Project Gutenberg's Journal d'un sous-officier, 1870, by Amedee Delorme

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Title: Journal d'un sous-officier, 1870

Author: Amedee Delorme

Release Date: April 3, 2004 [EBook #11893]

Language: French

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JOURNAL
D'UN SOUS-OFFICIER




AMEDEE DELORME





ECHOS DES PREMIERS REVERS


I


Le malheur aigrit. De la les recriminations qui se sont entre-croisees,
violentes, acerbes, au lendemain de nos desastres. Nul n'a voulu de
bonne foi accepter sa part de responsabilite. Chacun, au lieu de sonder
sa conscience, a regarde autour de soi, au-dessus ou au-dessous, selon
sa situation, et il lui a ete facile de decouvrir des griefs chez
autrui, car il n'est personne qui n'ait eu quelque reproche a
s'adresser. Notre faiblesse etait notoire, et le gouvernement imperial
fut inexcusable de lancer la France dans une folle aventure. Mais
a-t-on oublie comment le peuple francais avait accueilli les premieres
tentatives de creation de la garde nationale mobile? Malgre leur fierte
de compter le marechal Niel parmi leurs compatriotes, les riverains de
la Garonne recurent mal ses decrets. Ils y repondirent en brisant
les reverberes de Toulouse. Le sort des armes n'eut-il pas change,
cependant, si, a la fin de juillet, quatre-vingts legions, organisees de
longue main, avaient pu seconder les efforts de la vaillante armee du
Rhin?

A vrai dire, les reproches amers eclaterent plus tard. Ce fut d'abord de
la stupeur a la nouvelle des desastres de Wissembourg, de Froeschwiller
et de Forbach. Precieux patrimoine, l'honneur national s'apprecie a sa
valeur, comme la sante, quand il a subi une atteinte. La vie sembla
s'arreter a Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu. Les
boutiques restaient a demi closes, les usines chomaient. Des le matin,
toute la population se portait sur la place du Capitole. Bourgeois
modestes, ouvriers en blouse, aristocrates a la mise elegante, etudiants
un peu debrailles, tous, confondus en une foule inquiete, venaient
chercher vainement sur les murs de l'Hotel de Ville l'annonce d'un
retour de la fortune.

Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, comme implantes dans le sol
de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller
inutilement demander si les nouvelles n'etaient pas retenues a la
prefecture. Dans ce va-et-vient, personne n'osait marcher tete haute.
Les amis s'accostaient tristement, avec de longs serrements de main et
des hochements de tete decourages, comme pour s'annoncer mutuellement
l'agonie d'un etre cher. Les rares officiers laisses dans les depots
circulaient a peine, ne se montrant plus au cafe. Par pitie pour eux, on
les evitait. Du reste, la honte de la defaite appesantissait le front de
tous les Francais, indistinctement, et ils n'osaient plus se regarder en
face.

Enervantes journees que ces journees d'attente du mois d'aout, pendant
lesquelles on voulait douter, on voulait esperer encore. Il fallut se
resigner. Les premiers revers furent confirmes, avec l'aggravation des
plus navrants details. Pourtant le marechal de Mac-Mahon ralliait a
Chalons les debris heroiques de Froeschwiller; Bazaine massait autour de
Metz l'armee du Rhin, que Forbach avait a peine entamee. La victoire, si
longtemps attachee a nos armes, nous reviendrait peut-etre. Mais il n'y
a pas de douleur si cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que
s'impose l'obligation de vivre. Le marchand forcement revint a son
comptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie a une sourde rancoeur.
Seuls, dans un si grave peril, les oisifs durent continuer a subir le
sentiment de leur inutilite.

Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais reve batailles,
et, a mon grand regret, je ne comptais pas des lieutenants generaux,
ni le moindre mareschal de camp dans mes ascendants. Mon pere etait
un actif industriel; il avait le desir d'etendre le cercle de ses
operations a mesure que chacun de ses quatre fils serait en age de
le seconder. Je commencais a m'initier aux affaires, quand la guerre
eclata. Rien ne m'avait donc prepare a l'idee d'etre soldat un jour;
mais le malheur suscite des vocations soudaines, et il y a des graces
d'etat.

La _Marseillaise_ avait alors une signification poignante, car le flot
envahisseur grossissait sans repit. Chaque jour, les hordes allemandes
nous debordaient plus nombreuses; de terrifiantes rumeurs circulaient
deja sur leurs exactions, et leurs hardis eclaireurs etaient signales a
d'enormes distances. Qu'importait d'ailleurs le point sur lequel portait
la souillure: elle entachait le sol de la France; la patrie etait
violee. Comment demeurer le temoin impassible d'une telle honte? Ne
devaient-ils pas moins souffrir ceux qui, luttant au peril de leur vie,
mettaient au moins, quelle que dut etre l'issue finale, leur conscience
en repos?

Partout, dans les casernes, dans les etablissements prives, des ecoles
s'etaient ouvertes spontanement, des la declaration de guerre, pour
l'instruction des cadres de la garde nationale mobile. Je m'etais fait
inscrire au gymnase Leotard, et j'avais d'abord suivi les cours sans
plan determine, par imitation de mes camarades qui aimaient mieux
devenir officiers que simples gardes. Mais je ne tardai pas a me
passionner pour le maniement du fusil, pour l'ecole de peloton et de
compagnie, pour l'escrime a la baionnette. La nuit venue, j'allais,
accompagne d'un de mes jeunes freres, faire de longues courses au pas
gymnastique, pour m'assouplir et m'entrainer. Nous rentrions rouges,
haletants, epuises; mais ces efforts avaient deja leur recompense. Ils
m'epargnaient les insomnies durant lesquelles je ne cessais de repasser
tous les details desesperants apportes par le telegraphe. Apres un bon
somme, l'idee fixe des progres a faire pour hater le depart me reprenait
au reveil, et je retournais de bonne heure au gymnase.

Avant de decrocher les fusils du ratelier, nous nous pressions autour
des moniteurs, pour avoir des nouvelles du maitre de la maison. Leotard,
le celebre acrobate, etait atteint de la petite verole. Chez cet
athlete, alors dans la force de l'age, la maladie avait pris tout d'un
coup une violence extreme. Il delirait sans repos, et, ce qui nous
attachait le plus a lui, c'est que son delire se changeait en fureur
patriotique. Il ne voyait que des Prussiens autour de lui, dans ses
hallucinations. Malgre l'affaiblissement de la fievre, les restes de sa
vigueur le rendaient encore redoutable; il ne fallait pas moins de deux
hommes robustes pour le veiller sans cesse, et, presque d'heure en
heure, ils avaient a lutter corps a corps avec lui, afin de le maintenir
dans le lit d'ou il voulait s'elancer pour courir sus aux ennemis de la
France. Il mourut un matin dans un de ces terribles acces.

Cependant, la legion des mobiles de la Haute-Garonne s'organisa et mes
camarades du gymnase y obtinrent tous des grades. J'estimai des lors
qu'il n'etait pas trop ambitieux de ma part de pretendre faire ma partie
comme simple soldat. Le soir, a la table de famille, j'annoncai mon
intention de m'engager.


II


Cette declaration eclata comme un obus. A l'exception du compagnon de
mes courses nocturnes, personne n'y etait prepare. Pour les parents, un
fils est toujours un enfant: la premiere manifestation virile etonne de
sa part, inquiete un peu, lors meme qu'il ne s'ensuivrait pas un danger
immediat. Des qu'il revendique l'entier usage de son libre arbitre, le
jeune homme echappe aux siens, en supprimant l'action d'une sollicitude
tendre et avisee. A l'heure critique ou nous etions, le peril etait
certain et tout proche. La pensee en fit venir a ma mere deux grosses
larmes, qui un instant voilerent ses yeux bleus, puis roulerent
silencieusement sur son doux visage resigne. Mon pere, mal remis de sa
surprise, se contenta de me faire une reponse evasive.

Ma nuit fut mauvaise. J'etais partage entre le regret d'avoir chagrine
ma mere, la conviction que je ne lui epargnerais pas cette epreuve, et
le depit de n'avoir pas brusque le denouement ineluctable. Le lendemain,
au dejeuner, je remis donc la question sur le tapis, non sans un
tremblement dans la voix. Mon pere, voyant de nouveau le front de
ma mere s'assombrir, m'arreta net cette fois. Homme de decision et
coeur-droit, il n'admettait pas les voies detournees.

"Si tu veux t'engager, dit-il, fais-le; mais parles-en moins.

--Qu'a cela ne tienne, repondis-je; j'attendais votre consentement."

Et, fort d'une autorisation ainsi surprise, je me rendis, en sortant de
table, au commissariat de police.

Mon coeur battait la chamade pendant que, negligemment, comme
s'accomplit toute besogne coutumiere, le magistrat remplissait, en me
posant les questions necessaires, l'imprime sur lequel grincait sa plume
agile.

"Mais, fit-il en relisant la date de ma naissance, vous n'avez pas vingt
ans?"

La plume en l'air, le menton appuye sur sa main gauche, il me
devisageait avec le regard scrutateur et severe d'un juge. Pour
conclure, il m'invita a aller chercher mon pere. Vainement j'insistai,
lui affirmant que j'avais l'assentiment paternel, qu'il pouvait me
confier le certificat, et que je le lui rapporterais sur l'heure dument
signe. Il deposa sa plume et me congedia poliment.

Ce contretemps me vexa d'abord, parce que tout delai irrite une passion
sincere, et aussi parce que le commissaire semblait douter de ma parole;
mais, apres tout, ce n'etait qu'un retard d'une heure. A la reflexion,
je me rejouissais que la signature de mon pere sanctionnat le premier
acte solennel de ma vie.

Quant a lui, mon engagement avait ete jusque-la si loin de sa pensee,
qu'il n'avait pas songe a verifier l'etendue de ses droits. Neanmoins
il eprouva quelque satisfaction d'apprendre que son autorite pouvait
prevaloir sur ma resolution. Il ne se dedit point toutefois, et se
disposa a m'accompagner sur-le-champ.

Or nous rencontrames a notre porte un de mes camarades qui, peu de jours
auparavant, m'avait precisement expose de belles theories sur l'impot
direct du sang. Mon pere lui ayant dit le but de notre course, quelle
ne fut pas ma surprise en le voyant s'exclamer: Henri Roland developpa,
pour me detourner de mon projet, tous les sophismes que l'ingenieux
interet personnel sait invoquer. "La guerre eclatait tout d'un coup trop
meurtriere pour pouvoir durer. Si, pourtant, notre concours devenait
necessaire, le gouvernement ne saurait-il pas nous appeler?...
N'avais-je pas tort, du reste, de me croire deja bon a faire un soldat?
L'habilete a manier une arme s'acquiert-elle en quelques jours? Et, a
supposer que j'arrivasse a temps, n'irais-je pas-simplement offrir a
l'ennemi une victime de plus, sans profit appreciable?"

A quoi bon discuter? J'entendais sans ecouter, en quelque sorte malgre
moi. Quelle raison eut pu me vaincre, quand les pleurs de ma mere ne
m'avaient pas ebranle? Mon pere aussi gardait le silence; mais il
ecoutait, lui, pensif, soucieux. En depit de longues pauses tous les dix
metres, je dirigeais insensiblement la marche vers le commissariat, et,
remerciant mon ami, je cedai le pas a mon pere. Il connaissait un peu
le commissaire. S'asseyant a la table ou mon certificat etait reste
inacheve, il prit la plume et la plongea dans l'encre. Anxieux,
j'attendais le petit grincement que j'avais remarque naguere.

"Eh bien! non, fit mon pere en rejetant la plume et en se levant, je ne
peux pas signer!"

Les discours de mon ami avaient ete trop cruels pour son coeur. Mon
affection filiale lui tient compte aujourd'hui de cette hesitation, mais
je fus moins resigne jadis. Au surplus, l'heure de ma vingtieme annee
etait proche. Il fallait patienter quelques jours seulement....
Seulement. Mais ces jours me semblaient aussi longs que des semaines, et
j'etais agite, trouble, comme par un remords.

Quelque eloigne que fut le theatre des hostilites, Toulouse en recevait
constamment des echos et tout y parlait de la guerre. L'arsenal, la
poudrerie activaient leurs travaux, multipliaient leurs envois. Les
reserves rejoignaient les depots, et ceux-ci dirigeaient chaque jour
des detachements sur l'armee pour combler les vides ou concourir a la
formation des premiers regiments de marche. Les moblots foisonnaient,
luttant entre eux de cranerie et d'elegance, avec le pantalon bleu a
bande rouge et la vareuse foncee propice aux coupes de fantaisie.

Pour rappeler toutefois que l'heure etait grave, et que la coquetterie
militaire etait la parure juvenile de prochains sacrifices, le cure de
notre paroisse, septuagenaire au coeur chaud, organisa le premier un
service funebre en memoire des victimes des batailles perdues. Au milieu
de l'eglise froide et nue, dont la richesse est concentree dans une
des chapelles du transept ou se trouve une Vierge Noire, un catafalque
elevait haut ses draperies. Les trois couleurs apparaissaient aux
angles, obscurcies, comme dans le combat, par la fumee des cierges dont
les flammes tremblantes faisaient scintiller l'acier des faisceaux
d'armes. Entouree d'un semis de larmes symboliques, dans un cartouche a
demi cache sous une palme verte, cette seule inscription:

  AUX BRAVES, MORTS POUR LA PATRIE.

La vaste nef et les bas-cotes etaient trop etroits pour contenir la
foule. Malgre ce concours empresse, un silence saisissant planait
au-dessus de ces mille fronts penches comme sous la pensee d'un deuil
personnel. Des larmes meme coulaient; mais, dans la sincerite de mon
ame, je ne plaignais pas, moi, ceux que l'on pleurait. Leur sort me
semblait enviable. Tombes, ils restaient glorieux, tandis que la honte
atteignait les survivants inactifs.

Aussi, au sortir de l'eglise, je me sentis etrangement remue, en
entendant l'alerte sonnerie des clairons des chasseurs. Le pantalon
dans les guetres, la tente sur le sac, marmites neuves, grands bidons
reluisants, en tenue de campagne, ils partaient, vifs, gais, comme a la
parade. Insoucieux des dangers prochains, ils allaient cranement, d'un
pas rapide. La certitude de la revanche ne leur eut pas donne plus
d'entrain, et je fus pris d'emulation. Un instant, je les suivis; mais
presque aussitot je m'arretai court, comme saisi de honte, car, a la
gare, il faudrait les quitter, leur dire adieu. Non, je n'avais pas le
droit de les accompagner, n'ayant pas le pouvoir de les suivre jusqu'au
bout.

Maussade, silencieux, alternativement morne et nerveux, je ne
dissimulais pas que j'attendais l'heure d'agir suivant ma seule volonte.
Mon pere ne s'y trompait pas. Ebranle par les propos de mon ami, il
avait pu nourrir le vague espoir que j'en serais touche moi-meme a la
reflexion. Devant une resolution fermement arretee, il ne voulut pas
s'obstiner. Ne pouvant douter que je m'engagerais le jour meme de mon
vingtieme anniversaire, il consentit a me laisser partir avant. Il fixa
mon engagement a une date facile a retenir, me dit-il: _le 1er septembre
1870_.


III


Helas! la nouvelle de la capitulation de Sedan me fut apportee le
lendemain matin au quartier du 72e de ligne, par un officier de mobiles.
Le desastre surpassait tous les precedents. La honte nous semblait
monter demesurement, comme les eaux du deluge. Il s'y mela chez moi une
preoccupation enfantine: je me demandais avec inquietude si la guerre
n'allait pas etre fatalement terminee. Aussi, sans peser les chances
favorables et les chances contraires, j'applaudis aux resolutions du
gouvernement de la Defense nationale qui repondaient a mes aspirations
et aux sentiments genereux du pays.

Mon reve ne se realisa pas sitot que je l'avais espere. Je m'imaginais
que, trois ou quatre jours apres mon engagement, je serais habille,
equipe, arme et dirige vers l'armee. Il me fallut plus de patience. La
plupart de mes chefs, peut-etre inconsciemment, pratiquaient la calme
philosophie de Henri Roland. Pour eux, je n'etais qu'un numero matricule
qui prenait sa place entre deux autres et marcherait quand son rang
serait appele.

Or les jours et les jours passaient et rien ne faisait prevoir que cet
appel aurait lieu. Il regnait a la caserne un desordre inexprimable.
Dans la hate de former et d'organiser l'armee du Rhin, aucune mesure
n'avait ete prise pour encadrer les reserves au fur et a mesure de
leur arrivee. Il n'y avait au depot du 72e qu'une seule compagnie, qui
comptait 1400 ou 1500 hommes. Si actifs que fussent le sergent-major et
son fourrier, ils ne pouvaient, malgre un travail forcene et des veilles
prolongees, y voir clair dans leur comptabilite. Un dimanche, le chef
de bataillon commandant le depot voulut proceder lui-meme a une revue
serieuse.

Tout le troupeau, car le nom de troupe ne pouvait s'appliquer a cette
cohue, se trouva des six heures du matin dans la cour du quartier, et
l'appel commenca:

"Present.... Present.... Present...."

Le mot etait lance sur des tons tres differents, tantot en fausset,
tantot en faux-bourdon, a intervalles inegaux. Parfois l'appele etait
tout proche, plus souvent il etait perdu dans la foule ou a l'autre
extremite de la cour. Les noms, peu familiers aux officiers, n'etaient
pas toujours intelligiblement prononces et plus d'un avait besoin d'etre
repete pour parvenir a son adresse. Il fallait perdre plusieurs minutes
pour ajouter un rang a la double file qui, a la longue, s'allongeait
cependant, s'allongeait comme un ver annele. Mais le groupe compact des
non-appeles paraissait a peine entame, et midi approchait. La lassitude
etait generale, pour un resultat illusoire. Quel avantage de denombrer
cette foule, puisqu'il etait impossible de la sectionner, faute de
savoir a qui confier la surveillance et la direction de chaque peloton!

Le commandant perdit patience et courage. Il fit sonner la soupe, bien
avant d'avoir acheve la lecture du controle general. Cette tentative
avortee tourna contre la discipline. Ceux qui redoutaient encore une
surveillance relative s'estimerent des lors surs de l'impunite, et
beaucoup en profiterent pour deserter a peu pres completement la
caserne.

Inutile de dire que je n'etais pas du nombre. Avec le meme serieux
qu'un bambin montant la garde arme d'un fusil de bois, j'etais d'une
exactitude scrupuleuse a remplir des devoirs fort mal definis. A l'heure
ou le quartier etait regulierement ouvert, j'allais voir un instant ma
famille; mais, pour rien au monde, je n'eusse decouche, et ce n'etait
pas la bonte du lit qui m'attirait: pour mieux dire, je n'en avais ni de
bon ni de mauvais. Notre caserne ressemblait a une halle ouverte la
nuit aux vagabonds. L'espace ne nous manquait pas. Nous avions la libre
disposition de toutes les chambrees laissees vides par le regiment; mais
deux cents ou trois cents fournitures de lit y etaient clairsemees: il
nous en manquait donc plus de mille. De distance en distance, le long
des murs, matelas et paillasses avaient ete juxtaposes par terre, afin
d'accroitre la surface de couchage. Quand, la retraite battue, on
rejoignait a tatons le coin dont on avait pris possession la veille,
il n'etait pas rare de le trouver occupe par un ronfleur inconnu,
deguenille et malpropre. Heureux celui qui pouvait alors decouvrir
une planche ou un banc pour y dormir en equilibre, plutot que d'aller
s'etendre sur la brique nue.

Tout a une fin, meme le desordre. L'attention de nos chefs etait
concentree d'ailleurs sur la preparation d'un detachement de deux cents
hommes, au nombre desquels je sollicitai vainement d'etre compte. Leur
depart effectue, la compagnie de depot fut dedoublee; d'anciens soldats
rengages constituerent les cadres, et tout prit alors une allure
militaire. Les hommes une fois recenses, il fut assigne a chacun une
place dans les chambrees: qu'il y eut des lits ou non, il fallait s'y
trouver. Appels reguliers matin et soir, punitions severes au moindre
manquement, et, chaque jour, un nouveau groupe allait troquer des
vetements depareilles ou sordides contre l'uniforme en drap neuf, raide
et lustre.

L'enfantine joie d'etrenner ma premiere culotte est sortie de ma
memoire, mais je suppose qu'elle fut comparable a celle que j'eprouvai
en sortant a mon tour du magasin d'habillement. Enfant, j'avais du me
croire un homme en chaussant l'_inexpressible_; homme, je me croyais
presque un heros, parce que j'etais vetu comme d'autres qui s'etaient
sacrifies heroiquement.

Fier, je l'etais, mais non pas elegant. Mon pantalon rouge semblait etre
ne de l'union de deux sacs; ma veste, en drap gros bleu, eut pu servir
de corsage a une plantureuse nourrice--pardonnez a un troupier cette
comparaison--et la visiere de mon kepi etait si longue, que l'ombre
en etait projetee sur toute ma figure. Je ne la redressais pas, a dire
vrai, comme c'etait la mode alors. Au contraire, je m'efforcais de
la rabattre, selon le type d'aujourd'hui, car je tenais a n'etre pas
confondu avec les nombreux infirmiers que distinguait un beau numero
blanc.

Il me semblait, en traversant la ville pour me rendre de la caserne a la
maison paternelle, que mon nouvel accoutrement dut me valoir l'attention
generale, presque des egards universels. Loin de la, personne ne me
regardait. Des amis, que j'arretai, s'y prirent a deux fois pour me
reconnaitre sous mon banal deguisement. Apres quoi, ils s'esclafferent,
en me regardant de face, de profil et de dos.

Ce ne fut point le ridicule de ma nouvelle tenue qui frappa ma mere.
Elle aussi pensa qu'a present j'avais un premier point de ressemblance
avec ceux qui, a l'autre bout de la France, versaient leur sang. Sa
tristesse et la gravite de mon pere, quand il me considera longuement,
temoignerent qu'ils pressentaient et redoutaient tous deux une
separation prochaine. Elle l'etait en effet. Mais mon ardeur batailleuse
devait etre longtemps contrariee, car ce n'etait pas vers le Nord que
j'allais etre emmene loin d'eux.

Le gouvernement de la Defense nationale avait assume une lourde tache.
Pour tout reorganiser en face de l'envahisseur, il n'avait pas le loisir
d'aller cueillir les violettes cachees. Il dut accepter les concours qui
s'offraient bruyamment, sans trop se preoccuper des aptitudes. Armand
Duportal, ancien deporte il est vrai, redacteur en chef du journal
le plus avance de Toulouse, fut de la sorte bombarde prefet de la
Haute-Garonne.

Sur je ne sais quelle plainte de quelques mauvais soldats, le nouveau
prefet admonesta vertement notre commandant, lequel prit mal la chose.
Pour couper court au differend, le ministre de la guerre ordonna par le
telegraphe notre depart immediat a destination de Perpignan.

Demenager un depot, ce n'est pas une petite affaire. En quarante-huit
heures, le stock des magasins fut a moitie reparti entre nous. Chaque
objet nous causait une surprise et un embarras nouveaux, et il nous
fallut bacler en un jour ce que les jeunes soldats apprennent d'habitude
a faire en six mois. Pour loger, dans l'armoire minuscule que constitue
le havresac, toute sa garde-robe--linge, chaussures, brosses,--et y
reserver la place d'honneur aux cartouches, il n'y a pas a perdre
l'epaisseur d'une epingle. Tout bien amenage en dedans, il reste
a edifier l'exterieur, ce qui n'est pas moins difficile. Tente et
couverture doivent etre roulees ensemble, dans des proportions fixes.
Piquets, outils, ustensiles de campement, exigent une repartition egale
et symetrique, de peur qu'une epaule ne devienne jalouse de l'autre. Sur
le tout, enfin, il faut, par un miracle d'equilibre, fixer la gamelle
qui, a l'occasion, servira de garde-manger, et qui semblera elever
au-dessus du kepi comme un casque de fer-blanc. Que notre paquetage fut
cette fois execute selon les meilleures regles, je n'oserais l'affirmer.
Toujours est-il qu'il nous avait occupes fort, et qu'il parut abreger
encore le court delai qui nous avait ete accorde.

Le depart devant avoir lieu a l'aurore, j'avais demande une permission
de minuit pour passer en famille ma derniere soiree. Le rendez-vous
etait chez ma soeur, mariee depuis quelques annees. Par une delicate
attention, elle avait reuni autour de nos parents ceux de ses amis
qu'elle savait m'etre le plus chers. Elle habitait, je m'en souviens, en
face du quartier general. De ses fenetres, nous avions apercu le general
de Lorencez faire, naguere, son repas d'adieu. Il etait seul, vis-a-vis
de la generale, entre leurs enfants. Ce soir-la, le tic nerveux de sa
physionomie toujours grave paraissait s'accentuer. Le hardi soldat de
Puebla, peut-etre disgracie a tort, etait fonde a prevoir la funeste
issue d'une guerre imprudente. Cela seul eut justifie sa noble
tristesse,--a moins que son ambition ne souffrit d'avoir a jouer un role
efface aupres de celui de commandant en chef qui allait malheureusement
echoir a l'autre heros du Mexique?

Pour moi, une situation infime et de modestes devoirs facilement
remplis, tout cela me laissait une conscience legere. Tous mes
preparatifs etant termines, j'etais a l'une de ces heures ou, apres une
legere fatigue du corps, le repos qui le soulage donne en meme temps a
l'esprit toute sa plenitude et lui rend son entiere liberte. Heureux de
me trouver dans cette reunion amie, je ne songeais pas a remonter a sa
cause: mon coeur se completait par la sympathie generale qui semblait
rayonner vers moi comme une bienfaisante chaleur. Ma gaiete etait
pleine, franche, quoique sans eclat. Quel instant dans ma vie!

Des le commencement du repas, la conversation s'anima grace aux efforts
de chacun pour paraitre gai. On plaisante et l'on rit; puis on choque le
verre, pour boire aux exploits du troupier et a son heureux retour. L'un
de mes freres, collectionneur enrage, me fait promettre de lui rapporter
un souvenir prussien, et l'on me souhaite encore de revenir sain et
sauf. Pourtant mon beau-frere semble prophetiser: "Bah! quand vous
seriez legerement atteint, par exemple au bras gauche". A quoi je
reponds, a la toulousaine: "Certes je le voudrais bien", pour courir la
chance d'une riposte heureuse.

Le repas fut long. Passes au salon, nous achevions a peine de prendre le
cafe, que la pendule sonna onze fois. La caserne etait assez eloignee,
et je n'avais que la permission de minuit. Aussitot rappele au sentiment
de l'exactitude militaire: "Maman, dis-je en me tournant vers ma mere,
je vais partir."

Que se passa-t-il soudain en moi? Je me penchai vers elle, et, comme si
une main d'acier m'eut etreint la gorge, je fus un instant sans voix. Un
torrent de larmes s'echappa brusquement de mes yeux. Je sanglotai....
Je n'eus pas conscience du temps qui s'ecoula, pendant que, la tenant
pressee sur mon coeur, je balbutiais des paroles entrecoupees, lui
promettant que je reviendrais et que nous nous reverrions.

Elle avait le calme d'une sainte et contenait son immense douleur.
Durant toute la soiree elle avait ete souriante, heroique; parlant
peu, mais m'enveloppant sans cesse des caresses de son regard limpide;
retenant ses larmes, parce qu'elle savait que je n'aurais pas ete
joyeux si je l'avais vue triste; courageuse parce que j'avais besoin de
courage, car, m'ayant donne la vie, elle tenait a m'inspirer aussi les
vertus qui l'honorent: "Fais toujours ton devoir, me dit-elle simplement
en essuyant mes larmes comme au jour de mes premiers chagrins, et
n'oublie jamais Dieu, c'est le sur moyen de nous retrouver un jour.
S'il decide que ce ne doit plus etre ici-bas, ce sera dans un monde
meilleur."

Mais l'enfant s'etait retrouve en moi, et ma tendresse filiale
continuait de se repandre en un flot irresistible, inepuisable.

Quand je me reconnus, j'etais a ses pieds. Nous etions seuls. Reprenant
enfin courage, je me levai et m'eloignai avec effort. Mais, a la porte,
une idee me heurta: cet obstacle inerte allait la derober pour toujours
peut-etre a ma vue, placer entre elle et moi l'inconnu, la mort, qui
sait? Alors je revins vers elle; je m'elancai dans ses bras de nouveau
et la contemplai longuement.

Vingt annees d'etat maladif, six maternites et la mort d'un enfant
l'avaient amaigrie, affaiblie, sans pouvoir alterer sa beaute modeste
et sereine. Cette douce figure encadree de bandeaux noirs abondants,
ce profil si pur, ne les verrais-je donc plus? Ces beaux yeux bleus
au regard indulgent et tendre, ne se leveraient-ils plus sur moi? Ces
levres un peu fortes, d'ou jamais, jamais, aucune medisance ne
s'etait echappee, ne murmureraient-elles plus pour moi de consolantes
paroles?--Pourquoi, cependant? Parce que la patrie l'exigeait. La
patrie, abstraction tyrannique, valait-elle un tel sacrifice?

Il faut le croire, car mon affection filiale etait vive, profonde, et
pourtant, quand, apres avoir frenetiquement embrasse ma mere, je me
precipitai hors du salon, n'y voyant plus, ne pouvant plus parler, mon
coeur etait navre, dechire, mais il ne ressentait l'aigreur d'aucun
regret, d'aucun remords. Ma douleur etait saine et en quelque sorte
fortifiante.

Le lendemain, malgre l'heure matinale, mon pere et mes freres etaient
a la gare, accompagnes de plusieurs amis. Devant tant de temoignages
affectueux, je sentis pret a se renouveler l'acces de sensibilite de la
veille; je me hatai de me derober aux regards de la foule indiscrete.
Bientot le cri de la locomotive annonca le depart: le train s'ebranla.
Quand la gare eut disparu, j'apercus longtemps le clocher de la
basilique de Saint-Sernin dressant son cone de briques tout rose sur le
champ d'azur du ciel. Il reparaissait encore, puis enfin ne se montra
plus.

Pourtant je distinguais toujours le vert feuillage des grands platanes
de l'allee Sainte-Anne, a l'ombre desquels j'avais si souvent joue avec
mes condisciples dans nos promenades du jeudi; a son tour il se perdit
dans le lointain, et je me demandai s'il me serait donne de le revoir un
jour.


IV


La vie militaire exige une abnegation complete, un entier oubli de
soi-meme. Aussi faut-il, non pas entrer, mais se precipiter dans cette
existence. On n'est vraiment soldat qu'apres s'etre eloigne de sa
famille; je commencai a m'en rendre compte, en constatant mon isolement
parmi mes compagnons de route, que semblait unir une reelle fraternite.

Certaine liaison existait bien entre eux et moi; je leur avais fait les
honneurs de Toulouse, ou ils etaient etrangers; mais j'avais par la obei
a un sentiment de courtoisie, plutot qu'au double besoin de me distraire
et de me livrer, car, pour satisfaire inconsciemment mon coeur, j'avais
tous les jours une heure ou deux a passer au milieu des miens. La
Rochefoucauld l'a dit sans l'avoir invente: les affections naissent, se
developpent et se maintiennent sous l'influence de mutuels interets.
L'expansion de mes camarades etablissait entre eux une communion
inspiree par le desir d'oublier tout souci personnel, tout regret
intime, autant que par l'envie d'amuser les autres et de leur plaire.
Ce naif egoisme, etant general, ne choquait personne. Il etablissait
au contraire une egalite d'humeur parfaite et nivelait des esprits
d'origine et d'education bien diverses.

Gabriel Toubet, a la physionomie intelligente rendue etrange par
des yeux tigres, au corps si grand, si maigre, que la capote bleue
paraissait flotter dessus comme autour d'une perche, avait abandonne
l'etude du code pour le maniement du chassepot.

Ne d'une Espagnole qu'il n'avait jamais connue, Louis Nareval avait des
les premieres hostilites quitte a Lisbonne son pere qui l'avait emmene
a bord d'un vaisseau ou il etait mecanicien. Nareval avait herite de sa
mere un coeur ardent. Jaloux aussi, et vindicatif, il s'etait engage
sous l'impulsion du patriotisme et en meme temps avec l'apre desir de
gagner l'epaulette. Il offrait en un mot un melange de nobles elans et
de petites passions. D'un esprit, vif, mal, cultive, il avait rapporte
de ses voyages quelques souvenirs interessants, quoiqu'il les gatat par
trop de pretention a eblouir tout le monde.

Il trouvait a qui parler dans la toute jeune personne d'un Parisien de
dix-sept ans. Le petit Royle etait ainsi qualifie a cause de son age,
bien qu'il fut long comme une asperge. Il s'etait gaillardement evade
d'une imprimerie pour courir a la frontiere, mais non pas a la frontiere
espagnole. Sa deconvenue avait exalte le sentiment d'irrespectueuse
independance ancre au coeur de tout Parisien. Outre que par son bagou
faubourien il submergeait aisement la science factice de son partenaire,
il le froissait dans sa conscience d'autoritaire, car Nareval pretendait
que l'on respectat les galons auxquels il aspirait.

Ces discussions entre deux natures violentes eussent a tout moment mal
tourne, sans la bienfaisante influence du doyen de notre compartiment.
Bacannes, arrache a un conge de semestre, avait rendosse la tunique
encore ornee des insignes du caporalat, et qu'il ne pouvait plus
boutonner. Legerement grele, le nez en trompette, l'oeil vif et mobile,
les levres assez epaisses toujours souriantes, il donnait envie de rire
en se montrant, et comme il avait une verve intarissable, un esprit
facile, petillant, bouffon, force etait d'eclater quand il parlait.
Or il ne se taisait guere. Il etait bien seconde par Linemer, un
compatriote de Toubet, a l'esprit fin et railleur, un pince-sans-rire.

Le public etait represente par un brave garcon, paysan a demi degrossi,
a face large, epanouie, respirant la franchise et la bonte. Sans aucune
pretention personnelle, Daries ecoutait et riait tout le temps de bon
coeur, encourageant ainsi naivement la verve des autres comperes.

La jovialite de ces bons vivants me gagna d'autant plus vite qu'ils ne
s'imposerent point. S'etant bien apercus, au depart, que j'avais le
coeur gros, ils avaient respecte mon silence sans y paraitre prendre
garde. Comment ne pas leur en savoir gre? Comment d'ailleurs entendre
Bacannes pendant une heure sans se derider?

Pourtant un de nos camarades demeura tout le jour inaccessible a la
gaiete generale. Nous le connaissions a peine. Il etait de Toulouse et
s'appelait Murette, voila tout. L'uniforme a le grand avantage d'etablir
une egalite parfaite entre tous les conscrits, du jour au lendemain.
Pour distinguer le noble du rustre, il n'y a plus aucune particularite
etrangere aux etres eux-memes. Les grossiers vetements de soldat, aux
couleurs voyantes, enlevent meme aux physionomies leur aspect ordinaire.
Un observateur sagace decouvre les secrets de l'ame dans les traits du
visage; mais, a vingt ans, chacun est trop debordant de soi-meme
pour s'adonner aux patientes etudes de l'observation. Pour juger ses
camarades, on s'en tient aux revelations qui tot ou tard jaillissent de
leur humeur.

Murette avait une jolie tete brune; le rapprochement excessif des yeux
lui donnait toutefois une expression tres dure, presque de cruaute. Tres
soigneux, il s'etait installe des premiers dans un coin, et, au lieu de
glisser, comme nous tous, son sac sous les banquettes, il l'avait place
sur ses genoux, le maintenant debout comme une mere eut fait de son
enfant. Quand, a peine le train en marche, tous offrirent a la ronde les
provisions de bouche dont parents ou amis nous avaient combles, Murette
refusa brievement. En le voyant s'obstiner dans son mutisme, tandis que
moi-meme je faisais contre tristesse bon coeur et trinquais comme les
autres, plusieurs furent tentes de le plaindre. Plus d'un regard severe
se leva sur l'impitoyable Royle, qui, tout en dechirant a belles dents
une rondelle de saucisson, murmura:

  Monsieur vit de regime, et il mange a sept heures.

Notre faim plus ou moins bien apaisee, notre soif a peine allumee, avec
quel etonnement, mele d'un leger mepris, ne vimes-nous point Murette
tirer de sa musette une collation choisie, abondante neanmoins! Tandis
qu'il s'en regalait egoistement, le petit Parisien le nargua, sans
d'ailleurs l'emouvoir:

"La prevoyance de la fourmi, dit-il, au service de l'hygiene du heron!"

Apres une courte halte a Narbonne, vers le milieu du jour, il y eut
comme une agreable surprise a se trouver debout, les mouvements libres,
sur le quai de la gare de Perpignan. La ville est a deux kilometres.
Dans le demi-jour crepusculaire, elle nous apparut, groupee autour de
sa citadelle, comme une modeste tortue endormie au pied du monstre que
figurait le sombre Canigou, dont la crete seule resplendissait encore
sous les derniers feux du soleil deja invisible dans la plaine.

Le regiment s'achemina vers la ville, nos rangs formes tant bien que
mal. En somme, c'etait notre premiere prise d'armes. L'equipement etait
loin d'etre au complet. Pour ma part, je n'avais pas de ceinturon; mon
sabre-baionnette pendait pietrement a la patte de ma capote, tournant a
chaque pas sur ma hanche. Notre allure manquait peut-etre d'ensemble,
ou, du moins, il nous le semblait, et ce mecontentement de nous-memes
nous indisposa contre notre nouvelle garnison. Quelques-uns d'ailleurs
etaient deja mal prepares, les distractions de Perpignan ne leur
paraissant pas pouvoir lutter avec celles de Toulouse. D'autres, les
bons soldats, regrettaient un deplacement qui avait entrave et retarde
l'organisation des compagnies de marche: ils en voulaient a l'autorite
civile, cause de tout le mal, et ils crurent voir dans les regards
curieux de la population perpignanaise la manifestation de sentiments
peu sympathiques.

Tout cela contribuait a nous montrer sous un jour defavorable la
capitale du Roussillon. Toujours plein du souvenir de Paris, Royle
n'avait pas assez de railleries pour les rues courtes, etroites et
tortueuses, ou notre colonne serpentait. Il ne revenait pas de l'aspect
de certaines maisons a un seul etage, surplombant le rez-de-chaussee:
comiquement, il se baissait dans la crainte de les voir s'effondrer.
Au tournant de la ruelle, a montee rapide, qui aboutit a un premier
pont-levis, il s'ecria, en jurant, que jamais il n'eut cru possible de
trouver un pavage plus douloureux aux pieds que celui de Toulouse.

La citadelle, de loin, apparait comme un monticule inoffensif. De pres,
elle semble inexpugnable. Au lieu d'admirer comme moi, Royle haussa
les epaules, peut-etre pour secouer, sans en avoir l'air, le sac qu'il
commencait a trouver lourd. Le Mont-Valerien, dit-il, a une autre
tournure, et comme le spectacle majestueux de la double enceinte, la vue
des chaines des portes m'imposait, il ajouta qu'il se moquait pas mal
de sa nouvelle prison. Les murs de pierre qui supportent la terre du
rempart suintaient comme un caveau; le vent s'engouffrait avec nous en
sifflant lugubrement, et je me souvins plus tard de l'impression rapide,
mais penible, que me fit, a cet instant precis, dans la nuit tombante,
la voix cynique du gavroche deguise en soldat.

La cour d'honneur, assez vaste parallelogramme, est formee par de hauts
batiments qui peuvent abriter environ 3 000 hommes. Le depot du 22e de
ligne en occupait une partie au midi, pres du donjon, qui date de six
siecles. Nous fumes distribues dans le principal corps de logis qui
regne a l'est. Le lendemain matin, des fenetres du second etage, nous
decouvrimes toute une plaine verdoyante bordee par une ligne d'un bleu
vif que piquaient de tout petits points blancs. C'etait la Mediterranee.

A partir de ce jour, je connus pleinement la vie de caserne, dont la
monotonie etait rompue par la variete des corvees. Il fallut d'abord
s'approvisionner pour la nuit au magasin des lits militaires, et chacun
s'en revint avec sa paillasse sur la tete a un premier voyage, avec un
matelas au second. Corvee de pain, corvee de bois. Et jusqu'a la grande
peinture a fresque avec le gros pinceau que tout le monde doit manier
sans etudes prealables!

Le plus penible, c'etait la lutte pour la vie. Comme il n'y avait pour
tout le regiment que deux ordinaires, le repas d'environ six cents
hommes se preparait dans une seule cuisine; il etait reparti au petit
bonheur dans les gamelles alignees sur plusieurs tables apres un lavage
tres sommaire. Il n'etait pas question de retrouver la sienne; mais,
pour en obtenir une quelconque, il se livrait chaque jour, sous l'oeil
indifferent ou goguenard des cuisiniers aux tabliers sordides, de
veritables pugilats. Ces combats a l'eau graisseuse me faisaient
reculer. Dejeunant d'une botte de radis, j'allais, pour quelques sous,
diner le soir avec un de mes camarades dans un modeste cabaret de la
ville. Apres la retraite, la chambree retrouvait, reunis, les dix
compagnons de route.

Il nous manquait les glorieux recits de la veillee, tous les veterans
ayant disparu a Sedan. Mais Bacannes se chargeait toujours d'egayer
les heures ou le sommeil nous fuyait. Ayant vite saisi les travers de
Nareval, il les exploitait, de complicite avec Linemer, au profit de la
gaiete generale. Chaque soir, ils l'amenaient a faire le complaisant
etalage de sa petite science. Ils se faisaient ignorants et naifs
jusqu'a la betise, et lui se perdait en des definitions minutieuses,
en des details oiseux, en des descriptions enfantines. Toujours de
sang-froid, les interlocuteurs accompagnaient leurs questions de
pantomimes folles, executees sur la table, en bonnet de coton et en
calecon, a la lueur vacillante d'une chandelle fumeuse, qui projetait
sur les murs et au plafond des ombres mouvantes, grotesques. Aveugle par
l'amour-propre, Nareval s'executait indefiniment, en toute conscience.
Il se persuadait que nous avions recours a lui parce qu'il etait
naturellement designe pour nous primer, nous diriger, pour devenir enfin
notre chef.

Cette farce eut pu se renouveler longtemps; mais, un soir, Royle, ayant
dine en ville, rentra maussade; le gros vin bleu du Roussillon l'avait
peut-etre alourdi, et il eprouvait le besoin de dormir. Il dechaina le
fou rire que nous etouffions sous nos couvertures, en sabrant la plus
belle periode de Nareval d'un impitoyable: "As-tu fini, jobard?"

Nareval se le tint pour dit: Il garda sans doute quelque fiel au fond
du coeur, mais il n'osa pas se facher, dans la crainte d'augmenter le
ridicule. Une scene d'un comique plus sombre, et qui faillit tourner au
drame, vint d'ailleurs faire diversion le lendemain.

Murette etait reste dans notre groupe sans devenir plus expansif. Ses
yeux semblaient jeter sans cesse un feu plus vif; ses traits reguliers
paraissaient s'affiner. Sa reserve, ne se dementant jamais, ressemblait
a de la fierte; elle finissait par imposer. Malgre le souvenir du trait
d'egoisme qui l'avait signale dans le wagon, il commencait a conquerir
par son silence une sorte de prestige, lorsqu'un futile incident nous le
revela tout entier.

Chacun, l'appel termine, faisait son petit menage, quand sa voix presque
inconnue s'eleva, sonore et vibrante. Devant son havresac, qu'il avait
vide sur son lit, il hurlait, se declarant vole. Il lui manquait, je
crois, une paire de chaussures qu'il possedait en sus de l'ordonnance et
que pour ce motif il dissimulait sous son linge. Mais la passion blessee
ne connait ni frein ni reglement. Jamais tresor ne fut regrette comme
ces malheureux godillots. Impossible de rendre l'intensite de la fureur
de leur ci-devant proprietaire.

Leur disparition bien constatee, il courut chez le sergent-major. Un
brave homme, qui vint inviter le mauvais plaisant, s'il y en avait un,
a ne pas pousser le jeu plus avant. Tout le monde se declara innocent;
mais je ne sais qui proposa de fouiller les paillasses.

Pendant la perquisition, Murette multipliait ses imprecations a mesure
que l'espoir lui echappait. Il en vint meme aux menaces, et il tira son
sabre, jurant d'eventrer le voleur. Toutes les recherches resterent
infructueuses, heureusement. Alors le sergent-major se facha contre le
reclamant. Peine perdue. Murette, insensible aux reproches, ne songeait
qu'a la perte subie, et il se roula sur son lit, mordant de rage ses
draps et son matelas, pleurant de desespoir.

Royle etait son voisin. "Auras-tu bientot fini de geindre, lui
demanda-t-il, Harpagon, Grandet, Shylock de vingt ans!"

Murette, qui avait beaucoup moins de litterature, rugit cependant sous
l'injure, heureux qu'une victime s'offrit a sa colere. Quoique fluet,
Royle etait nerveux: il arreta son agresseur, le dompta, en continuant a
l'invectiver en son parler faubourien. "Allons, allons, c'est pas tout
ca! Il ne faut pas nous la faire. Tu nous as tous traites de voleurs, et
tu nous as fait bousculer nos fournitures. Tes godillots n'ont pas ete
manges apres tout. Ils ont trop d'aretes. Il y a encore ta paillasse a
visiter. Depechons, il est temps de nous montrer ce qu'elle a dans le
ventre!"

Et, en effet, dans les feuilles seches de mais, les bienheureux souliers
chamois, a semis de clous d'acier, etaient caches. Murette eut un eclair
de joie d'abord, a la vue de son bien retrouve. Puis, soupconnant Royle
de l'avoir joue, il darda sur lui un regard charge de haine. Mais-il dut
mesurer la profondeur du degout qu'il nous inspirait. Des cet instant,
la quarantaine s'etablit; il se creusa comme un fosse autour de lui. Du
reste, sa peau, comme toute sa pacotille, lui appartenant, lui etait
chere: il sollicita et obtint la place de brosseur aupres d'un officier
que ses fonctions fixaient au depot. Il n'irait pas au feu, et ajoutait
cinq francs par mois a l'argent de son pret.


V


Par le spectacle de passions poussees au point de desequilibrer ainsi
un homme, les natures simples s'apprecient mieux. En s'eloignant de
Murette, les autres camarades de la chambree se rapprocherent d'autant.
Pourtant avec son esprit indiscipline et frondeur a l'exces, le petit
Royle nous choquait aussi. De son plein gre, il faisait bande a part;
il etendait ses relations exterieures, qui d'une part lui procuraient
quelques bons diners, et lui fournissaient d'autre part l'occasion de
s'exalter en compagnie de gardes nationaux farouches.

Nareval, de son cote, s'etait replie en lui-meme, depuis qu'il s'etait
reconnu mystifie. Son ambition le rendait d'ailleurs tres assidu aupres
du sergent-major, lequel cherchait a retenir tous ceux qui savaient
tenir une plume. Mais, dans une compagnie de 5 a 600 hommes, les scribes
ne manquaient pas. Le trace perpetuel d'interminables etats ne nous
paraissait pas avancer la liberation du territoire. Frequemment,
Bacannes, Toubet et moi, peu jaloux d'etaler un zele superflu, nous nous
echappions, et, le poste de police passe, les ponts de la citadelle
franchis, nous eprouvions la joie espiegle de gamins en rupture d'ecole.

Tout au rebours de Royle, nous evitions la frequentation des civils.
C'etait moins aise que dans un grand centre. Au cafe, parfois, a
l'auberge, les conversations engagees avec le patron, ou avec des
clients indigenes, nous avaient edifies sur les tendances radicales de
la population. Comme s'il etait vrai que l'uniforme a quelque vertu
comparable a la puissance de la tunique de Nessus, nous etions deja
imbus de l'esprit militaire, au point de ne pouvoir admettre que les
pekins osassent formuler sur les officiers des critiques dont l'idee
nous etait venue. Nous ne songions a mettre a profit nos escapades que
pour nous promener.

La ville avait ete vite exploree. Resserree dans ses murs, elle n'a pu
s'embellir comme des villes ouvertes, meme moins importantes. Mais il y
a de l'air pur au dela des remparts, et de nombreuses portes s'ouvrent
sur la campagne. L'une d'elles est flanquee d'un _Castillet_ d'aspect
romantique, et que, par parenthese, Royle, avec son instinct artistique,
trouvait tres chic. Il ajoutait en gouaillant qu'il aurait voulu y
habiter, et le malheureux n'ignorait pas que ce joli Castillet sert de
prison militaire.

Par cette porte on se rend a une belle allee de platanes, pres de
laquelle s'etend la pepiniere departementale. Sans borner nos promenades
a ces endroits frequentes, nous parcourions tous les recoins du paysage
que commande le canon de la place. Les innocentes joies du soldat
desoeuvre me furent alors revelees. Combien de fois ne nous
attardames-nous pas a choisir, tailler et eplucher des gaules dans les
saussaies, pour les jeter une heure apres? Quel interet a voir courir au
fil de l'eau d'un ruisseau des brindilles de paille jetees en amont d'un
petit pont et guettees a l'aval?

Malgre la saison avancee, le Roussillon etait encore couvert d'une
vegetation puissante, ou apparaissaient a peine quelques taches de
rouille automnale. Nous allions a travers champs, escaladant des coteaux
avant-coureurs des Pyrenees, et, de la, nous nous plaisions a regarder
scintiller au loin la mer sous les rayons du soleil. Puis, allonges
a l'ombre du grele feuillage de quelque olivier, les bras replies en
oreiller sous notre tete, nous nous laissions bercer par la brise au
parfum salin, contemplant la dentelle d'un vert pale qui doucement se
mouvait sur le champ d'azur infini.

Les semailles et les vendanges etant achevees, rien ne troublait la
calme nature, sinon, tout pres de nous, le vol de mouches obstinees
ou le bruissement d'insectes cheminant dans l'herbe seche, parfois le
cri-cri solitaire d'une cigale attardee. Dans ce silence relatif, l'air
etait si sonore, que, de temps en temps, les notes perlees des clairons
nous parvenaient de la lointaine citadelle. Ce rappel a la vie militaire
nous faisait songer aux camarades etendus, comme nous, non pas sur un
lit de mousse, mais a meme la terre froide des provinces envahies.

A cette pensee, le _far niente_ nous humiliait, et dans notre ignorance
des difficultes de l'improvisation des armees nouvelles, nous eprouvions
de l'irritation contre nos organisateurs inconnus. Le vulgaire tran-tran
de la caserne nous apparaissait de plus en plus fastidieux. Pour nous
forcer au retour, il fallait que le soleil eut disparu derriere la
chaine des Pyrenees. Malgre les saillies de Bacannes, la melancolie nous
tenait, tandis que, le long des haies d'aloes aux feuilles charnues a
pointes aigues, nous nous acheminions vers les murs blanchis, cribles
de fenetres sombres, qui emergeaient carrement de la citadelle, dans la
lueur orangee du crepuscule.

Tout cela m'engourdissait le coeur, je m'en rendais compte: j'aurais
voulu chercher des reactifs dans des exercices et des devoirs penibles.
Dejouant un jour la surveillance du sergent-major, qui n'entendait pas
que les sergents missent la main sur ses scribes, je parvins a me faire
enroler dans le piquet de garde.

Sac au dos, fourniment au complet, le detachement se dirige d'un pas
cadence vers l'interieur de la ville. En portant les armes devant le
poste de police, en entendant mon pied faire resonner le pont-levis,
et mon bidon cliqueter contre la poignee de mon sabre-baionnette,
j'eprouvais une sorte de beatitude de conscience, melee de fierte
patriotique: Il en faut peu pour etre fier et satisfait, a vingt ans.

Mon piquet allait relever le poste du Castillet. J'eus donc deux fois
le plaisir d'etre pose en faction sous la voute de la porte Notre-Dame.
Pour les passants, la sentinelle en armes est la garniture obligee de la
guerite. Jamais je n'avais fait grande attention a cet ornement anime.
Or, devenu a mon tour mannequin, je croyais remplir un sacerdoce: mon
fusil bien en main, baionnette au canon, je me sentais la Force, au
service de la Loi. Pour un peu, je me fusse attribue l'honneur de
l'ordre dans lequel s'ecoulait le petit flot des promeneurs, allant aux
Platanes, et de leur calme quand ils en revenaient.

Comme treve a la banalite, je dus faire sortir le poste a la vue, aussi
nouvelle pour moi que pour les habitants, d'un peloton de cuirassiers de
l'ex-garde imperiale. Il venait constituer, a Perpignan, le noyau d'un
nouveau regiment.

Ces hommes superbes, a la brillante armure, etonnaient dans les rues
etroites, ou ils ne pouvaient s'engager plus de deux a la fois; mais,
avant d'atteindre la voute un peu sombre a l'autre extremite de laquelle
je me tenais, ils apparaissaient en pleine lumiere, resplendissant au
soleil, sur le fond des arbres prochains, dans la baie ogivale de
la porte exterieure. Leurs palefrois, enerves par un long voyage,
caracolaient bruyamment sur le tablier du pont-levis: les cimiers des
casques effleuraient le cintre. Dans le cadre romantique du Castillet,
avec ses deux petits bastions creneles, ce groupe de ballade figurait
assez un retour de croisade en quelque manoir feodal.

A la verite, il n'etait pas necessaire de remonter si loin pour voir des
heros dans ces hommes bardes de fer. Le souvenir recent du devouement
tragique de leurs freres d'armes, a Reichshofen, a Mouzon, les
rajeunissait, sans les rapetisser.

De grands changements s'etaient produits a la caserne pendant mes
vingt-quatre heures de garde. En dehors des deux compagnies provisoires
de depot, on en avait cree quatre autres, que l'on avait honorees de
l'epithete d'actives, et Nareval ne se tenait pas de joie: il avait
gravi le premier echelon de la hierarchie, caporal. Il etait caporal a
la 2e, tandis que je demeurais, quant a moi, simple pousse-cailloux a la
4e. Toubet, Bacannes etaient distribues dans les deux autres. De ceux
qui avaient compose notre joyeuse chambree, Royle et Daries, les deux
natures les plus dissemblables, restaient seuls avec moi. Le premier ne
me recherchait pas, estimant que, si je n'etais pas encore galonne, je
ne tarderais pas a l'etre.

Compagnie active, ce titre etait une promesse. Aussi ne marchandai-je
plus ma collaboration a notre nouveau sergent-major, digne troupier qui,
bien qu'il n'eut plus trop de scribes pour chaque compagnie, me laissait
aller a l'exercice le matin. Mon apprentissage volontaire me valut
d'etre aussitot charge d'instruire d'autres conscrits, ce qui n'est pas,
il faut en convenir, une besogne toujours facile.

L'exemple de la patience m'etait cependant donne par l'officier qui nous
dirigeait. D'un zele infatigable, toujours present sur tous les points
du terrain de manoeuvres, il ne se departait jamais de son calme; mais
il etait sombre et triste. A Sedan, il avait signe le revers. Condamne a
ne pouvoir affronter de nouveau l'ennemi, il desirait du moins lui creer
des adversaires redoutables, sans que rien parut lui faire oublier le
titre injurieux de _capitulard_ que la population ne machait guere aux
revenants de nos premiers desastres.

En le plaignant, et fier au reste d'etre reconnu suffisamment instruit,
j'etais de plus en plus impatient d'user du droit qu'il avait perdu. La
compagnie de Toubet recut sur ces entrefaites l'ordre de se tenir prete
a partir: j'allai demander au commandant lui-meme a y etre verse. Mais
il repoussa ma requete: premierement, me dit-il en souriant, parce que
j'etais candidat caporal, et, en second lieu, ajouta-t-il d'un ton
severe, parce que je ne portais seulement pas de bretelles.

Point mecontent d'etre propose pour le double galon de laine, tant
les honneurs attirent, je n'eus plus aucun regret en apprenant que la
compagnie de Toubet allait simplement relever un bataillon de mobiles, a
Montlouis.

Aucun regret n'est pas le mot. Toubet etait mon meilleur camarade. Lui
parti, je me sentis isole, en proie a de douloureux enervements. Le
doute naissait presque en moi sur le devoir, et, quand les recrues de ma
classe arriverent, j'en vins a me demander si mon ami Roland n'etait pas
dans le vrai. Qu'avais-je gagne a me separer des miens avant l'heure,
puisque j'etais encore la, impuissant et decourage!

Pour loger les nouveaux venus, on nous fit dresser la tente sur
les remparts, au pied du donjon. Malgre la fraicheur des nuits, la
temperature etait clemente, et ce campement n'etait pas sans charme:
mais il me semblait que ce charme m'amollissait. Trop longtemps je me
perdais en contemplations devant le meme paysage, ou il ne m'etait plus
loisible d'aller fatiguer mon corps. Apres l'avoir vu s'estomper dans la
degradation crepusculaire et disparaitre dans la nuit, je me glissais
hors de la tente avant le reveil, pour le voir encore renaitre au lever
du soleil.

Spectacle magnifique, auquel je revenais sans cesse a mon corps
defendant. Je m'etais engage pour agir, non pour rever. Ce _far
niente_ relatif, sous un beau ciel, me laissait trop penser au milieu
que j'avais quitte. Je redoutais d'en arriver a aimer trop la vie et
craignais d'avoir peur de la perdre. Autre chose me faisait souhaiter
d'aller eprouver au loin mon courage: l'air etait charge d'electricite:
le ciel n'avait jamais ete bien limpide, il s'embrumait tous les jours.


VI


Aux caresses de la brise d'Orient, aux rayons du soleil qui les eclaire
en meme temps qu'Athenes et que Rome, les hommes, sous ce beau climat,
semblent imbus de sentiments artistiques, et animes d'ardeurs liberales;
ils aiment ce qui est beau et desirent ce qui est grand; mais la male
vertu et l'indomptable energie des peuples antiques leur font defaut
generalement. Le vent d'Italie parait leur insuffler surtout l'indolence
des lazzaroni, qu'ils secouent par saccades. Leur ordinaire occupation
consiste a discourir en buvant dans les vastes cafes de la Loge, plus
vastes que la place qu'ils bordent. Les themes a declamations ne
manquaient pas alors. Les voix s'elevaient trop haut, les discussions
s'echauffaient trop vite, pour permettre de reflechir sagement sur
l'inconstance de la fortune. Aux yeux de ce public severe au malheur,
l'armee avait fait banqueroute. Le retour des echappes des premiers
desastres etait l'occasion d'anathemes.

Que ces vaincus eussent eu la faiblesse, comme notre sous-lieutenant, de
signer la capitulation; qu'ils eussent achete leur liberte au prix d'une
blessure, ou qu'ils l'eussent reconquise par evasion au risque d'etre
massacres, tous etaient regardes, ou peu s'en faut, comme des traitres
et des laches. Capitulards, ce seul mot disait tout. Et ceux qui le
lancaient, aveuglement, cruellement, croyaient avoir le droit, s'etant
revetus de l'uniforme hybride de la garde nationale, de condamner
l'armee avant de s'etre donne la peine de faire leurs preuves.

L'armee, quant a elle, ayant longtemps fourni des gages de sa valeur,
ne s'expliquait pas bien l'infidelite de la gloire; mais elle savait,
a n'en pouvoir douter, qu'elle avait rachete ses defaites par plus
d'heroisme et de sang que ne lui en avaient coute les victoires d'antan.
Elle ne pouvait subir de bonne grace l'attitude parfois insultante de la
population.

Pourtant les pioupious, comme les moutons, sont endurants et modestes,
tant qu'on ne les fait pas trop enrager. Mais l'arrivee du depot de
cuirassiers envenima la situation. Ces hommes avaient appartenu a la
garde imperiale, ce qui, dans l'esprit de certains Perpignanais, etait
aussi honteux que de sortir du bagne. Or ces forcats liberes etaient
sans vergogne; ils avaient l'air avantageux qui caracterise tout bon
cavalier. Quand ils se promenaient par deux dans la ville, le bonnet de
police penche sur l'oreille, les rues, qui retentissaient du bruit de
leurs grandes bottes eperonnees, paraissaient trop etroites, et ils ne
se rangeaient guere pour faciliter la circulation aux pekins, ceux-ci
fussent-ils en gardes nationaux. De la, un accroissement d'hostilite et,
dans les cafes, un redoublement de fureur bavarde. Dans le recipient que
formait l'enceinte fortifiee, tous ces petits sentiments, toutes ces
vulgaires passions cuisaient et bouillonnaient. Un eclat faillit
toutefois se produire en dehors des murailles.

Tous les Pyreneens-Orientaux ne songeaient pas a attendre les Prussiens
au pied du Canigou. Une compagnie de francs-tireurs s'etant recrutee
dans le departement, les dames du chef-lieu voulurent lui offrir un
drapeau brode de leurs mains brunies. L'autorite avait decide que la
remise en serait faite solennellement, un dimanche, sur le Champ de
Manoeuvres, qui s'etendait en vue de la citadelle.

Le temps favorisa la ceremonie. Par toutes les portes de la ville, la
foule se dirigea vers le terrain en ses plus beaux atours. Depuis les
plus vieux barbons de la garde nationale jusqu'aux tout jeunes pupilles
de la Republique, sans parler des francs-tireurs eux-memes, toute la
population masculine etait en armes, et notre regiment avait ete convie
a la fete. Nous n'avions a notre tete qu'un simple chef de bataillon,
tandis que l'armee sedentaire etait commandee par un monsieur dont le
bonnet etait orne d'au moins cinq galons: tres larges, tres espaces, ils
couvraient presque toute la coiffure, et il etait a peu pres impossible
de les compter, tant s'agitait, comme la mouche du coche, d'un bout a
l'autre du polygone, ce pseudo-colonel. A peine etions-nous alignes du
cote laisse libre, qu'il s'elanca d'un air farouche, au galop secoue
de sa maigre haridelle, pour enjoindre a notre commandant de se ranger
d'une tout autre maniere. Toujours peu endurant, notre chef riposta par
un commandement bref et net, qui fut d'ailleurs admirablement execute:
"Par le flanc droit et par file a gauche. En avant, marche! A la
citadelle!"

Le retentissement de ce scandale fut grand a nos oreilles, le soir
et pendant plusieurs jours. Pour affirmer son importance, la garde
nationale decida d'organiser une revue, le dimanche suivant, sur la
promenade des Platanes, en presence des autorites civiles. Le spectacle
militaire etait ainsi offert aux soldats par la population. Peu d'entre
nous s'en priverent.

La bonne tenue sous les armes, la rectitude des mouvements etaient, a
vrai dire, le moindre souci de ces braves. Ils cherchaient a reveler
leur merite par des vociferations d'energumenes et par des gestes
d'epileptiques, en defilant devant la tribune municipale. Et ils
recommencaient de plus belle, en se tournant ostensiblement vers les
groupes de troupiers qui les regardaient.

Suspects. Nous etions suspects, non de moderantisme, mais d'hostilite.
Dans ces esprits meridionaux, surexcites et exaltes, il y avait peu de
difference entre la froideur a l'egard du gouvernement et l'oubli des
devoirs sacres envers la patrie. Et c'est a ce moment que le telegraphe
apporta la desastreuse nouvelle de la capitulation de Metz, aussitot
suivie des commentaires douloureux de Gambetta.

La citadelle fut aussitot consignee, les portes closes, les chaines des
ponts-levis verifiees. La rumeur se repandit bientot que des
troubles avaient eclate dans la ville. Aucun detail precis. Tous les
renseignements manquaient; mais la rigueur de la consigne temoignait de
la gravite de la situation. Au surplus, cette privation de nouvelles a
un moment si critique etait affreusement penible et enervante.

D'ailleurs il n'y avait pas que de dociles moutons parmi nous. Quelques
loups avaient ete enfermes dans la bergerie. Pour moi, nomme caporal
et adjoint au fourrier depuis deux jours, je n'avais ni l'humeur ni
le temps de me meler aux conciliabules qui se formaient dans quelques
cantines. Un nouveau lieutenant avait tout recemment ete mis a notre
tete; malgre une assez douloureuse blessure qui a Sedan lui avait entame
l'epaule, il etait d'une activite et d'une energie peu communes: il
avait precisement fixe ce jour-la au sergent-major comme extreme delai
pour l'organisation complete de la compagnie. Mais, de notre bureau,
nous entendions des rumeurs inaccoutumees. A plusieurs reprises nous
apercumes les sergents de semaine occupes a disperser des groupes.

Le jour s'ecoula cependant sans incident remarquable. Apres la soupe du
soir, le lieutenant etait venu signer les pieces de comptabilite. Il
paraissait tres enerve, sans doute a cause des scenes tumultueuses de
la ville, dont nous ne savions toujours rien de formel. Dans ses yeux
brillait, par contre, une clarte d'energie satisfaite. Il donna l'ordre
de veiller a tous les derniers preparatifs, dans l'eventualite d'un
depart prochain.

Tandis que le sergent-major et le fourrier couchaient dans la chambre ou
nous travaillions, je n'avais pas cesse d'occuper ma place dans l'une
des tentes dressees sur les remparts. Il me parut bon d'aller verifier
mon havresac.

La nuit etait venue, et le firmament n'en etait pas moins tout eclaire.
Il resplendissait comme dans l'embrasement d'un immense incendie, et
cette rougeur paraissait devenir de plus en plus intense. Par toute la
voute celeste, les nuees semblaient teintes d'un reflet sanglant, depuis
la dentelure noire des Pyrenees jusqu'a la ligne lointaine de l'horizon
sur la Mediterranee.

Sur le rempart, le spectacle, quoiqu'a peine distinct par contraste,
etait saisissant. Bien que le couvre-feu fut sonne, presque tous les
hommes etaient debout hors des tentes, qui dessinaient en triangles
leurs silhouettes blanchatres sur la terre noire, et quelques ombres
humaines s'agitaient, gesticulaient, parlaient.

Dominant ma poignante impression, je me dirigeai vers mon bastion, en
cherchant d'eloquentes paroles, pour user sur mes camarades de ma jeune
et faible autorite. Mais, au pied de l'antique donjon qui se dresse
la, regardant le Canigou du cote de l'Espagne, deux officiers me
devancaient. Ils allaient d'un pas resolu. C'etait le commandant du 22e
de ligne, suivi d'un capitaine.

Ils aborderent un premier groupe qui, a leur approche, s'etait resserre.
Le commandant ayant dit qu'il fallait rentrer sous les tentes, un
murmure s'eleva. Les officiers s'avancerent encore, et le groupe
s'ouvrit, mais pour se refermer aussitot comme une vague. D'autres
hommes accoururent, entraines par un courant invincible, et, en un clin
d'oeil, un cercle etroit enferma les deux officiers, et le commandant
tomba.

A ce moment, d'autres officiers survinrent en nombre. C'etaient les
notres. Ils acheverent de rompre le charme funeste qui avait plane sur
la citadelle, en nous apportant l'ordre de depart pour le lendemain
meme.

Trois de nos compagnies actives etaient designees, dont la mienne, et
il ne s'agissait plus d'aller a Bellegarde ou a Montlouis. Cette fois,
c'est vers le Nord que nous serions diriges. Vers l'ennemi, enfin.

Ah! la noble activite qui regna en cette nuit si mal commencee. L'ardeur
de tous etait egale. C'etait a qui se preterait aide mutuelle, pour que
rien ne clochat, pour qu'il n'y eut aucun retardataire. A l'aube, apres
une veillee feconde, le ciel etait redevenu d'un bleu pur et profond:
la soiree ensanglantee par l'aurore boreale ne m'apparaissait plus que
comme un vain cauchemar.

Mais, avant le depart, le commandant du 22e, qui savait bien qu'il
n'avait pas reve, tint a passer en revue tous les hommes de notre
regiment. Les partants, comme ceux qui restaient, durent s'aligner sur
le rempart. On vit meme errer par la Murette, l'ordonnance, le brosseur,
l'avare, qui ne se melait plus a nos assemblees. Son regard, d'une
acuite singuliere, donnait l'impression que doivent produire les gens
a qui le peuple attribue le _mauvais oeil_. Il paraissait etre la pour
porter malheur a quelqu'un.

Quant a moi, j'avais fort a faire, avec le sergent-fourrier, pour
achever de regler les derniers details administratifs: officier
d'habillement, maitre armurier, prepose des lits militaires, le defile
etait-interminable. L'heure du depart arriva, sans que le detachement
eut traverse la cour d'honneur. Courant au rempart, nous le trouvames
desert.

Les trois compagnies s'etaient ecoulees hors de la citadelle par une
poterne. Bien qu'elles eussent a gagner la gare par un long detour dans
la campagne, nous n'avions que le temps de couper au plus court par la
ville. Cela me permit au moins d'adresser un telegramme a ma famille,
car Angers etait notre but, et nous passions par Toulouse.

Nous avions le regret de laisser en arriere deux de nos meilleurs
camarades, Toubet et Bacannes, sans parler du malheureux petit Royle.
Au dernier moment, il avait ete interne au Castillet sur l'ordre du
commandant du 22e. Murette aurait sans doute pu dire pourquoi.




LE 48e REGIMENT DE MARCHE



Il n'y avait pas a s'apitoyer longuement. Dans le metier des armes,
les liaisons ne se denouent pas; elles sont presque toujours rompues
brusquement, si fraternelles qu'elles aient ete. Les exigences du
service veulent qu'apres une longue intimite on se separe immediatement
sans murmure, sinon sans regrets. A la guerre, il faut voir tomber,
sans faiblir, sans lui tendre la main, sans jeter vers lui un regard en
arriere, le camarade frappe a mort qui etait devenu votre ami. Et la
discipline impose parfois des epreuves plus cruelles. Il faut brider son
coeur, si l'on ne peut l'etouffer. C'est pourquoi les vieux militaires
passent et repassent sans cesse en revue les noms de leurs compagnons
d'autrefois; ils rachetent ainsi leur secheresse professionnelle, leur
froideur obligatoire et passagere, l'apparente indifference qui fut
longtemps exigee d'eux. D'ailleurs Royle ne nous avait jamais inspire de
veritable amitie, a Nareval ni a moi: nous deplorions qu'il eut commis
les fautes dont il serait chatie, plus que nous ne pouvions le regretter
lui-meme.

Pour nous distraire, nous n'avions pas cependant la societe des joyeux
comperes du premier voyage. Tous etaient restes au depot, et, outre que
nous n'etions pas gais naturellement, le grade nous isolait deja un peu
des simples soldats. D'eux-memes ils s'eloignaient de nous. Cette sorte
de solitude, en plein brouhaha, etait favorable au cours de mes pensees
a la fois heureuses et graves. Le train rapide m'emportait enfin vers
le but que m'avait assigne ma conscience, et, par une circonstance
inesperee, il allait m'etre donne de revoir mes amis, de recevoir dans
un baiser une nouvelle benediction de ma mere.

Dans cette saine disposition d'esprit, je ne m'expliquais pas que la vue
de ce pays ne m'eut pas frappe et charme a mon premier passage. Chere
terre de France, aux sites si divers, aux aspects admirables dans leur
variete, je m'en eprenais de plus en plus a cette revue panoramique,
parce qu'on s'attache en se devouant. Et n'allions-nous pas essayer de
la defendre? Qui sait si nous ne l'arroserions pas de notre sang?

De Perpignan a Narbonne, la voie suit le littoral, et, en certains
endroits, sur une chaussee de quelques metres a peine. D'un cote, la
mer, confondant la ligne de ses eaux avec le ciel, et, de l'autre,
d'immenses etangs bleus. Sur la cote, les pauvres villages de pecheurs
etagent leurs cabanes en amphitheatre, devant l'element qui leur fournit
la nourriture et souvent les engloutit. Le train semblait glisser sur
la mer. Le sifflet strident de la locomotive se perdait dans cette
immensite dont le calme n'etait trouble que par le cri de quelque
goeland effarouche, s'envolant de rocher en rocher.

La matinee s'ecoula assez vite, dans cette contemplation. Mais, vers le
milieu du jour, les heures parurent s'allonger. A mesure que le moment
attendu approchait, il semblait fuir. Je comptais les stations qui
restaient a franchir, et nous en rencontrions toujours que j'avais
oubliees. La nuit tombait, et Toulouse n'apparaissait pas. En vain,
pour prendre le change, j'essayais de dormir; mes yeux clos, l'esprit
veillait. Enfin, vers six heures, le train ralentit sa marche. Aux
portieres, les clairons sonnent allegrement la charge. Nous entrons en
gare. Le train roule toujours, il y a encore un pont a passer; mais
je n'y peux tenir. Me voila deja debout sur le marchepied, quand une
terreur me prend. C'est jour ferie, le 1er novembre, la Toussaint,
veille des Morts. Mon telegramme est-il parvenu?... Oui, oui; la-bas,
devant le bureau du chef de gare, stationne un groupe nombreux. Tous,
ils y sont tous, et, d'un bond, je suis au milieu d'eux. Quel delicieux
moment, mais qu'il fut court!

Ma mere etait radieuse; elle retrouvait son fils, aussi decide que
le premier jour, mais plus fort, devenu homme au bout de deux mois
d'absence. Elle me regarda quelques instants, sans parole, les yeux
brillants de joie au travers d'un voile humide. Bien que j'allasse vers
le danger, elle ne tremblait plus; apres m'avoir cru a jamais perdu,
elle me revoyait: heureux presage. Ah! quel chaleureux accueil! quelles
attentions charmantes! Quelques aliments reparateurs a prendre, tout en
causant; un chaud gilet de laine, que je dus m'engager a mettre le soir
meme. Que sais-je encore? Comme tous grandissaient le merite du devoir
en se rendant plus chers, en decouvrant a celui qui partait les tresors
de tendresse que peut-etre il allait perdre, mais dont rien alors
n'aurait pu l'obliger a se montrer moins digne!--Quoi! deja? Le clairon
rappelait: il fallut se dire adieu, et nous avions a peine echange
quelques paroles!

Quel vide dans le wagon, malgre le tumulte environnant! Bien que, blotti
silencieusement dans un coin, je m'efforcasse de jouir encore, comme
d'un doux parfum, du souvenir de cette minute exquise, je souffrais;
j'etais triste, craignant que ma mere n'eut entendu ces mots jetes au
passage par un brutal, par un jaloux: "Embrassez-le bien, vous ne le
reverrez pas!"

Lorsque, au matin, nous eumes depasse Bordeaux, le froid, dans nos
wagons a marchandises mal clos; devint, d'heure en heure plus vif et la
campagne nous apparut toute depouillee. Elle semblait s'etre mise en
deuil a mesure que nous nous rapprochions des contrees ou se jouaient
nos destinees. Mais, aux abords des grandes villes, comme dans les plus
petits hameaux, nous apercevions les jeunes gens et les hommes faits
s'exercant au maniement des armes. Ils interrompaient leurs manoeuvres
pour nous saluer, et six cents voix leur repondaient en entonnant un
chant patriotique.


II


Arrives a Angers a une heure du matin, nous fumes cantonnes
provisoirement dans les batiments de l'Ecole des arts et metiers. Apres
quatre heures d'un penible sommeil sur les tables d'etude, on nous
distribua des billets de logement. Chacun se mit en quete de l'habitant
charge de le recevoir. Il y eut ce jour-la repos general--excepte pour
moi.

Requis comme secretaire par l'officier payeur du detachement, le
lieutenant Christophe, je dus a cet honneur de faire, sans plus tarder,
ample connaissance avec la ville. Sac au dos, fusil sur l'epaule, il
fallut suivre toute la ligne des boulevards neufs qui enveloppent la
cite, frissonner a la vue du sombre chateau d'ardoises a grosses tours
edifie par saint Louis, saluer en passant la statue du paisible roi
Rene, et tacher de se retrouver dans le dedale des rues du quartier
central, qui montent, descendent, remontent, s'enchevetrent. C'est tres
pittoresque, mais bien fatigant.

Vers deux heures, je recouvrai ma liberte, et, a mon tour, je me mis a
la recherche de mon habitant, un sculpteur, je crois, demeurant a la
montee des Forges, sur l'autre rive de la Maine. Une jeune femme me
recut poliment, et je me rejouissais a l'idee de m'asseoir, un jour
ou deux, a un honnete foyer familial qui, me rappellerait celui ou je
manquais; mais je fus tres courtoisement adresse a une banale hotellerie
du voisinage.

Mon lit n'en fut pas moins excellent. La douce chose, au bout d'un long
voyage et apres quinze jours de campement, meme sur des remparts ouates
de gazon! Quel heroisme, le lendemain, de sauter hors des draps, avant
le jour, sans avoir dormi son content! Voila de tout petits sacrifices
dont la vie militaire est semee et qui la rendent aussi meritoire que
les actions d'eclat dans l'apotheose d'un jour de bataille!


III


A sept heures, j'etais donc a plus d'un kilometre de mon gite, tout
la-bas, devant l'Hotel de Ville, sur le Champ de Mars que bordent les
jardins publics, et je n'y etais pas seul. Trois mille six cents de mes
pareils grouillaient autour d'une cinquantaine d'officiers, l'effectif
de dix-huit compagnies venues de tous les coins de la France, pour se
fondre en un seul corps. Chaque commandant d'unite ralliait ses hommes
de son mieux, ce qui, dans cette foule uniforme, n'etait pas tres aise.

Le notre, le lieutenant Martial Eynard, etait des plus actifs et des
plus energiques. De taille moyenne, il avait la demarche souple, le pas
elastique, les epaules larges, la poitrine bombee, le buste en avant
d'un bon gymnaste, avec la tete blonde et fine, deja un peu murie, d'un
elegant Saint-Cyrien. L'oeil vif, le regard direct, temoignant d'une
noble ardeur; la voix chaude et vibrante, aussi prompte a l'eloge qu'au
blame. Son sang genereux, que sa blessure encore ouverte semblait
rafraichir, et non epuiser, entretenait en lui une animation
perpetuelle. Un bon chien de berger n'eut pas reuni son troupeau plus
vite qu'il nous eut rassembles. La presence de notre sous-lieutenant,
non loin de lui, le servait, a vrai dire, dans cette circonstance.

M. Houssine, echappe, lui aussi, de Sedan comme simple adjudant, avait
recu l'epaulette en rentrant au depot. Sa dignite recente le tenait a
distance de la troupe: il paraissait tellement oublier qu'il etait
issu de cette categorie subalterne, qu'il traitait les hommes tres
dedaigneusement. Mais il etait tres grand et avait les cheveux d'un
rouge eclatant, ce qui nous guidait.

Quel que fut le point de repere de chacun, l'ordre sortit en moins d'un
quart d'heure de ce chaos humain. Dix-huit doubles lignes vivantes
s'espacerent sur l'etendue du Champ de Mars. Sous la direction du
lieutenant-colonel Koch, venu du 1er regiment etranger, les compagnies
furent reparties en trois bataillons, dont le commandement fut confie au
commandant Bourrel, naguere major de place a Perpignan, au commandant
Chambeau, tire des capitaines du 5e de ligne, et au capitaine rengage
David, intrepide vieillard de soixante-dix ans, qui ne redoutait pas
d'affronter les fatigues d'une dure campagne d'hiver. Le 48e regiment
d'infanterie de marche etait constitue.

En tout pareil aux heroiques legions detruites autour de Sedan et de
Metz, il lui manquait pourtant ces deux fiers ornements dont l'un
provoquait le sourire et l'autre imposait le respect, suscitait
l'enthousiasme: pas de tambour-major a voir parader en tete de la
colonne; point de drapeau, helas! a entendre frissonner glorieusement au
milieu des rangs!

Tel quel, il lui fut accorde un court delai pour regler les derniers
details de son organisation, pour assurer la soudure de ses elements,
epars la veille, inconnus les uns aux autres, pour permettre enfin a
l'etat-major de tater et d'assouplir ce corps fait de milliers d'hommes
et de lui donner en meme temps quelque cohesion, de lui infuser l'esprit
de solidarite, l'amour collectif qui pousse hardiment vers le danger et
apprend a braver la mort. Cinq jours pour accomplir oeuvre pareille,
c'etait peu, et il fallut s'en contenter.

Tandis que chacun collaborait selon son role a l'oeuvre commune de
fusion et d'entrainement, en se montrant exact aux rassemblements,
attentif et docile durant les exercices, scrupuleux a etablir les
situations, les bons, les feuilles de journees, etc., tous, le devoir
rempli, nous jouissions sans scrupule du dernier repit qui nous etait
accorde. Maintenant, le doute n'etait plus permis; il n'y avait plus
de place pour l'impatience et l'enervement: a breve echeance, nous
combattrions, nous aussi; il nous serait donne de tenir la campagne, de
dormir a la belle etoile, de peiner et de souffrir pour la defense du
pays. Pour le moment, nous goutions l'agrement de deambuler dans une
ville belle, elegante, animee comme au temps d'une paix heureuse, en
songeant aux tristes etapes en pays devastes; nous savourions le plaisir
de manger, assis, des mets servis proprement dans de la vaisselle,
en prevoyant le renversement des marmites au bivouac et les repas de
biscuit tout sec; voluptueusement, nous prenions nos aises dans des
lits chauds et douillets, frissonnant seulement a l'idee des prochaines
nuitees sur la terre humide ou gelee.

Pourtant les passions mesquines gataient par leurs infiltrations
malsaines ces dernieres heures de legitime bien-etre. Le cadre
subalterne de chaque compagnie forme un groupe d'hommes, qu'a certaines
heures rassemblent le service ou les necessites materielles, et que
l'habitude maintient a peu pres reunis le reste du temps: en un mot,
c'est une petite societe; donc, on s'y observe mutuellement, on s'y
jalouse, on y medit les uns des autres, la charite servant rarement de
lien aux reunions humaines.

A Angers, la compagnie n'avait plus de sergent-major. Le notre avait
ete nomme adjudant a l'organisation du regiment. Les fonctions de chef
etaient remplies par le sergent-fourrier, camarade genereux, loyal,
malgre quelques inegalites de caractere. Harel avait ete mousse, je
crois. Il avait alors vingt-cinq ans, il etait grand et beau, ses
yeux, tres noirs, s'enfoncaient sous un front bombe, proeminent, et
semblaient, par l'habitude des vastes horizons de la mer, lancer des
regards d'une portee trop lointaine.

Villiot, le doyen des sergents, etait, quoique ne a Marseille, simple,
brave et modeste. Excellent soldat, bon camarade, superieur affable,
subordonne digne. Ayant eprouve son courage a ses propres yeux dans
la sanglante fournaise de Sedan et dans sa fuite perilleuse apres la
capitulation, il ne cherchait a en imposer a personne. Sa qualite
d'ancien prevot d'armes temoignait assez d'ailleurs qu'il n'avait rien a
craindre d'un adversaire individuel. Sa complaisance et sa serviabilite
n'en avaient que plus de prix; elles ne se dementaient jamais.

Son compatriote Laurier ne lui ressemblait guere, surtout au moral.
Moins grand, mais de traits plus reguliers, grassouillet, il offrait le
type combine du joli sergent et du vrai Marseillais. La face rejouie
d'un gourmand, toujours propret, pommade, reluisant, il etait aussi
glorieux que son nom, bien que le laurier serve a parfumer la soupe
autant qu'a tresser des couronnes. Jamais zouave n'eut de guetres plus
blanches ni mieux ajustees que les siennes, sur un pied mieux cambre.
Aucun mousquetaire n'eut l'allure plus avantageuse. Quels accroche-coeur
que les bouts aiguises et retrousses de ses moustaches noires! Qu'ils
annoncaient bien la hardiesse de langage et les propos vantards, que
l'accent _aiole_ semblait du reste legitimer!

Pluvier, comme Royle, nous etait venu de Paris; mais il avait beaucoup
plus de chance d'y retourner. Court, malingre, le nez deja bourgeonnant,
il grelottait avant d'avoir passe une nuit dehors et se plaignait de
rhumatismes sans avoir essuye la moindre averse. Il etait du nombre des
Parisiens qui preferent regarder l'emeute derriere leurs volets, plutot
que d'aller la tenter--ou la combattre--sur les barricades.

D'ou Gouzy pouvait-il bien etre originaire? Je ne sais. Il etait un peu
vantard comme Laurier, mais beaucoup moins freluquet. Quoique l'un
des plus anciens grades, il avait l'esprit subversif de Royle, qu'il
rappelait par son jeune age et sa longue taille degingandee. Il avait,
comme Nareval, la manie de perorer devant les hommes.

Quant a ce dernier, en prenant du galon, il s'etait peu modifie. Plus
circonspect dans l'etalage de son savoir, il etait livre aprement a son
ambition. Il goutait moins la satisfaction d'avoir franchi les premiers
degres, qu'il n'aspirait inquietement a en gravir d'autres. Aussi
mettait-il son temps a profit pour tacher d'acquerir sur le Champ de
Mars les premieres notions du commandement, qu'il possedait a peine.

La, comme partout, Villiot etait la providence de tous. Il manoeuvrait
fort bien, donnait l'exemple, entrainait et, de plus, prodiguait a
chacun des conseils, au besoin, un coup de main, pour le paquetage des
sacs, l'entretien du fusil, l'arrangement commode du fourniment. Pendant
ce temps, Gouzy se contentait de developper, mais a profusion, des
conseils theoriques, tandis que Laurier se campait fierement, en
retroussant ses moustaches sous l'oeil des bonnes angevines, et que
Pluvier constatait l'intensite progressive de ses rhumatismes. Harel,
pour lui, contenait sa fureur avec peine a l'idee que sa comptabilite,
confiee a mon inexperience, n'avancait guere.

Sans titre encore, j'etais en effet mele aux sous-officiers. Bien que
je n'eusse meme pas les insignes de caporal-fourrier, j'en remplissais
completement les fonctions. De la, s'il faut l'avouer, les troubles qui
agitaient notre petit groupe. La promotion de notre sergent-major au
grade d'adjudant avait immediatement allume les convoitises de Laurier
et de Gouzy, sans parler naturellement de Nareval.

A leurs yeux, il etait legitime que Harel passat sergent-major,
avant-derniere et peut-etre derniere etape vers le grade de
sous-lieutenant. Ils desiraient tous trois obtenir le grade de fourrier,
avec le ferme espoir de suivre apres lui le meme chemin. Il leur
deplaisait donc que la place me parut reservee, et, puisque je n'etais
pas sous-officier, ils estimaient que leurs desirs devaient primer mes
droits. Avec cette idee, ils etaient vexes de voir leurs doyens me
traiter deja en egal. Ils s'en expliquerent avec eux a l'occasion d'un
fin repas d'adieu organise la veille de notre depart d'Angers.

Villiot et Harel se contenterent de hausser les epaules. Mais, au
dernier moment, le beau Laurier declara tout net qu'il y allait de la
dignite de son grade a ne point s'attabler avec un simple caporal. Ses
deux emules appuyerent son avis, par leur silence. Harel et Pluvier, au
contraire, tout en se mettant a table, le traiterent de ridicule, ce qui
etait insuffisant pour le faire capituler. Villiot, president de droit,
ressentit davantage l'odieux d'une insolence que l'inegalite de grade
m'empechait de relever. Froidement, s'asseyant a son tour et m'invitant
a l'imiter, il repondit a Laurier qu'il avait un bon moyen de
sauvegarder sa dignite menacee. En meme temps, il lui indiquait la
porte.

Ce geste interloqua notre chatouilleux sergent. Il eut bien bonne envie
de nous punir tous, en nous privant de sa gracieuse personne. Mais le
potage fumait dans les assiettes et une grosse volaille etalait au
milieu de la table sa chair reluisante et doree. Laurier etait incapable
de bouder contre son ventre. Il prit sa place sans repliquer, et, a
coups de dents, il se vengea sur le diner.


IV


Le 9 novembre, tandis que la premiere armee de la Loire remportait sans
nous la victoire de Coulmiers, le regiment recut l'ordre de se diriger
sur Nevers, par les voies dites rapides. A la nuit, les trois bataillons
s'acheminerent vers la gare; mais les deux premiers purent seuls etre
embarques, faute de materiel roulant. Nous les suivimes le lendemain
matin, et vingt-quatre heures apres nous atteignions notre nouvelle
destination.

Sur une vaste promenade plantee en quinconce, douze clairons rassembles
lancaient l'allegre sonnerie du reveil, soutenus par le roulement
cadence des tambours. La, au milieu de Nevers, s'elevait comme une autre
ville. Veritable ville lilliputienne, avec ses petites maisons blanches
identiques, avec ses etroites avenues et son carrefour central ou se
dressait la tente du colonel. Dominant toutes les autres, cette tente
semblait, ainsi qu'un clocher de village, etendre sa protection tout a
l'entour. Quand, de chacun de ces petits abris fragiles, se glisserent
au dehors six hommes tous semblables, qui paraissaient sortir de
terre et dominaient de deux coudees leurs demeures, on eut dit d'une
innombrable foule de geants.

Etant enfant, j'appreciais fort les images d'Epinal et les soldats de
plomb qui me fournissaient de longues files d'un meme type uniformement
reproduit; mais je raffolais litteralement des gravures plus soignees ou
des jouets de luxe qui figuraient un camp dans sa diversite pittoresque.
Or c'etait ce spectacle au naturel qui m'etait offert maintenant
et infiniment plus varie que toutes les imitations. Non loin des
sentinelles en armes, les uns baignaient bravement leur tete et leurs
bras a la fontaine publique; d'autres nettoyaient leur fusil, mal
graisse la veille, et que l'humidite de la nuit menacait. Ceux-la
batissaient les fourneaux de campagne, rallumaient les feux de bivouac
et preparaient le cafe. Les sergents commandaient la garde, les caporaux
rassemblaient les corvees que les fourriers reclamaient impatiemment,
toujours affaires, tandis que, pour assister au rapport, officiers et
sergents-majors se reunissaient en cercle devant la tente du colonel.

Tout cela dans la perspective accusee par les rangees successives des
arbres aux futs blanchatres, aux hautes branches depouillees d'ou
tombaient pourtant, ca et la, par instants, dans la buee matinale,
quelques dernieres feuilles, recroquevillees et rouillees, qui
semblaient retrouver une fugace vitalite en roulant sur le plan incline
de la toile des petites tentes. Ce cadre, par le contraste, accentuait
la couleur, l'animation du tableau martial, et en meme temps lui donnait
une teinte melancolique bien appropriee, car cette vie des camps, pleine
et robuste, est dans son activite le prelude de sanglantes hecatombes.
Neanmoins, nous qui, arrivant, n'etions encore que des spectateurs, nous
eprouvions, par un entrainement physique, par une emulation instinctive,
quelque intime fierte et une sensualite indefinissable a nous savoir une
partie de ce tout et a avoir le droit de nous meler a son mouvement.

Le 3e bataillon n'eut pas a dresser ses tentes. Le temps de preparer son
repas, et le regiment devait se porter en masse dans la direction du
Nord. Les clairons sonnerent vers midi. Immediatement tout le monde met
sac au dos; puis la colonne s'ebranle en bon ordre et se met en marche
gaiement.

Sevres du doux climat du Roussillon, nous fumes cependant favorises,
pour cette promenade militaire, d'un dernier sourire du soleil
d'automne. Par un temps sec, la route etait excellente et le regiment
magnifique. Sur un espace d'un kilometre environ, les hommes marchaient,
deux par deux, sur chaque bord de la route, laissant circuler au milieu
le train regimentaire et les voitures d'ambulances.

Les uniformes etaient irreprochables. Relevees sur les hanches, les
capotes bleues laissaient voir, agitee d'un mouvement unique et cadence,
une longue trainee rouge, coupee a quelques centimetres de terre par
la ligne blanche, eclatante, des guetres. Au sommet des havresacs, les
gamelles neuves resplendissaient sous le soleil, comme des casques,
entre les tentes et la haie d'acier des chassepots. Le cliquetis des
armes scandait la marche, et un bruissement general, comme celui des
ecailles d'un monstre gigantesque, servait d'accompagnement aux chants
qui s'elevaient alternativement, de distance en distance. Quel effet
merveilleux! Jamais regiment marchant a la victoire fut-il plus dispos?
parut-il plus alerte et plus fier?

A un tel pas, il nous eut ete facile d'aller fort loin; mais notre
ardeur dut se borner a franchir six kilometres. Il y avait la, sur la
droite de la route, l'emplacement d'un camp, marque par la presence
d'un peloton de tirailleurs algeriens. Sur un coin de la verte prairie,
bientot jalonnee par nos adjudants-majors, les noirs Africains, dans
leur vetement d'azur galonne de jaune, accroupis devant leurs tentes,
recueillaient frileusement les rayons du soleil qui leur envoyait un
pale reflet du pays natal. De leurs yeux blancs ils semblaient nous
toiser assez dedaigneusement, tandis que, fiers de notre gros effectif,
nous ne pouvions nous empecher de trouver leur masse un peu grele.

L'herbe etait seche, la paille de couchage nous fut bientot distribuee.
Apres quelques hesitations, certaines lenteurs, nos six cents tentes
s'alignerent en colonne par compagnie, derriere les faisceaux aux lames
miroitantes irradiees comme des feuilles d'aloes. Les fourneaux se
creuserent a l'abri d'une haie vive, et bientot les hommes, en petite
veste, sans ceinturon, vinrent en nombre s'offrir l'avant-gout de soupes
qui delicieusement chantaient dans les marmites de fer-blanc tout neuf.

Quelques-uns, moins affames, allerent essayer de fraterniser avec les
turcos, qui deja repartissaient entre eux leurs gamelles. Les sombres
visages de nos voisins servaient de repoussoir a la-blanche figure de
leur jeune chef. Physionomie intelligente et douce, le blond capitaine
Carriere semblait n'avoir nul besoin d'energie pour mener ces
demi-sauvages. Il y suppleait par sa bonte naturelle, ne les quittant
jamais, mangeant gaiement au milieu d'eux la meme soupe et le meme pain.

Notre premiere nuit de bivouac fut bonne, sauf quelques indiscrets
courants d'air signalant de legeres imperfections architecturales dans
notre fragile demeure. Mais nul n'osait critiquer un edifice qui etait
en partie sorti de ses mains. Seul Pluvier hasarda quelques soupirs.
Point d'echo. Force fut bien d'imiter le stoicisme de ses compagnons,
et, se rechauffant mutuellement les uns les autres, tous bientot
s'endormirent.

Helas! le lendemain, une pluie diluvienne transforma notre moelleuse
prairie en un grand lac. Quoique Villiot eut pris le soin de creuser
une rigole tout autour de la tente pour en preserver l'interieur, la
situation fut terrible, quand, apres le couvre-feu, nous nous trouvames
blottis, immobiles, pour plusieurs heures, dans nos vetements trempes,
avec nos chaussures boueuses, sous nos toiles mouillees. A la premiere
plainte de Pluvier, ce fut un concert affreux de reproches adverses.
Chacun se souvenait de l'ouvrage des autres, pour leur en faire un
grief. Nareval accusait Gouzy d'avoir mal plante les piquets. Laurier
critiquait la tension des cordes, et Gouzy leur reprochait d'avoir
boutonne les toiles de travers. Une goutte d'eau, une perle fluide,
lui tombait sur le nez avec une telle regularite, qu'il craignait d'y
trouver une stalagmite le lendemain.

Ces orages passaient au-dessus de moi, qui n'avais garde de souffler
mot. Cela n'empecha pas Harel de me prendre a partie. Modestement, je
fis valoir que, appele a copier un ordre en arrivant au camp, je n'avais
pu collaborer a l'edification de la tente.--En verite, j'avais le
cynisme de l'avouer: j'acceptais une hospitalite volee, voyez quelle
paresse! A ces mots, en un instant, on cria baro sur le fourrier.
Tellement, que, du voisinage, le lieutenant nous pria de causer plus
bas, ce qui assura mon salut. Un supreme gemissement de Pluvier, et
chacun se morfondit dans le silence et dans l'humidite.

La pluie, comme eut dit M. de la Palisse, est un grand dissolvant; mais
je l'entends au moral. Comme elle ne s'arreta pas le jour suivant, les
tentes restaient debout; mais beaucoup d'hommes s'en echappaient,
allant chercher un abri et du feu dans les habitations du voisinage.
La discipline deja, il faut en convenir, commencait a se relacher.
J'enviais un peu les transfuges, sans vouloir pourtant, sans pouvoir
d'ailleurs les imiter, car il fallait sous l'ondee recevoir a toute
heure une distribution nouvelle et la repartir aussitot entre les
escouades. Ah! que j'eusse volontiers cede a Laurier, ou a tout autre,
le galon de fourrier, que je n'avais du reste toujours pas!

Le quatrieme jour enfin, le ciel, au reveil, nous apparut tout bleu,
sans un nuage. Le soleil se montra, et tous les hommes profitaient
avec joie de ses rayons bienfaisants pour secher leurs vetements et se
degourdir comme des lezards. Libre de toute corvee, j'allai avec Nareval
visiter une immense construction, un couvent, je crois, qui se dressait
a proximite, quand le clairon sonna a l'ordre. Nous revenons au pas de
course. Depart immediat. Il est onze heures, et a une heure le regiment
doit se trouver a la gare de Nevers.

En un clin d'oeil, les six cents tentes qui couvrent la prairie
s'effondrent. Pendant quelques instants, un mouvement indescriptible,
une agitation febrile, regnent partout. C'est comme une mer humaine.
Tous--les bras agiles, les mains prestes--tantot s'agenouillent, tantot
se levent, se courbent, se redressent, ainsi que font, au theatre, sous
la toile verte figurant l'ocean, les manoeuvres qui _jouent les flots_.
Et de cet immense desordre, de ce fouillis inextricable d'hommes et de
choses, le regiment bientot se degage, s'aligne, se meut et s'eloigne,
laissant, dans le vaste espace ou quatre nuits il a dormi, un champ de
paille fletrie, pietinee, entre des sentiers bourbeux. Six cents tas de
fumier, sur un cloaque.

A la gare, l'appel signala quelques retardataires. Le depart avait ete
si imprevu, si prompt, que beaucoup avaient appris la levee du camp
lorsque nous etions loin. Harel etait de ce nombre. Il nous rejoignit a
temps, mais furieux d'etre en faute. Les vifs reproches du lieutenant ne
le calmerent point. Il s'en prit naturellement a moi, qui avais eu soin
de boucler vivement son sac et de le mettre aux bagages. Cette injustice
m'indigna: oubliant la difference de grade, je le rabrouai vertement.
Tandis qu'il se perdait dans la foule, l'attention generale fut attiree
vers une scene analogue, dont les consequences devaient etre plus
graves. L'altercation avait lieu entre un caporal et un sergent-major du
2e bataillon, les roles etant, il est vrai, renverses.

L'un des derniers arrives, le caporal, soit qu'il se fut echauffe en
voulant rejoindre son rang, soit qu'il eut trop essaye de se rafraichir,
avait le visage enflamme, l'air surexcite. A une observation de son
chef, il repliqua, et le sous-officier s'avanca d'un air courrouce. Le
caporal le saisit par le plastron de la capote, assez violemment pour en
arracher un des boutons. Si le caporal etait avine, ce geste, malgre
sa brusquerie, pouvait etre celui d'un interlocuteur tenace, importun,
grossier, si l'on veut, sans intention brutale. Mais ce point ne devait
jamais etre eclairci.

Cent cinquante personnes avaient ete temoins du fait en lui-meme,
y compris les officiers. Irrites deja du relachement que denotait
l'interminable defile des retardataires, nos chefs etaient mal prepares
a l'indulgence. Ordre fut donne de saisir le caporal et de le desarmer.
Le malheureux etait inculpe de voies de fait envers un superieur.

Aussitot degrise ou calme, il demeura stupefait, pret sans doute a faire
des excuses, a s'humilier. Car, deja mur, marie, assurait-on, et pere
de famille, il n'avait plus la fougue de la prime jeunesse. Rengage
volontairement a bonne intention, il dut regretter vite un premier
mouvement inconsidere; mais on ne lui demandait plus rien. Rien que sa
vie. Il etait pris dans l'engrenage de la justice militaire, terrible
instrument que la necessite du salut commun rendait impitoyable.

Retenu par ce penible incident, j'avais laisse envahir les wagons.
J'errais le long de la voie, demandant distraitement une place a chaque
portiere. Mentalement, j'etablissais une relation entre ma situation et
celle du miserable caporal; je fremissais a l'idee qu'il eut pu dependre
d'un mauvais regard de Harel, d'un geste trop hardi de sa part, pour me
jeter dans une situation pareille, et, par cela seul, je sentais monter
en moi une rancune contre lui. Or je l'apercus, entr'ouvrant a ma vue la
portiere d'un compartiment de deuxieme classe qu'il occupait seul
avec Villiot. Pour m'aider a monter, il me tendit la main. C'etait
delicatement me faire des excuses. Elles m'allerent au coeur, je
l'avoue, dans l'etat particulier d'esprit ou je me trouvais.

Installe commodement entre mes deux meilleurs camarades, je leur
rapportai la scene dont j'etais emu encore. Harel, faisant tout bas le
meme rapprochement que moi, palit un peu, en mesurant les consequences
possibles de la vivacite de son caractere. "Bah! dit-il, le conseil de
guerre expliquera tout cela." Car nous ignorions qu'il n'y avait meme
plus pour nous de conseils de guerre. Nous n'avions plus droit qu'a une
justice sommaire, celle des _cours martiales_.

Le train nous emportait cependant vers Blois, notre nouvelle
destination. Nous passames par Orleans, que les Allemands avaient evacue
apres leur defaite de Coulmiers. Mais la voie etait a peine retablie. Il
fallait avancer prudemment, toujours sur le qui-vive. L'ennemi pouvait a
tout instant reparaitre, et cette pensee nous surexcitait. Elle rompit
l'ennui d'un trajet de dix-huit longues heures.


V


A Blois, on nous fit etablir nos bivouacs au sud-ouest de la ville,
au dela de la gare. Nos tentes s'alignaient tout le long d'une avenue
boisee qui aboutit a la foret; les dernieres, les notres, en touchaient
la lisiere, et il y avait comme une sorte de mystere inquietant dans ce
voisinage immediat. Bien que toutes les feuilles fussent tombees, les
troncs d'arbres formaient, par leur foule, un mur impenetrable aux
regards et d'ou semblaient s'echapper, comme des fantomes, les vapeurs
du matin.

La vie de Nevers se continua la, par un temps meilleur. J'y achevai plus
agreablement mon apprentissage de fourrier. Il ne me laissait pas un
instant de liberte, meme pour assister aux exercices. Preparation des
bons, direction des corvees, distributions de toute nature. Il n'y avait
pas de temps a perdre pour arriver a tout. Ce ne fut pas d'ailleurs sans
une certaine emotion que je pris charge des 18 000 cartouches destinees
a ma compagnie. Quatre-vingt-dix pour chacun de nous. Sur les
recommandations reiterees de M. Eynard, nous les logeames dans le
havresac, douillettement, de maniere a les bien garantir de l'humidite.

Ces soins divers, multiples, nous absorbaient entierement. Beaucoup
d'entre nous avaient oublie la scene du depart de Nevers, mais non
pas ceux qui avaient mission de s'en souvenir. Elle devait avoir son
epilogue, logique, fatal et prompt.

L'accuse fut traduit devant une cour martiale, ou siegeaient un chef de
bataillon, deux capitaines, un lieutenant et un sous-officier, et dont
la sentence ne pouvait etre ni revisee ni cassee.

Cela dut tout d'abord ne point paraitre serieux au caporal Tillot, ainsi
se nommait le malheureux accuse. Pour un instant d'oubli, pour une
benigne vivacite, mourir de la mort des assassins, des voleurs et des
laches? Etre tue par des Francais, avant d'avoir affronte les Prussiens
detestes!

Non, ce n'etait pas vraisemblable. Il s'agissait sans doute de quelque
simulacre de jugement et de supplice, a la maniere maconnique, afin
d'eprouver le courage du patient. Mais il ne pouvait etre question
d'enlever au pays un de ses defenseurs devoues.

Telles durent etre les pensees du caporal Tillot. Mais, pour les juges,
qui ne pouvaient decliner leurs fonctions sans etre honteusement mis en
reforme, ils durent envisager leur role avec tristesse et terreur, car,
entre un texte formel et un fait indeniable, il n'y avait pas de place
pour une hesitation. La cour martiale n'hesita pas.

Notre lieutenant en faisait partie, en raison de son anciennete de
grade. Il nous annonca le verdict, sans commentaires. Certes il avait eu
l'occasion de cuirasser son coeur, a Sedan. Plus d'une fois il menaca de
son revolver des hommes qui maugreaient contre le service, et il aurait
eu le courage de tuer un fuyard; mais il veillait sur sa compagnie
paternellement, quoique bien jeune. Il la reconfortait apres les
journees de fatigue. Il etait bon, certainement, autant que brave. Toute
sa bravoure lui fut necessaire pour tenir jusqu'au bout le role qui
lui etait echu dans l'accomplissement de ce drame. L'arret qu'il avait
contribue a rendre, il devait le prononcer le lendemain a la face du
condamne, devant 8000 hommes assembles pour en voir mourir un autre.

Spectacle douloureux. Acte le plus penible de la vie militaire, car,
quelque bien etabli qu'il soit que l'armee forme un tout complet qui
doit se suffire, il n'en reste pas moins terrible d'etre oblige de
passer, sans preparation, a l'etat et de juge et de justicier. Nul ne
peut repondre qu'il ne deviendra pas le bourreau sans pitie de son
camarade coupable d'une peccadille, qu'il ne sera pas force de viser
au coeur un ami digne de son estime quand meme. Le code de justice
militaire, en effet, mieux pondere que le decret du 2 octobre 1870, qui
avait institue les cours martiales, distingue entre les crimes contre
la discipline militaire: il en reconnait de honteux, pour lesquels la
degradation accompagne la mort, et d'autres qui entrainent seulement
la mort. Mais il est muet pour la designation des executeurs. Ce point
etait alors regle par le decret du 13 octobre 1863, ou il etait dit:
"Le commandant de place fait commander pour l'execution un adjudant
sous-officier, quatre sergents, quatre caporaux et quatre soldats, pris
a tour de role, en commencant par les plus anciens, dans le corps auquel
appartenait le condamne."

Dans l'amalgame que nous formions, personne, parmi les hommes de troupe,
n'etait fixe sur son anciennete relative. Il etait probable que, dans
une telle incertitude, le sort, le hasard, remplacerait la regle. Tous,
nous avions a craindre d'etre designes pour faire partie du fatal
peloton. Bruler ainsi sa premiere cartouche, quelle epreuve!

Mauvaise nuit que celle qui preceda l'execution. Pourtant nos
apprehensions furent vaines. Aucun grade, aucun homme de notre compagnie
ne fut requis. Seul le 2e bataillon avait ete charge de former le
peloton. Des l'aube, tout le regiment s'etait prepare a prendre les
armes, dans une sorte de recueillement. Il etait a peine aligne en avant
du front de bandiere, que l'alerte sonnerie de clairons des chasseurs
a pied se fit entendre venant de la ville: "As-tu vu la casquette, la
casquette?"

Le 10e bataillon de marche defilait devant nous, d'une vive allure.
Puis, le puissant roulement des tambours, sourd d'abord, plus distinct,
plus sonore d'instant en instant, sembla faire trembler le sol. C'etait
un aussi beau regiment que le notre, le 51e. Il venait de son campement,
sur l'autre rive de la Loire. Il passa devant nous, et, a la suite des
chasseurs, s'enfonca dans la foret, ou nous nous engageames a notre
tour. Allant en faire les frais, nous faisions aussi les honneurs de
cette premiere reunion de notre brigade.

A distance, le bois et les chemins se perdaient dans le brouillard; mais
ce voile, sans se dissiper, semblait reculer devant nous, dessinant, a
mesure que nous avancions, un cadre approprie a la ceremonie ou nous
etions conduits. Les arbres depouilles etendaient lamentablement
leurs branches, comme les bras d'un peuple de squelettes; l'herbe
disparaissait sous la litiere des feuilles dessechees, terreuses, qui
s'affaissaient en grincant sous nos pas. Quittant bientot la grande
route qui partage la foret, la colonne prit un etroit chemin, mal fraye,
defonce par les chariots des bucherons. Tout a coup s'ouvrit devant nous
une immense clairiere, ou nous nous engageames en face du 51e de marche
et a cote du 10e bataillon.

Clairons et tambours s'etaient tus; mais derriere nous se faisait
entendre la voiture cellulaire qui, entre deux gendarmes, cahotait dans
les ornieres. Il lui fut impossible d'avancer au milieu des fougeres
qui nous cachaient jusqu'a la ceinture. La portiere s'ouvrit, et le
condamne, invite a descendre, put contempler une derniere fois la voute
du ciel, qui, dans ce large espace, n'etait plus voile par la brume.

Le caporal Tillot etait vetu de la petite veste bleu fonce, avec ses
galons. Un aumonier le soutenait, car il semblait pret a faiblir,
comme au terme d'un trop long voyage. Il recueillait les dernieres
consolations de la bouche du pretre. Son visage, douloureusement
contracte, exprimait pourtant la resignation. Sa marche etait penible,
mais non pas hesitante.

Les herbes et les fougeres avaient ete fauchees sur un carre de quelques
metres. C'etait l'endroit ou le malheureux devait mourir. Il y parvint
enfin. Il se laissa bander les yeux et s'agenouilla devant ses
compagnons d'armes ranges a dix pas de lui.

A cheval aupres du peloton, le colonel Koch etait visible de tous les
points de la clairiere. Il commanda: "Portez vos armes!--Tambours,
ouvrez le ban...!"

A un roulement lugubre comme un glas, succeda un silence plus lugubre
encore. Dans cet espace ou, sous le ciel, 8000 hommes respiraient, on
entendit, semblable a un rale d'agonie, le souffle oppresse du condamne.
A cet instant solennel, la voix sonore, nette et vibrante du lieutenant
Eynard s'eleva du centre de ce cirque et prononca l'inexorable arret que
terminaient ces mots:

_"Au nom de la patrie envahie, le caporal Tillot est condamne a la peine
de mort."_

La derniere parole fut couverte par une detonation que les echos de
la foret repercuterent comme un grondement de tonnerre. Puis, un coup
isole, sec, sinistre, le coup de grace, tandis qu'un blanc nuage de
fumee s'elevait lentement dans l'air en s'y evaporant peu a peu. Le
caporal Tillot avait acheve de souffrir.

M. Eynard nous rejoignit de son pas long et souple. Nous ne savions trop
s'il fallait admirer cette maitrise de soi-meme ou craindre la cruaute
que denotait le sang-froid de notre chef. Pourtant il etait livide et
sa main trembla en cherchant la poignee du sabre qu'il tira du fourreau
pour defiler. Il n'essaya pas d'ailleurs de dissimuler. "J'ai passe,
nous dit-il a demi-voix, par bien des emotions; mais celle-ci est la
plus cruelle."

"Armes au bras!" reprit cependant la voix calme et froide du colonel.
Les tambours roulerent de nouveau, et le defile commenca devant le corps
du supplicie. Aupres se tenaient le pretre et le docteur, et autour de
ce groupe quatre hommes en sentinelle formaient le carre a dix pas les
uns des autres. Le malheureux s'etait affaisse sur le cote droit, sa
veste portait dans le dos les petites dechirures rondes des balles qui
l'avaient traverse de part en part, et le visage exsangue touchait
terre, baignant dans une mare d'un rouge noir dont l'herbe s'impregnait.


VI


Nous passames rapidement devant cette guenille humaine, la regardant,
par une sorte de fascination, obstinement, quelque desir que nous
eussions de ne la point voir. Un lourd silence, au retour, pesait sur
nous: il semblait qu'un lien trop etroit nous opprimat la poitrine,
jusqu'a nous etreindre le coeur. Chacun de nous ruminait de sombres
pensees. Gouzy, au risque d'etre atteint a son tour, exprima les siennes
tout haut. Il declara cette execution barbare et imbecile: mais il
n'eveilla pas de franc echo. Moi-meme, je n'aurais pas ose m'affirmer
comme lui. S'il y avait dans nos rangs des traitres ou des laches, la
terreur pouvait les dompter et les entrainer. Aux yeux des autres, le
caporal Tillot etait un martyr. Son sang a coule pour la patrie, sans
gloire, mais non sans utilite. Dans l'immense sacrifice, qu'etait-ce
que de frapper une victime quelques jours plus tot, parmi cette foule
destinee au carnage? N'y avait-il pas la un jeu de la loterie du sort
qui avait designe le caporal Tillot et avait voue ce premier holocauste
aux esprits malins de la peur et de l'indiscipline, pour les conjurer?

Peut-etre; mais nous nous trouvions dans la situation du patient qu'un
operateur hardi a prive d'un membre, sous pretexte d'eviter la gangrene.
Il nous fallait changer le cours de nos idees; l'air du camp paraissait
deletere. Apres la prise d'armes du matin, la journee etait remplie.
Point de corvees, aucune crainte de depart, la date du notre etant
fixee officiellement au surlendemain. Nareval etait libre comme moi.
Impossible de resister au besoin d'aller entrevoir, dans des rues, sur
le seuil des maisons, derriere les vitres des boutiques, une population
vivant de la vie ordinaire des peuples civilises, banale, monotone, mais
sure et non sans attrait.

Blois avait a nous montrer son chateau, que nous avions apercu de la
gare. Il est flanque de tourelles elegantes, au sommet desquelles
flottait alors le drapeau blanc a la croix de Geneve. De ce cote, il
domine un joli square, du haut d'un talus abrupt ou poussent quelques
arbustes et d'ou le lierre s'eleve en capricieux dessins jusqu'aux
premieres croisees. Elles sont ornees de balcons sculptes dans la pierre
delicatement ajouree, et elles alternent avec des panneaux peints
de couleurs vives et semes d'ecussons, d'or, d'argent, d'azur et de
gueules.

En suivant une pente raide a notre gauche, nous parvinmes devant le
portail, que surmonte une statue equestre de Louis XII en haut-relief.
Une voute ogivale, bordee de statues separees par de gracieuses colonnes
torses, conduit a la cour d'honneur, ou apparait en saillie le large
escalier de pierre qui a tente plus d'un peintre. La dut se borner notre
visite; nous n'avions pas encore acquis le droit de penetrer dans les
salles, et ne le regrettions pas: il fallait, pour entrer, permission ou
plutot ordre de la Faculte.

A ce point de vue, notre derniere journee de Blois completa les titres
de l'un de nous. Une pluie diluvienne detrempa le sol et rendit le camp
inhabitable. Pluvier, se declarant vaincu par les rhumatismes, se fit
hospitaliser.

Sans avoir le desir de l'imiter, nous trouvions tous qu'un lit de
boue, pour etre moelleux, n'en etait pas moins desagreable et en effet
malsain. La retraite et le couvre-feu sonnes, Gouzy et Nareval, bons
camarades, en depit d'un reste d'envie, m'offrirent de les accompagner
jusqu'a une ferme voisine ou ils avaient deja admirablement dormi.
Les nuits precedentes avaient ete mauvaises pour moi, grande etait ma
fatigue. Et puis, enfin, trop rigoureuse etait la sanction donnee a la
discipline, pour ne pas relever l'attrait du fruit defendu.

L'obscurite favorisa notre evasion. Il fallait gagner la ferme par de
petits sentiers courant a travers champs. Ils etaient coupes de larges
flaques d'eau, ou je m'embourbais, tandis que mes compagnons filaient
beaucoup mieux dans un chemin qu'ils avaient pratique. Derriere nous, on
marchait. D'autres soldats allaient peut-etre nous ravir nos places, a
moins que nous ne fussions poursuivis par la garde du camp. De toute
maniere, il fallait se hater, gagner de vitesse; mais des etangs, de
veritables lacs, succedaient aux premieres flaques. A la fin, Gouzy, le
mieux enjambe de nous trois, cria victoire: a nous le prix de la course,
et nous fumes aussitot rassures quant a la poursuite. La defaite
constatee, les pas decourages s'eloignerent, faisant entendre par
intervalles le bruit flou de crapauds s'affalant dans l'eau. Les
malheureux vaincus pataugeaient toujours.

Si notre escapade nous avait cause quelques remords, ils s'evaporerent a
la chaleur de l'atre de notre hote. En notre honneur, il s'empressa
de jeter deux sarments dans sa large cheminee. Le bois sec petillait
gaiement, et, dans la flamme agile, les brindilles se tordaient,
pareilles a des cornes de diablotins. Nos vetements de gros drap tout
mouilles sechaient rapidement, et nous etions enveloppes chacun d'un
nuage, comme les dieux de la mythologie. Quoique moins olympien, le
spectacle qui s'offrait a nos yeux etait charmant, dans sa simplicite.

Sur des murs blanchis a la chaux et legerement enfumes, deux gravures
religieuses pour tout ornement. Un sol de terre battue; des outils
de laboureur dans un coin; quatre chaises rustiques; un lourd bahut
reluisant; une table massive de bois blanc ou transparaissait, comme une
neige impalpable, la fleur du savon dont elle devait etre tous les jours
frottee; les provisions d'hiver suspendues dans des linges aux poutres
du plafond.

Apres nous avoir recus et avoir active le feu, le maitre du logis,
paraissant un peu las de sa journee, s'etait assis en face de sa jeune
femme, qui, pres de la table ou attendait un tricot tout herisse de ses
aiguilles, allaitait un enfant, tandis qu'un bambin plus age jouait a
ses pieds avec des epis de mais et nous examinait curieusement a la
derobee. Les joyeuses lueurs du foyer faisaient palir la petite flamme
de la chandelle fumeuse, et illuminaient la scene entiere.

L'homme, dans la force de l'age, le teint hale, l'air franc et bon,
reposait volontiers son regard sur la jeune mere, au visage regulier,
presque beau, agreable en tout cas dans le cadre de cheveux bruns lisses
en deux bandeaux qui s'echappaient d'un serre-tete blanc. Les traits
etaient fins, l'expression naive, et, malgre cette naivete, les quelques
mots qu'elle ajoutait aux propos de son mari, avec la meme prononciation
parfaite, denotaient un ferme bon sens. Ce tableau figurait a souhait la
paix bienfaisante et feconde.

Combien de temps ces braves gens en jouiraient-ils? Au lieu de donner
une hospitalite volontaire, ne subiraient-ils pas bientot, comme le
tiers de leurs semblables, l'occupation forcee d'un brutal ennemi?
L'eloignement de ce supplice, de cette honte, ne dependrait-il pas
de notre conduite? Si vraiment l'immolation d'un des notres devait
enflammer les courages et communiquer aux faibles de la force, est-ce
que, devant les perils a enrayer, le sacrifice ne se legitimait pas?

Nos vetements ayant ete assez seches, il nous fallut remercier de son
aimable accueil la jeune femme que nous ne devions plus revoir. Son mari
nous conduisit dans un grenier bien clos, tout garni de paille fraiche
et de foin odorant. La nous goutames quelques heures d'un sommeil
reparateur, embelli de doux reves. La victoire nous souriait; tous
nos freres etaient venges, l'ennemi vaincu, refoule, aneanti. Songes,
mensonges. Les notres, si seduisants qu'ils fussent, ne purent nous
detourner longtemps de la realite. Bien avant le reveil, nous nous
glissions sous notre tente. Cela se fit sans encombre, Dieu merci!

A sept heures, le cafe bu tout chaud, nous prenions, avec armes et
bagages, le chemin de la petite ville de Mer, situee a une vingtaine
de kilometres de notre camp, au nord-est de Blois. La brigade allait
s'incorporer au 17e corps d'armee. Elle etait confiee a un ancien
colonel d'infanterie de marine, le general Charvet, du cadre auxiliaire.




EN CAMPAGNE


I


Vingt kilometres a parcourir, c'est une petite etape. Le temps etait
sombre, assez favorable pour la marche; mais le sol, detrempe par la
pluie de la veille, mollissait sous les pieds. Et puis, notre bagage
etait au grand complet. Fourniment, vivres, cartouches, rien ne
manquait. La tente, humide encore, pesait fort. Quand, au bout d'une
heure, retentit de distance en distance, comme repercutee par un
interminable echo, la sonnerie de la halte, tous, et moi le premier,
nous poussames un long soupir de soulagement; mais il etait a peine
exhale, que les clairons, l'instant d'avant si charitables, nous
ordonnerent cruellement de repartir.

Grise et penible journee, qui n'a rien laisse dans ma memoire de
l'aspect du pays. Nous avions tout au plus parcouru le quart du chemin,
et il me semblait que j'etais deja a bout de forces. Je ne voyais que
les deux pieds qui devant moi s'agitaient, fuyant alternativement les
miens. Mon regard, s'il s'elevait, ne depassait pas la hauteur du
havresac qui sous mon nez se balancait comme un esquif, avec le frequent
tressaut que lui imprimait un sec haussement d'epaules. Cet as de
carreau marchant, je le regardais, je le fixais desesperement, pour
subir son attraction magnetique, pour contre-balancer l'horrible poids
de celui qui me sollicitait en arriere, me tiraillait sous les bras,
m'ecrasait les epaules, comme si, de minute en minute, il eut grossi et
se fut reellement appesanti.

Avec une terreur qui croissait en proportion de l'affaiblissement de mon
corps, je me demandais si jamais j'arriverais au bout de l'etape. Or,
si a cette premiere epreuve j'etais vaincu, comment esperer fournir une
carriere plus longue? Ma bonne volonte, mon ardeur patriotique, tous mes
elans sinceres allaient-ils donc etre eteints, annihiles? Etait-il donc
inutile et vain d'avoir du coeur? Ne valait-il pas mieux posseder de
solides jarrets?

A la derniere pause, j'eus l'imprudence de m'asseoir. Quand le clairon
sonna, mes jambes etaient rouillees, inertes. Je voulus me lever.
Impossible. Mon fardeau me clouait sur le tas de pierres ou je m'etais
echoue, au bord de la route, et, plein de desespoir et de rage, je vis
defiler tout le 51e regiment qui suivait le 48e. Par un supreme effort,
je m'etais redresse pourtant; mais, loin de pouvoir regagner le terrain
perdu, je me voyais distancer toujours plus. Non seulement mes effets et
mon sac me pesaient, mais aussi mes galons: je m'en trouvais indigne,
j'en etais honteux. Volontiers je me les fusse arraches, et je me
demandais avec inquietude comment j'allais m'excuser aupres de mes
officiers d'etre un trainard.

La brigade s'etait arretee au nord de la ville, le 48e a droite et le
51e a gauche de la voie ferree qui monte vers Beaugency. La nuit tombait
quand je rejoignis ma compagnie; il avait fallu du temps pour assigner
a chacun sa place: les faisceaux etaient formes, les tentes a peine
dressees. Officiers et camarades ne remarquerent pas mon retard ou
feignirent de ne s'en etre pas apercus. Impossible de me rappeler si la
soupe fut bonne, ni meme si j'en mangeai. Me reposer, m'etendre, dormir,
voila ce qu'il me fallait. N'importe ou. Necessaire est l'extreme
fatigue de la marche avec un chargement de bete de somme, pour vous
faire gouter les bienfaits du repos sous un illusoire abri et a meme la
terre humide.

Au redoublement de froid qui coincide avec l'aube, je me reveillai
pourtant. Le besoin de secouer l'engourdissement du sommeil me poussa
a m'agiter hors de ma tente: je me trouvai si dispos, si alerte, que
j'esperai mieux resister a une seconde epreuve. Faible espoir, car j'eus
l'ennui de constater que, ressemblant aux heros par les mauvais cotes,
j'avais, comme Achille, le talon entame.

Par bonheur, nous ne devions pas quitter Mer tout de suite. Cette ville,
qui compte normalement 4 000 ames, etait alors entouree et farcie de 12
000 hommes de troupes de toutes categories et de toutes couleurs.
Avec nous, les chasseurs campaient alentour. Au centre de la cite, un
regiment de mobiles occupait la halle, qui offrait veritablement le
spectacle d'une ruche gigantesque. Des moblots y apparaissaient en
effet, non seulement fourmillant au ras du sol, mais encore allant
chercher le repos sur les piles de sacs qui attendaient l'ouverture du
marche. Dehors, sur la place, dans les rues, aux carrefours, partout
s'ebrouaient, piaffaient, ruaient, des chevaux au piquet, et
quelques-uns stationnaient tete basse, criniere tombante, leurs grands
yeux mornes. Le long des grandes voies, s'alignait le materiel de
l'artillerie. Canons a la longue gueule elevee, hardie, caissons
lugubres comme des cercueils, forges roulantes, fourgons, fourrageres,
enfin le train de la 2e division du 17e corps d'armee.

Sous l'impulsion du general Durrieu, un divisionnaire authentique,
graine d'epinards rare a ce moment-la, le corps d'armee s'agglomerait
graduellement, sans precipitation, sans hate exageree. Cette prudence
semblait s'imposer avec des formations improvisees, comptant--j'en
fournissais la preuve--des volontes meilleures que les jambes.

A la tete de la 2e division etait place le general de brigade du Bois de
Jancigny, la veille colonel de gendarmerie. Bientot un autre brigadier,
depuis lors celebre, allait etre designe pour remplacer le baron
Durrieu, trop methodique et trop lent au gre du ministre de la guerre.
Le 17e corps etait offert par le telegraphe au general Gaston de Sonis,
pendant qu'il cherchait vainement a Chateaudun d'introuvables regiments
de cavalerie avec lesquels il brulait de charger.

Moi aussi, je profitai du trouble des temps pour avancer
vertigineusement en grade. Le haut galon de sergent-fourrier me fut
decerne a Mer. M. Eynard, promu lui-meme capitaine, repondit a mes
remerciements en me promettant de me faire avoir sous peu, si je
continuais de bien servir, le grade de sergent-major. Comme je l'eusse
envie, le double galon, s'il avait du me dispenser de porter mon sac!

En tout cas, les paroles bienveillantes du capitaine justifiaient un peu
le depit de Gouzy et de Nareval, qui perca malgre eux. Ils me bouderent
pendant une heure et devinrent ensuite les meilleurs camarades du monde.
Quant a mon troisieme rival, il ne daignait plus etre jaloux de moi.
Villiot, simple sergent, etait deja designe pour passer sous-lieutenant.
Pourquoi son compatriote n'obtiendrait-il pas la meme faveur? En verite,
le beau Laurier attendait l'epaulette, ni plus ni moins, et dans cette
attente il relevait un peu plus ses moustaches; il multipliait les
punitions, sans de bien graves motifs, pour se donner de l'importance!

Harel, cela va sans dire, avait ete consacre sergent-major, et, pour
completer notre cadre, il nous fut donne un lieutenant. M. Barta, comme
M. Houssine, etait sorti des rangs, mais depuis plus longtemps. Il avait
la mine d'un grognard qu'il etait, ayant combattu en Crimee, en Italie,
et etant decore de la medaille militaire. Forte moustache, longue
barbiche, grosse-voix. Au demeurant, le meilleur des hommes. Il eut ete
parfait, sans son gout prononce pour la dive bouteille; mais, a l'armee
de la Loire, il n'y avait guere a boire que de la neige fondue. M.
Barta nous apparut donc sous un jour excellent. Grace a lui, la 6e du 3
achevait d'etre encadree de maniere a ne pas trop redouter l'epreuve du
feu.

D'ailleurs le colonel Koch mettait a profit le dernier repit accorde par
le general en chef, pour faire manoeuvrer le regiment a travers champs.
J'eusse pris plaisir a cette preparation aux combats prochains; mais mon
quartier general etait a la gare, ou se poursuivaient d'interminables
distributions. Fastidieuses corvees. Tous les fourriers de la brigade
etant convoques en meme temps, il leur fallait assister a la pesee
successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien
dispose, des lots de denrees revenant a chaque compagnie. L'operation,
quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois.
Sucre, 36 pesees; cafe, 36 pesees; riz, de meme; sel encore, haricots,
toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraiche ou de lard
sale, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah! l'effrayant
tonneau des Danaides que le ventre d'une armee!

Le 24 novembre, je ramenais de la gare mes hommes de corvee, moins
irrite encore d'une station de trois heures, qui nous avait fait rentrer
les jambes dans le corps, que du soupcon d'avoir ete victime d'une
grossiere erreur. Quelque raillerie qu'excitent les reglements
militaires, ils sont generalement bons, quand ils sont strictement
appliques. Mais ils forment comme une chaine: il ne faut pas qu'il
y manque un seul anneau. Nul ne doit se derober tant soit peu a son
devoir, sous peine d'ouvrir toute grande la porte aux abus. L'intendance
avait trop a faire, en 1870, pour que les fonctionnaires ou que meme
les officiers d'administration fussent presents partout: le soin des
distributions etait forcement abandonne a des subalternes, recrues que,
en general, le desir d'eviter le feu, plus que la conscience du devoir
ou que les aptitudes professionnelles, avait poussees dans les services
auxiliaires. Il appartenait donc aux officiers charges de la
conduite des fourriers d'etre vigilants. Ce jour-la--il faut
l'avouer,--l'officier de service, un lieutenant du 51e, impatiente
d'attendre si longtemps, ne preta aucune attention a la protestation que
je formulai. Pour ne pas perdre le temps, il fallut se contenter, de la
part du sergent qui nous servait, d'une demonstration embarrassee au
moyen de sa bascule. Cette sorte d'instrument est facile a fausser, et
j'etais parti convaincu que nous avions ete trompes.

Domine par cette preoccupation, j'entrai dans une epicerie qui se
trouvait sur notre chemin. Verification faite, mes soupcons se
changerent en certitude. Ainsi, plusieurs milliers d'hommes allaient se
trouver prives de la nourriture d'un jour sur trois environ. Impossible
d'en douter, les soldats de corvee en etant temoins comme moi.

En un temps ou les vetilles etaient parmi nous punies de mort, je ne me
croyais pas en droit de taire la faute d'un homme qui, par calcul ou par
maladresse, allait en affamer des milliers au moment des rudes fatigues,
pendant les marches forcees. Il appartenait a mon capitaine, sur mon
rapport, de signaler la fraude ou l'erreur; mais il n'etait pas au camp,
et, quelques minutes apres, je n'avais plus le loisir de me plaindre
efficacement.

Les clairons rappelaient, rappelaient au pas gymnastique. Dans la ville,
les vibrantes trompettes de l'artillerie repondaient a nos sonneries.
Puis il s'eleva au-dessus et autour de la ville un bruissement
intraduisible, fait de l'agitation des soldats, du froissement du pave
par le fer des chevaux, du roulement des affuts et des avant-trains,
d'une longue clameur de commandements et d'un immense cliquetis d'armes.

La ville de Mer, au bout d'une heure, dut sembler morne et vide a ses
habitants: notre division l'avait evacuee. Le general de Sonis, d'abord
suffoque par un tel exces d'honneur, s'etait cependant resigne, par
esprit de discipline, a accepter le commandement en chef du 17e corps
d'armee. Pour constituer solidement l'aile gauche de l'armee de la
Loire, il avait demande la concentration immediate de ses divisions
autour de lui, a Chateaudun, tandis que le 16e corps se maintenait au
centre, en avant de Coulmiers, sous les ordres du general Chanzy, dans
les positions conquises le 9 novembre, et que, plus a droite, le general
Martin des Pallieres couvrait Orleans avec le 15e corps.

Mer, ou je devais bientot revenir, non plus pedestrement, mais monte, je
n'ose pourtant dire sur un noble coursier, Mer, qu'une sinuosite de la
route nous avait permis de decouvrir a distance sans detourner la tete,
s'etait efface dans la brume de cette triste journee d'automne. Le pays
etait plat, sans horizon, sous un ciel terne, bas, qui semblait etouffer
la terre. Et ce qui assombrissait encore tout cela, c'etait le souvenir
de ma premiere etape. Il me preoccupait fort. Il me preoccupait d'autant
plus qu'a chaque pas mon talon, mon talon d'Achille, me rappelait, par
une sensation de brulure, ma vulnerabilite.

Heureusement le depart avait ete tardif: il n'y eut pas a fournir ce
jour-la une longue course. Au bout de trois lieues, ayant atteint a la
nuit le bourg de Lorges, nous etablimes nos bivouacs dans des champs que
bornait a notre gauche une large bande irreguliere, noire et confuse.

Au jour, nous reconnumes que nous etions campes pres d'un grand bois, la
foret de Marchenoir. Le cafe pris, on nous fit aligner a une portee de
fusil de la lisiere: le 51e avait a nous rendre le funeste spectacle que
nous lui avions offert dans la foret de Blois. Il y mit un peu moins
de ceremonie que nous. Ayant laisse les faisceaux aupres des derniers
fumerons de leurs bivouacs, les hommes de ce regiment vinrent se
ranger a nos cotes, les bras ballants, presque comme a la foire. Il ne
s'agissait, a vrai dire, que d'executer un simple soldat, lequel, chose
grave, avait refuse d'obeir a un caporal qui le commandait de corvee.

Grand, fort, l'air decide, cet homme fut conduit tout a l'entree du
bois, sous l'escorte du peloton fatal. Il ne voulut pas se laisser
bander les yeux, ni s'agenouiller. En se placant lui-meme bien en face
de ses compagnons armes, il nous parut, de loin, demander si la distance
etait convenable. Il recula d'un pas, et, s'etant bien assujetti sur ses
jambes afin de montrer qu'il ne tremblait pas, il fit un mouvement de
tete qui fut le signal du feu. Le bruit de la decharge nous parvint
trois secondes apres que nous avions vu ce brave s'affaisser, foudroye.

Il n'etait plus temps de s'attarder en des formalites superflues:
grace nous fut faite du defile devant le corps sanglant. Le camp leve
aussitot, la brigade se mit en marche par une des routes qui traversent
la foret. La journee etait belle, le ciel assez clair, sauf quelques
buees matinales qui s'evaporaient comme des farfadets a notre approche.
L'execution sommaire nous avait un peu, malgre un commencement
d'habitude, fige le sang: l'exercice nous semblait une necessite et
un bienfait. Le chemin prenait, entre la multitude d'arbres qui se
pressaient autour de nous, un caractere pittoresque, varie, car, au
coeur de la foret, les feuilles n'etaient pas toutes tombees: il y avait
la comme un regain, exhalant un doux parfum automnal. La fatigue se
faisait a peine sentir; l'etape eut ete vite parcourue; mais, pour la
defense de la patrie, le genie civil s'etait exerce en ces parages dans
le secret des bois: il contribua a moderer notre allure.

La tete de la colonne s'arreta a un carrefour devant une tranchee
a epaulement, obstacle qui deja immobilisait une batterie de notre
division arrivee par une autre route. Les artilleurs travaillaient
activement a retablir la voie; mais, apres une pause, nous n'attendimes
pas l'achevement de leur rude besogne. Bravant l'enchevetrement
des racines d'arbres, des fougeres et la fouettee des branches
successivement tendues par les fusils, l'infanterie tourna les
obstacles, en coupant a travers les taillis. Peu apres, la fin de la
foret s'annonca par une perspective romantique, dont l'image, quoique
vaporeuse, vague, est cependant fixee, indelebilement, je ne sais
pourquoi, dans ma memoire, avec la grace indefinissable d'un beau reve.
Au bout de l'avenue qui filait toute droite, au milieu des arbres
denudes, se dressait, sur un coteau, dans la lumiere plus vive de la
plaine, un castel a tourelles.

La grande halte eut lieu au dela de ce site charmant. Les fourriers,
condamnes a ecourter leur repos, durent presque aussitot prendre les
devants, pour aller, sous la conduite d'un adjudant-major, reconnaitre
l'emplacement des prochains bivouacs. Un peloton completait cette
avant-garde, dont l'allure devait se maintenir assez vive.

Vers quatre heures, un grondement lointain de tonnerre vint frapper
nos oreilles. Il n'y avait point d'electricite dans le ciel, l'orage
sevissait sur la terre. C'etait le bruit de la canonnade. Enfin!

Faible encore, bien faible, tres eloigne, mais nettement perceptible, ce
premier echo de la bataille nous insuffla comme une vie nouvelle. Pour
ma part, je ne sentais plus le poids de mon sac; le fusil me semblait
aussi leger qu'une canne de jonc; j'oubliai meme la cuisante douleur de
mon malheureux talon; je me trouvais aussi alerte et dispos qu'aux jours
ou je m'exercais chez Leotard, et, la nuit, dans la prairie des Filtres
de Toulouse. Qu'importaient a present les fatigues et les souffrances:
le danger etait proche, donc nous allions etre utiles, devenir bons a
quelque chose. Les forces nous etaient revenues pour doubler l'etape,
s'il l'avait fallu, et, vraiment, nous esperames que l'ordre en
serait donne. Non, necessite fut de se reposer pour arriver en vue de
Chateaudun le lendemain a pareille heure.

La derniere etape avait ete penible, a travers un pays deja viole par
les envahisseurs. Habitations desertes, tout le long de la route.
Grilles de parcs brisees, murs creneles ou ronges de breches. Les
arbres, fauches par les obus, montraient leurs moignons a cassures
fraiches. De loin en loin, une carcasse de cheval fourmillante de taches
noires,--des corbeaux dont le vol sinistre animait seul le paysage que
la pluie rayait de ses lignes obliques.

Sur ce fond sombre, la ville de Chateaudun nous apparut tout d'un
coup--un repli de terrain franchi--a deux kilometres environ. Batie sur
un coteau, elle produit un grand effet, avec la haute silhouette du
chateau de Dunois qui domine ses maisons etagees. Apres quelques nuits
de bivouac il nous semblait deja que nous etions condamnes aux steppes
eternelles. Aussi la vue de cette cite nous surprit-elle et nous
rejouit-elle, malgre l'inclemence du temps: nous avions hate, une hate
enfantine, de heurter de nos pieds endoloris le pave de ses rues. Il
fallut cependant moderer notre impatience et lui voir prendre un autre
cours.

En franchissant le coteau d'ou nous avions pu decouvrir la ville, nous
avions entendu subitement, clair et intense, le bruit de la canonnade
qui jusque-la avait gronde sourdement, confusement. L'action paraissait
se livrer a quelques kilometres. Les clairons sonnerent la halte d'un
bout a l'autre de la longue colonne, et les estafettes coururent bride
abattue vers la ville pour savoir s'il fallait y entrer, ou bien marcher
au canon. Dans la direction du nord-ouest, semblait-il.

Les officiers ayant visite les armes, les hommes joncherent aussitot
la route des petites croix blanches dont sont formes les etuis de
cartouches. Cela temoignait d'une belle ardeur, et surtout d'une grande
inexperience, car il suffit de trois secondes pour rompre ces boites de
carton, et il nous eut fallu de longues heures pour joindre l'ennemi.

C'est a Yevres et a Brou que le canon tonnait ce jour-la, a plusieurs
lieues de Chateaudun. Pour detourner les Prussiens d'une marche sur
Vendome signalee par le ministre de la guerre, le general de Sonis
s'etait porte en avant des le matin, avec quelques batteries et les
fantassins du general Deflandre qu'il avait fait trotter comme des
chevaux arabes. Notre appui, qui aurait ete tardif, n'etait pas
necessaire; la colonne expeditionnaire devait sans desemparer rentrer
apres l'affaire dans ses bivouacs de Marboue, sous Chateaudun. L'ordre
ne tarda donc pas a nous arriver d'aller occuper dans la ville haute les
emplacements abandonnes par des francs-tireurs et des mobiles, qu'un
train emporta devant nous vers Vendome. A leur rapide passage, nous les
saluames chaleureusement, croyant qu'ils allaient au feu.



II


Dans la ville basse que baignent les eaux du Loir, la vie regnait a peu
pres comme aux jours paisibles, bien que plus d'une toiture montrat un
trou beant perce par les projectiles allemands; mais, sur la crete du
coteau, ou naguere se trouvaient des quartiers opulents, il restait a
peine quelques habitations debout, au milieu d'affreuses ruines.
Les rues etaient pour la plupart impraticables. Dans quelques-unes,
l'incendie avait tout devore. Les murailles seules subsistaient,
mouchetees de balles et fendues par les obus. Les materiaux noircis
et calcines comblaient l'interieur des maisons, debordant sur la voie
publique par les fenetres du rez-de-chaussee, qu'ils obstruaient, et
dont les ferrures herissees semblaient avoir ete tordues par des mains
de geant.

Peu d'habitants erraient parmi ce theatre de desolation. Ceux-la
s'obstinaient pourtant a roder autour des decombres ou gisaient encore
les victimes qui avaient ete surprises et etouffees dans les caves.

Comme insensible a tout, une armee campait la, abritant ses tentes
contre les murs demeures debout, formant ses fourneaux avec les briques
ecroulees, se chauffant des debris de bois non consume. Dans la penombre
du crepuscule, les feux petillants des bivouacs rendaient aux ruines les
teintes rougeatres de l'incendie, et, la nuit venue, leur donnerent un
aspect fantastique. Et des canons roulaient avec fracas dans les rues le
moins obstruees, ou pietinait un regiment de cuirassiers attendant la
sonnerie du boute-selle. Parmi les spectres que figuraient, dans leurs
longs manteaux blancs, ces hommes de haute stature, grandis par le
casque cercle de peau sombre, les estafettes galopaient en divers sens,
au bruit continu de la canonnade qui grondait comme le tonnerre d'une
nouvelle invasion.

Ce spectacle, sans nous surprendre apres l'heroique defense de la fiere
cite, nous navrait profondement, tandis que, lentement, nous nous
dirigions vers l'avenue de la Gare ou nous devions camper. Un brusque
arret se produisit, sans que les clairons eussent sonne la halte, et,
successivement, les files se serrerent un peu. Toutes les tetes se
retournaient l'une apres l'autre. Au milieu d'un silence recueilli, nous
entendimes, avant de rien voir, le pas d'un peloton qui arrivait en
sens inverse. Il escortait des prisonniers prussiens en tete desquels
marchaient deux athletes, aux epaules larges, aux bras puissants,
que dessinait une casaque blanche. Ils avaient la chevelure courte,
roussatre, et la tete vraiment carree dans leur toque, blanche aussi,
sauf le bandeau qui etait du meme drap bleu que le pantalon. Ils
passerent, lourdement, leur nez epate bien en l'air, suivant ainsi la
direction de leurs regards qui de la sorte evitaient les notres.

Nous fumes enfin autorises a dresser la tente sur un boulevard qui
aboutit a la gare. Pour ma part, j'aspirais ardemment au repos. Certes
j'avais, depuis Mer, suivi le regiment a mon rang de bataille, mais non
sans effort. La marche avait aggrave la blessure qui me dechirait le
pied, et je me sentais frissonner de fievre. Or il me fallut aller
chercher du pain a la gare et l'attendre pendant deux heures. A mon
retour, mes camarades avaient mange leur soupe, mais le brave Villiot
m'avait reserve une gamelle de bouillon, qui mijotait pres du feu. Rien
ne pouvait m'etre meilleur. Cela me rechauffa, et, notre tente etant
garnie d'excellente paille, je comptais sur un bon somme pour me
retablir tout a fait.

Avec le sac comme oreiller, la terre est proche; les moindres bruits
parviennent vite a l'oreille. A peine dormions-nous, que le galop d'un
cheval resonna sur le pave; il allait vers la tente du colonel. Funeste
avertissement. Quelques instants apres, tente a bas, sac au dos et
en marche. En contremarche, plutot. Au bout d'une heure de promenade
penible dans les decombres, nous nous retrouvames sur notre premier
emplacement. Il pleuvait, par surcroit. Nos paillasses, en partie
dispersees, etaient toutes trempees. Il fallut neanmoins s'en contenter.
Mauvaise nuit pour un fievreux.

La journee suivante se passa au bivouac, sur le qui-vive. Les sacs,
boucles des le matin, gisaient en tas pres des faisceaux. Tous les
chevaux etaient selles, les pieces attelees. Au premier coup de clairon,
le corps d'armee pouvait s'ebranler tout entier. Une batterie pourtant
etait en position vers l'est. Quelques hommes, au risque de se rompre
les os, s'etaient hisses au faite des ruines de la derniere maison
brulee. De cet observatoire branlant, ils decouvraient la campagne
jusqu'a la ligne de l'horizon perdue dans la brume; ils crurent
distinguer des reconnaissances de uhlans. Le canon cependant grondait
sur un autre point. Par deux fois, on prit les armes: fausses alertes.
Allions-nous attendre l'ennemi? courir a sa rencontre, ou le fuir?

En verite, personne ne le savait. Le general de Sonis, fier d'avoir la
veille deloge les Prussiens du camp de Brou, ne pouvait pas exiger tous
les jours les fatigues qu'il avait imposees a la division Deflandre.
Pres de cinquante kilometres en vingt-quatre heures, sans sac il est
vrai, avec un combat pour reprendre haleine, le Cid n'eut guere fait
plus; mais le 17e corps n'etait pas compose exclusivement de heros
pareils et les Prussiens valaient bien les Maures. Quoi qu'il en
soit, notre chef, tout en jugeant nos positions de defense peu sures,
n'envisageait pas sans revolte l'idee de reculer, au lendemain d'un
succes qui en revanche devait provoquer, pour une contre-attaque
serieuse, la concentration de plusieurs corps ennemis.

Tandis que le general balancait comme un heros de tragedie,
entoure--ainsi que d'un choeur antique de confidents--de tous ses
lieutenants et chefs de corps, le ministre de la guerre et le commandant
en chef s'effrayaient d'une telle ardeur chevaleresque. Apres avoir
renonce a stimuler le zele du general Durrieu, ils s'efforcaient de
moderer l'activite de son successeur, lui telegraphiant a toute heure
d'etre prudent. Ils jugerent a la fin necessaire de lui ordonner de
se replier, de maniere a s'assurer au besoin le soutien des autres
fractions de l'armee de la Loire.

Pendant que se donnaient cours ces agitations superieures, les fourriers
du 48e avaient ete appeles a la gare pour renouveler prosaiquement les
vivres epuises. Toujours le dernier servi, je revenais avec mes hommes
charges de viande, de cafe, de riz et de biscuit; mais le regiment avait
decampe. Etaient restes la, par ordre, pour garder nos bagages et nos
armes, le caporal Daries et le sergent Nareval.

A cette vue, affaibli sans doute par quarante-huit heures de fievre,
j'eus un acces de decouragement. Partir, c'etait facile a dire! mais
est-ce que je pouvais imposer a huit hommes de trainer comme des betes
de somme les vivres de leurs deux cents camarades? Est-ce que j'avais le
droit d'abandonner ces vivres, la nourriture de quatre jours? Mon tour
etait donc venu d'osciller comme un pendule, entre des partis qui me
paraissaient egalement impraticables. C'est le bon cote de la guerre
d'exiger de l'initiative des plus humbles comme des plus glorieux et
d'accroitre ainsi la valeur personnelle de chacun; mais c'est un vilain
penchant de la nature humaine de toujours accuser autrui.--Pourquoi
cette retraite precipitee? A quoi bon nous avoir fait venir, pour nous
emmener aussitot?

Grace a Dieu, cette revolte intime ne dura pas. Pres de nous stationnait
une charrette de requisition, dont le conducteur, un paysan a l'air
ahuri, semblait attendre des ordres. Ces ordres,--me ressaisissant
aussitot,--je les lui donnai. Il dechargea mes hommes de toutes nos
denrees. Je ne gardai de ma corvee que deux soldats, et avec Nareval et
Daries nous escortames le vehicule que la Providence m'avait si fort a
propos envoye.

Il suivait, cahin-caha, le flot de l'armee qui devalait vers les
ponts du Loir et s'ecoulait dans la plaine que nous avions parcourue
l'avant-veille. Moi aussi, je cahotais, n'etant point gueri. Mon pied me
faisait toujours souffrir, et a tout moment je frissonnais sans avoir
froid.

Jusqu'a la nuit pourtant, le trajet se fit sans encombre et sans
incident. Mais les longs convois de l'administration ne tarderent pas
a barrer la route. Chariots de vivres, grandes fourrageres, voitures
d'ambulances, se heurtaient, sans hate. L'artillerie exigeant qu'on
lui cedat le pas, c'etait le commencement du chaos, que les tenebres
allaient achever. L'infanterie s'infiltrait entre les roues et courait a
travers champs, pendant que ma charrette etait empechee d'avancer; nous
risquions d'etre fortement distances et de perdre la piste du regiment.

Pour moi, mon etat de faiblesse m'enlevait toute idee, je l'avoue, toute
energie. Ne pas abandonner les vivres dont la compagnie aurait besoin le
lendemain, telle etait ma seule preoccupation, ma seule pensee, et je
restais en consequence aupres de mon convoyeur sans esperer pouvoir le
suivre longtemps. Or un lieutenant de mon bataillon se trouvait la,
retarde par une entorse: nous ayant reconnus, il monta sur la charrette,
et, sourd aux protestations du conducteur, nous engagea dans un chemin
de traverse.

La nuit etait venue, profonde, sans une etoile au ciel. Impossible de
distinguer un homme a dix pas. La pluie de la nuit precedente avait
detrempe le sol. Roues, essieu, toute la voiture gemissait, craquait,
comme un vaisseau dans la tempete. Le cheval hennissait de douleur,
en donnant de furieux coups de collier, sous la pointe de la canne du
lieutenant. Mais la pauvre bete souffrait moins que son maitre: la
guidant de son mieux par le licou, il ne cessait de pousser, lui aussi,
de sourds gemissements.

Pourtant nous rejoignimes la grande route sans avarie apparente, le
cheval marchant encore, l'homme se desolant toujours. Quelques trainards
nous affirmerent d'ailleurs que nous suivions de pres le regiment, ce
qui nous encouragea un peu; mais quand donc nous arreterions-nous?

Toujours, toujours, les vagues silhouettes fuyaient au loin devant nous,
comme nos propres ombres, sans pouvoir jamais etre atteintes. Le bruit
de notre marche effrenee, fantastique, troublait d'heure en heure le
repos d'un village silencieux. Les fenetres s'entr'ouvraient prudemment,
puis des formes blanchatres se penchaient au dehors, demandant quelques
renseignements a voix basse. A quoi, par depit et par honte, nous ne
repondions qu'en haussant les epaules.

Nareval, faisant son metier en conscience, se multipliait pour stimuler
les retardataires. Et moi, a cote de la voiture, je marchais en titubant
de fievre, soutenu par le caporal Daries. Il ne me quittait pas,
persuade que je serais tombe sans son appui. Lui-meme avait besoin de
toutes ses forces et je lui disais de m'abandonner, mais de veiller a ma
place sur les vivres.

J'etais resigne a me coucher dans le fosse qui bordait la route,
lorsqu'un capitaine d'etat-major passa pres de nous: "Lieutenant, dit-il
a notre officier, surveillez vos hommes. Nous sommes talonnes; pas de
trainards: ils seraient pris."

Quoi! etre ramasse par l'ennemi comme un vagabond par des gendarmes,
est-ce que telle devait etre ma destinee militaire? Sans doute, libre
a moi de vendre ma vie; mais aurais-je assez de vigueur pour la vendre
cher? Non, non; pour mourir dignement, utilement, il fallait etre a un
poste de combat, et il nous etait pour le moment interdit de lutter. Le
devoir, c'etait de fuir, se sauver. En avais-je la force?

Le lieutenant descendit un instant de son siege pour seconder Nareval.
Vite, j'en profitai pour me glisser sous la bache dans un si etroit
espace que je n'aurais pas pu m'y retourner. Peu m'importait, j'etais
couche sur un lit de foin sec. Un delicieux bien-etre m'envahit des que
je sentis repartir la voiture. Berce par le mouvement de la marche,
j'oubliai tout, Chateaudun detruit, la honte de la retraite, les menaces
d'etre fait prisonnier: je m'endormis, et il faisait grand jour quand je
rouvris les yeux. Frais, dispos, la fievre eteinte, le talon cicatrise,
j'etais sauve, gueri, et desormais a l'epreuve. Sans les attentions de
Daries, sans la charrette providentielle du convoyeur, Dieu sait ce
qu'il fut advenu de moi, dans cette vertigineuse retraite de Chateaudun
dont la precipitation n'etait peut-etre pas absolument justifiee? Mais
un pur sang emballe--et tel etait notre fougueux general--mesure-t-il
l'espace qu'il devore?

Vers sept heures il y eut une halte, le temps de preparer le cafe. Aussi
le capitaine Eynard me fit-il reclamer des provisions par un caporal.
Pour proteger la retraite, nous dit ce dernier, la compagnie avait
ete deployee en tirailleurs pendant la nuit, nouvelle qui fit bondir
Nareval. Il se calma en apprenant que l'ennemi, si c'etait lui, avait
seulement revele sa presence par d'inoffensifs coups de sifflet. Au bout
d'une heure de repos, la colonne reprit sa route, encore.

Personnellement, apres un bon somme, je n'avais pas grand merite a
marcher d'un pas allegre; mais, autour de moi, tout le monde etait
fourbu, rendu, et, dans cet etat de lassitude extreme, chacun songeait
a sa propre souffrance, sans qu'il lui restat de pitie pour les autres.
Notre convoyeur fut un peu victime de cet egoisme feroce.

Grand, l'air benet, sous son vieux chapeau de feutre aux bords moins
larges que ses oreilles en contrevents, dans sa blouse bleu pale a
piqures blanches qui lui couvrait a peine les hanches, il pretait
naturellement a la raillerie; sa mine effaree, quand il entendit parler
de l'approche des Prussiens, provoqua un franc rire. Cependant il y
avait quelque chose de touchant dans son desespoir. Peut-etre avait-il
peur pour sa propre personne; mais, a coup sur, il souffrait davantage a
cause de son cheval. La pauvre bete, n'en pouvant plus, devait continuer
a trainer son lourd fardeau. Le maitre la caressait, la flattait comme
il eut fait a un enfant, toutes les fois qu'un coup lui etait administre
par l'un ou par l'autre. Or bientot un second officier vint accroitre la
charge du bidet, qui n'en recut que plus de horions. Affole, le paysan
supplia le nouveau venu et l'autre officier d'avoir pitie d'eux. Ce
fut en vain. Alors, pour ne pas voir mourir son serviteur, le maitre
s'eloigna, disparut. Force me fut de prendre la conduite de l'equipage
jusqu'au soir.

A la tombee de la nuit, nous decouvrimes de loin la masse sombre de
la foret de Marchenoir, et, sur la lisiere, les lignes des prismes
blanchatres des petites tentes. Les bivouacs fumaient et flambaient. Le
terme de la retraite etait atteint, Dieu merci. Le regiment campait a
Saint-Laurent-des-Bois. Nareval, Daries et moi, nous fimes avec notre
char une entree triomphale. Les applaudissements ne nous manquerent pas,
car nous apportions des vivres bien necessaires apres un si long jeune.

Ma charrette menacait par exemple de m'embarrasser autant qu'elle
m'avait ete utile. Mais son proprietaire n'avait pu se resigner a la
perdre tout a fait de vue; il sut en tout cas nous retrouver, quoiqu'il
feignit de n'avoir plus sa tete. Feinte ou realite, il se livra a de
telles extravagances, qu'apres lui avoir fait partager notre soupe, nous
nous empressames de lui rendre sa liberte. Du meme coup il recouvra son
calme et son air primitif de placide ahurissement.



III


"Votre retraite de Chateaudun sur Ecoman s'est faite avec un peu trop de
precipitation", ecrivait au general de Sonis le commandant en chef, qui
ajoutait paternellement: "Ne vous inquietez pas de cet insucces et n'en
prenez aucun tourment". Il etait donc avere que, sans avoir le droit de
s'endormir sur ses lauriers, le 17e corps avait besoin de se refaire de
ses steriles efforts. Il lui fut accorde deux jours de repos, que chacun
employa a reparer le desordre de sa toilette, ou, tout au moins, a faire
sa toilette. Coquetterie a part, c'etait un soin legitime, necessaire,
que le froid qui commencait a sevir ne facilitait point.

Curieux spectacle que celui de ces hommes livres aux occupations
minutieuses et variees du menage. Les uns lavaient leur linge dans un
ruisseau dont il avait fallu casser la glace; d'autres le roussissaient
aux feux du bivouac, sans parvenir a le faire secher. Beaucoup
rajustaient les sous-pieds de leurs guetres ou recousaient des boutons,
tandis que j'avais a reparer un desastre. Riche tout juste d'un echeveau
de fil blanc tres grossier, je l'etendis de mon mieux le long de mon
vetement rouge, en impertinents zigzags.

Il nous restait d'ailleurs du temps pour voisiner. A cent pas de nous
se trouvait le parc d'artillerie, ou quelques mitrailleuses exciterent
notre curiosite. Longs cylindres munis de manivelles, qui eveillaient
l'idee d'orgues de Barbarie a musique infernale ou de moulins a chair
humaine.

Le general de Sonis avait place ses batteries de reserve sous la
garde d'une legion bretonne et vendeenne, composee des mobiles des
Cotes-du-Nord et des volontaires de l'Ouest. Ces volontaires etaient au
moins aussi curieux pour nous que les mitrailleuses, comme tout ce dont
on a beaucoup entendu parler sans l'avoir vu. Leur costume etait en
somme terne et disparate. Veste courte et pantalon bouffant, avec un
kepi a la francaise, le tout gris de fer soutache de rouge. L'oeil
est tellement habitue a voir la chechia ou le turban accompagner les
culottes turques, qu'a premiere vue le bonnet militaire a visiere
choquait chez les zouaves de Charette. Peu importe l'habit, du reste. A
la defense d'Orleans, ils s'etaient deja signales: l'honneur du combat
de Brou leur revenait en partie, et ils etaient a la veille de creer
leur belle legende, heroique et sanglante. Ils ne connurent point
cependant la rigueur des cours martiales, bien que tous n'eussent pas
leur nom inscrit sur l'_Armorial de France_ et ne fussent point soutenus
par les plus nobles sentiments.

Deux d'entre eux, au contraire,--des roturiers evidemment,--meriterent
une observation d'un officier, qui etait un parfait gentilhomme, de mine
et de coeur, allant au feu en gants de soiree et en bottes vernies.
Cette recherche, loin d'etre etudiee, etait le temoignage, pousse a
l'exces, du respect de soi-meme et la manifestation naturelle d'une
grande purete d'ame. Il n'avait pas un blason trompeur: _D'azur a une
fleur de lis au naturel, au chef d'hermine._

Or les deux zouaves qu'il avait pris en faute lui repliquerent a la
muette, par un geste peu respectueux. Si la scene n'avait eu aucun
temoin, elle se fut sans doute terminee la, le capitaine ne pouvant que
reculer devant la honte de motiver sa punition en termes precis; mais
quelques officiers et sous-officiers, d'autres zouaves etaient presents:
l'echo du scandale parvint vite aux oreilles du colonel.

Avec la decision qui le caracterise, M. de Charette ordonna a son
officier d'habillement de se procurer, dans le village, deux vetements
complets de paysan. Pantalons de bure, blouses, bonnets de laine et
sabots. Sur-le-champ les delinquants durent troquer leur uniforme contre
un accoutrement rappelant par la coiffure celui des forcats. Ordre est
donne au regiment de s'assembler et de former le cercle. Au centre se
trouvent le colonel et le capitaine offense, devant les deux hommes
desormais indignes de figurer dans la noble legion.

Pour solenniser l'execution des brebis galeuses, le colonel de Charette
tient a prononcer un discours qui leur grave la honte dans le coeur et y
seme le remords. Il commence d'un ton sincerement indigne; mais, autant
il excelle dans la breve eloquence du champ de bataille, qui, par un
mot, par un geste coupant la mitraille, enleve les hommes, autant il est
refractaire a la rhetorique oiseuse qui arrondit et enchaine elegamment
et savamment les periodes. Au milieu d'une phrase un peu laborieuse,
l'un des condamnes, peut-etre pour se donner une contenance, laisse
errer, a l'ombre de son bonnet, sur ses levres, un imperceptible
sourire. Pas si imperceptible qu'il echappe au colonel.

Tant pis, ou tant mieux: la phrase ne sera jamais finie. Le colonel de
Charette, d'un air a faire reculer Garibaldi, c'est-a-dire avec un calme
imperturbable, en caressant doucement sa longue barbiche, s'avance
vers l'impertinent et lui ordonne de faire demi-tour. Sans s'expliquer
d'abord vers quel but tend le commandement, mais n'en augurant rien de
bon, le zouave l'execute avec tremblement. Aussitot la botte du colonel
s'eleve, sa jambe se replie, puis s'allonge comme un ressort puissant.
Litteralement souleve de terre, le malheureux zouave est projete a
quatre pas en avant, sur ses pieds qui marchent, qui trottent, qui
galopent. Le cercle, devant lui, s'est ouvert, d'instinct, et derriere
lui court son compagnon; il court aussi vite que les sabots le lui
permettent. Oncques le regiment n'entendit parler d'eux et, depuis lors,
nul ne manqua tant soit peu d'egards envers le correct capitaine.

Se reposer, bon, tant que c'etait indispensable; mais nous n'etions pas
a Capoue et n'avions pas le loisir de nous y rendre; nous rougissions de
la reculade de Chateaudun, ordonnee sans que notre courage eut ete mis
a l'epreuve, et nous avions hate de regagner le terrain perdu. L'ordre
parti le 29 novembre du grand quartier general de Saint-Jean-la-Ruelle
fut donc bien accueilli. "Que vos troupes, avait ecrit le general
d'Aurelle au general de Sonis, se mettent demain en marche, pour se
diriger sur Coulmiers.... Le canon vous servira de guide."

De son cote, le general Chanzy, dont nous devions seconder les
efforts, avait pris soin d'envoyer un de ses aides de camp a
Saint-Laurent-des-Bois pour conferer avec notre commandant en chef.
Escorte seulement de deux cavaliers, cet officier, apres une chevauchee
nocturne en plein champ et a travers bois, parvint a Saint-Laurent avant
l'aube. Le general de Sonis etait installe dans une bicoque du village;
il dejeunait avec ses officiers d'ordonnance, en toute simplicite,
parait-il, quand le nouveau venu arriva jusqu'a lui. L'officier du 16e
corps lui exposa l'interet qu'il y avait a faire concourir le 17e a
l'action qui allait s'engager pour rouvrir la route de Paris. Quoiqu'il
parut tres fatigue, le general de Sonis se rejouit d'avoir enfin a agir.
Ses traits fins s'animerent au recit qu'il fit de son exploit de Brou,
et il declara que ses troupes, qu'il avait su si rondement mener,
sauraient marcher de nouveau.

En effet, le 30 novembre, le 17e corps rompit au petit jour. Il s'avanca
methodiquement en trois colonnes par des routes paralleles a peine
distantes d'un kilometre les unes des autres. L'artillerie et les
convois tenaient la chaussee, l'infanterie escortant a travers champs.
De forts pelotons de cavaliers eclairaient notre marche. Ils formaient
sur nos flancs comme un chapelet: suivant les accidents du terrain, ce
long cordon humain s'etirait plus ou moins, espacant ou rapprochant tour
a tour, sur la ligne brumeuse de l'horizon, les silhouettes qui souvent
se dressaient sur les etriers, la tete en eveil bien degagee de
l'immense manteau etendu du col de l'homme jusqu'a la croupe du cheval.
Un instant, ce rideau de vedettes s'elargit demesurement, s'eloigna
presque a perte de vue. Il se resserra ensuite au petit trot, ayant fait
reculer et s'evanouir quelques ombres rapides qui avaient ete entrevues
a trois kilometres.

Tout cela donnait de la solennite et du piquant a notre marche,
d'ailleurs bien ordonnee et bien executee. Il eut ete seulement
desirable de decouvrir a cette scene un decor plus riant, sous une
temperature plus clemente. Comme toujours, la brume ternissait le
paysage et le froid sevissait avec rigueur. Une bise glaciale cinglait
le visage, pincait les oreilles: les mains se crispaient sur l'acier des
armes. Quelques hommes roulerent leur mouchoir autour de la tete, les
bouts noues au-dessus de la visiere du kepi; d'autres, hardiment, en
rabattirent la doublure de cuir sur le front et sur les oreilles. Tous,
nous enfouissions une main dans une poche et l'autre sous le plastron de
la capote, en marchant l'arme au bras.

Armee de manchots, semblait-il au premier abord; mais l'allure etait
bonne, vive et decidee. Il n'y avait pour nous stimuler ni roulements de
tambours, ni sonneries de clairons; mais le canon nous marquait le pas,
nous guidait, nous attirait. Voila le meilleur metronome du soldat.
Au surplus, le nom de Coulmiers, seul nom de victoire qui eut depuis
longtemps retenti, enflammait un peu notre imagination. Coulmiers etait,
non le terme, mais l'orientation de notre etape. Bon augure. Le pas, sur
les sillons figes, etait ferme et releve. Il ne venait meme pas a l'idee
que nous pussions nous lasser d'avancer sur un sol pourtant si peu
propice.

Certes je n'entends pas nier en notre honneur l'emotion des combattants.
Les plus braves eprouvent au feu une impression combinee de sentiment et
de sensation, que le courage enseigne a dominer sans pouvoir toujours
l'etouffer: mais, a distance, la rumeur de la bataille electrise tout le
monde. En songeant aux coups que chaque decharge porte dans les rangs
des siens, on souhaite d'accourir: une genereuse impatience vous anime
et vous pousse. L'ouragan meurtrier ne mugit pas encore a vos oreilles,
le frisson de la mort qui passe au-dessus de vos tetes est loin;
l'horreur du carnage ne vous blesse point les yeux; il n'y a
veritablement que des heros qui vont au secours de leurs freres.

Tandis que chacun se felicitait en son for interieur de puiser une
vigueur necessaire dans l'idee du devoir, le bruit d'une cavalcade
resonna sur la terre gelee. L'etat-major s'avancait derriere nous. Tous
les officiers etaient enveloppes d'epaisses pelisses, aux fourrures
sombres, d'ou les tetes emergeaient a peine. Les kepis eux-memes ne
permettaient guere de distinguer les grades, car les promotions avaient
ete trop rapides pour laisser aux generaux le loisir de troquer leurs
anciens galons contre les lourdes broderies d'or.

Cependant le general de Sonis se faisait remarquer par l'avance qu'il
prenait sur le groupe nombreux, non pour indiquer sa suprematie, mais
par l'elan naturel d'un hardi cavalier. Rapidement ils nous atteignent,
et nous depassent. Nos regards suivent de loin l'escorte, papillotement
de grosses taches blanches et rouges. Manteaux des chasseurs, manteaux
des spahis. Le goum fuit. A la suite des kepis galonnes et luisants, il
s'engouffre dans la rue d'un village, et, jusqu'au dernier cavalier,
disparait. Telle fut l'unique et courte vision que nous eumes de notre
chef supreme.


IV


Ce village etait un gros bourg, Ouzouer-le-Marche. Tout pavoise, pavoise
comme il ne l'avait jamais ete et comme il faut esperer qu'il ne le sera
plus. Sous ses rustiques toitures, il abritait de nombreux blesses qui,
a l'ombre flottante du drapeau international de Geneve, luttaient depuis
vingt jours contre la mort.

A notre tour, nous nous engageames dans la rue principale. Sur le seuil
de l'une des maisons hospitalieres, un officier a visage bleme s'avanca,
soutenu par une soeur de charite. Un temps d'arret s'etait produit, il
voulut nous adresser quelques mots. Emotion ou faiblesse, il lui fut
impossible de se faire entendre. La colonne deja se remettait en marche.
Alors, de sa main decharnee, il nous fit un geste d'encouragement,
qui etait bien plutot un signe d'adieu. Plusieurs rideaux blancs se
souleverent a notre passage, laissant apparaitre des visages pales et
des mains osseuses, jaunes, pareilles a celles de l'officier blesse.
Il semblait qu'Ouzouer fut un bourg hante, exclusivement peuple de
squelettes, les nobles revenants de Coulmiers.

A peine avions-nous franchi les dernieres maisons, que les clairons
sonnerent la halte. La canonnade etait devenue plus retentissante et
plus claire. Elle venait du nord-ouest, tandis que nous devions nous
porter a l'est. Mais il fallait avant tout marcher au canon. Un
double cordon de cavaliers et de fantassins se deploya aussitot pour
reconnaitre la campagne. L'artillerie s'achemina vers le point culminant
de la route de Charsonville, et l'infanterie se rangea en bataille
au milieu des champs. Le canon tonnait toujours, et quelques masses
sombres, encore indistinctes, apparaissaient au loin. Le general Charvet
etant venu prendre place pres de nous, l'ordre fut donne d'avancer et de
faire bonne contenance.

L'idee du combat, qui nous animait et nous surexcitait depuis le matin,
prenait corps. Ce qui avait l'aspect de simples haies, a l'horizon,
allait sans doute se changer en buissons ardents, crachant le fer, et
la traversee d'Ouzouer venait de rappeler quelles pouvaient etre les
consequences de cet ouragan. Chacun a des nerfs plus ou moins faciles a
exciter, a tendre. Mais tous s'efforcaient d'aller bravement au bapteme
du feu.

Moi aussi, je marchais a mon rang de bataille, exactement,
scrupuleusement, et, s'il faut l'avouer, mon courage de conscrit puisait
quelque reconfort dans ce strict accomplissement du devoir. Le fourrier
se tenant derriere la premiere section de la compagnie, ma petite taille
se flattait tout bas de trouver un abri derriere les grands gaillards
dont j'avais peine a emboiter le pas. Du moins, les premiers pruneaux
seraient gobes par d'autres, illusoire esperance qui avait suffi pour
m'empecher de trembler et de paraitre emu.

Je gardais en tout cas assez de presence d'esprit pour observer du coin
de l'oeil tout le monde autour de moi. Il faut dire d'abord que, si
l'action s'engageait ce jour-la, un bon moteur allait nous manquer,
l'ascendant de notre energique capitaine: M. Eynard, charge la veille
d'une mission secrete, avait laisse le commandement au lieutenant Barta.
Assurement le flegme de ce vieux soldat de Crimee et d'Italie etait d'un
bon exemple, sans valoir toutefois le bel entrain de notre jeune chef.
Il allait a dix pas en avant, paraissant surtout preoccupe de ne pas se
laisser distancer par M. Houssine, qui avait de beaucoup plus longues
jambes.

Quant aux soldats, apres quelques rares accidents passagers, rien de
remarquable, si ce n'est l'attention qu'ils pretaient a se sentir les
coudes et a ne pas perdre l'alignement dans la marche en bataille assez
penible sur un sol inegal et durci. La peur des entorses, jointe au
desir de ne pas manquer le pas, les distrayait de l'idee du danger.
Ce qu'il convient de noter, c'est l'instinctive coquetterie qui avait
pousse les plus frileux, des que le combat avai paru probable, a denouer
leurs mouchoirs serre-tete et a rentrer dans le kepi la doublure de
cuir. D'ailleurs personne n'avait plus froid et aucune main ne craignait
plus la bise.

A deux pas en arriere, la ligne des serre-files suivait: Villiot d'un
pas et d'un air tranquilles, Gouzy accentuant un peu sa nonchalance et
son dehanchement habituels, Harel avec un regard plus profond sous un
front qui semblait plus proeminent que jamais, Nareval machonnant ses
levres par saccades, tandis que Laurier tortillait sa moustache, la
rabattait, au lieu de la retrousser glorieusement, et paraissait
chercher de ses yeux inquiets un trou ou s'abriter.

Pur gaspillage que l'emotion ce jour-la. Ou les ombres lointaines
n'etaient reellement que des buissons creux, ou bien elles avaient
recule, fui, a notre approche. Le canon avait cesse de gronder. Nous
avions eu devant nous, probablement, quelques detachements des troupes
qui venaient d'ecraser les francs-tireurs girondins dans le parc de
Varize. Ils avaient par contre trouve un habile adversaire dans le
colonel Lipowski, et ils avaient juge prudent de se replier a la vue du
deploiement de tout un corps d'armee.

Qu'il eut ete imaginaire ou qu'il se fut derobe, l'adversaire manquait.
Une batterie prit position avec un bataillon de soutien, pour garder a
tout evenement nos derrieres. Puis le 17e corps repartit en colonne vers
l'est, dans la direction de Coulmiers, par Charsonville. Au bout d'une
heure, nous trouvames la route gardee par le premier poste du 16e corps,
que le general Chanzy avait porte en avant la veille. Il nous laissait
les emplacements qu'il avait occupes depuis sa victoire. Des lors, nous
cheminames sur le champ de bataille, reconnaissable aux travaux de
defense improvises a droite et a gauche, au ravage cause dans les arbres
par l'ouragan de l'artillerie et de la fusillade, et, comme aux portes
de Chateaudun, a des carcasses de chevaux dont se repaissaient des nuees
de corbeaux.

Tandis que le general de Sonis etablissait son quartier general a
Coulmiers meme, avec son artillerie toujours entouree de la legion
bretonne, le corps d'armee forma ses bivouacs aux environs. Le 31e alla
dresser ses tentes dans le parc de la Renardiere: nous fumes postes pres
de Huisseau-sur-Mauve, a la lisiere du bois de Montpipeau. Doux noms du
beau pays de France, mieux faits pour evoquer de poetiques legendes que
pour servir de points de repere dans de tristes etapes.


V


Malgre la rigueur de la temperature, la nuit fut excellente. Le bois
voisin nous avait fourni notre sommier, il est vrai, c'est-a-dire des
branches mortes, et nous avions touche dans le village de la paille
fraiche pour former le matelas; mais la satisfaction d'une journee bien
remplie contribua plus encore a notre sommeil reparateur. Marche en
avant, dans un ordre parfait. Cela suffit pour etre content de soi et de
ses chefs. En campagne, il n'y a rien a souhaiter au dela.

Le lendemain, pourtant, nous eussions desire un peu plus de chaleur.
Les piquets des tentes se briserent dans la terre gelee, quand il nous
fallut aller prendre la grand'-garde et transporter nos bivouacs tout
contre la foret. La compagnie etant etablie a son poste, je n'avais plus
rien a faire comme fourrier; les dernieres dispositions indiquaient
que nous passerions encore une nuit au moins a Huisseau; je previns
le lieutenant, et je m'engageai dans la foret en compagnie du caporal
Daries, a qui je m'etais attache depuis la retraite de Chateaudun.

Jeudi, 1er decembre, le temps etait beau, malgre la persistance du
froid. Le soleil brillait, non plus au-dessus de nos tetes: il declinait
derriere nous, eclairant d'une lumiere frisante les futs verdatres
des arbres, se jouant dans la mousse qui s'ecrasait sous nos pieds,
accentuant par le contraste le dessin des choses, allongeant d'instant
en instant notre ombre qui affectait, selon les hasards de la promenade,
des formes bizarres. En suivant a l'aventure des sentiers sinueux, nous
parvinmes dans une gaie clairiere, menagee, semblait-il, pour servir
de salle a de joyeux repas sur l'herbe. Quelques mouches mordorees y
voletaient, l'animaient de leur bourdonnement sonore dans le silence du
bois.

Or, dans le tapis de verdure ou peut-etre on avait jadis folatre, une
assez large dechirure avait ete pratiquee. La terre paraissait avoir ete
fraichement remuee, et, a cote, l'herbe fletrie, couchee; comme sous le
poids d'un cavalier et de son cheval. Francais ou Allemand, un homme
avait sans nul doute ete frappe la, par des tirailleurs en embuscade. Il
y avait trouve la mort et une sepulture ignoree. Les siens n'avaient pu
recevoir de lui d'autre nouvelle, sinon, cette indication, si desolante
par son indecision: "Disparu!"

La claire sonnerie des clairons vint jusqu'au coeur de la foret nous
arracher a nos melancoliques reflexions. Vite, vite! Au pas gymnastique!
Sans prendre garde aux branches qui nous dechirent les mains et nous
fouettent le visage, nous regagnons le camp. Il faut partir. Des
nouvelles sont parvenues de Paris. Le general Ducrot tente une grande
sortie. Pour tendre la main a l'armee de Paris, le 16e corps se bat. A
nous de le rallier pour seconder ses efforts. Notre brigade doit, la
premiere, l'aller rejoindre a Patay. Patay, nom glorieux, car notre
Jeanne y fit prisonnier celui que l'Angleterre appelait "son Achille".
Jamais nous n'avions ete si allegres. C'est en chantant qu'a la
nuit tombante, nous primes la route qui passe a Gemigny, puis a
Saint-Peravy-la-Colombe, ou nous laissames les zouaves de Charette avec
le general de Sonis.

Depuis longtemps nous cheminions dans les tenebres--et aussi dans le
silence. Nos voix etaient lasses d'avoir compte "les canards, qui,
deployant leurs ailes, se confient a leurs canes fideles" et d'avoir
averti cent fois "le meunier que son moulin va trop vite, va trop fort".
Il nous semblait, de plus, indigne de faire retentir l'air de telles
puerilites, en approchant du terme de notre etape que marquait sans
doute un champ de bataille.

En effet, la division de l'amiral Jaureguiberry, bien secondee par la
cavalerie du general Michel, avait culbute l'ennemi a Villepion, non
sans eprouver quelques pertes. Le 16e corps couchait sur les positions
conquises. Seul son chef, le general Chanzy, etait encore a Patay. Il
se disposait a transporter son quartier plus avant, sur la droite, a
Terminiers.

Notre brigade recut l'ordre de prendre position au nord-ouest de la
ville, en attendant le jour. Le 48e s'avanca a deux kilometres, en
grand'garde, et les tentes furent peniblement dressees sur un front de
bataille d'au moins 800 metres. Quoique abrites par un repli de terrain,
nous grelottions sous la bise glaciale. Les sentinelles furent postees
par deux pour se garantir mutuellement du sommeil qui eut amene la
congelation des membres ou la mort.

Le general de Jancigny, qui commandait notre division, avait tenu a nous
conduire en avant. Ce fut lui, ou peut-etre Chanzy, qui se porta sans
escorte sur le point culminant du terrain que nous occupions. Sa
silhouette se dressa a la hauteur de nos yeux, comme une apparition. Le
croissant lunaire eclairait faiblement la longue criniere blanche de son
cheval arabe et faisait briller l'or de son kepi. Comme un grand
silence planait autour de nous. Le cheval, naseaux au vent, flairant la
lointaine odeur de la poudre et du sang, fremissait, mais se retenait
de hennir. A peine entendait-on, sur la terre gelee, le pas trainant et
fatigue des sentinelles, dont les baionnettes jetaient, par eclairs, des
reflets argentes.

Longtemps le general sonda de son regard la profondeur noire de la
plaine, que piquaient au loin, sur la ligne de l'horizon, les feux des
bivouacs ennemis. Puis il repartit au petit pas de son cheval, l'air
pensif, supputant sans doute, d'apres le nombre et l'eparpillement des
lueurs lointaines, les forces qu'il allait falloir combattre. Aucun
ordre ne vint du reste modifier les dispositions prises. Tout etait
tranquille, tout semblait dormir. Quelques fusees, du cote d'Orgeres,
dans les lignes allemandes, troublerent seules, par instants, cette nuit
calme et glaciale. Accompagnement habituel des fetes populaires, ces
trainees lumineuses, par leur eclat ephemere, par leur signification
inconnue, avaient je ne sais quoi d'ironique et d'irritant. Chaque fois
elles semblaient laisser l'horizon plus sombre.

Le jour parut enfin, ce jour que plusieurs milliers d'hommes, tous
sains, valides, vigoureux et dispos, jeunes et ardents, faits pour vivre
et pour aimer, ne devaient pas voir finir. Le froid persistait; mais,
quand le soleil se fut degage des brumes qui rasaient le sol, le
temps s'affirma superbe, tel qu'il peut etre reve pour une solennite
militaire. Et, de fait, toutes les manoeuvres preliminaires de combat
s'accomplirent avec ordre et methode, comme en une superbe parade qui
s'executa sous nos yeux.




LA DEROUTE


I


La brigade Charvet, la notre, formait la liaison des troupes du 16e et
du 17e corps d'armee. Elle devait donc, selon toute vraisemblance, etre
appelee a jouer un role important. Le succes pouvait dependre d'elle;
mais, dans sa situation intermediaire, il y avait un premier point a
etablir: il fallait savoir de qui lui viendraient les ordres. Pendant
quelques heures, au moins, elle avait ete placee sous l'autorite
immediate du commandant du 16e corps. Le general d'Aurelle avait en
effet donne des ordres en consequence: "La brigade commandee par le
general de Jancigny, dit-il dans son ouvrage sur la _Premiere Armee de
la Loire_, avait precede sa division, et etait arrivee a Patay le 1er
decembre, dans la nuit. Ce general se mit immediatement a la disposition
du general Chanzy, assure des lors de l'appui du 17e corps." Mais,
lorsque le general de Sonis, "plus vite que les aigles, plus courageux
que les lions", fut a son tour parvenu sur le theatre des operations,
il reprit evidemment autorite sur nous, et, ce qu'il faut peut-etre
regretter, c'est que des scrupules aient un instant suspendu son ardeur;
c'est qu'il les ait communiques au general Chanzy. "J'ai fait mon
possible, lui vint-il declarer a huit heures du matin, pour venir
promptement a votre secours; mais je marche avec des troupes fatiguees.
Nous voila, nous sommes ici, mais je vous declare que, si vous
avez besoin de nous aujourd'hui, il me sera bien difficile de vous
satisfaire." Avec son esprit net et precis, le general Chanzy dut etre
surpris de cet elan qui s'annihilait. Dans les graves circonstances
qu'il traversait, il s'etait contente de repondre: "Je tacherai de me
passer de vous".

Nous, qui ignorions ces details, et qui, presque a la portee du canon,
ne ressentions plus nos fatigues, nous etions impatients de marcher et
fort surpris de n'en pas recevoir l'ordre. Cet ordre, je l'attendais
personnellement comme une recompense. Il faut tout dire, ce recit ne
pouvant avoir d'interet qu'a la condition d'etre sincere comme une
confession. Le matin du 2 decembre 1870, j'ai subi une humiliation
profonde: il m'a ete inflige des voies de fait, et j'ai essuye
silencieusement l'outrage, et j'ai bu ma honte, par abnegation, par
devoir, par amour pour mon pays.

A l'aube, des distributions de vivres avaient ete annoncees. Comme
toujours, elles furent assez longues; comme toujours representant la
18e compagnie du regiment, je fus servi le dernier, et, naturellement,
regagnai le bivouac apres tous les autres fourriers. Le sous-lieutenant
Houssine, l'ancien sous-officier a chevelure rouge et raide,
m'accueillit en me reprochant ma lenteur. Quand, charge, pour venir en
aide a mes hommes de corvee, je m'en souviens, d'une moitie de pain de
sucre, je passai devant lui, il m'allongea dans le dos, sur le sac, un
coup de canne, pour activer ma marche, comme il eut fait a une bete de
somme.

M'arretant, je vis rouge pendant une seconde. La voix du canon me sauva.
Encourir le sort du caporal Tillot, quand j'allais pouvoir m'exposer
pour la noble cause, non. Je haussai les epaules sans plus hater le pas,
et le sous-lieutenant en fut pour une lachete qu'il n'eut point commise
si M. Eynard avait ete la, car le capitaine rendait justice a tous.

Quoi qu'il en soit, les tristes exemples qui nous avaient ete donnes, a
Lorges et dans la foret de Blois, me furent ce jour-la salutaires.
Ils m'enseignerent a ronger mon frein: mais j'aspirais a me battre,
a affronter le feu ennemi, pour m'absoudre a mes propres yeux de
l'ignominie acceptee sans protestation.

Aussi, tandis que nous attendions en armes sur le terrain ou nous avions
dormi, je m'efforcais de suivre des yeux, faute de pouvoir m'y meler
moi-meme, les mouvements du 16e corps qui engageait vigoureusement
la bataille a deux lieues vers le nord-est. Quelques nuages de fumee
s'elevant lentement dans le ciel clair, voila tout ce que nous pouvions
distinguer. Le roulement ininterrompu du canon, qui grossissait par
eclats, attestait l'intensite croissante de la lutte. Pendant ce temps,
les autres troupes du 17e corps, que nous avions distancees la veille,
arrivaient a la hauteur de Patay et defilaient devant nous. Passe la
ville, les batteries se mettaient en ligne et roulaient a travers
champs, precedees et suivies de l'infanterie qui se deployait aussi.

En art, il y a le choix entre des procedes tout differents. Certains
artistes epuisent l'emotion par l'expose de scenes effrayantes ou
horribles; d'autres preferent la faire naitre et la maintenir en mettant
l'esprit en suspens devant des tableaux ou plane la crainte du drame
qui se prepare, et en epargnant a la vue les details terribles ou
repugnants. Le spectacle qui s'offrait a nos yeux avait ce caractere
tempere, saisissant quand meme. Sur le fond lointain d'une realite
menacante se detachait un premier plan pittoresque et attachant.

Les artilleurs, pour gagner ou maintenir leurs distances, tantot
fouettaient leurs chevaux a tour de bras, leur dechiraient les flancs de
l'eperon, tantot s'efforcaient de leur faire sentir le mors pour moderer
leur emballement. Pendant ces alternatives, les pauvres servants, montes
sur les caissons, se soutenaient mutuellement, de peur de tomber a
chaque violente secousse que provoquaient les sillons de terre durcie.
Puis une ligne rouge et bleue de fantassins ou toute bleue de mobiles
ondulait sans desordre, offrant un front de tout jeunes visages, un peu
pales, qui, par leur serieux, tachaient de faire aussi bonne figure que
de vieilles troupes. Et le soleil brillait, non pour rechauffer les
membres engourdis par une nuit glaciale, mais assez pour pailleter de
fugaces etincelles le bronze des canons et l'acier des doubles rangees
mouvementees de fusils.

Bientot les zouaves pontificaux melerent leurs costumes gris aux autres
uniformes plus voyants. Les troupes de ligne, apres avoir effectue un
mouvement vers la gauche, accentue par chaque brigade, s'arreterent pour
se refaire de leur marche ininterrompue depuis Coulmiers. Les zouaves
arrivaient seulement de Saint-Peravy; ils venaient de deposer leurs sacs
a Patay. De Terminiers arriva vers eux, au galop de son cheval bai,
un jeune capitaine du genie, au teint pale, a l'oeil creuse par les
veillees studieuses. De la part du general Chanzy, il venait requerir
la legion du general de Charette, avec mission de la diriger sur l'est,
vers le champ de bataille. Le groupe aussitot s'agite et s'eloigne.

Au milieu d'eux marchait un aumonier, aupres duquel chacun se penchait
a son tour. Comme alleges au moral ainsi qu'ils l'etaient physiquement,
ils allaient, vifs, alertes, avec un fourmillement de guetres blanches
et de jaunes molletieres. Ils allaient a la mort ou plutot, suivant le
mot de leur aieul Polyeucte, a la gloire.

Cependant, le defile continuait. Peu apres le depart des zouaves, ordre
nous fut enfin donne de marcher. Au commandement du colonel Koch, le
regiment, forme par compagnies en colonne serree, arreta un instant le
flot qui sortait toujours de Patay. Il suivit presque la meme direction
que la troupe de Charette, mais moins au nord. Le 51e rompait en meme
temps, et s'avancait a notre gauche avec de l'artillerie.

Sur un parcours de plusieurs kilometres, nous fumes tour a tour deployes
en bataille sur un front de 800 metres, puis replies comme en terrain
de manoeuvres. Un eventail s'ouvre ainsi et se referme, au gre d'un
caprice. Sans chercher a comprendre l'utilite de nos mouvements, nous
nous appliquions a les executer vivement, car l'heure etait venue
d'avoir une aveugle confiance dans ceux qui avaient mission de nous
diriger. En effet, la voix du canon ne nous arrivait plus comme un sourd
grondement: chaque coup detonait, distinct, immediatement suivi d'un
autre. Nous apercevions, non seulement le feu de la poudre, mais aussi
les projectiles bourdonnant dans l'air. La fusillade crepitait sans
relache, et nous entendions un bruit d'ouragan accompagne d'eclairs qui
rasaient la terre.

Nous pumes croire, pourtant, que notre appui etait inutile. Tout le 48e
fut masse a l'abri du village de Terminiers, que le general Chanzy avait
designe pour son quartier general. Tandis que, sans distinguer autre
chose que le sillage aerien des obus, nous nous consumions dans la
fievre d'une attente vaine, le general, du haut du clocher, suivait les
mouvements de ses troupes sur Loigny.

Apres la bataille de Coulmiers, le lendemain du combat heureux de
Villepion, il avait le droit d'avoir confiance en elles. Cependant, par
l'etendue et la multitude des feux de bivouac qu'il avait remarques la
veille, et par les signaux observes pendant la nuit du cote d'Orgeres,
il avait juge que la resistance serait serieuse. Au lieu d'eparpiller
ses forces, il avait concentre ses trois divisions, de maniere qu'elles
pussent penetrer comme un coin dans le corps ennemi. Il avait charge le
general Michel de surveiller sa gauche avec sa cavalerie, vers Orgeres,
en avant des positions ou le 17e corps reprenait haleine. Il pouvait,
d'un autre cote, esperer qu'a l'extreme droite, le general des Pallieres
viendrait lui donner la main.

Des huit heures il avait lance sa 2e division sur le village de Loigny.
Resolument elle s'etait avancee sous les ordres du general Barry qui,
comme a Coulmiers, allait faire de l'histoire aussi noblement que son
frere Edouard nous l'enseignait disertement a la Faculte de Toulouse.
La 1re division--amiral Jaureguiberry,--celle qui avait enleve si
brillamment Villepion la veille, suivait de pres a gauche. En meme
temps la 3e, commandee par le general Maurandy, devait appuyer a droite
l'effort principal en attaquant Lumeau, village voisin de Loigny.

Loigny emporte vivement, la division Barry poursuivit sa marche vers
l'est; mais, au chateau de Goury, elle rencontra une resistance
opiniatre et meurtriere; il fallut d'abord reculer, pour mieux avancer
ensuite. Le parc du chateau fut le theatre d'une lutte sanglante,
acharnee, qui dura avec des chances diverses, mais sans repit, jusqu'a
la nuit. Von der Thann, qui comprenait l'importance de cette position,
envoya l'une apres l'autre ses trois brigades pour renforcer ses
premieres troupes promptement decimees. L'amiral Jaureguiberry, tout en
soutenant en deuxieme ligne ce combat, dut faire tete, sur la gauche,
aux troupes nombreuses qui descendaient d'Orgeres, de la Maladrerie, de
Tanon, et que n'arreta pas la division de cavalerie Michel ramenee par
erreur jusqu'a Guillonville. A droite, la division Maurandy se battait
avec moins de fermete, quoiqu'un regiment de mobiles fit, a Ecuillon,
tout pres de Loigny, une defense heroique.

"A midi et demi, d'apres le rapport du general Chanzy, la situation
devenait de plus en plus difficile.--Toutes les troupes du 16e corps
etaient engagees, et il n'y avait plus d'autre reserve que celle
qu'offraient les troupes fatiguees de la brigade du Bois de Jancigny en
position a Terminiers." Convaincu qu'il avait affaire a des forces de
beaucoup superieures aux siennes, le general Chanzy se decida a faire
appel au secours du general de Sonis, malgre leur conversation du
matin.--"Je montai a cheval, fort inquiet et tres fatigue, a raconte
celui-ci.... Je me portai en avant avec mes troupes, c'est-a-dire
avec une brigade de la 2e division, ma reserve d'artillerie, les
zouaves-pontificaux, les mobiles des Cotes-du-Nord; je marchai dans la
direction de Loigny. Je criai: "Voila le 17e corps qui arrive."


II


Quelque fatigue qu'il fut en mettant le pied a l'etrier, le general
de Sonis, une fois sur le champ de bataille, ne se menagea pas. Il ne
devait plus s'arreter qu'il ne fut terrasse. Il fit d'abord placer deux
batteries sur la route de Faverolles a Villepion, pour canonner l'ennemi
a droite; puis, averti qu'il allait etre tourne, il fit face a gauche.
Il placa son artillerie au coin du chateau de Villepion. Il mit en
batterie toutes les pieces de la reserve et retablit le combat si
energiquement, qu'au bout d'une heure et demie de canonnade le corps
allemand dut se replier.

Cet heureux resultat etait fait pour stimuler son ardeur. Avec une
activite extraordinaire, il placa ses troupes en ligne, de sa main, car
il exercait le commandement a sa maniere. Chanzy, pour l'execution des
plans qu'il avait concus, chargeait ses lieutenants de concourir chacun
pour sa part a l'action generale qu'il surveillait et dirigeait. Sonis,
lui, sauf les conceptions d'ensemble qu'il n'avait guere le loisir de
former, etait en meme temps general, colonel, commandant, capitaine. Son
procede, renouvele des temps chevaleresques ou la valeur personnelle
pouvait vaincre la puissance du nombre, lui enlevait, par contre, la
perception nette d'une situation etendue et complexe. A tel point qu'il
croyait de bonne foi, suivant son propre recit, avoir releve de leur
poste de combat, avec le faible effectif qu'il avait amene, toutes les
troupes du 16e corps.

Tout en elan d'ailleurs, il ne regardait jamais en arriere: "La nuit
arrivait, a-t-il raconte encore, et j'etais occupe de la pensee de
canonner Loigny, lorsqu'on vint me dire: "Votre centre se replie". Je me
portai au fort de l'action, ou se trouvaient deux regiments de marche
d'un effectif considerable, le 48e et le 51e; je me portai vers l'un
d'eux, et je l'exhortai de toutes mes forces. Mes paroles furent vaines,
tout le monde fuyait."

En ce qui concerne le 48e, il y a la une erreur. Loin d'avancer ni de
fuir, nous battions toujours la semelle a cote de Terminiers, dans la
position exasperante de gens qui entendent se derouler pres d'eux un
drame poignant et qu'un invincible obstacle empeche d'aller au secours
des victimes. L'obstacle, c'etait la consigne. Ordre avait ete donne
d'attendre la: donc nous attendions un ordre nouveau pour marcher, et,
dans cette journee de penible attente, pas un homme ne quitta son rang.

Mais, depuis le chef de corps, visible a tous les yeux, sur son grand
cheval gris, jusqu'au plus modeste soldat, le flegmatique lieutenant
Barta, aussi bien que notre sous-lieutenant; le patient Villiot lui-meme
aussi bien que le bouillant Nareval; tous souffraient d'une inaction qui
paraissait inexplicable et qui l'etait en effet.

Vers trois heures, un aide de camp du general Chanzy, le capitaine
Henry, qui precedemment avait guide sur Villepion les zouaves de
Charette, vint avertir notre chef qu'il etait temps de se preparer a
entrer en ligne. Le colonel repondit que nous etions prets, et qu'il
n'attendait plus que les ordres du general Charvet. Les officiers
generaux avaient sans doute recu avis que le general d'Aurelle, residant
a Saint-Jean-la-Ruelle, avait delegue le commandement de l'aile gauche
au general Chanzy; mais les chefs de corps n'avaient pas ete peut-etre
assez formellement avises de ces dispositions. En tout cas, il etait
hasardeux, pour un colonel disposant d'une reserve de 3000 hommes,
d'abandonner, sur l'avis d'un officier, d'etat-major qu'il ne
connaissait pas encore, le point ou d'un moment a l'autre son chef
direct pouvait lui transmettre l'ordre de marcher.

Or, etabli assez loin de nous, a gauche, en tete du 51e de marche, le
general Charvet s'etait trouve dans la sphere d'action du general
de Sonis qui, a la meme heure, l'entrainait avec les deux premiers
bataillons de ce regiment, commandes par le colonel Thibouville.
Un frisson avait agite tous les conscrits du 31e, au moment ou ils
parvenaient dans la zone dangereuse du combat; la gisait a terre le
corps d'un dragon, la main crispee sur la poignee du sabre, la tete
exsangue, aux grands yeux ouverts, fixes, completement detachee du
tronc, et retenue par la jugulaire intacte dans le casque a peau tigree.
D'abord etabli a trois cents pas des batteries mises en action par le
general de Sonis, le regiment, tous les hommes couches par ordre, avait
essuye dans cette position une grele d'obus. C'est la plus penible
maniere de recevoir le bapteme du feu. Aucun mouvement, aucune
preoccupation etrangere, rien ne distrait de la pensee de la mort: de la
mort qui s'avance en puissance dans ces moucherons noirs, bourdonnants,
rapides, qu'une flamme lointaine a annonces et qui finissent, en
touchant la terre, par une autre flamme jaillie de leur sein dechire en
vingt eclats de fonte a dents irregulieres, cruelles.

"Bon, encore un!--Il arrive droit sur nous.

--Non, il passe.

--Un autre, deux autres.--Si, du moins, on pouvait appuyer a gauche.

--Imbecile, c'est la qu'ils tombent.--Bien vise, cette fois.--Misere
et horreur!--Un cri, des gemissements, une convulsion supreme.--Qui
est-ce?--Il ne bouge plus.... Il en pleut encore, toujours. Nous y
resterons tous. Et a quoi bon? Autant de morts, autant de fusils perdus!
Que ne nous commande-t-on de tirer!"

Pendant une heure et demie, les jeunes soldats du 51 deg. subirent cette
terrible epreuve de l'immobilite sous le feu. Ce leur fut donc un
soulagement de recevoir enfin l'ordre de se lever et de courir en avant.
Les nerfs se detendirent par le jeu des muscles, et la circulation du
sang fut si precipitee qu'il semblait que, durant l'heure ecoulee, tous
ces coeurs eussent cesse de battre. En avant, toujours. A gauche de
Loigny, l'ennemi occupait une ferme qu'il avait crenelee, et, de la
lisiere d'un petit bois voisin, il fusillait les assaillants, qui
cependant ne reculerent pas, ne s'arreterent point. La ferme fut
emportee d'assaut et le bois vivement nettoye. Le general Charvet, qui
avait dirige l'attaque, etablit sa troupe dans les positions conquises:
elle s'y maintint, deux heures sous un feu tres violent de l'infanterie
prussienne, qui s'avancait sur le cote oppose, au secours des Bavarois.

D'une intrepidite qui s'accommodait mal d'une fusillade a distance, le
general de Sonis ordonna de charger sur Loigny. Le 51e obeit; mais ici
doit se placer un incident bizarre. Du moins le fait fut raconte le soir
aux bivouacs de Patay, par plusieurs officiers: il ne pouvait pas etre
verifie; mais l'historique du regiment l'a enregistre comme un on-dit.
A un commandement qui aurait ete fait en excellent francais par un
officier prussien, audacieusement embusque en cet endroit, le regiment,
tombant dans un piege, alla donner tete baissee sur une forte colonne
ennemie, massee dans un bouquet de bois d'aspect inoffensif. Une
effroyable fusillade eclata a bout portant. Le general Charvet eut son
cheval tue et tomba avec lui; deux cents hommes roulerent a terre,
blesses ou morts; les autres, surpris, reculerent. Le general fut
aussitot fait prisonnier, ce qui augmenta le desordre, malgre le
sang-froid du colonel, qui resta du moins jusqu'a la dispersion de
l'etat-major.

Cet emoi pouvait n'etre que passager et n'avait rien en soi
d'irreparable. Maintes fois, au cours de leur trop glorieuse campagne,
les Allemands, a Froeschwiller, a Gravelotte, au Bourget, a Loigny meme,
ont subi de ces temps d'arret, qui malheureusement ne les ont pas prives
du succes final. D'autres troupes etaient toujours pretes a recueillir
les premieres par trop maltraitees. Les reserves, bien postees,
donnaient aussitot pendant que les chefs ralliaient les fuyards pour les
ramener en avant. La panique du 51e devait avoir au contraire de graves
consequences, car elle provoqua chez le general de Sonis une grande
crise psychologique.

"Je savais, a-t-il dit, que j'avais confie ma reserve d'artillerie a des
troupes d'infanterie sur lesquelles je pouvais compter et qui etaient
commandees par un homme de resolution et de courage. J'allai trouver
le colonel de Charette et je lui dis: "Il y a des laches la-bas qui se
debandent et compromettent le salut de l'armee; suivez-moi". Lui et ses
hommes me suivirent avec le plus noble enthousiasme; la nuit tombait. Il
y avait tellement d'entrain dans cette troupe, que les Allemands, qui
occupaient depuis le matin la ferme de Villours qu'ils avaient mise
en etat de defense, l'abandonnerent et se sauverent. J'avais un grand
espoir, une tres grande confiance dans ce mouvement en avant qui, je
l'esperais, entrainerait les deux regiments de marche dont j'ai parle.
Mais, accueilli par un feu tres vif de l'ennemi, le 51e lacha pied et
prit la fuite.... Je ne voulais pas moi-meme battre en retraite; je me
serais deshonore et j'aurais deshonore 300 braves zouaves de Charette
qui marchaient derriere moi et qui ne m'auraient jamais pardonne ce
crime."

Acte epique, qui a pu etre qualifie d'heroique folie. Tandis que les
anciens preux luttaient a armes egales et bardes de fer, ce nouveau
Roland, sans casque ni cuirasse, suivi seulement de quelques braves,
espera faire une trouee, avec cette poignee d'hommes, dans une ligne
de quatre-vingts bouches a feu qui concentraient sur un seul point une
avalanche d'obus et de mitraille. Et cependant 20 000 soldats dissemines
dans la plaine entre Guillonville et Terminiers, les chasseurs du 10e
bataillon, le general Deflandre et ses quatre regiments tous, impatients
de combattre, attendaient ses ordres a une portee de canon. Que ne
confia-t-il au colonel de Charette l'effort initial! Que ne prit-il le
temps d'appeler ses reserves a la rescousse! qu'importait-il, comme il a
dit plus tard qu'il en avait eu la pensee, qu'il songeat a nous precher
d'exemple?

De Terminiers on apercoit a peine en plein jour le clocher de Loigny,
separe par les ondulations du terrain, et "la nuit tombait". Il
etait donc impossible au 48e de marche, toujours inactif, de subir
l'attraction d'un chef invisible, et qui, au surplus, dans l'ardeur
d'une action locale, ne songeait plus guere a ceux qu'il avait laisses
en arriere. Apres les malheurs de la patrie, qui apparaissaient comme
irreparables a bien des gens, s'immoler a elle, au milieu des zouaves
pontificaux, cette pensee, ce reve d'un Francais chretien, s'etait
empare irresistiblement du general de Sonis et sembla l'avoir frappe de
vertige. Telle est la verite.

Lorsqu'a son corps defendant ce general avait remplace le baron Durrieu,
son inquietude avait ete grande; elle s'etait calmee a la nouvelle qu'il
avait le colonel de Charette sous la main. Des lors, il n'avait plus
fait un pas sans le bataillon des zouaves, qui l'avait fascine. Sa
confiance, qui ne pouvait d'ailleurs etre mieux placee, etait absolue et
un peu exclusive. Il s'etait tellement identifie avec le role de general
commandant des zouaves, que, la veille, en arrivant a Saint-Peravy, il
leur avait lui-meme fait faire halte, et, soulignant ses paroles d'un
geste courtois, de gentilhomme a gentilshommes, il avait de sa bouche
commande: "Sac a terre. La soupe, messieurs."

Le lendemain, il avait un instant oublie sa garde d'elite en faisant
manoeuvrer ses batteries entre Villepion et Loigny. Mais l'ecrasement du
51e, qu'il qualifia de coupable defaillance, l'avait fortifie dans cette
opinion qu'il n'y avait pas de bon fantassin, hors l'elite des zouaves.
Il etait excite aussi par le desir de prouver au general Chanzy qu'il
n'avait pas eu de mauvais vouloir en lui disant de ne pas compter sur le
17e corps.

Voila pourquoi, plein de fougue, tel que le comte d'Alencon a Crecy, il
s'avanca presque seul sur Loigny. Il marchait entoure de son etat-major,
a la tete d'un petit groupe de zouaves.

Malheureusement, ces hommes, allant en rangs serres, offraient aux
projectiles une proie facile, et ils etaient empeches de tirer par les
cavaliers qui les precedaient. Pour comble, un soldat prussien eut a ce
moment l'audace de sortir seul du petit bois Bourgeon, qu'on a depuis
nomme le Bois des Zouaves. Il vint briser d'un coup de feu, tire a tres
courte portee, la cuisse du general de Sonis, qui se vit ajuste sans
pouvoir atteindre son adversaire.

Le general, quelques instants avant de tomber, avait, parait-il, charge
son chef d'etat-major d'aller chercher au moins le 48e de marche; mais
le general de Bouille, lui aussi, fut atteint par un eclat d'obus.
Jete a terre sans connaissance, il ne put accomplir sa mission ni la
transmettre a un autre. Pendant ce temps, la plupart de ceux qui avaient
suivi le general en chef tombaient a leur tour sous les coups des
Bavarois et des Prussiens.

Ils n'eurent meme pas la joie de degager les bataillons du 37e de
marche, qui depuis plusieurs heures se defendaient bravement dans le
cimetiere. Un millier d'hommes lutterent la, contre dix mille, et ne
laisserent tomber leurs armes que cernes, harasses, ecrases, vaincus
surtout par la fumee, et la chaleur suffocante du brasier que commencait
a former le village en flammes.


III


Dans la nuit profonde, les premieres lueurs de l'incendie nous
indiquaient au loin le theatre de notre defaite, et, a notre droite, le
canon tonnait encore, les mitrailleuses grincaient toujours. Derniers
efforts du general Peytavin qui, vers quatre heures, avait apporte
l'appui du 15e corps. Arrete par les troupes du prince Frederic-Charles,
il n'avait pu depasser Poupry; mais sans doute avait-il empeche le
vainqueur de Metz d'aider le grand-duc de Mecklembourg a ecraser tout a
fait le 16e corps. A Poupry aussi la lassitude gagna les combattants, et
le feu de la poudre s'eteignit dans les tenebres.

En revanche, devant nous, les flammes gagnaient, s'elevaient,
enveloppant Loigny dont le clocher se profilait en noir au sein
des langues de feu et dans la nuee rougeatre qui progressivement
s'epaississait et encombrait le ciel. Fort loin a la ronde, le champ de
bataille en etait eclaire, comme par une aurore boreale. Les survivants
sans blessure et les blesses encore ingambes s'eloignaient de cette
lumiere d'enfer, la plupart sans officiers, sans autre guide que
l'instinct qui les poussait a retourner au gite du matin.

Pres de nous vint s'echouer un groupe confus de fantassins et de
mobiles, avec quelques zouaves pontificaux echappes miraculeusement au
carnage. Tous, quoique desorientes, perdus, affirmaient que la journee
nous appartenait. Chacun, sans exception, en toute sincerite, disait
avoir assiste aux plus chauds episodes de la bataille, et, apres tant
d'efforts, au bout d'une si longue lutte, aucun ne pouvait croire a une
defaite.

Cependant le doute n'etait pas possible. Les corps qui avaient garde
leur cohesion se repliaient aussi. De meme l'artillerie, dont le
roulement sonore sur la terre gelee etait domine de temps a autre par
les cris des blesses qui avaient ete deposes en travers des caissons ou
ils etaient horriblement secoues. Tout cela s'apercevait a peine
dans l'obscurite, tout cela se devinait plutot. Parfois pourtant les
silhouettes se dessinaient nettement, quand le hasard de la marche sur
le terrain amenait une troupe entre la flamme et nous.

A cette heure navrante, un homme connaissait seul toute la profondeur du
desastre, et sur lui s'appesantissait la lourde charge de rallier et de
sauver tous les debris qui s'eparpillaient a plusieurs lieues. Comme
l'athlete qui a besoin de sentir une resistance pour deployer sa force,
le general Chanzy se raidit contre l'insucces et alors il apparut plus
grand que dans la victoire. Assumant sans hesiter la responsabilite de
diriger, en meme temps que le sien, le 17e corps prive de son chef, il
employa les premieres heures a retablir l'ordre dans les bataillons
disperses. A chacun fut immediatement assignee une place, et il y fut
conduit, s'y arreta, pour que le combat put reprendre le lendemain, si
l'ennemi se montrait entreprenant.

Tandis que, le regiment ayant ete maintenu dans ses positions de
Terminiers, nous n'avions d'autre preoccupation que de trouver dans
le village quelque nourriture et un abri, Chanzy, descendu de cheval,
allait y passer la nuit a rendre compte de la journee au general
d'Aurelle et a regler dans le detail la retraite qui s'imposait devant
un ennemi trop nombreux. Nos recherches furent vaines. Les Allemands
n'avaient evacue Terminiers que l'avant-veille: il n'y avait pas a
glaner derriere eux et l'humanite ordonnait de laisser aux blesses qui
arrivaient les refuges qu'offraient les maisons toutes abandonnees du
village. Un pailler toutefois nous offrit de quoi garnir legerement le
sol de nos tentes. Mais le general Chanzy se souvint que nous avions
ete gardes en reserve. Vers dix heures, notre bataillon recut l'ordre
d'aller se poster en grand'garde a un kilometre. Les tentes abattues,
notre bagage ficele a la diable, charges de quelques poignees de paille,
nous nous acheminames en avant, guides par les flammes vacillantes,
alternees de gerbes d'etincelles, qui s'elevaient encore des ruines de
Loigny.

Nuit terrible, sous un ciel voile de brume. Defense etait faite
naturellement d'allumer aucun feu. Il ne fallait pas non plus dresser
les tentes. Notre provision de paille, maigre au depart, etait a peu
pres dispersee quand nous pumes nous arreter. Nous devions etre aux
environs de Villepion. Nous grelottions en plein champ, sous la bise du
nord qui ravivait l'incendie maintenant a quelques centaines de pas. Au
pied de la haie de faisceaux aux baionnettes flamboyantes, nous nous
couchames malgre tout, avec la terre pour lit, le sac pour oreiller
et nos toiles de tente simplement etendues sur nos tetes afin de nous
garantir au moins du serein. Or il gelait a pierre fendre, et le serein
fut un beau verglas qui transforma la toile en carton cassant comme du
verre.

Peu importe. Villiot, encore cinquante pas plus loin, veillait en
avant-poste: nous etions bien gardes: apres un long frisson, cause par
le froid a coup sur et aussi par l'idee des souffrances que devaient
endurer les blesses ralant tout pres de nous, le sommeil nous gagna
pourtant. Ainsi la lassitude animale vient, chez l'homme, au secours de
l'esprit. Oui, moins abrites du froid que les Groenlandais, a une portee
de fusil des barbares qui en pleine France detruisaient nos demeures,
nous pumes fermer les yeux, nous endormir, reposer. Chose curieuse,
l'esprit, comme pour acquitter aussitot sa dette de reconnaissance
envers le corps qui lui accordait quelques heures d'oubli, evoqua de
doux reves sensuels. A mon estomac vide, il donna l'illusion d'un repas
succulent; a mes membres brises et engourdis, il offrit la sensation
imaginaire d'un lit moelleux et chaud. Je m'y etendais delicieusement,
lorsque l'adjudant du bataillon, passant tout le long du rang, reveilla
les dormeurs et ordonna a voix basse de se lever.

Brrr! la rude realite. Nous avions l'onglee au bout de nos vingt doigts
et un instant nous craignimes de ne pas pouvoir nous mettre debout.
Energiquement, tout le monde se secoua et reprit ses sens. Il faisait
nuit encore. La sinistre lueur, devant nous, s'etait eteinte, et, vers
l'orient, l'azur celeste s'eclaircissait a l'approche de l'aube. Notre
compagnie fut chargee de pousser une reconnaissance. Nous apercumes
vaguement, dans le demi-jour naissant, un assez gros parti de uhlans.
Ayant sans doute distingue la masse du bataillon, ils tournerent bride.
Nous-memes, nous ne pouvions attaquer sans un ordre, apres l'echec de la
veille. La compagnie se replia sur le gros du bataillon et un planton
fut vivement depeche au colonel pour lui rendre compte et prendre ses
instructions.

La campagne cependant se degageait de l'obscurite. Derriere nous
retentit la diane, claire comme le chant du coq gaulois, tandis que,
de Loigny, d'Ecuillon, de Lumeau, partaient quelques brefs coups de
sifflet. Des ombres se montrerent un instant a l'entree de chaque
village et presque aussitot se deroberent a l'abri des maisons ou des
murs de cloture. Rien d'autre ne nous revela la presence de notre
redoutable adversaire, qui sans doute songeait aussi a panser ses
blessures.

Ordre nous arriva bientot de rejoindre nos deux premiers bataillons a
Terminiers. De ce village jusqu'a Patay, toutes les troupes du 16e et du
17e corps, selon les dispositions que le general Chanzy avait arretees
et fait approuver pendant la nuit, s'echelonnaient, bataillon par
bataillon, en colonne de compagnie, avec une batterie dans chaque
intervalle. Des huit heures, tout etait pret pour battre methodiquement
en retraite, sauf a offrir vivement un large front de bataille aux
Allemands, en cas de poursuite.

A notre brigade etait echu le faible honneur de s'eloigner la derniere,
sous la direction de l'amiral Jaureguiberry. Il etait charge du
commandement de l'arriere-garde.

Nous dumes donc attendre l'ordre de marcher, jusqu'a dix heures, l'arme
au pied. Les serre-files de notre compagnie se trouvaient ainsi en
premiere ligne, le dos il est vrai tourne a l'ennemi. Telle etait du
moins la position reglementaire; mais--j'en conviens--j'avais peine a la
garder. Invinciblement, mes regards etaient attires vers le village
des Echelles, a l'entree duquel se montraient quelques groupes. Cette
curiosite etait-elle excessive, justifiait-elle un blame? Le salut de
l'armee necessitait-il qu'on s'eloignat des Allemands, sans meme les
regarder? Pourquoi cependant M. Houssine l'exigea-t-il brutalement de
moi, sinon par l'effet d'une animosite qui s'acharnait en l'absence
du capitaine, pour se venger de la bienveillance que me temoignait ce
dernier?


IV


Jusqu'au soir nous marchames, en tres bon ordre. Malgre notre
epuisement, le bataillon ne compta pas, ce jour-la 3 decembre, un seul
trainard; mais ce fut une triste journee, l'une des plus tristes dont
je me souvienne. Depuis notre entree en campagne, fatigues, privations,
souffrances, rien ne nous avait ete epargne. Apres des marches
forcees, quelques heures de repos sur la terre gelee; une nourriture
insuffisante, car plus d'un repas s'etait compose de biscuit et d'eau de
pluie prise dans un fosse. Toutes ces miseres, nous les bravions sans
regret, pour atteindre plus tot l'ennemi. Or, pour la seconde fois, nous
l'avions rencontre, et il nous fallait le fuir. Le fuir, sans avoir
brule une cartouche. D'autres, sans doute, s'etaient mesures avec lui
et avaient du s'avouer vaincus; mais, dans la petite sphere ou se meut
l'homme de troupe, il ne peut embrasser l'ensemble des operations, et,
tant qu'il n'a pas eprouve directement la superiorite de l'adversaire,
il est tente de croire que ses chefs n'ont pas su mettre a profit
sa bonne volonte. De la une rancoeur qui aggravait notre souffrance
physique.

Le lendemain, apres une nuit penible passee a Saint-Sigismond, que nous
avions traverse l'avant-veille d'un pas allegre et en chantant, nous
pumes croire qu'enfin nous allions etre utiles. Le mouvement de retraite
parut avoir ete suspendu. Tandis que le prince Frederic-Charles
refoulait a Artenay et a Cercottes notre 15e corps, les Bavarois avaient
repris haleine, et, le 4, ils harcelerent notre gauche a Patay, ou le
general de Tuce soutint vigoureusement le choc. A droite, la division
Barry se battit aussi a Bricy et a Boulay. Mais, a la nouvelle
qu'Orleans etait repris sur nous, il fallut continuer la retraite, avec
un changement d'orientation, vers Beaugency. Nous devions nous diriger
sur Baccon, a travers la foret de Montpipeau.

Notre bataillon, specialement charge d'escorter les convois du 17e
corps, laissa ses trois dernieres compagnies en observation dans un
hameau qui bordait la route. Pendant que nous attendions la disparition
du dernier fourgon, il nous fut offert en cet endroit un spectacle
inattendu. Nous etions six cents hommes occupes a surveiller
attentivement le point d'ou l'ennemi pouvait surgir, lorsqu'il s'eleva
dans cette direction un gros nuage. Il s'avancait lentement, souleve sur
la route par le mouvement d'une foule en desordre. Aucun point brillant
ne revelait cependant une troupe armee, et en effet nous fumes bientot
fixes. Femmes, vieillards, enfants, poussant devant eux des troupeaux
de betail, marchaient autour de chars atteles, les uns de chevaux de
labour, et d'autres de boeufs au pas pesant. Tous etaient charges de
mille objets entasses pele-mele. Au sommet de l'une des voitures, sur
une botte de paille, une jeune mere allaitait un enfant, aupres d'un
aieul infirme. Plus loin, une grande fille tenait par la main ses deux
tout jeunes freres; tantot elle leur souriait pour les encourager
a marcher, et tantot leur montrait, pour les faire rougir de leur
nonchalance, un homme qui, bien que plie en deux par le dur labeur de
la terre, donnait courageusement l'exemple a toute cette malheureuse
population. Ces pauvres gens ignoraient sans doute ou ils allaient; mais
ils preferaient une vie errante et la misere, parmi les Francais, au
bien-etre de leurs foyers envahis.

Ce triste exode de tout un village ne nous attrista pas seulement, il
nous humilia. A nous il appartenait de l'empecher, et nous y etions
impuissants. Ces paysans ne nous temoignerent pourtant aucune rancune.
Ils nous firent remarquer eux-memes, a 1500 metres, environ, des
cavaliers qui apparaissaient et presque aussitot se retiraient. Nul
doute que ce ne fussent les eclaireurs de l'armee allemande. Le convoi
que nous avions mission de proteger avait pris de l'avance; il ne nous
etait pas permis d'engager, sans absolue necessite, un combat ou nous
n'aurions pas ete soutenus: le chef du detachement ordonna donc la
retraite.

Comme nous risquions de perdre le contact de l'armee, force nous fut
d'accelerer le pas, de louvoyer autour des vehicules de toutes sortes,
dans les chemins defonces courant a travers bois. L'encombrement des
voitures, la precipitation de la marche, tout contribuait a semer parmi
nous le desordre. Vers la fin du jour, quelle que fut la bonne
volonte individuelle, il y eut une debacle generale, une complete
demoralisation.

Chacun allait a la derive, se tenant aussi longtemps que possible
aupres des camarades qu'il reconnaissait. Mais la nuit acheva de nous
desorienter et de nous disperser: je n'ai garde de ces penibles moments
qu'un souvenir vague, trouble. La voix seule d'officiers passant a
cheval me revient aux oreilles avec cet eternel refrain: "Pas de
retardataires! Les Allemands glanent derriere nous!"

Avec le sergent-major Harel, le caporal Daries et une dizaine d'hommes,
nous formions encore un petit groupe, qui s'efforcait de ne plus
s'egrener.

Au petit jour nous sortimes enfin de la region des forets. La marche a
travers bois est toujours lente, penible, incertaine. Chaque chemin qui
s'ouvre fait naitre une hesitation nouvelle. Avec la nuit surtout, le
rideau sombre qui borne immediatement la vue de tous cotes fait craindre
a bon droit les surprises. En plaine, au contraire, et quand la lumiere
du jour vous eclaire, on se sent plus sur de soi, plus hardi et plus
fort, grace a la vaste etendue de pays qui s'offre a vos yeux, grace a
la facilite de s'orienter.

D'autres groupes pareils aux notres s'apercevaient a d'assez grandes
distances. Ils grossissaient, s'agglomeraient, convergeant tous vers le
meme point. Il y avait deja la un indice qu'une pensee unique presidait
a cette marche, si irreguliere qu'elle fut encore. Ce premier gage
nous encourageait, nous stimulait. Nous n'avions pas tort de reprendre
espoir.




BATAILLE


I


Le commandement superieur veillait, en effet, il agissait et vivement
reagissait sur cette multitude d'individus epars dont il allait en deux
jours refaire une armee compacte, valeureuse et redoutable, suivant
l'aveu de nos ennemis. "Ainsi, est-il dit dans le travail historique
du grand etat-major prussien, tandis que la 25e division flanquait le
mouvement sur la rive gauche de la Loire, le 6 et le 7 decembre sur la
rive droite, la subdivision d'armee du grand-duc se trouvait aux prises,
sur tout son front, c'est-a-dire sur 20 kilometres environ, avec des
masses ennemies en etat de soutenir la lutte et d'opposer une resistance
tres vive."

Certes ce n'etait pas sans une volonte ferme, sans une perpetuelle
vigilance, qu'un tel resultat pouvait etre obtenu. A tous les
carrefours, a chaque fourche de route, se trouvait un officier
d'etat-major, plante la comme un poteau indicateur. L'un apres l'autre,
ils designaient aux hommes desorientes la direction a suivre pour
atteindre la localite qui avait ete assignee a chaque corps, dans la
nouvelle ligne de bataille que venait d'arreter le general Chanzy.

Entre la Loire et la foret de Marchenoir, cette ligne s'etendait sur un
espace de 11 kilometres, de Beaugency jusqu'a Lorges, ou nous avions
fusille un soldat du 51e. Le quartier general etait a Josnes. Le 17e
corps, au centre, devant lui. Le 16e corps, dont la premiere division
seule etait presente, les deux autres s'etant egarees, forma d'abord
l'aile gauche, puis fut porte a droite, a Villorceau, tout contre
la division independante du general Camo. L'aile gauche fut alors
constituee au moyen d'une division du 21e corps: recemment organise sous
le commandement de l'amiral Jaures, il avait en outre mission de garder
la foret de Marchenoir, ce qui etendait de plusieurs kilometres le front
de bataille. Enfin, le general Chanzy, qui, avec la spontaneite du
genie, palliait les fautes de ses lieutenants en en tirant parti,
ordonna aux generaux Barry et Maurandy de reorganiser leurs divisions a
Mer et a Blois. Il leur confia le soin de defendre les ponts, dont les
Allemands allaient chercher a s'emparer, en effet, pour nous tourner.

Arrete dans la fievre d'une retraite infernale, ce dispositif etait
tel que de longues deliberations n'eussent pu le rendre meilleur. Il
assignait au 48e de marche son bivouac pres du village d'Ourcelles, a
un kilometre du quartier general. La plaine ondulee, ou etaient dresses
quelques groupes de tentes, s'ouvrit a nous dans la matinee du 6
decembre. Le temps etait clair. Quelques sonneries familieres egayaient
le panorama, qui, naguere, nous avait paru plus triste, dans notre
premiere marche de Mer sur Chateaudun. Cette impression etait favorable.
Tout embryonnaire qu'il etait, le camp apparaissait enfin, comme
une digue elevee contre la debacle. L'ordre renaissait; la force en
resulterait peut-etre, et, en tout cas, la possibilite de tenter de
nouveaux efforts plus honorables qu'une fuite eternelle.

Pourtant, pourtant. Il ne faut pas se faire meilleur que nature. La
preoccupation de rallier le regiment avait tout prime dans notre esprit
depuis trente-six heures que la debandade s'etait produite. A tel point
que nous avions a peine repris haleine quelques instants, la seconde
nuit, sous un hangar de je ne sais quel village, et nous n'avions eu
d'autre nourriture que des miettes de biscuit. Aussi, lorsque nous eumes
acquis la certitude que le but etait atteint, qu'a la moindre alerte
il ne nous fallait pas un quart d'heure pour retrouver nos
chefs, l'estomac--la bete, si l'on veut--reprit ses droits. Un
village--Cravant, nous dit-on--offrait l'attirante animation d'un lieu
habite. Irresistible tentation, il y avait une auberge ouverte. Nombre
de militaires l'encombraient deja. Daries et moi, nous trouvames encore
un coin libre et deux chaises.

Ah! quel repas! Quelle volupte de manger a sa faim et de boire a sa
soif! Le menu, cependant, n'etait pas tres varie. Un hareng saur
d'abord, un hareng saur ensuite, et je ne m'en suis pas degoute pour
cela. Au contraire, j'ai garde pour ce comestible un gout profond, une
sorte de culte, la reconnaissance de l'estomac. De loin en loin, il faut
de toute necessite que je lui sacrifie, bien qu'a vrai dire il me soit
devenu d'une digestion difficile. D'ailleurs un litre de vin et du pain
frais a discretion vehiculerent en nous ces deux braves poissons, dont
un doux fromage blanc, aussi rond et plus eclatant que la lune en son
plein, vint temperer l'excessive salaison.


II


Reconfortes, ragaillardis, nous quittames l'auberge, prets a endurer de
nouvelles fatigues pourvu qu'elles ne servissent pas a nous eloigner
encore de l'ennemi. Meme a jeun, nous ne demandions qu'a faire notre
devoir; mais--regle sans exception--le courage se decuple au sortir de
table, quand une legere griserie trouble imperceptiblement la vue. Le
paysage beneficia a nos yeux de l'agreable etat ou nous nous trouvions.

Pour gagner Ourcelles, il nous fallut traverser un petit village,
Cernay, bati, en forme de T, a cheval sur la route qui va de Cravant a
Mer, par Origny, et sur le chemin qui vers l'est le relie a Lorges. Il
est entoure, avec quelques grands arbres, de vergers clos de haies, qui,
au printemps, en ete et en automne, doivent lui former une ceinture
charmante de fleurs, de feuillage et de fruits. Les arbres et les
arbustes n'y montraient alors que leurs squelettes, et cependant nous
nous l'imaginames tel qu'aux beaux jours. Au reste, quelques nuages de
fumee s'echappaient des toits et suffisaient pour lui donner la vie, en
attestant la presence des habitants autour du foyer hivernal.

Comme couronnement de cette bonne journee, je fus hele en arrivant au
camp par le vaguemestre, qui avait a me remettre une lettre de mon frere
Emmanuel. Les journaux ayant repandu la nouvelle du premier engagement
du 17e corps, la sollicitude de ma famille s'etait eveillee: les
angoisses des miens se trahissaient par ces mots, qu'ont graves dans mon
coeur les larmes qu'ils me firent coulerj'en conviens sans honte, car je
me sentis attendri, mais non pas amolli:--"Comme il faut tout prevoir,
si tu viens a etre blesse, previens-nous aussitot... ou fais-nous
prevenir. Il est convenu a la maison que, la ou tu seras, j'irai, pour
te ramener, si c'est possible, ou, sinon, pour te soigner."

Ni le lieutenant Barta ni M. Houssine n'etaient encore arrives. En
revanche, le capitaine Eynard, sa mission terminee, avait rejoint son
poste. Il s'occupait activement de reconstituer la compagnie, seconde
par le sergent Villiot, qui etait parvenu des premiers au point de
ralliement avec Laurier. En meme temps que nous et apres nous, les
hommes arriverent, isolement, ou par petits groupes. A la fin du jour,
les deux tiers de l'effectif etaient presents. De meme dans tout le
regiment, qui, des lors, pouvait au premier ordre entrer en ligne.

Le colonel Koch, en prenant le commandement de la brigade, avait passe
la conduite du 48e au commandant Bourrel, du 1er bataillon. Au 3e nous
etions toujours diriges par l'intrepide vieillard, capitaine David. De
beaux exemples d'honneur, de courage et de devouement nous soutenaient,
nous stimulaient: quelques prodiges qu'executat la delegation de Tours
pour l'improvisation des armees, elle ne pouvait parfaire son oeuvre
dans les details. Ainsi, notre bataillon ne comptait aucun officier
monte. Pas plus l'adjudant-major que le capitaine David. Des chevaux
leur eussent ete precieux pour conduire et faire mouvoir une unite d'un
millier d'hommes. Ce petit fait meritait d'etre note, a l'honneur des
chefs qui surent utiliser des instruments tactiquement incomplets, sans
parler de l'inexperience individuelle de leurs elements.

Chaque jour, la temperature devenait plus rigoureuse. Tout en demandant
a ses soldats une entiere abnegation, le general Chanzy leur etait
pitoyable; il lui parut impossible de continuer a nous faire coucher
sous la tente. Des dispositions furent prises pour le cantonnement
dans les villages d'ailleurs nombreux en ce pays. Notre bataillon fut
distribue dans les granges d'Origny, au centre de la ligne de bataille.
Mais pour les fourriers, point de repos: ils devaient concourir aux
prises d'armes pendant le jour, et, la nuit, assister aux longues
distributions de vivres.

Deja, le 6, la canonnade s'etait sourdement fait entendre a l'extreme
droite, premiere demonstration de l'ennemi sur Meung. Le 7, des la
premiere heure, l'attaque fut generale. Tandis que nous attendions
sous les armes, la 2e division du 21e corps et la 3e du 17e, sur notre
gauche, s'opposaient aux reconnaissances de l'ennemi, a Vallieres,
devant Saint-Laurent-des-Bois, et, plus pres de nous, a Villermain. A
notre droite, du cote de Beaugency, la 1re division du 16e corps se
battait aussi, avec l'appui, cette fois heureux, du 51e de marche,
pendant qu'au centre le general de Roquebrune, commandant la 1re
division du 17e corps, repoussait victorieusement deux divisions
bavaroises qui s'etaient avancees de Cravant et, plus a droite, de
Beaumont.

Comme l'armee avait pu vaincre sans nous, les compagnies regagnerent a
la nuit leurs cantonnements, et, avec mes collegues, chacun entoure de
sa corvee, j'allai battre la semelle aupres des charrettes d'un convoi
administratif parque a l'entree du village. Annoncees pour minuit, les
distributions n'etaient pas achevees au petit jour. Or il neigeait. Les
flocons abondants, epais, voilaient le ciel, sans repit, d'une nuee de
taches claires tourbillonnant sur un fond gris, tandis que, dans le
cercle restreint ou la vue pouvait s'etendre, ils accusaient la forme
des choses en les ouatant de blanc. Meules de paille, chariots de
convoi, chevaux immobiles sous les harnais et nous-memes, tout prenait
une meme couleur spectrale, car le froid figeait les flocons, et il ne
nous etait pas permis de faire des feux visibles de trop loin: le foyer
que nous entretenions moderement avec des broussailles ne suffisait pas
pour nous degourdir les pieds et les mains; mais il colorait de lueurs
fugitives un tableau qui nous rappelait invinciblement la douloureuse
legende de la retraite de Russie.


III


Au jour, un jour presque aussi gris, aussi triste que la nuit, nous
pumes aller repartir les vivres entre les escouades, puis nous etendre
un peu, pendant que nos camarades preparaient la soupe sur les fourneaux
improvises le long des maisons. Elle fut vite absorbee, car le canon et
la fusillade avaient tot battu le rappel. Les Allemands, surpris de se
heurter contre une armee en bataille, quand ils esperaient n'avoir
qu'a ramasser des trainards debandes, avaient reconnu la necessite
de redoubler leurs coups. Avec l'assentiment du grand etat-major de
Versailles, le prince Frederic-Charles ralentissait la marche des
troupes dirigees sur la rive gauche de la Loire pour qu'elles pussent
seconder les efforts du grand-duc de Mecklembourg; et le 1er corps
d'armee bavarois, appuye par la 22e division prussienne et la 4e
division de cavalerie, allait tenter de rompre nos lignes.

Des huit heures, l'attaque se produisait violemment contre la division
Collin, du 21e corps, a notre gauche. Le general de Roquebrune se
dirigeait alors sur Cravant, et notre division recevait l'ordre de se
porter en soutien sur Cernay, le poetique petit village a la ceinture de
vergers.

En avant d'Origny, le bataillon se forme, sous les ordres du capitaine
David. La barbe blanche et le tremblement de tete de cet homme de haute
stature donnent une autorite singuliere aux commandements qu'il articule
d'une voix ferme, avec une energie juvenile. Sac au dos, les rangs
etaient formes: le vieux capitaine s'appretait a crier en avant,
lorsqu'il nous arriva un renfort inespere.

Le lieutenant Barta, M. Houssine, les sergents Gouzy, Nareval et une
trentaine d'hommes nous rejoignirent enfin. Ils revenaient de Mer,
jusqu'ou ils s'etaient egares. Quelques minutes plus tard, et nous
allions au feu sans eux; mais, parce que nous ne les avions pas suivis,
ils songeaient a nous gourmander, tant est irresistible l'envie
d'accuser autrui quand soi-meme on ne se sent pas sans reproche. Ma
situation aurait sans doute ete penible, sans la presence de notre
capitaine. Le sous-lieutenant Houssine eut ete heureux de me chercher
chicane; mais il etait gene d'avoir a s'en prendre en meme temps au
sergent-major, a Villiot et a Laurier. Au surplus, M. Eynard n'etait pas
homme a encourager les mauvaises plaisanteries. Il coupa court a des
recriminations un peu grotesques et tout a fait oiseuses. La compagnie
se reconstitua a l'effectif respectable de 180 hommes, et, forme en
colonne par sections, le bataillon se dirigea vers la partie du champ de
bataille qui nous etait assignee, au nord d'Origny, a deux kilometres
environ.

Durant notre marche assez penible dans des champs laboures ou a travers
des vignes herissees de tuteurs et de ceps rampant sur la terre et sous
la neige, nous pumes causer un peu, Nareval et moi. Soit que les etapes
supplementaires l'eussent fatigue, soit qu'un facheux pressentiment
le troublat, il manquait de cet enthousiasme que, dans le trajet de
Perpignan a Angers, je m'etais plus d'une fois efforce de moderer. Le
decor n'etait point fait a la verite pour rechauffer le coeur. Le sol
etait dur et glissant, la neige nous glacait, et l'idee d'etre couche la
pour ne plus se relever nous faisait malgre tout passer un frisson dans
le dos. Une steppe blanche, a perte de vue. A peine si la silhouette des
fermes et des villages tranchait sur cet horizon pale. Dans les hameaux
que nous cotoyions, les jardins etaient deserts, les basses-cours
silencieuses. Pas un nuage de fumee au-dessus des toits, comme
l'avant-veille. Les recents combats avaient chasse tous les etres
vivants et fait de cette plaine une immense necropole. Seule la lueur
des decharges, leur detonation, a droite et a gauche, rompaient la morne
tristesse de la nature. La vie ne s'y revelait que par le jeu formidable
des instruments de mort.

Les deux premiers bataillons du 48e, cantonnes dans le village
d'Ourcelles, nous avaient devances sur le terrain. Dessus n'est pas le
mot, dedans serait plus exact, car nous les trouvames en position dans
des tranchees-abris pratiquees au milieu des champs entre Origny
et Villejouan. L'esprit francais trouva, dans cette circonstance,
l'occasion de s'exercer, malgre la gravite du moment. "Ils seront bien
genes pour courir! disait l'un.--Parbleu, ajouta un autre, ils font deja
le pas gymnastique sur place. Vois donc!" Le fait est qu'ils tachaient
de se rechauffer les pieds. "Ils s'enterrent avant d'etre tues!" conclut
un troisieme. Plaisanterie macabre, non sans a-propos. La plupart de
ces ouvrages de defense devaient abreger, apres la bataille, la triste
besogne des infirmiers. Beaucoup d'hommes furent deposes dans les fosses
qu'ils avaient aide a creuser la veille.

Tout en les plaisantant, nous serrames, en passant, la main aux
camarades, que peut-etre nous ne reverrions plus. A ce moment un
roulement sourd, comparable a l'echo affaibli de coups de battoirs
precipites, se fit entendre vers l'ouest. Dans la brume de l'horizon
se profila bientot, tranchant sur la blancheur du terrain, un groupe
irregulier et mouvant de cavaliers qui venaient de Josnes. Ils
s'avancaient au trot, mais ralentirent leur allure pour passer en revue
nos deux premiers bataillons. C'etait l'etat-major de l'armee.

Le general Chanzy parcourait le champ de bataille, s'assurant partout de
l'execution de ses ordres, et veillant a la bonne tenue des troupes. Il
montait un cheval arabe a longue criniere, sans doute celui que nous
avions entrevu dans la froide nuit du 1er au 2 decembre. Alors dans la
force de l'age, le vainqueur de Coulmiers tenait droite sa tete fine,
aux moustaches effilees, aux sourcils fronces legerement. Sauf ce
dernier signe de perpetuelle reflexion, sa physionomie martiale
respirait la confiance et le calme. La journee de la veille, les
engagements du matin, justifiaient cet etat serieux d'une grande
conscience en repos. Qu'il fut battu, Chanzy avait du moins tente tout
ce qui etait en son pouvoir; mais il semblait croire sincerement a
la victoire. Il communiqua son espoir a ceux de nos camarades qui
occupaient les tranchees: en passant, il leur promit la revanche.

Cette figure, animee du plein eclat que donnent les grandes
responsabilites courageusement acceptees, contrastait avec l'air fatigue
des aides de camp, surmenes nuit et jour. Ces jeunes tetes pales
emergeaient a demi du col des pelisses-fourrees, autour du visage
austere du general Guillemot, que semblait allonger encore sa barbiche
blonde.

Cependant, deploye en ligne au commandement du capitaine David, notre
bataillon poursuit sa marche vers son objectif, Cernay. L'ambition de
tous, la preoccupation de chacun, est de ressembler a cet ancetre qui,
calme et froid, digne, montre le chemin, trente pas en avant du front de
bataille.

Le colonel Koch, accompagne du commandant Bourrel et d'un officier
d'ordonnance, vient diriger en personne l'action de sa brigade. Il
nous rapproche du village, pour nous abriter derriere les maisons,
en attendant qu'il nous emploie. Quatre chasseurs le suivent: leurs
manteaux blancs servent aussitot de points de mire aux artilleurs
allemands. Une volee d'obus part des batteries braquees entre Cravant et
Beaumont; ils bourdonnent au-dessus de nos tetes et vont tomber assez
loin derriere nous. L'etat-major se deplace, tantot a droite, tantot a
gauche. Les projectiles le suivent, sans l'atteindre encore. Alors le
colonel se decide a eloigner son escorte, inutile pour le moment. Les
cavaliers prennent le trot; mais ils ne sont pas a deux cents metres,
qu'un nouvel obus va eclater entre eux, et deux roulent a terre avec
leurs chevaux. Quelques eclats viennent se loger dans nos havresacs ou
bossuer en cliquetant les marmites et les gamelles.

Petit et insignifiant episode. Plusieurs maisons nous masquaient le
coin le plus chaud du champ de bataille; mais un vacarme incessant
nous permettait d'apprecier l'intensite de la lutte. Crepitation de
la mousqueterie, grondement des canons ou grincement strident des
mitrailleuses, se combinaient avec une sorte de long mugissement
ininterrompu, qui etait le cinglement de l'air par tous les projectiles.
A notre gauche nous apercevions un regiment de mobiles qui criblait de
feux de salve les positions de Cravant. Une batterie, postee a notre
droite, tirait aussi sans relache, et ces feux convergents etaient
bien diriges. "A l'est de Cravant, dit le rapport allemand, les cinq
batteries bavaroises les plus rapprochees du village durent, a la suite
de pertes enormes, se retirer en dehors de l'action de l'artillerie
francaise et des chassepots."


IV


Nous etions cependant maintenus en premiere reserve, pour cooperer d'un
moment a l'autre a l'attaque du centre ennemi. Sur l'ordre du general
en chef, deux escadrons de grosse cavalerie de notre corps devaient se
masser a l'abri des maisons de Cernay, et, avec un peloton d'eclaireurs
algeriens commandes par le capitaine Laroque, s'elancer de la sur
les positions de Beaumont. Mais il fallait que la preparation de
ce mouvement se fit avec prudence, sans attirer l'attention. Les
cuirassiers, lourds, imposants, comme des statues de pierre, dans leurs
blancs manteaux aux plis rares, defilerent deux par deux, a la suite
du goum tout fringant dans ses flottants burnous rouges, le long d'un
sentier couvert par un repli de terrain. Les suivant curieusement des
yeux pendant qu'ils s'engageaient dans le village, nous attendions
qu'ils eussent fait leur oeuvre pour accomplir la notre.

Quiconque a veille un mourant se souvient de l'emotion qui vous etreint,
au cours de minutes longues comme des heures. On epie le souffle, tantot
violent, tantot insensible, du moribond condamne, et chaque rale vous
fait fremir parce qu'il vous semble etre le gemissement d'une ame
s'elancant vers l'inconnu, dans l'eternite. Au feu, dans la passivite de
l'attente, cette meme pensee--la pensee du passage possible, immediat,
pour soi-meme, de l'etat de sante a trepas--hante les plus braves. Il
est bien de se dominer assez pour cacher le leger fremissement qui vous
trouble; mais que dire de l'effort des officiers--hommes apres tout,
attaches a la vie comme les conscrits, et qui de plus ont souvent femme
et enfants--pour se maitriser d'abord et pour suivre en meme temps avec
nettete les phases de l'action, pour juger surement de l'opportunite de
se porter de preference sur tel ou tel point?

Pour nous distraire de notre preoccupation personnelle, nous avions ce
spectacle. Un peu penche sur l'encolure, pour mieux voir sans doute et
de plus loin, ou peut-etre gene par sa haute taille, le colonel Koch
flattait de la main son cheval gris, a chaque nouvel eclat de tonnerre
qui arrachait un hennissement a la pauvre bete et la faisait tressaillir
sur ses quatre pieds. D'une bravoure encore plus crane, le commandant
Bourrel, naturellement froid et, au physique, court de buste, se
dressait sur ses etriers comme s'il etait honteux de n'offrir pas assez
de prise aux coups: il semblait invinciblement attire vers les endroits
ou venait d'eclater un obus.

Le capitaine David se reposait sur son sabre, immobile et muet comme
un dieu Terme. Il n'en etait pas de meme du notre, qui fremissait
d'impatience, et qui eut certainement voulu nous lancer en avant s'il
avait commande le bataillon. Chez les sous-officiers se manifestaient a
peu de chose pres les memes symptomes que le matin du 30 novembre, a la
sortie d'Ouzouer-le-Marche, sauf, il faut l'avouer, un air plus sombre
du cote de Nareval et quelques imperceptibles signes de couardise de la
part de l'impertinent Laurier. La tenue des hommes etait correcte, avec
meme une pointe d'humour.

Il me serait impossible de dire combien de temps dura notre attente.
Mais voici les eclaireurs algeriens, qu'une bordee de mitraille a
ramenes. Trop longue est la distance a franchir dans la zone dangereuse
du tir. Tous les chevaux auraient ete fauches en chemin, pas un homme ne
serait arrive sur les batteries de Beaumont. Les Africains s'eloignent
d'ailleurs en caracolant, comme a la fantasia. Plus gravement s'ecoule,
au petit trot, la double file des _Gros Freres_, qui vont attendre une
occasion meilleure dans la direction d'Ourcelles. Tous semblent un
instant grandir en franchissant la crete d'un coteau au dela duquel ils
disparaissent brusquement, comme s'ils s'etaient abimes dans un ravin ou
evanouis dans la brume.

Ce que la cavalerie n'avait pu faire, il nous appartenait de le tenter
avec de l'artillerie. Ordre fut donne a toute la division de se porter
en avant de Cernay et de Villechaumont, petit village qui se dressait
a l'est, sur notre droite. Mais, avant que le commandement eut ete
transmis sur toute la ligne, un bataillon du 51e qui le premier avait
occupe Cernay, et s'y maintenait aprement depuis le matin, est a la fin
serre de trop pres, culbute, refoule; son chef, le commandant Pondielli,
notre capitaine de Perpignan, a la moitie de la main emportee,--la main
qui avait signe la condamnation du soldat dont le corps etait enfoui,
tout pres de la, sur la lisiere de la foret de Marche, noir: la plupart
des officiers sont atteints: les soldats reculent et abandonnent le
village. Le colonel Koch les arrete, les rallie et les range a notre
gauche. Tout emus encore, ils saluent les obus d'un mouvement plongeant,
a la grande joie de nos hommes qui, n'ayant pas ete encore etrilles, les
raillent sans pitie.

Enfin, tandis que le 10e bataillon de marche de chasseurs a pied se
jette dans le village et empeche la tete de colonne bavaroise d'y
penetrer, notre compagnie est deployee en tirailleurs, en avant du
bataillon qui se porte vers la gauche. Mais les mobiles de l'Orne et les
mobilises de la Sarthe sont la, masses par pelotons. De minute en minute
brille un eclair suivi d'une detonation terrible: elle recoit un court
echo, le bruit des decharges ennemies. La riposte est meurtriere. S'ils
en ont la force, les blesses se trainent en arriere; sinon, on les
ecarte avec les morts. Les survivants se resserrent, et le bruit
sinistre retentit a intervalles reguliers. De vieilles troupes ne
montreraient pas plus de sang-froid. Les mobiles sont en nombre
et gagnent du terrain: ils n'ont pas besoin de nous. A droite, au
contraire, le 10e de chasseurs entretient la fusillade avec un
acharnement desespere: il s'epuise. L'ardeur de ceux qui tirent toujours
ne peut suppleer au nombre et il y a plus de chasseurs a terre que
debout:

"A droite et en avant, pour les soutenir!"

Les maisons du village ne nous couvrent plus. Tout a coup un bruit sec,
semblable a celui d'une baguette qui se casse, claque a cote de moi: un
homme tombe la face contre terre, en poussant un cri, un seul: il a
le crane brise. Un autre a la gorge traversee et il expire. D'autres
roulent a terre pendant que les balles sifflent et bourdonnent a nos
oreilles. Chacun de nous pense alors, sans rien dire, qu'il n'y a
pas lieu de plaisanter: on eprouve un vif desir de se rapetisser, de
s'amincir; on voudrait n'etre pas plus haut qu'un caillou, pas plus
large qu'un fil. Une heure durant, on nous maintient sur la route de
Cernay a Origny, sans ordonner le feu. Rien n'est plus enervant.

Le jour baisse, et autour de nous l'approche de la nuit surexcite les
volontes. Le bruit redouble. Les chasseurs reprennent coeur et semblent
se multiplier. Leurs silhouettes se detachent dans les positions variees
du combattant chargeant, tirant, rechargeant, sans repit, sans relache.
Des canons passent pres de nous, au galop, la moitie des servants,
couches, livides, sur des affuts: plusieurs chevaux, sans cavalier,
hennissent douloureusement. L'un a le naseau dechire et sanglant; un
autre suit de loin l'attelage dont on l'a detache, et son jarret brise
s'embarrasse dans les liens rompus qui trainent autour de lui. La
batterie s'eloigne, non parce qu'elle est aux trois quarts detruite,
mais parce qu'elle a epuise ses munitions. Une autre s'avance, bride
abattue, pour la remplacer. Ce sont des mitrailleuses, dont le rale aigu
fait tressaillir. Dans le concert infernal, elles melent leur musique,
aigre comme un dechirement, a la basse profonde du canon et au
petillement inegal de la fusillade.

Au rebours du malchanceux 51e, qui avait ete des premiers a toutes les
fetes, il semblait ecrit que nous attendrions toujours. L'attente, telle
qu'elle nous etait imposee, etait particulierement cruelle. Le perpetuel
sifflement des balles, dans l'obscurite naissante, avec la perspective
d'une nuit de souffrance, sans secours et, qui plus est, sans vengeance,
est intolerable. Nombre d'hommes qui, l'instant d'avant, riaient de
leurs camarades du 51e, ne resisterent pas longtemps a l'envie de se
garer un peu. Les uns s'assirent; d'autres s'allongerent meme par terre.

S'il faut etre sincere, je fus tente de les imiter; mais le galon
oblige; je me jurai de ne pas me baisser, tant qu'il y aurait un simple
soldat debout. Je me tins parole et ne me courbai pas, bien qu'il tombat
constamment de nouvelles victimes dans la masse du bataillon. De ce
nombre fut Gouzy, atteint d'une balle au pied. Il se vit oblige de se
laisser hisser sur l'un des cacolets qui, en louvoyant loin des endroits
perilleux, faisaient la navette entre la ligne de bataille et les
villages d'Ourcelles et de Josnes, ou etaient etablies des ambulances
volantes.

Nareval, comme les autres, essuyait le feu dignement, quoique avec
un visible effort de courage. Par petite malice je lui demandai s'il
craignait toujours de se laisser emballer vers le danger. Il haussa
legerement les epaules. Non, l'epaulette ne fulgurait plus a ses yeux;
le feu prochain des batteries en faisait palir l'eclat. Il regrettait
le recoin modeste, paisible, qu'il avait abandonne sur le bateau ou
travaillait son pere. Il ne s'en cacha pas; la realite lui apparaissait
plus terrible qu'il ne se l'etait imaginee. Il etait decidement vaincu
par ses pressentiments, et, chose singuliere, la preoccupation supreme
de cet infortune, a peu pres oublie en ce monde de son vivant, fut qu'on
se souvint de lui apres sa mort.

"Ecoute, me dit-il, on ne sait ni qui vit ni qui meurt: donne-moi
l'adresse de tes parents pour que je leur ecrive en cas de malheur.
Voici celle des parents de mon pere, a moi; si je disparais, promets-moi
de leur apprendre comment je suis mort." Et, a la lueur palissante du
crepuscule, pendant que les dernieres decharges s'echangeaient au hasard
dans l'ombre de l'eloignement, nous inscrivimes mutuellement sur nos
calepins, en tatonnant, ces renseignements funebres.

Cependant, croyant que Cernay avait ete perdu au moment du recul du 51e,
le general en chef s'etait borne a en ordonner la reoccupation a tout
prix, tandis que les deux autres bataillons du 48e, sortant de leurs
tranchees, deployaient en tirailleurs les compagnies du lieutenant Gelis
et du capitaine Duhamel et s'avancaient eux-memes en bataille au nord
de Villevert. Plus a droite, les mobiles de l'Yonne et ceux du Cantal
franchissaient resolument la route de Cravant a Beaugency, en faisant
de nombreux prisonniers. Au dela encore, la division Deplanque, du 16e
corps, enlevait la ferme du Mee, a la baionnette, tandis qu'a gauche le
general Deflandre, au prix d'une blessure mortelle, s'emparait du bourg
de Layes. Ces derniers episodes de la journee en firent sans conteste
une journee victorieuse. Il suffit de s'en rapporter sur ce point au
rapport de nos ennemis:

"Vers quatre heures, la 1re brigade bavaroise venait prendre rang entre
les troupes postees le long de la grande route, gravissait de concert
avec elles, et aux cris de "hourra!" les hauteurs qui s'etendent de
Cernay vers Villevert et se heurtaient alors a des troupes fraiches
debouchant du sud a sa rencontre. Les bataillons bavarois avaient perdu
deja un grand nombre d'officiers, et leurs rangs decimes n'etaient plus
en etat de recevoir ce nouveau choc; ils se replient sur Beaumont,
suivis par les Francais; mais l'artillerie, qui s'y maintient
inebranlable, oppose un insurmontable obstacle aux assaillants."


V


Comme si un accord se fut etabli entre les deux adversaires, le feu
cessa simultanement sur les deux fronts de bataille. La nuit etait
noire, le silence profond. A en juger par la sensation personnelle de
chacun, on comprenait qu'une detente se produisait en cet instant dans
les nerfs des cent mille hommes eparpilles dans la plaine, tant d'un
cote que de l'autre. Cette detente, toutefois, n'entrainait
pas l'allegement complet du coeur. Soit la pensee des horreurs
environnantes, soit la conscience du peu de duree de cette accalmie, une
invincible oppression persistait. Tout a coup, pour la justifier, deux
gerbes de feu jaillirent a cent pas de nous, en meme temps que nous
parvenait le bruit de deux detonations isolees. Est-ce qu'apres douze
heures de lutte il n'y aurait pas de repit? Ou bien etait-ce simplement,
comme a la fin d'une fete publique, la bombe d'adieu des artificiers?
ou, plutot, une facon de dire au revoir pour le lendemain?

Plus rien, quelques minutes s'ecoulerent, un quart d'heure, et le
silence persista. Lentement, nous penetrions pendant ce temps dans le
village de Cernay. La route qui le traverse etait jalonnee de cadavres.
Le premier qui se trouva sur nos pas etait celui d'un sergent de
chasseurs, avec la tunique ouverte, la chemise toute teinte de sang:
nous le soulevames; il etait froid. Un autre sergent, tombe la face en
terre, avait passe ses mains derriere le dos pour essayer de deboucler
son sac; il n'avait pu y parvenir, et ce poids l'avait etouffe. De
la lumiere brillait dans une maison, j'y entrai. Des paysans, restes
bravement aupres de leur foyer sous les boulets, s'efforcaient de
ranimer un malheureux chasseur. Ils l'avaient couche tout de son long
sur le sol battu, et ils humectaient de vinaigre ses levres tumefiees,
lui frictionnaient la region du coeur; ils secouaient un mort. En
revanche, sur des matelas par terre deux autres pauvres diables
attestaient leur existence par des plaintes. A peine parques dans la
cour d'une grande ferme qui fait l'angle du chemin de Lorges, nous
recumes l'ordre d'aller creuser une tranchee a l'entree du village, au
nord, pour defendre la route de Cravant. Dans cette direction, une ferme
flambait ou peut-etre un village. Chaque soir de bataille, les Allemands
avaient besoin de venger leurs pertes par un acte de vandalisme. Ils
prenaient plaisir, au centre de la France, a nous envoyer de ces defis
inhumains. Le vent soufflait, activant l'incendie. Le froid etait devenu
sec, le temps d'ailleurs assez clair; la pioche et la pelle n'entamaient
la terre durcie qu'apres de longs et penibles efforts. Cette harassante
besogne s'accomplissait au bruit d'un grand mouvement dans l'armee
allemande. En appliquant l'oreille au sol, on percevait distinctement le
piaffement des chevaux et le roulement des caissons et des affuts. Nul
doute qu'il ne s'effectuat de la part de l'ennemi une conversion vers
notre droite. M. Bourrel en fit prevenir le commandement superieur.

La verite est que, dans l'annee terrible, rien ne devait nous reussir.
Nos qualites nationales, la vivacite d'esprit, le courage primesautier,
sont des qualites natives, heureuses, mais, en somme, peu meritoires,
car elles sont melangees de vanite et de presomption. Elles se
developpent sous notre beau climat, de meme que la flore riche et variee
s'etale sur notre sol fertile, tout naturellement. Or rien n'est solide
ni precieux, sinon ce qui est rare et ce qui est produit avec effort,
perfectionne avec soin. La Providence, en 1870, s'est servie contre nous
des armees allemandes, comme d'un fleau, pour nous apprendra a pratiquer
les vertus, peut-etre arides, mais surement robustes, pour nous
enseigner la puissance de la reflexion, de la suite dans les idees,
apanage des chefs teutons, qui a logiquement engendre la confiance
chez le peuple arme et lui a donne la force d'endurance predestinee
necessairement a eteindre nos flambees d'ardeur. Grace a sa savante
organisation, a la liaison permanente de toutes ses fractions, cette
armee ennemie figurait assez une colossale pieuvre a tentacules, qui
retentissait tout entiere des coups portes aux plus eloignes de ses
membres elastiques et les faisait se replier ou s'etendre utilement,
quelque espace que les necessites strategiques eussent fait occuper
a nos envahisseurs. Nous, au contraire, nous n'etions qu'un corps
desarticule, ou a soudures fragiles, et tout a fait rompu en maint
endroit.

Lorsque toute la 2e armee de la Loire s'etait bien comportee, un
malentendu, ne de l'inhabitude de subordonner l'execution des details
a l'interet de l'ensemble des operations, avait compromis le succes
incontestable de la journee du 8 decembre: Le general Camo, sans meme
rendre compte au general en chef, s'etait, dans le milieu du jour sur
un avis parvenu de Tours, replie vers Mer, evacuant Beaugency, et
decouvrant notre aile droite a l'improviste. Ce recul avait oblige le
general Chanzy a rectifier sa ligne de bataille et a abandonner sans
combat quelques-uns des points conquis par ses troupes. Les Bavarois
avaient pu ainsi occuper, a l'est de Cernay, le village de Villechaumont
et la ferme du Mee. A la faveur de la nuit, ils s'y etablissaient en
force pour nous prendre en flanc le lendemain, pendant que nous nous
retranchions au nord du cote de Cravant, d'ou ils nous avaient lance
leurs derniers obus.

Apres deux heures d'un travail opiniatre, la 6e compagnie fut, en tout
cas, autorisee a aller prendre quelque repos jusqu'au matin. Bien qu'une
grange nous eut ete attribuee pour dortoir, je me laissai attirer par la
faible clarte qui s'echappait d'une porte entr'ouverte sur la cour de
la ferme que nous occupions. Vingt hommes se pressaient dans une salle
enfumee, aupres d'un feu de branches seches petillant en une vaste
cheminee. Les uns, assis devant une table massive, dormaient, la tete
posee sur leurs bras croises. D'autres cuisinaient, et, j'en conviens,
quelques quartiers de pommes de terre qui rissolaient dans une poele
a frire, quand j'entrai, m'attirerent vers l'atre, tout autant que
la chaleur du foyer. Comme Don Cesar, dans _Ruy Blas_, j'esperais me
nourrir au moins par l'odorat, etant, quoique fourrier, a peu pres a
jeun. Avant de nous rendre a la tranchee, j'avais mange un biscuit,
mon dernier, trempe dans un quart de cafe. Non que les vivres fissent
defaut, dans les escouades; mais les soldats n'avaient pas eu le loisir
de preparer la soupe. Mes yeux revelaient sans doute la faim qui me
tiraillait l'estomac, car le cuisinier offrit, pour dix sous, a qui le
voudrait, en me regardant, son beau plat de frites. Le caporal Daries
etait la, riche de deux galettes de biscuit. Une fois encore, en
souvenir de notre retraite de Chateaudun, nous nous regalames. Il etait
ecrit que nous ne le ferions plus ensemble.

L'atmosphere, autour de nous, s'etait epaissie de la fumee du foyer et
de la buee des respirations. Cet air opaque etouffait a peu pres la
flamme de l'unique quinquet qui eclairait comme une etoile lointaine,
quand la clarte pale de l'aube penetra sur nous par les fissures de la
porte et des volets de la fenetre. Un roulement de tambour retentit dans
la rue du village, et tous nous nous dressames debout comme un seul
homme. Nous fimes irruption hors de la maison, et, deux minutes apres,
chaque compagnie etait formee sur l'emplacement indique la veille. Puis
toutes furent dirigees au nord et a l'est de Cernay, dans les jardins
qui l'entourent.

Par une ruelle, un etroit passage, nous gagnames l'un des vergers qui
s'etendent vers l'orient. Sa haie de cloture, sans feuillage, etait deja
brisee en plusieurs endroits. A terre gisaient quelques chassepots, et,
tout aupres, des fosses a peine comblees renfermaient sans doute les
hommes qui s'en etaient servis la veille. Au dela des clotures, il
restait quelques cadavres que l'on n'avait pas eu le temps d'enterrer.
Entre autres, un artilleur aupres duquel je demeurai un instant. Il
reposait sur le dos, les bras ouverts en croix, les jambes un peu
pliees. Les yeux semblaient clos par le sommeil, tout le visage
etait empreint de serenite; la mort avait du etre instantanee,
sans souffrance; elle avait surpris ce modeste heros dans le calme
accomplissement du devoir.

Villechaumont, que nous apercevions devant nous, se trouve a 1200 metres
environ de Cernay. Un moulin a vent, monte sur son pivot de bois comme
sur un piedestal conique, occupe le premier plan au sud. A sa droite se
mouvait une masse noire. Autant que le brouillard encore intense nous
permettait d'en juger, quelques petits groupes se detachaient du gros,
et, se glissant en avant du village, disparaissaient soudain. Ces
ombres etaient evidemment des tirailleurs qui se dispersaient dans des
tranchees.

"On eprouvait, comme a dit Tolstoi, le sentiment de cette distance
indefinissable, menacante et insondable, qui separe deux armees ennemies
en presence. Qu'y a-t-il a un pas au dela de cette limite, qui evoque
la pensee de l'autre limite, celle qui separe les morts des vivants?...
L'inconnu; les souffrances, la mort? Qu'y a-t-il la, au dela de ce
champ, de cet arbre, de ce toit, eclaires par le soleil? On l'ignore,
et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et
cependant on voudrait la depasser, car on comprend que tot ou tard on y
sera oblige et qu'on saura alors ce qu'il y a la-bas, aussi fatalement
que l'on connaitra ce qui se trouve de l'autre cote de la vie.... On se
sent exuberant de force, de sante, de gaiete, d'animation, et ceux qui
vous entourent sont aussi en train et aussi vaillants que vous-meme.
Telles sont les sensations, sinon les pensees, de tout homme en face de
l'ennemi, et elles ajoutent un eclat particulier, une vivacite et une
nettete, de perception inexprimables, a tout ce qui se deroule pendant
ces courts instants."

Le soleil ne percait pas la brume de cette froide matinee de decembre:
hormis cela; tout ce tableau est d'une verite saisissante. Nos fatigues
etaient oubliees: les coeurs battaient fort, la circulation du sang
etait active: nous nous sentions pleins de seve et de vigueur, et tout
prenait autour de nous le plus vif relief. Rien ne s'est efface: je
revois tout, exactement. Les jardinets depouilles aux arbres charges de
givre. Les restes de l'artilleur qui semblait dormir. Non loin de lui,
un cheval estropie, le sien peut-etre, tremblant sur ses trois jambes
valides, mais attendant stoiquement la mort, debout, les yeux ouverts,
sans un hennissement. A cinq cents pas enfin, en plein champ, dans la
zone de separation des deux lignes ennemies, errait une vache, bete
paisible et nourriciere, qui cherchait le chemin de son etable et ne le
retrouvait pas, car le bruit de quelques coups de feu isoles l'effarait.

Malgre la grande distance, les hommes, au risque de perdre leur poudre
et leurs balles, essayaient leur fusil: Le mien etait charge, mais je
ne sais quelle crainte m'empechait de m'en servir. Jamais je ne l'avais
essaye. A peine si, dans mon adolescence, j'avais brule quatre ou cinq
cartouches de revolver, et j'eprouvais quelque emotion a l'idee d'avoir
pour cible des corps humains comme debut. Le sous-lieutenant Houssine
m'emprunta mon arme, visa, tira, me la rendit froidement. J'y glissai
une seconde cartouche: mais je ne l'imitai point: j'attendis encore.
Quoi? Impossible de le dire; je l'ignore moi-meme. Est-ce que j'allais
avoir de laches scrupules? une fausse honte de mon devoir ou des elans
intempestifs d'humanite? Les etres qui depuis quatre mois tiraient sans
relache sur des Francais, les sanguinaires Bavarois de Bazeilles qui
etaient la devant nous, m'inspiraient-ils de la compassion? Non, certes.
Pourquoi, cependant, hesiter a les frapper?...

Quoique le general Chanzy ait ecrit que nous fumes attaques de bonne
heure, je crois que le premier coup de canon a retenti de notre cote le
vendredi, 9 decembre. Une batterie s'etait etablie contre le village de
Cernay, et, vers sept heures, elle ouvrit le feu sur la masse noire qui
fourmillait devant Villechaumont. La replique, il est vrai, ne se fit
pas attendre. La foule sombre s'etant aussitot ecartee, huit flammes
brillerent presque simultanement au sein d'un nuage grossissant, et,
comme nous etions dans l'axe du tir, nous pumes suivre du regard les
projectiles qui se croiserent dans l'air. Le bruit des deux decharges se
faisant echo, le fracas des obus dans les hautes branches au-dessus de
nos tetes, le grand silence qui soudain regna dans les rangs, tout donna
a cet instant un caractere de singuliere solennite. Il y eut comme le
saisissement qui vous prend devant un spectacle de beaute superieure.

Au milieu du recueillement qui avait suivi les detonations, une voix a
l'energie et aux vibrations bien connues, celle qui dans la foret de
Blois avait prononce, au nom de la Patrie envahie, la sentence du
caporal Tillot, s'eleva, claire, forte et ferme. Le capitaine Eynard,
donnant l'elan a son corps vigoureux et souple, s'ecriait, en nous
montrant le chemin: "En avant!--La premiere section, en tirailleurs!"

Rompant les clotures des jardins, qui leur servaient encore de freles
abris, cent hommes s'elancerent de bon coeur, preparant leurs
cartouches dans la gibeciere, appretant le tonnerre du chassepot. Le
sous-lieutenant marchait avec nous: Villiot et moi, nous etions les
seuls sous-officiers de la section, Gouzy ayant disparu la veille.

Au bout de trois cents pas, le capitaine s'arreta, de meme toute la
chaine humaine dont il etait le moteur. "A sept cents metres, dit-il,
commencez le feu!"

Mais neuf balles sur dix devaient se perdre. Nous n'eumes pas le temps
d'en perdre beaucoup. Presque immediatement, stimule d'ailleurs par une
compagnie du 10e bataillon de chasseurs, qui s'etait deployee a notre
droite et nous avait devances, M. Eynard avait de nouveau commande en
avant et au pas gymnastique. Rapidement nous franchimes ainsi cinq cents
metres. "Tout le monde par terre. Tir a volonte, a deux cents metres.
Aux artilleurs, et visez bien!" ajouta notre chef, toujours debout, lui,
pour mieux apprecier la justesse de notre tir.

Pour moi, j'avais eprouve une compression violente et rapide au coeur,
comme un tremolo silencieux. Puis, plus rien. L'ordre donne, il n'y
avait plus ni hesitation ni scrupule. Je tirais, je chargeais; je tirais
toujours, avec calme et sang-froid, visant de mon mieux, comme a la
cible, sans fievre ni remords. Il n'y a pas de comparaison a etablir
entre l'impression de ce moment et le tressaillement penible qu'avait
provoque le premier bruit des balles, a la nuit tombante. Occupe
d'executer methodiquement la charge, je ne songeais pas a trembler,
quoique le sifflement fut autrement intense et soutenu que la veille.
L'apprehension vague--on ne peut trop le repeter--est pire que le danger
reel, defini; le danger se laisse regarder sans terreur, pourvu qu'on le
regarde en face.

Dans le mouvement incessant des artilleurs, au sein de la fumee qui se
renouvelait, s'epaississait sans cesse, il etait impossible de les viser
individuellement; mais, les uns a plat ventre, d'autres, comme moi, un
genou en terre, ce qui est une excellente position pour assurer le tir,
nous prenions tous pour objectifs les flammes qui, d'instant en instant,
jaillissaient de cette nuee blanche.

A cent cinquante metres environ, nos coups portaient: nos balles firent
du ravage. "Les huit pieces qui avaient pris position au debut sur la
droite de Villechaumont--relate le rapport allemand--se portent bientot
plus a l'ouest, vers la butte du moulin a vent; canonnees par trois
batteries francaises, criblees par les feux de l'infanterie parvenue
a petite portee, elles subissent des pertes tres serieuses, qui les
obligent a retrograder momentanement pour se remettre en etat de
combattre."

Leurs obus avaient tous passe fort au-dessus de nous. En revanche, dans
le champ nu, decouvert, d'ou nous les fusillions sans relache, nous
etions a la merci de l'infanterie que nous n'apercevions pas du tout.
Completement dissimules dans les tranchees ou ils s'etaient terres, les
tirailleurs bavarois nous envoyaient, comme une grele tombee du ciel,
des kilogrammes de plomb. Devant nous, a droite, a gauche, de tous les
cotes a la fois, les balles pleuvaient, soulevant chacune une pincee de
terre. Si le plomb germait, quelle terrible moisson eut produit le champ
que nous occupions! Mais franchement, quel tatonnement! Que de coups
perdus!

Il y avait la comme un encouragement a ne pas se preoccuper des
fantassins et a destiner sans regret tous nos coups aux canonniers. Ils
s'agitaient perpetuellement, comme des ombres chinoises, sur le fond
blanc de la fumee. Au-dessus d'eux, le moulin elevait sa cage carree,
faite de vieilles planches noircies, et son pignon a angle droit, ou
la croix de ses ailes immobiles semblait fixee comme sur un enorme
catafalque.

Peu apres que la batterie eut repris position sous cet abri, je
constatai que la provision de ma cartouchiere etait epuisee. Il fallut
recourir a la reserve du sac, operation qui paraissait longue dans
l'endroit ou nous nous trouvions. Je m'appliquai pourtant a l'executer
sans hate exageree, de peur de maladresses qui eussent allonge le temps
perdu. En rebouclant mon sac sur les epaules, je vis, tout pres de moi,
couche comme la plupart des hommes, M. Houssine, qui, du bout de sa
canne, jouait avec une motte de terre encore blanche de la neige
tombee l'avant-derniere nuit. Un imperieux besoin vous prend, dans les
situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute
veut-on s'affirmer a soi-meme, par quelques paroles, si banales
soient-elles, qu'on jouit de sa presence d'esprit. Cela seul explique
pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon
fusil, j'adressai ces mots a mon peu sympathique officier: "La fin des
munitions approche, mon lieutenant. J'en ai deja brule la moitie. C'est
dommage!"

Avant que j'eusse referme le tonnerre sur la cartouche, une forte
commotion, comme un rude coup de baton, m'avait secoue le bras gauche.
Toujours dans la position du tireur a genou, je chargeais; ma main
glissa, inerte, de dessus mon genou par terre, et un flot de sang
l'inonda. En meme temps, une tres vive douleur se faisait sentir a la
jambe sur laquelle avait repose mon bras.

Point de doute possible, nos maladroits adversaires, avaient enfin,
sur mille coups peut-etre, touche au moins une fois. Une balle m'avait
fracasse l'avant-bras, l'avait traverse, et s'etait amortie sur ma
cuisse. Malgre une assez vive souffrance, tres supportable cependant,
je fis a part moi ces constatations, nettement, comme pour le compte
d'autrui; puis, d'instinct, je me retournai vers mon confident de
hasard, le sous-lieutenant Houssine. Il ne jouait plus avec sa motte de
terre, car une autre balle venait de la pulveriser. Philosophiquement,
je me bornai a lui dire: "Allons! j'ai mon compte!"




HORS DE COMBAT


I


Etre blesse et continuer a se battre, c'est le supreme courage: mais
cet heroisme me fut interdit. J'essayai de relever ma main, ou le sang
delayait par nappes la couche noire que la fumee de la poudre y avait
deposee. Impossible. L'avant-bras etait comme disloque en son milieu, a
l'endroit ou persistait une douleur sourde. Force a moi de deposer mon
fusil, pour ramener, avec la main droite, la gauche, qui definitivement
refusait le service. Devenu inutile, je me couchai tout de mon long dans
la profondeur d'un sillon.

De la je pus remarquer ce qui, dans l'action, m'avait echappe. Le
capitaine jurait comme un diable, hurlant de toutes ses forces: "Tirez!
mais tirez donc!" Villiot rampait de l'un a l'autre, et, avec un petit
instrument, que je reconnus pour etre une lime, il cherchait a rogner
les tetes mobiles des chassepots dilatees par la chaleur du tir. Malgre
ce soin, le feu ne reprenait guere. Moi-meme, pour les derniers coups,
j'avais eu toutes les peines du monde a refermer le tonnerre. Les armes
etaient trop echauffees, trop encrassees. Il fallait de toute necessite
les laisser se refroidir et les nettoyer. La place etait incommode pour
pratiquer cette operation. En pestant de plus belle, le capitaine se
resigna donc a abandonner momentanement la partie, sauf a la reprendre
avec le reste de ses hommes. Il n'y avait plus qu'a s'en aller, chose
malaisee pour moi. Ma jambe etait plus endolorie que mon bras. Une fois
mis debout, non sans peine, je boitais tellement qu'il me fallut
faire appel a l'appui d'un soldat, qui se chargea aussi de mon fusil.
Lorsqu'ils nous virent tourner le dos, nos invisibles adversaires
redoublerent de coups, sinon d'adresse. A nos oreilles grondait un
veritable ouragan, dont mon soutien etait peniblement impressionne. "Mon
Dieu, mon Dieu, disait-il en patois, quelle grele! Mon fourrier, ne
pourriez-vous pas aller plus vite?... Ah! bonne Vierge, ayez pitie de
nous!"

Ses prieres ne furent point vaines. Lui et moi, nous regagnames les
jardins de Cernay sans nouvel accroc. La, le capitaine se hata de
rallier la seconde section. Au moment ou, comme nous l'avions fait trois
quarts d'heure plus tot, le reste de la compagnie s'elancait dans le
champ que, sans figure de rhetorique, je venais d'arroser de mon sang,
je reconnus la voix eclatante de Nareval. Avec un entrain qui me rejouit
et un instant effaca l'impression des tristes details de la veille, il
criait: "Allons, les enfants! Allons, en avant, et vive la Republique!"
Comme je poursuivais mon chemin vers l'interieur du village, le
capitaine demanda, courrouce: "Quel est l'homme qui s'en va?--C'est le
fourrier, lui repondit le sous-lieutenant avec un ton de bienveillance
tout nouveau pour moi. Il est grievement blesse.--C'est bien!" ajouta M.
Eynard en se disposant a suivre le lieutenant Barta et le sergent-major
Harel, tandis que mes camarades nettoyaient leurs armes.

"Comment, deja, mon pauvre ami?" me cria le brave Villiot en guise
d'adieu. M'etant retourne a la question du capitaine, j'allais repondre;
mais, au meme instant, un leger emoi se produisit parmi ceux qui
couraient en avant. A la vue d'un obus foncant sur eux, le lieutenant
leur jeta l'avertissement des tranchees de Crimee: "Gare la bombe!
Couchez-vous!" Toute la section s'abattit ensemble, pendant que
l'implacable projectile achevait sa course en bourdonnant. Une lueur, un
eclatement, aussitot suivi de la voix du lieutenant Barta: "Debout!
en avant!" Tous les hommes se redresserent et repartirent au pas
gymnastique.

Tous, sauf un qui, la face en terre, ne bougeait plus. Deux soldats de
la premiere section s'avancerent pour l'aider a se relever: j'attendis
leur retour avec angoisse. Apres avoir souleve le malheureux et l'avoir
repose a terre, ils revinrent, tres pales. "Le sergent Nareval", dit
l'un, et, avec une expression d'horreur invincible, l'autre ajouta;
"Tue. Il a le crane ouvert."

Depuis ce jour je crois aux pressentiments et je laisse glisser sur moi
les railleries que parfois les sceptiques ne me menagent pas. En allant
au feu, sous la pluie des balles, je n'avais jamais ete preoccupe, a
l'exces, de la pensee de la mort, tout en mesurant assez froidement le
danger. Quoique endommage, plus, il est vrai, que ne le prevoyait mon
beau-frere quand il prophetisait plaisamment la veille de mon depart,
je suis cependant revenu. Louis Nareval, au contraire, d'aussi bonne
volonte que moi, avait tremble, le 8 decembre, parce que le spectre
invisible, mais obsedant quand meme, lui avait donne pour le lendemain
le rendez-vous inevitable, le rendez-vous fatal.

Par la ruelle ou la compagnie s'etait engagee, encore intacte, deux
heures plus tot, je rentrai dans le village, en tirant le pied, en
soutenant mon bras douloureux, et je me laissai tomber sur un banc de
pierre, pres d'une porte, plus triste encore que souffrant. Mon
coeur etait navre de la mort de mon plus ancien frere d'armes, et je
regrettais en meme temps ceux qui lui survivaient. De communes miseres,
surtout endurees pour une noble cause, nouent des liens solides. Par la
se justifie l'assimilation faite entre le regiment et la famille, car la
parente s'affirme principalement dans les jours de peine et de deuil.

Si les balles bavaroises ne portaient pas toutes, les obus etaient
meurtriers. Devant moi, sur le terrain ou la veille nous avions
manoeuvre, il en tombait, tombait toujours, et beaucoup faisaient des
ravages dans un bataillon qui etait masse la, en reserve. Les cacolets
venaient faire leur sanglante recolte dans le village. Il en passa
bientot un pres de moi, mais deja charge. Le conducteur s'approcha
neanmoins. Il tira de sa poche un grand mouchoir a carreaux, tout neuf,
dont il me fit une echarpe, et il m'engagea a le suivre, si je pouvais
marcher, afin de me faire soigner plus tot.

Mon sang, a la verite, s'ecoulait par les deux trous pratiques dans
mon bras, l'un assez pres du poignet, l'autre a la sortie de la balle,
presque au coude. Tous mes vetements, capote, pantalon, guetres, tout
etait inonde: je m'epuiserais sans doute a vouloir trop attendre.
Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'etrange et
desagreable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras,
comme dans un tube. Je me decidai donc a suivre le cacolet. Mais ne
voila-t-il pas que, par une prudence fort naturelle, obligee meme,
le conducteur s'engagea dans le chemin le plus sur, a l'abri des
projectiles. Malheureusement c'etait aussi le plus long. Ma jambe me
faisait toujours souffrir; la longueur du circuit m'effraya. Apres la
verification des pressentiments de Nareval, mon fatalisme etait devenu
tel, qu'il ne me vint pas a l'idee que je pouvais etre atteint sur un
point plutot que sur un autre. Quittant mon guide, je coupai court,
impunement, a travers le champ que plusieurs obus labourerent devant moi
et derriere moi.

A mi-chemin d'Ourcelles je rencontrai le sergent Gouzy. Il n'avait ete
frappe que par une balle morte, qui lui avait cause un engourdissement
douloureux dont il etait deja gueri. Du moment que nos camarades se
battaient, il avait hate de les rejoindre. Le cadre de la compagnie
etant fort reduit, je n'essayai pas de le retenir, bien qu'en verite
son appui m'eut ete utile. Il y avait encore cent metres a parcourir
jusqu'au village, et j'etais a bout de forces. Je ne serais pas arrive,
si deux paysans n'etaient venus courageusement a mon secours.

Revetus, comme en un jour de fete, de leurs habits du dimanche, ils
suivaient anxieux le spectacle de la bataille, du seuil de leur demeure.
Apres s'etre prepares a la quitter, ils ne pouvaient s'y resoudre. Ils
voulaient esperer encore, sans l'oser tout a fait. Quelque cruelle que
fut leur preoccupation, ils parurent l'oublier genereusement pour me
donner des soins. Ils me firent asseoir a leur foyer, me presenterent un
cordial, et, sans toucher a mon bras, m'enleverent mon sac qui pesait
fort sur mes epaules affaiblies.

Le temps passait, et, par la porte entr'ouverte, le bruit du combat nous
parvenait, continu, de plus en plus intense. Dans mon etat de faiblesse,
je ne me rendais plus un compte tres exact de la duree, ni des
evenements; mais il parait que toute une division prussienne etait
venue appuyer les efforts des Bavarois a Villechaumont. Notre division,
violemment canonnee, dut se replier sur la ligne de retranchement
menagee en avant de Villejouan et d'Origny, dans les tranchees que le
1er et le 2e bataillon du 48e avaient occupees la veille. Par ordre, mes
camarades quitterent ainsi vers midi leurs positions avancees. A eux
echut la mission de proteger la retraite. "Sans quelques compagnies du
48e de marche et des chasseurs a pied qui, deployes en tirailleurs,
firent bonne contenance au dela d'Origny, ce mouvement retrograde eut
degenere en deroute", au dire du general Chanzy. Le lendemain, 10
decembre, il cita la compagnie du capitaine Eynard a l'ordre de l'armee,
a l'heure meme ou elle se distinguait de nouveau. Avec tout le regiment,
elle reprit Origny a la baionnette, avant l'aube. Il fut fait la de
nombreux prisonniers. Des qu'il fut engage, le 48e ne se menagea pas:
dans les journees de Josnes, il perdit trois officiers, les lieutenants
Combes, Lafranchi et Lespinasse, et 460 sous-officiers et soldats, tues
ou blesses.


II


Pendant que mes compagnons d'armes devaient continuer a se conduire
avec honneur, d'abord a Saint-Calais, et, en janvier, a Ardenay, sur le
plateau d'Auvours, a Sille-le-Guillaume, puis, supreme epreuve, dans
Paris, au mois de mai 1871, j'allais prendre un repos trop tot gagne,
mais non exempt de toute epreuve.

Le 9 decembre, des que mes paysans secourables virent plier notre ligne,
l'un d'eux courut a la recherche d'un cacolet et nous l'amena presque
aussitot. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut
place un autre fantassin qui avait ete atteint au ventre par un eclat
d'obus. Puis, en route vers Josnes, pour une destination indeterminee.

Le doux balancement de mon vehicule original, l'air vif de decembre
qui me fouettait le visage, la secrete pensee que chaque pas de notre
monture me rapprochait un peu des miens, le vague espoir de les aller
retrouver sans que ma conscience eut rien a me reprocher, tout cela me
ranima, me rendit coeur. Bien que le vent, en soufflant dans mon bras,
me rappelat assez vivement ma blessure, je me sentis gagner par une
sorte de joyeuse insouciance.

A ce moment--je m'en souviens--un capitaine d'etat-major nous croisa sur
la route: mon air de jeunesse le frappa sans doute et aussi tout le sang
qui degouttait de ma manche sur mon pantalon garance, qu'il maculait
de larges taches vineuses: "Du courage, fourrier!" me dit-il
affectueusement au passage. Sans forfanterie, je pus lui repondre que
cela ne manquait pas, car pour lui parler je m'interrompis de fredonner
le refrain de la retraite qui s'arrangeait dans ma tete a la pensee de
mes parents:

  V'la votre fils qu'on vous ramene,
  Il est en bien triste etat.

Souffrir, cela devrait apitoyer sur les maux d'autrui. Il faut avouer
pourtant que mon voisin m'importunait fort, par ses plaintes et ses
gemissements continuels. Les blessures au ventre sont tres douloureuses;
mais celle de mon compagnon n'etait pas des plus graves. Son
etui-musette avait heureusement amorti le coup. Ses vetements etaient
intacts, au plus etait-il contusionne. Aussi je ne me faisais aucun
scrupule de chantonner d'autant plus haut qu'il hurlait davantage.

Le bon tringlot qui dirigeait notre mulet subissait stoiquement cet
etrange concert, tout au souci de sa fonction. Il tenait court le licou
de la bete et choisissait avec soin le terrain, car, sur la route gelee,
elle glissait a chaque pas. Mon voisin, entre deux soupirs, stimulait
le zele du conducteur. Rien n'y fit. Il etait ecrit que notre mulet
tomberait; il tomba, en nous projetant a deux ou trois metres. Dieu,
quels effroyables cris! Comment songer a son propre mal, en entendant de
telles lamentations?

Nous venions d'entrer dans un village qu'occupaient des mobiles.
Vite releves par quelques-uns d'entre eux, nous fumes conduits dans
l'auberge, et regales d'une tasse de cafe bien chaud. Notre mulet
s'etant de son cote remis de sa chute, les mobiles nous reinstallerent
avec precaution sur nos sieges et nous reprimes notre odyssee par le
chemin qui conduit a Mer.

Au depart nous avions passe devant des fermes ou travaillaient des
chirurgiens. Des hommes au torse nu tache de rouge, d'autres montrant,
qui son bras, qui sa jambe ou son pied, cela avait glisse en quelque
sorte sous nos yeux, sans faire sur moi une impression trop profonde.
Mais, a mesure que le jour avancait et que nous nous rapprochions de la
ville, differents chemins aboutissaient a la grande route ou affluaient
les blesses provenant des divers points du champ de bataille.
Quelques-uns, les plus rares, suivaient a pied, beaucoup en cacolet,
d'autres sur des chariots de toutes formes. Ils offraient un spectacle
attristant. Parmi ceux qui etaient couches sur des charrettes, il y en
avait au teint bleme et verdatre. Les convoyeurs n'osaient sans doute
pas se defaire d'un fardeau sacre, lors meme qu'ils avaient la certitude
de ne plus transporter qu'un cadavre. Dans une de ces voitures, j'eus la
douleur d'apercevoir, vivant encore, mais trop prive de ses sens pour
me reconnaitre, le malheureux caporal Daries. Il avait eu, a ce que
m'apprit le charretier, une jambe broyee par un obus.

Derriere le remblai du chemin de fer, la ville de Mer montra enfin le
faite de ses maisons inegales, le grand toit de sa halle et son clocher
qui, toute proportion gardee, rappelle modestement une des tours de
Notre-Dame de Paris. La route passe sous un pont, et les habitations se
dressent au dela. Au milieu du faubourg, notre conducteur s'avoua fort
embarrasse. Il ne pouvait guere nous transporter plus loin, d'autant que
nous avions besoin d'etre panses et de nous reposer; mais il ne savait
ou nous laisser. Une foule de malheureux, en attendant d'etre evacues
dans la direction de Blois, s'entassaient a la gare: nous n'y aurions
trouve aucun abri. Me souvenant de m'etre arrete dans un cafe du
voisinage, je dis au soldat de nous y conduire. Depuis un mois,
l'etablissement avait ete abandonne; les volets etaient clos. Alors, par
une inspiration soudaine, j'indiquai a notre guide l'epicerie ou j'etais
entre quelques instants avant notre depart precipite pour Chateaudun.

Les blesses recoivent vite leur recompense. Pour eux, la sollicitude de
tous s'eveille aussitot. Nous fumes charitablement accueillis par la
personne qui m'avait recu naguere. Tout exigu que fut le logement
qu'elle partageait avec sa tante, au fond du magasin, elle nous y
installa pres du feu, mon compagnon et moi, et, en apprenant que nous
n'avions recu aucun soin, elle nous quitta brusquement. Elle se mit a
parcourir la ville, qu'encombraient les troupes de la division Camo,
retrogradees de Beaugency. Le premier chirurgien qui se trouva sur son
chemin, elle nous l'amena.

C'etait le docteur Charles, medecin-major du 1er regiment de gendarmerie
mobile. Apres avoir declare a mon plaintif compagnon qu'il pourrait
reprendre son service dans quinze jours, il s'occupa de moi. Avec
affabilite, seconde d'ailleurs par la jeune fille, il me fit un
pansement sommaire; puis il me delivra un certificat constatant la
gravite de ma blessure et specifiant qu'elle exigerait trois mois de
soins. J'aurais du m'en affliger, mais je ne vis la que l'autorisation
implicite de regagner le nid familial.

Le docteur fut remercie par notre bienfaitrice, dont la bonte ne se
dementit pas un instant et que ma reconnaissance se plait a rappeler.

Chose remarquable, ce court episode, qui a seme dans mon souvenir un
poetique bouquet au parfum imperissable, fut rempli, en un cadre tout
prosaique, de soins materiels infimes. Preparer un petit chiffon de
toile, y etendre prestement du beurre frais, a defaut de cerat, pour
oindre mes plaies. Me faire prendre du bouillon, que de son souffle
elle avait refroidi. S'abaisser ensuite jusqu'a defaire mes guetres
ensanglantees, pour me permettre de me delasser sur un matelas qui
avait ete etendu dans l'atelier d'un menuisier voisin. Mais la charite
ennoblissait tout cela. Malgre ma faiblesse, je n'en etais pas moins
honteux de voir cette inconnue s'agenouiller a mes pieds. "Laissez donc,
me dit-elle avec un triste sourire; n'est-ce pas notre seule maniere, a
nous autres, de servir notre malheureux pays?"

Le malheur d'autrui n'abolit pas le notre; mais il peut nous enseigner
a le mieux supporter, en nous rappelant que l'echelle des maux est
infinie. Sur mon grabat, je dus me faire tout petit, pour partager la
place avec un pauvre diable qui avait les deux bras brises. Jusqu'au
jour je n'osai me remuer, de peur de heurter le miserable que sa double
blessure immobilisait comme un mort. Or les nuits de decembre sont
interminables, et celle que je passai la me parut bien la plus longue de
ma vie. Le sommeil me fuyait, et mon cerveau semblait tourner dans ma
tete. A la lueur vacillante d'une veilleuse, les objets environnants
prenaient des formes etranges, fantastiques, effrayantes. L'etabli du
menuisier, dont l'ombre s'etendait jusqu'a nous, offrait l'aspect d'un
catafalque. Plusieurs planches, dressees contre les murs, avaient des
blancheurs de fantomes, et le jeu de la lumiere leur donnait un semblant
d'agitation. La fievre gagnait sur moi, incontestablement, et quand,
par un effort de volonte, je parvenais a la vaincre, a ressaisir le
sentiment exact des choses, une autre terreur surgissait. Je pretais
anxieusement l'oreille aux rumeurs de la rue.

A la nouvelle de l'abandon de Beaugency, le bruit s'etait repandu que
les Allemands s'avancaient rapidement et que la ville de Mer allait etre
envahie. Les chevaux qui parfois passaient au galop, appartenaient-ils a
nos estafettes ou a quelques uhlans audacieux? Etaient-ce deja les pas
de nos ennemis qui resonnaient sur le pave de la rue? Le jour allait-il
nous trouver libres, ou prisonniers?

Dans l'immobilite penible ou j'etais reduit, un incident futile vint
cependant me distraire. Un petit objet, comme un caillou, roulait sous
mes talons, me genait: je me creusai vainement l'esprit a en determiner
la forme et la nature, sans pouvoir l'atteindre. Au jour enfin, je
reconnus une balle tronconique, de la grosseur du pouce, toute machee.
C'etait celle qui m'avait blesse: apres m'avoir contusionne la cuisse,
elle etait descendue dans ma guetre. Soigneusement je la recueillis. Mon
frere aine m'avait demande un souvenir des Allemands: ils ne m'avaient
pas laisse en ramasser un, mais me l'avaient envoye: faute de mieux, il
faudrait que mon collectionneur s'en contentat. Je comptais bien pouvoir
le lui rapporter, les troupes francaises occupant encore la ville. En
les voyant circuler dans la rue, j'eprouvai autant de joie que si elles
venaient reellement de nous delivrer.

Le 10, dans la matinee, il me fallut donc dire adieu a ma gracieuse et
douce infirmiere. Tremblant de fievre et de froid, boitant, _trainant
l'aile et tirant le pied_, je gagnai la gare, ou, d'heure en heure, des
trains formes a la hate emportaient par centaines des debris humains
de l'armee de la Loire. Dans la station gisaient les plus grievement
atteints. D'autres, qui, comme moi, pouvaient marcher encore, gagnaient
le bord de la voie. Parmi eux, quelques-uns de nos adversaires, Bavarois
au casque en cuir bouilli. Deux avaient ete frappes a la tete, un autre
au bras. La solidarite du malheur ne s'etait pas encore etablie d'eux a
nous. Trop des notres subissaient leur sort pour que notre rancune put
tomber tout d'un coup. Du reste, ils paraissaient resignes, sous leurs
linges sanglants.

Ils furent bientot embarques, et de mon cote je trouvai place dans le
fond d'une voiture a bestiaux. Quoique ma jambe fut toujours raide et
endolorie, je n'eus garde de me coucher: je m'efforcais de taper des
pieds dans mon coin. Long exercice. Le train glissa, tout doucement par
bonheur, hors des rails, pendant la premiere nuit: le trajet, de Mer
a Bordeaux, dura quarante-huit heures, par un froid siberien. Les
malheureux, qui autour de moi n'avaient pas la ressource de m'imiter,
enduraient le martyre. Tandis que d'autres souvenirs me reviennent avec
une admirable nettete, ce triste tableau, trop longtemps place sous
mes yeux, echappe a ma memoire. De cet entassement se degage un petit
chasseur a pied, au visage d'enfant, grelottant en un coin, dans sa
veste courte, sans manteau ni couverture: il avait--je crois--une main
ecrasee. Plus pres de moi est etendu un malheureux garde-mobile dont le
pied tient a peine a la jambe, par quelques fibres.

Pourtant ni les uns ni les autres ne se plaignaient guere. Il ne fut
certainement pas echange dix paroles entre nous durant ces deux longues
journees: c'est une chose remarquable que la morne resignation des
soldats mutiles. Aux prises avec la douleur, en attendant la revelation
du grand mystere de la mort, ils deviennent silencieux et graves. Les
hurleurs sont generalement les moins atteints. Les autres regardent
venir stoiquement la guerison incertaine, lointaine en tout cas,
indifferents a ce qui les environne et dedaigneux meme de la
commiseration.

A Bordeaux, quant a moi, j'etais vaincu. La fievre commencait a
m'accabler; mon bras semblait s'appesantir davantage d'instant en
instant: je craignais de ne pouvoir resister jusqu'au terme de mon
voyage. J'appris d'ailleurs avec inquietude que notre train allait etre
dirige sur Mont-de-Marsan et sur Bayonne. Un sous-intendant militaire se
trouvait sur le quai; je lui exprimai mon desir de rentrer a Toulouse,
et lui parlai du certificat du docteur Charles. Il n'hesita pas a me
faire descendre; il m'autorisa a aller prendre un autre train, a la gare
Saint-Jean, de l'autre cote de la Garonne, apres m'avoir engage a me
faire panser dans une salle dont il m'indiqua l'entree.

Cette salle etait le hall d'attente, peu eleve de toiture, mais d'une
tres vaste superficie. Le gaz l'eclairait mediocrement. Quand je poussai
devant moi la porte vitree, une odeur acre me prit a la gorge, une odeur
indecise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'etait qu'une immense
litiere, jonchee de victimes saignantes, et, de distance en distance,
circulaient avec precaution quelques soeurs grises dont les cornettes
blanches semblaient lumineuses dans l'obscurite relative. Une rumeur de
plaintes, dominee par des hurlements sonores, s'elevait de ce lit commun
de nobles souffrances. A ce douloureux spectacle, j'oubliai mon propre
mal et me sentis assailli par de plus hautes pensees.

Dans notre guerre a outrance, il fallait bien que la victoire restat a
l'une des deux nations: l'autre, a defaut de gloire, pouvait du moins
revendiquer l'estime du monde, en se defendant jusqu'a l'epuisement.
Dans cette lutte ou tombaient tant de Francais, peu importait qu'ils
fussent vaincus: il est vrai que nous n'ajouterions pas de trophees
a ceux que nos aines ont entasses a l'hotel des Invalides; mais nous
souffrions assez pour avoir droit plus tard au respect de nos cadets.
Oui, malgre nos desastres inouis, nous pouvions sans forfanterie, comme
les Russes apres la defense heroique de Sebastopol, repeter le mot du
vaincu de Pavie: _Tout est perdu, fors l'honneur._

Devant le sombre tableau qui s'etait offert a mes yeux, une pitie
profonde, melee d'un certain orgueil, m'avait donc envahi. Nareval,
Daries, le malheureux caporal Tillot, et mes autres compagnons d'armes,
qui, peut-etre, avaient succombee a leur tour, tous me revinrent en
memoire; et en pensant a eux je fus saisi de la crainte de fouler
aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille
ensanglantee, tandis que mon bras n'exigeait pas des soins immediats.
Quand j'eus referme la porte de l'etrange salle d'attente ou l'on
sentait planer la mort, je m'eloignai en frissonnant malgre moi: je
quittai la gare pour marcher un peu, pour me convaincre aussi que,
quoique frappe, je n'etais pas tout a fait abattu.

Quelque temps avant la guerre, j'avais fait a Bordeaux un court sejour
chez de vieux amis de mon pere; mais ils habitaient loin du centre,
pres de Cauderan, une maison isolee, ce que les Bordelais nomment une
echoppe. La ville m'etait peu familiere. L'idee d'aller si loin ne
m'etait pas venue d'abord; seul sur le pave de la Bastide, dans la
demi-obscurite de l'aube luttant avec la lueur palissante des papillons
de gaz, devant la vaste etendue brumeuse qui marquait le lit du fleuve
gascon, j'eus une sorte de defaillance morale; il me parut impossible de
reprendre ma route sans un relais, je me laissai seduire a la pensee de
me reposer en face de visages amis. Mais pres d'une lieue me separait de
Cauderan, une lieue de quais, de places, de rues. Comment se retrouver
dans un pareil dedale?

Heureusement, au fond de mon gousset, dormait un ecu de cinq francs,
superstitieusement garde comme un en-cas supreme. Le moment etait
venu de faire donner la reserve. Devant moi se trouvait un debit ou
mangeaient et buvaient quelques debardeurs du port; j'y entrai. Tandis
que je prenais une tasse de cafe, un homme voulut bien m'aller chercher
une voiture. Une heure durant, elle me cahota; du moins, mon bras
repercutait les moindres secousses. Elle me deposa tout la-bas, au
moment meme ou nos bons amis ouvraient leurs volets.

Il serait difficile de peindre leur penible surprise, en me
reconnaissant dans le militaire, pale et faible, qui ne pouvait parvenir
a ouvrir la voiture. Ils accoururent, firent ceder la portiere, me
soutinrent jusque dans la maison. Le premier moment de stupeur passe,
les braves gens preparerent pour moi, afin de m'avoir plus pres d'eux,
un lit ou personne ne s'etait repose depuis qu'ils y avaient vu mourir
leur unique enfant. Ensuite ils appelerent mon pere par le telegraphe.


III


A partir de cet instant, la sollicitude la plus eclairee, les soins les
plus habiles ne cesserent de m'etre prodigues. Mon pere, arrive par
le premier express, put amener pres de moi le docteur Fusier, medecin
principal des armees, que les fievreux du Mexique et plusieurs
generations de polytechniciens ne peuvent avoir oublie. D'un leger coup
de bistouri, il me fit une incision par ou treize esquilles, nombre
fatidique, devaient etre extraites successivement, et il autorisa
mon transport a Toulouse en coupe-lit. Le lendemain, a cheval des la
premiere heure, lui-meme vint presider a mon embarquement.

Pour le voyage, comme mes habits de guerre necessitaient une
desinfection, j'avais ete enveloppe dans des vetements civils. La fievre
aidant, je n'etais guere qu'un paquet inerte, presque inconscient. Il
me souvient pourtant que, devenu le point de mire des voyageurs, je fus
pris a la gare d'un mouvement d'enfantine coquetterie. De ma main libre,
j'arrachai au moins la coiffure d'invalide dont nos amis m'avaient orne:
il me repugnait de rentrer dans ma ville sous le casque du pacifique roi
d'Yvetot. Au bout du trajet, autre motif de protestation. Une civiere
avait ete amenee pour moi de l'hopital militaire a la gare de Toulouse;
je refusai d'y prendre place; je refusai energiquement, et rien ne put
me faire ceder, car ce n'etait plus la coquetterie qui m'animait: mais a
aucun prix je ne voulais etre rendu a ma mere comme un cadavre.

A ce moment, sur le quai de la gare, monseigneur Desprez, l'archeveque
du diocese, se trouvait la fortuitement; il fit quelques pas a ma
rencontre. Apres m'avoir adresse de bienveillantes paroles, il me donna
sa benediction. Puis une voiture m'emporta avec mon pere, et, enfin, par
un dernier effort, je pus recevoir debout l'embrassement maternel.

Douce etreinte, accompagnee de larmes dont le seul souvenir me parait
plus precieux que la possession d'une riviere de diamants. Oui, nous
pouvions nous embrasser, nous embrasser de bon coeur. Au milieu du
desastre national nous nous sentions la conscience legere, exempte de
tout reproche.

Dans cet etat, le bonheur ineffable du retour etait d'autant plus
appreciable, que le danger avait ete reel. Ce danger, le mal physique le
rappelait, pour la jouissance du revoir. Un rien, une legere deviation
de la balle, j'etais tue et perdu pour ma mere; elle etait perdue pour
moi. Au contraire, je lui etais rendu, pleinement rendu, pour redevenir
pendant quatre longs mois son petit enfant. Oui, toutes les meres ont
prodigue au leur des soins de toutes les heures, heures de jour et
heures de nuit: elles leur ont temoigne un devouement absolu, sans
borne; mais la mienne m'a prodigue ces soins, m'a en un mot donne la vie
deux fois, et, la seconde fois, j'etais conscient de tout; il m'a donc
ete possible de lui vouer une reconnaissance presque proportionnee a sa
tendresse.

Si, pour apprecier cette immense affection, il m'avait fallu un
contraste, ce contraste ne m'eut pas manque. Puisque j'avais survecu, je
devais au malheureux Nareval d'accomplir son dernier souhait, aller dire
a ceux dont il m'avait donne le nom, le soir du 8 decembre, qu'il avait
su bien mourir. Son ombre meme ne devait pas etre heureuse. Ma guerison
trainait beaucoup et devenait douteuse; je n'avais pas de peine a m'en
apercevoir: j'obtins de mon pere qu'il se chargeat d'aller a l'adresse
indiquee. Nul n'etait mieux fait pour remplir avec tact la penible
mission dont je desesperais de pouvoir m'acquitter. Mais ceux qui
avaient eu les dernieres pensees de mon infortune compagnon ne lui
accorderent qu'indifference en retour. Mon pere, pour les preparer,
parla d'abord d'une blessure, d'une blessure grave. "Vraiment, ce pauvre
Louis! C'etait un brave garcon!" dirent-ils simplement. Les premiers,
ils parlerent de lui au passe, froidement, le tuant en quelque sorte de
nouveau, en effigie.

Le delai prevu par le docteur Charles fut de beaucoup depasse. Decembre,
janvier, fevrier, mars, avril, tout ce temps s'ecoula sans amelioration.
Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux etat, je
m'affaiblissais, je deperissais, je m'en allais visiblement, en depit
des soins devoues du docteur Henri Molinier. Bien qu'il prit la peine de
me panser lui-meme matin et soir, il desesperait de me guerir; a moins
d'en venir aux moyens extremes. Chaque jour, il parlait plus fermement
de l'amputation: mais, quelque pessimiste qu'il fut, sa patience ne se
dementait pas. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai,
moins a plaindre, sans doute, que mes camarades qui guerroyaient
encore, sous les balles francaises, autour du Mont-Valerien, a l'Arc de
Triomphe, a Montmartre, a la Chapelle.

Aux Buttes-Chaumont, Villiot, devenu sous-lieutenant, merita d'etre cite
a l'ordre du 1er corps de l'armee de Versailles. Nos trois officiers
furent decores vers le meme temps, et mon successeur eut pu l'etre sans
injustice. Atteint d'une balle en pleine figure, le sergent-fourrier
Leyris la fit ressortir lui-meme de sa blessure, en pressant sa joue
de toute la force de ses doigts. Il refusa d'ailleurs de quitter la
compagnie. Sa plaie bandee, il continua de se battre jusqu'au dernier
jour. Harel, Gouzy, sans rencontrer d'occasions si eclatantes,
poursuivaient simplement l'accomplissement de leur dur devoir. Seul
Laurier, qu'au moins une fois Villiot avait surpris loin de son poste,
etait rentre en conge a Marseille, ou il se vantait d'avoir dedaigne
l'epaulette.

Tout d'un coup, la constance et le devouement du docteur Molinier furent
enfin recompenses. Les prieres de ma mere aidant, j'entrai presque
subitement en convalescence. Un jour, en cachette de mes parents, je
parvins, apres une heure de patients efforts, avec l'aide d'une amie
du voisinage, a glisser mon bras ankylose dans la manche trouee de
mon habit de guerre, ce bras si largement laboure par la lancette
du chirurgien, ce bras qu'avait si longtemps menace le couteau de
l'operateur, ce bras qui m'avait ete conserve miraculeusement.

Soutenant a peine ma main cependant lourde comme du plomb, j'apparus
soudain, triomphant, aux yeux de tous les miens reunis pour le repas du
soir. Quelle surprise, et quel attendrissement! Ah! j'ai cause bien
des soucis a ma mere, il est vrai; mais, en revanche, quelles joies
infinies!

Nulle autre recompense ne pouvait egaler celle-la, et elle m'a suffi.
Aussi, en depit des plus vives souffrances, malgre l'enervement de ma
longue maladie, dans l'angoisse de tres douloureuses operations, aucun
regret n'est jamais venu obscurcir ni troubler ma conscience. Aux
amis qui s'apitoyaient sur moi, j'ai pu repeter sans cesse, en toute
sincerite, ce vers si simple du grand Corneille:

  Je le ferais encor, si j'avais a le faire.




TABLE DES MATIERES


Echos des premiers revers

Le 48e regiment de marche

En campagne

La deroute

Bataille

Hors de combat





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works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

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the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
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search system you may utilize the following addresses and just
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EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
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example an eBook of filename 10234 would be found at:

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