit signe à quelques-uns +des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait +la souffrance : « Mes amis, j'ai une prière à +vous adresser ; c'est sans doute la dernière, mais, avant +que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée : je demande +qu'on ne tue pas les prisonniers. »</p> + +<p>C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a +représenté<span class="noteref">[1]</span> : le voici, ce généreux homme, tel qu'il +dut être, se dressant à demi, le corps ouvert par la +blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, +le regard comme éclairé, déjà presque hors du +monde, et cherchant à se dérober un instant encore à +la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa +bouche entr'ouverte, va s'échapper !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le monument de Bonchamp est dans le chÅ“ur de l'église de Saint-Florent.]</blockquote> + +<p>Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par +cet irrésistible choc des grandes pensées qui toujours +entraînent les hommes, preuve sublime qu'ils ont une +âme : Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce ! grâce ! +Et ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux +prisonniers. La Rochejaquelein, le premier, monte en +courant la rue raboteuse, arrive à la porte du couvent, +et, l'ouvrant toute grande : Laissez-les aller, s'écrie-t-il, +grâce ! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne !</p> + +<p>Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant +à travers la foule qui s'écarte, se dispersent dans +la campagne, par toutes les routes, jusqu'à perte de +vue du bourg ; en quelques instants tous avaient disparu ; +il n'en resta pas un à Saint-Florent.</p> + +<p>Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, +que ces prisonniers, à peine sauvés, aient tiré +presque aussitôt sur leurs libérateurs. Seulement, et +c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, à la fin +du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, +où elle espérait trouver encore les Vendéens : le +représentant Choudieu, qui marchait en tête avec une +escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un des +principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens ; +on lui apprit que tous avaient franchi le fleuve. — Mais +leur artillerie ? demanda-t-il. — Ils n'ont pu +l'emmener ; ils en ont laissé ici une grande partie. — Où +sont les canons ? dit-il vivement ; quelqu'un peut-il +m'y conduire ? — Moi, je vais vous y mener ! s'écria +un jeune garçon de douze ans, en se présentant. Choudieu +saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa botte, et +le mit en selle devant lui ; puis, suivi de ses cavaliers, +il arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les +Vendéens, soit hâte, soit ignorance, ne les avaient pas +encloués. Le représentant, alors, de ce lieu élevé, +aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple vendéen, +encore haletante, fuyant à travers les ombres +qui s'abaissaient : Nous ne les atteindrons pas, dit-il, +mais, du moins, informons-les de notre présence. Il fit +mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces +sur Varade ; cinq ou six boulets franchirent le fleuve +et vinrent mourir inoffensifs sur le sable.</p> + +<p>Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon +qui, jadis, dans l'impatiente ardeur de son âge, avait +guidé Choudieu ; et, en rappelant ces détails qui réhabilitaient +le parti contraire, cet homme, cÅ“ur franc +et loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester +qu'un crime de plus n'avait pas souillé ces luttes fratricides.</p> + +<p>J'étais à la place même où avaient été pointés les +canons de Choudieu ; là s'élève aujourd'hui la colonne +commémorative de Bonchamp, et, à côté, le couvent, +jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison +aux républicains. Et ce couvent, car il semble que +ce petit bourg, sur les confins de la Bretagne et de la +Vendée, ait été le rendez-vous d'événements extraordinaires, +il a été incendié, non par les républicains, +comme on le pourrait croire, mais par un Vendéen. +Son nom était Poitevin, mais on l'appelait <i>Chante-en-Hiver</i> : +ainsi que les peuples primitifs des forêts américaines, +ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur +langue pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la +guerre, le soldat de Bonchamp revint à Saint-Florent +et qu'il revit ce couvent où, enfant, il avait prié Dieu, +et dont les républicains avaient fait une caserne, dans +sa foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la +ville, chargea sur son épaule deux bottes de paille, et +les jeta tout enflammées dans le couvent : le feu gagna +aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé +de flammes. Les habitants du bourg accoururent ; +debout sur un pan de mur à demi écroulé, Chante-en-Hiver +suivait les progrès de l'incendie ; il arrêta ceux +qui voulaient l'éteindre : Non ! non ! dit-il ; ne faut-il +pas que la maison de Dieu soit purifiée des bleus ? Et la +foule immobile laissa l'incendie dévorer le couvent.</p> + +<p>Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en +vain à déchiffrer l'inscription qui y était gravée ; les +plaques de marbre de la base ont été brisées en 1832 +par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est +l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements +qui emportent ce siècle justement appelé le +siècle des révolutions, que, dans ses tours et retours, +il efface aujourd'hui les Å“uvres d'hier et n'en laisse que +des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux +chefs vendéens comme des monuments de l'antique +Grèce ; ces événements, dont il reste encore des témoins, +ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés, +marqués que par des débris.</p> + +<p>Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un +autre monument a été mutilé, la statue de Cathelineau, +que les Vendéens lui avaient érigée en face de sa +maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, +ce paysan que ses vertus, autant que son courage, +avaient élevé au premier rang. Il y avait parmi +les capitaines vendéens des gentilshommes de haute +naissance, de savants officiers ; lorsqu'ils voulurent +nommer un général en chef, ils élurent Cathelineau. +C'est qu'il possédait les qualités par lesquelles les +hommes sont partout dominés : la fermeté calme, qui +est le plus grand signe de la force, le sens droit et la +netteté de vue dans le conseil, l'enthousiasme dans la +bataille ; sa modestie et sa candeur le faisaient aimer, +sa piété et sa vie sans tache, respecter ; il semblait que +Dieu marchait avec un tel homme ; on l'appelait le +<i>saint de l'Anjou</i>. Quand il eut expiré, un vieillard parut +sur le seuil de la maison, et dit ces simples mots à la +foule agenouillée : « Le bon général a rendu son âme +à qui la lui avait donnée pour venger sa gloire, » oraison +funèbre qui embrasse, dans sa brièveté, le génie +du héros, la croyance du chrétien, et le but sublime +où il tendait.</p> + +<p>Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête +devant la maison de Cathelineau, devenue une auberge ; +on lui montre le four où le Vendéen cuisait son pain, +sa chambre transformée en écurie ; vis-à -vis, une petite +place triangulaire est jonchée de débris ; là était le +monument : la statue gît dans l'humble cimetière de la +paroisse.</p> + +<p>De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie +relevées : à Saint-Florent, le couvent a été restauré ; +dans la maison même où il a expiré, un tombeau a été +érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une statue, +copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent +côte à côte Bonchamp et Cathelineau, le général paysan +près du général gentilhomme. Ces restaurations ne sont +pas dues aux retours des partis, mais à la religion : +dans le couvent on a établi une école de Frères ; la +maison, où est placé le tombeau, est devenue la chapelle +d'une école de SÅ“urs : une sainte femme, un généreux +et noble Vendéen<span class="noteref">[1]</span>, ont réparé ces ruines pour +les consacrer à des Å“uvres pieuses : c'est le vrai sentiment +de la Vendée. Ainsi, tout est à sa place : cette +auberge, établie dans une demeure héroïque, cette +statue brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette +chapelle qui protège la tombe de Cathelineau, autant +de traits qui marquent le caractère de ce siècle, l'industrie +triomphante, la vieille royauté renversée, et la +religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, +et seule gardienne des généreux souvenirs.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]</blockquote> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="IX"></a> +<h2>IX</h2> +<h2>Les vieilles villes. — Les vieilles maisons.</h2> +<h3>Dol. — Dinan. — Morlaix. — Lannion. — Cesson.</h3> +<br><br> + + +<p>La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre +de marins : la position avancée de cette large presqu'île +dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne qui tient à +l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses +ports naturels, les nombreuses rivières qui descendent +du plateau central, et, comme les rayons d'un cercle, +aboutissent à la mer, ont été cause que, de tout temps, +la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les +Bretons furent marins et pêcheurs ; la force résistante +de l'Armorique était sur les côtes. C'est Vannes et +Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent contre César +la lutte la plus courageuse et la plus longue.</p> + +<p>Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la +Bretagne n'a pas changé. Le centre est morne, la circonférence +animée ; un moine comparait cette presqu'île +arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, +un chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour +et presque vide au milieu. La plupart des villes importantes +de Bretagne sont des ports, des ports situés +non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues +de l'Océan, sur de petites rivières navigables où le +flot porte les navires. Elles ont ainsi des villes du +centre les beaux arbres et la verte campagne, du port +de mer l'animation et le mouvement ; on y sent la +mer voisine sans la voir, son air âpre et fortifiant. Dans +quelques-unes (à Lézardrieux, à Lannion) les deux +rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger, +semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau +Monde, et sous lequel passent les navires aux longs +mâts : lorsque soufflent les grands vents de la mer, +ils agitent et soulèvent ce chemin aérien ; on le voit +monter et descendre d'un mouvement uniforme comme +une poitrine qui respire ; le piéton qui passe en chancelant +sur cette planche tendue dans l'air, la mer au-dessous +de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant +le signe de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre +au bout du pont, dans une petite chapelle, rendre +grâces à Dieu.</p> + +<p>La position de ces petites villes attire et plaît ; la +partie principale est bâtie le plus souvent sur une colline : +à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, apparaît tout +en haut la tour de l'église ; autour sont groupées les +maisons ; le port est au-dessous, la ville des marins +et des pêcheurs. Autrefois elles étaient fortifiées ; peu +à peu elles ont rasé leurs remparts, et les deux cités +se sont réunies. Quelques-unes cependant ont gardé +leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve +tout à coup devant une ligne de hautes murailles ; de +distance en distance saillissent de grosses tours renflées ; +une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre +béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore +remplis d'eau ; c'est véritablement une ville du XIVe siècle ; +on verrait se promener sur le rempart un homme +d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en +étonnerait pas.</p> + +<p>La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine +sèche, dénudée ; à peine, çà et là , quelques arbres rabougris +et rongés par le vent de la mer ; des plaques +d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés +réguliers, ce sont les marais salants ; partout ailleurs, +des monticules de sable. Ce coin de terre aride rappellerait +l'Afrique à un voyageur : la plaine sablonneuse et +brûlée, le désert ; les mulons de sel qui la jalonnent de +leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu ; les +paludiers vêtus de blanc qui galopent sur leurs petits +chevaux entre les lagunes, les Arabes au burnous de +laine, courant à travers le désert.</p> + +<p>Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans +l'éloignement, semble immobile, et sur laquelle glissent +les vaisseaux.</p> + +<p>Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, +avec un port sous ses grands murs. Du haut de ses +remparts, vous découvrez, tout en bas, une toute petite +rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, +de petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit +aussi, bordé de vieilles maisons pressées, et sur ce +quai (les jours de marché) des centaines de voitures et +de chariots entassés, et parmi ces chariots une fourmilière +blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, +criant, gesticulant, avec un bruit confus, une +sourde rumeur qui monte jusqu'à vous, tout cela au +fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un +entonnoir ; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots +et ces hommes sont si petits, que vous diriez d'un jeu +d'optique.</p> + +<p>Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville ; devant +vous s'ouvre une rue du XIVe siècle, presque intacte, +longue et tortueuse ; c'était la coutume du moyen âge : +avec les rues tortueuses on se préservait de la grande +chaleur et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez +les maisons du moyen âge par les gravures et les vieux +tableaux ; vous les retrouvez ici debout, habitées, +vivantes ; ces images sont la réalité. Oui, voilà , à droite +et à gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, +dressant les pointes de leurs pignons aigus ; voilà les +porches carrés à gros piliers de bois, les boutiques à +basse devanture ; ces porches ôtent une partie du jour +au rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage ; +au contraire, les marchands étalent leurs +denrées sous le porche et s'y tiennent eux-mêmes ; la +maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule +sous les porches, à travers les ballots, les caisses et les +paniers ; c'est à la fois la maison et la rue, un continuel +commerce des boutiquiers avec les passants. +Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine +séparés par des poutres étroites, les fenêtres à mille +compartiments, à petites vitres qui se touchent presque : +la maison en est toute éclairée, la lumière y entre de +tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée +de poutres croisées, enchevêtrées en losanges, +trèfles, triangles, rosaces, dans tous les sens ; et, sur +tous ces montants, supports et croisés, un débordement +de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination, +l'ornementation la plus fantastique.</p> + +<p>Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de +la Bretagne (il y en a quelques-unes du XIIe siècle), les +piliers des poutres sont couronnés de gros chapiteaux +carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié +homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, +un lion ailé aux pieds d'oiseau, un porc avec +des jambes d'homme ; toujours quelque invention propre +à récréer les yeux et à égayer les passants. Là , à +Tréguier, le décorateur c'est le maçon : sur la façade +recrépie, entre les poutres croisées, avec la pointe +de son marteau il a tracé mille petits dessins, étoiles, +soleils, arabesques, chiffres entrelacés ; de loin c'est +une façade blanche, de près c'est une guipure, une +broderie ; A Dinan, à Morlaix, à Saint-Brieuc c'est +le tour du sculpteur : toute poutre est tailladée, ciselée, +bosselée ; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure +antique ; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs +courent, le long de la frise, après un cerf qui +s'embarrasse dans les branches ; sur la poutre principale, +au milieu de la façade, s'étagent et montent, du +pavé jusqu'au toit, cinq ou six personnages en pied, un +chevalier armé de toutes pièces, casque en tête, la lance +à la main ; au-dessus, Hercule avec sa massue et chaussé +de grandes bottes ; plus haut, un saint Christophe colossal, +portant Jésus sur ses épaules ; aux angles des +rues, un être grotesque se penche et se détache de la +maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain +bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et +pointe sur vous ses petits yeux en ricanant ; ou, mieux +encore, un bonhomme, vêtu de l'habit breton, veste brodée, +gilets étagés et bariolés, chapeau à bords retroussés, +longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, +braies plissées à peine attachées aux reins, accroupi et +soufflant de ses joues bouffies dans le biniou dont la +panse s'épanouit entre ses bras : c'est la représentation +même de l'homme du pays, le type national ; il porte +le nom de la ville : à Vannes, c'est <i>Vannes et sa femme</i> ; +Nantes a <i>ses enfants Nantais</i> ; dans l'église de Mauron +il y a un pilier qu'on appelle le <i>Mauron</i> ; ici le bonhomme +se nomme <i>le Morlaix</i>.</p> + +<p>Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images +d'hommes, de monstres, d'animaux, partout, aux angles +des rues, presque à chaque maison, la niche consacrée, +la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et +l'enfant Jésus, habillée de beaux habits, toute peinte et +dorée, et couronnée de fleurs, entourée de petits cierges +et de lanternes qu'on allume aux jours de fête ; et +alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, +une illumination resplendissante et joyeuse. </p> + +<p>Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle +(la Bretagne a conservé sur les écriteaux de ses rues ce +vieux mot qu'emploie encore la Fontaine), vous débouchez +sur la place du Marché : à droite, à gauche, devant +vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, +rouges, brunes, vertes, bleues ; c'est un éblouissement, +et ces couleurs vives, variées, à côté l'une de l'autre, ne +sont pas criardes, ne choquent pas l'Å“il : les poutres +grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les lignes +blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout +cela se mêle ensemble, se confond en un harmonieux +ensemble ; le soleil s'est arrêté là et y a jeté un rayon +de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont +animées, on y sent circuler la vie.</p> + +<p>Oui, la vie : rien n'est plus vivant que cet aspect des +villes de Bretagne : elles sont trop éloignées du centre +pour avoir suivi la mode ; à peine quelques maisons +modernes font disparate : les maisons, une fois construites, +sont restées telles qu'il y a quatre siècles ; +partout la couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, +et avec la couleur, les formes variées, le mouvement +et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen âge ; +époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait : +voilà pourquoi sa qualité particulière est la +couleur, non la ligne : la ligne est la qualité d'une +époque assise, où tout est défini, rangs, principes, +institutions, comme au XVIIe siècle ; la couleur, c'est +la qualité d'une société qui cherche une position, qui +change de place et se tourne sans cesse, qui est en +<i>révolution</i>, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi +l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, +elle sentait que le moyen âge et l'époque où elle parut +étaient dans des conditions analogues ; la ligne ne lui +convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes +et ordonnées ; ce qui lui était propre, c'était la couleur, +l'agitation du drame, la vie en marche comme une +armée.</p> + +<p>Les détails sont en harmonie avec l'ensemble ; à mesure +que vous avancez dans ces rues étroites, vous +êtes frappé de signes particuliers qui vous disent que +vous n'êtes pas en France : les maisons de toute la +ville sont numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, +à Auray, à Lamballe, etc.) comme en Allemagne ; +le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais +un des numéros de toute la ville ; cette classification +uniforme doit remonter au XVIIe siècle, quand la nation +s'unifiait, que tout tendait à former un centre, un bloc. +Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des noms +rauques et durs à prononcer, des noms celtiques : +<i>Kerharo, Péchic, Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, +Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, Kergroës</i>. Au +fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près +des ballots proprement rangés, vous apercevez la haute +coiffe d'une bretonne assise, tricotant avec une impassible +régularité ; de vieux meubles brunis et luisants +encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables +sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un +sur l'autre jusqu'au plafond, comme dans un navire. +Quelquefois, reste d'une aisance disparue, le lit n'est +pas seulement un meuble ordinaire : large, profond, +il a des portes comme une armoire, avec des ferrures +ouvragées, des balustres sculptés à meneaux délicats ; +c'est presque un monument. Tel était celui que nous +vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison +dont la porte était toute grande ouverte, selon l'usage +de Bretagne ; une pauvre vieille femme était là , assise +sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main +ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de +Louis XIII. Ce rouet, le grand lit fermé, à rosaces, qui +tenait tout un côté de la chambre, le banc de bois et +la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact +costume breton, on eût dit que rien n'avait bougé +depuis des siècles ; madame de Sévigné s'y serait reconnue : +« Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à +filer ainsi tout le jour ? — Quatre ou cinq sous, dit-elle. » +Ce devait être le même prix au XVIIe siècle. Comment +donc fait-elle pour vivre ? Nous demeurâmes silencieux +et attendris en face de cette humble résignation qui +ne se plaignait pas.</p> + +<p>Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes +anciennes, dit Cicéron. Le vieux mobilier des siècles +passés est conservé en Bretagne, même dans les églises ; +on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales +de Tréguier, de Quimper, ou des confessionnaux +du même style que le lit de Léhon, à balustres, à rose, +et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de +Châteaulin). Dinan a un musée ; dans ce musée, il y a +de tout, des pierres et des médailles, des poteries et +des tableaux ; mais de plus, il y a quelque chose de +particulièrement breton, des reliques bretonnes, la pantoufle +de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, +le casque de du Guesclin.</p> + +<p>Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs +on rencontre de ces vieux châteaux-forts, démantelés, +tombant en ruines, qui, du haut de la colline où ils +sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur +lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur ? +S'il faut dire la vérité, tous les châteaux-forts +se ressemblent, qui en a vu deux ou trois peut se +figurer les autres ; et pourtant, une ruine intéresse +toujours l'homme ; c'est que là , toujours il fait la comparaison +de son état présent avec son état passé ; +parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les +hommes d'autrefois ; ce que regardent les yeux n'est +que l'enveloppe de ce que rêvent sa mémoire et sa +pensée. Parfois même le présent est debout à côté du +passé comme à Cesson.</p> + +<p>La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis +une puissante forteresse ; pendant la guerre de la succession +de Bretagne, entre Blois et Montfort, c'était par +là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort ; Montfort +avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses +renforts d'Angleterre ; Blois était-il le plus fort, il s'en +emparait et empêchait les Anglais de débarquer. En +trente ans de combats, Cesson passa ainsi plusieurs +fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint +le repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait +tout le pays ; mais un jour vint où Henri IV, résolu +à remettre toutes choses en ordre, obligea les +gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand +ils ne se soumettaient pas, les fit pendre. Le château +de Cesson fut alors abattu ; il ne resta debout que la +tour du donjon ouverte à tous les vents.</p> + +<p>Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, +ancien représentant, esprit sagace et instruit, unissant, +comme quelques hommes de notre époque, les idées d'égalité +et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate +et châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il +a voulu avoir son château, un château moderne et un +jardin anglais, un jardin malgré le sol de roc où ne s'enfoncent +pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent +les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme +sur tous les bords de la mer, ronge la feuille et penche +les branches du côté de la terre ; cette inclinaison uniforme +d'un seul côté donne aux rivages de la mer une +solennelle tristesse ; l'homme sent que là sa force est +impuissante ; c'est une autre main qui courbe ces arbres +et leur donne leur pli pour toujours. Mais lui, dure +tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé +çà et là de larges espaces où il a planté des arbres verts ; +ces pauvres petits arbres, du fond de ces trous, élèvent +timidement la tête de quelques pouces, jusqu'à ce que +l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête brusquement +et leur dise aussi en son langage : Tu ne monteras pas +plus haut !</p> + +<p>Quant au château, il eut un instant la pensée de le +bâtir dans les flancs de la vieille tour ; des divans de +soie de son salon, on eût aperçu la pleine mer par les +fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds ; +mais il fut intimidé par cette masse de pierres qui se +tiennent à peine et surplombent au-dessus de sa tête ; il +désespéra d'atteindre, avec ses petits étages, le haut de +cette ruine découronnée, et il se résigna à construire +son château au pied de la tour, à quelques pas, dans +son ombre. Là il a bâti un pittoresque logis, une sorte +de villa italienne, peinte de vives couleurs, avec une +galerie à jour courant le long du toit plat, il y a rassemblé +les stucs et les marbres, les vases et les dorures, +tout le luxe de notre temps.</p> + +<p>Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, +le contraste des deux sociétés apparaît saisissant : +le petit château, accroupi au bas de la tour, +s'abaisse comme humilié et craintif ; tous les détails +s'amoindrissent ; il semble qu'à peine un homme passerait +par ses portes étroites ; on dirait qu'on le peut +saisir à deux mains par les arcs de sa balustrade +comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter +comme un joujou d'enfant. Et vis-à -vis, au contraire, +s'élève la haute tour, montée sur un énorme monceau +de débris écroulés ; les grandes pierres de son faîte +pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent +les degrés de son escalier rompu. Dressée à l'extrémité +d'un promontoire qui s'avance dans la mer, de +plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit +sa masse longue et sombre ; tout à l'entour la campagne +est nue et sans arbres, presque sans maisons ; +ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, comme un +colossal obélisque ; au-dessous, à plusieurs centaines +de pieds, la mer frappe de ses vagues sa base de rochers, +les vents la battent incessamment, et de ses +flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les oiseaux +aux ailes grises, vers l'Océan.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="X"></a><br> +<h2>X</h2> +<h2>Saint-Nazaire.</h2> +<h3>Le nouveau port et la nouvelle ville.</h3> +<br><br> + + +<p>La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses +mÅ“urs du reste de la France, n'est pas restée étrangère +à l'incessante activité de notre époque : elle +aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes +et les chemins de fer pousser en avant leurs +rails rigides, qui tout à l'heure vont atteindre Brest, au +bout de la terre. Mais son Å“uvre la plus importante +devait être sur la côte même, au bord de cette mer +qui l'attire et lui donne la vie : ses petits ports ne lui +suffisaient plus ; au versant de la presqu'île, à cinquante +lieues de Brest, elle a créé un grand port, +Saint-Nazaire.</p> + +<p>Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes ; +il n'y avait pas de port ; on n'y voyait que quelques +barques de pêcheurs qui se mettaient à l'abri derrière +une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq +mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.</p> + +<p>Depuis longtemps on se plaignait que les sables +empêchaient les grands navires de remonter la Loire +jusqu'à Nantes ; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, où ils s'allégeaient +d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve +de la Loire est en effet sillonné et comme parcouru, +dans presque tout son cours, par des sables voyageurs. +Près de son embouchure même, à trois lieues de la +mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a +parfois pas plus de deux pieds d'eau ; les bateaux à +vapeur qui courent chargés de voyageurs entre ses +deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond +du fleuve avec leur quille comme une charrue, et laissent +en fuyant, derrière eux, de longs sillons d'une eau +troublée et jaunâtre.</p> + +<p>Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra +un port. Aussitôt, avec cette ardeur propre à notre +âge, on se met à l'Å“uvre : la terre est largement entamée ; +on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de +profondeur ; les plus grands navires de commerce y +peuvent entrer, même les frégates ; le chemin de fer +de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire ; en peu +de temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord +du bassin. Cependant, pour couvrir ce port nouveau, +il faut des fortifications : on amoncelle les terres enlevées +des quatorze hectares du bassin, on les élève +tout autour comme des collines ; de larges fossés les +environnent ; bientôt la maçonnerie les revêtira, ils +seront armés de canons ; Saint-Nazaire ne sera pas +seulement un port, il sera une ville forte.</p> + +<p>Ces immenses travaux sont improvisés en quatre +ans, improvisés, mais parfaits. Vastes quais aux dures +assises de granit, larges écluses, lourdes portes de +fer, grues colossales, on enfonce profondément dans +le sol, on attache par des chaînes énormes et redoublées +tout cet attirail puissant de machines, tout ce +que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter +contre cette eau légère qui, en léchant les quartiers +de roc, les use, les rompt et les emporte.</p> + +<p>Mais le principal restait à faire, la ville : le gouvernement +avait construit le port, les remparts ; les particuliers +ont bâti la ville ; tout de suite on l'a conçue +sur un grand plan : on a vu un Havre nouveau dans +l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir +prochain, immédiat. En ce temps-ci, où l'on ne +compte plus par mille francs, mais par millions, les +spéculateurs sont accourus ; des fortunes se sont élevées +en trois jours ; tel champ estimé il y a dix ans +quinze mille francs, s'est vendu sept cent mille ; mais +rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, nous +en vivons.</p> + +<p>Voici trois ans que cette ville est commencée, et +déjà l'on entrevoit le développement qu'elle va prendre. +On lit, dans les récits des voyageurs, la création +des villes neuves des États-Unis : une bande de pionniers +s'avance vers l'ouest, au bord des forêts et des +prairies indéfinies ; ils abattent les arbres séculaires, +et, tandis que l'on arrache les souches énormes du sol, +sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, +des magasins s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville +éloignée aux grands ports de l'est. De même ici : à +côté de l'ancien village, dont les maisons basses sont +entassées autour du petit clocher de la vieille église, +une grande cité sort de terre, neuve et blanche ; les +quartiers se dessinent, les maisons se groupent aux +carrefours ; on suit de l'Å“il dans la campagne la trace +des rues longues et larges ; une douzaine de maisons, +à droite et à gauche, au commencement, au milieu et +au bout, se dressent comme les jalons alignés de la +rue nouvelle ; dans les intervalles, des prairies et des +blés ; ici une maison haute de quatre étages, avec des +boutiques resplendissantes, peintes et dorées comme +à Paris ; à côté un champ labouré, une haie chargée +de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera +jetée à terre, la haie arrachée, le champ défoncé, et +une autre grande maison s'appuiera à la maison voisine, +on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz ; +voilà une rue Vivienne. Une vaste place est tracée +devant le bassin ; il n'y a là encore que deux ou trois +maisons à chaque extrémité ; le centre est rempli de +décombres ; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, +des hôtels où la table est sans cesse dressée et +toujours servie : une population active, ardente, pressée, +ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et +vient, remue les moellons, creuse la terre, descend +des wagons, débarque des bateaux à vapeur, charge +et décharge les navires ; de la jetée à la gare, c'est tout +un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.</p> + +<p>Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des +comptoirs, déjà le bassin est rempli de navires venus +de tous les points du monde ; on y voit ces grands +clippers américains de dimensions colossales, qui +jaugent dix-huit cents tonneaux et tirent vingt-quatre +pieds d'eau, comme des frégates. Déjà l'on a compris +l'insuffisance d'un seul bassin ; on en commence un +second, on en projette un troisième. A toute heure, +les longs bateaux à vapeur filent devant vous, pour +remorquer les navires, pour transporter les marchandises +et les matériaux nécessaires au service du +port ; et, au travers de ce mouvement général, du +bruit incessant des chantiers de toutes sortes, des +pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui +crient en levant les ancres, du murmure sourd des +machines çà et là dressées, des cris d'appel des ouvriers, +des chants cadencés des matelots penchés sur +le cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des +vagues qui tombent sur le rivage comme une masse +de plomb, à coups égaux, de temps en temps un sifflet +strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme +une plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à +coup. C'est le sifflet du chemin de fer, de la locomotive +toujours allumée, toujours prête à partir, la machine +du <i>mouvement</i>, c'est son nom, et qui semble dire : Allons ! +allons ! pressez-vous ! avançons !</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XI"></a><br> +<h2>XI</h2> +<h2>Les lutteurs.</h2> +<h3>Les costumes. — Les Pardons. — La lutte. — Postic.</h3> +<br><br> + + +<p>Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes +religieuses, mais aussi des fêtes de village, des <i>assemblées</i>, +comme on dit en Poitou, où les divertissements +et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le +pardon dure deux jours, la première journée appartient +exclusivement à la religion : la grand'messe d'abord ; +l'église de la paroisse a d'avance été décorée +avec soin, parée de fleurs et de feuillages ; ni chaises +ni bancs, d'ailleurs : hommes et femmes, les femmes +dans la nef, les hommes dans le chÅ“ur et les bas côtés, +tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet entre +leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux +chants du prêtre d'une seule voix, voix puissante des +fidèles assemblés qui porte au ciel la prière avec tant +de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.</p> + +<p>Après la messe, la procession en grande pompe : +les jeunes filles, en blanc, semant des fleurs ; les garçons +les plus robustes tenant levées les vieilles bannières +brodées d'or, d'argent et de soie ; les croix, les +châsses étincelantes, les statues peintes des saints, les +dais surmontés de plumes, au milieu de deux files, +s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des cantiques ; +et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement +une foule d'hommes, le chapeau à la main et +silencieux. Le soir, les vêpres, où nul ne manque non +plus qu'à la grand'messe ; enfin le salut, la bénédiction, +cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle +l'indifférent même n'assiste pas sans une émotion +involontaire, et aussi saisissante dans une humble +église de village que dans les magnifiques cathédrales.</p> + +<p>Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de +nombreux pèlerins accomplissent les vÅ“ux formés +pour implorer une grâce ou pour remercier Dieu. Les +uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de +qui a lieu le pardon, et y passent des heures en prières ; +d'autres, plus fervents, font autour de l'église, à une +fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de longs voyages, +pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux +qui n'ont point à s'acquitter d'un vÅ“u se tiennent en +dehors de l'église, sur la place, conversant par groupes, +doucement et gravement ; nul bruit, aucun cri, +rien qui puisse troubler la sainteté du jour ; les cabarets +sont vides et les rendez-vous des jeux, déserts.</p> + +<p>Ainsi se passe le premier jour du pardon ; le lendemain +est tout aux jeux.</p> + +<p>Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il +n'y avait pas de pardon sans courses, danses, luttes, +jeux singuliers et particuliers au pays. Bien plus que +la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu +ont été délaissés. Les courses de chevaux, les danses +surtout, protégées par les femmes, ont persisté ; mais +les luttes, ces luttes héroïques que célébraient les +poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des +vers que les jeunes filles chantaient aux veillées, on +ne les trouve plus que dans un petit nombre de paroisses, +sur les confins du Finistère et du Morbihan. Là +du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a +pas diminué ; quelque minime que soit le prix, de +nombreux lutteurs sont toujours prêts à le disputer, +et jeunes, fiers, ardents, devant une foule toujours +émue, à briguer l'honneur de vaincre.</p> + +<p>Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de +grandeur inaccoutumée. Un riche propriétaire, défricheur +de landes, comme les moines des premiers siècles, +savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, +poëte en cette langue celtique qui est demeurée +immuable depuis trois mille ans, veut célébrer un +heureux événement survenu dans sa maison, et donne +une fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré +par la tradition antique<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée par un +savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la plus sûre, +unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné dans la nation +armoricaine.]</blockquote> + +<p>Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent +paroisses : on l'apprend, on se le répète le dimanche, +au sortir de la messe. On y reverra tous les jeux anciens, +la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes +hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle +n'a rien perdu de ses robustes et patientes qualités, +cette race de petits chevaux nerveux, infatigables, courageux, +que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce +sol de rocs ; puis, après les courses des femmes, et les +courses en sac qui font épanouir les visages et éclater +les longs rires, les luttes, la meilleure part de la fête. +Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un ruban, un +chapeau, un maigre mouton de cinq francs ; on parle +de présents magnifiques : trois prix sont réservés aux +vainqueurs, une somme d'argent suffisante pour acheter +un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes +dorées, et un costume breton complet ; ce costume a +coûté trois mois de travail au tailleur, qui a épuisé +tout son art à orner les larges boutonnières, les parements, +les gilets et les guêtres, de fins dessins en soie +de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le +plus riche gars du pays. Des invitations ont été adressées +aux lutteurs les plus renommés, à ceux de Rosporden, +de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de +Kerneven ; on n'a pas oublié ceux de Scaër et de +Guiscriff, connus par l'ardente rivalité qui rend si +longs leurs combats : Scaër est du Finistère, Guiscriff +du Morbihan ; on verra où, des deux pays, naissent +les plus forts hommes. Enfin, à la fête doit venir Mathurin<span class="noteref">[1]</span>, +le fameux sonneur de biniou, celui qui alla +à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, <i>la +Closerie des genêts</i>, et que le roi voulut entendre dans +son palais des Tuileries. Vieux à cette heure, aveugle, +on ne le voit plus que rarement aux pardons ; mais, +répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns +de ces airs mélancoliques et sauvages, dont +les notes aiguës s'entendent par delà les longues landes, +airs des anciens temps, que le Breton, absent de +la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord +de la route, le front dans la main.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]</blockquote> + +<p>Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, +Pont-Aven est une de celles qui charment le plus d'abord +et inspirent le désir de s'y arrêter. Un ravin tout +encombré d'énormes roches, d'arbres confusément +poussés, aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres +et ces rochers, une petite rivière rapide, tournant autour +des rochers, glissant entre leurs défilés, bouillonnant +en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle +reflète l'ombre des arbres ou la lumière du ciel : voilà +le fond du tableau. Sur les deux versants s'étagent les +maisons de la ville, et presque autant de moulins que +de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les +roches ou à demi cachés dans les arbres<span class="noteref">[1]</span>. Tout est +riant et frais en cette jolie vallée : au tic-tac régulier +des grandes roues se mêle le murmure de l'eau, le frôlement +des herbes et des feuilles ; la voix sourde de la +nature, qui ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et +triste du travail de l'homme.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le proverbe dit : Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze moulins.]</blockquote> + +<p>Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son +cours, plus profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre +dans la grande mer.</p> + +<p>C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui +attire les peintres, qu'avait été assigné le rendez-vous +des luttes. Au lieu le plus élevé, sur une estrade, étaient +assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs victoires, +et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts +ans, la tête couverte de longs cheveux blancs, +avaient été nommés juges du combat. Derrière eux, de +grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, +et en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait +pas, mais que l'on voyait bleue, immense, se confondant +à l'horizon avec le firmament, et tout étincelante +aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat : sous +un ciel éclatant, au bord des forêts, vis-à -vis de cette +mer que les hommes, comme si elle allait répondre à +leurs questions, ne se lassent pas de contempler. Le +poétique génie du barde breton semblait avoir choisi +ce beau site, en souvenir de Virgile et d'Homère.</p> + +<p>La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés +des points les plus opposés, et qui portent comme +écrit le nom de leur village sur leurs costumes variés. +On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe +leur figure comme un béguin de religieuse ; la +coiffure de Landerneau qui s'allonge par derrière, rappelant +la cornette du moyen âge ; le grand et haut bonnet +des artisanes de Rosporden, dont les dentelles +flottent au vent ; celui des femmes de Saint-Thégonec, +qui en relèvent sur le sommet de la tête les barbes +gonflées comme des voiles de navire ; puis, le plus joli +des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, +dont une coquetterie et une propreté recherchée font +valoir le beau teint et la taille élégante : nulle ne les +égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs +coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. +La coiffe, appliquée sur le front et descendant +le long des tempes, laisse voir leurs cheveux soigneusement +lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des +ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. +Du coude au poignet, les bras sont enveloppés, mais +non cachés par de larges manches de mousseline bouffante, +et une collerette à petits plis menus dessine autour +du cou et des épaules une courbe gracieuse.</p> + +<p>Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée +de Pont-l'Abbé : grandes et fortes, la peau teinte de la +couleur orangée propre aux races asiatiques, on dirait +que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu étrangère +venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. +Leur costume ne ressemble à aucun des costumes +de Bretagne : la coiffure, composée de bandes de +drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de mousseline +bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un +léger bonnet grec, sur le sommet de la tête ; les cheveux +par derrière sont à découvert. Ces bonnets bleus, +rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches +comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes ; +ils ont donné leur nom aux femmes de Pont-l'Abbé : on +dit les <i>bigoudens</i> de Pont-l'Abbé. Le reste du costume +a autant d'éclat : la jupe, le corsage, les manches sont +ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, +de torsades, d'Å“illères en soie de toutes couleurs, +et ces couleurs si diverses, hardiment rapprochées, se +fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. Les +peuples simples ont souvent le secret de cette alliance +heureuse de couleurs opposées où échoue la science +des nations les plus raffinées.</p> + +<p>Le costume des hommes n'est pas moins varié ; on +voit, l'un à côté de l'autre, les hommes de Saint-Herbot +et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long habit brun +doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et +de broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, +comme l'ample habit du temps de Louis XIV ; les habitants +des montagnes d'Arrée avec leurs vestes blanches ; +ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges +bords, est recouvert d'une sorte de résille qui retombe +du sommet comme les fils d'or ces casquettes de jockeys ; +les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur +l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant +sur le coude-pied ; les hommes de Gourin, +aux culottes demi-collantes, et ceux de Quimperlé, qui +portent encore l'antique <i>bragou-bras</i>, la braie celtique +à mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout +à fait au bas des reins, et laissant passer la chemise +entre le gros bouton qui le retient, et la ceinture serrée +avec une large boucle de cuivre ; et les gens de Scaër, +enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement +brodé en soie qu'ils portent au milieu du dos, +comme s'ils s'étaient déclarés serfs de Dieu.</p> + +<p>Un roulement de tambour annonce l'ouverture des +luttes ; un vaste cercle se forme à l'instant, chacun +prend place : les hommes s'étendent sur l'herbe, à plat +ventre, c'est le premier rang ; d'autres, les retardataires, +s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en +seconde ligne ; quant aux femmes, elles se tiennent +derrière, debout, en rangs pressés.</p> + +<p>Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place +qui leur est assignée : plus d'une, reconnue dans la +foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant lui-même, +a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser +derrière le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, +tout près d'elle, tournera à demi la tête pour entendre +de douces paroles et laissera pendre sa main dans la +main de son amoureux, promesse muette et gage de +prochaines fiançailles.</p> + +<p>Les luttes débutent par les plus jeunes : des adolescents, +des enfants presque, de douze à quatorze ans, +se dépouillent de leur veste, se prennent à bras le corps, +et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas +longue, l'un a vite renversé l'autre ; mais, à peine le +vaincu s'est-il relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, +et le combat recommence. Trois, quatre, dix défaites +successives ne le découragent pas ; il a déjà cette +obstination des hommes de sa race. Tous les deux se +serrent, se pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le +visage rouge de sang, et plus la lutte se renouvelle, plus +elle devient longue et tenace. Tel qui a été renversé, la +première fois, presque immédiatement, résiste ensuite +un quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. +Cependant, malgré leur acharnement, pas un +mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une +infraction aux règles de la lutte : on ne doit se prendre +que par le buste ; aucun, pour gagner un avantage, ne +frapperait au visage son adversaire, ou ne le saisirait +par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce +qu'ils se doivent à eux-mêmes : ils veulent se montrer +dignes de devenir un jour de vrais lutteurs. Enfin, et +en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare. C'est le +tour des hommes.</p> + +<p>Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, +fait le tour du cercle. Si personne ne se présente pour +le lui disputer, le prix lui appartient. Mais un autre +aussi entre dans l'arène : à ce moment une femme, +quittant précipitamment sa place, court après lui, et le +retient par le bras, c'est sa mère ; il est trop jeune encore, +elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra peut-être +un mauvais coup. Le jeune homme résiste ; impatient +de montrer sa force, il écarte doucement sa mère, et +elle le suit malgré lui, et on la voit lui parler avec cette +vivacité d'amour qu'ont seules les mères ; elle lui prend +les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée +assiste impatiente et divisée à ce combat de tendresse +et de fière ardeur : les jeunes gens et les jeunes filles +sont pour le fils, les plus âgés pour la mère, — jusqu'à +ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus +faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce +contrainte des pleurs maternels.</p> + +<p>Un autre, d'ailleurs, s'est présenté ; celui-ci est un +lutteur célèbre, cent bouches le nomment à la fois ; il +fait deux pas en avant avec lenteur et gravité, et étendant +le bras : <i>Reste debout !</i> dit-il. A ces mots, Yves +Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête : il a reconnu +Postic, de Scaër ; le prix sera vivement disputé. Aussitôt +il quitte sa veste et son gilet, ne gardant que son +bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement +serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de +prise. Ses parrains s'approchent et, rassemblant ses +longs cheveux, les nouent par derrière avec un long +ruban ; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et +agile pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses +vêtements, mais ses parrains ne se sont pas présentés +pour lui attacher les cheveux ; il les laisse flotter librement +sur son cou ; le haut de la tête nue, le visage +maigre et sillonné des rides que creusent de bonne +heure les travaux des champs, il ressemble presque à +un vieillard, mais sa taille haute et droite, ses bras +robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de +ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme +dans la force de l'âge.</p> + +<p>Le signal est donné : les deux adversaires font le +signe de la croix, et s'approchent lentement l'un de +l'autre, les yeux dans les yeux, les bras tendus, cherchant +comment ils se vont saisir. Puis, d'un même +mouvement, ils se joignent et enlacent leurs bras ; en +un moment ils sont serrés l'un contre l'autre d'une +force égale ; de leurs mains crispées, ils tâchent, à travers +la chemise, de saisir la peau ; tous deux, maîtres +d'eux-mêmes, combinent à la fois leur propre effort et +celui de l'adversaire ; on voit les muscles saillir à leur +cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est la force +et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur +de le combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, +et, deux fois déjà , il a évité le choc par lequel Postic le +devait renverser. Quant à Postic, la lutte lui est si familière, +qu'il semble modérer sa force plutôt que la +développer tout entière ; à un moment même où il +veille moins sur lui, un de ses pieds cède, il glisse et +tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les juges se +lèvent de leur siège : mais, dans le temps même où il +perdait pied, Postic a vu le danger, et, d'un mouvement +agile et preste, s'est tourné de manière à tomber sur le +côté. Il reste là , quelques secondes, immobile, pour +qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, +le vaincu, c'est la loi des luttes, doit être renversé droit +sur le dos, les deux épaules touchant la terre ; c'est ce +qu'on appelle <i>avoir le saut</i>. Les juges déclarent que le +coup ne compte pas, et Postic se relève, aux applaudissements +des uns, au milieu du silence des autres.</p> + +<p>Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie : +jusque-là , l'assemblée avait assisté, muette, +aux incidents de la lutte ; mais les passions sont, à cette +heure, éveillées : les gens de Scaër prennent parti +pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est +repris plus vif, plus acharné que la première fois ; les +deux lutteurs, animés par un intérêt plus ardent, ont +à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa réputation. +Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se +pressent, ils se poussent de plusieurs pas en arrière ou +en avant ; à chaque instant les jambes sont lancées +l'une dans l'autre ; les bras, enlacés autour du buste, +font plier les reins ; deux fois successivement ils s'enlèvent +de terre, et l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, +puis ils reprennent pied et recommencent le combat. +Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des +gestes et des attitudes d'une admirable noblesse : lorsque +Postic, tenant fermement le bras droit d'Hervé, et, +lui serrant l'épaule gauche de son autre main, l'éloigne +de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur l'une +de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, +il rappelle ces belles statues d'athlètes que nous a laissées +l'antiquité, et que l'on regarde avec une sorte +d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la +beauté et de la force de l'homme.</p> + +<p>Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les +combattants, suivent leurs mouvements avec une émotion +passionnée : tout est oublié, excepté le spectacle +qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se +redressent, comme si eux-mêmes prenaient part à la +lutte ; de la voix et du geste, ils excitent les combattants ; +on entend à chaque instant : <i>Stard ! Derta ! Courage ! +tiens bon !</i> Ou bien ce sont des cris d'admiration à un +coup habile : <i>Ce n'est pas sot !</i> Quelques-uns, emportés +par une ardeur dont ils n'ont pas conscience, se traînent +sur leurs genoux et sur leurs mains, et suivent +dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, +change de place ; tous les bras sont agités, les +yeux animés et brillants, tout le monde a la fièvre.</p> + +<p>Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, +Postic saisit, de ses deux mains fermées comme des +étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, d'un effort +gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance +derrière lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été +si violent qu'il demeure étendu de tout son long ; le +sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de doute +pour personne, les deux épaules ont à la fois touché +la terre. Les vieillards se lèvent : <i>Mad !</i> disent-ils, <i>le +coup est bon !</i> D'unanimes applaudissements éclatent +dans l'assemblée : Hervé s'éloigne en essuyant le sang +qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, +du même pas grave et lent qu'en arrivant.</p> + +<p>L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche +et décisive : deux lutteurs se rencontrent quelquefois +de force presque égale, qui combattent longtemps sans +qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon +de Rosporden, en 1859 : les deux rivaux étaient, dans +une nature différente, comme les types du lutteur breton ; +l'un, grand, élancé, blond et sans barbe, quoiqu'il +eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge ; +on ne l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les +luttes, et l'on doutait d'abord qu'il pût soutenir un +combat un peu prolongé. Mais, quand il eut mis bas +sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise +à demi ouverte eurent laissé voir ses larges reins +et ses fortes épaules que surmontait une tête petite +comme celle des athlètes antiques, un murmure d'étonnement +parcourut l'assemblée ; il parut tout à coup +un autre homme, ainsi que ce faux mendiant qui, dans +Homère, se dépouille de ses haillons et s'avance d'un +pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son +nom était Trolez, c'est-à -dire <i>lait tourné</i>.</p> + +<p>L'autre s'appelait Le Guichet ; il n'avait que vingt ans, +et contrairement à son compagnon, on l'eût dit plus +âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré dans les +épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles +solides ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras +robustes ; sa grosse tête, ses cheveux noirs, épais, à +demi longs, tombant sur son front bas et presque sur +ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de +son visage carré, lui donnaient un aspect étrangement +sauvage ; on ne pouvait s'empêcher de le comparer +à un taureau.</p> + +<p>Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et +alors commença une lutte, d'abord lente, mesurée, +chacun calculant la force de son adversaire, puis +plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs +bras entourant son rival, s'efforçait de l'enlever de +terre ; mais, à peine celui-ci avait-il perdu pied, +qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant. +Le but de Le Guichet était de lancer un de ces +rapides coups de pied qui font plier subitement la +jambe ; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. Mais +Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher : +les jambes écartées, le dos longuement +tendu et appuyé sur ses reins, il demeurait comme +ancré dans le sol ; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds +ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient ; aux +assauts redoublés de son rival, il résistait impassible +comme une muraille.</p> + +<p>Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, +l'ardeur de Le Guichet. Abandonnant sa tactique +première et se servant, comme d'un moyen de +vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps +perdu sur Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête +sous l'aisselle, ainsi qu'un coin énorme, de son cou et +de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable +à un bÅ“uf qui choque un chêne de son front, pensant +le soulever et le porter de tout son poids à terre. Mais +nulle secousse ne faisait dévier Trolez d'une ligne.</p> + +<p>Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se +quittèrent, rouges, la chemise en lambeaux, une +sueur abondante coulant sur leurs visages et le sang +sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts +coup sur coup renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en +même temps, haletants et non épuisés, mais reconnaissant +l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient +impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté +avec étonnement et admiration aux péripéties du +combat, ne pouvant nommer un vainqueur, voulurent +cependant leur donner une marque d'estime, et leur +partagèrent le prix. Trolez, que son inexpérience dans +l'art de la lutte avait seule empêché de triompher, qui +s'était contenté de résister, mais qui, dans sa résistance, +avait montré une vigueur sans égale, reçut la +plus large part ; Le Guichet reçut la moindre, comme +prémices des prix qu'il saurait un jour remporter. +Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie +et sans rancune, oubliant leur rivalité passagère, et +redevenus compagnons du même village.</p> + +<p>Telle est la générosité de la belle jeunesse : elle +aime le combat pour le combat même ; ses intérêts, +elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir qu'elle ne +mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle +compte sur le jour de demain pour gagner les succès +et la gloire. Mais, plus tard, quand il s'est épuisé en +de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme +mûr ressent en lui les premières secousses des passions +envieuses ; moins fort, il s'irrite, et il hait ; il n'a +pas seulement des émules à vaincre, il a des ennemis +à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le +décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de +l'<i>honneur</i>.</p> + +<p>Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le +combat incertain de Le Guichet et de Trolez, fut signalé +par un événement émouvant et inattendu : Postic, le +fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que +victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans +la journée, il était entré dans la lice et avait remporté +le prix. Infatigable et plein de confiance, il se présenta +une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que rien +fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors +que les spectateurs attendaient avec assurance le moment +où il renverserait son adversaire, il fut soulevé +violemment et jeté à terre ; il tomba en entraînant +avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura +muette, pas un applaudissement n'éclata ; on ne +pouvait croire que Postic, <i>eût eu le saut</i>. Mais il ne +pouvait y avoir d'incertitude ; les juges proclamèrent +le vainqueur. Postic alors se releva : son rival était +presque inconnu comme lutteur ; il lui serra fortement +la main, puis, sans qu'un geste, sans que son visage +et sa voix exprimassent les agitations de son cÅ“ur, +mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça +aux juges que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait +dans les luttes.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XII"></a><br> +<h2>XII</h2> +<h2>Les monuments.</h2> +<h3>Vanneau. — Les statues. — Colonne de Louis XVI. — Du Guesclin.</h3> +<br><br> + + +<p>Les grands caractères appellent la lutte : la Bretagne +est le pays de France le plus religieux, gardien de l'ancienne +foi, représentant de l'ancienne société ; c'est en +Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de +hauteur : sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces +croix, de ces calvaires, de ces statues de saints, de ces +églises, elle a affecté de planter les monuments qui attestent +sa victoire. Partout on trouve les marques de +son triomphe : de quelque côté que l'on entre en Bretagne, +à Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée ; +au Pin-en-Mauges, le monument de Cathelineau +renversé ; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en l'honneur +de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms +que l'on entend prononcer sont les noms de Lamennais +et Chateaubriand, c'est-à -dire des deux plus grands +révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est +le philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, +Chateaubriand est l'écrivain de la nouvelle ; +c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a introduit +une nouvelle forme ; l'un est haineux et amer, comme +les révoltés qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, +des secousses de leur conscience ; l'autre est mélancolique +et triste, comme un homme qui vit parmi +des ruines.</p> + +<p>A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au +point le plus culminant de la ville, lorsque vous montez +à cette belle promenade du Thabor d'où vous dominez, +étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la +vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une +colonne surmontée d'une statue, avec cette inscription :</p> + +<blockquote><b>A VANNEAU, A PAPU.</b></blockquote> + +<p>Quels sont ces noms ? qu'ont-ils fait pour qu'on leur +érige une colonne ? L'inscription vous le dit :</p> + +<blockquote>MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.</blockquote> + +<p>Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la +Charte de 1830. — O pauvres héros inconnus et oubliés +de ceux-là mêmes qui vous ont dressé un monument ! +qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu ? Papu +surtout, qu'était-il ? pourquoi la destinée de ces deux +noms, Vanneau, Papu, est-elle si différente ? pourquoi +un seul jouit-il de quelque notoriété, et l'autre est-il si +oublié ? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et +d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une +des rues nouvelles du faubourg Saint-Germain, entre +les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, de Damas +et de Beauffremont ; mais qui jamais entendit parler de +Papu ? Il y a un peu plus de trente ans qu'il est mort ; +personne ne sait qu'il a vécu. — Ils sont morts pour la +liberté ! Pauvres gens encore ! Cette liberté, elle a +duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et +Papu étaient jeunes ; s'ils avaient vécu quelques années +de plus, ils n'auraient pas eu atteint l'âge de la maturité, +qu'ils auraient vu cette même liberté de nouveau +attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle ? +Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, +quels enseignements donnez-vous à nos fils, quelle +pensée noble et élevée porterez-vous de nous à la +postérité ?</p> + +<p>De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de +cette fidèle noblesse de Bretagne, dont les membres les +plus illustres versèrent leur sang pour leur roi, à quelques +pas des statues des grands hommes bretons qui +bardent l'entrée des deux cours, sur la base même de +la colonne qui supporte la statue de Louis XVI, une +inscription révolutionnaire est scellée, une inscription +qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, +qui atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite +du frère même de Louis XVI par ses sujets ! et cette +inscription, que personne n'a osé encore enlever, elle +a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis +séculaires de la Bretagne et de la France.</p> + +<blockquote> +ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE<br> +ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,<br> +LE 30 JUILLET 1830. <br> +DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS<br> +ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE<br> +DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,<br> +LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.<br> +</blockquote> + +<p>Ce ne sont pas là les véritables monuments de la +Bretagne ; ces monuments, vous les trouverez à Saint-Cast, +où a été élevée une colonne commémorative de +la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons +rassemblés à la hâte, précurseurs des chouans de 93, +qui n'avaient pas appris la guerre, mais à qui le sentiment +national enseigna la victoire ; à la Chartreuse, +près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de +Quiberon ; dans l'église de Brest, où Louis XVI a fait +placer le cÅ“ur de du Couëdic, un de ces marins bretons +qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle l'esprit +de la chevalerie antique ; à Rennes, devant la façade +du palais du parlement de Bretagne, où sont +dressées, dans une noble attitude, les statues de savants +jurisconsultes, de consciencieux historiens, de +graves magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier ; à +Nantes, où, au pied, et comme les gardes du vieux +château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les +plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, +Clisson, Richemont, la reine Anne, grands noms bretons +et aussi grands noms français ; les gloires des deux +peuples ici se confondent : Clisson et du Guesclin, +les vainqueurs des ennemis de la France, en même +temps que chevaliers bretons ; Richemont, que l'histoire +appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le +connétable de Richemont, et cette charmante femme, +gracieux symbole de l'union des deux nations, la duchesse +Anne de Bretagne, qui est aussi la reine de +France.</p> + +<p>Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à +Nantes, à Dinan, à Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue +du grand homme breton par excellence, du Guesclin. +Du Guesclin ! son souvenir domine toute la Bretagne ; +quand on en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il +fut un vaillant chevalier ; bien d'autres l'ont été ; non +pas même parce que, Breton, il parvint aux plus hautes +dignités et fut connétable et généralissime des armées +de France ; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, +de s'être fait plus Français que Breton, et il y eut +un moment où il vit s'éloigner de lui la plupart des +chevaliers bretons ; c'est que, outre les qualités de son +pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, +la loyauté inaltérable, cette loyauté à laquelle +rendaient hommage les Anglais, quand ils venaient déposer +les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil, +obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce +qu'ils savaient qu'il aurait agi ainsi ; la libérale munificence : +à plusieurs reprises il distribua tout ce qu'il +possédait à ses compagnons d'armes ; la persistante +volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, +deux qualités qui s'unissent difficilement et qui appartiennent +en propre au Breton ; on sait comment, à Avignon, +il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution +pour les Grandes Compagnies ; le désintéressement, enfin, +et la grandeur d'âme : il est prisonnier du Prince +Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa rançon : +il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une +pareille somme ? lui dit le prince de Galles. — Les rois, +les princes, le pape la payeront, et, si j'allais dans mon +pays, il n'est pas une femme qui ne filât sa quenouille +pour me racheter ! Magnanime confiance qui demande +autant qu'elle donne ! En du Guesclin, les Bretons honorent +non-seulement le grand homme breton, mais le +type du chevalier chrétien.</p> + +<p>Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les +monuments consacrés à ses grands princes, à ses héros, +aux représentants de son histoire et de sa gloire passée. +Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir +ces statues sur leurs places ; la voix des peuples commandait, +pour ainsi dire, de les élever, afin qu'ils eussent +sans cesse devant les yeux ces modèles de vaillance, +de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et +que la Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous +les siècles.</p> + +<p>Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de +France, a songé à élever une statue à Louis XVI, pensée +bretonne à la fois et française : le dernier roi de France +dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la religieuse +cité ; en face de la vieille cathédrale, à la limite +des deux pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui +vient des campagnes de France, du cÅ“ur même de la +France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme +douce, de la vieille Armorique.</p> + +<p>La France, un jour, reconnaissante et repentante, +élèvera un monument à Louis XVI, le plus pur, le plus +dévoué de tous ses rois, qui, au milieu d'une corruption +générale, dans une cour où ses frères mêmes +continuaient le doute philosophique et les débauches +de Louis XV, demeura croyant et chaste ; qui apporta +sur le trône « les deux qualités qui font les bons rois, +la crainte de Dieu et l'amour du peuple<span class="noteref">[1]</span>, » et à +qui cet amour sincère révéla les besoins de la chose +publique ; qui restaura la marine, aida les États-Unis à +s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité, +abolit la torture et donna l'édit de tolérance ; +qui, le premier, eut la pensée des réformes salutaires, +les indiqua et les commença au prix de ses droits, de +sa liberté et de son sang ; à ce roi honnête homme, +enfin, dont Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement +la mémoire, que le pape Pie VI songeait à faire +canoniser<span class="noteref">[2]</span>, et que les peuples appelèrent le <i>restaurateur +de la liberté française</i>, avant qu'il eût mérité le +titre de <i>roi-martyr</i> !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Mignet.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : Allocution du 17 juin 1793.] +</blockquote> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XIII"></a><br> +<h2>XIII</h2> +<h2>Quériolet.</h2> +<h3>Un caractère breton.</h3> +<br><br> + + +<p>C'est là , c'est en Bretagne, que l'on rencontre des +hommes fortement caractérisés, race dure comme le +sol, solide comme le granit ; il semble qu'aux vents de +la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On +dit proverbialement une <i>tête bretonne</i>, c'est-à -dire +une tête qui veut, qui persiste et va jusqu'au bout. +Nulle province n'a donné à la France plus de génies +indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au +XIe siècle, elle a fini dans le nôtre par Broussais et +Lamennais, et par Chateaubriand, libéral à la manière +des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir. +Toujours le parlement de Bretagne fut difficile +à mater ; il résistait encore quand les autres avaient +depuis longtemps cédé. Les émeutes de Rennes +et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et +Louis XV, étaient excitées ou soutenues par le parlement. +Du Guesclin, — il n'y a pas de plus mauvais +garnement sur la terre, disait sa mère, — est un des +types de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic +qui, avant d'attaquer un vaisseau anglais (combat de +<i>la Surveillante</i> contre <i>le Québec</i>, le 7 octobre 1779, +près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à +genoux et réciter le <i>De profundis</i>, et après : <i>Maintenant +vous pouvez mourir !</i> et il se promène sur le pont, +frappant du pied, dit un contemporain, comme une +baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut +terrible, le vaisseau anglais sauta, et la frégate de du +Couëdic rentra à Brest, presque en ruines. D'autres, +moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de caractère, +et de principes qui, dans l'antiquité, en eût +fait des stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, +E. Souvestre, Alex. Duval, Duclos : le premier, philosophe +pratique, le second, ardent en ses haines, le +troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter +ici quelques traits d'un homme presque inconnu, le +Gouvello de Quériolet, qui donneront une idée de ces +natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas +de demi-mesures, également extrêmes dans le bien +comme dans le mal.</p> + +<p>Sa vie a deux parts : le brigand et le saint. Il était +né, en 1602, à Auray, d'une riche et puissante famille ; +son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul enfant n'eut +de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. +Il ne respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres ; +malgré de grandes facultés, on n'en peut rien tirer : +ses camarades mêmes, il les injurie et les bat, il rappelle +du Guesclin qui désolait son père et sa mère, +mais avec cette différence qu'il ne se trouve pas une +seule bonne religieuse qui porte un heureux horoscope +sur un tel garnement.</p> + +<p>A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés : +il hante les mauvais lieux et les maisons de jeu ; +il crochète le coffre de son père, lui dérobe deux mille +livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà +lancé par le monde, comme un étalon échappé. Nul +frein, nulle barrière : à Paris, il s'associe à des filous +pour voler au jeu ; en Allemagne, il court le pays, +guerroyant pour le premier venu ; il se trouve encore là +trop à l'étroit, il songe à aller à Constantinople, il s'y +fera Turc, et y vivra en pleine licence et à son caprice.</p> + +<p>Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. +Le hasard de sa naissance lui donnait droit à une +charge de magistrature, et ce n'est pas un des moindres +étonnements, en ce temps qui suit les guerres +civiles, qu'un tel homme conseiller au parlement de +Rennes. Mais cette nouvelle dignité ne le retient pas ; +au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à tous les +excès avec impunité ; bientôt il devient fameux par +ses débordements : duelliste, libertin, hypocrite et +impie, c'est Mirabeau, Richelieu et don Juan tout ensemble. +Il a rompu avec toute sa famille ; son nom et +ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies ; +la vie des hommes, l'honneur des femmes, sont +pour lui un enjeu ; il poursuit les unes pour les +perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il +avait acquis une terrible habileté aux armes, seul +exercice auquel il se fût appliqué ; de même que +Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe +de magistrat dans les duels. Il marche littéralement +l'épée au poing, insolent envers tout le monde, injuriant +les passants, sans s'occuper de la qualité ni du +nombre ; une fois, une troupe de cavaliers indignés +s'arrêtent en le menaçant ; peu lui importe, il sont +six, sept, huit, il fond dessus ; le premier qu'il joint, +il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du cadavre, +sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance +sur les autres qui, épouvantés de cet enragé, +s'enfuient au plus vite ; une autre fois, il se battit +contre quatorze.</p> + +<p>Des femmes, il en est de même : il joint l'audace à +la ruse ; il les attaque en pleine rue, ou se déguise en +charbonnier pour pénétrer chez elles ; il fait de longs +voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il +apporte sur son dos une échelle pour escalader une +fenêtre. Il en veut surtout aux religieuses ; en corrompre +quelqu'une lui est un régal qui dépasse les séductions +ordinaires ; il s'introduit dans un couvent en +sa qualité de magistrat, et une fois là , il déploie l'hypocrisie +la plus raffinée. Le don Juan de Molière n'a +rien de plus complet que ses affectations de langage +dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments +de componction ; il édifie les bonnes SÅ“urs par +ses paroles éloquentes sur la brièveté de la vie, la +nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser +à l'éternité, au terrible moment où il faudra +rendre ses comptes ; il leur fait part de sa résolution de +racheter ses péchés par des aumônes, de faire l'Église +son héritière par des fondations pieuses, etc. De même +aussi que don Juan, et c'est peut-être chez lui que +Molière a pris ce trait, il donne l'aumône à un mendiant +à condition que le pauvre homme ne la demandera +pas <i>au nom de Dieu</i>, et, pour lui montrer l'exemple, +il blasphème tout haut dans les rues, il se moque +de Dieu, il appelle à lui les démons.</p> + +<p>Car il ne craint pas plus Dieu que le monde : une +nuit, le tonnerre roule au-dessus de sa maison, à coups +répétés ; exaspéré de cette voix de Dieu qui le semble +menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, +comme Ajax défiant Jupiter, décharge ses pistolets +contre le ciel, tandis que la foudre tombe sur son lit.</p> + +<p>C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il +ait à s'en plaindre, mais par nature perverse, ayant du +plaisir à jouer cette partie, prenant à tâche de se faire +craindre et détester, comme d'autres de se faire aimer, +et, en ce sens, un être véritablement diabolique.</p> + +<p>Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, +un événement inattendu, imprévu, le changea. Il +était allé à Loudun, en Poitou, pour voir une belle protestante +dont il avait entendu parler et pour essayer de la +séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent +et suivirent le procès d'Urbain Grandier. Ce +spectacle extraordinaire, qui n'était pour tant d'autres +qu'un sujet de curiosité, le bouleversa : tout d'un coup, +le côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît ; il va +trouver un prêtre, se jette à genoux et lui fait une confession +générale : il était converti.</p> + +<p>S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, +affaissement de ses forces, à un âge où les passions +amorties sont près de s'éteindre : à cette heure, son +énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a +pas baissé : « Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, +dit saint Clément d'Alexandrie, vous ne délibérez pas +pour faire une injure ; il n'y a qu'une occasion où vous +délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser +la piété ! » Lui, il ne délibère pas ; subitement éclairé +par cette lumière que les sceptiques nomment un trait +du hasard, et que les chrétiens appellent la grâce de +Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans +hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux +âmes supérieures, rebrousse chemin et prend la route +opposée : c'est le même homme, seulement, selon +le sens exact du mot, il se <i>convertit</i>, c'est-à -dire il se +tourne dans le sens contraire.</p> + +<p>La conversion d'un homme est toute autre que celle +d'une femme : vous est-il arrivé parfois d'entrer, durant +la journée, dans une église ? elle est presque déserte ; +seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, +prient ou méditent en silence ; vous apaisez vos pas, +vous admirez leur recueillement, leur piété, leur modestie. +Mais ce n'est pas ce qui vous étonne le plus : +c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, +un homme à genoux au pied d'un autel, absorbé dans +sa pensée et le front dans ses mains. Pourquoi donc +la vue de cet homme vous étonne-t-elle ? C'est que, les +femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant +le Très-Haut : elles sont faibles, elles s'avouent faibles, +elles tendent à la source de toute force. Mais l'homme, +qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et conduit +les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur +que lui-même, qui, chaque jour, puise plus de +confiance en sa raison par les grandes choses qu'il a +faites avec cette raison, cet homme prosterné, humilié +et priant comme une femme ! pour en venir là , il faut +qu'il ait un bien puissant et profond sentiment de son +impuissance, qu'il ait lutté bien longtemps, bien durement, +qu'il soit allé au fond des plus intimes méditations, +pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de +le protéger. C'est après avoir examiné, pesé toutes les +ressources de la force départie à l'homme que sa raison +est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec Dieu, +a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y +a là à la fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même raison.</p> + +<p>Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été +donné de voir en Afrique est celui d'une cérémonie +religieuse, la veille du béiram. C'était le soir, dans une +mosquée : le ramadan finissait, et les musulmans s'assemblaient +pour adresser, au dernier jour de ce temps +de pénitence, une solennelle prière à Dieu. Du haut +d'une galerie où étaient admis les chrétiens, nous embrassions +au-dessous de nous la vaste nef, étincelante +de lumières et toute remplie de croyants : là , pas une +femme ; des hommes seulement, en rangs réguliers, +agenouillés sur les nattes, et tous immobiles, recueillis, +sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou +d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une +hymne lente, dont la psalmodie sévère ressemblait au +chant de nos églises : à certains moments, le chant se +taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers +le ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant +une consolation et un appui. Et l'on voyait +alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête enveloppée +du haïk que ceint la corde de chameau, se +prosterner ensemble, le front à terre, les bras et les +mains étendus, dans le sentiment de leur néant.</p> + +<p>Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de +nouveautés, gais, insoucieux, riants, se montraient +avec des plaisanteries ces génuflexions et ces prosternements. +Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu ; il +y avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes +humiliés, à genoux, qui, avec leurs vêtements blancs, +ressemblaient à des moines, c'étaient ces Arabes si +fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont +empreintes d'une si profonde dignité, qui passent, +indépendants, leur vie dans la plaine et sous la tente ; +et parcourent le désert, dont ils sont les maîtres, sur +leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont +de vrais jeux de l'homme, les <i>fantasias</i>, où, lancés au +galop, ils se poursuivent et se dépassent, jetant leurs +longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur leurs hautes +selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre +qui les enivre et les enveloppe de fumée ; ces mêmes +Arabes qui, hier encore, poussant le cri de guerre, livraient +aux Français ces combats acharnés d'où, quand +ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom +glorieux ! Eh bien ! ces adversaires terribles, que nous +avons appris à estimer en les combattant, c'étaient eux +qui, là , prosternés et courbés sous la main de Dieu, +rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et +véritablement hommes dans leur adoration comme +dans la bataille.</p> + +<p>C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce +peuple : il a des vices, il est abattu par la corruption +d'une religion fausse, mais il possède une vertu féconde : +son cÅ“ur est religieux ; il a le sentiment de sa condition +vis-à -vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, +il ne se dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant ; +il se relèvera.</p> + +<p>Quériolet était résolu à changer de vie : mais ne +croyez pas qu'il se va confiner dans un monastère, pour +s'y abîmer dans les prières et les méditations solitaires : +cette vie de retraite semble trop facile à cette âme active ; +il avait donné au monde le spectacle de ses désordres +et de ses vices, il fera le monde témoin de sa +pénitence : là il trouvera encore à chaque pas les +mêmes objets qui l'ont tenté ; il lui faut combattre des +ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans +cesse : voici la cupidité, l'orgueil, la volupté ; il part en +croisade, il n'attend pas l'ennemi, il le va chercher.</p> + +<p>D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à +vaincre, l'orgueil, l'orgueil qui, selon le mot d'un +Père<span class="noteref">[1]</span>, est un renoncement à Dieu et un mépris des +hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il +monte à cheval pour retourner en Bretagne : on ne +voyageait pas en ces jours de troubles sans être armé ; +il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, les +pistolets à la ceinture et l'épée au flanc ; il en repart +dans une toute autre attitude : il attache ses pistolets +et son épée sur sa selle, avec des cordes ; désormais, il +ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de brigands, +qu'importe ! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité +de se défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé +dans son château, il quitte ses habits brodés, ses +plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint +à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un +bâton à la main, il se met en route pour un pèlerinage, +mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un porche +ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, +qui prenait partout le haut du pavé, un jour, une +troupe de gueux, le voyant prier à deux genoux à la +porte d'une église, le raillent, l'injurient et se jettent +sur lui. Ah ! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, +il se retrouve gentilhomme, et lève son bâton +pour se défendre ; mais ce mouvement de l'homme du +passé n'a qu'un instant ; il commande à son sang de se +calmer, il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler +de coups. Diogène jeta son écuelle, reconnaissant +qu'il pouvait boire avec sa main : il ne faisait faire qu'un +sacrifice à son corps ; Quériolet ne porta plus de bâton, +sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, +mais à son âme qui avait essayé de se révolter.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Saint Jean Climaque.]</blockquote> + +<p>Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire +à la nature, la plus difficile à pratiquer, il est +chrétien ; maintenant, on le peut dire, tout était facile : +il avait brisé le grand ressort qui fait agir les hommes ; +dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le +faisait plus : il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus +de la terre, il accomplissait sans effort des actions +que nous, d'en bas, alourdis, nous regardons +comme impossibles : mais, ainsi qu'on l'a dit, « qui ne +tend pas à l'impossible n'accomplit pas le nécessaire. »</p> + +<p>Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières +continuelles, des rigueurs auxquelles il se condamne : +Il avait été impie ; il consacre sa vie à étudier, à connaître +cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et +adorer Dieu qu'il avait blasphémé ; il avait été voluptueux, +débauché ; il passe en prières, à genoux, sept et +huit heures par jour, quelquefois dix heures ; il s'impose +l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois +jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour +qu'il fait de temps en temps dans des lieux déserts, +livré aux plus rudes austérités. Il avait eu pour +les femmes un de ces penchants violents par lesquels +l'homme ressemble à un animal aveugle et furieux ; il +fait le vÅ“u, et il l'observa jusqu'à sa mort, vis-à -vis +même de ses parentes, de ne plus regarder jamais une +femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée +avait été une vie tout efféminée, de mollesse et de +plaisirs faciles ; il en mène une toute dure, de fatigues +et de peines, il ne dort que tout habillé, par terre ou +sur une chaise ; comme d'autres inventent des voluptés +nouvelles, il s'applique à la recherche des pratiques +les plus rudes ; de tourments dont il puisse souffrir à +chaque instant : il porte des souliers dont les clous +transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il +entreprend ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à +dix lieues par jour dans ce supplice. En un mot, la +règle qu'il a prise est <i>de faire à son corps le plus de mal +qu'il pourra</i><span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le P. Dominique de Sainte-Catherine, <i>Vie de M. de Quériolet</i>.]</blockquote> + +<p>Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son +prochain. Le poëte, quand il a voulu faire de l'avare +un portrait saisissant, l'a montré avec tous les dons +de la fortune : il possède une grande maison, des valets, +des chevaux, une voiture, seulement il n'en use +pas ; et c'est dans Molière un trait de génie : la vilité +de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus riche. +Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne +suit pas la règle ordinaire ; il ne se défait pas de ses +biens, il ne se rend pas indigent ; il a un château, +des domestiques et des terres, il les garde ; seulement, +tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres ; +il ne le possède pas, il ne s'en regarde que comme +l'économe. Lui aussi, il est avare, il place toute sa +fortune chez les pauvres ; mais c'est un avare plus +avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.</p> + +<p>Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider +dans son Å“uvre de charité ; son château, il le +transforme en hôpital, il y recueille et y installe tous +les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant +pas encore assez, il fait des voyages exprès pour en +aller chercher au loin. A toute heure, on peut entrer +chez lui, il a toujours à donner ; quand il n'y a plus +rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux +et ses draps ; jamais son blé n'est porté sur le marché +pour être vendu, il le partage entre les pauvres ; qu'a-t-il +besoin d'ailleurs de ces revenus ? il ne dépense +pas par an cent livres ; quand il ne jeûne pas, il ne se +nourrit que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose +Quériolet à l'austère censeur de Rome, à Caton, +calculant les moyens de faire rendre le plus d'intérêt +à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre +ses vieux esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on +dise ce que vaut la vertu du stoïcien près de l'humble +charité de ce grand chrétien inconnu !</p> + +<p>Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut +comparer. Quels chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu ! +Il est rencontré par un gentilhomme qui, le prenant +pour un pauvre, le bat et manque le tuer : il l'aide à remonter +sur son cheval ; un autre jour, il se présente, à +Rennes, dans une maison qu'il avait dotée pour y recueillir +les indigents : il se laisse repousser et mettre à +la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, presque +de force, ordonné prêtre ; il s'y résout, mais il ne confesse +que les pauvres, il ne veut être que le serviteur +des plus petits, des plus humbles, avec qui il se puisse +encore humilier. Sa vie se partage entre la prière, les +pauvres et les malades : cet élégant, ce raffiné, ce débauché +s'est fait le propre infirmier de son hôpital ; +il veille au chevet des mourants, il soigne les galeux, +il panse les plaies dégoûtantes ; nouveau Job, +Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne +loi, car il s'est mis volontairement sur le fumier des +autres.</p> + +<p>Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif +de la volonté et de l'énergie. Descartes avait dit : Je fais +table rase de mon esprit, j'oublie tout ce que j'ai appris, +et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, en commençant +par la première ; et on l'admire pour avoir eu +cette pensée et avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je +m'étonne autant de l'Å“uvre de Quériolet ; dire : Je ferai +en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de force, +et y avoir réussi n'est pas moins admirable.</p> + +<p>C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, +placé en tête de l'histoire de sa vie, où il est représenté +avec un type fortement caractérisé : le nez en avant, +un front buté, entêté, des pommettes maigres, saillantes, +les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont +adoucies et abattues par la continuité de la prière et +des larmes, visage qui vous arrête, qui se fait regarder +et dont on se souvient.</p> + +<p>Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs +et les bonnes Å“uvres, et sa pénitence dura vingt-six +ans. Il mourut jeune, en 1660, car les austérités +avaient vite épuisé son corps : quand il se sentit près +de sa fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de +pèlerinage de la Bretagne ; il y voulut mourir et y avoir +son tombeau, gardant ainsi, jusque dans la mort, le +double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien +et de Breton.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XIV"></a><br> +<h2>XIV</h2> +<h2>Du mouvement intellectuel en Bretagne.</h2> +<h3>Archéologie. — Histoire. — Littérature. — Arts. — L'Association bretonne.</h3> +<br><br> + + +<p>Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire +remarquer le développement des études historiques +en France ; ce qu'il importe de constater, c'est le +caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques +années. Lors du mouvement romantique de la Restauration, +on s'éprit avec enthousiasme des vieilles chroniques +et des légendes ; mais cette ardeur nouvelle tenait +plus au plaisir de découvrir des sujets et des +tableaux curieux et pittoresques qu'à un amour sincère +et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des romans +historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination +suppléait à la demi-science des auteurs, et +où la fantaisie était si intimement mêlée à l'histoire, +qu'il était difficile de faire la part de la réalité et de la +fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la +poésie, non de l'histoire.</p> + +<p>Ce moment de première fièvre est passé : l'époque +de la maturité est arrivée, et, avec la maturité, la gravité +des études et de la pensée. Les hommes que nous +voyons aujourd'hui à l'Å“uvre, ont, dans leurs travaux, +une suite et une expérience qui les décèle hommes +faits ; ils ne se contentent plus des premières impressions, +il leur faut quelque chose de précis et d'exact, +le vrai ; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, +ils veulent connaître les mÅ“urs du passé, ses usages, +ses arts, ses grands hommes, ses origines : de là , +le développement des études archéologiques, études +qui appartiennent plus particulièrement à la province.</p> + + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>I</h2> +<h2>Archéologie et histoire.</h2> +<br><br> + + +<p>L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même +que l'histoire naturelle, en grandissant, s'est divisée +et subdivisée en une multitude de branches : géologie, +anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc., +l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, +a été obligée de le répartir entre plusieurs mains : les +époques ont été classées, et, dans chaque époque, les +faits, les institutions, les monuments, les usages, les +lois : architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, +vitraux et boiseries, émaux, carreaux historiés, +vieilles chartes, chroniques et légendes, voilà l'archéologie, +et chacun de ces sujets suffit à absorber la vie +de plusieurs savants.</p> + +<p>Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le +vaste champ de l'histoire, le fouillant à l'envi, ne +laissant rien de côté. Bientôt ils n'ont plus travaillé +séparément, ils se sont réunis ; partout des sociétés +d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles +se sont signalées par un éminent service, dont on ne +saurait se montrer assez reconnaissant ; elles ont conservé +nos vieux monuments. Il y avait une horde de +démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de +<i>bande noire</i>, mais qui n'en continuait pas moins son +Å“uvre indigne, et faisait tomber incessamment sur les +églises et les châteaux le marteau de la destruction. +C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les +antiquaires ; ils se placèrent devant les monuments +menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là pour les défendre. +Le public était indifférent ; ils le réveillèrent, +en lui expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il +ne regardait même pas, ils accumulèrent les recherches, +répandirent la connaissance du moyen âge, développèrent +le goût ; ils firent l'éducation de la bourgeoisie +en art, en histoire. L'argent manquait, ils +contribuèrent de leur bourse ; ils étaient sans soutien, +ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires +nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de +leur venir en aide, il leur donna une part de son budget ; +il mit son sceau sur les monuments, comme on +couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection +inattendue, la <i>bande noire</i> recula, et ainsi furent +sauvés de la ruine, conservés et restaurés, une foule +de chefs-d'Å“uvre dont le sol de la France est couvert, +que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et +qui font aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, +et des études des savants.</p> + +<p>On ne croit pas être injuste envers les autres contrées +de la France en disant que la Bretagne se distingue +entre toutes par son zèle pour les études historiques. +Dans toutes les villes importantes, il existe une +société archéologique ; il n'est pas un bourg, pour +ainsi dire, où ne vive un de ces patients, modestes et +infatigables <i>chercheurs de pistes</i>, qui s'appliquent à une +partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient à +fond : ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a +pris les voies romaines, sur lesquelles il a émis parfois +des hypothèses discutables, mais, souvent aussi, des +vues justes et perspicaces ; M. Ramé, de Rennes, les +carreaux historiés ; M. Etiennez, les archives de Nantes ; +M. du Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques +de son pays ; M. Durocher, de Rennes, la carte +géologique de Bretagne.</p> + +<p>Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, +le classique pays des dolmens et des menhirs ; là , à +Carnac, en face des immenses alignements de pierres +debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, +M. de Keranflec'h, savant dans les origines et dans la +langue de sa patrie, cherche à expliquer les monuments +druidiques au milieu desquels il vit et à en déchiffrer +le sens. Un examen attentif et persévérant, une +rare perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, +sinon certain, du moins probable, sur cet immense +amas de pierres symboliques, qui, comme le sphinx, +posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont +gardé le secret.</p> + +<p>La société archéologique de Vannes est fort active : +elle a fondé un musée, et elle compte des antiquaires +connus par de nombreux travaux : M. Lallemand, qui +s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du christianisme ; +M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes +chartes et des archives ; M. le docteur Halleguen, de +Châteaulin, des antiquités romaines ; plusieurs ecclésiastiques, +M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux antiquités +celtiques ; M. l'abbé Piederrière, à l'art du +moyen âge ; M. de La Morvonnais, enfin, qui a écrit sur +l'architecture romaine en Bretagne un livre où les appréciations +d'une critique fine et juste se joignent aux +vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les +numismates, de leur côté, éclairent les points obscurs +de l'histoire de leur province. A Morlaix, c'est M. Lemière, +à Rennes, M. Bigot ; M. Bigot a publié et commenté +toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume +qui lui a valu les distinctions des académies. A Fontenay, +qui, par sa position, est une ville plutôt poitevine +que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache +à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon ; +mais M. Fillon n'est pas uniquement savant en médailles ; +il a rassemblé et publié déjà , en partie, une multitude +de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à +l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. +C'est à la fois un fureteur et un collectionneur, mais +sans l'étroitesse d'idées qui accompagne souvent ces +goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il amasse +il tire des déductions générales ; aussi ses travaux +ont-ils porté son nom hors de la province : ce n'est +plus un savant de l'Ouest ; Paris le connaît, et la +Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.</p> + +<p>D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le +docteur Fouquet, recueillent les légendes populaires : +La Fontaine avait bien raison de dire :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Si <i>Peau d'âne</i> m'était conté,</p> +<p class="i2">J'y prendrais un plaisir extrême.</p> +</div> +</div> + +<p>Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires +où se révèlent les usages du peuple, ses traditions, +ses croyances, ses superstitions, où sont si bien +unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la +terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y +a de vrai, sans pouvoir le préciser, jouit à la fois de la +poésie du rêve et du mystérieux attrait de l'inconnu ? +Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas nous-mêmes +à ces histoires fantastiques ? on ne saurait le +dire. En voyant la bonne foi, le ton sérieux et convaincu +du narrateur, en l'entendant citer ses témoins, accumuler +ses preuves, désigner du doigt les monuments du +récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, +qui tout entier atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus +de bon sens que le sceptique qui en rit. Il va sans dire +que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne sont que +les rapporteurs de ces légendes : M. de la Barre est plus +littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus +naïf ; il ne raille pas, on voit qu'il sait parfois à quoi +s'en tenir, mais il ne fait pas de réflexion qui vous désenchante ; +au contraire, il a le respect de ces mÅ“urs, +de ces croyances ; il vénère les vieilles pierres, les +lieux de pèlerinage, il raconte, comme un homme qui +se plaît à ce qu'il raconte, et l'on se plaît à l'écouter<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie +et de l'histoire ; elle sert de transition à l'histoire proprement +dite : cette vieille province de Bretagne a conservé, +avec sa foi, ses costumes et sa langue, un profond +sentiment national, et l'histoire est pour elle une +manière de témoigner de son respect pour les ancêtres. +L'histoire de la Bretagne, depuis les temps les plus reculés, +a été examinée, discutée et racontée sous toutes +les formes : monographies de villes, biographies d'hommes +illustres, vies des saints, descriptions topographiques. +Les ouvrages publiés récemment sont presque +innombrables : en première ligne, la <i>Biographie bretonne</i>, +entreprise il y a déjà plusieurs années, par un +savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire +de la marine à Brest, qui, avec le concours de tout ce +qu'il y a en Bretagne d'hommes instruits, a retrouvé dans +les chartes, dans les archives et les papiers de famille, +des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés +ou méconnus, et dressé comme un inventaire complet +de toutes les illustrations de sa patrie ; puis, sous une +forme plus scientifique, une autre histoire de la Bretagne, +<i>les Anciens évêchés de Bretagne</i>, par MM. Geslin de +Bourgogne et An. de Barthélemy, un des ouvrages les +plus considérables qui aient été publiés depuis longtemps +par les départements. <i>Les Évêchés de Bretagne</i> +n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas +de planches représentant les types de l'architecture +religieuse, civile et militaire : histoire générale, histoire +de chaque diocèse, de ses évêques, de ses établissements +religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, +etc. C'est une revue exacte des événements et +des institutions, un véritable monument élevé à l'ancienne +Bretagne.</p> + +<p>A côté de ces grandes Å“uvres, voici une foule +d'études spéciales : tandis que d'excellents érudits +écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie de +ses grands hommes, M. Ropartz, la <i>Vie de saint Yves</i>, +patron de la Bretagne, l'<i>Histoire de Guingamp</i> et celle +<i>des Missionnaires et Fondateurs d'ordres religieux</i> en +Bretagne ; M. l'abbé Mouillard, la <i>Vie de saint Vincent +Ferrier</i> ; M. de La Bigne-Villeneuve, l'<i>Histoire de +Rennes</i>, et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie +de ces marins magnanimes, de ces vaillants corsaires, +Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient, +comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux +Anglais ; d'autres approfondissent les questions les +plus difficiles et les plus ardues : M. A. de Blois, de +Quimper, les <i>Origines du droit breton</i> ; M. A. de Courson, +le <i>Cartulaire de Redon</i> ; M. du Fougeroux, de +Fontenay, les <i>Premiers temps de l'Histoire du Poitou</i>. +M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle édition +de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le <i>Dictionnaire +d'Ogée</i> ; et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, +à Saint-Pol de Léon, petite ville qui fut autrefois un +évêché, et qui aujourd'hui est presque déserte, un savant +généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du <i>Dictionnaire +héraldique de la Bretagne</i>, fait paraître un magnifique +Album de miniatures (<i>fac simile</i>) du XVe siècle, le +<i>Combat des Trente</i>, accompagné de documents puisés +aux sources les plus authentiques sur les héros de cette +lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré +par l'obélisque de la lande de <i>Mi-Voie</i>.</p> + +<p>Dans les grandes villes, les ressources d'érudition +permettent d'entreprendre des ouvrages étendus, +comme les <i>Annales universelles</i> de M. Fourmont, à +Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou +vingt colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous +les peuples de la terre, depuis la création du monde. +Il est facile de faire ces sortes de tables synoptiques ; +mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de +M. Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé +à un point de vue scientifique. Il y a là plusieurs +années de recherches laborieuses et une lecture immense : +il est au courant de toutes les découvertes modernes, +des travaux des savants de l'Europe et des savants +de Calcutta ; Zend des Persans, monuments du +Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui +sont aussi familiers que les traditions celtiques et les +Eddas des Scandinaves ; aussi, à la lueur de ce faisceau +de lumières jaillissant de tous les points, il a, on n'ose +dire débrouillé, mais éclairé le chaos des premiers +temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs +parentés, leurs migrations. Puis, après que, dans cette +première partie, il a fait un rapide précis des événements, +il reprend chaque période, il en écrit l'histoire morale : +religions, langues, mÅ“urs, institutions, philosophies, +etc., dans la même forme synoptique, de manière +à donner à la fois le spectacle de la marche de chaque +peuple séparément, et du mouvement général de l'humanité, +jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme +un grand fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans +le christianisme.</p> + +<p>Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à +Nantes, les études historiques ont une physionomie +plus vive ; on y livre des batailles d'érudition. Les +écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en proverbe, +et leur franchise ardente, qui n'est pas moins +remarquable quand ils traitent un point d'histoire +contesté, prennent aussitôt les armes, attaquent et +poussent devant eux, et frappent à coups redoublés +tout historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe +abattu. Ainsi, à Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a +montré si clairement, si fortement, le véritable esprit de +la <i>Réforme en Bretagne</i>, à l'occasion de l'<i>Histoire de la +ligue en Bretagne</i>, par M. Grégoire ; à Nantes, MM. Biré +et Guéraud ; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est +attaché à l'<i>Histoire de la Révolution</i> de M. Michelet, +qui avait touché à la Bretagne et à la Vendée, et il a +fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une +dissection qui ne laisse rien de côté : omissions, oublis +volontaires, silence sur les atrocités des républicains, +exagérations emportées ; il a montré à nu la faiblesse +et la partialité de cet écrivain, naguère noblement inspiré, +aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche +pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne +raconte pas, mais qui plaide, qui ne peint pas, mais +qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on devrait +toujours le faire, avec force, convenance, érudition et +émotion.</p> + +<p>M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour +les monuments historiques, est à la fois écrivain, antiquaire, +libraire, imprimeur : intelligence vive, ouverte +à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît +très-bien sa province, hommes, livres, sol, monuments ; +il a publié sur plusieurs parties de l'histoire de +son pays des notices importantes, entre autres celle sur +le <i>maréchal de Raiz</i>, le faux Barbe-Bleue de nos contes, +où, les pièces du procès en main, il a rectifié les erreurs +populaires et montré, telle qu'elle était réellement, +cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte +de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de +brillantes qualités, courage, science, passions sauvages +et cruauté de damné. Nul historien ne pourra désormais +se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. +Un livre plus important encore est le recueil des <i>Chansons +de la Bretagne et du Poitou</i> depuis les temps +les plus reculés, recueil composé de plus de douze +cents chansons, qui donne sur les mÅ“urs, les +usages, les coutumes et la langue des détails souvent +négligés par les historiens, et singulièrement +propres à compléter la physionomie d'un peuple.</p> + +<p>Mais le plus savant des historiens bretons est M. de +la Borderie, ancien élève de l'École des chartes, que +le gouvernement a chargé de dresser le catalogue raisonné +des archives et des pièces historiques de l'ancienne +chambre des comptes de Nantes. Outre un grand +nombre de fragments sur les points les plus obscurs +de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a écrit +l'histoire de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, un des épisodes +les plus dramatiques de la lutte que la Bretagne +n'a cessé de soutenir contre l'ancienne monarchie pour +le maintien de ses privilèges. On ne peut nier que ce +récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif ; +mais un intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt +qui tient au talent original de l'auteur. Il n'a aucune +prétention, il ne cherche pas les phrases à effet ; +on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer +la vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on +a cru et écrit jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime +en vous la démontrant. Il est heureux et fier, +comme il le dit quelque part, de publier des pièces si +glorieuses pour son pays ; il devient éloquent, et son +émotion sincère gagne le lecteur ; on partage son indignation +ou sa pitié. Au milieu de ce récit net, ordonné, +qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure +que le terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît : +il a parfois des railleries et des sourires goguenards +qui rappellent l'esprit gaulois, et pour lesquels il y a +un mot gaulois aussi et expressif, le mot <i>gouailler</i>. Il +est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, +plus habile et plus déliée que la finesse normande +si vantée. Il vous présente les choses d'une +telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure +avec lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, +que l'on s'étonne d'être allé si loin dans son sens. Il +faut le dire : quelque étrange que puisse paraître une +telle assertion au monde littéraire parisien, cette histoire +de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, par M. de la Borderie, +est supérieure à bien des Å“uvres publiées à +Paris, signées de noms illustres et vantées comme des +chefs-d'Å“uvre. On y trouve, à côté d'une érudition large +et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, +la lucidité de la composition, la conscience de l'historien. +Avec de telles qualités, M. de la Borderie n'a pas +fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si facilement +et si vaguement un <i>beau livre</i>, il a fait un bon +livre, un livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne +refera plus. On ne saurait mieux louer un historien.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>II</h2> +<h2>L'Association bretonne.</h2> +<br><br> + + +<p>Il est une institution qui distingue la Bretagne des +autres provinces et où se réflète son génie, l'<i>Association +bretonne</i>.</p> + +<p>Dans ce pays couvert encore de landes et de terres +incultes, et où il reste tant de ruines des anciens âges, +des hommes intelligents ont compris que ces deux +intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de +l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire +locale. Les comices agricoles ne s'occupent que des +travaux d'agriculture, les sociétés savantes que de +l'esprit ; l'Association bretonne les a réunis : elle est +à la fois une association agricole et une association +littéraire. Aux expériences de l'agriculture, aux recherches +archéologiques, elle donne de la suite et de +l'unité ; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec +ensemble ; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, +l'Å“uvre des moines des premiers temps du christianisme +dans la Gaule, qui défrichaient le sol et +éclairaient les âmes.</p> + +<p>Un appel a été fait dans les cinq départements de la +Bretagne à tous ceux qui avaient à cÅ“ur les intérêts +de leur patrie, aux écrivains et aux propriétaires, aux +gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions +sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux +moyens d'action : un <i>bulletin</i> mensuel, et un <i>congrès</i> +annuel. Le bulletin rend compte des travaux des associés, +des expériences, des essais, des découvertes +scientifiques ; le congrès ouvre des concours, tient des +séances publiques, distribue des prix et des récompenses. +Afin de faciliter les réunions et d'en faire profiter +tout le pays, le congrès se tient alternativement +dans chaque département ; une année à Rennes, une +autre à Saint-Brieuc, une autre fois à Vitré ou à Redon ; +en 1858, il s'est réuni à Quimper.</p> + +<p>A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, +discutées, éclaircies<span class="noteref">[1]</span> : ces savants modestes +qui consacrent leurs veilles à des recherches longues +et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront +pas ignorés ; tant d'intelligences vives et distinguées, +qui demeureraient oisives dans le calme des petites +villes, voient devant elles un but à leurs efforts ; la publicité +en est assurée, ils seront connus et appréciés. +D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à +Brest, de Nantes à Saint-Malo, on se communique ses +Å“uvres et ses plans ; tel antiquaire, à Saint-Brieuc, +s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper : +il est un jour dans l'année où ils se retrouvent, +où se resserrent les liens d'études et d'amitié.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien +plus, un centre national : ces congrès sont de véritables +assises bretonnes ; ils remplacent les anciens États : +on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le +clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus +nombreux qu'avant la Révolution, et de plus, mêlés aux +nobles et aux bourgeois, les paysans.</p> + +<p>La Bretagne est une des provinces de France où les +propriétaires vivent le plus sur leurs terres ; beaucoup +y passent l'année tout entière. De là une communauté +d'habitudes, un échange de services, des relations +plus familières et plus intimes, qui n'ôtent rien +au respect d'une part, à la dignité de l'autre. Propriétaires +et fermiers, réunis au congrès, sont soumis aux +mêmes conditions et jugés par les mêmes lois ; souvent +le propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces +mêlées animées, où l'on se communique ses procédés, +où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue des +prix et des encouragements, les riches propriétaires et +les nobles traitent les paysans sur le pied de l'égalité ; +ici, la supériorité est au plus habile : c'est un paysan, +Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du congrès +de Redon.</p> + +<p>Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe ; +l'ardeur a toujours été en croissant ; les congrès sont +devenus des solennités : on y vient de tous les points +de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du +Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les +prix sont décernés en grande pompe. Au concours des +laboureurs, on voit souvent soixante charrues en ligne +partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit +sillon. Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, +des savants couronnés par les académies, les plus +beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont jadis +illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux +qui viennent de conquérir, en Afrique et en Crimée, +une gloire nouvelle : le comte de Sesmaisons, le général +Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la Villemarqué, +de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux +voisins, les dames de la ville, remplissent la vaste +salle des séances, où se livrent des luttes qui sont quelquefois +vives, car les Bretons tiennent fortement à +leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres +de l'Association se rendent à la distribution des prix +en grand appareil, au milieu d'une population empressée +comme pour une fête, au son des cloches, entre +deux haies de troupes, à travers les rues de la ville, +pavoisées du drapeau national breton, la bannière à +hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut au peuple et +que le peuple aime : quand il assiste à ces solennités, +où il se voit représenté par les plus nobles et les +plus dignes, il se sent vivre et il se redresse avec un +légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il est encore +capable de grandes choses.</p> + +<p>Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association +bretonne a été dissoute : un zèle plus ardent qu'éclairé +la représenta comme une réunion d'hommes qui, sous +d'apparentes études d'histoire, cachaient des préoccupations +moins désintéressées ; on craignit qu'elle ne devint +un foyer de passions et d'intrigues politiques. Ces +craintes n'étaient pas fondées : l'Association bretonne +se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant +à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le +concours de l'autorité ; elle n'avait aucun des caractères +des associations politiques, aucune des conditions +des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que soit +d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations +qui ont amené sa suppression, on ne saurait trop regretter +une association qui, pendant qu'elle a existé, a +rendu tant de services à l'agriculture, à la science historique +et archéologique, qui excitait dans cinq départements +une émulation généreuse, donnait un but et +un ensemble à leurs travaux, développait le goût des +études sérieuses et tendait à former dans la province +un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la +force du cÅ“ur de la France, réveillent à ses extrémités +le mouvement, la pensée et la vie.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>III</h2> +<h2>Musées et collections.</h2> +<br><br> + + +<p>Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve +dans presque toutes les villes de Bretagne des collections +particulières. Paris, grâce à Dieu, n'a pas absorbé +tous les chefs-d'Å“uvre de l'art ; plusieurs causes, +le loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la +vente des vieux châteaux, le goût, enfin, des curiosités +de l'art que développe l'uniformité d'une vie calme et +inactive, ont facilité la formation des collections en province. +Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont +presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou +expliquent l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait +les comparer aux grandes collections de Paris ; mais il +est tel livre, telle Å“uvre d'art conservés dans le musée +d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel +Cluny, et que l'on est pourtant heureux de n'y pas +voir. Ces beaux fragments que l'on rencontre au milieu +d'objets souvent médiocres, on les examine avec un +soin plus attentif, on les apprécie mieux ; leur isolement +même leur donne un intérêt de plus.</p> + +<p>Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province +le chef-d'Å“uvre d'un maître, comme la <i>Chasse +au lion</i>, de Rubens, et <i>le Christ en croix</i>, de Jordaens, +du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique +toile de Sigalon, l'<i>Athalie</i>, du musée de Nantes, une +des rares compositions originales de ce consciencieux +artiste, à qui l'étude assidue de Michel-Ange avait révélé +l'énergie de l'expression, l'ampleur de la composition, +la grandeur du style ? Le manuscrit de <i>saint Augustin</i>, +de la bibliothèque de Nantes, serait-il autant +goûté s'il était à Paris, tandis qu'il n'est pas un étranger +à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de l'art du +XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les +magnifiques manuscrits de la bibliothèque des ducs de +Bourgogne, semblent avoir été peintes par la même +main, avec la même naïveté, la même couleur brillante +et durable, la même finesse d'exécution et le même +sentiment religieux. Et, dans les collections particulières, +qui ne remarquera avec une vive curiosité la +serrure signée <i>Donatello</i>, du cabinet de M. Mauduyt, +merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant +qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste +florentin, et les manuscrits autographes de Dom <i>Lobineau</i>, +l'historien de la Bretagne, appartenant à M. de la +Borderie, et le recueil des lettres de <i>Camille Desmoulins</i>, +de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles +se montre sous un jour inconnu, comme père, +frère, époux, le fougueux et éloquent écrivain de la +Révolution ? Enfin, où seraient mieux placés que dans +un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement +bretonnes, la giberne de <i>La Tour-d'Auvergne</i>, qui ne fut +pas seulement le premier grenadier de France, mais +aussi un des premiers savants de la Bretagne, et les +pantoufles de la <i>reine Anne</i>, que les Bretons appellent +toujours la <i>duchesse</i> Anne, et le casque de <i>du Guesclin</i>, +le héros-breton ?</p> + +<p>Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares +trésors. Les musées et les cabinets des villes de Bretagne +possèdent, d'ailleurs, une quantité d'objets curieux +ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de +Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens +légués, au siècle dernier, par M. de Robbien, et où l'on +admire des croquis de <i>Rembrandt</i>, de <i>Michel-Ange</i> et +du <i>Pérugin</i>, peut citer, après son Jordaens et son Rubens, +plusieurs belles toiles : les <i>Noces de Cana</i>, attribuées +à <i>Jean Cousin</i>, des <i>Casanova</i>, des <i>Paul Véronèse</i>, +un <i>Tintoret</i>, un <i>Desportes</i>, et une scène de cour +de <i>Clouet-Janet</i>, d'une touche aussi délicate que les +tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes +est un des plus riches de province : outre plusieurs +compositions de peintres anciens, il doit à la munificence +de deux donateurs, M. Urvoy de Saint-Bédan et +le duc de Feltre, une collection remarquable d'Å“uvres +des peintres contemporains, <i>Ary Scheffer, Ziégler, +Grenier, Vernet, Léopold Robert</i>, deux ou trois toiles +du meilleur temps de <i>Brascassat</i>, les <i>Taureaux attaqués +par les loups</i>, entre autres, que Paris a revus +et admirés à l'Exposition universelle de 1855 ; une +suite, enfin, de dessins de <i>Paul Delaroche</i>, où l'on +peut voir avec quelle gravité et quelle profondeur de +pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et +comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, +la précision du dessin, la vivacité de l'expression +et la vérité des caractères.</p> + +<p>Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, +plus faciles à former ; le goût et l'étude des antiquités +poussait à recueillir de tous côtés les objets qui présentaient +quelque intérêt historique ou artistique. Ici, +les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque +toutes, ont fondé des musées archéologiques. Celui de +Vannes se distingue par une collection d'armes celtiques +trouvées dans le pays ; le musée archéologique de +Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville +ou des antiquités locales, des sculptures de l'ancienne +église de <i>Saint-Nicolas</i>, des tombeaux carlovingiens +de <i>Rezé</i>, des chapiteaux mérovingiens de <i>Vertou</i>, des +bas-reliefs gallo-romains provenant du <i>Bouffay</i>, +des fragments de l'église de <i>Saint-Félix</i>, qui remontent +au VIe siècle, etc. Quant aux cabinets particuliers, +on peut à peine mentionner les principaux : +à Rennes, celui de. M. <i>Aussant</i>, qui a rassemblé une +quantité d'objets d'art et d'antiquités ; à Fontenay, la +savante collection de médailles de M. <i>B. Fillon</i> ; à +Nantes, la bibliothèque de M. <i>Dobrée</i>, riche en incunables +et en livres rares, la collection d'autographes +de M. <i>Lajarriette</i>, qui vient d'être vendue, celle de +gravures de M. <i>Antime Ménard</i> ; les tableaux de Madame +<i>Barbier</i>, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt +et de Girardot. A Vitré, M. de la Borderie, qui est +archiviste paléographe, a pris pour spécialité de recueillir +les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne, +entre lesquels on doit signaler des papiers importants +du prieur <i>Audren de Kerdrel</i> et d'<i>Albert le Grand</i>. Le +cabinet de M. le docteur Mauduyt est des plus variés : +monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités +égyptiennes, objets d'art ; le tout catalogué et classé +avec autant d'érudition que de goût. M. le baron de +Girardot possède d'importants documents sur la Révolution +et l'émigration, plusieurs lettres des rois de +France ; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre +du maréchal de la Châtre à Henri III, datée de 1579, +où il refuse d'exécuter les ordres du roi, qui lui commandait +de massacrer les protestants dans sa province. +Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que +le noble gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et +qu'au temps même des luttes les plus passionnées, il +se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments +vraiment français, et qui avaient conservé le +respect de la vie humaine ; l'histoire devra désormais +citer le maréchal de la Châtre : lui aussi, sans +l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom +immortel.</p> + +<p>Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une +spécialité : une collection de minéraux du département, +qui en détermine les couches géologiques, et une longue +suite de coquilles et de plantes marines recueillies +par les capitaines de navires dans toutes les mers du +globe. Mais le cabinet du conservateur du muséum, +M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore : de son +voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres +surtout aux usages domestiques, qui mettent, +pour ainsi dire, sous les yeux, les mÅ“urs de l'antique +Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur +lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir +chaud, jusqu'aux chats et crocodiles embaumés, depuis +les souliers encore couverts de la boue du Nil, +une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et +aux chemises de lin, dont la forme ne diffère guère +des nôtres, depuis les fausses tresses et les perruques +des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le +fard dont elles peignaient leur visage.</p> + +<p>Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne +rencontre de rares collections amassées par d'anciennes +et opulentes familles, et qui sont ouvertes +aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, +dont les maîtres sont moins les propriétaires que +les gardiens ; et, parmi ces châteaux, en première +ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, où, +au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux +de statues de marbre, de curiosités venues de tous +les pays, sont réunis dans une vaste salle plus de +trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles ; véritable +musée français, galerie de grands hommes et +de femmes célèbres dont s'est entourée, ainsi que +d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles +et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.</p> + +<p>Ces musées, ces collections, partout répandues, ont +bien plus de prix en province qu'à Paris. En province, +où l'esprit se laisse facilement aller à la paresse, s'amollit +et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette production +continue d'Å“uvres de la pensée qui, sans +cesse, tient Paris debout, on a besoin de secousses +intellectuelles, et ces secousses, précisément, parce +qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et +plus profonde : la vue de ces chefs-d'Å“uvre, rencontrés +çà et là à de longs intervalles, est comme l'éclair qui +découvre tout à coup un pan de ciel bleu, fait entrevoir +au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles +pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du +beau.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>IV</h2> +<h2>Société académique de Nantes. — Poëtes +et romanciers.</h2> +<br><br> + + +<p>Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne : +son port, où des milliers de navires débarquent +les produits de l'Amérique et des Indes ; sa Bourse active, +ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes +cheminées d'où s'échappe une noire fumée ; les magasins +et les cafés de ses rues neuves, resplendissants de +glaces et de dorures, comme à Paris ; et, dans les vieux +quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, +de cafés, de sucres, des denrées de tous les pays du +monde ; son chemin de fer qui traverse la cité de part +en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas des navires, +et emporte et rapporte incessamment, au vol de +ses chevaux de feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, +de Nantes à Saint-Nazaire, reliant d'un double sillon +la capitale à la mer ; ses courses, ses théâtres, et ce +mouvement, enfin, condition et marque distinctive de +notre âge, violent, fiévreux, qui précipite les revirements +de fortune, et qui, pour arriver plus vite, a trouvé +des ressources nouvelles, la vapeur, l'électricité, la lumière +du soleil, prompts comme nos désirs impatients.</p> + +<p>Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce +et d'industrie, préoccupée de vendre des épices, +de raffiner du sucre ou d'armer des navires : les lettres, +les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle, +ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.</p> + +<p>Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté +des lettres et d'une école de droit ; mais le gouvernement +a reconnu que cette grande cité a une importance +exceptionnelle, et il y a fondé une <i>École préparatoire</i> +des sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, +qui distribue un enseignement moins élevé que les Facultés, +supérieur aux lycées, qui convient surtout à une +ville riche et commerçante, et où les jeunes gens peuvent +continuer leurs études littéraires et se maintenir +au niveau du progrès des sciences. Ajoutez que +Nantes possède une <i>École industrielle</i>, une <i>École chorale</i>, +un <i>Cercle des beaux-arts</i>, à la fois école de dessin +et galerie permanente d'exposition des ouvrages des +artistes nantais, une <i>École secondaire de médecine</i>, une +<i>Revue</i>, une <i>Société académique</i>, et de riches et beaux +établissements scientifiques, muséum, musée, bibliothèque, +etc. ; que les arts, la musique, la peinture, la +sculpture y sont cultivés, non par des amateurs, mais +par des artistes dignes d'être partout estimés et distingués, +et qui continuent cette noble suite de peintres +provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître +la vie ignorée et les Å“uvres souvent admirables<span class="noteref">[1]</span> : +M. Charles Leroux, peintre de paysages, qui copie la +nature bretonne avec amour et grandeur ; M. de Wismes, +auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la <i>Vendée</i>, +le <i>Maine</i> et l'<i>Anjou</i>, aujourd'hui connus et répandus +dans toute la France ; M. Bournichon, M. Dandiran, +toute une école d'habiles sculpteurs en bois ; des statuaires +surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, +mort il y a peu de temps, et M. Amédée Mesnard, son +émule, plein d'imagination, de verve et de pensée, à +qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de +Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, +auteur d'une quantité d'Å“uvres populaires en Bretagne, +entre autres, du fronton de Notre-Dame de Bon +Port, composition de quatorze figures colossales, et de +cette poétique statue de <i>sainte Anne</i>, qui, du haut d'un +rocher, à l'entrée du port de Nantes, domine la ville +et le cours du fleuve, et semble suivre et protéger les +vaisseaux descendant à la mer !</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Peintres Provinciaux de l'ancienne France</i>, 3 vol, in-8°.]</blockquote> + +<p>Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne +par son étendue et sa population ; le nombre et l'importance +des Å“uvres de l'esprit en font le centre d'un +grand mouvement intellectuel.</p> + +<p>La Société académique de Nantes est connue depuis +longtemps par des travaux sérieux qu'elle publie dans +un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs hommes +d'un mérite distingué : M. l'abbé Fournier, curé de +Saint-Nicolas, ancien représentant à l'Assemblée constituante, +dont tout à l'heure on dira l'Å“uvre capitale ; +M. le baron de Girardot, secrétaire général de la préfecture, +qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la +fréquentation des hommes éminents et le goût des +études historiques, avec un zèle actif, une érudition +vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur +la Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, <i>les Administrations départementales de 1790 à l'an VIII</i>, où +l'expérience de l'administrateur a heureusement aidé +l'historien ; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà +cités ; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits +peu connus de l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une +Étude sur l'historien Travers ; des savants, M. le docteur +Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique ; M. Robière, +de chimie ; M. Huette, de curieuses observations +de météorologie ; M. le docteur Foullon, antiquaire et +collectionneur, qui a traité de l'<i>Organisation de la médecine</i> +au point de vue des services publics, etc.</p> + +<p>Mais le premier de tous est un savant illustre, qui +n'appartient pas seulement à la Bretagne, mais à la +France, le célèbre voyageur en Égypte, M. Caillaud. +Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a +fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une +surtout, des plus intéressantes, pour laquelle la Hollande +lui a décerné, il y a peu d'années, un prix extraordinaire, +la découverte du <i>procédé de perforation des +pholades</i>. On avait jusqu'alors cru que les pholades, +petits mollusques très-communs sur les côtes de Bretagne, +employaient, pour percer le dur granit où elles +vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves +de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet : +il recueillit, près du Pouliguen, des pholades attachées +à des morceaux de roc (gneiss), les plaça dans un +bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit +l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se +passèrent sans que les pholades donnassent signe de +vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un bruit de scie +qui retentissait dans le bocal ; il se lève, et, à la lueur +d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant +et se retournant à droite et à gauche, avec un mouvement +régulier, à la manière d'une vrille qui perce un +trou ; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, +et un jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal ; +c'était le résidu de son travail, la partie du roc +pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se débarrassait +et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant, +attentif et charmé, surprend une à une les pholades +accomplissant leur patient ouvrage, et se creusant +leur demeure, l'arrondissant et la polissant, comme +avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que +leur coquille ; et cette coquille, au lieu de se détériorer +par le frottement continu, se développe à mesure que +le travail avance ; à la scie qui s'use une autre scie +s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de +suite jusqu'à <i>quarante</i>, que M. Caillaud a comptées, et +avec lesquelles le petit animal, à force de tourner et +retourner sa frêle enveloppe, cette coquille que la pression +d'un doigt d'enfant suffirait à briser, perce à jour +le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer ! phénomène +admirable qui confond la sagesse humaine, et +qui est un de ces millions de miracles naturels que +Dieu nous fait voir constamment dans la création !</p> + +<p>Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux +revues à Nantes : la <i>Revue des provinces de l'Ouest</i>, +dirigée par M. Guéraud, avait choisi une spécialité +précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire +de la Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, +MM. Guéraud, Fillon, Marchegay, Duchâtellier, +tiraient des archives départementales, épiscopales et +municipales et des collections particulières, complétant +ainsi, pour la province de Bretagne, la savante +<i>Bibliothèque de l'École des chartes</i> ; de plus un Bulletin +bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés +en Bretagne ou concernant les départements de +l'ouest, ou qui ont pour auteurs des Bretons et des +Poitevins. Cette revue n'existe plus.</p> + +<p>La <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i> a été fondée par +M. de la Borderie, qui a réuni autour de lui les hommes +les plus distingués de la province. Là on retrouve plusieurs +des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une +juste réputation par de grands travaux : MM. de +Carné, de Courson, de la Gournerie, de Courcy, de +la Villemarqué, etc. ; à côté d'eux, de jeunes hommes +d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un +plus grand théâtre : M. Alf. Giraud, ancien élève de +l'École des chartes, auteur de notices sur Tiraqueau, +Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré de +poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise ; +M. de Rochebrune, qui cultive et juge les arts avec +goût et intelligence ; M. Ropartz, dont l'Académie +des inscriptions a distingué récemment les Études +historiques ; puis de vrais Bretons qui parlent et +écrivent la langue de leurs pères, le breton : M. le +Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y +a deux ans à peine, et dont ses compatriotes ont +dit que : « c'était le plus grand poëte qui ait écrit +en langue celtique. » Car elle produit encore des +fleurs de poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, +des poésies d'une saveur franche et d'un +caractère original, nées du souffle des événements +contemporains ou inspirées par le sentiment de la +nature. La nature, les Bretons l'ont de tout temps vivement +et profondément sentie, bien avant J.J. Rousseau +et Bernardin de Saint-Pierre ; les poëtes n'ont +jamais manqué en Bretagne, et les plus beaux chants, +les plus populaires, sont dus à des paysans, à des +pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont +pas des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes +pittoresques, qui parlent la langue nationale ; qui +ont gardé les mÅ“urs antiques, et dont la vie se passe +parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés +par la légende, dans les vastes landes couvertes +de genêts et la solitude des grands espaces, ou en +face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de granit. +Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les +transforme et les idéalise ; on les trouve poétiques, et +ils sont naturellement poëtes<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans +la littérature contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, +H. Violeau, de Francheville et Brizeux, le barde breton +par excellence, sont animés du même génie, s'inspirent +des mêmes sentiments : la foi, la religion du +foyer, le culte de la famille, l'amour du pays ; tous +connaissent cette passion de mélancolie, amante de +l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein +de la mère patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère +de gravité, enfin cette rêverie naïve et touchante +qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, l'hommage +le plus délicat et le plus rare : il avait publié, il y +a vingt ans, sans le signer, un volume de poésies ; un +jour, dans une ville du Nord, quelqu'un, une âme aimante +sans doute, en rencontra un exemplaire, et il +fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut +faire partager à d'autres le charme qu'il avait ressenti ; +il le fit imprimer de nouveau, et, ne sachant quel nom +y inscrire, il lui donna le gracieux titre de <i>Fleurs inconnues</i>.</p> + +<p>Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers +de poëtes plus jeunes qui chantent aujourd'hui, +M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, mademoiselle +Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un +conteur qui, lui aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. +Les <i>Récits et nouvelles</i> de Jules d'Herbauge +(sous ce nom se cache une femme qui porte un nom +illustre, madame la comtesse de ........), ont été publiés +en partie par la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, et les +juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt un talent +vraiment supérieur : une exposition simple faite +avec un calme sûr de soi, force que possèdent seuls +les maîtres ; ils partent d'un pas mesuré, comme des +gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment +ils la doivent finir ; les caractères se dessinant, +l'action se nouant en peu de mots, sans réflexions par +les faits mêmes ; peu de dialogue, — le dialogue n'est +souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, +qui n'est pas maître de son sujet ; lorsque les +caractères sont bien tracés, il n'est pas besoin de +tant de paroles ; aussi peut-on remarquer que les +conteurs de notre temps qui excellent dans le dialogue +ne dessinent pas de caractères ; — un puissant +intérêt dramatique, naissant du développement des +passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, +parce que l'auteur est lui-même ému des événements +qu'il voit et qu'il met sous les yeux ; l'impartialité +dans la peinture des mÅ“urs, une intelligence +enfin des sentiments les plus divers. Deux nouvelles +bretonnes, <i>la Jaguerre</i> et <i>la Grande Perrière</i>, +rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité, +les beaux récits de Walter Scott ; dans d'autres, la finesse +d'observation et une singulière connaissance +des ruses féminines décèlent la main d'une femme.</p> + +<p>Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre +femme qui a donné deux recueils remarquables par +une verve poétique peu commune, et mademoiselle +Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement +émus et souvent passionnés, continuent la pléïade +de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a +donné naissance : mesdames Dufresnoy, la princesse +C. de Salm-Dyck, Mélanie Waldor et Elisa MercÅ“ur.</p> + +<p>M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, +intitulé <i>Souvenirs bretons</i>, où l'on reconnaît deux manières, +l'imitation de MM. Hugo et de Musset, avec une +certaine habileté dans la facture du vers ; puis, et c'est +la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes ; +car il faut remarquer que les pièces imitées sont +des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et qui +pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes +ou à Rennes ; mais quand M. Halgan traite un sujet breton, +le poëte redevient lui-même ; il s'émeut, il se complaît +à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il passe encore +sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper +de crêpes<span class="noteref">[1]</span>. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque +il décrit le brillant costume de Loc-Tudy (<i>le +retour du Pardon</i>) ; il parcourt la plaine nue qui s'étend +de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel +et coupée de marais salants, et, en quelques traits, il +en rend la tristesse et la sauvage grandeur, de même +qu'il dessine fièrement la robuste population des paludiers +du Croisic :</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,</p> +<p class="i2">A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,</p> +<p class="i2">Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il +avancera, plus il deviendra Breton. M. Em. Grimaud +n'a plus à se former, c'est le poëte national, qui cherche +et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans +le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, +comme bien des jeunes poëtes, par l'imitation. Son +premier volume, les <i>Fleurs de Vendée</i>, contient plusieurs +pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les +idées mêmes des poëtes de l'école romantique ; mais +le caractère original n'a pas tardé à se déceler. Il a en +lui deux sources pures et profondes : le sentiment de +la nature et l'amour de son pays ; il sent les harmonies +de la campagne ; il erre le matin dans les champs, en +écoutant d'une oreille attentive et charmée la bergeronnette +et la fauvette qui <i>lui dit ses plus belles chansons</i>, +le merle sifflant dans le buisson ; il erre dans les +bois en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen ; +ou bien savourant l'haleine du Bocage aux premiers +jours de mai, le long des chemins couverts, il +découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du +printemps<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, +il la respecte, il l'admire, et il la chante comme +un fils pieux ; il recueille ses traditions et ses légendes, +mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et +sceptiques ; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent +et l'émotion de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et +qui frémit à ce qu'il raconte ; il a la foi ardente et fière +de ses pères :</p> + +<p>Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens !</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits !</p> +<p class="i2">Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis !</p> +</div> +</div> + +<p><i>La Pêche maudite</i> est une terrible histoire ; elle a +pour refrain :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Il ne faut pas pêcher le jour des morts !</p> +</div> +</div> + +<p>Une seule chaloupe part ; elle est montée par un +pêcheur impie qui a fait le tour du monde, un sceptique +qui ne croit plus à rien :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Il n'a plus peur même des revenants !</p> +</div> +</div> + +<p>Les poissons par milliers entourent sa barque ; il +jette le filet, mais tout à coup le poisson fuit comme +par enchantement, et qu'amène-t-il ? Une <i>tête de mort</i> !</p> + +<p>Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte +s'écrie :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie ?</p> +<p class="i2">Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,</p> +<p class="i2">O terre de géants et de genêts en fleurs ?</p> +</div> +</div> + +<p>on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le +poussait, et qu'un jour il serait lui-même ce poëte +vendéen.</p> + +<p>Il l'a été, il l'est : dans <i>les Vendéens</i>, il a peint les sublimes +actions de cette guerre héroïque et douloureuse, +et alors l'enthousiasme l'emporte sur ses ailes : le poëte +est presque un soldat, il y a en lui quelque chose de +contenu, comme un sauvage désir de parcourir la +lande le fusil à la main. Il n'admire pas seulement +Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, la Rochejaquelein, +les héros avec lesquels il marche à la bataille, +au supplice, à la mort ; il les aime et les fait aimer.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>V</h2> +<h2>Monuments.</h2> +<br><br> + + +<p>Ce pays de foi n'a pas changé : nulle part on ne construit +un plus grand nombre d'églises, et de belles +églises. Il en a été en Bretagne comme à Athènes : +Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues ; +le goût y devint général, le sentiment du beau, pour +ainsi dire, naturel. En Bretagne, toutes les églises sont +jolies ; la vue d'Å“uvres excellentes y a conservé plus +qu'ailleurs la pureté du goût ; à part Brest, ville nouvelle +(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises +sont d'un style bâtard, sans caractère et sans grandeur, +toutes les constructions récentes ont été conçues +dans le style <i>gothique</i>, qui ne devrait pas s'appeler autrement +que le style <i>catholique</i>.</p> + +<p>Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, +des basiliques, des cathédrales : à Lorient, à Saint-Brieuc, +à Quimper, à Dinan, à Nantes. Saint-Brieuc, +en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume, +construit l'élégante chapelle de Notre-Dame +de l'Espérance, imitation du XIIIe siècle. A ses portes, +le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. Ach. +du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, +ornée de sculptures exécutées par un statuaire +du pays, M. Ogé, et dont le blanc clocher, hardi, +élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel +et guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. +A Nantes, il n'y a pas moins de dix églises en +voie d'exécution : d'abord, la cathédrale, <i>Saint-Pierre</i>, +dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et +il ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties +peu importantes au vaste édifice, mais d'en doubler +presque l'étendue ; quand elle sera achevée, ce sera le +dôme de Cologne de la Bretagne ; puis la <i>Madeleine</i>, +l'église des <i>Jésuites</i>, la chapelle du <i>petit séminaire, +Saint-Clément</i>, les <i>Minimes, Notre-Dame de Bon Port</i>, +le <i>grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie</i>, etc.</p> + +<p>Et chacune de ces églises est remarquable par quelque +détail caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un +baldaquin curieusement colorié, comme on en voit +dans quelques villes du midi de la France et de l'Italie ; +là , à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre +d'un bel et harmonieux effet ; à la maison des Minimes, +occupée par la congrégation des missionnaires +diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières +exécutées par un Nantais, M. Échappé ; des +tableaux décoratifs en émail, de Devers, qui, par la +propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, conviennent +si bien à orner les portiques et les galeries à +jour ; la cour du grand séminaire a été entourée par +M. Nau, architecte de la cathédrale, d'un noble et sévère +cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de +mÅ“urs : entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans +le style du XIIIe siècle M. Liberge ; au fond du chÅ“ur, +encore inachevé, vous verrez une petite statue de la +Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette inscription +naïve, inspirée par une vraie foi bretonne :</p> + +<blockquote> +SOUS LA PROTECTION DE MARIE<br> +TOUT GRANDIT.<br> +</blockquote> + +<p>Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire +en Bretagne, que même les habitations particulières +se sont mises sous sa garde. En sortant de +Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, +élégant logis imité du XVe siècle, avec porche +largement ouvert, cheminées en spirales, pinacles +finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées, +fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et +tarasques allongeant le cou sous le toit, girouettes fantastiques, +toute la brillante et coquette ornementation +du gothique le plus fleuri ; au milieu de la façade, sous +un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, +apparaît debout la Vierge souriant d'un sourire qui +bénit, et à qui l'on dirait que ce palais est consacré.</p> + +<p>A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées +de leurs hautes flèches ; l'évêque a eu l'idée +de faire appel à la piété des fidèles ; il a demandé à +chacun un sou ; personne dans le diocèse, même les +plus pauvres, ne s'est abstenu ; les riches, au lieu d'un +sou, ont donné cent francs, et au bout de peu d'années, +le double clocher s'est dressé au-dessus de la +ville de saint Corentin.</p> + +<p>C'est le moyen âge, dira-t-on : oui, c'est le moyen +âge et il n'y a pas que ce trait. Vous venez de voir les +fidèles concourir de leur bourse à l'Å“uvre ; en plus +d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée +de leur travail ; d'autres renouvellent des arts presque +perdus ; un maçon de Tréguier, Hernot, taille dans +le granit ces grands calvaires compliqués, tels qu'en +exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, +quarante personnages représentent les scènes de la +Passion avec une vivacité d'expression et un mouvement +animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre +ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en +bois d'une ornementation aussi délicate et aussi finie +que les belles boiseries de la cathédrale de Saint-Brieuc, +qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par +un paysan. Enfin, pour compléter la ressemblance, +l'architecte de ces églises souvent est un prêtre. L'église +des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans +de M. l'abbé Brune ; la chapelle des jésuites, à Nantes, +par un père de la compagnie, le P. Tournesac ; Notre-Dame +de la Salette, par M. l'abbé Rousteau ; et les +églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent +à celles des architectes spéciaux ni en science, ni en +goût, ni en harmonie. Le génie du XIIIe siècle s'est +réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est posé, comme +jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.</p> + +<p>« Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques +sur tous les points de la France, des collaborateurs +et des amis ? a dit un vénérable prélat<span class="noteref">[1]</span>. +L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage +ecclésiastique ? L'histoire l'atteste : c'est aux évêques +et aux moines que l'art gothique est redevable de +ses vrais chefs-d'Å“uvre et de ses plus incontestables +grandeurs. » L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est +une preuve nouvelle ; on peut dire qu'elle est l'Å“uvre +de deux hommes supérieurs, l'architecte, M. Lassus, +et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé Fournier. +M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. Viollet-Leduc, +l'architecte de notre époque qui connaissait +le mieux l'art du moyen âge ; il appartenait à cette +école qui, il y a trente ans, en face des formes grecques +et romaines que l'on s'obstinait à imposer indifféremment +aux églises, aux casernes et aux palais, proclama +l'excellence de l'architecture gothique, son caractère +national, sa convenance avec notre climat, son appropriation +au culte catholique. La restauration savante +de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà témoigné +de l'étendue de son érudition et de la sûreté de +son goût. Il lui a été donné de produire deux Å“uvres +complètes : l'église de Belleville et Saint-Nicolas de +Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions +les plus exactes, les plus correctes et les plus +élégantes du XIIIe siècle. A Nantes, il eut le bonheur +d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, un de +ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, +savent donner le branle, le mouvement et la vie : +activité qui ne se lasse pas, ardeur toujours prête, intelligence +rapide, connaissances variées et étendues, +amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il +fallait pour concevoir, entreprendre et mener à fin une +Å“uvre aussi considérable. Pas de difficulté qui le rebutât : +le gouvernement ne pouvait donner qu'une +subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes +coûterait son église : il n'hésita pas, il se mit à +l'ouvrage, comptant sur la foi et la charité de ses paroissiens, +et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte +et le curé s'entendaient ; ils avaient tous deux rêvé une +église modèle, rien ne fut négligé : ornementation extérieure, +sculpture délicate, vitraux, statues, peintures +murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme +dans les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce +qui reproduisait le caractère et la physionomie des +basiliques du temps de saint Louis. L'architecte ne +comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent ; +l'architecte cherchait en tout la perfection ; pas un détail +qui ne lui coûtât des recherches ; il feuilletait les +manuscrits du moyen âge pour une serrure comme +pour un balustre ; le curé, quoique désireux de jouir +de son église comprenait pourtant ces scrupules du +savant ; il l'aidait et le soutenait de ses conseils et de +son goût. En moins de huit années le monument était +construit et livré au culte ; il ne reste plus que les clochers +à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas +de Nantes aura coûté des millions ; l'architecte +et le curé auront attaché leur nom à cette grande Å“uvre ; +l'un était la pensée, l'autre le bras ; tous deux, +comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant +devant le trône de Dieu, avec une église dans la +main.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique de 1858.]</blockquote> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<h3>CONCLUSION.</h3> +<br> + +<p>Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, +une activité générale et féconde, et ce que +nous avons dit de la Bretagne, on le peut dire des +autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en +voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude +des antiquités, sourit de dédain. Un archéologue +trouve une poterie romaine, une médaille presque +fruste, le voilà absorbé : à quoi bon ? — A quoi ? — compléter +une collection. — A quoi bon la collection ? — A fixer +une époque indécise de l'histoire, à mieux connaître +les hommes, les mÅ“urs, les usages, la marche +des civilisations disparues, pour développer et faire +progresser la nôtre, conformément à cet instinct de +perfectionnement indéfini et à ce sentiment de grandeur +inconnue que Dieu a mis dans le cÅ“ur de +l'homme.</p> + +<p>Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même +valeur ; mais tous sont utiles et serviront un jour. +L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque manière +qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus : il ne faut pas +voir dans les études locales des savants de province +le travail isolé, mais le but, non la notice parfois +sèche, décolorée et froide, mais le résultat qu'ignore +peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés +de leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais +Johnson appelle les <i>pionniers de la littérature</i>. Les +archéologues sont les pionniers de l'histoire, laborieuse +avant-garde qui défriche et nettoie le sol, semblable +à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à +travers les forêts et les immenses prairies, ouvrant de +larges éclaircies, et sillonnant du soc de leurs charrues +le terrain où bientôt s'élèveront les grandes +cités. Ces collections, ces recherches minutieuses, les +systèmes qu'elles enfantent, ces documents, trésors +cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles souterraines, +ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, +rangés, étiquetés. L'historien, plus tard, viendra +faire sa ronde, et choisira et emportera les morceaux +qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit ; ce +sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire +de France, qu'on écrira un jour en dix volumes, +et qui, en attendant, se rassemble en mille.</p> + +<p>On ne peut, sans émotion, contempler ce grand +mouvement qui se fait par toute la France et qui s'applique +aux monuments et aux antiquités de notre +histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée +d'agir, rencontre à chaque pas des restes de l'ancienne, +et se hâte de les recueillir et d'en marquer le +caractère. C'est une maison qui croule ; tout va s'effondrer ; +on met de côté, on ramasse, on classe les +objets les plus précieux ou les mieux conservés ; la +jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas que +les os de ses ancêtres soient dispersés ; sentiment naturel +à l'homme, il comprend qu'il y a une solidarité entre +lui et son passé : dans ces Å“uvres du passé, ces monuments, +ces débris, quelque différence qu'il y ait +entre le présent et le point de départ, il reconnaît le +germe de l'esprit qui l'anime lui-même, les progrès +qu'il a faits, les transformations qu'il a subies ; il s'intéresse +à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont +ses aïeux ; il sent palpiter quelque chose en lui qui est +une partie de leur âme et de leur vie !</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XV"></a><br> +<h2>XV</h2> +<h2>Paysages.</h2> +<h3>Pontivy. — Redon. — Ploërmel. — Guémenée. — Josselyn. — Le +champ du combat des Trente.</h3> +<br><br> + + +<p>Tandis que les villes situées dans les montagnes du +Centre, les montagnes Noires et les monts d'Arrée, ont +le mieux gardé les vieilles traditions, et qu'il n'est pas +de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, +Gourin, Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine +perdent au contraire, de plus en plus, le caractère +national ; à mesure que l'on s'avance vers l'est, elles +ont une physionomie moins accusée ; on marche de +désenchantement en désenchantement.</p> + +<p>Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, +Ploërmel ? Les partisans de l'ancienne royauté nomment +Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle +appellent Napoléonville. Les uns et les autres +ont raison, mais bien plus les seconds. Il y a là deux +villes juxtaposées : la vieille, à rues étroites, à maisons +anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et +dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne ; +la vieille a son château démantelé, que personne n'habite +et dont les pierres s'écroulent une à une ; +la nouvelle, ses vastes casernes toutes retentissantes +du bruit des chevaux et des clairons, et bordées +par le canal qui apporte les marchandises, les +produits du commerce, le mouvement de la vie moderne ; +Pontivy se transforme chaque jour un peu +pour devenir Napoléonville.</p> + +<p>Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus +breton. Ses vieilles églises, dont une surtout, vaste basilique +romaine, ne le cède en rien aux plus remarquables +églises de Bretagne, son antique halle supportée +par des piliers à base du XIe siècle, rappellent +d'abord les vraies cités bretonnes du Finistère ; mais +on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et +profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles +sous le pont de la Roche-Bernard, jeté entre deux rochers +à deux cents pieds au-dessus de l'eau, arrivent +de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait +que, chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant +et Redon grandissant. La prédiction s'est accomplie : +Rieux n'est plus qu'un bourg sans importance ; Redon, +pour les besoins de son commerce sans cesse accru, +a construit des quais, creusé un large bassin, bâti de +vastes magasins. Par Nantes, il est en rapport avec +le centre de la France ; par la mer, avec les ports de +l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports, +cosmopolite.</p> + +<p>Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui +semble indiquer l'indifférence de race et de caractère. +Un musicien célèbre a placé le sujet d'une de ses Å“uvres +à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans +une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, +il aurait su que nulle part le génie breton n'est +moins marqué : on n'y parle pas breton ; le costume +n'a rien de breton ; les mÅ“urs ne se distinguent pas des +mÅ“urs de l'intérieur ; Ploërmel n'a même pas de véritable +Pardon. C'est une petite ville monotone, sans +animation, telle qu'on en rencontre partout en province. +Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la +France.</p> + +<p>Il reste pourtant quelques débris : c'était là jadis +le cÅ“ur de la Bretagne ; on est près de Josselyn, +de Guémenée, du champ du combat des Trente. Josselyn +est la demeure d'un des derniers Rohan : beau +château, avec ses deux façades dissemblables, les +grosses tours sur la rivière, et la gracieuse et légère +décoration de la façade de la cour, marquant, chacune +à sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers +de la féodalité et l'élégance des grands seigneurs +de la monarchie. Ce palais a encore un grand aspect, +mais avec un air de morne tristesse : la couleur grise +du temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, +comme la couleur plus pâle de la vieillesse qui +commence s'étend sur un beau visage. Qu'est devenue +la splendeur de cette maison ? où sont les princes de +cette fière et illustre famille, les Soubise, les Guémenée, +les Montbazon ?</p> + +<p>Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un +canal qui, ici, s'unit à la rivière, participant ainsi du +cours d'eau créé par Dieu et du fossé creusé par +l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière +capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.</p> + +<p>Voilà que commence l'automne : le ciel a pâli, sa +voûte immense est toute couverte de petits nuages ; +pas un souffle de vent ne les pousse ; son dôme semble +frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie +comme une glace, reflète en traits arrêtés les longs peupliers +qui bordent ses rives ; ils s'alignent comme une +armée, un léger frisson court sur leur cime sans la faire +plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit +par emplir, comme une grande voix, la nature entière. +Dans cette universelle paix, quelques bruits lointains +traversent les airs ; une paysanne qu'on n'aperçoit pas +chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain ; +les batteurs suspendent et recommencent leurs +coups cadencés ; sur le sol sonore, les fléaux lourdement +retombent ; à leurs coups pesants, on dirait la +plainte de l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la +terre qui le retient.</p> + +<p>Le soleil ne paraît pas dans le ciel ; le bleu éclatant +a fait place à une lumière terne ; ce n'est pas la froide +clarté de l'hiver, ce n'est plus la chaude transparence +de l'été : pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui +murmure ; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la +terre et les eaux ; la nature s'enveloppe dans un calme +puissant ; elle semble, rêveuse et étonnée, se reposer +d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont +Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé +ses pensées, s'arrête et demeure immobile, les yeux +fixés sur un point invisible, et comme suivant dans +l'air l'ange fugitif qui l'inspira.</p> + +<p>A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente +d'une colline, Guémenée, vieille petite ville qui n'est +guère formée que d'une rue, et la rue de vieilles maisons +à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des +siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de +lierres ; c'est une des dernières images que l'on emporte +de la Bretagne, avec le souvenir du grand nom de +Rohan.</p> + +<p>La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le +bruit d'un bois qui se casse en craquant. La vallée est +comme recouverte d'une gaze ; les arbres, au loin, ont +perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise +avec le ciel abaissé ; la voûte du ciel est changée +en une vaste coupole de plomb, et dans le cercle entier +de l'horizon la pluie descend à grand bruit, abondante +comme les pleurs qui s'écoulent de l'Å“il de +l'homme, quand il s'affaisse, abattu par un coup que +la douleur enfonce avant dans son cÅ“ur.</p> + +<p>Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper +leur charge, s'enlèvent et se dissipent en tous sens, argentés +par le soleil pâle : en quelques instants, le voile +de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la +vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, +éclairée ; ses plans, doucement inclinés, se dessinent +d'un trait net dans un air clair, et toute chose reprend +sa place et sa couleur : les toits de tuile rouge éclatent +à travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de +chaume s'encadrent, comme d'une bordure, dans une +rangée d'arbres au feuillage presque noir ; tout alentour, +les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel ; +en un endroit, elles se rompent, et à travers la brèche +s'ouvre une campagne qui fuit dans un lointain infini, +où le regard s'attache, et où il poursuit l'insaisissable +et l'inconnu, comme dans la vie le cÅ“ur dédaigne +l'heure présente et attend l'avenir qu'il ne possédera +peut-être pas.</p> + +<p>Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes +et de terres à demi cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, +à moitié chemin à peu près, vous rencontrez une barrière +qui sépare de la route un massif de pins. Là était +jadis le <i>chêne de Mi-voie</i> ; vous êtes au champ du <i>combat +des Trente</i> ! Là un poëte voulait que l'on dressât un +monument brut comme les rochers de la vieille terre, +rude et durable : trente blocs de pierre, trente statues +taillées à grands coups ; corps solides, le casque en +tête et l'épée à la main, couverts de fer et changés en +granit. Alignés sur leurs piédestaux carrés, rangés en +bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté inébranlable, +on eût reconnu les trente vainqueurs bretons ; +ils seraient comme les témoins indestructibles de l'héroïque +histoire, de la foi et des fortes mÅ“urs d'un +vieux peuple.</p> + +<p>Mais ces épiques projets ne germent plus que dans +quelques têtes bretonnes : les pensées de la multitude +sont emportées vers des soucis plus pressants : qui attache +tant d'importance, parmi nous, au triomphe de +trente Bretons du XIVe siècle ? Un obélisque où s'effacent +chaque jour les noms qui y sont écrits, c'en est +assez pour une gloire qui ne nous touche plus ; cette +plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, +marque l'esprit de l'époque qui produit hâtivement et +qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de la durée.</p> + +<p>Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne +connaissait pas l'été ; leur souffle constant agite les +feuilles des arbres. D'abord les arbres ne semblent pas +changés, ils sont verts encore ; mais peu à peu ils +prennent une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, +puis jaunissent ; une couleur de rouille s'étend sur +quelques-unes, comme un demi-deuil qui se prépare ; +la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang +d'un homme qui coulerait par tous les pores ; la fin de +l'année est proche ; la nature, lentement et invinciblement, +accomplit son Å“uvre ; ces grands vents marquent +le feuillage pour la mort.</p> + +<p>Bientôt ces vents deviennent plus forts ; ils secouent +violemment les hautes cimes des arbres, qui se balancent +alternativement à droite et à gauche, comme un +pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des +arbres est l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est +le premier avertissement de Dieu à l'homme ; il se sent +secoué dans sa force, il n'a plus les pieds fermement +posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans +ses os, et il hésite pour la première fois. Les arbres +ne sont pas tout d'un coup dépouillés ; il faut plusieurs +semaines, plusieurs mois pour que leur ruine soit entière. +Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs +feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme +par des brèches, et ces brèches une fois ouvertes, ce +n'est plus une à une, c'est par bandes, par masses qu'il +les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, deviennent +plus laides et plus hideuses : les premières feuilles +étaient jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque +en poussière. Ainsi de l'homme : après que les +années de son été ont donné leur moisson, le vent du +tombeau se lève ; comme les feuilles des arbres, une à +une ses facultés pâlissent ; elles tombent l'une après +l'autre, ses sensations vives et ses impressions frémissantes ; +il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à +ses pieds ses parties les plus nobles ; son intelligence, +son corps, son cÅ“ur, tout est frappé dans sa beauté ; +tout ce qui faisait sa force s'envole.</p> + +<p>Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, +élèvent des bruits nouveaux, des murmures qui se prolongent, +des sifflements brusquement arrêtés, des sons +plaintifs : et ces bruits, ces murmures ont une gravité +jusqu'alors inconnue ; on les écoute avec une tristesse +rêveuse et muette. C'est la grande mélancolie de la +vieillesse, le silence, les méditations, les retours, les +souvenirs : l'homme entend derrière lui le flot de sa vie +écoulée ; il approche du sommet de la colline où son +horizon finit, et où, le sol se rompant tout à coup, il va +commencer un autre voyage dans un pays qu'il ne voit +pas, et où nul ne le verra.</p> + +<p>Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle +de la vieillesse, changement qui se précipite et dont le +dénoûment est inconnu, voilà l'image de l'antique Bretagne, +de la Bretagne qui s'en va.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + + + + + +<br><br><br><br> +<a name="APPENDICE"></a><h2>APPENDICE</h2> + + + +<br><br><br><br> +<h2>I</h2> +<br> + +<p>Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies +dans le Morbihan et le Finistère, et qui feront +connaître l'esprit du pays où elles sont nées. <i>La Lande +de Lanvaux</i> et <i>la Cathédrale</i> sont extraites du livre de +M. le docteur A. Fouquet, intitulé <i>Contes, légendes et +chansons du Morbihan</i> ; la légende de <i>Saint Christophe</i> +a été publiée par M. du Chalard, et celle du <i>Chêne de +la Laita</i> par M. du Laurens de la Barre, dans la <i>Revue +de Bretagne et de Vendée</i>.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LA LANDE DE LANVAUX.</h3> +<br> + +<p>Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une +immense plaine, où le voyageur ne saurait trouver une +ombre contre le soleil, un abri contre le vent, un refuge +contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères +desséchées et des ajoncs rabougris ; l'oreille n'y entend +que les cris plaintifs des vanneaux et les chants stridents +des grillons ; l'Å“il n'y découvre que des rochers brisés +et des blocs bouleversés sur les sommets pelés de ce +désert.</p> + +<p>Là , point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point +de source qui filtre sous des gazons fleuris, point de lac +azuré qui réfléchisse un feuillage ombreux, mais des marais +fangeux dans les bas-fonds, des fondrières boueuses +sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux +rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une +fleur, pas un glayeul.</p> + +<p>Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir +mutilé et que j'embrassais du regard le vaste et lugubre +horizon qui s'étendait devant moi, un jeune pâtre, abandonnant +son maigre troupeau, vint, avec la douce familiarité +de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre +d'être indiscret, me dit : « — Savez-vous, Monsieur, pourquoi +la lande de Lanvaux est si nue, et pourquoi les +pierres y sont toutes brisées ? — Non, mon enfant, +répondis-je ; mais le sais-tu, toi ? — Oh ! oui, Monsieur, +ma grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien +des choses, m'a dit comment cela est arrivé. — Eh +bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère t'a appris.</p> + +<p>« — Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de +Molac à Pleucadeuc, on comptait bien des villages sur +cette lande : un de ces villages, entouré de courtils et de +vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.</p> + +<p>« Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient +sur la terre pour voir comment allait le monde en ce +temps-là , arrivèrent à ce village par une pluie battante, et +trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, portaient +sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la +charité, et tenaient en main des bâtons pour se défendre +des chiens.</p> + +<p>« Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus +belle maison du village, demandant à entrer pour sécher +leurs habits au feu de la cuisine ; mais cette maison appartenait +à M. Richard, qui était un ladre et un méchant. +M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire +entrer les saints comme ils le demandaient, il les menaça, +s'ils ne s'en allaient au plus vite, de lâcher son chien sur +eux. Les deux saints s'enfuirent jusqu'à l'autre bout du +village, et cette fois ils allèrent frapper à la porte de la +plus pauvre cabane.</p> + +<p>« Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, +les voyant trempés de pluie, les reçut avec bonté, les fit +asseoir à son foyer, alluma le plus promptement possible +un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur +servit promptement du lait aigre et quelques bribes de +pain noir, qu'il avait obtenus en mendiant, car il était +vieux, infirme, et ne pouvait plus travailler.</p> + +<p>« Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, +saint Pierre dit à Misère : « Tu es un brave homme ; tu +nous as donné tout ce que tu avais reçu, et ta charité a été +bien faite, car elle a été faite de cÅ“ur et toute pour Dieu. +Que ta foi soit égale à ta charité ; forme un souhait et il +sera accompli. » A ce langage, et surtout à l'odeur de +sainteté qu'ils répandaient, Misère reconnut deux hôtes +du paradis, tomba à genoux et leur dit « Je ne possède +au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont +volés chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. +Comme ces fruits sont le seul bien auquel je +tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui montera +dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, +et vous aurez fait pour moi mille fois plus que +je n'ai fait pour vous. — Que ton désir soit satisfait ! » +dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux disparurent.</p> + +<p>« A l'automne suivant, le pommier de Misère était +chargé de beaux fruits, que le bonhomme, cette fois, +comptait bien manger seul ; mais un matin qu'il sortait +de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour +voir si les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut +M. Richard pris dans les branches, et faisant d'inutiles +efforts pour descendre : « Comment ! s'écria Misère, c'est +vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui +volez encore les fruits du pauvre !... Eh bien ! tout le monde +va savoir que vous êtes un voleur... » Et aussitôt le bonhomme +courut appeler tous les gens du village. Tous accoururent, +et crièrent <i>haro</i> sur M. Richard, détesté à +cause de son avarice et de sa méchanceté.</p> + +<p>« M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère +de l'aider à descendre, promettant de lui payer tous +les fruits qu'il lui avait pris, et de lui donner encore une +belle somme ; mais le bonhomme le laissa tout le jour s'agiter +et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, +il le lâcha, en lui disant : « Allez, Monsieur Richard, je +ne veux rien de vous ; mais n'y revenez plus, car cette fois +vous n'en sortirez pas. »</p> + +<p>« Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta +à lui tout à coup et lui dit de sa plus grosse voix : — Allons, +Misère. il faut me suivre ; es-tu prêt ? — Vous +savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours +prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde +et rien à y laisser ; mais, cependant, il n'est âme qui +n'ait un désir ou un regret en quittant ce monde, et j'ai +un service à réclamer de vous. Vous êtes si bonne que +vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que +pour me satisfaire, il vous faut peu de temps et encore +moins de peine... Vous voyez, près de ma porte, +ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je voudrais +bien manger une de ces pommes ; seriez-vous assez +complaisante pour m'en cueillir une ? — Qu'à cela ne +tienne ! dit la Mort, je veux, au moins une fois, être +agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre. — Et la +Mort, sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand +elle voulut descendre, ça lui fut impossible : elle eut +beau faire des efforts à ébranler l'arbre, elle eut +beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la +mort fut forcée de reconnaître là une main plus puissante +que la sienne.</p> + +<p>Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et +faisait la sourde oreille à ses cris. « — Ah ! bonhomme ! lui +dit-elle, laisse-moi partir ; j'ai tant de besogne à faire que +je n'ai pas de temps à perdre. — Bien, bien ! dit Misère, +si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas. — Mais, dit la +Mort, je te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me +rends la liberté, je te laisserai vivre dix ans encore. — Ce +n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au jugement dernier. — Eh +bien ! soit ; que Misère dure jusqu'à la fin des +temps ! »</p> + +<p>« Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en +main, et dans sa rage frappa les hommes, les maisons, les +arbres, les pierres ; et Misère resta seul sur cette terre désolée !... »</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LA CATHÉDRALE.</h3> +<br> + +<p>Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël +revenait de la place Mainlière, à Vannes, où il +avait donné ses soins à un tailleur de ses amis qui s'en +allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale, +dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, +avant de regagner sa demeure, prier pour l'objet de son +affection et de ses inquiétudes, et, dans cette intention, il +pénétra dans l'église et alla s'agenouiller au fond d'une +des chapelles latérales.</p> + +<p>A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le +saint temple, l'obscurité y était presque complète, et le plus +profond silence y régnait. Fatigué de plusieurs nuits de +veilles, le bon gantier ne tarda pas à s'endormir, et si profondément, +qu'il n'entendit ni la voix des cloches tintant +l'<i>Angelus</i>, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant +la clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la +cathédrale.</p> + +<p>A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de +froid se réveilla enfin, et jetant autour de lui des regards +surpris, il eut quelque peine à se rendre compte du lieu +où il se trouvait ; mais bientôt l'étrange spectacle qu'il eut +sous les yeux lui rendit la mémoire ; car, au pied de l'autel +près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une +chasuble noire, à large croix blanche, était debout, prêt +à commencer une messe, et sur l'autel, couvert d'un drap +noir lamé de blanc, vacillaient les pâles clartés de deux +bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en sautoir.</p> + +<p>Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému +de cette scène lugubre qui le surprenait tout à coup, le +gantier remarqua qu'il n'y avait point de répondant, et +s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à +genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement +un regard.</p> + +<p>O terreur ! ! ! ce prêtre était un squelette aux os sans +chair, aux orbites creuses et vides !...</p> + +<p>Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face +contre terre, et ce ne fut qu'à l'<i>Angelus</i> du matin qu'il +reprit connaissance et regagna sa demeure.</p> + +<p>Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, +il restait toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait +jamais de ses lèvres, et jamais sa bouche n'avait +de douces paroles pour sa compagne, de tendres baisers +pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus +sa couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce +sommeil était plus laborieux que ses pénibles veilles, traversé +qu'il était de terreurs incessantes sur lesquelles son +intelligence troublée n'avait aucun empire. Pour sauver +sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, +le malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre +chargé de la direction de sa conscience, et de lui révéler +la cause de ses terribles émotions.</p> + +<p>« Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi +votre âme à des terreurs qui sont peut-être le fruit d'une +erreur des sens, et qui, si elles sont les effets d'une effrayante +réalité, doivent être sérieusement approfondies, +car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont +le souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi +pour être l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation +nécessaire. Il faut donc, mon fils, dans le double +intérêt de votre salut temporel et de votre salut éternel, +aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure, +l'apparition qui vous a tant épouvanté.</p> + +<p> — Hélas ! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas +à ma faiblesse une épreuve qui me tuerait...</p> + +<p> — Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous +tentiez de la subir armé de la seule raison, mais vous le +savez, mon fils, la foi rend invincible, et la prière est la +plus sûre de toutes les armes ; priez donc et croyez !... et +si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du +Dieu vivant ; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il +vient... Allez, mon fils, je vous absous, que Dieu vous +soutienne !... »</p> + +<p>Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, +le gantier se rendit à l'église, s'agenouilla dans la même +chapelle et se fit enfermer encore, mais cette fois il ne +s'endormit pas ; il pria jusqu'à l'heure attendue avec impatience +et pourtant redoutée.</p> + +<p>Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent +d'elles-mêmes ; l'autel se tendit de noir ; puis d'un +pas lent et sourd, le squelette, revêtu de la chasuble de +deuil, parut à l'entrée de la chapelle.</p> + +<p>« Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier +d'une voix émue, retire-toi, fuis ce temple saint ; mais +si tu viens au nom de Dieu tout-puissant, dis... que +veux-tu ?</p> + +<p> — Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du +Seigneur, murmura le spectre... Voilà déjà bien des années, +oh ! des années bien longues pour ceux qui souffrent ! +que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet autel, un +chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, +quand j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point +dite alors, par négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette +négligence et cet oubli coupables ont eu des suites terribles, +car ils ont pour longtemps fermé les portes du ciel +à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de celui +pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi +que Dieu a choisi pour être l'instrument du salut de +deux âmes !... Aussitôt le spectre et le gantier +s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts +commença ; mais quand le prêtre eut prononcé le <i>requiescat +in pace</i>, il disparut, et le gantier, jetant les yeux +vers la croisée, vit deux traînées lumineuses qui montaient +au ciel...</p> + +<p>Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit +dans la prière l'heure de l'<i>Angelus</i>, et quand il rentra dans +sa famille avec un doux sourire aux lèvres, il y rapporta +le calme et la joie, car son âme était complétement rassérénée.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.</h3> +<br> + +<p>Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était +doué de robustes épaules ; aussi, dans le temps jadis, lui +avait-on confié l'emploi de passeur sur la rivière du +Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord de l'eau +avec ses douze apôtres ; Christophe s'empresse de les +prendre dans ses bras et les transporte sur l'autre rive +avec toute sorte d'égards.</p> + +<p>« Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton +salaire ?</p> + +<p> — Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.</p> + +<p> — Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien ! Seigneur, +puisque vous voulez me faire un don, ordonnez que tous +les objets que je pourrai désirer soient forcés d'entrer +dans mon sac.</p> + +<p> — Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu +ne demanderas jamais d'argent et seulement les objets +dont tu pourras avoir besoin. »</p> + +<p>Longtemps il en fut ainsi ; le sac ne se remplissait que +de pain, de fruits, de légumes, et souvent il se vidait au +profit des pauvres ; mais qui peut jurer de ne jamais succomber +à la tentation ? Un matin, Christophe, en passant +dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un +changeur ; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent +lui inspira de mauvaises idées : « Vois, lui disait <i>er +milliguet</i><span class="noteref">[1]</span>, tout ce que tu pourrais faire avec cet or ! +Quand ce ne serait que pour rebâtir la chaumière des +malheureux et leur rendre l'existence plus douce ; et dire +qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi ! »</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le Maudit.]</blockquote> + +<p>Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent +passa dans son sac. <i>Petra faut tho</i><span class="noteref">[1]</span> ? Ce n'était encore +qu'un homme, et il n'était pas devenu saint, comme il le +fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut suivie de +bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre +monde, il ne laissait pas que de goûter les charmes de la +bonne chère et tout ce qui s'ensuit. Or, un jour qu'après +dîner, il se reposait à l'ombre sur le gazon, vint à passer +<i>er diaoul</i><span class="noteref">[2]</span>, qui se mit à le narguer et à lui faire toutes +sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, +les poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt +debout et la bataille commença ; comme les forces étaient +égales, deux jours dura la lutte, sans qu'on pût en prévoir +la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs pieds, +et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux +tombant et retombant l'un après l'autre ; ils y seraient +encore si Christophe ne s'était heureusement souvenu de +son sac : « Ah ! <i>milliguet diaoul</i><span class="noteref">[3]</span>, par la vertu de Notre-Seigneur, +tu vas entrer dans mon sac. » Ce qui fut fait à +l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier +qu'il jette sur ses épaules, en cherchant dans sa +tête comment il s'en débarrassera. Il passait près d'une +forge où trois vigoureux compagnons battaient le fer rouge +à grands renforts de bras. « Voilà mon affaire, se dit +Christophe, » et s'adressant aux forgerons : « Tenez, leur +dit-il, j'ai là un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas +de vilains tours qu'il n'ait faits dans sa vie ; si vous voulez +le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'épaisseur d'une +pièce de six liards, je vous donnerai un écu. — Accepté ! » +Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on +le forge et le reforge durant toute la nuit. Comme le jour +commençait à poindre, on entendit une voix faible venant +du fond du sac et qui disait :</p> + +<blockquote>[Note 1 : Que voulez-vous ?]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : Le diable.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 3 : Ah ! maudit diable !]</blockquote> + +<p>« Christophe, Christophe, je me rends ; que faut-il faire +pour sortir de là ?</p> + +<p> — Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser +tranquille désormais.</p> + +<p> — Je le jure.</p> + +<p>C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir ! »</p> + +<p>A partir de ce moment Christophe changea tout à fait +d'existence, il ne s'occupa plus que de bonnes Å“uvres, et +quand les forces ne lui permirent plus de continuer à être +le passeur du Scorff, il se retira dans un petit ermitage +sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore +aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, +entouré des nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation +de sainteté. Cependant, lorsqu'après sa mort, il se présenta +devant saint Pierre, qui, comme vous le savez, a les clefs +du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait jadis méprisé +son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le +pauvre Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et +dans sa distraction il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. +Il descend ainsi un grand nombre de marches, et arrive +enfin à une porte où se tenait un jeune homme de bonne +mine qui l'engagea à entrer ; mais Satan, qui passait par +là , s'écria aussitôt : « Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, +il est trop fin pour moi ! »</p> + +<p>Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau +à l'entrée du paradis. On entendait au dedans une musique +délicieuse qui augmentait encore son désir de pénétrer +plus loin ; aussi s'approchant le plus possible :</p> + +<p>« Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie +vous avez là -dedans ! Si vous pouviez seulement entrebâiller +la porte, on en jouirait un peu du dehors. »</p> + +<p>Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on +lui demande ; mais aussitôt Christophe jetant son sac à +l'intérieur entre et s'assied dessus en lui disant : « Je +suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir. » On +lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours +resté dans le ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs +mérité une bonne place.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.</h3> +<br> + +<p>En ce temps-là , il y avait au bourg de Clohars un jeune +couple en promesse de mariage : on devait faire la noce +le lendemain du pardon de <i>Toul-Foen</i><span class="noteref">[1]</span> ; c'est le joli +pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à l'entrée de la +forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux regagnaient +leur village après avoir visité des parents dans +la paroisse de Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët +pour traverser la rivière. Guern, le jeune homme, +appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de l'attendre +tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la +chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel : Maharit +entra dans la barque, et fut surprise de la voir +s'éloigner aussitôt du bord : croyant que le patron plaisantait, +elle le pria d'attendre son cousin : — elle disait +<i>son cousin</i> par précaution, car les bateliers sont <i>jaseurs</i> +quelquefois ; mais le bateau étant arrivé dans le courant, +filait, filait toujours plus rapidement.</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Toul-foen</i> signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]</blockquote> + +<p>« Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille +d'une voix suppliante ; que dirait Loïc Guern d'une telle +folie ?... »</p> + +<p>Vaines prières : le passeur, immobile, sans voix et sans +regard, paraissait insensible, et la barque entraînée descendait +toujours... toujours...</p> + +<p>Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son +fiancé à son secours. Debout sur la rive assombrie, enveloppés +de leurs suaires, elle vit des spectres se dresser et +tendre les bras vers elle d'un air menaçant : c'étaient les +femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, +au poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. +Maharit poussa un cri de terreur, et tomba évanouïe +au fond du bateau, qui disparut alors au détour de +la rivière.</p> + +<p>Guern en ce moment arrivait au passage ; il appela la +paysanne, de tous les côtés, il attendit et appela encore ; +il interrogea le fleuve d'un regard anxieux, mais il ne vit +rien, rien que l'eau paisible et sombre ; il écouta longtemps +et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la +feuillée.</p> + +<p>« Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une +vieille mendiante en se levant du milieu des joncs et des +herbes touffues, — apparemment que la fille curieuse a +regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la croix +en y entrant.</p> + +<p> — Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me +contez-vous là ? »</p> + +<p>Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, +comme une âme en peine, appelant à grands cris sa +fiancée et le passeur tour à tour.</p> + +<p>A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda +Maharit à ses parents, à tout le monde ; personne n'avait +revu la jeune fille. Il passa les jours suivants à explorer +tous les sentiers, à sonder tous les buissons de la forêt, +sans découvrir aucune trace de sa <i>douce</i> envolée. Enfin, +trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue +et de douleur, sur un rocher au bord de la rivière, +il vit passer la vieille mendiante, qui lui adressa ces paroles :</p> + +<p>« Eh bien ! <i>paour Guernik</i> (pauvre petit Guern), as-tu +retrouvé Maharit, la jolie fille de Clohars-Carnoët ?</p> + +<p> — Hélas ! non, répondit le paysan les larmes aux yeux ; +en savez-vous des nouvelles ? O doux Sauveur ! dites-le +moi, car Maharit devait être ma <i>moitié de ménage</i>.</p> + +<p> — Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a +regardé derrière elle dans le bateau, et pour cette raison +le passeur l'aura conduite à la <i>plage des morts</i>.</p> + +<p> — Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je +veux y aller, dussé-je !...</p> + +<p> — Ah ! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le +secret du sorcier qui mène la barque de ce passage ; mais +tout sorcier qu'il est, ceux qui sont chéris de Jésus l'emportent +sur lui, et les gens charitables sont bénis de +Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim : la charité, mon +enfant !...</p> + +<p> — Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, +car je n'ai pas faim, depuis que j'ai perdu Maharit.</p> + +<p> — Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te +donner un conseil. Avant de t'embarquer dans ce bateau +maudit, dont le patron s'est vendu au diable, il faut te +munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit +au village des <i>Korrigans</i>, dans la forêt, au-dessus de l'endroit +appelé le <i>Saut du cerf</i> ; tu tremperas cette branche +dans le bénitier de la chapelle de Saint-Léger, qui protège +les fiancés, et tu viendras ici pour passer l'eau.</p> + +<p> — Que ferai-je ensuite, ma bonne mère ?</p> + +<p> — Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends +garde de regarder en arrière ; tu diras ton chapelet, et +lorsque tu seras rendu au trente-troisième grain, tu ordonneras +au passeur, en lui montrant la branche de houx, +de te conduire <i>vivant à la plage des morts</i>. Le sorcier +tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira. »</p> + +<p>Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils +de la vieille mendiante, et un soir, muni de la branche +de houx, cachée sous son habit, il se rendit au rivage de +la Laita, grossie par un orage récent. Le batelier vint à +son appel : en entrant dans la barque, Guern commença +son chapelet ; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému +au souvenir de sa fiancée qu'il espérait revoir, il oublia +ses prières et se pencha en dehors du bateau ; alors le +chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans +l'eau ; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les +rives, puis la barque, entraînée par le courant, dévia avec +une rapidité effrayante.</p> + +<p>Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx ; il +la prit à la main, et la montrant au passeur il lui ordonna +de le conduire auprès de sa fiancée ; puis, sans attendre +l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le sorcier de son +rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna +les rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde +et noire. Quelques moments après, à la clarté de la +lune, le paysan vit sortir de la rivière un chêne desséché +dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au rivage +entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui +<i>le vieux chêne de la Laita</i>.</p> + +<p>Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, +et bientôt la barque alla se briser contre un rocher +vis-à -vis de Saint-Maurice. Le malheureux se sauva difficilement +à la nage. — Depuis ce temps on vit à tous les +pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un +pauvre paysan, pâle et demi-nu, courir comme un possédé ; +il disait à qui voulait l'entendre : « Conduisez-moi +sur la <i>plage des morts</i>. Jésus vous récompensera ! »</p> + +<p>Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et +désolés.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<h3>II</h3> +<br> + +<p>Si l'on veut se faire une idée de la variété et de +l'importance des questions traitées par l'Association +bretonne, il suffit de parcourir le programme d'un +des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à +Redon :</p> + + +<br><br><br><br> +<h2><b>Première partie. — Archéologie.</b></h2> +<br> + +<p>1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale +d'Ille-et-Vilaine :</p> +<p class="liste">1° Monuments celtiques.</p> +<p class="liste">2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, +etc.).</p> +<p class="liste">3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.</p> +<p class="liste">4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes +périodes.</p> +<p class="liste">5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, +beffrois ou horloges, maisons anciennes, etc.</p> +<p class="liste">6° Mobilier des églises.</p> +<p class="liste">7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections +publiques, soit chez des particuliers.</p> + +<p>II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la +province qui portent une date certaine, et en donner +des descriptions ou des dessins.</p> + +<p>III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et +de l'église Saint-Sauveur de Redon.</p> + +<p>IV. Monographie du château de Blain.</p> + +<p>V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la +ville de Redon.</p> + +<p>VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer +la conservation de la chapelle gallo-romaine de +Langon.</p> + +<p>VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à +ses différentes périodes d'origine, de développement +et de décadence, concorde-t-elle, sous le rapport des +dates, avec le mouvement architectural qui s'est +opéré dans le centre et dans le nord de la France ?</p> + +<p>VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition +et les monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, +tableaux, gravures, vitraux, etc., pour la +représentation des principaux personnages de l'histoire +de la Bretagne ?</p> + +<p>IX. Faire connaître les documents concernant les artistes +bretons, architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, +etc., depuis les temps les plus reculés jusqu'à +nos jours.</p> + +<p>X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen +âge et de la Renaissance, existant en Bretagne et +particulièrement dans l'Ille-et-Vilaine.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>Deuxième partie — Histoire.</h3> +<br> + +<p>XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné +lieu jusqu'à ce jour l'émigration des Bretons insulaires +dans l'Armorique.</p> + +<p>XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de +Nantes, de Vannes et de Rennes ?</p> + +<p>XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la +naissance de saint Hilaire ; existe-t-il quelques traditions +relatives à ce grand évêque dans les environs +de Redon, spécialement dans la paroisse de +Blain ?</p> + +<p>XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations +topographiques et des traditions, le lieu où se livra, +en 845, la bataille de Ballon.</p> + +<p>XV. Les principaux documents publiés ou mis en Å“uvre +dans l'<i>Histoire de Bretagne</i> de dom Morin et dom +Taillandier, ont-ils été l'objet d'une critique suffisante ?</p> + +<p>XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers +de Marbode sur la ville de Rennes et ses habitants ?</p> + +<p>XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de +l'agriculture et du commerce de la Bretagne.</p> + +<p>XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des +chemins et canaux de Bretagne.</p> +<br> + +<p><i>Nota</i>. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une excursion +monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières séances du +congrès.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>III</h3> +<br> + +<p>Tout le monde connaît le <i>Barzaz-Breiz, chants populaires +de la Bretagne</i>, publiés par M. de la Villemarqué. +Nous en détachons une seule pièce, les <i>Fleurs de +mai</i>, douce et touchante élégie, composée par deux +jeunes sÅ“urs paysannes, et traduite avec naïveté et +grâce en vers français par M. Émile Grimaud.</p> + +<p>« Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), +existe sur la limite de la Cornouaille et du pays de +Vannes : on sème de fleurs la couche des jeunes filles qui +meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps sont +regardées comme un présage d'éternel bonheur pour +celles qui en peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade +dont les vÅ“ux ne hâtent le retour de la saison des +fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou l'instant de sa +délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir. »</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LES FLEURS DE MAI.</h3> +<br> + +<p>I.</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,</p> +<p class="i2">Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,</p> +<br> +<p class="i2">Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,</p> +<p class="i2">Vous en auriez été réjoui dans le cÅ“ur.</p> +<br> +<p class="i2">Mais de pitié votre âme aurait été pressée,</p> +<p class="i2">A voir la pauvre fille en son lit affaissée ;</p> +<br> +<p class="i2">Le mal avait rongé ses membres affaiblis,</p> +<p class="i2">Et sa joue était pâle, oh ! pâle comme un lis.</p> +<br> +<p class="i2">Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche ;</p> +<p class="i2">Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche :</p> +<br> +<p class="i2"> — « Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,</p> +<p class="i2">De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.</p> +<br> +<p class="i2">« A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire :</p> +<p class="i2">Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire ! »</p> +<br> +</div> +</div> + +<p>II</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,</p> +<p class="i2">Le rossignol de nuit chantait sur un rameau :</p> +<br> +<p class="i2"> — « Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p> +<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes ;</p> +<br> +<p class="i2">« Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans :</p> +<p class="i2">Heureuses celles-là qui meurent au printemps !</p> +<br> +<p class="i2">« De même qu'une rose abandonne la branche,</p> +<p class="i2">Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche ;</p> +<br> +<p class="i2">« Avant huit jours passés celles qui vont mourir,</p> +<p class="i2">Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,</p> +<br> +<p class="i2">« Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,</p> +<p class="i2">Elles s'élèveront aux sphères éternelles. »</p> +<br> +</div> +</div> + +<p>III</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Jeffik, le rossignol chantait hier au soir ; </p> +<p class="i2">Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir ?</p> +<br> +<p class="i2"> — « Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p> +<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes. »</p> +<br> +<p class="i2">Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,</p> +<p class="i2">Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix :</p> +<br> +<p class="i2"> — « Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,</p> +<p class="i2">Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,</p> +<br> +<p class="i2">« Je vais dire un <i>Ave</i>, pour que j'aille bientôt</p> +<p class="i2">Attendre auprès de vous mes compagnes, là -haut. »</p> +<br> +<p class="i2">La prière venait, — sur sa lèvre muette, — </p> +<p class="i2">A peine de finir, qu'elle pencha la tête :</p> +<br> +<p class="i2">Elle pencha la tête et puis ferma les yeux ;</p> +<p class="i2">Alors on entendit un son mélodieux :</p> +<br> +<p class="i2">Dans le courtil c'était le rossignol encore :</p> +<p class="i2"> — « Heureuses, disait-il en sa langue sonore,</p> +<br> +<p class="i2">« Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir, </p> +<p class="i2">Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir ! »</p> +</div> +</div> + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>IV</h3> +<br> + +<p>A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que +signerait un vrai poëte, nous en joindrons une autre +d'un caractère différent, et où, à défaut de l'élégance +du langage, dit le P. A. Martin (<i>Pèlerinage de Sainte-Anne +d'Auray</i>), des marins bretons ont su laisser une +empreinte de la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique +composé par des matelots de la paroisse d'Arzon +qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au +massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en +sainte Anne.</p> + +<p>« Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux +que les peuples n'oublient jamais, est encore solennellement +chanté par la paroisse entière, lorsque au jour anniversaire +de la délivrance de ses anciens enfants, elle vient +en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de +reconnaissance et d'amour. »</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>CANTIQUE D'ARZON.</h3> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i4">Sainte mère de Marie,</p> +<p class="i4">Par un miraculeux sort,</p> +<p class="i4">Vous nous conservez la vie</p> +<p class="i4">Dans le danger de la mort.</p> +<br> +<p class="i4">Avec actions de grâce,</p> +<p class="i2">Nous venons en ce saint lieu</p> +<p class="i2">Honorer en cette place</p> +<p class="i2">La sainte Aïeule de Dieu.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Nous avons été de bande</p> +<p class="i2">Quarante et deux Arzonnois,</p> +<p class="i2">A la guerre de Hollande,</p> +<p class="i2">Pour le plus grand de nos Rois.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Ce peuple de notre côte</p> +<p class="i2">Vint ici à grand concours,</p> +<p class="i2">Les fêtes de Pentecôte,</p> +<p class="i2">Implorer votre secours.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Pendant que l'ordre nous mande</p> +<p class="i2">Qu'il nous falloit faire état</p> +<p class="i2">De voguer vers la Hollande,</p> +<p class="i2">Pour leur livrer le combat.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Ce fut de Juin le septième,</p> +<p class="i2">Mil six cent septante et trois,</p> +<p class="i2">Que le combat fut extrême</p> +<p class="i2">De nous et des Hollandois.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Les boulets comme la grêle,</p> +<p class="i2">Passoient parmi nos vaisseaux</p> +<p class="i2">Brisant mâts, cordages, voile,</p> +<p class="i2">En mettant tout en lambeaux.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">La merveille est toute sûre</p><br> +<p class="i2">Que pas un homme d'Arzon</p> +<p class="i2">Ne reçut la moindre injure,</p> +<p class="i2">De mousquet, ni de canon.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Un d'Arzon changeant de place,</p> +<p class="i2">Un boulet vint à passer,</p> +<p class="i2">Brisant de celui la face</p> +<p class="i2">Qui venoit de s'y placer.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">L'Arzonnois la sauvant belle,</p> +<p class="i2">Eut l'épaule et les deux yeux</p> +<p class="i2">Tout couverts de la cervelle</p> +<p class="i2">De ce pauvre malheureux.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">De Jésus la sainte Aïeule,</p> +<p class="i2">Par un bienfait singulier,</p> +<p class="i2">Nous connaissons que vous seule</p> +<p class="i2">Nous gardiez en ce danger.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Par humble reconnaissance,</p> +<p class="i2">Nous fléchissons les genoux,</p> +<p class="i2">Adorant votre puissance</p> +<p class="i2">Qui a paru envers nous.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Recevez toutes nos classes,</p> +<p class="i2">Pour tout le temps à venir ;</p> +<p class="i2">Sous l'asile de vos grâces,</p> +<p class="i2">Nul ne pourra mal finir.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +</div> +</div> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>V</h3> +<br> + +<p>Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées +au vrai type breton, nous citerons particulièrement +les <i>Crêpes</i> et <i>le Retour du Pardon</i> : on y trouvera des +détails de mÅ“urs du pays, en même temps qu'un +spécimen du style vif, pittoresque et un peu âpre du +poëte armoricain.</p> + + +<br><br><br> +<br> +<h3>LES CRÊPES.</h3> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Dans le seigle ou dans le froment</p> +<p class="i4">Aux fleurs légères,</p> +<p class="i2">Naissent tes fleurs, bleuet charmant,</p> +<p class="i2">La paille ombrage obligeamment</p> +<p class="i4">Ces étrangères.</p> +<br> +<p class="i2">Des colzas jaunis au printemps,</p> +<p class="i4">Moissons superbes,</p> +<p class="i2">Les souffles d'avril palpitants</p> +<p class="i2">Courbent en flots d'or éclatants</p> +<p class="i4">Les hautes gerbes.</p> +<br> +<p class="i2">Le trèfle a diverses couleurs,</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<br> +<p class="i2">Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,</p> +<p class="i2">A l'automne, ce sont les grappes de blé noir</p> +<p class="i4">Balançant leurs fleurettes blanches ;</p> +<p class="i2">Le paysan joyeux, contemplant son labour,</p> +<p class="i2">Bravement mis, le cÅ“ur léger, se rend au bourg</p> +<p class="i4">Pour les offices des dimanches.</p> +<br> +<p class="i2">Il se plaît à compter le nombre de setiers</p> +<p class="i2">Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.</p> +<p class="i4">Sous le vent du matin qui passe,</p> +<p class="i2">Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,</p> +<p class="i2">Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,</p> +<p class="i4">Remplit sa poitrine et l'espace.</p> +<br> +<p class="i2">C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis</p> +<p class="i2">Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,</p> +<p class="i4">Et nourrir toute la famille.</p> +<p class="i2">Eh ! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,</p> +<p class="i2">Comme le beau reflet de ces blanches moissons,</p> +<p class="i4">L'espérance en ton âme brille.</p> +<br> +<p class="i2">Tous les tiens mangeront des crêpes ; tous les tiens</p> +<p class="i2">Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,</p> +<p class="i4">Pourront piocher à la gamelle ;</p> +<p class="i2">Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,</p> +<p class="i2">Chacun prendra sa part au bassin reluisant</p> +<p class="i4">Où la crêpe au caillé se mêle.</p><br> +</div> +</div> +<p>Le poëte, surpris par un orage, entre dans une +chaumière, et assiste à la confection des crêpes :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Je voyais près de moi la servante au bras nu</p> +<p class="i4">Faisant fumer la poêle.</p> +<br> +<p class="i2">La pâte s'étalait ; son flot moins transparent</p> +<p class="i4">S'arrondissait en crêpe ;</p> +<p class="i2">Et le gâteau cuisait, cuisait — en susurrant</p> +<p class="i4">Ainsi qu'un vol de guêpe.</p> +<br> +<p class="i2">Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,</p> +<p class="i4">D'une batte légère</p> +<p class="i2">Voici qu'un tour de main leste et précipité</p> +<p class="i4">La tournait tout entière.</p> +<br> +<p class="i2">Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,</p> +<p class="i4">La maie en était pleine ;</p> +<p class="i2">Car c'est là l'aliment de toute la maison</p> +<p class="i4">Pour toute la semaine.</p> +<br> +<p class="i2">L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,</p> +<p class="i4">Roulement monotone,</p> +<p class="i2">Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai</p> +<p class="i4">La chaumière bretonne.</p> +<br> +<p class="i2">Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .</p> +<br> +<p class="i2">Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir</p> +<p class="i4">Au bord des eaux superbes,</p> +<p class="i2">Voyant les sarrasins finissant de fleurir,</p> +<p class="i4">Bientôt mûrs pour les gerbes,</p> +<br> +<p class="i2">Je demandais au ciel. . . . . . . . . .</p> +<br> +<p class="i2">... Que la sombre nue aux funestes lueurs,</p> +<p class="i4">Planant sur la campagne,</p> +<p class="i2">Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,</p> +<p class="i4">Ce pain de la Bretagne !</p> +<br> +</div> +</div> +<br><br><p>Voici le début de la pièce <i>le Retour du Pardon</i> :</p> +<br> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p> +<br> +<p class="i2">Je vois d'où vous venez : bonjour, la brave femme ;</p> +<p class="i2">Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous ;</p> +<p class="i2">Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,</p> +<p class="i2">Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.</p> +<p class="i2">Bonjour ! ménagez bien votre monture blanche,</p> +<p class="i2">Car déjà vers la terre elle a le front courbé ;</p> +<p class="i2">Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche</p> +<p class="i2">Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.</p> +<br> +<br> +<p class="i4">LA FILLE.</p> +<br> +<p class="i2">Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,</p> +<p class="i2">Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi ?</p> +<br> +<br> +<p class="i4">LA MÈRE.</p> +<br> +<p class="i2">Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,</p> +<p class="i2">Puisque c'était hier le jour de grand'merci,</p> +<p class="i2">Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route</p> +<p class="i2">Est couverte en entier de pèlerins lassés,</p> +<p class="i2">Qui viennent de quérir là -bas, quoi qu'il leur coûte,</p> +<p class="i2">Les pardons accordés à tous ces jours passés.</p> +<br> +<br> +<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p> +<br> +<p class="i2">Savoir où vous allez est encor plus commode</p> +<p class="i2">Les femmes de Quimper ont des fichus plissés</p> +<p class="i2">Et tout raidis au bleu ; je connais bien leur mode ;</p> +<p class="i2">Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.</p> +<p class="i2">Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille</p> +<p class="i2">Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or ;</p> +<p class="i2">Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,</p> +<p class="i2">Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.</p> +<p class="i2">Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,</p> +<p class="i2">Et d'un rouge cordon relevés avec goût,</p> +<p class="i2">Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,</p> +<p class="i2">Ressortent en arrière et chargent votre cou.</p> +<p class="i2">Je reviens du pays dont c'est là la coiffure ;</p> +<p class="i2">Je reviens de Kersaint et Tremeané.</p> +<p class="i2">Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure : — </p> +<p class="i2">Dites, — vous qui riez, — n'ai-je pas deviné ?</p> +</div> +</div> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>V</p> +<br> +<br> +<p>Un fragment de la jolie pièce intitulée <i>Nos Buissons</i> <br> +montrera avec quelles fraîches et jeunes inspirations<br> +M. E. Grimaud a écrit le volume de poésies qu'il a si<br> +justement appelées <i>Fleurs de Vendée</i>.<br></p> +<br> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Voici la saison chérie :</p> +<p class="i2">L'épine noire est fleurie,</p> +<p class="i2">Saluez le gai printemps !</p> +<br> +<p class="i2">L'aubépine s'est couverte</p> +<p class="i2">D'une robe blanche et verte</p> +<p class="i2">Qui fait le vent embaumé,</p> +<p class="i2">Comme la déesse antique</p> +<p class="i2">Dont la robe balsamique</p> +<p class="i2">Laisse un souffle parfumé.</p> +<br> +<p class="i2">Que ton destin s'accomplisse,</p> +<p class="i2">Fleur de la ronce, calice</p> +<p class="i2">D'où sort ce fruit savoureux,</p> +<p class="i2">La mûre, la noire perle,</p> +<p class="i2">Pour qui l'enfant et le merle</p> +<p class="i2">Ont des regards amoureux.</p> +<br> +<p class="i2">O senteurs du chèvrefeuille,</p> +<p class="i2">Sucs que l'abeille recueille,</p> +<p class="i2">Que boivent les papillons !</p> +<p class="i2">O l'arome qui s'épanche</p> +<p class="i2">Du troëne à grappe blanche,</p> +<p class="i2">Ce lilas de nos vallons !</p> +<br> +<p class="i2">Le liseron court, s'enlace,</p> +<p class="i2">Et jamais il ne se lasse</p> +<p class="i2">De grimper, de festonner !</p> +<p class="i2">A voir sa cloche argentine,</p> +<p class="i2">Lorsque le zéphyr l'incline,</p> +<p class="i2">On pense : elle va sonner !</p> +<br> +<p class="i2">Le sureau dresse sa tige,</p> +<p class="i2">La demoiselle y voltige,</p> +<p class="i2">Sachant que son miel est doux ;</p> +<p class="i2">Le lézard vert dans la haie,</p> +<p class="i2">Au moindre bruit qui l'effraye,</p> +<p class="i2">Se glisse à travers les houx.</p> +<br> +<p class="i2">L'araignée industrieuse</p> +<p class="i2">Tend sa toile captieuse</p> +<p class="i2">Entre deux brins d'églantier ;</p> +<p class="i2">Plus fine que la dentelle,</p> +<p class="i2">D'un sylphe on dirait une aile</p> +<p class="i2">Dont il perdit la moitié.</p> +<br> +<p class="i2">Et plus bas maintes fleurettes</p> +<p class="i2">Découpent leurs collerettes</p> +<p class="i2">D'azur et d'argent et d'or :</p> +<p class="i2"> — La primevère hâtive,</p> +<p class="i2">La violette craintive</p> +<p class="i2">Qui dérobe son trésor,</p> +<br> +<p class="i2">La véronique céleste,</p> +<p class="i2">Et la bruyère modeste,</p> +<p class="i2">Au calice délié ;</p> +<p class="i2">Le myosotis qu'on donne</p> +<p class="i2">A l'ami qu'on abandonne,</p> +<p class="i2">Pour n'en pas être oublié !</p> +</div> +</div> +<br><hr style="width: 45%;"><br> + + + +<br><br><br> +<br> +<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2> +<br> +<table cellspacing="2"> + <tr> + <td colspan="2" align="left"> + <p><a href="#PREFACE">PREFACE</a><br> +<br> +</p> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#I">I.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#I">Foi et poésie des Bretons</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#II">II.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#II">Foi et poésie des Bretons (suite)</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#III">III.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#III">Les pierres</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#IV">IV.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#IV">Quiberon</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#V">V.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#V">Les Rochers — Combourg</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#VI">VI.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#VI">Saint-Ilan</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#VII">VII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#VII">La mer</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#VIII">VIII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#VIII">Saint-Florent</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#IX">IX.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#IX">Les vieilles villes — Les vieilles maisons</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#X">X.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#X">Saint-Nazaire</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XI">XI.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XI">Les lutteurs</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XII">XII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XII">Les monuments</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XIII">XIII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XIII">Quériolet</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XIV">XIV.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XIV">Du mouvement intellectuel en Bretagne</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XV">XV.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XV">Paysages</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" align="left"> + <br><br><p><a href="#APPENDICE">APPENDICE</a></p> + </td> + </tr> +</table> + +<br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10680 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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Paysages et Recits. + +Author: Eugene Loudun + +Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. *** + + + + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LA +BRETAGNE + +PAYSAGES ET RÉCITS + + +PAR + +EUGÈNE LOUDUN + + + + La Bretagne, le pays des bons prêtres, + des bons soldats et des bons serviteurs. + + + + +1861 + + + * * * * * + + + + +PRÉFACE + + +A une époque où les nations européennes se transforment si rapidement et +tendent à une unité qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un +spectacle digne d'intérêt que celui d'un peuple qui a gardé son caractère +propre, et, au milieu d'un changement général, est demeuré le même. C'est +le spectacle que présente la Bretagne. + +Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible au mouvement qui +emporte le reste du monde; depuis près d'un siècle déjà , elle a subi de +nombreuses altérations. Des cinq départements bretons, le Finistère presque +seul a conservé intacts ses costumes et sa langue; il est le plus éloigné, +le bout de la terre, comme le dit son nom; le progrès moderne ne l'a pas +encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, le +Morbihan même, le pays du combat des Trente, des pèlerinages et des +chouans, les hommes presque tous ont quitté la braie celtique pour le +pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore +l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne +du foyer, est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens usages et +les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le +quitter, c'est rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux quand toutes +les femmes d'un pays ne tiennent plus à leur costume, ce pays ne mérite +plus de nom particulier, il en change. + +La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs +et les villages; c'est en breton que se fait le prône le dimanche, en +breton l'allocution du recteur aux mariés. Déjà aussi, pourtant, la vieille +langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan +parle le breton et entend le français; ses rapports journaliers avec +l'étranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en +va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il +n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, ce temps où deux troupes de +Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient tout à +coup sur le champ de bataille, entendant résonner des deux côtés les mots +de la même langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; frères de la +même race, issus de la même terre[1]. Dans les cimetières qui ceignent +toutes les églises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes +nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparaît aussi, cette +coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui +l'isolait des étrangers indifférents et réservait pour ses enfants seuls la +connaissance de sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique langage +sera devenu le domaine des savants et l'occupation des académies, et, déjà , +comme cédant à un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de +l'Armorique s'est empressé de recueillir les poésies de ses bardes[2], +chants mélancoliques de prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne +sera plus comprise de leur postérité muette. + + [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où + se rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons + du pays de Galles.] + + [Note 2: _Chants bretons_, publiés par M. H. de la Villemarqué.] + +Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs de ce vieux peuple, +et le chemin de fer qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme une flèche +au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en +étonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes +variables, peuvent être ou ne pas être; mais ce qui n'a pas changé en +Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et +la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages comme les Turcs, +dit Chateaubriand, n'étaient attentifs qu'à mes armes et à ma religion; les +armes, qui protègent le corps de l'homme, la religion qui est son âme même. +C'est à ce point de vue que la Bretagne a été peinte dans ce livre; la +Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne. + + + + + + +LA BRETAGNE + + + + +I + +Foi et poésie des Bretons. + +=Le Grand-Bé.--Les croix.--Les églises.--Les clochers.= + + +La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers sur lesquels on a +construit des forts qui protégent la ville de leurs feux croisés; le +Grand-Bé est un de ces îlots; naguère il était armé de canons; aujourd'hui, +le fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de son cap, de loin on +aperçoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous +les regards, et c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à +découvert la grève de sable et de granit, que tendent les pas des +voyageurs. + +Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint un plateau nu, aride, +où quelques moutons trouvent à peine à brouter une herbe rare; on tourne à +travers un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, tout à +coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le +tombeau de Chateaubriand. + +Il n'est pas de plus poétique tombeau: adossé au vieux monde, il regarde le +nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent à ses pieds; +point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de +la mer incessamment remuante, qui, dans les tempêtes, couvre cette pierre +nue de l'écume de ses flots. + +Là , il avait choisi sa dernière place, là , les discours s'échangent: on se +demande quelle pensée l'inspira quand il déclara ne vouloir même pas que +son nom fût inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité, +ceux-là d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilité +et cet orgueil ont une même source, un grand désenchantement. Cet homme qui +avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues; ce voyageur qui +avait parcouru l'univers, visité l'Orient, berceau de l'ancien monde, et +les déserts de l'Amérique où naît le monde nouveau; ce poëte qui pouvait +compter les cycles de sa vie par les révolutions, était envahi, à la fin de +ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait +préludé par des Considérations sur les révolutions, il se complut, en ses +dernières années, à écrire la Vie du réformateur de la Trappe; le silence +et la solitude du cloître étaient en harmonie avec la tristesse de son âme. +Après avoir été chargé des plus importantes missions, avoir rempli les plus +hauts emplois, vu à l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus +puissants, une fois retiré du cercle tournoyant du monde, il avait été +pénétré d'une accablante vérité: combien peu vaut l'homme, combien peu il +fait, combien moins encore il réussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la +joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour +tous les hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait pas +lui-même; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de différence +d'un homme à un autre homme[1]. + + [Note 1: Thucydide.] + +Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de +nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un +d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle +sera visitée des voyageurs de toutes contrées; ils viendront la regarder, +et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux +qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions lointaines; il +prétend obliger les hommes à savoir qui il est. + +Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine! en lui s'unissent les +sentiments les plus contraires, le désenchantement de la gloire, et la +croyance en l'immortalité d'un nom; le dédain du scepticisme, et la soif +des applaudissements; une impression d'humilité de chrétien, et un instinct +de souverain orgueil. + +La vérité, pourtant, est là : cette croix, signe de l'éternité sur cette +pierre marque de la mort, est l'immuable témoignage de l'inanité de +l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand +ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que Lamennais, son +compatriote, ordonna qu'elle ne fût pas plantée sur le sien, tous deux +obéissant à la même préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La +croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, est le symbole du génie +de sa patrie, de la catholique Bretagne. + +La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle s'allie à une poésie +propre au génie breton: les objets matériels parlent en ce pays, les +pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme +conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut +tromper: dès que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et +le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous les +carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les époques; depuis le +XIIe siècle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; là , simples +croix de granit exhaussées de quelques marches; ici, croix portant sur +leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossières, +mais toujours empreintes d'un sentiment sincère. La sainte Vierge, les +Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur, +ils la partagent, ils l'expriment avec une énergique vérité. Voyez ce +tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'église de +Saint-Michel, à Quimperlé; c'est une peinture primitive, par une main +inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect; +mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive +souffrance de la mère: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la +prunelle est presque seule indiquée; cette fixité du regard est +saisissante, elle vous arrête, on reste là à regarder, on oublie que c'est +une représentation, on voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur, +ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, et pourtant vivante. + +A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue de la Vierge, conçue +au contraire dans un sentiment délicat et tendre: elle a cette attitude +penchée, cette tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à soi +le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau +l'enveloppe avec une grâce harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de +douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses +bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, Notre-Dame de _Bot scao_, +la Vierge de Bonne-Nouvelle. + +On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des marins bretons +particulièrement. A Brest, on cherche en vain un musée de tableaux: Brest +n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port +rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses +ancres gigantesques, les forts dressés sur les rochers, le mouvement animé +des rues où vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots +arrivant de tous les points du monde, tout a le caractère précis, positif +et puissant de la réalité du moment: l'homme a enfoncé dans le roc les +pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement fixé. + +Mais, montez un des escaliers qui mènent de la ville basse à la ville +haute, et, sous une voûte, vous trouverez quatre tableaux appendus à la +muraille; c'est là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à la +sainte Vierge: le départ du navire; les femmes et les enfants sur la grève, +à genoux, pendant la tempête; le vaisseau ballotté par les orages, et les +bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauvés +s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et, +au-dessous, des légendes touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie +ou rend grâces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez +ceux qui sont en mer_! Voilà l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et +son espérance, l'homme vrai: le reste n'était qu'apparence. + +Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les prétextes +pour témoigner de leur foi: à Saint-Aubin d'Aubigné, entre Rennes et +Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans une +épine, une croix qui verdit au printemps, parmi les églantines et les +roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pâle et +désolée où les pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue, +sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siècles leur +impénétrable secret; quelle est cette croix qui s'élève sur une éminence? +C'est une croix qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la +croix sur un autel druidique, en avant de cette armée de pierres qui +marquent peut-être le cimetière d'un grand peuple. + + [Note 1: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé + en forme de croix.] + +Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, une source jaillit et +s'écoule entre les rochers, à la fois fontaine et lavoir: sur les pierres +amoncelées, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée de +fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les églantiers +ont poussé dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle +de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à -vis, +s'étendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides +apparaissent les murs à demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit, +ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on aperçoit la +mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongée, +incessante, qui emplit les champs et les airs. + +Dans ce pays catholique par excellence, toutes les églises sont +remarquables: il n'est si petit village dont l'église n'ait quelque partie +intéressante, ou une de ces chaires extérieures, devenues si rares, et que +l'on voit encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, et d'où +le prêtre, dans les temps de mission, en certaines circonstances +extraordinaires, parlait aux peuples assemblés sur la place; ou une voûte +entièrement peinte, comme à Carnac et à Kernascleden; ou des médaillons de +pierre et de bois encadrant l'autel de naïves sculptures dorées, à Roscoff, +à Crozon, etc.; ou un tabernacle composé comme un monument architectural, +une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons, +ses colonnes, ses dômes, ses galeries, ses statues (à Rosporden); un +confessionnal antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin); un +baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à Landivisiau); ou bien +quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus +que dans une seule église, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de +Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue à la +voûte de l'église et tout entourée de clochettes; aux jours de fêtes +solennelles, pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la roue, et +toutes ces clochettes agitées forment un bruyant carillon qui règle la +marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la +voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la sainte Vierge. Ou bien, +enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers équarris, ais de chêne +bardés de larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, à côté du +catafalque de bois noir semé de larmes blanches; le tronc et le cercueil, +qui rendent sensibles à tous les yeux à la fois la fragilité de la vie, et +le principe chrétien par excellence, la charité. + +Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'oeuvre, les +cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, par exemple, dont les arcades sont +si sveltes et si finement découpées; ou les bas-reliefs intérieurs du +portail de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre sculptée avec +cette délicatesse et cette richesse d'invention, qualités charmantes de la +jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les +églises, près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du +saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas +ailleurs: saint Cornély, saint Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout. +Saint Yves a le privilége d'être représenté dans presque toutes les +églises, même celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand +homme de bien, de ce savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté +vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la +toque sur la tête, entre deux plaideurs, le seigneur richement vêtu, en +habit de velours rouge, tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie +et l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous aux coudes et +aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier, +suffisant, le chapeau sur la tête, présente au saint une bourse d'or; le +paysan, le regard et l'attitude timides, la tête basse, le bonnet à la +main, attend humblement la sentence. Il n'a rien à donner, mais la justice +ne lui fera pas défaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire, +et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui donne gain de cause. +C'est toute l'histoire du moyen âge, les trois ordres vis-à -vis l'un de +l'autre: l'Église protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le +puissant. + +Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage +de ces belles églises du moyen âge, témoignage de la piété, de la science +et du goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, du meilleur +temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante par sa masse, sa +grandeur, la noble simplicité de ses ornements, l'harmonie de ses +proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à +l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait bâties de fer; là , +Tréguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chêne +noir et brillant, découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable +variété; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des +modèles à tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Léon +et sa flèche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre, +inébranlable, ceinte de galeries à jour comme de gracieuses couronnes, +élançant au ciel ses clochetons aux pointes aiguës, toute découpée, +aérienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un +légitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de +Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il faut se détourner de toute +route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons, +le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église royale, y +accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni +aux caprices les plus ingénieux de la Renaissance, a imaginé de plus +délicat et de plus éclatant: portraits sculptés, statues d'un beau style, +où déjà se reflète l'antiquité, choeur ogival tout ciselé, et un jubé (on +sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du +catholicisme), un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont +taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le +marteau de la Révolution n'a détaché que des fragments insignifiants de ces +belles pierres si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles +passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le temps. + +Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, les clochers à +pans coupés de la Renaissance, de la Roche-Maurice-lès-Landerneau, de +Landivisiau, de Ploaré, de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et +légers clochetons et ornés de balustrades à deux étages, comme les minarets +de l'Orient; les flèches élevées le long des côtes, celle de Tréguier, par +exemple, percée à jour pour laisser passer les grands vents de la mer, +constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de croisillons, +d'étoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les bénitiers exprimant +toujours le caractère de l'époque: à Dinan, dans une église du XIIe siècle, +une cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de toutes pièces +supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siècle est le +temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une +église du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante petite +colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et +au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se +venait poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, et inspirés par +un sentiment plus chrétien encore, les bénitiers extérieurs, si communs +dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, à +Morlaix, à Quimperlé; le bénitier intérieur n'est qu'un accessoire; le +bénitier extérieur, isolé en avant de la porte, a une signification plus +précise: il dit où l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de +l'âme: le chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, son +coeur se recueille et se prépare. Les architectes bretons ont bien compris +cette grave pensée de la religion: les bénitiers extérieurs sont de +véritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré +d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées de leurs ailes; le +dais élancé, ciselé, d'où pendent les pointes effilées d'une broderie de +granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble +inviter le fidèle à entrer dans la maison de la prière. + + [Note 1: Il y a un bénitier semblable à Corseul.] + + + + +II + + +Foi et poésie des Bretons (suite). + +=Saint-Thégonec.--Les cimetières.--Les calvaires.--Cast.= + + +Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idée de +ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, à +Saint-Thégonec, entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle funéraire, +sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chrétien de Bretagne, +se sont comme donné rendez-vous. + +Les cimetières bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent +l'église; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas même de portes; +une grille de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire +aux bestiaux l'accès de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire où +sont représentées des scènes de la Passion, quelquefois la statue +agenouillée d'un pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus à +ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls monuments de ces +cimetières des villages bretons; les tombes sont marquées par de petits tas +de terre, serrés l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre +recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creusé comme +une petite coupe où s'amasse l'eau du ciel, et dont la mère, le fils, +l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour +celui qui est couché dans la terre[2]. Ces cimetières, placés au milieu des +bourgs et des villages, ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années +pour que ces champs de la mort soient comblés des corps des générations +éteintes; les morts bientôt sont exhumés pour faire place aux nouveaux +venus: dans quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir +déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la façade de +l'église, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus +aucun corps, froids témoignages d'un souvenir qui de jour en jour va +s'effaçant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté de +l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli les os des morts +exhumés: si l'on jette un regard à travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur +ce charnier sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, entassés et +mêlés comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marché sur +terre, solitaires et délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle. + + [Note 1: A Goueznou, à Plabennec, etc.] + + [Note 2: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans + les pierres sépulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'à + désaltérer les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la + tombe.] + +Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a +voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arrachés à la +terre. Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle +inattendu: à toutes les saillies du bâtiment, sous les porches, sur la +corniche antérieure, sont alignées, accrochées, suspendues l'une à l'autre, +une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boîtes, +surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crâne des +ancêtres, la tête, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le +_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une +inscription indique la date et le nom: + +_Ci gît le chef de_... + +On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole +touchant. Ce sont les archives funèbres des familles, non renfermées dans +la maison où l'habitude les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église, +devant lesquelles les générations nouvelles passent et se découvrent, le +dimanche en venant prier[1]. + + [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à + têtes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous + les os, et qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme + des ballots.] + +Çà et là , sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques crânes de morts +qui n'ont pas eu de famille et à qui l'on n'a pas donné de cercueil, +verdis, les yeux pleins de gravier, à travers lesquels pointent des brins +d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là appuyé peut-être sur +celui qui fut son ennemi en ce monde. + +Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre +dans l'église, et cette église est comme un résumé de toutes les églises +bretonnes: tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, chaire +en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la +Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, à +fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophètes de +l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à la sainte Vierge; +voûte d'or et d'azur au fond tout étincelant; le choeur, l'autel et les +chapelles latérales, chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges, +fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, un ruissellement +d'or, de verdure, de rouge éclatant et d'azur. + +De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le côté, se +détache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres +suintent l'humidité; les assises qui ont pris une teinte noire, séparées +par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de +deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous +l'ouvrez, et vous vous arrêtez ébloui: c'est là le cimetière, et, dans le +cimetière, devant vous, à droite, à gauche, une réunion inattendue de +monuments: sous le porche où vous êtes, des deux côtés, les statues +alignées des douze Apôtres; en face, une large porte à trois arcs, d'un +style imposant, la porte du cimetière, et l'on dirait d'une arche +triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe +sous cette porte, couché dans le cercueil, entre non dans la terre, mais +dans la vie éternelle, le séjour de la joie et de la gloire; à droite, une +chapelle funéraire, du même temps que le Louvre de Henri IV, décorée, +sculptée du bas en haut, comme une châsse immense taillée en granit; enfin, +à gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces +calvaires compliqués, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de +statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes +les plus naturelles et les plus naïves, disciples, prophètes, saintes +femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant +toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, à plusieurs étages, croix +sur croix, aux branches chargées de statues, la Vierge, saint Jean, les +gardes, et, tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde et les +yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des +coupes le sang précieux de ses mains[1]. + + [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si + remarquables du reste par leur belle église, sont plus compliqués + et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.] + +Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funéraire; et +là , vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement +du Christ, exécuté dans des proportions colossales, cette scène qui a +inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes, +et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complète, en +donnant à ces personnages si vivement émus l'apparence même de la vie: vous +les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages pâlis; la +Vierge, les lèvres pressées sur les pieds livides de son divin Fils, la +Madeleine bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui +inondent son visage: vous devenez acteur en cette scène passionnée, vous +êtes saisi, pour ainsi dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances +vous frappe au coeur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de l'âme, vous êtes +étonné de sentir des larmes qui coulent de vos yeux. + +Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont répandues avec la +même profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus +éloignés de toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les +montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, qui n'est qu'un +petit village voisin du Faouet, moins même qu'un village, un misérable +hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, près de +Quimperlé; modeste manoir qui mérite à peine, le nom de château, on +rencontre des jubés de bois sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de +personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches églises, oeuvres +admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les +prodiges et les mystères de la religion, et conservent chez le peuple et +raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empêcher de se +demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui +ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux +auteurs de ces oeuvres tant de qualités si rares: fécondité d'invention, +vérité du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de +ces scènes divines? Dans tous ces monuments du moyen âge, c'est la même +vérité, la même puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se répète, il +ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui a +une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un motif que le temps de +l'exprimer avec une vivacité rapide, et passe à un autre et vous entraîne +dans sa course inspirée. + +Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création: cette société, +comme un homme qui est parvenu à sa maturité, avait accompli tous les +travaux nécessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siècles +l'avaient préparée, elle s'était dégagée des langes de l'antiquité, sa +langue était faite, ses idées religieuses arrêtées; la république +chrétienne est logiquement constituée, elle a son unité. Ce peuple, alors, +est dans la complète possession de sa force; il ne lutte pas pour créer; il +n'est pas tiré en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est +pas emporté par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne dirige pas, +mais qui vous pousse, qui naît du désordre des idées et que notre temps a +justement appelé d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les âges précédents ont +cherché, amassé, rapproché; tous les matériaux sont prêts sous sa main; il +n'a plus qu'à les prendre: c'est le génie même de l'époque qui, libre et +aisé, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a +qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. Alors l'imagination +partout éclate, vive et colorée; un même esprit, dans les monuments d'art +comme dans la littérature, crée les ornements variés des églises, invente +les fabliaux et les contes, trouve à chaque instant des images nouvelles +pour représenter les opinions, les idées et les moeurs; et cette +imagination, loin de se fatiguer, féconde; car ce n'est pas une production +factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son +printemps, toute une suite de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et +voilà pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus. +Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas +leur pensée qu'ils ont rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de +leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été élevés et ont vécu, +qui a pénétré tout leur être, et est devenue comme une partie même de leur +âme. Ainsi, ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments +de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre, +mais le témoignage de leur piété et de leur foi, de la piété et de la foi +de tout un peuple. + +La même foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en +doutait, que signifient ces signes multipliés d'une piété qui ne +s'affaiblit pas, ces écharpes de cachemire, dons des femmes de +l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, et +ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de béquilles appendues au Folgoat +par les infirmes guéris? et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui, +chaque année, viennent, comme une armée, entourer de leurs longues lignes +aux cent replis l'église de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux +qui tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, trop petite +pour ce musée chrétien incessamment renouvelé? A chaque pas s'élèvent des +chapelles et des églises neuves: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs +à la fois; Lorient, ville toute peuplée de marins et de soldats, vient +d'élever à ses portes une église dans le goût du XIVe siècle; Vitré donne à +son église un clocher neuf et une chaire sculptée; les petits villages +dressent, dans leur cimetière, des calvaires à personnages comme au moyen +âge; le calvaire de Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856; +Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo; Quimper lance +dans les airs deux flèches hardies sur les tours de sa cathédrale; la +chapelle de Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute +blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie +pieuse; Nantes, en même temps qu'elle bâtit plusieurs églises nouvelles, +achève son immense cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel tous +les siècles ont mis la main, et construit cette église Saint-Nicolas, +reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis, +oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à +accomplir en moins de dix ans le zèle de son pasteur et la piété de ses +enfants, avec le produit de leurs aumônes et de leurs dons. Il y a quelques +années, à Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle placée à +l'extérieur de l'église: statues peintes des douze Apôtres, autel +resplendissant, voûte azurée aux étoiles d'or, nulle dépense ne fut +épargnée, nulle décoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire +de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de +l'inauguration. Ce sont là les fêtes nationales des Bretons; ailleurs, les +peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de +révolutions qui se succèdent; eux accourent de toutes les parties de la +Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel. + +Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité dans le maintien de ces +hommes et de ces femmes agenouillés sur le pavé des églises! Ce n'est qu'à +la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de l'être humain dans +une pensée qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie +soient anéanties; immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette +contemplation absolue où l'on se représente les saints, envahis par un +sentiment de vénération, de soumission et d'humilité, où l'homme disparaît +et où il ne reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif que +tous les monuments; ces actes journaliers d'une dévotion toujours égale +montrent l'état habituel de l'âme. + +Traversez, un jour de marché, la place de quelque ville ou bourg du +Finistère: l'aspect en est varié et animé; ce marché, c'est une file de +petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de +marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux +d'hommes, des ornements de laine tressés sur des roseaux pour les +chaussures des femmes, des épingles bariolées, à dessins enroulés avec des +perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques, +de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces +petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec +leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur +le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs +braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées sur les hanches, +de manière à laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le +chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent relevés +dessous et le bâton à la main, ne se pressant pas, marchant à pas comptés, +faisant leurs marchés sans hâte. Mais voilà midi: de la haute tour du +clocher de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze +coups lentement résonnent; aussitôt, à ce dernier coup, tout mouvement +cesse, tout le monde s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la +place; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent leurs grands chapeaux, +leurs longs cheveux tombent sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux, +se signent et murmurent à voix basse l'_Angelus_. L'étranger, au milieu de +cette foule prosternée, s'étonne lui-même de rester debout, et s'incline +comme involontairement. Puis la prière de la Vierge finie, ils se relèvent, +le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui +ressemble au murmure de la mer éloignée. + +Il me semble les voir encore dans l'église de Cast (Finistère). C'était un +dimanche, à l'heure des vêpres; la cloche sonnait dans le clocher à jour, +et, sur la route, devant l'église, était amassée une grande foule, hommes +et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de +sonner; les groupes se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un +côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'église. Les +femmes entrèrent les premières; en un moment, la nef en fut remplie; au +milieu, les jeunes filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc, +mais toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, des rubans +d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et +retombant en quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le coeur d'or +et la croix sur la poitrine; dans les contre-allées, les femmes et les +mères, en costume plus varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus +et jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin brun, des jupes +rouges, des bas à coins brodés d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé, +la tête inclinée, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli. + +Puis, quand les femmes furent placées, une autre porte s'ouvrit par un côté +de l'église, c'était le tour des hommes; ils entrèrent, à la file, d'un pas +grave et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. Autant les +femmes, dans leur costume bariolé, étaient scintillantes de vives couleurs, +autant celui des hommes était simple et sévère, ce qui saisissait +l'attention, ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, leurs +longues vestes brunes, seulement bordées d'un galon rouge, leurs larges +braies bouffantes; c'était leur tête carrée, les longs traits de leur +physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs fronts +comme une toison épaisse, et descendant en longues nappes sur leurs épaules +et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits, +portaient le même costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, à l'air, +prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur +les sourcils épais, leurs yeux avaient une expression énergique et je ne +sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce n'étaient point des hommes de +notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards +brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour pénétrer sa pensée, +ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses têtes comme des crinières +de bêtes fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part; on pensait à ces +tribus des déserts de l'Amérique qui errent encore sur les frontières, des +races modernes, et qui, avec leur parole brève et sentencieuse, leurs +gestes rares, leur démarche solennelle, semblent garder le mystérieux +secret des premiers jours du vieux monde. + +Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant l'autel, et +s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, entourant entièrement la grille +du choeur. C'était là , la vraie assemblée des fidèles; les hommes, comme +une forte milice, en avant; les femmes derrière, foule plus humble; tous +ayant oublié tout le reste, ne vivant plus que d'une pensée, tout à Dieu. +Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous, +habitants civilisés des villes, nous cherchons à expliquer Dieu; même à +genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous +doutons peut-être s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées, +méditations stériles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il +a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui produit leurs moissons, il les +a faits eux-mêmes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui +peut tout, au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce +Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils +adorent. + +La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la +vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la +religion, source de sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe, +mais qu'il vit. + + + + +III + +Les pierres. + +=Le Morbihan.--La presqu'île de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.= + + +Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien costume breton; au +premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est là que la +surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la +famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède à nulle autre +partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus +vif au moment de la révolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des +chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses +côtes que choisirent les émigrés pour y débarquer et y recommencer la +lutte; c'est à Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, à +la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, pour tout dire en un mot, le +nom du Morbihan ne se sépare pas du nom de Cadoudal. + +De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se fait le grand pèlerinage +de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves +le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a +l'amour; ils donnent à sainte Anne une part presque égale de l'affection +tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le +pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du +Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus éloignés de la +Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des +enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs champs, leurs maisons, leurs +travaux, pour vénérer en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta +le Sauveur. Et quelle piété! quelle dévotion! Dès que, de loin, dans la +lande où ils marchent par groupes, le chapelet à la main, ils aperçoivent +le clocher de l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front +courbé, murmurant une prière à voix basse; puis ils se relèvent, s'alignent +sur deux rangs, et, la tête découverte, à pas mesurés, s'avancent vers +Sainte-Anne, où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent +l'arrivée de nouveaux pèlerins. + +Là , l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de +Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même +Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray. + +Le sol même a un caractère particulier: il n'y a pas un étranger qui n'en +soit frappé; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des +dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entourés de +quartiers de roc, débris de dolmens renversés; dans la lande, parmi les +verts ajoncs, surgit le cône gris d'un menhir isolé; sur le bord du chemin +est affaissée, semblable à un grand animal pétrifié, une pierre branlante, +masse énorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement; +partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquité. + +Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère si déterminé. Le +golfe du Morbihan, qui donne son nom à cette partie de la Bretagne, ne +communique avec l'Océan que par une passe étroite; s'avançant longuement +dans les terres où il découpe de profondes anses, semé d'îles que l'on +compte par centaines, qui s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de +ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques +de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer intérieure, la mer de +Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes +pour défendre l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de chaque +côté, s'étendant comme des bras, la longue presqu'île de Rhuis et la langue +de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui +déjà existait au siècle de César. + +Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donné +rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de +Rhuis, d'abord le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné à +l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, mais au dehors +solide et presque entier; gris, triste et inébranlable, il est resté debout +comme une sentinelle qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le +couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut quelque temps +Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne +plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de +pierres alternées: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux +côtes dentelées, et le vaste Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois +détachées de la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin +l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds, +sont les chambres sépulcrales où ont été ensevelis les chefs des peuples. + +Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis; sur l'autre rivage, relié à +celui-ci par quelques pierres druidiques jetées çà et là dans les îles du +golfe, vous apercevez tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de +Tumiac; les dolmens et les grottes se succèdent, et les menhirs ne se +comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement +breton étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments qui +attestent l'existence d'une cité puissante. C'est parmi ces monuments que +se trouvent la _Table de César_ et le _Grand Menhir_. La voilà , dans une +lande, cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, depuis deux +mille ans, n'ont pas bougé; épaisse et large tranche de roc qu'on dirait +coupée dans une montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la +taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont +pas cru qu'elle pût porter un autre nom que celui de César, du géant qui +les avait vaincus. + + [Note 1: Le village du Loc consacré à Marie.] + +Faites quelques pas encore dans la lande, à travers les ajoncs épineux, +vous êtes arrêté par une masse immense étendue sur le sol. C'est le _Grand +Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe à la base, il a +soixante-quatre pieds de long; obélisque colossal, il s'élevait jadis dans +la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour. +Depuis des siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, qu'en +tombant il s'est brisé en quatre morceaux; ils sont là , à la suite l'un de +l'autre, à l'endroit où ils sont tombés; on dirait des tronçons d'un +formidable serpent antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de place. +Comme soudés au sol, ils dureront autant que le sol même. + +Trois ou quatre lieues au delà , vous rencontrez les grottes de Plouharnel. +En revenant de la presqu'île de Quiberon, au moment où l'on jette un regard +derrière soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à l'heure ne se +verra plus, on aperçoit, dans un champ, de grosses pierres peu élevées +au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et +on est près de les dédaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui +vous semblait couché à terre, vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un +édifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds +pour pénétrer dans l'intérieur: alors vous avez devant vous une allée +droite, formée de larges rochers plantés en terre, comme une muraille; au +bout de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, une petite +chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1]. + + [Note 1: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix + et le cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu + d'années.] + +Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui, +semblables à des dalles monstrueuses, scellent ces sépulcres vides. Trois +grottes s'alignent à côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur, +sépultures familiales où, près de la dernière demeure des parents, avait +été réservée la tombe du petit enfant. + +Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables alignements: à mesure +qu'on approche de Carnac, à droite et à gauche, se dressent, dans les +champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces +groupes, le plus considérable et composé des plus gros blocs, s'appelle le +_Camp de César_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en +notre France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme Napoléon en +Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière: l'homme ne créant pas, ce sont les +destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et +dont elles consacrent le nom. + +Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes d'une armée. Bientôt +on se trouve au milieu de l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas +cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là , comme en toutes les +recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses où il aspirait, les +possédant et les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est qu'elles +soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux +les nuages, il se demande si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même +ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur énormité et +leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couchés à terre comme un +monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous, +vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, immobiles et muettes, les longues +rangées de pierres levées sans nombre. + +Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, également +séparées l'une de l'autre comme si le commandement d'un général eût écarté +largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat +est un roc roide, le pied profondément enfoui dans le sol, les plus petits +au bas des files comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête; +l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté de ces colosses, atteint +à peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs +informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent +refléter les images mornes d'un éternel ciel de décembre. + +La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à l'entour déserte et +silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait +cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait, +nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable de son +passage, a amassé, apporté ici ces lourdes masses et les a dressées vers le +ciel, comme les bras pétrifiés de géants ensevelis? Celtes? Gaulois? +Kymris? Nul ne répond: un peuple nombreux a été, on ignore même son nom! Ce +peuple connaissait-il les secrets d'une mécanique puissante pour avoir +soulevé ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou +si, à force de bras, il les a arrachés de la terre, amenés et plantés en +rangs rigides, quelle pensée l'animait? Est-ce un temple? quelle foi! +Est-ce une sépulture? quel symbole caché! Une catastrophe sans précédents +a-t-elle couché dans cette lande une race entière? un choc soudain a-t-il +ouvert la terre? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une +nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporté? Et les +peuples voisins auront marqué la place de ce peuple évanoui par ces rocs +inébranlables, témoignage mystérieux d'un désastre qui ne sera jamais +raconté! + +Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, annoté et +traduit les chants bretons, désira sauver de la destruction un dolmen +qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le +transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe près de +Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. C'était un dolmen de moyenne +grandeur, et la distance à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais +lorsque l'on se mit à l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et +chevaux pouvaient à peine ébranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en +augmentant hors de toute prévision le nombre des uns et des autres qu'on +parvint à la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante +chevaux et l'on mit dix-sept jours à l'amener à la place qui lui était +destinée; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées +de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on +suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout +successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas +dans une journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contrée +qui avait perdu les traditions des ancêtres, émut toutes les populations +des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des +routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fût +jamais rétablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonçait lentement dans +les chemins rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. Elle +arriva enfin à la porte du parc; ce fut un jour de fête, elle entra comme +en triomphe, un enfant était monté dessus, portant des fleurs dans ses +mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple célébrait le succès +d'avoir remué une pierre, lui dont les aïeux dressaient et alignaient les +rocs par milliers. + + + + +IV + +Quiberon. + +=Le combat.--Le fort Penthièvre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des +martyrs.= + + +Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens +du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte +armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre, +une presqu'île étroite et avancée dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces +bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont +entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux +compétiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois +chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin; à +Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux +sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, républicains +commandés par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des débris +de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la +Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voilà +les faits et les noms: magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments +sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand; nous n'avons rien à lui +envier. + +C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, près de Carnac, que +débarquèrent, à la fin du siècle dernier, des exilés français venant, les +armes à la main, reconquérir leur patrie. + +On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette tentative des émigrés: +c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs, +Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et +Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes, +poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés +aisément s'abusent: loin de la patrie, les événements sont passés avant de +retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on +entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y +attachèrent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient +franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie +des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés +croyaient encore la Vendée en armes; alors arrivait à Charette, du fond de +l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais +non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à +Stofflet des cordons et des brevets de généraux; alors on rêvait une +expédition décisive dans l'Ouest, et l'on décidait une descente des émigrés +en Bretagne. + +Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise: si Stofflet et +Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la +Vendée en éveil; un secours inattendu, un premier succès pouvait la +remettre debout; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient +une armée entière: on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche +contre Tinténiac et Cadoudal; leurs bandes éparses se levaient tout à coup +devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur +le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait +favorable: maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on +souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mépris +de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait +de descendre était un pays ami: dès qu'une armée régulière y mettrait le +pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris; +l'Ouest tout entier se lèverait; les républicains, dans cette haute marée +populaire, seraient engloutis; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés +jusqu'à soixante lieues de Paris; cette fois, dès le premier jour et sans +tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près; un prince +apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait à +grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois. + +Telles étaient les espérances et les illusions. Pour l'accomplissement de +ces grands desseins, rien n'avait été épargné; les préparatifs furent +dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont prétendu +qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de +l'ancienne marine française; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas: un +plus pressant intérêt la poussait; l'ennemi d'alors, c'était la République. +Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance, +sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes +et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire: +les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours +pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre à la +Convention, à _plusieurs centaines de millions_. + +Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait +partout ranimés: il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier +qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de +l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la +marine royale accoururent. «On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents +épées avec l'ancre sur la garde.» Les Bretons, surtout, étaient en grand +nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du +moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont +plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Émigrant_; +l'artillerie avait pour chef un militaire savant et éprouvé, le comte de +Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances; beaucoup +d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportèrent avec eux, +nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés; enfin, +spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de +vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le +mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils étaient cent +vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait +soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains; celui qui +animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable; car +l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse; mais +eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé +entières ces vaillantes et généreuses vertus. + + [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban + de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.] + +Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes: mais ici, dès +le début, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout +échouer, défauts de cette génération élevée par le siècle du doute, et que +Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour +qu'elle y pût immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dévoûment, +l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues; il ne se +trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, négociateur, +diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête; d'Hervilly, +officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble; Sombreuil +arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé: Puisaye est +le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent +que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de +partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort, +ils se divisent: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois +semaines après le premier; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15 +juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois, +attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui vint, deux mois +plus tard, faire une inutile descente à l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter +leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en +Angleterre: ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne +songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au +moindre échec vont déserter. + +Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer était libre; les +vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de +Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de +la baie de Quiberon. Là , après quatre ans d'exil, cinq mille Français +mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit +leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en vue, des +cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux; plusieurs se jetèrent +dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des +transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée; +les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des +vivres et des provisions: «Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux +dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris +incessamment répétés: «Vive notre religion! vive notre roi[1]!» En se +retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons +d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les +allait porter en avant, et balayer les champs devant eux. + + [Note 1: Puisaye, _Mémoires_, édit. de Londres, 1807, t. VI.] + +Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le +terrain. Elles étaient en petit nombre; ordre leur fut donné de se retirer +sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à perdre la +Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les +bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures, +dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de +combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit. + +Mais qui les arrête? pourquoi cette ardente armée reste-t-elle comme fixée +au sol? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui +accompagne toujours l'exil; alors aussi apparaît la petitesse de vues du +chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissimule pas son +dédain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se +mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir +formés; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En +vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du +commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments +républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés, +murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre +française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et +ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles +aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend +celui-là ; avant même d'avoir combattu, on doute du succès; il faut attendre +le second corps d'armée; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au lieu +de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre +serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été +étouffée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne +dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le fort Penthièvre qui la +ferme; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au +débarquement. + +Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne +voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger; Hoche qui craignait +un soulèvement général rassemble en hâte tous ses soldats; il va aux +émigrés qui ne viennent pas à lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et +le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon; il les tient +là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues +de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des +flots. + +Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de l'action est venue; +ils n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on +va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la +jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec +magnanimité, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy. + +Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île: après une première +tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillet), un plan est formé +pour forcer le camp de Hoche: deux détachements, descendant à quelques +lieues de là , à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière +attaqueront les républicains; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée +sortira du fort Penthièvre et les assaillira de front: pris entre deux feux +par des troupes supérieures en nombre, Hoche ne peut résister (16 juillet). +Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les +plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de +hasard, mais que Dieu jette à l'encontre des capitaines quand il les veut +perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par un +contre-ordre venu on ne sait d'où[1], il s'égare à dix lieues de là ; son +chef même, Tinténiac, est tué; la seconde troupe à peine a mis pied à terre +qu'elle est obligée de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et +les derrières des républicains manquent ainsi à la fois; le signal qui +devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu. + + [Note 1: Des agents de l'intérieur.] + +Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île; ils +ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, +quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils +marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et +défendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher; +puis, tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une +décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont +hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise? +Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur +prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et +désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne +les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas +qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter +vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. Les +républicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon +ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: «Il semblait, leur +disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade.--On s'est +battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se +sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant +eux.» + +C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient +toute leur vie crié _en avant!_ à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne +savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en +périt quarante-trois; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux +vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par +terre. Il fallut enfin céder; qu'était le plus intrépide courage contre des +feux de peloton? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là , sans la prévoyance +du comte de Rotalier; avec ses canons, il arrêta la poursuite des +républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour +cette fois[1]. + + [Note 1: Son fils tomba près de lui: «Enlevez cet officier,» + dit-il, et il continua à commander.] + +Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées; les +premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 +juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre +désertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armée et les +émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée +presque entièrement d'anciens républicains; la trahison, bientôt, le lui +livre: quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du +dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader +les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une +armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui, +depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient +devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous +fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la +tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder. +Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de cette foule +éperdue; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et +on les emmena comme des troupeaux. + +A cette heure, les deux généraux ont disparu: Puisaye s'est hâté d'aller +mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu +l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant +ses fautes par la mort du soldat. + +Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment +débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens +soldats. Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces +sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île, +près de Portaliguen; là , réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre +la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée nombreuse, +n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre +que leur vient la pensée; «Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et +il fut alors unanimement décidé que nous sortirions tous du fort, et que, +secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous +nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs républicains, où du +moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une +mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];» +mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette poignée +d'hommes va-t-elle donc périr? Sûrs de la victoire, ils n'ont que de la +pitié: «Rendez-vous, braves émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas +fait de mal! nous sommes tous Français!...» Ah! si ce ne furent pas les +généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était la voix généreuse de +Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent! +Sombreuil, alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et +quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux. + + [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le + vicomte de la Villegourio).] + +C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée +avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie +du massacre des émigrés. + +J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent désir de +chercher la vérité, tous les récits qui ont été écrits de ce moment +solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard +des prisons[1], et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le +biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et +conquêtes_, où l'on sent une âme toute française, et l'historien de la +Révolution, M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, et les +pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon à +Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses +du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours +enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention; j'ai recueilli en +Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions et les souvenirs; et la +conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas +capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaient +pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on +imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée. + + [Note 1: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent + sur le fait qu'il y eut capitulation.] + +Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la +relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues +années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même[1]: +«Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche: Les hommes que je commande sont +déterminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser +rembarquer, vous épargnerez le sang français. Le général Hoche lui +répondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre +bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre.--Les +émigrés seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui, +dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son +nom: Quant à vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi, +répondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je +mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes.» + + [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine, + Londres, 1795.] + +Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le +général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas +les armes. + + [Note 1: Il n'est pas certain que le général républicain qui + conféra avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le + général Humbert; mais cela ne change rien au fait.] + +Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme +sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de +meurtrières bordées sur les républicains: «Du moins, Monsieur, faites +cesser le feu des Anglais!» s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du +jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant +son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que +signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hésitent-ils à +fusiller immédiatement ces émigrés? la loi n'était-elle pas formelle? Mais +non, ils attendent la décision de la Convention: Tallien court à Paris; et +là , son discours se tourne contre lui-même: «Les émigrés, dit-il, +envoyèrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister +entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la +vengeance et la mort?» Les applaudissements l'ont enivré[1]; il ne sent pas +que son récit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient à se +rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand +l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la +douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux! Devant +la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: «Prêt à paraître devant +Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les +émigrés en prisonniers de guerre!» Et, se tournant vers les soldats +présents en foule: «J'en appelle à votre témoignage, grenadiers!--C'est +vrai, répondent-ils.» Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire +se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit! Et +tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés; on est +obligé de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut +que l'on choisisse des étrangers; c'est à des officiers de la légion belge +qu'est donnée la mission de condamner ces Français! + + [Note 1: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de + Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.] + +L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fût +écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même +assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses +passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le +plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces. +Hoche leur écrivit: «L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y, +citoyens représentants, cinq mille Français!» Pas un ne se leva pour +l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de +ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés; les Montagnards les +regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils +abhorraient; pour être atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre +eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé; l'opinion leur +défendait de frapper encore; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort +qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre! Qu'étaient +quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait +égorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus! + +Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes +pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite +tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le +bourreau. + +Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des +émigrés échappés au même sort; et, dans les récits de tous on retrouve le +même sentiment; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme +Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron, +Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse +calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni +emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour +leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines +passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces +victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans +l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de +quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à +qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées, +qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la +mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles +sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait +qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr; ces +prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal +frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains +disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un +ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les +lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se +joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils +comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernières +nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce +jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on +accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas +sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans +son maître et qui le suit à la mort; cet autre domestique Malherbe, +l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du +souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons +étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins; et +ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la +force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui, +aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la +prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées +de la religion et ses immortelles espérances; et ce prêtre se levant au +milieu des prisonniers: «Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et +au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis!» et les +soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et +répétant les prières des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui +retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus +rétréci; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant +instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui +serrait le coeur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade +éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure +venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient, +d'Auray, soeurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la +prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les +prisonniers,--car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort, +douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir: la plupart étaient jeunes et ne +pouvaient se faire à l'idée de mourir; ces femmes dévouées qui, plusieurs +fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce +qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de +la soeur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient +qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient +le coeur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme +entre deux nuages une échappée de soleil; voilà les scènes, les paroles, +les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort +heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles +actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle +force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du +devoir et par la foi! + + [Note 1: Voy. l'_Expédition de Quiberon_, par Villeneuve de la + Roche-Barnaud; _Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon_, + par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier + de marine; _Témoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par + le V. de la V...g...o; _Expédition de Quiberon_, par le baron + Charron; _Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon_, par + le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de + Vendée_); _Relation du désastre de Quiberon_, par M. de la Touche. + Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont + surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de + la Révolution.] + + [Note 2: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un + officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui + étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.] + + [Note 3: Chaumereix.] + + [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du + peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les + prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le + Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait + été donnée par M. Théodore Muret (_Histoire des guerres de + l'Ouest_); la liste en a été complétée par la _Revue de Bretagne et + de Vendée_.] + +Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui +excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil: il était jeune, beau, +brave; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de +cette expédition: il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la +jeunesse; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait. +Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un coeur si haut, digne +fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un +verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la +mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: «Votre +famille est bien malheureuse!» lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la +capitulation, il était déjà condamné; mais il inspirait une sympathie +universelle; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver: +une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les +autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur +table; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires; bientôt +il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la +tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort. + +Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une +suprématie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa +sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour: tandis que la +liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup +arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine +fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent +l'âme jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves +gens; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de +l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensées furent troublées par un +mouvement de folie; car tout homme qui se résout à se donner la mort est +frappé dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le +plus fort; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne +s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un +pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande +âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se +jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand +la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux +cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux +lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés +et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute, +marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient +émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du +supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots +comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et +qui élèvent l'âme: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: «J'ai +l'habitude de regarder mon ennemi en face!» Quand on lui commande de se +mettre à genoux: «Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, +mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes!» Ces paroles du +jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes +emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres, +en le louant, disaient: «La France a perdu un de ses nobles enfants, qui +eût été grand pour la gloire de la patrie!» + +Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés: «Ils ont mis +le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera!» avait dit +Tallien: trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à +Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de +_cent trente-sept_ renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le +soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt +par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristés et +obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et +s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage; les fosses étaient à peine +recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les +corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture. + +Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on +les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été +élevé près d'Auray, à la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces +inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri: j'ai vu ce +champ qu'on appelle d'un nom sacré, le _Champ des martyrs_, une prairie +longue, verte, entourée de haies; à l'entour, la campagne est solitaire et +silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription +au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, là ils sont tombés_! C'est +une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française +est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la +Révolution l'avait décimée en détail; cette fois, elle frappa de cette arme +que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers +de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand +Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous +d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes +familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les +noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de +notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, +d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La +Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de +Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils +des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier, +Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de +l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était +au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine +de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps +de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange, +d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la +Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, +Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement +résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan, +Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la +capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate +anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de +ses compagnons, etc., etc. + +«La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean +IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre +recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1].» + + [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendée_.] + +Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à +secourir ceux qui parviendraient à se sauver; une vingtaine à peu près +eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à +terre au moment où l'on tira et qui s'échappa; un autre, un jeune homme, +Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes, +s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les +marais; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près +d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba +au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de +Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1]. + + [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray_.] + +«Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la +main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur +roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient +pour la cause de leur roi; la France donna la mort à leur action et des +larmes à leur courage; tout dévoûment est héroïque[1].» + + [Note 1: _Mémoires_.] + +Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme +Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie, +l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs; +et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité. + + + + +V + +Les Rochers.--Combourg. + +=Madame de Sévigné et Chateaubriand.= + + +En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on +longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce +mur, sépare le chemin d'un vaste préau: on est arrivé. Ce préau c'est la +grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche, +les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels +s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une +assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un +château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la +teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au +temps de madame de Sévigné. + +Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus +que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent +somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une âme +qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point +ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit +pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si +gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et +réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque +lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un +monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce +et légitime royauté. + +Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits +reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à +l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes +d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre, +elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, «quatre carrosses +à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main, +et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de +Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques +de Rennes, de Saint-Malo...» On suit cette brillante société dans le salon. +Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; au +rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en +boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que +nos papiers peints moirés et lustrés; une vaste cheminée, large, profonde, +avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans +ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces +hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans +les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres +sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de +magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin, +les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi +laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son +papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante, +gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main +et dont on s'arrachait des copies. + +Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à +grandes allées droites, «tout à fait sur le dessin de Lenôtre» avec des +arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son +temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités. +Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le +plus élevé: de là , on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme +un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à +l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et +landes; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres: +tout fait silence, on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se +retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme +par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la +tristesse du paysage: bientôt, le calme universel qui plane autour de vous +envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le +pas. + +Dans le parc, même solitude: le mail a été abattu, mais ils existent +toujours ces vieux arbres qu'elle-même avait plantés, qu'elle avait vus +«pas plus hauts que cela,» et qui avaient formé ces belles avenues +couvertes dont elle disait: «C'est passer une galerie que d'aller au bout.» +C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un «petit +livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire,» Tacite, la _Vie de +saint Thomas de Cantorbéry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le +plus souvent Nicole, Nicole qui est «de la même étoffe que Pascal,» qu'elle +ne se lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont +elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, «faire un bouillon +pour l'avaler.» Là , elle passe des jours «toute seule, tête à tête, rêvant +un peu à Dieu, à sa providence, possédant son âme,» allant du livre de +dévotion au livre d'histoire, «cela fait du divertissement,» de temps en +temps interrompant sa lecture pour admirer «ces beaux arbres devenus grands +et droits,» ces longues allées «où l'on est mieux que dans une chambre,» où +il ne vient personne, et dont «rien n'égale le silence, la tranquillité et +la solitude.» + +Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus +beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et +la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de +Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on +ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de +ces bois solitaires? afin de la mieux savourer «marchant à l'aventure,» +prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah! +la jolie chose qu'une feuille qui chante!» et s'arrêtant au bout d'une +allée «où le couchant fait des merveilles!» + +Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui +dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des +phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie par +les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant au théâtre, si morne dans le +monde, cette femme éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du +spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractères +faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées. + +Elle restait tard en ces bois: «Je n'en reviens pas que la nuit ne soit +bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon +air.» Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de +boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre: au fond, le +lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre, +le secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre où elle +recueillait les meilleures pensées des auteurs; puis, dans un angle, le +cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits +ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait +pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voilà le lieu choisi, séparé +des grands appartements où elle se retire le soir, «une bonne chambre avec +un grand feu.» + +Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est l'heure de la +méditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en +compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que +l'on avait au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître, +dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant à M. le Prince_, et que +l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à +l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande +différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent les beaux +endroits et qui réveillent l'attention.» Et ces livres (elle fait observer +qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des +histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie, +Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les _Homélies_ de saint +Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle +a sous la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a apportés +de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle «se laisse +prendre à la glu de la Calprenède et de sa Cléopâtre,» ce n'est qu'un +moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse. + +Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société +de ce temps, des études sérieuses, solides, presque viriles; la plupart, et +madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues, +l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les +continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute +leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser +avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la +vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement, +cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui +s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la +femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si +attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sévigné, +écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles +qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui +mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société, +la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait +à peine, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les +juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en +s'étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des +moeurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la +force comique, mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus +rares qualités des grands écrivains. + +Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là +quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à +propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse +ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce +peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on +va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au +contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa +jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre +colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses +Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un +désert de pierres, _où auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur +suite_; du village il est à peine question; on voit seule la terrible +forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les +habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le +père, dur, silencieux, redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et +n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la +présence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa +femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de +fer; la soeur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat +sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage +comme Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la +main, s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une +famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de +montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils +sont déjà des héros: par son aire haut montée, par ses premiers coups +d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le +commencement. + +A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé à +Combourg: la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les +marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que +l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des +_Mémoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on +le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château: c'est, non +pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux +maisons des XVe et XVIe siècles, en pierres de taille, séparées, isolées +l'une de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de +Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de +l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château +est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait +partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance. + +Vu du préau, le château, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus, +ses mâchecoulis, sa façade morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut +perron, a un aspect imposant; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le +même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite, +étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits +entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient +grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands +châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que +chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours; on +cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les +a vite comptées et visitées: non-seulement cent chevaliers et leur suite +n'y auraient pas été à l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes +y seraient gênées. + +Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes +sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de +Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à +fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne +l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à +Paris, en ses dernières années: un petit lit de fer, des rideaux de calicot +attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un +bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M. +de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la +table où il écrivit cette pompeuse description du château de ses pères, et +où, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de +rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille! +tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de +moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant: Voyez comme je +suis grand! et l'humilité descendant plus bas que le dernier des visiteurs! +On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination +qui l'a égaré; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un +contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau, +que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au +manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette +humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus +dédaigneuse fierté: on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en +tient compte. + +Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés; telle est madame de +Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur; +c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et +madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au +contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être +en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il +n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme +dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à +l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer; et l'on ne va pas volontiers +chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se +fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et, +plus on la connaît, plus on désire la visiter. + + + + +VI + +Saint-Ilan. + +=Colonie agricole.--un poëte et un soldat bretons.= + + +Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de Saint-Brieuc, à une +lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment +découpée qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette +chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie +d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la +renaissance morale et au dévoûment. + +Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étables, les +ateliers, les bâtiments d'exploitation groupés sur une pente douce qui +descend à la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres +plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches: on sent partout +une sollicitude intelligente et toujours présente. Dans les sentiers +sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes +garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail: à leur air, à leur tenue +régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les +disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse, +le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la +réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et +sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on se +figure les premiers chrétiens: ce sont, en effet, des chrétiens, et les +enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnés, retirés du +vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de +l'âme et à la santé du corps; les _frères laboureurs_, d'énergiques +successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les +champs et les coeurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques +prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poëte[1], +ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère +féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique de +leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase et sans discours, +l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le +signe de la croix. + + [Note 1: M. Ach. du Clésieux.] + +Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naïf +manoir_[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la +mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne +l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite +il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude; le silence +sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des +flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le coeur +écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone, +lui qui change incessamment. + + [Note 1: M. Sainte-Beuve.] + +On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la +famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous +l'inspiration d'une pensée unique: des sujets religieux, une vue de Rome, +le _forum_ semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite, +quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du +prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre +de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent +inappréciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et +sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce +_Platon purifié_, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils +conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en +leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensées montent de leur âme, +ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se +change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les +transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle. + + [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.] + +Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on +médite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur +vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutumé. + +Là , passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps +des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti +jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de +sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il +instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs, +sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où +l'on revient toujours le coeur content et le front dégagé; la vaste étendue +des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans +bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte, +avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie, +l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des +filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus +naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître +respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure +bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil +de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale +qui semble protester et revendiquer son antique gloire. + +Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France, +nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de +guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps +à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs: + + Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton, + S'apprête un combat, combat de renom. + +Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le +pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait +suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune +Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre +accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs, +s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal: + + J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens, + Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents; + +ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz: + + Treize combattants tombés sous ses coups! + L'insolent Lorgnez, le premier de tous. + Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder, + Et se délassait à les regarder[1]. + + [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poétiques_.] + +Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions sa beauté pure, et +cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idéale de la +Bretagne des anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques et chantant +d'héroïques morts. + +Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique: à la fin du repas +qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguère +vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de +Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une +place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine +la croix qu'il a payée du prix de ses blessures, s'asseoit à la table +hospitalière où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son coeur. La +tête droite, la physionomie grave, de cette gravité que donne l'habitude de +l'obéissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif, +en cette placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur vie, se +recueillent silencieux dans le souvenir des combats éloignés. + +Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs profonds, les étrangers +l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis +longtemps fermées du livre de son passé. On se sent grandir à ces récits de +guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, mais qui réveillent en nous +les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le +dévoûment et le mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il se +trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons, +où les assiégés furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France, +Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blessé au +haut des airs. Il était du petit nombre des soldats d'élite qui +accompagnèrent l'Empereur à l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et +soucieux errer sur la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la +France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eût voulu passer +par delà . Et quelques jours après c'était le départ, et la marche rapide à +travers la France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course, +entraînant avec elle les volontés et les coeurs, puis courant vers le nord +heurter les nations, et se dissipant et s'évanouissant enfin aux coups de +la foudre. + +Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts d'un héros qui +combat le monde et ce désastre sans retour, lorsque ses lèvres se +fermaient, le vieux soldat demeurait accablé et morne; les yeux baissés, il +écoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine +d'une armée qui fuit dans les ombres. + +Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte affectueuse: Marc +Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se +sont passés, + + Je te dis: d'un projet je sens la noble envie: + Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Une larme brilla dans ton oeil expressif, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et ton front devint fier comme un jour de combat. + Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête, + D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête. + Le matin, le clairon annonçait le réveil; + Je te vois, devançant le lever du soleil, + Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage, + Et par des chants pieux ranimer leur courage. + La journée à sa fin, tu t'asseyais alors, + Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors, + Le mien était d'ouvrir à ces intelligences + Les régions de l'âme et des humbles sciences; + Et, lorsque finissait l'heure de la leçon, + Prenant sur tes genoux le plus petit garçon, + Retenant mieux que lui le sens de la parole, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes, + Que de fois je serrai ta main forte avec larmes! + Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux[1]. + + [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _à Marc Jaffrain_.] + +Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a +saisi la charrue_, la _terre fécondée_ par les sueurs, la pensée marchant +_dans des sentiers nouveaux_, les _biens réparateurs_ répandus _par la +grâce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complète et bénie_, + + Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui! + +Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces +quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dévoûment, un naïf sourire +éclairait le front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il +avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, aux âmes noblement +douées, il avait déjà oublié. + +Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, a une grandeur +solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon +sous sa ligne sombre_, comme dit le poëte[1]; à de certaines heures, après +qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de +sable fin où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée, +grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace +lentement délaissé. Alors le père: Allons, à cheval! à cheval! + + [Note 1: Amédée Pommier.] + + Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans! + +en avant dans la mer! Vis-à -vis de ces flots qui s'avancent d'un +irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec +eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux +éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la +brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau +vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres: + + Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même! + La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail, + Fait naître sur ta joue un reflet de corail, + Quand tu t'émeus de ce baptême[1]. + + [Note 1: A. du Clésieux, _Promenade_.] + +Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la +famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et +d'Homère, ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons +des premiers siècles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie +de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps +déjà , idéalisa en ces beaux vers: + + . . . . Sur un rocher, devant l'éternité, + Devant son grand miroir et son fidèle emblème, + Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime, + Vous êtes resté seul à veiller, à guérir, + A prier pour renaître, à finir de mourir, + A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume, + A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume; + Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour; + Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour, + Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie + Chantant sur une lyre![1] . . . . . . + + [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensées d'août, à Ach. du Clésieux_.] + +Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris; il passe +quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions +diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets +précipités, les oeuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol, +ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule +toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie +ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant +lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes! Bien et mal, +charité sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et +aspirations à la foi; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer +les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples, +suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se +rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter; +et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se +recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les +accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps +assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse +une flamme comme d'un foyer immortel! + +Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de +la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses +grèves, il s'anime, son coeur bat vivement à ces vives impressions; et, +parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du +_vates_, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard +et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de +fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent +mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en +l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les +huées. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, +ni vice ni vertu_[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une +large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait +suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes. + + [Note 1: Titres des principales pièces du volume de poésies + intitulé: _Une voix dans la foule_.] + + De toutes les cités ô cité souveraine, + Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs, + De sourds mugissements ou de vastes clameurs? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre, + Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre, + Animant les marteaux, la scie et les leviers, + Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tes orchestres géants, tes fêtes colossales, + Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris + Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris! + +Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur, +de désolation et de dédain, d'admiration et de colère; mais elle ne se +confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles +ne vibrent pas du même son que les émotions de la multitude, elles ont un +accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre +au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il +possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde antique: il juge, il +condamne, mais il aime; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses +vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les +_coeurs aimés_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console; +il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés, +et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu. + + + + +VII + +La mer. + +=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Légende de la ville d'Is.= + + +Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa +plaine immense: nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul +qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est +une amie; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court +vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres +sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus +insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants +et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et, +des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là , +à la regarder. + +Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer? quel charme ont +ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son +immensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de +l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son +uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête +pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce +qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui, +lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la +mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne +manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même, +toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point +obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais, +toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes +pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu. + +Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; là est la vraie +vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce +regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui +se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui +est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppés par le corps, ne +pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et +l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La +mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la +regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette +contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie, +l'arrêter et la fixer. + +La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée +que l'Océan; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus +violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme +le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés: c'est une suite de +criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de +promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus +semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée. +Telle est la côte qui regarde l'Angleterre; au point où le rivage fait un +coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer, +au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points +même, elle s'est retirée: autrefois elle brisait ses flots contre les murs +de Dol; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois +lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas, +s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle +est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a +bu toute l'eau; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée, +semée de milliers de beaux arbres. + +Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de +la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine +s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du +côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes +qui les ont âprement taillés: on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut +sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui +ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île. + +De son sommet on embrasse une vaste étendue: devant soi la baie de Cancale +tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite +celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour +île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant +en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le +Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point +le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge; de fort loin +en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où +jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les +matelots et leur indique la route du port. + +A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de +l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte: là , l'Océan a +toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de +l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en +avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant +lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues +innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose +pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle +soit, a été vaincue: l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied +à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue +patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il +perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il +passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle +d'un peuple; là , il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont +il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une +muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la +presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc. + +Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes +ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un +élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de +granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue +s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en +cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il +ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, +Houat, Hoedic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au +milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis. + +C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes +baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne. + +A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais, +s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe +profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où +eussent manoeuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr, +préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda +le plus puissant arsenal de la France. + +Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli +de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de +Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des +boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs +de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque +instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la +Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient +fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque; il semblait +entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des +noms immortels: _Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la +Reine Blanche, Louis XIV_; çà et là se dressaient muettes les canonnières +formidables: la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe, +épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au +milieu; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble +voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces +grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des +murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent +des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un +bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait +curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une +machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer +les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe +imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un +vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les +conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent +sont invisibles. + + [Note 1: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières + pour des _chalands_, gros bateaux de transport.] + +Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps +robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites +passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute +forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles, +volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, +que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues +rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer +péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques +que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière: une corde passée sur +l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans +hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également +indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni +moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis +passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée +sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à +l'oeil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties; en +entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le +cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le coeur, +nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible; +et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés +d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la +société dont ils étaient séparés comme des damnés. + +Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de +guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et +allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de +campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un +homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses +que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à +quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme +écrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands +câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à +l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme +un fil de soie en ses heures de colère; et, tout le long du port, les +magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer +sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux +pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent +les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs +d'un brasier étincelant. + +Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres, +au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux +hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés, +qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux +labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges +trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de +l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui +broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore +et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette +ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les +machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des +remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis +deux cents ans. + +Tel était Sébastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant +dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était +aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient +aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours, +toute cette force a été anéantie: les assises de roc des bassins ont été +brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, +ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives, +casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le +secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa +base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble, +_foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voilà Sébastopol +aujourd'hui: des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la +tempête de la guerre! + + [Note 1: Isaïe, XXI, 10.] + +La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de +l'Océan; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une +longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le +golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de +l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût +voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de +Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la +baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un +accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin +de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une +large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au +commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste +demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. +Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces +petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à +s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant +vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi. + +Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute +la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le +Douarnenez d'hiver et celui d'été: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents +habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix +mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche: qu'on sache que +Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses +côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune +carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante +barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque +jour de quinze à vingt-cinq mille sardines: la pêche durant quatre mois, +que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent +dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement +s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre, +cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées +une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins +filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable, +sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement +par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en +colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme +indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu! + +Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et, +tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil, +comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute +couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la +svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier +petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville +silencieuse semble déserte: la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se +lèvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au +loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors +se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent, +le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent, +descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés, +touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si +elles les prenaient à l'abordage: un va-et-vient rapide s'établit aussitôt +des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle +et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes +et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin +d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent +sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes +retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche +étroite et frêle, comme des ombres. + +Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée +entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan: +c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le +_bec du Raz_: à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur, +le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à +peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des +vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds +au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que +de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et +ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent +à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné. + +Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et +déserte; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des +moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes; un cheval +isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance +apparaît debout un pâtre immobile; à son attitude, à sa forme vague qui se +dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est +un être vivant ou quelque débris druidique; on est près de le prendre pour +un menhir. + +Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres +entassées: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie +en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer. +Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus +seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour +de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent +longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus +et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette +mer nue, un navire perdu dans l'immensité. + +Encore quelques pas, vous voilà au bord: un tapage, un bruit continu, une +rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui +gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y +déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent +frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre +leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous, +mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées. + +Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette +curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut +franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs +assises penchantes. Et là , comme dans les montagnes, en ces vastes +solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que +quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on +le croit toucher; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant, +descendant, se baissant çà et là pour cueillir _l'oeillet de poëte_, petite +fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu +à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la +pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête +la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde +vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivré de +cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des +Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une +terreur secrète et d'une tristesse solennelle. + +C'est là le bec du Raz: à cette masse de rocs que battent les flots sans +cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé, +finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre, +inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des +côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer, +l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des +hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel. + +Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé: la baie de +Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, +de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère +de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces +rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les +révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques +hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites +coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le +sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la +mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond; où était une +ville, les flots; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du +poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au +soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît. + +Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les coeurs; ils se +disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être +frappé sans l'avoir mérité: les actions du passé se lèvent devant eux, et +des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se +rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des +crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants, +et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la +tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la +cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans +cesse ses systèmes. + +Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en +quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait), +existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville +riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de +forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des +vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se +fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour +ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là , +Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un +saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman; +mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines; elle +_avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux_, et, comme Marguerite +de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les +flots. Là , elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués; ses +voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au +milieu des rugissements des tempêtes: au matin, un ressort du masque +subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps +était précipité dans un gouffre. + +Mais un jour, Dieu la frappa de démence: lasse de posséder de faciles +voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu, +d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse +du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville: elle déroba +au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit +à l'Océan; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans +doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons +croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans +nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de +civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois +dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand +elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville +sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur; le flot grandissant +roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout +à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant +l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son +père, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille, +l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une +langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course +précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de +ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui +disait à son père: «Si tu te veux sauver, lâche ce démon! jette-le aux +flots qui le demandent!» C'était comme le _Coeur mort qui bat_, dans la +fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment; et alors +éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut +fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle +tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la +dévora. + +L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement +sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au +delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu. + +De la ville d'Is, il ne resta rien; où s'élevaient ses tours et bien par +delà , s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à +une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la +mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges +quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits +en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses +emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut +plus qu'une surface de sable uni. + +Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant +son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le +câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de +muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là , au fond des +flots, à jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la +nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des +vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs +désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des +amants d'une nuit de Dahut. + +Là -bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les +écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres +sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en +faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle +d'un nom sinistre, _baie des Trépassés_, de ce chaos de rocs où la mer +s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'_Enfer_. + + + + +VIII + +Saint-Florent. + +=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.= + + +La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées, +aplaties, à travers de vertes îles; à mi-chemin, elle fait un coude, et +l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale +arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un +gros bouquet de feuillage; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne +se détache dans l'air; c'est Saint-Florent. + +C'était un jour d'été; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais +la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et +retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement au +ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les +barques, aux voiles déployées; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville +noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent +que visitent les princes; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves +qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur +les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents +caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs +boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe, +chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des +branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à +l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie. + +Oui, aujourd'hui, c'était la paix; mais, dans le passé, tout ce qui +m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que +je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue +à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes +incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et +Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu, +reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et +féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire +de pirates normands; elle s'appelle l'_île Batailleuse_; sur cette +esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait un château-fort, +d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord, un +autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côté la Loire. Entre +les deux seigneurs, la guerre était permanente: Angevins de Saint-Florent +et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve, +et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être +domptés; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance +comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre +s'appelle encore la _Bretagne_; tout à l'entour c'était l'Anjou, ce petit +coin seul était la Bretagne; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en +ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue. + +Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs: ce +bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchamp expira; cet +autre, Varade où il fut enterré; dans celui-ci, à Saint-Florent même, il +fit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau; c'est +ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le +premier coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans sa chaumière: +c'est comme le résumé des guerres de la Vendée. + +Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, pour la levée de +trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au +haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à +la main, étaient réunis en groupes nombreux et agités. Leurs pères leur +avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les +ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas +partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire; seulement, +quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons +voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait +traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte, +menaçait la place et les rues. + +On commence l'appel des conscrits; pas un ne se présente; l'ordre est donné +de saisir les réfractaires; les gendarmes sont accueillis par une huée +générale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les +bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule +d'évacuer la place; la foule, menaçante, demeure immobile; il commande le +feu, les paysans s'enfuient de tous côtés; en un clin d'oeil, la place fut +déserte; personne n'avait été tué. + +Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des +angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et +découverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent +sur la pièce avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le +canon est pris. + +Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin, +jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à +la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière était debout, +debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour +ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du +foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique: _Pro aris et +focis_. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a +appelé un _peuple de géants_; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été +vaincu; sa cause a triomphé: la religion qu'il avait défendue sur les +champs de bataille de la Vendée. + +Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine, +cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec +les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant, +se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargées allant et venant +d'une rive à l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, +galopant et donnant des ordres; dans une voiture traînée à petits pas, +Lescure blessé à mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le +bruit du canon lointain? + +Huit mois se sont écoulés; après avoir défait six armées, pris Thouars, +Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé +enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et, +comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord, +pour y prolonger sa lutte et sa vie. + +Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, au bas de la ville, +Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient +de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de +mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel +repos. + +Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans +un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille. + +La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au delà que +quelques milliers d'hommes; la question alors s'éleva: que faire des +prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y +avait péril à les relâcher. Une proposition alors est jetée dans la foule, +une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise, +qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en +défaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientôt devient un cri +général, la volonté du peuple. + +Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les officiers s'en +entretenaient; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp +alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe à +quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la +souffrance: «Mes amis, j'ai une prière à vous adresser; c'est sans doute la +dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée: je +demande qu'on ne tue pas les prisonniers.» + +C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a représenté[1]: le voici, +ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert +par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le +regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober +un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa +bouche entr'ouverte, va s'échapper! + + [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'église de + Saint-Florent.] + +Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible +choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime +qu'ils ont une âme: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce! grâce! Et +ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La +Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la +porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller, +s'écrie-t-il, grâce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne! + +Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule +qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes, +jusqu'à perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu; +il n'en resta pas un à Saint-Florent. + +Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces +prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs +libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, +à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où +elle espérait trouver encore les Vendéens: le représentant Choudieu, qui +marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un +des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens; on lui apprit +que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie? +demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laissé ici une grande +partie.--Où sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y +conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'écria un jeune garçon de douze ans, +en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa +botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il +arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit +hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors, +de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple +vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient: +Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre +présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces +sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir +inoffensifs sur le sable. + +Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans +l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu; et, en rappelant ces +détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et +loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus +n'avait pas souillé ces luttes fratricides. + +J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu; là +s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le +couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux +républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les +confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements +extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le +pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on +l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forêts +américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue +pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de +Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il +avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa +foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son +épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent: +le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé +de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur à +demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie; il arrêta +ceux qui voulaient l'éteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la +maison de Dieu soit purifiée des bleus? Et la foule immobile laissa +l'incendie dévorer le couvent. + +Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer +l'inscription qui y était gravée; les plaques de marbre de la base ont été +brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est +l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui +emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans +ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en +laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs +vendéens comme des monuments de l'antique Grèce; ces événements, dont il +reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés, +marqués que par des débris. + +Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été +mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en +face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce +paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier +rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute +naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un général en +chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par +lesquelles les hommes sont partout dominés: la fermeté calme, qui est le +plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le +conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le +faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter; il semblait que +Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand +il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces +simples mots à la foule agenouillée: «Le bon général a rendu son âme à qui +la lui avait donnée pour venger sa gloire,» oraison funèbre qui embrasse, +dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but +sublime où il tendait. + +Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de +Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four où le Vendéen +cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie; vis-à -vis, une petite +place triangulaire est jonchée de débris; là était le monument: la statue +gît dans l'humble cimetière de la paroisse. + +De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées: à +Saint-Florent, le couvent a été restauré; dans la maison même où il a +expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une +statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte +Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces +restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion: +dans le couvent on a établi une école de Frères; la maison, où est placé le +tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Soeurs: une sainte femme, +un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à +des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est +à sa place: cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue +brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la +tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce +siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la +religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule +gardienne des généreux souvenirs. + + [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.] + + + + +IX + +Les vieilles villes.--Les vieilles maisons. + +=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.= + + +La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position +avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne +qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports +naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et, +comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de +tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les +Bretons furent marins et pêcheurs; la force résistante de l'Armorique était +sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent +contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue. + +Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas +changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait +cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un +chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au +milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des +ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de +l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires. +Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne, +du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans +la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à +Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger, +semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous +lequel passent les navires aux longs mâts: lorsque soufflent les grands +vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien; on le voit +monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire; +le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la +mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe +de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une +petite chapelle, rendre grâces à Dieu. + +La position de ces petites villes attire et plaît; la partie principale est +bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, +apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les +maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs. +Autrefois elles étaient fortifiées; peu à peu elles ont rasé leurs +remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont +gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup +devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent +de grosses tours renflées; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre +béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau; c'est +véritablement une ville du XIVe siècle; on verrait se promener sur le +rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en +étonnerait pas. + +La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à +peine, çà et là , quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer; +des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés +réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de +sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur: la +plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les mulons de sel qui la jalonnent +de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers vêtus +de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les +Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert. + +Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble +immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux. + +Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses +grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une +toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de +petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de +vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des +centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une +fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant, +gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à +vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un +entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont +si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique. + +Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue +du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du +moyen âge: avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur +et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par +les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout, +habitées, vivantes; ces images sont la réalité. Oui, voilà , à droite et à +gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de +leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les +boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au +rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage; au contraire, +les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent +eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les +porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois +la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les +passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés +par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites +vitres qui se touchent presque: la maison en est toute éclairée, la lumière +y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de +poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces, +dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un +débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination, +l'ornementation la plus fantastique. + +Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y +en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés +de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié +homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux +pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention +propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là , à Tréguier, le +décorateur c'est le maçon: sur la façade recrépie, entre les poutres +croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins, +étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade +blanche, de près c'est une guipure, une broderie; A Dinan, à Morlaix, à +Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée, +ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure +antique; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de +la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre +principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au +toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces, +casque en tête, la lance à la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et +chaussé de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant +Jésus sur ses épaules; aux angles des rues, un être grotesque se penche et +se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain +bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses +petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit +breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords +retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies +plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues +bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras: c'est la +représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom +de la ville: à Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants +Nantais_; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le +_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_. + +Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres, +d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche +consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus, +habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs, +entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête; +et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une +illumination resplendissante et joyeuse. + +Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a +conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la +Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché: à droite, à gauche, +devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges, +brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives, +variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas +l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les +lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle +ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là +et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont +animées, on y sent circuler la vie. + +Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne: +elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine +quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois +construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la +couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les +formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen +âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voilà +pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne: la ligne est +la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes, +institutions, comme au XVIIe siècle; la couleur, c'est la qualité d'une +société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans +cesse, qui est en _révolution_, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi +l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le +moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues; +la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et +ordonnées; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du +drame, la vie en marche comme une armée. + +Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez +dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous +disent que vous n'êtes pas en France: les maisons de toute la ville sont +numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.) +comme en Allemagne; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais +un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit +remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à +former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des +noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Péchic, +Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, +Kergroës_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des +ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne +assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis +et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables +sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au +plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue, +le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des +portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres +sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que +nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte +était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille +femme était là , assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main +ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le +grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc +de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume +breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de +Sévigné s'y serait reconnue: «Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer +ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même +prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurâmes +silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se +plaignait pas. + +Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le +vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les +églises; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de +Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à +balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de +Châteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres +et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a +quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la +pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque +de du Guesclin. + +Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces +vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la +colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur +lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire +la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou +trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intéresse toujours +l'homme; c'est que là , toujours il fait la comparaison de son état présent +avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les +hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce +que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à +côté du passé comme à Cesson. + +La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante +forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et +Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort; +Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts +d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait +les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi +plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le +repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays; mais +un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea +les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se +soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu; il +ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents. + +Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant, +esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque, +les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et +châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son +château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol +de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent +les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la +mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette +inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une +solennelle tristesse; l'homme sent que là sa force est impuissante; c'est +une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours. +Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà +et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits +arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques +pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête +brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus +haut! + +Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs +de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la +pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds; mais +il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et +surplombent au-dessus de sa tête; il désespéra d'atteindre, avec ses petits +étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire +son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a +bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives +couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a +rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe +de notre temps. + +Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des +deux sociétés apparaît saisissant: le petit château, accroupi au bas de la +tour, s'abaisse comme humilié et craintif; tous les détails +s'amoindrissent; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes +étroites; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa +balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un +joujou d'enfant. Et vis-à -vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée +sur un énorme monceau de débris écroulés; les grandes pierres de son faîte +pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son +escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la +mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa +masse longue et sombre; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres, +presque sans maisons; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, +comme un colossal obélisque; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la +mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent +incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les +oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan. + + + + +X + +Saint-Nazaire. + +=Le nouveau port et la nouvelle ville.= + + +La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses moeurs du reste de la +France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque: +elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les +chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure +vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus +importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire +et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant +de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port, +Saint-Nazaire. + +Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes; il n'y avait pas de +port; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à +l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq +mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille. + +Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands +navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, +où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la +Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours, +par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la +mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de +deux pieds d'eau; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs +entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve +avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de +longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre. + +Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec +cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'oeuvre: la terre est +largement entamée; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur; +les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates; le +chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire; en peu de +temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant, +pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les +terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour +comme des collines; de larges fossés les environnent; bientôt la maçonnerie +les revêtira, ils seront armés de canons; Saint-Nazaire ne sera pas +seulement un port, il sera une ville forte. + +Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais +parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes +portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on +attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de +machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre +cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt +et les emporte. + +Mais le principal restait à faire, la ville: le gouvernement avait +construit le port, les remparts; les particuliers ont bâti la ville; tout +de suite on l'a conçue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans +l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En +ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions, +les spéculateurs sont accourus; des fortunes se sont élevées en trois +jours; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu +sept cent mille; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, +nous en vivons. + +Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le +développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la +création des villes neuves des États-Unis: une bande de pionniers s'avance +vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies; ils abattent +les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du +sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins +s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de +l'est. De même ici: à côté de l'ancien village, dont les maisons basses +sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande +cité sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les +maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la +trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, à droite et à +gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons +alignés de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des blés; +ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes, +peintes et dorées comme à Paris; à côté un champ labouré, une haie chargée +de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie +arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la +maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voilà une +rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin; il n'y a là +encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité; le centre est rempli +de décombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la +table est sans cesse dressée et toujours servie: une population active, +ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient, +remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des +bateaux à vapeur, charge et décharge les navires; de la jetée à la gare, +c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore. + +Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin +est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces +grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit +cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà +l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second, +on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur +filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les +marchandises et les matériaux nécessaires au service du port; et, au +travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes +sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en +levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des +cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le +cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le +rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un +sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une +plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet +du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à +partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire: +Allons! allons! pressez-vous! avançons! + + + + +XI + +Les lutteurs. + +=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.= + + +Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes religieuses, mais aussi +des fêtes de village, des _assemblées_, comme on dit en Poitou, où les +divertissements et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le +pardon dure deux jours, la première journée appartient exclusivement à la +religion: la grand'messe d'abord; l'église de la paroisse a d'avance été +décorée avec soin, parée de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs, +d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le +choeur et les bas côtés, tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet +entre leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux chants du prêtre +d'une seule voix, voix puissante des fidèles assemblés qui porte au ciel la +prière avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister. + +Après la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc, +semant des fleurs; les garçons les plus robustes tenant levées les vieilles +bannières brodées d'or, d'argent et de soie; les croix, les châsses +étincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontés de plumes, +au milieu de deux files, s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des +cantiques; et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement une foule +d'hommes, le chapeau à la main et silencieux. Le soir, les vêpres, où nul +ne manque non plus qu'à la grand'messe; enfin le salut, la bénédiction, +cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle l'indifférent même +n'assiste pas sans une émotion involontaire, et aussi saisissante dans une +humble église de village que dans les magnifiques cathédrales. + +Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de nombreux pèlerins +accomplissent les voeux formés pour implorer une grâce ou pour remercier +Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu +le pardon, et y passent des heures en prières; d'autres, plus fervents, +font autour de l'église, à une fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de +longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont +point à s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'église, sur la +place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun +cri, rien qui puisse troubler la sainteté du jour; les cabarets sont vides +et les rendez-vous des jeux, déserts. + +Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux. + +Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de +pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au +pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu ont +été délaissés. Les courses de chevaux, les danses surtout, protégées par +les femmes, ont persisté; mais les luttes, ces luttes héroïques que +célébraient les poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers +que les jeunes filles chantaient aux veillées, on ne les trouve plus que +dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistère et du +Morbihan. Là du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a pas +diminué; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont +toujours prêts à le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule +toujours émue, à briguer l'honneur de vaincre. + +Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumée. +Un riche propriétaire, défricheur de landes, comme les moines des premiers +siècles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, poëte en +cette langue celtique qui est demeurée immuable depuis trois mille ans, +veut célébrer un heureux événement survenu dans sa maison, et donne une +fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré par la tradition +antique[1]. + + [Note 1: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée + par un savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la + plus sûre, unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné + dans la nation armoricaine.] + +Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent paroisses: on +l'apprend, on se le répète le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra +tous les jeux anciens, la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes +hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses +robustes et patientes qualités, cette race de petits chevaux nerveux, +infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce +sol de rocs; puis, après les courses des femmes, et les courses en sac qui +font épanouir les visages et éclater les longs rires, les luttes, la +meilleure part de la fête. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un +ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de présents +magnifiques: trois prix sont réservés aux vainqueurs, une somme d'argent +suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes +dorées, et un costume breton complet; ce costume a coûté trois mois de +travail au tailleur, qui a épuisé tout son art à orner les larges +boutonnières, les parements, les gilets et les guêtres, de fins dessins en +soie de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le plus riche gars +du pays. Des invitations ont été adressées aux lutteurs les plus renommés, +à ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven; +on n'a pas oublié ceux de Scaër et de Guiscriff, connus par l'ardente +rivalité qui rend si longs leurs combats: Scaër est du Finistère, Guiscriff +du Morbihan; on verra où, des deux pays, naissent les plus forts hommes. +Enfin, à la fête doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui +qui alla à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie +des genêts_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries. +Vieux à cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons; +mais, répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns de +ces airs mélancoliques et sauvages, dont les notes aiguës s'entendent par +delà les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de +la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord de la route, le +front dans la main. + + [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.] + +Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, Pont-Aven est une de +celles qui charment le plus d'abord et inspirent le désir de s'y arrêter. +Un ravin tout encombré d'énormes roches, d'arbres confusément poussés, +aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite +rivière rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs défilés, +bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflète +l'ombre des arbres ou la lumière du ciel: voilà le fond du tableau. Sur les +deux versants s'étagent les maisons de la ville, et presque autant de +moulins que de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les roches ou +à demi cachés dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie +vallée: au tic-tac régulier des grandes roues se mêle le murmure de l'eau, +le frôlement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui +ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme. + + [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze + moulins.] + +Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son cours, plus +profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre dans la grande mer. + +C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres, +qu'avait été assigné le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus élevé, sur +une estrade, étaient assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs +victoires, et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, la +tête couverte de longs cheveux blancs, avaient été nommés juges du combat. +Derrière eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et +en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on +voyait bleue, immense, se confondant à l'horizon avec le firmament, et tout +étincelante aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat: sous un ciel +éclatant, au bord des forêts, vis-à -vis de cette mer que les hommes, comme +si elle allait répondre à leurs questions, ne se lassent pas de contempler. +Le poétique génie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en +souvenir de Virgile et d'Homère. + +La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés des points les plus +opposés, et qui portent comme écrit le nom de leur village sur leurs +costumes variés. On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe +leur figure comme un béguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui +s'allonge par derrière, rappelant la cornette du moyen âge; le grand et +haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au +vent; celui des femmes de Saint-Thégonec, qui en relèvent sur le sommet de +la tête les barbes gonflées comme des voiles de navire; puis, le plus joli +des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie +et une propreté recherchée font valoir le beau teint et la taille élégante: +nulle ne les égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs +coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe, +appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs +cheveux soigneusement lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des +ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. Du coude au +poignet, les bras sont enveloppés, mais non cachés par de larges manches de +mousseline bouffante, et une collerette à petits plis menus dessine autour +du cou et des épaules une courbe gracieuse. + +Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée de Pont-l'Abbé: +grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangée propre aux races +asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu +étrangère venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. Leur +costume ne ressemble à aucun des costumes de Bretagne: la coiffure, +composée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de +mousseline bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un léger bonnet grec, +sur le sommet de la tête; les cheveux par derrière sont à découvert. Ces +bonnets bleus, rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches +comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donné leur +nom aux femmes de Pont-l'Abbé: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbé. Le +reste du costume a autant d'éclat: la jupe, le corsage, les manches sont +ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, de torsades, +d'oeillères en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses, +hardiment rapprochées, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. +Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de +couleurs opposées où échoue la science des nations les plus raffinées. + +Le costume des hommes n'est pas moins varié; on voit, l'un à côté de +l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long +habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de +broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du +temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arrée avec leurs vestes +blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges bords, est +recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet comme les fils d'or +ces casquettes de jockeys; les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur +l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant sur le +coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de +Quimperlé, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique à +mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout à fait au bas des +reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient, +et la ceinture serrée avec une large boucle de cuivre; et les gens de +Scaër, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brodé en +soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'étaient déclarés serfs +de Dieu. + +Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se +forme à l'instant, chacun prend place: les hommes s'étendent sur l'herbe, à +plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires, +s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux +femmes, elles se tiennent derrière, debout, en rangs pressés. + +Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignée: +plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant +lui-même, a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrière +le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout près d'elle, +tournera à demi la tête pour entendre de douces paroles et laissera pendre +sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines +fiançailles. + +Les luttes débutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants +presque, de douze à quatorze ans, se dépouillent de leur veste, se prennent +à bras le corps, et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas +longue, l'un a vite renversé l'autre; mais, à peine le vaincu s'est-il +relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, et le combat recommence. +Trois, quatre, dix défaites successives ne le découragent pas; il a déjà +cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se +pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et +plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a +été renversé, la première fois, presque immédiatement, résiste ensuite un +quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. Cependant, malgré +leur acharnement, pas un mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une +infraction aux règles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste; +aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou +ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils +se doivent à eux-mêmes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de +vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare. +C'est le tour des hommes. + +Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle. +Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient. +Mais un autre aussi entre dans l'arène: à ce moment une femme, quittant +précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est +sa mère; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra +peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste; impatient de montrer sa +force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la +voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères; elle +lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste +impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur: les +jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la +mère,--jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus +faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des +pleurs maternels. + +Un autre, d'ailleurs, s'est présenté; celui-ci est un lutteur célèbre, cent +bouches le nomment à la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et +gravité, et étendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves +Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête: il a reconnu Postic, de Scaër; le +prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne +gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement +serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains +s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière +avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile +pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses +parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux; il les +laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tête nue, le visage +maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des +champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et +droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de +ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de +l'âge. + +Le signal est donné: les deux adversaires font le signe de la croix, et +s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras +tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement, +ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrés l'un +contre l'autre d'une force égale; de leurs mains crispées, ils tâchent, à +travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maîtres d'eux-mêmes, +combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit +les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est +la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le +combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà , il a +évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la +lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la +développer tout entière; à un moment même où il veille moins sur lui, un de +ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les +juges se lèvent de leur siège: mais, dans le temps même où il perdait pied, +Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de +manière à tomber sur le côté. Il reste là , quelques secondes, immobile, +pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu, +c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux +épaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les +juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux +applaudissements des uns, au milieu du silence des autres. + +Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-là , +l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte; mais les +passions sont, à cette heure, éveillées: les gens de Scaër prennent parti +pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif, +plus acharné que la première fois; les deux lutteurs, animés par un intérêt +plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa +réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils +se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant; à chaque instant les +jambes sont lancées l'une dans l'autre; les bras, enlacés autour du buste, +font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et +l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et +recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des +gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant +fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son +autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur +l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces +belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on +regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la +beauté et de la force de l'homme. + +Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent +leurs mouvements avec une émotion passionnée: tout est oublié, excepté le +spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent, +comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte; de la voix et du geste, ils +excitent les combattants; on entend à chaque instant: _Stard! Derta! +Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup +habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils +n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et +suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de +place; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le +monde a la fièvre. + +Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses +deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, +d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière +lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu +de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de +doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les +vieillards se lèvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes +applaudissements éclatent dans l'assemblée: Hervé s'éloigne en essuyant le +sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas +grave et lent qu'en arrivant. + +L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive: deux +lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent +longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de +Rosporden, en 1859: les deux rivaux étaient, dans une nature différente, +comme les types du lutteur breton; l'un, grand, élancé, blond et sans +barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge; on ne +l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait +d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut +mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi +ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que +surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure +d'étonnement parcourut l'assemblée; il parut tout à coup un autre homme, +ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons +et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom +était Trolez, c'est-à -dire _lait tourné_. + +L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement à +son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré +dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides +ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tête, +ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et +presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage +carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage; on ne pouvait +s'empêcher de le comparer à un taureau. + +Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une +lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire, +puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant +son rival, s'efforçait de l'enlever de terre; mais, à peine celui-ci +avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant. +Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui +font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. +Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les +jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il +demeurait comme ancré dans le sol; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds +ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoublés de +son rival, il résistait impassible comme une muraille. + +Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le +Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen +de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur +Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin +énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable +à un boeuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le +porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier +Trolez d'une ligne. + +Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la +chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le +sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup +renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés, +mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient +impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et +admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur, +voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le +prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule +empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa +résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part; +Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour +remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans +rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même +village. + +Telle est la générosité de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le +combat même; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir +qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le +jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand +il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme +mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses; moins +fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des émules à vaincre, +il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le +décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_. + +Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le +Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu: +Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que +victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il +était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de +confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que +rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les +spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son +adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre; il tomba en +entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura +muette, pas un applaudissement n'éclata; on ne pouvait croire que Postic, +_eût eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges +proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival était presque +inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un +geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son +coeur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges +que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes. + + + + +XII + +Les monuments. + +=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.= + + +Les grands caractères appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France +le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne +société; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de +hauteur: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces +calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de +planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les +marques de son triomphe: de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à +Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée; au Pin-en-Mauges, le +monument de Cathelineau renversé; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en +l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend +prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à -dire des +deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le +philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est +l'écrivain de la nouvelle; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a +introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les révoltés +qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur +conscience; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit +parmi des ruines. + +A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus +culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du +Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la +vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une +statue, avec cette inscription: + + =A VANNEAU, A PAPU.= + +Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne? +L'inscription vous le dit: + + MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830. + +Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de +1830.--O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont +dressé un monument! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu? Papu +surtout, qu'était-il? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu, +est-elle si différente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et +l'autre est-il si oublié? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et +d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du +faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, +de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y +a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a +vécu.--Ils sont morts pour la liberté! Pauvres gens encore! Cette liberté, +elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient +jeunes; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu +atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de +nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle? +Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements +donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous +à la postérité? + +De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de +Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur +roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent +l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la +statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une +inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui +atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de +Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a osé encore +enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis +séculaires de la Bretagne et de la France. + + ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE + ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS, + LE 30 JUILLET 1830. + DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS + ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE + DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE, + LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE. + +Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments, +vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative +de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la +hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre, +mais à qui le sentiment national enseigna la victoire; à la Chartreuse, +près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon; dans +l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le coeur de du Couëdic, un de +ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle +l'esprit de la chevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du +parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les +statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves +magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier; à Nantes, où, au pied, et comme +les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les +plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont, +la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français; les +gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les +vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons; +Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le +connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de +l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la +reine de France. + +Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à +Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence, +du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on +en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier; +bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux +plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de +France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait +plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui +la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualités de son +pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté +inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand +ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil, +obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il +aurait agi ainsi; la libérale munificence: à plusieurs reprises il +distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes; la persistante +volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui +s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait +comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour +les Grandes Compagnies; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme: +il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa +rançon: il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille +somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la +payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne +filât sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande +autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le +grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien. + +Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à +ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa +gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces +statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire, +de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles +de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la +Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles. + +Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à +élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française: le +dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la +religieuse cité; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux +pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France, +du coeur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme +douce, de la vieille Armorique. + +La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à +Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu +d'une corruption générale, dans une cour où ses frères mêmes continuaient +le doute philosophique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et +chaste; qui apporta sur le trône «les deux qualités qui font les bons rois, +la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1],» et à qui cet amour sincère +révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les +États-Unis à s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité, +abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qui, le premier, eut la +pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses +droits, de sa liberté et de son sang; à ce roi honnête homme, enfin, dont +Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement la mémoire, que le pape Pie +VI songeait à faire canoniser[2], et que les peuples appelèrent le +_restaurateur de la liberté française_, avant qu'il eût mérité le titre de +_roi-martyr_! + + [Note 1: Mignet.] + + [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.] + + + + +XIII + +Quériolet. + +=Un caractère breton.= + + +C'est là , c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement +caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble +qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On +dit proverbialement une _tête bretonne_, c'est-à -dire une tête qui veut, +qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus +de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle, +elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand, +libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir. +Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait +encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de +Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV, +étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas +de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,--est un des types +de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un +vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Québec_, le 7 +octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux +et réciter le _De profundis_, et après: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et +il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une +baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau +anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en +ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de +caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des +stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval, +Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines, +le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits +d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une +idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de +demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal. + +Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray, +d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul +enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne +respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres; malgré de grandes +facultés, on n'en peut rien tirer: ses camarades mêmes, il les injurie et +les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais +avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui +porte un heureux horoscope sur un tel garnement. + +A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés: il hante les mauvais +lieux et les maisons de jeu; il crochète le coffre de son père, lui dérobe +deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par +le monde, comme un étalon échappé. Nul frein, nulle barrière: à Paris, il +s'associe à des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays, +guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore là trop à l'étroit, il +songe à aller à Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine +licence et à son caprice. + +Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le hasard de sa +naissance lui donnait droit à une charge de magistrature, et ce n'est pas +un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles, +qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle +dignité ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à +tous les excès avec impunité; bientôt il devient fameux par ses +débordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau, +Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son +nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies; la vie +des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les +unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis +une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué; +de même que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de +magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent +envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité +ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le +menaçant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le +premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du +cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres +qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il +se battit contre quatorze. + +Des femmes, il en est de même: il joint l'audace à la ruse; il les attaque +en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles; il +fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il apporte +sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux +religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les +séductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de +magistrat, et une fois là , il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don +Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage +dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction; +il édifie les bonnes Soeurs par ses paroles éloquentes sur la brièveté de +la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à +l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes; il leur +fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire +l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que +don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne +l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas +_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut +dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons. + +Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule +au-dessus de sa maison, à coups répétés; exaspéré de cette voix de Dieu qui +le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax +défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la +foudre tombe sur son lit. + +C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait à s'en +plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie, +prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se +faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique. + +Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement +inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun, en Poitou, pour +voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de +la séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent et suivirent +le procès d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'était pour +tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa: tout d'un coup, le +côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît; il va trouver un prêtre, +se jette à genoux et lui fait une confession générale: il était converti. + +S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses +forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre: à cette +heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas +baissé: «Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément +d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une +occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la +piété!» Lui, il ne délibère pas; subitement éclairé par cette lumière que +les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent +la grâce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans +hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures, +rebrousse chemin et prend la route opposée: c'est le même homme, seulement, +selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-à -dire il se tourne +dans le sens contraire. + +La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il +arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église? elle est +presque déserte; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient +ou méditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur +recueillement, leur piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous +étonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme à +genoux au pied d'un autel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses +mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous étonne-t-elle? C'est que, les +femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut: elles +sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute +force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et +conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que +lui-même, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les +grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterné, +humilié et priant comme une femme! pour en venir là , il faut qu'il ait un +bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien +longtemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intimes +méditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protéger. +C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie +à l'homme que sa raison est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec +Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la +fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même +raison. + +Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en +Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était +le soir, dans une mosquée: le ramadan finissait, et les musulmans +s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une +solennelle prière à Dieu. Du haut d'une galerie où étaient admis les +chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, étincelante de +lumières et toute remplie de croyants: là , pas une femme; des hommes +seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous +immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou +d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la +psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises: à certains moments, +le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le +ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation +et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête +enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble, +le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur +néant. + +Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais, +insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions +et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu; il y +avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui, +avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ces +Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes +d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la +plaine et sous la tente; et parcourent le désert, dont ils sont les +maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais +jeux de l'homme, les _fantasias_, où, lancés au galop, ils se poursuivent +et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur +leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui +les enivre et les enveloppe de fumée; ces mêmes Arabes qui, hier encore, +poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés +d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom +glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris à +estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là , prosternés et courbés +sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et +véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille. + +C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple: il a des +vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il +possède une vertu féconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa +condition vis-à -vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se +dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relèvera. + +Quériolet était résolu à changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va +confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les +méditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile à cette +âme active; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses +vices, il fera le monde témoin de sa pénitence: là il trouvera encore à +chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté; il lui faut combattre des +ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans cesse: voici la +cupidité, l'orgueil, la volupté; il part en croisade, il n'attend pas +l'ennemi, il le va chercher. + +D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil, +l'orgueil qui, selon le mot d'un Père[1], est un renoncement à Dieu et un +mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à +cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de +troubles sans être armé; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, +les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc; il en repart dans une toute +autre attitude: il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des +cordes; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de +brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se +défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses +habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint +à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met +en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un +porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui +prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant +prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se +jettent sur lui. Ah! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se +retrouve gentilhomme, et lève son bâton pour se défendre; mais ce mouvement +de l'homme du passé n'a qu'un instant; il commande à son sang de se calmer, +il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène +jeta son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne +faisait faire qu'un sacrifice à son corps; Quériolet ne porta plus de +bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son +âme qui avait essayé de se révolter. + + [Note 1: Saint Jean Climaque.] + +Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la +plus difficile à pratiquer, il est chrétien; maintenant, on le peut dire, +tout était facile: il avait brisé le grand ressort qui fait agir les +hommes; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait +plus: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus de la terre, il +accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous +regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, «qui ne tend pas à +l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.» + +Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des +rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait été impie; il consacre sa vie +à étudier, à connaître cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et +adorer Dieu qu'il avait blasphémé; il avait été voluptueux, débauché; il +passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix +heures; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois +jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de +temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austérités. Il +avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme +ressemble à un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa +jusqu'à sa mort, vis-à -vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais +une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une +vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mène une +toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par +terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles, +il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments +dont il puisse souffrir à chaque instant: il porte des souliers dont les +clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend +ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce +supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est _de faire à son corps le +plus de mal qu'il pourra_[1]. + + [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de + Quériolet_.] + +Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte, +quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec +tous les dons de la fortune: il possède une grande maison, des valets, des +chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molière un +trait de génie: la vilité de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus +riche. Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la +règle ordinaire; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas +indigent; il a un château, des domestiques et des terres, il les garde; +seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le +possède pas, il ne s'en regarde que comme l'économe. Lui aussi, il est +avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus +avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel. + +Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de +charité; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y +installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas +encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A +toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner; quand il n'y +a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses +draps; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le +partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il +ne dépense pas par an cent livres; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit +que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère +censeur de Rome, à Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus +d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux +esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du +stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu! + +Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels +chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu! Il est rencontré par un gentilhomme +qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide à +remonter sur son cheval; un autre jour, il se présente, à Rennes, dans une +maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents: il se laisse +repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, +presque de force, ordonné prêtre; il s'y résout, mais il ne confesse que +les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus +humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la +prière, les pauvres et les malades: cet élégant, ce raffiné, ce débauché +s'est fait le propre infirmier de son hôpital; il veille au chevet des +mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes; nouveau +Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est +mis volontairement sur le fumier des autres. + +Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonté et de +l'énergie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie +tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, +en commençant par la première; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et +avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'oeuvre de +Quériolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de +force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable. + +C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de +l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement +caractérisé: le nez en avant, un front buté, entêté, des pommettes maigres, +saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont +adoucies et abattues par la continuité de la prière et des larmes, visage +qui vous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient. + +Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes +oeuvres, et sa pénitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car +les austérités avaient vite épuisé son corps: quand il se sentit près de sa +fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la +Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque +dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien +et de Breton. + + + + +XIV + +Du mouvement intellectuel en Bretagne. + +=Archéologie.--Histoire.--Littérature.--Arts.--L'Association bretonne.= + + +Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le développement +des études historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le +caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques années. Lors du +mouvement romantique de la Restauration, on s'éprit avec enthousiasme des +vieilles chroniques et des légendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus +au plaisir de découvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques +qu'à un amour sincère et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des +romans historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination +suppléait à la demi-science des auteurs, et où la fantaisie était si +intimement mêlée à l'histoire, qu'il était difficile de faire la part de la +réalité et de la fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la +poésie, non de l'histoire. + +Ce moment de première fièvre est passé: l'époque de la maturité est +arrivée, et, avec la maturité, la gravité des études et de la pensée. Les +hommes que nous voyons aujourd'hui à l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une +suite et une expérience qui les décèle hommes faits; ils ne se contentent +plus des premières impressions, il leur faut quelque chose de précis et +d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, ils +veulent connaître les moeurs du passé, ses usages, ses arts, ses grands +hommes, ses origines: de là , le développement des études archéologiques, +études qui appartiennent plus particulièrement à la province. + + + + + + +I + +Archéologie et histoire. + + +L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même que l'histoire +naturelle, en grandissant, s'est divisée et subdivisée en une multitude de +branches: géologie, anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc., +l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, a été obligée de le +répartir entre plusieurs mains: les époques ont été classées, et, dans +chaque époque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les +lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et +boiseries, émaux, carreaux historiés, vieilles chartes, chroniques et +légendes, voilà l'archéologie, et chacun de ces sujets suffit à absorber la +vie de plusieurs savants. + +Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le vaste champ de +l'histoire, le fouillant à l'envi, ne laissant rien de côté. Bientôt ils +n'ont plus travaillé séparément, ils se sont réunis; partout des sociétés +d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles se sont signalées +par un éminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant; +elles ont conservé nos vieux monuments. Il y avait une horde de +démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui +n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber +incessamment sur les églises et les châteaux le marteau de la destruction. +C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se +placèrent devant les monuments menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là +pour les défendre. Le public était indifférent; ils le réveillèrent, en lui +expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il ne regardait même pas, ils +accumulèrent les recherches, répandirent la connaissance du moyen âge, +développèrent le goût; ils firent l'éducation de la bourgeoisie en art, en +histoire. L'argent manquait, ils contribuèrent de leur bourse; ils étaient +sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires +nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il +leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments, +comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue, +la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauvés de la ruine, conservés et +restaurés, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est +couvert, que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font +aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des études des +savants. + +On ne croit pas être injuste envers les autres contrées de la France en +disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zèle pour les +études historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une +société archéologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, où ne vive +un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui +s'appliquent à une partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient +à fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies +romaines, sur lesquelles il a émis parfois des hypothèses discutables, +mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Ramé, de Rennes, +les carreaux historiés; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du +Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques de son pays; M. +Durocher, de Rennes, la carte géologique de Bretagne. + +Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, le classique pays des +dolmens et des menhirs; là , à Carnac, en face des immenses alignements de +pierres debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, M. de +Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie, +cherche à expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et à +en déchiffrer le sens. Un examen attentif et persévérant, une rare +perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, sinon certain, du moins +probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le +sphinx, posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont gardé le +secret. + +La société archéologique de Vannes est fort active: elle a fondé un musée, +et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M. +Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du +christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des +archives; M. le docteur Halleguen, de Châteaulin, des antiquités romaines; +plusieurs ecclésiastiques, M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux +antiquités celtiques; M. l'abbé Piederrière, à l'art du moyen âge; M. de La +Morvonnais, enfin, qui a écrit sur l'architecture romaine en Bretagne un +livre où les appréciations d'une critique fine et juste se joignent aux +vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les numismates, de leur +côté, éclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A +Morlaix, c'est M. Lemière, à Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publié et +commenté toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les +distinctions des académies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville +plutôt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache +à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est +pas uniquement savant en médailles; il a rassemblé et publié déjà , en +partie, une multitude de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à +l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. C'est à la fois un +fureteur et un collectionneur, mais sans l'étroitesse d'idées qui +accompagne souvent ces goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il +amasse il tire des déductions générales; aussi ses travaux ont-ils porté +son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le +connaît, et la Société royale de Londres l'a nommé son correspondant. + +D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet, +recueillent les légendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire: + + Si _Peau d'âne_ m'était conté, + J'y prendrais un plaisir extrême. + +Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires où se révèlent +les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, où +sont si bien unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la +terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans +pouvoir le préciser, jouit à la fois de la poésie du rêve et du mystérieux +attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas +nous-mêmes à ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant +la bonne foi, le ton sérieux et convaincu du narrateur, en l'entendant +citer ses témoins, accumuler ses preuves, désigner du doigt les monuments +du récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier +atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique +qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne +sont que les rapporteurs de ces légendes: M. de la Barre est plus +littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naïf; il ne raille +pas, on voit qu'il sait parfois à quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de +réflexion qui vous désenchante; au contraire, il a le respect de ces +moeurs, de ces croyances; il vénère les vieilles pierres, les lieux de +pèlerinage, il raconte, comme un homme qui se plaît à ce qu'il raconte, et +l'on se plaît à l'écouter[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie et de l'histoire; +elle sert de transition à l'histoire proprement dite: cette vieille +province de Bretagne a conservé, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un +profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manière de +témoigner de son respect pour les ancêtres. L'histoire de la Bretagne, +depuis les temps les plus reculés, a été examinée, discutée et racontée +sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes +illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages +publiés récemment sont presque innombrables: en première ligne, la +_Biographie bretonne_, entreprise il y a déjà plusieurs années, par un +savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire de la marine à +Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes +instruits, a retrouvé dans les chartes, dans les archives et les papiers de +famille, des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés ou +méconnus, et dressé comme un inventaire complet de toutes les illustrations +de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de +la Bretagne, _les Anciens évêchés de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne +et An. de Barthélemy, un des ouvrages les plus considérables qui aient été +publiés depuis longtemps par les départements. _Les Évêchés de Bretagne_ +n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches +représentant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire: +histoire générale, histoire de chaque diocèse, de ses évêques, de ses +établissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est +une revue exacte des événements et des institutions, un véritable monument +élevé à l'ancienne Bretagne. + +A côté de ces grandes oeuvres, voici une foule d'études spéciales: tandis +que d'excellents érudits écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie +de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la +Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et +Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbé Mouillard, la _Vie de +saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_, +et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces +vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient, +comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres +approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A. +de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le +_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de +l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle +édition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogée_; +et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, à Saint-Pol de Léon, +petite ville qui fut autrefois un évêché, et qui aujourd'hui est presque +déserte, un savant généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire +héraldique de la Bretagne_, fait paraître un magnifique Album de miniatures +(_fac simile_) du XVe siècle, le _Combat des Trente_, accompagné de +documents puisés aux sources les plus authentiques sur les héros de cette +lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré par l'obélisque de +la lande de _Mi-Voie_. + +Dans les grandes villes, les ressources d'érudition permettent +d'entreprendre des ouvrages étendus, comme les _Annales universelles_ de M. +Fourmont, à Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou vingt +colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous les peuples de la terre, +depuis la création du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables +synoptiques; mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de M. +Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé à un point de vue +scientifique. Il y a là plusieurs années de recherches laborieuses et une +lecture immense: il est au courant de toutes les découvertes modernes, des +travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des +Persans, monuments du Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui +sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des +Scandinaves; aussi, à la lueur de ce faisceau de lumières jaillissant de +tous les points, il a, on n'ose dire débrouillé, mais éclairé le chaos des +premiers temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs parentés, +leurs migrations. Puis, après que, dans cette première partie, il a fait un +rapide précis des événements, il reprend chaque période, il en écrit +l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies, +etc., dans la même forme synoptique, de manière à donner à la fois le +spectacle de la marche de chaque peuple séparément, et du mouvement général +de l'humanité, jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme un grand +fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans le christianisme. + +Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à Nantes, les études +historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles +d'érudition. Les écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en +proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand +ils traitent un point d'histoire contesté, prennent aussitôt les armes, +attaquent et poussent devant eux, et frappent à coups redoublés tout +historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe abattu. Ainsi, à +Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montré si clairement, si fortement, +le véritable esprit de la _Réforme en Bretagne_, à l'occasion de +l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Grégoire; à Nantes, MM. Biré +et Guéraud; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est attaché à l'_Histoire +de la Révolution_ de M. Michelet, qui avait touché à la Bretagne et à la +Vendée, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une +dissection qui ne laisse rien de côté: omissions, oublis volontaires, +silence sur les atrocités des républicains, exagérations emportées; il a +montré à nu la faiblesse et la partialité de cet écrivain, naguère +noblement inspiré, aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche +pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide, +qui ne peint pas, mais qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on +devrait toujours le faire, avec force, convenance, érudition et émotion. + +M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour les monuments historiques, +est à la fois écrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive, +ouverte à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît très-bien sa +province, hommes, livres, sol, monuments; il a publié sur plusieurs parties +de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur +le _maréchal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, où, les pièces du +procès en main, il a rectifié les erreurs populaires et montré, telle +qu'elle était réellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte +de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de brillantes qualités, +courage, science, passions sauvages et cruauté de damné. Nul historien ne +pourra désormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. Un livre +plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du +Poitou_ depuis les temps les plus reculés, recueil composé de plus de douze +cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la +langue des détails souvent négligés par les historiens, et singulièrement +propres à compléter la physionomie d'un peuple. + +Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien +élève de l'École des chartes, que le gouvernement a chargé de dresser le +catalogue raisonné des archives et des pièces historiques de l'ancienne +chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les +points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a +écrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des épisodes les +plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cessé de soutenir contre +l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilèges. On ne peut nier +que ce récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif; mais un +intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt qui tient au talent +original de l'auteur. Il n'a aucune prétention, il ne cherche pas les +phrases à effet; on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer la +vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on a cru et écrit +jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime en vous la démontrant. Il +est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pièces si +glorieuses pour son pays; il devient éloquent, et son émotion sincère gagne +le lecteur; on partage son indignation ou sa pitié. Au milieu de ce récit +net, ordonné, qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure que le +terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît: il a parfois des +railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et +pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_. +Il est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, plus +habile et plus déliée que la finesse normande si vantée. Il vous présente +les choses d'une telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure avec +lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, que l'on s'étonne +d'être allé si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque étrange que +puisse paraître une telle assertion au monde littéraire parisien, cette +histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est +supérieure à bien des oeuvres publiées à Paris, signées de noms illustres +et vantées comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, à côté d'une érudition +large et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, la lucidité de +la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualités, M. +de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si +facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un +livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait +mieux louer un historien. + + + + +II + +L'Association bretonne. + + +Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où +se réflète son génie, l'_Association bretonne_. + +Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste +tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que +ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de +l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices +agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés +savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis: elle est à +la fois une association agricole et une association littéraire. Aux +expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de +la suite et de l'unité; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec +ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'oeuvre des +moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient +le sol et éclairaient les âmes. + +Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux +qui avaient à coeur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux +propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions +sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un +_bulletin_ mensuel, et un _congrès_ annuel. Le bulletin rend compte des +travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes +scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques, +distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et +d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans +chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre +fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper. + +A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées, +éclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des +recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront +pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient +oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à +leurs efforts; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés. +D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à +Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, à +Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper: il est +un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens +d'études et d'amitié. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre +national: ces congrès sont de véritables assises bretonnes; ils remplacent +les anciens États: on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le +clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant +la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans. + +La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le +plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une +communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus +familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la +dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont +soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois; souvent le +propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se +communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue +des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles +traitent les paysans sur le pied de l'égalité; ici, la supériorité est au +plus habile: c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du +congrès de Redon. + +Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours +été en croissant; les congrès sont devenus des solennités: on y vient de +tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du +Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en +grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues +en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon. +Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés +par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont +jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent +de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle: le comte de +Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la +Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les +dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent +des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à +leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se +rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une +population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux +haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau +national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut +au peuple et que le peuple aime: quand il assiste à ces solennités, où il +se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre +et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il +est encore capable de grandes choses. + +Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été +dissoute: un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion +d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des +préoccupations moins désintéressées; on craignit qu'elle ne devint un foyer +de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées: +l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant +à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de +l'autorité; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques, +aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que +soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont +amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui, +pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la +science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements +une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux, +développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la +province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du +coeur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et +la vie. + + + + +III + +Musées et collections. + + +Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes +les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu, +n'a pas absorbé tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le +loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux +châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe +l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des +collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont +presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent +l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes +collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conservés +dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny, +et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que +l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un +soin plus attentif, on les apprécie mieux; leur isolement même leur donne +un intérêt de plus. + +Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre +d'un maître, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_, +de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de +Sigalon, l'_Athalie_, du musée de Nantes, une des rares compositions +originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de +Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la +composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la +bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis +qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de +l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques +manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été +peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante +et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et, +dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive +curiosité la serrure signée _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt, +merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant +qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les +manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne, +appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille +Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles +se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et +éloquent écrivain de la Révolution? Enfin, où seraient mieux placés que +dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la +giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier +grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et +les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la +_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le héros-breton? + +Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les +cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité +d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de +Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle +dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de _Rembrandt_, +de _Michel-Ange_ et du _Pérugin_, peut citer, après son Jordaens et son +Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuées à _Jean +Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Véronèse_, un _Tintoret_, un +_Desportes_, et une scène de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi +délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un +des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres +anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de +Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des +peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold +Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les +_Taureaux attaqués par les loups_, entre autres, que Paris a revus et +admirés à l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de +_Paul Delaroche_, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle +profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et +comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du +dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères. + +Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à +former; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous +côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique. +Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont +fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une +collection d'armes celtiques trouvées dans le pays; le musée archéologique +de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités +locales, des sculptures de l'ancienne église de _Saint-Nicolas_, des +tombeaux carlovingiens de _Rezé_, des chapiteaux mérovingiens de _Vertou_, +des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de +l'église de _Saint-Félix_, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux +cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux: à Rennes, +celui de. M. _Aussant_, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et +d'antiquités; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. _B. +Fillon_; à Nantes, la bibliothèque de M. _Dobrée_, riche en incunables et +en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient +d'être vendue, celle de gravures de M. _Antime Ménard_; les tableaux de +Madame _Barbier_, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot. +A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour +spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne, +entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de +Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est +des plus variés: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités +égyptiennes, objets d'art; le tout catalogué et classé avec autant +d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants +documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de +France; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la +Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du +roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province. +Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble +gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les +plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments +vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine; +l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre: lui aussi, sans +l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel. + +Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité: une collection +de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et +une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les +capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du +conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore: de +son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux +usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs +de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur +lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats +et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du +Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de +lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses +et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard +dont elles peignaient leur visage. + +Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares +collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont +ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les +maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens; et, parmi ces +châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, +où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre, +de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle +plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles; véritable musée +français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est +entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles +et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre. + +Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en +province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à +la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette +production continue d'oeuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris +debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses, +précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et +plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontrés çà et là à de longs +intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel +bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles +pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau. + + + + +IV + +Société académique de Nantes.--Poëtes et romanciers. + + +Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne: son port, où des +milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa +Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées +d'où s'échappe une noire fumée; les magasins et les cafés de ses rues +neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris; et, dans +les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés, +de sucres, des denrées de tous les pays du monde; son chemin de fer qui +traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas +des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de +feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire, +reliant d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres, +et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge, +violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour +arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur, +l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients. + +Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie, +préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des +navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle, +ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement. + +Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une +école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une +importance exceptionnelle, et il y a fondé une _École préparatoire_ des +sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un +enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui +convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens +peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du +progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une _École industrielle_, +une _École chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, à la fois école de dessin +et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une +_École secondaire de médecine_, une _Revue_, une _Société académique_, et +de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée, +bibliothèque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y +sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être +partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de +peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée +et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de +paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de +Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendée_, le _Maine_ +et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France; M. +Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des +statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu +de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et +de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de +Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une +quantité d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de +Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de +cette poétique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, à +l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et +semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer! + + [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol, + in-8°.] + +Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa +population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le +centre d'un grand mouvement intellectuel. + +La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux +sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs +hommes d'un mérite distingué: M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas, +ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira +l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la +préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation +des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif, +une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la +Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, _les Administrations +départementales de 1790 à l'an VIII_, où l'expérience de l'administrateur a +heureusement aidé l'historien; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà +cités; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de +l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des +savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique; M. +Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie; +M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de +l'_Organisation de la médecine_ au point de vue des services publics, etc. + +Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas +seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte, +M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a +fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus +intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu +d'années, un prix extraordinaire, la découverte du _procédé de perforation +des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques +très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur +granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves +de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet: il recueillit, +près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss), +les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit +l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les +pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un +bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lève, et, à la lueur +d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à +droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille +qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un +jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal; c'était le résidu de son +travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se +débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant, +attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur +patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la +polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que +leur coquille; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le +frottement continu, se développe à mesure que le travail avance; à la scie +qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et +ainsi de suite jusqu'à _quarante_, que M. Caillaud a comptées, et avec +lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle +enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à +briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer! +phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces +millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la +création! + +Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes: la _Revue +des provinces de l'Ouest_, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une +spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la +Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon, +Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales +et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la +province de Bretagne, la savante _Bibliothèque de l'École des chartes_; de +plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en +Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs +des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus. + +La _Revue de Bretagne et de Vendée_ a été fondée par M. de la Borderie, qui +a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on +retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste +réputation par de grands travaux: MM. de Carné, de Courson, de la +Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes +hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand +théâtre: M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de +notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré +de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune, +qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont +l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques; +puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le +breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans +à peine, et dont ses compatriotes ont dit que: «c'était le plus grand poëte +qui ait écrit en langue celtique.» Car elle produit encore des fleurs de +poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur +franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements +contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les +Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant +J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poëtes n'ont jamais manqué +en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des +paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas +des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent +la langue nationale; qui ont gardé les moeurs antiques, et dont la vie se +passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la +légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des +grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de +granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les +idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature +contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et +Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie, +s'inspirent des mêmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de +la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie, +amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère +patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette +rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, +l'hommage le plus délicat et le plus rare: il avait publié, il y a vingt +ans, sans le signer, un volume de poésies; un jour, dans une ville du Nord, +quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il +fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à +d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et, +ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs +inconnues_. + +Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus +jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, +mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui +aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les _Récits et nouvelles_ de +Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre, +madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la _Revue +des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt +un talent vraiment supérieur: une exposition simple faite avec un calme sûr +de soi, force que possèdent seuls les maîtres; ils partent d'un pas mesuré, +comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la +doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de +mots, sans réflexions par les faits mêmes; peu de dialogue,--le dialogue +n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas +maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas +besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de +notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de +caractères;--un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des +passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur +est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux; +l'impartialité dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des +sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la +Grande Perrière_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité, +les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation +et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une +femme. + +Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux +recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle +Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés, +continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a +donné naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie +Waldor et Elisa Mercoeur. + +M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé _Souvenirs +bretons_, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de +Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est +la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer +que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et +qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes; +mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même; +il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il +passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de +crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le +brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine +nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et +coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse +et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste +population des paludiers du Croisic: + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + + ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle, + A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers, + Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il +deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte +national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans +le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des +jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendée_, +contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées +mêmes des poëtes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas +tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le +sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la +campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille +attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus +belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois +en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen; ou bien savourant +l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins +couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du +printemps[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il +l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions +et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et +sceptiques; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion +de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte; il a +la foi ardente et fière de ses pères: + +Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens! + + Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits! + Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis! + +_La Pêche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain: + + Il ne faut pas pêcher le jour des morts! + +Une seule chaloupe part; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le +tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien: + + Il n'a plus peur même des revenants! + +Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout +à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il? Une _tête +de mort_! + +Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie: + + Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie? + Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs, + O terre de géants et de genêts en fleurs? + +on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un +jour il serait lui-même ce poëte vendéen. + +Il l'a été, il l'est: dans _les Vendéens_, il a peint les sublimes actions +de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte +sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose +de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la +main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, +la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au +supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer. + + + + +V + +Monuments. + + +Ce pays de foi n'a pas changé: nulle part on ne construit un plus grand +nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à +Athènes: Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y +devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En +Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a +conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût; à part Brest, ville nouvelle +(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style +bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes +ont été conçues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler +autrement que le style _catholique_. + +Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des +cathédrales: à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes. +Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume, +construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du +XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. +Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de +sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc +clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et +guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il +n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution: d'abord, la cathédrale, +_Saint-Pierre_, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il +ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste +édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce +sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'église des +_Jésuites_, la chapelle du _petit séminaire, Saint-Clément_, les _Minimes, +Notre-Dame de Bon Port_, le _grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie_, +etc. + +Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail +caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement +colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de +l'Italie; là , à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et +harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des +missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières +exécutées par un Nantais, M. Échappé; des tableaux décoratifs en émail, de +Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, +conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour; la cour +du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale, +d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de +moeurs: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe +siècle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachevé, vous verrez une +petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette +inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne: + + SOUS LA PROTECTION DE MARIE + TOUT GRANDIT. + +Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que +même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant +de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant +logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en +spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées, +fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant +le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et +coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la façade, +sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout +la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce +palais est consacré. + +A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes +flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a +demandé à chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres, +ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et +au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la +ville de saint Corentin. + +C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que +ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à +l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée +de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de +Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués, +tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante +personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité +d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre +ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation +aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de +Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan. +Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent +est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de +M. l'abbé Brune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la +compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé +Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à +celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie. +Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est +posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans. + +«Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les +points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable +prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage +ecclésiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux évêques et aux moines que +l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus +incontestables grandeurs.» L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une +preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes +supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé +Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. +Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art +du moyen âge; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face +des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer +indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama +l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa +convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La +restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà +témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui +a été donné de produire deux oeuvres complètes: l'église de Belleville et +Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les +plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A +Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, +un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent +donner le branle, le mouvement et la vie: activité qui ne se lasse pas, +ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et +étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait +pour concevoir, entreprendre et mener à fin une oeuvre aussi considérable. +Pas de difficulté qui le rebutât: le gouvernement ne pouvait donner qu'une +subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son +église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la +charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et +le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien +ne fut négligé: ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux, +statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans +les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le +caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis. +L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent; +l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un détail qui ne lui +coûtât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une +serrure comme pour un balustre; le curé, quoique désireux de jouir de son +église comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le +soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le +monument était construit et livré au culte; il ne reste plus que les +clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes +aura coûté des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à +cette grande oeuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux, +comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de +Dieu, avec une église dans la main. + + [Note 1: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique + de 1858.] + + + +CONCLUSION. + + +Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une +activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on +le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en +voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit +de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque +fruste, le voilà absorbé: à quoi bon?--A quoi?--compléter une +collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une époque indécise de +l'histoire, à mieux connaître les hommes, les moeurs, les usages, la marche +des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre, +conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment +de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme. + +Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur; mais tous sont +utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque +manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir +dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le +but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat +qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de +leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les +_pionniers de la littérature_. Les archéologues sont les pionniers de +l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol, +semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et +les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc +de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces +collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent, +ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles +souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés, +étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et +emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit; ce +sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on +écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille. + +On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par +toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre +histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à +chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en +marquer le caractère. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on +met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les +mieux conservés; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas +que les os de ses ancêtres soient dispersés; sentiment naturel à l'homme, +il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé: dans ces +oeuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait +entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit +qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il +a subies; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses +aïeux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme +et de leur vie! + + + + + + +XV + +Paysages. + +=Pontivy.--Redon.--Ploërmel.--Guémenée.--Josselyn.--Le champ du combat des +Trente.= + + +Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes +Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et +qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin, +Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de +plus en plus, le caractère national; à mesure que l'on s'avance vers l'est, +elles ont une physionomie moins accusée; on marche de désenchantement en +désenchantement. + +Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel? Les partisans de +l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle +appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus +les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées: la vieille, à rues +étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et +dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a +son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres +s'écroulent une à une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes +retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le +canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement +de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir +Napoléonville. + +Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles +églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux +plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des +piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes +du Finistère; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et +profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la +Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de +l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que, +chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant. +La prédiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans +importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a +construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par +Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les +ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports, +cosmopolite. + +Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer +l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le +sujet d'une de ses oeuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans +une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su +que nulle part le génie breton n'est moins marqué: on n'y parle pas breton; +le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs +de l'intérieur; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite +ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en +province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France. + +Il reste pourtant quelques débris: c'était là jadis le coeur de la +Bretagne; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des +Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau château, avec +ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la +gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à +sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité +et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un +grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du +temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus +pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est +devenue la splendeur de cette maison? où sont les princes de cette fière et +illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon? + +Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit +à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé +creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière +capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel. + +Voilà que commence l'automne: le ciel a pâli, sa voûte immense est toute +couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dôme +semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace, +reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives; ils +s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la +faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme +une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques +bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperçoit pas +chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs +suspendent et recommencent leurs coups cadencés; sur le sol sonore, les +fléaux lourdement retombent; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de +l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient. + +Le soleil ne paraît pas dans le ciel; le bleu éclatant a fait place à une +lumière terne; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la +chaude transparence de l'été: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui +murmure; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux; +la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rêveuse et +étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont +Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête +et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme +suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira. + +A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline, +Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la +rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des +siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres; c'est une des +dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand +nom de Rohan. + +La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se +casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze; les arbres, +au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise +avec le ciel abaissé; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de +plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand +bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'oeil de l'homme, +quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans +son coeur. + +Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent +et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle: en quelques +instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la +vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée; ses plans, +doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute +chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge éclatent à +travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent, +comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir; +tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel; en un +endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui +fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit +l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dédaigne l'heure +présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas. + +Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi +cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous +rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était +jadis le _chêne de Mi-voie_; vous êtes au champ du _combat des Trente_! Là +un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la +vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues +taillées à grands coups; corps solides, le casque en tête et l'épée à la +main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux +carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté +inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient +comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des +fortes moeurs d'un vieux peuple. + +Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes: +les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants: +qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du +XIVe siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont +écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette +plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de +l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de +la durée. + +Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur +souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne +semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent +une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent; une +couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se +prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui +coulerait par tous les pores; la fin de l'année est proche; la nature, +lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents +marquent le feuillage pour la mort. + +Bientôt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes +cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche, +comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est +l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de +Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds +fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses +os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un +coup dépouillés; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur +ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs +feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches, +et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par +bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, +deviennent plus laides et plus hideuses: les premières feuilles étaient +jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi +de l'homme: après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent +du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés +pâlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses +impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à +ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son +coeur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force +s'envole. + +Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits +nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement +arrêtés, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravité +jusqu'alors inconnue; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette. +C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations, +les retours, les souvenirs: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie +écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où, +le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays +qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra. + +Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse, +changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image +de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va. + + * * * * * + + + + + + +=APPENDICE= + + + + +I + + +Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et +le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées. +_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathédrale_ sont extraites du livre de M. le +docteur A. Fouquet, intitulé _Contes, légendes et chansons du Morbihan_; la +légende de _Saint Christophe_ a été publiée par M. du Chalard, et celle du +_Chêne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de +Bretagne et de Vendée_. + + + +=LA LANDE DE LANVAUX.= + + +Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le +voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le +vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères +desséchées et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris +plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y +découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets +pelés de ce désert. + +Là , point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui +filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un +feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des +fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux +rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un +glayeul. + +Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que +j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant +moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce +familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être +indiscret, me dit: «--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux +est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées?--Non, mon +enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma +grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit +comment cela est arrivé.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère +t'a appris. + +«--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on +comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entouré de +courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo. + +«Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir +comment allait le monde en ce temps-là , arrivèrent à ce village par une +pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, +portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et +tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens. + +«Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du +village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine; +mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un +méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer +les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient +au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent +jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la +porte de la plus pauvre cabane. + +«Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de +pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus +promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur +servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il +avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus +travailler. + +«Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à +Misère: «Tu es un brave homme; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu, +et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de coeur et toute pour +Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité; forme un souhait et il sera +accompli.» A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils +répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur +dit «Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés +chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits +sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui +montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous +aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton +désir soit satisfait!» dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux +disparurent. + +«A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits, +que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il +sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si +les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les +branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: «Comment! s'écria +Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez +encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous +êtes un voleur...» Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du +village. Tous accoururent, et crièrent _haro_ sur M. Richard, détesté à +cause de son avarice et de sa méchanceté. + +«M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à +descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et +de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le +jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le +lâcha, en lui disant: «Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous; +mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.» + +«Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à +coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misère. il faut me suivre; +es-tu prêt?--Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours +prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y +laisser; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en +quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si +bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me +satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous +voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je +voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour +m'en cueillir une?--Qu'à cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une +fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.--Et la Mort, +sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça +lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre, +elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort +fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne. + +Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde +oreille à ses cris. «--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai +tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre.--Bien, bien! dit +Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je +te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te +laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au +jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des +temps!» + +«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage +frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misère resta +seul sur cette terre désolée!...» + + + +=LA CATHÉDRALE.= + + +Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de +la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de +ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale, +dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de +regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses +inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla +s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales. + +A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple, +l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait. +Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à +s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches +tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la +clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale. + +A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla +enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à +se rendre compte du lieu où il se trouvait; mais bientôt l'étrange +spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire; car, au pied de +l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble +noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et +sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles +clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en +sautoir. + +Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre +qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de +répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à +genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard. + +O terreur!!! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites +creuses et vides!... + +Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et +ce ne fut qu'à l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa +demeure. + +Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait +toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres, +et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres +baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa +couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus +laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs +incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire. +Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le +malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la +direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles +émotions. + +«Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des +terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si +elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement +approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le +souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être +l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut +donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre +salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure, +l'apparition qui vous a tant épouvanté. + +--Hélas! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une +épreuve qui me tuerait... + +--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la +subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend +invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes; priez donc +et croyez!... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du +Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez, +mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...» + +Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se +rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer +encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'à l'heure +attendue avec impatience et pourtant redoutée. + +Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes; +l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette, +revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle. + +«Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue, +retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu +tout-puissant, dis... que veux-tu? + +--Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le +spectre... Voilà déjà bien des années, oh! des années bien longues pour +ceux qui souffrent! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet +autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand +j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par +négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli +coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les +portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de +celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a +choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes!... Aussitôt le spectre +et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts +commença; mais quand le prêtre eut prononcé le _requiescat in pace_, il +disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées +lumineuses qui montaient au ciel... + +Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière +l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux +sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était +complétement rassérénée. + + + +=LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.= + + +Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes +épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de +passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord +de l'eau avec ses douze apôtres; Christophe s'empresse de les prendre dans +ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards. + +«Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire? + +--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille. + +--Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez +me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient +forcés d'entrer dans mon sac. + +--Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas +jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.» + +Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits, +de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut +jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en +passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un +changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira +de mauvaises idées: «Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu +pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la +chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire +qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi!» + + [Note 1: Le Maudit.] + +Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac. +_Petra faut tho_[1]? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas +devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut +suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde, +il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce +qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le +gazon, vint à passer _er diaoul_[2], qui se mit à le narguer et à lui faire +toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les +poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille +commença; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans +qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs +pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et +retombant l'un après l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne +s'était heureusement souvenu de son sac: «Ah! _milliguet diaoul_[3], par la +vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac.» Ce qui fut fait à +l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il +jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en +débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons +battaient le fer rouge à grands renforts de bras. «Voilà mon affaire, se +dit Christophe,» et s'adressant aux forgerons: «Tenez, leur dit-il, j'ai là +un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait +faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à +l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu.--Accepté!» +Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et +le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on +entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait: + + [Note 1: Que voulez-vous?] + + [Note 2: Le diable.] + + [Note 3: Ah! maudit diable!] + +«Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de là ? + +--Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille +désormais. + +--Je le jure. + +C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir!» + +A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne +s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent +plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit +ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore +aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des +nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant, +lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous +le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait +jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre +Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction +il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre +de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de +bonne mine qui l'engagea à entrer; mais Satan, qui passait par là , s'écria +aussitôt: «Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour +moi!» + +Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du +paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait +encore son désir de pénétrer plus loin; aussi s'approchant le plus +possible: + +«Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là -dedans! +Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du +dehors.» + +Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais +aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus +en lui disant: «Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.» On +lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le +ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place. + + + +=LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.= + + +En ce temps-là , il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse +de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de +_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à +l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux +regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de +Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière. +Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de +l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la +chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel: Maharit entra dans la +barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord: croyant que +le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait +_son cousin_ par précaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois; +mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus +rapidement. + + [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.] + +«Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix +suppliante; que dirait Loïc Guern d'une telle folie?...» + +Vaines prières: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait +insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours... + +Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours. +Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des +spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant: +c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au +poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un +cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au +détour de la rivière. + +Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les +côtés, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard +anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il écouta +longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la +feuillée. + +«Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en +se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la +fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la +croix en y entrant. + +--Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là ?» + +Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en +peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour. + +A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses +parents, à tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa +les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons +de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa _douce_ envolée. Enfin, +trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur, +sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante, +qui lui adressa ces paroles: + +«Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la +jolie fille de Clohars-Carnoët? + +--Hélas! non, répondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des +nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait être ma _moitié +de ménage_. + +--Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle +dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la _plage +des morts_. + +--Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller, +dussé-je!... + +--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier +qui mène la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui +sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont +bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charité, mon +enfant!... + +--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim, +depuis que j'ai perdu Maharit. + +--Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil. +Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au +diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit +au village des _Korrigans_, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le +_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle +de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer +l'eau. + +--Que ferai-je ensuite, ma bonne mère? + +--Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en +arrière; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au +trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la +branche de houx, de te conduire _vivant à la plage des morts_. Le sorcier +tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.» + +Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille +mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit, +il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage récent. Le +batelier vint à son appel: en entrant dans la barque, Guern commença son +chapelet; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa +fiancée qu'il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors +du bateau; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans +l'eau; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la +barque, entraînée par le courant, dévia avec une rapidité effrayante. + +Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit à la main, +et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa +fiancée; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le +sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les +rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde et noire. +Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la +rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au +rivage entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui _le +vieux chêne de la Laita_. + +Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la +barque alla se briser contre un rocher vis-à -vis de Saint-Maurice. Le +malheureux se sauva difficilement à la nage.--Depuis ce temps on vit à tous +les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan, +pâle et demi-nu, courir comme un possédé; il disait à qui voulait +l'entendre: «Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jésus vous +récompensera!» + +Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés. + + + + +II + + +Si l'on veut se faire une idée de la variété et de l'importance des +questions traitées par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le +programme d'un des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à Redon: + + + +=Première partie.--Archéologie.= + + +1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale +d'Ille-et-Vilaine: + + 1° Monuments celtiques. + + 2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, etc.). + + 3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance. + + 4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes périodes. + + 5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, beffrois ou horloges, + maisons anciennes, etc. + + 6° Mobilier des églises. + + 7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections + publiques, soit chez des particuliers. + +II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la province qui portent +une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins. + +III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'église +Saint-Sauveur de Redon. + +IV. Monographie du château de Blain. + +V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la ville de +Redon. + +VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer la conservation +de la chapelle gallo-romaine de Langon. + +VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à ses différentes +périodes d'origine, de développement et de décadence, concorde-t-elle, sous +le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opéré dans +le centre et dans le nord de la France? + +VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition et les +monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures, +vitraux, etc., pour la représentation des principaux personnages de +l'histoire de la Bretagne? + +IX. Faire connaître les documents concernant les artistes bretons, +architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, etc., depuis les temps les +plus reculés jusqu'à nos jours. + +X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen âge et de la +Renaissance, existant en Bretagne et particulièrement dans +l'Ille-et-Vilaine. + + + +=Deuxième partie--Histoire.= + + +XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné lieu jusqu'à ce jour +l'émigration des Bretons insulaires dans l'Armorique. + +XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de Nantes, de Vannes et +de Rennes? + +XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la naissance de +saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives à ce grand évêque +dans les environs de Redon, spécialement dans la paroisse de Blain? + +XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations topographiques et +des traditions, le lieu où se livra, en 845, la bataille de Ballon. + +XV. Les principaux documents publiés ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de +Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils été l'objet d'une +critique suffisante? + +XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la +ville de Rennes et ses habitants? + +XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de l'agriculture et du +commerce de la Bretagne. + +XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux +de Bretagne. + + +_Nota_. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une +excursion monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières +séances du congrès. + + + + +III + + +Tout le monde connaît le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_, +publiés par M. de la Villemarqué. Nous en détachons une seule pièce, les +_Fleurs de mai_, douce et touchante élégie, composée par deux jeunes soeurs +paysannes, et traduite avec naïveté et grâce en vers français par M. Émile +Grimaud. + +«Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), existe sur la +limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on sème de fleurs la couche +des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps +sont regardées comme un présage d'éternel bonheur pour celles qui en +peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hâtent le +retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou +l'instant de sa délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.» + + + +LES FLEURS DE MAI. + + +I. + + Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage, + Avec ses yeux brillants, avec son frais visage, + + Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur, + Vous en auriez été réjoui dans le coeur. + + Mais de pitié votre âme aurait été pressée, + A voir la pauvre fille en son lit affaissée; + + Le mal avait rongé ses membres affaiblis, + Et sa joue était pâle, oh! pâle comme un lis. + + Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche; + Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche: + + --«Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu, + De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu. + + «A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire: + Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire!» + + +II + + A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau, + Le rossignol de nuit chantait sur un rameau: + + --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes + Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes; + + «Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans: + Heureuses celles-là qui meurent au printemps! + + «De même qu'une rose abandonne la branche, + Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche; + + «Avant huit jours passés celles qui vont mourir, + Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir, + + «Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes, + Elles s'élèveront aux sphères éternelles.» + + +III + + Jeffik, le rossignol chantait hier au soir; + Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir? + + --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes + Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.» + + Lorsque la pauvre fille entendit cette voix, + Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix: + + --«Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme, + Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame, + + «Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientôt + Attendre auprès de vous mes compagnes, là -haut.» + + La prière venait,--sur sa lèvre muette,-- + A peine de finir, qu'elle pencha la tête: + + Elle pencha la tête et puis ferma les yeux; + Alors on entendit un son mélodieux: + + Dans le courtil c'était le rossignol encore: + --«Heureuses, disait-il en sa langue sonore, + + «Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir, + Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir!» + + + + +IV + + +A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai +poëte, nous en joindrons une autre d'un caractère différent, et où, à +défaut de l'élégance du langage, dit le P. A. Martin (_Pèlerinage de +Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de +la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique composé par des matelots de +la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au +massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en sainte Anne. + +«Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux que les peuples +n'oublient jamais, est encore solennellement chanté par la paroisse +entière, lorsque au jour anniversaire de la délivrance de ses anciens +enfants, elle vient en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de +reconnaissance et d'amour.» + + + +CANTIQUE D'ARZON. + + Sainte mère de Marie, + Par un miraculeux sort, + Vous nous conservez la vie + Dans le danger de la mort. + + Avec actions de grâce, + Nous venons en ce saint lieu + Honorer en cette place + La sainte Aïeule de Dieu. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Nous avons été de bande + Quarante et deux Arzonnois, + A la guerre de Hollande, + Pour le plus grand de nos Rois. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Ce peuple de notre côte + Vint ici à grand concours, + Les fêtes de Pentecôte, + Implorer votre secours. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Pendant que l'ordre nous mande + Qu'il nous falloit faire état + De voguer vers la Hollande, + Pour leur livrer le combat. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Ce fut de Juin le septième, + Mil six cent septante et trois, + Que le combat fut extrême + De nous et des Hollandois. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Les boulets comme la grêle, + Passoient parmi nos vaisseaux + Brisant mâts, cordages, voile, + En mettant tout en lambeaux. + + Sainte mère de Marie, etc. + + La merveille est toute sûre + Que pas un homme d'Arzon + Ne reçut la moindre injure, + De mousquet, ni de canon. + + Sainte mère de marie, etc. + + Un d'Arzon changeant de place, + Un boulet vint à passer, + Brisant de celui la face + Qui venoit de s'y placer. + + Sainte mère de Marie, etc. + + L'Arzonnois la sauvant belle, + Eut l'épaule et les deux yeux + Tout couverts de la cervelle + De ce pauvre malheureux. + + Sainte mère de Marie, etc. + + De Jésus la sainte Aïeule, + Par un bienfait singulier, + Nous connaissons que vous seule + Nous gardiez en ce danger. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Par humble reconnaissance, + Nous fléchissons les genoux, + Adorant votre puissance + Qui a paru envers nous. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Recevez toutes nos classes, + Pour tout le temps à venir; + Sous l'asile de vos grâces, + Nul ne pourra mal finir. + + Sainte mère de Marie, etc. + + + + +V + + +Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées au vrai type breton, nous +citerons particulièrement les _Crêpes_ et _le Retour du Pardon_: on y +trouvera des détails de moeurs du pays, en même temps qu'un spécimen du +style vif, pittoresque et un peu âpre du poëte armoricain. + + + +LES CRÊPES. + + Dans le seigle ou dans le froment + Aux fleurs légères, + Naissent tes fleurs, bleuet charmant, + La paille ombrage obligeamment + Ces étrangères. + + Des colzas jaunis au printemps, + Moissons superbes, + Les souffles d'avril palpitants + Courbent en flots d'or éclatants + Les hautes gerbes. + + Le trèfle a diverses couleurs, + . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir, + A l'automne, ce sont les grappes de blé noir + Balançant leurs fleurettes blanches; + Le paysan joyeux, contemplant son labour, + Bravement mis, le coeur léger, se rend au bourg + Pour les offices des dimanches. + + Il se plaît à compter le nombre de setiers + Qui, la moisson battue, empliront ses greniers. + Sous le vent du matin qui passe, + Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons, + Une senteur de miel, s'exhalant des sillons, + Remplit sa poitrine et l'espace. + + C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis + Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis, + Et nourrir toute la famille. + Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons, + Comme le beau reflet de ces blanches moissons, + L'espérance en ton âme brille. + + Tous les tiens mangeront des crêpes; tous les tiens + Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens, + Pourront piocher à la gamelle; + Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent, + Chacun prendra sa part au bassin reluisant + Où la crêpe au caillé se mêle. + +Le poëte, surpris par un orage, entre dans une chaumière, et assiste à la +confection des crêpes: + + Je voyais près de moi la servante au bras nu + Faisant fumer la poêle. + + La pâte s'étalait; son flot moins transparent + S'arrondissait en crêpe; + Et le gâteau cuisait, cuisait--en susurrant + Ainsi qu'un vol de guêpe. + + Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté, + D'une batte légère + Voici qu'un tour de main leste et précipité + La tournait tout entière. + + Les crêpes se pliant, s'entassant à foison, + La maie en était pleine; + Car c'est là l'aliment de toute la maison + Pour toute la semaine. + + L'orage s'éloignait vers Quimper reporté, + Roulement monotone, + Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai + La chaumière bretonne. + + Je rentrai dans ma barque. . . . . . . . + + Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir + Au bord des eaux superbes, + Voyant les sarrasins finissant de fleurir, + Bientôt mûrs pour les gerbes, + + Je demandais au ciel. . . . . . . . . . + + ... Que la sombre nue aux funestes lueurs, + Planant sur la campagne, + Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs, + Ce pain de la Bretagne! + +Voici le début de la pièce _le Retour du Pardon_: + + + LE VOYAGEUR. + + Je vois d'où vous venez: bonjour, la brave femme; + Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous; + Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame, + Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux. + Bonjour! ménagez bien votre monture blanche, + Car déjà vers la terre elle a le front courbé; + Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche + Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé. + + + LA FILLE. + + Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville, + Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi? + + + LA MÈRE. + + Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile, + Puisque c'était hier le jour de grand'merci, + Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route + Est couverte en entier de pèlerins lassés, + Qui viennent de quérir là -bas, quoi qu'il leur coûte, + Les pardons accordés à tous ces jours passés. + + + LE VOYAGEUR. + + Savoir où vous allez est encor plus commode + Les femmes de Quimper ont des fichus plissés + Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode; + Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez. + Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille + Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or; + Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille, + Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor. + Un ruban pareil tourne au bas de votre robe, + Et d'un rouge cordon relevés avec goût, + Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe, + Ressortent en arrière et chargent votre cou. + Je reviens du pays dont c'est là la coiffure; + Je reviens de Kersaint et Tremeané. + Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:-- + Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas deviné? + + + + +V + + +Un fragment de la jolie pièce intitulée _Nos Buissons_ montrera avec +quelles fraîches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a écrit le volume +de poésies qu'il a si justement appelées _Fleurs de Vendée_. + + Voici la saison chérie: + L'épine noire est fleurie, + Saluez le gai printemps! + + L'aubépine s'est couverte + D'une robe blanche et verte + Qui fait le vent embaumé, + Comme la déesse antique + Dont la robe balsamique + Laisse un souffle parfumé. + + Que ton destin s'accomplisse, + Fleur de la ronce, calice + D'où sort ce fruit savoureux, + La mûre, la noire perle, + Pour qui l'enfant et le merle + Ont des regards amoureux. + + O senteurs du chèvrefeuille, + Sucs que l'abeille recueille, + Que boivent les papillons! + O l'arome qui s'épanche + Du troëne à grappe blanche, + Ce lilas de nos vallons! + + Le liseron court, s'enlace, + Et jamais il ne se lasse + De grimper, de festonner! + A voir sa cloche argentine, + Lorsque le zéphyr l'incline, + On pense: elle va sonner! + + Le sureau dresse sa tige, + La demoiselle y voltige, + Sachant que son miel est doux; + Le lézard vert dans la haie, + Au moindre bruit qui l'effraye, + Se glisse à travers les houx. + + L'araignée industrieuse + Tend sa toile captieuse + Entre deux brins d'églantier; + Plus fine que la dentelle, + D'un sylphe on dirait une aile + Dont il perdit la moitié. + + Et plus bas maintes fleurettes + Découpent leurs collerettes + D'azur et d'argent et d'or: + --La primevère hâtive, + La violette craintive + Qui dérobe son trésor, + + La véronique céleste, + Et la bruyère modeste, + Au calice délié; + Le myosotis qu'on donne + A l'ami qu'on abandonne, + Pour n'en pas être oublié! + + * * * * * + + + + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + + PRÉFACE + + I. Foi et poésie des Bretons + II. Foi et poésie des Bretons (suite) + III. Les pierres + IV. Quiberon + V. Les Rochers--Combourg + VI. Saint-Ilan + VII. La mer + VIII. Saint-Florent + IX. Les vieilles villes--Les vieilles maisons + X. Saint-Nazaire + XI. Les lutteurs + XII. Les monuments + XIII. Quériolet + XIV. Du mouvement intellectuel en Bretagne + XV. Paysages + + + APPENDICE + + + + + + +End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. *** + +***** This file should be named 10680-8.txt or 10680-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/8/10680/ + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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Paysages et Récits, by Eugène Loudun. + </title> + <style type="text/css"> + + * { font-family: Helvetica;} + P { text-indent: 1em; + margin-top: .75em; + font-size: 14pt; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { text-align: center; } + HR { width: 33%; } + BLOCKQUOTE { font-size: 13pt; margin-left: 3em; } + A { color: #333333} + .noteref { font-size: 13pt; } + .poem .stanza { margin: 1em 0em; } + .poem P { padding-left: 3em; + margin: 0px; + text-indent: -3em; } + .poem P.i2 { margin-left: 2em; } + .poem P.i4 { margin-left: 4em; } + .liste { margin-left: 2em; } + + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Bretagne. Paysages et Recits. + +Author: Eugene Loudun + +Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. *** + + + + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + +<p><br> +LA<br> +BRETAGNE<br> +<br> +PAYSAGES ET RÉCITS<br> +<br> +<br> +PAR<br> +<br> +EUGÈNE LOUDUN<br> +<br> +<br> +<br> +</p> +<blockquote>La Bretagne, le pays des bons prêtres,<br> +des bons soldats et des bons serviteurs.</blockquote><br> +<p> +<br> +1861<br> +</p> + +<br> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<a name="PREFACE"></a><h2>PRÉFACE</h2> +<br> + +<p>A une époque où les nations européennes se +transforment si rapidement et tendent à une unité +qui leur imprimera une physionomie uniforme, +c'est un spectacle digne d'intérêt que celui d'un +peuple qui a gardé son caractère propre, et, au +milieu d'un changement général, est demeuré le +même. C'est le spectacle que présente la Bretagne.</p> + +<p>Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible +au mouvement qui emporte le reste du +monde ; depuis près d'un siècle déjà , elle a subi +de nombreuses altérations. Des cinq départements +bretons, le Finistère presque seul a conservé intacts +ses costumes et sa langue ; il est le plus éloigné, +le bout de la terre, comme le dit son nom ; +le progrès moderne ne l'a pas encore atteint. +Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, +le Morbihan même, le pays du combat des Trente, +des pèlerinages et des chouans, les hommes presque +tous ont quitté la braie celtique pour le pantalon +des villes ; il n'y a plus que les femmes qui +portent encore l'antique costume et la coiffure pittoresque. +C'est que la femme, gardienne du foyer, +est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens +usages et les traditions de la famille ; dans +le costume elle met du sentiment ; le quitter, c'est +rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux +quand toutes les femmes d'un pays ne tiennent +plus à leur costume, ce pays ne mérite plus de +nom particulier, il en change.</p> + +<p>La langue s'est un peu mieux maintenue ; on +la parle encore dans les bourgs et les villages ; +c'est en breton que se fait le prône le dimanche, +en breton l'allocution du recteur aux mariés. +Déjà aussi, pourtant, la vieille langue se perd : le +bourgeois des villes ne la comprend plus ; le paysan +parle le breton et entend le français ; ses rapports +journaliers avec l'étranger lui ont appris la valeur +de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en va un de ces +vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, +et il n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, +ce temps où deux troupes de Bretons ennemis, de +la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient +tout à coup sur le champ de bataille, entendant +résonner des deux côtés les mots de la même langue, +et se reconnaissaient et s'embrassaient ; frères +de la même race, issus de la même terre<span class="noteref">[1]</span>. Dans +les cimetières qui ceignent toutes les églises de +campagne, on ne voit plus que rarement sur les +tombes nouvelles une inscription en langue bretonne ; +elle disparaît aussi, cette coutume nationale +qui distinguait le paysan breton jusque dans la +mort, qui l'isolait des étrangers indifférents et réservait +pour ses enfants seuls la connaissance de +sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique +langage sera devenu le domaine des savants et +l'occupation des académies, et, déjà , comme cédant +à un fatal pressentiment, un pieux et noble +fils de l'Armorique s'est empressé de recueillir les +poésies de ses bardes<span class="noteref">[2]</span>, chants mélancoliques de +prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne +sera plus comprise de leur postérité muette.</p> + +<blockquote>[Note 1 : C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où se +rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons du +pays de Galles.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : <i>Chants bretons</i>, publiés par M. H. de la Villemarqué.]</blockquote> + +<p>Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs +de ce vieux peuple, et le chemin de fer +qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme +une flèche au cÅ“ur de l'Armorique, consommera +le changement : il ne faut pas s'en étonner ; les +costumes, les villes, la langue, les institutions, formes +variables, peuvent être ou ne pas être ; mais +ce qui n'a pas changé en Bretagne, c'est ce qu'il y +a de plus intime dans un peuple, la religion, et +la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages +comme les Turcs, dit Chateaubriand, n'étaient +attentifs qu'à mes armes et à ma religion ; les armes, +qui protègent le corps de l'homme, la religion +qui est son âme même. C'est à ce point de vue que +la Bretagne a été peinte dans ce livre ; la Bretagne +est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est +encore la Bretagne.</p> + + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<h2>LA BRETAGNE</h2> + + + +<br><br><br><br> +<a name="I"></a><br> +<h2>I</h2> +<h2>Foi et poésie des Bretons.</h2> +<h3>Le Grand-Bé. — Les croix. — Les églises. — Les clochers.</h3> +<br><br> + +<p>La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers +sur lesquels on a construit des forts qui protégent la +ville de leurs feux croisés ; le Grand-Bé est un de ces +îlots ; naguère il était armé de canons ; aujourd'hui, le +fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de +son cap, de loin on aperçoit une croix se dessinant sur +l'azur du ciel. Cette croix attire tous les regards, et +c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à +découvert la grève de sable et de granit, que tendent +les pas des voyageurs.</p> + +<p>Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint +un plateau nu, aride, où quelques moutons trouvent à +peine à brouter une herbe rare ; on tourne à travers +un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, +tout à coup on se trouve devant une pierre et une croix +de granit. C'est le tombeau de Chateaubriand.</p> + +<p>Il n'est pas de plus poétique tombeau : adossé au +vieux monde, il regarde le nouveau ; il a sous lui l'immense +mer, et les vaisseaux passent à ses pieds ; point +de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que +le bruit de la mer incessamment remuante, qui, dans +les tempêtes, couvre cette pierre nue de l'écume de ses +flots.</p> + +<p>Là , il avait choisi sa dernière place, là , les discours +s'échangent : on se demande quelle pensée l'inspira +quand il déclara ne vouloir même pas que son nom fût +inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité, +ceux-là d'orgueil ; il y a, ce me semble, l'un et +l'autre, et cette humilité et cet orgueil ont une même +source, un grand désenchantement. Cet homme qui +avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues ; +ce voyageur qui avait parcouru l'univers, visité +l'Orient, berceau de l'ancien monde, et les déserts de +l'Amérique où naît le monde nouveau ; ce poëte qui +pouvait compter les cycles de sa vie par les révolutions, +était envahi, à la fin de ses jours, par une tristesse +sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait préludé +par des Considérations sur les révolutions, il se complut, +en ses dernières années, à écrire la Vie du réformateur +de la Trappe ; le silence et la solitude du cloître étaient +en harmonie avec la tristesse de son âme. Après avoir +été chargé des plus importantes missions, avoir rempli +les plus hauts emplois, vu à l'Å“uvre les hommes les +plus habiles et les plus puissants, une fois retiré du +cercle tournoyant du monde, il avait été pénétré d'une +accablante vérité : combien peu vaut l'homme, combien +peu il fait, combien moins encore il réussit en ce +qu'il tente. Ce qui cause la joie, l'orgueil, l'enivrement +du monde, le faisait sourire ; il avait pour tous les +hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait +pas lui-même ; il savait, selon le mot d'un ancien, +qu'il y a peu de différence d'un homme à un autre +homme<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Thucydide.]</blockquote> + +<p>Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau +d'inscription, pas de nom : qu'importe qui lira son +nom ! les hommes sont petits, et il est l'un d'eux ! — Mais, +par orgueil aussi, il veut une pierre nue : cette +pierre, elle sera visitée des voyageurs de toutes contrées ; +ils viendront la regarder, et diront : <i>Chateaubriand</i> ! +Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux +qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions +lointaines ; il prétend obliger les hommes à savoir qui +il est.</p> + +<p>Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine ! en lui +s'unissent les sentiments les plus contraires, le désenchantement +de la gloire, et la croyance en l'immortalité +d'un nom ; le dédain du scepticisme, et la soif des applaudissements ; +une impression d'humilité de chrétien, +et un instinct de souverain orgueil.</p> + +<p>La vérité, pourtant, est là : cette croix, signe de +l'éternité sur cette pierre marque de la mort, est l'immuable +témoignage de l'inanité de l'orgueil humain. +Mais elle a aussi une autre signification : Chateaubriand +ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que +Lamennais, son compatriote, ordonna qu'elle ne fût +pas plantée sur le sien, tous deux obéissant à la même +préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La +croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, +est le symbole du génie de sa patrie, de la catholique +Bretagne.</p> + +<p>La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle +s'allie à une poésie propre au génie breton : les objets +matériels parlent en ce pays, les pierres s'animent, les +campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme +conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, +personne ne s'y peut tromper : dès que l'on entre en +Bretagne, la physionomie du pays change, et le signe +de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous +les carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les +époques ; depuis le XIIe siècle jusqu'au XIXe ; il y en a +de toutes les formes ; là , simples croix de granit exhaussées +de quelques marches ; ici, croix portant sur +leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, +sculptures grossières, mais toujours empreintes d'un +sentiment sincère. La sainte Vierge, les Bretons ne +comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent +sa douleur, ils la partagent, ils l'expriment avec une +énergique vérité. Voyez ce tableau de la Vierge tenant +son fils mort sur ses genoux, dans l'église de Saint-Michel, +à Quimperlé ; c'est une peinture primitive, par +une main inhabile qui ignorait les ressources de l'art ; +le dessin en est incorrect ; mais quelle expression +de douleur ! Le peintre voulait rendre la vive souffrance +de la mère : la bouche est tordue, les yeux sont fixes, +la prunelle est presque seule indiquée ; cette fixité du +regard est saisissante, elle vous arrête, on reste là à +regarder, on oublie que c'est une représentation, on +voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur, +ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, +et pourtant vivante.</p> + +<p>A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue +de la Vierge, conçue au contraire dans un sentiment +délicat et tendre : elle a cette attitude penchée, cette +tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à +soi le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis +nombreux, le manteau l'enveloppe avec une grâce harmonieuse ; +car ce n'est plus la Vierge de douleur, c'est +la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre +ses bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, +Notre-Dame de <i>Bot scao</i>, la Vierge de Bonne-Nouvelle.</p> + +<p>On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des +marins bretons particulièrement. A Brest, on cherche +en vain un musée de tableaux : Brest n'est pas une +ville d'art ; on y respire comme un souffle de guerre ; +le port rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses +canons, ses boulets, ses ancres gigantesques, les forts +dressés sur les rochers, le mouvement animé des rues +où vont et viennent des soldats de toutes armes, des +matelots arrivant de tous les points du monde, tout a +le caractère précis, positif et puissant de la réalité du +moment : l'homme a enfoncé dans le roc les pieds de +granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement +fixé.</p> + +<p>Mais, montez un des escaliers qui mènent de la +ville basse à la ville haute, et, sous une voûte, vous +trouverez quatre tableaux appendus à la muraille ; c'est +là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à +la sainte Vierge : le départ du navire ; les femmes et +les enfants sur la grève, à genoux, pendant la tempête ; +le vaisseau ballotté par les orages, et les bras des matelots +tendus vers le ciel ; et, au retour, les marins +sauvés s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle +de Notre-Dame. Et, au-dessous, des légendes +touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie ou +rend grâces : <i>Sainte Vierge, secourez-nous ! — Sainte +Vierge, secourez ceux qui sont en mer</i> ! Voilà l'homme +avec sa faiblesse, son aspiration et son espérance, +l'homme vrai : le reste n'était qu'apparence.</p> + +<p>Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de +tous les prétextes pour témoigner de leur foi : à Saint-Aubin +d'Aubigné, entre Rennes et Saint-Malo, vous +longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans +une épine, une croix qui verdit au printemps, parmi +les églantines et les roses<span class="noteref">[1]</span>. Vous revenez de visiter +la lande de Carnac, cette lande pâle et désolée où les +pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue, +sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis +vingt siècles leur impénétrable secret ; quelle est cette +croix qui s'élève sur une éminence ? C'est une croix +qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la +croix sur un autel druidique, en avant de cette armée +de pierres qui marquent peut-être le cimetière d'un +grand peuple.</p> + +<blockquote>[Note 1 : On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé en +forme de croix.]</blockquote> + +<p>Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, +une source jaillit et s'écoule entre les rochers, à la fois +fontaine et lavoir : sur les pierres amoncelées, une niche +dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée +de fleurs : alentour, les liserons des champs, les pervenches +et les églantiers ont poussé dans la mousse et +les herbes, et enlacent la rustique chapelle de leurs +festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à -vis, +s'étendent les champs d'ajoncs verts ; par-dessus +leurs longues tiges raides apparaissent les murs à +demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit, ouverte +au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on +aperçoit la mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont +on entend la rumeur prolongée, incessante, qui emplit +les champs et les airs.</p> + +<p>Dans ce pays catholique par excellence, toutes les +églises sont remarquables : il n'est si petit village dont +l'église n'ait quelque partie intéressante, ou une de ces +chaires extérieures, devenues si rares, et que l'on voit +encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, +et d'où le prêtre, dans les temps de mission, en +certaines circonstances extraordinaires, parlait aux +peuples assemblés sur la place ; ou une voûte entièrement +peinte, comme à Carnac et à Kernascleden ; ou +des médaillons de pierre et de bois encadrant l'autel +de naïves sculptures dorées, à Roscoff, à Crozon, etc. ; +ou un tabernacle composé comme un monument architectural, +une sorte de palais en miniature avec ses +corps de logis, ses pavillons, ses colonnes, ses dômes, +ses galeries, ses statues (à Rosporden) ; un confessionnal +antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin) ; +un baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à +Landivisiau) ; ou bien quelque objet particulier, tel que +cet ornement bizarre qui n'existe plus que dans une +seule église, la <i>roue de bonne fortune</i>, de Notre-Dame +de Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une +grande roue suspendue à la voûte de l'église et tout +entourée de clochettes ; aux jours de fêtes solennelles, +pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la +roue, et toutes ces clochettes agitées forment un +bruyant carillon qui règle la marche de la procession, +et accompagne de son timbre argentin et joyeux la +voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la +sainte Vierge. Ou bien, enfin, c'est un de ces troncs, +grossiers piliers équarris, ais de chêne bardés de +larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, +à côté du catafalque de bois noir semé de larmes +blanches ; le tronc et le cercueil, qui rendent sensibles +à tous les yeux à la fois la fragilité de la +vie, et le principe chrétien par excellence, la charité.</p> + +<p>Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'Å“uvre, +les cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, +par exemple, dont les arcades sont si sveltes et si finement +découpées ; ou les bas-reliefs intérieurs du portail +de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre +sculptée avec cette délicatesse et cette richesse d'invention, +qualités charmantes de la jeunesse, qui furent +celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les églises, +près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue +peinte du saint de la paroisse, un de ces saints bretons +que l'on ne trouve pas ailleurs : saint Cornély, saint +Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout. Saint +Yves a le privilége d'être représenté dans presque +toutes les églises, même celles dont il n'est pas le patron ; +le souvenir de ce grand homme de bien, de ce +savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté vivant +dans le cÅ“ur des Bretons. Partout vous le voyez en +robe de juge, la toque sur la tête, entre deux plaideurs, +le seigneur richement vêtu, en habit de velours rouge, +tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie et +l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous +aux coudes et aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. +Le grand seigneur, l'air fier, suffisant, le chapeau +sur la tête, présente au saint une bourse d'or ; le paysan, +le regard et l'attitude timides, la tête basse, le +bonnet à la main, attend humblement la sentence. Il +n'a rien à donner, mais la justice ne lui fera pas défaut. +Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire, +et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui +donne gain de cause. C'est toute l'histoire du moyen +âge, les trois ordres vis-à -vis l'un de l'autre : l'Église +protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le +puissant.</p> + +<p>Quant aux monuments proprement dits, nulle part +on ne rencontre davantage de ces belles églises du +moyen âge, témoignage de la piété, de la science et du +goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, +du meilleur temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante +par sa masse, sa grandeur, la noble simplicité +de ses ornements, l'harmonie de ses proportions ; le +granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à +l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait +bâties de fer ; là , Tréguier et ses boiseries exquises, +bancs, autels, stalles, lutrin en chêne noir et brillant, +découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable +variété ; pas un balustre qui se ressemble ; il y a de +quoi fournir des modèles à tous les sculpteurs de notre +temps ; plus loin, Saint-Pol de Léon et sa flèche de +granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre, inébranlable, +ceinte de galeries à jour comme de gracieuses +couronnes, élançant au ciel ses clochetons aux pointes +aiguës, toute découpée, aérienne, un des joyaux de +la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un légitime +orgueil ; et le Folgoat, un petit village inconnu, au +nord de Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il +faut se détourner de toute route pour le trouver ; mais +dans ce pauvre village, deux princes bretons, le duc +Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église +royale, y accumulant tout ce que l'art gothique en sa +floraison la plus riche, uni aux caprices les plus ingénieux +de la Renaissance, a imaginé de plus délicat et +de plus éclatant : portraits sculptés, statues d'un beau +style, où déjà se reflète l'antiquité, chÅ“ur ogival tout +ciselé, et un jubé (on sait combien sont devenus rares +ces gracieux et originaux monuments du catholicisme), +un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont +taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. +Le marteau de la Révolution n'a détaché +que des fragments insignifiants de ces belles pierres +si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles +passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le +temps.</p> + +<p>Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, +les clochers à pans coupés de la Renaissance, de la +Roche-Maurice-lès-Landerneau, de Landivisiau, de Ploaré, +de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et légers +clochetons et ornés de balustrades à deux étages, +comme les minarets de l'Orient ; les flèches élevées le +long des côtes, celle de Tréguier, par exemple, percée +à jour pour laisser passer les grands vents de la mer, +constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de +croisillons, d'étoiles, comme un chapeau de magicien. +Puis, les bénitiers exprimant toujours le caractère de +l'époque : à Dinan, dans une église du XIIe siècle, une +cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de +toutes pièces supportent de leurs larges gantelets de +fer ; car le XIIe siècle est le temps des croisades, de la +chevalerie au service du Christ<span class="noteref">[1]</span>. Dans une église +du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante +petite colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine +guirlande de pampres, et au-dessus, un ange qui ploie +ses ailes comme s'il descendait du ciel et se venait +poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, +et inspirés par un sentiment plus chrétien encore, les +bénitiers extérieurs, si communs dans toute la Bretagne, +et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, +à Morlaix, à Quimperlé ; le bénitier intérieur n'est qu'un +accessoire ; le bénitier extérieur, isolé en avant de la +porte, a une signification plus précise : il dit où l'on va +entrer, il sollicite un premier mouvement de l'âme : le +chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, +son cÅ“ur se recueille et se prépare. Les architectes +bretons ont bien compris cette grave pensée de +la religion : les bénitiers extérieurs sont de véritables +monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré +d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées +de leurs ailes ; le dais élancé, ciselé, d'où pendent +les pointes effilées d'une broderie de granit, et, +sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui +semble inviter le fidèle à entrer dans la maison de la +prière.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Il y a un bénitier semblable à Corseul.]</blockquote> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="II"></a><br> +<h2>II</h2> +<h2>Foi et poésie des Bretons (suite).</h2> +<h3>Saint-Thégonec. — Les cimetières. — Les calvaires. — Cast.</h3> +<br><br> + +<p>Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne +pour avoir une idée de ces Å“uvres de l'architecture +embellie par la foi : dans un petit bourg, à Saint-Thégonec, +entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle +funéraire, sculptures, crypte, calvaire, tous les types +de l'art chrétien de Bretagne, se sont comme donné +rendez-vous.</p> + +<p>Les cimetières bretons se ressemblent tous ; presque +partout ils entourent l'église ; ceints d'un petit mur +bas, souvent ils n'ont pas même de portes ; une grille +de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire +aux bestiaux l'accès de la demeure des morts<span class="noteref">[1]</span>. +Une croix, un calvaire où sont représentées des scènes +de la Passion, quelquefois la statue agenouillée d'un +pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus +à ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls +monuments de ces cimetières des villages bretons ; les +tombes sont marquées par de petits tas de terre, serrés +l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre +recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la +pierre, on a creusé comme une petite coupe où s'amasse +l'eau du ciel, et dont la mère, le fils, l'ami, +aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et +prier pour celui qui est couché dans la terre<span class="noteref">[2]</span>. Ces +cimetières, placés au milieu des bourgs et des villages, +ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années +pour que ces champs de la mort soient comblés des +corps des générations éteintes ; les morts bientôt sont +exhumés pour faire place aux nouveaux venus : dans +quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir +déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la +façade de l'église, les pierres des tombes, pierres debout +qui ne recouvrent plus aucun corps, froids témoignages +d'un souvenir qui de jour en jour va s'effaçant. +Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté +de l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli +les os des morts exhumés : si l'on jette un regard à +travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur ce charnier +sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, +entassés et mêlés comme des brins de paille ; ce sont +les hommes qui ont marché sur terre, solitaires et +délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.</p> + +<blockquote>[Note 1 : A Goueznou, à Plabennec, etc.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans les +pierres sépulcrales des musulmans ; mais cette eau ne sert qu'à désaltérer +les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la tombe.]</blockquote> + +<p>Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux +ou plus tendre a voulu du moins conserver intacte +une partie de ces corps arrachés à la terre. +Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle +inattendu : à toutes les saillies du bâtiment, sous +les porches, sur la corniche antérieure, sont alignées, +accrochées, suspendues l'une à l'autre, une multitude +de petites boites comme un chapelet ; ces petites boîtes, +surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment +le crâne des ancêtres, la tête, ou, selon le mot +expressif de la vieille langue, le <i>chef</i>, ce qu'il y a de +plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une +inscription indique la date et le nom :</p> + +<p><i>Ci gît le chef de</i>...</p> + +<p>On le voit par une petite ouverture en forme de cÅ“ur, +autre symbole touchant. Ce sont les archives funèbres +des familles, non renfermées dans la maison où l'habitude +les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église, +devant lesquelles les générations nouvelles passent et +se découvrent, le dimanche en venant prier<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à têtes, +mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous les os, et +qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme des ballots.]</blockquote> + +<p>Çà et là , sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques +crânes de morts qui n'ont pas eu de famille et à +qui l'on n'a pas donné de cercueil, verdis, les yeux +pleins de gravier, à travers lesquels pointent des +brins d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là +appuyé peut-être sur celui qui fut son ennemi +en ce monde.</p> + +<p>Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils +suspendus, on entre dans l'église, et cette église est +comme un résumé de toutes les églises bretonnes : +tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, +chaire en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'Å“uvre +de la fin de la Renaissance, une des plus belles chaires +de Bretagne ; tableaux en bois, à fermoirs peints, pyramide +de patriarches, de rois et de prophètes de l'Ancien +Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à +la sainte Vierge ; voûte d'or et d'azur au fond tout +étincelant ; le chÅ“ur, l'autel et les chapelles latérales, +chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges, +fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, +un ruissellement d'or, de verdure, de rouge +éclatant et d'azur.</p> + +<p>De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, +sur le côté, se détache haute et nue ; pas de sculptures, +pas d'ornement ; les pierres suintent l'humidité ; les +assises qui ont pris une teinte noire, séparées par un +ciment blanc, ont un aspect lugubre ; c'est comme un +grand voile de deuil tendu dans un coin ; et, en effet, +c'est la porte des morts. Vous l'ouvrez, et vous vous +arrêtez ébloui : c'est là le cimetière, et, dans le cimetière, +devant vous, à droite, à gauche, une réunion +inattendue de monuments : sous le porche où +vous êtes, des deux côtés, les statues alignées des +douze Apôtres ; en face, une large porte à trois arcs, +d'un style imposant, la porte du cimetière, et l'on +dirait d'une arche triomphale, comme si ces Bretons +avaient voulu marquer que celui qui passe sous cette +porte, couché dans le cercueil, entre non dans la +terre, mais dans la vie éternelle, le séjour de la joie et +de la gloire ; à droite, une chapelle funéraire, du même +temps que le Louvre de Henri IV, décorée, sculptée +du bas en haut, comme une châsse immense taillée en +granit ; enfin, à gauche, monument capital entre tous +ces monuments, le Calvaire, un de ces calvaires compliqués, +tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un +peuple de statues, quatre-vingts ou cent personnages +en pierre, dans les attitudes les plus naturelles et les +plus naïves, disciples, prophètes, saintes femmes, larrons +sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, +dominant toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, +à plusieurs étages, croix sur croix, aux branches chargées +de statues, la Vierge, saint Jean, les gardes, et, +tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde +et les yeux au ciel ; et les anges, suspendus dans les +airs, recueillant dans des coupes le sang précieux de +ses mains<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si remarquables +du reste par leur belle église, sont plus compliqués et plus grands, +mais non d'un effet plus saisissant.]</blockquote> + +<p>Et ce n'est pas tout : entrez dans la crypte de la chapelle +funéraire ; et là , vous vous trouverez en face d'un +autre chef-d'Å“uvre, l'ensevelissement du Christ, exécuté +dans des proportions colossales, cette scène qui +a inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces +statues sont peintes, et ici la peinture, au lieu de diminuer +l'impression, la complète, en donnant à ces +personnages si vivement émus l'apparence même de +la vie : vous les entendez crier, vous voyez leurs larmes +sur leurs visages pâlis ; la Vierge, les lèvres pressées +sur les pieds livides de son divin Fils, la Madeleine +bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des +pleurs qui inondent son visage : vous devenez acteur +en cette scène passionnée, vous êtes saisi, pour ainsi +dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances vous +frappe au cÅ“ur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de +l'âme, vous êtes étonné de sentir des larmes qui coulent +de vos yeux.</p> + +<p>Et quand on songe que ces Å“uvres d'art religieuses +sont répandues avec la même profusion dans toute la +Bretagne ; que, dans les bourgs les plus éloignés de +toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les +montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, +qui n'est qu'un petit village voisin du Faouet, +moins même qu'un village, un misérable hameau de +cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, +près de Quimperlé ; modeste manoir qui mérite à peine, +le nom de château, on rencontre des jubés de bois +sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de personnages, +et dont s'enorgueilliraient les plus riches +églises, Å“uvres admirables qui reproduisent avec une +abondance infinie l'histoire, les prodiges et les mystères +de la religion, et conservent chez le peuple et +raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut +s'empêcher de se demander : Quelle est donc la cause +de cette multitude d'ouvrages d'art qui ont surgi sur +toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux +auteurs de ces Å“uvres tant de qualités si rares : fécondité +d'invention, vérité du geste, expression de la physionomie, +sentiment vrai et profond de ces scènes +divines ? Dans tous ces monuments du moyen âge, +c'est la même vérité, la même puissance d'imagination ; +jamais l'artiste ne se répète, il ne se lasse pas, il +ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui +a une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un +motif que le temps de l'exprimer avec une vivacité +rapide, et passe à un autre et vous entraîne dans sa +course inspirée.</p> + +<p>Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création : +cette société, comme un homme qui est parvenu +à sa maturité, avait accompli tous les travaux nécessaires +au but qu'elle devait atteindre. Les premiers +siècles l'avaient préparée, elle s'était dégagée des +langes de l'antiquité, sa langue était faite, ses idées +religieuses arrêtées ; la république chrétienne est logiquement +constituée, elle a son unité. Ce peuple, +alors, est dans la complète possession de sa force ; il +ne lutte pas pour créer ; il n'est pas tiré en sens divers +par plusieurs penchants contraires ; il n'est pas emporté +par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne +dirige pas, mais qui vous pousse, qui naît du désordre +des idées et que notre temps a justement appelé d'un +nom nouveau, la <i>fantaisie</i>. Les âges précédents ont +cherché, amassé, rapproché ; tous les matériaux sont +prêts sous sa main ; il n'a plus qu'à les prendre : c'est +le génie même de l'époque qui, libre et aisé, produit +et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, +n'a qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. +Alors l'imagination partout éclate, vive et colorée ; un +même esprit, dans les monuments d'art comme dans +la littérature, crée les ornements variés des églises, +invente les fabliaux et les contes, trouve à chaque +instant des images nouvelles pour représenter les opinions, +les idées et les mÅ“urs ; et cette imagination, +loin de se fatiguer, féconde ; car ce n'est pas une production +factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle +d'un arbre en son printemps, toute une suite +de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et voilà +pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces Å“uvres, +sont inconnus. Ces Å“uvres ne sont pas d'eux, elles sont +du peuple entier ; ce n'est pas leur pensée qu'ils ont +rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de +leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été +élevés et ont vécu, qui a pénétré tout leur être, et est +devenue comme une partie même de leur âme. Ainsi, +ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments +de l'art sont, non la marque de leur talent et +de leur passage sur terre, mais le témoignage de leur +piété et de leur foi, de la piété et de la foi de tout un +peuple.</p> + +<p>La même foi des anciens jours persiste encore dans +la Bretagne : si l'on en doutait, que signifient ces signes +multipliés d'une piété qui ne s'affaiblit pas, ces +écharpes de cachemire, dons des femmes de l'aristocratie, +qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, +et ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de +béquilles appendues au Folgoat par les infirmes guéris ? +et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui, +chaque année, viennent, comme une armée, entourer +de leurs longues lignes aux cent replis l'église de +Sainte-Anne d'Auray ? et ces tableaux miraculeux qui +tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, +trop petite pour ce musée chrétien incessamment renouvelé ? +A chaque pas s'élèvent des chapelles et des +églises neuves : à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs +à la fois ; Lorient, ville toute peuplée de marins +et de soldats, vient d'élever à ses portes une église +dans le goût du XIVe siècle ; Vitré donne à son église +un clocher neuf et une chaire sculptée ; les petits villages +dressent, dans leur cimetière, des calvaires à +personnages comme au moyen âge ; le calvaire de +Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856 ; +Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo ; +Quimper lance dans les airs deux flèches hardies +sur les tours de sa cathédrale ; la chapelle de +Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute +blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes +de sa colonie pieuse ; Nantes, en même temps qu'elle +bâtit plusieurs églises nouvelles, achève son immense +cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel +tous les siècles ont mis la main, et construit cette église +Saint-Nicolas, reproduction presque parfaite de l'art +religieux au temps de saint Louis, Å“uvre digne des +plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à accomplir +en moins de dix ans le zèle de son pasteur et +la piété de ses enfants, avec le produit de leurs aumônes +et de leurs dons. Il y a quelques années, à +Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle +placée à l'extérieur de l'église : statues peintes des +douze Apôtres, autel resplendissant, voûte azurée aux +étoiles d'or, nulle dépense ne fut épargnée, nulle décoration +ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire +de la Vierge ; il s'y trouva cinquante mille personnes +le jour de l'inauguration. Ce sont là les fêtes +nationales des Bretons ; ailleurs, les peuples se pressent +au passage des princes ou aux anniversaires de +révolutions qui se succèdent ; eux accourent de toutes +les parties de la Bretagne pour assister au couronnement +de la Reine du ciel.</p> + +<p>Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité +dans le maintien de ces hommes et de ces femmes +agenouillés sur le pavé des églises ! Ce n'est qu'à la +Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de +l'être humain dans une pensée qui le remplit : il semble +que toutes les fonctions de leur vie soient anéanties ; +immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette +contemplation absolue où l'on se représente les saints, +envahis par un sentiment de vénération, de soumission +et d'humilité, où l'homme disparaît et où il ne +reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif +que tous les monuments ; ces actes journaliers d'une +dévotion toujours égale montrent l'état habituel de +l'âme.</p> + +<p>Traversez, un jour de marché, la place de quelque +ville ou bourg du Finistère : l'aspect en est varié et +animé ; ce marché, c'est une file de petites voitures, et +sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de marchandises, +des rubans de velours et des boucles pour +les chapeaux d'hommes, des ornements de laine tressés +sur des roseaux pour les chaussures des femmes, des +épingles bariolées, à dessins enroulés avec des perles +de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes +microscopiques, de petits instruments pour allumer +la pipe, etc. Sous les tentes de ces petits magasins +roulants, une foule d'hommes et de femmes, les +femmes avec leurs coiffures de diverses formes, leurs +grands fichus blancs arrondis sur le dos et finissant +en deux pointes sur la poitrine ; les hommes avec leurs +braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées +sur les hanches, de manière à laisser passer la +chemise entre la braie et la veste, le chapeau aux +grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent +relevés dessous et le bâton à la main, ne se pressant +pas, marchant à pas comptés, faisant leurs marchés +sans hâte. Mais voilà midi : de la haute tour du clocher +de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi ; +les douze coups lentement résonnent ; aussitôt, à ce +dernier coup, tout mouvement cesse, tout le monde +s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la +place ; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent +leurs grands chapeaux, leurs longs cheveux tombent +sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux, se +signent et murmurent à voix basse l'<i>Angelus</i>. L'étranger, +au milieu de cette foule prosternée, s'étonne lui-même +de rester debout, et s'incline comme involontairement. +Puis la prière de la Vierge finie, ils se +relèvent, le mouvement recommence, et l'on entend +sur la place ce bruit sourd qui ressemble au murmure +de la mer éloignée.</p> + +<p>Il me semble les voir encore dans l'église de Cast +(Finistère). C'était un dimanche, à l'heure des vêpres ; +la cloche sonnait dans le clocher à jour, et, sur la +route, devant l'église, était amassée une grande foule, +hommes et femmes, causant par groupes, doucement +et sans bruit. La cloche cessa de sonner ; les groupes +se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un +côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant +vers l'église. Les femmes entrèrent les premières ; en +un moment, la nef en fut remplie ; au milieu, les jeunes +filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc, mais +toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, +des rubans d'or serrant le bras, des ceintures +d'argent et d'or ceignant la taille et retombant en +quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le +cÅ“ur d'or et la croix sur la poitrine ; dans les contre-allées, +les femmes et les mères, en costume plus +varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus et +jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin +brun, des jupes rouges, des bas à coins brodés +d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé, la tête inclinée, +le chapelet entre les mains, dans un silence +recueilli.</p> + +<p>Puis, quand les femmes furent placées, une autre +porte s'ouvrit par un côté de l'église, c'était le tour +des hommes ; ils entrèrent, à la file, d'un pas grave +et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. +Autant les femmes, dans leur costume bariolé, étaient +scintillantes de vives couleurs, autant celui des hommes +était simple et sévère, ce qui saisissait l'attention, +ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, +leurs longues vestes brunes, seulement bordées +d'un galon rouge, leurs larges braies bouffantes ; c'était +leur tête carrée, les longs traits de leur physionomie, +ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs +fronts comme une toison épaisse, et descendant en +longues nappes sur leurs épaules et sur leur dos jusqu'au +milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits, +portaient le même costume, tous leurs longs cheveux +noirs qui, à l'air, prennent une teinte d'un roux sombre, +et sous ces longs cheveux tombant sur les sourcils +épais, leurs yeux avaient une expression énergique et +je ne sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce +n'étaient point des hommes de notre pays et de notre +temps ; ces visages graves et immobiles, les regards +brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour +pénétrer sa pensée, ces chevelures incultes qui chargent +leurs gosses têtes comme des crinières de bêtes +fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part ; on pensait +à ces tribus des déserts de l'Amérique qui errent +encore sur les frontières, des races modernes, et qui, +avec leur parole brève et sentencieuse, leurs gestes +rares, leur démarche solennelle, semblent garder +le mystérieux secret des premiers jours du vieux +monde.</p> + +<p>Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant +l'autel, et s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, +entourant entièrement la grille du chÅ“ur. C'était là , +la vraie assemblée des fidèles ; les hommes, comme +une forte milice, en avant ; les femmes derrière, foule +plus humble ; tous ayant oublié tout le reste, ne vivant +plus que d'une pensée, tout à Dieu. Car Dieu n'est pas +pour ces barbares ce qu'il est pour nous ; nous, habitants +civilisés des villes, nous cherchons à expliquer +Dieu ; même à genoux dans ses temples, nous l'analysons, +nous commentons ses actes, nous doutons peut-être +s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées, +méditations stériles : pour eux Dieu est, ils le savent, +ils le croient ; il a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui +produit leurs moissons, il les a faits eux-mêmes, il les +conserve ou les reprend ; c'est l'Invisible qui peut tout, +au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce Tout-Puissant, +ils se voient bien petits, ils se prosternent et +ils adorent.</p> + +<p>La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du +cÅ“ur, entretient la vie. Le peuple breton croit et prie ; +une force est au dedans de lui, la religion, source de +sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe, +mais qu'il vit.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="III"></a><br> +<h2>III</h2> +<h2>Les pierres.</h2> +<h3>Le Morbihan. — La presqu'île de Rhuis. — Locmariaker. — Plouharnel. — Carnac.</h3> +<br><br> + +<p>Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien +costume breton ; au premier aspect, il ressemble au +reste de la France ; mais ce n'est là que la surface ; +pour les mÅ“urs, le respect des traditions, le culte de +la famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède +à nulle autre partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment +royaliste ne se montra plus vif au moment de la +révolution ; c'est dans le Morbihan que la guerre des +chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante ; +ce furent ses côtes que choisirent les émigrés +pour y débarquer et y recommencer la lutte ; c'est à +Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, +à la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, +pour tout dire en un mot, le nom du Morbihan ne se +sépare pas du nom de Cadoudal.</p> + +<p>De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se +fait le grand pèlerinage de Bretagne : sainte Anne est +la patronne de la Bretagne, comme saint Yves le patron ; +mais saint Yves n'a que le respect des peuples, +sainte Anne en a l'amour ; ils donnent à sainte Anne une +part presque égale de l'affection tendre et pour ainsi +dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le pèlerinage +de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement +des habitants du Morbihan ; durant plus de quatre +mois, des points les plus éloignés de la Bretagne, par +tous les chemins, on voit arriver des hommes, des +femmes, des enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs +champs, leurs maisons, leurs travaux, pour vénérer +en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta +le Sauveur. Et quelle piété ! quelle dévotion ! Dès que, +de loin, dans la lande où ils marchent par groupes, le +chapelet à la main, ils aperçoivent le clocher de +l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front +courbé, murmurant une prière à voix basse ; puis ils +se relèvent, s'alignent sur deux rangs, et, la tête découverte, +à pas mesurés, s'avancent vers Sainte-Anne, +où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent +l'arrivée de nouveaux pèlerins.</p> + +<p>Là , l'on rencontre alors tous les costumes, on entend +tous les dialectes de Bretagne ; le centre de la Bretagne, +ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même Quimper : c'est +ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.</p> + +<p>Le sol même a un caractère particulier : il n'y a pas +un étranger qui n'en soit frappé ; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des dolmens, des +carneillous, des tumulus ; les champs sont entourés de +quartiers de roc, débris de dolmens renversés ; dans la +lande, parmi les verts ajoncs, surgit le cône gris d'un +menhir isolé ; sur le bord du chemin est affaissée, +semblable à un grand animal pétrifié, une pierre +branlante, masse énorme, qu'un enfant, en la poussant +du doigt, met en mouvement ; partout la terre +porte les indestructibles marques de son antiquité.</p> + +<p>Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère +si déterminé. Le golfe du Morbihan, qui donne +son nom à cette partie de la Bretagne, ne communique +avec l'Océan que par une passe étroite ; s'avançant +longuement dans les terres où il découpe de profondes +anses, semé d'îles que l'on compte par centaines, qui +s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de ses flots +calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les +barques de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer +intérieure, la mer de Bretagne. Au fond, la vieille ville +de Vannes qui armait de grandes flottes pour défendre +l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de +chaque côté, s'étendant comme des bras, la longue +presqu'île de Rhuis et la langue de terre au bout de +laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui +déjà existait au siècle de César.</p> + +<p>Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent +et se sont comme donné rendez-vous les monuments +des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de Rhuis, d'abord +le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné +à l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, +mais au dehors solide et presque entier ; gris, triste et +inébranlable, il est resté debout comme une sentinelle +qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le +couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut +quelque temps Abailard ; puis, tout au bout, un haut +monticule au milieu de la campagne plate, le tumulus +de Tumiac, amas immense de couches de terres et +de pierres alternées : de son sommet, vous dominez +deux mers, le Morbihan aux côtes dentelées, et le vaste +Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois détachées de +la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment +au loin l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, +sous vos pieds, sont les chambres sépulcrales +où ont été ensevelis les chefs des peuples.</p> + +<p>Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis ; sur l'autre +rivage, relié à celui-ci par quelques pierres druidiques +jetées çà et là dans les îles du golfe, vous apercevez +tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui +de Tumiac ; les dolmens et les grottes se succèdent, +et les menhirs ne se comptent pas. Tout autour de +Locmariaker<span class="noteref">[1]</span>, dont le nom si parfaitement breton +étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments +qui attestent l'existence d'une cité puissante. +C'est parmi ces monuments que se trouvent la <i>Table de César</i> +et le <i>Grand Menhir</i>. La voilà , dans une lande, +cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, +depuis deux mille ans, n'ont pas bougé ; épaisse et +large tranche de roc qu'on dirait coupée dans une +montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la +taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux +peuples qu'ils n'ont pas cru qu'elle pût porter un autre +nom que celui de César, du géant qui les avait +vaincus.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le village du Loc consacré à Marie.] </blockquote> + +<p>Faites quelques pas encore dans la lande, à travers +les ajoncs épineux, vous êtes arrêté par une masse +immense étendue sur le sol. C'est le <i>Grand Menhir</i>, le +plus grand que l'on connaisse : de la pointe à la base, +il a soixante-quatre pieds de long ; obélisque colossal, +il s'élevait jadis dans la vaste solitude de ces champs, +au-dessus de tous les menhirs d'alentour. Depuis des +siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, +qu'en tombant il s'est brisé en quatre morceaux ; ils +sont là , à la suite l'un de l'autre, à l'endroit où ils sont +tombés ; on dirait des tronçons d'un formidable serpent +antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de +place. Comme soudés au sol, ils dureront autant que +le sol même.</p> + +<p>Trois ou quatre lieues au delà , vous rencontrez les +grottes de Plouharnel. En revenant de la presqu'île de +Quiberon, au moment où l'on jette un regard derrière +soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à +l'heure ne se verra plus, on aperçoit, dans un champ, +de grosses pierres peu élevées au-dessus du sol ; de +loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et +on est près de les dédaigner ; mais entrez dans le +champ, et le rocher qui vous semblait couché à terre, +vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un édifice enfoui +dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs +pieds pour pénétrer dans l'intérieur : alors vous avez +devant vous une allée droite, formée de larges rochers +plantés en terre, comme une muraille ; au bout +de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, +une petite chambre communiquant avec la grande et +qui en est comme le cabinet<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix et le +cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu d'années.]</blockquote> + +<p>Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez +de loin, et qui, semblables à des dalles monstrueuses, +scellent ces sépulcres vides. Trois grottes s'alignent à +côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur, +sépultures familiales où, près de la dernière demeure +des parents, avait été réservée la tombe du petit enfant.</p> + +<p>Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables +alignements : à mesure qu'on approche de Carnac, à +droite et à gauche, se dressent, dans les champs, de +hautes pierres par groupes de douze ou quinze ; l'un +de ces groupes, le plus considérable et composé des +plus gros blocs, s'appelle le <i>Camp de César</i> ; car c'est +toujours ce vainqueur que l'on rencontre en notre +France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme +Napoléon en Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière : +l'homme ne créant pas, ce sont les destructeurs +d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations +et dont elles consacrent le nom.</p> + +<p>Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes +d'une armée. Bientôt on se trouve au milieu de +l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas +cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là , +comme en toutes les recherches de sa vie, l'homme, +au milieu des choses où il aspirait, les possédant et +les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est +qu'elles soient si peu ; dans les montagnes, touchant +les pics que coupent en deux les nuages, il se demande +si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même ici : +entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur +énormité et leur multitude. Mais si, du haut d'un de +ces blocs couchés à terre comme un monstrueux animal +des premiers temps du monde, vous regardez devant +vous, vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, +immobiles et muettes, les longues rangées de pierres +levées sans nombre.</p> + +<p>Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, +également séparées l'une de l'autre comme si +le commandement d'un général eût écarté largement +les rangs pour en passer la revue ; dans ces rangs, +chaque soldat est un roc roide, le pied profondément +enfoui dans le sol, les plus petits au bas des files +comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête ; +l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté +de ces colosses, atteint à peine leurs genoux. Pas une +marque d'ailleurs, pas une inscription ; blocs informes, +recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils +semblent refléter les images mornes d'un éternel ciel +de décembre.</p> + +<p>La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à +l'entour déserte et silencieuse. Ici, savants et ignorants +admirent et interrogent. Qui a fait cela ? comment l'a-t-on +fait ? dans quel but l'a-t-on fait ? Nul ne le sait, nul +ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable +de son passage, a amassé, apporté ici ces +lourdes masses et les a dressées vers le ciel, comme +les bras pétrifiés de géants ensevelis ? Celtes ? Gaulois ? +Kymris ? Nul ne répond : un peuple nombreux a été, +on ignore même son nom ! Ce peuple connaissait-il +les secrets d'une mécanique puissante pour avoir +soulevé ces rochers grands comme les assises de +Balbeck et de Memphis ? Ou si, à force de bras, il les +a arrachés de la terre, amenés et plantés en rangs +rigides, quelle pensée l'animait ? Est-ce un temple ? +quelle foi ! Est-ce une sépulture ? quel symbole caché ! +Une catastrophe sans précédents a-t-elle couché dans +cette lande une race entière ? un choc soudain a-t-il +ouvert la terre ? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un +instant couvert une nation de sa nappe remuante, +puis, en se retirant, tout emporté ? Et les peuples voisins +auront marqué la place de ce peuple évanoui +par ces rocs inébranlables, témoignage mystérieux +d'un désastre qui ne sera jamais raconté !</p> + +<p>Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, +annoté et traduit les chants bretons, désira +sauver de la destruction un dolmen qu'une route nouvelle +allait renverser, et obtint l'autorisation de le +transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe +près de Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. +C'était un dolmen de moyenne grandeur, et la distance +à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais +lorsque l'on se mit à l'Å“uvre, on vit surgir les obstacles : +hommes et chevaux pouvaient à peine ébranler +la table du dolmen, ce ne fut qu'en augmentant hors +de toute prévision le nombre des uns et des autres +qu'on parvint à la mettre en mouvement ; on y employa +dix-huit hommes, cinquante chevaux et l'on mit dix-sept +jours à l'amener à la place qui lui était destinée ; les +treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées +de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne +et ceux dont on suppose que se servaient les peuples +celtiques, on usa de tout successivement, et il arriva +plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas dans une +journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille +contrée qui avait perdu les traditions des ancêtres, +émut toutes les populations des environs ; on accourait +de plusieurs lieues, on faisait haie le long des routes +pour voir marcher la <i>grande pierre</i> ; beaucoup doutaient +qu'elle fût jamais rétablie sur ses piliers, et, +quand elle s'enfonçait lentement dans les chemins +rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. +Elle arriva enfin à la porte du parc ; ce fut un +jour de fête, elle entra comme en triomphe, un enfant +était monté dessus, portant des fleurs dans ses +mains, la foule poussait des acclamations ; ce peuple +célébrait le succès d'avoir remué une pierre, lui +dont les aïeux dressaient et alignaient les rocs par +milliers.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="IV"></a><br> +<h2>IV</h2> +<h2>Quiberon.</h2> +<h3>Le combat. — Le fort Penthièvre. — La prison. — Le jugement. — Le +champ des martyrs.</h3> +<br><br> + + +<p>Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire : +les jeunes citoyens du Nouveau Monde, pour +qui nous sommes des anciens, en longeant la côte armoricaine, +se montrent, du haut de leurs navires, un +petit coin de terre, une presqu'île étroite et avancée +dans la mer : Quiberon, Carnac, Auray, ces bourgs et +ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, +ont entendu sonner d'illustres noms. A Auray, +la dernière bataille des deux compétiteurs de Bretagne, +Charles de Blois et Monfort, le choc de trois +chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et +du Guesclin ; à Quiberon, la rencontre de deux armées, +de deux drapeaux, symboles de deux sociétés, gentilshommes +descendants des preux chevaliers, républicains +commandés par un fils de palefrenier, Hoche ; +puis l'immolation des débris de l'ancienne noblesse, +massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la Terreur, +comme une large effusion de sang termine un +long sacrifice ; voilà les faits et les noms : magnanimité, +courage, nobles paroles, sentiments sublimes, +l'antiquité n'a rien de plus grand ; nous n'avons rien à +lui envier.</p> + +<p>C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, +près de Carnac, que débarquèrent, à la fin du siècle +dernier, des exilés français venant, les armes à la +main, reconquérir leur patrie.</p> + +<p>On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette +tentative des émigrés : c'est en 1795, la grande guerre +de Vendée est finie, les principaux chefs, Bonchamps, +d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts ; +Stofflet et Charette seuls résistent à peine à la tête +d'une poignée d'hommes, poursuivis, traqués, chaque +jour près de succomber. Mais les exilés aisément +s'abusent : loin de la patrie, les événements sont +passés avant de retentir à leurs oreilles, comme l'éclair +du canon se voit avant qu'on entende le coup. Tant +que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y attachèrent +peu d'importance : quand les cent mille +hommes qui avaient franchi la Loire eurent été tués +et dispersés, quand le fer et l'incendie des colonnes +infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés +croyaient encore la Vendée en armes ; alors arrivait à +Charette, du fond de l'Europe, cette lettre de Suwarow, +écrite avec une emphase orientale, mais non sans grandeur ; +alors le comte de Provence envoyait à Charette +et à Stofflet des cordons et des brevets de généraux ; +alors on rêvait une expédition décisive dans l'Ouest, +et l'on décidait une descente des émigrés en Bretagne.</p> + +<p>Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise : +si Stofflet et Charette étaient réduits à une +grande faiblesse, leur résistance tenait la Vendée en +éveil ; un secours inattendu, un premier succès pouvait +la remettre debout ; les chouans, disséminés par +toute la Bretagne, occupaient une armée entière : on +n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche +contre Tinténiac et Cadoudal ; leurs bandes éparses +se levaient tout à coup devant et derrière les républicains +comme ces globes fulminants, semés sur le sol, +qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi +semblait favorable : maintenant que les décemvirs +sanguinaires n'existaient plus, on souffrait impatiemment +le joug de la Convention ; on avait horreur et +mépris de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays +d'ailleurs où l'on projetait de descendre était un pays +ami : dès qu'une armée régulière y mettrait le pied, +autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans +aguerris ; l'Ouest tout entier se lèverait ; les républicains, +dans cette haute marée populaire, seraient engloutis ; +les Vendéens, naguère, s'étaient avancés jusqu'à +soixante lieues de Paris ; cette fois, dès le premier +jour et sans tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait +aussi près ; un prince apparaîtrait à sa tête, et, +aux acclamations des peuples, elle marcherait à grands +pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.</p> + +<p>Telles étaient les espérances et les illusions. Pour +l'accomplissement de ces grands desseins, rien n'avait +été épargné ; les préparatifs furent dignes du but. +L'Angleterre donna son aide : quelques-uns ont prétendu +qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion +d'anéantir les restes de l'ancienne marine française ; +on l'a calomniée, on ne la comprenait pas : un plus +pressant intérêt la poussait ; l'ennemi d'alors, c'était +la République. Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit +tout aux émigrés, en abondance, sans compter. +Les républicains furent étonnés de l'immense matériel +d'armes et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils +trouvèrent après la victoire : les commissaires demandaient +<i>quatre mille voitures</i> pendant quinze jours +pour transporter ces richesses ; Hoche les estimait, +dans sa lettre à la Convention, à <i>plusieurs centaines +de millions</i>.</p> + +<p>Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants +préparatifs les avait partout ranimés : il en vint des +extrémités de l'Europe. Un corps entier qui, depuis +trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des +bords de l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil ; +tous les anciens officiers de la marine royale accoururent. +« On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents +épées avec l'ancre sur la garde. » Les Bretons, surtout, +étaient en grand nombre ; ils allaient revoir leur pays, +leurs familles, combattre, mourir du moins sur le sol +où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont +plusieurs portaient de beaux noms : <i>Rohan, Damas, +Loyal-Émigrant</i> ; l'artillerie avait pour chef un militaire +savant et éprouvé, le comte de Rotalier. L'enthousiasme +était haut comme les espérances ; beaucoup +d'officiers convertirent leur fortune en or, et +l'emportèrent avec eux, nobles joueurs qui risquaient +tout sur un dernier coup de dés ; enfin, spectacle héroïque +et touchant, on voyait marcher en ligne une +compagnie de vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis<span class="noteref">[1]</span>, +qui portaient le mousquet et recevaient la +paye comme de simples soldats ; ils étaient cent vingt, +tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait +soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains ; +celui qui animait ces vieillards était aussi +grand et plus admirable ; car l'enthousiasme et le +désintéressement sont naturels à la jeunesse ; mais +eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, +ils avaient gardé entières ces vaillantes et généreuses +vertus.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban de +laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]</blockquote> + +<p>Oui, les moyens étaient immenses et les qualités +magnanimes : mais ici, dès le début, même avant le +départ, se révèlent les défauts qui feront tout échouer, +défauts de cette génération élevée par le siècle du +doute, et que Dieu semble avoir condamnée et aveuglée +jusqu'au bord du précipice, pour qu'elle y pût immanquablement +tomber. Ils avaient le courage, le +dévoûment, l'héroïsme, il leur manquait la décision, +la netteté de vues ; il ne se trouva pas un homme pour +conduire ces bras : Puisaye, négociateur, diplomate, +plutôt que général, perdit promptement la tête ; d'Hervilly, +officier de détails, n'avait ni initiative ni idées +d'ensemble ; Sombreuil arriva trop tard. Le commandement, +d'ailleurs, était partagé : Puisaye est le chef +nominal ; d'Hervilly le chef militaire ; les chouans ne +reconnaissent que Puisaye, les émigrés n'obéissent +qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de partir tous ensemble, +en une masse compacte, capable d'un énergique effort, +ils se divisent : le deuxième corps ne quitte l'Angleterre +que trois semaines après le premier ; celui-ci +débarque le 27 juin, celui-là le 15 juillet, le troisième, +le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois, +attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui +vint, deux mois plus tard, faire une inutile descente à +l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter leurs régiments, ils +enrôlent des soldats républicains, prisonniers en Angleterre : +ces émigrés fidèles, qui ne connaissent +qu'un serment, ne songent pas que ces soldats, qui +s'engagent afin de sortir de prison, au moindre échec +vont déserter.</p> + +<p>Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux : la +mer était libre ; les vaisseaux anglais avaient repoussé +l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de Brest pour leur +barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond +de la baie de Quiberon. Là , après quatre ans d'exil, +cinq mille Français mirent le pied sur le sol de la patrie +et ceux qui ont survécu nous ont dit leur enivrement +en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en +vue, des cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux ; +plusieurs se jetèrent dans les flots, pour l'atteindre +plus tôt, et l'embrassèrent, avec des transports +et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait +été signalée ; les populations environnantes étaient +accourues, apportant à l'armée des vivres et des provisions : +« Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux +dans le sable, s'attelaient aux canons... la +plage retentissait des cris incessamment répétés : +« Vive notre religion ! vive notre roi<span class="noteref">[1]</span> ! » En se retrouvant +et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et +compagnons d'armes, il semblait aux uns et aux autres +qu'un souffle invincible les allait porter en avant, et +balayer les champs devant eux.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Puisaye, <i>Mémoires</i>, édit. de Londres, 1807, t. VI.]</blockquote> + +<p>Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de +suite, et cédèrent le terrain. Elles étaient en petit nombre ; +ordre leur fut donné de se retirer sur Quimper, +afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à +perdre la Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois +sont occupés les villes et les bourgs avoisinants : Carnac, +Mendon, Landevan, Auray ; en quelques heures, +dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre +par trois années de combats, soldats par le cÅ“ur et +par les actes, sinon par l'habit.</p> + +<p>Mais qui les arrête ? pourquoi cette ardente armée +reste-t-elle comme fixée au sol ? C'est que déjà éclate +parmi eux la désunion, la désunion qui accompagne +toujours l'exil ; alors aussi apparaît la petitesse de vues +du chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne +dissimule pas son dédain pour ces paysans. Quoi ! pas +de discipline ! ils ne savent ni se mettre en rang, ni manÅ“uvrer ! +on ne saurait s'avancer sans les avoir formés ; +il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à +marcher au pas. En vain Puisaye s'indigne de ces +lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du commandement. +Les chouans, qui avaient bien soutenu le +choc des régiments républicains, sans connaître la +charge en douze temps, se voyant méprisés, murmurent +ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place +cette fièvre française qui fait tout plier, quand on la +laisse se jeter au dehors. Et ainsi, dix jours se passent, +dix jours en luttes intestines, en paroles aigres, +en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et +l'on reprend celui-là ; avant même d'avoir combattu, +on doute du succès ; il faut attendre le second corps +d'armée ; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au +lieu de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque +homme que l'on rencontre serait un soldat ou un hôte, +où la petite armée républicaine eût été étouffée dans +la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne +dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le +fort Penthièvre qui la ferme ; on recule à quatre lieues +en arrière du point qu'on occupait au débarquement.</p> + +<p>Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les +chouans du centre ne voyant pas s'approcher l'armée +émigrée, n'osent bouger ; Hoche qui craignait un soulèvement +général rassemble en hâte tous ses soldats ; +il va aux émigrés qui ne viennent pas à lui ; le 5 juillet, +il est en face d'eux, et le 7, déjà il les a repoussés dans +la presqu'île de Quiberon ; il les tient là acculés à une +impasse, sur une misérable langue de terre de deux +lieues de long et de quelques cents mètres de large, +entre deux précipices des flots.</p> + +<p>Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de +l'action est venue ; ils n'ont plus qu'à se battre et +à mourir. C'est leur beau moment, et l'on va reconnaître +la noblesse française, imprévoyante, téméraire +comme la jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, +et perdant la vie avec magnanimité, à Quiberon, +comme à Azincourt et à Crécy.</p> + +<p>Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île : +après une première tentative infructueuse et mal combinée +(le 8 juillet), un plan est formé pour forcer le +camp de Hoche : deux détachements, descendant à +quelques lieues de là , à droite et à gauche, feront un +détour, et par derrière attaqueront les républicains ; à +un signal donné, le gros de l'armée émigrée sortira du +fort Penthièvre et les assaillira de front : pris entre +deux feux par des troupes supérieures en nombre, +Hoche ne peut résister (16 juillet). Mais, voilà qu'il +arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les +plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont +pas des coups de hasard, mais que Dieu jette à l'encontre +des capitaines quand il les veut perdre. Le +premier détachement est détourné de son chemin par +un contre-ordre venu on ne sait d'où<span class="noteref">[1]</span>, il s'égare à +dix lieues de là ; son chef même, Tinténiac, est tué ; +la seconde troupe à peine a mis pied à terre qu'elle +est obligée de se rembarquer ; les deux attaques sur +les flancs et les derrières des républicains manquent +ainsi à la fois ; le signal qui devait avertir de ce +contre-temps n'est pas aperçu.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Des agents de l'intérieur.] </blockquote> + +<p>Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent +de la presqu'île ; ils ne veulent même pas attendre ce +renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, quinze cents +vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. +Ils marchent en rangs épais contre le camp de Hoche +placé sur une hauteur et défendu par de formidables +retranchements ; Hoche les laisse s'approcher ; puis, +tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, +et une décharge meurtrière, en un instant, en abat +des centaines ; les rangs sont hachés en tronçons. Se +figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise ? Mais +ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, +vont leur prouver du moins qu'ils sont dignes de les +commander. Un moment troublés et désunis, bientôt +ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes +ne les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et +du même pas, du même pas qu'auparavant, ni plus +vite, ni plus lentement, ils continuent à monter vers ce +rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. +Les républicains, les voyant de ce rempart, marcher +impassibles et en bon ordre, ne pouvaient retenir leur +admiration : « Il semblait, leur disaient-ils après la +défaite, que vous marchiez à la parade. — On s'est battu +des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes +égarés se sont souvenus qu'ils étaient Français et +qu'ils avaient des Français devant eux. »</p> + +<p>C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, +qui avaient toute leur vie crié <i>en avant !</i> à leurs +soldats, soldats aujourd'hui, ne savaient pas reculer. +De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en périt +quarante-trois ; de cette troupe héroïque de cent +vingt vieux vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en +resta soixante-douze couchés par terre. Il fallut enfin +céder ; qu'était le plus intrépide courage contre des +feux de peloton ? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là , +sans la prévoyance du comte de Rotalier ; avec ses +canons, il arrêta la poursuite des républicains, et, +couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins +pour cette fois<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Son fils tomba près de lui : « Enlevez cet officier, » dit-il, et il +continua à commander.]</blockquote> + +<p>Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes +achevées ; les premières mailles déchirées, le tissu se +rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 juillet, chaque jour, +chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre désertent +par bandes au camp de Hoche ; celui-ci n'a entre +son armée et les émigrés que le fort Penthièvre, et la +garnison de ce fort est composée presque entièrement +d'anciens républicains ; la trahison, bientôt, le lui +livre : quand, une nuit, ses soldats se présentent au +pied des murs, ceux du dedans leur tendent la crosse +de leurs fusils pour les aider à escalader les rochers. +Et alors, c'est une débandade générale, déroute non +d'une armée, mais d'une population entière, paysans, +femmes et enfants qui, depuis quelques jours, s'étaient +réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient devant les bataillons +vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, +tous fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, +une mer bouleversée par la tempête, et une côte de +rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder. +Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de +cette foule éperdue ; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, +on les prit par milliers, et on les emmena +comme des troupeaux.</p> + +<p>A cette heure, les deux généraux ont disparu : Puisaye +s'est hâté d'aller mettre ses papiers à l'abri sur +la flotte anglaise ; d'Hervilly a eu l'honneur d'être +blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant +ses fautes par la mort du soldat.</p> + +<p>Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, +récemment débarquée, un millier d'hommes +environ, la plupart gentilshommes ou anciens soldats. +Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des +forces sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité +de la presqu'île, près de Portaliguen ; là , réunis +derrière un petit mur à demi écroulé, entre la mer +agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée +nombreuse, n'ayant plus qu'une ou deux cartouches +par homme ; ce n'est pas de se rendre que leur vient +la pensée ; « Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, +et il fut alors unanimement décidé que nous sortirions +tous du fort, et que, secondés par le feu très-vif que +faisaient les frégates anglaises, nous nous précipiterions, +l'épée à la main, dans les rangs républicains, où +du moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, +nous trouverions une mort glorieuse... Déjà Sombreuil +donnait l'ordre d'ouvrir les portes<span class="noteref">[1]</span> ; » mais, à leur +attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette +poignée d'hommes va-t-elle donc périr ? Sûrs de la +victoire, ils n'ont que de la pitié : « Rendez-vous, braves +émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas fait de mal ! +nous sommes tous Français !... » Ah ! si ce ne furent pas +les généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était +la voix généreuse de Français qui reconnaissent des +hommes de leur sang, et leur pardonnent ! Sombreuil, +alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et +quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Ma sortie de Quiberon</i>, par L.V. de la V... g... o... (le vicomte +de la Villegourio).]</blockquote> + +<p>C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, +niée et affirmée avec une égale passion par les partis +contraires, parce qu'elle fut suivie du massacre des +émigrés.</p> + +<p>J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, +avec l'ardent désir de chercher la vérité, tous les récits +qui ont été écrits de ce moment solennel, et les relations +émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard +des prisons<span class="noteref">[1]</span>, et les écrivains hostiles aux royalistes, +tels que le biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale +narration des <i>Victoires et conquêtes</i>, où l'on sent une +âme toute française, et l'historien de la Révolution, +M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, +et les pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna +Tallien de Quiberon à Paris, et qui peint en traits +saisissants les hésitations et les angoisses du proconsul +préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours +enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention ; +j'ai recueilli en Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions +et les souvenirs ; et la conviction m'a été donnée +qu'il y eut une capitulation, non pas capitulation régulière, +le temps et les circonstances ne le permettaient +pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions +mêmes que l'on imposait sont la preuve d'une +convention proposée et acceptée.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent sur le +fait qu'il y eut capitulation.]</blockquote> + +<p>Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère +de la vérité est la relation de Chaumereix, qui, lui, +écrit, non à la distance de longues années, mais peu de +temps après son évasion, dans l'année même<span class="noteref">[1]</span> : +« Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche : Les hommes +que je commande sont déterminés à périr sous les +ruines du fort, mais si vous voulez les laisser rembarquer, +vous épargnerez le sang français. Le général +Hoche lui répondit : Je ne puis permettre le +rembarquement, mais si vous voulez mettre bas les +armes, vous serez traités comme des prisonniers de +guerre. — Les émigrés seront-ils compris dans cette +capitulation ? ajouta Sombreuil. — Oui, dit le général +Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant +son nom : Quant à vous, Monsieur, je ne puis +rien vous promettre. — Aussi, répondit Sombreuil, +n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je +mourrai content, si je sauve la vie à mes braves +compagnons d'armes. »</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de la marine, Londres, 1795.]</blockquote> + +<p>Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation +avec le général républicain<span class="noteref">[1]</span>, et, sur sa +parole, les émigrés mettent aussitôt bas les armes.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Il n'est pas certain que le général républicain qui conféra avec +Sombreuil fut Hoche ; quelques relations nomment le général Humbert ; +mais cela ne change rien au fait.]</blockquote> + +<p>Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des +événements confirme sa véracité. Une frégate anglaise +s'était approchée du rivage et tirait de meurtrières bordées +sur les républicains : « Du moins, Monsieur, faites +cesser le feu des Anglais ! » s'écria Hoche. Après avoir +réservé la vie du jeune capitaine, il demande à Sombreuil +d'épargner ses troupes, fortifiant son engagement +d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, +que signifie la conduite de Hoche et de Tallien ? pourquoi +hésitent-ils à fusiller immédiatement ces émigrés ? +la loi n'était-elle pas formelle ? Mais non, ils attendent +la décision de la Convention : Tallien court à Paris ; et +là , son discours se tourne contre lui-même : « Les émigrés, +dit-il, envoyèrent plusieurs parlementaires ; mais +quelle relation pouvait exister entre nous et ces rebelles ? +Qu'y avait-il de commun entre nous que la vengeance +et la mort ? » Les applaudissements l'ont enivré<span class="noteref">[1]</span> ; +il ne sent pas que son récit atteste son mensonge ; +car quels hommes consentiraient à se rendre à des +vainqueurs qui repoussent les parlementaires ? Et, +quand l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous +la stupéfaction, la douleur, l'indignation de la population, +de l'armée, des généraux ! Devant la commission +militaire, entendez-vous Sombreuil : « Prêt à paraître +devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on +a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre ! » +Et, se tournant vers les soldats présents en foule : +« J'en appelle à votre témoignage, grenadiers ! — C'est +vrai, répondent-ils. » Et à ce serment d'un soldat, +la commission militaire se sépare, elle ne les +jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit ! Et tous +les autres officiers de l'armée refusent de juger les +émigrés ; on est obligé de changer la garnison d'Auray ; +pour former une commission, il faut que l'on choisisse +des étrangers ; c'est à des officiers de la légion belge +qu'est donnée la mission de condamner ces Français !</p> + +<blockquote>[Note 1 : C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]</blockquote> + +<p>L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention : +Quoique un an se fût écoulé depuis la chute de Robespierre, +c'était bien toujours la même assemblée, de +son premier jour à son dernier, soumise à deux basses +passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, +la peur chez le plus grand nombre. Les soldats +furent magnanimes, les législateurs féroces. Hoche leur +écrivit : « L'humanité ne peut-elle élever la voix ? Songez-y, +citoyens représentants, cinq mille Français ! » +Pas un ne se leva pour l'appuyer. Tallien craignait +d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de ceux qui +l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés ; les Montagnards +les regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent +exécuter une loi qu'ils abhorraient ; pour être +atroces, il leur suffit de se taire ! Si ce massacre eût dû +se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé ; l'opinion leur +défendait de frapper encore ; mais la mort à cent cinquante +lieues, la mort qu'on ne voit pas donner, cette +mort est facile à résoudre ! Qu'étaient quelques milliers +d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait +égorger ? leur mort ne lui apporta pas un remords de +plus !</p> + +<p>Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, +une des scènes pathétiques de ce drame de la Terreur +qui se joua quatorze mois de suite tous les jours, et qui +chaque jour était dénoué par le même acteur, le bourreau.</p> + +<p>Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des +victimes sont des émigrés échappés au même sort ; et, +dans les récits de tous on retrouve le même sentiment ; +soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme +Chaumereix, ou de longues années après, comme la +Villegourio, le Charron, Montbron, Villeneuve, ou Berthier +de Grandry, c'est la même tristesse calme, tant +elle est profonde<span class="noteref">[1]</span>. Ils ne récriminent pas, ils n'ont +ni emportement ni amertume : la haine contre leurs +bourreaux, le dédain pour leurs chefs inhabiles ou imprudents, +toutes les basses ou mesquines passions se +sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. +Ces victimes, leurs compagnons d'armes, ces +officiers qui avaient combattu dans l'Amérique et les +Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de +quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de +son frère, et à qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec +des étreintes désespérées, qu'elle couvrait de son +corps, comme si, en se mettant entre lui et la mort, la +mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles ; +ces paroles sublimes, ces actes héroïques, d'autant +plus héroïques qu'il semblait qu'ils dussent être à jamais +ignorés, puisque tous devaient périr ; ces prisonniers, +emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des +chemins mal frayés, avec une faible escorte<span class="noteref">[2]</span>, et à +qui les officiers républicains disaient : Sauvez-vous ! +profitez de la nuit ! et qui refusent, et dont pas un ne +manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns +s'égarèrent, les lignes de soldats se rompant à chaque +instant, ils appelaient et se joignaient à l'escorte. Car +ils avaient donné leur parole, et ils comptaient la vie +pour rien et d'honneur pour tout<span class="noteref">[3]</span>] ; et ces dernières +nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'<i>antichambre +de la mort</i> ; ce jeune Coatudavel qui, n'ayant que six +mois de plus que l'âge où l'on accordait un sursis, refuse +de se rajeunir devant ses juges, <i>pour ne pas sauver +sa vie par un mensonge</i> ; ce domestique qui ne veut +pas vivre sans son maître et qui le suit à la mort ; cet +autre domestique Malherbe, l'histoire a conservé son +nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du +souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort +ses compagnons étonnés de son éloquence, et les conjure +de pardonner à leurs assassins ; et ces vieillards, +vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé +la force de leur maturité pour marcher contre les batteries, +et qui, aujourd'hui, découvrant leurs cheveux +blancs, lisaient à haute voix la prière des agonisants, +et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées de +la religion et ses immortelles espérances ; et ce prêtre +se levant au milieu des prisonniers : « Chevaliers +chrétiens, toujours fidèles à Dieu et au roi, faites un +acte de contrition, vos péchés vous sont remis ! » et +les soldats républicains qui les gardaient, tombant à +genoux à ce spectacle, et répétant les prières des morts +avec eux ; et ces appels de chaque jour qui retiraient +vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque +jour plus rétréci ; et, à une heure que l'on connaissait, +le silence se faisant instantanément dans la prison, +chacun immobile, dans une attente qui serrait le cÅ“ur, +et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade éclatante, +la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui +tout à l'heure venaient de sortir vivants ; et ces admirables +femmes de Vannes, de Lorient, d'Auray, sÅ“urs +de charité volontaires<span class="noteref">[4]</span>, qui envahirent littéralement +la prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de +servir les prisonniers, — car ils demeurèrent douze +jours dans l'attente de leur sort, douze jours d'anxiété, +mais aussi d'espoir : la plupart étaient jeunes et ne +pouvaient se faire à l'idée de mourir ; ces femmes dévouées +qui, plusieurs fois le jour, leur venaient apporter +le pain, le vin, les vêtements, et, ce qui vaut mieux, +les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, +de la sÅ“ur, de l'épouse, et qui savaient même, don +charmant qui n'appartient qu'à la femme, mêler à +leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient le +cÅ“ur et amène le sourire d'un instant sur les mornes +visages, comme entre deux nuages une échappée de +soleil ; voilà les scènes, les paroles, les souvenirs que +nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un +sort heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder +pour que ces belles actions fussent racontées, pour +qu'il fût montré une fois de plus à quelle force et à +quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment +du devoir et par la foi !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voy. l'<i>Expédition de Quiberon</i>, par Villeneuve de la Roche-Barnaud ; +<i>Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon</i>, par le +comte de Montbron ; <i>Relation</i> de M. de Chaumereix, officier de marine ; +<i>Témoignage d'un royaliste ; Ma sortie de Quiberon</i>, par le +V. de la V...g...o ; <i>Expédition de Quiberon</i>, par le baron Charron ; +<i>Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon</i>, par le chevalier +Berthier de Grandry (dans la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>) ; +<i>Relation du désastre de Quiberon</i>, par M. de la Touche. Le récit de +leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont surmontés, est +une des pages les plus émouvantes de l'histoire de la Révolution.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 3 : Chaumereix.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 4 : Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du +peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les prisonniers), +Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, +Le Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait +été donnée par M. Théodore Muret (<i>Histoire des guerres de l'Ouest</i>) ; +la liste en a été complétée par la <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote> + +<p>Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, +il en est une qui excite un intérêt plus attendrissant, +Sombreuil : il était jeune, beau, brave ; il avait quitté +sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de cette +expédition : il brûlait de cet amour de la gloire qui va +bien à la jeunesse ; il rêvait de lauriers à déposer aux +pieds de celle qu'il aimait. Membre de cette famille +qui avait tant de fierté et un cÅ“ur si haut, digne fils +de celui qui commandait les Invalides, digne frère de +celle qui but un verre de sang le 2 septembre pour +sauver son père, il était prédestiné à la mort. Tallien, +en le voyant, ne put retenir un mot de regret : « Votre +famille est bien malheureuse ! » lui dit-il. En s'exemptant +lui-même de la capitulation, il était déjà condamné ; +mais il inspirait une sympathie universelle ; les généraux +semblaient lui fournir les moyens de se sauver : +une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé +comme les autres prisonniers, les officiers républicains +le faisaient manger à leur table ; mais leurs +sentiments et les siens étaient trop contraires ; bientôt +il refusa ces marques de préférence, et retourna avec +ses compagnons à la tête desquels il ne devait plus +marcher que pour aller à la mort.</p> + +<p>Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur +d'âme, une suprématie involontaire ; les prisonniers +prenaient courage en voyant sa sérénité. Cette +sérénité pourtant se démentit un jour : tandis que la +liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif +espoir, tout à coup arrive l'ordre de les mettre en jugement. +A ce moment, le jeune capitaine fut saisi +d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent +l'âme jusqu'en ses profondeurs : c'est lui qui +cause la mort de ces braves gens ; sans sa condescendance, +ils eussent péri, mais dans les rangs de l'ennemi, +glorieusement et en soldats ! Ses pensées furent +troublées par un mouvement de folie ; car tout homme +qui se résout à se donner la mort est frappé dans sa +raison ; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel +et le plus fort ; qui n'aime plus ce don sacré de la vie +ne s'aime plus, et qui ne s'aime plus a perdu le sens +de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un pistolet +et se l'appuya sur le front ; Dieu ne permit pas que +cette grande âme se souillât par un crime. Mais alors +le remords le transforma, il se jeta aux pieds de l'évêque +de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand +la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le +vieil évêque aux cheveux blancs, suivi de ses prêtres +vénérables qui s'avançaient sur deux lignes en chantant +des psaumes, entre les rangs des prisonniers +agenouillés et courbés sous la bénédiction du vieillard, +et Sombreuil, la tête haute, marchant le premier de +ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient émus +de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au +lieu du supplice, des mots simples, d'un Français et +d'un chrétien, de ces mots comme on en trouve dans +l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et qui +élèvent l'âme : il ne veut pas qu'on lui bande les yeux : +« J'ai l'habitude de regarder mon ennemi en face ! » +Quand on lui commande de se mettre à genoux : « Je +m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, mais +je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes ! » +Ces paroles du jeune capitaine, le soir on les répétait +parmi les fidèles royalistes emprisonnés et parmi les +officiers républicains, et les uns et les autres, en le +louant, disaient : « La France a perdu un de ses nobles +enfants, qui eût été grand pour la gloire de la patrie ! »</p> + +<p>Après lui, les autres prisonniers furent rapidement +immolés : « Ils ont mis le pied sur la terre natale, la +terre natale les dévorera ! » avait dit Tallien : trois +commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes +et à Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par +douze ; en un seul jour, de <i>cent trente-sept</i> renfermés +le matin dans la prison, il n'en resta, le soir, que <i>huit</i>. +Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait +vingt par vingt, au bord d'une fosse ouverte : les soldats, +attristés et obéissants, se hâtaient d'accomplir +leur tâche de bourreaux, et s'éloignaient aussitôt de +ce champ de carnage ; les fosses étaient à peine recouvertes ; +souvent les chiens les venaient fouiller, et +l'on voyait les corbeaux voler dans l'air emportant une +affreuse pâture.</p> + +<p>Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une +pieuse charité, et on les montre au voyageur, amoncelés +sous le monument de marbre qui leur a été élevé +près d'Auray, à la <i>Chartreuse</i>. Mais ces marbres, ces +statues et ces inscriptions touchent moins que le lieu +même où ils ont péri : j'ai vu ce champ qu'on appelle +d'un nom sacré, le <i>Champ des martyrs</i>, une prairie +longue, verte, entourée de haies ; à l'entour, la campagne +est solitaire et silencieuse. Il n'y a là rien d'eux +que leur souvenir, et cette inscription au fronton d'un +petit temple : <i>Hic ceciderunt, là ils sont tombés</i> ! C'est +une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe +la noblesse française est le plus terrible, il l'atteint au +cÅ“ur. Pendant deux ans, la Révolution l'avait décimée +en détail ; cette fois, elle frappa de cette arme que +souhaitait un empereur romain pour trancher d'un +seul coup des milliers de têtes. L'ancienne armée, +celle qui avait combattu contre le grand Frédéric et +avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu +sous d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent ; +plusieurs grandes familles, en perdant leurs fils +en un même jour, furent éteintes. Parmi les noms +inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent +les plus beaux de notre histoire : La Rochefoucauld, +Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, d'Aiguillon, +Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, +un La Peyrouse, parent du célèbre navigateur, +Foucault, des anciens intendants de Bretagne, d'Avaray, +Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs +fils des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, +Goulaine, Cornullier, Coëtlosquet, Chasteignier, du +Bois-Hue, la Landelle, de la famille de l'écrivain, +la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont +l'aïeul était au combat des Trente, Lanoue, descendant +de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine de Henri IV, et Brisson, +du loyal et courageux président Brisson au temps +de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, +Soulange, d'Arbouville, de la famille du général qui +s'est illustré en Afrique, la Voltaye, deux Villeneuve, +La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, Largentaye, +Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles +qui osa noblement résister à Louis XIV, Lusignan, des +anciens rois de Jérusalem, Kérolan, Vauquelin, Rougé, +Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la capitulation, +se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à +la frégate anglaise de cesser le feu, et revint, autre +Régulus, partager le sort de ses compagnons, etc., etc.</p> + +<p>« La <i>Chartreuse</i> occupe la place de la chapelle que +le duc de Bretagne Jean IV avait érigée sur le champ +de bataille d'Auray. Ainsi la même terre recouvre les +compagnons de du Guesclin et les compagnons de +Sombreuil<span class="noteref">[1]</span>. »</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i>.]</blockquote> + +<p>Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux +environs, prêtes à secourir ceux qui parviendraient à +se sauver ; une vingtaine à peu près eurent ce bonheur ; +on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à +terre au moment où l'on tira et qui s'échappa ; un +autre, un jeune homme, Rieux, le dernier rejeton d'une +des plus illustres familles bretonnes, s'élança des rangs +des victimes et s'enfuit à travers les champs et les +marais ; il avait franchi une petite rivière à la nage, et +était près d'atteindre un bois où on l'attendait, quand +une balle le frappa ; il tomba au lieu même où, quatre +cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de Rieux, +était mort à côté de Charles de Blois<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le P. Arthur Martin, <i>Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray</i>.]</blockquote> + +<p>« Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont +descendus les armes à la main sur le sol de la patrie, +mais ils l'ont fait pour la cause de leur roi, ils étaient +salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient +pour la cause de leur roi ; la France donna la mort à +leur action et des larmes à leur courage ; tout dévoûment +est héroïque<span class="noteref">[1]</span>. »</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Mémoires</i>.]</blockquote> + +<p>Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes +pathétiques, et, comme Shakespeare, déroulera l'histoire +des guerres civiles de la patrie, l'épopée de nos +gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos +martyrs ; et il lui suffira, pour être sublime, de représenter +la vérité.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="V"></a><br> +<h2>V</h2> +<h2>Les Rochers. — Combourg.</h2> +<h3>Madame de Sévigné et Chateaubriand.</h3> +<br><br> + + +<p>En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente ; +à un détour, on longe un mur qui soutient une +terrasse ; une simple barrière, au bout de ce mur, +sépare le chemin d'un vaste préau : on est arrivé. Ce +préau c'est la grande cour ; à droite, la chapelle, ronde +comme un pigeonnier ; à gauche, les servitudes ; au +fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels +s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures +en donnent une assez exacte idée ; c'est plus +qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un château. +A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception +de la teinte grise dont le temps a recouvert la +pierre, tel il devait être au temps de madame de Sévigné.</p> + +<p>Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette +modeste demeure émeut plus que ces grands châteaux +que l'on rencontre partout et qui s'étalent somptueusement +dans leur architecture neuve ! C'est qu'ici, +il y a une âme qui vivifie tout, et qui donne un sens +à ce que l'on voit. On n'est point ici étranger et isolé, +on marche accompagné d'une personne que l'on ne +voit pas et qui cependant est présente, cette charmante +femme, si vive et si gaie que tous ceux avec +qui elle avait commerce en étaient animés et réjouis, +une de ces femmes autour desquelles on se groupe, +qui, en quelque lieu qu'elles aillent, et dès le premier +moment, deviennent le centre d'un monde et exercent, +sans y songer et naturellement, le prestige d'une +douce et légitime royauté.</p> + +<p>Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, +ses lettres, ses récits reviennent en notre pensée. C'est +dans cette cour qu'un dimanche, à l'instant où elle finissait +d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes +d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant +par la fenêtre, elle vit arriver un grand et nombreux +train de seigneurs, « quatre carrosses à six +chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs +chevaux de main, et plusieurs pages à cheval. C'étaient +M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, +MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, +les évêques de Rennes, de Saint-Malo... » On suit +cette brillante société dans le salon. Ce salon, à peu +de détails près, est le même qu'en 1672 ; au rez-de-chaussée, +éclairé à la fois par la cour et par le jardin, +tout en boiserie, selon le style du temps, ce qui avait +autrement de grandeur que nos papiers peints moirés +et lustrés ; une vaste cheminée, large, profonde, avec +de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui +se faisait dans ce temps, semblent faits pour durer des +siècles ; sur la cheminée une de ces hautes pendules +incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit +dans les palais de Louis XIV ; puis, suspendus aux +panneaux, dans de vieux cadres sculptés, les portraits +brunis de toute cette famille de guerriers, de magistrats, +de fins et spirituels courtisans, de saintes même, +les Rabutin, les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, +noble et grave compagnie parmi laquelle elle vivait, et +avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son papier, elle +échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante, +gracieuse et attachante de ces lettres que l'on +se passait de main en main et dont on s'arrachait des +copies.</p> + +<p>Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un +vaste jardin carré, à grandes allées droites, « tout à +fait sur le dessin de Lenôtre » avec des arbres artistement +taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà +de son temps, un vrai jardin français, avec une terrasse +à l'une des extrémités. Les Rochers sont situés +sur un plateau et la terrasse en est le point le plus +élevé : de là , on embrasse toute la campagne d'alentour, +arrondie comme un vaste cirque, basse au premier +plan, puis montant en pente douce jusqu'à l'horizon. +Cette campagne a un aspect monotone : ce ne +sont que bois et landes ; à peine une ou deux maisons +et un clocher au milieu des arbres : tout fait silence, +on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se +retournant, on a devant soi le jardin fermé par les +arbres du parc comme par un rideau, le jardin plat +et sans voix dont la solitude prolonge la tristesse du +paysage : bientôt, le calme universel qui plane autour +de vous envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de +parler, et l'on ralentit le pas.</p> + +<p>Dans le parc, même solitude : le mail a été abattu, +mais ils existent toujours ces vieux arbres qu'elle-même +avait plantés, qu'elle avait vus « pas plus hauts +que cela, » et qui avaient formé ces belles avenues +couvertes dont elle disait : « C'est passer une galerie +que d'aller au bout. » C'est là qu'elle se sauve dès le +matin, emportant avec elle un « petit livre, un livre de +dévotion et un livre d'histoire, » Tacite, la <i>Vie de saint +Thomas de Cantorbéry</i>, le Tasse, les <i>Iconoclastes</i>, et +surtout et le plus souvent Nicole, Nicole qui est « de la +même étoffe que Pascal, » qu'elle ne se lasse pas de +louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont +elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, +« faire un bouillon pour l'avaler. » Là , elle passe des +jours « toute seule, tête à tête, rêvant un peu à Dieu, +à sa providence, possédant son âme, » allant du livre +de dévotion au livre d'histoire, « cela fait du divertissement, » +de temps en temps interrompant sa lecture +pour admirer « ces beaux arbres devenus grands et +droits, » ces longues allées « où l'on est mieux que +dans une chambre, » où il ne vient personne, et dont +« rien n'égale le silence, la tranquillité et la solitude. »</p> + +<p>Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la +conversation des plus beaux esprits de Paris et de +Versailles, que le gouverneur de Bretagne et la princesse +de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué +aux États de Bretagne, venaient chercher, emmener +malgré elle, et dont il semblait qu'on ne pouvait se +passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse +de ces bois solitaires ? afin de la mieux savourer +« marchant à l'aventure, » prêtant l'oreille au chant +de mille oiseaux, au murmure des feuilles, « ah ! la +jolie chose qu'une feuille qui chante ! » et s'arrêtant au +bout d'une allée « où le couchant fait des merveilles ! »</p> + +<p>Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature +une admiration qui dégénère en une adoration +impie ; on n'en parlait pas pour faire des phrases ; +mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se +fortifie par les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant +au théâtre, si morne dans le monde, cette femme +éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du +spectacle de la terre, sentiment fatal aux cÅ“urs faibles, +aux caractères faux, mais qui élève les âmes +droites et sainement trempées.</p> + +<p>Elle restait tard en ces bois : « Je n'en reviens pas +que la nuit ne soit bien déclarée, que le feu et les flambeaux +ne rendent ma chambre d'un bon air. » Cette +chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à +panneaux de boiserie comme le salon, et éclairée par +une seule fenêtre : au fond, le lit ; le long des murs, +des fauteuils de soie cramoisie ; près de la fenêtre, le +secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre +où elle recueillait les meilleures pensées des auteurs ; +puis, dans un angle, le cabinet avec l'étroite psyché +drapée, et les boîtes et les petits ustensiles de toilette, +et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait pour +se faire poudrer : tout cela y est encore. Voilà le lieu +choisi, séparé des grands appartements où elle se retire +le soir, « une bonne chambre avec un grand feu. »</p> + +<p>Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est +l'heure de la méditation et des fortes lectures : elle les +fait le plus souvent en compagnie de son fils ou de +l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que l'on avait +au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le +maître, dont on disait <i>un tel, gentilhomme appartenant +à M. le Prince</i>, et que l'on traitait, à qui l'on parlait +avec une simplicité aimable qui mettait à l'aise sans humilier. +Elle préférait lire à deux, car « il y a une grande +différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent +les beaux endroits et qui réveillent l'attention. » +Et ces livres (elle fait observer qu'elle garde pour le +soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des histoires, +Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités +de philosophie, Pascal, Descartes, Mallebranche, ou +les Pères, les <i>Homélies</i> de saint Chrysostome, saint Hilaire, +saint Prosper, Abbadie, les <i>Variations</i>. Elle a sous +la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a +apportés de Paris, et rangés dans son cabinet ; peu de +romans ; et si elle « se laisse prendre à la glu de la +Calprenède et de sa Cléopâtre, » ce n'est qu'un moment, +un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme +d'une faiblesse.</p> + +<p>Telles étaient les études habituelles aux femmes de +la plus haute société de ce temps, des études sérieuses, +solides, presque viriles ; la plupart, et madame de Sévigné +la première, savaient et parlaient plusieurs +langues, l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. +Et ces études, elles les continuaient non-seulement +jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute leur vie, +non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de +converser avec les hommes, de connaître les choses +les plus utiles au vrai but de la vie, pour s'améliorer +et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement, +cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, +nourrie, qui s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la +délicatesse propres à la femme, et rendaient leur conversation +si aimable et leur commerce si attachant. +Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de +Sévigné, écrivait un petit livre de récits, de portraits +faits d'après les modèles qui avaient passé autour +d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui mettaient +en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute +cette société, la plus brillante de notre histoire ; et, +dans ce petit livre qu'on avouait à peine, dans ces +lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les juges +les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire +en s'étonnant la fine observation et la peinture +fidèle des hommes, des mÅ“urs, des caractères, et la +pensée, l'éloquence, le style précis, la force comique, +mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus +rares qualités des grands écrivains.</p> + +<p>Madame de Sévigné n'a pas décrit son château ; si +elle jette çà et là quelques mots sur son parc, son jardin, +sa chambre, son mail, c'est à propos de ce qui se +passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse +ne la fait pas parler ; elle ne pouvait moins dire, et, +cependant, par ce peu de mots, elle donne une idée +exacte et vraie de ce qui est ; lorsqu'on va chez elle, +ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, +au contraire, s'est attaché à faire un imposant +tableau du lieu où il passa sa jeunesse : pour le haut +personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre colossal. +Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture +de ses Mémoires, c'est un château immense, aux vastes +salles sans nombre, un désert de pierres, <i>où auraient +été à l'aise cent chevaliers avec leur suite</i> ; du village +il est à peine question ; on voit seule la terrible forteresse, +noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des +bois. Les habitants de ce sombre manoir prennent +alors une proportion énorme : le père, dur, silencieux, +redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et n'apparaissant +que quelques heures le soir, comme un +spectre dont la présence comprime les sentiments, les +vÅ“ux et jusqu'aux paroles de sa femme et de ses enfants ; +la mère brisée et mourante sous cette étreinte +de fer ; la sÅ“ur rêvant mélancoliquement d'une passion +fatale qu'elle combat sans savoir comment la +nommer ; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage comme +Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un +fusil à la main, s'enivrant de l'indépendance des +landes désertes. On dirait d'une famille des temps +homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge +de montagnes, qui communique à peine avec le reste +du monde, et dont les fils sont déjà des héros : par +son aire haut montée, par ses premiers coups d'aile, +par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle +dès le commencement.</p> + +<p>A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, +rien n'a changé à Combourg : la grande allée près du +préau, les servitudes, le préau même, les marronniers +au pied du perron, le château, sont intacts ; l'impression +que l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord +avec celle des <i>Mémoires</i>. En arrivant dans le +bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on le trouve +à la fois si considérable et si rapproché du château : +c'est, non pas un petit village, mais presque une petite +ville, aux rues larges, aux maisons des XVe et XVIe siècles, +en pierres de taille, séparées, isolées l'une de l'autre +par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de +Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. +Le portail de l'avant-cour du château s'ouvre +directement sur l'une des rues ; le château est ainsi, +sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. +Il en fait partie intégrante ; ce voisinage amoindrit un +peu son importance.</p> + +<p>Vu du préau, le château, avec ses grosses tours +rondes, ses toits aigus, ses mâchecoulis, sa façade +morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut +perron, a un aspect imposant ; mais, à l'intérieur, l'effet +n'est plus le même. La salle qui sert de vestibule est +basse et mesquine, la cour petite, étroite, comme ces +cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits +entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois +pièces qui seraient grandes à la ville, mais pas une de +ces vastes salles des vraiment grands châteaux de +Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio ; le reste +n'est que chambres de dimension médiocre et petits +cabinets dans les tours ; on cherche cette multitude de +chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les a +vite comptées et visitées : non-seulement cent chevaliers +et leur suite n'y auraient pas été à l'aise, mais, +on le peut affirmer, trente personnes y seraient +gênées. </p> + +<p>Cette exagération sur un point si facile à vérifier +donne quelques doutes sur le reste. Puis, en parcourant +le château, on vous montre la chambre de Chateaubriand +enfant : c'est une petite chambre, ronde, +dans une tour, à fenêtres étroites, qui l'empêchent +d'être sombre plutôt qu'elles ne l'éclairent. On y a +apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à +Paris, en ses dernières années : un petit lit de fer, des +rideaux de calicot attachés à un ciel-de-lit en fer, un +crucifix de fer, un encrier de fer, un bénitier de fer, +une table du bois le plus commun. Voilà les meubles +de M. de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur ! +Quoi ! c'est là la table où il écrivit cette +pompeuse description du château de ses pères, et où, +tout en protestant n'y attacher aucune importance, il +eut soin de rédiger, en tête de ses mémoires, une si +complète généalogie de sa famille ! tant d'orgueil avec +un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de +moine ! A la fois la superbe montant au faîte et +s'écriant : Voyez comme je suis grand ! et l'humilité +descendant plus bas que le dernier des visiteurs ! On +ne s'abuse pas à cette simplicité affectée ; ce n'est pas +l'imagination qui l'a égaré ; il y a parti pris : il a voulu +forcer l'admiration par un contraste sensible à tout le +monde ; il faut, comme en face de son tombeau, que +l'on dise : Quelle modestie ! Oui, la modestie de ce +philosophe au manteau de mendiant dont les trous +laissaient voir son orgueil, cette humilité s'étale si publiquement +qu'elle produit le même effet que la plus +dédaigneuse fierté : on en est blessé, on la dédaigne +aussi et l'on n'en tient compte.</p> + +<p>Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés ; +telle est madame de Sévigné. L'homme n'aime rien +tant que de trouver l'homme dans un auteur ; c'est ce +qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, +et madame de Sévigné, en écrivant, est restée +femme. M. de Chateaubriand, au contraire, tend sans +cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être +en dehors, au-dessus de l'humanité ; il ne songe qu'à +se faire admirer ; il n'a ni naturel ni naïveté, on sent +partout l'effort, dans son style comme dans sa vie : aussi +n'inspire-t-il pas de sympathie ; on consent parfois à +l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer ; et l'on ne va +pas volontiers chercher un maître qui vous parle toujours +de haut. Madame de Sévigné se fait tout d'abord +aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et, +plus on la connaît, plus on désire la visiter.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="VI"></a><br> +<h2>VI</h2> +<h2>Saint-Ilan.</h2> +<h3>Colonie agricole. — un poëte et un soldat bretons.</h3> +<br><br> + + +<p>Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de +Saint-Brieuc, à une lieue environ de la ville on aperçoit +une flèche neuve et élégamment découpée qui domine +la campagne : c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette +chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette +colonie d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité +ouvert au repentir, à la renaissance morale et au dévoûment.</p> + +<p>Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, +les étables, les ateliers, les bâtiments d'exploitation +groupés sur une pente douce qui descend à la mer. +Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres +plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus +fraîches : on sent partout une sollicitude intelligente +et toujours présente. Dans les sentiers sinueux passent, +conduisant de beaux attelages, des hommes, de +jeunes garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail : +à leur air, à leur tenue régulière, on reconnaît +que ce ne sont pas des paysans ordinaires ; en les disciplinant +la règle les a ennoblis. Les enfants ont une +allure heureuse, le visage gai, un regard ouvert qui +semble interroger et vouloir saisir la réponse ; les +hommes, une démarche grave, une physionomie sereine +et sérieuse à la fois, quelque chose de concentré +et d'ardent, comme on se figure les premiers chrétiens : +ce sont, en effet, des chrétiens, et les enfants, des orphelins, +de pauvres petits abandonnés, retirés du vagabondage +ou du vice, rendus par la religion et le travail +à la vie de l'âme et à la santé du corps ; les <i>frères laboureurs</i>, +d'énergiques successeurs des moines qui défrichèrent +du même coup, en Bretagne, les champs et les +cÅ“urs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques +prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan +fondée par un poëte<span class="noteref">[1]</span>, ruche d'où se sont déjà élancés +des essaims nombreux d'agriculteurs, mère féconde +dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique +de leurs associations laborieuses, réalisant, +sans emphase et sans discours, l'alliance fraternelle du +riche et du pauvre, avec la charrue et sous le signe de +la croix.</p> + +<blockquote>[Note 1 : M. Ach. du Clésieux.]</blockquote> + +<p>Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la +colonie, le <i>naïf manoir</i><span class="noteref">[1]</span> entouré et surmonté de +grands arbres entre lesquels on voit la mer. Partout un +silence immense, ce silence des champs qui étonne +l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, +mais dont ensuite il se sent pénétré, dont il jouit et +goûte la saine quiétude ; le silence sur la terre, et dans +l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des flots +qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que +le cÅ“ur écoute, toujours attentif et également charmé +de cette plainte monotone, lui qui change incessamment.</p> + +<blockquote>[Note 1 : M. Sainte-Beuve.] </blockquote> + +<p>On entre dans cette paisible demeure ; un petit salon, +sanctuaire de la famille, est décoré de tableaux +recueillis avec un soin délicat et sous l'inspiration +d'une pensée unique : des sujets religieux, une vue de +Rome, le <i>forum</i> semé de ruines, image immortelle de +la société païenne détruite, quelques portraits, celui de +Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du prince +Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la +première pierre de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une +place choisie, présent inappréciable du peintre, une +reproduction excellente du <i>Saint Augustin et sainte +Monique</i> d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, +et le fils, ce <i>Platon purifié</i>, selon le mot du grand +philosophe chrétien<span class="noteref">[1]</span>, ils conversent un soir, appuyés +à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en leurs regards +l'infini des cieux ; les sublimes pensées montent +de leur âme, ils ont cette aspiration de l'immortalité +qui, dans les natures élues, se change en une passion +épurée, et les soulève de la terre et les transfigure, +comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Saint Thomas d'Aquin.]</blockquote> + +<p>Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on +se recueille et l'on médite ; voyageur venu des grandes +villes, une atmosphère calme descend sur vous et vous +enveloppe ; vous sentez un apaisement inaccoutumé.</p> + +<p>Là , passe la meilleure partie de ses jours le poëte +qui, naguère, au temps des vives luttes littéraires, +combattit au premier rang, et qui, sorti jeune encore +de la bataille, a fait de la charité la mission et le but +de sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à +ces enfants qu'il instruit par sa parole et son exemple, +s'occupant aux travaux des champs, sous le ciel, à +cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où +l'on revient toujours le cÅ“ur content et le front dégagé ; +la vaste étendue des champs qui s'enfoncent +à l'horizon, la terre où le germe croît sans bruit, donnent +le sentiment d'une force puissante qui produit +sans hâte, avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de +son foyer la famille réunie, l'épouse pieuse, les filles +belles de cette beauté éclatante et ferme des filles de la +mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il +a vus naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce +tutoiement du maître respecté qui, au lieu de blesser, +attache. C'est une vraie demeure bretonne ; on y a des +sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil +de la vieille race armoricaine, et comme un reste de +cette fierté nationale qui semble protester et revendiquer +son antique gloire.</p> + +<p>Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous +étrangers de France, nous demandions un soir une +chanson de son pays. Elle commença un chant de +guerre, <i>Lez-Breiz</i>, le Chevalier breton, héroïque récit +d'une lutte corps à corps de Bretons contre Français, +et où les Bretons étaient vainqueurs :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,</p> +<p class="i2">S'apprête un combat, combat de renom.</p> +</div> +</div> + +<p>Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait +cadencé comme le pas d'un cheval de guerre qui fait +sonner l'armure, tantôt il semblait suivre les coups répétés +des épées sur les casques d'acier. Et la jeune +Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano +muet, sans autre accompagnement que le murmure +de la mer qui se brisait au pied des murs, s'animait en +cette bataille, de sa main tendue donnant le signal :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,</p> +<p class="i2">Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents ;</p> +</div> +</div> + +<p>ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de +Lez-Breiz :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Treize combattants tombés sous ses coups !</p> +<p class="i2">L'insolent Lorgnez, le premier de tous.</p> +<p class="i2">Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,</p> +<p class="i2">Et se délassait à les regarder<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : A. Brizeux, <i>Histoires poétiques</i>.]</blockquote> + +<p>Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions +sa beauté pure, et cette noble jeune fille nous +apparaissait comme la figure idéale de la Bretagne des +anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques +et chantant d'héroïques morts.</p> + +<p>Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique : +à la fin du repas qui rassemble la famille, entre +dans la salle un ancien soldat, naguère vaillant serviteur +du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de +Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, +lui montre une place entre ses deux filles ; et le vieux +soldat, qui porte sur sa poitrine la croix qu'il a payée +du prix de ses blessures, s'asseoit à la table hospitalière +où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son +cÅ“ur. La tête droite, la physionomie grave, de cette +gravité que donne l'habitude de l'obéissance, le regard +calme et ferme, il se tient immobile et attentif, en cette +placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur +vie, se recueillent silencieux dans le souvenir des combats +éloignés.</p> + +<p>Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs +profonds, les étrangers l'interrogent, et le grenadier de +la vieille garde ouvre les pages depuis longtemps fermées +du livre de son passé. On se sent grandir à ces +récits de guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, +mais qui réveillent en nous les plus nobles sentiments : +l'amour de la patrie et de la gloire, le dévoûment et le +mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il +se trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, +des rues, des maisons, où les assiégés furent dignes de +leurs vainqueurs, la campagne de France, Champ-Aubert, +Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle +blessé au haut des airs. Il était du petit nombre +des soldats d'élite qui accompagnèrent l'Empereur à +l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et soucieux errer sur +la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la +France, fixant sur l'horizon son long regard, comme +s'il eût voulu passer par delà . Et quelques jours après +c'était le départ, et la marche rapide à travers la +France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course, +entraînant avec elle les volontés et les cÅ“urs, puis +courant vers le nord heurter les nations, et se dissipant +et s'évanouissant enfin aux coups de la foudre.</p> + +<p>Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts +d'un héros qui combat le monde et ce désastre +sans retour, lorsque ses lèvres se fermaient, le vieux +soldat demeurait accablé et morne ; les yeux baissés, +il écoutait comme les derniers bruits de la bataille, +la rumeur lointaine d'une armée qui fuit dans +les ombres.</p> + +<p>Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte +affectueuse : Marc Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers ; +un jour, quinze ans aujourd'hui se sont passés,</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Je te dis : d'un projet je sens la noble envie :</p> +<p class="i2">Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie ?</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Une larme brilla dans ton Å“il expressif,</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Et ton front devint fier comme un jour de combat.</p> +<p class="i2">Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,</p> +<p class="i2">D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.</p> +<p class="i2">Le matin, le clairon annonçait le réveil ;</p> +<p class="i2">Je te vois, devançant le lever du soleil,</p> +<p class="i2">Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,</p> +<p class="i2">Et par des chants pieux ranimer leur courage.</p> +<p class="i2">La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,</p> +<p class="i2">Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,</p> +<p class="i2">Le mien était d'ouvrir à ces intelligences</p> +<p class="i2">Les régions de l'âme et des humbles sciences ; </p> +<p class="i2">Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,</p> +<p class="i2">Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,</p> +<p class="i2">Retenant mieux que lui le sens de la parole,</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,</p> +<p class="i2">Que de fois je serrai ta main forte avec larmes !</p> +<p class="i2">Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : UNE VOIX DANS LA FOULE : <i>à Marc Jaffrain</i>.]</blockquote> + +<p>Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui <i>au +signal du travail a saisi la charrue</i>, la <i>terre fécondée</i> +par les sueurs, la pensée marchant <i>dans des sentiers +nouveaux</i>, les <i>biens réparateurs</i> répandus <i>par la +grâce d'en haut</i>, l'Å“uvre enfin, <i>complète et bénie</i>,</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui !</p> +</div> +</div> + +<p>Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une +langue harmonieuse, ces quinze ans de travaux, de vive +ardeur et de dévoûment, un naïf sourire éclairait le +front du vieux soldat ; il se réjouissait de ce bien qu'il +avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, +aux âmes noblement douées, il avait déjà oublié.</p> + +<p>Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, +a une grandeur solennelle : c'est la mer, la +mer immense, <i>barrant et nivelant l'horizon sous sa +ligne sombre</i>, comme dit le poëte<span class="noteref">[1]</span> ; à de certaines +heures, après qu'elle s'est retirée à une longue distance, +en laissant nue sa grève de sable fin où se dessinent +mille méandres, elle revient précipitée, grandissant +à chaque pas, envahissant en peu d'instants le +vaste espace lentement délaissé. Alors le père : Allons, +à cheval ! à cheval !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Amédée Pommier.]</blockquote> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans !</p> +</div> +</div> + +<p>en avant dans la mer ! Vis-à -vis de ces flots qui s'avancent +d'un irrésistible mouvement, l'homme a comme +un désir sauvage de lutter avec eux ; un fier instinct le +pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux éléments +sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu +par la brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont +au-devant de la masse d'eau vivante et profonde, et un +cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même !</p> +<p class="i2">La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,</p> +<p class="i2">Fait naître sur ta joue un reflet de corail,</p> +<p class="i2">Quand tu t'émeus de ce baptême<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : A. du Clésieux, <i>Promenade</i>.]</blockquote> + +<p>Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la +nature, vie de la famille et du travail qui garde comme +un souvenir des scènes de la Bible et d'Homère, ou +mieux encore de l'existence indépendante des nobles +Bretons des premiers siècles, bardes, agriculteurs et +guerriers. C'est la vraie vie de l'homme, simple et +fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps déjà , +idéalisa en ces beaux vers :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">. . . . Sur un rocher, devant l'éternité,</p> +<p class="i2">Devant son grand miroir et son fidèle emblème,</p> +<p class="i2">Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,</p> +<p class="i2">Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,</p> +<p class="i2">A prier pour renaître, à finir de mourir,</p> +<p class="i2">A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,</p> +<p class="i2">A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume ;</p> +<p class="i2">Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour ; </p> +<p class="i2">Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,</p> +<p class="i2">Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie</p> +<p class="i2">Chantant sur une lyre !<span class="noteref">[1]</span> . . . . . .</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : Sainte-Beuve, <i>Pensées d'août, à Ach. du Clésieux</i>.]</blockquote> + +<p>Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte +vient à Paris ; il passe quelques soirs dans ce monde +des salons agité par tant de passions diverses, qui espère +si vite, qui désespère plus vite encore. Les +projets précipités, les Å“uvres commencées, les monuments +qui surgissent du sol, ces quartiers neufs qui +s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule toujours +empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, +cette vie ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs +confuses, passent devant lui comme un éblouissement. +Quelle mêlée, quels contrastes ! Bien et mal, +charité sincère et vanités de charité ; oubli de l'âme, +de l'éternité, et aspirations à la foi ; la même foule se +ruant aux théâtres pour y savourer les âpres émotions +des filles de marbre, et se pressant dans les temples, +suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses +vices secrets ; se rassasiant, en sa soif immodérée de +plaisir, de voluptés sans les goûter ; et presque au +même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un +poëte, se recueillant attentive, écoutant d'une oreille +délicate et charmée les accents inspirés qui réveillent +en elle les sublimes sentiments, longtemps assoupis, +jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse +une flamme comme d'un foyer immortel !</p> + +<p>Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au +bord de cette tempête de la vie sociale, plus émouvante +que la tempête des flots qui battent ses grèves, il s'anime, +son cÅ“ur bat vivement à ces vives impressions ; +et, parmi ces <i>voix de la foule</i>, lui aussi il jette sa voix, +cri énergique du <i>vates</i>, poëte et devin, essayant d'arrêter +cette foule qui court au hasard et qui prodigue +chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas +de fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise +où mugissent mille matériaux en fusion, ce qui +surgit à la surface, ce qui vole en l'air, ce qui fait +éclater les applaudissements ou est accueilli par les +huées. Et ce <i>Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, ni vice ni vertu</i><span class="noteref">[1]</span>, +le drame du +siècle, il en trace à grands traits une large fresque, +comme ce tableau de naufrage que le peintre antique +avait suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Titres des principales pièces du volume de poésies intitulé : <i>Une +voix dans la foule</i>.]</blockquote> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">De toutes les cités ô cité souveraine,</p> +<p class="i2">Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> +<p class="i2">Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,</p> +<p class="i2">De sourds mugissements ou de vastes clameurs ?</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,</p> +<p class="i2">Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,</p> +<p class="i2">Animant les marteaux, la scie et les leviers,</p> +<p class="i2">Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers ;</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i2">Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,</p> +<p class="i2">Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris</p> +<p class="i2">Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris !</p> +</div> +</div> + +<p>Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme +et de douleur, de désolation et de dédain, +d'admiration et de colère ; mais elle ne se confond pas +avec toutes les autres. Ces émotions profondes du +poëte, elles ne vibrent pas du même son que les émotions +de la multitude, elles ont un accent étrange, +inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre +au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte +est un chrétien agissant ; il possède ces vertus chrétiennes +qu'a ignorées le monde antique : il juge, il +condamne, mais il aime ; il s'émeut des douleurs de +l'humanité, de ses vices, de ses erreurs, il sait ce que +valent les <i>cÅ“urs souffrants</i>, les <i>coeurs aimés</i> ; d'une voix +douce et tendre il les encourage et les console ; il fait +briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et +des égarés, et il les entraîne après lui dans son aspiration +vers Dieu.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="VII"></a><br> +<h2>VII</h2> +<h2>La mer.</h2> +<h3>Brest. — Douarnenez. — Le bec du Raz. — Légende de la ville d'Is.</h3> +<br><br> + +<p>Nous aimons tous la mer ; tous, nous nous arrêtons +avec admiration devant sa plaine immense : nul qui, +la première fois, ne soit remué à son aspect ; nul qui +ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns +elle est une amie ; dès qu'ils y reviennent, +de loin ils se hâtent, comme on court vers un être +cher après son absence. En face de la mer, les âmes +tendres sont plus rêveuses, les esprits puissants plus +méditatifs, les plus insensibles même s'étonnent. Sur +un rocher, au bord des flots, les élégants et les futiles +du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient +et, des heures entières, immobiles, remplis d'idées +inexprimées, demeurent là , à la regarder.</p> + +<p>Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, +et la mer ? quel charme ont ces flots qui passent ? +quelle cause de cet universel attrait ? Est-ce son immensité ? +Le ciel aussi est immense, et il n'est donné +qu'aux Augustin de l'absorber dans sa contemplation +de la sérénité des cieux. Est-ce son uniformité ? Le +désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne +s'arrête pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, +c'est le mouvement, parce qu'il est l'image de l'action, +de ce que cherchent partout les hommes qui, lorsqu'ils +ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le +reflux emmène la mer, je la suis s'éloignant, je la suis +revenant ; je sais qu'elle ne manquera pas, je l'attends, +et, avec elle, le mouvement toujours le même, +toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard +s'arrête à un point obscur, à une voile qui s'enfonce +derrière la courbe de l'horizon ; mais, toujours je me +reprends à contempler ces flots qui se succèdent à +mes pieds, et dont pas un ne revient après qu'on +l'a vu.</p> + +<p>Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, +l'avenir ; là est la vraie vie immuable, éternelle, et +qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce regard +que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste +de l'âme qui se porte vers l'idéal ; et il ne dure pas, +c'est un éclair. Mais le mal qui est en nous demeure, +la soif de l'infini ; et, enveloppés par le corps, ne pouvant +pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le +signe et l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en +rapproche le plus, la mer. La mer semble tenir sa vie +d'elle-même, elle nous fascine, et nous la regardons +avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette +contemplation tenace, nous allions saisir le secret +de la vie infinie, l'arrêter et la fixer.</p> + +<p>La Manche, resserrée entre la grande et la petite +Bretagne, est plus agitée que l'Océan ; ses vagues, pressées +et battant le rivage d'un mouvement plus violent +et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la +Bretagne comme le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins +variés : c'est une suite de criques, d'anses, de +baies creusées dans les terres, de caps et de promontoires +qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de +rochers nus semés sur la plaine azurée et que le flot +entoure d'une écume argentée. Telle est la côte qui +regarde l'Angleterre ; au point où le rivage fait un +coude et monte vers le nord pour former la presqu'île +de Normandie, la mer, au contraire, rase le bord +plutôt qu'elle ne le heurte ; sur quelques points même, +elle s'est retirée : autrefois elle brisait ses flots contre +les murs de Dol ; depuis des siècles elle s'est éloignée +jusqu'à près de trois lieues ; où jadis revenaient incessamment +les vagues qui ne s'épuisent pas, s'étend une +longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer +dont elle est la suite et le prolongement sans transition, +on dirait que la terre a bu toute l'eau ; et elle est +devenue fraîche, fertile, richement cultivée, semée de +milliers de beaux arbres.</p> + +<p>Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, +a laissé une marque de la souveraineté qu'elle a eue +sur cette terre. Au milieu de la plaine s'élève, à plusieurs +centaines de pieds, un amas de rochers escarpés +du côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant +les traces des tempêtes qui les ont âprement taillés : +on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut sur ce sol +nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante +qui ressemble à un jardin, ce monceau de +rocs est encore une île.</p> + +<p>De son sommet on embrasse une vaste étendue : +devant soi la baie de Cancale tout entière, à gauche +la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite celle +de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer +même, tour à tour île et presqu'île, le mont Saint-Michel, +bâti sur les rochers et s'élançant en pointe +comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une +forteresse ; le Mont-Dol, au contraire, est un lieu de +prière et de secours. Sur le point le plus élevé, les +Bretons ont élevé une statue de la Vierge ; de fort loin +en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme +blanche. De cet écueil où jadis se brisaient les navires, +aujourd'hui la Vierge clémente dirige les matelots +et leur indique la route du port.</p> + +<p>A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère +en face de l'Atlantique, elle est largement et profondément +ouverte : là , l'Océan a toute sa puissance, rien +ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de +l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble +se détacher en avant pour leur résister. Ainsi qu'un +fort de granit, le Finistère a devant lui une armée qui +l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues innombrables, +lutte de la force immobile contre l'action +qui ne se repose pas. En ce combat qui dure depuis +des siècles, la terre, si rude qu'elle soit, a été vaincue : +l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, +pied à pied, gagne un peu chaque jour ; il sape, il +ronge, il mine ; il s'insinue patiemment par les plus +faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il perce +des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades +sous lesquelles il passe comme un triomphateur, en +élevant sa rumeur qui ressemble à celle d'un peuple ; +là , il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores +dont il heurte le fond d'un coup sourd de ses +lames, comme un bélier qui bat une muraille. Tels le +<i>Trou du Diable</i> et les <i>Grottes de Morgatte</i>, dans la presqu'île +de Crozon, que la mer a taillées largement dans +le roc.</p> + +<p>Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, +la mer ramasse toutes ses forces, hérisse son dos de +vagues et se précipite contre la terre d'un élan si +violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les +remparts de granit ; l'enceinte est entamée, la brèche +est ouverte, une vaste étendue s'efface sous les flots. +L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en cette +place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de +la terre, il ne reste çà et là que quelques rochers +isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, Houat, HÅ“dic, etc.), +bastions séparés du corps de la place, perdus au milieu +de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.</p> + +<p>C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la +presqu'île les grandes baies de Brest, de Douarnenez +et d'Audierne.</p> + +<p>A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue +de terre, mais, s'élançant par cette passe étroite (le +Goulet), elle a étendu sa nappe profonde jusque bien +avant dans les terres et a formé cette rade immense +où eussent manÅ“uvré à l'aise les trois mille vaisseaux +de Xerxès, abri sûr, préparé de longue main pour les +flottes, et où le génie de Richelieu fonda le plus puissant +arsenal de la France.</p> + +<p>Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première +fois, était rempli de vaisseaux qui revenaient de +Crimée, et avaient fait la campagne de Sébastopol et de +la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, +des boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, +ramassés sur les champs de bataille. Dans les conversations +des marins et des soldats, à chaque instant retentissaient +les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la +Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués +par ceux qui avaient fait cette histoire, donnaient au +discours un air héroïque ; il semblait entendre des +éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait +des noms immortels : <i>Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, +Jean-Bart, Duquesne, la Reine Blanche, Louis XIV</i> ; çà +et là se dressaient muettes les canonnières formidables : +la canonnière, une masse sombre, large de proue et +de poupe, épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec +un court et gros tuyau au milieu ; elle marche, pas un +homme n'apparaît sur le pont, elle semble voguer seule +par sa propre impulsion ; on dirait un monstre, un de +ces grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de +la mer. En face des murailles ennemies elle s'arrête ; +tout à coup, de ses sabords jaillissent des boulets énormes +dans un nuage de fumée ; elle frémit et résonne +avec un bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi +étonné qui l'examinait curieusement, aux entailles +qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une machine +de guerre<span class="noteref">[1]</span>. A son tour, il riposte, mais sur la carapace +de fer les boulets ricochent et vont tomber dans les +flots ; la plus lourde bombe imprime à peine une trace +à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un vaisseau +de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent +les conteurs de combats de géants ; elle vomit le feu, +les génies qui le lancent sont invisibles.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières pour +des <i>chalands</i>, gros bateaux de transport.]</blockquote> + +<p>Tout ce port était animé d'un mouvement puissant +et fort, comme un corps robuste où la vie ne s'arrête +pas. Entre les grands navires, par d'étroites passes et +de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques +de toute forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière +aux avirons flexibles, volant rapide comme un +oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, que +vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur +leurs longues rames, se baissant et se relevant d'un +mouvement uniforme, font avancer péniblement. Le +long du quai, des bandes de forçats halaient des barques +que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière : +une corde passée sur l'épaule, penchés à la file, ils allaient +d'un pas lent et lourd, sans hâte, sans ardeur. +Pourquoi s'efforcer ? mollesse et ardeur sont également +indifférents ; pourquoi se hâter ? le temps pour eux ne +marche ni plus ni moins vite, ils ont devant eux l'éternité. +Tandis que ces hommes avilis passaient près de +nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée +sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées +de rides basses, à l'Å“il terne, à la bouche déformée, +physionomies sinistres ou abruties ; en entendant le +chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne +le cliquetis lugubre des chaînes, une horreur +secrète nous serrait le cÅ“ur, nous détournions les yeux +et nous nous écartions de ce spectacle terrible ; et eux, +nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, +enflammés d'envie, de désirs féroces et d'une +haine furieuse contre ces heureux de la société dont ils +étaient séparés comme des damnés.</p> + +<p>Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions +et le matériel de guerre, les canons de toute grandeur, +rangés en lignes rigides, et allongeant leurs cous noirs +et lustrés, depuis les légères pièces de campagne jusqu'aux +lancastres dont la gueule engloutirait le corps +d'un homme, les boulets entassés en piles régulières, +les bombes monstrueuses que deux hommes portent +avec peine, et les ancres colossales qui dressent à +quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit +le poids énorme écrit sur leurs tiges : <i>huit mille livres, +dix mille livres</i> ; et les grands câbles de fer couchés +au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à +l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses +vagues, casse comme un fil de soie en ses heures de +colère ; et, tout le long du port, les magasins, les hôpitaux, +les casernes, les ateliers où les masses de fer +sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous +les marteaux pesants, s'allongent en longues bandes +que manient, enroulent et tordent les forgerons demi-nus, +haletants, et passant comme des spectres aux +lueurs d'un brasier étincelant.</p> + +<p>Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce +dans les terres, au milieu de ce formidable +appareil de guerre, entre les magasins aux hautes murailles, +aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts +pressés, qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît +Paris et son prodigieux labeur, les révolutions de +ses quartiers brusquement coupés en larges trouées ; +qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines +de l'industrie remuant leurs longs leviers et +tournant leurs grandes roues qui broyaient en mille +sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore +et est comme épouvanté de cette active puissance +de l'homme, de cette ardeur incessante, acharnée à +accumuler les moyens de destruction et les machines +de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée +en des remparts de granit et où s'entassent sans +relâche les engins de fer depuis deux cents ans.</p> + +<p>Tel était Sébastopol ! nous disaient les marins : sa +rade, se prolongeant dans les terres, pouvait aussi contenir +toute une flotte, son port était aussi vaste que +Brest ; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient +aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. +En quelques jours, toute cette force a été anéantie : les +assises de roc des bassins ont été brisées et précipitées +dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, ont +sauté en l'air ; ces longues rangées de constructions +massives, casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest +que vous voyez, supposez-le secoué en ses fondements +par les mains de Titans souterrains, arraché de sa base, +et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond +en comble, <i>foulés aux pieds comme la moisson dans +l'aire</i><span class="noteref">[1]</span>, voilà Sébastopol aujourd'hui : des blocs de +granit entassés et laissés là pêle-mêle par la tempête +de la guerre !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Isaïe, XXI, 10.]</blockquote> + +<p>La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, +en face même de l'Océan ; de l'autre côté de la +presqu'île, la mer a déchiré et emporté une longue +bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui +regarde le golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, +battue à la fois des vents de l'ouest et du sud, est inhospitalière +aux matelots ; mais, comme s'il eût voulu +diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, +entre la rade de Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur +a préparé une autre retraite, la baie de Douarnenez, +aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un +accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un +goulet étroit, afin de garder les vaisseaux de guerre ; +la baie de Douarnenez s'ouvre par une large passe, on +y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au +commerce, aux petits navires et aux bateaux ; arrondissant +en un vaste demi-cercle sa courbe grandiose, +c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. Trois ou +quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans +ces petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs +aux aguets prêt à s'élancer dès qu'une proie est +signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant vite, chargé de +butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.</p> + +<p>Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des +sardines à presque toute la France. Comme les villes +de bains, il a deux physionomies ; il y a le Douarnenez +d'hiver et celui d'été : l'hiver, c'est un bourg de quinze +cents habitants ; l'été, pendant la saison de la pêche, +c'est une ville de dix mille âmes. Veut-on avoir une +idée de cette pêche : qu'on sache que Douarnenez et les +trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses +côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent +sur aucune carte), emploient à la pêche de la sardine +plus de huit cent cinquante barques, et que chaque +barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque +jour de quinze à vingt-cinq mille sardines : la pêche +durant quatre mois, que l'on calcule quelles brèches +ces huit cent cinquante barques ouvrent dans l'incommensurable +armée qui, tous les ans, vient invariablement +s'engouffrer dans la baie ; et pourtant, malgré ses +pertes sans nombre, cette armée, continuant sa marche, +est encore pour les côtes plus éloignées une mine féconde, +les marins du golfe de Gascogne puisent encore +à pleins filets dans ses rangs inépuisables ; et chaque +été, en un ordre immuable, sans qu'aucune révolution +vienne à l'encontre, recommence le même mouvement +par le même chemin, et des millions de petits poissons +descendent en colonnes serrées le long des côtes, pour +servir de nourriture à l'homme indifférent devant ce +spectacle incessant de la providence de Dieu !</p> + +<p>Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs +petits mâts, et, tendant leurs voiles au vent, elles partent +ensemble, sous le clair soleil, comme une volée +d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute +couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la +mer bleue. Puis la svelte escadrille s'avance de plus en +plus vers la haute mer, et le dernier petit point blanc +disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville silencieuse +semble déserte : la pêche sera-t-elle bonne ? un orage +ne se lèvera-t-il pas ? Mais le soleil s'abaisse, et les +voiles reparaissent au loin, fendant l'onde plus lentement +sous leur charge lourde : la ville alors se réveille, +les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent, +le mouvement est général ; les femmes, avec +leurs paniers, se hâtent, descendant au port, et dès que +la flotille, s'alignant en rangs pressés, touche le rivage, +elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si +elles les prenaient à l'abordage : un va-et-vient rapide +s'établit aussitôt des barques au rivage, on entasse le +poisson dans les paniers, on s'appelle et on crie, les +prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes +et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée ; +en un clin d'Å“il une illumination s'improvise, des +milliers d'étincelles s'agitent sur les vagues mouvantes, +et l'on voit les jeunes filles aux jupes retroussées, le +panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche +étroite et frêle, comme des ombres.</p> + +<p>Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, +la terre, resserrée entre deux baies, s'allonge comme +un grand fer de lance vers l'Océan : c'est, avec la côte +de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le +<i>bec du Raz</i> : à mesure que l'on avance, les collines +diminuent de hauteur, le sol s'abaisse, et tout, avec +le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à peine hautes +d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus +des vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent +qu'à quelques pieds au-dessus des toits. Des champs +de sarrasin, où il y a plus de pierres que de terre, sont +entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans +ordre ; et ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs +lignes blanches, ressemblent à des milliers de tombes +d'un cimetière abandonné.</p> + +<p>Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau +sombre la plaine morne et déserte ; çà et là pointe une +croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des moutons +noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes ; +un cheval isolé tourne autour du pieu où il est attaché ; +de distance en distance apparaît debout un pâtre immobile ; +à son attitude, à sa forme vague qui se dessine +sur le ciel gris et que la perspective allonge, on +ne sait si c'est un être vivant ou quelque débris druidique ; +on est près de le prendre pour un menhir.</p> + +<p>Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même +les petits murs de pierres entassées : la lande partout, +des sables et des pierres, une terre arrondie en mamelons +qui montent et s'abaissent par grandes vagues, +comme la mer. Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit +tout à coup la mer, non plus seulement à droite +et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour +de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers +énormes s'avancent longuement parmi les flots, comme +si la terre voulait faire un pas de plus et poser son +pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur +cette mer nue, un navire perdu dans l'immensité.</p> + +<p>Encore quelques pas, vous voilà au bord : un tapage, +un bruit continu, une rumeur incessante, sourde et +déchirante à la fois, comme d'un canon qui gronderait +au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, +s'y déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par +l'autre, viennent frapper les rocs à pic du rivage, +leur donner l'assaut et monter contre leur muraille +impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques +remous, mugissant et grondant comme des lionnes +à demi domptées.</p> + +<p>Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, +poussé par cette curiosité infinie de l'homme qui tend +toujours plus avant, on les veut franchir. On escalade +leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs +assises penchantes. Et là , comme dans les montagnes, +en ces vastes solitudes de la mer, la distance trompe ; +on croyait n'avoir devant soi que quelques rocs ; ils +grandissent en approchant, le but recule à mesure +qu'on le croit toucher ; après ces rocs, d'autres encore. +Et, quand, montant, descendant, se baissant çà +et là pour cueillir <i>l'Å“illet de poëte</i>, petite fleur d'un +rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on +est parvenu à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant +à une aspérité de la pierre, on se penche au +bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête la +vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on +regarde cette onde vivante, sans se fatiguer, sans s'en +rassasier ; on est comme enivré de cette rumeur qui, +depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée +des Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme +alors, emplit l'âme d'une terreur secrète et d'une tristesse +solennelle.</p> + +<p>C'est là le bec du Raz : à cette masse de rocs que +battent les flots sans cesse irrités, et qui gît, étendue +comme le squelette d'un géant exhumé, finit la terre. +C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, +âpre, inculte, sol dur que percent à chaque pas les +rocs et les pierres, des côtes escarpées, la mer sauvage, +et à l'horizon, une île montant de la mer, l'île +de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient +séparés des hommes et ne communiquaient qu'avec +le ciel.</p> + +<p>Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect +désolé : la baie de Douarnenez est une des conquêtes +de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, de tout +temps, été considérés par les peuples comme des +effets de la colère de Dieu, la punition des crimes de +leurs pères. La science qui examine ces rocs et ces +rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer +les révolutions de la terre par quelque mouvement +naturel. Quand quelques hommes, échappés aux lames +rapides, plus rapides que les plus vites coursiers, reviennent +après la tempête et interrogent d'un pas hésitant +le sol bouleversé, ils trouvent, à la place des +lieux qu'ils cherchaient la mer, la mer qui étend au +loin sa plaine sans fin et sans fond ; où était une ville, +les flots ; la vague maintenant apaisée, comme dans +les vers du poëte, baise amoureusement le rivage, et +sous cette eau étincelant au soleil, rien de ce qui est +englouti ne paraît.</p> + +<p>Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans +les cÅ“urs ; ils se disent que ce peuple, emporté tout +d'un coup et sans rémission, n'a pu être frappé sans +l'avoir mérité : les actions du passé se lèvent devant +eux, et des fantômes paraissent dans l'air, montrant +du doigt l'abîme. Alors, on se rappelle le mot de l'antique +vieillard : que Dieu punit les peuples des crimes +de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à +leurs enfants, et ceux-ci le répètent aux générations +qui suivent, et ainsi se perpétue la tradition vivante, +immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la +cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, +qui change sans cesse ses systèmes.</p> + +<p>Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie +de Douarnenez. Ici (en quel lieu précis, les savants +l'ignorent, mais le peuple le sait), existait, il y a quinze +siècles, au temps déjà du christianisme, une ville +riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait +d'un nom de forme hiéroglyphique, IS. Face à +face de la mer, Is n'était séparé des vagues toujours +menaçantes que par une digue élevée dont les écluses +se fermaient par une porte unique, et le roi avait +une clef d'argent pour ouvrir cette porte, quand il en +était besoin. Le roi de ce temps-là , Gradlon, était +sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un +saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au +sien, comme un talisman ; mais la fille de Gradlon, +Dahut, était de la race des Messalines ; elle <i>avait pris +pour ses pages les sept péchés capitaux</i>, et, comme +Marguerite de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, +sur les rochers dominant les flots. Là , elle se faisait +amener, chaque nuit, des amants masqués ; ses voluptés +étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du +plaisir au milieu des rugissements des tempêtes : au +matin, un ressort du masque subitement pressé brisait +les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps +était précipité dans un gouffre.</p> + +<p>Mais un jour, Dieu la frappa de démence : lasse de +posséder de faciles voluptés, elle voulut, ainsi que +Néron, jouir d'un spectacle inattendu, d'une cité tout +entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse +du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança +sur la ville : elle déroba au roi son père la clef d'argent +de la porte des écluses, et elle l'ouvrit à l'Océan ; +l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle +eut, sans doute, pendant quelques instants devant +elle un de ces tableaux de maisons croulantes, +de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres +sans nombre, que rêvent certains hommes, +mélange de sauvagerie et de civilisation, qui artistes +en leurs féroces instincts, se donnent, une fois dans +leur vie, la joie de contempler de <i>sublimes horreurs !</i> +mais, quand elle se fut rassasiée des tortures de toutes +ces victimes, de cette ville sombrant comme un vaisseau, +à son tour elle eut peur ; le flot grandissant roulait +vers elle ; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable +qui tout à coup sent les griffes du châtiment, ce +cri qui venge en un seul instant l'humanité et atteste la +justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son père, +l'entendit ; sur un cheval rapide, il accourut au secours +de sa fille, l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant +bride aussitôt, reprit sur une langue étroite de +terre, entre les flots montant toujours, sa course précipitée. +Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait +Gradlon de ses mains crispées, elle entendit +dans les airs une voix surnaturelle qui disait à son +père : « Si tu te veux sauver, lâche ce démon ! jette-le +aux flots qui le demandent ! » C'était comme le <i>CÅ“ur +mort qui bat</i>, dans la fiction du poëte, le remords qui +appelait lui-même le châtiment ; et alors éperdue, jetant +derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, +elle fut fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit +tout grands ses bras, elle tomba en arrière, et, comme +une bête féroce affamée, le flot bondissant la dévora.</p> + +<p>L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa +proie, arrêta subitement sa course, ses vagues soulevées +s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au delà du +lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.</p> + +<p>De la ville d'Is, il ne resta rien ; où s'élevaient ses +tours et bien par delà , s'étendit la mer profonde, la +baie de Douarnenez, que, semblable à une dent de fer +mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps +à la mer basse, apparurent sur la plage humide de +grands débris, de larges quartiers de pierres chargées +de sculptures étranges, et de signes écrits en une +langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses +rudes secousses emmena ces ruines éparses au fond +de ses abîmes, et la plage déserte ne fut plus qu'une +surface de sable uni.</p> + +<p>Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la +haute mer, en retirant son ancre, la sent heurter des +pierres sous les flots, et, retenant le câble tendu, il +s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un +pan de muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. +Elle est là , au fond des flots, à jamais perdue, et +l'Å“il de l'homme ne la verra plus. Puis, à la nuit, +quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc +retentissant des vagues qui se combattent au bec du +Raz, il entend dans l'ombre des clameurs désolées et +de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés +des amants d'une nuit de Dahut.</p> + +<p>Là -bas, un courant terrible entraîne les navires, +les lance contre les écueils, les brise dans les nuits +sombres, et la mer rejette les cadavres sur le rivage. +Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, +en faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, +qui s'appelle d'un nom sinistre, <i>baie des Trépassés</i>, +de ce chaos de rocs où la mer s'engouffre en +des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'<i>Enfer</i>.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="VIII"></a><br> +<h2>VIII</h2> +<h2>Saint-Florent.</h2> +<h3>Monument de Bonchamp. — Passage de la Loire. — L'abbaye.</h3> +<br><br> + + +<p>La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux +rives largement écartées, aplaties, à travers de vertes +îles ; à mi-chemin, elle fait un coude, et l'on se +trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la +croupe s'étale arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses +dernières branches, comme un gros bouquet de feuillage ; +au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne +se détache dans l'air ; c'est Saint-Florent.</p> + +<p>C'était un jour d'été ; assis sur le penchant de ce coteau +vert, je voyais la vaste campagne parsemée de +clochers et de maisons, vivante et retentissante de +bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement +au ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les +grandes villes les barques, aux voiles déployées ; à +l'horizon, non loin d'Angers, la ville noire, éclataient +les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent +que visitent les princes ; de l'autre côté, apparaissait +le bourg de Mauves qui, par sa prairie, touche à +Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur les îles de +sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses +fréquents caprices, de petits enfants, aux jambes +nues, couraient près de leurs bÅ“ufs qui rongeaient +les basses feuilles des saules du bord ; dans l'herbe, +chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient +du milieu des branches. La terre, calme en son +immobilité qui respire, semblait livrer à l'homme son +domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la +joie.</p> + +<p>Oui, aujourd'hui, c'était la paix ; mais, dans le +passé, tout ce qui m'environnait ne rappelait que +luttes, combats, destruction. Les murs que je touchais, +les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île +étendue à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été +le théâtre de scènes incessantes de carnage : Romains +et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et Français, +républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, +perdu, reconquis, couvert de ruines, de sang et de +morts cette terre riche et féconde. Cette île au milieu +du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire de pirates +normands ; elle s'appelle l'<i>île Batailleuse</i> ; sur cette +esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait +un château-fort, d'où un baron avide rançonnait les +barques au passage. A l'autre bord, un autre château, +nommé la Madeleine, surveillait de son côté la +Loire. Entre les deux seigneurs, la guerre était permanente : +Angevins de Saint-Florent et Bretons de la +Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve, +et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent +par être domptés ; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité +de l'esplanade qui s'avance comme un haut +promontoire au-dessus du fleuve ; cette pointe de terre +s'appelle encore la <i>Bretagne</i> ; tout à l'entour c'était +l'Anjou, ce petit coin seul était la Bretagne ; les vainqueurs +ont perpétué leur triomphe en ce qui demeure +le plus d'un peuple, le nom et la langue.</p> + +<p>Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants +souvenirs : ce bourg que l'on aperçoit en face +est la Meilleraye où Bonchamp expira ; cet autre, Varade +où il fut enterré ; dans celui-ci, à Saint-Florent +même, il fit grâce aux prisonniers républicains, et on +lui a érigé un tombeau ; c'est ici que les Vendéens +vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le premier +coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans +sa chaumière : c'est comme le résumé des guerres de +la Vendée.</p> + +<p>Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, +pour la levée de trois cent mille hommes. +Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au +haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons +à cordon de cuir à la main, étaient réunis en groupes +nombreux et agités. Leurs pères leur avaient dit qu'en +devenant soldats de la république, ils serviraient les +ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus +à ne pas partir, mais la plupart ne savaient ce +qu'ils avaient à faire ; seulement, quelques-uns, venus +avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons +voisines et attendaient. De son côté, le commandant +républicain avait fait traîner jusque-là une pièce de +canon qui, braquée sous une grande porte, menaçait +la place et les rues.</p> + +<p>On commence l'appel des conscrits ; pas un ne se +présente ; l'ordre est donné de saisir les réfractaires ; +les gendarmes sont accueillis par une huée générale ; +les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les +bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe +somme alors la foule d'évacuer la place ; la foule, menaçante, +demeure immobile ; il commande le feu, les +paysans s'enfuient de tous côtés ; en un clin d'Å“il, la +place fut déserte ; personne n'avait été tué.</p> + +<p>Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond +de la place, des angles des rues, part une fusillade +nourrie ; la troupe surprise et découverte se trouble ; +les paysans reviennent, les plus braves s'élancent sur +la pièce avant qu'elle tire de nouveau ; les soldats se +sauvent, le canon est pris.</p> + +<p>Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, +sonnant le tocsin, jetaient aux mille échos du Bocage, +de la Loire à la Plaine, et de Saumur à la mer, +le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière +était debout, debout pour son roi, et bien plus encore +pour son culte et son Dieu, pour ces croyances intimes +et profondes, vraie vie de l'homme, force et +vertu du foyer domestique, pour la guerre sacrée, +selon le mot antique : <i>Pro aris et focis</i>. Voilà la raison +de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a +appelé un <i>peuple de géants</i> ; il est tombé sous le nombre, +il n'a pas été vaincu ; sa cause a triomphé : la +religion qu'il avait défendue sur les champs de bataille +de la Vendée.</p> + +<p>Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, +dans la vaste plaine, cette foule confuse, paysans, +femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec les chevaux, +les canons, les chariots, cent mille êtres humains +se hâtant, se pressant aux bords du fleuve ; ces +barques chargées allant et venant d'une rive à l'autre ; +ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, galopant +et donnant des ordres ; dans une voiture traînée +à petits pas, Lescure blessé à mort ? Entendez-vous +les cris, les mouvements confus, le bruit du canon +lointain ?</p> + +<p>Huit mois se sont écoulés ; après avoir défait six +armées, pris Thouars, Saumur, Angers, battu Kléber +et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé enfin, +dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la +patrie, et, comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, +aspirant à l'autre bord, pour y prolonger sa lutte et +sa vie.</p> + +<p>Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, +au bas de la ville, Bonchamp était étendu et +près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient de +leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, +que si peu de mois venaient de rendre immortel, attendait +en priant l'heure de l'éternel repos.</p> + +<p>Au même moment, cinq mille prisonniers républicains +étaient entassés dans un ancien couvent, en face +de plusieurs canons chargés à mitraille.</p> + +<p>La masse du peuple avait franchi le fleuve ; il ne +restait plus au delà que quelques milliers d'hommes ; +la question alors s'éleva : que faire des prisonniers, +bouches inutiles et ennemies ? On ne pouvait les garder ; +il y avait péril à les relâcher. Une proposition alors est +jetée dans la foule, une de ces propositions violentes +qui se font jour dans les temps de crise, qui n'appartiennent +à personne, et que tout le monde accepte : +Il faut s'en défaire ! il faut les fusiller ! Le mot +vole et bientôt devient un cri général, la volonté du +peuple.</p> + +<p>Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les +officiers s'en entretenaient ; il ne s'agissait plus que +de désigner l'heure. Bonchamp alors, les entendant, +se souleva de son lit avec effort ; il fit signe à quelques-uns +des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait +la souffrance : « Mes amis, j'ai une prière à +vous adresser ; c'est sans doute la dernière, mais, avant +que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée : je demande +qu'on ne tue pas les prisonniers. »</p> + +<p>C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a +représenté<span class="noteref">[1]</span> : le voici, ce généreux homme, tel qu'il +dut être, se dressant à demi, le corps ouvert par la +blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, +le regard comme éclairé, déjà presque hors du +monde, et cherchant à se dérober un instant encore à +la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa +bouche entr'ouverte, va s'échapper !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le monument de Bonchamp est dans le chÅ“ur de l'église de Saint-Florent.]</blockquote> + +<p>Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par +cet irrésistible choc des grandes pensées qui toujours +entraînent les hommes, preuve sublime qu'ils ont une +âme : Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce ! grâce ! +Et ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux +prisonniers. La Rochejaquelein, le premier, monte en +courant la rue raboteuse, arrive à la porte du couvent, +et, l'ouvrant toute grande : Laissez-les aller, s'écrie-t-il, +grâce ! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne !</p> + +<p>Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant +à travers la foule qui s'écarte, se dispersent dans +la campagne, par toutes les routes, jusqu'à perte de +vue du bourg ; en quelques instants tous avaient disparu ; +il n'en resta pas un à Saint-Florent.</p> + +<p>Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, +que ces prisonniers, à peine sauvés, aient tiré +presque aussitôt sur leurs libérateurs. Seulement, et +c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, à la fin +du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, +où elle espérait trouver encore les Vendéens : le +représentant Choudieu, qui marchait en tête avec une +escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un des +principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens ; +on lui apprit que tous avaient franchi le fleuve. — Mais +leur artillerie ? demanda-t-il. — Ils n'ont pu +l'emmener ; ils en ont laissé ici une grande partie. — Où +sont les canons ? dit-il vivement ; quelqu'un peut-il +m'y conduire ? — Moi, je vais vous y mener ! s'écria +un jeune garçon de douze ans, en se présentant. Choudieu +saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa botte, et +le mit en selle devant lui ; puis, suivi de ses cavaliers, +il arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les +Vendéens, soit hâte, soit ignorance, ne les avaient pas +encloués. Le représentant, alors, de ce lieu élevé, +aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple vendéen, +encore haletante, fuyant à travers les ombres +qui s'abaissaient : Nous ne les atteindrons pas, dit-il, +mais, du moins, informons-les de notre présence. Il fit +mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces +sur Varade ; cinq ou six boulets franchirent le fleuve +et vinrent mourir inoffensifs sur le sable.</p> + +<p>Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon +qui, jadis, dans l'impatiente ardeur de son âge, avait +guidé Choudieu ; et, en rappelant ces détails qui réhabilitaient +le parti contraire, cet homme, cÅ“ur franc +et loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester +qu'un crime de plus n'avait pas souillé ces luttes fratricides.</p> + +<p>J'étais à la place même où avaient été pointés les +canons de Choudieu ; là s'élève aujourd'hui la colonne +commémorative de Bonchamp, et, à côté, le couvent, +jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison +aux républicains. Et ce couvent, car il semble que +ce petit bourg, sur les confins de la Bretagne et de la +Vendée, ait été le rendez-vous d'événements extraordinaires, +il a été incendié, non par les républicains, +comme on le pourrait croire, mais par un Vendéen. +Son nom était Poitevin, mais on l'appelait <i>Chante-en-Hiver</i> : +ainsi que les peuples primitifs des forêts américaines, +ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur +langue pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la +guerre, le soldat de Bonchamp revint à Saint-Florent +et qu'il revit ce couvent où, enfant, il avait prié Dieu, +et dont les républicains avaient fait une caserne, dans +sa foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la +ville, chargea sur son épaule deux bottes de paille, et +les jeta tout enflammées dans le couvent : le feu gagna +aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé +de flammes. Les habitants du bourg accoururent ; +debout sur un pan de mur à demi écroulé, Chante-en-Hiver +suivait les progrès de l'incendie ; il arrêta ceux +qui voulaient l'éteindre : Non ! non ! dit-il ; ne faut-il +pas que la maison de Dieu soit purifiée des bleus ? Et la +foule immobile laissa l'incendie dévorer le couvent.</p> + +<p>Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en +vain à déchiffrer l'inscription qui y était gravée ; les +plaques de marbre de la base ont été brisées en 1832 +par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est +l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements +qui emportent ce siècle justement appelé le +siècle des révolutions, que, dans ses tours et retours, +il efface aujourd'hui les Å“uvres d'hier et n'en laisse que +des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux +chefs vendéens comme des monuments de l'antique +Grèce ; ces événements, dont il reste encore des témoins, +ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés, +marqués que par des débris.</p> + +<p>Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un +autre monument a été mutilé, la statue de Cathelineau, +que les Vendéens lui avaient érigée en face de sa +maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, +ce paysan que ses vertus, autant que son courage, +avaient élevé au premier rang. Il y avait parmi +les capitaines vendéens des gentilshommes de haute +naissance, de savants officiers ; lorsqu'ils voulurent +nommer un général en chef, ils élurent Cathelineau. +C'est qu'il possédait les qualités par lesquelles les +hommes sont partout dominés : la fermeté calme, qui +est le plus grand signe de la force, le sens droit et la +netteté de vue dans le conseil, l'enthousiasme dans la +bataille ; sa modestie et sa candeur le faisaient aimer, +sa piété et sa vie sans tache, respecter ; il semblait que +Dieu marchait avec un tel homme ; on l'appelait le +<i>saint de l'Anjou</i>. Quand il eut expiré, un vieillard parut +sur le seuil de la maison, et dit ces simples mots à la +foule agenouillée : « Le bon général a rendu son âme +à qui la lui avait donnée pour venger sa gloire, » oraison +funèbre qui embrasse, dans sa brièveté, le génie +du héros, la croyance du chrétien, et le but sublime +où il tendait.</p> + +<p>Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête +devant la maison de Cathelineau, devenue une auberge ; +on lui montre le four où le Vendéen cuisait son pain, +sa chambre transformée en écurie ; vis-à -vis, une petite +place triangulaire est jonchée de débris ; là était le +monument : la statue gît dans l'humble cimetière de la +paroisse.</p> + +<p>De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie +relevées : à Saint-Florent, le couvent a été restauré ; +dans la maison même où il a expiré, un tombeau a été +érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une statue, +copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent +côte à côte Bonchamp et Cathelineau, le général paysan +près du général gentilhomme. Ces restaurations ne sont +pas dues aux retours des partis, mais à la religion : +dans le couvent on a établi une école de Frères ; la +maison, où est placé le tombeau, est devenue la chapelle +d'une école de SÅ“urs : une sainte femme, un généreux +et noble Vendéen<span class="noteref">[1]</span>, ont réparé ces ruines pour +les consacrer à des Å“uvres pieuses : c'est le vrai sentiment +de la Vendée. Ainsi, tout est à sa place : cette +auberge, établie dans une demeure héroïque, cette +statue brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette +chapelle qui protège la tombe de Cathelineau, autant +de traits qui marquent le caractère de ce siècle, l'industrie +triomphante, la vieille royauté renversée, et la +religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, +et seule gardienne des généreux souvenirs.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]</blockquote> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="IX"></a> +<h2>IX</h2> +<h2>Les vieilles villes. — Les vieilles maisons.</h2> +<h3>Dol. — Dinan. — Morlaix. — Lannion. — Cesson.</h3> +<br><br> + + +<p>La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre +de marins : la position avancée de cette large presqu'île +dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne qui tient à +l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses +ports naturels, les nombreuses rivières qui descendent +du plateau central, et, comme les rayons d'un cercle, +aboutissent à la mer, ont été cause que, de tout temps, +la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les +Bretons furent marins et pêcheurs ; la force résistante +de l'Armorique était sur les côtes. C'est Vannes et +Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent contre César +la lutte la plus courageuse et la plus longue.</p> + +<p>Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la +Bretagne n'a pas changé. Le centre est morne, la circonférence +animée ; un moine comparait cette presqu'île +arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, +un chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour +et presque vide au milieu. La plupart des villes importantes +de Bretagne sont des ports, des ports situés +non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues +de l'Océan, sur de petites rivières navigables où le +flot porte les navires. Elles ont ainsi des villes du +centre les beaux arbres et la verte campagne, du port +de mer l'animation et le mouvement ; on y sent la +mer voisine sans la voir, son air âpre et fortifiant. Dans +quelques-unes (à Lézardrieux, à Lannion) les deux +rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger, +semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau +Monde, et sous lequel passent les navires aux longs +mâts : lorsque soufflent les grands vents de la mer, +ils agitent et soulèvent ce chemin aérien ; on le voit +monter et descendre d'un mouvement uniforme comme +une poitrine qui respire ; le piéton qui passe en chancelant +sur cette planche tendue dans l'air, la mer au-dessous +de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant +le signe de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre +au bout du pont, dans une petite chapelle, rendre +grâces à Dieu.</p> + +<p>La position de ces petites villes attire et plaît ; la +partie principale est bâtie le plus souvent sur une colline : +à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, apparaît tout +en haut la tour de l'église ; autour sont groupées les +maisons ; le port est au-dessous, la ville des marins +et des pêcheurs. Autrefois elles étaient fortifiées ; peu +à peu elles ont rasé leurs remparts, et les deux cités +se sont réunies. Quelques-unes cependant ont gardé +leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve +tout à coup devant une ligne de hautes murailles ; de +distance en distance saillissent de grosses tours renflées ; +une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre +béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore +remplis d'eau ; c'est véritablement une ville du XIVe siècle ; +on verrait se promener sur le rempart un homme +d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en +étonnerait pas.</p> + +<p>La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine +sèche, dénudée ; à peine, çà et là , quelques arbres rabougris +et rongés par le vent de la mer ; des plaques +d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés +réguliers, ce sont les marais salants ; partout ailleurs, +des monticules de sable. Ce coin de terre aride rappellerait +l'Afrique à un voyageur : la plaine sablonneuse et +brûlée, le désert ; les mulons de sel qui la jalonnent de +leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu ; les +paludiers vêtus de blanc qui galopent sur leurs petits +chevaux entre les lagunes, les Arabes au burnous de +laine, courant à travers le désert.</p> + +<p>Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans +l'éloignement, semble immobile, et sur laquelle glissent +les vaisseaux.</p> + +<p>Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, +avec un port sous ses grands murs. Du haut de ses +remparts, vous découvrez, tout en bas, une toute petite +rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, +de petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit +aussi, bordé de vieilles maisons pressées, et sur ce +quai (les jours de marché) des centaines de voitures et +de chariots entassés, et parmi ces chariots une fourmilière +blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, +criant, gesticulant, avec un bruit confus, une +sourde rumeur qui monte jusqu'à vous, tout cela au +fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un +entonnoir ; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots +et ces hommes sont si petits, que vous diriez d'un jeu +d'optique.</p> + +<p>Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville ; devant +vous s'ouvre une rue du XIVe siècle, presque intacte, +longue et tortueuse ; c'était la coutume du moyen âge : +avec les rues tortueuses on se préservait de la grande +chaleur et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez +les maisons du moyen âge par les gravures et les vieux +tableaux ; vous les retrouvez ici debout, habitées, +vivantes ; ces images sont la réalité. Oui, voilà , à droite +et à gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, +dressant les pointes de leurs pignons aigus ; voilà les +porches carrés à gros piliers de bois, les boutiques à +basse devanture ; ces porches ôtent une partie du jour +au rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage ; +au contraire, les marchands étalent leurs +denrées sous le porche et s'y tiennent eux-mêmes ; la +maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule +sous les porches, à travers les ballots, les caisses et les +paniers ; c'est à la fois la maison et la rue, un continuel +commerce des boutiquiers avec les passants. +Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine +séparés par des poutres étroites, les fenêtres à mille +compartiments, à petites vitres qui se touchent presque : +la maison en est toute éclairée, la lumière y entre de +tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée +de poutres croisées, enchevêtrées en losanges, +trèfles, triangles, rosaces, dans tous les sens ; et, sur +tous ces montants, supports et croisés, un débordement +de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination, +l'ornementation la plus fantastique.</p> + +<p>Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de +la Bretagne (il y en a quelques-unes du XIIe siècle), les +piliers des poutres sont couronnés de gros chapiteaux +carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié +homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, +un lion ailé aux pieds d'oiseau, un porc avec +des jambes d'homme ; toujours quelque invention propre +à récréer les yeux et à égayer les passants. Là , à +Tréguier, le décorateur c'est le maçon : sur la façade +recrépie, entre les poutres croisées, avec la pointe +de son marteau il a tracé mille petits dessins, étoiles, +soleils, arabesques, chiffres entrelacés ; de loin c'est +une façade blanche, de près c'est une guipure, une +broderie ; A Dinan, à Morlaix, à Saint-Brieuc c'est +le tour du sculpteur : toute poutre est tailladée, ciselée, +bosselée ; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure +antique ; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs +courent, le long de la frise, après un cerf qui +s'embarrasse dans les branches ; sur la poutre principale, +au milieu de la façade, s'étagent et montent, du +pavé jusqu'au toit, cinq ou six personnages en pied, un +chevalier armé de toutes pièces, casque en tête, la lance +à la main ; au-dessus, Hercule avec sa massue et chaussé +de grandes bottes ; plus haut, un saint Christophe colossal, +portant Jésus sur ses épaules ; aux angles des +rues, un être grotesque se penche et se détache de la +maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain +bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et +pointe sur vous ses petits yeux en ricanant ; ou, mieux +encore, un bonhomme, vêtu de l'habit breton, veste brodée, +gilets étagés et bariolés, chapeau à bords retroussés, +longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, +braies plissées à peine attachées aux reins, accroupi et +soufflant de ses joues bouffies dans le biniou dont la +panse s'épanouit entre ses bras : c'est la représentation +même de l'homme du pays, le type national ; il porte +le nom de la ville : à Vannes, c'est <i>Vannes et sa femme</i> ; +Nantes a <i>ses enfants Nantais</i> ; dans l'église de Mauron +il y a un pilier qu'on appelle le <i>Mauron</i> ; ici le bonhomme +se nomme <i>le Morlaix</i>.</p> + +<p>Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images +d'hommes, de monstres, d'animaux, partout, aux angles +des rues, presque à chaque maison, la niche consacrée, +la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et +l'enfant Jésus, habillée de beaux habits, toute peinte et +dorée, et couronnée de fleurs, entourée de petits cierges +et de lanternes qu'on allume aux jours de fête ; et +alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, +une illumination resplendissante et joyeuse. </p> + +<p>Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle +(la Bretagne a conservé sur les écriteaux de ses rues ce +vieux mot qu'emploie encore la Fontaine), vous débouchez +sur la place du Marché : à droite, à gauche, devant +vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, +rouges, brunes, vertes, bleues ; c'est un éblouissement, +et ces couleurs vives, variées, à côté l'une de l'autre, ne +sont pas criardes, ne choquent pas l'Å“il : les poutres +grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les lignes +blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout +cela se mêle ensemble, se confond en un harmonieux +ensemble ; le soleil s'est arrêté là et y a jeté un rayon +de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont +animées, on y sent circuler la vie.</p> + +<p>Oui, la vie : rien n'est plus vivant que cet aspect des +villes de Bretagne : elles sont trop éloignées du centre +pour avoir suivi la mode ; à peine quelques maisons +modernes font disparate : les maisons, une fois construites, +sont restées telles qu'il y a quatre siècles ; +partout la couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, +et avec la couleur, les formes variées, le mouvement +et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen âge ; +époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait : +voilà pourquoi sa qualité particulière est la +couleur, non la ligne : la ligne est la qualité d'une +époque assise, où tout est défini, rangs, principes, +institutions, comme au XVIIe siècle ; la couleur, c'est +la qualité d'une société qui cherche une position, qui +change de place et se tourne sans cesse, qui est en +<i>révolution</i>, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi +l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, +elle sentait que le moyen âge et l'époque où elle parut +étaient dans des conditions analogues ; la ligne ne lui +convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes +et ordonnées ; ce qui lui était propre, c'était la couleur, +l'agitation du drame, la vie en marche comme une +armée.</p> + +<p>Les détails sont en harmonie avec l'ensemble ; à mesure +que vous avancez dans ces rues étroites, vous +êtes frappé de signes particuliers qui vous disent que +vous n'êtes pas en France : les maisons de toute la +ville sont numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, +à Auray, à Lamballe, etc.) comme en Allemagne ; +le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais +un des numéros de toute la ville ; cette classification +uniforme doit remonter au XVIIe siècle, quand la nation +s'unifiait, que tout tendait à former un centre, un bloc. +Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des noms +rauques et durs à prononcer, des noms celtiques : +<i>Kerharo, Péchic, Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, +Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, Kergroës</i>. Au +fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près +des ballots proprement rangés, vous apercevez la haute +coiffe d'une bretonne assise, tricotant avec une impassible +régularité ; de vieux meubles brunis et luisants +encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables +sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un +sur l'autre jusqu'au plafond, comme dans un navire. +Quelquefois, reste d'une aisance disparue, le lit n'est +pas seulement un meuble ordinaire : large, profond, +il a des portes comme une armoire, avec des ferrures +ouvragées, des balustres sculptés à meneaux délicats ; +c'est presque un monument. Tel était celui que nous +vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison +dont la porte était toute grande ouverte, selon l'usage +de Bretagne ; une pauvre vieille femme était là , assise +sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main +ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de +Louis XIII. Ce rouet, le grand lit fermé, à rosaces, qui +tenait tout un côté de la chambre, le banc de bois et +la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact +costume breton, on eût dit que rien n'avait bougé +depuis des siècles ; madame de Sévigné s'y serait reconnue : +« Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à +filer ainsi tout le jour ? — Quatre ou cinq sous, dit-elle. » +Ce devait être le même prix au XVIIe siècle. Comment +donc fait-elle pour vivre ? Nous demeurâmes silencieux +et attendris en face de cette humble résignation qui +ne se plaignait pas.</p> + +<p>Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes +anciennes, dit Cicéron. Le vieux mobilier des siècles +passés est conservé en Bretagne, même dans les églises ; +on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales +de Tréguier, de Quimper, ou des confessionnaux +du même style que le lit de Léhon, à balustres, à rose, +et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de +Châteaulin). Dinan a un musée ; dans ce musée, il y a +de tout, des pierres et des médailles, des poteries et +des tableaux ; mais de plus, il y a quelque chose de +particulièrement breton, des reliques bretonnes, la pantoufle +de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, +le casque de du Guesclin.</p> + +<p>Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs +on rencontre de ces vieux châteaux-forts, démantelés, +tombant en ruines, qui, du haut de la colline où ils +sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur +lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur ? +S'il faut dire la vérité, tous les châteaux-forts +se ressemblent, qui en a vu deux ou trois peut se +figurer les autres ; et pourtant, une ruine intéresse +toujours l'homme ; c'est que là , toujours il fait la comparaison +de son état présent avec son état passé ; +parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les +hommes d'autrefois ; ce que regardent les yeux n'est +que l'enveloppe de ce que rêvent sa mémoire et sa +pensée. Parfois même le présent est debout à côté du +passé comme à Cesson.</p> + +<p>La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis +une puissante forteresse ; pendant la guerre de la succession +de Bretagne, entre Blois et Montfort, c'était par +là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort ; Montfort +avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses +renforts d'Angleterre ; Blois était-il le plus fort, il s'en +emparait et empêchait les Anglais de débarquer. En +trente ans de combats, Cesson passa ainsi plusieurs +fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint +le repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait +tout le pays ; mais un jour vint où Henri IV, résolu +à remettre toutes choses en ordre, obligea les +gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand +ils ne se soumettaient pas, les fit pendre. Le château +de Cesson fut alors abattu ; il ne resta debout que la +tour du donjon ouverte à tous les vents.</p> + +<p>Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, +ancien représentant, esprit sagace et instruit, unissant, +comme quelques hommes de notre époque, les idées d'égalité +et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate +et châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il +a voulu avoir son château, un château moderne et un +jardin anglais, un jardin malgré le sol de roc où ne s'enfoncent +pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent +les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme +sur tous les bords de la mer, ronge la feuille et penche +les branches du côté de la terre ; cette inclinaison uniforme +d'un seul côté donne aux rivages de la mer une +solennelle tristesse ; l'homme sent que là sa force est +impuissante ; c'est une autre main qui courbe ces arbres +et leur donne leur pli pour toujours. Mais lui, dure +tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé +çà et là de larges espaces où il a planté des arbres verts ; +ces pauvres petits arbres, du fond de ces trous, élèvent +timidement la tête de quelques pouces, jusqu'à ce que +l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête brusquement +et leur dise aussi en son langage : Tu ne monteras pas +plus haut !</p> + +<p>Quant au château, il eut un instant la pensée de le +bâtir dans les flancs de la vieille tour ; des divans de +soie de son salon, on eût aperçu la pleine mer par les +fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds ; +mais il fut intimidé par cette masse de pierres qui se +tiennent à peine et surplombent au-dessus de sa tête ; il +désespéra d'atteindre, avec ses petits étages, le haut de +cette ruine découronnée, et il se résigna à construire +son château au pied de la tour, à quelques pas, dans +son ombre. Là il a bâti un pittoresque logis, une sorte +de villa italienne, peinte de vives couleurs, avec une +galerie à jour courant le long du toit plat, il y a rassemblé +les stucs et les marbres, les vases et les dorures, +tout le luxe de notre temps.</p> + +<p>Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, +le contraste des deux sociétés apparaît saisissant : +le petit château, accroupi au bas de la tour, +s'abaisse comme humilié et craintif ; tous les détails +s'amoindrissent ; il semble qu'à peine un homme passerait +par ses portes étroites ; on dirait qu'on le peut +saisir à deux mains par les arcs de sa balustrade +comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter +comme un joujou d'enfant. Et vis-à -vis, au contraire, +s'élève la haute tour, montée sur un énorme monceau +de débris écroulés ; les grandes pierres de son faîte +pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent +les degrés de son escalier rompu. Dressée à l'extrémité +d'un promontoire qui s'avance dans la mer, de +plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit +sa masse longue et sombre ; tout à l'entour la campagne +est nue et sans arbres, presque sans maisons ; +ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, comme un +colossal obélisque ; au-dessous, à plusieurs centaines +de pieds, la mer frappe de ses vagues sa base de rochers, +les vents la battent incessamment, et de ses +flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les oiseaux +aux ailes grises, vers l'Océan.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="X"></a><br> +<h2>X</h2> +<h2>Saint-Nazaire.</h2> +<h3>Le nouveau port et la nouvelle ville.</h3> +<br><br> + + +<p>La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses +mÅ“urs du reste de la France, n'est pas restée étrangère +à l'incessante activité de notre époque : elle +aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes +et les chemins de fer pousser en avant leurs +rails rigides, qui tout à l'heure vont atteindre Brest, au +bout de la terre. Mais son Å“uvre la plus importante +devait être sur la côte même, au bord de cette mer +qui l'attire et lui donne la vie : ses petits ports ne lui +suffisaient plus ; au versant de la presqu'île, à cinquante +lieues de Brest, elle a créé un grand port, +Saint-Nazaire.</p> + +<p>Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes ; +il n'y avait pas de port ; on n'y voyait que quelques +barques de pêcheurs qui se mettaient à l'abri derrière +une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq +mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.</p> + +<p>Depuis longtemps on se plaignait que les sables +empêchaient les grands navires de remonter la Loire +jusqu'à Nantes ; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, où ils s'allégeaient +d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve +de la Loire est en effet sillonné et comme parcouru, +dans presque tout son cours, par des sables voyageurs. +Près de son embouchure même, à trois lieues de la +mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a +parfois pas plus de deux pieds d'eau ; les bateaux à +vapeur qui courent chargés de voyageurs entre ses +deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond +du fleuve avec leur quille comme une charrue, et laissent +en fuyant, derrière eux, de longs sillons d'une eau +troublée et jaunâtre.</p> + +<p>Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra +un port. Aussitôt, avec cette ardeur propre à notre +âge, on se met à l'Å“uvre : la terre est largement entamée ; +on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de +profondeur ; les plus grands navires de commerce y +peuvent entrer, même les frégates ; le chemin de fer +de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire ; en peu +de temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord +du bassin. Cependant, pour couvrir ce port nouveau, +il faut des fortifications : on amoncelle les terres enlevées +des quatorze hectares du bassin, on les élève +tout autour comme des collines ; de larges fossés les +environnent ; bientôt la maçonnerie les revêtira, ils +seront armés de canons ; Saint-Nazaire ne sera pas +seulement un port, il sera une ville forte.</p> + +<p>Ces immenses travaux sont improvisés en quatre +ans, improvisés, mais parfaits. Vastes quais aux dures +assises de granit, larges écluses, lourdes portes de +fer, grues colossales, on enfonce profondément dans +le sol, on attache par des chaînes énormes et redoublées +tout cet attirail puissant de machines, tout ce +que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter +contre cette eau légère qui, en léchant les quartiers +de roc, les use, les rompt et les emporte.</p> + +<p>Mais le principal restait à faire, la ville : le gouvernement +avait construit le port, les remparts ; les particuliers +ont bâti la ville ; tout de suite on l'a conçue +sur un grand plan : on a vu un Havre nouveau dans +l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir +prochain, immédiat. En ce temps-ci, où l'on ne +compte plus par mille francs, mais par millions, les +spéculateurs sont accourus ; des fortunes se sont élevées +en trois jours ; tel champ estimé il y a dix ans +quinze mille francs, s'est vendu sept cent mille ; mais +rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, nous +en vivons.</p> + +<p>Voici trois ans que cette ville est commencée, et +déjà l'on entrevoit le développement qu'elle va prendre. +On lit, dans les récits des voyageurs, la création +des villes neuves des États-Unis : une bande de pionniers +s'avance vers l'ouest, au bord des forêts et des +prairies indéfinies ; ils abattent les arbres séculaires, +et, tandis que l'on arrache les souches énormes du sol, +sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, +des magasins s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville +éloignée aux grands ports de l'est. De même ici : à +côté de l'ancien village, dont les maisons basses sont +entassées autour du petit clocher de la vieille église, +une grande cité sort de terre, neuve et blanche ; les +quartiers se dessinent, les maisons se groupent aux +carrefours ; on suit de l'Å“il dans la campagne la trace +des rues longues et larges ; une douzaine de maisons, +à droite et à gauche, au commencement, au milieu et +au bout, se dressent comme les jalons alignés de la +rue nouvelle ; dans les intervalles, des prairies et des +blés ; ici une maison haute de quatre étages, avec des +boutiques resplendissantes, peintes et dorées comme +à Paris ; à côté un champ labouré, une haie chargée +de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera +jetée à terre, la haie arrachée, le champ défoncé, et +une autre grande maison s'appuiera à la maison voisine, +on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz ; +voilà une rue Vivienne. Une vaste place est tracée +devant le bassin ; il n'y a là encore que deux ou trois +maisons à chaque extrémité ; le centre est rempli de +décombres ; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, +des hôtels où la table est sans cesse dressée et +toujours servie : une population active, ardente, pressée, +ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et +vient, remue les moellons, creuse la terre, descend +des wagons, débarque des bateaux à vapeur, charge +et décharge les navires ; de la jetée à la gare, c'est tout +un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.</p> + +<p>Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des +comptoirs, déjà le bassin est rempli de navires venus +de tous les points du monde ; on y voit ces grands +clippers américains de dimensions colossales, qui +jaugent dix-huit cents tonneaux et tirent vingt-quatre +pieds d'eau, comme des frégates. Déjà l'on a compris +l'insuffisance d'un seul bassin ; on en commence un +second, on en projette un troisième. A toute heure, +les longs bateaux à vapeur filent devant vous, pour +remorquer les navires, pour transporter les marchandises +et les matériaux nécessaires au service du +port ; et, au travers de ce mouvement général, du +bruit incessant des chantiers de toutes sortes, des +pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui +crient en levant les ancres, du murmure sourd des +machines çà et là dressées, des cris d'appel des ouvriers, +des chants cadencés des matelots penchés sur +le cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des +vagues qui tombent sur le rivage comme une masse +de plomb, à coups égaux, de temps en temps un sifflet +strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme +une plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à +coup. C'est le sifflet du chemin de fer, de la locomotive +toujours allumée, toujours prête à partir, la machine +du <i>mouvement</i>, c'est son nom, et qui semble dire : Allons ! +allons ! pressez-vous ! avançons !</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XI"></a><br> +<h2>XI</h2> +<h2>Les lutteurs.</h2> +<h3>Les costumes. — Les Pardons. — La lutte. — Postic.</h3> +<br><br> + + +<p>Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes +religieuses, mais aussi des fêtes de village, des <i>assemblées</i>, +comme on dit en Poitou, où les divertissements +et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le +pardon dure deux jours, la première journée appartient +exclusivement à la religion : la grand'messe d'abord ; +l'église de la paroisse a d'avance été décorée +avec soin, parée de fleurs et de feuillages ; ni chaises +ni bancs, d'ailleurs : hommes et femmes, les femmes +dans la nef, les hommes dans le chÅ“ur et les bas côtés, +tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet entre +leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux +chants du prêtre d'une seule voix, voix puissante des +fidèles assemblés qui porte au ciel la prière avec tant +de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.</p> + +<p>Après la messe, la procession en grande pompe : +les jeunes filles, en blanc, semant des fleurs ; les garçons +les plus robustes tenant levées les vieilles bannières +brodées d'or, d'argent et de soie ; les croix, les +châsses étincelantes, les statues peintes des saints, les +dais surmontés de plumes, au milieu de deux files, +s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des cantiques ; +et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement +une foule d'hommes, le chapeau à la main et +silencieux. Le soir, les vêpres, où nul ne manque non +plus qu'à la grand'messe ; enfin le salut, la bénédiction, +cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle +l'indifférent même n'assiste pas sans une émotion +involontaire, et aussi saisissante dans une humble +église de village que dans les magnifiques cathédrales.</p> + +<p>Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de +nombreux pèlerins accomplissent les vÅ“ux formés +pour implorer une grâce ou pour remercier Dieu. Les +uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de +qui a lieu le pardon, et y passent des heures en prières ; +d'autres, plus fervents, font autour de l'église, à une +fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de longs voyages, +pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux +qui n'ont point à s'acquitter d'un vÅ“u se tiennent en +dehors de l'église, sur la place, conversant par groupes, +doucement et gravement ; nul bruit, aucun cri, +rien qui puisse troubler la sainteté du jour ; les cabarets +sont vides et les rendez-vous des jeux, déserts.</p> + +<p>Ainsi se passe le premier jour du pardon ; le lendemain +est tout aux jeux.</p> + +<p>Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il +n'y avait pas de pardon sans courses, danses, luttes, +jeux singuliers et particuliers au pays. Bien plus que +la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu +ont été délaissés. Les courses de chevaux, les danses +surtout, protégées par les femmes, ont persisté ; mais +les luttes, ces luttes héroïques que célébraient les +poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des +vers que les jeunes filles chantaient aux veillées, on +ne les trouve plus que dans un petit nombre de paroisses, +sur les confins du Finistère et du Morbihan. Là +du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a +pas diminué ; quelque minime que soit le prix, de +nombreux lutteurs sont toujours prêts à le disputer, +et jeunes, fiers, ardents, devant une foule toujours +émue, à briguer l'honneur de vaincre.</p> + +<p>Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de +grandeur inaccoutumée. Un riche propriétaire, défricheur +de landes, comme les moines des premiers siècles, +savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, +poëte en cette langue celtique qui est demeurée +immuable depuis trois mille ans, veut célébrer un +heureux événement survenu dans sa maison, et donne +une fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré +par la tradition antique<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée par un +savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la plus sûre, +unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné dans la nation +armoricaine.]</blockquote> + +<p>Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent +paroisses : on l'apprend, on se le répète le dimanche, +au sortir de la messe. On y reverra tous les jeux anciens, +la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes +hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle +n'a rien perdu de ses robustes et patientes qualités, +cette race de petits chevaux nerveux, infatigables, courageux, +que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce +sol de rocs ; puis, après les courses des femmes, et les +courses en sac qui font épanouir les visages et éclater +les longs rires, les luttes, la meilleure part de la fête. +Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un ruban, un +chapeau, un maigre mouton de cinq francs ; on parle +de présents magnifiques : trois prix sont réservés aux +vainqueurs, une somme d'argent suffisante pour acheter +un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes +dorées, et un costume breton complet ; ce costume a +coûté trois mois de travail au tailleur, qui a épuisé +tout son art à orner les larges boutonnières, les parements, +les gilets et les guêtres, de fins dessins en soie +de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le +plus riche gars du pays. Des invitations ont été adressées +aux lutteurs les plus renommés, à ceux de Rosporden, +de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de +Kerneven ; on n'a pas oublié ceux de Scaër et de +Guiscriff, connus par l'ardente rivalité qui rend si +longs leurs combats : Scaër est du Finistère, Guiscriff +du Morbihan ; on verra où, des deux pays, naissent +les plus forts hommes. Enfin, à la fête doit venir Mathurin<span class="noteref">[1]</span>, +le fameux sonneur de biniou, celui qui alla +à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, <i>la +Closerie des genêts</i>, et que le roi voulut entendre dans +son palais des Tuileries. Vieux à cette heure, aveugle, +on ne le voit plus que rarement aux pardons ; mais, +répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns +de ces airs mélancoliques et sauvages, dont +les notes aiguës s'entendent par delà les longues landes, +airs des anciens temps, que le Breton, absent de +la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord +de la route, le front dans la main.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]</blockquote> + +<p>Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, +Pont-Aven est une de celles qui charment le plus d'abord +et inspirent le désir de s'y arrêter. Un ravin tout +encombré d'énormes roches, d'arbres confusément +poussés, aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres +et ces rochers, une petite rivière rapide, tournant autour +des rochers, glissant entre leurs défilés, bouillonnant +en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle +reflète l'ombre des arbres ou la lumière du ciel : voilà +le fond du tableau. Sur les deux versants s'étagent les +maisons de la ville, et presque autant de moulins que +de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les +roches ou à demi cachés dans les arbres<span class="noteref">[1]</span>. Tout est +riant et frais en cette jolie vallée : au tic-tac régulier +des grandes roues se mêle le murmure de l'eau, le frôlement +des herbes et des feuilles ; la voix sourde de la +nature, qui ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et +triste du travail de l'homme.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le proverbe dit : Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze moulins.]</blockquote> + +<p>Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son +cours, plus profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre +dans la grande mer.</p> + +<p>C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui +attire les peintres, qu'avait été assigné le rendez-vous +des luttes. Au lieu le plus élevé, sur une estrade, étaient +assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs victoires, +et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts +ans, la tête couverte de longs cheveux blancs, +avaient été nommés juges du combat. Derrière eux, de +grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, +et en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait +pas, mais que l'on voyait bleue, immense, se confondant +à l'horizon avec le firmament, et tout étincelante +aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat : sous +un ciel éclatant, au bord des forêts, vis-à -vis de cette +mer que les hommes, comme si elle allait répondre à +leurs questions, ne se lassent pas de contempler. Le +poétique génie du barde breton semblait avoir choisi +ce beau site, en souvenir de Virgile et d'Homère.</p> + +<p>La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés +des points les plus opposés, et qui portent comme +écrit le nom de leur village sur leurs costumes variés. +On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe +leur figure comme un béguin de religieuse ; la +coiffure de Landerneau qui s'allonge par derrière, rappelant +la cornette du moyen âge ; le grand et haut bonnet +des artisanes de Rosporden, dont les dentelles +flottent au vent ; celui des femmes de Saint-Thégonec, +qui en relèvent sur le sommet de la tête les barbes +gonflées comme des voiles de navire ; puis, le plus joli +des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, +dont une coquetterie et une propreté recherchée font +valoir le beau teint et la taille élégante : nulle ne les +égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs +coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. +La coiffe, appliquée sur le front et descendant +le long des tempes, laisse voir leurs cheveux soigneusement +lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des +ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. +Du coude au poignet, les bras sont enveloppés, mais +non cachés par de larges manches de mousseline bouffante, +et une collerette à petits plis menus dessine autour +du cou et des épaules une courbe gracieuse.</p> + +<p>Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée +de Pont-l'Abbé : grandes et fortes, la peau teinte de la +couleur orangée propre aux races asiatiques, on dirait +que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu étrangère +venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. +Leur costume ne ressemble à aucun des costumes +de Bretagne : la coiffure, composée de bandes de +drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de mousseline +bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un +léger bonnet grec, sur le sommet de la tête ; les cheveux +par derrière sont à découvert. Ces bonnets bleus, +rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches +comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes ; +ils ont donné leur nom aux femmes de Pont-l'Abbé : on +dit les <i>bigoudens</i> de Pont-l'Abbé. Le reste du costume +a autant d'éclat : la jupe, le corsage, les manches sont +ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, +de torsades, d'Å“illères en soie de toutes couleurs, +et ces couleurs si diverses, hardiment rapprochées, se +fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. Les +peuples simples ont souvent le secret de cette alliance +heureuse de couleurs opposées où échoue la science +des nations les plus raffinées.</p> + +<p>Le costume des hommes n'est pas moins varié ; on +voit, l'un à côté de l'autre, les hommes de Saint-Herbot +et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long habit brun +doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et +de broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, +comme l'ample habit du temps de Louis XIV ; les habitants +des montagnes d'Arrée avec leurs vestes blanches ; +ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges +bords, est recouvert d'une sorte de résille qui retombe +du sommet comme les fils d'or ces casquettes de jockeys ; +les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur +l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant +sur le coude-pied ; les hommes de Gourin, +aux culottes demi-collantes, et ceux de Quimperlé, qui +portent encore l'antique <i>bragou-bras</i>, la braie celtique +à mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout +à fait au bas des reins, et laissant passer la chemise +entre le gros bouton qui le retient, et la ceinture serrée +avec une large boucle de cuivre ; et les gens de Scaër, +enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement +brodé en soie qu'ils portent au milieu du dos, +comme s'ils s'étaient déclarés serfs de Dieu.</p> + +<p>Un roulement de tambour annonce l'ouverture des +luttes ; un vaste cercle se forme à l'instant, chacun +prend place : les hommes s'étendent sur l'herbe, à plat +ventre, c'est le premier rang ; d'autres, les retardataires, +s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en +seconde ligne ; quant aux femmes, elles se tiennent +derrière, debout, en rangs pressés.</p> + +<p>Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place +qui leur est assignée : plus d'une, reconnue dans la +foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant lui-même, +a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser +derrière le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, +tout près d'elle, tournera à demi la tête pour entendre +de douces paroles et laissera pendre sa main dans la +main de son amoureux, promesse muette et gage de +prochaines fiançailles.</p> + +<p>Les luttes débutent par les plus jeunes : des adolescents, +des enfants presque, de douze à quatorze ans, +se dépouillent de leur veste, se prennent à bras le corps, +et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas +longue, l'un a vite renversé l'autre ; mais, à peine le +vaincu s'est-il relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, +et le combat recommence. Trois, quatre, dix défaites +successives ne le découragent pas ; il a déjà cette +obstination des hommes de sa race. Tous les deux se +serrent, se pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le +visage rouge de sang, et plus la lutte se renouvelle, plus +elle devient longue et tenace. Tel qui a été renversé, la +première fois, presque immédiatement, résiste ensuite +un quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. +Cependant, malgré leur acharnement, pas un +mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une +infraction aux règles de la lutte : on ne doit se prendre +que par le buste ; aucun, pour gagner un avantage, ne +frapperait au visage son adversaire, ou ne le saisirait +par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce +qu'ils se doivent à eux-mêmes : ils veulent se montrer +dignes de devenir un jour de vrais lutteurs. Enfin, et +en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare. C'est le +tour des hommes.</p> + +<p>Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, +fait le tour du cercle. Si personne ne se présente pour +le lui disputer, le prix lui appartient. Mais un autre +aussi entre dans l'arène : à ce moment une femme, +quittant précipitamment sa place, court après lui, et le +retient par le bras, c'est sa mère ; il est trop jeune encore, +elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra peut-être +un mauvais coup. Le jeune homme résiste ; impatient +de montrer sa force, il écarte doucement sa mère, et +elle le suit malgré lui, et on la voit lui parler avec cette +vivacité d'amour qu'ont seules les mères ; elle lui prend +les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée +assiste impatiente et divisée à ce combat de tendresse +et de fière ardeur : les jeunes gens et les jeunes filles +sont pour le fils, les plus âgés pour la mère, — jusqu'à +ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus +faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce +contrainte des pleurs maternels.</p> + +<p>Un autre, d'ailleurs, s'est présenté ; celui-ci est un +lutteur célèbre, cent bouches le nomment à la fois ; il +fait deux pas en avant avec lenteur et gravité, et étendant +le bras : <i>Reste debout !</i> dit-il. A ces mots, Yves +Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête : il a reconnu +Postic, de Scaër ; le prix sera vivement disputé. Aussitôt +il quitte sa veste et son gilet, ne gardant que son +bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement +serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de +prise. Ses parrains s'approchent et, rassemblant ses +longs cheveux, les nouent par derrière avec un long +ruban ; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et +agile pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses +vêtements, mais ses parrains ne se sont pas présentés +pour lui attacher les cheveux ; il les laisse flotter librement +sur son cou ; le haut de la tête nue, le visage +maigre et sillonné des rides que creusent de bonne +heure les travaux des champs, il ressemble presque à +un vieillard, mais sa taille haute et droite, ses bras +robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de +ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme +dans la force de l'âge.</p> + +<p>Le signal est donné : les deux adversaires font le +signe de la croix, et s'approchent lentement l'un de +l'autre, les yeux dans les yeux, les bras tendus, cherchant +comment ils se vont saisir. Puis, d'un même +mouvement, ils se joignent et enlacent leurs bras ; en +un moment ils sont serrés l'un contre l'autre d'une +force égale ; de leurs mains crispées, ils tâchent, à travers +la chemise, de saisir la peau ; tous deux, maîtres +d'eux-mêmes, combinent à la fois leur propre effort et +celui de l'adversaire ; on voit les muscles saillir à leur +cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est la force +et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur +de le combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, +et, deux fois déjà , il a évité le choc par lequel Postic le +devait renverser. Quant à Postic, la lutte lui est si familière, +qu'il semble modérer sa force plutôt que la +développer tout entière ; à un moment même où il +veille moins sur lui, un de ses pieds cède, il glisse et +tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les juges se +lèvent de leur siège : mais, dans le temps même où il +perdait pied, Postic a vu le danger, et, d'un mouvement +agile et preste, s'est tourné de manière à tomber sur le +côté. Il reste là , quelques secondes, immobile, pour +qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, +le vaincu, c'est la loi des luttes, doit être renversé droit +sur le dos, les deux épaules touchant la terre ; c'est ce +qu'on appelle <i>avoir le saut</i>. Les juges déclarent que le +coup ne compte pas, et Postic se relève, aux applaudissements +des uns, au milieu du silence des autres.</p> + +<p>Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie : +jusque-là , l'assemblée avait assisté, muette, +aux incidents de la lutte ; mais les passions sont, à cette +heure, éveillées : les gens de Scaër prennent parti +pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est +repris plus vif, plus acharné que la première fois ; les +deux lutteurs, animés par un intérêt plus ardent, ont +à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa réputation. +Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se +pressent, ils se poussent de plusieurs pas en arrière ou +en avant ; à chaque instant les jambes sont lancées +l'une dans l'autre ; les bras, enlacés autour du buste, +font plier les reins ; deux fois successivement ils s'enlèvent +de terre, et l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, +puis ils reprennent pied et recommencent le combat. +Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des +gestes et des attitudes d'une admirable noblesse : lorsque +Postic, tenant fermement le bras droit d'Hervé, et, +lui serrant l'épaule gauche de son autre main, l'éloigne +de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur l'une +de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, +il rappelle ces belles statues d'athlètes que nous a laissées +l'antiquité, et que l'on regarde avec une sorte +d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la +beauté et de la force de l'homme.</p> + +<p>Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les +combattants, suivent leurs mouvements avec une émotion +passionnée : tout est oublié, excepté le spectacle +qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se +redressent, comme si eux-mêmes prenaient part à la +lutte ; de la voix et du geste, ils excitent les combattants ; +on entend à chaque instant : <i>Stard ! Derta ! Courage ! +tiens bon !</i> Ou bien ce sont des cris d'admiration à un +coup habile : <i>Ce n'est pas sot !</i> Quelques-uns, emportés +par une ardeur dont ils n'ont pas conscience, se traînent +sur leurs genoux et sur leurs mains, et suivent +dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, +change de place ; tous les bras sont agités, les +yeux animés et brillants, tout le monde a la fièvre.</p> + +<p>Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, +Postic saisit, de ses deux mains fermées comme des +étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, d'un effort +gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance +derrière lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été +si violent qu'il demeure étendu de tout son long ; le +sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de doute +pour personne, les deux épaules ont à la fois touché +la terre. Les vieillards se lèvent : <i>Mad !</i> disent-ils, <i>le +coup est bon !</i> D'unanimes applaudissements éclatent +dans l'assemblée : Hervé s'éloigne en essuyant le sang +qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, +du même pas grave et lent qu'en arrivant.</p> + +<p>L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche +et décisive : deux lutteurs se rencontrent quelquefois +de force presque égale, qui combattent longtemps sans +qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon +de Rosporden, en 1859 : les deux rivaux étaient, dans +une nature différente, comme les types du lutteur breton ; +l'un, grand, élancé, blond et sans barbe, quoiqu'il +eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge ; +on ne l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les +luttes, et l'on doutait d'abord qu'il pût soutenir un +combat un peu prolongé. Mais, quand il eut mis bas +sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise +à demi ouverte eurent laissé voir ses larges reins +et ses fortes épaules que surmontait une tête petite +comme celle des athlètes antiques, un murmure d'étonnement +parcourut l'assemblée ; il parut tout à coup +un autre homme, ainsi que ce faux mendiant qui, dans +Homère, se dépouille de ses haillons et s'avance d'un +pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son +nom était Trolez, c'est-à -dire <i>lait tourné</i>.</p> + +<p>L'autre s'appelait Le Guichet ; il n'avait que vingt ans, +et contrairement à son compagnon, on l'eût dit plus +âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré dans les +épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles +solides ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras +robustes ; sa grosse tête, ses cheveux noirs, épais, à +demi longs, tombant sur son front bas et presque sur +ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de +son visage carré, lui donnaient un aspect étrangement +sauvage ; on ne pouvait s'empêcher de le comparer +à un taureau.</p> + +<p>Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et +alors commença une lutte, d'abord lente, mesurée, +chacun calculant la force de son adversaire, puis +plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs +bras entourant son rival, s'efforçait de l'enlever de +terre ; mais, à peine celui-ci avait-il perdu pied, +qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant. +Le but de Le Guichet était de lancer un de ces +rapides coups de pied qui font plier subitement la +jambe ; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. Mais +Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher : +les jambes écartées, le dos longuement +tendu et appuyé sur ses reins, il demeurait comme +ancré dans le sol ; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds +ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient ; aux +assauts redoublés de son rival, il résistait impassible +comme une muraille.</p> + +<p>Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, +l'ardeur de Le Guichet. Abandonnant sa tactique +première et se servant, comme d'un moyen de +vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps +perdu sur Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête +sous l'aisselle, ainsi qu'un coin énorme, de son cou et +de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable +à un bÅ“uf qui choque un chêne de son front, pensant +le soulever et le porter de tout son poids à terre. Mais +nulle secousse ne faisait dévier Trolez d'une ligne.</p> + +<p>Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se +quittèrent, rouges, la chemise en lambeaux, une +sueur abondante coulant sur leurs visages et le sang +sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts +coup sur coup renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en +même temps, haletants et non épuisés, mais reconnaissant +l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient +impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté +avec étonnement et admiration aux péripéties du +combat, ne pouvant nommer un vainqueur, voulurent +cependant leur donner une marque d'estime, et leur +partagèrent le prix. Trolez, que son inexpérience dans +l'art de la lutte avait seule empêché de triompher, qui +s'était contenté de résister, mais qui, dans sa résistance, +avait montré une vigueur sans égale, reçut la +plus large part ; Le Guichet reçut la moindre, comme +prémices des prix qu'il saurait un jour remporter. +Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie +et sans rancune, oubliant leur rivalité passagère, et +redevenus compagnons du même village.</p> + +<p>Telle est la générosité de la belle jeunesse : elle +aime le combat pour le combat même ; ses intérêts, +elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir qu'elle ne +mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle +compte sur le jour de demain pour gagner les succès +et la gloire. Mais, plus tard, quand il s'est épuisé en +de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme +mûr ressent en lui les premières secousses des passions +envieuses ; moins fort, il s'irrite, et il hait ; il n'a +pas seulement des émules à vaincre, il a des ennemis +à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le +décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de +l'<i>honneur</i>.</p> + +<p>Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le +combat incertain de Le Guichet et de Trolez, fut signalé +par un événement émouvant et inattendu : Postic, le +fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que +victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans +la journée, il était entré dans la lice et avait remporté +le prix. Infatigable et plein de confiance, il se présenta +une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que rien +fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors +que les spectateurs attendaient avec assurance le moment +où il renverserait son adversaire, il fut soulevé +violemment et jeté à terre ; il tomba en entraînant +avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura +muette, pas un applaudissement n'éclata ; on ne +pouvait croire que Postic, <i>eût eu le saut</i>. Mais il ne +pouvait y avoir d'incertitude ; les juges proclamèrent +le vainqueur. Postic alors se releva : son rival était +presque inconnu comme lutteur ; il lui serra fortement +la main, puis, sans qu'un geste, sans que son visage +et sa voix exprimassent les agitations de son cÅ“ur, +mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça +aux juges que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait +dans les luttes.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XII"></a><br> +<h2>XII</h2> +<h2>Les monuments.</h2> +<h3>Vanneau. — Les statues. — Colonne de Louis XVI. — Du Guesclin.</h3> +<br><br> + + +<p>Les grands caractères appellent la lutte : la Bretagne +est le pays de France le plus religieux, gardien de l'ancienne +foi, représentant de l'ancienne société ; c'est en +Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de +hauteur : sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces +croix, de ces calvaires, de ces statues de saints, de ces +églises, elle a affecté de planter les monuments qui attestent +sa victoire. Partout on trouve les marques de +son triomphe : de quelque côté que l'on entre en Bretagne, +à Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée ; +au Pin-en-Mauges, le monument de Cathelineau +renversé ; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en l'honneur +de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms +que l'on entend prononcer sont les noms de Lamennais +et Chateaubriand, c'est-à -dire des deux plus grands +révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est +le philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, +Chateaubriand est l'écrivain de la nouvelle ; +c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a introduit +une nouvelle forme ; l'un est haineux et amer, comme +les révoltés qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, +des secousses de leur conscience ; l'autre est mélancolique +et triste, comme un homme qui vit parmi +des ruines.</p> + +<p>A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au +point le plus culminant de la ville, lorsque vous montez +à cette belle promenade du Thabor d'où vous dominez, +étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la +vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une +colonne surmontée d'une statue, avec cette inscription :</p> + +<blockquote><b>A VANNEAU, A PAPU.</b></blockquote> + +<p>Quels sont ces noms ? qu'ont-ils fait pour qu'on leur +érige une colonne ? L'inscription vous le dit :</p> + +<blockquote>MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.</blockquote> + +<p>Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la +Charte de 1830. — O pauvres héros inconnus et oubliés +de ceux-là mêmes qui vous ont dressé un monument ! +qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu ? Papu +surtout, qu'était-il ? pourquoi la destinée de ces deux +noms, Vanneau, Papu, est-elle si différente ? pourquoi +un seul jouit-il de quelque notoriété, et l'autre est-il si +oublié ? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et +d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une +des rues nouvelles du faubourg Saint-Germain, entre +les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, de Damas +et de Beauffremont ; mais qui jamais entendit parler de +Papu ? Il y a un peu plus de trente ans qu'il est mort ; +personne ne sait qu'il a vécu. — Ils sont morts pour la +liberté ! Pauvres gens encore ! Cette liberté, elle a +duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et +Papu étaient jeunes ; s'ils avaient vécu quelques années +de plus, ils n'auraient pas eu atteint l'âge de la maturité, +qu'ils auraient vu cette même liberté de nouveau +attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle ? +Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, +quels enseignements donnez-vous à nos fils, quelle +pensée noble et élevée porterez-vous de nous à la +postérité ?</p> + +<p>De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de +cette fidèle noblesse de Bretagne, dont les membres les +plus illustres versèrent leur sang pour leur roi, à quelques +pas des statues des grands hommes bretons qui +bardent l'entrée des deux cours, sur la base même de +la colonne qui supporte la statue de Louis XVI, une +inscription révolutionnaire est scellée, une inscription +qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, +qui atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite +du frère même de Louis XVI par ses sujets ! et cette +inscription, que personne n'a osé encore enlever, elle +a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis +séculaires de la Bretagne et de la France.</p> + +<blockquote> +ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE<br> +ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,<br> +LE 30 JUILLET 1830. <br> +DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS<br> +ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE<br> +DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,<br> +LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.<br> +</blockquote> + +<p>Ce ne sont pas là les véritables monuments de la +Bretagne ; ces monuments, vous les trouverez à Saint-Cast, +où a été élevée une colonne commémorative de +la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons +rassemblés à la hâte, précurseurs des chouans de 93, +qui n'avaient pas appris la guerre, mais à qui le sentiment +national enseigna la victoire ; à la Chartreuse, +près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de +Quiberon ; dans l'église de Brest, où Louis XVI a fait +placer le cÅ“ur de du Couëdic, un de ces marins bretons +qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle l'esprit +de la chevalerie antique ; à Rennes, devant la façade +du palais du parlement de Bretagne, où sont +dressées, dans une noble attitude, les statues de savants +jurisconsultes, de consciencieux historiens, de +graves magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier ; à +Nantes, où, au pied, et comme les gardes du vieux +château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les +plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, +Clisson, Richemont, la reine Anne, grands noms bretons +et aussi grands noms français ; les gloires des deux +peuples ici se confondent : Clisson et du Guesclin, +les vainqueurs des ennemis de la France, en même +temps que chevaliers bretons ; Richemont, que l'histoire +appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le +connétable de Richemont, et cette charmante femme, +gracieux symbole de l'union des deux nations, la duchesse +Anne de Bretagne, qui est aussi la reine de +France.</p> + +<p>Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à +Nantes, à Dinan, à Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue +du grand homme breton par excellence, du Guesclin. +Du Guesclin ! son souvenir domine toute la Bretagne ; +quand on en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il +fut un vaillant chevalier ; bien d'autres l'ont été ; non +pas même parce que, Breton, il parvint aux plus hautes +dignités et fut connétable et généralissime des armées +de France ; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, +de s'être fait plus Français que Breton, et il y eut +un moment où il vit s'éloigner de lui la plupart des +chevaliers bretons ; c'est que, outre les qualités de son +pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, +la loyauté inaltérable, cette loyauté à laquelle +rendaient hommage les Anglais, quand ils venaient déposer +les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil, +obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce +qu'ils savaient qu'il aurait agi ainsi ; la libérale munificence : +à plusieurs reprises il distribua tout ce qu'il +possédait à ses compagnons d'armes ; la persistante +volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, +deux qualités qui s'unissent difficilement et qui appartiennent +en propre au Breton ; on sait comment, à Avignon, +il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution +pour les Grandes Compagnies ; le désintéressement, enfin, +et la grandeur d'âme : il est prisonnier du Prince +Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa rançon : +il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une +pareille somme ? lui dit le prince de Galles. — Les rois, +les princes, le pape la payeront, et, si j'allais dans mon +pays, il n'est pas une femme qui ne filât sa quenouille +pour me racheter ! Magnanime confiance qui demande +autant qu'elle donne ! En du Guesclin, les Bretons honorent +non-seulement le grand homme breton, mais le +type du chevalier chrétien.</p> + +<p>Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les +monuments consacrés à ses grands princes, à ses héros, +aux représentants de son histoire et de sa gloire passée. +Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir +ces statues sur leurs places ; la voix des peuples commandait, +pour ainsi dire, de les élever, afin qu'ils eussent +sans cesse devant les yeux ces modèles de vaillance, +de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et +que la Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous +les siècles.</p> + +<p>Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de +France, a songé à élever une statue à Louis XVI, pensée +bretonne à la fois et française : le dernier roi de France +dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la religieuse +cité ; en face de la vieille cathédrale, à la limite +des deux pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui +vient des campagnes de France, du cÅ“ur même de la +France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme +douce, de la vieille Armorique.</p> + +<p>La France, un jour, reconnaissante et repentante, +élèvera un monument à Louis XVI, le plus pur, le plus +dévoué de tous ses rois, qui, au milieu d'une corruption +générale, dans une cour où ses frères mêmes +continuaient le doute philosophique et les débauches +de Louis XV, demeura croyant et chaste ; qui apporta +sur le trône « les deux qualités qui font les bons rois, +la crainte de Dieu et l'amour du peuple<span class="noteref">[1]</span>, » et à +qui cet amour sincère révéla les besoins de la chose +publique ; qui restaura la marine, aida les États-Unis à +s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité, +abolit la torture et donna l'édit de tolérance ; +qui, le premier, eut la pensée des réformes salutaires, +les indiqua et les commença au prix de ses droits, de +sa liberté et de son sang ; à ce roi honnête homme, +enfin, dont Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement +la mémoire, que le pape Pie VI songeait à faire +canoniser<span class="noteref">[2]</span>, et que les peuples appelèrent le <i>restaurateur +de la liberté française</i>, avant qu'il eût mérité le +titre de <i>roi-martyr</i> !</p> + +<blockquote>[Note 1 : Mignet.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : Allocution du 17 juin 1793.] +</blockquote> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XIII"></a><br> +<h2>XIII</h2> +<h2>Quériolet.</h2> +<h3>Un caractère breton.</h3> +<br><br> + + +<p>C'est là , c'est en Bretagne, que l'on rencontre des +hommes fortement caractérisés, race dure comme le +sol, solide comme le granit ; il semble qu'aux vents de +la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On +dit proverbialement une <i>tête bretonne</i>, c'est-à -dire +une tête qui veut, qui persiste et va jusqu'au bout. +Nulle province n'a donné à la France plus de génies +indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au +XIe siècle, elle a fini dans le nôtre par Broussais et +Lamennais, et par Chateaubriand, libéral à la manière +des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir. +Toujours le parlement de Bretagne fut difficile +à mater ; il résistait encore quand les autres avaient +depuis longtemps cédé. Les émeutes de Rennes +et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et +Louis XV, étaient excitées ou soutenues par le parlement. +Du Guesclin, — il n'y a pas de plus mauvais +garnement sur la terre, disait sa mère, — est un des +types de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic +qui, avant d'attaquer un vaisseau anglais (combat de +<i>la Surveillante</i> contre <i>le Québec</i>, le 7 octobre 1779, +près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à +genoux et réciter le <i>De profundis</i>, et après : <i>Maintenant +vous pouvez mourir !</i> et il se promène sur le pont, +frappant du pied, dit un contemporain, comme une +baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut +terrible, le vaisseau anglais sauta, et la frégate de du +Couëdic rentra à Brest, presque en ruines. D'autres, +moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de caractère, +et de principes qui, dans l'antiquité, en eût +fait des stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, +E. Souvestre, Alex. Duval, Duclos : le premier, philosophe +pratique, le second, ardent en ses haines, le +troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter +ici quelques traits d'un homme presque inconnu, le +Gouvello de Quériolet, qui donneront une idée de ces +natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas +de demi-mesures, également extrêmes dans le bien +comme dans le mal.</p> + +<p>Sa vie a deux parts : le brigand et le saint. Il était +né, en 1602, à Auray, d'une riche et puissante famille ; +son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul enfant n'eut +de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. +Il ne respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres ; +malgré de grandes facultés, on n'en peut rien tirer : +ses camarades mêmes, il les injurie et les bat, il rappelle +du Guesclin qui désolait son père et sa mère, +mais avec cette différence qu'il ne se trouve pas une +seule bonne religieuse qui porte un heureux horoscope +sur un tel garnement.</p> + +<p>A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés : +il hante les mauvais lieux et les maisons de jeu ; +il crochète le coffre de son père, lui dérobe deux mille +livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà +lancé par le monde, comme un étalon échappé. Nul +frein, nulle barrière : à Paris, il s'associe à des filous +pour voler au jeu ; en Allemagne, il court le pays, +guerroyant pour le premier venu ; il se trouve encore là +trop à l'étroit, il songe à aller à Constantinople, il s'y +fera Turc, et y vivra en pleine licence et à son caprice.</p> + +<p>Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. +Le hasard de sa naissance lui donnait droit à une +charge de magistrature, et ce n'est pas un des moindres +étonnements, en ce temps qui suit les guerres +civiles, qu'un tel homme conseiller au parlement de +Rennes. Mais cette nouvelle dignité ne le retient pas ; +au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à tous les +excès avec impunité ; bientôt il devient fameux par +ses débordements : duelliste, libertin, hypocrite et +impie, c'est Mirabeau, Richelieu et don Juan tout ensemble. +Il a rompu avec toute sa famille ; son nom et +ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies ; +la vie des hommes, l'honneur des femmes, sont +pour lui un enjeu ; il poursuit les unes pour les +perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il +avait acquis une terrible habileté aux armes, seul +exercice auquel il se fût appliqué ; de même que +Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe +de magistrat dans les duels. Il marche littéralement +l'épée au poing, insolent envers tout le monde, injuriant +les passants, sans s'occuper de la qualité ni du +nombre ; une fois, une troupe de cavaliers indignés +s'arrêtent en le menaçant ; peu lui importe, il sont +six, sept, huit, il fond dessus ; le premier qu'il joint, +il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du cadavre, +sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance +sur les autres qui, épouvantés de cet enragé, +s'enfuient au plus vite ; une autre fois, il se battit +contre quatorze.</p> + +<p>Des femmes, il en est de même : il joint l'audace à +la ruse ; il les attaque en pleine rue, ou se déguise en +charbonnier pour pénétrer chez elles ; il fait de longs +voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il +apporte sur son dos une échelle pour escalader une +fenêtre. Il en veut surtout aux religieuses ; en corrompre +quelqu'une lui est un régal qui dépasse les séductions +ordinaires ; il s'introduit dans un couvent en +sa qualité de magistrat, et une fois là , il déploie l'hypocrisie +la plus raffinée. Le don Juan de Molière n'a +rien de plus complet que ses affectations de langage +dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments +de componction ; il édifie les bonnes SÅ“urs par +ses paroles éloquentes sur la brièveté de la vie, la +nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser +à l'éternité, au terrible moment où il faudra +rendre ses comptes ; il leur fait part de sa résolution de +racheter ses péchés par des aumônes, de faire l'Église +son héritière par des fondations pieuses, etc. De même +aussi que don Juan, et c'est peut-être chez lui que +Molière a pris ce trait, il donne l'aumône à un mendiant +à condition que le pauvre homme ne la demandera +pas <i>au nom de Dieu</i>, et, pour lui montrer l'exemple, +il blasphème tout haut dans les rues, il se moque +de Dieu, il appelle à lui les démons.</p> + +<p>Car il ne craint pas plus Dieu que le monde : une +nuit, le tonnerre roule au-dessus de sa maison, à coups +répétés ; exaspéré de cette voix de Dieu qui le semble +menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, +comme Ajax défiant Jupiter, décharge ses pistolets +contre le ciel, tandis que la foudre tombe sur son lit.</p> + +<p>C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il +ait à s'en plaindre, mais par nature perverse, ayant du +plaisir à jouer cette partie, prenant à tâche de se faire +craindre et détester, comme d'autres de se faire aimer, +et, en ce sens, un être véritablement diabolique.</p> + +<p>Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, +un événement inattendu, imprévu, le changea. Il +était allé à Loudun, en Poitou, pour voir une belle protestante +dont il avait entendu parler et pour essayer de la +séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent +et suivirent le procès d'Urbain Grandier. Ce +spectacle extraordinaire, qui n'était pour tant d'autres +qu'un sujet de curiosité, le bouleversa : tout d'un coup, +le côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît ; il va +trouver un prêtre, se jette à genoux et lui fait une confession +générale : il était converti.</p> + +<p>S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, +affaissement de ses forces, à un âge où les passions +amorties sont près de s'éteindre : à cette heure, son +énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a +pas baissé : « Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, +dit saint Clément d'Alexandrie, vous ne délibérez pas +pour faire une injure ; il n'y a qu'une occasion où vous +délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser +la piété ! » Lui, il ne délibère pas ; subitement éclairé +par cette lumière que les sceptiques nomment un trait +du hasard, et que les chrétiens appellent la grâce de +Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans +hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux +âmes supérieures, rebrousse chemin et prend la route +opposée : c'est le même homme, seulement, selon +le sens exact du mot, il se <i>convertit</i>, c'est-à -dire il se +tourne dans le sens contraire.</p> + +<p>La conversion d'un homme est toute autre que celle +d'une femme : vous est-il arrivé parfois d'entrer, durant +la journée, dans une église ? elle est presque déserte ; +seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, +prient ou méditent en silence ; vous apaisez vos pas, +vous admirez leur recueillement, leur piété, leur modestie. +Mais ce n'est pas ce qui vous étonne le plus : +c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, +un homme à genoux au pied d'un autel, absorbé dans +sa pensée et le front dans ses mains. Pourquoi donc +la vue de cet homme vous étonne-t-elle ? C'est que, les +femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant +le Très-Haut : elles sont faibles, elles s'avouent faibles, +elles tendent à la source de toute force. Mais l'homme, +qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et conduit +les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur +que lui-même, qui, chaque jour, puise plus de +confiance en sa raison par les grandes choses qu'il a +faites avec cette raison, cet homme prosterné, humilié +et priant comme une femme ! pour en venir là , il faut +qu'il ait un bien puissant et profond sentiment de son +impuissance, qu'il ait lutté bien longtemps, bien durement, +qu'il soit allé au fond des plus intimes méditations, +pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de +le protéger. C'est après avoir examiné, pesé toutes les +ressources de la force départie à l'homme que sa raison +est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec Dieu, +a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y +a là à la fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même raison.</p> + +<p>Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été +donné de voir en Afrique est celui d'une cérémonie +religieuse, la veille du béiram. C'était le soir, dans une +mosquée : le ramadan finissait, et les musulmans s'assemblaient +pour adresser, au dernier jour de ce temps +de pénitence, une solennelle prière à Dieu. Du haut +d'une galerie où étaient admis les chrétiens, nous embrassions +au-dessous de nous la vaste nef, étincelante +de lumières et toute remplie de croyants : là , pas une +femme ; des hommes seulement, en rangs réguliers, +agenouillés sur les nattes, et tous immobiles, recueillis, +sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou +d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une +hymne lente, dont la psalmodie sévère ressemblait au +chant de nos églises : à certains moments, le chant se +taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers +le ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant +une consolation et un appui. Et l'on voyait +alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête enveloppée +du haïk que ceint la corde de chameau, se +prosterner ensemble, le front à terre, les bras et les +mains étendus, dans le sentiment de leur néant.</p> + +<p>Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de +nouveautés, gais, insoucieux, riants, se montraient +avec des plaisanteries ces génuflexions et ces prosternements. +Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu ; il +y avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes +humiliés, à genoux, qui, avec leurs vêtements blancs, +ressemblaient à des moines, c'étaient ces Arabes si +fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont +empreintes d'une si profonde dignité, qui passent, +indépendants, leur vie dans la plaine et sous la tente ; +et parcourent le désert, dont ils sont les maîtres, sur +leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont +de vrais jeux de l'homme, les <i>fantasias</i>, où, lancés au +galop, ils se poursuivent et se dépassent, jetant leurs +longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur leurs hautes +selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre +qui les enivre et les enveloppe de fumée ; ces mêmes +Arabes qui, hier encore, poussant le cri de guerre, livraient +aux Français ces combats acharnés d'où, quand +ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom +glorieux ! Eh bien ! ces adversaires terribles, que nous +avons appris à estimer en les combattant, c'étaient eux +qui, là , prosternés et courbés sous la main de Dieu, +rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et +véritablement hommes dans leur adoration comme +dans la bataille.</p> + +<p>C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce +peuple : il a des vices, il est abattu par la corruption +d'une religion fausse, mais il possède une vertu féconde : +son cÅ“ur est religieux ; il a le sentiment de sa condition +vis-à -vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, +il ne se dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant ; +il se relèvera.</p> + +<p>Quériolet était résolu à changer de vie : mais ne +croyez pas qu'il se va confiner dans un monastère, pour +s'y abîmer dans les prières et les méditations solitaires : +cette vie de retraite semble trop facile à cette âme active ; +il avait donné au monde le spectacle de ses désordres +et de ses vices, il fera le monde témoin de sa +pénitence : là il trouvera encore à chaque pas les +mêmes objets qui l'ont tenté ; il lui faut combattre des +ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans +cesse : voici la cupidité, l'orgueil, la volupté ; il part en +croisade, il n'attend pas l'ennemi, il le va chercher.</p> + +<p>D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à +vaincre, l'orgueil, l'orgueil qui, selon le mot d'un +Père<span class="noteref">[1]</span>, est un renoncement à Dieu et un mépris des +hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il +monte à cheval pour retourner en Bretagne : on ne +voyageait pas en ces jours de troubles sans être armé ; +il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, les +pistolets à la ceinture et l'épée au flanc ; il en repart +dans une toute autre attitude : il attache ses pistolets +et son épée sur sa selle, avec des cordes ; désormais, il +ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de brigands, +qu'importe ! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité +de se défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé +dans son château, il quitte ses habits brodés, ses +plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint +à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un +bâton à la main, il se met en route pour un pèlerinage, +mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un porche +ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, +qui prenait partout le haut du pavé, un jour, une +troupe de gueux, le voyant prier à deux genoux à la +porte d'une église, le raillent, l'injurient et se jettent +sur lui. Ah ! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, +il se retrouve gentilhomme, et lève son bâton +pour se défendre ; mais ce mouvement de l'homme du +passé n'a qu'un instant ; il commande à son sang de se +calmer, il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler +de coups. Diogène jeta son écuelle, reconnaissant +qu'il pouvait boire avec sa main : il ne faisait faire qu'un +sacrifice à son corps ; Quériolet ne porta plus de bâton, +sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, +mais à son âme qui avait essayé de se révolter.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Saint Jean Climaque.]</blockquote> + +<p>Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire +à la nature, la plus difficile à pratiquer, il est +chrétien ; maintenant, on le peut dire, tout était facile : +il avait brisé le grand ressort qui fait agir les hommes ; +dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le +faisait plus : il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus +de la terre, il accomplissait sans effort des actions +que nous, d'en bas, alourdis, nous regardons +comme impossibles : mais, ainsi qu'on l'a dit, « qui ne +tend pas à l'impossible n'accomplit pas le nécessaire. »</p> + +<p>Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières +continuelles, des rigueurs auxquelles il se condamne : +Il avait été impie ; il consacre sa vie à étudier, à connaître +cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et +adorer Dieu qu'il avait blasphémé ; il avait été voluptueux, +débauché ; il passe en prières, à genoux, sept et +huit heures par jour, quelquefois dix heures ; il s'impose +l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois +jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour +qu'il fait de temps en temps dans des lieux déserts, +livré aux plus rudes austérités. Il avait eu pour +les femmes un de ces penchants violents par lesquels +l'homme ressemble à un animal aveugle et furieux ; il +fait le vÅ“u, et il l'observa jusqu'à sa mort, vis-à -vis +même de ses parentes, de ne plus regarder jamais une +femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée +avait été une vie tout efféminée, de mollesse et de +plaisirs faciles ; il en mène une toute dure, de fatigues +et de peines, il ne dort que tout habillé, par terre ou +sur une chaise ; comme d'autres inventent des voluptés +nouvelles, il s'applique à la recherche des pratiques +les plus rudes ; de tourments dont il puisse souffrir à +chaque instant : il porte des souliers dont les clous +transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il +entreprend ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à +dix lieues par jour dans ce supplice. En un mot, la +règle qu'il a prise est <i>de faire à son corps le plus de mal +qu'il pourra</i><span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le P. Dominique de Sainte-Catherine, <i>Vie de M. de Quériolet</i>.]</blockquote> + +<p>Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son +prochain. Le poëte, quand il a voulu faire de l'avare +un portrait saisissant, l'a montré avec tous les dons +de la fortune : il possède une grande maison, des valets, +des chevaux, une voiture, seulement il n'en use +pas ; et c'est dans Molière un trait de génie : la vilité +de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus riche. +Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne +suit pas la règle ordinaire ; il ne se défait pas de ses +biens, il ne se rend pas indigent ; il a un château, +des domestiques et des terres, il les garde ; seulement, +tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres ; +il ne le possède pas, il ne s'en regarde que comme +l'économe. Lui aussi, il est avare, il place toute sa +fortune chez les pauvres ; mais c'est un avare plus +avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.</p> + +<p>Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider +dans son Å“uvre de charité ; son château, il le +transforme en hôpital, il y recueille et y installe tous +les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant +pas encore assez, il fait des voyages exprès pour en +aller chercher au loin. A toute heure, on peut entrer +chez lui, il a toujours à donner ; quand il n'y a plus +rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux +et ses draps ; jamais son blé n'est porté sur le marché +pour être vendu, il le partage entre les pauvres ; qu'a-t-il +besoin d'ailleurs de ces revenus ? il ne dépense +pas par an cent livres ; quand il ne jeûne pas, il ne se +nourrit que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose +Quériolet à l'austère censeur de Rome, à Caton, +calculant les moyens de faire rendre le plus d'intérêt +à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre +ses vieux esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on +dise ce que vaut la vertu du stoïcien près de l'humble +charité de ce grand chrétien inconnu !</p> + +<p>Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut +comparer. Quels chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu ! +Il est rencontré par un gentilhomme qui, le prenant +pour un pauvre, le bat et manque le tuer : il l'aide à remonter +sur son cheval ; un autre jour, il se présente, à +Rennes, dans une maison qu'il avait dotée pour y recueillir +les indigents : il se laisse repousser et mettre à +la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, presque +de force, ordonné prêtre ; il s'y résout, mais il ne confesse +que les pauvres, il ne veut être que le serviteur +des plus petits, des plus humbles, avec qui il se puisse +encore humilier. Sa vie se partage entre la prière, les +pauvres et les malades : cet élégant, ce raffiné, ce débauché +s'est fait le propre infirmier de son hôpital ; +il veille au chevet des mourants, il soigne les galeux, +il panse les plaies dégoûtantes ; nouveau Job, +Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne +loi, car il s'est mis volontairement sur le fumier des +autres.</p> + +<p>Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif +de la volonté et de l'énergie. Descartes avait dit : Je fais +table rase de mon esprit, j'oublie tout ce que j'ai appris, +et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, en commençant +par la première ; et on l'admire pour avoir eu +cette pensée et avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je +m'étonne autant de l'Å“uvre de Quériolet ; dire : Je ferai +en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de force, +et y avoir réussi n'est pas moins admirable.</p> + +<p>C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, +placé en tête de l'histoire de sa vie, où il est représenté +avec un type fortement caractérisé : le nez en avant, +un front buté, entêté, des pommettes maigres, saillantes, +les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont +adoucies et abattues par la continuité de la prière et +des larmes, visage qui vous arrête, qui se fait regarder +et dont on se souvient.</p> + +<p>Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs +et les bonnes Å“uvres, et sa pénitence dura vingt-six +ans. Il mourut jeune, en 1660, car les austérités +avaient vite épuisé son corps : quand il se sentit près +de sa fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de +pèlerinage de la Bretagne ; il y voulut mourir et y avoir +son tombeau, gardant ainsi, jusque dans la mort, le +double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien +et de Breton.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XIV"></a><br> +<h2>XIV</h2> +<h2>Du mouvement intellectuel en Bretagne.</h2> +<h3>Archéologie. — Histoire. — Littérature. — Arts. — L'Association bretonne.</h3> +<br><br> + + +<p>Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire +remarquer le développement des études historiques +en France ; ce qu'il importe de constater, c'est le +caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques +années. Lors du mouvement romantique de la Restauration, +on s'éprit avec enthousiasme des vieilles chroniques +et des légendes ; mais cette ardeur nouvelle tenait +plus au plaisir de découvrir des sujets et des +tableaux curieux et pittoresques qu'à un amour sincère +et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des romans +historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination +suppléait à la demi-science des auteurs, et +où la fantaisie était si intimement mêlée à l'histoire, +qu'il était difficile de faire la part de la réalité et de la +fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la +poésie, non de l'histoire.</p> + +<p>Ce moment de première fièvre est passé : l'époque +de la maturité est arrivée, et, avec la maturité, la gravité +des études et de la pensée. Les hommes que nous +voyons aujourd'hui à l'Å“uvre, ont, dans leurs travaux, +une suite et une expérience qui les décèle hommes +faits ; ils ne se contentent plus des premières impressions, +il leur faut quelque chose de précis et d'exact, +le vrai ; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, +ils veulent connaître les mÅ“urs du passé, ses usages, +ses arts, ses grands hommes, ses origines : de là , +le développement des études archéologiques, études +qui appartiennent plus particulièrement à la province.</p> + + + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>I</h2> +<h2>Archéologie et histoire.</h2> +<br><br> + + +<p>L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même +que l'histoire naturelle, en grandissant, s'est divisée +et subdivisée en une multitude de branches : géologie, +anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc., +l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, +a été obligée de le répartir entre plusieurs mains : les +époques ont été classées, et, dans chaque époque, les +faits, les institutions, les monuments, les usages, les +lois : architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, +vitraux et boiseries, émaux, carreaux historiés, +vieilles chartes, chroniques et légendes, voilà l'archéologie, +et chacun de ces sujets suffit à absorber la vie +de plusieurs savants.</p> + +<p>Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le +vaste champ de l'histoire, le fouillant à l'envi, ne +laissant rien de côté. Bientôt ils n'ont plus travaillé +séparément, ils se sont réunis ; partout des sociétés +d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles +se sont signalées par un éminent service, dont on ne +saurait se montrer assez reconnaissant ; elles ont conservé +nos vieux monuments. Il y avait une horde de +démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de +<i>bande noire</i>, mais qui n'en continuait pas moins son +Å“uvre indigne, et faisait tomber incessamment sur les +églises et les châteaux le marteau de la destruction. +C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les +antiquaires ; ils se placèrent devant les monuments +menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là pour les défendre. +Le public était indifférent ; ils le réveillèrent, +en lui expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il +ne regardait même pas, ils accumulèrent les recherches, +répandirent la connaissance du moyen âge, développèrent +le goût ; ils firent l'éducation de la bourgeoisie +en art, en histoire. L'argent manquait, ils +contribuèrent de leur bourse ; ils étaient sans soutien, +ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires +nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de +leur venir en aide, il leur donna une part de son budget ; +il mit son sceau sur les monuments, comme on +couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection +inattendue, la <i>bande noire</i> recula, et ainsi furent +sauvés de la ruine, conservés et restaurés, une foule +de chefs-d'Å“uvre dont le sol de la France est couvert, +que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et +qui font aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, +et des études des savants.</p> + +<p>On ne croit pas être injuste envers les autres contrées +de la France en disant que la Bretagne se distingue +entre toutes par son zèle pour les études historiques. +Dans toutes les villes importantes, il existe une +société archéologique ; il n'est pas un bourg, pour +ainsi dire, où ne vive un de ces patients, modestes et +infatigables <i>chercheurs de pistes</i>, qui s'appliquent à une +partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient à +fond : ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a +pris les voies romaines, sur lesquelles il a émis parfois +des hypothèses discutables, mais, souvent aussi, des +vues justes et perspicaces ; M. Ramé, de Rennes, les +carreaux historiés ; M. Etiennez, les archives de Nantes ; +M. du Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques +de son pays ; M. Durocher, de Rennes, la carte +géologique de Bretagne.</p> + +<p>Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, +le classique pays des dolmens et des menhirs ; là , à +Carnac, en face des immenses alignements de pierres +debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, +M. de Keranflec'h, savant dans les origines et dans la +langue de sa patrie, cherche à expliquer les monuments +druidiques au milieu desquels il vit et à en déchiffrer +le sens. Un examen attentif et persévérant, une +rare perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, +sinon certain, du moins probable, sur cet immense +amas de pierres symboliques, qui, comme le sphinx, +posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont +gardé le secret.</p> + +<p>La société archéologique de Vannes est fort active : +elle a fondé un musée, et elle compte des antiquaires +connus par de nombreux travaux : M. Lallemand, qui +s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du christianisme ; +M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes +chartes et des archives ; M. le docteur Halleguen, de +Châteaulin, des antiquités romaines ; plusieurs ecclésiastiques, +M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux antiquités +celtiques ; M. l'abbé Piederrière, à l'art du +moyen âge ; M. de La Morvonnais, enfin, qui a écrit sur +l'architecture romaine en Bretagne un livre où les appréciations +d'une critique fine et juste se joignent aux +vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les +numismates, de leur côté, éclairent les points obscurs +de l'histoire de leur province. A Morlaix, c'est M. Lemière, +à Rennes, M. Bigot ; M. Bigot a publié et commenté +toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume +qui lui a valu les distinctions des académies. A Fontenay, +qui, par sa position, est une ville plutôt poitevine +que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache +à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon ; +mais M. Fillon n'est pas uniquement savant en médailles ; +il a rassemblé et publié déjà , en partie, une multitude +de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à +l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. +C'est à la fois un fureteur et un collectionneur, mais +sans l'étroitesse d'idées qui accompagne souvent ces +goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il amasse +il tire des déductions générales ; aussi ses travaux +ont-ils porté son nom hors de la province : ce n'est +plus un savant de l'Ouest ; Paris le connaît, et la +Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.</p> + +<p>D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le +docteur Fouquet, recueillent les légendes populaires : +La Fontaine avait bien raison de dire :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Si <i>Peau d'âne</i> m'était conté,</p> +<p class="i2">J'y prendrais un plaisir extrême.</p> +</div> +</div> + +<p>Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires +où se révèlent les usages du peuple, ses traditions, +ses croyances, ses superstitions, où sont si bien +unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la +terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y +a de vrai, sans pouvoir le préciser, jouit à la fois de la +poésie du rêve et du mystérieux attrait de l'inconnu ? +Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas nous-mêmes +à ces histoires fantastiques ? on ne saurait le +dire. En voyant la bonne foi, le ton sérieux et convaincu +du narrateur, en l'entendant citer ses témoins, accumuler +ses preuves, désigner du doigt les monuments du +récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, +qui tout entier atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus +de bon sens que le sceptique qui en rit. Il va sans dire +que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne sont que +les rapporteurs de ces légendes : M. de la Barre est plus +littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus +naïf ; il ne raille pas, on voit qu'il sait parfois à quoi +s'en tenir, mais il ne fait pas de réflexion qui vous désenchante ; +au contraire, il a le respect de ces mÅ“urs, +de ces croyances ; il vénère les vieilles pierres, les +lieux de pèlerinage, il raconte, comme un homme qui +se plaît à ce qu'il raconte, et l'on se plaît à l'écouter<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie +et de l'histoire ; elle sert de transition à l'histoire proprement +dite : cette vieille province de Bretagne a conservé, +avec sa foi, ses costumes et sa langue, un profond +sentiment national, et l'histoire est pour elle une +manière de témoigner de son respect pour les ancêtres. +L'histoire de la Bretagne, depuis les temps les plus reculés, +a été examinée, discutée et racontée sous toutes +les formes : monographies de villes, biographies d'hommes +illustres, vies des saints, descriptions topographiques. +Les ouvrages publiés récemment sont presque +innombrables : en première ligne, la <i>Biographie bretonne</i>, +entreprise il y a déjà plusieurs années, par un +savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire +de la marine à Brest, qui, avec le concours de tout ce +qu'il y a en Bretagne d'hommes instruits, a retrouvé dans +les chartes, dans les archives et les papiers de famille, +des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés +ou méconnus, et dressé comme un inventaire complet +de toutes les illustrations de sa patrie ; puis, sous une +forme plus scientifique, une autre histoire de la Bretagne, +<i>les Anciens évêchés de Bretagne</i>, par MM. Geslin de +Bourgogne et An. de Barthélemy, un des ouvrages les +plus considérables qui aient été publiés depuis longtemps +par les départements. <i>Les Évêchés de Bretagne</i> +n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas +de planches représentant les types de l'architecture +religieuse, civile et militaire : histoire générale, histoire +de chaque diocèse, de ses évêques, de ses établissements +religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, +etc. C'est une revue exacte des événements et +des institutions, un véritable monument élevé à l'ancienne +Bretagne.</p> + +<p>A côté de ces grandes Å“uvres, voici une foule +d'études spéciales : tandis que d'excellents érudits +écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie de +ses grands hommes, M. Ropartz, la <i>Vie de saint Yves</i>, +patron de la Bretagne, l'<i>Histoire de Guingamp</i> et celle +<i>des Missionnaires et Fondateurs d'ordres religieux</i> en +Bretagne ; M. l'abbé Mouillard, la <i>Vie de saint Vincent +Ferrier</i> ; M. de La Bigne-Villeneuve, l'<i>Histoire de +Rennes</i>, et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie +de ces marins magnanimes, de ces vaillants corsaires, +Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient, +comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux +Anglais ; d'autres approfondissent les questions les +plus difficiles et les plus ardues : M. A. de Blois, de +Quimper, les <i>Origines du droit breton</i> ; M. A. de Courson, +le <i>Cartulaire de Redon</i> ; M. du Fougeroux, de +Fontenay, les <i>Premiers temps de l'Histoire du Poitou</i>. +M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle édition +de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le <i>Dictionnaire +d'Ogée</i> ; et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, +à Saint-Pol de Léon, petite ville qui fut autrefois un +évêché, et qui aujourd'hui est presque déserte, un savant +généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du <i>Dictionnaire +héraldique de la Bretagne</i>, fait paraître un magnifique +Album de miniatures (<i>fac simile</i>) du XVe siècle, le +<i>Combat des Trente</i>, accompagné de documents puisés +aux sources les plus authentiques sur les héros de cette +lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré +par l'obélisque de la lande de <i>Mi-Voie</i>.</p> + +<p>Dans les grandes villes, les ressources d'érudition +permettent d'entreprendre des ouvrages étendus, +comme les <i>Annales universelles</i> de M. Fourmont, à +Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou +vingt colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous +les peuples de la terre, depuis la création du monde. +Il est facile de faire ces sortes de tables synoptiques ; +mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de +M. Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé +à un point de vue scientifique. Il y a là plusieurs +années de recherches laborieuses et une lecture immense : +il est au courant de toutes les découvertes modernes, +des travaux des savants de l'Europe et des savants +de Calcutta ; Zend des Persans, monuments du +Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui +sont aussi familiers que les traditions celtiques et les +Eddas des Scandinaves ; aussi, à la lueur de ce faisceau +de lumières jaillissant de tous les points, il a, on n'ose +dire débrouillé, mais éclairé le chaos des premiers +temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs +parentés, leurs migrations. Puis, après que, dans cette +première partie, il a fait un rapide précis des événements, +il reprend chaque période, il en écrit l'histoire morale : +religions, langues, mÅ“urs, institutions, philosophies, +etc., dans la même forme synoptique, de manière +à donner à la fois le spectacle de la marche de chaque +peuple séparément, et du mouvement général de l'humanité, +jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme +un grand fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans +le christianisme.</p> + +<p>Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à +Nantes, les études historiques ont une physionomie +plus vive ; on y livre des batailles d'érudition. Les +écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en proverbe, +et leur franchise ardente, qui n'est pas moins +remarquable quand ils traitent un point d'histoire +contesté, prennent aussitôt les armes, attaquent et +poussent devant eux, et frappent à coups redoublés +tout historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe +abattu. Ainsi, à Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a +montré si clairement, si fortement, le véritable esprit de +la <i>Réforme en Bretagne</i>, à l'occasion de l'<i>Histoire de la +ligue en Bretagne</i>, par M. Grégoire ; à Nantes, MM. Biré +et Guéraud ; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est +attaché à l'<i>Histoire de la Révolution</i> de M. Michelet, +qui avait touché à la Bretagne et à la Vendée, et il a +fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une +dissection qui ne laisse rien de côté : omissions, oublis +volontaires, silence sur les atrocités des républicains, +exagérations emportées ; il a montré à nu la faiblesse +et la partialité de cet écrivain, naguère noblement inspiré, +aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche +pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne +raconte pas, mais qui plaide, qui ne peint pas, mais +qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on devrait +toujours le faire, avec force, convenance, érudition et +émotion.</p> + +<p>M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour +les monuments historiques, est à la fois écrivain, antiquaire, +libraire, imprimeur : intelligence vive, ouverte +à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît +très-bien sa province, hommes, livres, sol, monuments ; +il a publié sur plusieurs parties de l'histoire de +son pays des notices importantes, entre autres celle sur +le <i>maréchal de Raiz</i>, le faux Barbe-Bleue de nos contes, +où, les pièces du procès en main, il a rectifié les erreurs +populaires et montré, telle qu'elle était réellement, +cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte +de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de +brillantes qualités, courage, science, passions sauvages +et cruauté de damné. Nul historien ne pourra désormais +se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. +Un livre plus important encore est le recueil des <i>Chansons +de la Bretagne et du Poitou</i> depuis les temps +les plus reculés, recueil composé de plus de douze +cents chansons, qui donne sur les mÅ“urs, les +usages, les coutumes et la langue des détails souvent +négligés par les historiens, et singulièrement +propres à compléter la physionomie d'un peuple.</p> + +<p>Mais le plus savant des historiens bretons est M. de +la Borderie, ancien élève de l'École des chartes, que +le gouvernement a chargé de dresser le catalogue raisonné +des archives et des pièces historiques de l'ancienne +chambre des comptes de Nantes. Outre un grand +nombre de fragments sur les points les plus obscurs +de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a écrit +l'histoire de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, un des épisodes +les plus dramatiques de la lutte que la Bretagne +n'a cessé de soutenir contre l'ancienne monarchie pour +le maintien de ses privilèges. On ne peut nier que ce +récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif ; +mais un intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt +qui tient au talent original de l'auteur. Il n'a aucune +prétention, il ne cherche pas les phrases à effet ; +on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer +la vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on +a cru et écrit jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime +en vous la démontrant. Il est heureux et fier, +comme il le dit quelque part, de publier des pièces si +glorieuses pour son pays ; il devient éloquent, et son +émotion sincère gagne le lecteur ; on partage son indignation +ou sa pitié. Au milieu de ce récit net, ordonné, +qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure +que le terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît : +il a parfois des railleries et des sourires goguenards +qui rappellent l'esprit gaulois, et pour lesquels il y a +un mot gaulois aussi et expressif, le mot <i>gouailler</i>. Il +est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, +plus habile et plus déliée que la finesse normande +si vantée. Il vous présente les choses d'une +telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure +avec lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, +que l'on s'étonne d'être allé si loin dans son sens. Il +faut le dire : quelque étrange que puisse paraître une +telle assertion au monde littéraire parisien, cette histoire +de la <i>Conspiration de Pontcallec</i>, par M. de la Borderie, +est supérieure à bien des Å“uvres publiées à +Paris, signées de noms illustres et vantées comme des +chefs-d'Å“uvre. On y trouve, à côté d'une érudition large +et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, +la lucidité de la composition, la conscience de l'historien. +Avec de telles qualités, M. de la Borderie n'a pas +fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si facilement +et si vaguement un <i>beau livre</i>, il a fait un bon +livre, un livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne +refera plus. On ne saurait mieux louer un historien.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>II</h2> +<h2>L'Association bretonne.</h2> +<br><br> + + +<p>Il est une institution qui distingue la Bretagne des +autres provinces et où se réflète son génie, l'<i>Association +bretonne</i>.</p> + +<p>Dans ce pays couvert encore de landes et de terres +incultes, et où il reste tant de ruines des anciens âges, +des hommes intelligents ont compris que ces deux +intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de +l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire +locale. Les comices agricoles ne s'occupent que des +travaux d'agriculture, les sociétés savantes que de +l'esprit ; l'Association bretonne les a réunis : elle est +à la fois une association agricole et une association +littéraire. Aux expériences de l'agriculture, aux recherches +archéologiques, elle donne de la suite et de +l'unité ; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec +ensemble ; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, +l'Å“uvre des moines des premiers temps du christianisme +dans la Gaule, qui défrichaient le sol et +éclairaient les âmes.</p> + +<p>Un appel a été fait dans les cinq départements de la +Bretagne à tous ceux qui avaient à cÅ“ur les intérêts +de leur patrie, aux écrivains et aux propriétaires, aux +gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions +sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux +moyens d'action : un <i>bulletin</i> mensuel, et un <i>congrès</i> +annuel. Le bulletin rend compte des travaux des associés, +des expériences, des essais, des découvertes +scientifiques ; le congrès ouvre des concours, tient des +séances publiques, distribue des prix et des récompenses. +Afin de faciliter les réunions et d'en faire profiter +tout le pays, le congrès se tient alternativement +dans chaque département ; une année à Rennes, une +autre à Saint-Brieuc, une autre fois à Vitré ou à Redon ; +en 1858, il s'est réuni à Quimper.</p> + +<p>A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, +discutées, éclaircies<span class="noteref">[1]</span> : ces savants modestes +qui consacrent leurs veilles à des recherches longues +et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront +pas ignorés ; tant d'intelligences vives et distinguées, +qui demeureraient oisives dans le calme des petites +villes, voient devant elles un but à leurs efforts ; la publicité +en est assurée, ils seront connus et appréciés. +D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à +Brest, de Nantes à Saint-Malo, on se communique ses +Å“uvres et ses plans ; tel antiquaire, à Saint-Brieuc, +s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper : +il est un jour dans l'année où ils se retrouvent, +où se resserrent les liens d'études et d'amitié.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien +plus, un centre national : ces congrès sont de véritables +assises bretonnes ; ils remplacent les anciens États : +on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le +clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus +nombreux qu'avant la Révolution, et de plus, mêlés aux +nobles et aux bourgeois, les paysans.</p> + +<p>La Bretagne est une des provinces de France où les +propriétaires vivent le plus sur leurs terres ; beaucoup +y passent l'année tout entière. De là une communauté +d'habitudes, un échange de services, des relations +plus familières et plus intimes, qui n'ôtent rien +au respect d'une part, à la dignité de l'autre. Propriétaires +et fermiers, réunis au congrès, sont soumis aux +mêmes conditions et jugés par les mêmes lois ; souvent +le propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces +mêlées animées, où l'on se communique ses procédés, +où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue des +prix et des encouragements, les riches propriétaires et +les nobles traitent les paysans sur le pied de l'égalité ; +ici, la supériorité est au plus habile : c'est un paysan, +Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du congrès +de Redon.</p> + +<p>Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe ; +l'ardeur a toujours été en croissant ; les congrès sont +devenus des solennités : on y vient de tous les points +de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du +Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les +prix sont décernés en grande pompe. Au concours des +laboureurs, on voit souvent soixante charrues en ligne +partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit +sillon. Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, +des savants couronnés par les académies, les plus +beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont jadis +illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux +qui viennent de conquérir, en Afrique et en Crimée, +une gloire nouvelle : le comte de Sesmaisons, le général +Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la Villemarqué, +de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux +voisins, les dames de la ville, remplissent la vaste +salle des séances, où se livrent des luttes qui sont quelquefois +vives, car les Bretons tiennent fortement à +leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres +de l'Association se rendent à la distribution des prix +en grand appareil, au milieu d'une population empressée +comme pour une fête, au son des cloches, entre +deux haies de troupes, à travers les rues de la ville, +pavoisées du drapeau national breton, la bannière à +hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut au peuple et +que le peuple aime : quand il assiste à ces solennités, +où il se voit représenté par les plus nobles et les +plus dignes, il se sent vivre et il se redresse avec un +légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il est encore +capable de grandes choses.</p> + +<p>Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association +bretonne a été dissoute : un zèle plus ardent qu'éclairé +la représenta comme une réunion d'hommes qui, sous +d'apparentes études d'histoire, cachaient des préoccupations +moins désintéressées ; on craignit qu'elle ne devint +un foyer de passions et d'intrigues politiques. Ces +craintes n'étaient pas fondées : l'Association bretonne +se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant +à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le +concours de l'autorité ; elle n'avait aucun des caractères +des associations politiques, aucune des conditions +des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que soit +d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations +qui ont amené sa suppression, on ne saurait trop regretter +une association qui, pendant qu'elle a existé, a +rendu tant de services à l'agriculture, à la science historique +et archéologique, qui excitait dans cinq départements +une émulation généreuse, donnait un but et +un ensemble à leurs travaux, développait le goût des +études sérieuses et tendait à former dans la province +un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la +force du cÅ“ur de la France, réveillent à ses extrémités +le mouvement, la pensée et la vie.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>III</h2> +<h2>Musées et collections.</h2> +<br><br> + + +<p>Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve +dans presque toutes les villes de Bretagne des collections +particulières. Paris, grâce à Dieu, n'a pas absorbé +tous les chefs-d'Å“uvre de l'art ; plusieurs causes, +le loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la +vente des vieux châteaux, le goût, enfin, des curiosités +de l'art que développe l'uniformité d'une vie calme et +inactive, ont facilité la formation des collections en province. +Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont +presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou +expliquent l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait +les comparer aux grandes collections de Paris ; mais il +est tel livre, telle Å“uvre d'art conservés dans le musée +d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel +Cluny, et que l'on est pourtant heureux de n'y pas +voir. Ces beaux fragments que l'on rencontre au milieu +d'objets souvent médiocres, on les examine avec un +soin plus attentif, on les apprécie mieux ; leur isolement +même leur donne un intérêt de plus.</p> + +<p>Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province +le chef-d'Å“uvre d'un maître, comme la <i>Chasse +au lion</i>, de Rubens, et <i>le Christ en croix</i>, de Jordaens, +du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique +toile de Sigalon, l'<i>Athalie</i>, du musée de Nantes, une +des rares compositions originales de ce consciencieux +artiste, à qui l'étude assidue de Michel-Ange avait révélé +l'énergie de l'expression, l'ampleur de la composition, +la grandeur du style ? Le manuscrit de <i>saint Augustin</i>, +de la bibliothèque de Nantes, serait-il autant +goûté s'il était à Paris, tandis qu'il n'est pas un étranger +à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de l'art du +XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les +magnifiques manuscrits de la bibliothèque des ducs de +Bourgogne, semblent avoir été peintes par la même +main, avec la même naïveté, la même couleur brillante +et durable, la même finesse d'exécution et le même +sentiment religieux. Et, dans les collections particulières, +qui ne remarquera avec une vive curiosité la +serrure signée <i>Donatello</i>, du cabinet de M. Mauduyt, +merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant +qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste +florentin, et les manuscrits autographes de Dom <i>Lobineau</i>, +l'historien de la Bretagne, appartenant à M. de la +Borderie, et le recueil des lettres de <i>Camille Desmoulins</i>, +de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles +se montre sous un jour inconnu, comme père, +frère, époux, le fougueux et éloquent écrivain de la +Révolution ? Enfin, où seraient mieux placés que dans +un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement +bretonnes, la giberne de <i>La Tour-d'Auvergne</i>, qui ne fut +pas seulement le premier grenadier de France, mais +aussi un des premiers savants de la Bretagne, et les +pantoufles de la <i>reine Anne</i>, que les Bretons appellent +toujours la <i>duchesse</i> Anne, et le casque de <i>du Guesclin</i>, +le héros-breton ?</p> + +<p>Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares +trésors. Les musées et les cabinets des villes de Bretagne +possèdent, d'ailleurs, une quantité d'objets curieux +ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de +Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens +légués, au siècle dernier, par M. de Robbien, et où l'on +admire des croquis de <i>Rembrandt</i>, de <i>Michel-Ange</i> et +du <i>Pérugin</i>, peut citer, après son Jordaens et son Rubens, +plusieurs belles toiles : les <i>Noces de Cana</i>, attribuées +à <i>Jean Cousin</i>, des <i>Casanova</i>, des <i>Paul Véronèse</i>, +un <i>Tintoret</i>, un <i>Desportes</i>, et une scène de cour +de <i>Clouet-Janet</i>, d'une touche aussi délicate que les +tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes +est un des plus riches de province : outre plusieurs +compositions de peintres anciens, il doit à la munificence +de deux donateurs, M. Urvoy de Saint-Bédan et +le duc de Feltre, une collection remarquable d'Å“uvres +des peintres contemporains, <i>Ary Scheffer, Ziégler, +Grenier, Vernet, Léopold Robert</i>, deux ou trois toiles +du meilleur temps de <i>Brascassat</i>, les <i>Taureaux attaqués +par les loups</i>, entre autres, que Paris a revus +et admirés à l'Exposition universelle de 1855 ; une +suite, enfin, de dessins de <i>Paul Delaroche</i>, où l'on +peut voir avec quelle gravité et quelle profondeur de +pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et +comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, +la précision du dessin, la vivacité de l'expression +et la vérité des caractères.</p> + +<p>Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, +plus faciles à former ; le goût et l'étude des antiquités +poussait à recueillir de tous côtés les objets qui présentaient +quelque intérêt historique ou artistique. Ici, +les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque +toutes, ont fondé des musées archéologiques. Celui de +Vannes se distingue par une collection d'armes celtiques +trouvées dans le pays ; le musée archéologique de +Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville +ou des antiquités locales, des sculptures de l'ancienne +église de <i>Saint-Nicolas</i>, des tombeaux carlovingiens +de <i>Rezé</i>, des chapiteaux mérovingiens de <i>Vertou</i>, des +bas-reliefs gallo-romains provenant du <i>Bouffay</i>, +des fragments de l'église de <i>Saint-Félix</i>, qui remontent +au VIe siècle, etc. Quant aux cabinets particuliers, +on peut à peine mentionner les principaux : +à Rennes, celui de. M. <i>Aussant</i>, qui a rassemblé une +quantité d'objets d'art et d'antiquités ; à Fontenay, la +savante collection de médailles de M. <i>B. Fillon</i> ; à +Nantes, la bibliothèque de M. <i>Dobrée</i>, riche en incunables +et en livres rares, la collection d'autographes +de M. <i>Lajarriette</i>, qui vient d'être vendue, celle de +gravures de M. <i>Antime Ménard</i> ; les tableaux de Madame +<i>Barbier</i>, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt +et de Girardot. A Vitré, M. de la Borderie, qui est +archiviste paléographe, a pris pour spécialité de recueillir +les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne, +entre lesquels on doit signaler des papiers importants +du prieur <i>Audren de Kerdrel</i> et d'<i>Albert le Grand</i>. Le +cabinet de M. le docteur Mauduyt est des plus variés : +monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités +égyptiennes, objets d'art ; le tout catalogué et classé +avec autant d'érudition que de goût. M. le baron de +Girardot possède d'importants documents sur la Révolution +et l'émigration, plusieurs lettres des rois de +France ; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre +du maréchal de la Châtre à Henri III, datée de 1579, +où il refuse d'exécuter les ordres du roi, qui lui commandait +de massacrer les protestants dans sa province. +Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que +le noble gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et +qu'au temps même des luttes les plus passionnées, il +se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments +vraiment français, et qui avaient conservé le +respect de la vie humaine ; l'histoire devra désormais +citer le maréchal de la Châtre : lui aussi, sans +l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom +immortel.</p> + +<p>Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une +spécialité : une collection de minéraux du département, +qui en détermine les couches géologiques, et une longue +suite de coquilles et de plantes marines recueillies +par les capitaines de navires dans toutes les mers du +globe. Mais le cabinet du conservateur du muséum, +M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore : de son +voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres +surtout aux usages domestiques, qui mettent, +pour ainsi dire, sous les yeux, les mÅ“urs de l'antique +Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur +lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir +chaud, jusqu'aux chats et crocodiles embaumés, depuis +les souliers encore couverts de la boue du Nil, +une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et +aux chemises de lin, dont la forme ne diffère guère +des nôtres, depuis les fausses tresses et les perruques +des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le +fard dont elles peignaient leur visage.</p> + +<p>Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne +rencontre de rares collections amassées par d'anciennes +et opulentes familles, et qui sont ouvertes +aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, +dont les maîtres sont moins les propriétaires que +les gardiens ; et, parmi ces châteaux, en première +ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, où, +au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux +de statues de marbre, de curiosités venues de tous +les pays, sont réunis dans une vaste salle plus de +trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles ; véritable +musée français, galerie de grands hommes et +de femmes célèbres dont s'est entourée, ainsi que +d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles +et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.</p> + +<p>Ces musées, ces collections, partout répandues, ont +bien plus de prix en province qu'à Paris. En province, +où l'esprit se laisse facilement aller à la paresse, s'amollit +et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette production +continue d'Å“uvres de la pensée qui, sans +cesse, tient Paris debout, on a besoin de secousses +intellectuelles, et ces secousses, précisément, parce +qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et +plus profonde : la vue de ces chefs-d'Å“uvre, rencontrés +çà et là à de longs intervalles, est comme l'éclair qui +découvre tout à coup un pan de ciel bleu, fait entrevoir +au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles +pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du +beau.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>IV</h2> +<h2>Société académique de Nantes. — Poëtes +et romanciers.</h2> +<br><br> + + +<p>Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne : +son port, où des milliers de navires débarquent +les produits de l'Amérique et des Indes ; sa Bourse active, +ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes +cheminées d'où s'échappe une noire fumée ; les magasins +et les cafés de ses rues neuves, resplendissants de +glaces et de dorures, comme à Paris ; et, dans les vieux +quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, +de cafés, de sucres, des denrées de tous les pays du +monde ; son chemin de fer qui traverse la cité de part +en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas des navires, +et emporte et rapporte incessamment, au vol de +ses chevaux de feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, +de Nantes à Saint-Nazaire, reliant d'un double sillon +la capitale à la mer ; ses courses, ses théâtres, et ce +mouvement, enfin, condition et marque distinctive de +notre âge, violent, fiévreux, qui précipite les revirements +de fortune, et qui, pour arriver plus vite, a trouvé +des ressources nouvelles, la vapeur, l'électricité, la lumière +du soleil, prompts comme nos désirs impatients.</p> + +<p>Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce +et d'industrie, préoccupée de vendre des épices, +de raffiner du sucre ou d'armer des navires : les lettres, +les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle, +ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.</p> + +<p>Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté +des lettres et d'une école de droit ; mais le gouvernement +a reconnu que cette grande cité a une importance +exceptionnelle, et il y a fondé une <i>École préparatoire</i> +des sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, +qui distribue un enseignement moins élevé que les Facultés, +supérieur aux lycées, qui convient surtout à une +ville riche et commerçante, et où les jeunes gens peuvent +continuer leurs études littéraires et se maintenir +au niveau du progrès des sciences. Ajoutez que +Nantes possède une <i>École industrielle</i>, une <i>École chorale</i>, +un <i>Cercle des beaux-arts</i>, à la fois école de dessin +et galerie permanente d'exposition des ouvrages des +artistes nantais, une <i>École secondaire de médecine</i>, une +<i>Revue</i>, une <i>Société académique</i>, et de riches et beaux +établissements scientifiques, muséum, musée, bibliothèque, +etc. ; que les arts, la musique, la peinture, la +sculpture y sont cultivés, non par des amateurs, mais +par des artistes dignes d'être partout estimés et distingués, +et qui continuent cette noble suite de peintres +provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître +la vie ignorée et les Å“uvres souvent admirables<span class="noteref">[1]</span> : +M. Charles Leroux, peintre de paysages, qui copie la +nature bretonne avec amour et grandeur ; M. de Wismes, +auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la <i>Vendée</i>, +le <i>Maine</i> et l'<i>Anjou</i>, aujourd'hui connus et répandus +dans toute la France ; M. Bournichon, M. Dandiran, +toute une école d'habiles sculpteurs en bois ; des statuaires +surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, +mort il y a peu de temps, et M. Amédée Mesnard, son +émule, plein d'imagination, de verve et de pensée, à +qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de +Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, +auteur d'une quantité d'Å“uvres populaires en Bretagne, +entre autres, du fronton de Notre-Dame de Bon +Port, composition de quatorze figures colossales, et de +cette poétique statue de <i>sainte Anne</i>, qui, du haut d'un +rocher, à l'entrée du port de Nantes, domine la ville +et le cours du fleuve, et semble suivre et protéger les +vaisseaux descendant à la mer !</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Peintres Provinciaux de l'ancienne France</i>, 3 vol, in-8°.]</blockquote> + +<p>Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne +par son étendue et sa population ; le nombre et l'importance +des Å“uvres de l'esprit en font le centre d'un +grand mouvement intellectuel.</p> + +<p>La Société académique de Nantes est connue depuis +longtemps par des travaux sérieux qu'elle publie dans +un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs hommes +d'un mérite distingué : M. l'abbé Fournier, curé de +Saint-Nicolas, ancien représentant à l'Assemblée constituante, +dont tout à l'heure on dira l'Å“uvre capitale ; +M. le baron de Girardot, secrétaire général de la préfecture, +qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la +fréquentation des hommes éminents et le goût des +études historiques, avec un zèle actif, une érudition +vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur +la Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, <i>les Administrations départementales de 1790 à l'an VIII</i>, où +l'expérience de l'administrateur a heureusement aidé +l'historien ; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà +cités ; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits +peu connus de l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une +Étude sur l'historien Travers ; des savants, M. le docteur +Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique ; M. Robière, +de chimie ; M. Huette, de curieuses observations +de météorologie ; M. le docteur Foullon, antiquaire et +collectionneur, qui a traité de l'<i>Organisation de la médecine</i> +au point de vue des services publics, etc.</p> + +<p>Mais le premier de tous est un savant illustre, qui +n'appartient pas seulement à la Bretagne, mais à la +France, le célèbre voyageur en Égypte, M. Caillaud. +Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a +fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une +surtout, des plus intéressantes, pour laquelle la Hollande +lui a décerné, il y a peu d'années, un prix extraordinaire, +la découverte du <i>procédé de perforation des +pholades</i>. On avait jusqu'alors cru que les pholades, +petits mollusques très-communs sur les côtes de Bretagne, +employaient, pour percer le dur granit où elles +vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves +de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet : +il recueillit, près du Pouliguen, des pholades attachées +à des morceaux de roc (gneiss), les plaça dans un +bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit +l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se +passèrent sans que les pholades donnassent signe de +vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un bruit de scie +qui retentissait dans le bocal ; il se lève, et, à la lueur +d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant +et se retournant à droite et à gauche, avec un mouvement +régulier, à la manière d'une vrille qui perce un +trou ; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, +et un jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal ; +c'était le résidu de son travail, la partie du roc +pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se débarrassait +et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant, +attentif et charmé, surprend une à une les pholades +accomplissant leur patient ouvrage, et se creusant +leur demeure, l'arrondissant et la polissant, comme +avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que +leur coquille ; et cette coquille, au lieu de se détériorer +par le frottement continu, se développe à mesure que +le travail avance ; à la scie qui s'use une autre scie +s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de +suite jusqu'à <i>quarante</i>, que M. Caillaud a comptées, et +avec lesquelles le petit animal, à force de tourner et +retourner sa frêle enveloppe, cette coquille que la pression +d'un doigt d'enfant suffirait à briser, perce à jour +le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer ! phénomène +admirable qui confond la sagesse humaine, et +qui est un de ces millions de miracles naturels que +Dieu nous fait voir constamment dans la création !</p> + +<p>Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux +revues à Nantes : la <i>Revue des provinces de l'Ouest</i>, +dirigée par M. Guéraud, avait choisi une spécialité +précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire +de la Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, +MM. Guéraud, Fillon, Marchegay, Duchâtellier, +tiraient des archives départementales, épiscopales et +municipales et des collections particulières, complétant +ainsi, pour la province de Bretagne, la savante +<i>Bibliothèque de l'École des chartes</i> ; de plus un Bulletin +bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés +en Bretagne ou concernant les départements de +l'ouest, ou qui ont pour auteurs des Bretons et des +Poitevins. Cette revue n'existe plus.</p> + +<p>La <i>Revue de Bretagne et de Vendée</i> a été fondée par +M. de la Borderie, qui a réuni autour de lui les hommes +les plus distingués de la province. Là on retrouve plusieurs +des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une +juste réputation par de grands travaux : MM. de +Carné, de Courson, de la Gournerie, de Courcy, de +la Villemarqué, etc. ; à côté d'eux, de jeunes hommes +d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un +plus grand théâtre : M. Alf. Giraud, ancien élève de +l'École des chartes, auteur de notices sur Tiraqueau, +Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré de +poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise ; +M. de Rochebrune, qui cultive et juge les arts avec +goût et intelligence ; M. Ropartz, dont l'Académie +des inscriptions a distingué récemment les Études +historiques ; puis de vrais Bretons qui parlent et +écrivent la langue de leurs pères, le breton : M. le +Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y +a deux ans à peine, et dont ses compatriotes ont +dit que : « c'était le plus grand poëte qui ait écrit +en langue celtique. » Car elle produit encore des +fleurs de poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, +des poésies d'une saveur franche et d'un +caractère original, nées du souffle des événements +contemporains ou inspirées par le sentiment de la +nature. La nature, les Bretons l'ont de tout temps vivement +et profondément sentie, bien avant J.J. Rousseau +et Bernardin de Saint-Pierre ; les poëtes n'ont +jamais manqué en Bretagne, et les plus beaux chants, +les plus populaires, sont dus à des paysans, à des +pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont +pas des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes +pittoresques, qui parlent la langue nationale ; qui +ont gardé les mÅ“urs antiques, et dont la vie se passe +parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés +par la légende, dans les vastes landes couvertes +de genêts et la solitude des grands espaces, ou en +face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de granit. +Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les +transforme et les idéalise ; on les trouve poétiques, et +ils sont naturellement poëtes<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans +la littérature contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, +H. Violeau, de Francheville et Brizeux, le barde breton +par excellence, sont animés du même génie, s'inspirent +des mêmes sentiments : la foi, la religion du +foyer, le culte de la famille, l'amour du pays ; tous +connaissent cette passion de mélancolie, amante de +l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein +de la mère patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère +de gravité, enfin cette rêverie naïve et touchante +qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, l'hommage +le plus délicat et le plus rare : il avait publié, il y +a vingt ans, sans le signer, un volume de poésies ; un +jour, dans une ville du Nord, quelqu'un, une âme aimante +sans doute, en rencontra un exemplaire, et il +fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut +faire partager à d'autres le charme qu'il avait ressenti ; +il le fit imprimer de nouveau, et, ne sachant quel nom +y inscrire, il lui donna le gracieux titre de <i>Fleurs inconnues</i>.</p> + +<p>Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers +de poëtes plus jeunes qui chantent aujourd'hui, +M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, mademoiselle +Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un +conteur qui, lui aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. +Les <i>Récits et nouvelles</i> de Jules d'Herbauge +(sous ce nom se cache une femme qui porte un nom +illustre, madame la comtesse de ........), ont été publiés +en partie par la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, et les +juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt un talent +vraiment supérieur : une exposition simple faite +avec un calme sûr de soi, force que possèdent seuls +les maîtres ; ils partent d'un pas mesuré, comme des +gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment +ils la doivent finir ; les caractères se dessinant, +l'action se nouant en peu de mots, sans réflexions par +les faits mêmes ; peu de dialogue, — le dialogue n'est +souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, +qui n'est pas maître de son sujet ; lorsque les +caractères sont bien tracés, il n'est pas besoin de +tant de paroles ; aussi peut-on remarquer que les +conteurs de notre temps qui excellent dans le dialogue +ne dessinent pas de caractères ; — un puissant +intérêt dramatique, naissant du développement des +passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, +parce que l'auteur est lui-même ému des événements +qu'il voit et qu'il met sous les yeux ; l'impartialité +dans la peinture des mÅ“urs, une intelligence +enfin des sentiments les plus divers. Deux nouvelles +bretonnes, <i>la Jaguerre</i> et <i>la Grande Perrière</i>, +rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité, +les beaux récits de Walter Scott ; dans d'autres, la finesse +d'observation et une singulière connaissance +des ruses féminines décèlent la main d'une femme.</p> + +<p>Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre +femme qui a donné deux recueils remarquables par +une verve poétique peu commune, et mademoiselle +Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement +émus et souvent passionnés, continuent la pléïade +de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a +donné naissance : mesdames Dufresnoy, la princesse +C. de Salm-Dyck, Mélanie Waldor et Elisa MercÅ“ur.</p> + +<p>M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, +intitulé <i>Souvenirs bretons</i>, où l'on reconnaît deux manières, +l'imitation de MM. Hugo et de Musset, avec une +certaine habileté dans la facture du vers ; puis, et c'est +la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes ; +car il faut remarquer que les pièces imitées sont +des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et qui +pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes +ou à Rennes ; mais quand M. Halgan traite un sujet breton, +le poëte redevient lui-même ; il s'émeut, il se complaît +à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il passe encore +sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper +de crêpes<span class="noteref">[1]</span>. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque +il décrit le brillant costume de Loc-Tudy (<i>le +retour du Pardon</i>) ; il parcourt la plaine nue qui s'étend +de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel +et coupée de marais salants, et, en quelques traits, il +en rend la tristesse et la sauvage grandeur, de même +qu'il dessine fièrement la robuste population des paludiers +du Croisic :</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,</p> +<p class="i2">A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,</p> +<p class="i2">Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle<span class="noteref">[1]</span>.</p> +</div> +</div> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il +avancera, plus il deviendra Breton. M. Em. Grimaud +n'a plus à se former, c'est le poëte national, qui cherche +et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans +le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, +comme bien des jeunes poëtes, par l'imitation. Son +premier volume, les <i>Fleurs de Vendée</i>, contient plusieurs +pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les +idées mêmes des poëtes de l'école romantique ; mais +le caractère original n'a pas tardé à se déceler. Il a en +lui deux sources pures et profondes : le sentiment de +la nature et l'amour de son pays ; il sent les harmonies +de la campagne ; il erre le matin dans les champs, en +écoutant d'une oreille attentive et charmée la bergeronnette +et la fauvette qui <i>lui dit ses plus belles chansons</i>, +le merle sifflant dans le buisson ; il erre dans les +bois en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen ; +ou bien savourant l'haleine du Bocage aux premiers +jours de mai, le long des chemins couverts, il +découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du +printemps<span class="noteref">[1]</span>.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Voir l'<i>Appendice</i>.]</blockquote> + +<p>Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, +il la respecte, il l'admire, et il la chante comme +un fils pieux ; il recueille ses traditions et ses légendes, +mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et +sceptiques ; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent +et l'émotion de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et +qui frémit à ce qu'il raconte ; il a la foi ardente et fière +de ses pères :</p> + +<p>Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens !</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits !</p> +<p class="i2">Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis !</p> +</div> +</div> + +<p><i>La Pêche maudite</i> est une terrible histoire ; elle a +pour refrain :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Il ne faut pas pêcher le jour des morts !</p> +</div> +</div> + +<p>Une seule chaloupe part ; elle est montée par un +pêcheur impie qui a fait le tour du monde, un sceptique +qui ne croit plus à rien :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Il n'a plus peur même des revenants !</p> +</div> +</div> + +<p>Les poissons par milliers entourent sa barque ; il +jette le filet, mais tout à coup le poisson fuit comme +par enchantement, et qu'amène-t-il ? Une <i>tête de mort</i> !</p> + +<p>Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte +s'écrie :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie ?</p> +<p class="i2">Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,</p> +<p class="i2">O terre de géants et de genêts en fleurs ?</p> +</div> +</div> + +<p>on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le +poussait, et qu'un jour il serait lui-même ce poëte +vendéen.</p> + +<p>Il l'a été, il l'est : dans <i>les Vendéens</i>, il a peint les sublimes +actions de cette guerre héroïque et douloureuse, +et alors l'enthousiasme l'emporte sur ses ailes : le poëte +est presque un soldat, il y a en lui quelque chose de +contenu, comme un sauvage désir de parcourir la +lande le fusil à la main. Il n'admire pas seulement +Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, la Rochejaquelein, +les héros avec lesquels il marche à la bataille, +au supplice, à la mort ; il les aime et les fait aimer.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h2>V</h2> +<h2>Monuments.</h2> +<br><br> + + +<p>Ce pays de foi n'a pas changé : nulle part on ne construit +un plus grand nombre d'églises, et de belles +églises. Il en a été en Bretagne comme à Athènes : +Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues ; +le goût y devint général, le sentiment du beau, pour +ainsi dire, naturel. En Bretagne, toutes les églises sont +jolies ; la vue d'Å“uvres excellentes y a conservé plus +qu'ailleurs la pureté du goût ; à part Brest, ville nouvelle +(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises +sont d'un style bâtard, sans caractère et sans grandeur, +toutes les constructions récentes ont été conçues +dans le style <i>gothique</i>, qui ne devrait pas s'appeler autrement +que le style <i>catholique</i>.</p> + +<p>Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, +des basiliques, des cathédrales : à Lorient, à Saint-Brieuc, +à Quimper, à Dinan, à Nantes. Saint-Brieuc, +en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume, +construit l'élégante chapelle de Notre-Dame +de l'Espérance, imitation du XIIIe siècle. A ses portes, +le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. Ach. +du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, +ornée de sculptures exécutées par un statuaire +du pays, M. Ogé, et dont le blanc clocher, hardi, +élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel +et guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. +A Nantes, il n'y a pas moins de dix églises en +voie d'exécution : d'abord, la cathédrale, <i>Saint-Pierre</i>, +dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et +il ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties +peu importantes au vaste édifice, mais d'en doubler +presque l'étendue ; quand elle sera achevée, ce sera le +dôme de Cologne de la Bretagne ; puis la <i>Madeleine</i>, +l'église des <i>Jésuites</i>, la chapelle du <i>petit séminaire, +Saint-Clément</i>, les <i>Minimes, Notre-Dame de Bon Port</i>, +le <i>grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie</i>, etc.</p> + +<p>Et chacune de ces églises est remarquable par quelque +détail caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un +baldaquin curieusement colorié, comme on en voit +dans quelques villes du midi de la France et de l'Italie ; +là , à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre +d'un bel et harmonieux effet ; à la maison des Minimes, +occupée par la congrégation des missionnaires +diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières +exécutées par un Nantais, M. Échappé ; des +tableaux décoratifs en émail, de Devers, qui, par la +propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, conviennent +si bien à orner les portiques et les galeries à +jour ; la cour du grand séminaire a été entourée par +M. Nau, architecte de la cathédrale, d'un noble et sévère +cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de +mÅ“urs : entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans +le style du XIIIe siècle M. Liberge ; au fond du chÅ“ur, +encore inachevé, vous verrez une petite statue de la +Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette inscription +naïve, inspirée par une vraie foi bretonne :</p> + +<blockquote> +SOUS LA PROTECTION DE MARIE<br> +TOUT GRANDIT.<br> +</blockquote> + +<p>Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire +en Bretagne, que même les habitations particulières +se sont mises sous sa garde. En sortant de +Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, +élégant logis imité du XVe siècle, avec porche +largement ouvert, cheminées en spirales, pinacles +finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées, +fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et +tarasques allongeant le cou sous le toit, girouettes fantastiques, +toute la brillante et coquette ornementation +du gothique le plus fleuri ; au milieu de la façade, sous +un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, +apparaît debout la Vierge souriant d'un sourire qui +bénit, et à qui l'on dirait que ce palais est consacré.</p> + +<p>A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées +de leurs hautes flèches ; l'évêque a eu l'idée +de faire appel à la piété des fidèles ; il a demandé à +chacun un sou ; personne dans le diocèse, même les +plus pauvres, ne s'est abstenu ; les riches, au lieu d'un +sou, ont donné cent francs, et au bout de peu d'années, +le double clocher s'est dressé au-dessus de la +ville de saint Corentin.</p> + +<p>C'est le moyen âge, dira-t-on : oui, c'est le moyen +âge et il n'y a pas que ce trait. Vous venez de voir les +fidèles concourir de leur bourse à l'Å“uvre ; en plus +d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée +de leur travail ; d'autres renouvellent des arts presque +perdus ; un maçon de Tréguier, Hernot, taille dans +le granit ces grands calvaires compliqués, tels qu'en +exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, +quarante personnages représentent les scènes de la +Passion avec une vivacité d'expression et un mouvement +animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre +ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en +bois d'une ornementation aussi délicate et aussi finie +que les belles boiseries de la cathédrale de Saint-Brieuc, +qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par +un paysan. Enfin, pour compléter la ressemblance, +l'architecte de ces églises souvent est un prêtre. L'église +des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans +de M. l'abbé Brune ; la chapelle des jésuites, à Nantes, +par un père de la compagnie, le P. Tournesac ; Notre-Dame +de la Salette, par M. l'abbé Rousteau ; et les +églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent +à celles des architectes spéciaux ni en science, ni en +goût, ni en harmonie. Le génie du XIIIe siècle s'est +réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est posé, comme +jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.</p> + +<p>« Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques +sur tous les points de la France, des collaborateurs +et des amis ? a dit un vénérable prélat<span class="noteref">[1]</span>. +L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage +ecclésiastique ? L'histoire l'atteste : c'est aux évêques +et aux moines que l'art gothique est redevable de +ses vrais chefs-d'Å“uvre et de ses plus incontestables +grandeurs. » L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est +une preuve nouvelle ; on peut dire qu'elle est l'Å“uvre +de deux hommes supérieurs, l'architecte, M. Lassus, +et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé Fournier. +M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. Viollet-Leduc, +l'architecte de notre époque qui connaissait +le mieux l'art du moyen âge ; il appartenait à cette +école qui, il y a trente ans, en face des formes grecques +et romaines que l'on s'obstinait à imposer indifféremment +aux églises, aux casernes et aux palais, proclama +l'excellence de l'architecture gothique, son caractère +national, sa convenance avec notre climat, son appropriation +au culte catholique. La restauration savante +de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà témoigné +de l'étendue de son érudition et de la sûreté de +son goût. Il lui a été donné de produire deux Å“uvres +complètes : l'église de Belleville et Saint-Nicolas de +Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions +les plus exactes, les plus correctes et les plus +élégantes du XIIIe siècle. A Nantes, il eut le bonheur +d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, un de +ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, +savent donner le branle, le mouvement et la vie : +activité qui ne se lasse pas, ardeur toujours prête, intelligence +rapide, connaissances variées et étendues, +amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il +fallait pour concevoir, entreprendre et mener à fin une +Å“uvre aussi considérable. Pas de difficulté qui le rebutât : +le gouvernement ne pouvait donner qu'une +subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes +coûterait son église : il n'hésita pas, il se mit à +l'ouvrage, comptant sur la foi et la charité de ses paroissiens, +et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte +et le curé s'entendaient ; ils avaient tous deux rêvé une +église modèle, rien ne fut négligé : ornementation extérieure, +sculpture délicate, vitraux, statues, peintures +murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme +dans les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce +qui reproduisait le caractère et la physionomie des +basiliques du temps de saint Louis. L'architecte ne +comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent ; +l'architecte cherchait en tout la perfection ; pas un détail +qui ne lui coûtât des recherches ; il feuilletait les +manuscrits du moyen âge pour une serrure comme +pour un balustre ; le curé, quoique désireux de jouir +de son église comprenait pourtant ces scrupules du +savant ; il l'aidait et le soutenait de ses conseils et de +son goût. En moins de huit années le monument était +construit et livré au culte ; il ne reste plus que les clochers +à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas +de Nantes aura coûté des millions ; l'architecte +et le curé auront attaché leur nom à cette grande Å“uvre ; +l'un était la pensée, l'autre le bras ; tous deux, +comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant +devant le trône de Dieu, avec une église dans la +main.</p> + +<blockquote>[Note 1 : Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique de 1858.]</blockquote> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<h3>CONCLUSION.</h3> +<br> + +<p>Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, +une activité générale et féconde, et ce que +nous avons dit de la Bretagne, on le peut dire des +autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en +voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude +des antiquités, sourit de dédain. Un archéologue +trouve une poterie romaine, une médaille presque +fruste, le voilà absorbé : à quoi bon ? — A quoi ? — compléter +une collection. — A quoi bon la collection ? — A fixer +une époque indécise de l'histoire, à mieux connaître +les hommes, les mÅ“urs, les usages, la marche +des civilisations disparues, pour développer et faire +progresser la nôtre, conformément à cet instinct de +perfectionnement indéfini et à ce sentiment de grandeur +inconnue que Dieu a mis dans le cÅ“ur de +l'homme.</p> + +<p>Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même +valeur ; mais tous sont utiles et serviront un jour. +L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque manière +qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus : il ne faut pas +voir dans les études locales des savants de province +le travail isolé, mais le but, non la notice parfois +sèche, décolorée et froide, mais le résultat qu'ignore +peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés +de leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais +Johnson appelle les <i>pionniers de la littérature</i>. Les +archéologues sont les pionniers de l'histoire, laborieuse +avant-garde qui défriche et nettoie le sol, semblable +à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à +travers les forêts et les immenses prairies, ouvrant de +larges éclaircies, et sillonnant du soc de leurs charrues +le terrain où bientôt s'élèveront les grandes +cités. Ces collections, ces recherches minutieuses, les +systèmes qu'elles enfantent, ces documents, trésors +cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles souterraines, +ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, +rangés, étiquetés. L'historien, plus tard, viendra +faire sa ronde, et choisira et emportera les morceaux +qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit ; ce +sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire +de France, qu'on écrira un jour en dix volumes, +et qui, en attendant, se rassemble en mille.</p> + +<p>On ne peut, sans émotion, contempler ce grand +mouvement qui se fait par toute la France et qui s'applique +aux monuments et aux antiquités de notre +histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée +d'agir, rencontre à chaque pas des restes de l'ancienne, +et se hâte de les recueillir et d'en marquer le +caractère. C'est une maison qui croule ; tout va s'effondrer ; +on met de côté, on ramasse, on classe les +objets les plus précieux ou les mieux conservés ; la +jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas que +les os de ses ancêtres soient dispersés ; sentiment naturel +à l'homme, il comprend qu'il y a une solidarité entre +lui et son passé : dans ces Å“uvres du passé, ces monuments, +ces débris, quelque différence qu'il y ait +entre le présent et le point de départ, il reconnaît le +germe de l'esprit qui l'anime lui-même, les progrès +qu'il a faits, les transformations qu'il a subies ; il s'intéresse +à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont +ses aïeux ; il sent palpiter quelque chose en lui qui est +une partie de leur âme et de leur vie !</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<a name="XV"></a><br> +<h2>XV</h2> +<h2>Paysages.</h2> +<h3>Pontivy. — Redon. — Ploërmel. — Guémenée. — Josselyn. — Le +champ du combat des Trente.</h3> +<br><br> + + +<p>Tandis que les villes situées dans les montagnes du +Centre, les montagnes Noires et les monts d'Arrée, ont +le mieux gardé les vieilles traditions, et qu'il n'est pas +de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, +Gourin, Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine +perdent au contraire, de plus en plus, le caractère +national ; à mesure que l'on s'avance vers l'est, elles +ont une physionomie moins accusée ; on marche de +désenchantement en désenchantement.</p> + +<p>Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, +Ploërmel ? Les partisans de l'ancienne royauté nomment +Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle +appellent Napoléonville. Les uns et les autres +ont raison, mais bien plus les seconds. Il y a là deux +villes juxtaposées : la vieille, à rues étroites, à maisons +anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et +dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne ; +la vieille a son château démantelé, que personne n'habite +et dont les pierres s'écroulent une à une ; +la nouvelle, ses vastes casernes toutes retentissantes +du bruit des chevaux et des clairons, et bordées +par le canal qui apporte les marchandises, les +produits du commerce, le mouvement de la vie moderne ; +Pontivy se transforme chaque jour un peu +pour devenir Napoléonville.</p> + +<p>Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus +breton. Ses vieilles églises, dont une surtout, vaste basilique +romaine, ne le cède en rien aux plus remarquables +églises de Bretagne, son antique halle supportée +par des piliers à base du XIe siècle, rappellent +d'abord les vraies cités bretonnes du Finistère ; mais +on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et +profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles +sous le pont de la Roche-Bernard, jeté entre deux rochers +à deux cents pieds au-dessus de l'eau, arrivent +de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait +que, chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant +et Redon grandissant. La prédiction s'est accomplie : +Rieux n'est plus qu'un bourg sans importance ; Redon, +pour les besoins de son commerce sans cesse accru, +a construit des quais, creusé un large bassin, bâti de +vastes magasins. Par Nantes, il est en rapport avec +le centre de la France ; par la mer, avec les ports de +l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports, +cosmopolite.</p> + +<p>Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui +semble indiquer l'indifférence de race et de caractère. +Un musicien célèbre a placé le sujet d'une de ses Å“uvres +à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans +une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, +il aurait su que nulle part le génie breton n'est +moins marqué : on n'y parle pas breton ; le costume +n'a rien de breton ; les mÅ“urs ne se distinguent pas des +mÅ“urs de l'intérieur ; Ploërmel n'a même pas de véritable +Pardon. C'est une petite ville monotone, sans +animation, telle qu'on en rencontre partout en province. +Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la +France.</p> + +<p>Il reste pourtant quelques débris : c'était là jadis +le cÅ“ur de la Bretagne ; on est près de Josselyn, +de Guémenée, du champ du combat des Trente. Josselyn +est la demeure d'un des derniers Rohan : beau +château, avec ses deux façades dissemblables, les +grosses tours sur la rivière, et la gracieuse et légère +décoration de la façade de la cour, marquant, chacune +à sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers +de la féodalité et l'élégance des grands seigneurs +de la monarchie. Ce palais a encore un grand aspect, +mais avec un air de morne tristesse : la couleur grise +du temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, +comme la couleur plus pâle de la vieillesse qui +commence s'étend sur un beau visage. Qu'est devenue +la splendeur de cette maison ? où sont les princes de +cette fière et illustre famille, les Soubise, les Guémenée, +les Montbazon ?</p> + +<p>Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un +canal qui, ici, s'unit à la rivière, participant ainsi du +cours d'eau créé par Dieu et du fossé creusé par +l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière +capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.</p> + +<p>Voilà que commence l'automne : le ciel a pâli, sa +voûte immense est toute couverte de petits nuages ; +pas un souffle de vent ne les pousse ; son dôme semble +frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie +comme une glace, reflète en traits arrêtés les longs peupliers +qui bordent ses rives ; ils s'alignent comme une +armée, un léger frisson court sur leur cime sans la faire +plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit +par emplir, comme une grande voix, la nature entière. +Dans cette universelle paix, quelques bruits lointains +traversent les airs ; une paysanne qu'on n'aperçoit pas +chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain ; +les batteurs suspendent et recommencent leurs +coups cadencés ; sur le sol sonore, les fléaux lourdement +retombent ; à leurs coups pesants, on dirait la +plainte de l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la +terre qui le retient.</p> + +<p>Le soleil ne paraît pas dans le ciel ; le bleu éclatant +a fait place à une lumière terne ; ce n'est pas la froide +clarté de l'hiver, ce n'est plus la chaude transparence +de l'été : pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui +murmure ; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la +terre et les eaux ; la nature s'enveloppe dans un calme +puissant ; elle semble, rêveuse et étonnée, se reposer +d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont +Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé +ses pensées, s'arrête et demeure immobile, les yeux +fixés sur un point invisible, et comme suivant dans +l'air l'ange fugitif qui l'inspira.</p> + +<p>A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente +d'une colline, Guémenée, vieille petite ville qui n'est +guère formée que d'une rue, et la rue de vieilles maisons +à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des +siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de +lierres ; c'est une des dernières images que l'on emporte +de la Bretagne, avec le souvenir du grand nom de +Rohan.</p> + +<p>La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le +bruit d'un bois qui se casse en craquant. La vallée est +comme recouverte d'une gaze ; les arbres, au loin, ont +perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise +avec le ciel abaissé ; la voûte du ciel est changée +en une vaste coupole de plomb, et dans le cercle entier +de l'horizon la pluie descend à grand bruit, abondante +comme les pleurs qui s'écoulent de l'Å“il de +l'homme, quand il s'affaisse, abattu par un coup que +la douleur enfonce avant dans son cÅ“ur.</p> + +<p>Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper +leur charge, s'enlèvent et se dissipent en tous sens, argentés +par le soleil pâle : en quelques instants, le voile +de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la +vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, +éclairée ; ses plans, doucement inclinés, se dessinent +d'un trait net dans un air clair, et toute chose reprend +sa place et sa couleur : les toits de tuile rouge éclatent +à travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de +chaume s'encadrent, comme d'une bordure, dans une +rangée d'arbres au feuillage presque noir ; tout alentour, +les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel ; +en un endroit, elles se rompent, et à travers la brèche +s'ouvre une campagne qui fuit dans un lointain infini, +où le regard s'attache, et où il poursuit l'insaisissable +et l'inconnu, comme dans la vie le cÅ“ur dédaigne +l'heure présente et attend l'avenir qu'il ne possédera +peut-être pas.</p> + +<p>Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes +et de terres à demi cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, +à moitié chemin à peu près, vous rencontrez une barrière +qui sépare de la route un massif de pins. Là était +jadis le <i>chêne de Mi-voie</i> ; vous êtes au champ du <i>combat +des Trente</i> ! Là un poëte voulait que l'on dressât un +monument brut comme les rochers de la vieille terre, +rude et durable : trente blocs de pierre, trente statues +taillées à grands coups ; corps solides, le casque en +tête et l'épée à la main, couverts de fer et changés en +granit. Alignés sur leurs piédestaux carrés, rangés en +bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté inébranlable, +on eût reconnu les trente vainqueurs bretons ; +ils seraient comme les témoins indestructibles de l'héroïque +histoire, de la foi et des fortes mÅ“urs d'un +vieux peuple.</p> + +<p>Mais ces épiques projets ne germent plus que dans +quelques têtes bretonnes : les pensées de la multitude +sont emportées vers des soucis plus pressants : qui attache +tant d'importance, parmi nous, au triomphe de +trente Bretons du XIVe siècle ? Un obélisque où s'effacent +chaque jour les noms qui y sont écrits, c'en est +assez pour une gloire qui ne nous touche plus ; cette +plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, +marque l'esprit de l'époque qui produit hâtivement et +qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de la durée.</p> + +<p>Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne +connaissait pas l'été ; leur souffle constant agite les +feuilles des arbres. D'abord les arbres ne semblent pas +changés, ils sont verts encore ; mais peu à peu ils +prennent une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, +puis jaunissent ; une couleur de rouille s'étend sur +quelques-unes, comme un demi-deuil qui se prépare ; +la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang +d'un homme qui coulerait par tous les pores ; la fin de +l'année est proche ; la nature, lentement et invinciblement, +accomplit son Å“uvre ; ces grands vents marquent +le feuillage pour la mort.</p> + +<p>Bientôt ces vents deviennent plus forts ; ils secouent +violemment les hautes cimes des arbres, qui se balancent +alternativement à droite et à gauche, comme un +pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des +arbres est l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est +le premier avertissement de Dieu à l'homme ; il se sent +secoué dans sa force, il n'a plus les pieds fermement +posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans +ses os, et il hésite pour la première fois. Les arbres +ne sont pas tout d'un coup dépouillés ; il faut plusieurs +semaines, plusieurs mois pour que leur ruine soit entière. +Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs +feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme +par des brèches, et ces brèches une fois ouvertes, ce +n'est plus une à une, c'est par bandes, par masses qu'il +les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, deviennent +plus laides et plus hideuses : les premières feuilles +étaient jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque +en poussière. Ainsi de l'homme : après que les +années de son été ont donné leur moisson, le vent du +tombeau se lève ; comme les feuilles des arbres, une à +une ses facultés pâlissent ; elles tombent l'une après +l'autre, ses sensations vives et ses impressions frémissantes ; +il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à +ses pieds ses parties les plus nobles ; son intelligence, +son corps, son cÅ“ur, tout est frappé dans sa beauté ; +tout ce qui faisait sa force s'envole.</p> + +<p>Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, +élèvent des bruits nouveaux, des murmures qui se prolongent, +des sifflements brusquement arrêtés, des sons +plaintifs : et ces bruits, ces murmures ont une gravité +jusqu'alors inconnue ; on les écoute avec une tristesse +rêveuse et muette. C'est la grande mélancolie de la +vieillesse, le silence, les méditations, les retours, les +souvenirs : l'homme entend derrière lui le flot de sa vie +écoulée ; il approche du sommet de la colline où son +horizon finit, et où, le sol se rompant tout à coup, il va +commencer un autre voyage dans un pays qu'il ne voit +pas, et où nul ne le verra.</p> + +<p>Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle +de la vieillesse, changement qui se précipite et dont le +dénoûment est inconnu, voilà l'image de l'antique Bretagne, +de la Bretagne qui s'en va.</p> + +<br><hr style="width: 45%;"><br> + + + + + +<br><br><br><br> +<a name="APPENDICE"></a><h2>APPENDICE</h2> + + + +<br><br><br><br> +<h2>I</h2> +<br> + +<p>Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies +dans le Morbihan et le Finistère, et qui feront +connaître l'esprit du pays où elles sont nées. <i>La Lande +de Lanvaux</i> et <i>la Cathédrale</i> sont extraites du livre de +M. le docteur A. Fouquet, intitulé <i>Contes, légendes et +chansons du Morbihan</i> ; la légende de <i>Saint Christophe</i> +a été publiée par M. du Chalard, et celle du <i>Chêne de +la Laita</i> par M. du Laurens de la Barre, dans la <i>Revue +de Bretagne et de Vendée</i>.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LA LANDE DE LANVAUX.</h3> +<br> + +<p>Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une +immense plaine, où le voyageur ne saurait trouver une +ombre contre le soleil, un abri contre le vent, un refuge +contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères +desséchées et des ajoncs rabougris ; l'oreille n'y entend +que les cris plaintifs des vanneaux et les chants stridents +des grillons ; l'Å“il n'y découvre que des rochers brisés +et des blocs bouleversés sur les sommets pelés de ce +désert.</p> + +<p>Là , point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point +de source qui filtre sous des gazons fleuris, point de lac +azuré qui réfléchisse un feuillage ombreux, mais des marais +fangeux dans les bas-fonds, des fondrières boueuses +sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux +rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une +fleur, pas un glayeul.</p> + +<p>Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir +mutilé et que j'embrassais du regard le vaste et lugubre +horizon qui s'étendait devant moi, un jeune pâtre, abandonnant +son maigre troupeau, vint, avec la douce familiarité +de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre +d'être indiscret, me dit : « — Savez-vous, Monsieur, pourquoi +la lande de Lanvaux est si nue, et pourquoi les +pierres y sont toutes brisées ? — Non, mon enfant, +répondis-je ; mais le sais-tu, toi ? — Oh ! oui, Monsieur, +ma grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien +des choses, m'a dit comment cela est arrivé. — Eh +bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère t'a appris.</p> + +<p>« — Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de +Molac à Pleucadeuc, on comptait bien des villages sur +cette lande : un de ces villages, entouré de courtils et de +vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.</p> + +<p>« Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient +sur la terre pour voir comment allait le monde en ce +temps-là , arrivèrent à ce village par une pluie battante, et +trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, portaient +sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la +charité, et tenaient en main des bâtons pour se défendre +des chiens.</p> + +<p>« Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus +belle maison du village, demandant à entrer pour sécher +leurs habits au feu de la cuisine ; mais cette maison appartenait +à M. Richard, qui était un ladre et un méchant. +M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire +entrer les saints comme ils le demandaient, il les menaça, +s'ils ne s'en allaient au plus vite, de lâcher son chien sur +eux. Les deux saints s'enfuirent jusqu'à l'autre bout du +village, et cette fois ils allèrent frapper à la porte de la +plus pauvre cabane.</p> + +<p>« Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, +les voyant trempés de pluie, les reçut avec bonté, les fit +asseoir à son foyer, alluma le plus promptement possible +un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur +servit promptement du lait aigre et quelques bribes de +pain noir, qu'il avait obtenus en mendiant, car il était +vieux, infirme, et ne pouvait plus travailler.</p> + +<p>« Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, +saint Pierre dit à Misère : « Tu es un brave homme ; tu +nous as donné tout ce que tu avais reçu, et ta charité a été +bien faite, car elle a été faite de cÅ“ur et toute pour Dieu. +Que ta foi soit égale à ta charité ; forme un souhait et il +sera accompli. » A ce langage, et surtout à l'odeur de +sainteté qu'ils répandaient, Misère reconnut deux hôtes +du paradis, tomba à genoux et leur dit « Je ne possède +au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont +volés chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. +Comme ces fruits sont le seul bien auquel je +tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui montera +dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, +et vous aurez fait pour moi mille fois plus que +je n'ai fait pour vous. — Que ton désir soit satisfait ! » +dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux disparurent.</p> + +<p>« A l'automne suivant, le pommier de Misère était +chargé de beaux fruits, que le bonhomme, cette fois, +comptait bien manger seul ; mais un matin qu'il sortait +de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour +voir si les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut +M. Richard pris dans les branches, et faisant d'inutiles +efforts pour descendre : « Comment ! s'écria Misère, c'est +vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui +volez encore les fruits du pauvre !... Eh bien ! tout le monde +va savoir que vous êtes un voleur... » Et aussitôt le bonhomme +courut appeler tous les gens du village. Tous accoururent, +et crièrent <i>haro</i> sur M. Richard, détesté à +cause de son avarice et de sa méchanceté.</p> + +<p>« M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère +de l'aider à descendre, promettant de lui payer tous +les fruits qu'il lui avait pris, et de lui donner encore une +belle somme ; mais le bonhomme le laissa tout le jour s'agiter +et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, +il le lâcha, en lui disant : « Allez, Monsieur Richard, je +ne veux rien de vous ; mais n'y revenez plus, car cette fois +vous n'en sortirez pas. »</p> + +<p>« Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta +à lui tout à coup et lui dit de sa plus grosse voix : — Allons, +Misère. il faut me suivre ; es-tu prêt ? — Vous +savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours +prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde +et rien à y laisser ; mais, cependant, il n'est âme qui +n'ait un désir ou un regret en quittant ce monde, et j'ai +un service à réclamer de vous. Vous êtes si bonne que +vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que +pour me satisfaire, il vous faut peu de temps et encore +moins de peine... Vous voyez, près de ma porte, +ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je voudrais +bien manger une de ces pommes ; seriez-vous assez +complaisante pour m'en cueillir une ? — Qu'à cela ne +tienne ! dit la Mort, je veux, au moins une fois, être +agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre. — Et la +Mort, sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand +elle voulut descendre, ça lui fut impossible : elle eut +beau faire des efforts à ébranler l'arbre, elle eut +beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la +mort fut forcée de reconnaître là une main plus puissante +que la sienne.</p> + +<p>Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et +faisait la sourde oreille à ses cris. « — Ah ! bonhomme ! lui +dit-elle, laisse-moi partir ; j'ai tant de besogne à faire que +je n'ai pas de temps à perdre. — Bien, bien ! dit Misère, +si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas. — Mais, dit la +Mort, je te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me +rends la liberté, je te laisserai vivre dix ans encore. — Ce +n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au jugement dernier. — Eh +bien ! soit ; que Misère dure jusqu'à la fin des +temps ! »</p> + +<p>« Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en +main, et dans sa rage frappa les hommes, les maisons, les +arbres, les pierres ; et Misère resta seul sur cette terre désolée !... »</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LA CATHÉDRALE.</h3> +<br> + +<p>Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël +revenait de la place Mainlière, à Vannes, où il +avait donné ses soins à un tailleur de ses amis qui s'en +allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale, +dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, +avant de regagner sa demeure, prier pour l'objet de son +affection et de ses inquiétudes, et, dans cette intention, il +pénétra dans l'église et alla s'agenouiller au fond d'une +des chapelles latérales.</p> + +<p>A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le +saint temple, l'obscurité y était presque complète, et le plus +profond silence y régnait. Fatigué de plusieurs nuits de +veilles, le bon gantier ne tarda pas à s'endormir, et si profondément, +qu'il n'entendit ni la voix des cloches tintant +l'<i>Angelus</i>, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant +la clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la +cathédrale.</p> + +<p>A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de +froid se réveilla enfin, et jetant autour de lui des regards +surpris, il eut quelque peine à se rendre compte du lieu +où il se trouvait ; mais bientôt l'étrange spectacle qu'il eut +sous les yeux lui rendit la mémoire ; car, au pied de l'autel +près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une +chasuble noire, à large croix blanche, était debout, prêt +à commencer une messe, et sur l'autel, couvert d'un drap +noir lamé de blanc, vacillaient les pâles clartés de deux +bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en sautoir.</p> + +<p>Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému +de cette scène lugubre qui le surprenait tout à coup, le +gantier remarqua qu'il n'y avait point de répondant, et +s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à +genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement +un regard.</p> + +<p>O terreur ! ! ! ce prêtre était un squelette aux os sans +chair, aux orbites creuses et vides !...</p> + +<p>Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face +contre terre, et ce ne fut qu'à l'<i>Angelus</i> du matin qu'il +reprit connaissance et regagna sa demeure.</p> + +<p>Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, +il restait toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait +jamais de ses lèvres, et jamais sa bouche n'avait +de douces paroles pour sa compagne, de tendres baisers +pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus +sa couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce +sommeil était plus laborieux que ses pénibles veilles, traversé +qu'il était de terreurs incessantes sur lesquelles son +intelligence troublée n'avait aucun empire. Pour sauver +sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, +le malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre +chargé de la direction de sa conscience, et de lui révéler +la cause de ses terribles émotions.</p> + +<p>« Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi +votre âme à des terreurs qui sont peut-être le fruit d'une +erreur des sens, et qui, si elles sont les effets d'une effrayante +réalité, doivent être sérieusement approfondies, +car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont +le souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi +pour être l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation +nécessaire. Il faut donc, mon fils, dans le double +intérêt de votre salut temporel et de votre salut éternel, +aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure, +l'apparition qui vous a tant épouvanté.</p> + +<p> — Hélas ! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas +à ma faiblesse une épreuve qui me tuerait...</p> + +<p> — Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous +tentiez de la subir armé de la seule raison, mais vous le +savez, mon fils, la foi rend invincible, et la prière est la +plus sûre de toutes les armes ; priez donc et croyez !... et +si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du +Dieu vivant ; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il +vient... Allez, mon fils, je vous absous, que Dieu vous +soutienne !... »</p> + +<p>Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, +le gantier se rendit à l'église, s'agenouilla dans la même +chapelle et se fit enfermer encore, mais cette fois il ne +s'endormit pas ; il pria jusqu'à l'heure attendue avec impatience +et pourtant redoutée.</p> + +<p>Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent +d'elles-mêmes ; l'autel se tendit de noir ; puis d'un +pas lent et sourd, le squelette, revêtu de la chasuble de +deuil, parut à l'entrée de la chapelle.</p> + +<p>« Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier +d'une voix émue, retire-toi, fuis ce temple saint ; mais +si tu viens au nom de Dieu tout-puissant, dis... que +veux-tu ?</p> + +<p> — Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du +Seigneur, murmura le spectre... Voilà déjà bien des années, +oh ! des années bien longues pour ceux qui souffrent ! +que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet autel, un +chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, +quand j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point +dite alors, par négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette +négligence et cet oubli coupables ont eu des suites terribles, +car ils ont pour longtemps fermé les portes du ciel +à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de celui +pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi +que Dieu a choisi pour être l'instrument du salut de +deux âmes !... Aussitôt le spectre et le gantier +s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts +commença ; mais quand le prêtre eut prononcé le <i>requiescat +in pace</i>, il disparut, et le gantier, jetant les yeux +vers la croisée, vit deux traînées lumineuses qui montaient +au ciel...</p> + +<p>Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit +dans la prière l'heure de l'<i>Angelus</i>, et quand il rentra dans +sa famille avec un doux sourire aux lèvres, il y rapporta +le calme et la joie, car son âme était complétement rassérénée.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.</h3> +<br> + +<p>Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était +doué de robustes épaules ; aussi, dans le temps jadis, lui +avait-on confié l'emploi de passeur sur la rivière du +Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord de l'eau +avec ses douze apôtres ; Christophe s'empresse de les +prendre dans ses bras et les transporte sur l'autre rive +avec toute sorte d'égards.</p> + +<p>« Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton +salaire ?</p> + +<p> — Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.</p> + +<p> — Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien ! Seigneur, +puisque vous voulez me faire un don, ordonnez que tous +les objets que je pourrai désirer soient forcés d'entrer +dans mon sac.</p> + +<p> — Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu +ne demanderas jamais d'argent et seulement les objets +dont tu pourras avoir besoin. »</p> + +<p>Longtemps il en fut ainsi ; le sac ne se remplissait que +de pain, de fruits, de légumes, et souvent il se vidait au +profit des pauvres ; mais qui peut jurer de ne jamais succomber +à la tentation ? Un matin, Christophe, en passant +dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un +changeur ; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent +lui inspira de mauvaises idées : « Vois, lui disait <i>er +milliguet</i><span class="noteref">[1]</span>, tout ce que tu pourrais faire avec cet or ! +Quand ce ne serait que pour rebâtir la chaumière des +malheureux et leur rendre l'existence plus douce ; et dire +qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi ! »</p> + +<blockquote>[Note 1 : Le Maudit.]</blockquote> + +<p>Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent +passa dans son sac. <i>Petra faut tho</i><span class="noteref">[1]</span> ? Ce n'était encore +qu'un homme, et il n'était pas devenu saint, comme il le +fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut suivie de +bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre +monde, il ne laissait pas que de goûter les charmes de la +bonne chère et tout ce qui s'ensuit. Or, un jour qu'après +dîner, il se reposait à l'ombre sur le gazon, vint à passer +<i>er diaoul</i><span class="noteref">[2]</span>, qui se mit à le narguer et à lui faire toutes +sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, +les poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt +debout et la bataille commença ; comme les forces étaient +égales, deux jours dura la lutte, sans qu'on pût en prévoir +la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs pieds, +et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux +tombant et retombant l'un après l'autre ; ils y seraient +encore si Christophe ne s'était heureusement souvenu de +son sac : « Ah ! <i>milliguet diaoul</i><span class="noteref">[3]</span>, par la vertu de Notre-Seigneur, +tu vas entrer dans mon sac. » Ce qui fut fait à +l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier +qu'il jette sur ses épaules, en cherchant dans sa +tête comment il s'en débarrassera. Il passait près d'une +forge où trois vigoureux compagnons battaient le fer rouge +à grands renforts de bras. « Voilà mon affaire, se dit +Christophe, » et s'adressant aux forgerons : « Tenez, leur +dit-il, j'ai là un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas +de vilains tours qu'il n'ait faits dans sa vie ; si vous voulez +le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'épaisseur d'une +pièce de six liards, je vous donnerai un écu. — Accepté ! » +Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on +le forge et le reforge durant toute la nuit. Comme le jour +commençait à poindre, on entendit une voix faible venant +du fond du sac et qui disait :</p> + +<blockquote>[Note 1 : Que voulez-vous ?]</blockquote> + +<blockquote>[Note 2 : Le diable.]</blockquote> + +<blockquote>[Note 3 : Ah ! maudit diable !]</blockquote> + +<p>« Christophe, Christophe, je me rends ; que faut-il faire +pour sortir de là ?</p> + +<p> — Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser +tranquille désormais.</p> + +<p> — Je le jure.</p> + +<p>C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir ! »</p> + +<p>A partir de ce moment Christophe changea tout à fait +d'existence, il ne s'occupa plus que de bonnes Å“uvres, et +quand les forces ne lui permirent plus de continuer à être +le passeur du Scorff, il se retira dans un petit ermitage +sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore +aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, +entouré des nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation +de sainteté. Cependant, lorsqu'après sa mort, il se présenta +devant saint Pierre, qui, comme vous le savez, a les clefs +du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait jadis méprisé +son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le +pauvre Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et +dans sa distraction il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. +Il descend ainsi un grand nombre de marches, et arrive +enfin à une porte où se tenait un jeune homme de bonne +mine qui l'engagea à entrer ; mais Satan, qui passait par +là , s'écria aussitôt : « Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, +il est trop fin pour moi ! »</p> + +<p>Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau +à l'entrée du paradis. On entendait au dedans une musique +délicieuse qui augmentait encore son désir de pénétrer +plus loin ; aussi s'approchant le plus possible :</p> + +<p>« Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie +vous avez là -dedans ! Si vous pouviez seulement entrebâiller +la porte, on en jouirait un peu du dehors. »</p> + +<p>Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on +lui demande ; mais aussitôt Christophe jetant son sac à +l'intérieur entre et s'assied dessus en lui disant : « Je +suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir. » On +lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours +resté dans le ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs +mérité une bonne place.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.</h3> +<br> + +<p>En ce temps-là , il y avait au bourg de Clohars un jeune +couple en promesse de mariage : on devait faire la noce +le lendemain du pardon de <i>Toul-Foen</i><span class="noteref">[1]</span> ; c'est le joli +pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à l'entrée de la +forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux regagnaient +leur village après avoir visité des parents dans +la paroisse de Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët +pour traverser la rivière. Guern, le jeune homme, +appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de l'attendre +tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la +chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel : Maharit +entra dans la barque, et fut surprise de la voir +s'éloigner aussitôt du bord : croyant que le patron plaisantait, +elle le pria d'attendre son cousin : — elle disait +<i>son cousin</i> par précaution, car les bateliers sont <i>jaseurs</i> +quelquefois ; mais le bateau étant arrivé dans le courant, +filait, filait toujours plus rapidement.</p> + +<blockquote>[Note 1 : <i>Toul-foen</i> signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]</blockquote> + +<p>« Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille +d'une voix suppliante ; que dirait Loïc Guern d'une telle +folie ?... »</p> + +<p>Vaines prières : le passeur, immobile, sans voix et sans +regard, paraissait insensible, et la barque entraînée descendait +toujours... toujours...</p> + +<p>Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son +fiancé à son secours. Debout sur la rive assombrie, enveloppés +de leurs suaires, elle vit des spectres se dresser et +tendre les bras vers elle d'un air menaçant : c'étaient les +femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, +au poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. +Maharit poussa un cri de terreur, et tomba évanouïe +au fond du bateau, qui disparut alors au détour de +la rivière.</p> + +<p>Guern en ce moment arrivait au passage ; il appela la +paysanne, de tous les côtés, il attendit et appela encore ; +il interrogea le fleuve d'un regard anxieux, mais il ne vit +rien, rien que l'eau paisible et sombre ; il écouta longtemps +et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la +feuillée.</p> + +<p>« Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une +vieille mendiante en se levant du milieu des joncs et des +herbes touffues, — apparemment que la fille curieuse a +regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la croix +en y entrant.</p> + +<p> — Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me +contez-vous là ? »</p> + +<p>Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, +comme une âme en peine, appelant à grands cris sa +fiancée et le passeur tour à tour.</p> + +<p>A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda +Maharit à ses parents, à tout le monde ; personne n'avait +revu la jeune fille. Il passa les jours suivants à explorer +tous les sentiers, à sonder tous les buissons de la forêt, +sans découvrir aucune trace de sa <i>douce</i> envolée. Enfin, +trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue +et de douleur, sur un rocher au bord de la rivière, +il vit passer la vieille mendiante, qui lui adressa ces paroles :</p> + +<p>« Eh bien ! <i>paour Guernik</i> (pauvre petit Guern), as-tu +retrouvé Maharit, la jolie fille de Clohars-Carnoët ?</p> + +<p> — Hélas ! non, répondit le paysan les larmes aux yeux ; +en savez-vous des nouvelles ? O doux Sauveur ! dites-le +moi, car Maharit devait être ma <i>moitié de ménage</i>.</p> + +<p> — Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a +regardé derrière elle dans le bateau, et pour cette raison +le passeur l'aura conduite à la <i>plage des morts</i>.</p> + +<p> — Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je +veux y aller, dussé-je !...</p> + +<p> — Ah ! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le +secret du sorcier qui mène la barque de ce passage ; mais +tout sorcier qu'il est, ceux qui sont chéris de Jésus l'emportent +sur lui, et les gens charitables sont bénis de +Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim : la charité, mon +enfant !...</p> + +<p> — Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, +car je n'ai pas faim, depuis que j'ai perdu Maharit.</p> + +<p> — Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te +donner un conseil. Avant de t'embarquer dans ce bateau +maudit, dont le patron s'est vendu au diable, il faut te +munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit +au village des <i>Korrigans</i>, dans la forêt, au-dessus de l'endroit +appelé le <i>Saut du cerf</i> ; tu tremperas cette branche +dans le bénitier de la chapelle de Saint-Léger, qui protège +les fiancés, et tu viendras ici pour passer l'eau.</p> + +<p> — Que ferai-je ensuite, ma bonne mère ?</p> + +<p> — Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends +garde de regarder en arrière ; tu diras ton chapelet, et +lorsque tu seras rendu au trente-troisième grain, tu ordonneras +au passeur, en lui montrant la branche de houx, +de te conduire <i>vivant à la plage des morts</i>. Le sorcier +tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira. »</p> + +<p>Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils +de la vieille mendiante, et un soir, muni de la branche +de houx, cachée sous son habit, il se rendit au rivage de +la Laita, grossie par un orage récent. Le batelier vint à +son appel : en entrant dans la barque, Guern commença +son chapelet ; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému +au souvenir de sa fiancée qu'il espérait revoir, il oublia +ses prières et se pencha en dehors du bateau ; alors le +chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans +l'eau ; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les +rives, puis la barque, entraînée par le courant, dévia avec +une rapidité effrayante.</p> + +<p>Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx ; il +la prit à la main, et la montrant au passeur il lui ordonna +de le conduire auprès de sa fiancée ; puis, sans attendre +l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le sorcier de son +rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna +les rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde +et noire. Quelques moments après, à la clarté de la +lune, le paysan vit sortir de la rivière un chêne desséché +dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au rivage +entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui +<i>le vieux chêne de la Laita</i>.</p> + +<p>Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, +et bientôt la barque alla se briser contre un rocher +vis-à -vis de Saint-Maurice. Le malheureux se sauva difficilement +à la nage. — Depuis ce temps on vit à tous les +pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un +pauvre paysan, pâle et demi-nu, courir comme un possédé ; +il disait à qui voulait l'entendre : « Conduisez-moi +sur la <i>plage des morts</i>. Jésus vous récompensera ! »</p> + +<p>Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et +désolés.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br><br> +<h3>II</h3> +<br> + +<p>Si l'on veut se faire une idée de la variété et de +l'importance des questions traitées par l'Association +bretonne, il suffit de parcourir le programme d'un +des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à +Redon :</p> + + +<br><br><br><br> +<h2><b>Première partie. — Archéologie.</b></h2> +<br> + +<p>1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale +d'Ille-et-Vilaine :</p> +<p class="liste">1° Monuments celtiques.</p> +<p class="liste">2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, +etc.).</p> +<p class="liste">3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.</p> +<p class="liste">4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes +périodes.</p> +<p class="liste">5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, +beffrois ou horloges, maisons anciennes, etc.</p> +<p class="liste">6° Mobilier des églises.</p> +<p class="liste">7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections +publiques, soit chez des particuliers.</p> + +<p>II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la +province qui portent une date certaine, et en donner +des descriptions ou des dessins.</p> + +<p>III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et +de l'église Saint-Sauveur de Redon.</p> + +<p>IV. Monographie du château de Blain.</p> + +<p>V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la +ville de Redon.</p> + +<p>VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer +la conservation de la chapelle gallo-romaine de +Langon.</p> + +<p>VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à +ses différentes périodes d'origine, de développement +et de décadence, concorde-t-elle, sous le rapport des +dates, avec le mouvement architectural qui s'est +opéré dans le centre et dans le nord de la France ?</p> + +<p>VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition +et les monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, +tableaux, gravures, vitraux, etc., pour la +représentation des principaux personnages de l'histoire +de la Bretagne ?</p> + +<p>IX. Faire connaître les documents concernant les artistes +bretons, architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, +etc., depuis les temps les plus reculés jusqu'à +nos jours.</p> + +<p>X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen +âge et de la Renaissance, existant en Bretagne et +particulièrement dans l'Ille-et-Vilaine.</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>Deuxième partie — Histoire.</h3> +<br> + +<p>XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné +lieu jusqu'à ce jour l'émigration des Bretons insulaires +dans l'Armorique.</p> + +<p>XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de +Nantes, de Vannes et de Rennes ?</p> + +<p>XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la +naissance de saint Hilaire ; existe-t-il quelques traditions +relatives à ce grand évêque dans les environs +de Redon, spécialement dans la paroisse de +Blain ?</p> + +<p>XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations +topographiques et des traditions, le lieu où se livra, +en 845, la bataille de Ballon.</p> + +<p>XV. Les principaux documents publiés ou mis en Å“uvre +dans l'<i>Histoire de Bretagne</i> de dom Morin et dom +Taillandier, ont-ils été l'objet d'une critique suffisante ?</p> + +<p>XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers +de Marbode sur la ville de Rennes et ses habitants ?</p> + +<p>XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de +l'agriculture et du commerce de la Bretagne.</p> + +<p>XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des +chemins et canaux de Bretagne.</p> +<br> + +<p><i>Nota</i>. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une excursion +monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières séances du +congrès.</p> + + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>III</h3> +<br> + +<p>Tout le monde connaît le <i>Barzaz-Breiz, chants populaires +de la Bretagne</i>, publiés par M. de la Villemarqué. +Nous en détachons une seule pièce, les <i>Fleurs de +mai</i>, douce et touchante élégie, composée par deux +jeunes sÅ“urs paysannes, et traduite avec naïveté et +grâce en vers français par M. Émile Grimaud.</p> + +<p>« Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), +existe sur la limite de la Cornouaille et du pays de +Vannes : on sème de fleurs la couche des jeunes filles qui +meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps sont +regardées comme un présage d'éternel bonheur pour +celles qui en peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade +dont les vÅ“ux ne hâtent le retour de la saison des +fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou l'instant de sa +délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir. »</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>LES FLEURS DE MAI.</h3> +<br> + +<p>I.</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,</p> +<p class="i2">Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,</p> +<br> +<p class="i2">Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,</p> +<p class="i2">Vous en auriez été réjoui dans le cÅ“ur.</p> +<br> +<p class="i2">Mais de pitié votre âme aurait été pressée,</p> +<p class="i2">A voir la pauvre fille en son lit affaissée ;</p> +<br> +<p class="i2">Le mal avait rongé ses membres affaiblis,</p> +<p class="i2">Et sa joue était pâle, oh ! pâle comme un lis.</p> +<br> +<p class="i2">Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche ;</p> +<p class="i2">Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche :</p> +<br> +<p class="i2"> — « Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,</p> +<p class="i2">De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.</p> +<br> +<p class="i2">« A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire :</p> +<p class="i2">Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire ! »</p> +<br> +</div> +</div> + +<p>II</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,</p> +<p class="i2">Le rossignol de nuit chantait sur un rameau :</p> +<br> +<p class="i2"> — « Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p> +<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes ;</p> +<br> +<p class="i2">« Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans :</p> +<p class="i2">Heureuses celles-là qui meurent au printemps !</p> +<br> +<p class="i2">« De même qu'une rose abandonne la branche,</p> +<p class="i2">Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche ;</p> +<br> +<p class="i2">« Avant huit jours passés celles qui vont mourir,</p> +<p class="i2">Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,</p> +<br> +<p class="i2">« Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,</p> +<p class="i2">Elles s'élèveront aux sphères éternelles. »</p> +<br> +</div> +</div> + +<p>III</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Jeffik, le rossignol chantait hier au soir ; </p> +<p class="i2">Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir ?</p> +<br> +<p class="i2"> — « Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes</p> +<p class="i2">Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes. »</p> +<br> +<p class="i2">Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,</p> +<p class="i2">Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix :</p> +<br> +<p class="i2"> — « Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,</p> +<p class="i2">Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,</p> +<br> +<p class="i2">« Je vais dire un <i>Ave</i>, pour que j'aille bientôt</p> +<p class="i2">Attendre auprès de vous mes compagnes, là -haut. »</p> +<br> +<p class="i2">La prière venait, — sur sa lèvre muette, — </p> +<p class="i2">A peine de finir, qu'elle pencha la tête :</p> +<br> +<p class="i2">Elle pencha la tête et puis ferma les yeux ;</p> +<p class="i2">Alors on entendit un son mélodieux :</p> +<br> +<p class="i2">Dans le courtil c'était le rossignol encore :</p> +<p class="i2"> — « Heureuses, disait-il en sa langue sonore,</p> +<br> +<p class="i2">« Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir, </p> +<p class="i2">Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir ! »</p> +</div> +</div> + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>IV</h3> +<br> + +<p>A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que +signerait un vrai poëte, nous en joindrons une autre +d'un caractère différent, et où, à défaut de l'élégance +du langage, dit le P. A. Martin (<i>Pèlerinage de Sainte-Anne +d'Auray</i>), des marins bretons ont su laisser une +empreinte de la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique +composé par des matelots de la paroisse d'Arzon +qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au +massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en +sainte Anne.</p> + +<p>« Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux +que les peuples n'oublient jamais, est encore solennellement +chanté par la paroisse entière, lorsque au jour anniversaire +de la délivrance de ses anciens enfants, elle vient +en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de +reconnaissance et d'amour. »</p> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>CANTIQUE D'ARZON.</h3> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i4">Sainte mère de Marie,</p> +<p class="i4">Par un miraculeux sort,</p> +<p class="i4">Vous nous conservez la vie</p> +<p class="i4">Dans le danger de la mort.</p> +<br> +<p class="i4">Avec actions de grâce,</p> +<p class="i2">Nous venons en ce saint lieu</p> +<p class="i2">Honorer en cette place</p> +<p class="i2">La sainte Aïeule de Dieu.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Nous avons été de bande</p> +<p class="i2">Quarante et deux Arzonnois,</p> +<p class="i2">A la guerre de Hollande,</p> +<p class="i2">Pour le plus grand de nos Rois.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Ce peuple de notre côte</p> +<p class="i2">Vint ici à grand concours,</p> +<p class="i2">Les fêtes de Pentecôte,</p> +<p class="i2">Implorer votre secours.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Pendant que l'ordre nous mande</p> +<p class="i2">Qu'il nous falloit faire état</p> +<p class="i2">De voguer vers la Hollande,</p> +<p class="i2">Pour leur livrer le combat.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Ce fut de Juin le septième,</p> +<p class="i2">Mil six cent septante et trois,</p> +<p class="i2">Que le combat fut extrême</p> +<p class="i2">De nous et des Hollandois.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Les boulets comme la grêle,</p> +<p class="i2">Passoient parmi nos vaisseaux</p> +<p class="i2">Brisant mâts, cordages, voile,</p> +<p class="i2">En mettant tout en lambeaux.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">La merveille est toute sûre</p><br> +<p class="i2">Que pas un homme d'Arzon</p> +<p class="i2">Ne reçut la moindre injure,</p> +<p class="i2">De mousquet, ni de canon.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Un d'Arzon changeant de place,</p> +<p class="i2">Un boulet vint à passer,</p> +<p class="i2">Brisant de celui la face</p> +<p class="i2">Qui venoit de s'y placer.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">L'Arzonnois la sauvant belle,</p> +<p class="i2">Eut l'épaule et les deux yeux</p> +<p class="i2">Tout couverts de la cervelle</p> +<p class="i2">De ce pauvre malheureux.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">De Jésus la sainte Aïeule,</p> +<p class="i2">Par un bienfait singulier,</p> +<p class="i2">Nous connaissons que vous seule</p> +<p class="i2">Nous gardiez en ce danger.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Par humble reconnaissance,</p> +<p class="i2">Nous fléchissons les genoux,</p> +<p class="i2">Adorant votre puissance</p> +<p class="i2">Qui a paru envers nous.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +<br> +<p class="i4">Recevez toutes nos classes,</p> +<p class="i2">Pour tout le temps à venir ;</p> +<p class="i2">Sous l'asile de vos grâces,</p> +<p class="i2">Nul ne pourra mal finir.</p> +<br> +<p class="i4">Sainte mère de Marie, etc.</p> +</div> +</div> + + +<br><br><hr style="width: 65%;"><br> +<br> +<h3>V</h3> +<br> + +<p>Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées +au vrai type breton, nous citerons particulièrement +les <i>Crêpes</i> et <i>le Retour du Pardon</i> : on y trouvera des +détails de mÅ“urs du pays, en même temps qu'un +spécimen du style vif, pittoresque et un peu âpre du +poëte armoricain.</p> + + +<br><br><br> +<br> +<h3>LES CRÊPES.</h3> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Dans le seigle ou dans le froment</p> +<p class="i4">Aux fleurs légères,</p> +<p class="i2">Naissent tes fleurs, bleuet charmant,</p> +<p class="i2">La paille ombrage obligeamment</p> +<p class="i4">Ces étrangères.</p> +<br> +<p class="i2">Des colzas jaunis au printemps,</p> +<p class="i4">Moissons superbes,</p> +<p class="i2">Les souffles d'avril palpitants</p> +<p class="i2">Courbent en flots d'or éclatants</p> +<p class="i4">Les hautes gerbes.</p> +<br> +<p class="i2">Le trèfle a diverses couleurs,</p> +<p class="i2">. . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<br> +<p class="i2">Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,</p> +<p class="i2">A l'automne, ce sont les grappes de blé noir</p> +<p class="i4">Balançant leurs fleurettes blanches ;</p> +<p class="i2">Le paysan joyeux, contemplant son labour,</p> +<p class="i2">Bravement mis, le cÅ“ur léger, se rend au bourg</p> +<p class="i4">Pour les offices des dimanches.</p> +<br> +<p class="i2">Il se plaît à compter le nombre de setiers</p> +<p class="i2">Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.</p> +<p class="i4">Sous le vent du matin qui passe,</p> +<p class="i2">Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,</p> +<p class="i2">Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,</p> +<p class="i4">Remplit sa poitrine et l'espace.</p> +<br> +<p class="i2">C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis</p> +<p class="i2">Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,</p> +<p class="i4">Et nourrir toute la famille.</p> +<p class="i2">Eh ! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,</p> +<p class="i2">Comme le beau reflet de ces blanches moissons,</p> +<p class="i4">L'espérance en ton âme brille.</p> +<br> +<p class="i2">Tous les tiens mangeront des crêpes ; tous les tiens</p> +<p class="i2">Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,</p> +<p class="i4">Pourront piocher à la gamelle ;</p> +<p class="i2">Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,</p> +<p class="i2">Chacun prendra sa part au bassin reluisant</p> +<p class="i4">Où la crêpe au caillé se mêle.</p><br> +</div> +</div> +<p>Le poëte, surpris par un orage, entre dans une +chaumière, et assiste à la confection des crêpes :</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Je voyais près de moi la servante au bras nu</p> +<p class="i4">Faisant fumer la poêle.</p> +<br> +<p class="i2">La pâte s'étalait ; son flot moins transparent</p> +<p class="i4">S'arrondissait en crêpe ;</p> +<p class="i2">Et le gâteau cuisait, cuisait — en susurrant</p> +<p class="i4">Ainsi qu'un vol de guêpe.</p> +<br> +<p class="i2">Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,</p> +<p class="i4">D'une batte légère</p> +<p class="i2">Voici qu'un tour de main leste et précipité</p> +<p class="i4">La tournait tout entière.</p> +<br> +<p class="i2">Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,</p> +<p class="i4">La maie en était pleine ;</p> +<p class="i2">Car c'est là l'aliment de toute la maison</p> +<p class="i4">Pour toute la semaine.</p> +<br> +<p class="i2">L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,</p> +<p class="i4">Roulement monotone,</p> +<p class="i2">Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai</p> +<p class="i4">La chaumière bretonne.</p> +<br> +<p class="i2">Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .</p> +<br> +<p class="i2">Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir</p> +<p class="i4">Au bord des eaux superbes,</p> +<p class="i2">Voyant les sarrasins finissant de fleurir,</p> +<p class="i4">Bientôt mûrs pour les gerbes,</p> +<br> +<p class="i2">Je demandais au ciel. . . . . . . . . .</p> +<br> +<p class="i2">... Que la sombre nue aux funestes lueurs,</p> +<p class="i4">Planant sur la campagne,</p> +<p class="i2">Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,</p> +<p class="i4">Ce pain de la Bretagne !</p> +<br> +</div> +</div> +<br><br><p>Voici le début de la pièce <i>le Retour du Pardon</i> :</p> +<br> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p> +<br> +<p class="i2">Je vois d'où vous venez : bonjour, la brave femme ;</p> +<p class="i2">Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous ;</p> +<p class="i2">Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,</p> +<p class="i2">Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.</p> +<p class="i2">Bonjour ! ménagez bien votre monture blanche,</p> +<p class="i2">Car déjà vers la terre elle a le front courbé ;</p> +<p class="i2">Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche</p> +<p class="i2">Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.</p> +<br> +<br> +<p class="i4">LA FILLE.</p> +<br> +<p class="i2">Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,</p> +<p class="i2">Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi ?</p> +<br> +<br> +<p class="i4">LA MÈRE.</p> +<br> +<p class="i2">Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,</p> +<p class="i2">Puisque c'était hier le jour de grand'merci,</p> +<p class="i2">Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route</p> +<p class="i2">Est couverte en entier de pèlerins lassés,</p> +<p class="i2">Qui viennent de quérir là -bas, quoi qu'il leur coûte,</p> +<p class="i2">Les pardons accordés à tous ces jours passés.</p> +<br> +<br> +<p class="i4">LE VOYAGEUR.</p> +<br> +<p class="i2">Savoir où vous allez est encor plus commode</p> +<p class="i2">Les femmes de Quimper ont des fichus plissés</p> +<p class="i2">Et tout raidis au bleu ; je connais bien leur mode ;</p> +<p class="i2">Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.</p> +<p class="i2">Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille</p> +<p class="i2">Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or ;</p> +<p class="i2">Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,</p> +<p class="i2">Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.</p> +<p class="i2">Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,</p> +<p class="i2">Et d'un rouge cordon relevés avec goût,</p> +<p class="i2">Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,</p> +<p class="i2">Ressortent en arrière et chargent votre cou.</p> +<p class="i2">Je reviens du pays dont c'est là la coiffure ;</p> +<p class="i2">Je reviens de Kersaint et Tremeané.</p> +<p class="i2">Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure : — </p> +<p class="i2">Dites, — vous qui riez, — n'ai-je pas deviné ?</p> +</div> +</div> +<br> +<br> +<br> +<br> +<p>V</p> +<br> +<br> +<p>Un fragment de la jolie pièce intitulée <i>Nos Buissons</i> <br> +montrera avec quelles fraîches et jeunes inspirations<br> +M. E. Grimaud a écrit le volume de poésies qu'il a si<br> +justement appelées <i>Fleurs de Vendée</i>.<br></p> +<br> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p class="i2">Voici la saison chérie :</p> +<p class="i2">L'épine noire est fleurie,</p> +<p class="i2">Saluez le gai printemps !</p> +<br> +<p class="i2">L'aubépine s'est couverte</p> +<p class="i2">D'une robe blanche et verte</p> +<p class="i2">Qui fait le vent embaumé,</p> +<p class="i2">Comme la déesse antique</p> +<p class="i2">Dont la robe balsamique</p> +<p class="i2">Laisse un souffle parfumé.</p> +<br> +<p class="i2">Que ton destin s'accomplisse,</p> +<p class="i2">Fleur de la ronce, calice</p> +<p class="i2">D'où sort ce fruit savoureux,</p> +<p class="i2">La mûre, la noire perle,</p> +<p class="i2">Pour qui l'enfant et le merle</p> +<p class="i2">Ont des regards amoureux.</p> +<br> +<p class="i2">O senteurs du chèvrefeuille,</p> +<p class="i2">Sucs que l'abeille recueille,</p> +<p class="i2">Que boivent les papillons !</p> +<p class="i2">O l'arome qui s'épanche</p> +<p class="i2">Du troëne à grappe blanche,</p> +<p class="i2">Ce lilas de nos vallons !</p> +<br> +<p class="i2">Le liseron court, s'enlace,</p> +<p class="i2">Et jamais il ne se lasse</p> +<p class="i2">De grimper, de festonner !</p> +<p class="i2">A voir sa cloche argentine,</p> +<p class="i2">Lorsque le zéphyr l'incline,</p> +<p class="i2">On pense : elle va sonner !</p> +<br> +<p class="i2">Le sureau dresse sa tige,</p> +<p class="i2">La demoiselle y voltige,</p> +<p class="i2">Sachant que son miel est doux ;</p> +<p class="i2">Le lézard vert dans la haie,</p> +<p class="i2">Au moindre bruit qui l'effraye,</p> +<p class="i2">Se glisse à travers les houx.</p> +<br> +<p class="i2">L'araignée industrieuse</p> +<p class="i2">Tend sa toile captieuse</p> +<p class="i2">Entre deux brins d'églantier ;</p> +<p class="i2">Plus fine que la dentelle,</p> +<p class="i2">D'un sylphe on dirait une aile</p> +<p class="i2">Dont il perdit la moitié.</p> +<br> +<p class="i2">Et plus bas maintes fleurettes</p> +<p class="i2">Découpent leurs collerettes</p> +<p class="i2">D'azur et d'argent et d'or :</p> +<p class="i2"> — La primevère hâtive,</p> +<p class="i2">La violette craintive</p> +<p class="i2">Qui dérobe son trésor,</p> +<br> +<p class="i2">La véronique céleste,</p> +<p class="i2">Et la bruyère modeste,</p> +<p class="i2">Au calice délié ;</p> +<p class="i2">Le myosotis qu'on donne</p> +<p class="i2">A l'ami qu'on abandonne,</p> +<p class="i2">Pour n'en pas être oublié !</p> +</div> +</div> +<br><hr style="width: 45%;"><br> + + + +<br><br><br> +<br> +<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2> +<br> +<table cellspacing="2"> + <tr> + <td colspan="2" align="left"> + <p><a href="#PREFACE">PREFACE</a><br> +<br> +</p> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#I">I.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#I">Foi et poésie des Bretons</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#II">II.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#II">Foi et poésie des Bretons (suite)</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#III">III.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#III">Les pierres</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#IV">IV.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#IV">Quiberon</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#V">V.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#V">Les Rochers — Combourg</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#VI">VI.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#VI">Saint-Ilan</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#VII">VII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#VII">La mer</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#VIII">VIII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#VIII">Saint-Florent</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#IX">IX.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#IX">Les vieilles villes — Les vieilles maisons</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#X">X.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#X">Saint-Nazaire</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XI">XI.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XI">Les lutteurs</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XII">XII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XII">Les monuments</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XIII">XIII.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XIII">Quériolet</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XIV">XIV.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XIV">Du mouvement intellectuel en Bretagne</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td align="right"> + <a href="#XV">XV.</a> + </td> + <td align="left"> + <a href="#XV">Paysages</a> + </td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" align="left"> + <br><br><p><a href="#APPENDICE">APPENDICE</a></p> + </td> + </tr> +</table> + +<br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. *** + +***** This file should be named 10680-h.htm or 10680-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/8/10680/ + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Paysages et Recits. + +Author: Eugene Loudun + +Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. *** + + + + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LA +BRETAGNE + +PAYSAGES ET RÉCITS + + +PAR + +EUGÈNE LOUDUN + + + + La Bretagne, le pays des bons prêtres, + des bons soldats et des bons serviteurs. + + + + +1861 + + + * * * * * + + + + +PRÉFACE + + +A une époque où les nations européennes se transforment si rapidement et +tendent à une unité qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un +spectacle digne d'intérêt que celui d'un peuple qui a gardé son caractère +propre, et, au milieu d'un changement général, est demeuré le même. C'est +le spectacle que présente la Bretagne. + +Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible au mouvement qui +emporte le reste du monde; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi de +nombreuses altérations. Des cinq départements bretons, le Finistère presque +seul a conservé intacts ses costumes et sa langue; il est le plus éloigné, +le bout de la terre, comme le dit son nom; le progrès moderne ne l'a pas +encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, le +Morbihan même, le pays du combat des Trente, des pèlerinages et des +chouans, les hommes presque tous ont quitté la braie celtique pour le +pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore +l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne +du foyer, est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens usages et +les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le +quitter, c'est rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux quand toutes +les femmes d'un pays ne tiennent plus à leur costume, ce pays ne mérite +plus de nom particulier, il en change. + +La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs +et les villages; c'est en breton que se fait le prône le dimanche, en +breton l'allocution du recteur aux mariés. Déjà aussi, pourtant, la vieille +langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan +parle le breton et entend le français; ses rapports journaliers avec +l'étranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en +va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il +n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, ce temps où deux troupes de +Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient tout à +coup sur le champ de bataille, entendant résonner des deux côtés les mots +de la même langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; frères de la +même race, issus de la même terre[1]. Dans les cimetières qui ceignent +toutes les églises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes +nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparaît aussi, cette +coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui +l'isolait des étrangers indifférents et réservait pour ses enfants seuls la +connaissance de sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique langage +sera devenu le domaine des savants et l'occupation des académies, et, déjà, +comme cédant à un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de +l'Armorique s'est empressé de recueillir les poésies de ses bardes[2], +chants mélancoliques de prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne +sera plus comprise de leur postérité muette. + + [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où + se rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons + du pays de Galles.] + + [Note 2: _Chants bretons_, publiés par M. H. de la Villemarqué.] + +Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs de ce vieux peuple, +et le chemin de fer qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme une flèche +au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en +étonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes +variables, peuvent être ou ne pas être; mais ce qui n'a pas changé en +Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et +la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages comme les Turcs, +dit Chateaubriand, n'étaient attentifs qu'à mes armes et à ma religion; les +armes, qui protègent le corps de l'homme, la religion qui est son âme même. +C'est à ce point de vue que la Bretagne a été peinte dans ce livre; la +Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne. + + + + + + +LA BRETAGNE + + + + +I + +Foi et poésie des Bretons. + +=Le Grand-Bé.--Les croix.--Les églises.--Les clochers.= + + +La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers sur lesquels on a +construit des forts qui protégent la ville de leurs feux croisés; le +Grand-Bé est un de ces îlots; naguère il était armé de canons; aujourd'hui, +le fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de son cap, de loin on +aperçoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous +les regards, et c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à +découvert la grève de sable et de granit, que tendent les pas des +voyageurs. + +Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint un plateau nu, aride, +où quelques moutons trouvent à peine à brouter une herbe rare; on tourne à +travers un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, tout à +coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le +tombeau de Chateaubriand. + +Il n'est pas de plus poétique tombeau: adossé au vieux monde, il regarde le +nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent à ses pieds; +point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de +la mer incessamment remuante, qui, dans les tempêtes, couvre cette pierre +nue de l'écume de ses flots. + +Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours s'échangent: on se +demande quelle pensée l'inspira quand il déclara ne vouloir même pas que +son nom fût inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité, +ceux-là d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilité +et cet orgueil ont une même source, un grand désenchantement. Cet homme qui +avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues; ce voyageur qui +avait parcouru l'univers, visité l'Orient, berceau de l'ancien monde, et +les déserts de l'Amérique où naît le monde nouveau; ce poëte qui pouvait +compter les cycles de sa vie par les révolutions, était envahi, à la fin de +ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait +préludé par des Considérations sur les révolutions, il se complut, en ses +dernières années, à écrire la Vie du réformateur de la Trappe; le silence +et la solitude du cloître étaient en harmonie avec la tristesse de son âme. +Après avoir été chargé des plus importantes missions, avoir rempli les plus +hauts emplois, vu à l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus +puissants, une fois retiré du cercle tournoyant du monde, il avait été +pénétré d'une accablante vérité: combien peu vaut l'homme, combien peu il +fait, combien moins encore il réussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la +joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour +tous les hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait pas +lui-même; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de différence +d'un homme à un autre homme[1]. + + [Note 1: Thucydide.] + +Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de +nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un +d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle +sera visitée des voyageurs de toutes contrées; ils viendront la regarder, +et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux +qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions lointaines; il +prétend obliger les hommes à savoir qui il est. + +Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine! en lui s'unissent les +sentiments les plus contraires, le désenchantement de la gloire, et la +croyance en l'immortalité d'un nom; le dédain du scepticisme, et la soif +des applaudissements; une impression d'humilité de chrétien, et un instinct +de souverain orgueil. + +La vérité, pourtant, est là: cette croix, signe de l'éternité sur cette +pierre marque de la mort, est l'immuable témoignage de l'inanité de +l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand +ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que Lamennais, son +compatriote, ordonna qu'elle ne fût pas plantée sur le sien, tous deux +obéissant à la même préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La +croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, est le symbole du génie +de sa patrie, de la catholique Bretagne. + +La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle s'allie à une poésie +propre au génie breton: les objets matériels parlent en ce pays, les +pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme +conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut +tromper: dès que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et +le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous les +carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les époques; depuis le +XIIe siècle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; là, simples +croix de granit exhaussées de quelques marches; ici, croix portant sur +leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossières, +mais toujours empreintes d'un sentiment sincère. La sainte Vierge, les +Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur, +ils la partagent, ils l'expriment avec une énergique vérité. Voyez ce +tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'église de +Saint-Michel, à Quimperlé; c'est une peinture primitive, par une main +inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect; +mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive +souffrance de la mère: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la +prunelle est presque seule indiquée; cette fixité du regard est +saisissante, elle vous arrête, on reste là à regarder, on oublie que c'est +une représentation, on voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur, +ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, et pourtant vivante. + +A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue de la Vierge, conçue +au contraire dans un sentiment délicat et tendre: elle a cette attitude +penchée, cette tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à soi +le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau +l'enveloppe avec une grâce harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de +douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses +bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, Notre-Dame de _Bot scao_, +la Vierge de Bonne-Nouvelle. + +On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des marins bretons +particulièrement. A Brest, on cherche en vain un musée de tableaux: Brest +n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port +rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses +ancres gigantesques, les forts dressés sur les rochers, le mouvement animé +des rues où vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots +arrivant de tous les points du monde, tout a le caractère précis, positif +et puissant de la réalité du moment: l'homme a enfoncé dans le roc les +pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement fixé. + +Mais, montez un des escaliers qui mènent de la ville basse à la ville +haute, et, sous une voûte, vous trouverez quatre tableaux appendus à la +muraille; c'est là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à la +sainte Vierge: le départ du navire; les femmes et les enfants sur la grève, +à genoux, pendant la tempête; le vaisseau ballotté par les orages, et les +bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauvés +s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et, +au-dessous, des légendes touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie +ou rend grâces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez +ceux qui sont en mer_! Voilà l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et +son espérance, l'homme vrai: le reste n'était qu'apparence. + +Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les prétextes +pour témoigner de leur foi: à Saint-Aubin d'Aubigné, entre Rennes et +Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans une +épine, une croix qui verdit au printemps, parmi les églantines et les +roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pâle et +désolée où les pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue, +sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siècles leur +impénétrable secret; quelle est cette croix qui s'élève sur une éminence? +C'est une croix qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la +croix sur un autel druidique, en avant de cette armée de pierres qui +marquent peut-être le cimetière d'un grand peuple. + + [Note 1: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé + en forme de croix.] + +Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, une source jaillit et +s'écoule entre les rochers, à la fois fontaine et lavoir: sur les pierres +amoncelées, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée de +fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les églantiers +ont poussé dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle +de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à-vis, +s'étendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides +apparaissent les murs à demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit, +ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on aperçoit la +mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongée, +incessante, qui emplit les champs et les airs. + +Dans ce pays catholique par excellence, toutes les églises sont +remarquables: il n'est si petit village dont l'église n'ait quelque partie +intéressante, ou une de ces chaires extérieures, devenues si rares, et que +l'on voit encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, et d'où +le prêtre, dans les temps de mission, en certaines circonstances +extraordinaires, parlait aux peuples assemblés sur la place; ou une voûte +entièrement peinte, comme à Carnac et à Kernascleden; ou des médaillons de +pierre et de bois encadrant l'autel de naïves sculptures dorées, à Roscoff, +à Crozon, etc.; ou un tabernacle composé comme un monument architectural, +une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons, +ses colonnes, ses dômes, ses galeries, ses statues (à Rosporden); un +confessionnal antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin); un +baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à Landivisiau); ou bien +quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus +que dans une seule église, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de +Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue à la +voûte de l'église et tout entourée de clochettes; aux jours de fêtes +solennelles, pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la roue, et +toutes ces clochettes agitées forment un bruyant carillon qui règle la +marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la +voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la sainte Vierge. Ou bien, +enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers équarris, ais de chêne +bardés de larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, à côté du +catafalque de bois noir semé de larmes blanches; le tronc et le cercueil, +qui rendent sensibles à tous les yeux à la fois la fragilité de la vie, et +le principe chrétien par excellence, la charité. + +Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'oeuvre, les +cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, par exemple, dont les arcades sont +si sveltes et si finement découpées; ou les bas-reliefs intérieurs du +portail de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre sculptée avec +cette délicatesse et cette richesse d'invention, qualités charmantes de la +jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les +églises, près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du +saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas +ailleurs: saint Cornély, saint Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout. +Saint Yves a le privilége d'être représenté dans presque toutes les +églises, même celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand +homme de bien, de ce savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté +vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la +toque sur la tête, entre deux plaideurs, le seigneur richement vêtu, en +habit de velours rouge, tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie +et l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous aux coudes et +aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier, +suffisant, le chapeau sur la tête, présente au saint une bourse d'or; le +paysan, le regard et l'attitude timides, la tête basse, le bonnet à la +main, attend humblement la sentence. Il n'a rien à donner, mais la justice +ne lui fera pas défaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire, +et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui donne gain de cause. +C'est toute l'histoire du moyen âge, les trois ordres vis-à-vis l'un de +l'autre: l'Église protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le +puissant. + +Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage +de ces belles églises du moyen âge, témoignage de la piété, de la science +et du goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, du meilleur +temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante par sa masse, sa +grandeur, la noble simplicité de ses ornements, l'harmonie de ses +proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à +l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait bâties de fer; là, +Tréguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chêne +noir et brillant, découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable +variété; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des +modèles à tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Léon +et sa flèche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre, +inébranlable, ceinte de galeries à jour comme de gracieuses couronnes, +élançant au ciel ses clochetons aux pointes aiguës, toute découpée, +aérienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un +légitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de +Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il faut se détourner de toute +route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons, +le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église royale, y +accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni +aux caprices les plus ingénieux de la Renaissance, a imaginé de plus +délicat et de plus éclatant: portraits sculptés, statues d'un beau style, +où déjà se reflète l'antiquité, choeur ogival tout ciselé, et un jubé (on +sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du +catholicisme), un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont +taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le +marteau de la Révolution n'a détaché que des fragments insignifiants de ces +belles pierres si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles +passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le temps. + +Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, les clochers à +pans coupés de la Renaissance, de la Roche-Maurice-lès-Landerneau, de +Landivisiau, de Ploaré, de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et +légers clochetons et ornés de balustrades à deux étages, comme les minarets +de l'Orient; les flèches élevées le long des côtes, celle de Tréguier, par +exemple, percée à jour pour laisser passer les grands vents de la mer, +constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de croisillons, +d'étoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les bénitiers exprimant +toujours le caractère de l'époque: à Dinan, dans une église du XIIe siècle, +une cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de toutes pièces +supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siècle est le +temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une +église du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante petite +colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et +au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se +venait poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, et inspirés par +un sentiment plus chrétien encore, les bénitiers extérieurs, si communs +dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, à +Morlaix, à Quimperlé; le bénitier intérieur n'est qu'un accessoire; le +bénitier extérieur, isolé en avant de la porte, a une signification plus +précise: il dit où l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de +l'âme: le chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, son +coeur se recueille et se prépare. Les architectes bretons ont bien compris +cette grave pensée de la religion: les bénitiers extérieurs sont de +véritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré +d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées de leurs ailes; le +dais élancé, ciselé, d'où pendent les pointes effilées d'une broderie de +granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble +inviter le fidèle à entrer dans la maison de la prière. + + [Note 1: Il y a un bénitier semblable à Corseul.] + + + + +II + + +Foi et poésie des Bretons (suite). + +=Saint-Thégonec.--Les cimetières.--Les calvaires.--Cast.= + + +Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idée de +ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, à +Saint-Thégonec, entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle funéraire, +sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chrétien de Bretagne, +se sont comme donné rendez-vous. + +Les cimetières bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent +l'église; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas même de portes; +une grille de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire +aux bestiaux l'accès de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire où +sont représentées des scènes de la Passion, quelquefois la statue +agenouillée d'un pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus à +ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls monuments de ces +cimetières des villages bretons; les tombes sont marquées par de petits tas +de terre, serrés l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre +recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creusé comme +une petite coupe où s'amasse l'eau du ciel, et dont la mère, le fils, +l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour +celui qui est couché dans la terre[2]. Ces cimetières, placés au milieu des +bourgs et des villages, ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années +pour que ces champs de la mort soient comblés des corps des générations +éteintes; les morts bientôt sont exhumés pour faire place aux nouveaux +venus: dans quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir +déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la façade de +l'église, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus +aucun corps, froids témoignages d'un souvenir qui de jour en jour va +s'effaçant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté de +l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli les os des morts +exhumés: si l'on jette un regard à travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur +ce charnier sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, entassés et +mêlés comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marché sur +terre, solitaires et délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle. + + [Note 1: A Goueznou, à Plabennec, etc.] + + [Note 2: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans + les pierres sépulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'à + désaltérer les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la + tombe.] + +Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a +voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arrachés à la +terre. Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle +inattendu: à toutes les saillies du bâtiment, sous les porches, sur la +corniche antérieure, sont alignées, accrochées, suspendues l'une à l'autre, +une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boîtes, +surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crâne des +ancêtres, la tête, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le +_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une +inscription indique la date et le nom: + +_Ci gît le chef de_... + +On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole +touchant. Ce sont les archives funèbres des familles, non renfermées dans +la maison où l'habitude les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église, +devant lesquelles les générations nouvelles passent et se découvrent, le +dimanche en venant prier[1]. + + [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à + têtes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous + les os, et qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme + des ballots.] + +Çà et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques crânes de morts +qui n'ont pas eu de famille et à qui l'on n'a pas donné de cercueil, +verdis, les yeux pleins de gravier, à travers lesquels pointent des brins +d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là appuyé peut-être sur +celui qui fut son ennemi en ce monde. + +Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre +dans l'église, et cette église est comme un résumé de toutes les églises +bretonnes: tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, chaire +en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la +Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, à +fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophètes de +l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à la sainte Vierge; +voûte d'or et d'azur au fond tout étincelant; le choeur, l'autel et les +chapelles latérales, chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges, +fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, un ruissellement +d'or, de verdure, de rouge éclatant et d'azur. + +De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le côté, se +détache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres +suintent l'humidité; les assises qui ont pris une teinte noire, séparées +par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de +deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous +l'ouvrez, et vous vous arrêtez ébloui: c'est là le cimetière, et, dans le +cimetière, devant vous, à droite, à gauche, une réunion inattendue de +monuments: sous le porche où vous êtes, des deux côtés, les statues +alignées des douze Apôtres; en face, une large porte à trois arcs, d'un +style imposant, la porte du cimetière, et l'on dirait d'une arche +triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe +sous cette porte, couché dans le cercueil, entre non dans la terre, mais +dans la vie éternelle, le séjour de la joie et de la gloire; à droite, une +chapelle funéraire, du même temps que le Louvre de Henri IV, décorée, +sculptée du bas en haut, comme une châsse immense taillée en granit; enfin, +à gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces +calvaires compliqués, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de +statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes +les plus naturelles et les plus naïves, disciples, prophètes, saintes +femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant +toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, à plusieurs étages, croix +sur croix, aux branches chargées de statues, la Vierge, saint Jean, les +gardes, et, tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde et les +yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des +coupes le sang précieux de ses mains[1]. + + [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si + remarquables du reste par leur belle église, sont plus compliqués + et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.] + +Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funéraire; et +là, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement +du Christ, exécuté dans des proportions colossales, cette scène qui a +inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes, +et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complète, en +donnant à ces personnages si vivement émus l'apparence même de la vie: vous +les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages pâlis; la +Vierge, les lèvres pressées sur les pieds livides de son divin Fils, la +Madeleine bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui +inondent son visage: vous devenez acteur en cette scène passionnée, vous +êtes saisi, pour ainsi dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances +vous frappe au coeur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de l'âme, vous êtes +étonné de sentir des larmes qui coulent de vos yeux. + +Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont répandues avec la +même profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus +éloignés de toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les +montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, qui n'est qu'un +petit village voisin du Faouet, moins même qu'un village, un misérable +hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, près de +Quimperlé; modeste manoir qui mérite à peine, le nom de château, on +rencontre des jubés de bois sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de +personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches églises, oeuvres +admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les +prodiges et les mystères de la religion, et conservent chez le peuple et +raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empêcher de se +demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui +ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux +auteurs de ces oeuvres tant de qualités si rares: fécondité d'invention, +vérité du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de +ces scènes divines? Dans tous ces monuments du moyen âge, c'est la même +vérité, la même puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se répète, il +ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui a +une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un motif que le temps de +l'exprimer avec une vivacité rapide, et passe à un autre et vous entraîne +dans sa course inspirée. + +Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création: cette société, +comme un homme qui est parvenu à sa maturité, avait accompli tous les +travaux nécessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siècles +l'avaient préparée, elle s'était dégagée des langes de l'antiquité, sa +langue était faite, ses idées religieuses arrêtées; la république +chrétienne est logiquement constituée, elle a son unité. Ce peuple, alors, +est dans la complète possession de sa force; il ne lutte pas pour créer; il +n'est pas tiré en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est +pas emporté par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne dirige pas, +mais qui vous pousse, qui naît du désordre des idées et que notre temps a +justement appelé d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les âges précédents ont +cherché, amassé, rapproché; tous les matériaux sont prêts sous sa main; il +n'a plus qu'à les prendre: c'est le génie même de l'époque qui, libre et +aisé, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a +qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. Alors l'imagination +partout éclate, vive et colorée; un même esprit, dans les monuments d'art +comme dans la littérature, crée les ornements variés des églises, invente +les fabliaux et les contes, trouve à chaque instant des images nouvelles +pour représenter les opinions, les idées et les moeurs; et cette +imagination, loin de se fatiguer, féconde; car ce n'est pas une production +factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son +printemps, toute une suite de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et +voilà pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus. +Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas +leur pensée qu'ils ont rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de +leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été élevés et ont vécu, +qui a pénétré tout leur être, et est devenue comme une partie même de leur +âme. Ainsi, ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments +de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre, +mais le témoignage de leur piété et de leur foi, de la piété et de la foi +de tout un peuple. + +La même foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en +doutait, que signifient ces signes multipliés d'une piété qui ne +s'affaiblit pas, ces écharpes de cachemire, dons des femmes de +l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, et +ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de béquilles appendues au Folgoat +par les infirmes guéris? et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui, +chaque année, viennent, comme une armée, entourer de leurs longues lignes +aux cent replis l'église de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux +qui tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, trop petite +pour ce musée chrétien incessamment renouvelé? A chaque pas s'élèvent des +chapelles et des églises neuves: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs +à la fois; Lorient, ville toute peuplée de marins et de soldats, vient +d'élever à ses portes une église dans le goût du XIVe siècle; Vitré donne à +son église un clocher neuf et une chaire sculptée; les petits villages +dressent, dans leur cimetière, des calvaires à personnages comme au moyen +âge; le calvaire de Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856; +Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo; Quimper lance +dans les airs deux flèches hardies sur les tours de sa cathédrale; la +chapelle de Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute +blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie +pieuse; Nantes, en même temps qu'elle bâtit plusieurs églises nouvelles, +achève son immense cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel tous +les siècles ont mis la main, et construit cette église Saint-Nicolas, +reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis, +oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à +accomplir en moins de dix ans le zèle de son pasteur et la piété de ses +enfants, avec le produit de leurs aumônes et de leurs dons. Il y a quelques +années, à Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle placée à +l'extérieur de l'église: statues peintes des douze Apôtres, autel +resplendissant, voûte azurée aux étoiles d'or, nulle dépense ne fut +épargnée, nulle décoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire +de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de +l'inauguration. Ce sont là les fêtes nationales des Bretons; ailleurs, les +peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de +révolutions qui se succèdent; eux accourent de toutes les parties de la +Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel. + +Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité dans le maintien de ces +hommes et de ces femmes agenouillés sur le pavé des églises! Ce n'est qu'à +la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de l'être humain dans +une pensée qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie +soient anéanties; immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette +contemplation absolue où l'on se représente les saints, envahis par un +sentiment de vénération, de soumission et d'humilité, où l'homme disparaît +et où il ne reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif que +tous les monuments; ces actes journaliers d'une dévotion toujours égale +montrent l'état habituel de l'âme. + +Traversez, un jour de marché, la place de quelque ville ou bourg du +Finistère: l'aspect en est varié et animé; ce marché, c'est une file de +petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de +marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux +d'hommes, des ornements de laine tressés sur des roseaux pour les +chaussures des femmes, des épingles bariolées, à dessins enroulés avec des +perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques, +de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces +petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec +leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur +le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs +braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées sur les hanches, +de manière à laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le +chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent relevés +dessous et le bâton à la main, ne se pressant pas, marchant à pas comptés, +faisant leurs marchés sans hâte. Mais voilà midi: de la haute tour du +clocher de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze +coups lentement résonnent; aussitôt, à ce dernier coup, tout mouvement +cesse, tout le monde s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la +place; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent leurs grands chapeaux, +leurs longs cheveux tombent sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux, +se signent et murmurent à voix basse l'_Angelus_. L'étranger, au milieu de +cette foule prosternée, s'étonne lui-même de rester debout, et s'incline +comme involontairement. Puis la prière de la Vierge finie, ils se relèvent, +le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui +ressemble au murmure de la mer éloignée. + +Il me semble les voir encore dans l'église de Cast (Finistère). C'était un +dimanche, à l'heure des vêpres; la cloche sonnait dans le clocher à jour, +et, sur la route, devant l'église, était amassée une grande foule, hommes +et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de +sonner; les groupes se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un +côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'église. Les +femmes entrèrent les premières; en un moment, la nef en fut remplie; au +milieu, les jeunes filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc, +mais toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, des rubans +d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et +retombant en quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le coeur d'or +et la croix sur la poitrine; dans les contre-allées, les femmes et les +mères, en costume plus varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus +et jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin brun, des jupes +rouges, des bas à coins brodés d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé, +la tête inclinée, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli. + +Puis, quand les femmes furent placées, une autre porte s'ouvrit par un côté +de l'église, c'était le tour des hommes; ils entrèrent, à la file, d'un pas +grave et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. Autant les +femmes, dans leur costume bariolé, étaient scintillantes de vives couleurs, +autant celui des hommes était simple et sévère, ce qui saisissait +l'attention, ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, leurs +longues vestes brunes, seulement bordées d'un galon rouge, leurs larges +braies bouffantes; c'était leur tête carrée, les longs traits de leur +physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs fronts +comme une toison épaisse, et descendant en longues nappes sur leurs épaules +et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits, +portaient le même costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, à l'air, +prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur +les sourcils épais, leurs yeux avaient une expression énergique et je ne +sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce n'étaient point des hommes de +notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards +brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour pénétrer sa pensée, +ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses têtes comme des crinières +de bêtes fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part; on pensait à ces +tribus des déserts de l'Amérique qui errent encore sur les frontières, des +races modernes, et qui, avec leur parole brève et sentencieuse, leurs +gestes rares, leur démarche solennelle, semblent garder le mystérieux +secret des premiers jours du vieux monde. + +Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant l'autel, et +s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, entourant entièrement la grille +du choeur. C'était là, la vraie assemblée des fidèles; les hommes, comme +une forte milice, en avant; les femmes derrière, foule plus humble; tous +ayant oublié tout le reste, ne vivant plus que d'une pensée, tout à Dieu. +Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous, +habitants civilisés des villes, nous cherchons à expliquer Dieu; même à +genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous +doutons peut-être s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées, +méditations stériles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il +a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui produit leurs moissons, il les +a faits eux-mêmes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui +peut tout, au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce +Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils +adorent. + +La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la +vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la +religion, source de sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe, +mais qu'il vit. + + + + +III + +Les pierres. + +=Le Morbihan.--La presqu'île de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.= + + +Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien costume breton; au +premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est là que la +surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la +famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède à nulle autre +partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus +vif au moment de la révolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des +chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses +côtes que choisirent les émigrés pour y débarquer et y recommencer la +lutte; c'est à Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, à +la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, pour tout dire en un mot, le +nom du Morbihan ne se sépare pas du nom de Cadoudal. + +De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se fait le grand pèlerinage +de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves +le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a +l'amour; ils donnent à sainte Anne une part presque égale de l'affection +tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le +pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du +Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus éloignés de la +Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des +enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs champs, leurs maisons, leurs +travaux, pour vénérer en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta +le Sauveur. Et quelle piété! quelle dévotion! Dès que, de loin, dans la +lande où ils marchent par groupes, le chapelet à la main, ils aperçoivent +le clocher de l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front +courbé, murmurant une prière à voix basse; puis ils se relèvent, s'alignent +sur deux rangs, et, la tête découverte, à pas mesurés, s'avancent vers +Sainte-Anne, où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent +l'arrivée de nouveaux pèlerins. + +Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de +Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même +Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray. + +Le sol même a un caractère particulier: il n'y a pas un étranger qui n'en +soit frappé; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des +dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entourés de +quartiers de roc, débris de dolmens renversés; dans la lande, parmi les +verts ajoncs, surgit le cône gris d'un menhir isolé; sur le bord du chemin +est affaissée, semblable à un grand animal pétrifié, une pierre branlante, +masse énorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement; +partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquité. + +Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère si déterminé. Le +golfe du Morbihan, qui donne son nom à cette partie de la Bretagne, ne +communique avec l'Océan que par une passe étroite; s'avançant longuement +dans les terres où il découpe de profondes anses, semé d'îles que l'on +compte par centaines, qui s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de +ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques +de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer intérieure, la mer de +Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes +pour défendre l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de chaque +côté, s'étendant comme des bras, la longue presqu'île de Rhuis et la langue +de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui +déjà existait au siècle de César. + +Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donné +rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de +Rhuis, d'abord le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné à +l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, mais au dehors +solide et presque entier; gris, triste et inébranlable, il est resté debout +comme une sentinelle qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le +couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut quelque temps +Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne +plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de +pierres alternées: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux +côtes dentelées, et le vaste Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois +détachées de la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin +l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds, +sont les chambres sépulcrales où ont été ensevelis les chefs des peuples. + +Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis; sur l'autre rivage, relié à +celui-ci par quelques pierres druidiques jetées çà et là dans les îles du +golfe, vous apercevez tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de +Tumiac; les dolmens et les grottes se succèdent, et les menhirs ne se +comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement +breton étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments qui +attestent l'existence d'une cité puissante. C'est parmi ces monuments que +se trouvent la _Table de César_ et le _Grand Menhir_. La voilà, dans une +lande, cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, depuis deux +mille ans, n'ont pas bougé; épaisse et large tranche de roc qu'on dirait +coupée dans une montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la +taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont +pas cru qu'elle pût porter un autre nom que celui de César, du géant qui +les avait vaincus. + + [Note 1: Le village du Loc consacré à Marie.] + +Faites quelques pas encore dans la lande, à travers les ajoncs épineux, +vous êtes arrêté par une masse immense étendue sur le sol. C'est le _Grand +Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe à la base, il a +soixante-quatre pieds de long; obélisque colossal, il s'élevait jadis dans +la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour. +Depuis des siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, qu'en +tombant il s'est brisé en quatre morceaux; ils sont là, à la suite l'un de +l'autre, à l'endroit où ils sont tombés; on dirait des tronçons d'un +formidable serpent antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de place. +Comme soudés au sol, ils dureront autant que le sol même. + +Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les grottes de Plouharnel. +En revenant de la presqu'île de Quiberon, au moment où l'on jette un regard +derrière soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à l'heure ne se +verra plus, on aperçoit, dans un champ, de grosses pierres peu élevées +au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et +on est près de les dédaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui +vous semblait couché à terre, vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un +édifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds +pour pénétrer dans l'intérieur: alors vous avez devant vous une allée +droite, formée de larges rochers plantés en terre, comme une muraille; au +bout de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, une petite +chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1]. + + [Note 1: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix + et le cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu + d'années.] + +Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui, +semblables à des dalles monstrueuses, scellent ces sépulcres vides. Trois +grottes s'alignent à côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur, +sépultures familiales où, près de la dernière demeure des parents, avait +été réservée la tombe du petit enfant. + +Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables alignements: à mesure +qu'on approche de Carnac, à droite et à gauche, se dressent, dans les +champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces +groupes, le plus considérable et composé des plus gros blocs, s'appelle le +_Camp de César_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en +notre France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme Napoléon en +Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière: l'homme ne créant pas, ce sont les +destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et +dont elles consacrent le nom. + +Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes d'une armée. Bientôt +on se trouve au milieu de l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas +cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là, comme en toutes les +recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses où il aspirait, les +possédant et les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est qu'elles +soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux +les nuages, il se demande si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même +ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur énormité et +leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couchés à terre comme un +monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous, +vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, immobiles et muettes, les longues +rangées de pierres levées sans nombre. + +Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, également +séparées l'une de l'autre comme si le commandement d'un général eût écarté +largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat +est un roc roide, le pied profondément enfoui dans le sol, les plus petits +au bas des files comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête; +l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté de ces colosses, atteint +à peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs +informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent +refléter les images mornes d'un éternel ciel de décembre. + +La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à l'entour déserte et +silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait +cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait, +nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable de son +passage, a amassé, apporté ici ces lourdes masses et les a dressées vers le +ciel, comme les bras pétrifiés de géants ensevelis? Celtes? Gaulois? +Kymris? Nul ne répond: un peuple nombreux a été, on ignore même son nom! Ce +peuple connaissait-il les secrets d'une mécanique puissante pour avoir +soulevé ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou +si, à force de bras, il les a arrachés de la terre, amenés et plantés en +rangs rigides, quelle pensée l'animait? Est-ce un temple? quelle foi! +Est-ce une sépulture? quel symbole caché! Une catastrophe sans précédents +a-t-elle couché dans cette lande une race entière? un choc soudain a-t-il +ouvert la terre? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une +nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporté? Et les +peuples voisins auront marqué la place de ce peuple évanoui par ces rocs +inébranlables, témoignage mystérieux d'un désastre qui ne sera jamais +raconté! + +Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, annoté et +traduit les chants bretons, désira sauver de la destruction un dolmen +qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le +transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe près de +Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. C'était un dolmen de moyenne +grandeur, et la distance à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais +lorsque l'on se mit à l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et +chevaux pouvaient à peine ébranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en +augmentant hors de toute prévision le nombre des uns et des autres qu'on +parvint à la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante +chevaux et l'on mit dix-sept jours à l'amener à la place qui lui était +destinée; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées +de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on +suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout +successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas +dans une journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contrée +qui avait perdu les traditions des ancêtres, émut toutes les populations +des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des +routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fût +jamais rétablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonçait lentement dans +les chemins rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. Elle +arriva enfin à la porte du parc; ce fut un jour de fête, elle entra comme +en triomphe, un enfant était monté dessus, portant des fleurs dans ses +mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple célébrait le succès +d'avoir remué une pierre, lui dont les aïeux dressaient et alignaient les +rocs par milliers. + + + + +IV + +Quiberon. + +=Le combat.--Le fort Penthièvre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des +martyrs.= + + +Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens +du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte +armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre, +une presqu'île étroite et avancée dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces +bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont +entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux +compétiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois +chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin; à +Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux +sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, républicains +commandés par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des débris +de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la +Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voilà +les faits et les noms: magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments +sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand; nous n'avons rien à lui +envier. + +C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, près de Carnac, que +débarquèrent, à la fin du siècle dernier, des exilés français venant, les +armes à la main, reconquérir leur patrie. + +On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette tentative des émigrés: +c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs, +Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et +Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes, +poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés +aisément s'abusent: loin de la patrie, les événements sont passés avant de +retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on +entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y +attachèrent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient +franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie +des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés +croyaient encore la Vendée en armes; alors arrivait à Charette, du fond de +l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais +non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à +Stofflet des cordons et des brevets de généraux; alors on rêvait une +expédition décisive dans l'Ouest, et l'on décidait une descente des émigrés +en Bretagne. + +Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise: si Stofflet et +Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la +Vendée en éveil; un secours inattendu, un premier succès pouvait la +remettre debout; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient +une armée entière: on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche +contre Tinténiac et Cadoudal; leurs bandes éparses se levaient tout à coup +devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur +le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait +favorable: maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on +souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mépris +de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait +de descendre était un pays ami: dès qu'une armée régulière y mettrait le +pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris; +l'Ouest tout entier se lèverait; les républicains, dans cette haute marée +populaire, seraient engloutis; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés +jusqu'à soixante lieues de Paris; cette fois, dès le premier jour et sans +tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près; un prince +apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait à +grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois. + +Telles étaient les espérances et les illusions. Pour l'accomplissement de +ces grands desseins, rien n'avait été épargné; les préparatifs furent +dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont prétendu +qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de +l'ancienne marine française; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas: un +plus pressant intérêt la poussait; l'ennemi d'alors, c'était la République. +Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance, +sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes +et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire: +les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours +pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre à la +Convention, à _plusieurs centaines de millions_. + +Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait +partout ranimés: il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier +qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de +l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la +marine royale accoururent. «On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents +épées avec l'ancre sur la garde.» Les Bretons, surtout, étaient en grand +nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du +moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont +plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Émigrant_; +l'artillerie avait pour chef un militaire savant et éprouvé, le comte de +Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances; beaucoup +d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportèrent avec eux, +nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés; enfin, +spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de +vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le +mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils étaient cent +vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait +soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains; celui qui +animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable; car +l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse; mais +eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé +entières ces vaillantes et généreuses vertus. + + [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban + de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.] + +Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes: mais ici, dès +le début, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout +échouer, défauts de cette génération élevée par le siècle du doute, et que +Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour +qu'elle y pût immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dévoûment, +l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues; il ne se +trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, négociateur, +diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête; d'Hervilly, +officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble; Sombreuil +arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé: Puisaye est +le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent +que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de +partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort, +ils se divisent: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois +semaines après le premier; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15 +juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois, +attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui vint, deux mois +plus tard, faire une inutile descente à l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter +leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en +Angleterre: ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne +songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au +moindre échec vont déserter. + +Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer était libre; les +vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de +Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de +la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil, cinq mille Français +mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit +leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en vue, des +cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux; plusieurs se jetèrent +dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des +transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée; +les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des +vivres et des provisions: «Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux +dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris +incessamment répétés: «Vive notre religion! vive notre roi[1]!» En se +retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons +d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les +allait porter en avant, et balayer les champs devant eux. + + [Note 1: Puisaye, _Mémoires_, édit. de Londres, 1807, t. VI.] + +Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le +terrain. Elles étaient en petit nombre; ordre leur fut donné de se retirer +sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à perdre la +Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les +bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures, +dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de +combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit. + +Mais qui les arrête? pourquoi cette ardente armée reste-t-elle comme fixée +au sol? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui +accompagne toujours l'exil; alors aussi apparaît la petitesse de vues du +chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissimule pas son +dédain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se +mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir +formés; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En +vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du +commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments +républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés, +murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre +française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et +ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles +aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend +celui-là; avant même d'avoir combattu, on doute du succès; il faut attendre +le second corps d'armée; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au lieu +de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre +serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été +étouffée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne +dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le fort Penthièvre qui la +ferme; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au +débarquement. + +Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne +voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger; Hoche qui craignait +un soulèvement général rassemble en hâte tous ses soldats; il va aux +émigrés qui ne viennent pas à lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et +le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon; il les tient +là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues +de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des +flots. + +Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de l'action est venue; +ils n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on +va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la +jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec +magnanimité, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy. + +Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île: après une première +tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillet), un plan est formé +pour forcer le camp de Hoche: deux détachements, descendant à quelques +lieues de là, à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière +attaqueront les républicains; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée +sortira du fort Penthièvre et les assaillira de front: pris entre deux feux +par des troupes supérieures en nombre, Hoche ne peut résister (16 juillet). +Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les +plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de +hasard, mais que Dieu jette à l'encontre des capitaines quand il les veut +perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par un +contre-ordre venu on ne sait d'où[1], il s'égare à dix lieues de là; son +chef même, Tinténiac, est tué; la seconde troupe à peine a mis pied à terre +qu'elle est obligée de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et +les derrières des républicains manquent ainsi à la fois; le signal qui +devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu. + + [Note 1: Des agents de l'intérieur.] + +Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île; ils +ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil, +quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils +marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et +défendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher; +puis, tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une +décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont +hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise? +Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur +prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et +désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne +les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas +qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter +vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. Les +républicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon +ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: «Il semblait, leur +disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade.--On s'est +battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se +sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant +eux.» + +C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient +toute leur vie crié _en avant!_ à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne +savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en +périt quarante-trois; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux +vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par +terre. Il fallut enfin céder; qu'était le plus intrépide courage contre des +feux de peloton? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là, sans la prévoyance +du comte de Rotalier; avec ses canons, il arrêta la poursuite des +républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour +cette fois[1]. + + [Note 1: Son fils tomba près de lui: «Enlevez cet officier,» + dit-il, et il continua à commander.] + +Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées; les +premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 +juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre +désertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armée et les +émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée +presque entièrement d'anciens républicains; la trahison, bientôt, le lui +livre: quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du +dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader +les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une +armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui, +depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient +devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous +fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la +tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder. +Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de cette foule +éperdue; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et +on les emmena comme des troupeaux. + +A cette heure, les deux généraux ont disparu: Puisaye s'est hâté d'aller +mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu +l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant +ses fautes par la mort du soldat. + +Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment +débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens +soldats. Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces +sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île, +près de Portaliguen; là, réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre +la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée nombreuse, +n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre +que leur vient la pensée; «Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et +il fut alors unanimement décidé que nous sortirions tous du fort, et que, +secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous +nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs républicains, où du +moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une +mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];» +mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette poignée +d'hommes va-t-elle donc périr? Sûrs de la victoire, ils n'ont que de la +pitié: «Rendez-vous, braves émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas +fait de mal! nous sommes tous Français!...» Ah! si ce ne furent pas les +généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était la voix généreuse de +Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent! +Sombreuil, alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et +quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux. + + [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le + vicomte de la Villegourio).] + +C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée +avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie +du massacre des émigrés. + +J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent désir de +chercher la vérité, tous les récits qui ont été écrits de ce moment +solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard +des prisons[1], et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le +biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et +conquêtes_, où l'on sent une âme toute française, et l'historien de la +Révolution, M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, et les +pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon à +Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses +du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours +enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention; j'ai recueilli en +Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions et les souvenirs; et la +conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas +capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaient +pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on +imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée. + + [Note 1: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent + sur le fait qu'il y eut capitulation.] + +Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la +relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues +années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même[1]: +«Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche: Les hommes que je commande sont +déterminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser +rembarquer, vous épargnerez le sang français. Le général Hoche lui +répondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre +bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre.--Les +émigrés seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui, +dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son +nom: Quant à vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi, +répondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je +mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes.» + + [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine, + Londres, 1795.] + +Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le +général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas +les armes. + + [Note 1: Il n'est pas certain que le général républicain qui + conféra avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le + général Humbert; mais cela ne change rien au fait.] + +Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme +sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de +meurtrières bordées sur les républicains: «Du moins, Monsieur, faites +cesser le feu des Anglais!» s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du +jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant +son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que +signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hésitent-ils à +fusiller immédiatement ces émigrés? la loi n'était-elle pas formelle? Mais +non, ils attendent la décision de la Convention: Tallien court à Paris; et +là, son discours se tourne contre lui-même: «Les émigrés, dit-il, +envoyèrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister +entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la +vengeance et la mort?» Les applaudissements l'ont enivré[1]; il ne sent pas +que son récit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient à se +rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand +l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la +douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux! Devant +la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: «Prêt à paraître devant +Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les +émigrés en prisonniers de guerre!» Et, se tournant vers les soldats +présents en foule: «J'en appelle à votre témoignage, grenadiers!--C'est +vrai, répondent-ils.» Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire +se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit! Et +tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés; on est +obligé de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut +que l'on choisisse des étrangers; c'est à des officiers de la légion belge +qu'est donnée la mission de condamner ces Français! + + [Note 1: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de + Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.] + +L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fût +écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même +assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses +passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le +plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces. +Hoche leur écrivit: «L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y, +citoyens représentants, cinq mille Français!» Pas un ne se leva pour +l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de +ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés; les Montagnards les +regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils +abhorraient; pour être atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre +eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé; l'opinion leur +défendait de frapper encore; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort +qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre! Qu'étaient +quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait +égorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus! + +Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes +pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite +tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le +bourreau. + +Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des +émigrés échappés au même sort; et, dans les récits de tous on retrouve le +même sentiment; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme +Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron, +Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse +calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni +emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour +leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines +passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces +victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans +l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de +quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à +qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées, +qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la +mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles +sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait +qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr; ces +prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal +frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains +disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un +ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les +lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se +joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils +comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernières +nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce +jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on +accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas +sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans +son maître et qui le suit à la mort; cet autre domestique Malherbe, +l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du +souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons +étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins; et +ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la +force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui, +aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la +prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées +de la religion et ses immortelles espérances; et ce prêtre se levant au +milieu des prisonniers: «Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et +au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis!» et les +soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et +répétant les prières des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui +retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus +rétréci; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant +instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui +serrait le coeur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade +éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure +venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient, +d'Auray, soeurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la +prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les +prisonniers,--car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort, +douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir: la plupart étaient jeunes et ne +pouvaient se faire à l'idée de mourir; ces femmes dévouées qui, plusieurs +fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce +qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de +la soeur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient +qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient +le coeur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme +entre deux nuages une échappée de soleil; voilà les scènes, les paroles, +les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort +heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles +actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle +force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du +devoir et par la foi! + + [Note 1: Voy. l'_Expédition de Quiberon_, par Villeneuve de la + Roche-Barnaud; _Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon_, + par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier + de marine; _Témoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par + le V. de la V...g...o; _Expédition de Quiberon_, par le baron + Charron; _Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon_, par + le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de + Vendée_); _Relation du désastre de Quiberon_, par M. de la Touche. + Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont + surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de + la Révolution.] + + [Note 2: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un + officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui + étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.] + + [Note 3: Chaumereix.] + + [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du + peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les + prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le + Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait + été donnée par M. Théodore Muret (_Histoire des guerres de + l'Ouest_); la liste en a été complétée par la _Revue de Bretagne et + de Vendée_.] + +Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui +excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil: il était jeune, beau, +brave; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de +cette expédition: il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la +jeunesse; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait. +Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un coeur si haut, digne +fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un +verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la +mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: «Votre +famille est bien malheureuse!» lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la +capitulation, il était déjà condamné; mais il inspirait une sympathie +universelle; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver: +une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les +autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur +table; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires; bientôt +il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la +tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort. + +Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une +suprématie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa +sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour: tandis que la +liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup +arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine +fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent +l'âme jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves +gens; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de +l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensées furent troublées par un +mouvement de folie; car tout homme qui se résout à se donner la mort est +frappé dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le +plus fort; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne +s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un +pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande +âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se +jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand +la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux +cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux +lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés +et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute, +marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient +émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du +supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots +comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et +qui élèvent l'âme: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: «J'ai +l'habitude de regarder mon ennemi en face!» Quand on lui commande de se +mettre à genoux: «Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, +mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes!» Ces paroles du +jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes +emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres, +en le louant, disaient: «La France a perdu un de ses nobles enfants, qui +eût été grand pour la gloire de la patrie!» + +Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés: «Ils ont mis +le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera!» avait dit +Tallien: trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à +Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de +_cent trente-sept_ renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le +soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt +par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristés et +obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et +s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage; les fosses étaient à peine +recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les +corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture. + +Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on +les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été +élevé près d'Auray, à la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces +inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri: j'ai vu ce +champ qu'on appelle d'un nom sacré, le _Champ des martyrs_, une prairie +longue, verte, entourée de haies; à l'entour, la campagne est solitaire et +silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription +au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, là ils sont tombés_! C'est +une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française +est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la +Révolution l'avait décimée en détail; cette fois, elle frappa de cette arme +que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers +de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand +Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous +d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes +familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les +noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de +notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse, +d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La +Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de +Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils +des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier, +Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de +l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était +au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine +de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps +de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange, +d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la +Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé, +Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement +résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan, +Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la +capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate +anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de +ses compagnons, etc., etc. + +«La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean +IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre +recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1].» + + [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendée_.] + +Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à +secourir ceux qui parviendraient à se sauver; une vingtaine à peu près +eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à +terre au moment où l'on tira et qui s'échappa; un autre, un jeune homme, +Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes, +s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les +marais; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près +d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba +au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de +Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1]. + + [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray_.] + +«Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la +main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur +roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient +pour la cause de leur roi; la France donna la mort à leur action et des +larmes à leur courage; tout dévoûment est héroïque[1].» + + [Note 1: _Mémoires_.] + +Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme +Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie, +l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs; +et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité. + + + + +V + +Les Rochers.--Combourg. + +=Madame de Sévigné et Chateaubriand.= + + +En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on +longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce +mur, sépare le chemin d'un vaste préau: on est arrivé. Ce préau c'est la +grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche, +les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels +s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une +assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un +château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la +teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au +temps de madame de Sévigné. + +Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus +que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent +somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une âme +qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point +ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit +pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si +gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et +réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque +lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un +monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce +et légitime royauté. + +Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits +reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à +l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes +d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre, +elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, «quatre carrosses +à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main, +et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de +Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques +de Rennes, de Saint-Malo...» On suit cette brillante société dans le salon. +Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; au +rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en +boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que +nos papiers peints moirés et lustrés; une vaste cheminée, large, profonde, +avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans +ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces +hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans +les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres +sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de +magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin, +les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi +laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son +papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante, +gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main +et dont on s'arrachait des copies. + +Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à +grandes allées droites, «tout à fait sur le dessin de Lenôtre» avec des +arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son +temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités. +Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le +plus élevé: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme +un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à +l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et +landes; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres: +tout fait silence, on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se +retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme +par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la +tristesse du paysage: bientôt, le calme universel qui plane autour de vous +envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le +pas. + +Dans le parc, même solitude: le mail a été abattu, mais ils existent +toujours ces vieux arbres qu'elle-même avait plantés, qu'elle avait vus +«pas plus hauts que cela,» et qui avaient formé ces belles avenues +couvertes dont elle disait: «C'est passer une galerie que d'aller au bout.» +C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un «petit +livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire,» Tacite, la _Vie de +saint Thomas de Cantorbéry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le +plus souvent Nicole, Nicole qui est «de la même étoffe que Pascal,» qu'elle +ne se lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont +elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, «faire un bouillon +pour l'avaler.» Là, elle passe des jours «toute seule, tête à tête, rêvant +un peu à Dieu, à sa providence, possédant son âme,» allant du livre de +dévotion au livre d'histoire, «cela fait du divertissement,» de temps en +temps interrompant sa lecture pour admirer «ces beaux arbres devenus grands +et droits,» ces longues allées «où l'on est mieux que dans une chambre,» où +il ne vient personne, et dont «rien n'égale le silence, la tranquillité et +la solitude.» + +Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus +beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et +la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de +Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on +ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de +ces bois solitaires? afin de la mieux savourer «marchant à l'aventure,» +prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah! +la jolie chose qu'une feuille qui chante!» et s'arrêtant au bout d'une +allée «où le couchant fait des merveilles!» + +Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui +dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des +phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie par +les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant au théâtre, si morne dans le +monde, cette femme éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du +spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractères +faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées. + +Elle restait tard en ces bois: «Je n'en reviens pas que la nuit ne soit +bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon +air.» Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de +boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre: au fond, le +lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre, +le secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre où elle +recueillait les meilleures pensées des auteurs; puis, dans un angle, le +cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits +ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait +pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voilà le lieu choisi, séparé +des grands appartements où elle se retire le soir, «une bonne chambre avec +un grand feu.» + +Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est l'heure de la +méditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en +compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que +l'on avait au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître, +dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant à M. le Prince_, et que +l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à +l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande +différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent les beaux +endroits et qui réveillent l'attention.» Et ces livres (elle fait observer +qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des +histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie, +Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les _Homélies_ de saint +Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle +a sous la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a apportés +de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle «se laisse +prendre à la glu de la Calprenède et de sa Cléopâtre,» ce n'est qu'un +moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse. + +Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société +de ce temps, des études sérieuses, solides, presque viriles; la plupart, et +madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues, +l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les +continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute +leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser +avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la +vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement, +cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui +s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la +femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si +attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sévigné, +écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles +qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui +mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société, +la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait +à peine, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les +juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en +s'étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des +moeurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la +force comique, mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus +rares qualités des grands écrivains. + +Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là +quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à +propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse +ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce +peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on +va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au +contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa +jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre +colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses +Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un +désert de pierres, _où auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur +suite_; du village il est à peine question; on voit seule la terrible +forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les +habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le +père, dur, silencieux, redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et +n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la +présence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa +femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de +fer; la soeur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat +sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage +comme Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la +main, s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une +famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de +montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils +sont déjà des héros: par son aire haut montée, par ses premiers coups +d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le +commencement. + +A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé à +Combourg: la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les +marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que +l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des +_Mémoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on +le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château: c'est, non +pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux +maisons des XVe et XVIe siècles, en pierres de taille, séparées, isolées +l'une de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de +Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de +l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château +est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait +partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance. + +Vu du préau, le château, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus, +ses mâchecoulis, sa façade morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut +perron, a un aspect imposant; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le +même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite, +étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits +entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient +grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands +châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que +chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours; on +cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les +a vite comptées et visitées: non-seulement cent chevaliers et leur suite +n'y auraient pas été à l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes +y seraient gênées. + +Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes +sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de +Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à +fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne +l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à +Paris, en ses dernières années: un petit lit de fer, des rideaux de calicot +attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un +bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M. +de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la +table où il écrivit cette pompeuse description du château de ses pères, et +où, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de +rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille! +tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de +moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant: Voyez comme je +suis grand! et l'humilité descendant plus bas que le dernier des visiteurs! +On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination +qui l'a égaré; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un +contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau, +que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au +manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette +humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus +dédaigneuse fierté: on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en +tient compte. + +Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés; telle est madame de +Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur; +c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et +madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au +contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être +en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il +n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme +dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à +l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer; et l'on ne va pas volontiers +chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se +fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et, +plus on la connaît, plus on désire la visiter. + + + + +VI + +Saint-Ilan. + +=Colonie agricole.--un poëte et un soldat bretons.= + + +Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de Saint-Brieuc, à une +lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment +découpée qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette +chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie +d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la +renaissance morale et au dévoûment. + +Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étables, les +ateliers, les bâtiments d'exploitation groupés sur une pente douce qui +descend à la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres +plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches: on sent partout +une sollicitude intelligente et toujours présente. Dans les sentiers +sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes +garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail: à leur air, à leur tenue +régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les +disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse, +le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la +réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et +sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on se +figure les premiers chrétiens: ce sont, en effet, des chrétiens, et les +enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnés, retirés du +vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de +l'âme et à la santé du corps; les _frères laboureurs_, d'énergiques +successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les +champs et les coeurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques +prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poëte[1], +ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère +féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique de +leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase et sans discours, +l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le +signe de la croix. + + [Note 1: M. Ach. du Clésieux.] + +Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naïf +manoir_[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la +mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne +l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite +il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude; le silence +sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des +flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le coeur +écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone, +lui qui change incessamment. + + [Note 1: M. Sainte-Beuve.] + +On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la +famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous +l'inspiration d'une pensée unique: des sujets religieux, une vue de Rome, +le _forum_ semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite, +quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du +prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre +de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent +inappréciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et +sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce +_Platon purifié_, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils +conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en +leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensées montent de leur âme, +ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se +change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les +transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle. + + [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.] + +Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on +médite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur +vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutumé. + +Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps +des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti +jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de +sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il +instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs, +sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où +l'on revient toujours le coeur content et le front dégagé; la vaste étendue +des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans +bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte, +avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie, +l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des +filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus +naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître +respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure +bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil +de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale +qui semble protester et revendiquer son antique gloire. + +Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France, +nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de +guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps +à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs: + + Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton, + S'apprête un combat, combat de renom. + +Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le +pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait +suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune +Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre +accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs, +s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal: + + J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens, + Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents; + +ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz: + + Treize combattants tombés sous ses coups! + L'insolent Lorgnez, le premier de tous. + Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder, + Et se délassait à les regarder[1]. + + [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poétiques_.] + +Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions sa beauté pure, et +cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idéale de la +Bretagne des anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques et chantant +d'héroïques morts. + +Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique: à la fin du repas +qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguère +vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de +Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une +place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine +la croix qu'il a payée du prix de ses blessures, s'asseoit à la table +hospitalière où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son coeur. La +tête droite, la physionomie grave, de cette gravité que donne l'habitude de +l'obéissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif, +en cette placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur vie, se +recueillent silencieux dans le souvenir des combats éloignés. + +Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs profonds, les étrangers +l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis +longtemps fermées du livre de son passé. On se sent grandir à ces récits de +guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, mais qui réveillent en nous +les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le +dévoûment et le mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il se +trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons, +où les assiégés furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France, +Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blessé au +haut des airs. Il était du petit nombre des soldats d'élite qui +accompagnèrent l'Empereur à l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et +soucieux errer sur la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la +France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eût voulu passer +par delà. Et quelques jours après c'était le départ, et la marche rapide à +travers la France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course, +entraînant avec elle les volontés et les coeurs, puis courant vers le nord +heurter les nations, et se dissipant et s'évanouissant enfin aux coups de +la foudre. + +Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts d'un héros qui +combat le monde et ce désastre sans retour, lorsque ses lèvres se +fermaient, le vieux soldat demeurait accablé et morne; les yeux baissés, il +écoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine +d'une armée qui fuit dans les ombres. + +Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte affectueuse: Marc +Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se +sont passés, + + Je te dis: d'un projet je sens la noble envie: + Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Une larme brilla dans ton oeil expressif, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et ton front devint fier comme un jour de combat. + Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête, + D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête. + Le matin, le clairon annonçait le réveil; + Je te vois, devançant le lever du soleil, + Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage, + Et par des chants pieux ranimer leur courage. + La journée à sa fin, tu t'asseyais alors, + Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors, + Le mien était d'ouvrir à ces intelligences + Les régions de l'âme et des humbles sciences; + Et, lorsque finissait l'heure de la leçon, + Prenant sur tes genoux le plus petit garçon, + Retenant mieux que lui le sens de la parole, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes, + Que de fois je serrai ta main forte avec larmes! + Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux[1]. + + [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _à Marc Jaffrain_.] + +Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a +saisi la charrue_, la _terre fécondée_ par les sueurs, la pensée marchant +_dans des sentiers nouveaux_, les _biens réparateurs_ répandus _par la +grâce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complète et bénie_, + + Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui! + +Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces +quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dévoûment, un naïf sourire +éclairait le front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il +avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, aux âmes noblement +douées, il avait déjà oublié. + +Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, a une grandeur +solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon +sous sa ligne sombre_, comme dit le poëte[1]; à de certaines heures, après +qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de +sable fin où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée, +grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace +lentement délaissé. Alors le père: Allons, à cheval! à cheval! + + [Note 1: Amédée Pommier.] + + Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans! + +en avant dans la mer! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent d'un +irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec +eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux +éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la +brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau +vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres: + + Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même! + La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail, + Fait naître sur ta joue un reflet de corail, + Quand tu t'émeus de ce baptême[1]. + + [Note 1: A. du Clésieux, _Promenade_.] + +Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la +famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et +d'Homère, ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons +des premiers siècles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie +de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps +déjà, idéalisa en ces beaux vers: + + . . . . Sur un rocher, devant l'éternité, + Devant son grand miroir et son fidèle emblème, + Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime, + Vous êtes resté seul à veiller, à guérir, + A prier pour renaître, à finir de mourir, + A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume, + A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume; + Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour; + Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour, + Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie + Chantant sur une lyre![1] . . . . . . + + [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensées d'août, à Ach. du Clésieux_.] + +Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris; il passe +quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions +diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets +précipités, les oeuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol, +ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule +toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie +ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant +lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes! Bien et mal, +charité sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et +aspirations à la foi; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer +les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples, +suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se +rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter; +et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se +recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les +accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps +assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse +une flamme comme d'un foyer immortel! + +Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de +la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses +grèves, il s'anime, son coeur bat vivement à ces vives impressions; et, +parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du +_vates_, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard +et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de +fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent +mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en +l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les +huées. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, +ni vice ni vertu_[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une +large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait +suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes. + + [Note 1: Titres des principales pièces du volume de poésies + intitulé: _Une voix dans la foule_.] + + De toutes les cités ô cité souveraine, + Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs, + De sourds mugissements ou de vastes clameurs? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre, + Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre, + Animant les marteaux, la scie et les leviers, + Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tes orchestres géants, tes fêtes colossales, + Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris + Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris! + +Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur, +de désolation et de dédain, d'admiration et de colère; mais elle ne se +confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles +ne vibrent pas du même son que les émotions de la multitude, elles ont un +accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre +au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il +possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde antique: il juge, il +condamne, mais il aime; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses +vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les +_coeurs aimés_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console; +il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés, +et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu. + + + + +VII + +La mer. + +=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Légende de la ville d'Is.= + + +Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa +plaine immense: nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul +qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est +une amie; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court +vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres +sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus +insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants +et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et, +des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là, +à la regarder. + +Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer? quel charme ont +ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son +immensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de +l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son +uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête +pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce +qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui, +lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la +mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne +manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même, +toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point +obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais, +toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes +pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu. + +Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; là est la vraie +vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce +regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui +se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui +est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppés par le corps, ne +pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et +l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La +mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la +regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette +contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie, +l'arrêter et la fixer. + +La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée +que l'Océan; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus +violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme +le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés: c'est une suite de +criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de +promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus +semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée. +Telle est la côte qui regarde l'Angleterre; au point où le rivage fait un +coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer, +au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points +même, elle s'est retirée: autrefois elle brisait ses flots contre les murs +de Dol; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois +lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas, +s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle +est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a +bu toute l'eau; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée, +semée de milliers de beaux arbres. + +Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de +la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine +s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du +côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes +qui les ont âprement taillés: on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut +sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui +ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île. + +De son sommet on embrasse une vaste étendue: devant soi la baie de Cancale +tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite +celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour +île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant +en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le +Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point +le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge; de fort loin +en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où +jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les +matelots et leur indique la route du port. + +A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de +l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte: là, l'Océan a +toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de +l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en +avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant +lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues +innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose +pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle +soit, a été vaincue: l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied +à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue +patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il +perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il +passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle +d'un peuple; là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont +il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une +muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la +presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc. + +Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes +ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un +élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de +granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue +s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en +cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il +ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, +Houat, Hoedic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au +milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis. + +C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes +baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne. + +A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais, +s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe +profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où +eussent manoeuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr, +préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda +le plus puissant arsenal de la France. + +Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli +de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de +Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des +boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs +de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque +instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la +Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient +fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque; il semblait +entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des +noms immortels: _Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la +Reine Blanche, Louis XIV_; çà et là se dressaient muettes les canonnières +formidables: la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe, +épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au +milieu; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble +voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces +grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des +murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent +des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un +bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait +curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une +machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer +les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe +imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un +vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les +conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent +sont invisibles. + + [Note 1: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières + pour des _chalands_, gros bateaux de transport.] + +Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps +robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites +passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute +forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles, +volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, +que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues +rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer +péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques +que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière: une corde passée sur +l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans +hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également +indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni +moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis +passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée +sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à +l'oeil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties; en +entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le +cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le coeur, +nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible; +et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés +d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la +société dont ils étaient séparés comme des damnés. + +Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de +guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et +allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de +campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un +homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses +que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à +quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme +écrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands +câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à +l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme +un fil de soie en ses heures de colère; et, tout le long du port, les +magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer +sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux +pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent +les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs +d'un brasier étincelant. + +Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres, +au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux +hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés, +qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux +labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges +trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de +l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui +broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore +et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette +ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les +machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des +remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis +deux cents ans. + +Tel était Sébastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant +dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était +aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient +aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours, +toute cette force a été anéantie: les assises de roc des bassins ont été +brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, +ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives, +casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le +secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa +base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble, +_foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voilà Sébastopol +aujourd'hui: des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la +tempête de la guerre! + + [Note 1: Isaïe, XXI, 10.] + +La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de +l'Océan; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une +longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le +golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de +l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût +voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de +Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la +baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un +accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin +de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une +large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au +commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste +demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. +Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces +petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à +s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant +vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi. + +Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute +la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le +Douarnenez d'hiver et celui d'été: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents +habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix +mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche: qu'on sache que +Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses +côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune +carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante +barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque +jour de quinze à vingt-cinq mille sardines: la pêche durant quatre mois, +que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent +dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement +s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre, +cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées +une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins +filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable, +sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement +par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en +colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme +indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu! + +Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et, +tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil, +comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute +couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la +svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier +petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville +silencieuse semble déserte: la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se +lèvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au +loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors +se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent, +le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent, +descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés, +touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si +elles les prenaient à l'abordage: un va-et-vient rapide s'établit aussitôt +des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle +et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes +et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin +d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent +sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes +retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche +étroite et frêle, comme des ombres. + +Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée +entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan: +c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le +_bec du Raz_: à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur, +le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à +peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des +vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds +au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que +de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et +ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent +à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné. + +Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et +déserte; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des +moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes; un cheval +isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance +apparaît debout un pâtre immobile; à son attitude, à sa forme vague qui se +dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est +un être vivant ou quelque débris druidique; on est près de le prendre pour +un menhir. + +Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres +entassées: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie +en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer. +Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus +seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour +de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent +longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus +et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette +mer nue, un navire perdu dans l'immensité. + +Encore quelques pas, vous voilà au bord: un tapage, un bruit continu, une +rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui +gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y +déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent +frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre +leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous, +mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées. + +Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette +curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut +franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs +assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes, en ces vastes +solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que +quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on +le croit toucher; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant, +descendant, se baissant çà et là pour cueillir _l'oeillet de poëte_, petite +fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu +à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la +pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête +la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde +vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivré de +cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des +Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une +terreur secrète et d'une tristesse solennelle. + +C'est là le bec du Raz: à cette masse de rocs que battent les flots sans +cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé, +finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre, +inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des +côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer, +l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des +hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel. + +Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé: la baie de +Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, +de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère +de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces +rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les +révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques +hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites +coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le +sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la +mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond; où était une +ville, les flots; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du +poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au +soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît. + +Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les coeurs; ils se +disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être +frappé sans l'avoir mérité: les actions du passé se lèvent devant eux, et +des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se +rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des +crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants, +et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la +tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la +cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans +cesse ses systèmes. + +Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en +quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait), +existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville +riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de +forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des +vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se +fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour +ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là, +Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un +saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman; +mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines; elle +_avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux_, et, comme Marguerite +de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les +flots. Là, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués; ses +voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au +milieu des rugissements des tempêtes: au matin, un ressort du masque +subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps +était précipité dans un gouffre. + +Mais un jour, Dieu la frappa de démence: lasse de posséder de faciles +voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu, +d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse +du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville: elle déroba +au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit +à l'Océan; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans +doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons +croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans +nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de +civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois +dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand +elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville +sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur; le flot grandissant +roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout +à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant +l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son +père, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille, +l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une +langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course +précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de +ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui +disait à son père: «Si tu te veux sauver, lâche ce démon! jette-le aux +flots qui le demandent!» C'était comme le _Coeur mort qui bat_, dans la +fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment; et alors +éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut +fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle +tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la +dévora. + +L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement +sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au +delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu. + +De la ville d'Is, il ne resta rien; où s'élevaient ses tours et bien par +delà, s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à +une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la +mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges +quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits +en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses +emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut +plus qu'une surface de sable uni. + +Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant +son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le +câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de +muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là, au fond des +flots, à jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la +nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des +vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs +désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des +amants d'une nuit de Dahut. + +Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les +écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres +sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en +faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle +d'un nom sinistre, _baie des Trépassés_, de ce chaos de rocs où la mer +s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'_Enfer_. + + + + +VIII + +Saint-Florent. + +=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.= + + +La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées, +aplaties, à travers de vertes îles; à mi-chemin, elle fait un coude, et +l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale +arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un +gros bouquet de feuillage; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne +se détache dans l'air; c'est Saint-Florent. + +C'était un jour d'été; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais +la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et +retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement au +ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les +barques, aux voiles déployées; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville +noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent +que visitent les princes; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves +qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur +les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents +caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs +boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe, +chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des +branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à +l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie. + +Oui, aujourd'hui, c'était la paix; mais, dans le passé, tout ce qui +m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que +je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue +à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes +incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et +Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu, +reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et +féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire +de pirates normands; elle s'appelle l'_île Batailleuse_; sur cette +esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait un château-fort, +d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord, un +autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côté la Loire. Entre +les deux seigneurs, la guerre était permanente: Angevins de Saint-Florent +et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve, +et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être +domptés; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance +comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre +s'appelle encore la _Bretagne_; tout à l'entour c'était l'Anjou, ce petit +coin seul était la Bretagne; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en +ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue. + +Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs: ce +bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchamp expira; cet +autre, Varade où il fut enterré; dans celui-ci, à Saint-Florent même, il +fit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau; c'est +ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le +premier coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans sa chaumière: +c'est comme le résumé des guerres de la Vendée. + +Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, pour la levée de +trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au +haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à +la main, étaient réunis en groupes nombreux et agités. Leurs pères leur +avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les +ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas +partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire; seulement, +quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons +voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait +traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte, +menaçait la place et les rues. + +On commence l'appel des conscrits; pas un ne se présente; l'ordre est donné +de saisir les réfractaires; les gendarmes sont accueillis par une huée +générale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les +bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule +d'évacuer la place; la foule, menaçante, demeure immobile; il commande le +feu, les paysans s'enfuient de tous côtés; en un clin d'oeil, la place fut +déserte; personne n'avait été tué. + +Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des +angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et +découverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent +sur la pièce avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le +canon est pris. + +Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin, +jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à +la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière était debout, +debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour +ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du +foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique: _Pro aris et +focis_. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a +appelé un _peuple de géants_; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été +vaincu; sa cause a triomphé: la religion qu'il avait défendue sur les +champs de bataille de la Vendée. + +Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine, +cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec +les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant, +se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargées allant et venant +d'une rive à l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, +galopant et donnant des ordres; dans une voiture traînée à petits pas, +Lescure blessé à mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le +bruit du canon lointain? + +Huit mois se sont écoulés; après avoir défait six armées, pris Thouars, +Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé +enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et, +comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord, +pour y prolonger sa lutte et sa vie. + +Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, au bas de la ville, +Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient +de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de +mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel +repos. + +Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans +un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille. + +La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au delà que +quelques milliers d'hommes; la question alors s'éleva: que faire des +prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y +avait péril à les relâcher. Une proposition alors est jetée dans la foule, +une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise, +qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en +défaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientôt devient un cri +général, la volonté du peuple. + +Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les officiers s'en +entretenaient; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp +alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe à +quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la +souffrance: «Mes amis, j'ai une prière à vous adresser; c'est sans doute la +dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée: je +demande qu'on ne tue pas les prisonniers.» + +C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a représenté[1]: le voici, +ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert +par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le +regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober +un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa +bouche entr'ouverte, va s'échapper! + + [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'église de + Saint-Florent.] + +Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible +choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime +qu'ils ont une âme: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce! grâce! Et +ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La +Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la +porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller, +s'écrie-t-il, grâce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne! + +Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule +qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes, +jusqu'à perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu; +il n'en resta pas un à Saint-Florent. + +Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces +prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs +libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, +à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où +elle espérait trouver encore les Vendéens: le représentant Choudieu, qui +marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un +des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens; on lui apprit +que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie? +demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laissé ici une grande +partie.--Où sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y +conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'écria un jeune garçon de douze ans, +en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa +botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il +arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit +hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors, +de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple +vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient: +Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre +présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces +sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir +inoffensifs sur le sable. + +Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans +l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu; et, en rappelant ces +détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et +loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus +n'avait pas souillé ces luttes fratricides. + +J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu; là +s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le +couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux +républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les +confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements +extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le +pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on +l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forêts +américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue +pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de +Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il +avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa +foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son +épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent: +le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé +de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur à +demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie; il arrêta +ceux qui voulaient l'éteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la +maison de Dieu soit purifiée des bleus? Et la foule immobile laissa +l'incendie dévorer le couvent. + +Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer +l'inscription qui y était gravée; les plaques de marbre de la base ont été +brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est +l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui +emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans +ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en +laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs +vendéens comme des monuments de l'antique Grèce; ces événements, dont il +reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés, +marqués que par des débris. + +Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été +mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en +face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce +paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier +rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute +naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un général en +chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par +lesquelles les hommes sont partout dominés: la fermeté calme, qui est le +plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le +conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le +faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter; il semblait que +Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand +il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces +simples mots à la foule agenouillée: «Le bon général a rendu son âme à qui +la lui avait donnée pour venger sa gloire,» oraison funèbre qui embrasse, +dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but +sublime où il tendait. + +Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de +Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four où le Vendéen +cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie; vis-à-vis, une petite +place triangulaire est jonchée de débris; là était le monument: la statue +gît dans l'humble cimetière de la paroisse. + +De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées: à +Saint-Florent, le couvent a été restauré; dans la maison même où il a +expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une +statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte +Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces +restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion: +dans le couvent on a établi une école de Frères; la maison, où est placé le +tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Soeurs: une sainte femme, +un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à +des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est +à sa place: cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue +brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la +tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce +siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la +religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule +gardienne des généreux souvenirs. + + [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.] + + + + +IX + +Les vieilles villes.--Les vieilles maisons. + +=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.= + + +La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position +avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne +qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports +naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et, +comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de +tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les +Bretons furent marins et pêcheurs; la force résistante de l'Armorique était +sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent +contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue. + +Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas +changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait +cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un +chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au +milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des +ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de +l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires. +Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne, +du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans +la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à +Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger, +semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous +lequel passent les navires aux longs mâts: lorsque soufflent les grands +vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien; on le voit +monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire; +le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la +mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe +de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une +petite chapelle, rendre grâces à Dieu. + +La position de ces petites villes attire et plaît; la partie principale est +bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, +apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les +maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs. +Autrefois elles étaient fortifiées; peu à peu elles ont rasé leurs +remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont +gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup +devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent +de grosses tours renflées; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre +béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau; c'est +véritablement une ville du XIVe siècle; on verrait se promener sur le +rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en +étonnerait pas. + +La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à +peine, çà et là, quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer; +des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés +réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de +sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur: la +plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les mulons de sel qui la jalonnent +de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers vêtus +de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les +Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert. + +Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble +immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux. + +Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses +grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une +toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de +petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de +vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des +centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une +fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant, +gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à +vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un +entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont +si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique. + +Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue +du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du +moyen âge: avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur +et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par +les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout, +habitées, vivantes; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite et à +gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de +leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les +boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au +rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage; au contraire, +les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent +eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les +porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois +la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les +passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés +par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites +vitres qui se touchent presque: la maison en est toute éclairée, la lumière +y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de +poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces, +dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un +débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination, +l'ornementation la plus fantastique. + +Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y +en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés +de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié +homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux +pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention +propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à Tréguier, le +décorateur c'est le maçon: sur la façade recrépie, entre les poutres +croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins, +étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade +blanche, de près c'est une guipure, une broderie; A Dinan, à Morlaix, à +Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée, +ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure +antique; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de +la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre +principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au +toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces, +casque en tête, la lance à la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et +chaussé de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant +Jésus sur ses épaules; aux angles des rues, un être grotesque se penche et +se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain +bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses +petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit +breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords +retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies +plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues +bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras: c'est la +représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom +de la ville: à Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants +Nantais_; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le +_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_. + +Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres, +d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche +consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus, +habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs, +entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête; +et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une +illumination resplendissante et joyeuse. + +Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a +conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la +Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché: à droite, à gauche, +devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges, +brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives, +variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas +l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les +lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle +ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là +et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont +animées, on y sent circuler la vie. + +Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne: +elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine +quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois +construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la +couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les +formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen +âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voilà +pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne: la ligne est +la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes, +institutions, comme au XVIIe siècle; la couleur, c'est la qualité d'une +société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans +cesse, qui est en _révolution_, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi +l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le +moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues; +la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et +ordonnées; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du +drame, la vie en marche comme une armée. + +Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez +dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous +disent que vous n'êtes pas en France: les maisons de toute la ville sont +numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.) +comme en Allemagne; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais +un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit +remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à +former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des +noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Péchic, +Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, +Kergroës_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des +ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne +assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis +et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables +sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au +plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue, +le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des +portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres +sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que +nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte +était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille +femme était là, assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main +ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le +grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc +de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume +breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de +Sévigné s'y serait reconnue: «Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer +ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même +prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurâmes +silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se +plaignait pas. + +Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le +vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les +églises; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de +Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à +balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de +Châteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres +et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a +quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la +pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque +de du Guesclin. + +Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces +vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la +colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur +lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire +la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou +trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intéresse toujours +l'homme; c'est que là, toujours il fait la comparaison de son état présent +avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les +hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce +que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à +côté du passé comme à Cesson. + +La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante +forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et +Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort; +Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts +d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait +les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi +plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le +repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays; mais +un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea +les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se +soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu; il +ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents. + +Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant, +esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque, +les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et +châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son +château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol +de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent +les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la +mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette +inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une +solennelle tristesse; l'homme sent que là sa force est impuissante; c'est +une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours. +Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà +et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits +arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques +pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête +brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus +haut! + +Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs +de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la +pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds; mais +il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et +surplombent au-dessus de sa tête; il désespéra d'atteindre, avec ses petits +étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire +son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a +bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives +couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a +rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe +de notre temps. + +Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des +deux sociétés apparaît saisissant: le petit château, accroupi au bas de la +tour, s'abaisse comme humilié et craintif; tous les détails +s'amoindrissent; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes +étroites; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa +balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un +joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée +sur un énorme monceau de débris écroulés; les grandes pierres de son faîte +pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son +escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la +mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa +masse longue et sombre; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres, +presque sans maisons; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, +comme un colossal obélisque; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la +mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent +incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les +oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan. + + + + +X + +Saint-Nazaire. + +=Le nouveau port et la nouvelle ville.= + + +La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses moeurs du reste de la +France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque: +elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les +chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure +vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus +importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire +et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant +de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port, +Saint-Nazaire. + +Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes; il n'y avait pas de +port; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à +l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq +mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille. + +Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands +navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, +où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la +Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours, +par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la +mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de +deux pieds d'eau; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs +entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve +avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de +longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre. + +Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec +cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'oeuvre: la terre est +largement entamée; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur; +les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates; le +chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire; en peu de +temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant, +pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les +terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour +comme des collines; de larges fossés les environnent; bientôt la maçonnerie +les revêtira, ils seront armés de canons; Saint-Nazaire ne sera pas +seulement un port, il sera une ville forte. + +Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais +parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes +portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on +attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de +machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre +cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt +et les emporte. + +Mais le principal restait à faire, la ville: le gouvernement avait +construit le port, les remparts; les particuliers ont bâti la ville; tout +de suite on l'a conçue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans +l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En +ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions, +les spéculateurs sont accourus; des fortunes se sont élevées en trois +jours; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu +sept cent mille; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, +nous en vivons. + +Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le +développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la +création des villes neuves des États-Unis: une bande de pionniers s'avance +vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies; ils abattent +les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du +sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins +s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de +l'est. De même ici: à côté de l'ancien village, dont les maisons basses +sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande +cité sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les +maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la +trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, à droite et à +gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons +alignés de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des blés; +ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes, +peintes et dorées comme à Paris; à côté un champ labouré, une haie chargée +de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie +arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la +maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voilà une +rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin; il n'y a là +encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité; le centre est rempli +de décombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la +table est sans cesse dressée et toujours servie: une population active, +ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient, +remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des +bateaux à vapeur, charge et décharge les navires; de la jetée à la gare, +c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore. + +Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin +est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces +grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit +cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà +l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second, +on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur +filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les +marchandises et les matériaux nécessaires au service du port; et, au +travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes +sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en +levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des +cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le +cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le +rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un +sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une +plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet +du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à +partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire: +Allons! allons! pressez-vous! avançons! + + + + +XI + +Les lutteurs. + +=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.= + + +Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes religieuses, mais aussi +des fêtes de village, des _assemblées_, comme on dit en Poitou, où les +divertissements et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le +pardon dure deux jours, la première journée appartient exclusivement à la +religion: la grand'messe d'abord; l'église de la paroisse a d'avance été +décorée avec soin, parée de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs, +d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le +choeur et les bas côtés, tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet +entre leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux chants du prêtre +d'une seule voix, voix puissante des fidèles assemblés qui porte au ciel la +prière avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister. + +Après la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc, +semant des fleurs; les garçons les plus robustes tenant levées les vieilles +bannières brodées d'or, d'argent et de soie; les croix, les châsses +étincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontés de plumes, +au milieu de deux files, s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des +cantiques; et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement une foule +d'hommes, le chapeau à la main et silencieux. Le soir, les vêpres, où nul +ne manque non plus qu'à la grand'messe; enfin le salut, la bénédiction, +cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle l'indifférent même +n'assiste pas sans une émotion involontaire, et aussi saisissante dans une +humble église de village que dans les magnifiques cathédrales. + +Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de nombreux pèlerins +accomplissent les voeux formés pour implorer une grâce ou pour remercier +Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu +le pardon, et y passent des heures en prières; d'autres, plus fervents, +font autour de l'église, à une fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de +longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont +point à s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'église, sur la +place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun +cri, rien qui puisse troubler la sainteté du jour; les cabarets sont vides +et les rendez-vous des jeux, déserts. + +Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux. + +Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de +pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au +pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu ont +été délaissés. Les courses de chevaux, les danses surtout, protégées par +les femmes, ont persisté; mais les luttes, ces luttes héroïques que +célébraient les poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers +que les jeunes filles chantaient aux veillées, on ne les trouve plus que +dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistère et du +Morbihan. Là du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a pas +diminué; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont +toujours prêts à le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule +toujours émue, à briguer l'honneur de vaincre. + +Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumée. +Un riche propriétaire, défricheur de landes, comme les moines des premiers +siècles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, poëte en +cette langue celtique qui est demeurée immuable depuis trois mille ans, +veut célébrer un heureux événement survenu dans sa maison, et donne une +fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré par la tradition +antique[1]. + + [Note 1: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée + par un savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la + plus sûre, unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné + dans la nation armoricaine.] + +Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent paroisses: on +l'apprend, on se le répète le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra +tous les jeux anciens, la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes +hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses +robustes et patientes qualités, cette race de petits chevaux nerveux, +infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce +sol de rocs; puis, après les courses des femmes, et les courses en sac qui +font épanouir les visages et éclater les longs rires, les luttes, la +meilleure part de la fête. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un +ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de présents +magnifiques: trois prix sont réservés aux vainqueurs, une somme d'argent +suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes +dorées, et un costume breton complet; ce costume a coûté trois mois de +travail au tailleur, qui a épuisé tout son art à orner les larges +boutonnières, les parements, les gilets et les guêtres, de fins dessins en +soie de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le plus riche gars +du pays. Des invitations ont été adressées aux lutteurs les plus renommés, +à ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven; +on n'a pas oublié ceux de Scaër et de Guiscriff, connus par l'ardente +rivalité qui rend si longs leurs combats: Scaër est du Finistère, Guiscriff +du Morbihan; on verra où, des deux pays, naissent les plus forts hommes. +Enfin, à la fête doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui +qui alla à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie +des genêts_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries. +Vieux à cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons; +mais, répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns de +ces airs mélancoliques et sauvages, dont les notes aiguës s'entendent par +delà les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de +la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord de la route, le +front dans la main. + + [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.] + +Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, Pont-Aven est une de +celles qui charment le plus d'abord et inspirent le désir de s'y arrêter. +Un ravin tout encombré d'énormes roches, d'arbres confusément poussés, +aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite +rivière rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs défilés, +bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflète +l'ombre des arbres ou la lumière du ciel: voilà le fond du tableau. Sur les +deux versants s'étagent les maisons de la ville, et presque autant de +moulins que de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les roches ou +à demi cachés dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie +vallée: au tic-tac régulier des grandes roues se mêle le murmure de l'eau, +le frôlement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui +ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme. + + [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze + moulins.] + +Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son cours, plus +profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre dans la grande mer. + +C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres, +qu'avait été assigné le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus élevé, sur +une estrade, étaient assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs +victoires, et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, la +tête couverte de longs cheveux blancs, avaient été nommés juges du combat. +Derrière eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et +en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on +voyait bleue, immense, se confondant à l'horizon avec le firmament, et tout +étincelante aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat: sous un ciel +éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette mer que les hommes, comme +si elle allait répondre à leurs questions, ne se lassent pas de contempler. +Le poétique génie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en +souvenir de Virgile et d'Homère. + +La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés des points les plus +opposés, et qui portent comme écrit le nom de leur village sur leurs +costumes variés. On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe +leur figure comme un béguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui +s'allonge par derrière, rappelant la cornette du moyen âge; le grand et +haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au +vent; celui des femmes de Saint-Thégonec, qui en relèvent sur le sommet de +la tête les barbes gonflées comme des voiles de navire; puis, le plus joli +des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie +et une propreté recherchée font valoir le beau teint et la taille élégante: +nulle ne les égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs +coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe, +appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs +cheveux soigneusement lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des +ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. Du coude au +poignet, les bras sont enveloppés, mais non cachés par de larges manches de +mousseline bouffante, et une collerette à petits plis menus dessine autour +du cou et des épaules une courbe gracieuse. + +Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée de Pont-l'Abbé: +grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangée propre aux races +asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu +étrangère venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. Leur +costume ne ressemble à aucun des costumes de Bretagne: la coiffure, +composée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de +mousseline bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un léger bonnet grec, +sur le sommet de la tête; les cheveux par derrière sont à découvert. Ces +bonnets bleus, rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches +comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donné leur +nom aux femmes de Pont-l'Abbé: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbé. Le +reste du costume a autant d'éclat: la jupe, le corsage, les manches sont +ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, de torsades, +d'oeillères en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses, +hardiment rapprochées, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. +Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de +couleurs opposées où échoue la science des nations les plus raffinées. + +Le costume des hommes n'est pas moins varié; on voit, l'un à côté de +l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long +habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de +broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du +temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arrée avec leurs vestes +blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges bords, est +recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet comme les fils d'or +ces casquettes de jockeys; les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur +l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant sur le +coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de +Quimperlé, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique à +mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout à fait au bas des +reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient, +et la ceinture serrée avec une large boucle de cuivre; et les gens de +Scaër, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brodé en +soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'étaient déclarés serfs +de Dieu. + +Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se +forme à l'instant, chacun prend place: les hommes s'étendent sur l'herbe, à +plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires, +s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux +femmes, elles se tiennent derrière, debout, en rangs pressés. + +Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignée: +plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant +lui-même, a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrière +le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout près d'elle, +tournera à demi la tête pour entendre de douces paroles et laissera pendre +sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines +fiançailles. + +Les luttes débutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants +presque, de douze à quatorze ans, se dépouillent de leur veste, se prennent +à bras le corps, et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas +longue, l'un a vite renversé l'autre; mais, à peine le vaincu s'est-il +relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, et le combat recommence. +Trois, quatre, dix défaites successives ne le découragent pas; il a déjà +cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se +pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et +plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a +été renversé, la première fois, presque immédiatement, résiste ensuite un +quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. Cependant, malgré +leur acharnement, pas un mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une +infraction aux règles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste; +aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou +ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils +se doivent à eux-mêmes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de +vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare. +C'est le tour des hommes. + +Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle. +Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient. +Mais un autre aussi entre dans l'arène: à ce moment une femme, quittant +précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est +sa mère; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra +peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste; impatient de montrer sa +force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la +voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères; elle +lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste +impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur: les +jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la +mère,--jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus +faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des +pleurs maternels. + +Un autre, d'ailleurs, s'est présenté; celui-ci est un lutteur célèbre, cent +bouches le nomment à la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et +gravité, et étendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves +Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête: il a reconnu Postic, de Scaër; le +prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne +gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement +serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains +s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière +avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile +pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses +parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux; il les +laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tête nue, le visage +maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des +champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et +droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de +ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de +l'âge. + +Le signal est donné: les deux adversaires font le signe de la croix, et +s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras +tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement, +ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrés l'un +contre l'autre d'une force égale; de leurs mains crispées, ils tâchent, à +travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maîtres d'eux-mêmes, +combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit +les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est +la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le +combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà, il a +évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la +lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la +développer tout entière; à un moment même où il veille moins sur lui, un de +ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les +juges se lèvent de leur siège: mais, dans le temps même où il perdait pied, +Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de +manière à tomber sur le côté. Il reste là, quelques secondes, immobile, +pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu, +c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux +épaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les +juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux +applaudissements des uns, au milieu du silence des autres. + +Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-là, +l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte; mais les +passions sont, à cette heure, éveillées: les gens de Scaër prennent parti +pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif, +plus acharné que la première fois; les deux lutteurs, animés par un intérêt +plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa +réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils +se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant; à chaque instant les +jambes sont lancées l'une dans l'autre; les bras, enlacés autour du buste, +font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et +l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et +recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des +gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant +fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son +autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur +l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces +belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on +regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la +beauté et de la force de l'homme. + +Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent +leurs mouvements avec une émotion passionnée: tout est oublié, excepté le +spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent, +comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte; de la voix et du geste, ils +excitent les combattants; on entend à chaque instant: _Stard! Derta! +Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup +habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils +n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et +suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de +place; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le +monde a la fièvre. + +Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses +deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, +d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière +lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu +de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de +doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les +vieillards se lèvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes +applaudissements éclatent dans l'assemblée: Hervé s'éloigne en essuyant le +sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas +grave et lent qu'en arrivant. + +L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive: deux +lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent +longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de +Rosporden, en 1859: les deux rivaux étaient, dans une nature différente, +comme les types du lutteur breton; l'un, grand, élancé, blond et sans +barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge; on ne +l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait +d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut +mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi +ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que +surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure +d'étonnement parcourut l'assemblée; il parut tout à coup un autre homme, +ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons +et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom +était Trolez, c'est-à-dire _lait tourné_. + +L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement à +son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré +dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides +ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tête, +ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et +presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage +carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage; on ne pouvait +s'empêcher de le comparer à un taureau. + +Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une +lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire, +puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant +son rival, s'efforçait de l'enlever de terre; mais, à peine celui-ci +avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant. +Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui +font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. +Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les +jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il +demeurait comme ancré dans le sol; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds +ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoublés de +son rival, il résistait impassible comme une muraille. + +Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le +Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen +de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur +Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin +énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable +à un boeuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le +porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier +Trolez d'une ligne. + +Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la +chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le +sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup +renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés, +mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient +impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et +admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur, +voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le +prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule +empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa +résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part; +Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour +remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans +rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même +village. + +Telle est la générosité de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le +combat même; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir +qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le +jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand +il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme +mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses; moins +fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des émules à vaincre, +il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le +décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_. + +Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le +Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu: +Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que +victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il +était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de +confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que +rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les +spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son +adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre; il tomba en +entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura +muette, pas un applaudissement n'éclata; on ne pouvait croire que Postic, +_eût eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges +proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival était presque +inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un +geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son +coeur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges +que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes. + + + + +XII + +Les monuments. + +=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.= + + +Les grands caractères appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France +le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne +société; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de +hauteur: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces +calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de +planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les +marques de son triomphe: de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à +Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée; au Pin-en-Mauges, le +monument de Cathelineau renversé; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en +l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend +prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à-dire des +deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le +philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est +l'écrivain de la nouvelle; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a +introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les révoltés +qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur +conscience; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit +parmi des ruines. + +A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus +culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du +Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la +vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une +statue, avec cette inscription: + + =A VANNEAU, A PAPU.= + +Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne? +L'inscription vous le dit: + + MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830. + +Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de +1830.--O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont +dressé un monument! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu? Papu +surtout, qu'était-il? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu, +est-elle si différente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et +l'autre est-il si oublié? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et +d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du +faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, +de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y +a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a +vécu.--Ils sont morts pour la liberté! Pauvres gens encore! Cette liberté, +elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient +jeunes; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu +atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de +nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle? +Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements +donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous +à la postérité? + +De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de +Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur +roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent +l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la +statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une +inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui +atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de +Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a osé encore +enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis +séculaires de la Bretagne et de la France. + + ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE + ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS, + LE 30 JUILLET 1830. + DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS + ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE + DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE, + LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE. + +Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments, +vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative +de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la +hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre, +mais à qui le sentiment national enseigna la victoire; à la Chartreuse, +près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon; dans +l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le coeur de du Couëdic, un de +ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle +l'esprit de la chevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du +parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les +statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves +magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier; à Nantes, où, au pied, et comme +les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les +plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont, +la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français; les +gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les +vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons; +Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le +connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de +l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la +reine de France. + +Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à +Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence, +du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on +en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier; +bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux +plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de +France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait +plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui +la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualités de son +pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté +inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand +ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil, +obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il +aurait agi ainsi; la libérale munificence: à plusieurs reprises il +distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes; la persistante +volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui +s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait +comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour +les Grandes Compagnies; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme: +il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa +rançon: il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille +somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la +payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne +filât sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande +autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le +grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien. + +Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à +ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa +gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces +statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire, +de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles +de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la +Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles. + +Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à +élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française: le +dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la +religieuse cité; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux +pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France, +du coeur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme +douce, de la vieille Armorique. + +La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à +Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu +d'une corruption générale, dans une cour où ses frères mêmes continuaient +le doute philosophique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et +chaste; qui apporta sur le trône «les deux qualités qui font les bons rois, +la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1],» et à qui cet amour sincère +révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les +États-Unis à s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité, +abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qui, le premier, eut la +pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses +droits, de sa liberté et de son sang; à ce roi honnête homme, enfin, dont +Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement la mémoire, que le pape Pie +VI songeait à faire canoniser[2], et que les peuples appelèrent le +_restaurateur de la liberté française_, avant qu'il eût mérité le titre de +_roi-martyr_! + + [Note 1: Mignet.] + + [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.] + + + + +XIII + +Quériolet. + +=Un caractère breton.= + + +C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement +caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble +qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On +dit proverbialement une _tête bretonne_, c'est-à-dire une tête qui veut, +qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus +de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle, +elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand, +libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir. +Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait +encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de +Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV, +étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas +de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,--est un des types +de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un +vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Québec_, le 7 +octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux +et réciter le _De profundis_, et après: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et +il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une +baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau +anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en +ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de +caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des +stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval, +Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines, +le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits +d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une +idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de +demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal. + +Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray, +d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul +enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne +respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres; malgré de grandes +facultés, on n'en peut rien tirer: ses camarades mêmes, il les injurie et +les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais +avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui +porte un heureux horoscope sur un tel garnement. + +A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés: il hante les mauvais +lieux et les maisons de jeu; il crochète le coffre de son père, lui dérobe +deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par +le monde, comme un étalon échappé. Nul frein, nulle barrière: à Paris, il +s'associe à des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays, +guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore là trop à l'étroit, il +songe à aller à Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine +licence et à son caprice. + +Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le hasard de sa +naissance lui donnait droit à une charge de magistrature, et ce n'est pas +un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles, +qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle +dignité ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à +tous les excès avec impunité; bientôt il devient fameux par ses +débordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau, +Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son +nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies; la vie +des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les +unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis +une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué; +de même que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de +magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent +envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité +ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le +menaçant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le +premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du +cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres +qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il +se battit contre quatorze. + +Des femmes, il en est de même: il joint l'audace à la ruse; il les attaque +en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles; il +fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il apporte +sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux +religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les +séductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de +magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don +Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage +dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction; +il édifie les bonnes Soeurs par ses paroles éloquentes sur la brièveté de +la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à +l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes; il leur +fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire +l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que +don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne +l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas +_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut +dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons. + +Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule +au-dessus de sa maison, à coups répétés; exaspéré de cette voix de Dieu qui +le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax +défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la +foudre tombe sur son lit. + +C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait à s'en +plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie, +prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se +faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique. + +Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement +inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun, en Poitou, pour +voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de +la séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent et suivirent +le procès d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'était pour +tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa: tout d'un coup, le +côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît; il va trouver un prêtre, +se jette à genoux et lui fait une confession générale: il était converti. + +S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses +forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre: à cette +heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas +baissé: «Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément +d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une +occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la +piété!» Lui, il ne délibère pas; subitement éclairé par cette lumière que +les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent +la grâce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans +hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures, +rebrousse chemin et prend la route opposée: c'est le même homme, seulement, +selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-à-dire il se tourne +dans le sens contraire. + +La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il +arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église? elle est +presque déserte; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient +ou méditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur +recueillement, leur piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous +étonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme à +genoux au pied d'un autel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses +mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous étonne-t-elle? C'est que, les +femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut: elles +sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute +force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et +conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que +lui-même, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les +grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterné, +humilié et priant comme une femme! pour en venir là, il faut qu'il ait un +bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien +longtemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intimes +méditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protéger. +C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie +à l'homme que sa raison est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec +Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la +fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même +raison. + +Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en +Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était +le soir, dans une mosquée: le ramadan finissait, et les musulmans +s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une +solennelle prière à Dieu. Du haut d'une galerie où étaient admis les +chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, étincelante de +lumières et toute remplie de croyants: là, pas une femme; des hommes +seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous +immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou +d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la +psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises: à certains moments, +le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le +ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation +et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête +enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble, +le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur +néant. + +Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais, +insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions +et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu; il y +avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui, +avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ces +Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes +d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la +plaine et sous la tente; et parcourent le désert, dont ils sont les +maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais +jeux de l'homme, les _fantasias_, où, lancés au galop, ils se poursuivent +et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur +leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui +les enivre et les enveloppe de fumée; ces mêmes Arabes qui, hier encore, +poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés +d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom +glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris à +estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là, prosternés et courbés +sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et +véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille. + +C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple: il a des +vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il +possède une vertu féconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa +condition vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se +dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relèvera. + +Quériolet était résolu à changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va +confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les +méditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile à cette +âme active; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses +vices, il fera le monde témoin de sa pénitence: là il trouvera encore à +chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté; il lui faut combattre des +ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans cesse: voici la +cupidité, l'orgueil, la volupté; il part en croisade, il n'attend pas +l'ennemi, il le va chercher. + +D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil, +l'orgueil qui, selon le mot d'un Père[1], est un renoncement à Dieu et un +mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à +cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de +troubles sans être armé; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, +les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc; il en repart dans une toute +autre attitude: il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des +cordes; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de +brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se +défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses +habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint +à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met +en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un +porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui +prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant +prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se +jettent sur lui. Ah! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se +retrouve gentilhomme, et lève son bâton pour se défendre; mais ce mouvement +de l'homme du passé n'a qu'un instant; il commande à son sang de se calmer, +il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène +jeta son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne +faisait faire qu'un sacrifice à son corps; Quériolet ne porta plus de +bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son +âme qui avait essayé de se révolter. + + [Note 1: Saint Jean Climaque.] + +Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la +plus difficile à pratiquer, il est chrétien; maintenant, on le peut dire, +tout était facile: il avait brisé le grand ressort qui fait agir les +hommes; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait +plus: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus de la terre, il +accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous +regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, «qui ne tend pas à +l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.» + +Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des +rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait été impie; il consacre sa vie +à étudier, à connaître cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et +adorer Dieu qu'il avait blasphémé; il avait été voluptueux, débauché; il +passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix +heures; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois +jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de +temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austérités. Il +avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme +ressemble à un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa +jusqu'à sa mort, vis-à-vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais +une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une +vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mène une +toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par +terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles, +il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments +dont il puisse souffrir à chaque instant: il porte des souliers dont les +clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend +ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce +supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est _de faire à son corps le +plus de mal qu'il pourra_[1]. + + [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de + Quériolet_.] + +Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte, +quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec +tous les dons de la fortune: il possède une grande maison, des valets, des +chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molière un +trait de génie: la vilité de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus +riche. Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la +règle ordinaire; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas +indigent; il a un château, des domestiques et des terres, il les garde; +seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le +possède pas, il ne s'en regarde que comme l'économe. Lui aussi, il est +avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus +avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel. + +Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de +charité; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y +installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas +encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A +toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner; quand il n'y +a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses +draps; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le +partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il +ne dépense pas par an cent livres; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit +que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère +censeur de Rome, à Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus +d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux +esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du +stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu! + +Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels +chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu! Il est rencontré par un gentilhomme +qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide à +remonter sur son cheval; un autre jour, il se présente, à Rennes, dans une +maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents: il se laisse +repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, +presque de force, ordonné prêtre; il s'y résout, mais il ne confesse que +les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus +humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la +prière, les pauvres et les malades: cet élégant, ce raffiné, ce débauché +s'est fait le propre infirmier de son hôpital; il veille au chevet des +mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes; nouveau +Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est +mis volontairement sur le fumier des autres. + +Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonté et de +l'énergie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie +tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, +en commençant par la première; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et +avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'oeuvre de +Quériolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de +force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable. + +C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de +l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement +caractérisé: le nez en avant, un front buté, entêté, des pommettes maigres, +saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont +adoucies et abattues par la continuité de la prière et des larmes, visage +qui vous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient. + +Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes +oeuvres, et sa pénitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car +les austérités avaient vite épuisé son corps: quand il se sentit près de sa +fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la +Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque +dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien +et de Breton. + + + + +XIV + +Du mouvement intellectuel en Bretagne. + +=Archéologie.--Histoire.--Littérature.--Arts.--L'Association bretonne.= + + +Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le développement +des études historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le +caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques années. Lors du +mouvement romantique de la Restauration, on s'éprit avec enthousiasme des +vieilles chroniques et des légendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus +au plaisir de découvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques +qu'à un amour sincère et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des +romans historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination +suppléait à la demi-science des auteurs, et où la fantaisie était si +intimement mêlée à l'histoire, qu'il était difficile de faire la part de la +réalité et de la fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la +poésie, non de l'histoire. + +Ce moment de première fièvre est passé: l'époque de la maturité est +arrivée, et, avec la maturité, la gravité des études et de la pensée. Les +hommes que nous voyons aujourd'hui à l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une +suite et une expérience qui les décèle hommes faits; ils ne se contentent +plus des premières impressions, il leur faut quelque chose de précis et +d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, ils +veulent connaître les moeurs du passé, ses usages, ses arts, ses grands +hommes, ses origines: de là, le développement des études archéologiques, +études qui appartiennent plus particulièrement à la province. + + + + + + +I + +Archéologie et histoire. + + +L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même que l'histoire +naturelle, en grandissant, s'est divisée et subdivisée en une multitude de +branches: géologie, anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc., +l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, a été obligée de le +répartir entre plusieurs mains: les époques ont été classées, et, dans +chaque époque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les +lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et +boiseries, émaux, carreaux historiés, vieilles chartes, chroniques et +légendes, voilà l'archéologie, et chacun de ces sujets suffit à absorber la +vie de plusieurs savants. + +Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le vaste champ de +l'histoire, le fouillant à l'envi, ne laissant rien de côté. Bientôt ils +n'ont plus travaillé séparément, ils se sont réunis; partout des sociétés +d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles se sont signalées +par un éminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant; +elles ont conservé nos vieux monuments. Il y avait une horde de +démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui +n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber +incessamment sur les églises et les châteaux le marteau de la destruction. +C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se +placèrent devant les monuments menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là +pour les défendre. Le public était indifférent; ils le réveillèrent, en lui +expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il ne regardait même pas, ils +accumulèrent les recherches, répandirent la connaissance du moyen âge, +développèrent le goût; ils firent l'éducation de la bourgeoisie en art, en +histoire. L'argent manquait, ils contribuèrent de leur bourse; ils étaient +sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires +nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il +leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments, +comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue, +la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauvés de la ruine, conservés et +restaurés, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est +couvert, que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font +aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des études des +savants. + +On ne croit pas être injuste envers les autres contrées de la France en +disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zèle pour les +études historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une +société archéologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, où ne vive +un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui +s'appliquent à une partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient +à fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies +romaines, sur lesquelles il a émis parfois des hypothèses discutables, +mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Ramé, de Rennes, +les carreaux historiés; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du +Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques de son pays; M. +Durocher, de Rennes, la carte géologique de Bretagne. + +Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, le classique pays des +dolmens et des menhirs; là, à Carnac, en face des immenses alignements de +pierres debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, M. de +Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie, +cherche à expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et à +en déchiffrer le sens. Un examen attentif et persévérant, une rare +perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, sinon certain, du moins +probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le +sphinx, posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont gardé le +secret. + +La société archéologique de Vannes est fort active: elle a fondé un musée, +et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M. +Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du +christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des +archives; M. le docteur Halleguen, de Châteaulin, des antiquités romaines; +plusieurs ecclésiastiques, M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux +antiquités celtiques; M. l'abbé Piederrière, à l'art du moyen âge; M. de La +Morvonnais, enfin, qui a écrit sur l'architecture romaine en Bretagne un +livre où les appréciations d'une critique fine et juste se joignent aux +vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les numismates, de leur +côté, éclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A +Morlaix, c'est M. Lemière, à Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publié et +commenté toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les +distinctions des académies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville +plutôt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache +à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est +pas uniquement savant en médailles; il a rassemblé et publié déjà, en +partie, une multitude de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à +l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. C'est à la fois un +fureteur et un collectionneur, mais sans l'étroitesse d'idées qui +accompagne souvent ces goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il +amasse il tire des déductions générales; aussi ses travaux ont-ils porté +son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le +connaît, et la Société royale de Londres l'a nommé son correspondant. + +D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet, +recueillent les légendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire: + + Si _Peau d'âne_ m'était conté, + J'y prendrais un plaisir extrême. + +Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires où se révèlent +les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, où +sont si bien unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la +terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans +pouvoir le préciser, jouit à la fois de la poésie du rêve et du mystérieux +attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas +nous-mêmes à ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant +la bonne foi, le ton sérieux et convaincu du narrateur, en l'entendant +citer ses témoins, accumuler ses preuves, désigner du doigt les monuments +du récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier +atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique +qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne +sont que les rapporteurs de ces légendes: M. de la Barre est plus +littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naïf; il ne raille +pas, on voit qu'il sait parfois à quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de +réflexion qui vous désenchante; au contraire, il a le respect de ces +moeurs, de ces croyances; il vénère les vieilles pierres, les lieux de +pèlerinage, il raconte, comme un homme qui se plaît à ce qu'il raconte, et +l'on se plaît à l'écouter[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie et de l'histoire; +elle sert de transition à l'histoire proprement dite: cette vieille +province de Bretagne a conservé, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un +profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manière de +témoigner de son respect pour les ancêtres. L'histoire de la Bretagne, +depuis les temps les plus reculés, a été examinée, discutée et racontée +sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes +illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages +publiés récemment sont presque innombrables: en première ligne, la +_Biographie bretonne_, entreprise il y a déjà plusieurs années, par un +savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire de la marine à +Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes +instruits, a retrouvé dans les chartes, dans les archives et les papiers de +famille, des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés ou +méconnus, et dressé comme un inventaire complet de toutes les illustrations +de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de +la Bretagne, _les Anciens évêchés de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne +et An. de Barthélemy, un des ouvrages les plus considérables qui aient été +publiés depuis longtemps par les départements. _Les Évêchés de Bretagne_ +n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches +représentant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire: +histoire générale, histoire de chaque diocèse, de ses évêques, de ses +établissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est +une revue exacte des événements et des institutions, un véritable monument +élevé à l'ancienne Bretagne. + +A côté de ces grandes oeuvres, voici une foule d'études spéciales: tandis +que d'excellents érudits écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie +de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la +Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et +Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbé Mouillard, la _Vie de +saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_, +et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces +vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient, +comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres +approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A. +de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le +_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de +l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle +édition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogée_; +et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, à Saint-Pol de Léon, +petite ville qui fut autrefois un évêché, et qui aujourd'hui est presque +déserte, un savant généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire +héraldique de la Bretagne_, fait paraître un magnifique Album de miniatures +(_fac simile_) du XVe siècle, le _Combat des Trente_, accompagné de +documents puisés aux sources les plus authentiques sur les héros de cette +lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré par l'obélisque de +la lande de _Mi-Voie_. + +Dans les grandes villes, les ressources d'érudition permettent +d'entreprendre des ouvrages étendus, comme les _Annales universelles_ de M. +Fourmont, à Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou vingt +colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous les peuples de la terre, +depuis la création du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables +synoptiques; mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de M. +Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé à un point de vue +scientifique. Il y a là plusieurs années de recherches laborieuses et une +lecture immense: il est au courant de toutes les découvertes modernes, des +travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des +Persans, monuments du Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui +sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des +Scandinaves; aussi, à la lueur de ce faisceau de lumières jaillissant de +tous les points, il a, on n'ose dire débrouillé, mais éclairé le chaos des +premiers temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs parentés, +leurs migrations. Puis, après que, dans cette première partie, il a fait un +rapide précis des événements, il reprend chaque période, il en écrit +l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies, +etc., dans la même forme synoptique, de manière à donner à la fois le +spectacle de la marche de chaque peuple séparément, et du mouvement général +de l'humanité, jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme un grand +fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans le christianisme. + +Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à Nantes, les études +historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles +d'érudition. Les écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en +proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand +ils traitent un point d'histoire contesté, prennent aussitôt les armes, +attaquent et poussent devant eux, et frappent à coups redoublés tout +historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe abattu. Ainsi, à +Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montré si clairement, si fortement, +le véritable esprit de la _Réforme en Bretagne_, à l'occasion de +l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Grégoire; à Nantes, MM. Biré +et Guéraud; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est attaché à l'_Histoire +de la Révolution_ de M. Michelet, qui avait touché à la Bretagne et à la +Vendée, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une +dissection qui ne laisse rien de côté: omissions, oublis volontaires, +silence sur les atrocités des républicains, exagérations emportées; il a +montré à nu la faiblesse et la partialité de cet écrivain, naguère +noblement inspiré, aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche +pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide, +qui ne peint pas, mais qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on +devrait toujours le faire, avec force, convenance, érudition et émotion. + +M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour les monuments historiques, +est à la fois écrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive, +ouverte à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît très-bien sa +province, hommes, livres, sol, monuments; il a publié sur plusieurs parties +de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur +le _maréchal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, où, les pièces du +procès en main, il a rectifié les erreurs populaires et montré, telle +qu'elle était réellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte +de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de brillantes qualités, +courage, science, passions sauvages et cruauté de damné. Nul historien ne +pourra désormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. Un livre +plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du +Poitou_ depuis les temps les plus reculés, recueil composé de plus de douze +cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la +langue des détails souvent négligés par les historiens, et singulièrement +propres à compléter la physionomie d'un peuple. + +Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien +élève de l'École des chartes, que le gouvernement a chargé de dresser le +catalogue raisonné des archives et des pièces historiques de l'ancienne +chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les +points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a +écrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des épisodes les +plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cessé de soutenir contre +l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilèges. On ne peut nier +que ce récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif; mais un +intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt qui tient au talent +original de l'auteur. Il n'a aucune prétention, il ne cherche pas les +phrases à effet; on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer la +vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on a cru et écrit +jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime en vous la démontrant. Il +est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pièces si +glorieuses pour son pays; il devient éloquent, et son émotion sincère gagne +le lecteur; on partage son indignation ou sa pitié. Au milieu de ce récit +net, ordonné, qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure que le +terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît: il a parfois des +railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et +pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_. +Il est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, plus +habile et plus déliée que la finesse normande si vantée. Il vous présente +les choses d'une telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure avec +lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, que l'on s'étonne +d'être allé si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque étrange que +puisse paraître une telle assertion au monde littéraire parisien, cette +histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est +supérieure à bien des oeuvres publiées à Paris, signées de noms illustres +et vantées comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, à côté d'une érudition +large et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, la lucidité de +la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualités, M. +de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si +facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un +livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait +mieux louer un historien. + + + + +II + +L'Association bretonne. + + +Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où +se réflète son génie, l'_Association bretonne_. + +Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste +tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que +ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de +l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices +agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés +savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis: elle est à +la fois une association agricole et une association littéraire. Aux +expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de +la suite et de l'unité; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec +ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'oeuvre des +moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient +le sol et éclairaient les âmes. + +Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux +qui avaient à coeur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux +propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions +sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un +_bulletin_ mensuel, et un _congrès_ annuel. Le bulletin rend compte des +travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes +scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques, +distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et +d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans +chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre +fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper. + +A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées, +éclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des +recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront +pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient +oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à +leurs efforts; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés. +D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à +Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, à +Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper: il est +un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens +d'études et d'amitié. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre +national: ces congrès sont de véritables assises bretonnes; ils remplacent +les anciens États: on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le +clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant +la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans. + +La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le +plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une +communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus +familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la +dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont +soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois; souvent le +propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se +communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue +des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles +traitent les paysans sur le pied de l'égalité; ici, la supériorité est au +plus habile: c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du +congrès de Redon. + +Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours +été en croissant; les congrès sont devenus des solennités: on y vient de +tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du +Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en +grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues +en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon. +Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés +par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont +jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent +de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle: le comte de +Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la +Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les +dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent +des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à +leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se +rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une +population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux +haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau +national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut +au peuple et que le peuple aime: quand il assiste à ces solennités, où il +se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre +et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il +est encore capable de grandes choses. + +Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été +dissoute: un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion +d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des +préoccupations moins désintéressées; on craignit qu'elle ne devint un foyer +de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées: +l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant +à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de +l'autorité; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques, +aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que +soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont +amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui, +pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la +science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements +une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux, +développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la +province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du +coeur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et +la vie. + + + + +III + +Musées et collections. + + +Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes +les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu, +n'a pas absorbé tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le +loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux +châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe +l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des +collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont +presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent +l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes +collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conservés +dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny, +et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que +l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un +soin plus attentif, on les apprécie mieux; leur isolement même leur donne +un intérêt de plus. + +Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre +d'un maître, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_, +de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de +Sigalon, l'_Athalie_, du musée de Nantes, une des rares compositions +originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de +Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la +composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la +bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis +qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de +l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques +manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été +peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante +et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et, +dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive +curiosité la serrure signée _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt, +merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant +qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les +manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne, +appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille +Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles +se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et +éloquent écrivain de la Révolution? Enfin, où seraient mieux placés que +dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la +giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier +grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et +les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la +_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le héros-breton? + +Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les +cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité +d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de +Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle +dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de _Rembrandt_, +de _Michel-Ange_ et du _Pérugin_, peut citer, après son Jordaens et son +Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuées à _Jean +Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Véronèse_, un _Tintoret_, un +_Desportes_, et une scène de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi +délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un +des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres +anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de +Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des +peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold +Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les +_Taureaux attaqués par les loups_, entre autres, que Paris a revus et +admirés à l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de +_Paul Delaroche_, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle +profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et +comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du +dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères. + +Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à +former; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous +côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique. +Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont +fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une +collection d'armes celtiques trouvées dans le pays; le musée archéologique +de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités +locales, des sculptures de l'ancienne église de _Saint-Nicolas_, des +tombeaux carlovingiens de _Rezé_, des chapiteaux mérovingiens de _Vertou_, +des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de +l'église de _Saint-Félix_, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux +cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux: à Rennes, +celui de. M. _Aussant_, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et +d'antiquités; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. _B. +Fillon_; à Nantes, la bibliothèque de M. _Dobrée_, riche en incunables et +en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient +d'être vendue, celle de gravures de M. _Antime Ménard_; les tableaux de +Madame _Barbier_, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot. +A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour +spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne, +entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de +Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est +des plus variés: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités +égyptiennes, objets d'art; le tout catalogué et classé avec autant +d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants +documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de +France; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la +Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du +roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province. +Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble +gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les +plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments +vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine; +l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre: lui aussi, sans +l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel. + +Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité: une collection +de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et +une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les +capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du +conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore: de +son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux +usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs +de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur +lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats +et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du +Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de +lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses +et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard +dont elles peignaient leur visage. + +Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares +collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont +ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les +maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens; et, parmi ces +châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, +où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre, +de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle +plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles; véritable musée +français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est +entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles +et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre. + +Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en +province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à +la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette +production continue d'oeuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris +debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses, +précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et +plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontrés çà et là à de longs +intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel +bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles +pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau. + + + + +IV + +Société académique de Nantes.--Poëtes et romanciers. + + +Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne: son port, où des +milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa +Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées +d'où s'échappe une noire fumée; les magasins et les cafés de ses rues +neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris; et, dans +les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés, +de sucres, des denrées de tous les pays du monde; son chemin de fer qui +traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas +des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de +feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire, +reliant d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres, +et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge, +violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour +arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur, +l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients. + +Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie, +préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des +navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle, +ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement. + +Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une +école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une +importance exceptionnelle, et il y a fondé une _École préparatoire_ des +sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un +enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui +convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens +peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du +progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une _École industrielle_, +une _École chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, à la fois école de dessin +et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une +_École secondaire de médecine_, une _Revue_, une _Société académique_, et +de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée, +bibliothèque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y +sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être +partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de +peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée +et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de +paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de +Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendée_, le _Maine_ +et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France; M. +Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des +statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu +de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et +de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de +Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une +quantité d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de +Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de +cette poétique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, à +l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et +semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer! + + [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol, + in-8°.] + +Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa +population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le +centre d'un grand mouvement intellectuel. + +La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux +sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs +hommes d'un mérite distingué: M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas, +ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira +l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la +préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation +des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif, +une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la +Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, _les Administrations +départementales de 1790 à l'an VIII_, où l'expérience de l'administrateur a +heureusement aidé l'historien; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà +cités; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de +l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des +savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique; M. +Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie; +M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de +l'_Organisation de la médecine_ au point de vue des services publics, etc. + +Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas +seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte, +M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a +fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus +intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu +d'années, un prix extraordinaire, la découverte du _procédé de perforation +des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques +très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur +granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves +de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet: il recueillit, +près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss), +les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit +l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les +pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un +bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lève, et, à la lueur +d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à +droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille +qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un +jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal; c'était le résidu de son +travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se +débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant, +attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur +patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la +polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que +leur coquille; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le +frottement continu, se développe à mesure que le travail avance; à la scie +qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et +ainsi de suite jusqu'à _quarante_, que M. Caillaud a comptées, et avec +lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle +enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à +briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer! +phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces +millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la +création! + +Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes: la _Revue +des provinces de l'Ouest_, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une +spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la +Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon, +Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales +et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la +province de Bretagne, la savante _Bibliothèque de l'École des chartes_; de +plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en +Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs +des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus. + +La _Revue de Bretagne et de Vendée_ a été fondée par M. de la Borderie, qui +a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on +retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste +réputation par de grands travaux: MM. de Carné, de Courson, de la +Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes +hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand +théâtre: M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de +notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré +de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune, +qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont +l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques; +puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le +breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans +à peine, et dont ses compatriotes ont dit que: «c'était le plus grand poëte +qui ait écrit en langue celtique.» Car elle produit encore des fleurs de +poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur +franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements +contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les +Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant +J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poëtes n'ont jamais manqué +en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des +paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas +des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent +la langue nationale; qui ont gardé les moeurs antiques, et dont la vie se +passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la +légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des +grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de +granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les +idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature +contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et +Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie, +s'inspirent des mêmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de +la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie, +amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère +patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette +rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, +l'hommage le plus délicat et le plus rare: il avait publié, il y a vingt +ans, sans le signer, un volume de poésies; un jour, dans une ville du Nord, +quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il +fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à +d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et, +ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs +inconnues_. + +Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus +jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, +mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui +aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les _Récits et nouvelles_ de +Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre, +madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la _Revue +des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt +un talent vraiment supérieur: une exposition simple faite avec un calme sûr +de soi, force que possèdent seuls les maîtres; ils partent d'un pas mesuré, +comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la +doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de +mots, sans réflexions par les faits mêmes; peu de dialogue,--le dialogue +n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas +maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas +besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de +notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de +caractères;--un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des +passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur +est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux; +l'impartialité dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des +sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la +Grande Perrière_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité, +les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation +et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une +femme. + +Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux +recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle +Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés, +continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a +donné naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie +Waldor et Elisa Mercoeur. + +M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé _Souvenirs +bretons_, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de +Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est +la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer +que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et +qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes; +mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même; +il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il +passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de +crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le +brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine +nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et +coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse +et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste +population des paludiers du Croisic: + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + + ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle, + A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers, + Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il +deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte +national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans +le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des +jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendée_, +contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées +mêmes des poëtes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas +tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le +sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la +campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille +attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus +belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois +en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen; ou bien savourant +l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins +couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du +printemps[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il +l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions +et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et +sceptiques; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion +de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte; il a +la foi ardente et fière de ses pères: + +Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens! + + Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits! + Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis! + +_La Pêche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain: + + Il ne faut pas pêcher le jour des morts! + +Une seule chaloupe part; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le +tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien: + + Il n'a plus peur même des revenants! + +Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout +à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il? Une _tête +de mort_! + +Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie: + + Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie? + Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs, + O terre de géants et de genêts en fleurs? + +on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un +jour il serait lui-même ce poëte vendéen. + +Il l'a été, il l'est: dans _les Vendéens_, il a peint les sublimes actions +de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte +sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose +de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la +main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, +la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au +supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer. + + + + +V + +Monuments. + + +Ce pays de foi n'a pas changé: nulle part on ne construit un plus grand +nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à +Athènes: Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y +devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En +Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a +conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût; à part Brest, ville nouvelle +(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style +bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes +ont été conçues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler +autrement que le style _catholique_. + +Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des +cathédrales: à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes. +Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume, +construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du +XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. +Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de +sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc +clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et +guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il +n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution: d'abord, la cathédrale, +_Saint-Pierre_, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il +ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste +édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce +sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'église des +_Jésuites_, la chapelle du _petit séminaire, Saint-Clément_, les _Minimes, +Notre-Dame de Bon Port_, le _grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie_, +etc. + +Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail +caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement +colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de +l'Italie; là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et +harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des +missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières +exécutées par un Nantais, M. Échappé; des tableaux décoratifs en émail, de +Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, +conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour; la cour +du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale, +d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de +moeurs: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe +siècle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachevé, vous verrez une +petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette +inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne: + + SOUS LA PROTECTION DE MARIE + TOUT GRANDIT. + +Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que +même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant +de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant +logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en +spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées, +fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant +le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et +coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la façade, +sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout +la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce +palais est consacré. + +A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes +flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a +demandé à chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres, +ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et +au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la +ville de saint Corentin. + +C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que +ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à +l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée +de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de +Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués, +tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante +personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité +d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre +ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation +aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de +Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan. +Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent +est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de +M. l'abbé Brune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la +compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé +Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à +celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie. +Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est +posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans. + +«Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les +points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable +prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage +ecclésiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux évêques et aux moines que +l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus +incontestables grandeurs.» L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une +preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes +supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé +Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. +Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art +du moyen âge; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face +des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer +indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama +l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa +convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La +restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà +témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui +a été donné de produire deux oeuvres complètes: l'église de Belleville et +Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les +plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A +Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, +un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent +donner le branle, le mouvement et la vie: activité qui ne se lasse pas, +ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et +étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait +pour concevoir, entreprendre et mener à fin une oeuvre aussi considérable. +Pas de difficulté qui le rebutât: le gouvernement ne pouvait donner qu'une +subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son +église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la +charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et +le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien +ne fut négligé: ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux, +statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans +les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le +caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis. +L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent; +l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un détail qui ne lui +coûtât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une +serrure comme pour un balustre; le curé, quoique désireux de jouir de son +église comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le +soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le +monument était construit et livré au culte; il ne reste plus que les +clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes +aura coûté des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à +cette grande oeuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux, +comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de +Dieu, avec une église dans la main. + + [Note 1: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique + de 1858.] + + + +CONCLUSION. + + +Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une +activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on +le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en +voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit +de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque +fruste, le voilà absorbé: à quoi bon?--A quoi?--compléter une +collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une époque indécise de +l'histoire, à mieux connaître les hommes, les moeurs, les usages, la marche +des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre, +conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment +de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme. + +Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur; mais tous sont +utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque +manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir +dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le +but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat +qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de +leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les +_pionniers de la littérature_. Les archéologues sont les pionniers de +l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol, +semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et +les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc +de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces +collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent, +ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles +souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés, +étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et +emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit; ce +sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on +écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille. + +On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par +toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre +histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à +chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en +marquer le caractère. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on +met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les +mieux conservés; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas +que les os de ses ancêtres soient dispersés; sentiment naturel à l'homme, +il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé: dans ces +oeuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait +entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit +qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il +a subies; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses +aïeux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme +et de leur vie! + + + + + + +XV + +Paysages. + +=Pontivy.--Redon.--Ploërmel.--Guémenée.--Josselyn.--Le champ du combat des +Trente.= + + +Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes +Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et +qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin, +Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de +plus en plus, le caractère national; à mesure que l'on s'avance vers l'est, +elles ont une physionomie moins accusée; on marche de désenchantement en +désenchantement. + +Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel? Les partisans de +l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle +appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus +les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées: la vieille, à rues +étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et +dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a +son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres +s'écroulent une à une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes +retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le +canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement +de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir +Napoléonville. + +Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles +églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux +plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des +piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes +du Finistère; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et +profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la +Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de +l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que, +chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant. +La prédiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans +importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a +construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par +Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les +ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports, +cosmopolite. + +Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer +l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le +sujet d'une de ses oeuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans +une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su +que nulle part le génie breton n'est moins marqué: on n'y parle pas breton; +le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs +de l'intérieur; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite +ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en +province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France. + +Il reste pourtant quelques débris: c'était là jadis le coeur de la +Bretagne; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des +Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau château, avec +ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la +gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à +sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité +et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un +grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du +temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus +pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est +devenue la splendeur de cette maison? où sont les princes de cette fière et +illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon? + +Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit +à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé +creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière +capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel. + +Voilà que commence l'automne: le ciel a pâli, sa voûte immense est toute +couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dôme +semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace, +reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives; ils +s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la +faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme +une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques +bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperçoit pas +chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs +suspendent et recommencent leurs coups cadencés; sur le sol sonore, les +fléaux lourdement retombent; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de +l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient. + +Le soleil ne paraît pas dans le ciel; le bleu éclatant a fait place à une +lumière terne; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la +chaude transparence de l'été: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui +murmure; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux; +la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rêveuse et +étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont +Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête +et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme +suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira. + +A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline, +Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la +rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des +siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres; c'est une des +dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand +nom de Rohan. + +La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se +casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze; les arbres, +au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise +avec le ciel abaissé; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de +plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand +bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'oeil de l'homme, +quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans +son coeur. + +Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent +et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle: en quelques +instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la +vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée; ses plans, +doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute +chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge éclatent à +travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent, +comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir; +tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel; en un +endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui +fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit +l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dédaigne l'heure +présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas. + +Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi +cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous +rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était +jadis le _chêne de Mi-voie_; vous êtes au champ du _combat des Trente_! Là +un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la +vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues +taillées à grands coups; corps solides, le casque en tête et l'épée à la +main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux +carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté +inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient +comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des +fortes moeurs d'un vieux peuple. + +Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes: +les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants: +qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du +XIVe siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont +écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette +plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de +l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de +la durée. + +Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur +souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne +semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent +une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent; une +couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se +prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui +coulerait par tous les pores; la fin de l'année est proche; la nature, +lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents +marquent le feuillage pour la mort. + +Bientôt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes +cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche, +comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est +l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de +Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds +fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses +os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un +coup dépouillés; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur +ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs +feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches, +et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par +bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, +deviennent plus laides et plus hideuses: les premières feuilles étaient +jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi +de l'homme: après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent +du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés +pâlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses +impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à +ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son +coeur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force +s'envole. + +Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits +nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement +arrêtés, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravité +jusqu'alors inconnue; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette. +C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations, +les retours, les souvenirs: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie +écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où, +le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays +qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra. + +Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse, +changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image +de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va. + + * * * * * + + + + + + +=APPENDICE= + + + + +I + + +Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et +le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées. +_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathédrale_ sont extraites du livre de M. le +docteur A. Fouquet, intitulé _Contes, légendes et chansons du Morbihan_; la +légende de _Saint Christophe_ a été publiée par M. du Chalard, et celle du +_Chêne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de +Bretagne et de Vendée_. + + + +=LA LANDE DE LANVAUX.= + + +Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le +voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le +vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères +desséchées et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris +plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y +découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets +pelés de ce désert. + +Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui +filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un +feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des +fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux +rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un +glayeul. + +Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que +j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant +moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce +familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être +indiscret, me dit: «--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux +est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées?--Non, mon +enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma +grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit +comment cela est arrivé.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère +t'a appris. + +«--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on +comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entouré de +courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo. + +«Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir +comment allait le monde en ce temps-là, arrivèrent à ce village par une +pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, +portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et +tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens. + +«Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du +village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine; +mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un +méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer +les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient +au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent +jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la +porte de la plus pauvre cabane. + +«Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de +pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus +promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur +servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il +avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus +travailler. + +«Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à +Misère: «Tu es un brave homme; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu, +et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de coeur et toute pour +Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité; forme un souhait et il sera +accompli.» A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils +répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur +dit «Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés +chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits +sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui +montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous +aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton +désir soit satisfait!» dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux +disparurent. + +«A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits, +que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il +sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si +les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les +branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: «Comment! s'écria +Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez +encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous +êtes un voleur...» Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du +village. Tous accoururent, et crièrent _haro_ sur M. Richard, détesté à +cause de son avarice et de sa méchanceté. + +«M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à +descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et +de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le +jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le +lâcha, en lui disant: «Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous; +mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.» + +«Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à +coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misère. il faut me suivre; +es-tu prêt?--Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours +prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y +laisser; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en +quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si +bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me +satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous +voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je +voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour +m'en cueillir une?--Qu'à cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une +fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.--Et la Mort, +sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça +lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre, +elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort +fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne. + +Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde +oreille à ses cris. «--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai +tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre.--Bien, bien! dit +Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je +te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te +laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au +jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des +temps!» + +«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage +frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misère resta +seul sur cette terre désolée!...» + + + +=LA CATHÉDRALE.= + + +Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de +la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de +ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale, +dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de +regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses +inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla +s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales. + +A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple, +l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait. +Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à +s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches +tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la +clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale. + +A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla +enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à +se rendre compte du lieu où il se trouvait; mais bientôt l'étrange +spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire; car, au pied de +l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble +noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et +sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles +clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en +sautoir. + +Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre +qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de +répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à +genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard. + +O terreur!!! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites +creuses et vides!... + +Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et +ce ne fut qu'à l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa +demeure. + +Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait +toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres, +et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres +baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa +couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus +laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs +incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire. +Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le +malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la +direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles +émotions. + +«Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des +terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si +elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement +approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le +souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être +l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut +donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre +salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure, +l'apparition qui vous a tant épouvanté. + +--Hélas! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une +épreuve qui me tuerait... + +--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la +subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend +invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes; priez donc +et croyez!... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du +Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez, +mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...» + +Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se +rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer +encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'à l'heure +attendue avec impatience et pourtant redoutée. + +Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes; +l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette, +revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle. + +«Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue, +retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu +tout-puissant, dis... que veux-tu? + +--Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le +spectre... Voilà déjà bien des années, oh! des années bien longues pour +ceux qui souffrent! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet +autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand +j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par +négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli +coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les +portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de +celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a +choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes!... Aussitôt le spectre +et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts +commença; mais quand le prêtre eut prononcé le _requiescat in pace_, il +disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées +lumineuses qui montaient au ciel... + +Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière +l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux +sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était +complétement rassérénée. + + + +=LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.= + + +Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes +épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de +passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord +de l'eau avec ses douze apôtres; Christophe s'empresse de les prendre dans +ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards. + +«Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire? + +--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille. + +--Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez +me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient +forcés d'entrer dans mon sac. + +--Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas +jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.» + +Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits, +de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut +jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en +passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un +changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira +de mauvaises idées: «Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu +pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la +chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire +qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi!» + + [Note 1: Le Maudit.] + +Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac. +_Petra faut tho_[1]? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas +devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut +suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde, +il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce +qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le +gazon, vint à passer _er diaoul_[2], qui se mit à le narguer et à lui faire +toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les +poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille +commença; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans +qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs +pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et +retombant l'un après l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne +s'était heureusement souvenu de son sac: «Ah! _milliguet diaoul_[3], par la +vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac.» Ce qui fut fait à +l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il +jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en +débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons +battaient le fer rouge à grands renforts de bras. «Voilà mon affaire, se +dit Christophe,» et s'adressant aux forgerons: «Tenez, leur dit-il, j'ai là +un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait +faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à +l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu.--Accepté!» +Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et +le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on +entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait: + + [Note 1: Que voulez-vous?] + + [Note 2: Le diable.] + + [Note 3: Ah! maudit diable!] + +«Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de là? + +--Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille +désormais. + +--Je le jure. + +C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir!» + +A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne +s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent +plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit +ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore +aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des +nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant, +lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous +le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait +jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre +Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction +il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre +de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de +bonne mine qui l'engagea à entrer; mais Satan, qui passait par là, s'écria +aussitôt: «Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour +moi!» + +Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du +paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait +encore son désir de pénétrer plus loin; aussi s'approchant le plus +possible: + +«Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là-dedans! +Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du +dehors.» + +Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais +aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus +en lui disant: «Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.» On +lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le +ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place. + + + +=LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.= + + +En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse +de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de +_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à +l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux +regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de +Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière. +Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de +l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la +chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel: Maharit entra dans la +barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord: croyant que +le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait +_son cousin_ par précaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois; +mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus +rapidement. + + [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.] + +«Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix +suppliante; que dirait Loïc Guern d'une telle folie?...» + +Vaines prières: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait +insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours... + +Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours. +Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des +spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant: +c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au +poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un +cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au +détour de la rivière. + +Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les +côtés, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard +anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il écouta +longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la +feuillée. + +«Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en +se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la +fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la +croix en y entrant. + +--Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là?» + +Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en +peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour. + +A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses +parents, à tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa +les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons +de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa _douce_ envolée. Enfin, +trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur, +sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante, +qui lui adressa ces paroles: + +«Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la +jolie fille de Clohars-Carnoët? + +--Hélas! non, répondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des +nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait être ma _moitié +de ménage_. + +--Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle +dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la _plage +des morts_. + +--Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller, +dussé-je!... + +--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier +qui mène la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui +sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont +bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charité, mon +enfant!... + +--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim, +depuis que j'ai perdu Maharit. + +--Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil. +Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au +diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit +au village des _Korrigans_, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le +_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle +de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer +l'eau. + +--Que ferai-je ensuite, ma bonne mère? + +--Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en +arrière; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au +trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la +branche de houx, de te conduire _vivant à la plage des morts_. Le sorcier +tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.» + +Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille +mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit, +il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage récent. Le +batelier vint à son appel: en entrant dans la barque, Guern commença son +chapelet; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa +fiancée qu'il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors +du bateau; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans +l'eau; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la +barque, entraînée par le courant, dévia avec une rapidité effrayante. + +Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit à la main, +et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa +fiancée; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le +sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les +rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde et noire. +Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la +rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au +rivage entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui _le +vieux chêne de la Laita_. + +Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la +barque alla se briser contre un rocher vis-à-vis de Saint-Maurice. Le +malheureux se sauva difficilement à la nage.--Depuis ce temps on vit à tous +les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan, +pâle et demi-nu, courir comme un possédé; il disait à qui voulait +l'entendre: «Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jésus vous +récompensera!» + +Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés. + + + + +II + + +Si l'on veut se faire une idée de la variété et de l'importance des +questions traitées par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le +programme d'un des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à Redon: + + + +=Première partie.--Archéologie.= + + +1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale +d'Ille-et-Vilaine: + + 1° Monuments celtiques. + + 2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, etc.). + + 3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance. + + 4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes périodes. + + 5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, beffrois ou horloges, + maisons anciennes, etc. + + 6° Mobilier des églises. + + 7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections + publiques, soit chez des particuliers. + +II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la province qui portent +une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins. + +III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'église +Saint-Sauveur de Redon. + +IV. Monographie du château de Blain. + +V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la ville de +Redon. + +VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer la conservation +de la chapelle gallo-romaine de Langon. + +VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à ses différentes +périodes d'origine, de développement et de décadence, concorde-t-elle, sous +le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opéré dans +le centre et dans le nord de la France? + +VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition et les +monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures, +vitraux, etc., pour la représentation des principaux personnages de +l'histoire de la Bretagne? + +IX. Faire connaître les documents concernant les artistes bretons, +architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, etc., depuis les temps les +plus reculés jusqu'à nos jours. + +X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen âge et de la +Renaissance, existant en Bretagne et particulièrement dans +l'Ille-et-Vilaine. + + + +=Deuxième partie--Histoire.= + + +XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné lieu jusqu'à ce jour +l'émigration des Bretons insulaires dans l'Armorique. + +XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de Nantes, de Vannes et +de Rennes? + +XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la naissance de +saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives à ce grand évêque +dans les environs de Redon, spécialement dans la paroisse de Blain? + +XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations topographiques et +des traditions, le lieu où se livra, en 845, la bataille de Ballon. + +XV. Les principaux documents publiés ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de +Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils été l'objet d'une +critique suffisante? + +XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la +ville de Rennes et ses habitants? + +XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de l'agriculture et du +commerce de la Bretagne. + +XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux +de Bretagne. + + +_Nota_. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une +excursion monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières +séances du congrès. + + + + +III + + +Tout le monde connaît le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_, +publiés par M. de la Villemarqué. Nous en détachons une seule pièce, les +_Fleurs de mai_, douce et touchante élégie, composée par deux jeunes soeurs +paysannes, et traduite avec naïveté et grâce en vers français par M. Émile +Grimaud. + +«Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), existe sur la +limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on sème de fleurs la couche +des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps +sont regardées comme un présage d'éternel bonheur pour celles qui en +peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hâtent le +retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou +l'instant de sa délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.» + + + +LES FLEURS DE MAI. + + +I. + + Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage, + Avec ses yeux brillants, avec son frais visage, + + Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur, + Vous en auriez été réjoui dans le coeur. + + Mais de pitié votre âme aurait été pressée, + A voir la pauvre fille en son lit affaissée; + + Le mal avait rongé ses membres affaiblis, + Et sa joue était pâle, oh! pâle comme un lis. + + Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche; + Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche: + + --«Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu, + De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu. + + «A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire: + Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire!» + + +II + + A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau, + Le rossignol de nuit chantait sur un rameau: + + --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes + Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes; + + «Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans: + Heureuses celles-là qui meurent au printemps! + + «De même qu'une rose abandonne la branche, + Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche; + + «Avant huit jours passés celles qui vont mourir, + Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir, + + «Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes, + Elles s'élèveront aux sphères éternelles.» + + +III + + Jeffik, le rossignol chantait hier au soir; + Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir? + + --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes + Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.» + + Lorsque la pauvre fille entendit cette voix, + Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix: + + --«Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme, + Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame, + + «Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientôt + Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut.» + + La prière venait,--sur sa lèvre muette,-- + A peine de finir, qu'elle pencha la tête: + + Elle pencha la tête et puis ferma les yeux; + Alors on entendit un son mélodieux: + + Dans le courtil c'était le rossignol encore: + --«Heureuses, disait-il en sa langue sonore, + + «Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir, + Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir!» + + + + +IV + + +A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai +poëte, nous en joindrons une autre d'un caractère différent, et où, à +défaut de l'élégance du langage, dit le P. A. Martin (_Pèlerinage de +Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de +la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique composé par des matelots de +la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au +massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en sainte Anne. + +«Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux que les peuples +n'oublient jamais, est encore solennellement chanté par la paroisse +entière, lorsque au jour anniversaire de la délivrance de ses anciens +enfants, elle vient en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de +reconnaissance et d'amour.» + + + +CANTIQUE D'ARZON. + + Sainte mère de Marie, + Par un miraculeux sort, + Vous nous conservez la vie + Dans le danger de la mort. + + Avec actions de grâce, + Nous venons en ce saint lieu + Honorer en cette place + La sainte Aïeule de Dieu. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Nous avons été de bande + Quarante et deux Arzonnois, + A la guerre de Hollande, + Pour le plus grand de nos Rois. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Ce peuple de notre côte + Vint ici à grand concours, + Les fêtes de Pentecôte, + Implorer votre secours. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Pendant que l'ordre nous mande + Qu'il nous falloit faire état + De voguer vers la Hollande, + Pour leur livrer le combat. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Ce fut de Juin le septième, + Mil six cent septante et trois, + Que le combat fut extrême + De nous et des Hollandois. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Les boulets comme la grêle, + Passoient parmi nos vaisseaux + Brisant mâts, cordages, voile, + En mettant tout en lambeaux. + + Sainte mère de Marie, etc. + + La merveille est toute sûre + Que pas un homme d'Arzon + Ne reçut la moindre injure, + De mousquet, ni de canon. + + Sainte mère de marie, etc. + + Un d'Arzon changeant de place, + Un boulet vint à passer, + Brisant de celui la face + Qui venoit de s'y placer. + + Sainte mère de Marie, etc. + + L'Arzonnois la sauvant belle, + Eut l'épaule et les deux yeux + Tout couverts de la cervelle + De ce pauvre malheureux. + + Sainte mère de Marie, etc. + + De Jésus la sainte Aïeule, + Par un bienfait singulier, + Nous connaissons que vous seule + Nous gardiez en ce danger. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Par humble reconnaissance, + Nous fléchissons les genoux, + Adorant votre puissance + Qui a paru envers nous. + + Sainte mère de Marie, etc. + + Recevez toutes nos classes, + Pour tout le temps à venir; + Sous l'asile de vos grâces, + Nul ne pourra mal finir. + + Sainte mère de Marie, etc. + + + + +V + + +Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées au vrai type breton, nous +citerons particulièrement les _Crêpes_ et _le Retour du Pardon_: on y +trouvera des détails de moeurs du pays, en même temps qu'un spécimen du +style vif, pittoresque et un peu âpre du poëte armoricain. + + + +LES CRÊPES. + + Dans le seigle ou dans le froment + Aux fleurs légères, + Naissent tes fleurs, bleuet charmant, + La paille ombrage obligeamment + Ces étrangères. + + Des colzas jaunis au printemps, + Moissons superbes, + Les souffles d'avril palpitants + Courbent en flots d'or éclatants + Les hautes gerbes. + + Le trèfle a diverses couleurs, + . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir, + A l'automne, ce sont les grappes de blé noir + Balançant leurs fleurettes blanches; + Le paysan joyeux, contemplant son labour, + Bravement mis, le coeur léger, se rend au bourg + Pour les offices des dimanches. + + Il se plaît à compter le nombre de setiers + Qui, la moisson battue, empliront ses greniers. + Sous le vent du matin qui passe, + Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons, + Une senteur de miel, s'exhalant des sillons, + Remplit sa poitrine et l'espace. + + C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis + Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis, + Et nourrir toute la famille. + Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons, + Comme le beau reflet de ces blanches moissons, + L'espérance en ton âme brille. + + Tous les tiens mangeront des crêpes; tous les tiens + Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens, + Pourront piocher à la gamelle; + Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent, + Chacun prendra sa part au bassin reluisant + Où la crêpe au caillé se mêle. + +Le poëte, surpris par un orage, entre dans une chaumière, et assiste à la +confection des crêpes: + + Je voyais près de moi la servante au bras nu + Faisant fumer la poêle. + + La pâte s'étalait; son flot moins transparent + S'arrondissait en crêpe; + Et le gâteau cuisait, cuisait--en susurrant + Ainsi qu'un vol de guêpe. + + Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté, + D'une batte légère + Voici qu'un tour de main leste et précipité + La tournait tout entière. + + Les crêpes se pliant, s'entassant à foison, + La maie en était pleine; + Car c'est là l'aliment de toute la maison + Pour toute la semaine. + + L'orage s'éloignait vers Quimper reporté, + Roulement monotone, + Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai + La chaumière bretonne. + + Je rentrai dans ma barque. . . . . . . . + + Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir + Au bord des eaux superbes, + Voyant les sarrasins finissant de fleurir, + Bientôt mûrs pour les gerbes, + + Je demandais au ciel. . . . . . . . . . + + ... Que la sombre nue aux funestes lueurs, + Planant sur la campagne, + Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs, + Ce pain de la Bretagne! + +Voici le début de la pièce _le Retour du Pardon_: + + + LE VOYAGEUR. + + Je vois d'où vous venez: bonjour, la brave femme; + Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous; + Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame, + Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux. + Bonjour! ménagez bien votre monture blanche, + Car déjà vers la terre elle a le front courbé; + Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche + Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé. + + + LA FILLE. + + Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville, + Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi? + + + LA MÈRE. + + Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile, + Puisque c'était hier le jour de grand'merci, + Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route + Est couverte en entier de pèlerins lassés, + Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte, + Les pardons accordés à tous ces jours passés. + + + LE VOYAGEUR. + + Savoir où vous allez est encor plus commode + Les femmes de Quimper ont des fichus plissés + Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode; + Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez. + Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille + Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or; + Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille, + Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor. + Un ruban pareil tourne au bas de votre robe, + Et d'un rouge cordon relevés avec goût, + Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe, + Ressortent en arrière et chargent votre cou. + Je reviens du pays dont c'est là la coiffure; + Je reviens de Kersaint et Tremeané. + Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:-- + Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas deviné? + + + + +V + + +Un fragment de la jolie pièce intitulée _Nos Buissons_ montrera avec +quelles fraîches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a écrit le volume +de poésies qu'il a si justement appelées _Fleurs de Vendée_. + + Voici la saison chérie: + L'épine noire est fleurie, + Saluez le gai printemps! + + L'aubépine s'est couverte + D'une robe blanche et verte + Qui fait le vent embaumé, + Comme la déesse antique + Dont la robe balsamique + Laisse un souffle parfumé. + + Que ton destin s'accomplisse, + Fleur de la ronce, calice + D'où sort ce fruit savoureux, + La mûre, la noire perle, + Pour qui l'enfant et le merle + Ont des regards amoureux. + + O senteurs du chèvrefeuille, + Sucs que l'abeille recueille, + Que boivent les papillons! + O l'arome qui s'épanche + Du troëne à grappe blanche, + Ce lilas de nos vallons! + + Le liseron court, s'enlace, + Et jamais il ne se lasse + De grimper, de festonner! + A voir sa cloche argentine, + Lorsque le zéphyr l'incline, + On pense: elle va sonner! + + Le sureau dresse sa tige, + La demoiselle y voltige, + Sachant que son miel est doux; + Le lézard vert dans la haie, + Au moindre bruit qui l'effraye, + Se glisse à travers les houx. + + L'araignée industrieuse + Tend sa toile captieuse + Entre deux brins d'églantier; + Plus fine que la dentelle, + D'un sylphe on dirait une aile + Dont il perdit la moitié. + + Et plus bas maintes fleurettes + Découpent leurs collerettes + D'azur et d'argent et d'or: + --La primevère hâtive, + La violette craintive + Qui dérobe son trésor, + + La véronique céleste, + Et la bruyère modeste, + Au calice délié; + Le myosotis qu'on donne + A l'ami qu'on abandonne, + Pour n'en pas être oublié! + + * * * * * + + + + + + + TABLE DES MATIÈRES. + + + PRÉFACE + + I. Foi et poésie des Bretons + II. Foi et poésie des Bretons (suite) + III. Les pierres + IV. Quiberon + V. Les Rochers--Combourg + VI. Saint-Ilan + VII. La mer + VIII. Saint-Florent + IX. Les vieilles villes--Les vieilles maisons + X. Saint-Nazaire + XI. Les lutteurs + XII. Les monuments + XIII. Quériolet + XIV. Du mouvement intellectuel en Bretagne + XV. Paysages + + + APPENDICE + + + + + + +End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. *** + +***** This file should be named 10680-8.txt or 10680-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/8/10680/ + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Paysages et Recits. + +Author: Eugene Loudun + +Release Date: January 11, 2004 [EBook #10680] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. *** + + + + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LA +BRETAGNE + +PAYSAGES ET RECITS + + +PAR + +EUGENE LOUDUN + + + + La Bretagne, le pays des bons pretres, + des bons soldats et des bons serviteurs. + + + + +1861 + + + * * * * * + + + + +PREFACE + + +A une epoque ou les nations europeennes se transforment si rapidement et +tendent a une unite qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un +spectacle digne d'interet que celui d'un peuple qui a garde son caractere +propre, et, au milieu d'un changement general, est demeure le meme. C'est +le spectacle que presente la Bretagne. + +Non pas que la Bretagne ait ete entierement insensible au mouvement qui +emporte le reste du monde; depuis pres d'un siecle deja, elle a subi de +nombreuses alterations. Des cinq departements bretons, le Finistere presque +seul a conserve intacts ses costumes et sa langue; il est le plus eloigne, +le bout de la terre, comme le dit son nom; le progres moderne ne l'a pas +encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Cotes-du-Nord, le +Morbihan meme, le pays du combat des Trente, des pelerinages et des +chouans, les hommes presque tous ont quitte la braie celtique pour le +pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore +l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne +du foyer, est aussi celle qui abandonne la derniere les anciens usages et +les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le +quitter, c'est rompre avec le passe, avec sa race et ses aieux quand toutes +les femmes d'un pays ne tiennent plus a leur costume, ce pays ne merite +plus de nom particulier, il en change. + +La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs +et les villages; c'est en breton que se fait le prone le dimanche, en +breton l'allocution du recteur aux maries. Deja aussi, pourtant, la vieille +langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan +parle le breton et entend le francais; ses rapports journaliers avec +l'etranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en +va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il +n'est pas remplace. Il ne se reverra plus, ce temps ou deux troupes de +Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arretaient tout a +coup sur le champ de bataille, entendant resonner des deux cotes les mots +de la meme langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; freres de la +meme race, issus de la meme terre[1]. Dans les cimetieres qui ceignent +toutes les eglises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes +nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparait aussi, cette +coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui +l'isolait des etrangers indifferents et reservait pour ses enfants seuls la +connaissance de sa vie et de son nom. Bientot cet apre et poetique langage +sera devenu le domaine des savants et l'occupation des academies, et, deja, +comme cedant a un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de +l'Armorique s'est empresse de recueillir les poesies de ses bardes[2], +chants melancoliques de prochaines funerailles, voix des ancetres qui ne +sera plus comprise de leur posterite muette. + + [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siecle, dans un combat ou + se rencontrerent face a face des Bretons armoricains et des Bretons + du pays de Galles.] + + [Note 2: _Chants bretons_, publies par M. H. de la Villemarque.] + +Ainsi se modifient ou s'effacent les traits exterieurs de ce vieux peuple, +et le chemin de fer qui s'avance, pret a lancer ses wagons comme une fleche +au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en +etonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes +variables, peuvent etre ou ne pas etre; mais ce qui n'a pas change en +Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et +la religion est l'essence du genie breton. Les sauvages comme les Turcs, +dit Chateaubriand, n'etaient attentifs qu'a mes armes et a ma religion; les +armes, qui protegent le corps de l'homme, la religion qui est son ame meme. +C'est a ce point de vue que la Bretagne a ete peinte dans ce livre; la +Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne. + + + + + + +LA BRETAGNE + + + + +I + +Foi et poesie des Bretons. + +=Le Grand-Be.--Les croix.--Les eglises.--Les clochers.= + + +La baie de Saint-Malo est toute parsemee de rochers sur lesquels on a +construit des forts qui protegent la ville de leurs feux croises; le +Grand-Be est un de ces ilots; naguere il etait arme de canons; aujourd'hui, +le fort abandonne tombe en ruines, et, a l'extremite de son cap, de loin on +apercoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous +les regards, et c'est vers cette croix, des que la mer basse laisse a +decouvert la greve de sable et de granit, que tendent les pas des +voyageurs. + +Apres avoir monte une pente raide et apre, on atteint un plateau nu, aride, +ou quelques moutons trouvent a peine a brouter une herbe rare; on tourne a +travers un defile de rochers, et, sur la pointe la plus escarpee, tout a +coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le +tombeau de Chateaubriand. + +Il n'est pas de plus poetique tombeau: adosse au vieux monde, il regarde le +nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent a ses pieds; +point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de +la mer incessamment remuante, qui, dans les tempetes, couvre cette pierre +nue de l'ecume de ses flots. + +La, il avait choisi sa derniere place, la, les discours s'echangent: on se +demande quelle pensee l'inspira quand il declara ne vouloir meme pas que +son nom fut inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilite, +ceux-la d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilite +et cet orgueil ont une meme source, un grand desenchantement. Cet homme qui +avait vu tant de projets avortes, tant d'ambitions decues; ce voyageur qui +avait parcouru l'univers, visite l'Orient, berceau de l'ancien monde, et +les deserts de l'Amerique ou nait le monde nouveau; ce poete qui pouvait +compter les cycles de sa vie par les revolutions, etait envahi, a la fin de +ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait +prelude par des Considerations sur les revolutions, il se complut, en ses +dernieres annees, a ecrire la Vie du reformateur de la Trappe; le silence +et la solitude du cloitre etaient en harmonie avec la tristesse de son ame. +Apres avoir ete charge des plus importantes missions, avoir rempli les plus +hauts emplois, vu a l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus +puissants, une fois retire du cercle tournoyant du monde, il avait ete +penetre d'une accablante verite: combien peu vaut l'homme, combien peu il +fait, combien moins encore il reussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la +joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour +tous les hommes un egal dedain, et ce dedain il ne s'en exceptait pas +lui-meme; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de difference +d'un homme a un autre homme[1]. + + [Note 1: Thucydide.] + +Par humilite donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de +nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un +d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle +sera visitee des voyageurs de toutes contrees; ils viendront la regarder, +et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononce sur les flots par ceux +qui arrivent et par ceux qui partent pour les regions lointaines; il +pretend obliger les hommes a savoir qui il est. + +Ainsi, o instabilite continue de l'ame humaine! en lui s'unissent les +sentiments les plus contraires, le desenchantement de la gloire, et la +croyance en l'immortalite d'un nom; le dedain du scepticisme, et la soif +des applaudissements; une impression d'humilite de chretien, et un instinct +de souverain orgueil. + +La verite, pourtant, est la: cette croix, signe de l'eternite sur cette +pierre marque de la mort, est l'immuable temoignage de l'inanite de +l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand +ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de meme que Lamennais, son +compatriote, ordonna qu'elle ne fut pas plantee sur le sien, tous deux +obeissant a la meme preoccupation, dans la negation comme dans la foi. La +croix, dominant la tombe ou repose le poete breton, est le symbole du genie +de sa patrie, de la catholique Bretagne. + +La foi, en Bretagne, a un caractere particulier, elle s'allie a une poesie +propre au genie breton: les objets materiels parlent en ce pays, les +pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui revele l'ame de l'homme +conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut +tromper: des que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et +le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, a tous les +carrefours, s'eleve une croix. Il y en a de toutes les epoques; depuis le +XIIe siecle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; la, simples +croix de granit exhaussees de quelques marches; ici, croix portant sur +leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossieres, +mais toujours empreintes d'un sentiment sincere. La sainte Vierge, les +Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur, +ils la partagent, ils l'expriment avec une energique verite. Voyez ce +tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'eglise de +Saint-Michel, a Quimperle; c'est une peinture primitive, par une main +inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect; +mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive +souffrance de la mere: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la +prunelle est presque seule indiquee; cette fixite du regard est +saisissante, elle vous arrete, on reste la a regarder, on oublie que c'est +une representation, on voit la Vierge elle-meme, immobile dans sa douleur, +ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme petrifiee, et pourtant vivante. + +A cote, appuyee contre le mur, est placee une statue de la Vierge, concue +au contraire dans un sentiment delicat et tendre: elle a cette attitude +penchee, cette tete inclinee, ce doux regard de la mere qui appelle a soi +le pecheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau +l'enveloppe avec une grace harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de +douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses +bras, qu'elle presente a la terre pour la benir, Notre-Dame de _Bot scao_, +la Vierge de Bonne-Nouvelle. + +On connait la foi des marins a la sainte Vierge, des marins bretons +particulierement. A Brest, on cherche en vain un musee de tableaux: Brest +n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port +rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses +ancres gigantesques, les forts dresses sur les rochers, le mouvement anime +des rues ou vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots +arrivant de tous les points du monde, tout a le caractere precis, positif +et puissant de la realite du moment: l'homme a enfonce dans le roc les +pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inebranlablement fixe. + +Mais, montez un des escaliers qui menent de la ville basse a la ville +haute, et, sous une voute, vous trouverez quatre tableaux appendus a la +muraille; c'est la le musee de Brest, des tableaux de marine dedies a la +sainte Vierge: le depart du navire; les femmes et les enfants sur la greve, +a genoux, pendant la tempete; le vaisseau ballotte par les orages, et les +bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauves +s'acheminant, un cierge a la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et, +au-dessous, des legendes touchantes, cris de l'ame qui implore, s'humilie +ou rend graces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez +ceux qui sont en mer_! Voila l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et +son esperance, l'homme vrai: le reste n'etait qu'apparence. + +Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les pretextes +pour temoigner de leur foi: a Saint-Aubin d'Aubigne, entre Rennes et +Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taille une croix dans une +epine, une croix qui verdit au printemps, parmi les eglantines et les +roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pale et +desolee ou les pierres debout s'alignent par milliers a perte de vue, +sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siecles leur +impenetrable secret; quelle est cette croix qui s'eleve sur une eminence? +C'est une croix qu'ils ont plantee sur un dolmen isole dans la lande, la +croix sur un autel druidique, en avant de cette armee de pierres qui +marquent peut-etre le cimetiere d'un grand peuple. + + [Note 1: On voit aussi, a Saint-Vincent-les-Redon, un arbre taille + en forme de croix.] + +Ailleurs, au carrefour d'une route, pres de Beauport, une source jaillit et +s'ecoule entre les rochers, a la fois fontaine et lavoir: sur les pierres +amoncelees, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnee de +fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les eglantiers +ont pousse dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle +de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jesus. Vis-a-vis, +s'etendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides +apparaissent les murs a demi detruits d'une vieille abbaye, sans toit, +ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on apercoit la +mer bleue qui s'enfonce a l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongee, +incessante, qui emplit les champs et les airs. + +Dans ce pays catholique par excellence, toutes les eglises sont +remarquables: il n'est si petit village dont l'eglise n'ait quelque partie +interessante, ou une de ces chaires exterieures, devenues si rares, et que +l'on voit encore a Guerande et a Vitre, engagees dans la muraille, et d'ou +le pretre, dans les temps de mission, en certaines circonstances +extraordinaires, parlait aux peuples assembles sur la place; ou une voute +entierement peinte, comme a Carnac et a Kernascleden; ou des medaillons de +pierre et de bois encadrant l'autel de naives sculptures dorees, a Roscoff, +a Crozon, etc.; ou un tabernacle compose comme un monument architectural, +une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons, +ses colonnes, ses domes, ses galeries, ses statues (a Rosporden); un +confessionnal antique (dans une petite chapelle pres de Chateaulin); un +baldaquin sculpte en bois ou meme en cristal (a Landivisiau); ou bien +quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus +que dans une seule eglise, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de +Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue a la +voute de l'eglise et tout entouree de clochettes; aux jours de fetes +solennelles, pour les noces ou les baptemes, on fait tourner la roue, et +toutes ces clochettes agitees forment un bruyant carillon qui regle la +marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la +voix des jeunes filles, chantant des cantiques a la sainte Vierge. Ou bien, +enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers equarris, ais de chene +bardes de larges bandes de fer, places au milieu de l'eglise, a cote du +catafalque de bois noir seme de larmes blanches; le tronc et le cercueil, +qui rendent sensibles a tous les yeux a la fois la fragilite de la vie, et +le principe chretien par excellence, la charite. + +Les eglises des villes ont parfois de veritables chefs-d'oeuvre, les +cloitres de Treguier et de Pont-l'Abbe, par exemple, dont les arcades sont +si sveltes et si finement decoupees; ou les bas-reliefs interieurs du +portail de Sainte-Croix a Quimperle, vaste page de pierre sculptee avec +cette delicatesse et cette richesse d'invention, qualites charmantes de la +jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les +eglises, pres de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du +saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas +ailleurs: saint Cornely, saint Guenole, saint Thromeur, saint Yves surtout. +Saint Yves a le privilege d'etre represente dans presque toutes les +eglises, meme celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand +homme de bien, de ce savant pretre, de ce juge incorruptible est reste +vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la +toque sur la tete, entre deux plaideurs, le seigneur richement vetu, en +habit de velours rouge, tout dore, avec la grande perruque, les bas de soie +et l'epee, et le pauvre paysan, tout deguenille, des trous aux coudes et +aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier, +suffisant, le chapeau sur la tete, presente au saint une bourse d'or; le +paysan, le regard et l'attitude timides, la tete basse, le bonnet a la +main, attend humblement la sentence. Il n'a rien a donner, mais la justice +ne lui fera pas defaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire, +et lui tendant l'arret ecrit sur un parchemin, lui donne gain de cause. +C'est toute l'histoire du moyen age, les trois ordres vis-a-vis l'un de +l'autre: l'Eglise protegeant le paysan, le faible, contre le noble et le +puissant. + +Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage +de ces belles eglises du moyen age, temoignage de la piete, de la science +et du gout de cette forte epoque. Ici la cathedrale de Dol, du meilleur +temps de l'art gothique, du XIIIe siecle, imposante par sa masse, sa +grandeur, la noble simplicite de ses ornements, l'harmonie de ses +proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siecles, a +l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait baties de fer; la, +Treguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chene +noir et brillant, decoupes d'un dessin net et fin, avec une inepuisable +variete; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des +modeles a tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Leon +et sa fleche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'equilibre, +inebranlable, ceinte de galeries a jour comme de gracieuses couronnes, +elancant au ciel ses clochetons aux pointes aigues, toute decoupee, +aerienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un +legitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de +Brest, perdu a l'extremite de la presqu'ile, il faut se detourner de toute +route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons, +le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une eglise royale, y +accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni +aux caprices les plus ingenieux de la Renaissance, a imagine de plus +delicat et de plus eclatant: portraits sculptes, statues d'un beau style, +ou deja se reflete l'antiquite, choeur ogival tout cisele, et un jube (on +sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du +catholicisme), un jube de dentelle, ou trefles, rosaces, rinceaux, sont +tailles du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le +marteau de la Revolution n'a detache que des fragments insignifiants de ces +belles pierres si purement travaillees. Apres avoir resiste aux folles +passions des hommes, elles semblent pouvoir defier le temps. + +Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variees, les clochers a +pans coupes de la Renaissance, de la Roche-Maurice-les-Landerneau, de +Landivisiau, de Ploare, de Pontcroix, de Roscoff, accostes de petits et +legers clochetons et ornes de balustrades a deux etages, comme les minarets +de l'Orient; les fleches elevees le long des cotes, celle de Treguier, par +exemple, percee a jour pour laisser passer les grands vents de la mer, +constellee de croix, de roses, de petites fenetres, de croisillons, +d'etoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les benitiers exprimant +toujours le caractere de l'epoque: a Dinan, dans une eglise du XIIe siecle, +une cuve massive, enorme, que quatre chevaliers armes de toutes pieces +supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siecle est le +temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une +eglise du XVe siecle, au contraire, a Quimper, une elegante petite +colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et +au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se +venait poser au bord de la coupe d'eau consacree. Ou bien, et inspires par +un sentiment plus chretien encore, les benitiers exterieurs, si communs +dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont a Landivisiau, a +Morlaix, a Quimperle; le benitier interieur n'est qu'un accessoire; le +benitier exterieur, isole en avant de la porte, a une signification plus +precise: il dit ou l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de +l'ame: le chretien, en avancant la main vers le vase benit, s'arrete, son +coeur se recueille et se prepare. Les architectes bretons ont bien compris +cette grave pensee de la religion: les benitiers exterieurs sont de +veritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin decore +d'emblemes, de symboles, de tetes d'anges enveloppees de leurs ailes; le +dais elance, cisele, d'ou pendent les pointes effilees d'une broderie de +granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble +inviter le fidele a entrer dans la maison de la priere. + + [Note 1: Il y a un benitier semblable a Corseul.] + + + + +II + + +Foi et poesie des Bretons (suite). + +=Saint-Thegonec.--Les cimetieres.--Les calvaires.--Cast.= + + +Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idee de +ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, a +Saint-Thegonec, entre Morlaix et Landerneau, eglise, chapelle funeraire, +sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chretien de Bretagne, +se sont comme donne rendez-vous. + +Les cimetieres bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent +l'eglise; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas meme de portes; +une grille de fer, posee a plat sur un petit fosse, suffit pour interdire +aux bestiaux l'acces de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire ou +sont representees des scenes de la Passion, quelquefois la statue +agenouillee d'un pasteur regrette, image veneree qui rappelle ses vertus a +ses fideles paroissiens (a Goueznou), voila les seuls monuments de ces +cimetieres des villages bretons; les tombes sont marquees par de petits tas +de terre, serres l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre +recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creuse comme +une petite coupe ou s'amasse l'eau du ciel, et dont la mere, le fils, +l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour +celui qui est couche dans la terre[2]. Ces cimetieres, places au milieu des +bourgs et des villages, ont peu d'etendue, il faut un petit nombre d'annees +pour que ces champs de la mort soient combles des corps des generations +eteintes; les morts bientot sont exhumes pour faire place aux nouveaux +venus: dans quelques villages alors, a Plouha, les fils, apres avoir +deterre les os de leurs peres, ont dresse, le long de la facade de +l'eglise, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus +aucun corps, froids temoignages d'un souvenir qui de jour en jour va +s'effacant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, a cote de +l'eglise, une chapelle funeraire, et la on a recueilli les os des morts +exhumes: si l'on jette un regard a travers l'etroite ogive qui s'ouvre sur +ce charnier sombre, on apercoit un enorme amas d'ossements, entasses et +meles comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marche sur +terre, solitaires et delaisses jusqu'au jour de la resurrection eternelle. + + [Note 1: A Goueznou, a Plabennec, etc.] + + [Note 2: On voit aussi, en Algerie, de petites coupes creusees dans + les pierres sepulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'a + desalterer les oiseaux ou a arroser les fleurs qui ornent la + tombe.] + +Mais, a Saint-Thegonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a +voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arraches a la +terre. Avant d'entrer dans l'eglise, on est frappe d'un spectacle +inattendu: a toutes les saillies du batiment, sous les porches, sur la +corniche anterieure, sont alignees, accrochees, suspendues l'une a l'autre, +une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boites, +surmontees d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crane des +ancetres, la tete, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le +_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le resumer. Une +inscription indique la date et le nom: + +_Ci git le chef de_... + +On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole +touchant. Ce sont les archives funebres des familles, non renfermees dans +la maison ou l'habitude les eut fait oublier, mais a l'ombre de l'eglise, +devant lesquelles les generations nouvelles passent et se decouvrent, le +dimanche en venant prier[1]. + + [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils a + tetes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous + les os, et qui sont empiles l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme + des ballots.] + +Ca et la, sur la corniche, exposes a l'air, gisent quelques cranes de morts +qui n'ont pas eu de famille et a qui l'on n'a pas donne de cercueil, +verdis, les yeux pleins de gravier, a travers lesquels pointent des brins +d'herbe, souvent penches l'un vers l'autre, celui-la appuye peut-etre sur +celui qui fut son ennemi en ce monde. + +Apres avoir passe entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre +dans l'eglise, et cette eglise est comme un resume de toutes les eglises +bretonnes: tout s'y trouve, elegant benitier, boiseries sculptees, chaire +en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la +Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, a +fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophetes de +l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'a la sainte Vierge; +voute d'or et d'azur au fond tout etincelant; le choeur, l'autel et les +chapelles laterales, charges de statues, colonnes torses, tetes d'anges, +fleurs, guirlandes, dorees et peintes de toutes couleurs, un ruissellement +d'or, de verdure, de rouge eclatant et d'azur. + +De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le cote, se +detache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres +suintent l'humidite; les assises qui ont pris une teinte noire, separees +par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de +deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous +l'ouvrez, et vous vous arretez ebloui: c'est la le cimetiere, et, dans le +cimetiere, devant vous, a droite, a gauche, une reunion inattendue de +monuments: sous le porche ou vous etes, des deux cotes, les statues +alignees des douze Apotres; en face, une large porte a trois arcs, d'un +style imposant, la porte du cimetiere, et l'on dirait d'une arche +triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe +sous cette porte, couche dans le cercueil, entre non dans la terre, mais +dans la vie eternelle, le sejour de la joie et de la gloire; a droite, une +chapelle funeraire, du meme temps que le Louvre de Henri IV, decoree, +sculptee du bas en haut, comme une chasse immense taillee en granit; enfin, +a gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces +calvaires compliques, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de +statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes +les plus naturelles et les plus naives, disciples, prophetes, saintes +femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant +toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, a plusieurs etages, croix +sur croix, aux branches chargees de statues, la Vierge, saint Jean, les +gardes, et, tout au faite, le Christ, les bras etendus sur le monde et les +yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des +coupes le sang precieux de ses mains[1]. + + [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si + remarquables du reste par leur belle eglise, sont plus compliques + et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.] + +Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funeraire; et +la, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement +du Christ, execute dans des proportions colossales, cette scene qui a +inspire de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes, +et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complete, en +donnant a ces personnages si vivement emus l'apparence meme de la vie: vous +les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages palis; la +Vierge, les levres pressees sur les pieds livides de son divin Fils, la +Madeleine bouleversee par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui +inondent son visage: vous devenez acteur en cette scene passionnee, vous +etes saisi, pour ainsi dire, par la realite, le coup de leurs souffrances +vous frappe au coeur, et, ebranle jusqu'au plus profond de l'ame, vous etes +etonne de sentir des larmes qui coulent de vos yeux. + +Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont repandues avec la +meme profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus +eloignes de toute route et de tout centre, a Saint-Herbot, dans les +montagnes Noires, dans un pays de landes, a Saint-Fiacre, qui n'est qu'un +petit village voisin du Faouet, moins meme qu'un village, un miserable +hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, pres de +Quimperle; modeste manoir qui merite a peine, le nom de chateau, on +rencontre des jubes de bois sculpte, peints, dores, charges de centaines de +personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches eglises, oeuvres +admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les +prodiges et les mysteres de la religion, et conservent chez le peuple et +raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empecher de se +demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui +ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donne aux +auteurs de ces oeuvres tant de qualites si rares: fecondite d'invention, +verite du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de +ces scenes divines? Dans tous ces monuments du moyen age, c'est la meme +verite, la meme puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se repete, il +ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherche, comme un musicien qui a +une multitude d'airs dans la tete ne s'arrete sur un motif que le temps de +l'exprimer avec une vivacite rapide, et passe a un autre et vous entraine +dans sa course inspiree. + +Il y a une cause, en effet, a cette puissance de creation: cette societe, +comme un homme qui est parvenu a sa maturite, avait accompli tous les +travaux necessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siecles +l'avaient preparee, elle s'etait degagee des langes de l'antiquite, sa +langue etait faite, ses idees religieuses arretees; la republique +chretienne est logiquement constituee, elle a son unite. Ce peuple, alors, +est dans la complete possession de sa force; il ne lutte pas pour creer; il +n'est pas tire en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est +pas emporte par ce souffle capricieux et deregle que l'on ne dirige pas, +mais qui vous pousse, qui nait du desordre des idees et que notre temps a +justement appele d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les ages precedents ont +cherche, amasse, rapproche; tous les materiaux sont prets sous sa main; il +n'a plus qu'a les prendre: c'est le genie meme de l'epoque qui, libre et +aise, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a +qu'a s'epancher pour faire deborder ses tresors. Alors l'imagination +partout eclate, vive et coloree; un meme esprit, dans les monuments d'art +comme dans la litterature, cree les ornements varies des eglises, invente +les fabliaux et les contes, trouve a chaque instant des images nouvelles +pour representer les opinions, les idees et les moeurs; et cette +imagination, loin de se fatiguer, feconde; car ce n'est pas une production +factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son +printemps, toute une suite de siecles qui se couronnent dans le dernier. Et +voila pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus. +Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas +leur pensee qu'ils ont rendue, mais la pensee de tous, de leurs peres et de +leurs ancetres, avec laquelle ils sont nes, ils ont ete eleves et ont vecu, +qui a penetre tout leur etre, et est devenue comme une partie meme de leur +ame. Ainsi, ils ont senti, compris, exprime sans effort, et ces monuments +de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre, +mais le temoignage de leur piete et de leur foi, de la piete et de la foi +de tout un peuple. + +La meme foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en +doutait, que signifient ces signes multiplies d'une piete qui ne +s'affaiblit pas, ces echarpes de cachemire, dons des femmes de +l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathedrale de Treguier, et +ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de bequilles appendues au Folgoat +par les infirmes gueris? et ces pelerinages de milliers d'hommes qui, +chaque annee, viennent, comme une armee, entourer de leurs longues lignes +aux cent replis l'eglise de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux +qui tapissent du haut en bas l'eglise de la mere de la Vierge, trop petite +pour ce musee chretien incessamment renouvele? A chaque pas s'elevent des +chapelles et des eglises neuves: a Saint-Brieuc, on en construit plusieurs +a la fois; Lorient, ville toute peuplee de marins et de soldats, vient +d'elever a ses portes une eglise dans le gout du XIVe siecle; Vitre donne a +son eglise un clocher neuf et une chaire sculptee; les petits villages +dressent, dans leur cimetiere, des calvaires a personnages comme au moyen +age; le calvaire de Ploezal, entre Treguier et Guingamp, est date de 1856; +Dinan restaure et agrandit sa belle eglise de Saint-Malo; Quimper lance +dans les airs deux fleches hardies sur les tours de sa cathedrale; la +chapelle de Saint-Ilan, modele de grace et d'elegance, s'eleve toute +blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie +pieuse; Nantes, en meme temps qu'elle batit plusieurs eglises nouvelles, +acheve son immense cathedrale, dome de Cologne de la Bretagne, auquel tous +les siecles ont mis la main, et construit cette eglise Saint-Nicolas, +reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis, +oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi a +accomplir en moins de dix ans le zele de son pasteur et la piete de ses +enfants, avec le produit de leurs aumones et de leurs dons. Il y a quelques +annees, a Guingamp, on dedia a la sainte Vierge une chapelle placee a +l'exterieur de l'eglise: statues peintes des douze Apotres, autel +resplendissant, voute azuree aux etoiles d'or, nulle depense ne fut +epargnee, nulle decoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire +de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de +l'inauguration. Ce sont la les fetes nationales des Bretons; ailleurs, les +peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de +revolutions qui se succedent; eux accourent de toutes les parties de la +Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel. + +Et quelle piete, quel recueillement, quelle gravite dans le maintien de ces +hommes et de ces femmes agenouilles sur le pave des eglises! Ce n'est qu'a +la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complete de l'etre humain dans +une pensee qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie +soient aneanties; immobiles dans leur priere, ils demeurent en cette +contemplation absolue ou l'on se represente les saints, envahis par un +sentiment de veneration, de soumission et d'humilite, ou l'homme disparait +et ou il ne reste plus que le chretien. Voila ce qui est plus expressif que +tous les monuments; ces actes journaliers d'une devotion toujours egale +montrent l'etat habituel de l'ame. + +Traversez, un jour de marche, la place de quelque ville ou bourg du +Finistere: l'aspect en est varie et anime; ce marche, c'est une file de +petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de +marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux +d'hommes, des ornements de laine tresses sur des roseaux pour les +chaussures des femmes, des epingles bariolees, a dessins enroules avec des +perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques, +de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces +petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec +leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur +le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs +braies etroitement serrees, tombant tres-bas et attachees sur les hanches, +de maniere a laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le +chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent releves +dessous et le baton a la main, ne se pressant pas, marchant a pas comptes, +faisant leurs marches sans hate. Mais voila midi: de la haute tour du +clocher de l'eglise voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze +coups lentement resonnent; aussitot, a ce dernier coup, tout mouvement +cesse, tout le monde s'arrete, tout se tait, un grand silence plane sur la +place; tous ces hommes, d'un meme mouvement, otent leurs grands chapeaux, +leurs longs cheveux tombent sur leurs epaules, et tous se mettent a genoux, +se signent et murmurent a voix basse l'_Angelus_. L'etranger, au milieu de +cette foule prosternee, s'etonne lui-meme de rester debout, et s'incline +comme involontairement. Puis la priere de la Vierge finie, ils se relevent, +le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui +ressemble au murmure de la mer eloignee. + +Il me semble les voir encore dans l'eglise de Cast (Finistere). C'etait un +dimanche, a l'heure des vepres; la cloche sonnait dans le clocher a jour, +et, sur la route, devant l'eglise, etait amassee une grande foule, hommes +et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de +sonner; les groupes se rompirent aussitot, se separant en deux bandes, d'un +cote les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'eglise. Les +femmes entrerent les premieres; en un moment, la nef en fut remplie; au +milieu, les jeunes filles de la confrerie de la Vierge, toutes en blanc, +mais toutes les vetements ornes de broderies d'or et d'argent, des rubans +d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et +retombant en quatre bandes par derriere sur la jupe plissee, le coeur d'or +et la croix sur la poitrine; dans les contre-allees, les femmes et les +meres, en costume plus varie, et vivement colore, des coiffes a fonds bleus +et jaunes, des rubans bleus lames d'argent sur le casaquin brun, des jupes +rouges, des bas a coins brodes d'or. Toutes etaient a genoux sur le pave, +la tete inclinee, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli. + +Puis, quand les femmes furent placees, une autre porte s'ouvrit par un cote +de l'eglise, c'etait le tour des hommes; ils entrerent, a la file, d'un pas +grave et lent, et c'etait un spectacle etrange et imposant. Autant les +femmes, dans leur costume bariole, etaient scintillantes de vives couleurs, +autant celui des hommes etait simple et severe, ce qui saisissait +l'attention, ce n'etaient pas leurs vetements presque uniformes, leurs +longues vestes brunes, seulement bordees d'un galon rouge, leurs larges +braies bouffantes; c'etait leur tete carree, les longs traits de leur +physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entierement leurs fronts +comme une toison epaisse, et descendant en longues nappes sur leurs epaules +et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits, +portaient le meme costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, a l'air, +prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur +les sourcils epais, leurs yeux avaient une expression energique et je ne +sais quelle fermete dure. On eut dit que ce n'etaient point des hommes de +notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards +brillants qu'ils attachaient sur l'etranger, comme pour penetrer sa pensee, +ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses tetes comme des crinieres +de betes fauves, donnaient l'idee d'un peuple a part; on pensait a ces +tribus des deserts de l'Amerique qui errent encore sur les frontieres, des +races modernes, et qui, avec leur parole breve et sentencieuse, leurs +gestes rares, leur demarche solennelle, semblent garder le mysterieux +secret des premiers jours du vieux monde. + +Ils defilerent un a un, s'inclinant profondement devant l'autel, et +s'agenouillerent a leur tour sur la pierre, entourant entierement la grille +du choeur. C'etait la, la vraie assemblee des fideles; les hommes, comme +une forte milice, en avant; les femmes derriere, foule plus humble; tous +ayant oublie tout le reste, ne vivant plus que d'une pensee, tout a Dieu. +Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous, +habitants civilises des villes, nous cherchons a expliquer Dieu; meme a +genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous +doutons peut-etre s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensees, +meditations steriles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il +a fait le ciel sur leurs tetes, la terre qui produit leurs moissons, il les +a faits eux-memes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui +peut tout, au fond des cieux et partout a la fois, et, sous ce +Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils +adorent. + +La priere, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la +vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la +religion, source de sa virtualite, qui atteste que non-seulement il existe, +mais qu'il vit. + + + + +III + +Les pierres. + +=Le Morbihan.--La presqu'ile de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.= + + +Le Morbihan n'a conserve ni la langue, ni l'ancien costume breton; au +premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est la que la +surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la +famille, la piete et la foi inebranlable, il ne le cede a nulle autre +partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus +vif au moment de la revolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des +chouans se perpetua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses +cotes que choisirent les emigres pour y debarquer et y recommencer la +lutte; c'est a Quiberon qu'ils combattirent, a Auray qu'ils succomberent, a +la Chartreuse que sont entasses leurs os, et, pour tout dire en un mot, le +nom du Morbihan ne se separe pas du nom de Cadoudal. + +De meme aussi, c'est a sainte Anne d'Auray que se fait le grand pelerinage +de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves +le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a +l'amour; ils donnent a sainte Anne une part presque egale de l'affection +tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouee a la sainte Vierge. Le +pelerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du +Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus eloignes de la +Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des +enfants, des vieillards, qui ont quitte leurs champs, leurs maisons, leurs +travaux, pour venerer en sa chapelle preferee la mere de celle qui enfanta +le Sauveur. Et quelle piete! quelle devotion! Des que, de loin, dans la +lande ou ils marchent par groupes, le chapelet a la main, ils apercoivent +le clocher de l'eglise, tous aussitot se prosternent a genoux, le front +courbe, murmurant une priere a voix basse; puis ils se relevent, s'alignent +sur deux rangs, et, la tete decouverte, a pas mesures, s'avancent vers +Sainte-Anne, ou leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent +l'arrivee de nouveaux pelerins. + +La, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de +Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni meme +Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray. + +Le sol meme a un caractere particulier: il n'y a pas un etranger qui n'en +soit frappe; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des +dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entoures de +quartiers de roc, debris de dolmens renverses; dans la lande, parmi les +verts ajoncs, surgit le cone gris d'un menhir isole; sur le bord du chemin +est affaissee, semblable a un grand animal petrifie, une pierre branlante, +masse enorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement; +partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquite. + +Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractere si determine. Le +golfe du Morbihan, qui donne son nom a cette partie de la Bretagne, ne +communique avec l'Ocean que par une passe etroite; s'avancant longuement +dans les terres ou il decoupe de profondes anses, seme d'iles que l'on +compte par centaines, qui s'elevent blanches et sans arbres, au-dessus de +ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques +de peche, c'est un lac presque ferme, une mer interieure, la mer de +Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes +pour defendre l'independance gauloise contre les Romains, et, de chaque +cote, s'etendant comme des bras, la longue presqu'ile de Rhuis et la langue +de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui +deja existait au siecle de Cesar. + +Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donne +rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'ile de +Rhuis, d'abord le chateau a quatre faces de Sucinio, tout ruine a +l'interieur, les portes et les fenetres ouvertes au vent, mais au dehors +solide et presque entier; gris, triste et inebranlable, il est reste debout +comme une sentinelle qui garderait l'entree de la presqu'ile. Plus loin, le +couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Ocean, ou vecut quelque temps +Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne +plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de +pierres alternees: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux +cotes dentelees, et le vaste Ocean, et dans l'Ocean, les iles autrefois +detachees de la terre, Hedic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin +l'horizon. Dans l'interieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds, +sont les chambres sepulcrales ou ont ete ensevelis les chefs des peuples. + +Tel est le cote de la presqu'ile de Rhuis; sur l'autre rivage, relie a +celui-ci par quelques pierres druidiques jetees ca et la dans les iles du +golfe, vous apercevez tout a la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de +Tumiac; les dolmens et les grottes se succedent, et les menhirs ne se +comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement +breton etonne l'etranger, sont disperses une quantite de monuments qui +attestent l'existence d'une cite puissante. C'est parmi ces monuments que +se trouvent la _Table de Cesar_ et le _Grand Menhir_. La voila, dans une +lande, cette fameuse table, dressee encore sur ses piliers qui, depuis deux +mille ans, n'ont pas bouge; epaisse et large tranche de roc qu'on dirait +coupee dans une montagne, elle est elevee en equilibre plus haut que la +taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont +pas cru qu'elle put porter un autre nom que celui de Cesar, du geant qui +les avait vaincus. + + [Note 1: Le village du Loc consacre a Marie.] + +Faites quelques pas encore dans la lande, a travers les ajoncs epineux, +vous etes arrete par une masse immense etendue sur le sol. C'est le _Grand +Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe a la base, il a +soixante-quatre pieds de long; obelisque colossal, il s'elevait jadis dans +la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour. +Depuis des siecles, il git renverse a terre, et tel etait son poids, qu'en +tombant il s'est brise en quatre morceaux; ils sont la, a la suite l'un de +l'autre, a l'endroit ou ils sont tombes; on dirait des troncons d'un +formidable serpent antediluvien. Nul n'a songe a les changer de place. +Comme soudes au sol, ils dureront autant que le sol meme. + +Trois ou quatre lieues au dela, vous rencontrez les grottes de Plouharnel. +En revenant de la presqu'ile de Quiberon, au moment ou l'on jette un regard +derriere soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout a l'heure ne se +verra plus, on apercoit, dans un champ, de grosses pierres peu elevees +au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renverses et +on est pres de les dedaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui +vous semblait couche a terre, vous reconnaitrez que c'est le toit d'un +edifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds +pour penetrer dans l'interieur: alors vous avez devant vous une allee +droite, formee de larges rochers plantes en terre, comme une muraille; au +bout de cette allee, une chambre arrondie, et, sur le cote, une petite +chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1]. + + [Note 1: L'allee est large de trois pieds, la chambre longue de dix + et le cabinet de six. Ces grottes ont ete decouvertes il y a peu + d'annees.] + +Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui, +semblables a des dalles monstrueuses, scellent ces sepulcres vides. Trois +grottes s'alignent a cote l'une de l'autre, paralleles et de meme longueur, +sepultures familiales ou, pres de la derniere demeure des parents, avait +ete reservee la tombe du petit enfant. + +Mais voici Carnac, et ses celebres et indechiffrables alignements: a mesure +qu'on approche de Carnac, a droite et a gauche, se dressent, dans les +champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces +groupes, le plus considerable et compose des plus gros blocs, s'appelle le +_Camp de Cesar_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en +notre France, comme Alexandre et Sesostris en Asie, comme Napoleon en +Egypte, en Syrie, dans l'Europe entiere: l'homme ne creant pas, ce sont les +destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et +dont elles consacrent le nom. + +Ces groupes de rocs isoles sont comme les avant-postes d'une armee. Bientot +on se trouve au milieu de l'armee elle-meme. Tout d'abord, on n'eprouve pas +cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que la, comme en toutes les +recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses ou il aspirait, les +possedant et les tenant en sa main, n'a qu'un etonnement, c'est qu'elles +soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux +les nuages, il se demande si ce sont la les Pyrenees ou les Alpes. De meme +ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur enormite et +leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couches a terre comme un +monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous, +vous voyez s'allonger jusqu'a l'horizon, immobiles et muettes, les longues +rangees de pierres levees sans nombre. + +Elles s'etendent, en effet, en lignes droites, regulieres, egalement +separees l'une de l'autre comme si le commandement d'un general eut ecarte +largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat +est un roc roide, le pied profondement enfoui dans le sol, les plus petits +au bas des files comme a la queue de l'armee, les plus grands en tete; +l'homme de nos jours qui les mesure, debout a cote de ces colosses, atteint +a peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs +informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent +refleter les images mornes d'un eternel ciel de decembre. + +La lande ou ils sont plantes, seche, apre, s'etend a l'entour deserte et +silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait +cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait, +nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffacable de son +passage, a amasse, apporte ici ces lourdes masses et les a dressees vers le +ciel, comme les bras petrifies de geants ensevelis? Celtes? Gaulois? +Kymris? Nul ne repond: un peuple nombreux a ete, on ignore meme son nom! Ce +peuple connaissait-il les secrets d'une mecanique puissante pour avoir +souleve ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou +si, a force de bras, il les a arraches de la terre, amenes et plantes en +rangs rigides, quelle pensee l'animait? Est-ce un temple? quelle foi! +Est-ce une sepulture? quel symbole cache! Une catastrophe sans precedents +a-t-elle couche dans cette lande une race entiere? un choc soudain a-t-il +ouvert la terre? l'Ocean, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une +nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporte? Et les +peuples voisins auront marque la place de ce peuple evanoui par ces rocs +inebranlables, temoignage mysterieux d'un desastre qui ne sera jamais +raconte! + +Il y a quelques annees, le savant, le poete qui a recueilli, annote et +traduit les chants bretons, desira sauver de la destruction un dolmen +qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le +transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe pres de +Quimperle. L'entreprise semblait aisee. C'etait un dolmen de moyenne +grandeur, et la distance a parcourir etait seulement de quatre lieues. Mais +lorsque l'on se mit a l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et +chevaux pouvaient a peine ebranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en +augmentant hors de toute prevision le nombre des uns et des autres qu'on +parvint a la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante +chevaux et l'on mit dix-sept jours a l'amener a la place qui lui etait +destinee; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levees +de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on +suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout +successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fit que cent pas +dans une journee. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contree +qui avait perdu les traditions des ancetres, emut toutes les populations +des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des +routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fut +jamais retablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfoncait lentement dans +les chemins rompus, il semblait qu'elle y dut toujours demeurer. Elle +arriva enfin a la porte du parc; ce fut un jour de fete, elle entra comme +en triomphe, un enfant etait monte dessus, portant des fleurs dans ses +mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple celebrait le succes +d'avoir remue une pierre, lui dont les aieux dressaient et alignaient les +rocs par milliers. + + + + +IV + +Quiberon. + +=Le combat.--Le fort Penthievre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des +martyrs.= + + +Nos rivages, comme la Grece antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens +du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la cote +armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre, +une presqu'ile etroite et avancee dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces +bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathetiques evenements, ont +entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la derniere bataille des deux +competiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois +chevaleries, Anglais, Francais, Bretons, Chandos et du Guesclin; a +Quiberon, la rencontre de deux armees, de deux drapeaux, symboles de deux +societes, gentilshommes descendants des preux chevaliers, republicains +commandes par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des debris +de l'ancienne noblesse, massacre supreme qui ferme l'ere rouge de la +Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voila +les faits et les noms: magnanimite, courage, nobles paroles, sentiments +sublimes, l'antiquite n'a rien de plus grand; nous n'avons rien a lui +envier. + +C'est ici, a l'entree de la presqu'ile de Quiberon, pres de Carnac, que +debarquerent, a la fin du siecle dernier, des exiles francais venant, les +armes a la main, reconquerir leur patrie. + +On ne voit pas sans etonnement dans l'histoire cette tentative des emigres: +c'est en 1795, la grande guerre de Vendee est finie, les principaux chefs, +Bonchamps, d'Elbee, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et +Charette seuls resistent a peine a la tete d'une poignee d'hommes, +poursuivis, traques, chaque jour pres de succomber. Mais les exiles +aisement s'abusent: loin de la patrie, les evenements sont passes avant de +retentir a leurs oreilles, comme l'eclair du canon se voit avant qu'on +entende le coup. Tant que la guerre de Vendee fut dans sa force, ils y +attacherent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient +franchi la Loire eurent ete tues et disperses, quand le fer et l'incendie +des colonnes infernales eurent saccage le Bocage, les princes exiles +croyaient encore la Vendee en armes; alors arrivait a Charette, du fond de +l'Europe, cette lettre de Suwarow, ecrite avec une emphase orientale, mais +non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait a Charette et a +Stofflet des cordons et des brevets de generaux; alors on revait une +expedition decisive dans l'Ouest, et l'on decidait une descente des emigres +en Bretagne. + +Tout, cependant, n'etait pas contraire a cette entreprise: si Stofflet et +Charette etaient reduits a une grande faiblesse, leur resistance tenait la +Vendee en eveil; un secours inattendu, un premier succes pouvait la +remettre debout; les chouans, dissemines par toute la Bretagne, occupaient +une armee entiere: on n'avait pas juge trop grands les talents de Hoche +contre Tinteniac et Cadoudal; leurs bandes eparses se levaient tout a coup +devant et derriere les republicains comme ces globes fulminants, semes sur +le sol, qui eclatent sous les pas. L'etat de la France aussi semblait +favorable: maintenant que les decemvirs sanguinaires n'existaient plus, on +souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mepris +de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs ou l'on projetait +de descendre etait un pays ami: des qu'une armee reguliere y mettrait le +pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris; +l'Ouest tout entier se leverait; les republicains, dans cette haute maree +populaire, seraient engloutis; les Vendeens, naguere, s'etaient avances +jusqu'a soixante lieues de Paris; cette fois, des le premier jour et sans +tirer l'epee, l'armee liberatrice se retrouverait aussi pres; un prince +apparaitrait a sa tete, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait a +grands pas vers Paris, a qui elle ramenerait la paix et ses rois. + +Telles etaient les esperances et les illusions. Pour l'accomplissement de +ces grands desseins, rien n'avait ete epargne; les preparatifs furent +dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont pretendu +qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'aneantir les restes de +l'ancienne marine francaise; on l'a calomniee, on ne la comprenait pas: un +plus pressant interet la poussait; l'ennemi d'alors, c'etait la Republique. +Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux emigres, en abondance, +sans compter. Les republicains furent etonnes de l'immense materiel d'armes +et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouverent apres la victoire: +les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours +pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre a la +Convention, a _plusieurs centaines de millions_. + +Quant aux emigres, la nouvelle de ces puissants preparatifs les avait +partout ranimes: il en vint des extremites de l'Europe. Un corps entier +qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de +l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la +marine royale accoururent. "On a trouve, ecrivait Hoche, plus de six cents +epees avec l'ancre sur la garde." Les Bretons, surtout, etaient en grand +nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du +moins sur le sol ou ils etaient nes. On composa cinq regiments, dont +plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Emigrant_; +l'artillerie avait pour chef un militaire savant et eprouve, le comte de +Rotalier. L'enthousiasme etait haut comme les esperances; beaucoup +d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emporterent avec eux, +nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de des; enfin, +spectacle heroique et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de +vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le +mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils etaient cent +vingt, tous ages de plus de soixante ans, et leur chef en avait +soixante-douze. On a vante l'enthousiasme des republicains; celui qui +animait ces vieillards etait aussi grand et plus admirable; car +l'enthousiasme et le desinteressement sont naturels a la jeunesse; mais +eux, dans la vieillesse et apres les epreuves de la vie, ils avaient garde +entieres ces vaillantes et genereuses vertus. + + [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue a un ruban + de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.] + +Oui, les moyens etaient immenses et les qualites magnanimes: mais ici, des +le debut, meme avant le depart, se revelent les defauts qui feront tout +echouer, defauts de cette generation elevee par le siecle du doute, et que +Dieu semble avoir condamnee et aveuglee jusqu'au bord du precipice, pour +qu'elle y put immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le devoument, +l'heroisme, il leur manquait la decision, la nettete de vues; il ne se +trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, negociateur, +diplomate, plutot que general, perdit promptement la tete; d'Hervilly, +officier de details, n'avait ni initiative ni idees d'ensemble; Sombreuil +arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, etait partage: Puisaye est +le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent +que Puisaye, les emigres n'obeissent qu'a d'Hervilly. Puis, au lieu de +partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un energique effort, +ils se divisent: le deuxieme corps ne quitte l'Angleterre que trois +semaines apres le premier; celui-ci debarque le 27 juin, celui-la le 15 +juillet, le troisieme, le plus considerable, qui emmene le comte d'Artois, +attendra, avant de partir, quelque succes. C'est celui qui vint, deux mois +plus tard, faire une inutile descente a l'Ile-Dieu. Enfin, pour completer +leurs regiments, ils enrolent des soldats republicains, prisonniers en +Angleterre: ces emigres fideles, qui ne connaissent qu'un serment, ne +songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au +moindre echec vont deserter. + +Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer etait libre; les +vaisseaux anglais avaient repousse l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de +Brest pour leur barrer le chemin. Ils aborderent sans obstacle au fond de +la baie de Quiberon. La, apres quatre ans d'exil, cinq mille Francais +mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survecu nous ont dit +leur enivrement en touchant cette terre sacree. Des qu'elle fut en vue, des +cris de joie et d'amour eclaterent sur les vaisseaux; plusieurs se jeterent +dans les flots, pour l'atteindre plus tot, et l'embrasserent, avec des +transports et des larmes, comme une mere. Leur arrivee avait ete signalee; +les populations environnantes etaient accourues, apportant a l'armee des +vivres et des provisions: "Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux +dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris +incessamment repetes: "Vive notre religion! vive notre roi[1]!" En se +retrouvant et se melant ensemble, parents, compatriotes et compagnons +d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les +allait porter en avant, et balayer les champs devant eux. + + [Note 1: Puisaye, _Memoires_, edit. de Londres, 1807, t. VI.] + +Les troupes republicaines, en effet, plierent tout de suite, et cederent le +terrain. Elles etaient en petit nombre; ordre leur fut donne de se retirer +sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait a perdre la +Bretagne d'un seul coup. Presque a la fois sont occupes les villes et les +bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures, +dix-sept mille chouans arrivent, rompus a la guerre par trois annees de +combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit. + +Mais qui les arrete? pourquoi cette ardente armee reste-t-elle comme fixee +au sol? C'est que deja eclate parmi eux la desunion, la desunion qui +accompagne toujours l'exil; alors aussi apparait la petitesse de vues du +chef. Habitue aux troupes regulieres, d'Hervilly ne dissimule pas son +dedain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se +mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir +formes; il leur faut apprendre a porter l'uniforme, a marcher au pas. En +vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du +commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des regiments +republicains, sans connaitre la charge en douze temps, se voyant meprises, +murmurent ou s'eloignent. On laisse se consumer sur place cette fievre +francaise qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et +ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles +aigres, en mesquines operations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend +celui-la; avant meme d'avoir combattu, on doute du succes; il faut attendre +le second corps d'armee; il faut un refuge, en cas de defaite, et, au lieu +de pousser devant soi, par ce pays ami ou chaque homme que l'on rencontre +serait un soldat ou un hote, ou la petite armee republicaine eut ete +etouffee dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne +dans l'etroite presqu'ile de Quiberon, et dans le fort Penthievre qui la +ferme; on recule a quatre lieues en arriere du point qu'on occupait au +debarquement. + +Ces dix jours deciderent du sort de l'expedition. Les chouans du centre ne +voyant pas s'approcher l'armee emigree, n'osent bouger; Hoche qui craignait +un soulevement general rassemble en hate tous ses soldats; il va aux +emigres qui ne viennent pas a lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et +le 7, deja il les a repousses dans la presqu'ile de Quiberon; il les tient +la accules a une impasse, sur une miserable langue de terre de deux lieues +de long et de quelques cents metres de large, entre deux precipices des +flots. + +Maintenant l'heure des conseils est passee, celle de l'action est venue; +ils n'ont plus qu'a se battre et a mourir. C'est leur beau moment, et l'on +va reconnaitre la noblesse francaise, imprevoyante, temeraire comme la +jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec +magnanimite, a Quiberon, comme a Azincourt et a Crecy. + +Ils sont enfermes, il faut sortir de la presqu'ile: apres une premiere +tentative infructueuse et mal combinee (le 8 juillet), un plan est forme +pour forcer le camp de Hoche: deux detachements, descendant a quelques +lieues de la, a droite et a gauche, feront un detour, et par derriere +attaqueront les republicains; a un signal donne, le gros de l'armee emigree +sortira du fort Penthievre et les assaillira de front: pris entre deux feux +par des troupes superieures en nombre, Hoche ne peut resister (16 juillet). +Mais, voila qu'il arrive de ces malentendus qui dejouent les projets les +plus habilement concus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de +hasard, mais que Dieu jette a l'encontre des capitaines quand il les veut +perdre. Le premier detachement est detourne de son chemin par un +contre-ordre venu on ne sait d'ou[1], il s'egare a dix lieues de la; son +chef meme, Tinteniac, est tue; la seconde troupe a peine a mis pied a terre +qu'elle est obligee de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et +les derrieres des republicains manquent ainsi a la fois; le signal qui +devait avertir de ce contre-temps n'est pas apercu. + + [Note 1: Des agents de l'interieur.] + +Cependant les emigres, dans leur impatience, sortent de la presqu'ile; ils +ne veulent meme pas attendre ce renfort tant desire, le corps de Sombreuil, +quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont debarquer. Ils +marchent en rangs epais contre le camp de Hoche place sur une hauteur et +defendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher; +puis, tout a coup, a quelques pas, une batterie se demasque, et une +decharge meurtriere, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont +haches en troncons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi a cette surprise? +Mais ici, ces gentilshommes, qui dedaignaient les paysans, vont leur +prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troubles et +desunis, bientot ils se reforment, et, comme si des trouees sanglantes ne +les avaient diminues, ils alignent leurs rangs, et du meme pas, du meme pas +qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent a monter +vers ce rempart d'ou plonge un feu de mitraille qui les decime. Les +republicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon +ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: "Il semblait, leur +disaient-ils apres la defaite, que vous marchiez a la parade.--On s'est +battu des deux cotes avec energie, ecrivait Hoche, ces hommes egares se +sont souvenus qu'ils etaient Francais et qu'ils avaient des Francais devant +eux." + +C'est que la plupart etaient des officiers, et ces officiers, qui avaient +toute leur vie crie _en avant!_ a leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne +savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en +perit quarante-trois; de cette troupe heroique de cent vingt vieux +veterans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couches par +terre. Il fallut enfin ceder; qu'etait le plus intrepide courage contre des +feux de peloton? Ils auraient tous peri, des ce jour-la, sans la prevoyance +du comte de Rotalier; avec ses canons, il arreta la poursuite des +republicains, et, couvrant la retraite des emigres, les sauva au moins pour +cette fois[1]. + + [Note 1: Son fils tomba pres de lui: "Enlevez cet officier," + dit-il, et il continua a commander.] + +Le reste ressemble a toutes les histoires d'infortunes achevees; les +premieres mailles dechirees, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20 +juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enroles en Angleterre +desertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armee et les +emigres que le fort Penthievre, et la garnison de ce fort est composee +presque entierement d'anciens republicains; la trahison, bientot, le lui +livre: quand, une nuit, ses soldats se presentent au pied des murs, ceux du +dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider a escalader +les rochers. Et alors, c'est une debandade generale, deroute non d'une +armee, mais d'une population entiere, paysans, femmes et enfants qui, +depuis quelques jours, s'etaient refugies dans la presqu'ile. Tous fuient +devant les bataillons vainqueurs qui debordent sur cet etroit espace, tous +fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversee par la +tempete, et une cote de rocs ou les bateaux de secours ne peuvent aborder. +Il ne fallut pas de grands efforts pour venir a bout de cette foule +eperdue; sauf quelques-uns qui s'echapperent, on les prit par milliers, et +on les emmena comme des troupeaux. + +A cette heure, les deux generaux ont disparu: Puisaye s'est hate d'aller +mettre ses papiers a l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu +l'honneur d'etre blesse mortellement le 16, a l'attaque du camp, reparant +ses fautes par la mort du soldat. + +Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, recemment +debarquee, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens +soldats. Apres avoir defendu le terrain, pied a pied, contre des forces +sans cesse croissantes, ils etaient arrives a l'extremite de la presqu'ile, +pres de Portaliguen; la, reunis derriere un petit mur a demi ecroule, entre +la mer agitee par l'orage et les rangs redoubles d'une armee nombreuse, +n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre +que leur vient la pensee; "Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et +il fut alors unanimement decide que nous sortirions tous du fort, et que, +secondes par le feu tres-vif que faisaient les fregates anglaises, nous +nous precipiterions, l'epee a la main, dans les rangs republicains, ou du +moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une +mort glorieuse... Deja Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];" +mais, a leur attitude, les republicains eux-memes s'emeuvent. Cette poignee +d'hommes va-t-elle donc perir? Surs de la victoire, ils n'ont que de la +pitie: "Rendez-vous, braves emigres, s'ecrient-ils, il ne vous sera pas +fait de mal! nous sommes tous Francais!..." Ah! si ce ne furent pas les +generaux qui le jeterent, ce cri des soldats etait la voix genereuse de +Francais qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent! +Sombreuil, alors, sortit du fort, un general republicain s'avanca, et +quelques paroles s'echangerent rapidement entre eux. + + [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le + vicomte de la Villegourio).] + +C'est la ce qu'on a appele la capitulation de Quiberon, niee et affirmee +avec une egale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie +du massacre des emigres. + +J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent desir de +chercher la verite, tous les recits qui ont ete ecrits de ce moment +solennel, et les relations emues des emigres qui s'echapperent plus tard +des prisons[1], et les ecrivains hostiles aux royalistes, tels que le +biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et +conquetes_, ou l'on sent une ame toute francaise, et l'historien de la +Revolution, M. Thiers, qui juge les evenements en homme d'Etat, et les +pages sinceres de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon a +Paris, et qui peint en traits saisissants les hesitations et les angoisses +du proconsul preoccupe de la conduite qu'il doit tenir, et le discours +enfin de Tallien, quelques jours apres, a la Convention; j'ai recueilli en +Bretagne, sur les lieux memes, les traditions et les souvenirs; et la +conviction m'a ete donnee qu'il y eut une capitulation, non pas +capitulation reguliere, le temps et les circonstances ne le permettaient +pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions memes que l'on +imposait sont la preuve d'une convention proposee et acceptee. + + [Note 1: Tous, separes par les distances et les annees, s'accordent + sur le fait qu'il y eut capitulation.] + +Entre ces recits, celui qui porte le plus le caractere de la verite est la +relation de Chaumereix, qui, lui, ecrit, non a la distance de longues +annees, mais peu de temps apres son evasion, dans l'annee meme[1]: +"Sombreuil, dit-il, s'avanca vers Hoche: Les hommes que je commande sont +determines a perir sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser +rembarquer, vous epargnerez le sang francais. Le general Hoche lui +repondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre +bas les armes, vous serez traites comme des prisonniers de guerre.--Les +emigres seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui, +dit le general Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son +nom: Quant a vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi, +repondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je +mourrai content, si je sauve la vie a mes braves compagnons d'armes." + + [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine, + Londres, 1795.] + +Et il se retire, il rapporte a ses compagnons sa conversation avec le +general republicain[1], et, sur sa parole, les emigres mettent aussitot bas +les armes. + + [Note 1: Il n'est pas certain que le general republicain qui + confera avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le + general Humbert; mais cela ne change rien au fait.] + +Tel est ce recit d'un temoin oculaire, et la suite des evenements confirme +sa veracite. Une fregate anglaise s'etait approchee du rivage et tirait de +meurtrieres bordees sur les republicains: "Du moins, Monsieur, faites +cesser le feu des Anglais!" s'ecria Hoche. Apres avoir reserve la vie du +jeune capitaine, il demande a Sombreuil d'epargner ses troupes, fortifiant +son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que +signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hesitent-ils a +fusiller immediatement ces emigres? la loi n'etait-elle pas formelle? Mais +non, ils attendent la decision de la Convention: Tallien court a Paris; et +la, son discours se tourne contre lui-meme: "Les emigres, dit-il, +envoyerent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister +entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la +vengeance et la mort?" Les applaudissements l'ont enivre[1]; il ne sent pas +que son recit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient a se +rendre a des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand +l'ordre arrive a Auray de les juger, voyez-vous la stupefaction, la +douleur, l'indignation de la population, de l'armee, des generaux! Devant +la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: "Pret a paraitre devant +Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les +emigres en prisonniers de guerre!" Et, se tournant vers les soldats +presents en foule: "J'en appelle a votre temoignage, grenadiers!--C'est +vrai, repondent-ils." Et a ce serment d'un soldat, la commission militaire +se separe, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnait pas le droit! Et +tous les autres officiers de l'armee refusent de juger les emigres; on est +oblige de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut +que l'on choisisse des etrangers; c'est a des officiers de la legion belge +qu'est donnee la mission de condamner ces Francais! + + [Note 1: C'etait le 9 thermidor, anniversaire de la chute de + Robespierre. L'entree de Tallien fut une ovation.] + +L'iniquite retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fut +ecoule depuis la chute de Robespierre, c'etait bien toujours la meme +assemblee, de son premier jour a son dernier, soumise a deux basses +passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le +plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les legislateurs feroces. +Hoche leur ecrivit: "L'humanite ne peut-elle elever la voix? Songez-y, +citoyens representants, cinq mille Francais!" Pas un ne se leva pour +l'appuyer. Tallien craignait d'etre soupconne de royalisme, beaucoup de +ceux qui l'ecoutaient pouvaient etre aussi suspectes; les Montagnards les +regardaient, ils baisserent les yeux et laisserent executer une loi qu'ils +abhorraient; pour etre atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre +eut du se faire a Paris, ils ne l'auraient pas ose; l'opinion leur +defendait de frapper encore; mais la mort a cent cinquante lieues, la mort +qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile a resoudre! Qu'etaient +quelques milliers d'hommes pour cette assemblee qui en avait tant fait +egorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus! + +Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragedie, une des scenes +pathetiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite +tous les jours, et qui chaque jour etait denoue par le meme acteur, le +bourreau. + +Tous ceux qui ont raconte les derniers moments des victimes sont des +emigres echappes au meme sort; et, dans les recits de tous on retrouve le +meme sentiment; soit qu'ils ecrivent le lendemain du desastre, comme +Chaumereix, ou de longues annees apres, comme la Villegourio, le Charron, +Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la meme tristesse +calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne recriminent pas, ils n'ont ni +emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dedain pour +leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines +passions se sont envolees de leur ame, une seule impression demeure. Ces +victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans +l'Amerique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armee, ces enfants de +quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait pres de son frere, et a +qui, prisonnier, sa mere s'attachait avec des etreintes desesperees, +qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la +mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles +sublimes, ces actes heroiques, d'autant plus heroiques qu'il semblait +qu'ils dussent etre a jamais ignores, puisque tous devaient perir; ces +prisonniers, emmenes de Quiberon a Auray, la nuit, par des chemins mal +frayes, avec une faible escorte[2], et a qui les officiers republicains +disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un +ne manque a l'appel en arrivant a Auray [quelques-uns s'egarerent, les +lignes de soldats se rompant a chaque instant, ils appelaient et se +joignaient a l'escorte. Car ils avaient donne leur parole, et ils +comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernieres +nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce +jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'age ou l'on +accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas +sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans +son maitre et qui le suit a la mort; cet autre domestique Malherbe, +l'histoire a conserve son nom, qui a cet instant supreme, se sent anime du +souffle de Dieu, et, comme inspire, exhorte a la mort ses compagnons +etonnes de son eloquence, et les conjure de pardonner a leurs assassins; et +ces vieillards, veterans des anciennes guerres, qui avaient retrouve la +force de leur maturite pour marcher contre les batteries, et qui, +aujourd'hui, decouvrant leurs cheveux blancs, lisaient a haute voix la +priere des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensees +de la religion et ses immortelles esperances; et ce pretre se levant au +milieu des prisonniers: "Chevaliers chretiens, toujours fideles a Dieu et +au roi, faites un acte de contrition, vos peches vous sont remis!" et les +soldats republicains qui les gardaient, tombant a genoux a ce spectacle, et +repetant les prieres des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui +retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus +retreci; et, a une heure que l'on connaissait, le silence se faisant +instantanement dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui +serrait le coeur, et, tout a coup, l'air dechire par une fusillade +eclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout a l'heure +venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient, +d'Auray, soeurs de charite volontaires[4], qui envahirent litteralement la +prison, qui intercederent pour obtenir la faveur de servir les +prisonniers,--car ils demeurerent douze jours dans l'attente de leur sort, +douze jours d'anxiete, mais aussi d'espoir: la plupart etaient jeunes et ne +pouvaient se faire a l'idee de mourir; ces femmes devouees qui, plusieurs +fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vetements, et, ce +qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mere, de +la soeur, de l'epouse, et qui savaient meme, don charmant qui n'appartient +qu'a la femme, meler a leurs encouragements cette gaite legere qui soutient +le coeur et amene le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme +entre deux nuages une echappee de soleil; voila les scenes, les paroles, +les souvenirs que nous ont retraces ceux qu'une amitie vigilante ou un sort +heureux preserva, ou plutot que Dieu voulut garder pour que ces belles +actions fussent racontees, pour qu'il fut montre une fois de plus a quelle +force et a quelle sublimite l'homme se peut elever par le sentiment du +devoir et par la foi! + + [Note 1: Voy. l'_Expedition de Quiberon_, par Villeneuve de la + Roche-Barnaud; _Recit de l'evasion d'un officier pris a Quiberon_, + par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier + de marine; _Temoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par + le V. de la V...g...o; _Expedition de Quiberon_, par le baron + Charron; _Recit sommaire de la deplorable affaire de Quiberon_, par + le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de + Vendee_); _Relation du desastre de Quiberon_, par M. de la Touche. + Le recit de leur evasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont + surmontes, est une des pages les plus emouvantes de l'histoire de + la Revolution.] + + [Note 2: Ce n'etaient pas les royalistes, disait plus tard un + officier republicain, qui etaient nos prisonniers, c'etait nous qui + etions les leurs, s'ils l'avaient voulu.] + + [Note 3: Chaumereix.] + + [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougere, Tanguy (femme du + peuple, qui fit confectionner des vetements a ses frais pour les + prisonniers), Humphry, Hemon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le + Normand, Glain, Bear, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait + ete donnee par M. Theodore Muret (_Histoire des guerres de + l'Ouest_); la liste en a ete completee par la _Revue de Bretagne et + de Vendee_.] + +Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui +excite un interet plus attendrissant, Sombreuil: il etait jeune, beau, +brave; il avait quitte sa fiancee, ne voulant l'epouser qu'au retour de +cette expedition: il brulait de cet amour de la gloire qui va bien a la +jeunesse; il revait de lauriers a deposer aux pieds de celle qu'il aimait. +Membre de cette famille qui avait tant de fierte et un coeur si haut, digne +fils de celui qui commandait les Invalides, digne frere de celle qui but un +verre de sang le 2 septembre pour sauver son pere, il etait predestine a la +mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: "Votre +famille est bien malheureuse!" lui dit-il. En s'exemptant lui-meme de la +capitulation, il etait deja condamne; mais il inspirait une sympathie +universelle; les generaux semblaient lui fournir les moyens de se sauver: +une sorte de liberte lui etait donnee, il n'etait pas renferme comme les +autres prisonniers, les officiers republicains le faisaient manger a leur +table; mais leurs sentiments et les siens etaient trop contraires; bientot +il refusa ces marques de preference, et retourna avec ses compagnons a la +tete desquels il ne devait plus marcher que pour aller a la mort. + +La encore, dans la prison, il exercait, par sa grandeur d'ame, une +suprematie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa +serenite. Cette serenite pourtant se dementit un jour: tandis que la +liberte ou on laisse les emigres leur donne un plus vif espoir, tout a coup +arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine +fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent +l'ame jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves +gens; sans sa condescendance, ils eussent peri, mais dans les rangs de +l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensees furent troublees par un +mouvement de folie; car tout homme qui se resout a se donner la mort est +frappe dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le +plus fort; qui n'aime plus ce don sacre de la vie ne s'aime plus, et qui ne +s'aime plus a perdu le sens de lui-meme. Dans son desespoir, il saisit un +pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande +ame se souillat par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se +jeta aux pieds de l'eveque de Dol, et il ne fut plus que chretien. Et quand +la sentence fut prononcee, tous les deux on les vit, le vieil eveque aux +cheveux blancs, suivi de ses pretres venerables qui s'avancaient sur deux +lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouilles +et courbes sous la benediction du vieillard, et Sombreuil, la tete haute, +marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient etaient +emus de pitie en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du +supplice, des mots simples, d'un Francais et d'un chretien, de ces mots +comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et +qui elevent l'ame: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: "J'ai +l'habitude de regarder mon ennemi en face!" Quand on lui commande de se +mettre a genoux: "Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice, +mais je me releve devant vous qui n'etes que des hommes!" Ces paroles du +jeune capitaine, le soir on les repetait parmi les fideles royalistes +emprisonnes et parmi les officiers republicains, et les uns et les autres, +en le louant, disaient: "La France a perdu un de ses nobles enfants, qui +eut ete grand pour la gloire de la patrie!" + +Apres lui, les autres prisonniers furent rapidement immoles: "Ils ont mis +le pied sur la terre natale, la terre natale les devorera!" avait dit +Tallien: trois commissions fonctionnaient a la fois, a Auray, a Vannes et a +Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de +_cent trente-sept_ renfermes le matin dans la prison, il n'en resta, le +soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt +par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristes et +obeissants, se hataient d'accomplir leur tache de bourreaux, et +s'eloignaient aussitot de ce champ de carnage; les fosses etaient a peine +recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les +corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pature. + +Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charite, et on +les montre au voyageur, amonceles sous le monument de marbre qui leur a ete +eleve pres d'Auray, a la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces +inscriptions touchent moins que le lieu meme ou ils ont peri: j'ai vu ce +champ qu'on appelle d'un nom sacre, le _Champ des martyrs_, une prairie +longue, verte, entouree de haies; a l'entour, la campagne est solitaire et +silencieuse. Il n'y a la rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription +au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, la ils sont tombes_! C'est +une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse francaise +est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la +Revolution l'avait decimee en detail; cette fois, elle frappa de cette arme +que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers +de tetes. L'ancienne armee, celle qui avait combattu contre le grand +Frederic et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous +d'Estaing, d'Estrees et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes +familles, en perdant leurs fils en un meme jour, furent eteintes. Parmi les +noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de +notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fenelon, Montesquiou, Chevreuse, +d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La +Peyrouse, parent du celebre navigateur, Foucault, des anciens intendants de +Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frere de Charlotte Corday, plusieurs fils +des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier, +Coetlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de +l'ecrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aieul etait +au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine +de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux president Brisson au temps +de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange, +d'Arbouville, de la famille du general qui s'est illustre en Afrique, la +Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frere de celui qui fut sauve, +Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement +resister a Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jerusalem, Kerolan, +Vauquelin, Rouge, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la +capitulation, se jeta a la nage pour aller porter l'ordre a la fregate +anglaise de cesser le feu, et revint, autre Regulus, partager le sort de +ses compagnons, etc., etc. + +"La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean +IV avait erigee sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la meme terre +recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1]." + + [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendee_.] + +Pendant les executions, des femmes veillaient aux environs, pretes a +secourir ceux qui parviendraient a se sauver; une vingtaine a peu pres +eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta a +terre au moment ou l'on tira et qui s'echappa; un autre, un jeune homme, +Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes, +s'elanca des rangs des victimes et s'enfuit a travers les champs et les +marais; il avait franchi une petite riviere a la nage, et etait pres +d'atteindre un bois ou on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba +au lieu meme ou, quatre cents ans auparavant, son aieul, le marechal de +Rieux, etait mort a cote de Charles de Blois[1]. + + [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pelerinage a Sainte-Anne d'Auray_.] + +"Les emigres de Quiberon, a dit Napoleon, sont descendus les armes a la +main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur +roi, ils etaient salaries de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'etaient +pour la cause de leur roi; la France donna la mort a leur action et des +larmes a leur courage; tout devoument est heroique[1]." + + [Note 1: _Memoires_.] + +Un poete viendra, un jour, qui redira ces scenes pathetiques, et, comme +Shakespeare, deroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie, +l'epopee de nos gloires et de nos malheurs, de nos heros et de nos martyrs; +et il lui suffira, pour etre sublime, de representer la verite. + + + + +V + +Les Rochers.--Combourg. + +=Madame de Sevigne et Chateaubriand.= + + +En sortant de Vitre, on suit un joli chemin qui serpente; a un detour, on +longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barriere, au bout de ce +mur, separe le chemin d'un vaste preau: on est arrive. Ce preau c'est la +grande cour; a droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; a gauche, +les servitudes; au fond des batiments en equerre, au milieu desquels +s'eleve une tour a plusieurs pans, le chateau. Les gravures en donnent une +assez exacte idee; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout a fait un +chateau. A peine depuis deux siecles y a-t-on touche. A l'exception de la +teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait etre au +temps de madame de Sevigne. + +Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure emeut plus +que ces grands chateaux que l'on rencontre partout et qui s'etalent +somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une ame +qui vivifie tout, et qui donne un sens a ce que l'on voit. On n'est point +ici etranger et isole, on marche accompagne d'une personne que l'on ne voit +pas et qui cependant est presente, cette charmante femme, si vive et si +gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en etaient animes et +rejouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque +lieu qu'elles aillent, et des le premier moment, deviennent le centre d'un +monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce +et legitime royaute. + +Aussitot, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses recits +reviennent en notre pensee. C'est dans cette cour qu'un dimanche, a +l'instant ou elle finissait d'ecrire a sa fille quelques-unes de ces lignes +d'une tendresse qui ressemble a la passion, en regardant par la fenetre, +elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, "quatre carrosses +a six chevaux, avec cinquante gardes a cheval, plusieurs chevaux de main, +et plusieurs pages a cheval. C'etaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de +Lavardin, MM. de Coetlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les eveques +de Rennes, de Saint-Malo..." On suit cette brillante societe dans le salon. +Ce salon, a peu de details pres, est le meme qu'en 1672; au +rez-de-chaussee, eclaire a la fois par la cour et par le jardin, tout en +boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que +nos papiers peints moires et lustres; une vaste cheminee, large, profonde, +avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans +ce temps, semblent faits pour durer des siecles; sur la cheminee une de ces +hautes pendules incrustees d'ecaille et de cuivre, comme on en voit dans +les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres +sculptes, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de +magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes meme, les Rabutin, +les Sevigne, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi +laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son +papier, elle echangeait des pensees et continuait la causerie etincelante, +gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main +et dont on s'arrachait des copies. + +Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carre, a +grandes allees droites, "tout a fait sur le dessin de Lenotre" avec des +arbres artistement tailles et une double ligne d'orangers vieux deja de son +temps, un vrai jardin francais, avec une terrasse a l'une des extremites. +Les Rochers sont situes sur un plateau et la terrasse en est le point le +plus eleve: de la, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme +un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'a +l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et +landes; a peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres: +tout fait silence, on est au bout du monde, dans un desert. Et, en se +retournant, on a devant soi le jardin ferme par les arbres du parc comme +par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la +tristesse du paysage: bientot, le calme universel qui plane autour de vous +envahit et domine l'ame, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le +pas. + +Dans le parc, meme solitude: le mail a ete abattu, mais ils existent +toujours ces vieux arbres qu'elle-meme avait plantes, qu'elle avait vus +"pas plus hauts que cela," et qui avaient forme ces belles avenues +couvertes dont elle disait: "C'est passer une galerie que d'aller au bout." +C'est la qu'elle se sauve des le matin, emportant avec elle un "petit +livre, un livre de devotion et un livre d'histoire," Tacite, la _Vie de +saint Thomas de Cantorbery_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le +plus souvent Nicole, Nicole qui est "de la meme etoffe que Pascal," qu'elle +ne se lasse pas de louer, de recommander a sa fille et a ses amis, et dont +elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, "faire un bouillon +pour l'avaler." La, elle passe des jours "toute seule, tete a tete, revant +un peu a Dieu, a sa providence, possedant son ame," allant du livre de +devotion au livre d'histoire, "cela fait du divertissement," de temps en +temps interrompant sa lecture pour admirer "ces beaux arbres devenus grands +et droits," ces longues allees "ou l'on est mieux que dans une chambre," ou +il ne vient personne, et dont "rien n'egale le silence, la tranquillite et +la solitude." + +Vous figurez-vous cette grande dame habituee a la conversation des plus +beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et +la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingue aux Etats de +Bretagne, venaient chercher, emmener malgre elle, et dont il semblait qu'on +ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbee et ravie par la tristesse de +ces bois solitaires? afin de la mieux savourer "marchant a l'aventure," +pretant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, "ah! +la jolie chose qu'une feuille qui chante!" et s'arretant au bout d'une +allee "ou le couchant fait des merveilles!" + +Ce n'etait pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui +degenere en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des +phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le genie se fortifie par +les contrastes, ainsi que Moliere, si plaisant au theatre, si morne dans le +monde, cette femme eblouissante de gaite sentait naivement la poesie du +spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caracteres +faux, mais qui eleve les ames droites et sainement trempees. + +Elle restait tard en ces bois: "Je n'en reviens pas que la nuit ne soit +bien declaree, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon +air." Cette chambre est une piece au rez-de-chaussee, longue, a panneaux de +boiserie comme le salon, et eclairee par une seule fenetre: au fond, le +lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; pres de la fenetre, +le secretaire ouvert, et l'ecritoire de laque et le registre ou elle +recueillait les meilleures pensees des auteurs; puis, dans un angle, le +cabinet avec l'etroite psyche drapee, et les boites et les petits +ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas ou elle s'asseyait +pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voila le lieu choisi, separe +des grands appartements ou elle se retire le soir, "une bonne chambre avec +un grand feu." + +Ce n'est plus le temps de la reverie vagabonde, c'est l'heure de la +meditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en +compagnie de son fils ou de l'abbe, ou de quelqu'un de ces familiers que +l'on avait au XVIIe siecle, intermediaires entre le serviteur et le maitre, +dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant a M. le Prince_, et que +l'on traitait, a qui l'on parlait avec une simplicite aimable qui mettait a +l'aise sans humilier. Elle preferait lire a deux, car "il y a une grande +difference entre lire seule ou avec des gens qui relevent les beaux +endroits et qui reveillent l'attention." Et ces livres (elle fait observer +qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des +histoires, Amyot, Josephe, Davila, Guichardin, des traites de philosophie, +Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Peres, les _Homelies_ de saint +Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle +a sous la main les moralistes, les poetes, les ascetes, qu'elle a apportes +de Paris, et ranges dans son cabinet; peu de romans; et si elle "se laisse +prendre a la glu de la Calprenede et de sa Cleopatre," ce n'est qu'un +moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse. + +Telles etaient les etudes habituelles aux femmes de la plus haute societe +de ce temps, des etudes serieuses, solides, presque viriles; la plupart, et +madame de Sevigne la premiere, savaient et parlaient plusieurs langues, +l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces etudes, elles les +continuaient non-seulement jusqu'a l'age ou elles se mariaient, mais toute +leur vie, non pour s'en prevaloir, mais pour etre capables de converser +avec les hommes, de connaitre les choses les plus utiles au vrai but de la +vie, pour s'ameliorer et se perfectionner. De la cette surete de jugement, +cette justesse de gout, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui +s'unissaient a la grace, a la legerete, a la delicatesse propres a la +femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si +attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sevigne, +ecrivait un petit livre de recits, de portraits faits d'apres les modeles +qui avaient passe autour d'elle, ou des lettres, memoires improvises, qui +mettaient en scene le roi, et la cour, et la ville, et toute cette societe, +la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait +a peine, dans ces lettres ecrites sans effort, au vol de la plume, les +juges les plus difficiles reconnaissaient, et la posterite admire en +s'etonnant la fine observation et la peinture fidele des hommes, des +moeurs, des caracteres, et la pensee, l'eloquence, le style precis, la +force comique, mieux encore le veritable esprit et le charme, les plus +rares qualites des grands ecrivains. + +Madame de Sevigne n'a pas decrit son chateau; si elle jette ca et la +quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est a +propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une preoccupation vaniteuse +ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce +peu de mots, elle donne une idee exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on +va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au +contraire, s'est attache a faire un imposant tableau du lieu ou il passa sa +jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre +colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit apres la lecture de ses +Memoires, c'est un chateau immense, aux vastes salles sans nombre, un +desert de pierres, _ou auraient ete a l'aise cent chevaliers avec leur +suite_; du village il est a peine question; on voit seule la terrible +forteresse, noire, menacante, isolee, surgir du milieu des bois. Les +habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion enorme: le +pere, dur, silencieux, redoute de toute sa famille, renferme le jour, et +n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la +presence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa +femme et de ses enfants; la mere brisee et mourante sous cette etreinte de +fer; la soeur revant melancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat +sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage +comme Hippolyte, passant ses journees dans les bois, et, un fusil a la +main, s'enivrant de l'independance des landes desertes. On dirait d'une +famille des temps homeriques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de +montagnes, qui communique a peine avec le reste du monde, et dont les fils +sont deja des heros: par son aire haut montee, par ses premiers coups +d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle des le +commencement. + +A l'exception de quelques bois qui ont ete abattus, rien n'a change a +Combourg: la grande allee pres du preau, les servitudes, le preau meme, les +marronniers au pied du perron, le chateau, sont intacts; l'impression que +l'on recoit n'est pourtant pas tout a fait d'accord avec celle des +_Memoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans etonnement qu'on +le trouve a la fois si considerable et si rapproche du chateau: c'est, non +pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux +maisons des XVe et XVIe siecles, en pierres de taille, separees, isolees +l'une de l'autre par d'etroites ruelles, comme dans plusieurs villes de +Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis feodaux. Le portail de +l'avant-cour du chateau s'ouvre directement sur l'une des rues; le chateau +est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait +partie integrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance. + +Vu du preau, le chateau, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus, +ses machecoulis, sa facade morne percee de deux ou trois fenetres, son haut +perron, a un aspect imposant; mais, a l'interieur, l'effet n'est plus le +meme. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite, +etroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent a des puits +entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pieces qui seraient +grandes a la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands +chateaux de Clisson, de Tiffauges ou meme de Sucinio; le reste n'est que +chambres de dimension mediocre et petits cabinets dans les tours; on +cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les +a vite comptees et visitees: non-seulement cent chevaliers et leur suite +n'y auraient pas ete a l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes +y seraient genees. + +Cette exageration sur un point si facile a verifier donne quelques doutes +sur le reste. Puis, en parcourant le chateau, on vous montre la chambre de +Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, a +fenetres etroites, qui l'empechent d'etre sombre plutot qu'elles ne +l'eclairent. On y a apporte les meubles qu'il avait dans sa chambre a +Paris, en ses dernieres annees: un petit lit de fer, des rideaux de calicot +attaches a un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un +benitier de fer, une table du bois le plus commun. Voila les meubles de M. +de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est la la +table ou il ecrivit cette pompeuse description du chateau de ses peres, et +ou, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de +rediger, en tete de ses memoires, une si complete genealogie de sa famille! +tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de +moine! A la fois la superbe montant au faite et s'ecriant: Voyez comme je +suis grand! et l'humilite descendant plus bas que le dernier des visiteurs! +On ne s'abuse pas a cette simplicite affectee; ce n'est pas l'imagination +qui l'a egare; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un +contraste sensible a tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau, +que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au +manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette +humilite s'etale si publiquement qu'elle produit le meme effet que la plus +dedaigneuse fierte: on en est blesse, on la dedaigne aussi et l'on n'en +tient compte. + +Il est des ecrivains qui gagnent a etre frequentes; telle est madame de +Sevigne. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur; +c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et +madame de Sevigne, en ecrivant, est restee femme. M. de Chateaubriand, au +contraire, tend sans cesse a ne pas paraitre homme, il pose comme un etre +en dehors, au-dessus de l'humanite; il ne songe qu'a se faire admirer; il +n'a ni naturel ni naivete, on sent partout l'effort, dans son style comme +dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois a +l'admirer, on ne parvient pas a l'aimer; et l'on ne va pas volontiers +chercher un maitre qui vous parle toujours de haut. Madame de Sevigne se +fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et, +plus on la connait, plus on desire la visiter. + + + + +VI + +Saint-Ilan. + +=Colonie agricole.--un poete et un soldat bretons.= + + +Lorsque l'on suit la cote apre et haute de la baie de Saint-Brieuc, a une +lieue environ de la ville on apercoit une fleche neuve et elegamment +decoupee qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette +chapelle indique aussitot quelle pensee a inspire cette colonie +d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charite ouvert au repentir, a la +renaissance morale et au devoument. + +Bientot apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les etables, les +ateliers, les batiments d'exploitation groupes sur une pente douce qui +descend a la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultives, les arbres +plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraiches: on sent partout +une sollicitude intelligente et toujours presente. Dans les sentiers +sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes +garcons, vetus de la blouse uniforme du travail: a leur air, a leur tenue +reguliere, on reconnait que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les +disciplinant la regle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse, +le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la +reponse; les hommes, une demarche grave, une physionomie sereine et +serieuse a la fois, quelque chose de concentre et d'ardent, comme on se +figure les premiers chretiens: ce sont, en effet, des chretiens, et les +enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnes, retires du +vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail a la vie de +l'ame et a la sante du corps; les _freres laboureurs_, d'energiques +successeurs des moines qui defricherent du meme coup, en Bretagne, les +champs et les coeurs. Et ces freres, et ces orphelins guides par quelques +pretres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondee par un poete[1], +ruche d'ou se sont deja elances des essaims nombreux d'agriculteurs, mere +feconde dont les enfants sont destines a couvrir un jour l'Armorique de +leurs associations laborieuses, realisant, sans emphase et sans discours, +l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le +signe de la croix. + + [Note 1: M. Ach. du Clesieux.] + +Pres de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naif +manoir_[1] entoure et surmonte de grands arbres entre lesquels on voit la +mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui etonne +l'habitant des populeuses cites, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite +il se sent penetre, dont il jouit et goute la saine quietude; le silence +sur la terre, et dans l'eloignement le bruit de la mer, ce murmure des +flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le meme, et que le coeur +ecoute, toujours attentif et egalement charme de cette plainte monotone, +lui qui change incessamment. + + [Note 1: M. Sainte-Beuve.] + +On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la +famille, est decore de tableaux recueillis avec un soin delicat et sous +l'inspiration d'une pensee unique: des sujets religieux, une vue de Rome, +le _forum_ seme de ruines, image immortelle de la societe paienne detruite, +quelques portraits, celui de Bretignieres, un des fondateurs de Mettray, du +prince Theodore Galitzin, qui deposa 25,000 francs sur la premiere pierre +de la chapelle de Saint-Ilan, et, a une place choisie, present +inappreciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et +sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mere sainte, et le fils, ce +_Platon purifie_, selon le mot du grand philosophe chretien[1], ils +conversent un soir, appuyes a une fenetre, les yeux au ciel, refletant en +leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensees montent de leur ame, +ils ont cette aspiration de l'immortalite qui, dans les natures elues, se +change en une passion epuree, et les souleve de la terre et les +transfigure, comme si deja elles vivaient de la vie eternelle. + + [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.] + +Cabinet d'etude, lieu de retraite et de priere, la on se recueille et l'on +medite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphere calme descend sur +vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutume. + +La, passe la meilleure partie de ses jours le poete qui, naguere, au temps +des vives luttes litteraires, combattit au premier rang, et qui, sorti +jeune encore de la bataille, a fait de la charite la mission et le but de +sa vie. Souvent il se mele a ces freres laboureurs, a ces enfants qu'il +instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs, +sous le ciel, a cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'ou +l'on revient toujours le coeur content et le front degage; la vaste etendue +des champs qui s'enfoncent a l'horizon, la terre ou le germe croit sans +bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hate, +avec serenite. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille reunie, +l'epouse pieuse, les filles belles de cette beaute eclatante et ferme des +filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus +naitre, et a qui il parle avec cette familiarite, ce tutoiement du maitre +respecte qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure +bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil +de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierte nationale +qui semble protester et revendiquer son antique gloire. + +Je la vois encore, la belle jeune fille, a qui nous etrangers de France, +nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commenca un chant de +guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, heroique recit d'une lutte corps +a corps de Bretons contre Francais, et ou les Bretons etaient vainqueurs: + + Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton, + S'apprete un combat, combat de renom. + +Coupe en courtes strophes, tantot le chant retentissait cadence comme le +pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantot il semblait +suivre les coups repetes des epees sur les casques d'acier. Et la jeune +Bretonne, aux yeux brillants, debout pres du piano muet, sans autre +accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs, +s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal: + + J'apercois Lez-Breiz, suivi de ses gens, + Bataillon nombreux arme jusqu'aux dents; + +ou de sa voix fiere entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz: + + Treize combattants tombes sous ses coups! + L'insolent Lorgnez, le premier de tous. + Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder, + Et se delassait a les regarder[1]. + + [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poetiques_.] + +Et nous, souriant a cet enthousiasme, nous admirions sa beaute pure, et +cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure ideale de la +Bretagne des anciens ages, celebrant les chocs chevaleresques et chantant +d'heroiques morts. + +Ou bien, ce sont d'autres scenes d'un caractere antique: a la fin du repas +qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguere +vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maitre de +Saint-Ilan. Le poete, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une +place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine +la croix qu'il a payee du prix de ses blessures, s'asseoit a la table +hospitaliere ou on lui sert une coupe d'un vin qui rejouit son coeur. La +tete droite, la physionomie grave, de cette gravite que donne l'habitude de +l'obeissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif, +en cette placidite propre aux vieux soldats qui, a la fin de leur vie, se +recueillent silencieux dans le souvenir des combats eloignes. + +Quelques mots du poete raniment ces souvenirs profonds, les etrangers +l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis +longtemps fermees du livre de son passe. On se sent grandir a ces recits de +guerre, de ces combats qu'on n'a pas livres, mais qui reveillent en nous +les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le +devoument et le mepris de la mort. Il dit les guerres homeriques ou il se +trouva, le siege de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons, +ou les assieges furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France, +Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blesse au +haut des airs. Il etait du petit nombre des soldats d'elite qui +accompagnerent l'Empereur a l'ile d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et +soucieux errer sur la greve, s'arreter au bord de la mer, du cote de la +France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eut voulu passer +par dela. Et quelques jours apres c'etait le depart, et la marche rapide a +travers la France, et la troupe fidele grossissant dans sa course, +entrainant avec elle les volontes et les coeurs, puis courant vers le nord +heurter les nations, et se dissipant et s'evanouissant enfin aux coups de +la foudre. + +Et, apres avoir rappele ces luttes de geants, ces efforts d'un heros qui +combat le monde et ce desastre sans retour, lorsque ses levres se +fermaient, le vieux soldat demeurait accable et morne; les yeux baisses, il +ecoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine +d'une armee qui fuit dans les ombres. + +Le poete, alors, pressant sa main d'une etreinte affectueuse: Marc +Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se +sont passes, + + Je te dis: d'un projet je sens la noble envie: + Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Une larme brilla dans ton oeil expressif, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et ton front devint fier comme un jour de combat. + Puis, bientot poursuivant notre obscure conquete, + D'un groupe d'orphelins tu marchas a la tete. + Le matin, le clairon annoncait le reveil; + Je te vois, devancant le lever du soleil, + Guider tes vingt enfants a l'apre labourage, + Et par des chants pieux ranimer leur courage. + La journee a sa fin, tu t'asseyais alors, + Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors, + Le mien etait d'ouvrir a ces intelligences + Les regions de l'ame et des humbles sciences; + Et, lorsque finissait l'heure de la lecon, + Prenant sur tes genoux le plus petit garcon, + Retenant mieux que lui le sens de la parole, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + D'un jour rempli goutant le repos plein de charmes, + Que de fois je serrai ta main forte avec larmes! + Et, depuis, le Seigneur a beni nos travaux[1]. + + [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _a Marc Jaffrain_.] + +Et le poete encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a +saisi la charrue_, la _terre fecondee_ par les sueurs, la pensee marchant +_dans des sentiers nouveaux_, les _biens reparateurs_ repandus _par la +grace d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complete et benie_, + + Dont apres vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui! + +Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces +quinze ans de travaux, de vive ardeur et de devoument, un naif sourire +eclairait le front du vieux soldat; il se rejouissait de ce bien qu'il +avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poetes, aux ames noblement +douees, il avait deja oublie. + +Le paysage qui encadre ces scenes familieres ou heroiques, a une grandeur +solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon +sous sa ligne sombre_, comme dit le poete[1]; a de certaines heures, apres +qu'elle s'est retiree a une longue distance, en laissant nue sa greve de +sable fin ou se dessinent mille meandres, elle revient precipitee, +grandissant a chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace +lentement delaisse. Alors le pere: Allons, a cheval! a cheval! + + [Note 1: Amedee Pommier.] + + Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans! + +en avant dans la mer! Vis-a-vis de ces flots qui s'avancent d'un +irresistible mouvement, l'homme a comme un desir sauvage de lutter avec +eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux +elements sa superiorite et sa force souveraine. Et, le front battu par la +brise, aspirant l'haleine amere, tous deux vont au-devant de la masse d'eau +vivante et profonde, et un cri de male volupte s'echappe de leurs levres: + + Ta joie, o jeune fille, est l'azur du ciel meme! + La vague ou nos chevaux entrent jusqu'au poitrail, + Fait naitre sur ta joue un reflet de corail, + Quand tu t'emeus de ce bapteme[1]. + + [Note 1: A. du Clesieux, _Promenade_.] + +Ainsi se passe la vie du poete, face a face avec la nature, vie de la +famille et du travail qui garde comme un souvenir des scenes de la Bible et +d'Homere, ou mieux encore de l'existence independante des nobles Bretons +des premiers siecles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie +de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poete, il y a longtemps +deja, idealisa en ces beaux vers: + + . . . . Sur un rocher, devant l'eternite, + Devant son grand miroir et son fidele embleme, + Devant votre Ocean, pres des greves qu'il aime, + Vous etes reste seul a veiller, a guerir, + A prier pour renaitre, a finir de mourir, + A jeter le passe, vain naufrage, a l'ecume, + A noyer dans les flots vos depots d'amertume; + Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour; + Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour, + Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie + Chantant sur une lyre![1] . . . . . . + + [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensees d'aout, a Ach. du Clesieux_.] + +Parfois, apres plusieurs annees d'absence, le poete vient a Paris; il passe +quelques soirs dans ce monde des salons agite par tant de passions +diverses, qui espere si vite, qui desespere plus vite encore. Les projets +precipites, les oeuvres commencees, les monuments qui surgissent du sol, +ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule +toujours empressee, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie +ardente qui se remue, gronde et eclate en rumeurs confuses, passent devant +lui comme un eblouissement. Quelle melee, quels contrastes! Bien et mal, +charite sincere et vanites de charite; oubli de l'ame, de l'eternite, et +aspirations a la foi; la meme foule se ruant aux theatres pour y savourer +les apres emotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples, +suspendue a la parole d'un pretre qui lui devoile ses vices secrets; se +rassasiant, en sa soif immoderee de plaisir, de voluptes sans les gouter; +et presque au meme instant, a la voix d'un orateur, au chant d'un poete, se +recueillant attentive, ecoutant d'une oreille delicate et charmee les +accents inspires qui reveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps +assoupis, jamais eteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse +une flamme comme d'un foyer immortel! + +Et lui, nouveau venu, etranger a cette melee, au bord de cette tempete de +la vie sociale, plus emouvante que la tempete des flots qui battent ses +greves, il s'anime, son coeur bat vivement a ces vives impressions; et, +parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri energique du +_vates_, poete et devin, essayant d'arreter cette foule qui court au hasard +et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de +fin. Il ecoute, il contemple la rumeur de cette fournaise ou mugissent +mille materiaux en fusion, ce qui surgit a la surface, ce qui vole en +l'air, ce qui fait eclater les applaudissements ou est accueilli par les +huees. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, theatre, charite, faux plaisir, +ni vice ni vertu_[1], le drame du siecle, il en trace a grands traits une +large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait +suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes. + + [Note 1: Titres des principales pieces du volume de poesies + intitule: _Une voix dans la foule_.] + + De toutes les cites o cite souveraine, + Paris, qui t'a donne ton fier bandeau de reine + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tes foules eveillant, comme au loin les rameurs, + De sourds mugissements ou de vastes clameurs? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre, + Depuis le Pantheon jusqu'aux sommets du Louvre, + Animant les marteaux, la scie et les leviers, + Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tes orchestres geants, tes fetes colossales, + Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris + Qui rend belle a ton front ta couronne, o Paris! + +Cette voix, ainsi que son modele, a ses cris d'enthousiasme et de douleur, +de desolation et de dedain, d'admiration et de colere; mais elle ne se +confond pas avec toutes les autres. Ces emotions profondes du poete, elles +ne vibrent pas du meme son que les emotions de la multitude, elles ont un +accent etrange, inaccoutume, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre +au-dessus de l'universelle clameur. Ce poete est un chretien agissant; il +possede ces vertus chretiennes qu'a ignorees le monde antique: il juge, il +condamne, mais il aime; il s'emeut des douleurs de l'humanite, de ses +vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les +_coeurs aimes_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console; +il fait briller la lumiere immortelle aux yeux des faibles et des egares, +et il les entraine apres lui dans son aspiration vers Dieu. + + + + +VII + +La mer. + +=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Legende de la ville d'Is.= + + +Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arretons avec admiration devant sa +plaine immense: nul qui, la premiere fois, ne soit remue a son aspect; nul +qui ne reve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est +une amie; des qu'ils y reviennent, de loin ils se hatent, comme on court +vers un etre cher apres son absence. En face de la mer, les ames tendres +sont plus reveuses, les esprits puissants plus meditatifs, les plus +insensibles meme s'etonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les elegants +et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et, +des heures entieres, immobiles, remplis d'idees inexprimees, demeurent la, +a la regarder. + +Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, o hommes, et la mer? quel charme ont +ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son +immensite? Le ciel aussi est immense, et il n'est donne qu'aux Augustin de +l'absorber dans sa contemplation de la serenite des cieux. Est-ce son +uniformite? Le desert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrete +pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce +qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui, +lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmene la +mer, je la suis s'eloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne +manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le meme, +toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrete a un point +obscur, a une voile qui s'enfonce derriere la courbe de l'horizon; mais, +toujours je me reprends a contempler ces flots qui se succedent a mes +pieds, et dont pas un ne revient apres qu'on l'a vu. + +Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; la est la vraie +vie immuable, eternelle, et qui, par cela meme, est l'action eternelle. Ce +regard que nous lancons au ciel est une aspiration, un geste de l'ame qui +se porte vers l'ideal; et il ne dure pas, c'est un eclair. Mais le mal qui +est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppes par le corps, ne +pouvant penetrer l'infini meme, nous en poursuivons le signe et +l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La +mer semble tenir sa vie d'elle-meme, elle nous fascine, et nous la +regardons avec une insistante insatiabilite, comme si, par cette +contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie, +l'arreter et la fixer. + +La Manche, resserree entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitee +que l'Ocean; ses vagues, pressees et battant le rivage d'un mouvement plus +violent et plus saccade, ont decoupe les cotes du nord de la Bretagne comme +le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins varies: c'est une suite de +criques, d'anses, de baies creusees dans les terres, de caps et de +promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites iles et de rochers nus +semes sur la plaine azuree et que le flot entoure d'une ecume argentee. +Telle est la cote qui regarde l'Angleterre; au point ou le rivage fait un +coude et monte vers le nord pour former la presqu'ile de Normandie, la mer, +au contraire, rase le bord plutot qu'elle ne le heurte; sur quelques points +meme, elle s'est retiree: autrefois elle brisait ses flots contre les murs +de Dol; depuis des siecles elle s'est eloignee jusqu'a pres de trois +lieues; ou jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'epuisent pas, +s'etend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle +est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a +bu toute l'eau; et elle est devenue fraiche, fertile, richement cultivee, +semee de milliers de beaux arbres. + +Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laisse une marque de +la souverainete qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine +s'eleve, a plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpes du +cote de l'Ocean, a pans rudement coupes et portant les traces des tempetes +qui les ont aprement tailles: on l'appelle le Mont-Dol, tant il parait haut +sur ce sol nivele comme avec la main. Isole dans la plaine verdoyante qui +ressemble a un jardin, ce monceau de rocs est encore une ile. + +De son sommet on embrasse une vaste etendue: devant soi la baie de Cancale +tout entiere, a gauche la cote de Bretagne qui fuit vers l'ouest, a droite +celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer meme, tour a tour +ile et presqu'ile, le mont Saint-Michel, bati sur les rochers et s'elancant +en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le +Mont-Dol, au contraire, est un lieu de priere et de secours. Sur le point +le plus eleve, les Bretons ont eleve une statue de la Vierge; de fort loin +en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet ecueil ou +jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clemente dirige les +matelots et leur indique la route du port. + +A l'ouest, la cote de Bretagne a un autre caractere en face de +l'Atlantique, elle est largement et profondement ouverte: la, l'Ocean a +toute sa puissance, rien ne l'arrete, ses longues lames viennent du fond de +l'horizon sans obstacle, jusqu'a cette terre qui semble se detacher en +avant pour leur resister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistere a devant +lui une armee qui l'assiege et l'assaille incessamment de ses vagues +innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose +pas. En ce combat qui dure depuis des siecles, la terre, si rude qu'elle +soit, a ete vaincue: l'Ocean, avancant d'un mouvement lent et continu, pied +a pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue +patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfoncant dans le sol, il +perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il +passe comme un triomphateur, en elevant sa rumeur qui ressemble a celle +d'un peuple; la, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont +il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un belier qui bat une +muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la +presqu'ile de Crozon, que la mer a taillees largement dans le roc. + +Mais, a de certains jours, jours d'attaque generale, la mer ramasse toutes +ses forces, herisse son dos de vagues et se precipite contre la terre d'un +elan si violent et si emporte qu'elle franchit d'un coup les remparts de +granit; l'enceinte est entamee, la breche est ouverte, une vaste etendue +s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a reussi, la voila etablie en +cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il +ne reste ca et la que quelques rochers isoles (Ouessant, Sein, Belle-Ile, +Houat, Hoedic, etc.), bastions separes du corps de la place, perdus au +milieu de l'ennemi, et destines, tot ou tard, a etre engloutis. + +C'est ainsi qu'ont ete decoupees dans la masse de la presqu'ile les grandes +baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne. + +A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais, +s'elancant par cette passe etroite (le Goulet), elle a etendu sa nappe +profonde jusque bien avant dans les terres et a forme cette rade immense ou +eussent manoeuvre a l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxes, abri sur, +prepare de longue main pour les flottes, et ou le genie de Richelieu fonda +le plus puissant arsenal de la France. + +Le port de Brest, lorsque nous le vimes pour la premiere fois, etait rempli +de vaisseaux qui revenaient de Crimee, et avaient fait la campagne de +Sebastopol et de la Baltique. On debarquait tous les jours des bombes, des +boulets, des fragments de fer rouilles et brunis, ramasses sur les champs +de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, a chaque +instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la +Tchernaia, Malakoff, et ces grands souvenirs, evoques par ceux qui avaient +fait cette histoire, donnaient au discours un air heroique; il semblait +entendre des eclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des +noms immortels: _Austerlitz, Napoleon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la +Reine Blanche, Louis XIV_; ca et la se dressaient muettes les canonnieres +formidables: la canonniere, une masse sombre, large de proue et de poupe, +epaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au +milieu; elle marche, pas un homme n'apparait sur le pont, elle semble +voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces +grands cetaces que l'on voit flotter a la surface de la mer. En face des +murailles ennemies elle s'arrete; tout a coup, de ses sabords jaillissent +des boulets enormes dans un nuage de fumee; elle fremit et resonne avec un +bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi etonne qui l'examinait +curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnait une +machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer +les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe +imprime a peine une trace a ces plaques impenetrables. Ce n'est pas un +vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en revent les +conteurs de combats de geants; elle vomit le feu, les genies qui le lancent +sont invisibles. + + [Note 1: Les Russes, a Kynburn, prirent un instant les canonnieres + pour des _chalands_, gros bateaux de transport.] + +Tout ce port etait anime d'un mouvement puissant et fort, comme un corps +robuste ou la vie ne s'arrete pas. Entre les grands navires, par d'etroites +passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute +forme et de toute grandeur, et la svelte baleiniere aux avirons flexibles, +volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment charges, +que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues +rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer +peniblement. Le long du quai, des bandes de forcats halaient des barques +que guidait un autre forcat, seul debout a l'arriere: une corde passee sur +l'epaule, penches a la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans +hate, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont egalement +indifferents; pourquoi se hater? le temps pour eux ne marche ni plus ni +moins vite, ils ont devant eux l'eternite. Tandis que ces hommes avilis +passaient pres de nous, couverts d'ignobles casaques, la tete a demi cachee +sous leurs bonnets jaunes, figures pales et rayees de rides basses, a +l'oeil terne, a la bouche deformee, physionomies sinistres ou abruties; en +entendant le chant monotone qui regle leurs pas pesants et qu'accompagne le +cliquetis lugubre des chaines, une horreur secrete nous serrait le coeur, +nous detournions les yeux et nous nous ecartions de ce spectacle terrible; +et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammes +d'envie, de desirs feroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la +societe dont ils etaient separes comme des damnes. + +Sur les larges quais etaient amonceles les munitions et le materiel de +guerre, les canons de toute grandeur, ranges en lignes rigides, et +allongeant leurs cous noirs et lustres, depuis les legeres pieces de +campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un +homme, les boulets entasses en piles regulieres, les bombes monstrueuses +que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent a +quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids enorme +ecrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands +cables de fer couches au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'a +l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme +un fil de soie en ses heures de colere; et, tout le long du port, les +magasins, les hopitaux, les casernes, les ateliers ou les masses de fer +sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux +pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent +les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs +d'un brasier etincelant. + +Longtemps on suit les sinuosites de ce port qui s'enfonce dans les terres, +au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux +hautes murailles, aux mille fenetres, et les vaisseaux aux mats presses, +qui s'elevent comme des citadelles. Qui connait Paris et son prodigieux +labeur, les revolutions de ses quartiers brusquement coupes en larges +trouees; qui a vu, a l'Exposition universelle, les colossales machines de +l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui +broyaient en mille sens les produits infinis de la matiere, s'etonne encore +et est comme epouvante de cette active puissance de l'homme, de cette +ardeur incessante, acharnee a accumuler les moyens de destruction et les +machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserree en des +remparts de granit et ou s'entassent sans relache les engins de fer depuis +deux cents ans. + +Tel etait Sebastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant +dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port etait +aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux etaient +aussi batis en granit, ses forts tailles dans le rocher. En quelques jours, +toute cette force a ete aneantie: les assises de roc des bassins ont ete +brisees et precipitees dans la mer, les magasins, renverses de leur faite, +ont saute en l'air; ces longues rangees de constructions massives, +casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le +secoue en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arrache de sa +base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleverses de fond en comble, +_foules aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voila Sebastopol +aujourd'hui: des blocs de granit entasses et laisses la pele-mele par la +tempete de la guerre! + + [Note 1: Isaie, XXI, 10.] + +La rade de Brest est ouverte a l'extremite de la Bretagne, en face meme de +l'Ocean; de l'autre cote de la presqu'ile, la mer a dechire et emporte une +longue bande de terre et a forme ainsi la baie d'Audierne qui regarde le +golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue a la fois des vents de +l'ouest et du sud, est inhospitaliere aux matelots; mais, comme s'il eut +voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de +Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a prepare une autre retraite, la +baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sure que la rade de Brest, et d'un +acces plus facile. La rade de Brest est fermee par un goulet etroit, afin +de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une +large passe, on y entre et l'on en sort aisement, elle est propre au +commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste +demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de peche. +Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces +petits ports semble se cacher tout un peuple de pecheurs aux aguets pret a +s'elancer des qu'une proie est signalee, et des qu'il l'a saisie, revenant +vite, charge de butin, le deposer dans ses magasins, comme la fourmi. + +Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines a presque toute +la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le +Douarnenez d'hiver et celui d'ete: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents +habitants; l'ete, pendant la saison de la peche, c'est une ville de dix +mille ames. Veut-on avoir une idee de cette peche: qu'on sache que +Douarnenez et les trois petits ports groupes comme des faubourgs a ses +cotes, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune +carte), emploient a la peche de la sardine plus de huit cent cinquante +barques, et que chaque barque, montee de cinq a six hommes, rapporte chaque +jour de quinze a vingt-cinq mille sardines: la peche durant quatre mois, +que l'on calcule quelles breches ces huit cent cinquante barques ouvrent +dans l'incommensurable armee qui, tous les ans, vient invariablement +s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgre ses pertes sans nombre, +cette armee, continuant sa marche, est encore pour les cotes plus eloignees +une mine feconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore a pleins +filets dans ses rangs inepuisables; et chaque ete, en un ordre immuable, +sans qu'aucune revolution vienne a l'encontre, recommence le meme mouvement +par le meme chemin, et des millions de petits poissons descendent en +colonnes serrees le long des cotes, pour servir de nourriture a l'homme +indifferent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu! + +Le matin, toutes ces barques legeres dressent leurs petits mats, et, +tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil, +comme une volee d'oiseaux. Pendant la premiere heure, la baie est toute +couverte de points blancs, paquerettes semees sur la mer bleue. Puis la +svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier +petit point blanc disparait. En l'absence des pecheurs, la ville +silencieuse semble deserte: la peche sera-t-elle bonne? un orage ne se +levera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au +loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors +se reveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent, +le mouvement est general; les femmes, avec leurs paniers, se hatent, +descendant au port, et des que la flotille, s'alignant en rangs presses, +touche le rivage, elles s'elancent et envahissent les bateaux, comme si +elles les prenaient a l'abordage: un va-et-vient rapide s'etablit aussitot +des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle +et on crie, les prix se debattent, c'est le marche. Bientot les lanternes +et les flambeaux s'allument, chaque barque en est eclairee; en un clin +d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'etincelles s'agitent +sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes +retroussees, le panier sur la tete, courir d'un pied agile sur la planche +etroite et frele, comme des ombres. + +Au dela de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserree +entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Ocean: +c'est, avec la cote de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le +_bec du Raz_: a mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur, +le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, a +peine hautes d'un etage, sont comme accroupies, les arbres, battus des +vents de la mer, chetifs et etioles, ne s'elevent qu'a quelques pieds +au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, ou il y a plus de pierres que +de terre, sont entoures de petits murs de cailloux amonceles sans ordre; et +ces petits murs bas, croisant a l'infini leurs lignes blanches, ressemblent +a des milliers de tombes d'un cimetiere abandonne. + +Des landes pales recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et +deserte; ca et la pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des +moutons noirs paissent une herbe rare dans d'etroites enceintes; un cheval +isole tourne autour du pieu ou il est attache; de distance en distance +apparait debout un patre immobile; a son attitude, a sa forme vague qui se +dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est +un etre vivant ou quelque debris druidique; on est pres de le prendre pour +un menhir. + +Puis, plus de maisons, plus de champs, plus meme les petits murs de pierres +entassees: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie +en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer. +Enfin, d'un point plus eleve, on apercoit tout a coup la mer, non plus +seulement a droite et a gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour +de l'horizon a perte de vue. Des blocs de rochers enormes s'avancent +longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus +et poser son pied de granit dans l'Ocean. Rien que la mer, et, sur cette +mer nue, un navire perdu dans l'immensite. + +Encore quelques pas, vous voila au bord: un tapage, un bruit continu, une +rumeur incessante, sourde et dechirante a la fois, comme d'un canon qui +gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les ecueils, s'y +dechirent en larges nappes, et, pressees l'une par l'autre, viennent +frapper les rocs a pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre +leur muraille impassible, pour retomber a leurs pieds en glauques remous, +mugissant et grondant comme des lionnes a demi domptees. + +Au pied de ces rochers on s'arrete un instant, puis, pousse par cette +curiosite infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut +franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelees, leurs +assises penchantes. Et la, comme dans les montagnes, en ces vastes +solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que +quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule a mesure qu'on +le croit toucher; apres ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant, +descendant, se baissant ca et la pour cueillir _l'oeillet de poete_, petite +fleur d'un rose pale qui croit sur une mousse reche et rase, on est parvenu +a quelque angle herisse, quand, en s'accrochant a une asperite de la +pierre, on se penche au bord de l'abime ou bouillonne et bruit et tempete +la vague verdatre, on ecoute ce fracas formidable, on regarde cette onde +vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivre de +cette rumeur qui, depuis des siecles, toujours la meme, a ete ecoutee des +Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'ame d'une +terreur secrete et d'une tristesse solennelle. + +C'est la le bec du Raz: a cette masse de rocs que battent les flots sans +cesse irrites, et qui git, etendue comme le squelette d'un geant exhume, +finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, apre, +inculte, sol dur que percent a chaque pas les rocs et les pierres, des +cotes escarpees, la mer sauvage, et a l'horizon, une ile montant de la mer, +l'ile de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient separes des +hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel. + +Cette cote de rochers n'a pas toujours eu cet aspect desole: la baie de +Douarnenez est une des conquetes de l'Ocean. Les terribles cataclysmes ont, +de tout temps, ete consideres par les peuples comme des effets de la colere +de Dieu, la punition des crimes de leurs peres. La science qui examine ces +rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, pretend expliquer les +revolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques +hommes, echappes aux lames rapides, plus rapides que les plus vites +coursiers, reviennent apres la tempete et interrogent d'un pas hesitant le +sol bouleverse, ils trouvent, a la place des lieux qu'ils cherchaient la +mer, la mer qui etend au loin sa plaine sans fin et sans fond; ou etait une +ville, les flots; la vague maintenant apaisee, comme dans les vers du +poete, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau etincelant au +soleil, rien de ce qui est englouti ne parait. + +Le sentiment de la justice divine alors s'eveille dans les coeurs; ils se +disent que ce peuple, emporte tout d'un coup et sans remission, n'a pu etre +frappe sans l'avoir merite: les actions du passe se levent devant eux, et +des fantomes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abime. Alors, on se +rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des +crimes de ses rois. Les peres en transmettent le souvenir a leurs enfants, +et ceux-ci le repetent aux generations qui suivent, et ainsi se perpetue la +tradition vivante, immortelle, qui ne separe pas le crime de la peine, la +cause de l'effet, bien autrement veritable que la science, qui change sans +cesse ses systemes. + +Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en +quel lieu precis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait), +existait, il y a quinze siecles, au temps deja du christianisme, une ville +riche, capitale d'un Etat puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de +forme hieroglyphique, IS. Face a face de la mer, Is n'etait separe des +vagues toujours menacantes que par une digue elevee dont les ecluses se +fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour +ouvrir cette porte, quand il en etait besoin. Le roi de ce temps-la, +Gradlon, etait sage et prudent. Il avait ete instruit a la verite par un +saint, Corentin, dont Quimper a ajoute le nom au sien, comme un talisman; +mais la fille de Gradlon, Dahut, etait de la race des Messalines; elle +_avait pris pour ses pages les sept peches capitaux_, et, comme Marguerite +de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les +flots. La, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masques; ses +voluptes etaient sauvages, elle aimait a jeter les cris du plaisir au +milieu des rugissements des tempetes: au matin, un ressort du masque +subitement presse brisait les vertebres de l'amant de la nuit, et son corps +etait precipite dans un gouffre. + +Mais un jour, Dieu la frappa de demence: lasse de posseder de faciles +voluptes, elle voulut, ainsi que Neron, jouir d'un spectacle inattendu, +d'une cite tout entiere se debattant, comme une bacchante, dans l'ivresse +du desespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lanca sur la ville: elle deroba +au roi son pere la clef d'argent de la porte des ecluses, et elle l'ouvrit +a l'Ocean; l'Ocean s'elanca aussitot hurlant et bondissant. Elle eut, sans +doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons +croulantes, de morts instantanees, de dechirantes agonies, desastres sans +nombre, que revent certains hommes, melange de sauvagerie et de +civilisation, qui artistes en leurs feroces instincts, se donnent, une fois +dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand +elle se fut rassasiee des tortures de toutes ces victimes, de cette ville +sombrant comme un vaisseau, a son tour elle eut peur; le flot grandissant +roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout +a coup sent les griffes du chatiment, ce cri qui venge en un seul instant +l'humanite et atteste la justice de Dieu. Ce cri desespere, Gradlon, son +pere, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille, +l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitot, reprit sur une +langue etroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course +precipitee. Mais tandis que, froide de terreur, elle etreignait Gradlon de +ses mains crispees, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui +disait a son pere: "Si tu te veux sauver, lache ce demon! jette-le aux +flots qui le demandent!" C'etait comme le _Coeur mort qui bat_, dans la +fiction du poete, le remords qui appelait lui-meme le chatiment; et alors +eperdue, jetant derriere elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut +fascinee par le mugissant abime, elle ouvrit tout grands ses bras, elle +tomba en arriere, et, comme une bete feroce affamee, le flot bondissant la +devora. + +L'Ocean, aussitot calme, des qu'il eut englouti sa proie, arreta subitement +sa course, ses vagues soulevees s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au +dela du lieu ou le crime, saisi vivant, avait disparu. + +De la ville d'Is, il ne resta rien; ou s'elevaient ses tours et bien par +dela, s'etendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable a +une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps a la +mer basse, apparurent sur la plage humide de grands debris, de larges +quartiers de pierres chargees de sculptures etranges, et de signes ecrits +en une langue inconnue. Puis, peu a peu, l'Ocean en ses rudes secousses +emmena ces ruines eparses au fond de ses abimes, et la plage deserte ne fut +plus qu'une surface de sable uni. + +Parfois encore pourtant, le pecheur avance dans la haute mer, en retirant +son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le +cable tendu, il s'avance etonne en ligne droite, comme le long d'un pan de +muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergee. Elle est la, au fond des +flots, a jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, a la +nuit, quand il s'apprete pour le retour, au milieu du choc retentissant des +vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs +desolees et de lamentables sanglots, les cris immortellement desesperes des +amants d'une nuit de Dahut. + +La-bas, un courant terrible entraine les navires, les lance contre les +ecueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres +sur le rivage. Le pecheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en +faisant le signe de la croix, loin de cette cote maudite, qui s'appelle +d'un nom sinistre, _baie des Trepasses_, de ce chaos de rocs ou la mer +s'engouffre en des abimes, et que la foi des peuples a nomme l'_Enfer_. + + + + +VIII + +Saint-Florent. + +=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.= + + +La Loire descend, d'Angers a Nantes, entre deux rives largement ecartees, +aplaties, a travers de vertes iles; a mi-chemin, elle fait un coude, et +l'on se trouve en face d'un coteau seme de bois, dont la croupe s'etale +arrondie, et laisse trainer dans l'eau ses dernieres branches, comme un +gros bouquet de feuillage; au sommet, le fut svelte et blanc d'une colonne +se detache dans l'air; c'est Saint-Florent. + +C'etait un jour d'ete; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais +la vaste campagne parsemee de clochers et de maisons, vivante et +retentissante de bruits, qui s'etendait au loin et s'unissait vaguement au +ciel abaisse. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les +barques, aux voiles deployees; a l'horizon, non loin d'Angers, la ville +noire, eclataient les toits hauts et les murs blancs du chateau de Serrent +que visitent les princes; de l'autre cote, apparaissait le bourg de Mauves +qui, par sa prairie, touche a Nantes, d'ou l'on descend vers la mer. Sur +les iles de sable jaune que couvre ou delaisse le fleuve en ses frequents +caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient pres de leurs +boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe, +chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des +branches. La terre, calme en son immobilite qui respire, semblait livrer a +l'homme son domaine et ses tresors, le convier au bonheur et a la joie. + +Oui, aujourd'hui, c'etait la paix; mais, dans le passe, tout ce qui +m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que +je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'ile etendue +a mes pieds, ont, depuis deux mille ans, ete le theatre de scenes +incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et +Francais, republicains et Vendeens, ont tour a tour possede, perdu, +reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et +feconde. Cette ile au milieu du fleuve etait, au VIIIe siecle, le repaire +de pirates normands; elle s'appelle l'_ile Batailleuse_; sur cette +esplanade qui domine la Loire, au moyen age, s'elevait un chateau-fort, +d'ou un baron avide ranconnait les barques au passage. A l'autre bord, un +autre chateau, nomme la Madeleine, surveillait de son cote la Loire. Entre +les deux seigneurs, la guerre etait permanente: Angevins de Saint-Florent +et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve, +et se livraient des combats acharnes. Les Angevins finirent par etre +domptes; ils cederent aux Bretons l'extremite de l'esplanade qui s'avance +comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre +s'appelle encore la _Bretagne_; tout a l'entour c'etait l'Anjou, ce petit +coin seul etait la Bretagne; les vainqueurs ont perpetue leur triomphe en +ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue. + +Mais notre temps laisse a la posterite de plus emouvants souvenirs: ce +bourg que l'on apercoit en face est la Meilleraye ou Bonchamp expira; cet +autre, Varade ou il fut enterre; dans celui-ci, a Saint-Florent meme, il +fit grace aux prisonniers republicains, et on lui a erige un tombeau; c'est +ici que les Vendeens vaincus passerent la Loire, et ici que fut tire le +premier coup de canon qui alla eveiller Cathelineau dans sa chaumiere: +c'est comme le resume des guerres de la Vendee. + +Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, a Saint-Florent, pour la levee de +trois cent mille hommes. Dans un carrefour forme par deux ou trois rues au +haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs batons a cordon de cuir a +la main, etaient reunis en groupes nombreux et agites. Leurs peres leur +avaient dit qu'en devenant soldats de la republique, ils serviraient les +ennemis de Dieu et de la religion. Ils etaient bien resolus a ne pas +partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient a faire; seulement, +quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'etaient caches dans les maisons +voisines et attendaient. De son cote, le commandant republicain avait fait +trainer jusque-la une piece de canon qui, braquee sous une grande porte, +menacait la place et les rues. + +On commence l'appel des conscrits; pas un ne se presente; l'ordre est donne +de saisir les refractaires; les gendarmes sont accueillis par une huee +generale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs batons, les +bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule +d'evacuer la place; la foule, menacante, demeure immobile; il commande le +feu, les paysans s'enfuient de tous cotes; en un clin d'oeil, la place fut +deserte; personne n'avait ete tue. + +Mais, a l'instant, des fenetres des maisons, du fond de la place, des +angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et +decouverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'elancent +sur la piece avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le +canon est pris. + +Trois jours apres, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin, +jetaient aux mille echos du Bocage, de la Loire a la Plaine, et de Saumur a +la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendee entiere etait debout, +debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour +ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du +foyer domestique, pour la guerre sacree, selon le mot antique: _Pro aris et +focis_. Voila la raison de la resistance heroique de ce peuple, qu'on a +appele un _peuple de geants_; il est tombe sous le nombre, il n'a pas ete +vaincu; sa cause a triomphe: la religion qu'il avait defendue sur les +champs de bataille de la Vendee. + +Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine, +cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pele-mele avec +les chevaux, les canons, les chariots, cent mille etres humains se hatant, +se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargees allant et venant +d'une rive a l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflamme, +galopant et donnant des ordres; dans une voiture trainee a petits pas, +Lescure blesse a mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le +bruit du canon lointain? + +Huit mois se sont ecoules; apres avoir defait six armees, pris Thouars, +Saumur, Angers, battu Kleber et ses Mayencais, le peuple vendeen, decime +enfin, dans une derniere bataille, a Cholet, fuit le sol de la patrie, et, +comme le cerf blesse, se jette dans le fleuve, aspirant a l'autre bord, +pour y prolonger sa lutte et sa vie. + +Cependant, dans une salle carrelee d'une petite maison, au bas de la ville, +Bonchamp etait etendu et pres d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient +de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce general, que si peu de +mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'eternel +repos. + +Au meme moment, cinq mille prisonniers republicains etaient entasses dans +un ancien couvent, en face de plusieurs canons charges a mitraille. + +La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au dela que +quelques milliers d'hommes; la question alors s'eleva: que faire des +prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y +avait peril a les relacher. Une proposition alors est jetee dans la foule, +une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise, +qui n'appartiennent a personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en +defaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientot devient un cri +general, la volonte du peuple. + +Dans la chambre meme ou Bonchamp agonisait, les officiers s'en +entretenaient; il ne s'agissait plus que de designer l'heure. Bonchamp +alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe a +quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la +souffrance: "Mes amis, j'ai une priere a vous adresser; c'est sans doute la +derniere, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera ecoutee: je +demande qu'on ne tue pas les prisonniers." + +C'est a ce beau moment que le sculpteur David l'a represente[1]: le voici, +ce genereux homme, tel qu'il dut etre, se dressant a demi, le corps ouvert +par la blessure, la figure tiree par la douleur, la main tremblante, le +regard comme eclaire, deja presque hors du monde, et cherchant a se derober +un instant encore a la mort, pour donner a d'autres cette vie qui, par sa +bouche entr'ouverte, va s'echapper! + + [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'eglise de + Saint-Florent.] + +Et aussitot, sans hesiter, sans reflechir, emportes par cet irresistible +choc des grandes pensees qui toujours entrainent les hommes, preuve sublime +qu'ils ont une ame: Oui, oui, s'ecrient les assistants, grace! grace! Et +ils s'elancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La +Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive a la +porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller, +s'ecrie-t-il, grace! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne! + +Les canons sont detournes, et les prisonniers, passant a travers la foule +qui s'ecarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes, +jusqu'a perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu; +il n'en resta pas un a Saint-Florent. + +Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconte, que ces +prisonniers, a peine sauves, aient tire presque aussitot sur leurs +liberateurs. Seulement, et c'est ce qui a cause l'erreur de ces historiens, +a la fin du jour, l'avant-garde republicaine arriva a Saint-Florent, ou +elle esperait trouver encore les Vendeens: le representant Choudieu, qui +marchait en tete avec une escorte de cavaliers, alla droit a la maison d'un +des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendeens; on lui apprit +que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie? +demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laisse ici une grande +partie.--Ou sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y +conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'ecria un jeune garcon de douze ans, +en se presentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa +botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il +arriva a l'esplanade, ou etaient restes les canons. Les Vendeens, soit +hate, soit ignorance, ne les avaient pas encloues. Le representant, alors, +de ce lieu eleve, apercut par dela le large fleuve la foule du peuple +vendeen, encore haletante, fuyant a travers les ombres qui s'abaissaient: +Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre +presence. Il fit mettre pied a terre a ses soldats et pointer les pieces +sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir +inoffensifs sur le sable. + +Ce recit m'etait fait par le neveu de ce jeune garcon qui, jadis, dans +l'impatiente ardeur de son age, avait guide Choudieu; et, en rappelant ces +details qui rehabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et +loyal, relevait noblement la tete, heureux d'attester qu'un crime de plus +n'avait pas souille ces luttes fratricides. + +J'etais a la place meme ou avaient ete pointes les canons de Choudieu; la +s'eleve aujourd'hui la colonne commemorative de Bonchamp, et, a cote, le +couvent, jadis celebre abbaye de benedictins, qui servit de prison aux +republicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les +confins de la Bretagne et de la Vendee, ait ete le rendez-vous d'evenements +extraordinaires, il a ete incendie, non par les republicains, comme on le +pourrait croire, mais par un Vendeen. Son nom etait Poitevin, mais on +l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forets +americaines, ces guerriers de la Vendee avaient aussi leur langue +pittoresque et expressive. Quand, a la fin de la guerre, le soldat de +Bonchamp revint a Saint-Florent et qu'il revit ce couvent ou, enfant, il +avait prie Dieu, et dont les republicains avaient fait une caserne, dans sa +foi vendeenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son +epaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammees dans le couvent: +le feu gagna aussitot les cloitres, en un instant le couvent fut enveloppe +de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur a +demi ecroule, Chante-en-Hiver suivait les progres de l'incendie; il arreta +ceux qui voulaient l'eteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la +maison de Dieu soit purifiee des bleus? Et la foule immobile laissa +l'incendie devorer le couvent. + +Quant a la colonne de Bonchamp, on cherche en vain a dechiffrer +l'inscription qui y etait gravee; les plaques de marbre de la base ont ete +brisees en 1832 par les soldats d'une garnison passagere. Si rapide est +l'action de notre temps, si violents et opposes les mouvements qui +emportent ce siecle justement appele le siecle des revolutions, que, dans +ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en +laisse que des vestiges. Il en est deja des monuments eriges aux chefs +vendeens comme des monuments de l'antique Grece; ces evenements, dont il +reste encore des temoins, ne sont, aux lieux memes ou ils se sont passes, +marques que par des debris. + +Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a ete +mutile, la statue de Cathelineau, que les Vendeens lui avaient erigee en +face de sa maison. Il avait pourtant bien merite un hommage populaire, ce +paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient eleve au premier +rang. Il y avait parmi les capitaines vendeens des gentilshommes de haute +naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un general en +chef, ils elurent Cathelineau. C'est qu'il possedait les qualites par +lesquelles les hommes sont partout domines: la fermete calme, qui est le +plus grand signe de la force, le sens droit et la nettete de vue dans le +conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le +faisaient aimer, sa piete et sa vie sans tache, respecter; il semblait que +Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand +il eut expire, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces +simples mots a la foule agenouillee: "Le bon general a rendu son ame a qui +la lui avait donnee pour venger sa gloire," oraison funebre qui embrasse, +dans sa brievete, le genie du heros, la croyance du chretien, et le but +sublime ou il tendait. + +Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrete devant la maison de +Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four ou le Vendeen +cuisait son pain, sa chambre transformee en ecurie; vis-a-vis, une petite +place triangulaire est jonchee de debris; la etait le monument: la statue +git dans l'humble cimetiere de la paroisse. + +De nos jours, cependant, ces ruines ont ete en partie relevees: a +Saint-Florent, le couvent a ete restaure; dans la maison meme ou il a +expire, un tombeau a ete erige a Cathelineau, et, sur ce tombeau, une +statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent cote a cote +Bonchamp et Cathelineau, le general paysan pres du general gentilhomme. Ces +restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais a la religion: +dans le couvent on a etabli une ecole de Freres; la maison, ou est place le +tombeau, est devenue la chapelle d'une ecole de Soeurs: une sainte femme, +un genereux et noble Vendeen[1], ont repare ces ruines pour les consacrer a +des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendee. Ainsi, tout est +a sa place: cette auberge, etablie dans une demeure heroique, cette statue +brisee, ce cimetiere ou elle est deposee, cette chapelle qui protege la +tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractere de ce +siecle, l'industrie triomphante, la vieille royaute renversee, et la +religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule +gardienne des genereux souvenirs. + + [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.] + + + + +IX + +Les vieilles villes.--Les vieilles maisons. + +=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.= + + +La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position +avancee de cette large presqu'ile dans l'Ocean, entre le golfe de Gascogne +qui tient a l'Espagne, et la Manche qui tient a l'Angleterre, ses ports +naturels, les nombreuses rivieres qui descendent du plateau central, et, +comme les rayons d'un cercle, aboutissent a la mer, ont ete cause que, de +tout temps, la vie s'est portee aux extremites. Des l'antiquite, les +Bretons furent marins et pecheurs; la force resistante de l'Armorique etait +sur les cotes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent +contre Cesar la lutte la plus courageuse et la plus longue. + +Malgre les siecles et les revolutions, ce caractere de la Bretagne n'a pas +change. Le centre est morne, la circonference animee; un moine comparait +cette presqu'ile arrondie en demi-cercle a la couronne de sa tonsure, un +chevalier a un fer de cheval bien fourni a l'entour et presque vide au +milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des +ports situes non pas sur le bord de la mer, mais a quelques lieues de +l'Ocean, sur de petites rivieres navigables ou le flot porte les navires. +Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne, +du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans +la voir, son air apre et fortifiant. Dans quelques-unes (a Lezardrieux, a +Lannion) les deux rives sont reunies par un pont suspendu, haut, leger, +semblable a ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous +lequel passent les navires aux longs mats: lorsque soufflent les grands +vents de la mer, ils agitent et soulevent ce chemin aerien; on le voit +monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire; +le pieton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la +mer au-dessous de soi, se hate, luttant contre le vent et faisant le signe +de la croix, et, quand il l'a traversee, il entre au bout du pont, dans une +petite chapelle, rendre graces a Dieu. + +La position de ces petites villes attire et plait; la partie principale est +batie le plus souvent sur une colline: a Quimperle, a Treguier, a Dinan, +apparait tout en haut la tour de l'eglise; autour sont groupees les +maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pecheurs. +Autrefois elles etaient fortifiees; peu a peu elles ont rase leurs +remparts, et les deux cites se sont reunies. Quelques-unes cependant ont +garde leurs vieux murs. En arrivant a Guerande, on se trouve tout a coup +devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent +de grosses tours renflees; une porte a creneaux et a meurtrieres s'ouvre +beante avec sa herse suspendue, les fosses sont encore remplis d'eau; c'est +veritablement une ville du XIVe siecle; on verrait se promener sur le +rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tete, on ne s'en +etonnerait pas. + +La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine seche, denudee; a +peine, ca et la, quelques arbres rabougris et ronges par le vent de la mer; +des plaques d'eau reluisent au soleil, decoupees en petits carres +reguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de +sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique a un voyageur: la +plaine sablonneuse et brulee, le desert; les mulons de sel qui la jalonnent +de leur cone pointu, les tentes dispersees d'une tribu; les paludiers vetus +de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les +Arabes au burnous de laine, courant a travers le desert. + +Par dela ce desert, s'etend la mer bleue qui, dans l'eloignement, semble +immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux. + +Guerande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses +grands murs. Du haut de ses remparts, vous decouvrez, tout en bas, une +toute petite riviere, un ruisseau, ou circulent de petites barques, de +petits et etroits bateaux a vapeur, un petit quai etroit aussi, borde de +vieilles maisons pressees, et sur ce quai (les jours de marche) des +centaines de voitures et de chariots entasses, et parmi ces chariots une +fourmiliere blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant, +gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'a +vous, tout cela au fond, a plusieurs centaines de pieds, comme dans un +entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont +si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique. + +Maintenant entrez dans l'interieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue +du XIVe siecle, presque intacte, longue et tortueuse; c'etait la coutume du +moyen age: avec les rues tortueuses on se preservait de la grande chaleur +et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen age par +les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout, +habitees, vivantes; ces images sont la realite. Oui, voila, a droite et a +gauche, les maisons serrees l'une contre l'autre, dressant les pointes de +leurs pignons aigus; voila les porches carres a gros piliers de bois, les +boutiques a basse devanture; ces porches otent une partie du jour au +rez-de-chaussee, et vous croiriez que c'est un desavantage; au contraire, +les marchands etalent leurs denrees sous le porche et s'y tiennent +eux-memes; la maison est ainsi ouverte a tout venant. On circule sous les +porches, a travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est a la fois +la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les +passants. Voila les etages surplombant l'un sur l'autre, a peine separes +par des poutres etroites, les fenetres a mille compartiments, a petites +vitres qui se touchent presque: la maison en est toute eclairee, la lumiere +y entre de tous cotes, et avec elle, la gaite. Voila la facade sillonnee de +poutres croisees, enchevetrees en losanges, trefles, triangles, rosaces, +dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croises, un +debordement de dessin capricieux, la plus inepuisable imagination, +l'ornementation la plus fantastique. + +Ici, a Dol, ou l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y +en a quelques-unes du XIIe siecle), les piliers des poutres sont couronnes +de gros chapiteaux carres ou l'on dechiffre quelque bete symbolique, moitie +homme et animal, une tete de femme a trompe recourbee, un lion aile aux +pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention +propre a recreer les yeux et a egayer les passants. La, a Treguier, le +decorateur c'est le macon: sur la facade recrepie, entre les poutres +croisees, avec la pointe de son marteau il a trace mille petits dessins, +etoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelaces; de loin c'est une facade +blanche, de pres c'est une guipure, une broderie; A Dinan, a Morlaix, a +Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladee, +ciselee, bosselee; ici des portraits en medaillon, avec la coiffure +antique; la des scenes de chasse, ou chiens et veneurs courent, le long de +la frise, apres un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre +principale, au milieu de la facade, s'etagent et montent, du pave jusqu'au +toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier arme de toutes pieces, +casque en tete, la lance a la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et +chausse de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant +Jesus sur ses epaules; aux angles des rues, un etre grotesque se penche et +se detache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain +bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses +petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vetu de l'habit +breton, veste brodee, gilets etages et barioles, chapeau a bords +retrousses, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies +plissees a peine attachees aux reins, accroupi et soufflant de ses joues +bouffies dans le biniou dont la panse s'epanouit entre ses bras: c'est la +representation meme de l'homme du pays, le type national; il porte le nom +de la ville: a Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants +Nantais_; dans l'eglise de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le +_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_. + +Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres, +d'animaux, partout, aux angles des rues, presque a chaque maison, la niche +consacree, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jesus, +habillee de beaux habits, toute peinte et doree, et couronnee de fleurs, +entouree de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fete; +et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une +illumination resplendissante et joyeuse. + +Ailleurs, a Lannion, d'une etroite rue, d'une venelle (la Bretagne a +conserve sur les ecriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la +Fontaine), vous debouchez sur la place du Marche: a droite, a gauche, +devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges, +brunes, vertes, bleues; c'est un eblouissement, et ces couleurs vives, +variees, a cote l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas +l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuatres, les vitres claires, les +lignes blanches du platre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mele +ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrete la +et y a jete un rayon de son prisme diapre; ces maisons etincelantes sont +animees, on y sent circuler la vie. + +Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne: +elles sont trop eloignees du centre pour avoir suivi la mode; a peine +quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois +construites, sont restees telles qu'il y a quatre siecles; partout la +couleur eclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les +formes variees, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractere du moyen +age; epoque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voila +pourquoi sa qualite particuliere est la couleur, non la ligne: la ligne est +la qualite d'une epoque assise, ou tout est defini, rangs, principes, +institutions, comme au XVIIe siecle; la couleur, c'est la qualite d'une +societe qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans +cesse, qui est en _revolution_, le mot dit la chose. Voila aussi pourquoi +l'ecole romantique, s'est tant eprise du moyen age, elle sentait que le +moyen age et l'epoque ou elle parut etaient dans des conditions analogues; +la ligne ne lui convenait pas avec ses beautes regulieres, imposantes et +ordonnees; ce qui lui etait propre, c'etait la couleur, l'agitation du +drame, la vie en marche comme une armee. + +Les details sont en harmonie avec l'ensemble; a mesure que vous avancez +dans ces rues etroites, vous etes frappe de signes particuliers qui vous +disent que vous n'etes pas en France: les maisons de toute la ville sont +numerotees dans un ordre unique (a Paimpol, a Auray, a Lamballe, etc.) +comme en Allemagne; le n deg. 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais +un des numeros de toute la ville; cette classification uniforme doit +remonter au XVIIe siecle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait a +former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des +noms rauques et durs a prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Pechic, +Quemener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coeffic, Le Houedec, Langloch, Sancio, +Kergroes_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, pres des +ballots proprement ranges, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne +assise, tricotant avec une impassible regularite; de vieux meubles brunis +et luisants encombrent la chambre trop etroite, des bahuts, des tables +sculptees, des lits a plusieurs etages, montant l'un sur l'autre jusqu'au +plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue, +le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des +portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragees, des balustres +sculptes a meneaux delicats; c'est presque un monument. Tel etait celui que +nous vimes a Lehon, pres de Dinan, dans une petite maison dont la porte +etait toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille +femme etait la, assise sur un escabeau a trois pieds, tournant d'une main +ridee un vieux rouet finement decoupe, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le +grand lit ferme, a rosaces, qui tenait tout un cote de la chambre, le banc +de bois et la table a pieds tournes, la vieille femme dans l'exact costume +breton, on eut dit que rien n'avait bouge depuis des siecles; madame de +Sevigne s'y serait reconnue: "Combien gagnez-vous, ma bonne femme, a filer +ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle." Ce devait etre le meme +prix au XVIIe siecle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurames +silencieux et attendris en face de cette humble resignation qui ne se +plaignait pas. + +Il y a quelque chose de sacre dans les habitudes anciennes, dit Ciceron. Le +vieux mobilier des siecles passes est conserve en Bretagne, meme dans les +eglises; on trouve des bancs sculptes dans les cathedrales de Treguier, de +Quimper, ou des confessionnaux du meme style que le lit de Lehon, a +balustres, a rose, et a serrure compliquee (dans une petite chapelle de +Chateaulin). Dinan a un musee; dans ce musee, il y a de tout, des pierres +et des medailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a +quelque chose de particulierement breton, des reliques bretonnes, la +pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque +de du Guesclin. + +Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces +vieux chateaux-forts, demanteles, tombant en ruines, qui, du haut de la +colline ou ils sont plantes, semblent surveiller la campagne, et sur +lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire +la verite, tous les chateaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou +trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine interesse toujours +l'homme; c'est que la, toujours il fait la comparaison de son etat present +avec son etat passe; parmi ces pierres ecroulees se relevent et passent les +hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce +que revent sa memoire et sa pensee. Parfois meme le present est debout a +cote du passe comme a Cesson. + +La tour de Cesson (pres de Saint-Brieuc) etait jadis une puissante +forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et +Montfort, c'etait par la qu'arrivaient les Anglais, allies de Montfort; +Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts +d'Angleterre; Blois etait-il le plus fort, il s'en emparait et empechait +les Anglais de debarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi +plusieurs fois de l'un a l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le +repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et ranconnait tout le pays; mais +un jour vint ou Henri IV, resolu a remettre toutes choses en ordre, obligea +les gouverneurs de forteresses a se soumettre, ou, quand ils ne se +soumettaient pas, les fit pendre. Le chateau de Cesson fut alors abattu; il +ne resta debout que la tour du donjon ouverte a tous les vents. + +Aujourd'hui elle appartient a un riche proprietaire, ancien representant, +esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre epoque, +les idees d'egalite et un instinctif amour du luxe, a la fois democrate et +chatelain. De meme que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son +chateau, un chateau moderne et un jardin anglais, un jardin malgre le sol +de roc ou ne s'enfoncent pas les racines, malgre les ouragans qui arrachent +les arbres, malgre l'air acre et salin qui, comme sur tous les bords de la +mer, ronge la feuille et penche les branches du cote de la terre; cette +inclinaison uniforme d'un seul cote donne aux rivages de la mer une +solennelle tristesse; l'homme sent que la sa force est impuissante; c'est +une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours. +Mais lui, dure tete bretonne, avec la tenacite de sa race, il a creuse ca +et la de larges espaces ou il a plante des arbres verts; ces pauvres petits +arbres, du fond de ces trous, elevent timidement la tete de quelques +pouces, jusqu'a ce que l'apre bise, venant par-dessus, les arrete +brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus +haut! + +Quant au chateau, il eut un instant la pensee de le batir dans les flancs +de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eut apercu la +pleine mer par les fenetres a ogives percees dans un mur de dix pieds; mais +il fut intimide par cette masse de pierres qui se tiennent a peine et +surplombent au-dessus de sa tete; il desespera d'atteindre, avec ses petits +etages, le haut de cette ruine decouronnee, et il se resigna a construire +son chateau au pied de la tour, a quelques pas, dans son ombre. La il a +bati un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives +couleurs, avec une galerie a jour courant le long du toit plat, il y a +rassemble les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe +de notre temps. + +Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des +deux societes apparait saisissant: le petit chateau, accroupi au bas de la +tour, s'abaisse comme humilie et craintif; tous les details +s'amoindrissent; il semble qu'a peine un homme passerait par ses portes +etroites; on dirait qu'on le peut saisir a deux mains par les arcs de sa +balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un +joujou d'enfant. Et vis-a-vis, au contraire, s'eleve la haute tour, montee +sur un enorme monceau de debris ecroules; les grandes pierres de son faite +pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degres de son +escalier rompu. Dressee a l'extremite d'un promontoire qui s'avance dans la +mer, de plusieurs lieues, de toute la cote et de l'Ocean, on apercoit sa +masse longue et sombre; tout a l'entour la campagne est nue et sans arbres, +presque sans maisons; ebrechee et crevee, elle s'allonge vers le ciel, +comme un colossal obelisque; au-dessous, a plusieurs centaines de pieds, la +mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent +incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les +oiseaux aux ailes grises, vers l'Ocean. + + + + +X + +Saint-Nazaire. + +=Le nouveau port et la nouvelle ville.= + + +La Bretagne, quelque isolee qu'elle soit par ses moeurs du reste de la +France, n'est pas restee etrangere a l'incessante activite de notre epoque: +elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes desertes et les +chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout a l'heure +vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus +importante devait etre sur la cote meme, au bord de cette mer qui l'attire +et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant +de la presqu'ile, a cinquante lieues de Brest, elle a cree un grand port, +Saint-Nazaire. + +Il y a dix ans, c'etait un village de cinq cents ames; il n'y avait pas de +port; on n'y voyait que quelques barques de pecheurs qui se mettaient a +l'abri derriere une petite jetee. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq +mille ames, qui, dans dix ans, en aura trente mille. + +Depuis longtemps on se plaignait que les sables empechaient les grands +navires de remonter la Loire jusqu'a Nantes; ils s'arretaient a Paimbeuf, +ou ils s'allegeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la +Loire est en effet sillonne et comme parcouru, dans presque tout son cours, +par des sables voyageurs. Pres de son embouchure meme, a trois lieues de la +mer, ou la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de +deux pieds d'eau; les bateaux a vapeur qui courent charges de voyageurs +entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve +avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derriere eux, de +longs sillons d'une eau troublee et jaunatre. + +Un jour, il est decide que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitot, avec +cette ardeur propre a notre age, on se met a l'oeuvre: la terre est +largement entamee; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur; +les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, meme les fregates; le +chemin de fer de Nantes est prolonge jusqu'a Saint-Nazaire; en peu de +temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant, +pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les +terres enlevees des quatorze hectares du bassin, on les eleve tout autour +comme des collines; de larges fosses les environnent; bientot la maconnerie +les revetira, ils seront armes de canons; Saint-Nazaire ne sera pas +seulement un port, il sera une ville forte. + +Ces immenses travaux sont improvises en quatre ans, improvises, mais +parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges ecluses, lourdes +portes de fer, grues colossales, on enfonce profondement dans le sol, on +attache par des chaines enormes et redoublees tout cet attirail puissant de +machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre +cette eau legere qui, en lechant les quartiers de roc, les use, les rompt +et les emporte. + +Mais le principal restait a faire, la ville: le gouvernement avait +construit le port, les remparts; les particuliers ont bati la ville; tout +de suite on l'a concue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans +l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immediat. En +ce temps-ci, ou l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions, +les speculateurs sont accourus; des fortunes se sont elevees en trois +jours; tel champ estime il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu +sept cent mille; mais rien n'etonne aujourd'hui en fait de revolutions, +nous en vivons. + +Voici trois ans que cette ville est commencee, et deja l'on entrevoit le +developpement qu'elle va prendre. On lit, dans les recits des voyageurs, la +creation des villes neuves des Etats-Unis: une bande de pionniers s'avance +vers l'ouest, au bord des forets et des prairies indefinies; ils abattent +les arbres seculaires, et, tandis que l'on arrache les souches enormes du +sol, sur le terrain a peine deblaye des maisons s'elevent, des magasins +s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville eloignee aux grands ports de +l'est. De meme ici: a cote de l'ancien village, dont les maisons basses +sont entassees autour du petit clocher de la vieille eglise, une grande +cite sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les +maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la +trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, a droite et a +gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons +alignes de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des bles; +ici une maison haute de quatre etages, avec des boutiques resplendissantes, +peintes et dorees comme a Paris; a cote un champ laboure, une haie chargee +de mures, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetee a terre, la haie +arrachee, le champ defonce, et une autre grande maison s'appuiera a la +maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voila une +rue Vivienne. Une vaste place est tracee devant le bassin; il n'y a la +encore que deux ou trois maisons a chaque extremite; le centre est rempli +de decombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafes, des hotels ou la +table est sans cesse dressee et toujours servie: une population active, +ardente, pressee, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient, +remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, debarque des +bateaux a vapeur, charge et decharge les navires; de la jetee a la gare, +c'est tout un peuple fourmillant dans un espace etroit encore. + +Deja les premiers negociants de Nantes y ont des comptoirs, deja le bassin +est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces +grands clippers americains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit +cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des fregates. Deja +l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second, +on en projette un troisieme. A toute heure, les longs bateaux a vapeur +filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les +marchandises et les materiaux necessaires au service du port; et, au +travers de ce mouvement general, du bruit incessant des chantiers de toutes +sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaines qui crient en +levant les ancres, du murmure sourd des machines ca et la dressees, des +cris d'appel des ouvriers, des chants cadences des matelots penches sur le +cabestan, par-dessus meme la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le +rivage comme une masse de plomb, a coups egaux, de temps en temps un +sifflet strident, aigu, dechire l'air, et s'eleve vers le ciel comme une +plainte de douleur qui s'echappe et se tait tout a coup. C'est le sifflet +du chemin de fer, de la locomotive toujours allumee, toujours prete a +partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire: +Allons! allons! pressez-vous! avancons! + + + + +XI + +Les lutteurs. + +=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.= + + +Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fetes religieuses, mais aussi +des fetes de village, des _assemblees_, comme on dit en Poitou, ou les +divertissements et les jeux succedent aux ceremonies de l'Eglise. Si le +pardon dure deux jours, la premiere journee appartient exclusivement a la +religion: la grand'messe d'abord; l'eglise de la paroisse a d'avance ete +decoree avec soin, paree de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs, +d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le +choeur et les bas cotes, tous sont agenouilles sur le pave, le chapelet +entre leurs doigts, pieusement recueillis, repondant aux chants du pretre +d'une seule voix, voix puissante des fideles assembles qui porte au ciel la +priere avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait resister. + +Apres la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc, +semant des fleurs; les garcons les plus robustes tenant levees les vieilles +bannieres brodees d'or, d'argent et de soie; les croix, les chasses +etincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontes de plumes, +au milieu de deux files, s'avancant d'un pas lent, que marque le chant des +cantiques; et, derriere le pretre qui porte le saint Sacrement une foule +d'hommes, le chapeau a la main et silencieux. Le soir, les vepres, ou nul +ne manque non plus qu'a la grand'messe; enfin le salut, la benediction, +cette ceremonie essentiellement catholique, a laquelle l'indifferent meme +n'assiste pas sans une emotion involontaire, et aussi saisissante dans une +humble eglise de village que dans les magnifiques cathedrales. + +Dans l'intervalle de la procession et des vepres, de nombreux pelerins +accomplissent les voeux formes pour implorer une grace ou pour remercier +Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu +le pardon, et y passent des heures en prieres; d'autres, plus fervents, +font autour de l'eglise, a une fontaine miraculeuse ou a un tombeau, de +longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont +point a s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'eglise, sur la +place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun +cri, rien qui puisse troubler la saintete du jour; les cabarets sont vides +et les rendez-vous des jeux, deserts. + +Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux. + +Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de +pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au +pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu a peu ont +ete delaisses. Les courses de chevaux, les danses surtout, protegees par +les femmes, ont persiste; mais les luttes, ces luttes heroiques que +celebraient les poetes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers +que les jeunes filles chantaient aux veillees, on ne les trouve plus que +dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistere et du +Morbihan. La du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joutes n'a pas +diminue; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont +toujours prets a le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule +toujours emue, a briguer l'honneur de vaincre. + +Parfois meme, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumee. +Un riche proprietaire, defricheur de landes, comme les moines des premiers +siecles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-meme, poete en +cette langue celtique qui est demeuree immuable depuis trois mille ans, +veut celebrer un heureux evenement survenu dans sa maison, et donne une +fete populaire avec la pompe et l'eclat consacre par la tradition +antique[1]. + + [Note 1: Il y a quelques annees, une fete de ce genre fut donnee + par un savant breton, M. de la Villemarque, qui, a la science la + plus sure, unit ce vif sentiment de la poesie qu'on dirait inne + dans la nation armoricaine.] + +Longtemps a l'avance la fete est annoncee dans cent paroisses: on +l'apprend, on se le repete le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra +tous les jeux anciens, la course a pied, ou se deploie l'agilite des jeunes +hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses +robustes et patientes qualites, cette race de petits chevaux nerveux, +infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce +sol de rocs; puis, apres les courses des femmes, et les courses en sac qui +font epanouir les visages et eclater les longs rires, les luttes, la +meilleure part de la fete. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un +ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de presents +magnifiques: trois prix sont reserves aux vainqueurs, une somme d'argent +suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes +dorees, et un costume breton complet; ce costume a coute trois mois de +travail au tailleur, qui a epuise tout son art a orner les larges +boutonnieres, les parements, les gilets et les guetres, de fins dessins en +soie de toutes couleurs, superbe vetement dont sera fier le plus riche gars +du pays. Des invitations ont ete adressees aux lutteurs les plus renommes, +a ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven; +on n'a pas oublie ceux de Scaer et de Guiscriff, connus par l'ardente +rivalite qui rend si longs leurs combats: Scaer est du Finistere, Guiscriff +du Morbihan; on verra ou, des deux pays, naissent les plus forts hommes. +Enfin, a la fete doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui +qui alla a Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie +des genets_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries. +Vieux a cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons; +mais, repondant cette fois a l'appel du poete, il jouera quelques-uns de +ces airs melancoliques et sauvages, dont les notes aigues s'entendent par +dela les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de +la patrie, repete au dedans de lui-meme, assis au bord de la route, le +front dans la main. + + [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.] + +Entre les jolies petites villes des cotes de Bretagne, Pont-Aven est une de +celles qui charment le plus d'abord et inspirent le desir de s'y arreter. +Un ravin tout encombre d'enormes roches, d'arbres confusement pousses, +aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite +riviere rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs defiles, +bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflete +l'ombre des arbres ou la lumiere du ciel: voila le fond du tableau. Sur les +deux versants s'etagent les maisons de la ville, et presque autant de +moulins que de maisons s'eparpillent sur les bords, assis sur les roches ou +a demi caches dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie +vallee: au tic-tac regulier des grandes roues se mele le murmure de l'eau, +le frolement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui +ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme. + + [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze + moulins.] + +Un peu plus bas, la riviere s'elargit, et, libre en son cours, plus +profonde, salee deja et verdatre, va se perdre dans la grande mer. + +C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres, +qu'avait ete assigne le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus eleve, sur +une estrade, etaient assis deux vieillards, celebres autrefois par leurs +victoires, et qui, aujourd'hui, a l'age de plus de quatre-vingts ans, la +tete couverte de longs cheveux blancs, avaient ete nommes juges du combat. +Derriere eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et +en face s'etendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on +voyait bleue, immense, se confondant a l'horizon avec le firmament, et tout +etincelante aux rayons du soleil. Tel etait le lieu du combat: sous un ciel +eclatant, au bord des forets, vis-a-vis de cette mer que les hommes, comme +si elle allait repondre a leurs questions, ne se lassent pas de contempler. +Le poetique genie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en +souvenir de Virgile et d'Homere. + +La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrives des points les plus +opposes, et qui portent comme ecrit le nom de leur village sur leurs +costumes varies. On reconnait la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe +leur figure comme un beguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui +s'allonge par derriere, rappelant la cornette du moyen age; le grand et +haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au +vent; celui des femmes de Saint-Thegonec, qui en relevent sur le sommet de +la tete les barbes gonflees comme des voiles de navire; puis, le plus joli +des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie +et une proprete recherchee font valoir le beau teint et la taille elegante: +nulle ne les egale pour le luxe et l'eclatante blancheur de leurs +coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe, +appliquee sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs +cheveux soigneusement lisses, puis, s'ecartant sur les cotes, comme des +ailes, encadre l'ovale regulier de leurs frais visages. Du coude au +poignet, les bras sont enveloppes, mais non caches par de larges manches de +mousseline bouffante, et une collerette a petits plis menus dessine autour +du cou et des epaules une courbe gracieuse. + +Un peu plus loin, voici la singuliere coiffure bigarree de Pont-l'Abbe: +grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangee propre aux races +asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbe sont une tribu +etrangere venue, a travers l'Ocean, sur les cotes de l'Armorique. Leur +costume ne ressemble a aucun des costumes de Bretagne: la coiffure, +composee de bandes de drap d'or, d'etoffes rouges brodees en soie, de +mousseline bleue, est posee un peu en avant, ainsi qu'un leger bonnet grec, +sur le sommet de la tete; les cheveux par derriere sont a decouvert. Ces +bonnets bleus, rouges, dores, brillent ca et la parmi les coiffes blanches +comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donne leur +nom aux femmes de Pont-l'Abbe: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbe. Le +reste du costume a autant d'eclat: la jupe, le corsage, les manches sont +ornes de larges galons verts, rouges, dores, de broderies, de torsades, +d'oeilleres en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses, +hardiment rapprochees, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux. +Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de +couleurs opposees ou echoue la science des nations les plus raffinees. + +Le costume des hommes n'est pas moins varie; on voit, l'un a cote de +l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Chateauneuf-du-Faou, dont le long +habit brun double de vert, orne de passementeries, de boutons et de +broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du +temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arree avec leurs vestes +blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, a larges bords, est +recouvert d'une sorte de resille qui retombe du sommet comme les fils d'or +ces casquettes de jockeys; les elegants de Fouesnant, qui mettent l'un sur +l'autre deux larges pantalons de couleur differente, debordant sur le +coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de +Quimperle, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique a +mille plis, bouffant des deux cotes, descendant tout a fait au bas des +reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient, +et la ceinture serree avec une large boucle de cuivre; et les gens de +Scaer, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brode en +soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'etaient declares serfs +de Dieu. + +Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se +forme a l'instant, chacun prend place: les hommes s'etendent sur l'herbe, a +plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires, +s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux +femmes, elles se tiennent derriere, debout, en rangs presses. + +Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignee: +plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garcon qu'elle aussi, avant +lui-meme, a apercu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derriere +le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout pres d'elle, +tournera a demi la tete pour entendre de douces paroles et laissera pendre +sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines +fiancailles. + +Les luttes debutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants +presque, de douze a quatorze ans, se depouillent de leur veste, se prennent +a bras le corps, et cherchent a se jeter par terre. La lutte n'est pas +longue, l'un a vite renverse l'autre; mais, a peine le vaincu s'est-il +releve, qu'il se precipite sur son adversaire, et le combat recommence. +Trois, quatre, dix defaites successives ne le decouragent pas; il a deja +cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se +pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et +plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a +ete renverse, la premiere fois, presque immediatement, resiste ensuite un +quart d'heure aux efforts redoubles de son vainqueur. Cependant, malgre +leur acharnement, pas un mouvement de colere, pas un geste defendu, pas une +infraction aux regles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste; +aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou +ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils +se doivent a eux-memes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de +vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant a plusieurs fois, on les separe. +C'est le tour des hommes. + +Un homme sort des rangs, et, le chapeau a la main, fait le tour du cercle. +Si personne ne se presente pour le lui disputer, le prix lui appartient. +Mais un autre aussi entre dans l'arene: a ce moment une femme, quittant +precipitamment sa place, court apres lui, et le retient par le bras, c'est +sa mere; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra +peut-etre un mauvais coup. Le jeune homme resiste; impatient de montrer sa +force, il ecarte doucement sa mere, et elle le suit malgre lui, et on la +voit lui parler avec cette vivacite d'amour qu'ont seules les meres; elle +lui prend les mains de peur qu'il ne s'echappe d'elle. L'assemblee assiste +impatiente et divisee a ce combat de tendresse et de fiere ardeur: les +jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus ages pour la +mere,--jusqu'a ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus +faible, decide qu'une fois encore le fils cedera a la douce contrainte des +pleurs maternels. + +Un autre, d'ailleurs, s'est presente; celui-ci est un lutteur celebre, cent +bouches le nomment a la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et +gravite, et etendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves +Herve, du bourg de Banalec, s'arrete: il a reconnu Postic, de Scaer; le +prix sera vivement dispute. Aussitot il quitte sa veste et son gilet, ne +gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement +serree au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains +s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derriere +avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allegre et agile +pour le combat. Postic aussi s'est depouille de ses vetements, mais ses +parrains ne se sont pas presentes pour lui attacher les cheveux; il les +laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tete nue, le visage +maigre et sillonne des rides que creusent de bonne heure les travaux des +champs, il ressemble presque a un vieillard, mais sa taille haute et +droite, ses bras robustes croises sur sa poitrine, et le regard assure de +ses yeux enfonces sous ses sourcils, decelent l'homme dans la force de +l'age. + +Le signal est donne: les deux adversaires font le signe de la croix, et +s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras +tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un meme mouvement, +ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serres l'un +contre l'autre d'une force egale; de leurs mains crispees, ils tachent, a +travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maitres d'eux-memes, +combinent a la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit +les muscles saillir a leur cou et sur leurs epaules. Herve sait quelle est +la force et l'habilete de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le +combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois deja, il a +evite le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant a Postic, la +lutte lui est si familiere, qu'il semble moderer sa force plutot que la +developper tout entiere; a un moment meme ou il veille moins sur lui, un de +ses pieds cede, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblee, les +juges se levent de leur siege: mais, dans le temps meme ou il perdait pied, +Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourne de +maniere a tomber sur le cote. Il reste la, quelques secondes, immobile, +pour qu'il soit bien prouve qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu, +c'est la loi des luttes, doit etre renverse droit sur le dos, les deux +epaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les +juges declarent que le coup ne compte pas, et Postic se releve, aux +applaudissements des uns, au milieu du silence des autres. + +Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-la, +l'assemblee avait assiste, muette, aux incidents de la lutte; mais les +passions sont, a cette heure, eveillees: les gens de Scaer prennent parti +pour Postic, ceux de Banalec pour Herve. Le combat est repris plus vif, +plus acharne que la premiere fois; les deux lutteurs, animes par un interet +plus ardent, ont a soutenir, l'un son premier succes, l'autre sa +reputation. Ils ne demeurent plus dans le meme lieu, ils se pressent, ils +se poussent de plusieurs pas en arriere ou en avant; a chaque instant les +jambes sont lancees l'une dans l'autre; les bras, enlaces autour du buste, +font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlevent de terre, et +l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et +recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements precipites, des +gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant +fermement le bras droit d'Herve, et, lui serrant l'epaule gauche de son +autre main, l'eloigne de lui, et, la tete baissee en avant, s'appuie sur +l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bande, il rappelle ces +belles statues d'athletes que nous a laissees l'antiquite, et que l'on +regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idee de la +beaute et de la force de l'homme. + +Les spectateurs, cependant, les yeux attaches sur les combattants, suivent +leurs mouvements avec une emotion passionnee: tout est oublie, excepte le +spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent, +comme si eux-memes prenaient part a la lutte; de la voix et du geste, ils +excitent les combattants; on entend a chaque instant: _Stard! Derta! +Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration a un coup +habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportes par une ardeur dont ils +n'ont pas conscience, se trainent sur leurs genoux et sur leurs mains, et +suivent dans sa marche desordonnee la lutte qui, a tout moment, change de +place; tous les bras sont agites, les yeux animes et brillants, tout le +monde a la fievre. + +Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses +deux mains fermees comme des etaux, le corps d'Herve, l'arrache du sol, et, +d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tete, le lance derriere +lui. Herve tombe lourdement, le choc a ete si violent qu'il demeure etendu +de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de +doute pour personne, les deux epaules ont a la fois touche la terre. Les +vieillards se levent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes +applaudissements eclatent dans l'assemblee: Herve s'eloigne en essuyant le +sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du meme pas +grave et lent qu'en arrivant. + +L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et decisive: deux +lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque egale, qui combattent +longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de +Rosporden, en 1859: les deux rivaux etaient, dans une nature differente, +comme les types du lutteur breton; l'un, grand, elance, blond et sans +barbe, quoiqu'il eut trente ans, paraissait plus jeune que son age; on ne +l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait +d'abord qu'il put soutenir un combat un peu prolonge. Mais, quand il eut +mis bas sa veste, que ses cheveux noues par derriere et sa chemise a demi +ouverte eurent laisse voir ses larges reins et ses fortes epaules que +surmontait une tete petite comme celle des athletes antiques, un murmure +d'etonnement parcourut l'assemblee; il parut tout a coup un autre homme, +ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homere, se depouille de ses haillons +et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable a un dieu. Son nom +etait Trolez, c'est-a-dire _lait tourne_. + +L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement a +son compagnon, on l'eut dit plus age. Brun, petit, ramasse, le cou rentre +dans les epaules, a chacun de ses mouvements, ses muscles solides +ressortaient, pareils a des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tete, +ses cheveux noirs, epais, a demi longs, tombant sur son front bas et +presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression resolue de son visage +carre, lui donnaient un aspect etrangement sauvage; on ne pouvait +s'empecher de le comparer a un taureau. + +Apres s'etre mesures des yeux, ils se saisirent, et alors commenca une +lutte, d'abord lente, mesuree, chacun calculant la force de son adversaire, +puis plus pressee et plus precipitee. Trolez, de ses longs bras entourant +son rival, s'efforcait de l'enlever de terre; mais, a peine celui-ci +avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant. +Le but de Le Guichet etait de lancer un de ces rapides coups de pied qui +font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'equilibre et tombe. +Mais Trolez, attentif a tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les +jambes ecartees, le dos longuement tendu et appuye sur ses reins, il +demeurait comme ancre dans le sol; il n'avancait ni ne reculait, ses pieds +ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoubles de +son rival, il resistait impassible comme une muraille. + +Cette immobilite obstinee excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le +Guichet. Abandonnant sa tactique premiere et se servant, comme d'un moyen +de vaincre, de l'inegalite de sa taille, il se jetait a corps perdu sur +Trolez, et, lui enfoncant sa grosse tete sous l'aisselle, ainsi qu'un coin +enorme, de son cou et de ses rudes epaules il poussait en avant, semblable +a un boeuf qui choque un chene de son front, pensant le soulever et le +porter de tout son poids a terre. Mais nulle secousse ne faisait devier +Trolez d'une ligne. + +Longtemps et a plusieurs fois, ils se prirent et se quitterent, rouges, la +chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le +sang sortant par leurs narines. Enfin, apres des assauts coup sur coup +renouveles, tous deux s'arreterent en meme temps, haletants et non epuises, +mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient +impuissants a surmonter. Les juges, qui avaient assiste avec etonnement et +admiration aux peripeties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur, +voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagerent le +prix. Trolez, que son inexperience dans l'art de la lutte avait seule +empeche de triompher, qui s'etait contente de resister, mais qui, dans sa +resistance, avait montre une vigueur sans egale, recut la plus large part; +Le Guichet recut la moindre, comme premices des prix qu'il saurait un jour +remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans +rancune, oubliant leur rivalite passagere, et redevenus compagnons du meme +village. + +Telle est la generosite de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le +combat meme; ses interets, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir +qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le +jour de demain pour gagner les succes et la gloire. Mais, plus tard, quand +il s'est epuise en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme +mur ressent en lui les premieres secousses des passions envieuses; moins +fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des emules a vaincre, +il a des ennemis a humilier, et ce sentiment de rivalite jalouse, il le +decore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_. + +Ce Pardon de Rosporden, deja remarquable par le combat incertain de Le +Guichet et de Trolez, fut signale par un evenement emouvant et inattendu: +Postic, le fameux lutteur qui n'etait jamais sorti d'une lutte que +victorieux, fut ce jour-la vaincu. Trois fois deja dans la journee, il +etait entre dans la lice et avait remporte le prix. Infatigable et plein de +confiance, il se presenta une quatrieme fois, et tout d'un coup, sans que +rien fit presumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les +spectateurs attendaient avec assurance le moment ou il renverserait son +adversaire, il fut souleve violemment et jete a terre; il tomba en +entrainant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblee demeura +muette, pas un applaudissement n'eclata; on ne pouvait croire que Postic, +_eut eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges +proclamerent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival etait presque +inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un +geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son +coeur, mais pale, et les bras croises sur sa poitrine, il annonca aux juges +que, jamais plus desormais, il ne paraitrait dans les luttes. + + + + +XII + +Les monuments. + +=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.= + + +Les grands caracteres appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France +le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, representant de l'ancienne +societe; c'est en Bretagne que la Revolution a triomphe avec le plus de +hauteur: sur ce sol royaliste et chretien, en face de ces croix, de ces +calvaires, de ces statues de saints, de ces eglises, elle a affecte de +planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les +marques de son triomphe: de quelque cote que l'on entre en Bretagne, a +Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilee; au Pin-en-Mauges, le +monument de Cathelineau renverse; a Rennes, a Nantes, des inscriptions en +l'honneur de la Revolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend +prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-a-dire des +deux plus grands revolutionnaires du XIXe siecle. Car, si Lamennais est le +philosophe qui nie le principe de l'ancienne societe, Chateaubriand est +l'ecrivain de la nouvelle; c'est lui qui a change la vieille langue, qui a +introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les revoltes +qui ressentent encore, tandis qu'ils detruisent, des secousses de leur +conscience; l'autre est melancolique et triste, comme un homme qui vit +parmi des ruines. + +A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus +culminant de la ville, lorsque vous montez a cette belle promenade du +Thabor d'ou vous dominez, etendue a vos pieds, la terre de Bretagne, la +vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontee d'une +statue, avec cette inscription: + + =A VANNEAU, A PAPU.= + +Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur erige une colonne? +L'inscription vous le dit: + + MORTS POUR LA LIBERTE EN JUILLET 1830. + +Et en effet, la statue, c'est la Liberte, tenant en main la Charte de +1830.--O pauvres heros inconnus et oublies de ceux-la memes qui vous ont +dresse un monument! qui songe a vous, Vanneau, et a vous, Papu? Papu +surtout, qu'etait-il? pourquoi la destinee de ces deux noms, Vanneau, Papu, +est-elle si differente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriete, et +l'autre est-il si oublie? On ne separe pas les noms d'Harmodius et +d'Aristogiton. Paris a donne le nom de Vanneau a une des rues nouvelles du +faubourg Saint-Germain, entre les hotels de Castries, de La Rochefoucauld, +de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y +a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a +vecu.--Ils sont morts pour la liberte! Pauvres gens encore! Cette liberte, +elle a dure dix-huit ans et meme un peu moins. Vanneau et Papu etaient +jeunes; s'ils avaient vecu quelques annees de plus, ils n'auraient pas eu +atteint l'age de la maturite, qu'ils auraient vu cette meme liberte de +nouveau attaquee, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle? +Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements +donnez-vous a nos fils, quelle pensee noble et elevee porterez-vous de nous +a la posterite? + +De meme, a Nantes, au milieu des severes hotels de cette fidele noblesse de +Bretagne, dont les membres les plus illustres verserent leur sang pour leur +roi, a quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent +l'entree des deux cours, sur la base meme de la colonne qui supporte la +statue de Louis XVI, une inscription revolutionnaire est scellee, une +inscription qui glorifie la revolte d'un peuple contre son souverain, qui +atteste la ruine de la vieille monarchie, et la defaite du frere meme de +Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a ose encore +enlever, elle a ete appliquee la par des Anglais, par les ennemis +seculaires de la Bretagne et de la France. + + ICI PRES, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE + ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMES, + LE 30 JUILLET 1830. + DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS + ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TEMOIGNAGE + DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE, + LA VALEUR ET L'INTREPIDITE NANTAISE. + +Ce ne sont pas la les veritables monuments de la Bretagne; ces monuments, +vous les trouverez a Saint-Cast, ou a ete elevee une colonne commemorative +de la defaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassembles a la +hate, precurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre, +mais a qui le sentiment national enseigna la victoire; a la Chartreuse, +pres d'Auray, ou sont entasses les os des victimes de Quiberon; dans +l'eglise de Brest, ou Louis XVI a fait placer le coeur de du Couedic, un de +ces marins bretons qui avaient transporte jusque dans le XVIIIe siecle +l'esprit de la chevalerie antique; a Rennes, devant la facade du palais du +parlement de Bretagne, ou sont dressees, dans une noble attitude, les +statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves +magistrats, Gerbier, d'Argentre, Toullier; a Nantes, ou, au pied, et comme +les gardes du vieux chateau des ducs de Bretagne, se tiennent debout les +plus illustres des heros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont, +la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms francais; les +gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les +vainqueurs des ennemis de la France, en meme temps que chevaliers bretons; +Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le +connetable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de +l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la +reine de France. + +Puis, dans presque toutes les villes, a Rennes, a Nantes, a Dinan, a +Saint-Brieuc, a Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence, +du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on +en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier; +bien d'autres l'ont ete; non pas meme parce que, Breton, il parvint aux +plus hautes dignites et fut connetable et generalissime des armees de +France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'etre fait +plus Francais que Breton, et il y eut un moment ou il vit s'eloigner de lui +la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualites de son +pays, il eut, a un eminent degre, les vertus du vrai chevalier, la loyaute +inalterable, cette loyaute a laquelle rendaient hommage les Anglais, quand +ils venaient deposer les clefs de Chateauneuf-Randon sur son cercueil, +obeissant au mort comme s'il eut ete vivant, parce qu'ils savaient qu'il +aurait agi ainsi; la liberale munificence: a plusieurs reprises il +distribua tout ce qu'il possedait a ses compagnons d'armes; la persistante +volonte, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualites qui +s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait +comment, a Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour +les Grandes Compagnies; le desinteressement, enfin, et la grandeur d'ame: +il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-meme sa +rancon: il se taxe a cent mille florins. Ou trouverez-vous une pareille +somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la +payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne +filat sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande +autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le +grand homme breton, mais le type du chevalier chretien. + +Voila les veritables monuments de la Bretagne, les monuments consacres a +ses grands princes, a ses heros, aux representants de son histoire et de sa +gloire passee. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces +statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire, +de les elever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modeles +de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la +Bretagne peut presenter a tous les pays et a tous les siecles. + +Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songe a +elever une statue a Louis XVI, pensee bretonne a la fois et francaise: le +dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la +religieuse cite; en face de la vieille cathedrale, a la limite des deux +pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France, +du coeur meme de la France, et la jolie riviere d'Erdre qui descend, calme +douce, de la vieille Armorique. + +La France, un jour, reconnaissante et repentante, elevera un monument a +Louis XVI, le plus pur, le plus devoue de tous ses rois, qui, au milieu +d'une corruption generale, dans une cour ou ses freres memes continuaient +le doute philosophique et les debauches de Louis XV, demeura croyant et +chaste; qui apporta sur le trone "les deux qualites qui font les bons rois, +la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1]," et a qui cet amour sincere +revela les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les +Etats-Unis a s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la feodalite, +abolit la torture et donna l'edit de tolerance; qui, le premier, eut la +pensee des reformes salutaires, les indiqua et les commenca au prix de ses +droits, de sa liberte et de son sang; a ce roi honnete homme, enfin, dont +Napoleon Ier voulait rehabiliter solennellement la memoire, que le pape Pie +VI songeait a faire canoniser[2], et que les peuples appelerent le +_restaurateur de la liberte francaise_, avant qu'il eut merite le titre de +_roi-martyr_! + + [Note 1: Mignet.] + + [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.] + + + + +XIII + +Queriolet. + +=Un caractere breton.= + + +C'est la, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement +caracterises, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble +qu'aux vents de la mer qui battent leurs cotes, ils se soient raidis. On +dit proverbialement une _tete bretonne_, c'est-a-dire une tete qui veut, +qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donne a la France plus +de genies indociles. La Bretagne a commence par Abelard, au XIe siecle, +elle a fini dans le notre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand, +liberal a la maniere des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir. +Toujours le parlement de Bretagne fut difficile a mater; il resistait +encore quand les autres avaient depuis longtemps cede. Les emeutes de +Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV, +etaient excitees ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas +de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mere,--est un des types +de ces apres Bretons, et aussi ce du Couedic qui, avant d'attaquer un +vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Quebec_, le 7 +octobre 1779, pres des iles d'Ouessant), fait mettre son equipage a genoux +et reciter le _De profundis_, et apres: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et +il se promene sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une +baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau +anglais sauta, et la fregate de du Couedic rentra a Brest, presque en +ruines. D'autres, moins celebres, ont une vigueur, une raideur de +caractere, et de principes qui, dans l'antiquite, en eut fait des +stoiciens, et, au XVIIe siecle, des jansenistes, E. Souvestre, Alex. Duval, +Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines, +le troisieme, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits +d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Queriolet, qui donneront une +idee de ces natures a part, tout d'une piece, pour qui il n'est pas de +demi-mesures, egalement extremes dans le bien comme dans le mal. + +Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il etait ne, en 1602, a Auray, +d'une riche et puissante famille; son enfance annonca bien sa jeunesse. Nul +enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus mechant naturel. Il ne +respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maitres; malgre de grandes +facultes, on n'en peut rien tirer: ses camarades memes, il les injurie et +les bat, il rappelle du Guesclin qui desolait son pere et sa mere, mais +avec cette difference qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui +porte un heureux horoscope sur un tel garnement. + +A peine adolescent, il a tous les vices des debauches: il hante les mauvais +lieux et les maisons de jeu; il crochete le coffre de son pere, lui derobe +deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voila lance par +le monde, comme un etalon echappe. Nul frein, nulle barriere: a Paris, il +s'associe a des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays, +guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore la trop a l'etroit, il +songe a aller a Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine +licence et a son caprice. + +Apres une eclipse pourtant, il reparait en Bretagne. Le hasard de sa +naissance lui donnait droit a une charge de magistrature, et ce n'est pas +un des moindres etonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles, +qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle +dignite ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'a se livrer a +tous les exces avec impunite; bientot il devient fameux par ses +debordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau, +Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son +nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traine dans les orgies; la vie +des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les +unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis +une terrible habilete aux armes, seul exercice auquel il se fut applique; +de meme que Gondi sa soutane, il se plait a faire dechirer sa robe de +magistrat dans les duels. Il marche litteralement l'epee au poing, insolent +envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualite +ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignes s'arretent en le +menacant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le +premier qu'il joint, il le jette a terre, l'enfile de sa lame la retire du +cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'elance sur les autres +qui, epouvantes de cet enrage, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il +se battit contre quatorze. + +Des femmes, il en est de meme: il joint l'audace a la ruse; il les attaque +en pleine rue, ou se deguise en charbonnier pour penetrer chez elles; il +fait de longs voyages expres afin d'aller seduire une belle, ou il apporte +sur son dos une echelle pour escalader une fenetre. Il en veut surtout aux +religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un regal qui depasse les +seductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualite de +magistrat, et une fois la, il deploie l'hypocrisie la plus raffinee. Le don +Juan de Moliere n'a rien de plus complet que ses affectations de langage +devot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction; +il edifie les bonnes Soeurs par ses paroles eloquentes sur la brievete de +la vie, la necessite de se tenir toujours sur ses gardes, de penser a +l'eternite, au terrible moment ou il faudra rendre ses comptes; il leur +fait part de sa resolution de racheter ses peches par des aumones, de faire +l'Eglise son heritiere par des fondations pieuses, etc. De meme aussi que +don Juan, et c'est peut-etre chez lui que Moliere a pris ce trait, il donne +l'aumone a un mendiant a condition que le pauvre homme ne la demandera pas +_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blaspheme tout haut +dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle a lui les demons. + +Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule +au-dessus de sa maison, a coups repetes; exaspere de cette voix de Dieu qui +le semble menacer, il s'elance de son lit, ouvre sa fenetre, et, comme Ajax +defiant Jupiter, decharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la +foudre tombe sur son lit. + +C'est un veritable revolte contre la societe, non qu'il ait a s'en +plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir a jouer cette partie, +prenant a tache de se faire craindre et detester, comme d'autres de se +faire aimer, et, en ce sens, un etre veritablement diabolique. + +Il mena cette vie jusqu'a trente-deux ans. A ce moment, un evenement +inattendu, imprevu, le changea. Il etait alle a Loudun, en Poitou, pour +voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de +la seduire. C'etait le temps des exorcismes qui accompagnerent et suivirent +le proces d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'etait pour +tant d'autres qu'un sujet de curiosite, le bouleversa: tout d'un coup, le +cote grave de la vie se devoile et lui apparait; il va trouver un pretre, +se jette a genoux et lui fait une confession generale: il etait converti. + +S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses +forces, a un age ou les passions amorties sont pres de s'eteindre: a cette +heure, son energie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas +baisse: "Vous ne deliberez pas pour vous enivrer, dit saint Clement +d'Alexandrie, vous ne deliberez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une +occasion ou vous deliberiez, c'est quand on vous propose d'embrasser la +piete!" Lui, il ne delibere pas; subitement eclaire par cette lumiere que +les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chretiens appellent +la grace de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans +hesiter, avec cette soudainete de volonte propre aux ames superieures, +rebrousse chemin et prend la route opposee: c'est le meme homme, seulement, +selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-a-dire il se tourne +dans le sens contraire. + +La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il +arrive parfois d'entrer, durant la journee, dans une eglise? elle est +presque deserte; seulement quelques femmes, dispersees dans la nef, prient +ou meditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur +recueillement, leur piete, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous +etonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme a +genoux au pied d'un autel, absorbe dans sa pensee et le front dans ses +mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous etonne-t-elle? C'est que, les +femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Tres-Haut: elles +sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent a la source de toute +force. Mais l'homme, qui se proclame l'etre fort, qui combine, regle et +conduit les affaires du siecle, qui n'admet pas d'autre directeur que +lui-meme, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les +grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterne, +humilie et priant comme une femme! pour en venir la, il faut qu'il ait un +bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutte bien +longtemps, bien durement, qu'il soit alle au fond des plus intimes +meditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le proteger. +C'est apres avoir examine, pese toutes les ressources de la force departie +a l'homme que sa raison est arrivee au bout, s'est trouvee face a face avec +Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissee. Il y a la a la +fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette meme +raison. + +Un des spectacles les plus emouvants qu'il m'ait ete donne de voir en +Afrique est celui d'une ceremonie religieuse, la veille du beiram. C'etait +le soir, dans une mosquee: le ramadan finissait, et les musulmans +s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de penitence, une +solennelle priere a Dieu. Du haut d'une galerie ou etaient admis les +chretiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, etincelante de +lumieres et toute remplie de croyants: la, pas une femme; des hommes +seulement, en rangs reguliers, agenouilles sur les nattes, et tous +immobiles, recueillis, sans qu'un seul fit un mouvement de curiosite ou +d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la +psalmodie severe ressemblait au chant de nos eglises: a certains moments, +le chant se taisait, et une voix isolee s'elevait, comme un cri vers le +ciel, comme la plainte de Job s'adressant a Dieu, demandant une consolation +et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vetus de blanc, la tete +enveloppee du haik que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble, +le front a terre, les bras et les mains etendus, dans le sentiment de leur +neant. + +Les Europeens, qu'avait amenes un vain amour de nouveautes, gais, +insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces genuflexions +et ces prosternements. Ils ne voyaient la qu'un spectacle inconnu; il y +avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humilies, a genoux, qui, +avec leurs vetements blancs, ressemblaient a des moines, c'etaient ces +Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la demarche sont empreintes +d'une si profonde dignite, qui passent, independants, leur vie dans la +plaine et sous la tente; et parcourent le desert, dont ils sont les +maitres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais +jeux de l'homme, les _fantasias_, ou, lances au galop, ils se poursuivent +et se depassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couches sur +leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui +les enivre et les enveloppe de fumee; ces memes Arabes qui, hier encore, +poussant le cri de guerre, livraient aux Francais ces combats acharnes +d'ou, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom +glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris a +estimer en les combattant, c'etaient eux qui, la, prosternes et courbes +sous la main de Dieu, rendaient a Dieu l'hommage qui lui est du, grands et +veritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille. + +C'est la un serieux sujet d'esperer en l'avenir de ce peuple: il a des +vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il +possede une vertu feconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa +condition vis-a-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se +dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relevera. + +Queriolet etait resolu a changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va +confiner dans un monastere, pour s'y abimer dans les prieres et les +meditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile a cette +ame active; il avait donne au monde le spectacle de ses desordres et de ses +vices, il fera le monde temoin de sa penitence: la il trouvera encore a +chaque pas les memes objets qui l'ont tente; il lui faut combattre des +ennemis vivants, presents, qui se renouvellent sans cesse: voici la +cupidite, l'orgueil, la volupte; il part en croisade, il n'attend pas +l'ennemi, il le va chercher. + +D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile a vaincre, l'orgueil, +l'orgueil qui, selon le mot d'un Pere[1], est un renoncement a Dieu et un +mepris des hommes. Il n'a pas plus tot arrete sa resolution, qu'il monte a +cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de +troubles sans etre arme; il etait venu en Poitou dans un menacant equipage, +les pistolets a la ceinture et l'epee au flanc; il en repart dans une toute +autre attitude: il attache ses pistolets et son epee sur sa selle, avec des +cordes; desormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestees de +brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilite de se +defendre. Bien plus, des qu'il est arrive dans son chateau, il quitte ses +habits brodes, ses plumes et ses dentelles, et, revetu d'un vieux pourpoint +a l'envers, un chapeau deforme sur la tete et un baton a la main, il se met +en route pour un pelerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un +porche ou dans une ecurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui +prenait partout le haut du pave, un jour, une troupe de gueux, le voyant +prier a deux genoux a la porte d'une eglise, le raillent, l'injurient et se +jettent sur lui. Ah! a ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se +retrouve gentilhomme, et leve son baton pour se defendre; mais ce mouvement +de l'homme du passe n'a qu'un instant; il commande a son sang de se calmer, +il lance son baton derriere lui, et se laisse accabler de coups. Diogene +jeta son ecuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne +faisait faire qu'un sacrifice a son corps; Queriolet ne porta plus de +baton, sacrifice bien autrement dur, impose, non a son corps, mais a son +ame qui avait essaye de se revolter. + + [Note 1: Saint Jean Climaque.] + +Il a conquis l'humilite, premiere vertu, la plus contraire a la nature, la +plus difficile a pratiquer, il est chretien; maintenant, on le peut dire, +tout etait facile: il avait brise le grand ressort qui fait agir les +hommes; des lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait +plus: il avait en lui une force qui l'elevait au-dessus de la terre, il +accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous +regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, "qui ne tend pas a +l'impossible n'accomplit pas le necessaire." + +Aussi, je ne m'etonne pas de ses jeunes, de ses prieres continuelles, des +rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait ete impie; il consacre sa vie +a etudier, a connaitre cette religion qu'il avait abandonnee, a servir et +adorer Dieu qu'il avait blaspheme; il avait ete voluptueux, debauche; il +passe en prieres, a genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix +heures; il s'impose l'obligation de jeuner le reste de sa vie, de trois +jours l'un, au pain et a l'eau, sans compter le long sejour qu'il fait de +temps en temps dans des lieux deserts, livre aux plus rudes austerites. Il +avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme +ressemble a un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa +jusqu'a sa mort, vis-a-vis meme de ses parentes, de ne plus regarder jamais +une femme de ces yeux qui avaient tant peche. Sa vie passee avait ete une +vie tout effeminee, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mene une +toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habille, par +terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptes nouvelles, +il s'applique a la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments +dont il puisse souffrir a chaque instant: il porte des souliers dont les +clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend +ainsi de longs pelerinages, faisant jusqu'a dix lieues par jour dans ce +supplice. En un mot, la regle qu'il a prise est _de faire a son corps le +plus de mal qu'il pourra_[1]. + + [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de + Queriolet_.] + +Le plus de mal a son corps, et le plus de bien a son prochain. Le poete, +quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montre avec +tous les dons de la fortune: il possede une grande maison, des valets, des +chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Moliere un +trait de genie: la vilite de son avare parait d'autant plus qu'il est plus +riche. Queriolet aussi, qui veut se livrer a la penitence, ne suit pas la +regle ordinaire; il ne se defait pas de ses biens, il ne se rend pas +indigent; il a un chateau, des domestiques et des terres, il les garde; +seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le +possede pas, il ne s'en regarde que comme l'econome. Lui aussi, il est +avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus +avise qu'un autre, il touchera l'interet dans le ciel. + +Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de +charite; son chateau, il le transforme en hopital, il y recueille et y +installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas +encore assez, il fait des voyages expres pour en aller chercher au loin. A +toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours a donner; quand il n'y +a plus rien, il distribue ses vetements, et jusqu'a ses rideaux et ses +draps; jamais son ble n'est porte sur le marche pour etre vendu, il le +partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il +ne depense pas par an cent livres; quand il ne jeune pas, il ne se nourrit +que de legumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Queriolet a l'austere +censeur de Rome, a Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus +d'interet a son argent et epiant l'heure ou il est bon de vendre ses vieux +esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du +stoicien pres de l'humble charite de ce grand chretien inconnu! + +Mais ce n'est meme pas avec les paiens qu'il le faut comparer. Quels +chretiens ne depasse-t-il pas en vertu! Il est rencontre par un gentilhomme +qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide a +remonter sur son cheval; un autre jour, il se presente, a Rennes, dans une +maison qu'il avait dotee pour y recueillir les indigents: il se laisse +repousser et mettre a la porte, sans se faire reconnaitre. On l'avait, +presque de force, ordonne pretre; il s'y resout, mais il ne confesse que +les pauvres, il ne veut etre que le serviteur des plus petits, des plus +humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la +priere, les pauvres et les malades: cet elegant, ce raffine, ce debauche +s'est fait le propre infirmier de son hopital; il veille au chevet des +mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies degoutantes; nouveau +Job, Job chretien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est +mis volontairement sur le fumier des autres. + +Il est, a un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonte et de +l'energie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie +tout ce que j'ai appris, et j'eleverai un nouvel edifice, pierre a pierre, +en commencant par la premiere; et on l'admire pour avoir eu cette pensee et +avoir accompli ce qu'il avait concu. Je m'etonne autant de l'oeuvre de +Queriolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de +force, et y avoir reussi n'est pas moins admirable. + +C'est a ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, place en tete de +l'histoire de sa vie, ou il est represente avec un type fortement +caracterise: le nez en avant, un front bute, entete, des pommettes maigres, +saillantes, les yeux brides, yeux dont la vivacite et la flamme sont +adoucies et abattues par la continuite de la priere et des larmes, visage +qui vous arrete, qui se fait regarder et dont on se souvient. + +Il demeura dans la solitude, les meditations, les rigueurs et les bonnes +oeuvres, et sa penitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car +les austerites avaient vite epuise son corps: quand il se sentit pres de sa +fin, il se traina a Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pelerinage de la +Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque +dans la mort, le double caractere de sa religion et de sa race, de chretien +et de Breton. + + + + +XIV + +Du mouvement intellectuel en Bretagne. + +=Archeologie.--Histoire.--Litterature.--Arts.--L'Association bretonne.= + + +Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le developpement +des etudes historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le +caractere serieux qu'elles ont pris depuis quelques annees. Lors du +mouvement romantique de la Restauration, on s'eprit avec enthousiasme des +vieilles chroniques et des legendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus +au plaisir de decouvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques +qu'a un amour sincere et desinteresse de la verite. Ce fut le temps des +romans historiques, des drames aux passions violentes, ou l'imagination +suppleait a la demi-science des auteurs, et ou la fantaisie etait si +intimement melee a l'histoire, qu'il etait difficile de faire la part de la +realite et de la fiction. Le siecle etait en sa jeunesse, il faisait de la +poesie, non de l'histoire. + +Ce moment de premiere fievre est passe: l'epoque de la maturite est +arrivee, et, avec la maturite, la gravite des etudes et de la pensee. Les +hommes que nous voyons aujourd'hui a l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une +suite et une experience qui les decele hommes faits; ils ne se contentent +plus des premieres impressions, il leur faut quelque chose de precis et +d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif interet, ils +veulent connaitre les moeurs du passe, ses usages, ses arts, ses grands +hommes, ses origines: de la, le developpement des etudes archeologiques, +etudes qui appartiennent plus particulierement a la province. + + + + + + +I + +Archeologie et histoire. + + +L'archeologie, c'est l'histoire de detail. De meme que l'histoire +naturelle, en grandissant, s'est divisee et subdivisee en une multitude de +branches: geologie, anatomie comparee, paleontologie, embryogenie, etc., +l'histoire, a mesure qu'elle a etendu son domaine, a ete obligee de le +repartir entre plusieurs mains: les epoques ont ete classees, et, dans +chaque epoque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les +lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et +boiseries, emaux, carreaux histories, vieilles chartes, chroniques et +legendes, voila l'archeologie, et chacun de ces sujets suffit a absorber la +vie de plusieurs savants. + +Une veritable armee d'erudits s'est repandue sur le vaste champ de +l'histoire, le fouillant a l'envi, ne laissant rien de cote. Bientot ils +n'ont plus travaille separement, ils se sont reunis; partout des societes +d'antiquaires se sont formees, et, tout d'abord, elles se sont signalees +par un eminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant; +elles ont conserve nos vieux monuments. Il y avait une horde de +demolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui +n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber +incessamment sur les eglises et les chateaux le marteau de la destruction. +C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se +placerent devant les monuments menaces, et declarerent qu'ils etaient la +pour les defendre. Le public etait indifferent; ils le reveillerent, en lui +expliquant ce qu'etaient ces vieux debris qu'il ne regardait meme pas, ils +accumulerent les recherches, repandirent la connaissance du moyen age, +developperent le gout; ils firent l'education de la bourgeoisie en art, en +histoire. L'argent manquait, ils contribuerent de leur bourse; ils etaient +sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires +nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il +leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments, +comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue, +la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauves de la ruine, conserves et +restaures, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est +couvert, que l'on dedaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font +aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des etudes des +savants. + +On ne croit pas etre injuste envers les autres contrees de la France en +disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zele pour les +etudes historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une +societe archeologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, ou ne vive +un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui +s'appliquent a une partie speciale de l'histoire de leur pays et l'etudient +a fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies +romaines, sur lesquelles il a emis parfois des hypotheses discutables, +mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Rame, de Rennes, +les carreaux histories; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du +Chatellier, de Quimperle, les curiosites archeologiques de son pays; M. +Durocher, de Rennes, la carte geologique de Bretagne. + +Le veritable centre de l'archeologie est le Morbihan, le classique pays des +dolmens et des menhirs; la, a Carnac, en face des immenses alignements de +pierres debout, a proximite de Locmariaker, un jeune erudit, M. de +Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie, +cherche a expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et a +en dechiffrer le sens. Un examen attentif et perseverant, une rare +perspicacite lui ont inspire un systeme ingenieux, sinon certain, du moins +probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le +sphinx, posent a la science une enigme dont jusqu'ici elles ont garde le +secret. + +La societe archeologique de Vannes est fort active: elle a fonde un musee, +et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M. +Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du +christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des +archives; M. le docteur Halleguen, de Chateaulin, des antiquites romaines; +plusieurs ecclesiastiques, M. l'abbe Marot, qui s'est applique aux +antiquites celtiques; M. l'abbe Piederriere, a l'art du moyen age; M. de La +Morvonnais, enfin, qui a ecrit sur l'architecture romaine en Bretagne un +livre ou les appreciations d'une critique fine et juste se joignent aux +vues d'ensemble, et que l'Institut a couronne. Les numismates, de leur +cote, eclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A +Morlaix, c'est M. Lemiere, a Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publie et +commente toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les +distinctions des academies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville +plutot poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache +a la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est +pas uniquement savant en medailles; il a rassemble et publie deja, en +partie, une multitude de chartes, de pieces relatives a la Bretagne, a +l'histoire de la Revolution et a la guerre de la Vendee. C'est a la fois un +fureteur et un collectionneur, mais sans l'etroitesse d'idees qui +accompagne souvent ces gouts exclusifs. De la masse de documents qu'il +amasse il tire des deductions generales; aussi ses travaux ont-ils porte +son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le +connait, et la Societe royale de Londres l'a nomme son correspondant. + +D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet, +recueillent les legendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire: + + Si _Peau d'ane_ m'etait conte, + J'y prendrais un plaisir extreme. + +Quoi de plus attachant, en effet, que ces recits legendaires ou se revelent +les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, ou +sont si bien unis le diable a l'homme et les saints aux affaires de la +terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans +pouvoir le preciser, jouit a la fois de la poesie du reve et du mysterieux +attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'a quel point ne croyons-nous pas +nous-memes a ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant +la bonne foi, le ton serieux et convaincu du narrateur, en l'entendant +citer ses temoins, accumuler ses preuves, designer du doigt les monuments +du recit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier +atteste la verite de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique +qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne +sont que les rapporteurs de ces legendes: M. de la Barre est plus +litteraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naif; il ne raille +pas, on voit qu'il sait parfois a quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de +reflexion qui vous desenchante; au contraire, il a le respect de ces +moeurs, de ces croyances; il venere les vieilles pierres, les lieux de +pelerinage, il raconte, comme un homme qui se plait a ce qu'il raconte, et +l'on se plait a l'ecouter[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +La legende tient a la fois du conte, de l'archeologie et de l'histoire; +elle sert de transition a l'histoire proprement dite: cette vieille +province de Bretagne a conserve, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un +profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une maniere de +temoigner de son respect pour les ancetres. L'histoire de la Bretagne, +depuis les temps les plus recules, a ete examinee, discutee et racontee +sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes +illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages +publies recemment sont presque innombrables: en premiere ligne, la +_Biographie bretonne_, entreprise il y a deja plusieurs annees, par un +savant devoue et infatigable, M. Levot, bibliothecaire de la marine a +Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes +instruits, a retrouve dans les chartes, dans les archives et les papiers de +famille, des faits ignores, relatifs a des citoyens eminents oublies ou +meconnus, et dresse comme un inventaire complet de toutes les illustrations +de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de +la Bretagne, _les Anciens eveches de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne +et An. de Barthelemy, un des ouvrages les plus considerables qui aient ete +publies depuis longtemps par les departements. _Les Eveches de Bretagne_ +n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches +representant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire: +histoire generale, histoire de chaque diocese, de ses eveques, de ses +etablissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est +une revue exacte des evenements et des institutions, un veritable monument +eleve a l'ancienne Bretagne. + +A cote de ces grandes oeuvres, voici une foule d'etudes speciales: tandis +que d'excellents erudits ecrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie +de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la +Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et +Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbe Mouillard, la _Vie de +saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_, +et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces +vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'elancaient, +comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres +approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A. +de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le +_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de +l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle +edition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogee_; +et, a la pointe la plus eloignee de l'Armorique, a Saint-Pol de Leon, +petite ville qui fut autrefois un eveche, et qui aujourd'hui est presque +deserte, un savant genealogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire +heraldique de la Bretagne_, fait paraitre un magnifique Album de miniatures +(_fac simile_) du XVe siecle, le _Combat des Trente_, accompagne de +documents puises aux sources les plus authentiques sur les heros de cette +lutte homerique, dont le glorieux souvenir est consacre par l'obelisque de +la lande de _Mi-Voie_. + +Dans les grandes villes, les ressources d'erudition permettent +d'entreprendre des ouvrages etendus, comme les _Annales universelles_ de M. +Fourmont, a Nantes, immense volume in-folio divise en quinze ou vingt +colonnes, ou viennent se ranger cote a cote tous les peuples de la terre, +depuis la creation du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables +synoptiques; mais ce qui est moins aise, et ce qui donne au livre de M. +Fourmont une valeur serieuse, c'est qu'il l'a compose a un point de vue +scientifique. Il y a la plusieurs annees de recherches laborieuses et une +lecture immense: il est au courant de toutes les decouvertes modernes, des +travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des +Persans, monuments du Mexique, Vedas des Indiens et Kings des Chinois, lui +sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des +Scandinaves; aussi, a la lueur de ce faisceau de lumieres jaillissant de +tous les points, il a, on n'ose dire debrouille, mais eclaire le chaos des +premiers temps, la separation des peuples, leurs origines, leurs parentes, +leurs migrations. Puis, apres que, dans cette premiere partie, il a fait un +rapide precis des evenements, il reprend chaque periode, il en ecrit +l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies, +etc., dans la meme forme synoptique, de maniere a donner a la fois le +spectacle de la marche de chaque peuple separement, et du mouvement general +de l'humanite, jusqu'au jour ou le vieux monde vient, comme un grand +fleuve, se jeter, se confondre et s'epurer dans le christianisme. + +La aussi, dans ces centres intellectuels, a Rennes, a Nantes, les etudes +historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles +d'erudition. Les ecrivains bretons, avec leur opiniatrete passee en +proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand +ils traitent un point d'histoire conteste, prennent aussitot les armes, +attaquent et poussent devant eux, et frappent a coups redoubles tout +historien coupable d'erreur, jusqu'a ce qu'il tombe abattu. Ainsi, a +Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montre si clairement, si fortement, +le veritable esprit de la _Reforme en Bretagne_, a l'occasion de +l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Gregoire; a Nantes, MM. Bire +et Gueraud; a Vitre, M. de la Borderie. M. Bire s'est attache a l'_Histoire +de la Revolution_ de M. Michelet, qui avait touche a la Bretagne et a la +Vendee, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sure, une +dissection qui ne laisse rien de cote: omissions, oublis volontaires, +silence sur les atrocites des republicains, exagerations emportees; il a +montre a nu la faiblesse et la partialite de cet ecrivain, naguere +noblement inspire, aujourd'hui trouble par le fanatisme, qui ne recherche +pas la verite, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide, +qui ne peint pas, mais qui combat. M. Bire discute et ecrit, comme on +devrait toujours le faire, avec force, convenance, erudition et emotion. + +M. Arm. Gueraud, correspondant du ministere pour les monuments historiques, +est a la fois ecrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive, +ouverte a tout, instruit en beaucoup de choses, il connait tres-bien sa +province, hommes, livres, sol, monuments; il a publie sur plusieurs parties +de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur +le _marechal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, ou, les pieces du +proces en main, il a rectifie les erreurs populaires et montre, telle +qu'elle etait reellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte +de Claude Frollo laic, melange de vices affreux et de brillantes qualites, +courage, science, passions sauvages et cruaute de damne. Nul historien ne +pourra desormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Gueraud. Un livre +plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du +Poitou_ depuis les temps les plus recules, recueil compose de plus de douze +cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la +langue des details souvent negliges par les historiens, et singulierement +propres a completer la physionomie d'un peuple. + +Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien +eleve de l'Ecole des chartes, que le gouvernement a charge de dresser le +catalogue raisonne des archives et des pieces historiques de l'ancienne +chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les +points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a +ecrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des episodes les +plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cesse de soutenir contre +l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privileges. On ne peut nier +que ce recit ne soit fait dans un esprit de nationalite exclusif; mais un +interet puissant s'attache a cette histoire, interet qui tient au talent +original de l'auteur. Il n'a aucune pretention, il ne cherche pas les +phrases a effet; on voit un homme preoccupe, avant tout, de montrer la +verite, et qui, la trouvant si contraire a ce que l'on a cru et ecrit +jusqu'ici, et si favorable a sa patrie, s'anime en vous la demontrant. Il +est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pieces si +glorieuses pour son pays; il devient eloquent, et son emotion sincere gagne +le lecteur; on partage son indignation ou sa pitie. Au milieu de ce recit +net, ordonne, qui marche droit a son but et ne s'avance qu'a mesure que le +terrain est bien affermi, le Breton se reconnait: il a parfois des +railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et +pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_. +Il est, de plus, doue a un eminent degre de la finesse bretonne, plus +habile et plus deliee que la finesse normande si vantee. Il vous presente +les choses d'une telle facon qu'il vous fait presque toujours conclure avec +lui, et ce n'est que plus tard, en y reflechissant, que l'on s'etonne +d'etre alle si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque etrange que +puisse paraitre une telle assertion au monde litteraire parisien, cette +histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est +superieure a bien des oeuvres publiees a Paris, signees de noms illustres +et vantees comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, a cote d'une erudition +large et sure, l'amour du sujet, l'agrement de la narration, la lucidite de +la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualites, M. +de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si +facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un +livre vrai, qui a epuise le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait +mieux louer un historien. + + + + +II + +L'Association bretonne. + + +Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et ou +se reflete son genie, l'_Association bretonne_. + +Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et ou il reste +tant de ruines des anciens ages, des hommes intelligents ont compris que +ces deux interets ne devaient pas etre separes, les progres de +l'agriculture et l'etude des monuments de l'histoire locale. Les comices +agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les societes +savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a reunis: elle est a +la fois une association agricole et une association litteraire. Aux +experiences de l'agriculture, aux recherches archeologiques, elle donne de +la suite et de l'unite; les efforts ne sont plus isoles, ils se font avec +ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siecle, l'oeuvre des +moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui defrichaient +le sol et eclairaient les ames. + +Un appel a ete fait dans les cinq departements de la Bretagne a tous ceux +qui avaient a coeur les interets de leur patrie, aux ecrivains et aux +proprietaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhesions +sont arrivees de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un +_bulletin_ mensuel, et un _congres_ annuel. Le bulletin rend compte des +travaux des associes, des experiences, des essais, des decouvertes +scientifiques; le congres ouvre des concours, tient des seances publiques, +distribue des prix et des recompenses. Afin de faciliter les reunions et +d'en faire profiter tout le pays, le congres se tient alternativement dans +chaque departement; une annee a Rennes, une autre a Saint-Brieuc, une autre +fois a Vitre ou a Redon; en 1858, il s'est reuni a Quimper. + +A chaque congres, des questions nouvelles sont agitees, discutees, +eclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles a des +recherches longues et penibles, sont assures que leurs travaux ne seront +pas ignores; tant d'intelligences vives et distinguees, qui demeureraient +oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but a +leurs efforts; la publicite en est assuree, ils seront connus et apprecies. +D'un bout de la province a l'autre, de Rennes a Brest, de Nantes a +Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, a +Saint-Brieuc, s'occupe des memes recherches qu'un autre a Quimper: il est +un jour dans l'annee ou ils se retrouvent, ou se resserrent les liens +d'etudes et d'amitie. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Le congres est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre +national: ces congres sont de veritables assises bretonnes; ils remplacent +les anciens Etats: on y voit reunis, comme aux Etats, les trois ordres, le +clerge, la noblesse et le tiers-etat, le tiers-etat plus nombreux qu'avant +la Revolution, et de plus, meles aux nobles et aux bourgeois, les paysans. + +La Bretagne est une des provinces de France ou les proprietaires vivent le +plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'annee tout entiere. De la une +communaute d'habitudes, un echange de services, des relations plus +familieres et plus intimes, qui n'otent rien au respect d'une part, a la +dignite de l'autre. Proprietaires et fermiers, reunis au congres, sont +soumis aux memes conditions et juges par les memes lois; souvent le +proprietaire concourt avec son fermier. Dans ces melees animees, ou l'on se +communique ses procedes, ou l'on s'aide de ses conseils, ou l'on distribue +des prix et des encouragements, les riches proprietaires et les nobles +traitent les paysans sur le pied de l'egalite; ici, la superiorite est au +plus habile: c'est un paysan, Guevenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du +congres de Redon. + +Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours +ete en croissant; les congres sont devenus des solennites: on y vient de +tous les points de la Bretagne. Le congres s'ouvre par une messe du +Saint-Esprit, les autorites du pays le president, les prix sont decernes en +grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues +en ligne partir a la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon. +Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnes +par les academies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont +jadis illustres dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent +de conquerir, en Afrique et en Crimee, une gloire nouvelle: le comte de +Sesmaisons, le general Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la +Villemarque, de la Monneraye, etc. Les habitants des chateaux voisins, les +dames de la ville, remplissent la vaste salle des seances, ou se livrent +des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement a +leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se +rendent a la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une +population empressee comme pour une fete, au son des cloches, entre deux +haies de troupes, a travers les rues de la ville, pavoisees du drapeau +national breton, la banniere a hermines en tete. Voila les fetes qu'il faut +au peuple et que le peuple aime: quand il assiste a ces solennites, ou il +se voit represente par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre +et il se redresse avec un legitime orgueil, car il se rend la justice qu'il +est encore capable de grandes choses. + +Depuis que ces pages ont ete ecrites, l'Association bretonne a ete +dissoute: un zele plus ardent qu'eclaire la representa comme une reunion +d'hommes qui, sous d'apparentes etudes d'histoire, cachaient des +preoccupations moins desinteressees; on craignit qu'elle ne devint un foyer +de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'etaient pas fondees: +l'Association bretonne se composait d'elements divers, d'hommes appartenant +a tous les partis, ses congres se reunissaient avec le concours de +l'autorite; elle n'avait aucun des caracteres des associations politiques, +aucune des conditions des societes organisees pour conspirer. Quelle que +soit d'ailleurs la realite ou la vraisemblance des accusations qui ont +amene sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui, +pendant qu'elle a existe, a rendu tant de services a l'agriculture, a la +science historique et archeologique, qui excitait dans cinq departements +une emulation genereuse, donnait un but et un ensemble a leurs travaux, +developpait le gout des etudes serieuses et tendait a former dans la +province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du +coeur de la France, reveillent a ses extremites le mouvement, la pensee et +la vie. + + + + +III + +Musees et collections. + + +Outre leurs bibliotheques et leurs musees, on trouve dans presque toutes +les villes de Bretagne des collections particulieres. Paris, grace a Dieu, +n'a pas absorbe tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le +loisir, l'aisance, les heritages, la destruction ou la vente des vieux +chateaux, le gout, enfin, des curiosites de l'art que developpe +l'uniformite d'une vie calme et inactive, ont facilite la formation des +collections en province. Ces collections sont precieuses en ce qu'elles ont +presque toutes le caractere local, qu'elles completent ou expliquent +l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes +collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conserves +dans le musee d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hotel Cluny, +et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que +l'on rencontre au milieu d'objets souvent mediocres, on les examine avec un +soin plus attentif, on les apprecie mieux; leur isolement meme leur donne +un interet de plus. + +Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre +d'un maitre, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_, +de Jordaens, du musee de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de +Sigalon, l'_Athalie_, du musee de Nantes, une des rares compositions +originales de ce consciencieux artiste, a qui l'etude assidue de +Michel-Ange avait revele l'energie de l'expression, l'ampleur de la +composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la +bibliotheque de Nantes, serait-il autant goute s'il etait a Paris, tandis +qu'il n'est pas un etranger a qui l'on ne montre ce charmant specimen de +l'art du XVe siecle, dont les miniatures, du meme style que les magnifiques +manuscrits de la bibliotheque des ducs de Bourgogne, semblent avoir ete +peintes par la meme main, avec la meme naivete, la meme couleur brillante +et durable, la meme finesse d'execution et le meme sentiment religieux. Et, +dans les collections particulieres, qui ne remarquera avec une vive +curiosite la serrure signee _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt, +merveille d'art et d'industrie a la fois, travail aussi savant +qu'ingenieux, ou s'est jouee la fantaisie de l'artiste florentin, et les +manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne, +appartenant a M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille +Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles +se montre sous un jour inconnu, comme pere, frere, epoux, le fougueux et +eloquent ecrivain de la Revolution? Enfin, ou seraient mieux places que +dans un musee breton, a Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la +giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier +grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et +les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la +_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le heros-breton? + +Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares tresors. Les musees et les +cabinets des villes de Bretagne possedent, d'ailleurs, une quantite +d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musee de +Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens legues, au siecle +dernier, par M. de Robbien, et ou l'on admire des croquis de _Rembrandt_, +de _Michel-Ange_ et du _Perugin_, peut citer, apres son Jordaens et son +Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuees a _Jean +Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Veronese_, un _Tintoret_, un +_Desportes_, et une scene de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi +delicate que les tableaux de ce maitre au Louvre. Le musee de Nantes est un +des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres +anciens, il doit a la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de +Saint-Bedan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des +peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziegler, Grenier, Vernet, Leopold +Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les +_Taureaux attaques par les loups_, entre autres, que Paris a revus et +admires a l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de +_Paul Delaroche_, ou l'on peut voir avec quelle gravite et quelle +profondeur de pensee le consciencieux artiste etudiait ses sujets, et +comment il parvenait a unir les qualites les plus diverses, la precision du +dessin, la vivacite de l'expression et la verite des caracteres. + +Les collections archeologiques ont ete, on le concoit, plus faciles a +former; le gout et l'etude des antiquites poussait a recueillir de tous +cotes les objets qui presentaient quelque interet historique ou artistique. +Ici, les particuliers ont rivalise avec les villes qui, presque toutes, ont +fonde des musees archeologiques. Celui de Vannes se distingue par une +collection d'armes celtiques trouvees dans le pays; le musee archeologique +de Nantes, par des debris d'anciens monuments de la ville ou des antiquites +locales, des sculptures de l'ancienne eglise de _Saint-Nicolas_, des +tombeaux carlovingiens de _Reze_, des chapiteaux merovingiens de _Vertou_, +des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de +l'eglise de _Saint-Felix_, qui remontent au VIe siecle, etc. Quant aux +cabinets particuliers, on peut a peine mentionner les principaux: a Rennes, +celui de. M. _Aussant_, qui a rassemble une quantite d'objets d'art et +d'antiquites; a Fontenay, la savante collection de medailles de M. _B. +Fillon_; a Nantes, la bibliotheque de M. _Dobree_, riche en incunables et +en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient +d'etre vendue, celle de gravures de M. _Antime Menard_; les tableaux de +Madame _Barbier_, et les cabinets deja cites de MM. Mauduyt et de Girardot. +A Vitre, M. de la Borderie, qui est archiviste paleographe, a pris pour +specialite de recueillir les manuscrits relatifs a l'histoire de Bretagne, +entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de +Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est +des plus varies: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquites +egyptiennes, objets d'art; le tout catalogue et classe avec autant +d'erudition que de gout. M. le baron de Girardot possede d'importants +documents sur la Revolution et l'emigration, plusieurs lettres des rois de +France; et, piece inestimable, une tres-eloquente lettre du marechal de la +Chatre a Henri III, datee de 1579, ou il refuse d'executer les ordres du +roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province. +Cette lettre, d'une irrecusable authenticite, prouve que le noble +gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps meme des luttes les +plus passionnees, il se trouva des ames genereuses, animees de sentiments +vraiment francais, et qui avaient conserve le respect de la vie humaine; +l'histoire devra desormais citer le marechal de la Chatre: lui aussi, sans +l'avoir cherche et y avoir pense, a droit a un renom immortel. + +Le museum d'histoire naturelle de Nantes a une specialite: une collection +de mineraux du departement, qui en determine les couches geologiques, et +une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les +capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du +conservateur du museum, M. Caillaud, est peut-etre plus curieux encore: de +son voyage en Egypte, il a rapporte une foule d'objets, propres surtout aux +usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs +de l'antique Thebes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur +lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats +et crocodiles embaumes, depuis les souliers encore couverts de la boue du +Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de +lin, dont la forme ne differe guere des notres, depuis les fausses tresses +et les perruques des dames egyptiennes jusqu'aux boites contenant le fard +dont elles peignaient leur visage. + +Enfin, il n'est pas jusqu'aux chateaux, ou l'on ne rencontre de rares +collections amassees par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont +ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les +maitres sont moins les proprietaires que les gardiens; et, parmi ces +chateaux, en premiere ligne, le chateau de la Seilleraie, pres de Nantes, +ou, au milieu d'une multitude d'objets d'art precieux de statues de marbre, +de curiosites venues de tous les pays, sont reunis dans une vaste salle +plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siecles; veritable musee +francais, galerie de grands hommes et de femmes celebres dont s'est +entouree, ainsi que d'une garde de glorieux ancetres, une des plus nobles +et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lievre. + +Ces musees, ces collections, partout repandues, ont bien plus de prix en +province qu'a Paris. En province, ou l'esprit se laisse facilement aller a +la paresse, s'amollit et s'abat, ou il n'est pas reveille par cette +production continue d'oeuvres de la pensee qui, sans cesse, tient Paris +debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses, +precisement, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et +plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontres ca et la a de longs +intervalles, est comme l'eclair qui decouvre tout a coup un pan de ciel +bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie materielle l'atmosphere des nobles +pensees, et ramene dans les ames le culte sacre du beau. + + + + +IV + +Societe academique de Nantes.--Poetes et romanciers. + + +Nantes a tous les caracteres de la grande ville moderne: son port, ou des +milliers de navires debarquent les produits de l'Amerique et des Indes; sa +Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminees +d'ou s'echappe une noire fumee; les magasins et les cafes de ses rues +neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme a Paris; et, dans +les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrees de ballots, de cafes, +de sucres, des denrees de tous les pays du monde; son chemin de fer qui +traverse la cite de part en part, le long de son beau fleuve, a vingt pas +des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de +feu, les lourds wagons de Paris a Nantes, de Nantes a Saint-Nazaire, +reliant d'un double sillon la capitale a la mer; ses courses, ses theatres, +et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre age, +violent, fievreux, qui precipite les revirements de fortune, et qui, pour +arriver plus vite, a trouve des ressources nouvelles, la vapeur, +l'electricite, la lumiere du soleil, prompts comme nos desirs impatients. + +Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie, +preoccupee de vendre des epices, de raffiner du sucre ou d'armer des +navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultives avec zele, +ardeur, et, ce qui est plus rare, avec desinteressement. + +Elle n'est pas, comme Rennes, le siege d'une faculte des lettres et d'une +ecole de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cite a une +importance exceptionnelle, et il y a fonde une _Ecole preparatoire_ des +sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultes, qui distribue un +enseignement moins eleve que les Facultes, superieur aux lycees, qui +convient surtout a une ville riche et commercante, et ou les jeunes gens +peuvent continuer leurs etudes litteraires et se maintenir au niveau du +progres des sciences. Ajoutez que Nantes possede une _Ecole industrielle_, +une _Ecole chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, a la fois ecole de dessin +et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une +_Ecole secondaire de medecine_, une _Revue_, une _Societe academique_, et +de riches et beaux etablissements scientifiques, museum, musee, +bibliotheque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y +sont cultives, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'etre +partout estimes et distingues, et qui continuent cette noble suite de +peintres provinciaux dont M. de Chenevieres a fait connaitre la vie ignoree +et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de +paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de +Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendee_, le _Maine_ +et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et repandus dans toute la France; M. +Bournichon, M. Dandiran, toute une ecole d'habiles sculpteurs en bois; des +statuaires surtout d'un talent eminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu +de temps, et M. Amedee Mesnard, son emule, plein d'imagination, de verve et +de pensee, a qui a ete confiee l'execution de la statue equestre de +Gradlon, placee sur le portail de la cathedrale de Quimper, auteur d'une +quantite d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de +Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de +cette poetique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, a +l'entree du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et +semble suivre et proteger les vaisseaux descendant a la mer! + + [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol, + in-8 deg..] + +Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son etendue et sa +population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le +centre d'un grand mouvement intellectuel. + +La Societe academique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux +serieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs +hommes d'un merite distingue: M. l'abbe Fournier, cure de Saint-Nicolas, +ancien representant a l'Assemblee constituante, dont tout a l'heure on dira +l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secretaire general de la +prefecture, qui, mettant a profit un long sejour a Paris, la frequentation +des hommes eminents et le gout des etudes historiques, avec un zele actif, +une erudition vaste et variee, a entrepris des etudes serieuses sur la +Revolution, et a qui l'on doit un savant livre, _les Administrations +departementales de 1790 a l'an VIII_, ou l'experience de l'administrateur a +heureusement aide l'historien; M. Gueraud, M. Fillon, que nous avons deja +cites; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de +l'Histoire de l'Ouest, qui a publie une Etude sur l'historien Travers; des +savants, M. le docteur Guepin, qui s'occupe d'etudes d'oculistique; M. +Robiere, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de meteorologie; +M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traite de +l'_Organisation de la medecine_ au point de vue des services publics, etc. + +Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas +seulement a la Bretagne, mais a la France, le celebre voyageur en Egypte, +M. Caillaud. Doue de l'esprit le plus sagace et le plus penetrant, il a +fait en histoire naturelle plusieurs decouvertes, une surtout, des plus +interessantes, pour laquelle la Hollande lui a decerne, il y a peu +d'annees, un prix extraordinaire, la decouverte du _procede de perforation +des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques +tres-communs sur les cotes de Bretagne, employaient, pour percer le dur +granit ou elles vivent, un acide qu'elles distillaient a travers les valves +de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes a ce sujet: il recueillit, +pres du Pouliguen, des pholades attachees a des morceaux de roc (gneiss), +les placa dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelee, et attendit +l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passerent sans que les +pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut eveille par un +bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se leve, et, a la lueur +d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant a +droite et a gauche, avec un mouvement regulier, a la maniere d'une vrille +qui perce un trou; puis, apres un certain temps, la pholade s'arrete, et un +jet de poussiere fine obscurcit l'eau du bocal; c'etait le residu de son +travail, la partie du roc pulverise ou elle avait penetre, dont elle se +debarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour a tour le savant, +attentif et charme, surprend une a une les pholades accomplissant leur +patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la +polissant, comme avec la rape la plus delicate, sans autre instrument que +leur coquille; et cette coquille, au lieu de se deteriorer par le +frottement continu, se developpe a mesure que le travail avance; a la scie +qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisieme, une quatrieme, et +ainsi de suite jusqu'a _quarante_, que M. Caillaud a comptees, et avec +lesquelles le petit animal, a force de tourner et retourner sa frele +enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait a +briser, perce a jour le granit sur lequel s'emousse un ciseau de fer! +phenomene admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces +millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la +creation! + +Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues a Nantes: la _Revue +des provinces de l'Ouest_, dirigee par M. Gueraud, avait choisi une +specialite precieuse, les documents inedits ou relatifs a l'histoire de la +Bretagne, que d'actifs et intelligents archeologues, MM. Gueraud, Fillon, +Marchegay, Duchatellier, tiraient des archives departementales, episcopales +et municipales et des collections particulieres, completant ainsi, pour la +province de Bretagne, la savante _Bibliotheque de l'Ecole des chartes_; de +plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimes en +Bretagne ou concernant les departements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs +des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus. + +La _Revue de Bretagne et de Vendee_ a ete fondee par M. de la Borderie, qui +a reuni autour de lui les hommes les plus distingues de la province. La on +retrouve plusieurs des ecrivains bretons qui ont acquis a Paris une juste +reputation par de grands travaux: MM. de Carne, de Courson, de la +Gournerie, de Courcy, de la Villemarque, etc.; a cote d'eux, de jeunes +hommes d'un talent deja mur, et qui seraient estimes sur un plus grand +theatre: M. Alf. Giraud, ancien eleve de l'Ecole des chartes, auteur de +notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., ecrites d'un style tour a tour colore +de poesie et aiguise d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune, +qui cultive et juge les arts avec gout et intelligence; M. Ropartz, dont +l'Academie des inscriptions a distingue recemment les Etudes historiques; +puis de vrais Bretons qui parlent et ecrivent la langue de leurs peres, le +breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbe Guillome, mort il y a deux ans +a peine, et dont ses compatriotes ont dit que: "c'etait le plus grand poete +qui ait ecrit en langue celtique." Car elle produit encore des fleurs de +poesie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poesies d'une saveur +franche et d'un caractere original, nees du souffle des evenements +contemporains ou inspirees par le sentiment de la nature. La nature, les +Bretons l'ont de tout temps vivement et profondement sentie, bien avant +J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poetes n'ont jamais manque +en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus a des +paysans, a des patres, a des cloarecs, a de jeunes filles. Ce ne sont pas +des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent +la langue nationale; qui ont garde les moeurs antiques, et dont la vie se +passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacres par la +legende, dans les vastes landes couvertes de genets et la solitude des +grands espaces, ou en face de la mer, sur les apres cotes aux rocs de +granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphere qui les transforme et les +idealise; on les trouve poetiques, et ils sont naturellement poetes[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Tous les poetes bretons qui se sont fait un nom dans la litterature +contemporaine, MM. Ach. du Clesieux, H. Violeau, de Francheville et +Brizeux, le barde breton par excellence, sont animes du meme genie, +s'inspirent des memes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de +la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de melancolie, +amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucee au sein de la mere +patrie, et qui lui donnait un si imposant caractere de gravite, enfin cette +reverie naive et touchante qui valut a l'un d'eux, Raymond du Dore, +l'hommage le plus delicat et le plus rare: il avait publie, il y a vingt +ans, sans le signer, un volume de poesies; un jour, dans une ville du Nord, +quelqu'un, une ame aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il +fut si emu par cette poesie douce et tendre, qu'il voulut faire partager a +d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et, +ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs +inconnues_. + +Ce sont aussi ces qualites qui font l'attrait des vers de poetes plus +jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Emile Grimaud, M. Stephane Halgan, +mademoiselle Elisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui +aussi, est poete en prose, Jules d'Herbauge. Les _Recits et nouvelles_ de +Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre, +madame la comtesse de ........), ont ete publies en partie par la _Revue +des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitot +un talent vraiment superieur: une exposition simple faite avec un calme sur +de soi, force que possedent seuls les maitres; ils partent d'un pas mesure, +comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la +doivent finir; les caracteres se dessinant, l'action se nouant en peu de +mots, sans reflexions par les faits memes; peu de dialogue,--le dialogue +n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas +maitre de son sujet; lorsque les caracteres sont bien traces, il n'est pas +besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de +notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de +caracteres;--un puissant interet dramatique, naissant du developpement des +passions, qui vous emeut, vous attache et vous entraine, parce que l'auteur +est lui-meme emu des evenements qu'il voit et qu'il met sous les yeux; +l'impartialite dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des +sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la +Grande Perriere_, rappellent par la terreur, le fantastique et la verite, +les beaux recits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation +et une singuliere connaissance des ruses feminines decelent la main d'une +femme. + +Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donne deux +recueils remarquables par une verve poetique peu commune, et mademoiselle +Elisa Morin, dont les vers sont sincerement emus et souvent passionnes, +continuent la pleiade de femmes poetes auxquelles la ville de Nantes a +donne naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Melanie +Waldor et Elisa Mercoeur. + +M. Stephane Halgan a publie un volume de poesies, intitule _Souvenirs +bretons_, ou l'on reconnait deux manieres, l'imitation de MM. Hugo et de +Musset, avec une certaine habilete dans la facture du vers; puis, et c'est +la meilleure partie, les poesies vraiment bretonnes; car il faut remarquer +que les pieces imitees sont des sujets vagues, etrangers a la Bretagne, et +qui pourraient aussi bien etre ecrites a Paris qu'a Nantes ou a Rennes; +mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poete redevient lui-meme; +il s'emeut, il se complait a ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il +passe encore sa langue sur ses levres, quand il peint le souper de +crepes[1]. Voyez avec quelle nettete et quel tour pittoresque il decrit le +brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine +nue qui s'etend de Guerande au bourg de Batz, semee de mulons de sel et +coupee de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse +et la sauvage grandeur, de meme qu'il dessine fierement la robuste +population des paludiers du Croisic: + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + + ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et male, + A la taille elancee et svelte, aux yeux altiers, + Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hale[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +M. Steph. Halgan est deja un poete breton, et plus il avancera, plus il +deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus a se former, c'est le poete +national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans +le sol de son pays, la Vendee. Il avait commence aussi, comme bien des +jeunes poetes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendee_, +contient plusieurs pieces ou l'on retrouve le faire, la coupe, les idees +memes des poetes de l'ecole romantique; mais le caractere original n'a pas +tarde a se deceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le +sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la +campagne; il erre le matin dans les champs, en ecoutant d'une oreille +attentive et charmee la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus +belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois +en reveur, avec cette melancolie propre au Vendeen; ou bien savourant +l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins +couverts, il decouvre les gracieux et frais mysteres des hotes du +printemps[1]. + + [Note 1: Voir l'_Appendice_.] + +Son pays, sa noble Vendee, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il +l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions +et ses legendes, mais non pas a la facon des chroniqueurs froids et +sceptiques; il les redit en sa poetique langue, avec l'accent et l'emotion +de l'enfant qui croit, qui s'etonne, et qui fremit a ce qu'il raconte; il a +la foi ardente et fiere de ses peres: + +Insultez-les, s'ecrie-t-il, en parlant des vieux Vendeens! + + Insultez-les, o juifs, fils des anciens maudits! + Ils vont ou vous n'irez jamais, en paradis! + +_La Peche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain: + + Il ne faut pas pecher le jour des morts! + +Une seule chaloupe part; elle est montee par un pecheur impie qui a fait le +tour du monde, un sceptique qui ne croit plus a rien: + + Il n'a plus peur meme des revenants! + +Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout +a coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amene-t-il? Une _tete +de mort_! + +Quand, a la fin de son premier recueil, le poete s'ecrie: + + Qui te celebrera, Vendee, o ma patrie? + Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs, + O terre de geants et de genets en fleurs? + +on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un +jour il serait lui-meme ce poete vendeen. + +Il l'a ete, il l'est: dans _les Vendeens_, il a peint les sublimes actions +de cette guerre heroique et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte +sur ses ailes: le poete est presque un soldat, il y a en lui quelque chose +de contenu, comme un sauvage desir de parcourir la lande le fusil a la +main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, +la Rochejaquelein, les heros avec lesquels il marche a la bataille, au +supplice, a la mort; il les aime et les fait aimer. + + + + +V + +Monuments. + + +Ce pays de foi n'a pas change: nulle part on ne construit un plus grand +nombre d'eglises, et de belles eglises. Il en a ete en Bretagne comme a +Athenes: Athenes etait peuplee de plus de quatre mille statues; le gout y +devint general, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En +Bretagne, toutes les eglises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a +conserve plus qu'ailleurs la purete du gout; a part Brest, ville nouvelle +(elle n'a pas plus de deux cents ans), ou les eglises sont d'un style +batard, sans caractere et sans grandeur, toutes les constructions recentes +ont ete concues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler +autrement que le style _catholique_. + +Du nord au midi, partout s'elevent des chapelles, des basiliques, des +cathedrales: a Lorient, a Saint-Brieuc, a Quimper, a Dinan, a Nantes. +Saint-Brieuc, en meme temps qu'il restaure son eglise de Saint-Guillaume, +construit l'elegante chapelle de Notre-Dame de l'Esperance, imitation du +XIIIe siecle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. +Ach. du Clesieux, a pose, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornee de +sculptures executees par un statuaire du pays, M. Oge, et dont le blanc +clocher, hardi, elance, decoupe a jour, se detache sur le fond du ciel et +guide au loin les matelots qui longent la cote armoricaine. A Nantes, il +n'y a pas moins de dix eglises en voie d'execution: d'abord, la cathedrale, +_Saint-Pierre_, dont l'achevement a ete resolu il y a peu d'annees, et il +ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste +edifice, mais d'en doubler presque l'etendue; quand elle sera achevee, ce +sera le dome de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'eglise des +_Jesuites_, la chapelle du _petit seminaire, Saint-Clement_, les _Minimes, +Notre-Dame de Bon Port_, le _grand seminaire, Notre-Dame de Toute Joie_, +etc. + +Et chacune de ces eglises est remarquable par quelque detail +caracteristique. Ici, a la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement +colorie, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de +l'Italie; la, a Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et +harmonieux effet; a la maison des Minimes, occupee par la congregation des +missionnaires diocesains, une serrurerie artistique, de riches verrieres +executees par un Nantais, M. Echappe; des tableaux decoratifs en email, de +Devers, qui, par la propriete qu'ils ont de resister a l'action de l'air, +conviennent si bien a orner les portiques et les galeries a jour; la cour +du grand seminaire a ete entouree par M. Nau, architecte de la cathedrale, +d'un noble et severe cloitre roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de +moeurs: entrez a Saint-Clement, qu'a construit dans le style du XIIIe +siecle M. Liberge; au fond du choeur, encore inacheve, vous verrez une +petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placee, avec cette +inscription naive, inspiree par une vraie foi bretonne: + + SOUS LA PROTECTION DE MARIE + TOUT GRANDIT. + +Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que +meme les habitations particulieres se sont mises sous sa garde. En sortant +de Saint-Clement, on s'arrete devant l'hotel Briant-Desmarets, elegant +logis imite du XVe siecle, avec porche largement ouvert, cheminees en +spirales, pinacles finement fouilles, ogives et clefs de voutes ciselees, +fenetres a croisees et a meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant +le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et +coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la facade, +sous un dais a jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparait debout +la Vierge souriant d'un sourire qui benit, et a qui l'on dirait que ce +palais est consacre. + +A Quimper, les tours de la cathedrale etaient decouronnees de leurs hautes +fleches; l'eveque a eu l'idee de faire appel a la piete des fideles; il a +demande a chacun un sou; personne dans le diocese, meme les plus pauvres, +ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donne cent francs, et +au bout de peu d'annees, le double clocher s'est dresse au-dessus de la +ville de saint Corentin. + +C'est le moyen age, dira-t-on: oui, c'est le moyen age et il n'y a pas que +ce trait. Vous venez de voir les fideles concourir de leur bourse a +l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journee +de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un macon de +Treguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliques, +tels qu'en executaient les imagiers du XVe Siecle, ou trente, quarante +personnages representent les scenes de la Passion avec une vivacite +d'expression et un mouvement anime qui vous saisit et vous emeut. Un autre +ouvrier de Rennes, Herault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation +aussi delicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathedrale de +Saint-Brieuc, qui furent sculptees aussi au XVIIe siecle par un paysan. +Enfin, pour completer la ressemblance, l'architecte de ces eglises souvent +est un pretre. L'eglise des Eudistes, a Redon, a ete batie sur les plans de +M. l'abbe Brune; la chapelle des jesuites, a Nantes, par un pere de la +compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbe +Rousteau; et les eglises construites par ces ecclesiastiques ne le cedent a +celles des architectes speciaux ni en science, ni en gout, ni en harmonie. +Le genie du XIIIe siecle s'est reveille avec l'ardeur religieuse, et s'est +pose, comme jadis, sur la tete d'humbles pretres et de pauvres paysans. + +"Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclesiastiques sur tous les +points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un venerable +prelat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'heritage +ecclesiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux eveques et aux moines que +l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus +incontestables grandeurs." L'eglise Saint-Nicolas, de Nantes, en est une +preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes +superieurs, l'architecte, M. Lassus, et le cure de Saint-Nicolas, M. l'abbe +Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, etait, avec M. +Viollet-Leduc, l'architecte de notre epoque qui connaissait le mieux l'art +du moyen age; il appartenait a cette ecole qui, il y a trente ans, en face +des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait a imposer +indifferemment aux eglises, aux casernes et aux palais, proclama +l'excellence de l'architecture gothique, son caractere national, sa +convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La +restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait deja +temoigne de l'etendue de son erudition et de la surete de son gout. Il lui +a ete donne de produire deux oeuvres completes: l'eglise de Belleville et +Saint-Nicolas de Nantes, consideres aujourd'hui comme les reproductions les +plus exactes, les plus correctes et les plus elegantes du XIIIe siecle. A +Nantes, il eut le bonheur d'etre seconde par le cure, M. l'abbe Fournier, +un de ces hommes qui, quel que soit le milieu ou ils se trouvent, savent +donner le branle, le mouvement et la vie: activite qui ne se lasse pas, +ardeur toujours prete, intelligence rapide, connaissances variees et +etendues, amour du beau, M. l'abbe Fournier avait tout ce qu'il fallait +pour concevoir, entreprendre et mener a fin une oeuvre aussi considerable. +Pas de difficulte qui le rebutat: le gouvernement ne pouvait donner qu'une +subvention insuffisante, il previt quelles sommes enormes couterait son +eglise: il n'hesita pas, il se mit a l'ouvrage, comptant sur la foi et la +charite de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manque. L'architecte et +le cure s'entendaient; ils avaient tous deux reve une eglise modele, rien +ne fut neglige: ornementation exterieure, sculpture delicate, vitraux, +statues, peintures murales, le pave meme, fait en labyrinthe, comme dans +les anciennes eglises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le +caractere et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis. +L'architecte ne comptait pas avec le temps, le cure avec l'argent; +l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un detail qui ne lui +coutat des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen age pour une +serrure comme pour un balustre; le cure, quoique desireux de jouir de son +eglise comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le +soutenait de ses conseils et de son gout. En moins de huit annees le +monument etait construit et livre au culte; il ne reste plus que les +clochers a elever et quelques ornements a finir. Saint-Nicolas de Nantes +aura coute des millions; l'architecte et le cure auront attache leur nom a +cette grande oeuvre; l'un etait la pensee, l'autre le bras; tous deux, +comme au moyen age, on les representera s'agenouillant devant le trone de +Dieu, avec une eglise dans la main. + + [Note 1: Mgr George, eveque de Perigueux, au Congres archeologique + de 1858.] + + + +CONCLUSION. + + +Telle est en Bretagne l'activite des travaux de l'intelligence, une +activite generale et feconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on +le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en +voyant des hommes raisonnables s'eprendre de l'etude des antiquites, sourit +de dedain. Un archeologue trouve une poterie romaine, une medaille presque +fruste, le voila absorbe: a quoi bon?--A quoi?--completer une +collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une epoque indecise de +l'histoire, a mieux connaitre les hommes, les moeurs, les usages, la marche +des civilisations disparues, pour developper et faire progresser la notre, +conformement a cet instinct de perfectionnement indefini et a ce sentiment +de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme. + +Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la meme valeur; mais tous sont +utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque +maniere qu'elle soit ecrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir +dans les etudes locales des savants de province le travail isole, mais le +but, non la notice parfois seche, decoloree et froide, mais le resultat +qu'ignore peut-etre son auteur. Il existe des auteurs mal recompenses de +leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les +_pionniers de la litterature_. Les archeologues sont les pionniers de +l'histoire, laborieuse avant-garde qui defriche et nettoie le sol, +semblable a ces colons de l'Amerique qui s'avancent a travers les forets et +les immenses prairies, ouvrant de larges eclaircies, et sillonnant du soc +de leurs charrues le terrain ou bientot s'eleveront les grandes cites. Ces +collections, ces recherches minutieuses, les systemes qu'elles enfantent, +ces documents, tresors caches et tires, pour ainsi dire, de fouilles +souterraines, ce sont les materiaux de l'histoire, emmagasines, ranges, +etiquetes. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et +emportera les morceaux qui conviennent au grand edifice qu'il concoit; ce +sont la les elements d'une veritable et nationale histoire de France, qu'on +ecrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille. + +On ne peut, sans emotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par +toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquites de notre +histoire. La societe nouvelle, si ardente et si pressee d'agir, rencontre a +chaque pas des restes de l'ancienne, et se hate de les recueillir et d'en +marquer le caractere. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on +met de cote, on ramasse, on classe les objets les plus precieux ou les +mieux conserves; la jeune societe va d'un autre cote, et elle ne veut pas +que les os de ses ancetres soient disperses; sentiment naturel a l'homme, +il comprend qu'il y a une solidarite entre lui et son passe: dans ces +oeuvres du passe, ces monuments, ces debris, quelque difference qu'il y ait +entre le present et le point de depart, il reconnait le germe de l'esprit +qui l'anime lui-meme, les progres qu'il a faits, les transformations qu'il +a subies; il s'interesse a ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses +aieux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur ame +et de leur vie! + + + + + + +XV + +Paysages. + +=Pontivy.--Redon.--Ploermel.--Guemenee.--Josselyn.--Le champ du combat des +Trente.= + + +Tandis que les villes situees dans les montagnes du Centre, les montagnes +Noires et les monts d'Arree, ont le mieux garde les vieilles traditions, et +qu'il n'est pas de bourgs plus completement bretons que le Faouet, Gourin, +Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de +plus en plus, le caractere national; a mesure que l'on s'avance vers l'est, +elles ont une physionomie moins accusee; on marche de desenchantement en +desenchantement. + +Qu'est-ce, en effet, que Napoleonville, Redon, Ploermel? Les partisans de +l'ancienne royaute nomment Pontivy la ville que ceux de la societe nouvelle +appellent Napoleonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus +les seconds. Il y a la deux villes juxtaposees: la vieille, a rues +etroites, a maisons anciennes, et la nouvelle, accolee a la vieille, et +dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a +son chateau demantele, que personne n'habite et dont les pierres +s'ecroulent une a une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes +retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordees par le +canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement +de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir +Napoleonville. + +Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles +eglises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cede en rien aux +plus remarquables eglises de Bretagne, son antique halle supportee par des +piliers a base du XIe siecle, rappellent d'abord les vraies cites bretonnes +du Finistere; mais on est bien vite desabuse. Par la Vilaine, large ici et +profonde, les navires, apres avoir passe a toutes voiles sous le pont de la +Roche-Bernard, jete entre deux rochers a deux cents pieds au-dessus de +l'eau, arrivent de la mer jusqu'a Redon. Un ancien proverbe disait que, +chaque siecle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant. +La prediction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans +importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a +construit des quais, creuse un large bassin, bati de vastes magasins. Par +Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les +ports de l'Europe entiere. Il sera bientot, comme tous les ports, +cosmopolite. + +Ploermel a davantage encore cet aspect indecis qui semble indiquer +l'indifference de race et de caractere. Un musicien celebre a place le +sujet d'une de ses oeuvres a Ploermel, et a voulu peindre la Bretagne dans +une fete patronale de Ploermel. S'il eut connu la Bretagne, il aurait su +que nulle part le genie breton n'est moins marque: on n'y parle pas breton; +le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs +de l'interieur; Ploermel n'a meme pas de veritable Pardon. C'est une petite +ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en +province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est deja la France. + +Il reste pourtant quelques debris: c'etait la jadis le coeur de la +Bretagne; on est pres de Josselyn, de Guemenee, du champ du combat des +Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau chateau, avec +ses deux facades dissemblables, les grosses tours sur la riviere, et la +gracieuse et legere decoration de la facade de la cour, marquant, chacune a +sa maniere, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la feodalite +et l'elegance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un +grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du +temps donne a ses murailles une teinte melancolique, comme la couleur plus +pale de la vieillesse qui commence s'etend sur un beau visage. Qu'est +devenue la splendeur de cette maison? ou sont les princes de cette fiere et +illustre famille, les Soubise, les Guemenee, les Montbazon? + +Au pied du chateau, coule une riviere, ou plutot un canal qui, ici, s'unit +a la riviere, participant ainsi du cours d'eau cree par Dieu et du fosse +creuse par l'homme, alliant a la courbe independante de la riviere +capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel. + +Voila que commence l'automne: le ciel a pali, sa voute immense est toute +couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dome +semble frappe d'une immobilite eternelle. La riviere, unie comme une glace, +reflete en traits arretes les longs peupliers qui bordent ses rives; ils +s'alignent comme une armee, un leger frisson court sur leur cime sans la +faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme +une grande voix, la nature entiere. Dans cette universelle paix, quelques +bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'apercoit pas +chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs +suspendent et recommencent leurs coups cadences; sur le sol sonore, les +fleaux lourdement retombent; a leurs coups pesants, on dirait la plainte de +l'homme qui gemit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient. + +Le soleil ne parait pas dans le ciel; le bleu eclatant a fait place a une +lumiere terne; ce n'est pas la froide clarte de l'hiver, ce n'est plus la +chaude transparence de l'ete: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui +murmure; une paix solennelle s'etend sur les cieux, la terre et les eaux; +la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, reveuse et +etonnee, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont +Dieu a touche un moment le front, apres qu'il a verse ses pensees, s'arrete +et demeure immobile, les yeux fixes sur un point invisible, et comme +suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira. + +A quelques lieues de Josselyn s'etend, sur la pente d'une colline, +Guemenee, vieille petite ville qui n'est guere formee que d'une rue, et la +rue de vieilles maisons a pignons aigus qui n'ont pas bouge depuis des +siecles, puis un chateau a demi ruine et revetu de lierres; c'est une des +dernieres images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand +nom de Rohan. + +La pluie serree tombe sur la terre seche avec le bruit d'un bois qui se +casse en craquant. La vallee est comme recouverte d'une gaze; les arbres, +au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indecise +avec le ciel abaisse; la voute du ciel est changee en une vaste coupole de +plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend a grand +bruit, abondante comme les pleurs qui s'ecoulent de l'oeil de l'homme, +quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans +son coeur. + +Puis tout a coup, les nuages, ayant laisse echapper leur charge, s'enlevent +et se dissipent en tous sens, argentes par le soleil pale: en quelques +instants, le voile de vapeurs, dechire en mille pieces, s'evanouit, et la +vallee reparait et s'etale, fraiche, resplendissante, eclairee; ses plans, +doucement inclines, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute +chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge eclatent a +travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent, +comme d'une bordure, dans une rangee d'arbres au feuillage presque noir; +tout alentour, les collines montent en amphitheatre jusqu'au ciel; en un +endroit, elles se rompent, et a travers la breche s'ouvre une campagne qui +fuit dans un lointain infini, ou le regard s'attache, et ou il poursuit +l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dedaigne l'heure +presente et attend l'avenir qu'il ne possedera peut-etre pas. + +Et maintenant, marchant a travers ce pays de landes et de terres a demi +cultivees, entre Ploermel et Josselyn, a moitie chemin a peu pres, vous +rencontrez une barriere qui separe de la route un massif de pins. La etait +jadis le _chene de Mi-voie_; vous etes au champ du _combat des Trente_! La +un poete voulait que l'on dressat un monument brut comme les rochers de la +vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues +taillees a grands coups; corps solides, le casque en tete et l'epee a la +main, couverts de fer et changes en granit. Alignes sur leurs piedestaux +carres, ranges en bataille, a leur fiere attitude, a leur fermete +inebranlable, on eut reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient +comme les temoins indestructibles de l'heroique histoire, de la foi et des +fortes moeurs d'un vieux peuple. + +Mais ces epiques projets ne germent plus que dans quelques tetes bretonnes: +les pensees de la multitude sont emportees vers des soucis plus pressants: +qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du +XIVe siecle? Un obelisque ou s'effacent chaque jour les noms qui y sont +ecrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette +plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de +l'epoque qui produit hativement et qui veut jouir vite, sans s'inquieter de +la duree. + +Des vents inaccoutumes et vifs s'elevent que ne connaissait pas l'ete; leur +souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne +semblent pas changes, ils sont verts encore; mais peu a peu ils prennent +une teinte plus froide, les feuilles palissent, puis jaunissent; une +couleur de rouille s'etend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se +prepare; la vie s'en va par leurs extremites, comme le sang d'un homme qui +coulerait par tous les pores; la fin de l'annee est proche; la nature, +lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents +marquent le feuillage pour la mort. + +Bientot ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes +cimes des arbres, qui se balancent alternativement a droite et a gauche, +comme un pendule oscille au coup qui l'ebranle. La condition des arbres est +l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de +Dieu a l'homme; il se sent secoue dans sa force, il n'a plus les pieds +fermement poses a terre, une faiblesse interieure s'est glissee dans ses +os, et il hesite pour la premiere fois. Les arbres ne sont pas tout d'un +coup depouilles; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur +ruine soit entiere. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs +feuilles, puis il passe dans le feuillage eclairci comme par des breches, +et ces breches une fois ouvertes, ce n'est plus une a une, c'est par +bandes, par masses qu'il les entraine. Et ces depouilles, a mesure aussi, +deviennent plus laides et plus hideuses: les premieres feuilles etaient +jaunies, les dernieres sont fanees, fletries, presque en poussiere. Ainsi +de l'homme: apres que les annees de son ete ont donne leur moisson, le vent +du tombeau se leve; comme les feuilles des arbres, une a une ses facultes +palissent; elles tombent l'une apres l'autre, ses sensations vives et ses +impressions fremissantes; il voit se detacher de lui et comme s'ecrouler a +ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son +coeur, tout est frappe dans sa beaute; tout ce qui faisait sa force +s'envole. + +Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, elevent des bruits +nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement +arretes, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravite +jusqu'alors inconnue; on les ecoute avec une tristesse reveuse et muette. +C'est la grande melancolie de la vieillesse, le silence, les meditations, +les retours, les souvenirs: l'homme entend derriere lui le flot de sa vie +ecoulee; il approche du sommet de la colline ou son horizon finit, et ou, +le sol se rompant tout a coup, il va commencer un autre voyage dans un pays +qu'il ne voit pas, et ou nul ne le verra. + +Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse, +changement qui se precipite et dont le denoument est inconnu, voila l'image +de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va. + + * * * * * + + + + + + +=APPENDICE= + + + + +I + + +Nous donnons ici quatre legendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et +le Finistere, et qui feront connaitre l'esprit du pays ou elles sont nees. +_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathedrale_ sont extraites du livre de M. le +docteur A. Fouquet, intitule _Contes, legendes et chansons du Morbihan_; la +legende de _Saint Christophe_ a ete publiee par M. du Chalard, et celle du +_Chene de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de +Bretagne et de Vendee_. + + + +=LA LANDE DE LANVAUX.= + + +Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'etend une immense plaine, ou le +voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le +vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyeres +dessechees et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris +plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y +decouvre que des rochers brises et des blocs bouleverses sur les sommets +peles de ce desert. + +La, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui +filtre sous des gazons fleuris, point de lac azure qui reflechisse un +feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des +fondrieres boueuses sous des herbes raides et sombres, un etang aux eaux +rouillees dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un +glayeul. + +Un jour que j'etais assis reveur au pied d'un menhir mutile et que +j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'etendait devant +moi, un jeune patre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce +familiarite de l'enfance, s'asseoir pres de moi, et, sans craindre d'etre +indiscret, me dit: "--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux +est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisees?--Non, mon +enfant, repondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma +grand'mere, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit +comment cela est arrive.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mere +t'a appris. + +"--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac a Pleucadeuc, on +comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entoure de +courtils et de vergers, s'elevait la ou vous voyez l'etang de Coetdelo. + +"Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir +comment allait le monde en ce temps-la, arriverent a ce village par une +pluie battante, et trempes jusqu'aux os. Ils etaient pauvrement vetus, +portaient sur l'epaule des bissacs pour serrer le pain de la charite, et +tenaient en main des batons pour se defendre des chiens. + +"Les deux saints allerent heurter a la porte de la plus belle maison du +village, demandant a entrer pour secher leurs habits au feu de la cuisine; +mais cette maison appartenait a M. Richard, qui etait un ladre et un +mechant. M. Richard ouvrit lui-meme sa porte, mais, loin de faire entrer +les saints comme ils le demandaient, il les menaca, s'ils ne s'en allaient +au plus vite, de lacher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent +jusqu'a l'autre bout du village, et cette fois ils allerent frapper a la +porte de la plus pauvre cabane. + +"Dans cette cabane logeait le bonhomme Misere, qui, les voyant trempes de +pluie, les recut avec bonte, les fit asseoir a son foyer, alluma le plus +promptement possible un fagot de bois mort ramasse le matin meme, et leur +servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il +avait obtenus en mendiant, car il etait vieux, infirme, et ne pouvait plus +travailler. + +"Quand le bois fut tout brule et le pain tout mange, saint Pierre dit a +Misere: "Tu es un brave homme; tu nous as donne tout ce que tu avais recu, +et ta charite a ete bien faite, car elle a ete faite de coeur et toute pour +Dieu. Que ta foi soit egale a ta charite; forme un souhait et il sera +accompli." A ce langage, et surtout a l'odeur de saintete qu'ils +repandaient, Misere reconnut deux hotes du paradis, tomba a genoux et leur +dit "Je ne possede au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont voles +chaque annee pendant que je vais recueillir des aumones. Comme ces fruits +sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui +montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous +aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton +desir soit satisfait!" dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux +disparurent. + +"A l'automne suivant, le pommier de Misere etait charge de beaux fruits, +que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il +sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si +les pommes etaient bonnes a cueillir, il apercut M. Richard pris dans les +branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: "Comment! s'ecria +Misere, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez +encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous +etes un voleur..." Et aussitot le bonhomme courut appeler tous les gens du +village. Tous accoururent, et crierent _haro_ sur M. Richard, deteste a +cause de son avarice et de sa mechancete. + +"M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misere de l'aider a +descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et +de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le +jour s'agiter et se demener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le +lacha, en lui disant: "Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous; +mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas." + +"Un jour que Misere, etait bien malade, la Mort se presenta a lui tout a +coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misere. il faut me suivre; +es-tu pret?--Vous savez bien, repondit le bonhomme, que je suis toujours +pret a vous suivre, car je n'ai rien a emporter de ce monde et rien a y +laisser; mais, cependant, il n'est ame qui n'ait un desir ou un regret en +quittant ce monde, et j'ai un service a reclamer de vous. Vous etes si +bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me +satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous +voyez, pres de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je +voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour +m'en cueillir une?--Qu'a cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une +fois, etre agreable a quelqu'un et plus a toi qu'a tout autre.--Et la Mort, +sans defiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ca +lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts a ebranler l'arbre, +elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort +fut forcee de reconnaitre la une main plus puissante que la sienne. + +Il fallut bien recourir a Misere, qui riait de la Mort et faisait la sourde +oreille a ses cris. "--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai +tant de besogne a faire que je n'ai pas de temps a perdre.--Bien, bien! dit +Misere, si vous etes pressee, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je +te promets de t'epargner cette fois, et, si tu me rends la liberte, je te +laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au +jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misere dure jusqu'a la fin des +temps!" + +"Et la Mort furieuse s'elanca du pommier la faulx en main, et dans sa rage +frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misere resta +seul sur cette terre desolee!..." + + + +=LA CATHEDRALE.= + + +Un soir d'hiver, un honnete gantier de la rue de Saint-Guenhael revenait de +la place Mainliere, a Vannes, ou il avait donne ses soins a un tailleur de +ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathedrale, +dont les portes n'etaient point encore fermees, il voulut, avant de +regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses +inquietudes, et, dans cette intention, il penetra dans l'eglise et alla +s'agenouiller au fond d'une des chapelles laterales. + +A cette heure avancee, il y avait peu de fideles dans le saint temple, +l'obscurite y etait presque complete, et le plus profond silence y regnait. +Fatigue de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas a +s'endormir, et si profondement, qu'il n'entendit ni la voix des cloches +tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitees par les bedeaux avant la +cloture des portes, et se trouva ainsi enferme dans la cathedrale. + +A la douzieme heure de la nuit, le gantier transi de froid se reveilla +enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine a +se rendre compte du lieu ou il se trouvait; mais bientot l'etrange +spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la memoire; car, au pied de +l'autel pres duquel il s'etait endormi, un pretre, revetu d'une chasuble +noire, a large croix blanche, etait debout, pret a commencer une messe, et +sur l'autel, couvert d'un drap noir lame de blanc, vacillaient les pales +clartes de deux bougies ornees de tetes de morts et d'os croises en +sautoir. + +Quoique preoccupe de sombres pensees, et fort emu de cette scene lugubre +qui le surprenait tout a coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de +repondant, et s'appreta a lui servir lui-meme la messe. Il alla se mettre a +genoux aux pieds du pretre, sur lequel il jeta furtivement un regard. + +O terreur!!! ce pretre etait un squelette aux os sans chair, aux orbites +creuses et vides!... + +Eperdu, aneanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et +ce ne fut qu'a l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa +demeure. + +Mais au sein meme de sa famille qui l'entourait de soins, il restait +toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses levres, +et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres +baisers pour ses enfants. La nuit meme, le repos ne visitait plus sa +couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil etait plus +laborieux que ses penibles veilles, traverse qu'il etait de terreurs +incessantes sur lesquelles son intelligence troublee n'avait aucun empire. +Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme a son ame, le +malheureux gantier resolut enfin de recourir au pretre charge de la +direction de sa conscience, et de lui reveler la cause de ses terribles +emotions. + +"Pourquoi, mon fils, lui dit le pretre, abandonner ainsi votre ame a des +terreurs qui sont peut-etre le fruit d'une erreur des sens, et qui, si +elles sont les effets d'une effrayante realite, doivent etre serieusement +approfondies, car le demon vous a tendu un piege dans cette nuit dont le +souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-meme vous a choisi pour etre +l'instrument d'une sainte expiation, d'une reparation necessaire. Il faut +donc, mon fils, dans le double interet de votre salut temporel et de votre +salut eternel, aller attendre, dans la meme chapelle et a la meme heure, +l'apparition qui vous a tant epouvante. + +--Helas! mon pere, repondit le gantier, n'imposez pas a ma faiblesse une +epreuve qui me tuerait... + +--Sans doute elle vous tuerait, reprit le pretre, si vous tentiez de la +subir arme de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend +invincible, et la priere est la plus sure de toutes les armes; priez donc +et croyez!... et si le spectre vient encore a vous, interrogez-le au nom du +Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez, +mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!..." + +Le soir meme, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se +rendit a l'eglise, s'agenouilla dans la meme chapelle et se fit enfermer +encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'a l'heure +attendue avec impatience et pourtant redoutee. + +Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumerent d'elles-memes; +l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette, +revetu de la chasuble de deuil, parut a l'entree de la chapelle. + +"Si tu viens au nom de Satan, s'ecria le gantier d'une voix emue, +retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu +tout-puissant, dis... que veux-tu? + +--Ecoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le +spectre... Voila deja bien des annees, oh! des annees bien longues pour +ceux qui souffrent! que chaque nuit, a la meme heure, j'attends, a cet +autel, un chretien qui me reponde une messe que j'avais promise, quand +j'etais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par +negligence d'abord, par oubli ensuite. Cette negligence et cet oubli +coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps ferme les +portes du ciel a l'ame de celui qui devait la dire, et aussi a l'ame de +celui pour qui elle devait etre dite... Sois beni, mon fils, toi que Dieu a +choisi pour etre l'instrument du salut de deux ames!... Aussitot le spectre +et le gantier s'agenouillerent au pied de l'autel, et la messe des morts +commenca; mais quand le pretre eut prononce le _requiescat in pace_, il +disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisee, vit deux trainees +lumineuses qui montaient au ciel... + +Il essuya alors la sueur glacee de son front, attendit dans la priere +l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux +sourire aux levres, il y rapporta le calme et la joie, car son ame etait +completement rasserenee. + + + +=LEGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.= + + +Saint Christophe, comme tout le monde le sait, etait doue de robustes +epaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confie l'emploi de +passeur sur la riviere du Scorff. Un beau jour, Jesus-Christ arrive au bord +de l'eau avec ses douze apotres; Christophe s'empresse de les prendre dans +ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'egards. + +"Voyons, dit Jesus-Christ, que desires-tu pour ton salaire? + +--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre a l'oreille. + +--Laissez-moi faire, j'ai mon idee. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez +me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai desirer soient +forces d'entrer dans mon sac. + +--Je le veux, dit Jesus-Christ, mais a condition que tu ne demanderas +jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin." + +Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits, +de legumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut +jurer de ne jamais succomber a la tentation? Un matin, Christophe, en +passant dans les rues de la ville, s'arreta devant la boutique d'un +changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira +de mauvaises idees: "Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu +pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebatir la +chaumiere des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire +qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit a toi!" + + [Note 1: Le Maudit.] + +Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac. +_Petra faut tho_[1]? Ce n'etait encore qu'un homme, et il n'etait pas +devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette premiere faiblesse fut +suivie de bien d'autres, et, tout en etant genereux, pour le pauvre monde, +il ne laissait pas que de gouter les charmes de la bonne chere et tout ce +qui s'ensuit. Or, un jour qu'apres diner, il se reposait a l'ombre sur le +gazon, vint a passer _er diaoul_[2], qui se mit a le narguer et a lui faire +toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'etait pas patient, les +poings lui demangeaient, aussi fut-il bientot debout et la bataille +commenca; comme les forces etaient egales, deux jours dura la lutte, sans +qu'on put en prevoir la fin. L'herbe epaisse avait disparu sous leurs +pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et +retombant l'un apres l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne +s'etait heureusement souvenu de son sac: "Ah! _milliguet diaoul_[3], par la +vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac." Ce qui fut fait a +l'instant, et aussitot de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il +jette sur ses epaules, en cherchant dans sa tete comment il s'en +debarrassera. Il passait pres d'une forge ou trois vigoureux compagnons +battaient le fer rouge a grands renforts de bras. "Voila mon affaire, se +dit Christophe," et s'adressant aux forgerons: "Tenez, leur dit-il, j'ai la +un mechant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait +faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'a ce qu'il soit reduit a +l'epaisseur d'une piece de six liards, je vous donnerai un ecu.--Accepte!" +Et aussitot, malgre les cris et les soubresauts du diable, on le forge et +le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commencait a poindre, on +entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait: + + [Note 1: Que voulez-vous?] + + [Note 2: Le diable.] + + [Note 3: Ah! maudit diable!] + +"Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de la? + +--Me jurer obeissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille +desormais. + +--Je le jure. + +C'est bien, va-t'en, et puisse-je ne jamais te revoir!" + +A partir de ce moment Christophe changea tout a fait d'existence, il ne +s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent +plus de continuer a etre le passeur du Scorff, il se retira dans un petit +ermitage sur les ruines duquel a ete batie la chapelle qu'on voit encore +aujourd'hui. La il vivait dans la priere et la penitence, entoure des +nombreux pelerins qu'attirait sa reputation de saintete. Cependant, +lorsqu'apres sa mort, il se presenta devant saint Pierre, qui, comme vous +le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait +jadis meprise son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre +Christophe, tout triste, s'en allait la tete basse, et dans sa distraction +il prit l'escalier qui conduit a l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre +de marches, et arrive enfin a une porte ou se tenait un jeune homme de +bonne mine qui l'engagea a entrer; mais Satan, qui passait par la, s'ecria +aussitot: "Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour +moi!" + +Voila donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau a l'entree du +paradis. On entendait au dedans une musique delicieuse qui augmentait +encore son desir de penetrer plus loin; aussi s'approchant le plus +possible: + +"Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez la-dedans! +Si vous pouviez seulement entrebailler la porte, on en jouirait un peu du +dehors." + +Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais +aussitot Christophe jetant son sac a l'interieur entre et s'assied dessus +en lui disant: "Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir." On +lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours reste dans le +ciel, ou la fin de sa vie lui avait d'ailleurs merite une bonne place. + + + +=LE VIEUX CHENE DE LA LAITA.= + + +En ce temps-la, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse +de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de +_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin a +l'entree de la foret, du cote de Quimperle. Un soir que nos amoureux +regagnaient leur village apres avoir visite des parents dans la paroisse de +Guidel, ils descendirent au passage de Carnoet pour traverser la riviere. +Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit a Maharit, sa fiancee, de +l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la +chaumiere etait voisine. Le passeur vint a l'appel: Maharit entra dans la +barque, et fut surprise de la voir s'eloigner aussitot du bord: croyant que +le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait +_son cousin_ par precaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois; +mais le bateau etant arrive dans le courant, filait, filait toujours plus +rapidement. + + [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.] + +"Arretez, pere Pouldu, arretez, s'ecria la pauvre fille d'une voix +suppliante; que dirait Loic Guern d'une telle folie?..." + +Vaines prieres: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait +insensible, et la barque entrainee descendait toujours... toujours... + +Maharit eperdue detourna la tete pour appeler son fiance a son secours. +Debout sur la rive assombrie, enveloppes de leurs suaires, elle vit des +spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menacant: +c'etaient les femmes mortes de Commore, et l'on eut reconnu Triphine, au +poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un +cri de terreur, et tomba evanouie au fond du bateau, qui disparut alors au +detour de la riviere. + +Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les +cotes, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard +anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il ecouta +longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la +feuillee. + +"Le bateau est deja loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en +se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la +fille curieuse a regarde derriere elle et oublie de faire le signe de la +croix en y entrant. + +--Vous etes folle, la mere, dit le paysan, que diable me contez-vous la?" + +Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une ame en +peine, appelant a grands cris sa fiancee et le passeur tour a tour. + +A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit a ses +parents, a tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa +les jours suivants a explorer tous les sentiers, a sonder tous les buissons +de la foret, sans decouvrir aucune trace de sa _douce_ envolee. Enfin, +trois jours apres, comme il s'etait assis accable de fatigue et de douleur, +sur un rocher au bord de la riviere, il vit passer la vieille mendiante, +qui lui adressa ces paroles: + +"Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouve Maharit, la +jolie fille de Clohars-Carnoet? + +--Helas! non, repondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des +nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait etre ma _moitie +de menage_. + +--Pauvre simple incredule, je t'ai deja dit qu'elle a regarde derriere elle +dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite a la _plage +des morts_. + +--Ou est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller, +dusse-je!... + +--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier +qui mene la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui +sont cheris de Jesus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont +benis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charite, mon +enfant!... + +--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim, +depuis que j'ai perdu Maharit. + +--Merci, Guern, tu es un bon chretien, et je vais te donner un conseil. +Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au +diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper a minuit +au village des _Korrigans_, dans la foret, au-dessus de l'endroit appele le +_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le benitier de la chapelle +de Saint-Leger, qui protege les fiances, et tu viendras ici pour passer +l'eau. + +--Que ferai-je ensuite, ma bonne mere? + +--Quand tu seras embarque, continua la vieille, prends garde de regarder en +arriere; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au +trente-troisieme grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la +branche de houx, de te conduire _vivant a la plage des morts_. Le sorcier +tremblera a la vue du rameau benit et t'obeira." + +Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille +mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachee sous son habit, +il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage recent. Le +batelier vint a son appel: en entrant dans la barque, Guern commenca son +chapelet; mais, vers le milieu de la riviere, tout emu au souvenir de sa +fiancee qu'il esperait revoir, il oublia ses prieres et se pencha en dehors +du bateau; alors le chapelet echappa de ses mains tremblantes et tomba dans +l'eau; tout a coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la +barque, entrainee par le courant, devia avec une rapidite effrayante. + +Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit a la main, +et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire aupres de sa +fiancee; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le +sorcier de son rameau benit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les +rames et s'elanca la tete la premiere dans l'eau profonde et noire. +Quelques moments apres, a la clarte de la lune, le paysan vit sortir de la +riviere un chene desseche dont le tronc, penche sur l'eau, demeura fixe au +rivage entre deux rochers, a l'endroit ou l'on voit encore aujourd'hui _le +vieux chene de la Laita_. + +Guern, au desespoir, fit entendre de longs gemissements, et bientot la +barque alla se briser contre un rocher vis-a-vis de Saint-Maurice. Le +malheureux se sauva difficilement a la nage.--Depuis ce temps on vit a tous +les pardons de Clohars, de Saint-Leger et des environs, un pauvre paysan, +pale et demi-nu, courir comme un possede; il disait a qui voulait +l'entendre: "Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jesus vous +recompensera!" + +Et des larmes brulantes coulaient de ses yeux ternes et desoles. + + + + +II + + +Si l'on veut se faire une idee de la variete et de l'importance des +questions traitees par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le +programme d'un des derniers congres. Voici celui de 1857, tenu a Redon: + + + +=Premiere partie.--Archeologie.= + + +1. Completer et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale +d'Ille-et-Vilaine: + + 1 deg. Monuments celtiques. + + 2 deg. Voies et etablissements romains (villes, camps, villas, etc.). + + 3 deg. Monuments religieux du moyen age et de la Renaissance. + + 4 deg. Monuments de l'architecture militaire des memes periodes. + + 5 deg. Monuments civils, tels que batiments claustraux, beffrois ou horloges, + maisons anciennes, etc. + + 6 deg. Mobilier des eglises. + + 7 deg. Meubles et objets anciens existants soit dans les collections + publiques, soit chez des particuliers. + +II. Signaler specialement les maisons anciennes de la province qui portent +une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins. + +III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'eglise +Saint-Sauveur de Redon. + +IV. Monographie du chateau de Blain. + +V. Recueillir tous les documents relatifs a l'histoire de la ville de +Redon. + +VI. Indiquer les meilleures mesures a prendre pour assurer la conservation +de la chapelle gallo-romaine de Langon. + +VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne a ses differentes +periodes d'origine, de developpement et de decadence, concorde-t-elle, sous +le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opere dans +le centre et dans le nord de la France? + +VIII. Quelles donnees peuvent fournir l'histoire, la tradition et les +monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures, +vitraux, etc., pour la representation des principaux personnages de +l'histoire de la Bretagne? + +IX. Faire connaitre les documents concernant les artistes bretons, +architectes, peintres, sculpteurs, orfevres, etc., depuis les temps les +plus recules jusqu'a nos jours. + +X. Recueillir les inscriptions de l'antiquite, du moyen age et de la +Renaissance, existant en Bretagne et particulierement dans +l'Ille-et-Vilaine. + + + +=Deuxieme partie--Histoire.= + + +XI. Comparer les differents systemes auxquels a donne lieu jusqu'a ce jour +l'emigration des Bretons insulaires dans l'Armorique. + +XII. A quelle epoque remonte l'origine des dioceses de Nantes, de Vannes et +de Rennes? + +XIII. Determiner, s'il est possible, le lieu precis de la naissance de +saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives a ce grand eveque +dans les environs de Redon, specialement dans la paroisse de Blain? + +XIV. Rechercher, a l'aide des textes, des denominations topographiques et +des traditions, le lieu ou se livra, en 845, la bataille de Ballon. + +XV. Les principaux documents publies ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de +Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils ete l'objet d'une +critique suffisante? + +XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la +ville de Rennes et ses habitants? + +XVII. Recueillir les documents relatifs a l'histoire de l'agriculture et du +commerce de la Bretagne. + +XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux +de Bretagne. + + +_Nota_. La classe d'archeologie, consacrera l'une des journees a une +excursion monumentale, dont le but sera determine dans une des premieres +seances du congres. + + + + +III + + +Tout le monde connait le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_, +publies par M. de la Villemarque. Nous en detachons une seule piece, les +_Fleurs de mai_, douce et touchante elegie, composee par deux jeunes soeurs +paysannes, et traduite avec naivete et grace en vers francais par M. Emile +Grimaud. + +"Un poetique et gracieux usage (dit M. de la Villemarque), existe sur la +limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on seme de fleurs la couche +des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces premices du printemps +sont regardees comme un presage d'eternel bonheur pour celles qui en +peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hatent le +retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont pres d'eclore, ou +l'instant de sa delivrance, si elles doivent bientot se fletrir." + + + +LES FLEURS DE MAI. + + +I. + + Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage, + Avec ses yeux brillants, avec son frais visage, + + Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur, + Vous en auriez ete rejoui dans le coeur. + + Mais de pitie votre ame aurait ete pressee, + A voir la pauvre fille en son lit affaissee; + + Le mal avait ronge ses membres affaiblis, + Et sa joue etait pale, oh! pale comme un lis. + + Ses compagnes venaient s'asseoir pres de sa couche; + Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche: + + --"Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu, + De repandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu. + + "A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire: + Dieu lui-meme est bien mort, en croix, sur le Calvaire!" + + +II + + A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau, + Le rossignol de nuit chantait sur un rameau: + + --"Voila le mois de mai qui passe, et sur les routes + Voila que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes; + + "Les regrets sont moins vifs a l'aurore des ans: + Heureuses celles-la qui meurent au printemps! + + "De meme qu'une rose abandonne la branche, + Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche; + + "Avant huit jours passes celles qui vont mourir, + Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir, + + "Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes, + Elles s'eleveront aux spheres eternelles." + + +III + + Jeffik, le rossignol chantait hier au soir; + Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir? + + --"Voila le mois de mai qui passe, et sur les routes + Voila que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes." + + Lorsque la pauvre fille entendit cette voix, + Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix: + + --"Pour que Dieu, votre fils, ait pitie de mon ame, + Je vais en votre honneur, Marie, o sainte Dame, + + "Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientot + Attendre aupres de vous mes compagnes, la-haut." + + La priere venait,--sur sa levre muette,-- + A peine de finir, qu'elle pencha la tete: + + Elle pencha la tete et puis ferma les yeux; + Alors on entendit un son melodieux: + + Dans le courtil c'etait le rossignol encore: + --"Heureuses, disait-il en sa langue sonore, + + "Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir, + Et que de fraiches fleurs on se plait a couvrir!" + + + + +IV + + +A la piece charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai +poete, nous en joindrons une autre d'un caractere different, et ou, a +defaut de l'elegance du langage, dit le P. A. Martin (_Pelerinage de +Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de +la male energie de leur foi. C'est un cantique compose par des matelots de +la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'echapper presque seuls au +massacre de l'equipage, grace a leur confiance en sainte Anne. + +"Ce cantique, dont l'air caracteristique est de ceux que les peuples +n'oublient jamais, est encore solennellement chante par la paroisse +entiere, lorsque au jour anniversaire de la delivrance de ses anciens +enfants, elle vient en pelerinage renouveler a la sainte ses sentiments de +reconnaissance et d'amour." + + + +CANTIQUE D'ARZON. + + Sainte mere de Marie, + Par un miraculeux sort, + Vous nous conservez la vie + Dans le danger de la mort. + + Avec actions de grace, + Nous venons en ce saint lieu + Honorer en cette place + La sainte Aieule de Dieu. + + Sainte mere de Marie, etc. + + Nous avons ete de bande + Quarante et deux Arzonnois, + A la guerre de Hollande, + Pour le plus grand de nos Rois. + + Sainte mere de Marie, etc. + + Ce peuple de notre cote + Vint ici a grand concours, + Les fetes de Pentecote, + Implorer votre secours. + + Sainte mere de Marie, etc. + + Pendant que l'ordre nous mande + Qu'il nous falloit faire etat + De voguer vers la Hollande, + Pour leur livrer le combat. + + Sainte mere de Marie, etc. + + Ce fut de Juin le septieme, + Mil six cent septante et trois, + Que le combat fut extreme + De nous et des Hollandois. + + Sainte mere de Marie, etc. + + Les boulets comme la grele, + Passoient parmi nos vaisseaux + Brisant mats, cordages, voile, + En mettant tout en lambeaux. + + Sainte mere de Marie, etc. + + La merveille est toute sure + Que pas un homme d'Arzon + Ne recut la moindre injure, + De mousquet, ni de canon. + + Sainte mere de marie, etc. + + Un d'Arzon changeant de place, + Un boulet vint a passer, + Brisant de celui la face + Qui venoit de s'y placer. + + Sainte mere de Marie, etc. + + L'Arzonnois la sauvant belle, + Eut l'epaule et les deux yeux + Tout couverts de la cervelle + De ce pauvre malheureux. + + Sainte mere de Marie, etc. + + De Jesus la sainte Aieule, + Par un bienfait singulier, + Nous connaissons que vous seule + Nous gardiez en ce danger. + + Sainte mere de Marie, etc. + + Par humble reconnaissance, + Nous flechissons les genoux, + Adorant votre puissance + Qui a paru envers nous. + + Sainte mere de Marie, etc. + + Recevez toutes nos classes, + Pour tout le temps a venir; + Sous l'asile de vos graces, + Nul ne pourra mal finir. + + Sainte mere de Marie, etc. + + + + +V + + +Parmi les pieces de M. Stephane Halgan frappees au vrai type breton, nous +citerons particulierement les _Crepes_ et _le Retour du Pardon_: on y +trouvera des details de moeurs du pays, en meme temps qu'un specimen du +style vif, pittoresque et un peu apre du poete armoricain. + + + +LES CREPES. + + Dans le seigle ou dans le froment + Aux fleurs legeres, + Naissent tes fleurs, bleuet charmant, + La paille ombrage obligeamment + Ces etrangeres. + + Des colzas jaunis au printemps, + Moissons superbes, + Les souffles d'avril palpitants + Courbent en flots d'or eclatants + Les hautes gerbes. + + Le trefle a diverses couleurs, + . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime a voir, + A l'automne, ce sont les grappes de ble noir + Balancant leurs fleurettes blanches; + Le paysan joyeux, contemplant son labour, + Bravement mis, le coeur leger, se rend au bourg + Pour les offices des dimanches. + + Il se plait a compter le nombre de setiers + Qui, la moisson battue, empliront ses greniers. + Sous le vent du matin qui passe, + Sous le soleil qui jette a flots ses gais rayons, + Une senteur de miel, s'exhalant des sillons, + Remplit sa poitrine et l'espace. + + C'est ce ble sarrasin, aux triangles noircis + Qui doit de l'an qui vient eloigner les soucis, + Et nourrir toute la famille. + Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons, + Comme le beau reflet de ces blanches moissons, + L'esperance en ton ame brille. + + Tous les tiens mangeront des crepes; tous les tiens + Sans se gener en bons parents, en bons chretiens, + Pourront piocher a la gamelle; + Et, benissant le ciel qui lui fait ce present, + Chacun prendra sa part au bassin reluisant + Ou la crepe au caille se mele. + +Le poete, surpris par un orage, entre dans une chaumiere, et assiste a la +confection des crepes: + + Je voyais pres de moi la servante au bras nu + Faisant fumer la poele. + + La pate s'etalait; son flot moins transparent + S'arrondissait en crepe; + Et le gateau cuisait, cuisait--en susurrant + Ainsi qu'un vol de guepe. + + Lorsque la crepe etait bien blonde d'un cote, + D'une batte legere + Voici qu'un tour de main leste et precipite + La tournait tout entiere. + + Les crepes se pliant, s'entassant a foison, + La maie en etait pleine; + Car c'est la l'aliment de toute la maison + Pour toute la semaine. + + L'orage s'eloignait vers Quimper reporte, + Roulement monotone, + Et, sous un ciel baigne de vapeurs, je quittai + La chaumiere bretonne. + + Je rentrai dans ma barque. . . . . . . . + + Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir + Au bord des eaux superbes, + Voyant les sarrasins finissant de fleurir, + Bientot murs pour les gerbes, + + Je demandais au ciel. . . . . . . . . . + + ... Que la sombre nue aux funestes lueurs, + Planant sur la campagne, + Epargnat les bles noirs, les bles aux blanches fleurs, + Ce pain de la Bretagne! + +Voici le debut de la piece _le Retour du Pardon_: + + + LE VOYAGEUR. + + Je vois d'ou vous venez: bonjour, la brave femme; + Pieds nus, baton en main, votre fille avec vous; + Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame, + Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux. + Bonjour! menagez bien votre monture blanche, + Car deja vers la terre elle a le front courbe; + Nous sommes a jeudi, mais ce n'est que dimanche + Que vous arriverez bien tard a Pont-l'Abbe. + + + LA FILLE. + + Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville, + Pour voir d'ou nous venons, ou nous allons ainsi? + + + LA MERE. + + Savoir d'ou nous venons n'est pas bien difficile, + Puisque c'etait hier le jour de grand'merci, + Et que, de Pluneret a Quimper, la grand'route + Est couverte en entier de pelerins lasses, + Qui viennent de querir la-bas, quoi qu'il leur coute, + Les pardons accordes a tous ces jours passes. + + + LE VOYAGEUR. + + Savoir ou vous allez est encor plus commode + Les femmes de Quimper ont des fichus plisses + Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode; + Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez. + Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'a la taille + Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or; + Autour de votre cou, sous ce gilet qui baille, + Un autre plus etroit s'apercoit bien encor. + Un ruban pareil tourne au bas de votre robe, + Et d'un rouge cordon releves avec gout, + Vos cheveux, que devant le bonnet nous derobe, + Ressortent en arriere et chargent votre cou. + Je reviens du pays dont c'est la la coiffure; + Je reviens de Kersaint et Tremeane. + Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:-- + Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas devine? + + + + +V + + +Un fragment de la jolie piece intitulee _Nos Buissons_ montrera avec +quelles fraiches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a ecrit le volume +de poesies qu'il a si justement appelees _Fleurs de Vendee_. + + Voici la saison cherie: + L'epine noire est fleurie, + Saluez le gai printemps! + + L'aubepine s'est couverte + D'une robe blanche et verte + Qui fait le vent embaume, + Comme la deesse antique + Dont la robe balsamique + Laisse un souffle parfume. + + Que ton destin s'accomplisse, + Fleur de la ronce, calice + D'ou sort ce fruit savoureux, + La mure, la noire perle, + Pour qui l'enfant et le merle + Ont des regards amoureux. + + O senteurs du chevrefeuille, + Sucs que l'abeille recueille, + Que boivent les papillons! + O l'arome qui s'epanche + Du troene a grappe blanche, + Ce lilas de nos vallons! + + Le liseron court, s'enlace, + Et jamais il ne se lasse + De grimper, de festonner! + A voir sa cloche argentine, + Lorsque le zephyr l'incline, + On pense: elle va sonner! + + Le sureau dresse sa tige, + La demoiselle y voltige, + Sachant que son miel est doux; + Le lezard vert dans la haie, + Au moindre bruit qui l'effraye, + Se glisse a travers les houx. + + L'araignee industrieuse + Tend sa toile captieuse + Entre deux brins d'eglantier; + Plus fine que la dentelle, + D'un sylphe on dirait une aile + Dont il perdit la moitie. + + Et plus bas maintes fleurettes + Decoupent leurs collerettes + D'azur et d'argent et d'or: + --La primevere hative, + La violette craintive + Qui derobe son tresor, + + La veronique celeste, + Et la bruyere modeste, + Au calice delie; + Le myosotis qu'on donne + A l'ami qu'on abandonne, + Pour n'en pas etre oublie! + + * * * * * + + + + + + + TABLE DES MATIERES. + + + PREFACE + + I. Foi et poesie des Bretons + II. Foi et poesie des Bretons (suite) + III. Les pierres + IV. Quiberon + V. Les Rochers--Combourg + VI. Saint-Ilan + VII. La mer + VIII. Saint-Florent + IX. Les vieilles villes--Les vieilles maisons + X. Saint-Nazaire + XI. Les lutteurs + XII. Les monuments + XIII. Queriolet + XIV. Du mouvement intellectuel en Bretagne + XV. Paysages + + + APPENDICE + + + + + + +End of Project Gutenberg's La Bretagne. Paysages et Recits., by Eugene Loudun + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BRETAGNE. PAYSAGES ET RECITS. *** + +***** This file should be named 10680.txt or 10680.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/8/10680/ + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/old/10680.zip b/old/old/10680.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..22b0681 --- /dev/null +++ b/old/old/10680.zip |
