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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:35 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13629 ***
+
+GEORGE SAND
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+I
+
+
+
+
+QUATRIÈME ÉDITION
+
+PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR. ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE
+AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND
+
+
+
+
+I
+
+A MADAME MAURICE DUPIN[1]
+QUI ALLAIT QUITTER NOHANT[2]
+
+ 1812.
+
+Que j'ai de regret de ne pouvoir te dire adieu! Tu vois combien j'ai
+de chagrin de te quitter. Adieu pense à moi, et sois sûre que je ne
+t'oublierai point.
+
+Ta fille.
+
+Tu mettras la réponse derrière le portrait du vieux Dupin[3].
+
+ [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors huit ans.
+ [2] Propriété de madame Dupin de Francueil, puis de George Sand,
+ près la Châtre (Indre).
+ [3] Portrait au pastel de M. Dupin de Francueil, qui se trouve dans
+ le salon de Nohant.
+
+
+
+
+II
+
+A LA MÊME, A PARIS
+
+ Nohant, 24 février 1815
+
+Oh! oui, chère maman, je t'embrasse; je t'attends, je te désire et je
+meurs d'impatience de te voir ici. Mon Dieu, comme tu es inquiète de
+moi! Rassure-toi, chère petite maman. Je me porte à merveille. Je
+profite du beau temps. Je me promène, je cours, je vas, je viens, je
+m'amuse, je mange bien, dors mieux et pense à toi plus encore.
+
+Adieu, chère maman; ne sois donc point inquiète. Je t'embrasse de tout
+mon coeur.
+
+AURORE[1].
+
+ [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors onze ans.
+
+
+
+
+III
+
+A.M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 21 novembre 1823.
+
+J'ai reçu votre envoi, mon petit Caron, et je vous remercie de votre
+extrême obligeance. Toutes mes commissions sont faites le mieux du
+monde, et vous êtes gentil comme le père Latreille[1].
+
+Vous m'avez envoyé assez de guimauve pour faire pousser deux millions
+de dents; comme j'espère que mon héritier[2] n'en aura pas tout à fait
+autant, j'ai fait deux bouteilles de sirop dont vous vous lécherez les
+barbes si vous vous dépêchez de venir à Nohant; car mon petit n'est
+pas disposer à vous en laisser beaucoup. Au reste, votre envoi a fait
+bon effet, puisque nous avons deux grandes dents. Vous seriez amoureux
+de lui maintenant: il est beau comme vous, et leste comme son père.
+J'aimerais autant tenir une grenouille, elle ne sauterait pas mieux.
+
+Adieu, mon petit père. Nous vous embrassons et sommes vos bons amis.
+
+LES DEUX CASIMIRS[3].
+
+ [1] Vieil ami et correspondant de la famille.
+ [2] Maurice, son fils, qui avait alors quatre mois.
+ [3] Nom de François-Casimir Dudevant, son mari.
+
+
+
+
+IV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Je ne sais pas la date.
+ Nous sommes le deuxième dimanche de
+ carême[1].
+
+Je suis enchantée d'apprendre que vous vous portiez mieux, chère
+petite maman, et j'espère bien qu'à l'heure où j'écris, vous êtes tout
+à fait guérie; du moins je le désire de tout mon coeur, et, si je le
+pouvais, je vous rendrais vos quinze ans, chose qui vous, ferait grand
+plaisir, ainsi qu'à bien d'autres.
+
+C'est un grand embarras que vous avez pris de sevrer un gros garçon
+comme Oscar[2], et vous avez rendu à Caroline[3] un vrai service de
+mère. Le mien n'a plus besoin de nourrice, il est sevré. C'est
+peut-être un peu tôt; mais il préfère la soupe et l'eau et le vin à
+tout, et, comme il ne cherche pas à teter, mon lait a diminué, sans
+que ni lui ni moi nous en apercevions.
+
+Il est superbe de graisse et de fraîcheur il a des couleurs très
+vives, l'air très décidé, et le caractère _idem_. Il n'a toujours que
+six dents; mais il s'en sert bien pour manger du pain, des oeufs, de
+la galette, de la viande, enfin tout ce qu'il peut attraper. Il mord,
+comme un petit chien, les mains qui, l'ennuient en voulant le coiffer,
+etc. Il pose très bien ses pieds pour marcher, mais il est encore trop
+jeune pour courir après Oscar: dans un an ou deux, ils se battront
+pour leurs joujoux.
+
+J'espère, ma chère maman, que le désir que vous me témoignez de nous
+revoir, et que nous partageons, sera bientôt rempli. Nous espérons
+faire une petite fugue vers Pâques, pour présenter M. Maurice à son
+grand-papa, qui ne le connaît pas encore et qui désire bien le voir,
+comme vous pensez. Je veux lui faire une surprise. Je ne lui parlerai
+de rien dans mes lettres et je lui enverrai Maurice sans dire qui il
+est. Nous, nous serons derrière la porte pour jouir de son erreur.
+Mais j'ai tort de vous dire cela, car je veux vous en faire autant.
+Ainsi n'attendez pas que je vous prévienne de mon arrivée.
+
+Adieu, ma chère maman; donnez-moi encore de vos nouvelles. Je vous
+embrasse de tout mon coeur, Casimir en fait autant; pour Maurice,
+quand on veut l'embrasser, il tourne la tête et présente son derrière;
+j'espère que vous le corrigerez de cette mauvaise habitude.
+
+ [1] C'était le 17 mars 1824.
+ [2] Oscar Cazamajou, neveu de George Sand.
+ [3] Madame Cazamajou, soeur aînée de George Sand.
+
+
+
+
+V
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 29 juin 1825.
+
+Vous devez me trouver bien paresseuse, ma chère petite maman, et je le
+suis en effet. Je mène une vie si active, que je ne me sens le courage
+de rien, le soir en rentrant, et que je m'endors aussitôt que je reste
+un instant en place.
+
+Ce sont là de bien mauvaises raisons, j'en conviens; mais, du moment
+que nous sommes tous bien portants, quelles nouvelles à vous donner de
+notre tranquille pays, où nous vivons en gens plus tranquilles encore;
+voyant pen de personnes et nous occupant de soins champêtres, dont la
+description ne vous amuserait guère? J'ai reçu des nouvelles de
+Clotilde[1], qui m'a dit que vous vous portiez bien; c'est ce qui me
+rassurait sur votre compte et contribuait à mon silence puisque
+j'étais sans inquiétude.
+
+Si vous eussiez effectué le projet de venir à Nohant, nous aurions
+dans ce moment le chagrin de vous quitter. Je pars dans huit jours
+pour les Pyrénées. J'ai eu le bonheur d'avoir ici pendant quelques
+jours, deux aimables soeurs, mes amies intimes de couvent, qui se
+rendent aux mêmes eaux, avec leur père, et un vieil ami fort gai et
+fort aimable. En quittant Chateauroux, elles n'ont pu se dispenser de
+venir passer quelques jours à Nohant, qui était devenu pour moi un
+lieu de délices par la présence de ces bonnes amies. Je les ai
+reconduites un bout de chemin et ne les ai quittées qu'avec la
+promesse de les rejoindre bientôt.
+
+Nous allons donc entreprendre un petit voyage de cent quarante lieues
+d'une traite. C'est peu pour vous qui faites le voyage d'Espagne comme
+celui de Vincennes; mais c'est beaucoup pour Maurice, qui aura demain
+deux ans. J'espère néanmoins qu'il ne s'en apercevra pas, à en juger
+par celui de Nohant, qu'il trouve trop court à son gré. D'ailleurs,
+nous ne voyagerons que le jour et en poste. Nous sommes donc dans
+l'horreur des paquets. Nous emmenons Fanchou[2], et Vincent[3], qui
+est fou de joie de voyager sur le siège de la voiture. Pour moi, je
+suis enchantée de revoir les Pyrénées, dont je ne me souviens guère,
+mais dont on me fait de si belles descriptions. Ne manquez pas de nous
+donner de vos nouvelles: car il semble qu'on soit plus inquiet quand
+on est plus éloigné.
+
+Adieu, ma chère maman, je vous embrasse tendrement et vous désire une
+bonne santé et du plaisir surtout; car, chez vous comme chez moi, l'un
+ne va guère sans l'autre. Maurice est grand comme père et mère et
+beau, comme un Amour. Casimir vous embrasse de tout son coeur. Pour
+moi, je me porte très bien, sauf un reste de toux et de crachement de
+sang qui passeront, j'espère, avec les eaux.
+
+Nous resterons deux mois au plus aux eaux; de là, nous irons à Nérac
+chez le papa[4], où nous demeurerons tout l'hiver. Au mois de mars ou
+d'avril, nous serons à Nohant, où nous vous attendrons avec ma tante
+et Clotilde.
+
+ [1] Clotilde Daché, née Maréchal, cousine de George Sand.
+ [2] Femme de chambre.
+ [3] Cocher
+ [4] Le baron Dudevant, beau-pére de George Sand.
+
+
+
+
+VI
+
+A LA MÊME
+
+ Bagnères, 28 août 1825.
+
+Ma chère petite maman,
+
+J'ai reçu votre aimable lettre à Cauterets, et je n'ai pu y répondre
+tout de suite pour mille raisons. La première, c'est que Maurice
+venait d'être sérieusement malade, ce qui m'avait donné beaucoup
+d'inquiétude et d'embarras.
+
+Il est parfaitement guéri depuis quelques jours que nous sommes ici et
+que nous avons retrouvé le soleil et la chaleur. Il a repris tout à
+fait appétit, sommeil, gaieté et embonpoint. Aussitôt qu'il a été hors
+de danger, j'ai profité de sa convalescence pour courir les montagnes
+de Cauterets et de Saint-Sauveur, que je n'avais pas eu le temps de
+voir. Je n'ai donc pas eu une journée à moi pour écrire à qui que ce
+soit; tout le monde m'en veut et je m'en veux à moi-même. Mais, après
+avoir fait, presque tous les jours, des courses de huit, dix, douze et
+quatorze lieues à cheval, j'étais tellement fatiguée, que je ne
+songeais qu'à dormir, encore quand Maurice me le permettait. Aussi
+j'ai été fort souffrante de la poitrine, et j'ai eu des toux
+épouvantables; mais je ne me suis point arrêtée à ces misères, et, en
+continuant des exercices violents, j'ai retrouvé ma santé et un
+appétit qui effraye nos compagnons de voyage les plus voraces.
+
+Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrénées, que je ne vais plus
+rêver et parler, toute ma vie, que montagnes, torrents, grottes et
+précipices. Vous connaissez ce beau pays, mais pas si bien que moi,
+j'en suis sûre; car beaucoup des merveilles que j'ai vues, sont
+enfouies dans des chaînes de montagnes où les voitures et même les
+chevaux n'ont jamais pu pénétrer. Il faut marcher à pic des heures
+entières dans des gravats qui s'écroulent à tout instant, et sur des
+roches aiguës où on laisse ses souliers et partie de ses pieds.
+
+À Cauterets, on a une manière de gravir les rochers fort commode. Deux
+hommes vous portent sur une chaise attachée à un brancard, et sautent
+ainsi de roche en roche au-dessus de précipices sans fond, avec une
+adresse, un aplomb et une promptitude qui vous rassurent pleinement et
+vous font braver tous les dangers; mais, comme ils sentent le bouc
+d'une lieue et que très souvent on meurt de froid après une ou deux
+heures de l'après-midi, surtout au haut dés montagnes, j'aimais mieux
+marcher. Je sautais comme eux d'une pierre à l'autre, tombant souvent
+et me meurtrissant les jambes, riant quand même de mes désastres et de
+ma maladresse.
+
+Au reste, je ne suis pas la seule femme qui fasse des actes de
+courage. Il semble que le séjour des Pyrénées inspire dé l'audace aux
+plus timides, car les compagnes de mes expéditions en faisaient
+autant. Nous avons été à la fameuse cascade de Gavarnie, qui est la
+merveille des Pyrénées. Elle tombe d'un rocher de douze cents toises
+de haut, taillé à pic comme une muraille. Près de la cascade, on voit
+un pont de neige, qu'à moins de toucher, on ne peut croire l'ouvrage
+de la nature; l'arche, qui a dix ou douze pieds de haut, est
+parfaitement faite et on croit voir des coups de truelle sur du
+plâtre.
+
+Plusieurs des personnes qui étaient avec nous, (car on est toujours
+fort nombreux dans ces excursions) s'en sont, retournées, convaincues
+qu'elles, venaient de voir un ouvrage de maçonnerie. Pour arriver à ce
+prodige, et pour en revenir, nous avons fait douze lieues à cheval sur
+un sentier de trois pieds de large, au bord d'un précipice qu'en
+certains endroits on appelle l'échelle, et dont on ne voit, pas le
+fond. Ce n'est pourtant pas là ce qu'il y a de plus dangereux; car les
+chevaux y sont accoutumés et passent à une ligne du bord, sans
+broncher. Ce qui m'étonne bien davantage dans ces chevaux de montagne,
+c'est leur aplomb sur des escaliers de rochers qui ne présentent à
+leurs pieds que des pointes tranchantes et polies.
+
+J'en avais un fort laid, comme ils le sont tous, mais à qui j'ai fait
+faire des choses qu'on n'exigerait que d'une chèvre: galopant toujours
+dans les endroits les plus effrayants, sans glisser, ni faire un seul
+faux pas, et sautant de roche en roche en descendant. J'avoue que je
+ne supposais pas que cela fût possible et que je ne me serais jamais
+cru le courage de me fier à lui avant que j'eusse éprouvé ses moyens.
+
+Nous avons été hier à six lieues d'ici à cheval, pour visiter les
+grottes de Lourdes. Nous sommes entrés à plat ventre dans celle du
+Loup. Quand on s'est bien fatigué pour arriver à un trou d'un pied de
+haut, qui ressemble à la retraite d'un blaireau, j'avoue; que l'on se
+sent un peu découragé. J'étais avec mon mari et deux autres jeunes
+gens avec qui nous nous étions liées à Cauterets et que nous avons
+retrouvés à Bagnères, ainsi qu'une grande partie de notre aimable et
+nombreuse société bordelaise. Nous avons eu le courage de nous
+enfoncer dans cette tanière, et, au bout d'une minute, nous nous
+sommes trouvés dans un endroit beaucoup plus spacieux, c'est-à-dire
+que nous pouvions nous tenir debout sans chapeau et que nos épaules
+n'étaient qu'un peu froissées à droite et à gauche.
+
+Après avoir fait cent cinquante pas dans cette agréable position,
+tenant chacun une lumière et ôtant bottes et souliers, pour ne pas
+glisser sur le marbre mouillé et raboteux, nous sommes arrivés au
+puits naturel, que nous n'avons pas vu, malgré tous nos flambeaux,
+parce que le roc disparaît tout à coup sous les pieds, et l'on ne
+trouve plus qu'une grotte si obscure et si élevée, qu'on ne distingue
+ni le haut ni le fond.
+
+Nos guides arrachèrent des roches avec beaucoup d'effort et les
+lancèrent dans l'obscurité; c'est alors que nous jugeâmes de la
+profondeur du gouffre: le bruit de la pierre frappant le roc fut comme
+un coup de canon, et, retombant dans l'eau comme un coup de tonnerre,
+y causa, une agitation épouvantable. Nous entendîmes pendant quatre
+minutes l'énorme masse d'eau ébranlée, frapper le roc avec une fureur
+et un bruit effrayant qu'on aurait pu prendre tantôt pour le travail
+de faux monnayeurs, tantôt pour les voix rauques et bruyantes des
+brigands. Ce bruit, qui part des entrailles de la terre, joint à
+l'obscurité et à tout ce que l'intérieur d'une caverne a de sinistre,
+aurait pu glacer des coeurs moins aguerris que les nôtres.
+
+Mais nous avions joué à Gavarnie avec les crânes des templiers, nous
+avions passé sur le pont de neige quand nos guides nous criaient qu'il
+allait s'écrouler. La grotte du Loup n'était qu'un jeu d'enfant. Nous
+y passâmes près d'une heure, et nous revînmes chargés de fragments des
+pierres que nous avions lancées dans le gouffre. Ces pierres, que je
+vous montrerai, sont toutes remplies de parcelles de fer et de plomb
+qui brillent comme des paillettes.
+
+En sortant de la grotte du Loup, nous entrâmes dans _las Espeluches_.
+Notre savant cousin, M. Defos[1], vous dira que ce nom patois vient du
+latin.
+
+Nous trouvâmes l'entrée de ces grottes admirable; j'étais seule en
+avant, je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique soutenue
+par d'énormes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers
+d'architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d'un
+bleu d'azur, les prairies d'un vert éclatant, un premier cercle de
+montagnes couvertes de bois épais, et un second, à l'horizon, d'un
+bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature
+éclairée par le soleil couchant, vue du haut d'une montagne, au
+travers de ces noires arcades de rochers, derrière moi la sombre
+ouverture des grottes: j'étais transportée.
+
+Je parcourus ainsi deux ou trois de ces péristyles, communiquant les
+uns aux autres par des portiques cent fois plus imposants et plus
+majestueux que tout ce que feront les efforts des hommes.
+
+Nos compagnons arrivèrent et nous nous enfonçâmes encore dans les
+détours d'un labyrinthe étroit et humide, nous aperçûmes au-dessus de
+nos têtes une salle magnifique, où notre guide ne se souciait guère de
+nous conduire. Nous le forçâmes de nous mener à ce second étage. Ces
+messieurs se déchaussèrent et grimpèrent assez adroitement; pour moi,
+j'entrepris l'escalade.
+
+Je passai sans frayeur sur le taillant d'un marbre glissant,
+au-dessous duquel était une profonde excavation. Mais quand il fallut
+enjamber sur un trou que l'obscurité rendait très effrayant, n'ayant
+aucun appui ni pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous
+côtés, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j'avoue que
+j'avais peur. Mon mari m'attacha deux ou trois foulards autour du
+corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les
+mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-là.
+Quand je fus en haut, je m'assurai que mes mains (dont je souffre
+encore) n'étaient pas restées dans les leurs, et je fus payée de mes
+efforts par l'admiration que j'éprouvai.
+
+La descente ne fut pas moins périlleuse, et le guide nous dit, en
+sortant, qu'il avait depuis bien des années conduit des étrangers aux
+_Espeluches,_ mais qu'aucune femme n'avait gravi le second étage. Nous
+nous amusâmes beaucoup à ses dépens en lui reprochant de ne pas
+balayer assez souvent les appartements dont il avait l'inspection.
+
+Nous rentrâmes à Lourdes dans un état de saleté impossible à décrire;
+je remontai à cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la
+route de Bordeaux, nous prîmes tous deux celle de Bagnères. Nous
+eûmes, pendant dix lieues, une pluie à verse et nous sommes rentrés
+ici à dix heures du soir, trempés jusqu'aux os et mourant de faim.
+Nous ne nous en portons que mieux aujourd'hui.
+
+Nous sommes dans l'enchantement de deux chevaux arabes que nous avons
+achetés, et qui seront les plus beaux que l'on ait jamais vus au bois
+de Boulogne.
+
+Voilà une lettre éternelle, ma chère maman; mais vous me demandez des
+détails et je vous obéis avec d'autant plus de plaisir que je cause
+avec vous. Clotilde m'en demande aussi; mais je n'ai guère le temps de
+lui écrire aujourd'hui, et demain recommencent mes courses. Veuillez
+l'embrasser pour moi, lui faire lire cette lettre si elle peut
+l'amuser, et lui dire que, dans huit à dix jours, je serai chez mon
+beau-père et j'aurai le loisir de lui écrire.
+
+Adressez-moi donc de vos nouvelles chez lui, près de Nérac
+(Lot-et-Garonne). J'en attends avec impatience, je suis si loin, si
+loin de vous et de tous les miens! Adieu, ma chère maman. Maurice est
+gentil à croquer! Casimir se repose, dans ces courses dont je vous
+parle, de celles qu'il a faites sans moi à Cauterets; il a été à la
+chasse sur les plus hautes montagnes, il a tué des aigles, des perdrix
+blanches et des _isards_ ou chamois, dont il vous fera voir les
+dépouilles; pour moi, je vous porte du cristal de roche. Je vous
+porterais du barège de Barèges même, s'il était un peu moins gros et
+moins laid.
+
+Adieu, chère maman; je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+Veuillez, quand vous lui écrirez, embrasser mille fois ma soeur pour
+moi, lui dire que je suis bien loin de l'oublier; que cette lettre que
+je vous écris et une à mon frère sont les seules que j'aie eu le temps
+d'écrire aux Pyrénées, mais que, quand je serai à Guillery[2] je lui
+écrirai tout de suite. Nous comptons y rester jusqu'au mois de
+janvier; de là, aller passer le carnaval à Bordeaux, et enfin
+retourner avec le printemps à Nohant, où nous vous attendrons avec ma
+tante.
+
+ [1] Cousin éloigné de George Sand.
+ [2] Propriété du baron Dudevant, près de Nérac.
+
+
+
+
+VII
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 25 février 1826.
+
+Ma chère maman,
+
+J'ai bien du malheur! Je vais à Paris précisément à l'époque où tout
+le monde y est, et ma mauvaise étoile veut que je ne vous y trouve
+pas.
+
+Je cours chez ma tante; pour y apprendre que vous êtes à Charleville.
+Je vous espère tous les jours, mais je n'ai signe de vie qu'à mon
+retour ici, où je trouve enfin une lettre de vous.
+
+C'est une grande maladresse de ma part que d'aller, au bout de deux
+ans, passer quinze jours à Paris et de ne pas vous y rencontrer. Mais
+il y avait si longtemps que je n'avais reçu de vos nouvelles, que je
+vous croyais bien de retour chez vous. Caron même, chez qui nous avons
+demeuré, vous croyait sa voisine. Enfin, j'ai joué de malheur, et me
+voilà rentrée dans mon Berry, ne sachant plus quand j'en sortirai, ni
+quand j'aurai le bonheur de vous embrasser.
+
+Ma santé, à laquelle vous avez la bonté de porter tant d'intérêt, est
+meilleure que la dernière fois que je vous écrivis; la preuve en est
+que j'ai eu la force de passer quatre nuits dans le courrier, tant
+pour aller que pour venir sans être malade, ni à l'arrivée, ni au
+retour. Sans ma mauvaise toux qui ne me laissait pas dormir, je me
+serais assez bien portée.
+
+Merci mille fois de vos bons avis à cet égard; mais ne me grondez pas
+de ne pas les avoir suivis très exactement. Vous savez que je suis un
+peu incrédule, et puis un peu médecin moi-même, non par théorie, mais
+par pratique. Je n'ai jamais vu de remèdes efficaces aux maux de
+poitrine; la nature fait toutes les guérisons quand elle s'en mêle, et
+l'honneur en est à l'Esculape, qui ne s'en est pas mêlé. Je sais bien
+que ces messieurs n'en conviendront jamais. Comment un médecin
+avouerait-il sa nullité? ce ne serait pas adroit. S'ils faisaient,
+comme moi, la médecine gratis, ils seraient de bonne foi; peut-être
+encore l'amour-propre serait-il là pour les en empêcher.
+
+Tant y a que, sans remède et sans docteur, sans me noyer l'estomac de
+boissons qui ne vont pas dans la poitrine, je ne tousse plus; c'est
+l'important. J'ai bien toujours des douleurs et par surcroît une
+fluxion de chaque côté du visage dans ce moment-ci. Mais le printemps,
+s'il veut se dépêcher de venir, mettra ordre aux affaires.
+
+Je vous dirai, chère maman, que, si vous étiez venue passer le
+carnaval ici, vous ne vous seriez pas du tout ennuyée. Nous avons des
+bals charmants et nous passons des deux et trois nuits par semaine à
+danser. Ce n'est pas ce qui me repose, ni même ce qui m'amuse le
+mieux; mais il y a des obligations dans la vie qu'il faut prendre
+comme elles viennent. Dernièrement nous sommes sortis d'un bal chez
+madame Duvernet[1] à neuf heures du matin. N'êtes-vous pas émerveillée
+d'une dissipation pareille? Aussi le _jubilé_, traversé par tant de
+fêtes, n'en finit-il pas. J'espère que, dans deux ou trois ans, nous
+n'en entendrons plus parler. En attendant, le curé prêche tous les
+dimanches matin contre le bal, et, tous les dimanches soir, on danse
+tant qu'on peut.
+
+Quand je parle de curé grognon, vous entendez bien que ce n'est pas
+celui de Saint-Chartier[2] que je veux dire. Tout au contraire:
+celui-là est si bon, que, s'il avait quelque soixante ans de moins, je
+le ferais danser si je m'en mêlais.
+
+Il est venu ici faire deux mariages dans un jour. Celui d'André[3],
+avec une jeune fille que vous ne connaissez pas et qui entrera à notre
+Service à la Saint-Jean, et celui de Fanchon, soeur d'André et bonne
+de Maurice, avec la coqueluche du pays, le beau cantonnier
+_Sylvinot_[4], que vous ne vous rappelez sans doute en aucune manière,
+malgré _ses succès_. La noce s'est faite dans nos remises, on mangeait
+dans l'une, on dansait dans l'autre.
+
+C'était d'un luxe que vous pouvez imaginer: trois, bouts de chandelle
+pour illumination, force piquette pour rafraîchissements, orchestre
+composé d'une vielle et d'une cornemuse, la plus criarde, par
+conséquent la plus goûtée du pays. Nous avions invité quelques
+personnes de la Châtre et nous avons fait cent mille folies, comme de
+nous déguiser le soir en paysans, et si bien, que nous ne nous
+reconnaissions pas les uns les autres. Madame Duplessis était
+charmante en cotillon rouge. Ursule[5], en blouse bleue et en grand
+_chapiau_, était un fort drôle de galopin. Casimir, en mendiant, a
+reçu des sous qui lui ont été donnés de très bonne foi. Stéphane de
+Grandsaigne, que vous connaissez, je crois, était en paysan requinqué,
+et, faisant semblant d'être gris, a été coudoyer et apostropher notre
+sous-préfet, qui est un agréable garçon et qui était au moment de s'en
+aller quand il nous a tous reconnus.
+
+Enfin la soirée a été très bouffonne et vous aurait divertie, je gage;
+peut-être auriez-vous été tentée de prendre aussi le bavolet, et je
+parie qu'il n'y aurait pas eu d'yeux noirs qui vous le disputassent
+encore.
+
+Comptez-vous retourner bientôt à Paris, chère maman, et êtes-vous
+toujours contente du séjour de Charleville? Embrassez bien ma soeur
+pour moi, ainsi que le cher petit Oscar. Casimir vous présente ses
+tendres hommages, et moi je vous prie de penser un peu à nous quand le
+printemps reviendra.
+
+Donnez-nous de vos nouvelles, chère maman, et recevez mes
+embrassements.
+
+ [1] Mère de Charles Duvernet, amie de la famille de pères en fils.
+ [2] Saint-Chartier (Indre), village près de Nohant.
+ [3] Domestique de George Sand.
+ [4] Diminutif de Sylvain Biaud.
+ [5] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.
+
+
+
+
+VIII
+
+A MADAME LA BARONNE DUDEVANT
+EN SA TERRE DE POMPIEY, PAR LE PORT-SAINTE-MARIE (LOT-ET-GARONNE)
+
+ Nohant, 30 avril 1826.
+
+Nous avons reçu votre bonne lettre, chère madame, et appris avec
+chagrin le triste événement[1] qui vient encore de vous environner de
+tristesse et de réveiller celle, déjà si profonde, que vous éprouviez.
+
+Nous apprécions et nous sentons votre douloureuse et triste situation
+avec la crainte amère de ne pouvoir l'adoucir, puisque rien ne saurait
+remplacer ce que vous avez perdu et que nulle consolation ne peut
+arriver, je le sens, jusqu'à votre coeur brisé. C'est en vous-même,
+c'est dans cette force morale que vous possédez, ou plutôt c'est dans
+la profondeur de votre mal, que vous trouvez le moyen de le supporter.
+Si j'ai bien compris votre souffrance, nulle distraction, nul
+témoignage d'intérêt ne sont assez puissants pour vous apporter un
+instant d'oubli. Vous les recevez avec douceur et bonté, mais ils ne
+sauraient vous faire un bien véritable.
+
+Ce sont vos tristes pensées qui seules vous font jouir d'un triste
+plaisir. Plus vous les sondez, moins elles doivent vous paraître
+amères. Vos souvenirs n'ont rien que de doux. Vous aviez entouré toute
+son existence de tant de soins et de douceurs! Son bonheur, ce bonheur
+inexprimable d'une union si parfaite, c'était l'oeuvre de toute votre
+vie. Ah! je crois que, quand il reste des regrets sans aucun remords,
+la douleur a ses charmes pour une âme comme la vôtre.
+
+Notre voyage a été fécond en événements dont aucun cependant n'a été
+grave. Nous avons voulu passer par les montagnes de la Marche, pour
+jouir de tableaux pittoresques et intéressants. Nous avons payé le
+plaisir de mille dangers. Des chevaux mourants, ou rétifs, menaçaient
+de nous culbuter ou de se laisser entraîner dans des descentes très
+rapides, sur des routes sinueuses et bordées de ravins profonds. Notre
+étoile nous a protégés cependant, et nous en avons été quittes pour la
+peur. Nous sommes arrivés tous bien portants.
+
+Maurice a eu, depuis, un gros rhume avec une forte inflammation aux
+yeux; l'eau de gomme pour la toux et l'eau de mauve pour les yeux
+l'ont beaucoup soulagé. Il se porte tout à fait bien à présent.
+
+Je vous remercie, chère et bonne madame, de l'intérêt que vous voulez
+bien prendre à ma santé. Elle est assez bonne, quoique j'aie toujours
+des douleurs et un mal opiniâtre à la tête, qui est mon inséparable.
+Je ne fais pourtant point d'imprudences, je suis ici d'une sagesse
+forcée, n'ayant point de sujets de courses comme à Guillery; mais,
+ayant plus d'occupations essentielles, je réussis à oublier mes
+misères et à vaquer à mes affaires comme quelqu'un qui se porte bien.
+C'est de vous, chère madame, qu'il convient de s'occuper; veuillez
+nous tenir au courant de votre précieuse santé.
+
+J'ai eu mon frère pendant quelques jours. Il est reparti pour Paris,
+où des réparations à sa maison le forcent à la surveillance. J'ai
+obtenu qu'il nous laissât sa femme et sa fille, à qui la campagne
+conviendra mieux.
+
+Adieu, chère madame; écrivez-nous souvent, peu à la fois, si cela vous
+fatigue, mais ne nous laissez pas ignorer comment vous êtes. Casimir
+et moi vous embrassons tendrement.
+
+AURORE D.
+
+Veuillez me rappeler au bon Larnaude [2]; j'ose presque me regarder
+comme un de ses confrères. Je me suis lancée dans la médecine, ou,
+pour parler plus humblement, dans l'apothicairerie. M. Delaveau [3],
+qu'il connaît bien, est mon professeur. C'est lui qui ordonne et
+consulte, c'est moi qui prépare les drogues, qui pose les sangsues,
+etc. Nous avons déjà opéré des cures fort heureuses. Smith [4], avec
+son jalap, me serait ici d'un grand secours.
+
+Maurice n'a point oublié Guillery. Il y revient sans cesse, il sait
+les noms de tout le monde et parle surtout du gros _Totor_. Il a
+trouvé ici de quoi se consoler de l'absence de sa poule _favorite_,
+qu'il se rappelle aussi _à ce qu'il prétend_.
+
+ [1] La mort du baron Dudevant, beau-père de George Sand.
+ [2] Pharmacien à Barbaste (Lot-et-Garonne).
+ [3] Charles Delaveau, médecin à la Châtre, puis député, de 1846
+ à 1876.
+ [4] Domestiques de la baronne Dudevant.
+
+
+
+
+IX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 13 juillet 1826.
+
+Ma chère maman,
+
+J'ai reçu votre aimable lettre il y a quelque temps, et j'ai vu depuis
+M. Duvernet, qui m'a dit vous avoir trouvée bien portante, et avoir
+passé la journée avec vous et l'ami Pierret[1]. Il m'a beaucoup parlé
+de vous. Vous savez que c'est une de vos conquêtes les plus dévouées.
+Il m'a dit que vous viendriez sans la crainte de nous voir partir au
+premier moment et d'avoir fait un voyage inutile. Ce serait une
+crainte bien mal fondée; car, outre que le plaisir d'être près de vous
+nous ôterait l'envie de courir, nous n'avons pas le moindre projet de
+voyage d'ici à bien longtemps.
+
+Quand je dis _nous_, je parle de moi et de mon enfant; car mon mari
+n'a pas fait voeu de réclusion. Il est à Bordeaux dans ce moment pour
+une affaire indispensable: le payement d'une maison qu'il a vendue
+l'hiver dernier et dont l'échéance était le 10 de ce mois. Je pense
+qu'il reviendra par Nérac et qu'il passera quelques jours auprès de
+madame Dudevant. Je ne sais au juste quand il sera de retour. Il
+voulait assister à sa moisson. I1 faudra qu'il se dépêche; car les
+blés sont mûrs, et je vais les faire mettre à terre.
+
+Quand il se sera reposé un peu de son voyage, il sera forcé de faire
+celui de Paris pour le placement de ses fonds. Alors il plaidera notre
+cause de vive voix auprès de vous, et peut-être vous décidera-t-il à
+revenir avec lui!
+
+Vous avez dû voir Hippolyte[2] souvent. Il vous aura dit qu'il m'a
+laissé sa petite, dont je prends soin et qui se porte très bien. Nous
+avons eu des jours très brillants: d'abord la fête de Maurice, à
+l'occasion de laquelle j'ai régalé une centaine de paysans. Les
+danses, les coups de fusil, le carillon des cloches, le son de la
+cornemuse et les chansons des buveurs, auxquels se mêlaient les
+hurlements des chiens contrariés, out célébré avec bruit
+l'anniversaire de notre jeune homme, qui était charmé de ce tapage et
+de ces honneurs.
+
+Nous avons eu ensuite mademoiselle George à la Châtre. Elle y a donné
+deux représentations qui ont fait courir tout le pays a mis la ville
+et les environs sens dessus dessous. Je vous conterais bien d'autres
+fêtes antérieures; mais Hippolyte vous aura conté notre chasse au
+sanglier; il vous aura dit que Nohant devenait chaque jour plus
+_brillant_. Nous serions bien heureux si cela pouvait vous donner
+l'envie d'y venir.
+
+Adieu, ma chère maman; je vous embrasse tendrement et vous prie de me
+donner de vos nouvelles. Pardonnez-moi le long temps que j'ai mis à
+vous donner des nôtres. Je suis si occupée en l'absence de mon mari,
+que je suis forcée de remplacer, que je n'ai pas le courage d'écrire
+le soir, et que je vais me coucher bien lasse.
+
+Vous saurez que je m'occupe beaucoup de médecine, non pas pour moi,
+car j'aime peu à y songer, mais pour mes paysans. J'ai fait de très
+heureuses cures; mais l'état a aussi ses désagréments.
+
+ [1] Pierret, ami de la famille.
+ [2] Hippolyte Chatiron, frère de George Sand.
+
+
+
+
+X
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 9 octobre 1826.
+
+Ma chère petite maman,
+
+Pardonnez-moi d'avoir été si longue à vous remercier des peines que
+vous avez prises pour moi. J'ai été si occupée, si dérangée, et vous
+êtes si bonne et si indulgente, que j'espère ma grâce.
+
+Vous avez bien voulu courir pour vous occuper de ma toilette et de
+celle de Maurice. Ces emplettes étaient charmantes et font
+l'admiration _d'un chacun_ dans le pays. Quant à la parure d'or mat,
+je nomme Casimir pour l'aimable présent, et vous pour le bon goût. Il
+m'a empêchée jusqu'à présent de vous écrire, disant qu'il voulait s'en
+charger. Mais ses vendanges l'occupent à tel point, que je me fais
+l'interprète de sa reconnaissance. C'est un sentiment que nous pouvons
+bien avoir en commun. Agréez-la et croyez-la bien sincère.
+
+Vous nous avez mandé que vous étiez souffrante d'un rhume. Je crains
+que le froid piquant qui commence à se faire sentir ne contribue pas à
+le guérir. J'en souffre bien aussi et je commence l'hiver par des
+douleurs et des rhumatismes. Pour éviter pourtant d'être aussi
+maltraitée que l'année dernière, je me couvre de flanelle, gilet, bas
+de laine. Je suis comme un capucin (à la saleté près) sous un cilice.
+Je commence à m'en trouver bien et à ne plus sentir ce froid qui me
+glaçait jusqu'aux os et me rendait toute triste.
+
+Ayez aussi bien soin de vous, ma chère maman; à mon tour, je vais vous
+prêcher.
+
+Maurice, grâce à Dieu, annonce une santé robuste. Il est grand, gros
+et frais comme une pomme. Il est très bon, très pétulant, assez
+volontaire quoique peu gâté, mais sans rancune, sans mémoire pour le
+chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractère sera sensible
+et aimant, mais que ses goûts seront inconstants; un fonds d'heureuse
+insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez
+promptement. Voilà ses qualités et ses défauts, autant que je puis en
+juger, et je tâcherai d'entretenir les unes et d'adoucir les autres.
+Quant à Léontine[1], vous la verrez. Elle était charmante entre mes
+mains. Je savais la prendre. J'ai eu beaucoup de chagrin à me séparer
+d'elle et je m'inquiète de son voyage. Je sens qu'elle me manque et je
+crains qu'elle ne soit pas aussi bien qu'avec moi.
+
+Hippolyte vous dira que nous attendons le retour de James avec sa
+femme; mais il ne vous dira peut-être pas les folies qu'il faisait
+toute la journée ici avec son _ancien_, son _commandant_ Duplessis[2].
+J'aurais bien envie de vous régaler d'une certaine histoire de
+_portemanteau_, si je ne craignais de vous fatiguer de ces
+enfantillages. Vous pourrez cependant le taquiner vertement, lorsque
+vous le verrez boire à table, en lui disant: _Est-ce que tu as envie
+de faire ton portemanteau aujourd'hui?_ C'est le mot d'ordre, et vous
+obtiendrez sa confession.
+
+Adieu, ma chère maman. Clotilde est donc décidément grosse? j'en suis
+ravie. Caroline ne m'écrit point. Oscar est-il mieux portant et plus
+fort? Je vous embrasse bien tendrement; donnez-moi de vos nouvelles et
+croyez en vos enfants.
+
+AURORE.
+
+Comment traitez-vous l'ami _vicomte_? Faites-lui mes amitiés sincères,
+si toutefois vous êtes contente de lui.
+
+ [1] Fille d'Hipolyte Chatiron et nièce de George Sand.
+ [2] Ex-colonel de chasseurs à cheval, ami du colonel Maurice Dupin,
+ de George Sand et du colonel Dudevant, son beau père.
+
+
+
+
+XI
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 19 novembre 1826.
+
+Mon cher Caron,
+
+Je partage bien sincèrement votre douleur, dont j'apprécie l'amertume.
+Je sais que vous étiez le modèle des bons fils et que jamais larmes ne
+furent plus vraies que les vôtres. Je n'essayerai point avec vous les
+vaines et communes consolations qu'on donne en pareil cas. Si vous
+êtes comme moi, ces stériles efforts ne feraient qu'aigrir votre
+chagrin. Sûre que votre raison vous dit, mieux que moi, toutes les
+raisons de notre soumission envers les immuables lois de la destinée,
+je me bornerai à pleurer avec vous dans toute l'effusion d'un coeur
+sincèrement attaché, qui partagera toujours vos plaisirs et vos
+peines.
+
+Vous avez tort d'ajouter à des regrets trop fondés, des réflexions
+tristes mais imaginaires. Vous dites que cette perte vous laisse seul
+sur la terre. Sans doute, rien ne remplace une bonne mère; mais il
+vous reste de vrais amis. Vous êtes fait pour en avoir, et vous savez,
+j'espère, que vous en possédez de bien vrais dans Casimir et dans sa
+femme. Je regrette de n'être pas auprès de vous pour vous détourner de
+ces noires idées, et vous prouver qu'il est encore des coeurs qui
+s'intéressent à vous.
+
+
+
+
+XII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN
+CHEZ MADAME GAZAMAJOU, A CHARLEVILLE (ARDENNES)
+
+ 23 décembre 1826.
+
+Ma chère maman,
+
+Vous m'avez laissée bien longtemps sans nouvelles de vous, et j'ai
+moi-même attendu bien longtemps à vous remercier de votre lettre. Mais
+j'ai été si souffrante, et je le suis encore tellement, que j'ai bien
+de la peine à écrire. Ma santé se ressent du mois de décembre, et j'ai
+des maux de poitrine qui m'épuisent; je n'ai ni sommeil ni appétit.
+Tout me dégoûte, et je ne trouve de bon que l'eau claire, qui ne
+m'engraisse pas, comme vous pensez bien. La nuit, j'ai des oppressions
+insupportables, mon drap me semble peser cent livres, et je suis
+réduite à regarder les étoiles au lieu de dormir. Tout cela est fort
+ennuyeux, mais je ne perds pas courage. C'est un temps à passer.
+Depuis trois ans, l'hiver m'est très contraire, et le printemps me
+ramène la santé. J'attends cette douce saison avec impatience.
+
+Vous avez bien raison de quitter Paris, où l'on se tue, où l'on se
+vole, où l'on est moins en sûreté qu'au milieu de la forêt Noire.
+Caroline doit se trouver bien heureuse de votre compagnie, et ne plus
+regretter Paris. Oscar vous distrait et vous intéresse. J'ai grande
+impatience de le revoir, il doit être bien grandi et bien avancé.
+Maurice est beau comme un ange. Madame Duplessis raffole de lui. Il
+dit aussi une foule de belles choses dans le plus singulier patois
+_béricho-gascon_ qui se soit jamais entendu. Vous l'aimerez aussi,
+outre la parenté, car il a un charmant caractère.
+
+Le pauvre vicomte doit s'ennuyer à périr de votre absence. Vous l'avez
+laissé bien cruellement, à ce qu'il me semble. C'est votre usage; mais
+s'accoutume-t-on aux rigueurs? Vous prétendez qu'il s'endort. Moi, je
+suis bien sûre qu'il médite ou qu'il tombe dans une mélancolie qui
+ressemble peut-être bien au sommeil; mais je parie que ce sont des
+soupirs que vous interprétez comme des ronflements dans votre cruauté.
+
+Permettez-moi de vous embrasser, ma chère maman, et de vous souhaiter
+mille prospérités et une bonne santé surtout. Adieu, donnez-moi un peu
+plus souvent de vos nouvelles; embrassez pour moi ma soeur. Mes
+amitiés à Cazamajou[1], je vous en prie. Casimir vous baise les mains.
+
+ [1] Beau-frère de George Sand.
+
+
+
+
+XIII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
+
+ Nohant, mars 1827
+
+Ce que tu me dis de St... me fait beaucoup de peine; Il ne veut
+soigner ni sa santé ni ses affaires, et n'épargne ni son corps ni sa
+bourse. Qui pis est, il se fâche des bons conseils, traite ses vrais
+amis de docteurs et les reçoit de manière à leur fermer la bouche. Je
+savais tout cela bien avant que tu me le dises, et j'avais été, avant
+toi, bourrée plus d'une fois de la bonne manière.
+
+Je ne m'en suis jamais fâchée, parce que je sais que son caractère est
+ainsi fait et que, puisque j'ai de l'amitié pour lui, connaissant ses
+défauts, je ne vois pas de motif à la lui retirer maintenant qu'il
+suit sa pente. Cette découverte a dû te refroidir, je le conçois.
+Votre amitié n'était encore qu'une liaison mal affermie, attendant
+tout de l'avenir et ne recevant rien du passé. Sans doute, à ta place,
+trouvant cette âpreté de caractère chez quelqu'un que j'aurais jugé
+tout différent, j'aurais comme toi rabattu beaucoup du cas que j'en
+faisais.
+
+Quant à moi, je voudrais pouvoir cesser de l'aimer, car ce m'est un
+continuel sujet de peines que de le voir en mauvais chemin et toujours
+refusant de s'en apercevoir. Mais on doit aimer ses amis jusqu'au
+bout, quoi qu'ils fassent, et je ne sais pas retirer mon affection
+quand je l'ai donnée. Je prévois que St..., avec les moyens de
+parvenir, n'arrivera jamais à rien. Je le prévois même depuis
+longtemps. Cette famille est fort décriée dans le pays et à trop juste
+titre. St... a beaucoup des défauts de ses frères, et c'est tout ce
+qu'on connaît de lui; car ses qualités, qui sont grandes et belles,
+celles d'une âme fortement trempée, capable de grandes vertus et de
+grandes erreurs, ne sont pas de nature à sauter aux yeux des
+indifférents et à être goûtées autrement qu'à l'épreuve.
+
+On me saura toujours mauvais gré de lui être aussi attachée, et, bien
+qu'on n'ose me le témoigner ouvertement, je vois souvent le blâme sur
+le visage des gens qui me forcent à le défendre. Je ne retirerai donc
+de lui rien qui puisse flatter ma vanité; peut-être, au contraire,
+aura-t-elle beaucoup à souffrir de sa condition. Je craindrais, en
+examinant trop attentivement les taches de son caractère, de me
+refroidir sous ce prétexte, mais effectivement de céder à toutes ces
+considérations d'amour-propre et d'égoïsme qui font qu'on rapporte
+tout à soi, et qu'on devrait fouler aux pieds.
+
+St... me sera toujours cher, quelque malheureux qu'il soit. Il l'est
+déjà, et plus il le deviendra, moins il inspirera d'intérêt, telle est
+la règle de la société. Moi, du moins, je réparerai autant qu'il sera
+en moi ses infortunes. Il me trouvera quand tous les autres lui
+tourneraient le dos, et, dût-il tomber aussi bas que l'aîné de ses
+frères, je l'aimerais encore par compassion, après avoir cessé de
+l'aimer par estime;--ceci n'est qu'une supposition pour te montrer
+quelle est mon amitié;--car on ne soupçonne pas de véritables torts à
+ceux qu'on aime, et je suis loin de me préparer à recevoir ce nouveau
+déboire de le voir s'abaisser. Mais il restera dans la misère. De
+tristes pressentiments m'avertissent que ses efforts pour s'en retirer
+l'y plongeront plus avant. Ce sera un grand tort aux yeux de tous,
+excepté aux miens.
+
+Tu penses absolument comme moi à cet égard, puisque tu m'exhortes à ne
+lui pas retirer mon attachement. Tu peux être tranquille. Quant à toi,
+ce n'est pas tant de ses folies que tu es choqué que de l'aveuglement
+qui lui fait préférer ses faux amis aux vrais. Je ne te blâme point de
+cette impression. Je te demande seulement de la modérer par un
+sentiment de bonté et d'indulgence qui t'est naturel et qui te fera
+continuer tes bons offices, soit qu'il les accueille bien ou mal. S'il
+les méconnaît, ce sera par fausseté de jugement, jamais par vice de
+coeur.
+
+Si j'étais homme, avec la volonté que j'ai de le servir, je répondrais
+de lui. Mais, femme, ce que je saurais obtenir de lui devient presque
+nul par la différence de sexe, d'état, et mille autres choses qui
+viennent à la traverse de mes bons desseins. Entraves cruelles que mon
+amitié maudit, mais qu'elle respecte, parce qu'il n'est donné qu'à
+l'amour. tout faible et inférieur qu'il est à l'autre sentiment, de
+les rompre.
+
+
+
+
+XIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 5 juillet 1827.
+
+Pourquoi donc ne m'écrivez-vous pas, ma chère maman? Êtes-vous malade?
+Si cela était, je le saurais probablement, Hippolyte ou Clotilde me
+l'auraient écrit. Mais, depuis le 24 mars, pas un mot de vous!
+
+Vous m'oubliez tout à fait, et me ferez regretter de ne pas habiter
+Paris, si les absents ont si peu de part à votre souvenir. Je ne suis
+pas démonstrative, mais votre silence me peine et me fait mal plus que
+je ne saurais le dire.
+
+Caroline est-elle toujours près de vous? Ce serait du moins une
+consolation pour moi que de vous savoir heureuse et satisfaite. Je
+n'attribuerais cette absence de lettre à rien de fâcheux et j'en
+souffrirais seule. Mais que ne puis-je augurer de cette incertitude?
+hors une maladie, dont je serais certainement informée par quelqu'un,
+j'imagine tout. Il faut que vous ayez quelque chagrin. Mais quel
+chagrin vous force à me laisser ainsi dans l'inquiétude? Hippolyte me
+mande que la famille Defos va partir pour Clermont[1]; ne serez-vous
+pas tentée de l'accompagner? Il y a longtemps que vous projetez ce
+voyage, et, au retour, vous vous arrêteriez ici, ou bien nous vous
+verrions en Auvergne, où je vais passer quelques semaines, et nous
+reviendrions ensemble à Nohant. Si c'est là la surprise que vous me
+ménagez, je ne me plaindrai pas que vous me l'ayez fait trop longtemps
+désirer.
+
+Depuis que je ne vous ai écrit, je me suis assez bien portée; mais
+j'ai eu plusieurs accidents où j'ai failli me tuer. Je serais morte
+sans un souvenir de vous, ma chère maman, et ce n'eût pas été un de
+mes moindres regrets à quitter la vie.
+
+Je ne veux pas vous écrire plus longuement aujourd'hui. Je vous
+gronderais, je crois, et ce serait passablement ridicule. Il y a déjà
+longtemps que j'ai sur le coeur de vous reprocher votre paresse, et
+que je recule toujours, espérant une lettre; mais elle n'arrive pas.
+
+Adieu, ma chère maman; pardonnez-moi d'être un peu en colère contre
+vous et faites-moi voir, je vous en prie, que vous vous ressouvenez
+d'une fille que vous avez en Berry et qui vous aime plus que vous ne
+songez à elle.
+
+ [1] Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).
+
+
+
+
+XV
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 17 juillet 1827.
+
+Ma chère maman,
+
+Je vous remercie de m'avoir donné de vos nouvelles. Je commençais à
+être inquiète, non de votre santé, que je savais être bonne, mais de
+votre oubli. Grâce à Dieu, vous vous portez bien et vous n'avez que
+des contrariétés; c'est encore trop.
+
+Vous êtes bien malheureuse dans le choix de vos servantes; mais ce
+n'est pas à dire, parce que vous n'en avez point encore trouvé de
+bonnes, qu'il n'y en ait point et que vous deviez vous résoudre à vous
+servir vous-même. Peut-être vous lasserez-vous bientôt de n'être pas
+chez vous, et il n'est pas prudent à vous, qui êtes souvent malade, de
+passer les nuits seule. Pour cette raison, sans compter la peur qui
+vous tourmente, et qui est une vraie maladie, capable même de faire
+beaucoup de mal, vous devriez ne pas vous isoler ainsi de tout secours
+et de tout soin. Peut-être choisissez vous vos servantes trop jeunes,
+par conséquent sujettes aux défauts de leur âge: la coquetterie et
+l'humeur légère. Il me semble que j'aimerais mieux une femme d'un âge
+mûr, quoiqu'il y ait souvent l'inconvénient de l'humeur revêche et
+rabâcheuse.
+
+Vous rappelez-vous Marie Guillard, cette vieille et laide bonne femme
+qui, après avoir été longtemps ici, s'était mariée avec un vieillard
+borgne? Au bout d'une vingtaine d'années de mariage, elle a enterré
+son mari et placé sa fille, qui est assez jolie, et, étant redevenue
+_célibataire_, elle est rentrée à notre service. Elle a repris le soin
+de ses vaches et de ses poules (qui ne sont pas tout à fait les mêmes
+qu'elle soignait il y a vingt ans).
+
+C'est la plus drôle de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse,
+propre et fidèle, mais grognon au delà de ce qu'on peut imaginer. Elle
+grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en
+faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle
+grogne en mangeant même. Elle grogne les autres, et, quand elle est
+seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander
+comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. Elle
+vous impatienterait bien, et moi tout autant, si son service la tenait
+plus près de moi. Aussi je ne vous la propose pas; rien que sa figure
+vous rendrait malade. Au reste, elle n'est pas plus laide qu'elle ne
+l'était dans sa jeunesse: c'est une de ces figures qui ne changent
+pas, malheureusement pour elles.
+
+A propos de figures, je vous envoie un profil que j'ai fait d'idée en
+barbouillant. Il est bon de vous dire que c'est Caroline que j'ai
+prétendu faire. Il n'y a que moi qui la trouve ressemblante; ce qui
+est fâcheux pour le mérite de l'artiste.
+
+Telle qu'elle est, je vous l'envoie, espérant que vous qui êtes plus
+disposée à l'indulgence, vous y mettrez beaucoup du vôtre et
+parviendrez à retrouver du moins la coupe du visage et l'expression
+douce et candide de la physionomie. Au reste, vous avez bien le talent
+de le retoucher. Je vous le livre. J'ai fait aussi mon portrait, mais
+avec plus de soin et d'attention, parce que j'avais le modèle sous les
+yeux et que l'observation travaillait et non l'imagination. Il n'en
+est pas mieux. J'ai même un air si triste et si sentimental, que je
+lui ris au nez de le voir ainsi et n'ose vous l'envoyer. Il me
+rappelle ces vers:
+
+ D'où vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage?
+ C'est de se voir si mal gravé.
+
+Hippolyte a dû vous dire, ma chère maman, que j'avais écrit à madame
+Defos pour lui demander pardon de la distraction qui m'avait empêchée
+de la reconnaître, et lui témoigner le désir de la voir à Clermont, si
+j'y vais, comme j'en ai le projet, le mois prochain.
+
+C'est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne
+suis qu'à quatre lieues d'elle; car, d'ici par la route de poste, il y
+en a près de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M.
+Defos n'effectue point son projet de venir nous voir, à moins que
+quelque autre affaire ou le désir de voyager ne lui fasse prendre
+notre route pour revenir. à Paris, route qui est beaucoup moins
+directe et moins bien servie. S'il vient malgré ces obstacles, j'en
+serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n'ose plus vous
+tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien.
+Vous n'auriez pas de peurs à redouter pour la nuit, ni tout l'embarras
+de vivre en pension.
+
+Adieu, ma chère maman; je vous écris à la lueur des éclairs et aux
+grondements du tonnerre, ce qui n'empêche pas Maurice et Casimir de
+ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si à nous
+trois nous ne couvrons pas le bruit de l'orage, il faudra qu'il fasse
+grand train de son côté. Écrivez-moi un peu plus souvent.
+
+Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement.
+
+
+
+
+XVI
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 4 septembre 1827.
+
+Ma chère maman,
+
+Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J'ai été absolument
+empêchée d'écrire durant mon voyage. Toujours en route, soit à cheval,
+soit à pied; je n'ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre
+compte de mes courses. Madame Defos, que j'ai vue avant d'aller au
+Mont-Dore, et en en revenant, m'a dit vous avoir donné de nos
+nouvelles. J'étais donc sûre que vous ne seriez point inquiète de
+nous. Cette chère dame nous a reçus avec une bonté parfaite. J'ai fait
+connaissance avec mademoiselle Eugénie[1], qui est fort aimable et
+fort aimée dans Clermont et dans sa maison.
+
+Votre adorateur, comme vous l'appelez, est aussi fort aimable et fort
+spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie
+fut faite en votre honneur, comme ceux de _Victoire, Sophie,
+Antoinette_, que vous connaissez. Aglaé[2] était très bien quand nous
+sommes passés la première fois; à notre retour, elle était dans ses
+crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu'il fût fort
+tranquille. Moi, je n'étais pas trop rassurée et j'ai renvoyé le petit
+aussitôt après dîner, sous prétexte qu'il était fatigué.
+
+J'ai été voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons
+dîné tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville
+agréable, située dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos
+est parfaitement logée, sur une place immense, en face des beaux
+coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dôme, qui s'élève comme un géant à
+l'horizon. La maison qu'elle habite est une des plus belles de la
+ville et passerait pour belle, même à Paris. Je pense que vous serez
+bien aise d'apprendre ces détails et de savoir votre tante dans une
+position douce et agréable. Elle serait heureuse sans le fardeau
+qu'elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur
+les dents. C'est un enfant acariâtre qu'il faut endurer tout le jour
+et veiller la nuit; elle se sacrifie à l'intérêt de ce malheureux
+enfant, qui ne peut pas lui en savoir gré, avec une résignation et une
+tendresse dont le coeur d'une mère est seul capable.
+
+Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs, à Clermont, à
+Pontgibaud, où sont les mines de plomb, à Aubusson, où sont les belles
+manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps
+est remarquable. J'ai pris la douche, j'ai été au bal, j'ai galopé à
+cheval, j'ai versé en voiture, et je pourrais faire une très longue
+relation de ce court voyage; mais je vous en épargne l'ennui.
+
+Je me borne à vous dire, ma chère maman, que tout le monde se porte à
+merveille, gendre, fille et petit-fils. J'ai un appétit effrayant et
+j'ai pris l'habitude de dormir, que je trouve très agréable.
+
+ [1] Fille de M. Defos.
+ [2] Autre fille de M. Defos.
+
+
+
+
+XVII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 22 novembre 1827.
+
+Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous écrire, et ma
+mauvaise santé, de jour en jour plus détraquée, m'empêche de faire
+rien qui vaille, de m'appliquer même au travail qui m'est le plus
+agréable, c'est-à-dire de m'entretenir avec les gens que j'aime. Au
+lieu de cela, il faut m'ennuyer en cérémonies depuis une semaine avec
+des gens occupés de politique et d'élections, que je comprends fort
+peu, mais qu'il faut avoir l'air de comprendre sous peine
+d'impolitesse, et devant qui il faut sembler s'intéresser
+prodigieusement au succès de choses dont on entend parler pour la
+première fois. Casimir avait l'air tout ce temps d'un chef de parti;
+et, grâce à ses efforts, des députés parfaitement libéraux ont été
+nommés dans tous les collèges environnants. J'en suis charmée, et je
+le suis encore davantage de voir cette corvée terminée et de ne plus
+voir la fièvre sur tous les visages.
+
+Casimir m'a dit que vous aviez été malade, mon cher Caron. Donnez-nous
+de vos nouvelles; vous nous oubliez tout à fait, et vous avez tort;
+car vous avez toujours en nous de vrais et fidèles amis.
+
+Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part: ma mauvaise
+santé et les ennuyeuses élections ont été la seule cause de mon long
+silence. Casimir m'a dit que vous aviez éprouvé beaucoup de chagrins.
+Quelle qu'en soit la cause, croyez que je les partage du fond du coeur
+et qu'ils ne me trouveront jamais indifférente.
+
+Voici l'ami Dutheil et le beau docteur[1] qui me chargent de vous
+assurer de leur amitié et me forcent de vous dire adieu. Mais,
+auparavant, nous nous réunissons en corps pour vous prier de venir
+vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve
+d'oubli, composé de vin de Champagne dont Casimir à découvert une
+nouvelle source dans sa cave.
+
+Je crois que je serai obligée d'aller passer une huitaine à Paris pour
+consulter sur ma santé. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et
+d'y passer une partie de l'hiver. Vous êtes bien sûr que j'emmènerai
+Pauline.
+
+Adieu, mon cher _Latreille_; je vous embrasse de tout mon coeur et
+compte que vous accueillerez ma proposition favorablement.
+
+AURORE.
+
+ [1] Charles Delaveau.
+
+
+
+
+XVIII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 1er avril 1828.
+
+Mon cher Caron,
+
+Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais mon Maurice a été
+si malade pendant tout l'hiver, et moi, j'ai été si tourmentée de ses
+maux et des miens, que je n'ai donné signe de vie à personne; ce dont
+je reçois de vifs reproches de tous côtés.
+
+Quoique vous y mettiez plus d'indulgence que les autres, en ne me
+grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
+_longanimité_, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point
+oublié; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos
+amis de la Châtre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je
+voudrais bien avoir une bonne réponse à leur donner et je n'en perds
+pas l'espérance; car vous trouverez bien quelque temps à nous
+consacrer et vous savez qu'il y a ici de bon vin et de bons garçons.
+
+J'espère que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me
+rendra moins maussade et mieux portante. Pour le présent, je suis tout
+à fait ganache et misérable, ne pouvant bouger de ma chambre et à
+peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le marché, et cela fait
+une complication de maux peu agréable. Il ne me faudrait pas moins que
+vous pour me rendre ma bonne humeur et la santé.
+
+Que faites-vous maintenant, mon gros ami? avez-vous guéri ce vilain
+rhume qui vous fatiguait si fort, et êtes-vous un peu au courant de
+votre nouvel état de choses? Il y a bien longtemps aussi que Casimir
+dit tous les jours qu'il veut vous demander de vos nouvelles. Mais
+vous savez comme il est paresseux de l'esprit et enragé des jambes. Le
+froid, la boue, ne l'empêchent point d'être toujours dehors, et, quand
+il rentre, c'est pour manger ou ronfler.
+
+Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne?
+Maurice est un lutin achevé. Il a été abîmé d'une coqueluche qui lui a
+ôté, pendant deux mois, le sommeil et l'appétit. Heureusement il va à
+merveille maintenant.
+
+Quand vous viendrez, je veux que vous m'ameniez Pauline; vous savez
+que j'en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu'elle
+ne vous sera guère à charge en route.
+
+Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[1]? J'ai été si paresseuse
+envers elle, que je ne sais ce qu'elle devient.
+
+Maurice, qui s'endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m'empêche
+de vous en dire davantage. Je laisse à Casimir le soin de vous répéter
+que nous vous aimons toujours et vous désirons vivement.
+
+ [1] Amie de George Sand habitant Paris.
+
+
+
+
+XIX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 7 avril 1828.
+
+Ma chère maman,
+
+Vous me traitez bien sévèrement, juste au moment où je venais de vous
+écrire, ne m'attendant guère à vous voir fâchée contre moi. Vous me
+prêtez une foule de motifs d'indifférence dont vous ne me croyez
+certainement pas coupable. J'aime à croire qu'en me grondant, vous
+avez un peu exagéré mes torts, et qu'au fond du coeur vous me rendiez
+plus de justice; car, vous m'aviez cru insensible à de si graves
+reproches, vous ne me les auriez pas faits.
+
+J'espère qu'en apprenant que ma maladie avait été la seule cause de ce
+long silence, vous m'avez entièrement pardonné. Dites-le-moi bien
+vite; c'est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j'ai
+besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m'avez rendu vos
+bontés.
+
+J'ai appris de la famille Maréchal[1] des nouvelles qui m'ont bien
+profondément affligée. J'en suis malade de chagrin et d'inquiétude. Je
+viens pourtant de recevoir une lettre d'Hippolyte m'annonçant que
+Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte! pauvre Clotilde,
+qu'elle est malheureuse! si bonne et si aimable! Elle ne méritait pas
+ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant; mais
+il faudra qu'elle l'apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera
+amer! Je suis sûre que ma pauvre tante a le coeur brisé. Tout est
+chagrin et misère ici-bas.
+
+Vous me mandez que Caroline est malade. Qu'a-t-elle donc? J'espère que
+cela n'est pas sérieux, puisque vous m'en parlez si brièvement.
+Veuillez m'en parler avec plus de détails, ma chère maman, ainsi que
+de vous-même. Je ne sais si c'est pour me punir que vous me donnez de
+mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait
+trop de sévérité.
+
+Maurice va à merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus
+joli.
+
+Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense à cette
+pauvre Clotilde, dont le sort, à cet égard, est si différent.
+L'aisance et les plaisirs ne sont rien au coeur d'une mère en
+comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre
+ne m'offrirait de consolation dans la retraite où je vis. Il m'est si
+nécessaire, qu'en son absence, je ne passe pas une heure sans
+m'ennuyer.
+
+Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir
+mécontente. Écrivez-moi, ma chère maman; j'ai le coeur bien triste, et
+un mot de vous en ôterait un grand poids.
+
+Casimir vous embrasse tendrement.
+
+ [1] Oncle et tante de George Sand
+
+
+
+
+XX
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 16 avril 1828.
+
+Je reçois à l'instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant
+de plaisir, que j'y veux répondre tout de suite. Vous êtes mille fois
+aimable de vous être décidé à nous venir trouver. Nous en sautons de
+joie, Casimir et moi. Je vais, par le même courrier, renouveler mon
+invitation à madame Saint-Agnan, que j'aurai le plus grand plaisir à
+recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j'espère, elle
+n'en doute pas.
+
+Je ne sais _combien de filles_ elle m'amènera. Je sais qu'il y en a
+une en pension; mais, les eût-elles toutes, la maison est assez grande
+pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante
+quantité pour approvisionner un régiment.
+
+J'ai encore une demande à vous faire: c'est, au cas où madame
+Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l'en dissuader,
+comme si cela venait de vous, en lui disant qu'elle n'en aura pas
+besoin ici, puisque j'en ai une qui n'a rien à faire et qui sera à son
+service. Je ne voudrais pas qu'elle s'aperçût de ma répugnance à cet
+égard, parce qu'elle croirait peut-être que j'y mets de la mauvaise
+grâce. Elle se tromperait; car je serai enchantée de la recevoir, elle
+et sa famille. Vous savez aussi que ce n'est pas la crainte de nourrir
+une personne de plus, puisqu'il s'en nourrit dans ma maison plus que
+je ne le sais souvent moi-même. Je crains ici les domestiques
+étrangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans
+ignorant toutes les rubriques des gens de Paris.
+
+L'année dernière, la femme de chambre de madame Angel avait mis la
+maison en révolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me
+demandaient leur compte pour aller à Paris, où elle se faisait fort de
+les placer; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je
+vous entretiens de ces balivernes parce qu'un mot dit en passant à
+madame Saint-Agnan peut m'épargner ces petits désagréments. Si
+cependant elle insiste, qu'il n'en soit plus question et prenez que je
+n'ai rien dit. Vous pensez qu'une aussi petite considération ne
+refroidira pas le plaisir que j'aurai à la voir.
+
+Adieu, mon bon ami; venez au plus vite. Votre chambre vous attend; le
+lit de Pauline sera auprès du vôtre, ou, si vous voulez dans ma
+chambre, à côté de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une
+grande impatience, et je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+Votre fille
+
+AURORE.
+
+Les amis de la Châtre vont être bien joyeux de la bonne nouvelle de
+votre arrivée.
+
+
+
+
+XXI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 4 août 1828.
+
+Ma chère maman,
+
+Il est vrai que j'ai été bien longtemps sans vous écrire; mai je n'ai
+pas cessé de demander de vos nouvelles à Hippolyte. Il pourra vous le
+dire aussi, trois fois de suite je lui ai demandé votre adresse sans
+qu'il me l'envoyât. J'ai cherché dans vos lettres précédentes. Je n'y
+ai pas trouvé celle que vous m'avez désignée. Ce n'est que sa dernière
+lettre (qui m'est arrivée à peu près en même temps que la vôtre) qui
+me l'a apprise. J'étais fort contrariée, je vous assure, de ne savoir
+où vous étiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installée de
+nouveau à Paris, bien portante et avec la société de votre enfant[1].
+Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus
+longtemps possible; car j'ai bien envie de le voir.
+
+A cet égard, je ne sais pas du tout quand j'aurai le bonheur de vous
+embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, où je
+serai plus commodément et plus économiquement pour passer les premiers
+mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le
+projet d'aller passer, cet hiver, quelque temps près de vous. Ma santé
+est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre
+beaucoup de l'estomac. En ne mangeant pas, j'y échappe. Cela me coûte
+fort, car j'ai des faims très exigeantes, que je ne puis satisfaire
+sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de diète.
+
+Je ne suis pas très forte, et la moindre course en voiture me fatigue
+beaucoup. A cela près, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le
+monde pense que je me suis trompée dans mon calcul et que
+j'accoucherai très prochainement: je ne crois pourtant pas que ce soit
+avant deux mois.
+
+Casimir me charge de vous dire qu'il est très mécontent de
+l'inexactitude de M. Puget à votre égard. Il ne peut vous adresser à
+M. Lambert, qui n'est plus notaire et qui n'habite plus Paris. Il
+chargera de vos affaires, dès le prochain trimestre, une personne sûre
+et parfaitement exacte. J'ai vu Léontine un instant. Elle se portait
+bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours.
+
+Adieu, ma chère maman; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je
+puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tôt, au gré de mon
+impatience. Je vous embrasse tendrement; Casimir et Maurice se
+joignent à moi.
+
+Le cher père est très occupé de sa moisson. Il a adopté une manière de
+faire battre le blé qui termine en trois semaines les travaux de cinq
+à six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le râteau à la
+main, dès le point du jour.
+
+Les ouvriers sont forcés de l'imiter; mais ils ne s'en plaignent pas,
+car le vin de pays n'est point ménagé pour eux. Nous autres femmes,
+nous nous installons sur les tas de blé dont la cour est remplie. Nous
+lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu à sortir.
+Nous faisons aussi beaucoup de musique.
+
+Adieu, chère maman; rappelez-moi à l'amitié du vicomte. Maurice est
+mince comme un fuseau, mais droit et décidé comme un homme. On le
+trouve très beau, son regard est superbe.
+
+ [1] Oscar Cazamajou, son petit-fils.
+
+
+
+
+XII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ 15 novembre, 1828.
+
+Je n'ose pas dire, mon bon révérend, que j'ai bien du regret de ne
+vous pas voir. Ce serait être égoïste que de s'affliger de vos succès.
+Mais, sauf la joie bien vraie que j'éprouve à vous voir satisfait et
+dont vous ne pouvez pas douter, il m'est bien permis, à part moi,
+d'être fâchée de votre absence, et de regretter votre aimable
+personne.
+
+J'ai l'espoir que vous n'oublierez point notre sincère affection dans
+le cours de vos prospérités, et que, quand vos affaires vous
+laisseront quelque répit, vous viendrez passer ici ce temps de
+liberté, dormir la grasse matinée, flâner avec l'ami Duteil et faire
+jurer Casimir en le gagnant aux échecs.
+
+Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, éclairage,
+_blansissage_, etc., moyennant la somme modique de deux francs
+cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne
+s'achète pas, des coeurs qui vous aiment bien véritablement.
+
+Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a
+le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois
+semaines. C'est un compagnon aimable, et c'est pour la même raison
+qu'il désire loger avec vous, si vous le trouvez bon.
+
+Adieu, mon vénérable octogénaire. Que votre _barque_ vogue au gré de
+vos désirs! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Père, etc.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur, et désire que vous terminiez
+heureusement et vite afin de revenir nous voir.
+
+AURORE.
+
+Comment va la grosse Pauline[1]? Embrassez-la de ma part et de celle
+de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisinière,
+je vous en fais mon compliment.
+
+ [1] Nièce de Caron.
+
+
+
+
+XXIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 27 décembre 1828.
+
+Mon garde champêtre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et
+qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma
+chère maman, une assez belle chasse. Je fais mettre dès demain ma
+cuisinière à l'oeuvre, et, quoiqu'elle ait beaucoup moins de génie que
+le garde champêtre, j'espère qu'elle en aura assez pour confectionner
+un bon pâté que je vous enverrai pour vos étrennes dès qu'il sera
+refroidi. Mon ami Caron, à qui j'adresse un envoi de même genre, vous
+fera passer ce qui vous revient.
+
+Agréez en même temps, chère mère, tous mes voeux et mes embrassements
+du jour de l'an; ayez une bonne santé, de la gaieté, et venez nous
+voir, voilà mes souhaits.
+
+Je suis charmée que vous ayez trouvé mes confitures bonnes. Je
+comptais vous en adresser un second volume; mais mon essai n'a pas été
+aussi heureux que le premier. Entraînée par l'ardeur du dessin, j'ai
+laissé brûler le tout et je n'ai plus trouvé sur mes fourneaux qu'une
+croûte noire et fumante qui ressemblait au cratère d'un volcan
+beaucoup plus qu'à un aliment quelconque.
+
+Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez très
+bien fait de ne rien donner à mon envoyé. Il en eût été très choqué.
+Il veut bien se considérer comme _mon ami et mon voisin_, mais non
+comme un commissionnaire. Il vous eût dit qu'il était _né natif_ de
+Nohant, qu'il se rendait mon messager uniquement _par amitié_, mais
+qu'il avait _trop de sentiments_, etc. Enfin il vous aurait dit
+peut-être de très belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas
+payer. Il est très glorieux, je suis sûre, de pouvoir dire qu'il nous
+a rendu service.
+
+Je ne sais pas si mon projet d'aller à Paris s'effectuera. J'ai même
+tout lieu de croire qu'il ira grossir le nombre immense de projets en
+l'air qui sont en dépôt dans la lune avec tout ce qui se perd sur la
+terre. Ma fille est bien petite et bien délicate pour voyager par ce
+mauvais temps. Du reste, elle est fraîche et jolie à croquer. Maurice
+se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne année; il embrasse son
+cousin Oscar. Veuillez, chère maman, être encore mon remplaçant dans
+le choix des étrennes à Oscar (ce que je laisse à votre disposition).
+
+Je vous embrasse de toute mon âme, Casimir en prend sa part.
+
+AURORE.
+
+
+
+
+XXIV
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 20 janvier 1829.
+
+Il est très vrai que je suis une paresseuse, mon _digne vieillard_ et
+bon ami. Vous savez que je suis de force à me laisser brûler les pieds
+plutôt que de me déranger, et à vous couvrir une lettre de pâtés
+plutôt que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n'êtes pas mal
+_feugnant_ aussi, quand vous vous en mêlez. Mais ce n'est jamais quand
+il s'agit d'obliger; j'ai pu m'en convaincre mille fois, et j'ai même
+honte d'abuser si souvent de votre extrême bonté.
+
+Je vous ai demandé dans quelque lettre qui se sera perdue:
+
+Les _Mémoires de Barbaroux_, les _Mémoires de madame Roland_, et les
+_Poésies de Victor Hugo_.
+
+J'ai deux volumes de Paul-Louis Courier intitulés _Mémoires,
+Correspondance_ et _Opuscules inédits_. Il doit avoir paru un
+troisième volume contenant des fragments de _Xénophon, l'Ane de
+Lucius, Daphnis et Chloé_, etc. En outre, je voudrais avoir son
+meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules
+littéraires, imprimé clandestinement à Bruxelles in-8°. Celui-là sera
+peut-être difficile à trouver. Aidez-vous d'Hippolyte, qui s'aidera
+d'Ajasson, pour me le dépister. Veuillez avoir ma lettre dans votre
+poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper
+ni m'acheter ce que j'ai déjà.
+
+Ne confondez pas les _Mémoires de Barbaroux_ le _girondin_ sur la
+Révolution, avec quelque chose de nouveau que son fils _C.-O.
+Barbaroux_ vient de publier à la suite ou au commencement d'une
+biographie de la Chambre des pairs. J'attendrai pour lire l'histoire
+des vivants qu'ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je
+m'en passerai.
+
+Cela ne veut pas dire que je dédaigne les oeuvres des contemporains;
+seulement la postérité jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais
+avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard.
+Mais quoi! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez
+m'aider, m'envoyer ce qu'il y a de plus remarquable et le plus à la
+portée d'une bête comme moi.
+
+En voilà-t-il assez? Je vous plains bien sincèrement, mon vieux, si
+vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras.
+
+Pour faire diversion à ces _factures_, car mes lettres ne sont pas
+autre chose, je vous envoie le récit _lamentable_ d'une histoire
+récemment arrivée à la Châtre. Vous savez qu'il y a sept ou huit
+sociétés qui ne se mêlent point. Vous savez que Périgny et moi, qui
+avons la prétention d'être _philosophes_, nous invitons tout le monde.
+
+Moi, je ne reçois pas cette année; mais, lui, il a commencé. La
+première soirée s'est assez bien passée, moyennant que les plus
+huppées ont été stupéfaites de surprise en se voyant _amalgamées_ avec
+ce qu'elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les
+vaille et plus. Le maître de musique et sa femme, fort gentille, ont
+surtout causé par leur admission, une indignation, et les bonnes
+personnes de dire que M. de Périgny comblait d'honnêtetés le musicien
+susdit afin d'économiser cinq francs par soirée.
+
+Voulant mettre à profit cet incident, mais ne voulant pas mettre _en
+scène_ l'innocent musicien et son innocente moitié, nous avons, Duteil
+et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres
+individus aux traits de la satire, nous maltraitant _soi-même_ (nous
+avions tenu l'orchestre à nous deux, la première soirée); nous
+détournons par cette ruse adroite les soupçons qui se dirigeraient sur
+nous si nous ne gardions le secret sur notre génie poétique, car _nous
+en pinçons_. Il a pu, à Paris, vous chanter des complaintes de notre
+façon; que vous en semble? Nous avons tant d'esprit, que nous en
+sommes _zonteux_ nous-mêmes. Nous avons montré la susdite chanson à M.
+et madame de Périgny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autorisés à
+la répandre _clandestinement_, à condition qu'ils ne soient pas
+reconnus en avoir eu connaissance.
+
+Voyez-vous d'ici la bonne figure qu'ils vont faire, et vous aussi,
+quand, d'un air piteux, on viendra vous raconter qu'un libelle
+impertinent, _arme à deux tranchants_, et dans lequel nous sommes
+particulièrement maltraités, circule dans la ville? Voyez-vous l'air
+de philosophie et de générosité avec lequel nous témoignerons notre
+mépris de cet outrage? J'oubliais de vous dire qu'à la seconde soirée
+il n'est venu personne que ce maître de musique, Casimir et moi; la
+chanson, d'ailleurs, vous l'apprendra; mais vous saurez que j'avais
+l'honneur de faire partie des trois _invités_ qui font une si pauvre
+figure à la fin du dernier couplet. Nous attendons à demain pour voir
+si la _cabale_ continue. Moi, je n'en aurai pas le démenti, et j'irai
+pour voir. Vous voilà au courant des cancans.
+
+J'écrirai à Félicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je
+l'embrasse, que je ne me soucie guère d'apprendre les modes, qu'il me
+suffit qu'elle se porte bien et ne m'oublie pas. Au reste, je lui
+dirai cela moi-même dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos
+_amoureuses_ et m'acquitterai de vos commissions.
+
+Bonsoir, mon vieux; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize,
+et aimez toujours votre fille
+
+AURORE
+
+
+Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. A propos, j'ai un
+ménage entier de porcelaine de Verneuil[1] pour elle; mais comment le
+lui envoyer? le port coûtera plus que la chose ne vaut; fixez-moi
+là-dessus.
+
+ LA SOIRÉE ADMINISTRATIVE
+ ou
+ LE SOUS-PRÉFET PHILOSOPHE
+
+ Air: _Tous les bourgeois de Chartres_
+
+ 1
+
+
+ Habitants de la Châtre Nobles, bourgeois, vilains. D'un petit
+ gentillâtre Apprenez les dédains.
+ Ce jeune homme, égaré par la _philosophie_[2],
+ Oubliant, dans sa déraison,
+ Les usages et le bon ton,
+ Vexe la bourgeoisie
+
+ 2
+
+ Voyant que, dans la ville, Plus d'un original Tranche de
+ l'homme habile Et se dit libéral;
+ A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse
+ Il crut plaire en donnant un bal
+ Où chacun pût d'un pas égal
+ Aller comme à la messe.
+
+ 3
+
+ Un écorcheur d'oreilles, Ci-devant procureur[3]. Croit faire
+ des merveilles Avec madame _Orreur_[4].
+ Sur son piano discord quand l'une nous assomme,
+ L'autre nous fait grincer des dents,
+ Le tout pour épargner cinq francs
+ Au ménage économe.
+
+ 4
+
+ Juges et militaires, Médecins, avocats, Chirurgiens et
+ notoires, Chacun prend ses ébats.
+ On entendit pourtant plus d'une grande dame,
+ Pinçant la lèvre et clignant l'oeil,
+ Murmurer dans son noble orgueil:
+ «Voyez! quel amalgame!»
+
+ 5
+
+ Guidant la contredanse, Périgny tout en eau, Croyait par sa
+ prudence Nous dorer le gâteau.
+ L'_avant-deux_ n'était pas la chose délicate:
+ Mais, quand on fut au moulinet,
+ C'est en vain que le sous-préfet
+ Cria: «Donnez la patte!...»
+
+ 6
+
+ Quand finit ce supplice, Chaque dame aussitôt Demande sa
+ pelisse, Sa bonne et son falot,
+ Et toutes en sortant se disaient dans la rue,
+ En retroussant leur falbala:
+ «Jamais on ne me reprendra
+ _En pareille cohue_.»
+
+ 7
+
+ La semaine suivante Le punch est préparé, La maîtresse est
+ brillante, Le salon est ciré.
+ vint trois invités de chétive encolure.
+ Dans la ville on disait: «Bravo!
+ On donne un bal _incognito_
+ A la sous-préfecture!»
+
+ [1] Village de potiers près de Nohant.
+ [2] Pérnigy.
+ [3] Duteil.
+ [4] Aurore.
+
+
+
+
+XXV
+
+A MADAME MAURICE-DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 8 mars 1829.
+
+Ma chère maman,
+
+Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais il a fallu que le
+carême arrivât pour m'en laisser le temps. Jamais à Paris on ne mena
+une vie plus active et plus dissipée que celle que nous avons passée
+durant le carnaval: courses à cheval, visites, soirées, dîners, tous
+les jours ont été pris, et nous avons beaucoup moins habité Nohant que
+la Châtre et les grands chemins.
+
+Enfin, nous voici rentrés dans un ordre de choses plus paisible, et je
+commence, pour que la retraite me soit aussi agréable que les plaisirs
+me l'ont été, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que
+je voudrais que vous fussiez ici, où vous vous porteriez bien et vous
+amuseriez, j'en suis sûre. Un peu de mouvement en voiture, la société
+de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimité est
+composée vous plairaient, à vous qui n'aimez pas plus que moi la gêne
+et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte
+l'égaye par son caractère facile, égal, toujours bon et content. Nous
+rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des
+hivers, je ne me suis si bien portée. Je lui en attribue tout
+l'honneur.
+
+Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar? Hippolyte m'a dit
+qu'il était fort gentil, mais assez délicat. Maurice grandit beaucoup
+et n'est pas non plus très robuste maintenant. C'est l'âge, dit-on, où
+le tempérament se développe, non sans quelque effort et quelque
+fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa soeur est une
+masse de graisse, blanche et rose, où on ne voit encore ni nez, ni
+yeux, ni bouche. C'est un enfant superbe, quoique né imperceptible;
+mais, pour espérer que ce soit une fille, il faut attendre qu'elle ait
+une figure. Jusqu'ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues
+l'une que l'autre.... Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se
+trouve fort bien.
+
+Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte
+vendre son cheval. De là, nous irons un mois à Bordeaux et un mois à
+Nérac, chez ma belle-mère, et nous serons de retour ici au mois de
+juillet. Si vous voulez, à cette époque, tenir votre promesse, et
+décider Caroline à vous accompagner, nous passerons en famille tout le
+temps que vous voudrez; car je n'aurai plus d'obligations de toute
+l'année, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, où j'ai
+pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que
+vous retournerez à Paris fraîche et encore très dangereuse pour
+beaucoup de têtes.
+
+Adieu, ma chère maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi
+vous embrassons tous bien tendrement. Gare à vous, au milieu d'un
+pareil conflit! vous aurez bien du bonheur si vous n'êtes pas étouffée
+par nos caresses, et nos batailles à qui en aura sa part.
+
+Quand-vous me répondrez, aurez-vous la bonté de me donner quelques
+conseils sur la façon d'une robe de foulard fort belle qu'on m'envoie
+de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz où en est la
+mode et la manière dont je dois tailler les manches? Je crois que
+maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu'en haut.
+Mais dirigez-moi, car je suis fort en arrière.
+
+
+
+
+XXVI
+
+ A M. DUTEIL, AVOCAT, A LA CHATRE[1]
+ (RECOMMANDÉ A MADAME LA POSTE DE LA CHATRE)
+
+ Bordeaux, 10 mai 1829.
+
+Hélas! mon estimable ami, que c'est cruel, que c'est effrayant, que
+c'est épouvantable, je dirai plus, que c'est sciant, de s'éloigner de
+son endroit et de se voir en si peu de jours _transvasé_ à cent vingt
+lieues de sa patrie! Si cette douleur est cuisante pour tous les
+coeurs bien nés, elle est telle pour un coeur berrichon
+particulièrement, qu'il s'en est fallu de peu que je ne fusse noyée
+dans un torrent de pleurs, répandues par Pierre[2], Thomas[3],
+Colette[4], Pataud[5], Marie Guillard[6] et Brave[7]; torrent auquel
+j'en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je! un torrent?
+c'était bien une mer tout entière.
+
+Après avoir embrassé ces inappréciables serviteurs, les uns après les
+autres, je m'élançai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et
+j'arrivai sans encombre à Châteauroux. Là, nous fûmes singulièrement
+égayés par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous
+fit pour la cinquante-septième fois le récit de la maladie et de la
+mort de sa femme, sans omettre la plus légère particularité.
+
+A Loches, mon ami, vous croyez peut-être que je me suis amusée à
+penser que ces tourelles noircies, où ma cuisinière mourrait du
+spleen, avaient été la résidence d'un roi de France et de sa cour; ou
+bien que j'ai demandé aux habitants des nouvelles d'Agnès Sorel?...
+J'avais bien autre chose dans l'esprit. Je songeais, avec
+recueillement, avec émotion, au passage dans cette ville du
+respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[8], lequel fut rattrapé
+par des _querdins de zendarmes qui l'attacèrent à la queue de leurs
+cevaux et_... Mais vous savez le reste! Il est trop pénible de revenir
+sur de si déplorables circonstances.
+
+Enfin, mon estimable ami, la présente est pour vous dire qu'après cinq
+jours d'une traversée fatigante et dangereuse, à travers des déserts
+brûlants et des hordes d'anthropophages, après une navigation de cinq
+minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de
+périls et supporté plus de maux que la Pérouse dans toute sa carrière,
+nous sommes arrivés, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque
+aussi belle qu'un des faubourgs de la Châtre, et où je me trouve fort
+bien; regrettant néanmoins, vous d'abord, mon ami, puis votre
+tabatière, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fenêtres, et
+pour lesquels je donnerais tous les édifices que l'on bâtit ici.
+
+... Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumières,
+et de cette immense supériorité que le ciel nous a donnée en partage
+(à vous et à moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice,
+sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le régime de
+l'égalité.
+
+Rappellez-moi au souvenir d'Agasta[9]. Quant à vous, frère, je vous
+donne l'accolade de l'amitié et vous prie de vous souvenir un peu de
+moi.
+
+Hélas! loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre
+sont mal cuites, le café est trop brûlé.
+
+Les rues, c'est de la séparation de pierres; cette rivière, c'est de
+la séparation d'eau; ces hommes, de la séparation en chair et en os!
+Voyez Victor Hugo.
+
+AURORE
+
+ [1] Alexis Pouradier-Duteil, avocat à la Châtre, puis président à la
+ Cour d'appel de Bourges, après avoir occupé les fonctions de
+ procureur général auprès de cette même cour.
+ [2] Pierre Moreau, jardinier.
+ [3] Thomas Aucante, vacher.
+ [4] Jument de George Sand.
+ [5] Chien de garde.
+ [6] Cuisinière.
+ [7] Chien des Pyrénées.
+ [8] Propriétaire à la Châtre.
+ [9] Madame Duteil.
+
+
+
+
+XXVII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Bordeaux, 4 juin 1829.
+
+Aimable, estimable, respectable et vénérable octogénaire; c'est pour
+avoir l'_avantage_ de savoir des nouvelles de votre chancelante et
+précieuse santé que la présente vous est adressée par votre fille
+soumise et subordonnée. Comment traitez-vous ou plutôt comment vous
+traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la
+mouchomanie, en un mot le cortège innombrable des maux qui vous
+assiègent depuis tantôt quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous
+connaître? Fasse le ciel, ô digne vieillard, que vous conserviez le
+peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous
+conserverez, jusqu'à la mort, le sentiment, et le dévouement de tous
+ceux qui vous entourent!
+
+C'est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la
+ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amèrement
+que vous n'ayez pu mettre à exécution le projet que vous aviez formé
+de venir vous y divertir avec nous. Ah! bon père! de combien de soins,
+de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux,
+n'eussions-nous pas entouré votre vieillesse! Certes notre affection
+et la bonne chère vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que
+vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procuré de
+bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts
+crus; et un sommeil réparateur vous eût doucement bercé jusqu'à une
+heure de l'après-midi; mais, hélas! où êtes-vous?
+
+Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des
+lièvres, que nous flânons comme...? comme vous. Nous allons au
+spectacle, au café, à la campagne, sur la rivière; nous visitons les
+collections, les églises, les caveaux, les morts, les vivants: c'est à
+n'en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous
+confions nos augustes personnes et notre précieuse existence aux flots
+capricieux, aux vents impétueux et au savoir chanceux d'un pilote
+expérimenté. Priez pour nous, saint homme, vieillard austère et
+séraphique! Si nous périssons dans cette lutte, je vous promets
+d'aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre pâle,
+couronnée d'algue verte et sentant la marée à plein nez, errer autour
+de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil.
+Alors, pieux cénobite, dites le chapelet à mon intention et répandez
+de l'eau bénite autour de vous.
+
+Si pourtant, comme je l'espère, une destinée moins poétique me ramène
+saine et sauve à l'hôtel de _France_[1], je partirai peu de jours
+après pour Guillery, où je vous prie de m'adresser votre réponse et
+celle de ma petite Félicie, à qui je vous prie de remettre _en
+particulier_ la lettre ci-incluse.
+
+Nous avons ici M. Desgranges[2], que vous connaissez je crois. Plus,
+l'avocat général[3], qui me charge de vous-dire mille choses
+affectueuses et obligeantes.
+
+Plus, une douzaine de parents ennuyeux; plus, deux ou trois autres
+amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite
+au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l'esprit.
+
+Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures à Nohant.
+Ce n'est pas que je m'en inquiète beaucoup: j'ai, comme vous, bon
+père, un fonds de nonchalance et d'apathie qui me rattache sans effort
+à la vie sédentaire, et, comme dit Stéphane, animale.
+
+Ah çà, que faites-vous? N'êtes-vous pas un peu fatigué d'affaires et
+n'aurez-vous pas quelques jours de liberté? Vous savez que vous vous
+êtes formellement et solennement engagé à venir vous reposer près de
+nous, dès que vous en trouveriez la possibilité. Je désire vivement
+que ce temps arrive, et, en attendant, j'ai l'honneur d'être, ô
+vertueux père de famille, votre fille et amie,
+
+AURORE.
+
+Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je
+ne sais laquelle.
+
+ [1] A Bordeaux.
+ [2] Armateur bordelais.
+ [3] M. Aurélien de Sèze.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Bordeaux, 11 juin 1829
+
+Dites-moi donc, ma chère petite mère, ce que c'est que cette histoire
+de naufrage qui m'a frappée dans mon enfance et qui s'est passée,
+autant qu'il m'en souvient, aux lieux où je suis? Je vous vois encore
+tout effrayée; je me rappelle mon père se jetant à l'eau pour sauver
+son sabre, après nous avoir mises en sûreté; puis les jurements des
+matelots; puis l'eau qui entrait dans l'embarcation.
+
+Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m'est
+arrivé et que je puisse me vanter d'avoir couru un _fameux_ danger. Ce
+sera d'autant plus nécessaire à ma gloire, que, dans l'expédition que
+je viens de faire, je n'ai pas eu la satisfaction de la plus petite
+tempête.
+
+Vous qui avez été partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule
+sur un rocher au milieu de la mer, vis-à-vis des côtes de la Saintonge
+et de la Gascogne. On prétend que c'est un voyage difficile et
+dangereux; et voyez comme c'est vexant: pour une fois que nous y
+allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes
+excellents! Enfin l'humiliation a été complète, aucun de nous n'a eu
+le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne
+dirai pas aussi frais, car nous étions noirs comme des Cafres et
+rouges comme des Caraïbes), en un mot aussi dispos que si nous
+eussions fait un tour sur le boulevard de Gand.
+
+Un succès aussi facile me donne une fière envie de faire le tour du
+monde sur un navire, et d'aller à la Chine comme qui prend une prise
+de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne
+croyez, pas qu'au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi
+datée de Pékin. Pour le moment, je tâcherai de me contenter des pékins
+qui m'environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a
+bien aussi ses Chinois et ses magotes.
+
+Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir à Nohant
+cet été. Dieu vous maintienne dans cette bonne idée!
+
+Adieu, chère maman; je vous embrasse; mais non, je n'en suis pas
+digne, je baise votre pantoufle.
+
+
+
+
+XXIX
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 1er août 1829.
+
+Ma chère maman,
+
+Je suis enfin de retour et Hippolyte est près de moi avec sa famille.
+Sa femme est bien fatiguée; mais j'espère que quelques jours de repos
+la remettront. J'ai passé chez ma belle-mère quinze jours fort
+agréables, qui m'ont rétablie à peu près. J'en avais grand besoin,
+j'étais souffrante jusqu'à perdre patience; malgré cela, je me
+félicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j'ai presque
+entièrement passé dans mon lit, mon séjour à Bordeaux m'a offert
+beaucoup de plaisirs de mon goût, c'est-à-dire point de monde et
+beaucoup de courses.
+
+Je n'en ai pas moins eu un plaisir infini à me retrouver chez moi avec
+tous ceux que j'aime. Il ne nous manque que vous pour être
+parfaitement heureux.
+
+Nous goûtons dans tout son charme le calme de la vie paisible et
+retirée; nous n'avons pas d'importuns, pas de faux amis, du moins nous
+le croyons ainsi. Nos jours s'écoulent comme des heures, et sans que
+rien pourtant en interrompe l'uniformité. Cette paix profonde est fort
+du goût de ma belle-soeur. Hippolyte s'en arrange aussi, parce qu'elle
+lui donne une liberté parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup
+à cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis; mais j'ai retranché
+tout doucement beaucoup de mes relations. J'étais très fatiguée, je
+pourrais même dire ennuyée, de voir autant de monde. Une société
+nombreuse et superficielle n'est pas ce qui me convient, et je crois
+que vous êtes tout à fait de mon avis, qu'il vaut mieux le coin du feu
+qu'un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu'on
+ait eu le temps d'apprécier leurs qualités et leurs défauts. Je m'en
+tiens donc à deux ou trois femmes sur l'amitié desquelles je puis me
+reposer, ce qui est déjà assez rare. Quant aux hommes, ils n'ont pas
+des dehors fort brillants; mais ce sont les meilleures gens du monde;
+vous en avez vu un échantillon: notre ami Duteil, qui n'est pas beau
+ni élégant, j'en conviens, mais qui a de l'esprit, en revanche, et le
+caractère le plus aimable et le plus égal.
+
+Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chère maman, de venir
+refaire connaissance avec Nohant; vous ne pouvez choisir un meilleur
+moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y
+sont déjà et que je n'ai nulle affaire qui me force à le quitter d'ici
+à plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la
+route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous
+distraire autant qu'il dépendra de nos ressources à cet égard.
+
+Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons
+tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je réclame
+pourtant un plus gros baiser que les autres.
+
+
+
+
+XXX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS[1]
+
+ Nohant, 2 septembre 1829.
+
+M. Duris-Dufresne [2] m'a fait passer, monsieur, votre réponse aux
+propositions dont il a bien voulu se charger de ma part auprès de
+vous. Nous sommes d'accord dès ce moment, et, si mon offre vous
+convient toujours, je vous attendrai au commencement d'octobre. Le
+bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la méthode et du
+professeur nous donne un vif désir de connaître l'un et l'autre, et
+nous nous efforcerons de vous rendre agréable le séjour que vous ferez
+parmi nous.
+
+Si, dans votre méthode, il est quelque préparation préalable qu'il
+soit à ma portée de donner à mon fils, veuillez me l'indiquer, afin de
+rendre votre travail plus facile; sinon, je le disposerai toujours à
+vous montrer de la docilité et de la reconnaissance, et, ce dernier
+sentiment, ses parents le partageront, n'en doutez pas.
+
+Agréez, monsieur, l'assurance de la considération distinguée avec
+laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.
+
+AURORE DÙDEVANT.
+
+ [1] Jules Boucoiran, précepteur de Maurice, puis ami intime de la
+ famille. Plus tard, rédacteur en chef du _Courrier du Gard_.
+ [2] Duris-Dufresue, député de l'Indre.
+
+
+
+
+XXXI
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 1er octobre 1829.
+
+Mon cher Caron,
+
+Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout
+mon coeur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d'une certaine
+lettre de Félicie que vous m'annoncez et que vous ne m'avez pas
+envoyée? Tête de linotte! à votre âge! fi! Cherchez sur votre bureau
+et réparez votre oubli en me la renvoyant bientôt et m'écrivant aussi,
+pour votre part, une longue lettre.
+
+Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps
+que je ne vous ai _embêté_, comme dit Pauline; et ce serait dommage
+d'en perdre l'habitude. Ayez la bonté de m'acheter trois ou quatre
+petites boîtes de poudre de corail pour les dents, comme celle que
+vous m'avez donnée une fois; plus une aune de levantine noire au grand
+large: c'est pour faire un tablier _sans couture_. En expliquant
+l'affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus,
+j'ai une guitare chez Puget que je désirerais ravoir (la guitare,
+s'entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et,
+s'il n'y a pas de boîte, veuillez la faire emballer et tenir ces
+choses prêtes chez vous, où M. de Sèze les ira prendre pour me les
+apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort
+désireux. Il nous a demandé votre adresse.
+
+Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous
+mes remerciements.
+
+
+
+
+XXXII
+
+A M. JULES BOUGOIRAN, A NOHANT
+
+ Périgueux, 30 novembre 1829.
+
+Mon cher Jules,
+
+Comment vont mes enfants? et vous? et tous les miens? Je suis
+impatiente d'avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n'en ai pas
+encore reçu et je suis bien près de m'en tourmenter.
+
+Vous étiez de retour à Nohant vendredi soir, vous auriez dû m'écrire
+le lendemain; peut-être demain matin aurai-je une lettre de vous ou de
+mon frère. J'en ai besoin pour être tout à fait contente; car, à _tous
+autres égards_ (vous prétendez que c'est mon mot), je suis bien de
+corps et d'esprit.
+
+Mon voyage a été sinon rapide, du moins heureux. Ma santé est fort
+bonne et mon coeur assez content. Hâtez-vous donc de me dire que ma
+famille va bien aussi; mon Maurice surtout, mon méchant drôle, que
+j'aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n'aurais pas
+de bonheur. Dort-il? mange-t-il? est-il gai? est-il bien? Ne soyez pas
+trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez,
+faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n'est pas chose
+aisée. Quand je suis là pour sécher ses pleurs et le voir ensuite
+dormir dans son berceau, je ne m'en inquiète guère; mais, de loin, ma
+faiblesse de mère se réveille, et je ne sens plus que de la douleur,
+en songeant qu'il est peut-être à se lamenter devant son livre. Sotte
+chose que l'enfance de l'homme, sotte chose que sa vie tout entière!
+
+Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que
+vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son éducation; mais,
+avant tout, surveillez sa santé. Ayez aussi l'oeil sur ma petite
+pataude et l'oreille à ses cris. Je vous ai déjà dit tout cela. Je
+suis rabâcheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le
+pardonnerez; car vous avez une mère aussi, et, si vous étiez malade
+chez moi, je vous soignerais comme elle-même. Je vous ai confié mon
+bien le plus précieux, vous m'avez promis d'en être responsable.
+
+Répondez bien à toutes mes questions, répétez dix fois la même chose
+sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir
+au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amitié pour
+moi que j'en ai pour vous.
+
+Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Écrivez
+jusqu'à ce que je vous avertisse. Adieu.
+
+Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'était pas mort de soif
+quand vous êtes arrivé. Tenez un peu compagnie à ma pauvre Emilie [1],
+qui s'ennuie souvent. Je sais que vous êtes bon, attentif et
+obligeant.
+
+Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose.
+
+AURORE DUDEVANT.
+
+ [1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+AU MÊME
+
+ Périgueux, 8 décembre 1829.
+
+Mon cher Jules,
+
+J'ai reçu trois lettres de vous. J'ai écrit ce matin à mon frère pour
+lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a
+pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de
+ce moment, je ne me suis peut-être pas bien expliquée. C'était
+pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez
+eu, j'espère, à votre disposition la clef de la grande bibliothèque
+vous avez pu lire à votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre
+chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu'à vous d'en allumer, et
+vous n'êtes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discrétion.
+
+Recommandez donc bien mon bengali et veillez à ce qu'il soit bien
+tenu; car, si je le retrouve mal soigné, je ferai un train du diable à
+André [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit réduit,
+afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu à la fin de la semaine, je ne
+le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frère de monter
+souvent Liska [2].
+
+J'ai commencé par où je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les
+petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas
+pressées, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants.
+Ma fille est enrhumée, dites-vous? Si elle l'était trop, faites-lui le
+soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques
+gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme.
+Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui
+écris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse.
+
+Ma santé se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de
+chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, hérétique, ce que cela
+signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci
+du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles
+de ma chère famille. Soignez toujours mon Maurice.
+
+Adieu; ne m'écrivez plus, je pars incessamment.
+
+AURORE DUDEVANT
+
+ [1] Domestique de la maison.
+ [2] Jument de selle de George Sand.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 29 décembre 1829
+
+Ma chère petite maman,
+
+Je viens vous souhaiter une bonne santé et tout ce qu'on peut
+souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'année où nous entrons
+et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour
+cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie...
+
+Que faites-vous de mon mari? vous mène-t-il au spectacle? est-il gai?
+est-il bon enfant? Il nous a mandé qu'il serait de retour cette
+semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet
+engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le
+rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est
+à Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici,
+nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie
+à nous chauffer et à dire des folies. Nous ne faisons rien, et
+pourtant les journées sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une
+gaieté intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants
+nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maître
+d'écriture; moi, je suis maîtresse de musique.
+
+Ma fille n'est pas tout à fait aussi avancée; mais elle commence à
+parler anglais et à marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol
+et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs
+langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas très contente de
+mademoiselle _Pépita_ (c'est ainsi que se nomme l'héroïne), et je ne
+sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme
+une véritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraîche
+et bien portante. Elle sera, je crois, très jolie; elle ressemble,
+dit-on, à Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la
+neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison
+plus palpable.
+
+Adieu, chère petite maman; j'ai les doigts tout gelés. Je vous
+embrasse tendrement et laisse la place à Hippolyte.
+
+
+
+
+XXXV
+
+A LA MÊME
+
+ 1er février 1830
+
+Ma chère maman,
+
+Si je n'avais reçu de vos nouvelles par mon marï et par mon frère, qui
+vient d'arriver, je serais inquiète de votre santé; car il y a bien
+longtemps que vous ne m'avez écrit. Depuis plusieurs jours, je me
+disposais à vous en gronder. J'en ai été empêchée par de vives alarmes
+sur la santé de Maurice.
+
+J'ai été bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les
+soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise.
+Il a même été plus promptement rétabli que je n'osais l'espérer. Il va
+bien maintenant et reprend ses leçons, qui sont pour moi une grande
+occupation. Il me reste à peine quelques heures par jour pour faire un
+peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un
+ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une
+bonne étrangère qui lui eût été fort utile pour apprendre les langues,
+mais qui était un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que,
+après bien des indulgences mal placées, j'ai fini par la mettre à la
+porte, ce matin, pour avoir mené Maurice (à peine sorti de son lit à
+la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de
+pain chaud et de vin du cru.
+
+J'ai confié Solange aux soins de la femme d'André, que j'ai depuis
+deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essayé le
+soir même où il est tombé malade. Je n'ose pas vous dire qu'il
+ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il
+s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil
+après avoir joué, tandis que c'était le mal de tête et la fièvre qui
+s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas osé le _faire poser,_ dans la
+crainte de le fatiguer.
+
+J'ai cherché autant que possible, en retouchant mon ébauche, de me
+pénétrer de sa physionomie espiègle et décidée. Je crois que
+l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus âgé d'un
+an ou deux. La distance des narines à l'oeil est un peu exagérée, et
+la bouche n'est pas assez froncée dans le genre de la mienne. En vous
+représentant les traits de cette figure un peu plus rapprochés, de
+très longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent
+au regard beaucoup d'agrément, de très vives couleurs rosés avec un
+teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orangé,
+c'est-à-dire d'un moins beau noir que les vôtres, mais presque aussi
+grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez
+prendre une idée de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite,
+plutôt belle que jolie.
+
+La taille est sans défauts: svelte, droite comme un palmier, souple et
+gracieuse; les pieds et les mains sont très petits; le caractère est
+un peu emporté, un peu volontaire, un peu têtu. Cependant le coeur est
+excellent, et l'intelligence très susceptible de développement. Il lit
+très bien et commence à écrire; il commence aussi la musique,
+l'orthographe et la géographie; cette dernière, étude est pour lui un
+plaisir.
+
+Voilà bien des bavardages de mère; mais vous ne m'en ferez pas de
+reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose
+dans l'esprit que mes leçons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs.
+Voici le moment où tous mes soins deviennent nécessaires. L'éducation
+d'un garçon n'est pas une chose à négliger. Je m'applaudis plus que
+jamais d'être forcée de vivre à la campagne, où je puis me livrer
+entièrement à l'instruction.
+
+Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle
+et les coursés quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas
+penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a
+une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti:
+c'est d'être éloignée de vous, à qui je serais si heureuse de
+présenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et
+de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le
+moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux à remplir.
+Moi-même, j'ose à peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir
+vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez à Paris, et que la
+campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sûre intérieurement
+que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la
+vie agréable, vous goûteriez celle que je voudrais vous créer ici.
+
+Adieu, ma chère maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les
+petits. Écrivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que
+vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que
+vous me donniez une bénédiction.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, février 1830.
+
+Ma chère petite maman,
+
+J'ai reçu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais répondu
+tout de suite, sans un nouveau dérangement de santé qui m'a mis assez
+bas. Il faudra que je songe sérieusement à me mettre en état de grâce;
+chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que
+j'ai de la peine à croire que cela serve à quelque chose.
+
+«Voilà, direz-vous, de beaux sentiments!» Vous savez que je plaisante,
+et qu'en état de santé ou de maladie, je suis toujours la même, quant
+au moral; ma gaieté n'en est même pas altérée. Je prends le temps
+comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur
+la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous
+soigner.
+
+Heureusement vous êtes toujours jeune et vous pouvez encore mener
+longtemps la vie de garçon; mais un jour viendra, madame ma chère
+mère, où vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il
+faudra bien alors que vous reveniez à nous. C'est là que je vous
+attends, au coin du feu de Nohant, enveloppée de bonnes couvertures et
+enseignant à lire aux enfants de Maurice et à ceux de Solange;
+moi-même, je ne serai plus alors très allante, et, si ma pauvre santé
+détraquée me mène jusque-là, je ne serai pas fâchée d'accaparer
+l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires
+qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai,
+moi, beaucoup plus vieille que mon âge; car déjà, avec une dose de
+sciatique et de douleurs comme celles qui me pèsent sur les épaules,
+je gagerais que vous êtes plus jeune que moi.
+
+Ainsi donc, chère mère, comptez que nous vieillirons ensemble et que
+nous serons juste au même point. Puissions-nous finir de même et nous
+en aller de compagnie là-bas, le même jour!
+
+Adieu, chère maman; je laisse la plume à Hippolyte; je ne puis pas
+écrire sans me fatiguer beaucoup. Mon étourdi se charge de vous
+raconter nos amusements.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 1er mars 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Il me semblait que vous nous aviez oubliés. Je suis bien aise de
+m'être trompée. Vous seriez fort ingrat, si vous ne répondiez pas à
+l'amitié sincère que je vous ai témoignée et que vous m'avez paru
+mériter. Je crois que vous y répondez en effet, puisque vous me le
+dites, et je suis sensible à la manière simple et affectueuse dont
+vous exprimez votre affection.
+
+Vous vous applaudissez d'avoir trouvé une amie en moi. C'est bon et
+rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce
+que je vous ai vu ici, c'est-à-dire honnête, doux, sincère, aimant
+votre excellente mère, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas
+un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le
+faire; si vous demeurez, enfin, toujours étranger aux erreurs que vous
+m'avez vue détester et combattre chez mes plus proches amis, vous
+pouvez compter sur cette amitié toute maternelle que je vous ai
+promise.
+
+Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en
+est beaucoup dont la mauvaise éducation, l'abandon dans la vie ou le
+caractère ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel
+paisible, une bonne mère, si l'on se laisse corrompre, on ne mérite
+aucune indulgence. Je connais vos qualités et vos défauts mieux que
+vous ne les connaissez. A votre âge, on ne se connaît pas. On n'a pas
+assez d'années derrière soi pour savoir ce que c'est que le passé et
+pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'à l'autre qu'on a
+devant soi, et on la voit bien différente de ce quelle sera!
+
+Je vais vous dire ce que vous êtes. D'abord l'apathie domine chez
+vous. Vous êtes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens,
+vos études ont été bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tête
+«carrée», comme disait Napoléon, un esprit positif et une instruction
+solide, si vous n'étiez pas paresseux. Mais vous l'êtes. En second
+lieu, vous n'avez pas le caractère assez bienveillant en général, et
+vous l'avez trop quelquefois. Vous êtes taciturne à l'excès, ou
+confiant avec étourderie. Il faudrait chercher un milieu.
+
+Remarquez que ces reproches ne s'adressent point à mon fils, à celui
+que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi,
+était toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran,
+que les autres jugent, dont ils peuvent avoir à se louer ou à se
+plaindre. Désirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une
+idée juste de vous, et voulant vous apprendre à vivre bien avec tous,
+je dois vous montrer les inconvénients de cet abandon avec lequel vous
+vous livrez à la sensation du moment: tantôt l'ennui, tantôt
+l'épanchement.
+
+Vous n'aimez point la solitude. Pour échapper à une société qui vous
+déplaît, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence,
+vous passiez toutes vos soirées à la cuisine, et je vous désapprouve
+beaucoup.
+
+Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une
+façon hautaine. Élevée avec eux, habituée pendant quinze ans à les
+regarder comme des camarades, à les tutoyer, à jouer avec eux comme
+fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent
+gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des
+domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'étaient
+pas des valets, mais bien une classe de gens à part qui s'étaient
+engagés par goût à faire aller ma maison, en vivant aussi libres,
+aussi _chez eux_ que moi-même.
+
+Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine,
+en regardant rôtir le poulet du dîner et en donnant audience à mes
+coquins et à mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart
+d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassemblés, pour y passer le temps à
+écouter leur conversation. Elle m'ennuierait et me dégoûterait; parce
+que leur éducation est différente de la mienne; je les gênerais en
+même temps que je me trouverais déplacée. Or vous êtes élevé comme moi
+et non comme eux. Vous ne devez donc pas être avec eux comme un égal.
+J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pensé, s'il ne
+m'était revenu quelque chose de semblable d'une manière indirecte, par
+l'effet du hasard.
+
+Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employé chez le général
+Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou
+comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille
+Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de
+M. Jules. «C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est
+jeune, ça ne sait pas tenir son rang. Ça joue aux cartes ou aux dames
+avec le chasseur du général. Nous autres gens du commun, nous n'aimons
+pas ça; si nous étions élevés en messieurs, nous nous conduirions en
+messieurs.»
+
+Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un
+propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui
+me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie
+avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais dû avoir
+lieu, parce que vous n'auriez jamais dû faire votre société de gens
+sans éducation.
+
+Je le répète, l'éducation établit entre les hommes la seule véritable
+distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-là me semble
+irrécusable. Celle que vous avez reçue vous impose l'obligation de
+vivre avec les personnes qui sont dans la même position, et de n'avoir
+pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de
+l'obligeance. De l'intimité et de la confiance, jamais; à moins de
+circonstances particulières qui n'existent point par rapport à vous
+avec mes gens, ou avec ceux du général Bertrand. Voilà encore ce qui
+me fait dire que vous êtes paresseux.
+
+Quand vos élèves sont couchés, au lieu d'aller niaiser avec des gens
+qui ne parlent pas le même français que vous, il faudrait prendre un
+livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore.
+Si votre cerveau est fatigué des impatiences et des fadeurs de la
+leçon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de
+littérature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous
+connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de
+méchants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre.
+
+Vous voyez que j'use fort de la liberté que vous m'avez donnée de vous
+gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je
+ne fais que remplir mon devoir de mère; il faut vous aimer et vous
+estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement.
+
+
+ Le 13 mars.
+
+Il y a tantôt quinze jours que je vous écrivis le barbouillage
+précédent. Depuis, il ne m'a pas été possible de le reprendre; c'est à
+grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrapé une sorte de
+refroidissement qui m'a fort maltraité les yeux. Je serai fort à
+plaindre si j'en suis réduite à me chauffer les pieds sans m'occuper;
+c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du
+ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive.
+
+En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot:
+c'est que vous ne vous fâcherez pas j'espère, de tout ce qui précède,
+un peu sévèrement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon
+amitié pour vous.
+
+Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand.
+Vous trouverez Maurice et Léontine lisant très bien, écrivant très
+mal, faisant du reste assez de progrès pour les petites choses que je
+leur enseigne peu à peu. Soulat[2] lit mal et écrit bien. Il oublie
+les principes que vous lui avez donnés, quoique nous le fassions lire
+tous les jours.
+
+Vous m'aviez proposé de me laisser des tableaux pour les leur remettre
+sous les yeux, ce qui souvent est nécessaire. Vous l'avez ensuite
+oublié. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales
+règles. Mais j'ai les yeux et la tête si malades, que vous me rendrez
+service en me les faisant passer.
+
+Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le
+monde ici vous fait amitié.
+
+Maurice vous embrasse.
+
+ [1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant.
+ [2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde impériale, paysan
+ dans le village de Nohant.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 22 mars 1830.
+
+Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je
+veux vous dire de venir me voir avant de retourner à Paris. Il faut
+même vous arranger de manière à passer quelque temps chez nous. Les
+enfants écrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la méthode
+d'orthographe dont vous m'avez parlé. Ne le voulez-vous pas? Vous
+savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition.
+
+Vous convenez de trop bonne grâce de tous _vos torts_, je ne puis vous
+gronder bien haut. Mais un défaut qu'on avoue n'est qu'à moitié
+corrigé. Il faut mettre la main à l'oeuvre et s'en débarrasser au plus
+tôt. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience.
+
+Vous ne vous trompez guère. J'en ai une inépuisable pour certaines
+contrariétés et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne
+Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou
+jamais d'en avoir. Je prends tellement à coeur ses progrès, que je me
+désespère promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous,
+que cela tient à ma constitution, au climat, à la digestion, etc.
+Pourtant, ce serait une pauvre défaite, puisqu'il est beaucoup
+d'occasions où je réussis à dompter l'emportement de mon caractère. Ce
+qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait
+pouvoir presque toujours. J'espère en venir là pour mes impatiences,
+de même que vous avec votre apathie. La douceur m'est nécessaire pour
+faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour
+faire quelque chose de vous-même. L'éducation de Maurice commence, la
+vôtre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre
+tâche quand vous serez ici, et je vous autorise à vous moquer de moi
+quand vous me verrez en colère. Mais déjà je me suis beaucoup amendée.
+
+Le second paragraphe de votre réponse n'est pas clair. Vous me
+promettez de me l'expliquer dans un an; à la bonne heure!
+
+Le troisième est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le
+relire pour voir comme il est solide. Vous dites: «Je suis franc,
+parce que je laisse voir aux gens qu'ils me déplaisent. J'abhorre la
+dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement.» Voilà
+qui est bien d'une tête de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je
+sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois
+en ma vie ressenti des mouvements d'éloignement et d'indignation
+envers certaines gens? Sans doute cela m'est arrivé; mais, avant de le
+leur témoigner, j'ai réfléchi.
+
+Je me suis demandé sur quoi étaient fondées mes aversions, et j'ai
+presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagérait la différence
+entre moi et ces gens-là, la supériorité usurpée sur eux. Je ne parle
+pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de
+_fréquenter_. Je les mets à part. Ils ont bien des motifs d'excuse et
+de compassion inutiles à dire ici. Je vous permets bien, du reste, de
+les considérer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous
+rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes dégradés, qu'on
+doit encore secourir, pour les empêcher de se dégrader de plus en
+plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices même
+qu'on rencontre dans la société, dans toutes les sociétés, avec cette
+seule différence qu'ils sont plus ou moins voilés.
+
+Eh bien, si vous étiez un peu moins jeune, si vous aviez plus
+d'habitude de rencontrer de ces gens à chaque pas (c'est là en quoi
+consiste ce qu'on appelle _expérience_), si vous aviez examiné _tout_
+en les jugeant, vous seriez beaucoup moins sévère pour eux, sans
+cesser d'être rigidement vertueux pour vous-même.
+
+Considérez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les
+travers vous choquent ont vécu trois ou quatre fois votre âge, ont
+passé par mille épreuves dont vous ne savez pas encore comment vous
+sortiriez, ont manqué peut-être de tous les moyens de salut, de tous
+les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les
+préserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis à leur place,
+et voyez ce qu'est l'homme livré à lui-même?
+
+Observez-vous avec sévérité, avec attention, pendant une journée
+seulement! Vous verrez combien de mouvements de vanité misérable,
+d'orgueil rude et fou, d'injuste égoïsme, de lâche envie, de stupide
+présomption, sont inhérents à notre abjecte nature! combien les bonnes
+inspirations sont rares! comme les mauvaises sont rapides et
+habituelles! C'est cette habitude qui nous empêche de les apercevoir,
+et, pour ne pas nous y être livrés, nous croyons ne les avoir pas
+ressentis. Demandez-vous ensuite d'où vous vient le pouvoir de les
+réprimer; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat
+n'est plus sensible que dans les grandes occasions. «C'est ma
+conscience, direz-vous. Ce sont mes principes.»
+
+Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d'eux-mêmes sans les
+soins que votre mère et tous ceux qui ont travaillé à votre éducation
+ont pris à vous les inculquer? Et maintenant vous oubliez que ce sont
+eux qu'il faut bénir et glorifier, et non pas vous, qui êtes un
+ouvrage sorti de leurs mains! Ayez donc plutôt compassion de ceux à
+qui le secours a été refusé et qui, livrés à leur propre impulsion, se
+sont fourvoyés sans savoir où ils allaient. Ne les recherchez pas; car
+leur société est toujours déplaisante et peut-être dangereuse à votre
+âge; mais ne les haïssez pas. Vous verrez, en y réfléchissant, que la
+bienveillance, qu'on appelle communément _amabilité_, consiste non pas
+à tromper les hommes, mais à leur pardonner.
+
+Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit
+tout ce que j'en pensais la première foi. Vous convenez que vous avez
+tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outrée en une
+douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des
+éléments très bons en vous; mais le raisonnement est souvent faux.
+C'est un grand mal de s'encourager soi-même à se tromper.
+
+Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tôt que vous
+pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons
+affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 19 avril 1830.
+
+Ma chère maman,
+
+J'ai été empêchée de vous écrire par une ophthalmie qui m'a fait
+beaucoup souffrir pendant plus d'un mois et dont je ne suis pas tout à
+fait débarrassée, j'ai encore les yeux malades et fatigués le soir.
+Néanmoins, je suis assez bien pour mettre à exécution un projet dont
+je n'ai pas voulu vous faire part avant qu'il fût tout à fait arrêté.
+Je vais aller passer quelques jours auprès de vous, et, de plus, je
+vous mène Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en
+meurt d'envie et me fait mille questions sur votre compte.
+
+Je profite d'une occasion agréable et commode pour le voyage: le
+sous-préfet et sa femme[1] vont aussi prendre l'air de Paris et
+m'offrent place dans leur calèche. Une fois près de vous, j'espère
+bien vous décider à revenir avec moi; vous n'aurez plus de défaites à
+me donner; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous
+nous arrêterons pour vous laisser reposer où il vous plaira; enfin, je
+vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la
+fatigue. Mais c'est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble
+la semaine prochaine, c'est-à-dire le 30 de ce mois ou le 1'er mai.
+
+Dites à l'ami Pierret de s'apprêter à gâter Maurice, comme il m'a
+gâtée jadis; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si
+j'avais été seule, je vous aurais priée de me donner un lit de sangle
+au pied du vôtre; mais Maurice est un camarade de lit assez
+désagréable; d'ailleurs, Hippolyte désire que je donne un coup d'oeil
+à sa maison[2]. J'occuperai donc son appartement; ce qui ne
+m'empêchera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener.
+
+J'espère bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu'à mon
+dernier voyage, je vous ai été enlever, un jour que vous étiez malade,
+et que j'ai réussi à vous égayer et à vous guérir. Je compte encore
+livrer l'assaut à votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce
+ne sera pas beaucoup dire quant au physique; car je suis un peu dans
+les pommes cuites, comme vous verrez; mais le moral ne vieillit pas
+autant et je suis encore assez folle quand je me mêle de l'être.
+
+Adieu, ma chère maman; bientôt je vous dirai bonjour. Je suis heureuse
+d'avance. Faites que je vous trouve bien portante; car, malgré mon
+empressement à vous soigner, j'aime mieux que vous n'en ayez pas
+besoin. Je vous embrasse mille fois.
+
+Émilie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement.
+
+ [1] M. et madame de Périgny
+ [2] Rue de Seine, 31.
+
+
+
+
+XL
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Nohant, 20 juillet 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Où êtes-vous? Je vous écris à tout hasard à Paris. Vous m'aviez promis
+de venir me voir aussitôt votre retour dans le pays, et je ne vous
+vois point arriver. Dernièrement madame Saint-Agnan me mandait qu'elle
+vous voyait souvent. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Je sais que vous
+vous portez bien, que vous avez conservé l'habitude de cette gaieté
+bruyante que je vous connais. Mais ce n'est pas assez; je veux que
+vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et
+ne faites pas.
+
+Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit à
+Nohant; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de
+suite. L'hiver et l'été apportent seuls quelque diversion à cet état
+de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez
+mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le
+temps marche et que la vie coule comme l'eau. C'est un cours
+tranquille, celui qui me mène et je ne demande pas à rouler plus vite.
+Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le
+_fardeau de l'existence_? Ah! il est lourd à porter par un temps
+chaud, avec de longues courses à faire. Je m'y suis _amusé_ ou
+_amusée_ (comme votre sublime exactitude grammaticale l'entendra).
+Mais je suis bien aise d'être de retour. Arrangez cela comme vous
+voudrez.
+
+J'en conclus que je me trouve bien partout, grâce à ma haute
+philosophie, ou à ma profonde nullité. Vous aimiez assez notre vie
+paisible, vous êtes né pour cela, et vous avez une tournure faite
+exprès pour le grand canapé somnifère de mon silencieux salon. Ne
+viendrez-vous pas bientôt y lire les journaux ou vous y enfoncer dans
+une léthargie demi-méditative, demi-ronflante?
+
+Il me tarde de vous embrasser, mon cher enfant, de vous morigéner
+par-ci par-là, avec toute l'autorité que mon âge vénérable et mon
+caractère grave me donnent sur votre folâtre jeunesse. En attendant,
+écrivez-moi, ou nous nous fâcherons.
+
+Bonsoir, mon cher fils; je suis toujours à moitié aveugle: c'est pour
+qu'il ne me manque aucune des infirmités dont l'imbécillité se
+compose.
+
+Cela ne m'empêche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez,
+demandez, je vous prie, à madame Saint-Agnan si elle n'a rien à
+m'envoyer de chez Gondel[1]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de
+papier pareil à celui de cette lettre. Quand je dis _quelques_,
+c'est-à-dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me
+tarde de m'acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai
+qu'en amitié, c'est l'infatigable obligeance que vous avez eue pour
+moi à Paris et à laquelle je sais être sensible, quoique bourrue.
+
+Maurice vous embrasse; il lit bien, mais n'écrit pas assez couramment
+pour commencer l'orthographe; d'ailleurs, je n'ai encore examiné
+qu'imparfaitement votre méthode. Je veux m'en pénétrer un peu plus,
+avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas
+inutile.
+
+ [1] Gondel, marchand.
+
+
+
+
+XLI
+
+AU MÊME
+
+ La Châtre, 31 juillet 1830, onze heures du soir.
+
+Oui, oui, mon enfant, écrivez-moi. Je vous remercie d'avoir pensé à
+moi au milieu de ces horreurs. O mon Dieu, que de sang! que de larmes!
+
+Votre lettre du 28 ne m'est arrivée qu'aujourd'hui 31. Nous attendions
+des nouvelles avec une anxiété! Cependant, nous savions à peu près
+tout ce qu'elle contient par mille voies diverses, et les versions
+diffèrent peu les unes des autres. Mais rien d'officiel! Nous espérons
+que ce sera demain; car nous avons besoin de cela pour coopérer aussi
+de tous nos faibles moyens au grand oeuvre de la rénovation. Ah Dieu!
+l'emporterons nous? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il à
+leurs femmes et à leurs enfants!
+
+Votre lettre a été lue par toute la ville; car on est avide de détails
+et chacun fournit son contigent; écrivez donc, songez qu'on
+s'arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques.
+Mon pauvre enfant, en dépit de la fusillade et des barricades, vous
+avez réussi à m'informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi
+tous ceux pour qui je frémis, vous n'êtes pas un de ceux qui
+m'intéressent le moins. Ne vous exposez pas, à moins que ce ne soit
+pour sauver un ami; alors je vous dirais ce que je dirais à mon propre
+fils: «Faites-vous tuer plutôt que de l'abandonner.» Au nom du ciel,
+si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui
+me sont chers.
+
+Les Saint-Agnan n'ont-ils pas souffert? Le père était de la garde
+nationale. On en est à se dire: «Un tel est-il mort?» Il y a trois
+jours, la mort d'un ami nous eût glacés; aujourd'hui, nous en
+apprendrons vingt dans un seul jour peut-être, et nous ne pourrons les
+pleurer. Dans de tels moments, la fièvre est dans le sang, et le coeur
+est trop oppressé pour se livrer à la sensibilité.
+
+Je me sens une énergie que je ne croyais pas avoir. L'âme se développe
+avec les événements. On me prédirait que j'aurai demain la tête
+cassée, je dormirais quand même cette nuit; mais on saigne pour les
+autres. Ah! que j'envie votre sort! Vous n'avez pas d'enfant! Vous
+êtes seul; moi, je veille comme une louve veille sur ses petits. S'ils
+étaient menacés, je me ferais mettre en pièces.
+
+Mais que voulais-je vous dire? Mes pensées se ressentent du désordre
+général. Courez à l'hôtel d'_Elboeuf,_ place du Carrousel. Il est
+pillé, dévasté sans doute. Sachez si ma tante, madame Maréchal, et sa
+famille out échappé aux désastres de ces journées de meurtre. Mon
+oncle était inspecteur de la maison du roi. Je me flatte qu'il était
+absent. Mais sa femme et sa fille, seules au centre de la tempête! Son
+gendre est brigadier aux gardes du corps; est-il mort? S'il ne l'est
+pas, vivra-t-il demain? Je n'ai pas le courage de leur écrire.
+D'ailleurs, où sont-ils? Et puis peuvent-ils songer, s'ils out été
+maltraités, comme je le crains, à donner de leurs nouvelles? Mais
+vous, mon enfant, qui êtes actif, bon et dévoué à vos amis, vous
+pouvez peut-être me tirer de cette horrible inquiétude. Faites-le si
+le combat a cessé, comme on le dit. Hélas! ne recommencera-t-il pas
+bientôt?
+
+Que je vous dise ce qui se passe chez nous. Notre ville est la seule
+qui se montre vraiment énergique. Qui l'aurait cru? elle seule marche.
+Châteauroux est moins déterminée. Issoudun ne l'est pas du tout;
+néanmoins, les gardes nationales s'organisent, et, si l'autorité
+(l'autorité renversée) lutte encore, nous résisterons bien. Dans ce
+moment, la gendarmerie est la seule force qu'on ait à nous opposer;
+c'est si peu de chose contre la masse, qu'elle se tient prudemment en
+repos. Nous n'avons qu'un danger à courir, celui d'être assaillis par
+un régiment détaché de Bourges pour nous soumettre. Alors on se
+battra.
+
+Les deux hommes d'ici sont des plus décidés. Casimir est nommé
+lieutenant de la garde nationale, et cent vingt hommes sont déjà
+inscrits. Nous attendons avec impatience la direction que nous donnera
+le gouvernement provisoire. J'ai peur, mais je n'en dis rien; car ce
+n'est pas pour moi que j'ai peur. En attendant, on se réunit, on
+s'excite mutuellement.
+
+Et vous, que ferez-vous? La famille Bertrand viendra-t-elle ici
+bientôt? L'accompagnez-vous toujours? Je désire bien vous revoir.
+
+Parlez-moi de notre député; est-il arrivé sans événement? Nous l'avons
+vu partir au plus rude moment et nous frémissions de ce qui pouvait
+lui arriver. Nous espérons maintenant qu'il a pu entrer sans danger,
+mais nous sommes impatients d'en avoir la certitude. Tâchez de le
+voir, et priez-le, s'il a un instant de loisir, de me donner de ses
+nouvelles. Il est notre héros, et, comme notre attachement est son
+unique salaire, il ne peut pas refuser celui-là.
+
+Adieu, mon cher enfant. Où sont nos paisibles lectures et nos jours de
+repos? Quand reviendront-ils? La guerre n'est pas mon élément; mais,
+pour vivre ici-bas, il faut-être amphibie. S'il ne fallait que mon
+sang et mon bien pour servir la liberté! Je ne puis pas consentir à
+voir verser celui des autres, et nous nageons dans celui des autres!
+Vous êtes heureux d'être homme; chez vous, la colère fait diversion à
+la douleur. Merci encore une fois de votre lettre.
+
+Ne vous lassez pas de nous donner des détails. Je ne crois pas qu'il
+ait pu rien arriver à ma mère; mais la pauvre femme a dû avoir bien
+peur. Voyez-la, je vous en prie; elle demeure près de vous, boulevard
+Poissonnière, n^o 6. Ne vous étonnez pas si son accueil est singulier;
+elle a l'étrange manie de prendre tous les gens qu'elle ne connaît pas
+pour des voleurs. Criez-lui en entrant que vous venez de ma part
+savoir de ses nouvelles, et, si elle vous reçoit froidement, ne vous
+en inquiétez pas. Je vous saurai gré de ce nouveau service. Adieu.
+
+
+
+
+XLII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE
+
+ 7 septembre 1830.
+
+J'aurais répondu plus tôt à votre lettre, ma chère petite mère, si je
+n'eusse été fort malade. On a craint pour moi une fièvre cérébrale,
+et, pendant quarante-huit heures, j'ai été je ne sais où. Mon corps
+était bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait
+dans je ne sais quelle planète. Pour parler tout simplement, je n'y
+étais plus et je ne me sentais plus.
+
+Casimir est fort sensible à vos reproches; il assure qu'il ne les
+mérite pas. On lui a dit chez ma tante que vous étiez partie. Il en
+était si convaincu, qu'il me l'a dit en arrivant ici. Il n'a point été
+s'en assurer par lui-même; il regardait cela comme une course inutile,
+dans la certitude où il était de ne point vous rencontrer. Il était
+tellement pressé, tellement occupé d'affaires politiques et de
+commissions dont la ville de la Châtre l'avait chargé pour les
+Chambres, qu'il regardait, avec raison, son temps comme fort précieux.
+Forcé de revenir au bout de huit jours, ce n'est pas sans peine qu'il
+a rempli si vite sa mission. Ce que je ne conçois pas, c'est qu'on
+l'ait induit en erreur, lorsque, d'après ce que vous me dites, on
+savait que vous étiez encore à Paris. J'ai des lettres de lui datées
+de cette époque dans lesquelles il me dit positivement: «Ta mère est
+partie pour Charleville, c'est pourquoi je n'ai pu la voir.»
+
+Casimir est incapable d'un mensonge et il ne peut avoir de raison pour
+vous éviter; ainsi, tout cela est le résultat d'un malentendu. Il
+était décidé à vous ramener ici avec lui, si vous y eussiez consenti.
+
+Vous avez été près de Caroline. Je suis loin d'en être jalouse. Elle
+était malade, et je n'ai qu'un regret, c'est que les liens qui me
+retiennent ici m'aient empêchée de vous y accompagner. Je l'aurais
+soignée avec zèle; mais, outre que l'arrivée de deux personnes de plus
+dans son ménage eût pu la gêner beaucoup, il ne m'est pas facile de
+quitter mes petits enfants, encore moins de les faire voyager avec
+moi. Voici l'âge où Maurice a besoin de leçons suivies et je suis
+comme enchaînée à la maison. J'ai renoncé aux longues courses; ce qui
+me force de négliger celles de mes connaissances qui demeurent à cinq
+ou six lieues.
+
+Oscar doit être un beau garçon bien avancé. S'il était à moi, avec les
+dispositions qu'il a pour le dessin, j'en ferais un peintre. C'est
+l'avenir que je rêve pour le mien. Il annonce aussi du goût pour cet
+art. C'est, à mon gré, le plus beau de tous, celui qui peut occuper le
+plus agréablement la vie, soit qu'il devienne un état, soit qu'il
+serve seulement à l'amusement. Il me fait passer tant d'heures de
+plaisir et de bonheur que je passerais peut-être à m'ennuyer! Si
+j'avais un talent véritable, je sens qu'il n'y aurait pas de sort plus
+beau que le mien et j'oublierais bien au fond de mon cabinet les
+intrigues et les ambitions qui font les révolutions.
+
+Que dites-vous de celle-ci? Je suis loin de la croire finie, et j'ai
+peur même que tout ce qu'on a fait ne serve à rien. Mais vous en avez
+par-dessus la tête, vous qui avez vu tout cela. Je ne veux pas vous en
+parler.
+
+Vous me rendez heureuse en m'apprenant que vous êtes plus forte que
+vous ne disiez. Je le pensais bien. Vous vous exagériez votre
+faiblesse. Je crois que je tiens de vous sous le rapport de la santé;
+je suis sujette à de fréquentes indispositions, à des souffrances
+presque continuelles; mais, au fond, je suis extrêmement forte, comme
+vous, et d'étoffe à vivre longtemps sans infirmité, en dépit de tous
+ces _arias_ de bobos.
+
+Soignez-vous bien, mais ne vous figurez donc pas que vous avez cent
+ans; toutes les femmes de votre âge ont l'air d'avoir vingt ans de
+plus que vous. En ne vous affectant pas, en ne vous laissant pas
+gagner par l'ennui et la tristesse, vous serez longtemps jeune.
+
+Restez près de ma soeur tant qu'elle aura besoin de vous et que vous
+vous plairez dans ce pays. Dès que vous éprouverez le besoin de
+changer de place et la force de le faire, venez ici. Vous y resterez
+dix ans si vous vous y trouvez bien, huit jours si vous vous ennuyez.
+Vous serez libre comme chez vous, vous vous lèverez, vous vous
+coucherez, vous serez seule, vous aurez du monde, vous mangerez comme
+bon vous semblera, vous n'aurez qu'à parler pour être obéie. Si vous
+n'êtes pas contente de nous, je suis bien sûre que ce ne sera pas de
+notre faute.
+
+Adieu, ma chère maman; je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que ma
+soeur et Oscar.
+
+Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs.
+
+
+
+
+XLIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 27 octobre 1830.
+
+Je vous remercie, mon cher enfant, de vos deux billets. Je me doutais
+bien de l'exagération des rapports sur Issoudun qui nous étaient
+parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, véritables cancans
+politiques, qui grossissent en roulant par le monde.
+
+La vérité a toujours quelque chose de trivial qui déplaît aux esprits
+poétiques. Nous sommes d'ailleurs dans le pays, dans la terre
+classique de la poésie, on ne dit jamais les choses comme elles sont.
+Voit-on des cochons, ce sont des éléphants; des oies, ce sont des
+princesses; ainsi du reste. Je suis lasse et dégoûtée de tout cela;
+aussi je ne lis plus les journaux. J'exècre l'esprit de commérage des
+coteries provinciales: c'est une guerre de menteries, un assaut
+d'absurdités qui fait mal au coeur, pour peu qu'on en ait. Je ne
+trouve en dehors de ma vie intime, rien qui mérite un sentiment
+d'intérêt véritable.
+
+De nos jours, l'enthousiasme est la vertu des dupes. Siècle de fer,
+d'égoïsme, de lâcheté et de fourberie, où il faut railler ou pleurer
+sous peine d'être imbécile ou misérable. Vous savez quel parti je
+prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je
+m'en entoure comme d'un bataillon sacré qui fait peur aux idées noires
+et décourageantes. Absents ou présents, mes amis remplissent mon âme
+tout entière; leur souvenir y apporte la joie, efface la pointe acérée
+des douleurs cuisantes, souvent répétées. Le lendemain ramène un rayon
+de soleil et d'espérance. Alors je me moque des larmes de la veille.
+
+Vous vous étonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractère
+flexible. Où en serais-je sans cette faculté de m'étourdir? Vous
+connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que, sans
+l'heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais
+maussade et sans cesse repliée sur moi-même, inutile aux autres,
+insensible à leur affection.
+
+Loin de là, cette faculté d'oublier m'inspire tant de reconnaissance,
+m'apporte tant de consolations, que je suis fière de pouvoir dire à
+ceux qui m'aiment: «Vous me rendez le bonheur et la gaieté, vous me
+dédommagez de ce qui me manque, vous suffisez à toutes mes ambitions.»
+Prenez votre part de ce compliment, mon enfant; car vous savez que je
+vous aime comme un fils et comme un frère.
+
+Nous différons de caractère; mais nos coeurs sont honnêtes et aimants,
+ils doivent s'entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps
+près de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde de voir
+arriver ce moment.
+
+Bonsoir, mon fils; écrivez-moi.
+
+
+
+
+XLIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE
+
+ Nohant, 22 novembre 1830.
+
+Ma chère petite maman,
+
+Vous êtes bien paresseuse. Si je ne vous savais en bonnes mains et en
+sûreté à Charleville, je serais inquiète de vous. Par ce temps-ci, on
+ne sait qui vit ni qui meurt. Il y a des troubles de tous les côtés;
+notre pays, tout pacifique qu'il est d'ordinaire, se mêle aussi de
+remuer. Des émeutes assez sérieuses ont eu lieu à Bourges, à Issoudun,
+voire à la Châtre; c'est là, par exemple, qu'elles ont été le plus
+vite apaisées; tout s'est tourné en plaisanterie. Bien des gens ont
+fui de peur, cependant; chaque chose a son côté ridicule dans la vie.
+
+Je me sens peu disposée à m'effrayer de l'avenir si noir qu'on nous
+prédit. La frayeur grossit les objets et ces hommes sanguinaires, vus
+de près, ne sont, la moitié du temps, que des ivrognes, qu'on met en
+gaieté avec du vin et qui n'égorgeront personne. Ils font grand bruit
+et peu de mal, quoi qu'on en dise; cependant, je suis bien aise que
+vous ne soyez pas à Paris. Vous y êtes très isolée, et, dans cette
+position, il est naturel qu'on ne soit pas rassuré. La peur fait mal,
+elle rend malade. Reposez-vous donc auprès de vos enfants, mais
+n'oubliez pas les absents et parlez-moi un peu plus souvent de vous et
+d'eux.
+
+Oscar est-il au collège? La santé de Caroline se raffermit-elle? Votre
+présence, qu'elle désirait vivement, a dû être pour elle le meilleur
+des remèdes, et puis ce beau temps est excellent pour les poitrines
+délicates. Soignez-la bien, elle vous le rendra; mais faites en sorte
+de n'en avoir pas besoin.
+
+J'ai été assez malade depuis ma dernière lettre. Je cours du matin au
+soir pour me dédommager de l'ennui de souffrir.
+
+Ma belle-soeur[1] ne court guère, on peut même dire pas du tout. Elle
+est douce et bonne, point exigeante; elle se lève tard, et nous ne
+nous voyons qu'au moment du dîner. C'est toujours avec plaisir et
+bonne intelligence. Nous passons la soirée ensemble, soirée qui n'est
+pas longue; car elle se retire à neuf heures, et, moi, je vais écrire
+ou dessiner dans mon cabinet, tandis que mes deux marmots ronflent à
+qui mieux mieux. Solange est superbe de graisse et de fraîcheur. Je
+doute qu'elle soit jolie: elle a la bouche grande et le front
+saillant; mais elle a de jolis yeux, un petit nez et la peau comme du
+satin. Je crois que ce sera une bonne gaillarde berrichonne.
+
+Maurice travaille bien. Il écrit l'orthographe passablement et son
+caractère gagne beaucoup. Léontine est aussi très gentille; enfin,
+notre ménage va au mieux, mais je crains que nous ne soyons forcés de
+nous séparer bientôt. Hippolyte est à Paris depuis quelques jours, il
+devait y passer une quinzaine et revenir; à présent, il nous mande
+qu'il sera forcé d'y rester tout à fait, à cause de l'obligation de
+faire partie de la garde nationale. Les troubles fréquents qui
+éclatent à Paris contraignent ce corps à une grande activité. C'est un
+devoir d'homme d'en faire partie dans un temps d'agitations et de
+désordres civils. Il a vu Pierret, qui venait de monter trente heures
+de garde; il était sur les dents.
+
+Si mon frère ne peut revenir de l'hiver, probablement sa femme voudra
+l'aller rejoindre. Je verrais cette séparation avec regret; l'habitude
+nous avait déjà rendus nécessaires les uns aux autres; du moins, je le
+sens ainsi pour ma part; c'est un besoin pour moi de m'attacher à ceux
+qui m'entourent.
+
+Pardon de mon bavardage et de mon barbouillage. A propos, vous
+occupez-vous toujours de peinture, distraction agréable dont vous vous
+tirez fort bien? Le mot _barbouillage_, que je fais suivre d'un _à
+propos_ assez impertinent, ne peut s'appliquer qu'à moi. Je fais des
+fleurs qui ont l'air de potirons, mais ça m'amuse.
+
+Adieu, ma chère petite mère; je vous embrasse de toute mon âme.
+Émilie, mon mari et les enfants se joignent à moi et vous chargent
+d'embrasser Caroline, Oscar et Cazamajou.
+
+ [1] Madame Hippolyte Chatiron.
+
+
+
+
+XLV
+
+ A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
+ ÉPITRE ROMANTIQUE A MES AMIS
+
+ Nohant, 1er décembre 1830.
+
+De même que ces enfants naïfs et déguenillés que l'on voit sur les
+routes, armés de ces ingénieux paniers que leurs petites mains ont
+tressés, après en avoir ravi les matériaux à l'arbuste flexible qui
+croît dans ces vignes que l'on voit ceindre les collines verdoyantes
+de l'Indre, ramassent, pour engraisser le jardin paternel, les
+immondices nutritives et fécondes (je ne sais pas précisément si le
+mot est masculin ou non... je m'en moque), que les coursiers, les
+mulets, les boeufs, les vaches, les pourceaux et les ânes laissent
+échapper, dans leur course vagabonde, comme autant de bienfaits que
+l'active et ingénieuse civilisation met à profit pour ranimer la santé
+débile du choufleur et la délicate complexion de l'artichaut;
+
+De même que ces hommes patients et laborieux qu'un sot préjugé
+essayerait vainement de flétrir, et qui, munis de ces réceptacles
+portatifs qu'on voit également servir à recueillir les dons de Bacchus
+et les infortunés animaux que l'on trouve parfois égarés et
+languissants au coin des bornes, jusqu'à ce qu'une main cruelle leur
+donne la mort et les engloutisse à jamais dans la hotte parricide,
+ramassent, dans ces torrents fangeux qui se brisent en mugissant dans
+les égouts de la capitale, divers objets abandonnés à la parcimonieuse
+industrie, qui sait tirer parti de tout, et faire du papier à lettres
+avec de vieilles bottes et des chiens morts;
+
+De même, ô mes sensibles et romantiques amis! après une longue,
+laborieuse et pénible recherche, j'ai à peu près compris la lettre
+bienfaisante et sentimentale que vous m'avez écrite, au milieu des
+fumées du punch et dans le désordre de vos imaginations, naturellement
+fantasques et poétiques. Triomphez, mes amis, enorgueillissez-vous des
+dons que le ciel prodigue vous a départis; soyez fiers, car vous avez
+droit de l'être!
+
+Vous avez atteint et dépassé les limites du sublime. Vous êtes
+inintelligibles pour les autres comme pour vous-mêmes. Nodier pâlit,
+Rabelais ne serait que de la Saint-Jean, et Sainte-Beuve baisse
+pavillon devant vous.
+
+Immortels jeunes hommes, mes mains vous tresseront des couronnes de
+verdure quand les arbres auront repris des feuilles, le laurier-sauce
+s'arrondira sur vos fronts et le chêne sur vos épaules, si vous
+continuez de la sorte.
+
+Heureuse, trois fois heureuse la ville de la Châtre, la patrie des
+grands hommes, la terre classique du génie!... heureuses vos mamans!
+heureux aussi vos papas!
+
+Enfants gâtés des Muses, nourris sur l'Olympe (pas d'allusions, je
+vous prie), bercés sur les genoux de la Renommée, puissiez-vous faire,
+pendant toute une éternité (comme dit le forçat _délibéré_
+Champagnette de Lille), la gloire et l'ornement de la patrie
+reconnaissante! Puissiez-vous m'écrire souvent pour m'endormir... au
+son de votre lyre pindarique, et pour détendre les muscles
+buccinateurs, infiniment trop contractés, de mes joues amaigries!
+
+Depuis ton départ,--ô blond Charles, jeune homme aux rêveries
+mélancoliques, au caractère sombre comme un jour d'orage, infortuné
+misanthrope qui fuis la frivole gaieté d'une jeunesse insensée, pour
+te livrer aux noires méditations d'un cerveau ascétique, les arbres
+ont jauni, ils se sont dépouillés de leur brillante parure. Ils ne
+voulaient plus charmer les yeux de personne. L'hôte solitaire des
+forêts désertes, le promeneur mélancolique des sentiers écartés et
+ombreux n'étant plus là pour les chanter, ils sont devenus secs comme
+des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, ô jeune homme.
+
+Et toi, gigantesque Fleury, homme aux pattes immenses, à la barbe
+effrayante, au regard terrible; homme des premiers siècles, des
+siècles de fer; homme au coeur de pierre, homme fossile, homme
+primitif, homme normal, homme antérieur à la civilisation, antérieur
+au déluge! depuis que ta masse immense n'occupe plus, comme les dieux
+d'Homère, l'espace de sept stades dans la contrée, depuis que ta
+poitrine volcanique n'absorbe plus l'air vital nécessaire aux
+habitants de la terre, le climat du pays est devenu plus froid, l'air
+plus subtil. Les _vents_ qu'emprisonnaient tes poumons, les tempêtes
+qui se brisaient contre ton flanc comme au pied d'une chaîne de
+montagnes, se sont déchaînés avec furie le jour de ton départ. Toutes
+les maisons de la Châtre out été ébranlées dans leurs fondements, le
+moulin à vent a tourné pour la première fois, quoique n'ayant ni
+ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M de la Genetière a été
+emportée par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame
+Saint-O... a été relevée à une hauteur si prodigieuse, que le grand
+Chicot assure avoir vu sa jarretière.
+
+Et toi, petit Sandeau! aimable et léger comme lé colibri des savanes
+parfumées! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front
+battu des vents des tours de Châteaubrun! depuis que tu ne traverses
+plus avec la rapidité d'un chamois, les mains dans les poches, la
+petite place où tu semas si généreusement cette plante pectorale qu'on
+appelle le _pas d'âne_ et dont Félix Fauchier a fait, grâce à toi, une
+ample provision pour la confection du sirop de quatre fleurs, les
+dames de la ville ne se lèvent plus que comme les chauves-souris et
+les chouettes, au coucher du soleil: elles ne quittent plus leur
+bonnet de nuit pour se mettre à la fenêtre, et les papillotes ont pris
+racine à leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu dépérit, le fer
+à friser dort inutile sur les tisons refroidis. La main de Laurent[1],
+glacée par l'âge et le chagrin, tombe inactive à son côté. Les touffes
+invisibles et les cache-peignes moisissent sans éclat dans la boutique
+de Darnaut[2]. L'usage des peignes commence à se perdre, la brosse
+tombe en désuétude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton
+départ nous a apporté une plaie d'Égypte bien connue.
+
+Quant à votre amie infortunée, ne sachant que faire pour chasser
+l'ennui aux lourdes ailes, fatiguée de la lumière du soleil, qui
+n'éclaire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux
+Couperies, elle a pris le parti d'avoir la fièvre et un _bon_
+rhumatisme, seulement pour se distraire et passer le temps. Vous
+ririez, mes camarades, si vous pouviez me voir sortir de ma chambre,
+non pas comme l'Aurore aux ailes empourprées attelant d'une main
+légère les chevaux du classique Phébus, dont la perruque rousse a fait
+vivre les poètes pendant plusieurs siècles, mais comme la marmotte
+engourdie que le Savoyard tire de sa boîte et fait danser à grands
+coups de bâton, pour la mettre en train et lui donner l'air enjoué.
+
+C'est ainsi que je me traîne, moi qui naguère aurais défié, sur ma
+bonne Lyska, un parti de miguelets. Maintenant, empaquetée de
+flanelles et fraîche comme une momie dans ses bandelettes, je voyage,
+en un jour, de mon cabinet au salon, et une de mes jambes est auprès
+de la cheminée dudit appartement, que l'autre est encore dans la salle
+à manger. Si cet état fâcheux continue, je vous prie de m'acheter une
+de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les
+rues de Paris; nous y attellerons Brave, et nous parcourrons ainsi les
+villes et les campagnes, pour attirer la pitié des âmes sensibles.
+Fleury fera des tours de force, et Charles avalera dès épées comme les
+jongleurs indiens, ou des souris comme Jacques de Falaise; on lui
+laissera le choix.
+
+Et, à propos de Brave, je viens de lui rendre visite dans sa niche.
+Après les politesses d'usage, je lui ai lu le paragraphe de votre
+lettre qui le concerne. Il eh a été fort mécontent, et, me suivant
+dans mon cabinet, où il est présentement étendu devant le feu, il m'a
+prié d'écrire sous sa dictée une réponse aux accusations dont vous le
+chargez. Je souscris à sa demande, et vous quitte pour servir
+d'interprète à ce bon animal.
+
+Adieu donc, mes chers camarades; écrivez-moi souvent. Quelque bêtes
+que vous puissiez être, je vous promets de n'être jamais en reste avec
+vous. Je vous tiens quitte des compliments.
+
+Pauvre Fleury! accouchez donc vite de ce fatal choléra-morbus, prenez
+du tabac à fortes doses, il partira dans les éternuements.
+
+Et vous, jeune Chariot, au milieu des tumultueux plaisirs de cette
+ville de bruit et de prestiges, n'oubliez pas la plus ancienne, de vos
+amies.
+
+Une poignée de main à tous les trois, quoique Rochou-Daubert _n'aime
+pas cela dans une femme_.
+
+AURORE D.
+
+ [1] Coiffeur à la Châtre.
+ [2] Autre coiffeur à la Châtre.
+
+
+
+
+XLVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
+
+ Nohant, 1er décembre 1830.
+
+_Réclamation adressée par Brave, chien des Pyrénées, originaire
+d'Espagne,_ garde de nuit _de profession, décoré du collier à pointes,
+du grand cordon de la chaîne de fer et de plusieurs autres ordres
+honorables._
+
+_A Messieurs Fleury (dit le Germanique) et Duvernet (Charles), pour
+offense à la personne dudit Brave et diffamation gratuite auprès de sa
+protectrice, dame Aurore, châtelaine de Nohant et de beaucoup de
+châteaux en Espagne, dont la description serait trop longue à
+mentionner_.
+
+Messieurs,
+
+Je ne viens point ici faire une vaine montre de mes forces physiques
+et de mes vertus domestiques. Ce n'est point un mouvement d'orgueil,
+assez justifié peut-être par la pureté de mon origine, et le
+témoignage d'une conduite irréprochable, qui m'engage à mettre la
+patte à la plume, pour réfuter les imputations calomnieuses qu'il vous
+a plu de présenter à mon honorée protectrice et amie, dame Aurore, que
+j'ai fidèlement accompagnée et gardée jusqu'à ce jour; à cette fin de
+détruire la bonne intelligence qui a toujours régné entre elle et moi,
+et de lui inspirer des doutes sur mes principes politiques.
+
+Il me serait facile de mettre au jour des faits qui couvriraient de
+gloire l'espèce des chiens, au grand détriment de celle des hommes. Il
+me serait facile encore de vous montrer deux rangées de dents, auprès
+desquelles les vôtres ne brilleraient guère, et de vous prouver que,
+quand on veut mordre et déchirer, il n'est pas prudent de s'adresser à
+plus fort que soi.
+
+Mais je laisse ces moyens aux esprits rudes et grossiers qui n'en ont
+point d'autres. Je dédaigne des adversaires dont la défaite ne me
+rapporterait point de gloire, et dont je viendrais aussi facilement à
+bout que des chats que je surprends à vagabonder la nuit autour du
+poulailler, au lieu d'être à leur poste à l'armée d'observation contre
+les souris et les rats.
+
+Je ne veux employer avec vous que les armes du raisonnement. Mon
+caractère paisible préfère terminer à l'amiable les discussions où la
+rigueur n'est pas absolument nécessaire. Accoutumé dès l'enfance et,
+pour me servir de l'expression de M. Fleury, _dès mon bas âge_, à des
+études graves et utiles, j'ai contracté le goût des méditations
+profondes. J'ai réussi à l'inspirer au chien Bleu, qui ne manque pas
+d'intelligence. Je prends plaisir à m'entretenir avec lui sur toute
+sorte de matières, lorsque, couchés au clair de la lune sur le fumier
+de la basse-cour, durant les longues nuits d'hiver, nous examinons le
+cours des astres et leurs rapports avec le changement des saisons et
+le système entier de la nature. C'est en vain que j'ai voulu améliorer
+l'éducation et réformer le jugement de mon autre camarade, l'oncle
+Mylord, que vous appelez épileptique et convulsionnaire; car, dans la
+frivolité de vos railleries mordantes, vous n'épargnez pas, messieurs,
+les personnes les plus dignes d'intérêt et de compassion par leurs
+infirmités et leurs disgrâces.
+
+Quoi qu'il en soit, messieurs, je ne m'adjoindrai pas dans cette
+défense le susdit oncle Mylord, parce que, sa complexion nerveuse ne
+le rendant propre qu'aux beaux-arts, il fait société à part et passe
+la majeure partie de son temps dans le salon, où on lui permet de se
+chauffer les pattes en écoutant la musique, dont il est fort amateur,
+pourvu qu'il ne lui _échappe_ aucune impertinence; ce qui
+malheureusement, vous le savez, messieurs, lui arrive quelquefois. Je
+dois en même temps vous déclarer que, dans le système de défense que
+j'ai adopté, j'ai été puissamment aidé par les lumières et les
+réflexions du chien Bleu. La franchise m'oblige à reconnaître les
+talents et le mérite de cette personne estimable, que vous n'avez pas
+craint d'envelopper dans vos soupçons injurieux sur notre patriotisme
+et notre moralité.
+
+D'abord, examinons les faits qu'on m'attribue.
+
+M. Fleury, mon principal accusateur, prétend:
+
+1° Que moi, Brave, assis sur mon postérieur, j'ai été surpris par lui,
+Fleury, réfléchissant aux malheurs que des _factieux_ out attirés sur
+la tête de l'ex-roi de France Charles X.
+
+M. Fleury insiste sur l'expression de _factieux_ dont il assure que je
+me suis servi.
+
+2° Il prétend m'avoir surpris lisant _la Quotidienne_ en cachette. Et,
+d'après ces deux chefs d'accusation, il ne craint pas de se répandre
+en invectives contre ma personne, de me traiter tour à tour de
+carliste, de jésuite, d'ultramontrain, de serpent, de crocodile, de
+boa, d'hypocrite, de chouan, de Ravaillac!
+
+Quelle âme honnête ne serait révoltée à cette épouvantable liste
+d'épithètes infamantes; épithètes gratuitement déversées sur un chien
+de bonne vie et moeurs, d'après deux accusations aussi frivoles,
+aussi, peu avérées!
+
+Mais je méprise ces outrages et n'en fais pas plus de cas que d'un os
+sans viande.
+
+M. Fleury ment à sa conscience lorsqu'il rapporte avoir entendu sortir
+de ma gueule le mot de factieux appliqué aux glorieux libérateurs de
+la patrie. Je vous le demande, ô vous qui ne craignez pas de flétrir
+la réputation d'un chien paisible, ai-je pu me rendre coupable d'une
+aussi absurde injustice? Pouvez-vous supposer que j'aie le moindre
+intérêt à méconnaître les bienfaits de la Révolution? N'est-ce pas
+sous l'abominable préfecture d'un favori des Villèle et des Peyronnet,
+que les chiens out été proscrits comme, du temps d'Hérode, le furent
+d'innocents martyrs enveloppés dans la ruine d'un seul?
+
+N'est-ce pas en faveur des prérogatives de la noblesse et de
+l'aristocratie que l'entrée des Tuileries fut interdite aux chiens
+libres, accordée seulement comme un privilège à cette classe dégradée
+des bichons et des carlins, que les douairières du noble faubourg
+traînent en laisse comme des esclaves au collier doré? Oui, j'en
+conviens, il est une race de chiens dévouée de tout temps à la cour et
+avilie dans les antichambres: ce sont les carlins, dont le nom offre
+assez de similitude avec celui de carlistes, pour qu'on ne s'y
+méprenne point. Mais nous, descendants des libres montagnards des
+Pyrénées, race pastorale et agreste, nous qui, au milieu des neiges et
+des rocs inaccessibles, gardons contre la dent sanglante des loups et
+des ours, contre la serre cruelle des aigles et des vautours, les
+jeunes agneaux et les blanches brebis de la romantique vallée
+d'Andore!... Ah! ce souvenir de ma patrie et de mes jeunes ans
+m'arrache des larmes involontaires! Je crois voir encore mon
+respectable père, le vaillant et redoutable _Pigon_, avec son triple
+collier de pointes de fer, où la dépouille sanglante des loups avait
+laissé de glorieuses empreintes. Je le vois se promener
+majestueusement au milieu du troupeau, tandis que les brebis se
+rangeaient en haie sur son passage dans une attitude respectueuse,
+tandis que moi, faible enfant, je jouais entre les blanches pattes de
+ma mère _Tanbella_, vive Espagnole à l'oeil rouge et à la dent aiguë!
+Je crois entendre la voix du pasteur chantant la ballade des montagnes
+aux échos sauvages, étonnés de répondre à une voix humaine dans cette
+âpre solitude. Je retrouve dans ma mémoire son costume étrange, son
+cothurne de laine rouge, appelé _spardilla_; son berret blanc et bleu,
+son manteau tailladé et sa longue espingole plus fidèle gardienne de
+son troupeau que la houlette, parée de rubans, que les bergères de
+Cervantes portaient au temps de l'âge d'or.
+
+Je revois les pics menaçants, embellis de toutes les couleurs du
+prisme reflétées sur la glace séculaire; les torrents écumeux, dont la
+voix terrible assourdit les simples mortels; les lacs paisibles bordés
+de safran sauvage et de rochers blancs comme le marbre de Paros; les
+vieilles forteresses mauresques abandonnées aux lézards et aux
+choucas, les forêts de noirs sapins, et les grottes imposantes comme
+l'entrée du Tartare.--Pardonnez à ma faiblesse, ce retour sur un temps
+pour jamais effacé de ma destinée, et qui remplit mon coeur de
+mélancolie.
+
+Mais, dites-moi, Fleury, si vous avez autant d'âme qu'un chien comme
+moi peut en avoir, pensez-vous qu'un simple et hardi montagnard soit
+un digne courtisan du despotisme, un conspirateur dangereux, un
+affilié de Lulworth. Non, vous ne le pensez pas! Vous avez pu me voir
+lire _la Quotidienne_: ma maîtresse la reçoit, et je ne la soupçonne
+pas d'être infectée de ces gothiques préjugés, de ces haineux
+ressentiments. Je la lis comme vous la liriez, avec dégoût et mépris,
+pour savoir seulement jusqu'où l'acharnement des partis peut porter
+des hommes égarés. Mais combien de fois, transporté d'une vertueuse
+indignation, j'ai fait voler d'un coup de patte, ou mis en pièces d'un
+coup de dent, ces feuilles empreintes de mauvaise foi et d'esprit de
+vengeance!
+
+Cessez de le dire, et vous, ma chère maîtresse, mon estimable amie,
+gardez-vous de le croire. Jamais Brave, jamais le chien honoré de
+votre confiance et enchaîné par vos bienfaits, ne méconnaîtra ses
+devoirs et n'oubliera le sentiment de sa dignité. Qu'on vienne, au nom
+de Charles X ou de Henri V, attaquer votre tranquille demeure, vous
+verrez si Brave ne vaut pas une armée. Vous reconnaîtrez la pureté de
+son coeur indignement méconnue par vos frivoles amis, vous jugerez
+alors entre eux et moi!
+
+Et vous, jeunes gens sans expérience et sans frein, j'ai pitié de
+votre jeunesse et de votre ignorance. Mon âme généreuse, incapable de
+ressentiment, veut oublier vos torts et pardonner à votre légèreté:
+soyez donc absous et revenez sans crainte égayer les ennuis de ma
+maîtresse solitaire. Vous n'avez rien à redouter de ma vengeance.
+Brave vous pardonne!
+
+Que tout soit oublié, et, si vous êtes d'aussi bonne foi que moi,
+qu'un embrassement fraternel soit le sceau de notre réconciliation, je
+vous offre ma patte avec franchise et loyauté et joins ici, pour votre
+sûreté personnelle, un sauf-conduit qui vous mettra à couvert des
+ressentiments que votre lettre aurait pu exciter dans les environs.
+
+
+Brave, seigneur chien, maître commandant, général en chef et
+inspecteur de toute la chiennerie du pays: à Mylord, au chien Bleu, à
+Marchant, à Labrie, à Charmette, à Capitaine, à Pistolet, à Caniche, à
+Parpluche, à Mouche, à tous les chiens jeunes ou vieux, mâles ou
+femelles, ras ou tondus, grands ou petits, galeux ou enragés, infirmes
+ou podagres, hargneux ou arrogants, domiciliés dans le bourg de
+Nohant, dans celui de Montgivray, dans la maison à Rochette, à la
+Tuilerie, etc., et tous autres lieux situés entre la Châtre et Nohant:
+
+Défense vous est faite, _sous peine de mort_, de mordre, poursuivre,
+menacer ou insulter les individus ci-dessous mentionnés:
+
+Charles Duvernet, Alphonse Fleury;
+
+Lesquels seront porteurs du présent sauf-conduit, que nous leur avons
+délivré le 1^er décembre 1830, en notre niche, en présence du chien
+Bleu et de madame Aurore D..
+
+_Signé_ BRAVE.
+
+
+
+
+XLVII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Nohant, mercredi, 3 décembre 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Si vous aimiez les compliments, je vous dirais que vous m'avez écrit
+une lettre vraiment remarquable de jugement, d'observation, de
+raisonnement et même de style; mais vous m'enverriez promener.
+
+Je vous dirai tout bonnement que vos réflexions me paraissent justes.
+J'ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en
+tremblant et sans y avoir confiance vous-même.
+
+Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur est
+sans moyens et sans moeurs; c'est aussi, je crois, un être fort
+ordinaire, sans vices ni défauts choquants. Sa physionomie (vous savez
+que je tiens à cet indice) promet de la franchise et de la douceur.
+Cependant les choses vont assez mal en sa faveur. Il a fait
+déclarations, protestations et supplications à la pauvre enfant, qui
+ne doute pas plus de leur solidité que de la clarté du soleil. Et
+pourtant, depuis son départ (au mois d'août), il n'a pas donné signe
+de vie à la famille. Quand on questionne _l'autre,_ resté à Paris et
+qui est (je le crains bien, entre nous) l'amant en titre de la mère,
+il répond des balivernes. Je suppose que le _monsieur_ était sincère
+aux pieds de la jeune fille. Comment eût-il pu ne pas l'être? Elle est
+charmante de tous points. Mais, une fois éloigné d'elle, la froide
+raison,--des raisons d'intérêts sans doute, car on m'assure qu'il a de
+la fortune, et elle n'a rien,--les parents, la légèreté, l'absence, un
+parti plus avantageux, que sais-je? la jolie et douce enfant est
+oubliée sans doute. Dans l'ignorance de son coeur, elle le pleurera
+comme s'il en valait la peine. _Si jeunesse savait_! Quoi qu'il
+arrive, je vous remercie de vos lumières et je vous tiendrai au fait
+des événements. J'abrège sur cet article, car j'ai bien autre chose à
+vous dire.
+
+Sachez une nouvelle étonnante, surprenante... (pour les adjectifs,
+voyez la lettre de madame de Sévigné, que je n'aime guère, quoi qu'on
+dise!), sachez qu'en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma
+légèreté à m'étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les
+chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un _parti
+violent_. Ce n'est pas pour rire, malgré le ton de badinage que je
+prends. C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux. C'est encore là un de
+ces secrets qu'on ne confie pas à trois personnes. Vous connaissez mon
+intérieur, vous savez s'il est tolérable. Vous avez été étonné vingt
+fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me
+l'avait brisée. I1 y a un terme à tout. Et puis les raisons qui
+eussent pu me porter plus tôt à la résolution que j'ai prise,
+n'étaient pas assez fortes pour me décider, avant les nouveaux
+événements qui viennent de se produire. Personne ne s'est aperçu de
+rien. Il n'y a pas eu de bruit. J'ai simplement trouvé un paquet à mon
+adresse, en cherchant quelque chose dans le secrétaire de mon mari. Ce
+paquet avait un air solennel qui m'a frappée. On y lisait: _Ne
+l'ouvrez qu'après ma mort._
+
+Je n'ai pas eu la patience d'attendre que je fusse veuve. Ce n'est pas
+avec une tournure de santé comme la mienne qu'on doit compter survivre
+à quelqu'un. D'ailleurs, j'ai supposé que mon mari était mort et j'ai
+été bien aise de voir ce qu'il pensait de moi durant sa vie. Le paquet
+m'étant adressé, j'avais le droit de l'ouvrir sans indiscrétion, et,
+mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de
+sang-froid.
+
+Vive Dieu! quel testament! Des malédictions, et c'est tout! Il avait
+rassemblé là tous ses mouvements d'humeur et de colère contre moi,
+toutes ses réflexions sur ma _perversité_, tous ses sentiments de
+mépris pour mon caractère. Et il me laissait cela comme un gage de sa
+tendresse! Je croyais rêver, moi qui, jusqu'ici, fermais les yeux et
+ne voulais pas voir que j'étais méprisée. Cette lecture m'a enfin
+tirée de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n'a
+pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie
+à un mort. Mon parti a été pris et, j'ose le dire, _irrévocablement_.
+Vous savez que je n'abuse pas de ce mot.
+
+Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j'ai déclaré
+ma volonté et décliné mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui
+l'ont pétrifié. Il ne s'attendait guère à voir un être comme moi se
+lever de toute sa hauteur pour lui faire tête. Il a grondé, disputé,
+prié. Je suis restée inébranlable. _Je veux une pension, j'irai à
+Paris, mes enfants resteront à Nohant._ Voilà le résultat de notre
+première explication. J'ai paru intraitable sur tous les points.
+C'était une feinte, comme vous pouvez croire. Je n'ai nulle envie
+d'abandonner mes enfants. Quand il en a été convaincu, il est devenu
+doux comme un mouton. Il est venu me dire qu'il affermerait Nohant,
+qu'il ferait maison nette, qu'il emmènerait Maurice à Paris et le
+mettrait au collège. C'est ce que je ne veux pas encore. L'enfant est
+trop jeune et trop délicat. En outre, je n'entends pas que ma maison
+soit vidée par mes domestiques, qui m'ont vue naître et que j'aime
+presque comme des amis. Je consens à ce que le train en soit réduit,
+parce que ma modeste pension rendra cette économie nécessaire. Je
+garderai Vincent[1] et André[2] avec leurs femmes, et Pierre[3]. Il y
+aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc.; je vous fais
+grâce du tripotage. De cette manière, je serai _censée_ vivre de mon
+côté. Je compte passer une partie de l'année, _six mois au moins_, à
+Nohant, près de mes enfants, voire près de mon mari, que cette leçon
+rendra plus circonspect. Il m'a traitée jusqu'ici comme si je lui
+étais odieuse. Du moment que j'en suis assurée, je m'en vais.
+Aujourd'hui, il me pleure, tant pis pour lui! je lui prouve que je ne
+veux pas être supportée comme un fardeau, mais recherchée et appelée
+comme une compagne libre, qui ne demeurera près de lui que lorsqu'il
+en sera digne.
+
+Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j'ai été humiliée!
+cela a duré huit ans! En vérité, vous me le disiez souvent, les
+faibles sont les dupes de la société. Je crois que ce sont vos
+réflexions qui m'ont donné un commencement de courage et de fermeté.
+Je ne me suis radoucie qu'aujourd'hui. J'ai dit que je consentirais à
+revenir si ces conditions étaient acceptées, et elles le seront.
+
+Mais elles dépendent encore de quelqu'un, ne le devinez-vous pas?
+C'est de vous, mon ami, et j'avoue que je n'ose pas vous prier, tant
+je crains de ne pas réussir. Cependant voyez quelle est ma position:
+si vous êtes à Nohant, je puis respirer et dormir tranquille; mon
+enfant sera en de bonnes mains, son éducation marchera, sa santé sera
+surveillée, son caractère ne sera gâté ni par l'abandon ni par la
+rigueur outrée. J'aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de
+ces détails qu'une mère aime tant à lire. Si je laisse mon fils livré
+à son père, il sera gâté aujourd'hui, battu demain, négligé toujours,
+et je ne retrouverai en lui qu'un méchant polisson. On ne m'écrira que
+pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir.
+
+Si ce devait être là son sort, j'aimerais mieux supporter le mien tel
+qu'il est aujourd'hui et rester près de lui, pour adoucir du moins la
+brutalité de son père.
+
+D'un autre côté, mon mari n'est pas aimable, madame Bertrand ne l'est
+pas non plus; mais on supporte d'une femme ce qu'on ne supporte pas
+d'un homme, et, pendant trois mois d'été, trois mois d'hiver (c'est
+ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux intérêts de
+mon fils, c'est-à-dire à mon repos, à mon bonheur, le sacrifice de
+supporter un intérieur triste, froid et ennuyeux? Prendrez-vous sur
+vous d'être sourd à des paroles aigres et indifférent à un visage
+refrogné? Il est vrai de dire que mon mari a entièrement changé
+d'opinion à votre égard et qu'il ne vous a donné, cette année, aucun
+sujet de plainte; mais, à l'égard des gens qu'il aime le mieux, il est
+encore fort maussade parfois. Hélas! je n'ose pas vous prier, tandis
+que, la famille Bertrand, riche et aujourd'hui dans une position
+brillante, vous offre mille avantages, le séjour de Paris, où
+peut-être elle va se fixer, par suite de la nomination du général à la
+tête de l'École polytechnique.
+
+Que ferai-je si vous me refusez? De quel droit insisterai-je pour vous
+faire pencher en ma faveur? Qu'ai-je fait pour vous, et que suis-je
+pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait? Non,
+je n'ose pas vous prier, et, cependant, je vous bénirais si vous
+exauciez ma prière, toute ma vie serait consacrée à vous remercier et
+à vous chérir comme l'être à qui je devrais le plus. Si une
+reconnaissance profonde, une tendresse de mère peuvent vous payer d'un
+tel bienfait, vous ne regretterez point de m'avoir sacrifié, pour
+ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon coeur n'est pas froid, vous le
+savez, et je sens qu'il ne restera point au-dessous de ses
+obligations.
+
+Adieu; répondez-moi courrier par courrier, cela est bien important
+pour la conduite que j'ai à tenir vis-à-vis de mon mari. Si vous
+m'abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois.
+Ah! comme on en abusera!
+
+Adressez-moi votre lettre _poste restante_. Ma correspondance n'est
+plus en sûreté. Mais, grâce à cette précaution, vous pouvez me parler
+librement. Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+ [1] Cocher.
+ [2] Valet de chambre.
+ [3] Jardinier.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+AU MÊME
+
+ Lundi soir. Notant, 8 décembre 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Laissez-moi vous bénir, et n'essayez point de diminuer le prix de ce
+que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir
+un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins
+que j'ai éprouvés m'ont mise dans la nécessité de quitter Nohant une
+partie de l'année, vous étiez dégagé de tout lien. Vous pouviez me
+dire: «J'ai fait le sacrifice de mes intérêts et de toute mon ambition
+à l'espoir de vivre près d'une amie; mais je ne me suis pas engagé à
+veiller sur ses enfants en son absence et à supporter l'ennui de la
+solitude pendant l'autre moitié de l'année.» Quand je vous ai offert
+un sort moins brillant, mais plus doux peut-être que celui dont vous
+jouissez actuellement, je ne prévoyais pas les circonstances où je me
+trouve aujourd'hui. Je me disais que mon amitié vous dédommagerait des
+avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour espérer que
+vous goûteriez le bonheur sans éclat que mon affection vous
+promettait. Maintenant que je me vois forcée de prendre un parti
+sévère et d'assurer mon repos, ma liberté, par une résidence de six
+mois par an à Paris, c'est en tremblant que je vous demande de me
+consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse
+que vous me fîtes, je vous en affranchis entièrement. Si c'est à
+l'honneur seul que je dois votre noble conduite à mon égard, je vous
+rends votre liberté, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime.
+Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu'à votre amitié. Je ne
+veux point me soustraire à la reconnaissance en considérant votre
+sacrifice comme l'accomplissement d'un devoir. Je le regarderai toute
+ma vie comme une preuve d'affection si grande, que je ne pourrai
+jamais assez la reconnaître. Je me dirai toujours que c'est par
+dévouement d'amitié, et non par principe de conscience, que vous avez
+accepté mes propositions, modifiées comme elles le sont par les
+chagrins de mon intérieur.
+
+Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez confiées. Je ne
+m'abuse point sur le désavantage pécuniaire qui résulte pour vous
+d'abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le
+désintéressement et la noblesse de votre conduite. Votre mère seule en
+sera un bon juge. Je souffre, je l'avoue, de l'idée que le secret de
+mon intérieur sortira de vos mains. Je sais que votre mère gardera ce
+secret comme vous-même; mais la mort, cet accident imprévu et
+inévitable, peut changer étrangement la destination des écrits. J'ai
+pour principe de détruire sans tarder tout papier contenant des
+particularités dont la découverte serait nuisible à la réputation ou
+au bonheur de quelqu'un. Voilà le seul motif qui m'engageait à vous
+prier de brûler ma lettre. Si vous la faites passer à votre mère,
+priez-la donc de le faire. Vous devez reconnaître comme moi l'utilité
+de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait à
+découvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche éternel de
+les avoir retracés.
+
+Quand à madame Saint-A..., je ne suis guère surprise de ses intentions
+_officieuses_ à mon égard. Je n'ai jamais fait la folie de croire en
+elle; aussi je ne puis être offensée de sa conduite envers moi, quelle
+qu'elle puisse être.
+
+Je ne puis rien vous promettre pour le voyage à Nîmes. Ce n'est pas la
+considération de l'argent qui m'arrête le plus. Ce voyage doit être
+peu dispendieux. Mais je serai désormais dans une position qui me
+prescrira beaucoup de prudence dans mes démarches. Le bon accord que,
+malgré ma séparation d'avec mon mari, je veux conserver dans tout ce
+qui concernera mon fils, m'obligera à le ménager de loin comme de
+près. J'ai déjà reconnu que ce projet ne lui souriait point.
+Désormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le
+fruit de mon énergie serait perdu et j'aurais fourni des armes contre
+moi-même.
+
+J'éprouve un autre chagrin très vif: c'est de n'avoir pas une obole
+dont je puisse disposer maintenant. Si j'étais à Paris, je vous
+trouverais de l'argent dans la journée. Je vendrais mes effets plutôt
+que de ne pas vous rendre un service; mais, ici, que faire? Je suis
+dans une position délicate envers mon mari. Je lui dois; c'est-à-dire
+que je suis en avance de la pension qu'il me fait. Cela ne m'a pas
+empêchée de lui adresser une demande, aussitôt votre lettre reçue.
+J'ai éprouvé un refus assez poli, mais très décisif. Plaignez-moi, je
+ne maudis mon défaut d'ordre jamais autant que lorsqu'il m'empêche de
+servir l'amitié! Cependant, si vous ne pouvez trouver d'argent
+ailleurs, je tâcherai d'en emprunter sans qu'on le sache, quoique je
+sois déjà criblée de dettes, que j'acquitterai, Dieu sait comment!
+Répondez-moi immédiatement, _poste restante à la Châtre_.
+
+Mes affaires domestiques s'éclaircissent. Mon frère me soutient un peu
+et m'offre son appartement à Paris jusqu'au mois de mars. Pendant ce
+temps, il restera ici avec sa femme. A cette époque, je reviendrai et
+je passerai quelque temps à Nohant pour vous y installer. Je partirai
+pour Paris dès que serai rétablie. Je suis encore très souffrante. Si
+vous pouvez venir passer une journée à Châteauroux, je vous
+préviendrai, afin que nous puissions causer à mon passage en cette
+ville.
+
+Adieu, mon cher enfant; je suis encore assez faible, mais j'ai assez
+de tête et de coeur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi.
+Vous aurez beau vous défendre de mes bénédictions avec votre rudesse
+spartiate, je vous poursuivrai jusqu'à la mort de mes remerciements et
+de mon ingratitude. _Prenez-le comme vous voudrez_, comme dit mon
+vieux curé.
+
+Bonsoir donc, mon cher fils; parlez de moi à votre mère. Dites-lui que
+je la vénère sans la connaître, ou plutôt que je la connais très bien
+sans l'avoir vue. Certes, je voudrais qu'elle me connût aussi et
+qu'elle sût combien son enfant m'est cher.
+
+
+
+
+XLIX
+
+AU MÊME
+
+ (En cas d'absence: _à Paris,
+ Boulevard Poissonnière_, n° 20.)
+
+Nohant, 27 décembre 1830.
+
+Qu'êtes-vous donc devenu mon cher enfant? Où êtes-vous? Pourquoi ne me
+donnez-vous pas signe de vie? Je suis vraiment inquiète. Dans un
+moment de crise comme celui que j'ai traversé, j'aurais eu besoin de
+votre amitié, de vos encouragements. Vous ne m'avez écrit qu'un très
+petit mot. Il est vrai qu'il renfermait bien des choses. Depuis, je
+vous ai écrit, pour vous dire tout le bien que vous m'aviez apporté.
+Je vous en remerciais dans l''effusion de mon coeur. Votre modestie
+farouche s'est-elle offensée de quelques-unes de mes expressions?
+Après ce qui m'est arrivé, j'ai sujet de trembler. Peut-être est-ce la
+raison de votre silence. Vous craignez peut-être de tomber dans les
+mains des infidèles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet
+mes lettres qu'à moi, et celles qui me sont adressées _poste restante_
+sont doublement assurées de me parvenir. Peut-être aussi êtes-vous à
+Paris? Je ne vois personne qui puisse me dire où est la famille du
+général. Je suis tourmentée de ne rien savoir et de tout appréhender.
+N'êtes-vous pas malade? Me boudez-vous? et pourquoi? Enfin qu'y
+a-t-il?
+
+Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous êtes à la Leuf, ne pourrai-je
+vous voir un instant à Châteauroux? Si vous me répondez
+affirmativement, je partirai d'ici le matin, afin de passer une partie
+de la journée avec vous; sinon, je ne ferai que traverser Châteauroux.
+
+Adieu mon cher enfant; ma santé est médiocrement rétablie. Mon
+intérieur est calme.
+
+
+
+
+L
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris; janvier 1831
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis arrivée bien lasse! J'ai été obligée de m'arrêter quelques
+heures à Orléans. La chaise de poste ne fermait pas, j'étais glacée.
+Je ne suis arrivée à Paris qu'à minuit. J'étais bien embarrassée de ma
+voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et
+que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je
+l'ai fourrée à l'hôtel de Narbonne[1]. Je me suis réchauffée, reposée;
+j'ai arrangé et terminé pour le mieux une affaire qui m'occupait
+beaucoup. Maintenant je vais faire mon déménagement, me reposer
+encore; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit
+jours au plus.
+
+Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m'avais promis de
+m'écrire tout de suite; écris-moi donc, petit drôle. Je n'ai pas
+encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai
+aujourd'hui.
+
+Adieu, mon cher mignon. Je t'embrasse mille fois.
+
+Ta mère.
+
+Que faut-il que je t'apporte?
+
+ [1] Propriété de George Sand, à Paris
+
+
+
+
+LI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 8 janvier 1831
+
+J'ai reçu ta petite lettre, mon cher enfant. J'ai eu bien du chagrin
+de voir que tu as été malade: tu avais mangé un peu trop de chocolat,
+je me le rappelle. N'en mange donc plus; soigne-toi bien. J'espère que
+tu m'écriras bientôt que tu es tout à fait guéri.
+
+Sois sûr, mon petit amour, que j'ai eu aussi beaucoup de chagrin de te
+quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J'aurais mieux
+aimé t'emmener que de venir toute seule à Paris, tu le sais bien; mais
+tu ne te serais guère amusé ici. Tu n'aurais pas été si bien qu'à
+Nohant, où tout le monde t'aime et s'occupe de toi.
+
+Bientôt tu auras Boucoiran, qui t'aime bien aussi et qui te fera
+travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu'il n'est pas
+méchant; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu
+travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde
+est content; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de
+te voir bien savant et bien aimable! Sois donc bien doux et bien gai;
+joue, mange, cours, écris-moi et aime-moi toujours bien.
+
+Adieu, mon cher enfant; je t'embrasse mille fois.
+
+Ta maman.
+
+Parle-moi de ta petite soeur et embrasse-la pour moi.
+
+
+
+
+LII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 10 janvier 1831
+
+Je suis inquiète de toi, mon cher enfant. Tu m'as écrit pour me dire
+que tu avais été malade; ne l'es-tu pas encore? Si je ne reçois pas de
+tes nouvelles aujourd'hui, j'aurai bien du chagrin. Écris-moi donc
+exactement deux fois par semaine, je t'en prie; si tu es malade, prie
+ton papa ou ton oncle de m'écrire. Pour moi, je me porte bien et je
+cours beaucoup; mais je n'ai pas encore été au spectacle, parce que je
+travaille le soir. J'ai été trois fois chez ta bonne maman Dudevant
+sans pouvoir la trouver. Il paraît qu'elle sort souvent. Je lui ai
+laissé ta lettre, et j'y retournerai aujourd'hui.
+
+J'ai déjà marchandé ton habit de garde national, il sera bien joli,
+j'y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu
+pusses voir les hussards d'Orléans. Tu aurais bien envie d'être
+habillé comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir
+et un pantalon rouge; le plumet est noir, il n'y a rien de plus
+élégant.
+
+J'ai vu M. Blaize[1] qui m'a bien demandé de tes nouvelles. Dis à ton
+papa de dire à madame Decerf que j'ai fait sa commission. Dis-lui
+aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n'ai pas encore
+le temps d'écrire des lettres. Je n'écris qu'à toi.
+
+Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis
+à ton oncle qu'en descendant son escalier un peu trop fort, j'ai fait
+écrouler douze marches. Embrasse bien fort ta soeur de la part de sa
+maman; parle-t-elle un peu de moi? Et Léontine se porte-t-elle bien?
+Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses
+de ma part à Eugénie, à Françoise, etc.
+
+Adieu, mon cher amour; écris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois
+sage, et aime toujours ta mère, qui t'embrasse mille et mille fois.
+
+ [1] Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et
+ de son fils, l'année précédente.
+
+
+
+
+LIV
+
+A JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
+
+ Mercredi. Paris, 13 janvier 1831
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis enfin libre; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous
+serez près d'eux, je serai moins triste de leur absence; je veux dire
+que l'inquiétude ne se joindra pas à ma tristesse. Merci, mon cher
+enfant, merci! Que Dieu rende à votre mère tout le bien que vous ferez
+à mon fils. Parlez de moi souvent, qu'il ne désapprenne point à
+m'aimer. J'ai dit, en partant, qu'on vous donnât la chambre que vous
+désirez. Si on l'avait oublié, faites-vous-la donner en arrivant. Je
+ne vous parle pas de la conduite à tenir avec mon mari, pour conserver
+la bonne intelligence nécessaire. Vous savez maintenant qu'il faut se
+garder de prendre mon parti, sous peine d'être haï; qu'il faut laisser
+soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes, sans
+donner signe de blâme, etc. Je sais, de mon côté, qu'on ne se conduira
+peut-être pas toujours à votre égard avec l'amitié que vous méritez.
+Les coeurs sont secs et ne s'ouvriront pas pour vous.
+
+Il est nécessaire que vous ayez une grande autorité sur Maurice; mais
+il ne faut pas que vous ayez l'air de la disputer à son père.
+Affectez, au contraire, d'adhérer à tout ce qu'il vous dira, et faites
+au fond comme vous jugerez bon. Il n'a pas de constance dans les
+idées, il ne s'inquiétera pas de l'effet de ses avis. Ensuite prenez
+garde à vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence
+naturelle. Je vous prie de m'écrire au moins une fois par semaine et
+de m'avertir si Maurice était sérieusement malade. Eux n'y
+manqueraient pas, je le sais bien; mais ils ne feraient pas faute
+d'exagérer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me
+faire de la peine. En vérité, ils m'en ont assez fait, souvent pour le
+seul plaisir qu'ils y trouvaient. Vous, vous me direz la vérité; si
+l'un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entièrement à
+votre avis de revenir ou de rester. J'aurais de l'inquiétude ou je
+n'en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m'épargnerez la douleur
+tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m'abuserez pas non plus par
+une aveugle confiance.
+
+Je vous écrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce
+que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la littérature.
+Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien,
+et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitié et
+de mon fils, je serai gaie.
+
+Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise
+si vous avez cru que ce serait par rapport aux _convenances, à
+l'opinion_, que j'ai refusé de vous accompagner à Nîmes. Les
+convenances sont la règle des gens sans âme et sans vertu. L'opinion
+est une prostituée qui se donne à ceux qui la payent le plus cher. Ce
+n'est pas non plus pour ne pas déplaire à mon mari. Je m'explique. Ce
+n'est pas à cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers
+ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai
+bravé cette humeur et supporté ces reproches en beaucoup d'autres
+occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que
+j'aimais bien moins que vous. Mais c'est à cause de _vous_. C'est
+parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de méfiance et
+d'aversion qu'on chercherait à éloigner. Vous pensez rester plus de
+deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais
+que ce fût pour toute la vie. Or vous témoigner une préférence
+marquée, une estime particulière, ce serait... Au reste, vous savez
+comme cela a réussi _autrefois_ entre nous. Ils m'ont appris qu'il
+fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments
+coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir à cause de vous,
+mon cher Jules, des ménagements que je dédaignerais s'il ne s'agissait
+que de moi.
+
+Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre
+seconde mère. Écrivez-moi aussitôt que vous serez chez nous. Dites-moi
+un peu comment ou me traite là-bas. Il est toujours bon de savoir ce
+que les autres pensent de vous.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE
+
+ Paris, 18 janvier 1831.
+
+Ma chère petite maman,
+
+L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me
+concernant. Je vous remercie du désir que vous témoignez de me voir.
+Il est bien réciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi
+je ne puis manquer de vous embrasser cette année. Je n'oserais pas
+vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de
+causer du chagrin à Caroline, si heureuse de vous avoir près d'elle.
+Elle me reprocherait peut-être de vous enlever. Ne croyez point, comme
+vous semblez le témoigner à notre ami Pierret, que j'éprouve aucun
+sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien
+bas. Je ne voudrais pas l'éprouver, quand même il s'agirait d'une
+personne indifférente, à plus forte raison à son égard.
+
+Vous demandez ce que je viens faire à Paris. Ce que tout le monde y
+vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne
+trouve que là dans tout leur éclat. Je cours les musées; je prends des
+leçons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque
+personne. Je n'ai pas encore été à Saint-Cloud. Depuis plusieurs
+jours, c'est une partie arrangée avec Pierret; mais le mauvais temps
+l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies
+de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un
+peu de cérémonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce
+que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi.
+Il en est temps.
+
+Je reçois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien,
+ainsi que sa soeur. Maurice a un très bon instituteur, fixé près de
+lui pour deux ans au moins. Cette sécurité me donne un peu plus de
+liberté. Ne lui étant plus absolument nécessaire, je compte venir plus
+souvent à Paris que je n'ai fait jusqu'ici, à moins que je ne m'y
+ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu'à présent, je n'en ai
+pas eu le temps, et, si je continue à m'y trouver bien, je ne
+retournerai chez moi qu'au commencement d'avril.
+
+Vous le voyez, ma chère maman, je ne puis manquer de vous embrasser
+cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-là loin de Paris.
+S'il en était ainsi, j'irais, avant de retourner à Nohant, passer huit
+jours à Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en même
+temps que vous; mais, je le répète, je ne veux en aucune manière vous
+prier de la quitter pour moi. Vous devez apprécier la délicatesse du
+sentiment qui me force à vous exprimer avec réserve le désir que j'ai
+d'embrasser ma chère maman.
+
+Vous voulez faire un cadeau à Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il
+vaudrait mieux en faire deux à Oscar. Je sais le plaisir qu'on éprouve
+à donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et
+de la mienne.
+
+ [1] Le comte René de Villeneuve, cousin de George Sand.
+
+
+
+
+LVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris 19 janvier 1831.
+
+Mon cher camarade,
+
+Il y a huit jours, nous étions convenus de vous écrire; mais, pour
+cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions
+résolu de nous réunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est
+chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de
+commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous êtes
+bien _ridicule_, de revenir au moment où je quitte le pays. Vous
+pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions été
+charmants ici tous ensemble.
+
+Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine
+est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais
+nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mangé le lait
+champêtre dans des écuelles rustiques; mais nous aurions respiré
+l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont
+Neuf; ce qui a bien son mérite, quand on n'a pas le sou pour dîner. Ne
+pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en
+venir chercher un autre à Étampes ou aux environs? Je suis pour le
+coup de poignard, c'est une manière si généralement goûtée qu'on ne
+peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent.
+
+Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et
+nous regrettons votre présence, votre bonne humeur, votre bonne amitié
+et vos mauvais calembours.
+
+Votre cousin de Latouche a été fort aimable pour moi. Remerciez bien
+votre mère du coup de poing... non, du coup de main qu'elle m'a donné
+en cette _occurrence_. Occurrence est bien, n'est-ce pas? Hélas! si
+votre cousin savait à quelle lourde bête il rend service, vous en
+auriez des reproches, c'est sûr. Ne lui en disons rien. Devant lui, je
+suis charmante, je fais la révérence, je prends du tabac à petites
+prises, j'en jette le moins possible sur son beau tapis à fond blanc.
+Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les
+chaises; enfin je suis gentille tout à fait, vous ne m'avez jamais vue
+comme ça.
+
+Il a écouté patiemment la lecture de mes oeuvres légères.--_Le
+Gaulois_[1] n'avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu
+deux mulets pour les traîner jusque-là.--Il m'a dit que c'était
+charmant, mais que cela n'avait pas le sens commun. A quoi j'ai
+répondu: «C'est juste.» Qu'il fallait tout refaire. A quoi j'ai dit:
+«Ça se peut.» Que je ferais bien de recommencer. A quoi j'ai ajouté:
+«Suffit.»
+
+Quant à la _Revue de Paris_, elle a été tout à fait charmante. Nous
+lui avons porté un article _incroyable_; Jules l'a signé, et, entre
+nous soit dit, il en a fait les trois quarts; car j'avais la fièvre.
+D'ailleurs, je ne possède pas, comme lui, le genre _sublime_ de la
+_Revue de Paris_. Il a promis solennellement de le faire insérer et il
+l'a trouvé bien.
+
+J'en suis charmée pour Jules. Cela nous prouve qu'il peut réussir.
+J'ai résolu de l'associer à mes travaux, ou de m'associer aux siens,
+comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prête son nom, car je ne veux
+pas paraître, et je lui prêterai mon aide quand il en aura besoin.
+Gardez-nous le secret sur cette _association littéraire_. (Vraiment!
+j'ai un choix d'expressions délicieux!) On m'habille si cruellement à
+la Châtre (vous n'êtes pas sans le savoir), qu'il ne manquerait plus
+que cela pour m'achever.
+
+Après tout, je m'en moque un peu; l'opinion que je respecte, c'est
+celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m'ait
+empêchée jusqu'à présent de vivre sans trop de souci, grâce à Dieu et
+à quelques bipèdes qui m'accordent leur affection.
+
+Je n'ai pas parlé de Jules à M. de Latouche; sa protection n'est pas
+très facile à obtenir, m'a-t-on dit. Sans la recommandation de votre
+maman, j'aurais pu la rechercher longtemps sans succès. J'ai donc
+craint qu'il ne voulût pas l'étendre à deux personnes. Je lui ai dit
+que le nom de _Sandeau_ était celui d'un de mes compatriotes qui avait
+bien voulu me le prêter.
+
+En cela, je suivais son conseil; car, il est bon que je vous le dise,
+M. Véron, le rédacteur en chef de la _Revue_, déteste les femmes et
+n'en veut pas entendre parler. Il a les écrouelles.
+
+C'est à vous de savoir s'il est à propos d'expliquer à votre maman
+pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la _Revue_ et si elle
+n'en parlera point à M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que
+Jules me prête son nom. Quand nous serons assez avancés pour voler de
+nos propres ailes, je lui laisserai tout l'honneur de la publication
+et nous partagerons les profits (s'il y en a). Pour moi, âme épaisse
+et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus
+que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette à avoir de
+l'ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu'il ne faut pas même
+y songer.
+
+Je suis ici pour un peu de temps, c'est-à-dire pour deux ou trois
+mois; après quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et
+galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et
+mécontentement de nos honorables compatriotes. S'ils vous disent du
+mal de moi, mon cher ami, ne vous échauffez pas la bile à me défendre;
+laissez les dire.
+
+Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et
+de la philosophie. J'en possède autant, et, par-dessus tout, une
+vieille et sincère amitié pour vous, dût-on aussi en médire. Je ne
+suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis à leurs ennemis.
+
+Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse.
+
+ [1] Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Châtre.
+
+
+
+
+LVII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 25 janvier 1831.
+
+Tu as dû recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou
+le surlendemain de celle que tu m'as écrite. Dis à ton papa de
+m'envoyer de l'argent. Aussitôt que j'en aurai, je t'enverrai ton
+habit de garde national. J'ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs
+fois. Elle ne m'a pas parlé d'argent et je ne me soucie pas de lui en
+demander. Dis tout cela à ton papa. Je n'ai plus que ce qu'il me faut
+pour ma consommation, et je ne puis dépenser une cinquantaine de
+francs (au moins) sans en emprunter. C'est ce que je ferai, si je n'en
+reçois pas bientôt, car tu as bien envie de cet habit, et j'ai bien
+envie aussi de te l'envoyer. Réponds-moi tout de suite et mets dans ta
+lettre un fil pour la grosseur de ta tête afin que je t'achète aussi
+le schako. Dis à ton papa de te mesurer et de me dire ta taille bien
+au juste, afin que l'habit et le pantalon ne soient pas trop grands.
+Ta bonne maman Dupin, qui est à Charleville, a écrit à M. Pierret de
+t'acheter un joujou pour tes étrennes. Je le mettrai dans la caisse
+avec une poupée pour Léontine et une pour Solange.
+
+Je suis bien aise que tu te portes bien, mon amour; mais je ne veux
+pas que tu aies du chagrin, cela augmenterait beaucoup le mien. J'ai
+rêvé cette nuit que tu étais bien malade, et je me suis réveillée en
+pleurant. Heureusement, une heure après, j'ai reçu la lettre de ton
+papa et la tienne. Amuse-toi et ne pense à moi que pour te rappeler
+que je t'aime bien et que je reviendrai bientôt.
+
+Boucoiran doit être à Nohant; tu vas avoir de l'occupation. Il te fera
+jouer quand tu auras bien travaillé. Tu m'écriras tout ce que tu fais,
+et, s'il est content de toi, ta petite maman sera bien heureuse et
+t'aimera encore davantage. Tu seras sage par amitié pour moi, n'est-ce
+pas, mon cher enfant?
+
+Embrasse ton papa, et qu'il soit bien content de toi. Embrasse aussi
+ton oncle, ta tante, ta soeur et Léontine. Pour toi, mon cher amour,
+je t'embrasse mille fois. Tu sais que tu es ce que j'ai de plus cher
+au monde. Aime-moi aussi et porte-toi toujours bien.
+
+Ta mère.
+
+Solange parle-t-elle quelquefois de sa maman? Empêche qu'elle ne
+m'oublie.
+
+
+
+
+LVIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN A NOHANT
+
+ Paris, 12 février 1831.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je vous remercie de votre bonne lettre; écrivez-moi souvent, je vous
+en prie. Je ne sais que par vous avec exactitude l'état de mes
+enfants. Dites à Maurice de m'écrire, en le laissant libre et
+d'écriture, et d'orthographe, et de style. J'aime ses naïvetés et ses
+barbouillages. Je ne veux pas qu'il considère l'heure de m'écrire
+comme une heure de travail. Une page deux fois la semaine, ce ne sera
+pas assez pour l'embrouiller dans ses progrès. Je suis bien contente
+qu'il se rende à la nécessité de travailler sans verser trop de
+larmes. Une fois l'habitude prise, il ne se trouvera pas plus
+malheureux qu'auparavant.
+
+Mon mari me mande que vous êtes maigre et au régime. Êtes-vous
+réellement bien guéri, mon cher enfant? Soignez-vous, ne couchez pas
+sans feu comme vous le faisiez par négligence l'année dernière, et
+ayez toujours une tisane rafraîchissante dans votre chambre. Moi, le
+grand médecin de Nohant, je vous traiterais _ex professo_. Que
+deviennent donc tous les malades du village, depuis que je ne suis
+plus là pour les guérir ou pour les tuer?
+
+Je vous dirai en confidence avoir eu ici l'occasion d'exercer mes
+talents; auprès de qui? je vous le donne en cent! Auprès de madame
+P..., mon implacable ennemie. La malheureuse femme vient de faire un
+triste voyage à Paris, pour enterrer un fils de vingt ans. Elle était
+mourante de douleur lorsque le hasard m'a fait connaître sa situation.
+J'ai couru à elle sur-le-champ, je l'ai trouvée entourée de jeunes
+gens qui pleuraient leur camarade et s'affligeaient de l'absence d'une
+femme auprès de la mère désolée. J'ai passé la nuit sur une chaise
+auprès d'elle. Une triste nuit! Mais, lorsqu'elle m'a reconnue et
+qu'abjurant son aversion, elle m'a remerciée avec élan, j'ai éprouvé
+combien la vengeance noble, celle qui consiste à rendre le bien pour
+le mal, est un sentiment pur et doux. Nous nous sommes quittées très
+réconciliées. Je parierais bien qu'à la Châtre et à Nohant surtout, ma
+conduite passerait pour un trait de folie. N'en parlez pas; mais, si
+on en parle et si l'on m'accuse, laissez dire.
+
+Je ne crois pas, mon cher enfant, à tous les chagrins qu'on me prédit
+dans la carrière littéraire, où j'essaye d'entrer. Il faut voir et
+apprécier quels motifs m'y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a
+fixé ma dépense particulière à trois mille francs. Vous savez que
+c'est peu pour moi qui aime à donner et qui n'aime pas à compter. Je
+songe donc uniquement à augmenter mon bien-être par quelques profits.
+Comme je n'ai nulle ambition d'être connue, je ne le serai point. Je
+n'attirerai l'envie et la haine de personne. La plupart des écrivains
+vivent d'amertumes et de combats, je le sais; mais ceux qui n'ont
+d'autre ambition que de gagner leur vie vivent à l'ombre paisiblement.
+Béranger, le grand Béranger lui-même, malgré sa gloire et son éclat,
+vit retiré à part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si
+un pauvre talent comme le mien ne pouvait se dérober aux regards. Le
+temps n'est plus où les éditeurs faisaient queue à la porte des
+écrivains. La chose est renversée. De tous les états, le plus libre et
+le plus obscur, peut-être, est celui d'auteur pour qui n'a pas
+d'orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que _la gloire_
+est un chagrin de plus que je me prépare, je ne puis m'empêcher de
+rire de ce mot, qui n'est pas heureux, et de tous ces lieux communs
+qui ne sont applicables qu'au génie et à la vanité. Je n'ai ni l'un ni
+l'autre, et j'espère ne connaître aucune de ces tracasseries qu'on
+croit inévitables. J'ai été incitée chez Kératry et chez madame
+Récamier. J'ai eu le bon sens de refuser. Je vais chez Kératry le
+matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconté comme nous
+avions pleuré en lisant _le Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il
+était plus sensible à ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des
+salons. C'est un digne homme. J'espère beaucoup de sa protection pour
+vendre mon petit roman. Je vais paraître dans la _Revue de Paris_.
+J'en ai enfin la certitude; ce sera un pas immense de fait.
+
+Voilà où j'en suis. Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout
+mon coeur. J'ai beaucoup de courses et de travail, voilà le seul côté
+pénible de l'état que j'ai embrassé. Quand les premiers obstacles
+seront franchis, je me reposerai.
+
+
+
+
+LIX
+
+A M. DUTEIL. AVOCAT, A LA CHATRE
+
+ Paris, 15 février 1831.
+
+Mon cher ami,
+
+Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que la patrie était
+menacée et que j'étais occupée à la défendre. Maintenant que je l'ai
+sauvée, je reviens à mes amis, je rentre dans la vie privée et je me
+repose sur ma gloire.
+
+Vous savez, peut-être, que nous venons de traverser une petite
+révolution, toute petite à la vérité, une révolution de poche, une
+miniature de révolution, mais fort gentille dans ce qu'elle est. Je
+dis _peut-être_, parce que, pendant qu'on se battait à coups de
+missel, dans les rues de Paris, il est possible que, occupé à chanter,
+à boire, à rire, à dormir, vous n'ayez pas lu une colonne de journal
+et que vous sachiez tout au plus que la France a encore manqué de
+périr; ce qui fût infailliblement arrivé, sans la conduite impartiale
+et l'attitude ferme que j'ai montrées en cette circonstance difficile.
+
+J'ai fait l'impossible auprès de M. Duris-Dufresne; j'ai fait tout ce
+qu'il fallait pour me faire mettre à la porte par tout autre que lui,
+l'obligeance et la douceur même. M. Duris-Dufresne s'est remué tant
+qu'il a pu pour M. M*** et pour une autre personne encore que je lui
+recommandais et qui m'intéressait non moins vivement. Tout ce qu'il a
+obtenu, ce sont des promesses, ce qu'on appelle des _espérances_, mot
+qui m'a bien l'air d'être fait pour les dupes. Je n'ai pas besoin de
+vous dire que je n'ai pas négligé une occasion de réchauffer son zèle.
+Mais je veux vous dire que vous vous tromperiez et seriez fort injuste
+de croire que M. Duris-Dufresne y eût mis de la mauvaise grâce!
+
+Il faut bien voir où il en est. En examinant la marche des choses,
+vous vous expliquerez la facilité avec laquelle il a fait obtenir des
+places à ses amis et la difficulté qu'il rencontre aujourd'hui pour
+solliciter de simples emplois. Au commencement de ce nouveau
+gouvernement, le parti Lafayette (c'est-à-dire MM. de Tracy, Eusèbe
+Salverte, de Podenas, Duris-Dufresne, etc.) était au mieux avec le
+pouvoir. Ces messieurs venaient de faire un roi, et ce roi n'avait
+rien à leur refuser. C'était juste. Cependant, comme ces gens-là
+n'étaient pas des polissons, après avoir été dupes des promesses de
+l'hôtel de ville, ils n'ont pas rampé devant le sire. Ils ne lui ont
+pas dit comme Guizot, Royer-Collard, Dupin et consorts:
+
+«Majesté, tout vous est permis; nous sommes vos serviteurs très
+humbles et nous défendrons votre pouvoir, juste ou injuste, absurde ou
+raisonnable, parce que vous nous avez donné des places et des
+honneurs.»
+
+Le parti Lafayette, c'est-à-dire l'extrême gauche, en voyant des
+fourberies, des turpitudes diplomatiques envahir l'esprit du
+gouvernement et entraver la marche des institutions populaires dont on
+l'avait leurré, s'est regimbé, et, de plus belle, s'est jeté dans
+l'opposition.
+
+Il faut bien croire à la bonne foi de ces gens-là. Ils pouvaient, en
+servant le pouvoir, conserver les bonnes grâces et la faveur. Ils
+préfèrent le droit de crier, qui ne rapporte que l'acrimonie et le mal
+de gorge.
+
+Je ne suis pas de leur humeur, moi! J'aime à rire, et j'ai l'égoïsme
+de m'amuser de tout, même de la peur d'autrui. Mais j'estime et
+j'admire la conduite de ces vieux grognards, qui veulent tout ou rien
+en matière de liberté et que l'on traite d'enragés parce qu'on ne peut
+les acheter.
+
+Je crois donc le crédit de Duris-Dufresne diablement tombé. Il a perdu
+auprès du pouvoir ce qu'il a regagné en popularité. S'il n'obtient
+plus rien, il ne faut pas lui en faire un crime; car le pauvre brave
+homme use bien des souliers pour le service d'autrui. Ne
+connaissez-vous pas M. de Bondy? C'est lui qui est en faveur
+maintenant. Il est dans une belle position. Si la famille M... a des
+relations avec lui (il me semble que je ne l'ai pas rêvé), je me
+chargerai volontiers de tous les pas qu'il faudra faire. Dites-le à
+F... et embrassez-la bien de ma part. Je lui écrirai dans quelques
+jours.
+
+Pour le moment, je suis écrasée de besogne; besogne qui ne me mène à
+rien jusqu'ici. J'ai pourtant toujours de l'espérance. Et puis voyez
+l'étrange chose: la littérature devient une passion. Plus on rencontre
+d'obstacles, et plus on aperçoit de difficultés, plus on se sent
+l'ambition de les surmonter. Vous vous trompez pourtant bien si vous
+croyez que l'amour de la gloire me possède. C'est une expression à
+crever de rire que celle-là. J'ai le désir de gagner quelque argent;
+et, comme il n'y a pas d'autre moyen que d'avoir un nom en
+littérature, je tâche de m'en faire un (de fantaisie). J'essaye de
+fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines
+infinies et une persévérance de chien. Si j'avais prévu la moitié des
+difficultés que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carrière.
+Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la résolution d'avancer. Je
+vais pourtant retourner bientôt _cheux nous_, et peut-être sans avoir
+réussi à mettre ma barque à flot, mais avec l'espérance de mieux faire
+une autre fois et avec des projets de travail plus assidu que jamais.
+
+Il faut une passion dans la vie. Je m'ennuyais, faute d'en avoir. La
+vie agitée et souvent même assez nécessiteuse que je mène ici chasse
+bien loin le spleen. Je me porte bien et vous allez me revoir avec une
+humeur tout à fait rose.
+
+Avec ça que notre bonne Agasta[1] aille bien et que je la retrouve
+fraîche et ingambe! Nous danserons encore la bourrée ensemble!
+
+Adieu, mon cher ami. Si vous avez des idées, envoyez-moi-_z'en_; car,
+des idées, par le temps qui court, c'est la chose rare et précieuse.
+On écrit parce que c'est un métier; mais on ne pense pas, parce qu'on
+n'en a pas le temps. Les choses marchent trop vite et vous emportent
+tout éblouis.
+
+«Les écrivains (dit le sublime de Latouche), ce sont des instruments.
+Au temps où nous vivons, ce ne sont pas des hommes; ce sont des
+plumes!»
+
+Et, quand on a lâché ça, on se pâme d'admiration, on tombe à la
+renverse, ou l'on n'est qu'un âne.
+
+Bonsoir. J'embrasse Agasta et vous de tout mon coeur.
+
+ [1] Madame Duteil.
+
+
+
+
+LX
+
+A M. MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, mercredi soir, 16 février 1831.
+
+Mon cher enfant, je n'ai pas eu le temps de te dire un petit mot, dans
+la lettre de ton oncle. J'ai reçu le tien ce matin. Je suis très
+contente que tu te portes bien et que tu t'amuses. Je serais heureuse
+de te voir, mon cher enfant; mais je serais fâchée que tu fusses ici
+maintenant. On ne s'y amuse pas: tout le monde se dispute, on
+s'étouffe dans les rues, on démolit les églises et on bat le tambour
+toute la nuit. Tu es bien mieux à Nohant, où l'on t'aime, où tu peux
+courir et jouer sans voir des méchants qui se battent.
+
+Adieu, mon cher enfant; travaille toujours, écris-moi souvent,
+embrasse pour moi ton papa, Boucoiran et ta petite soeur. Je vous aime
+tous deux par-dessus tout et je vous embrasse mille fois.
+
+
+
+
+LXI
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 4 mars 1831.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je vous remercie de m'avoir écrit. Je ne vis que de ce qui concerne
+Maurice, et les nouvelles qui m'arrivent par vous n'en sont que plus
+douces et plus chères. Aimez-le donc mon pauvre petit, ne le gâtez
+pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu'il faut pour
+l'instruire sans le rendre misérable: de la fermeté et de la douceur.
+Dites-moi s'il prend ses leçons sans chagrin. Près de lui, je sais
+montrer de la sévérité; de loin, toutes mes faiblesses de mère se
+réveillent et la pensée de ses larmes fait couler les miennes. Oh!
+oui, je souffre d'être séparée de mes enfants. J'en souffre bien! Mais
+il ne s'agit pas de se lamenter; encore un mois, et je les tiendrai
+dans mes bras. Jusque-là, il faut que je travaille à mon entreprise.
+
+Je suis plus que jamais résolue à suivre la carrière littéraire.
+Malgré les dégoûts que j'y rencontre parfois, malgré les jours de
+paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgré la
+vie plus que modeste que je mène ici, je sens que mon existence est
+désormais remplie. J'ai un but, une tâche, disons le mot, une
+_passion_. Le métier d'écrire en est une violente, presque
+indestructible. Quand elle s'est emparée d'une pauvre tête, elle ne
+peut plus la quitter.
+
+Je n'ai point eu de succès. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable
+par les gens auxquels j'ai demandé conseil. En conscience, ils m'ont
+dit que c'était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé
+probable par le public. C'est juste, il faut servir le pauvre public à
+son goût et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je
+m'en lave les mains. On m'agrée dans la _Revue de Paris_, mais on me
+fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est
+trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans _la
+Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du même genre que la _Revue_.
+C'est bien le diable si je ne réussis dans aucun.
+
+En attendant, il faut vivre. Pour cela, je fais le dernier des
+métiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que
+c'est! Mais on est payé sept francs la colonne et avec ça on boit, on
+mange, on va même au spectacle, en suivant _certain conseil que vous
+m'avez donné_. C'est pour moi l'occasion des observations les plus
+utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut écrire, tout
+voir, tout connaître, rire de tout. Ah! ma foi, vive la vie d'artiste!
+Notre devise est _liberté_.
+
+Je me vante un peu pourtant. Nous n'avons pas précisément la _liberté_
+au _Figaro_. M. de Latouche, notre _digne_ patron (ah! si vous
+connaissiez cet homme-là!) est sur nos épaules, taillant, rognant à
+tort et à travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses
+caprices. Et nous d'écrire comme il l'entend; car, après tout, c'est
+son affaire. Nous ne sommes que ses manoeuvres; _ouvrier-journaliste,
+garçon-rédacteur_, je ne suis pas autre chose pour le moment. Quand je
+vois les platitudes que j'ai griffonnées dans vingt paires de mains
+qui se les arrachent et sous les yeux de ces bénévoles lecteurs dont
+le métier est d'être mystifiés, je me prends à rire d'eux et de moi.
+Quelquefois je les vois cherchant à deviner des énigmes sans mot et je
+les aide à s'embrouiller. J'ai fait hier un article pour _madame
+Duvernet_, on dit que c'est pour M. de Quélen [1]. Voyez un peu!
+
+Adieu, mon cher enfant; je vous charge d'embrasser mon frère et _ma
+soeur, si elle vous le permet_. Dites à Polyte de m'écrire un peu plus
+souvent. Enfermée au bureau d'esprit de mon _digne_ maître depuis neuf
+heures du matin jusque cinq heures, je n'ai guère le temps d'écrire,
+moi; mais j'aime bien à recevoir des lettres de Nohant. Elles me
+reposent le coeur et la tête.
+
+Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites
+faire à Maurice?
+
+J'ai revu Kératry et j'en ai assez. Hélas! il ne faut pas voir les
+célébrités de trop près.
+
+_De loin, c'est quelque chose_, etc.
+
+J'aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j'ai
+vu madame Bertrand à la Chambre des députés. Elle était derrière moi
+dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J'ai été
+honnête, elle a été gracieuse, et l'histoire finit là.
+
+ [1] Archevêque de Paris
+
+
+
+
+LXII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 6 mars 1831.
+
+Vous êtes un _fichu_ paresseux mon cher camarade! Si nous n'étions
+d'anciens amis, je me fâcherais; mais il faut bien vous pardonner, car
+on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu'il
+se passe de belles choses, ici? C'est vraiment très drôle à voir. La
+révolution est en permanence comme la Chambre. Et l'on vit aussi
+gaiement, au milieu des baïonnettes, des émeutes et des ruines, que si
+l'on était en pleine paix. Moi, ça m'amuse. J'en suis fâchée pour ceux
+à qui ça déplaît; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer
+de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout
+comme une autre, pour le plus souvent je ris.
+
+Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l'humeur bien noire, à
+ce qu'il paraît? Le moyen de s'en _dispenser_? Chez moi, la peine ne
+creuse guère; chez vous, l'ennui se cramponne, du moins je crois le
+voir à quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point:
+l'air du pays n'est pas léger, la société n'est pas délicate, les
+cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On
+vit en tous lieux, je le sais, mais avec des intérêts, un ménage, une
+occupation personnelle, des projets et des profits. A votre âge, on
+n'a rien de tout cela, et au mien... que vous dirai-je? cela ne suffit
+pas encore. Un peu de patience! quand nous aurons quarante ans, nous
+serons les meilleurs Berrichons du monde.
+
+En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire
+des sermons, je vous engagerai à venir à Paris le plus que vous
+pourrez. Je sais que les parents ne lâchent guère leurs enfants; mais
+vous qu'on aime et qu'on gâte passablement, si vous montriez un désir
+bien prononcé, vous ne trouveriez pas de résistance. Si l'on voulait
+m'écouter, je parlerais bien pour vous, tant je suis pénétrée de
+l'impossibilité de vivre heureux à la Châtre quand on n'est ni vieux,
+ni père de famille, ni _raisonnable par force_.
+
+Je ne suis pas de ceux qui disent: _Vivre, c'est s'amuser_, ou plutôt
+je ne l'entends pas comme eux. Ce n'est pas l'Opéra qu'il vous faut
+tous les jours pour passer agréablement la soirée. L'Opéra est chose
+délicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son coeur. Odry
+même, le sublime Odry, n'est pas indispensable à ma félicité,
+quoiqu'il y contribue puissamment. Je m'amuse _partout_.--Partout
+(entendons-nous) où je ne vois pas la haine, le soupçon, l'injustice
+et l'aigreur empester l'air que je respire. Si les gens n'étaient pas
+méchants, je leur passerais bien d'être bêtes; mais, pour notre
+malheur, ils sont l'un et l'autre. Voilà pourquoi la province est
+odieuse. Il y a un venin caché partout, et l'on peut dire d'elle ce
+que Victor Hugo dit de la prison: _Vous y cueillez une fleur, et elle
+pique ou elle pue_. C'est barroque, mais c'est vrai.
+
+Il me tarde pourtant de retourner en Berry; car j'ai des enfants que
+j'aime plus que tout le reste. Sans l'espoir de leur être plus utile
+un jour avec la plume du scribe qu'avec l'aiguille de la ménagère, je
+ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgré les difficultés
+sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette
+carrière épineuse.
+
+Je me suis enfin décidée à écrire dans _le Figaro_, et je suis charmée
+que vous y soyez abonné; ce sera une manière de causer avec vous,
+surtout si M. de Latouche a souvent la bonne idée de me faire faire
+des articles comme celui de _Molinara_, article dont le coeur a fait
+les frais plus que l'esprit. C'est dans son cabinet, à sa table,
+moitié avec lui, que j'ai écrit cette _idylle_ dont le bon public
+parisien (public excellent, d'ailleurs, dont le métier est d'être
+dupe) cherchait le mot avec d'incroyables efforts le lendemain.
+
+Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du café _Conti_... (Vous
+connaissez sûrement le café Conti, vis-à-vis le pont Neuf? Vous y avez
+déjeuné plus d'une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si
+vous les aviez vus, le nez sur _le Figaro_ et se donnant à tous les
+diables pour savoir quelle énigme politique leur cachait cette
+_Molinara_ et ce polisson de moulin.
+
+D'aucuns disaient: «C'est un emblème;» d'aucuns répondaient: «C'est
+une anagramme;» et d'aucuns reprenaient: «C'est un logogryphe.»--Qui
+donc est cette meunière? C'est Delphine Gay!--Oh! non, c'est la
+duchesse de Berry.--Bah! c'est la femme du dey d'Alger.--Dans tous les
+cas, c'est bien savant, on n'y comprend goutte.»
+
+Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatière, et je
+leur disais d'un air mystérieux: «Messieurs, je sais de bonne
+part que c'est la femme du pape.» A quoi ils répondaient: «Pas
+possible?--Parole d'honneur!»
+
+Vous avez vu depuis, un grand article intitulé _Vision_. M. de
+Latouche l'a trouvé très remarquable et _m'a priée_ en quelque sorte
+de le lui donner. Il est de J.S..., qui me l'avait confié et qui n'a
+pas été très content de le voir mutilé et raccourci. Il le destinait
+au _Voleur_, et, moi, je l'ai _volé_, au profit du _Figaro_. Dans le
+même numéro, une bigarrure (la première) fait grand scandale. Elle n'a
+rien de joli; mais, comme elle tombe d'aplomb sur le ridicule de la
+circonstance, les rieurs s'en sont emparés, le roi citoyen s'en est
+offensé, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment
+de recevoir la croix (dont Sa Majesté n'est pas chiche d'ailleurs), se
+l'est vu refuser à cause de l'article susdit, dont il est responsable.
+_C'est pourtant moi qu'a fait ce coup-là!_ J'en peux pas revenir et
+j'en ris à me démettre les mandibules. O auguste juste milieu de la
+Châtre, que diras-tu de mon imprudence!
+
+M. de Latouche, de son côté, ne s'était pas gêné d'annoncer des
+_croisées à louer pour voir passer la première émeute que ferait M.
+Vivien_. Toutes ces gentillesses ont indisposé le roi citoyen et papa
+Persil, qui lui a dit comme ça:
+
+--Tonnerre de Dieu, sire, c'est trop fort!
+
+--Vous croyez? qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me fâche?
+
+--Oui, sire, faut vous fâcher.
+
+Alors le roi citoyen s'est fâché. Et voilà qu'on a saisi _le Figaro_
+et qu'on lui intente un _procès de tendance_. Si on incrimine les
+articles en particulier, le mien le sera _pour sûr_. Je m'en déclare
+l'auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu! quel scandale à la
+Châtre! Quelle horreur, quel désespoir dans ma famille! Mais ma
+réputation est faite et je trouve un éditeur pour acheter mes
+platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs
+cinquante centimes pour avoir le bonheur d'être condamnée.
+
+Je ne vous dis rien de _la Nouvelle Atala_. Je l'ai avalée, il m'en
+souviendra! J'en ai eu le choléra-morbus pendant trois jours. Vous en
+verrez l'analyse un de ces jours dans votre journal.
+
+Bonsoir, mon cher camarade; je vous embrasse de tout mon coeur.
+Écrivez-moi plus souvent et quand même vous seriez de mauvaise humeur,
+n'ai-je pas aussi mes jours _nébuleux_? Quand je serai _cheux_ nous,
+c'est-à-dire le mois prochain, si vous vous ennuyez, vous viendrez me
+voir. Nous mettrons nos deux ennuis ensemble et nous tâcherons de les
+jeter à l'eau, pour peu qu'il y ait de l'eau.
+
+Je ne vous dis rien de votre _affaire d'honneur_. Êtes-vous assez
+bête! je me réserve de vous laver la tête; mais ne recommencez pas
+souvent ces sottises-là.
+
+Adieu.--Bonsoir.--Embrassez pour moi votre chère mère et aimez-moi
+toujours _un brin_.
+
+
+
+
+LXIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 9 mars 1831.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis triste. De loin encore, on essaye de me faire du mal. Une
+lettre de mon frère, aigre jusqu'à l'amertume, contient ce qui suit:
+_Ce que tu as fait de mieux, c'est ton fils; il t'aime plus que
+personne au monde. Prends garde d'émousser ce sentiment-là._
+
+Il y a là bien de la cruauté. C'est me dire, qu'un jour je ne
+trouverai même pas la tendresse de mon enfant. Sans doute, s'il porte
+un coeur égoïste et froid, je dois m'y attendre. Mais il n'en sera pas
+ainsi, n'est-ce pas?
+
+Vous êtes auprès de lui, vous lui parlez de moi et vous me conservez
+mon bien le plus précieux: l'amour de mon fils? Bah! j'ai tort d'être
+triste. C'est vous faire injure. Je suis tranquille.
+
+On me blâme, à ce qu'il paraît, d'écrire dans _le Figaro_. Je m'en
+moque. Il faut bien vivre et je suis assez fière de gagner mon pain
+moi-même. _Le Figaro_ est un moyen comme un autre d'arriver. Le
+_journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer. Je sais que
+souvent il est dégoûtant; mais on n'est pas obligé de se salir les
+mains pour écrire, et j'arriverai, j'espère, sans cela. Ce petit
+journal fait de _l'opposition_ et de la _diffamation_. Il s'agit de ne
+pas prendre l'un pour l'autre. C'est peu de chose de gagner sept
+francs par colonne; mais c'est beaucoup que de se rendre nécessaire
+dans un bureau de littérature. Cela vous mène à tout, même sans
+_camaraderie_, et sans que la _personne_ paraisse le moins du monde.
+Je n'ai affaire qu'à M. de Latouche. Je vis toujours tranquille et
+retirée. Je vais au spectacle presque tous les soirs avec les loges
+qu'il me donne. C'est très agréable.
+
+Vous saurez que j'ai débuté par un _scandale_, une plaisanterie sur la
+garde nationale. La police a fait saisir _le Figaro_ d'avant-hier.
+Déjà je m'apprêtais à passer six mois à la Force; car j'aurais très
+certainement pris la responsabilité de mon article. M. Vivien a senti
+ce matin l'absurdité d'une poursuite de ce genre, il a fait signifier
+aux tribunaux d'en rester là. Tant pis! une condamnation politique eût
+fait ma réputation et ma fortune.
+
+La littérature est dans le même chaos que la politique. Il y une
+préoccupation, une incertitude dont tout se ressent. On veut du neuf,
+et, pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir
+peint l'amour d'un soldat pour une tigresse et celui d'un artiste pour
+un _castrato_. Qu'est-ce que tout cela, bon Dieu!
+
+Les monstres sont à la mode. Faisons des monstres! J'en _enfante_ un
+fort agréable dans ce moment-ci. Je vous conterai, sur tout ce que je
+vois, de singulières particularités. Si j'avais le temps de les
+enregistrer, ce serait un curieux journal.
+
+Adieu, mon cher enfant; parlez-moi beaucoup de mon fils et de votre
+santé. Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 14 avril 1831.
+
+Ma chère maman,
+
+J'ai bien tardé à vous annoncer mon arrivée, parce que j'ai séjourné
+quelques jours à Bourges, où j'ai été assez malade. Je me porte bien
+tout à fait, depuis que j'ai revu mes enfants. Ce sont deux amours.
+Solange est devenue belle comme un ange. Il n'y a pas de rose assez
+fraîche pour vous donner l'idée de sa fraîcheur. Maurice est toujours
+mince; mais il se porte bien et on ne peut voir d'enfant plus aimable
+et plus caressant. Je suis aussi très contente de ses progrès et de sa
+douceur au travail. Enfin je suis, jusqu'ici, une heureuse mère.
+
+J'ai trouvé Polyte un peu malade; sa femme, toujours la même, bonne et
+indolente; mon mari, criant fort et mangeant bien; le précepteur avec
+des moustaches qui lui vont comme de la dentelle à un hérisson;
+Léontine, ayant fait aussi des progrès et toujours très douce. Voilà!
+
+Et vous, ma chère maman, que faites vous par ce beau temps qui donnait
+déjà à Paris un air de fête? Promenez-vous Caroline, en attendant que
+la pauvre enfant, aille retrouver son triste Charleville? Mais elle y
+retrouvera son Oscar, et, auprès de ses enfants, on ne peut pas
+s'ennuyer.
+
+Pierret est-il toujours amoureux de son beau fusil qui lui sert de
+bijou sur sa cheminée, et furieux contre les républicains? Dites-lui
+qu'à la première révolution, les femmes repousseront les gardes
+nationaux avec des pots de chambre.
+
+Ici, l'on est fort tranquille en masse et l'on ne se dispute qu'en
+famille. Ne pouvant faire d'émeutes, on fait des cancans; ce qui
+m'ennuie tellement, que je vais m'enfermer dans mon cabinet avec mes
+deux mioches pour ne pas entendre parler de haines, d'élections,
+d'intrigues, de propos, de vengeances, etc., etc. Pouah!
+
+La peste des petites villes, c'est le commérage. Les hommes s'en
+mêlent au moins autant que les femmes quand il s'agit d'intérêts
+politiques. A Paris, on rit de tout; ici, on prend tout au sérieux. Il
+y a de quoi crever d'ennui; car, après tout, la vie n'est pas faite
+pour se fâcher d'un bout à l'autre. J'aime mieux laisser les hommes
+comme ils sont que de me donner la peine de les prêcher.
+
+N'est-ce pas votre avis, chère mère, à vous qui avez l'esprit si jeune
+et le caractère si gai? Je voudrais que Maurice fût d'âge à entrer au
+collège; alors je passerais, près de vous et près de lui, une partie
+de ma vie à Paris. J'aime la liberté dont on y jouit et l'insouciance
+qui fait le fond du caractère de ses habitants.
+
+Tout le monde ici se joint à moi pour vous embrasser mille fois.
+Rendez-le-moi en particulier un peu plus qu'aux autres.
+
+Bonsoir, ma chère petite maman.
+
+
+
+
+LXV
+
+A M. CHARLES DUVERNET. A LA CHATRE
+
+ Nohant, avril 1831.
+
+Je viens vous faire mon compliment, cher camarade. Vous jouez très
+bien la comédie et je n'ai pas eu besoin de l'indulgence de l'amitié
+pour vous applaudir. J'eusse voulu avoir les pattes du Gaulois pour
+entraîner l'auditoire naturellement peu _entraînable_ et beaucoup plus
+sensible aux farces de cache-cache qu'aux choses bien dites et bien
+senties. Vous êtes très drôle en garçon et en vieille femme; mais vous
+êtes encore mieux dans vos habits, ce qui est, vous le savez sans
+doute, le plus difficile en scène. Mais dites donc à Soumain de
+changer de figure s'il veut ressembler à Odry. Il est beaucoup trop
+gentil pour faire M. Cagnard, et ne fait pas rire parce qu'il ne peut
+pas être caricature. Quoiqu'il ait des gestes et des manières de dire
+très conformes à son modèle, personne à la Châtre ne sent le mérite de
+cette imitation, parce que personne n'a vu Odry. Le gros Chabenat est
+excellent. Il a plus de naturel qu'aucun de vous, sauf _vous_.
+Dites-leur d'apprendre leurs rôles et de ne pas manquer leurs entrées.
+Individuellement vous jouez bien; mais vous manquez d'ensemble.
+
+J'ai regret d'avoir manqué votre précédente représentation, j'étais
+trop malade. J'ai chargé madame Decerf de me prendre vingt billets à
+votre loterie. J'y aurais coopéré par quelque ouvrage si j'avais eu
+plus de temps et de santé.
+
+Votre mère m'a dit que toutes ces comédies vous fatiguaient beaucoup.
+Prenez garde, ne vous faites pas, comme moi, vieux avant le temps.
+
+Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. Avez-vous
+des nouvelles d'Alphonse? personne ne m'en donne, ni lui non plus.
+
+
+
+
+LXVI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 31 mai 1831.
+
+Ma chère maman,
+
+Vous êtes triste. Vous allez encore vous trouver seule. C'est une
+chose difficile à arranger avec la liberté, que la société d'autrui.
+Vous aimez à être entourée, vous détestez la contrainte; c'est tout
+comme moi. Comment concilier les volontés des autres avec la sienne
+propre? Je ne sais. Peut-être faudrait-il fermer les yeux sur bien des
+petites choses, tolérer beaucoup d'imperfections à la nature humaine
+et se résigner à certaines contrariétés qui sont inévitables dans
+toutes les positions. Ne jugez-vous pas un peu sévèrement des torts
+passagers? Il est vrai, vous pardonnez aisément et vous oubliez vite;
+mais ne condamnez-vous pas quelquefois un peu à la hâte?
+
+Pour moi, ma chère maman, la liberté de penser et d'agir est le
+premier des biens. Si l'on peut y joindre les petits soins d'une
+famille, elle est infiniment plus douce; mais où cela se
+rencontre-t-il? Toujours l'un nuit à l'autre, l'indépendance à
+l'entourage ou l'entourage à l'indépendance. Vous seule pouvez savoir
+lequel vous aimeriez mieux sacrifier. Moi, je ne sais pas supporter
+l'ombre d'une contrainte, c'est là mon principal défaut. Tout ce qu'on
+m'impose comme devoir me devient odieux; tout ce qu'on me laisse faire
+de moi-même, je le fais de tout mon coeur. C'est souvent un grand
+malheur d'être ainsi fait, et mes torts, quand j'en ai, viennent tous
+de là.
+
+Mais peut-on changer sa nature? Si vous aviez beaucoup d'indulgence
+pour ce travers, vous m'en trouveriez bientôt corrigée sans savoir
+comment. On l'augmente en moi, en me le reprochant sans cesse; et
+cela, je vous jure que ce n'est point esprit de contradiction, c'est
+penchant involontaire, irrésistible. Vous me connaissez fort peu,
+j'ose le dire, ma chère maman. Il y a bien des années que nous n'avons
+vécu ensemble, et souvent vous oubliez que j'ai vingt-sept ans, que
+mon caractère à dû subir bien des changements depuis ma première
+jeunesse.
+
+Vous me supposez surtout un amour du plaisir, un besoin d'amusement et
+de distraction que je suis loin d'avoir. Ce n'est pas du monde, du
+bruit, des spectacles, de la parure qu'il me faut; vous seule êtes
+dans l'erreur sur mon compte; c'est de la liberté. Être toute seule
+dans la rue et me dire à moi-même: «Je dînerai à quatre heures ou à
+sept, suivant mon bon plaisir; je passerai par le Luxembourg pour
+aller aux Tuileries, au lieu de passer par les Champs-Élysées, si tel
+est mon caprice.» Voilà ce qui m'amuse beaucoup plus que les fadeurs
+des hommes et la raideur des salons.
+
+Si je rencontre des coeurs qui prennent mes innocentes fantaisies pour
+des vices hypocrites, je ne sais pas me donner la peine de les
+dissuader. Je sens que ces gens-là m'ennuient, me méconnaissent et
+m'outragent. Alors je ne réponds rien et je les plante là. Suis-je
+bien coupable? Je ne cherche ni vengeance ni réparation, je ne suis
+pas méchante: j'oublie. On dit que je suis légère, parce que je ne
+suis pas haineuse et que je n'ai pas même l'orgueil de me justifier.
+
+Mon Dieu! quelle rage avons-nous donc, ici-bas, de nous tourmenter
+mutuellement, de nous reprocher aigrement nos défauts, de condamner
+sans pitié tout ce qui n'est pas taillé sur notre patron?
+
+Vous, ma chère maman, vous avez souffert de l'intolérance, des fausses
+vertus, des gens à grands principes. Votre beauté, votre jeunesse,
+votre indépendance, votre caractère heureux et facile, combien ne les
+a-t-on pas noircis! Quelles amertumes ne sont pas venues empoisonner
+votre brillante destinée! Une mère indulgente et tendre qui vous eût
+ouvert ses bras à chaque nouveau chagrin et qui vous eût dit: «Laisse
+les hommes te condamner; moi, je t'absous! laisse-les te maudire; moi,
+je te bénis!» Que de bien elle vous eût fait! quelle consolation elle
+eût répandue sur les dégoûts et les petitesses de la vie!
+
+On vous a dit _que je portais culotte_, on vous a bien trompée; si
+vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En
+revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son
+vêtement, chacun sa liberté. J'ai des défauts, mon mari en a aussi,
+et, si je vous disais que notre ménage est le modèle des ménages,
+qu'il n'y a jamais eu un nuage entre nous, vous ne le croiriez pas. Il
+y a dans ma position comme dans celle de tout le monde, du bon et du
+mauvais. Le fait est que mon mari fait tout ce qu'il veut; qu'il a des
+maîtresses ou n'en a pas, suivant son appétit; qu'il boit du vin
+muscat ou de l'eau claire selon sa soif; qu'il entasse ou dépense,
+selon son goût; qu'il bâtit, plante, change, achète, gouverne son bien
+et sa maison comme il l'entend. Je n'y suis pour rien.
+
+Je trouve tout fort bon, parce que je sais qu'il a de l'ordre, qu'il
+est plutôt économe que prodigue, qu'il aime ses enfants et qu'il ne
+songe qu'à eux dans tous ses projets. Je n'ai pour lui, vous le voyez,
+que de l'estime et de la confiance, et, depuis que je lui ai
+entièrement abandonné l'autorité des biens, je ne crois pas qu'on
+puisse me soupçonner encore de vouloir le dominer.
+
+Il me faut peu de chose: la même pension, la même aisance qu'à vous.
+Avec mille écus par an, je me trouve assez riche, moyennant que ma
+plume me fait déjà un petit revenu. Du reste, il est bien juste que
+cette grande liberté dont jouit mon mari soit réciproque: sans cela,
+il me deviendrait odieux et méprisable; c'est ce qu'il ne veut point
+être. Je suis donc entièrement indépendante; je me couche quand il se
+lève, je vais à la Châtre ou à Rome, je rentre à minuit ou à six
+heures; tout cela, c'est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas
+bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec
+votre raison et avec votre coeur de mère; l'un et l'autre doivent être
+pour moi.
+
+J'irai à Paris cet été. Tant que vous me témoignerez que je vous suis
+agréable et chère, vous me verrez heureuse et reconnaissante. Si je
+trouve autour de vous des critiques amères, des soupçons offensants
+(vous comprenez que ce n'est pas de vous que je les crains), je
+laisserai la place au plus puissant, et, sans vengeance, sans colère,
+je jouirai de ma conscience et de ma liberté. Vous avez trop d'esprit
+pour ne pas reconnaître bientôt que je ne mérite pas toute cette
+dureté.
+
+Adieu, chère petite maman; mes enfants se portent bien; ma fille est
+belle et mauvaise, Maurice est maigre et bon. Je suis contente de son
+caractère et de son travail. Je gâte un peu ma grosse fille: l'exemple
+de Maurice, qui est devenu si doux, me rassure pour l'avenir.
+
+Écrivez-moi, chère maman; je vous embrasse de toute mon âme.
+
+
+
+
+LXVII
+
+A MADAME DUVERNET MÈRE, A LA CHATRE
+
+ Nohant, lundi, juin 1831.
+
+Chère dame,
+
+Je rentre toute comblée de votre bonne amitié et de votre douce
+hospitalité. Je trouve non pas M. de Latouche, mais une lettre de lui
+m'annonçant que des affaires imprévues, relatives au _Figaro_ avec M.
+le préfet de la Charente, qui vient de se déclarer en faillite, l'ont
+empêché de partir au moment où il allait enfin se décider. Il nous
+promet d'arriver quand nous ne l'attendrons plus. Il se plaint un peu
+du silence de Charles et du vôtre.
+
+Ne viendrez-vous pas aussi manger mes petits pois, cueillir mes fleurs
+et choisir vous-même vos petites colonies d'oeillets? Deux ou trois
+rayons de soleil sècheront nos chemins, et vous avez une infinité de
+pataches en votre possession. Accordez-moi donc une bonne journée tout
+entière avec le bon meunier, son fils et l'âne... Je ne vois autour de
+vous que le desservant de T... que nous puissions insulter ainsi. Je
+n'ose quasi pas vous embrasser après une pareille pensée.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Nohant, lundi soir, 25 juin 1831.
+
+Comme nous nous verrons vendredi, entre l'air bienveillant et paternel
+du châtelain, et les _decaudinades_[1], nous ne pourrons guère dire
+deux mots de suite. Je ne veux pas partir, mon bon Charles, sans vous
+dire combien votre amitié m'a été douce durant ces trois mois. Nous ne
+nous connaissions pas, et notre camaraderie d'enfance ne nous eût rien
+appris l'un de l'autre, si une affection qui nous est commune ne fût
+venue resserrer ce lien et rapprocher nos coeurs, dont les bizarreries
+respectives avaient besoin de s'entendre.
+
+Sans vous, j'aurais éprouvé bien plus les amertumes de mon intérieur.
+Votre intérêt, la confiance avec laquelle je m'épanchais près de vous
+ont adouci ce temps d'épreuves. En mettant nos ennuis en commun, nous
+les avons mieux supportés. Du moins, je puis l'avancer pour mon
+compte, et je voudrais que le bienfait de cette amitié eût été
+réciproque.
+
+Les fous tels que moi ont cela de bon, qu'ils ne sont pas chiches de
+leur coeur une fois qu'ils l'ont donné. Désabusée sur tout le reste,
+je ne crois plus qu'à ceux qui me sont restés fidèles, ou qui m'ont
+comprise, avec mes défauts, mon esprit _antisocial_ et mon mépris pour
+tout ce que la plupart des hommes respectent. Je me sens assez de
+générosité pour recommencer avec ceux-là une existence nouvelle, une
+vie d'affection, d'espoir et de confiance, que ne viendra pas
+refroidir la mémoire de tant de déceptions anciennes. Oh! j'oublierai
+tout de bon coeur avec vous autres: et les amis qui trahissent, et
+ceux qui s'ennuient des maux qu'on leur confie, et ceux qui craignent
+de se compromettre en y cherchant remède, et les tièdes, et les
+perfides, et les maladroits qui vous crottent en voulant vous essuyer.
+Je croirai en vous, comme j'ai cru jadis en eux, et ne vous ferai pas
+responsables de leurs torts, en me livrant avec réserve à vos
+promesses. J'y crois et j'y compte.
+
+C'est sur les ruines du passé, du préjugé et des préventions que nous
+nous sommes vus, tels que nous sommes, je crois, tels que la nature
+nous a faits.
+
+C'est en nous confiant nos mutuelles infirmités que nous avons pris
+intérêt les uns aux autres. Sans le besoin de recevoir des
+consolations, sans celui d'en donner, nous serions peut-être tous
+restés isolés dans cette société vaine et sotte qui ne pourra jamais
+nous pardonner de vouloir être indépendants de ses lois étroites.
+Laissons-la dire. Elle regarderait notre petite communauté comme un
+hôpital de fous. Vivons à part, et ne la voyons que pour en rire ou
+pour y pardonner. Puissiez-vous être comme moi insensible à ses
+atteintes, et mettre votre vie réelle, votre bonheur entier, dans le
+coeur de ce petit nombre qui vous apprécie et qui me tolère, moi,
+reconnaissante quand j'obtiens seulement de l'indulgence. Toutes les
+peines d'intérieur ne deviennent-elles pas supportables, avec cette
+idée qu'il y a des êtres tout prêts à nous dédommager de l'injustice
+ou de l'ingratitude de ceux-là?
+
+Oh! mon bon Charles, que cette pensée vous soit bienfaisante comme à
+moi! qu'elle ferme toutes les autres blessures, qu'elle anéantisse
+tous les souvenirs qui font mal, qu'elle reconstruise votre avenir et
+rajeunisse votre coeur comme elle a rajeuni le mien, bien plus vieux,
+hélas! bien plus mortellement froissé que le vôtre! Croyez en nous, et
+vous serez heureux partout même à la Châtre.
+
+Venez près de nous, dans notre Paris, où règne sinon la liberté
+publique, du moins la liberté individuelle. Nous aurons de temps en
+temps un billet de parterre aux Italiens ou à l'Opéra. Quand nous
+n'aurons pas le sou, nous irons voir les cathédrales, ça ne coûte rien
+et c'est toujours intéressant à étudier. Ou bien nous prendrons le
+frais sur mon balcon, nous verrons passer l'émeute nouvelle, nous
+cracherons sur tout cela, battants et battus, tous fous à faire pitié.
+Nous garrotterons le Gaulois pour l'empêcher d'y prendre part, nous
+ferons brailler Planet et nous nous amuserons des manies de chacun de
+nous, sans les froisser, sans en souffrir. Dans le jour, nous
+travaillerons, car il faut travailler! Quand on ne s'est pas renfermé
+le matin comme nous disions l'autre fois au Coudray, on n'a pas de
+plaisir à se trouver libre le soir. Il faut s'imposer la gêne une
+moitié de sa vie pour s'amuser l'autre moitié. Vous vous créerez une
+occupation, ne fût-ce que de mettre en rapport Claire et Philippe,
+Jehan Cauvin et la cathédrale, Berido et la prima donna[2]. Nous
+louerons un piano et nous nous y remettrons tous les deux. Si vous ne
+vous trouvez pas bien de votre vie de garçon, il sera toujours temps
+de vous marier; car, avec nous, liberté de rompre quand vous voudrez;
+mais essayez-en d'abord; après, vous verrez. Il y aura toujours des
+filles nubiles, c'est une espèce qui croît et multiplie par la grâce
+de Dieu.
+
+Et puis, mon bon Charles, marié ou veuf ou garçon, que vous soyez
+Charlot ruminant dans sa chambrette sur les misères de l'étudiant, de
+l'artiste et du célibataire, ou bien M. le receveur au sein de son
+_intéressante_ famille, que vous soyez libre de nous venir trouver ou
+que votre future épouse vous le défende, aimez-nous toujours, et,
+croyez-le, quand vous pourrez vous échapper, vous nous trouverez
+joyeux de vous voir et empressés à vous distraire. En attendant, nous
+allons parler de vous.
+
+Adieu donc; je vous embrasse. Venez le plus tôt que vous pourrez.
+
+ [1] Du nom d'un ami de Duvernet appelé Decaudin.
+ [2] Héroïnes de divers fragments littéraires inédits de George Sand.
+
+
+
+
+LXIX
+
+A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE
+
+ Orléans, samedi 3 juillet 1831.
+
+Mon cher amour, je suis arrivée à Orléans un peu fatiguée. J'ai eu la
+migraine tout le long du chemin. Je vais me reposer un jour ou deux
+ici, afin de bien voir la cathédrale; car tu sais que j'aime beaucoup
+les cathédrales. Il y a un an, tu étais là avec moi, et nous avons été
+la voir ensemble, t'en souviens-tu? Tu trouvais que c'était bien
+grand, et qu'il faudrait bien des Maurices les uns sur les autres pour
+monter aussi haut.
+
+Je suis bien contente de toi, mon cher enfant; tu n'as pas beaucoup
+pleuré devant moi. Après, dis-moi ce que tu as fait? As-tu trouvé ton
+ménage joli? l'as-tu fait voir à ta soeur? Elle a pleuré aussi, la
+pauvre grosse. L'as-tu un peu consolée? Joue bien avec elle,
+roulez-vous sur vos lits le soir et endormez-vous en riant et en
+chantant. Ne fais pas de vilains rêves tristes, pense à moi sans
+chagrin, et travaille toujours bien pour me faire voir que tu m'aimes.
+
+Tu as vu comme j'étais heureuse de te trouver corrigé de ta paresse.
+Continue donc, je t'en récompenserai, en t'aimant tous les jours
+davantage. Je ne sais si tu pourras lire mon griffonnage, je t'écris
+avec une espèce d'allumette qui va tout de travers. Je t'embrasse, de
+tout mon coeur, pour toi d'abord, puis pour ta soeur, pour ton papa,
+pour Boucoiran, et puis pour toi encore un million de fois. Adieu, mon
+petit ange, écris-moi bien, bien souvent.
+
+
+
+
+LXX
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 16 juillet 1831
+
+Je suis enfin installée tout à fait chez moi, mon petit amour. J'ai
+trois jolies petites chambres sur la rivière avec une vue magnifique
+et un balcon. Quand tu viendras me voir, tu t'amuseras à voir défiler
+les troupes et à regarder les pompiers sous les armes. Il y a un poste
+vis-à-vis. Toutes les fois qu'un gendarme paraît, ces pauvres pompiers
+sont obligés de courir à leurs fusils. Comme cela arrive fort souvent,
+ils n'ont pas une minute de repos par jour, et les passants s'amusent
+à les gouailler. Tu verras aussi les tours de Notre-Dame, qui sont
+toutes couvertes d'hirondelles. Il y a des figures de diables en
+pierre tout autour des murs, et les oiseaux se cachent dans leur
+gueule pour y bâtir leur nid.
+
+J'ai vu encore ton cousin Oscar hier au soir. Il est bien gentil et ne
+veut pas me quitter. Il va entrer en pension; sans cela, je te
+l'aurais amené et vous auriez joué ensemble, mais il est temps qu'il
+apprenne ce que tu sais déjà. Tu seras bien content, lorsque tu
+entreras au collège, d'avoir pris de bonnes leçons d'avance. Tu auras
+moins de peine que les autres enfants de ton âge, et tu verras que
+c'est un grand bonheur d'avoir été forcé de travailler. Écris-moi
+donc, mon cher enfant; ta dernière lettre est très bien. Elle m'a fait
+grand plaisir, et je l'ai embrassée bien des fois. Si tu étais là, mon
+pauvre petit, je te mordrais les joues. En attendant, embrasse ta
+soeur et porte-toi bien. Pense souvent à ta mère, qui t'aime plus que
+tout au monde.
+
+
+
+
+LXXI
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 17 juillet 1831
+
+Mon cher enfant,
+
+J'en suis fâchée pour votre optimisme politique, mais votre gredin de
+gouvernement indispose cruellement les honnêtes gens. Si j'étais
+homme, je ne sais à quels excès je me porterais, dans de certains
+moments d'indignation, que toute âme bien née doit ressentir à la vue
+des platitudes et des atrocités qui se commettent ici tous les jours.
+
+C'est réellement une guerre civile que les ministres allument et
+alimentent à leur profit. _Infamie!_ Les couleurs nationales sont
+proscrites. Il suffit de les porter pour être dépecé avec un odieux
+sang-froid, par des gens armés, lâches, qui ne rougissent point
+d'égorger des enfants sans défense et en petit nombre.
+
+Cette belle institution de la garde nationale est devenue un levain de
+discorde et de sang. La police a recours à des moyens dignes des plus
+beaux temps de Carrier (de Nantes). Il semble que Philippe veuille
+trancher du Napoléon. Or c'est un rôle qu'un Bourbon ne saura jamais
+remplir. Ses efforts retarderont sa chute; mais elle n'en sera que
+plus tragique, et vraiment alors le peuple commettra tous les excès
+sans être coupable.
+
+Moi, je hais tous les hommes, rois et peuples. Il y a des instants où
+j'aurais du bonheur à leur nuire. Je n'ai de repos qu'alors que je les
+oublie!
+
+Vous êtes bon, vous! C'est différent. Les amis, oh! les amis! que
+c'est un trésor rare et difficile à garder! Si l'on ne tient pas sa
+main toujours étroitement fermée, ils s'échappent comme de l'eau au
+travers des doigts.
+
+J'ai le coeur cruellement froissé; mais je sais qu'il y aurait de
+l'ingratitude à pleurer longtemps ceux qui désertent. Plus le nombre
+se réduit, plus je sens l'affection redoubler de vigueur. La part des
+uns revient aux autres.
+
+Je vous remercie de m'avoir parlé de Maurice. Faites qu'il m'écrive
+souvent, qu'il ne soit pas trop livré à lui-même aux heures où il ne
+travaille pas, et qu'il continue à apprendre sans chagrin. Sa dernière
+lettre est charmante.
+
+Adieu, mon cher enfant. Je vous embrasse comme je vous aime. C'est du
+fond de mon âme.
+
+
+
+
+LXXII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 19 juillet 1831
+
+Mon bon Charles,
+
+Soyez miséricordieux et pardonnez à la lenteur de mes lettres. Je suis
+enfin installée quai Saint-Michel, 25, et j'espère désormais ne plus
+m'exposer au remords de laisser sans réponse prompte vos lettres
+bonnes et aimables. Je vous laisse à penser ce qu'il a fallu de
+mémoire, de jambes, de patience et de temps, pour acheter tout un
+petit ménage depuis la pelle jusqu'aux mouchettes: c'est à n'en pas
+finir. Le pis de tout cela, c'est l'argent que cela coûte. J'aurais
+tort de me plaindre pourtant. Je n'ai rien payé et je payerai s'il
+plaît à Dieu.
+
+Le Gaulois et moi comptons sur une bonne tuerie patriotique, ou sur un
+bon choléra-morbus, qui nous délivrera de l'infâme séquelle des
+créanciers. D'ailleurs, n'allons-nous pas avoir la république? et le
+premier article de la nouvelle Charte portera, j'espère, que les
+dettes sont supprimées et tous les créanciers déportés. Nous leur
+faisons grâce de la vie, parce que nous sommes grands et généreux,
+mais qu'ils ne s'avisent jamais de rappeler le passé! (Il n'y que des
+carlistes et des jésuites capables de tant de ressentiment.) Nos
+créanciers, s'ils veulent éviter la guillotine, qui est, comme chacun
+sait, _soeur de la liberté_, doivent nous délivrer à tout jamais de
+leur odieuse présence, et purger le sol de la patrie régénérée de leur
+impur et stupide trafic. Tel sera le texte du premier discours du
+Gaulois à la prochaine assemblée constituante.
+
+Mon bon camarade, pourquoi ne travaillez-vous plus? Évitez du moins
+l'ennui, ne fût-ce qu'en taillant des cure-dents. Planet en fait une
+consommation qui vous tiendra en haleine. Si vous n'avez pas l'espoir
+de succéder à votre père et que les chiffres vous rebutent, faites
+autre chose; lisez, instruisez-vous, la vie est toujours trop courte
+pour tout ce qu'on peut apprendre. Ecrivez des romans, des comédies,
+des proverbes, des drames: tout cela vous fera travailler sans ennui
+et vous forcera à des recherches historiques qui vous arriveront
+pleines d'intérêt et de vie.
+
+S'ennuyer! je ne le conçois pas pour vous. Être triste! c'est
+différent, cela. Cette solitude, les dégoûts de cette petite existence
+de la province, sont bien faits pour serrer le coeur. J'en sais
+quelque chose. _Quelque chose_ seulement, car j'ai une ressource
+immense: la société de mes enfants. Vous, tout seul, tout rêveur, sans
+un ami qui vous comprenne bien, souffrant de ces peines sans nom que
+le vulgaire regarde comme une manie et une affectation, cherchant à
+répandre votre coeur dans un coeur de la même nature, et ne trouvant
+que de bonnes et simples âmes qui vous disent d'un air surpris:
+«Comment! vous vous plaignez? n'êtes-vous pas riche? A votre place, je
+serais heureux!» etc.
+
+Eh bien, je vous vois d'ici et je sais tout ce que vous devez
+souffrir. L'isolement tue les âmes actives. Il énerve le caractère;
+mais il redouble le feu intérieur et joint, au tourment de désirer, le
+tourment de ne pouvoir pas _vouloir_.
+
+N'est-ce pas là où vous en êtes souvent? Je n'ose pas vous dire:
+«Sortez-en, venez à nous!» Mais combien je le désire! nous vous aimons
+comme vous méritez d'être aimé. Je crois qu'au milieu de nous, vous
+reprendrez vite à la vie. Écrivez donc souvent et beaucoup; vous avez
+toujours le temps, vous.
+
+Si vous allez à Nohant, dites donc à Boucoiran que mon fils m'écrit
+bien peu, et que cela me fait beaucoup de peine.
+
+Adieu, mon ami. Écrivez, ou faites mieux, venez!
+
+Je n'ai pas acheté la natte de votre mère, ni les lunettes pour
+Decaudin. J'ai une raison honteuse, secrète, mais _invulnérable_. Je
+n'ai pas un sou. Je paye écu par écu mes damnés marchands. O Misère!
+je te ferai élever un temple si tu me quittes un jour; car ceux que tu
+hantes sont plus heureux qu'on ne pense!
+
+Le Gaulois m'a défendu de fermer ma lettre, disant qu'il voulait vous
+écrire. C'est une raison pour n'y pas compter...
+
+Le voilà! Il dit qu'il vous écrira _demain_: vous connaissez le
+_demain_ du Gaulois.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
+
+ Paris, juillet 1831.
+
+J'ai bien du chagrin quand tu ne m'écris pas, mon petit enfant. J'ai
+reçu tes trois lettres; mais c'est bien peu. Cela ne fait qu'une par
+semaine. Autrefois, tu m'en écrivais deux et souvent trois. Cela ne
+t'amuse donc plus de m'écrire? tu n'as pas besoin de montrer tes
+lettres, ni de les écrire avec tant de soin que ce soit un travail.
+Quand tu m'envoyais des barbouillages et des bonshommes, j'aimais
+autant cela. Écris-moi donc aussi mal que tu voudras, ne fût-ce que
+quelques lignes. Passer huit jours sans nouvelles de toi et de ta
+soeur, c'est bien long et je suis souvent bien triste. J'ai besoin de
+te savoir gai et heureux; sans cela, je ne peux être moi-même
+heureuse.
+
+Il y a de bien beaux tableaux au Musée: le Musée est une grande
+galerie où tous les peintres exposent leurs tableaux pendant quelques
+mois pour les faire voir au public. Le plus joli de tous représente
+deux enfants de sept ou huit ans qui sont assis sur un lit. L'un est
+malade et appuie sa tête sur l'épaule de son frère. L'autre se porte
+bien; il tient un livre d'images pour l'amuser. C'est le portrait de
+deux jeunes princes anglais qui ont été étranglés par des méchants[1].
+
+Il y a une quantité de belles statues que tu reconnaîtrais, à présent
+que tu comprends un peu la mythologie. Ce qu'on a fait de plus beau,
+ce sont _les Trois Grâces_, en marbre blanc. Il y a une jolie petite
+divinité allégorique, dont nous n'avons pas parlé ensemble: c'est _la
+Candeur_ ou _l'Innocence_, représentée comme un enfant qui tient une
+coquille où vient boire un serpent. Cela signifie que, comme les
+enfants ne se méfient d'aucun danger, les personnes qui ont de la
+_candeur_ ne se méfient pas des méchants qui peuvent leur faire du
+mal.
+
+Si tu ne comprends pas bien cela, Boucoiran te l'expliquera mieux. Il
+y a aussi un gros enfant qui ressemble à Solange et joue avec une
+petite chèvre; la chèvre mange une couronne de feuilles que l'enfant a
+sur sa tête. Tout cela est en beau marbre blanc. Enfin il y a Mercure,
+Diane, et tout plein d'autres messieurs et d'autres dames de ta
+connaissance. Les fêtes ont duré trois jours. De ma fenêtre, j'ai vu
+passer le roi et toutes ses troupes. Avant-hier, nous avons eu des
+joutes sur l'eau. Des matelots habillés en blanc, avec des ceintures
+et des chapeaux à rubans, étaient montés sur de jolies barques et
+venaient les uns sur les autres. Ils se battaient, c'est-à-dire qu'ils
+faisaient semblant, comme au spectacle. Beaucoup tombaient dans la
+Seine; comme c'étaient tous de très bons nageurs, ils s'en moquaient
+et rattrapaient bientôt leur barque. Sur le bord de l'eau était dressé
+un beau pavillon, pour les juges du combat qui ont donné le prix aux
+vainqueurs.
+
+J'avais emmené Léontine, qui a tout vu; le grand Fleury l'a mise sur
+sa tête, et ils sont arrivés l'un sur l'autre; moi, je suis revenue
+avec la migraine. Le soir, j'ai vu les illuminations sans sortir de ma
+chambre. Quatre grandes colonnes de lampions autour de la statue
+d'Henri IV; les tours de Notre-Dame étaient illuminées aussi; c'était
+fort beau. De mon balcon, j'ai vu le feu d'artifice qui se tirait sur
+la place de la Révolution. C'est bien loin de chez moi; mais les
+fusées montaient si haut, qu'on voyait très bien; il y en avait qui
+lançaient des flammes tricolores; c'était superbe.
+
+Il y a eu des courses de chameaux, au Champ-de-Mars. Des hommes
+habillés en Bédouins étaient montés sur des chevaux et sur des
+dromadaires. L'un d'eux est tombé et s'est tué. Puis une revue de
+toutes les troupes sur le boulevard; on dit qu'il y avait cent
+cinquante mille hommes. Tout cela serait bien amusant avec moins de
+monde pour regarder. On risque d'être étouffé dans la foule, et les
+trois quarts ne voient rien, parce qu'on a trop de personnes devant et
+alentour. Tous les spectacles jouaient _gratis_, c'est-à-dire qu'on
+entrait sans payer. Enfin on tirait des coups de fusil, des pétards,
+des _boîtes à feu_, dans toutes les maisons, dans toutes les rues.
+Cela a duré deux jours entiers. On aurait dit qu'on se battait dans
+Paris. Je suis bien aise que ce soit fini et que la ville reprenne sa
+tranquillité.
+
+Écris-moi bien souvent et dis-moi tout ce que tu fais; tes lettres
+sont trop courtes. Embrasse ta soeur pour moi et aime-la bien. Adieu,
+mon cher petit; pense à ta petite mère, qui t'embrasse un million de
+fois.
+
+ [1] _Les Enfants d'Édouard_, de Paul Delaroche.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 9 septembre 1831.
+
+Ma chère maman,
+
+Je suis arrivée en bonne santé. Merci de votre petite lettre. Je suis
+coupable de ne vous avoir pas prévenue, mais j'étais si lasse et, en
+même temps, si contente de revoir mes enfants!
+
+J'ai trouvé mon mari à Châteauroux; il était venu au-devant de moi
+avec Maurice. Celui-ci est toujours maigre, sa soeur toujours énorme,
+Nohant toujours tranquille, la Châtre toujours bête. Le précepteur est
+parti en vacances; je le remplace pour le français et la géographie,
+Casimir pour le latin et le calcul. Vous voyez que c'est une vie
+édifiante. Cela n'empêchera pas qu'on ne me trouve très coupable. Les
+gens qui n'ont rien à faire cherchent des torts à autrui pour
+s'occuper; c'est une manière comme une autre de passer le temps. Moi,
+je persévère dans une tranquillité qui les démonte.
+
+Je n'ai pas vu Caroline; embrassez-la pour moi. Tâchez de m'envoyer
+Hippolyte et sa femme. J'ai trouvé mon mari très bien; je crois qu'il
+serait bien facile à Hippolyte de le tenir toujours disposé en ma
+faveur. Il ne faudrait que le vouloir, et fermer l'oreille aux sales
+petits cancans qui remplissent la vie de ce monde, et qui en font le
+principal ennui.
+
+Si l'on continue à me laisser vivre en paix, je prolongerai mon séjour
+ici. J'ai déjà songé à remettre mes engagements du 30 septembre un peu
+plus loin. C'est la conduite des autres qui dictera la mienne. Je
+travaille le soir à mon roman; cela m'amuserait beaucoup si je n'étais
+pas obligée de me dépêcher. Une autre fois, je prendrai plus de
+latitude avec mon éditeur, afin de travailler pour mon plaisir et sans
+fatigue.
+
+On dit que je suis partie pour I'Italie avec Stéphane. Ce qu'il y a de
+bon, c'est que je ne sais pas où il est. Je ne l'ai pas vu depuis six
+mois. Quant à moi, je crois bien être à Nohant dans ce moment-ci;
+cependant, si les gens de la Châtre sont absolument sûrs que je sois à
+Rome, je ne voudrais pas leur faire de peine en leur soutenant le
+contraire.
+
+Adieu, ma chère petite maman; traitez-moi toujours avec bonté. Je vous
+embrasse de tout mon coeur, ainsi que mon ami Pierret.
+
+
+
+
+LXXV
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES
+
+ Nohant, 26 septembre 1831
+
+C'est une désolation qu'un voyage de sept jours; je m'en afflige de
+mille manières: d'abord, parce que cela vous fatigue; ensuite parce
+que ces quinze jours perdus de la plus ennuyeuse manière du monde
+doivent faire pleurer votre mère. Elle voudra les regagner, je le
+prévois bien. Je ne peux ni ne veux l'affliger. Cependant, mon cher
+enfant, je voudrais que vous fussiez de retour vers le 20 du mois
+prochain.
+
+Mettez donc à profit ces bons jours de famille et de patrie. C'est un
+bonheur de n'être pas blasé ou désabusé de ces biens-là. Apportez-moi
+des cailloux de votre sol, s'ils ont quelque chose de curieux. Si je
+ne l'ai pas rêvé, vous avez comme nous beaucoup de coquillages marins
+pétrifiés, des espèces qui nous manquent.
+
+Maurice ne fait rien. Je ne suis pas assez rigide. Ce temps de
+dévergondage ne devant pas être long, je le laisse trotter avec
+Léontine, et les jours de travail sont rares. Le seul point, c'est
+qu'il n'oublie pas ce qu'il sait et non qu'il fasse des progrès sans
+vous. Je voudrais bien, mon enfant, que l'étude du latin ne fût pas
+aussi exclusive. Vous m'avez promis de commencer l'histoire à votre
+retour et de la faire marcher de front avec la géographie. Il me
+semble que ces études poussées un peu rapidement lui seraient fort
+utiles. Non pas qu'il faille espérer une grande mémoire des faits à
+son âge, mais c'est la seule manière d'ouvrir ses idées aux choses de
+la vie, aux lois, aux guerres, aux vicissitudes des moeurs, aux
+constitutions, à l'existence des peuples et à la marche de la
+civilisation. C'est d'un peu haut qu'il faudrait donc envisager cette
+science. Au lieu de le faire moisir, comme au temps de l'abbé Rollin,
+sur les petites guerres et les rois insignifiants d'une foule de
+petits États de l'antiquité, il faudrait résumer l'histoire
+universelle dans une sorte de cours à votre manière. Cette analyse
+générale n'est pas l'ouvrage d'un cuistre, et vous trouverez à la
+dresser avantage et plaisir pour vous-même. Plus tard, sans doute, il
+lui faudra étudier les diverses parties de votre édifice, il le fera
+par la lecture. J'ai fait, pendant cinq ou six ans, des extraits sur
+toutes les dynasties de la terre. C'était l'histoire enseignée à la
+manière des jésuites. Beaucoup de récits, pas une réflexion, pas une
+observation qui ne tournât à la plus grande gloire de Dieu, contre
+tout bon sens et toute vérité. Aussi, rien de ce fatras n'est resté
+dans mon cerveau fatigué. J'ai perdu cinq ou six ans de ma vie à
+désapprendre le sens commun. Les livres d'histoire, écrits tous sous
+l'empire de quelque passion politique ou de quelque préjugé religieux,
+ont tous besoin d'être rectifiés par un jugement sain. Ce n'est donc
+pas avec des livres qu'il faudrait enseigner, c'est avec votre mémoire
+et votre raison, n'est-il pas vrai, mon enfant?
+
+Bonjour. Je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que votre bonne
+mère. Rendez-la bien heureuse, et revenez-nous, dès que vous pourrez
+vous arracher comme Régulus à tant d'affection.
+
+Maurice vous embrasse aussi. Il fait la moue dans ce moment, parce
+que, dit-il, il s'est f.... par terre. Est-ce vous qui formez ainsi
+son style?
+
+
+
+
+LXXVI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 6 novembre 1831.
+
+Mon enfant,
+
+J'ai été vraiment affligée de manquer le plaisir de vous embrasser. Je
+vous l'ai dit, je vous aime comme vous m'aimez, sans égoïsme, et je me
+réjouis du bonheur de votre mère et du vôtre. Une autre fois, nous
+serons à même de nous voir davantage; mais nous n'en avons pas besoin
+pour compter l'un sur l'autre.
+
+Il est très vrai que madame Bertrand m'a envoyé M. de Vasson la veille
+de mon départ, j'ai reçu d'elle une lettre qui s'efforçait d'être
+aimable. Elle me parlait d'abord de l'engagement pris d'aller passer
+_trois mois_ à Laleuf, cet automne, engagement que je savais bien ne
+pas exister. Ensuite elle remettait sa cause entre mes mains et me
+parlait de son Alphonse, comme si mon Maurice ne m'intéressait pas
+davantage. Puis elle me disait qu'elle ne savait pas votre adresse à
+Nîmes, qu'elle ne voulait pas vous écrire avant de s'adresser à moi;
+ce qui prouve tout simplement qu'elle l'eût fait si elle eût pu savoir
+votre adresse. Enfin elle daignait se rappeler que je lui avais offert
+ma place à la Chambre et me faisait des remercîments très gauches et
+très peu de saison. J'ai répondu en peu de mots, poliment et
+froidement. Je ne sais comment elle aura pris ma lettre. J'ai conté le
+tout au père Duris-Dufresne, qui a trouvé comme moi qu'on aimait mieux
+ses enfants que ceux des autres.
+
+Je ne puis pas vous dire si je resterai ici peu ou beaucoup. Mon
+éditeur paye mal; cependant il paye, mais si lentement, que le travail
+des imprimeurs va de même. Je leur remets le manuscrit à mesure que
+j'en touche le prix, autrement je courrais risque de travailler pour
+_l'honneur_. C'est un méchant salaire quand on est si pauvre d'esprit
+et de bourse. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je retournerai près de
+mes chers enfants, aussitôt que je serai délivrée de ma besogne.
+
+Du reste, je vois avec plaisir que tous les déboires qu'on m'avait
+prédits dans cette carrière n'existent pas pour les gens qui vivent,
+comme moi, au fond de leur mansarde, sans autre ambition que celle
+d'un profit modeste. J'ai déjà assez vu les _grands hommes_ pour
+savoir qu'ils sont les plus petits de tous. Je les fuis comme la
+peste, excepté Henri de Latouche, qui est bon pour moi et que j'aime
+sincèrement.
+
+Je vis fort tranquille, je travaille à mon aise et je me porte bien
+maintenant. J'ai enfin réussi à me débarrasser de la fièvre qui m'a
+tourmentée pendant plus d'un mois. Il ne manque à mon bonheur que mes
+enfants et vous. Mais, si je vous avais ici, je serais trop bien et la
+destinée n'a pas coutume de me gâter de la sorte. Au reste, elle est
+sage. Elle me garde ce bonheur pour un avenir que je ne voudrais plus
+affronter sans l'espérance que vous l'embellirez.
+
+Adieu, cher enfant; j'embrasse vous, Maurice et ma Solange. Parlez-moi
+d'eux beaucoup, je vous en supplie.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE
+
+ Paris, 3 novembre 1831.
+
+Mon cher petit enfant, tu ne m'as pas dit si tu avais reçu le joujou
+que je t'ai envoyé. Si tu ne l'as pas, fais-le réclamer chez M.
+Poplin[1], à la Châtre. Il doit être arrivé depuis longtemps.
+
+Quand tu n'auras plus d'images à peindre, tu me l'écriras, afin que je
+t'en achète d'autres. Dis-moi si tu as envie de quelque chose que je
+puisse t'envoyer. Boucoiran me dit qu'il va te faire commencer
+l'histoire. Tu me diras si cela t'amuse. Quand j'étais petite, cela
+m'amusait beaucoup. Je suis bien contente que Sylvain Meillant[2] soit
+rétabli; tu iras le voir et le lui diras de ma part.
+
+As-tu couvert ta maison dans la cour? J'en ai bien fait comme toi,
+dans la même cour, avec des briques et des ardoises. Je me souviens
+qu'une fois, en ouvrant la porte de ma maison, laquelle porte était
+une petite planche, j'ai trouvé _quelqu'un_ dedans. Ce quelqu'un
+était, devine quoi? Une belle petite souris qui s'était emparée de ma
+maison et s'y trouvait bien logée. Je l'ai laissée dedans, mais je ne
+sais plus ce qu'elle est devenue. Et ton jardin, y travailles-tu
+toujours? Il fait bien mauvais maintenant pour jouer dehors. Prends
+garde de t'enrhumer. Il fait un temps affreux ici. On est dans la
+crotte jusqu'aux genoux. La Seine est jaune comme du café au lait. Je
+ne sors que pour mes affaires d'obligation.
+
+Adieu, mon cher petit mignon; j'enverrai des bas à ta grosse mignonne.
+Et toi, en as-tu assez pour ton hiver? Je vous embrasse tous les deux.
+Porte-toi bien et écris-moi souvent.
+
+Ta mère
+
+ [1] Propriétaire à la Châtre.
+ [2] Fermier de Nohant.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, novembre 1831.
+
+Ta lettre est bien gentille, mon cher petit; elle est fort bien
+écrite. Ne reste pas trop dehors par ce vilain froid, tu vois bien que
+tu t'es enrhumé. Quand tu es dans le jardin, cours, saute, ne reste
+pas à la même place. C'est comme cela que tu attrapes toujours du mal.
+Ta pie peut bien rester dans ton jardin, elle n'a pas peur du froid,
+ses plumes lui valent mieux que tes habits et tes pantalons. Nos
+petits bengalis sont plus délicats, ils viennent d'un climat chaud.
+Dis à Eugénie[1] d'en avoir bien soin.
+
+J'ai été hier au Jardin des Plantes, j'aurais bien voulu pouvoir
+emporter pour toi une petite gazelle fauve avec des raies blanches et
+de grands yeux noirs. Elle mange dans la main, tu serais bien content
+d'en avoir une pareille; mais il faudrait la garder au coin du feu.
+Elles viennent de l'Afrique, et le moindre froid les tue. Au reste, tu
+les as vues; mais tu ne t'en souviens peut-être plus.
+
+Je serais si contente de t'avoir ici quinze jours pour te faire courir
+partout avec moi.
+
+Adieu, mon petit ami; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta grosse
+mignonne. Fais-lui mettre des bas de laine tous les jours. Embrasse
+pour moi Léontine et Boucoiran.
+
+ [1] Femme de chambre.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+A M JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 5 décembre 1831.
+
+Merci, mon cher enfant. Je ne sais pas si je pourrai profiter de cette
+bonne occasion pour retourner à Nohant. Dieu veuille que mon éditeur
+me paye d'ici au 8 et que je puisse lui livrer les dernières feuilles
+de mon manuscrit. Alors je serais à Nohant bientôt. N'en parlez pas
+encore. Surtout n'en donnez pas la joie à mon pauvre Maurice; car il
+n'y a rien de sûr dans mes projets. Ils dépendent d'un animal qui,
+tous les jours, m'annonce le payement de sa dette, j'attends encore.
+Je voudrais qu'il me fît au moins une lettre de change pour les cinq
+cents francs à toucher trois mois après la livraison. Jusqu'ici, je ne
+tiens rien, et je ne voudrais pourtant pas avoir travaillé trois mois
+sans un profit raisonnable.
+
+La lettre que j'ai reçue avant-hier de Maurice est fort bien, si vous
+n'en avez pas corrigé les fautes. Son écriture, quand il veut
+s'appliquer un peu, promet d'être très lisible et très jolie. Il a
+dans son esprit d'enfant des idées très originales; par exemple, j'ai
+bien ri de sa pie, qui se tient dans le jardin et regarde passer le
+monde sur la route.
+
+Pauvre enfant! quand donc sera-t-il assez grand pour ne dépendre que
+de lui! Alors je ne serai pas en peine de trouver une consolation et
+un dédommagement à tous les ennuis de ma vie.
+
+Adieu, mon cher fils; restez-moi toujours fidèle, vous que j'estime le
+plus solide et le plus généreux de mes amis.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXXX
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, janvier 1832.
+
+Mon cher Rollinat,
+
+Je vous ai écrit avant-hier un mot et je vous demandais une réponse
+directe. Êtes-vous absent de Châteauroux, ou bien le courrier a-t-il
+perdu ma lettre? Il est sujet à cette infirmité. _Il en est de même
+tous les étés._ C'est au point qu'il en a semé toute la route depuis
+Nohant jusqu'à Châteauroux, et qu'il en pousserait si ce n'était de
+mauvais grain.
+
+C'était pour vous demander l'adresse de Charles[1] à Paris. J'ai une
+commission pressée à lui donner. Répondez-moi, si vous êtes vivant,
+mais répondez-moi _poste restante à la Châtre_.
+
+Ce courrier est un drôle!
+
+Bonsoir, mon bon petit avocat. Je vous donne ma très sainte
+bénédiction.
+
+ [1] Charles Rollinat, frère de François
+
+
+
+
+LXXXI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant. 22 février 1832.
+
+Ma chère maman,
+
+Mes enfants ont été bien vite débarrassés de leur rhume; Maurice est
+plus fou et Solange plus rose que jamais. J'espère vous la conduire ce
+printemps. Elle est assez raisonnable pour faire un tour à Paris avec
+moi; vous verrez qu'elle est bien gentille et bien caressante; mais
+vous serez effrayée de sa grosseur, je voudrais bien la voir s'effiler
+un peu.
+
+Maurice travaille comme un homme. Il devient studieux et grave comme
+son précepteur; mais, à la récréation, il s'en venge bien. Léontine et
+lui, font le diable. Le dimanche, tout le monde joue, grands et
+petits. Il vient des amis de Maurice, de la Châtre, et je joue à
+colin-maillard, au furet, au volant, aux barres, jusqu'à ce que je ne
+puisse plus tenir sur mes jambes. Polyte aussi se met de la partie; il
+fait très agréablement la cabriole. Il danse comme Taglioni et il
+tombe comme un sac; ce qui fait beaucoup rire Solange. Elle l'appelle
+son _farceur de noncle_. Si Oscar était là, il s'amuserait bien aussi.
+
+Je suis fort aise que mon livre vous amuse[1]. Je me rends de tout mon
+coeur à vos critiques. Si vous trouvez la soeur Olympe trop troupière,
+c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai beaucoup connue et je vous
+assure que, malgré ses jurons, c'était la meilleure et la plus digne
+des femmes. Au reste, je ne prétends pas avoir bien fait de la prendre
+pour modèle dans le caractère de ce personnage. Tout ce qui est vérité
+n'est pas bon à dire; il peut y avoir mauvais goût dans le choix. En
+somme, je vous ai dit que je n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y
+a beaucoup de farces que je désapprouve: je ne les ai tolérées que
+pour satisfaire mon éditeur, qui voulait quelque chose d'un peu
+_égrillard_. Vous pouvez répondre cela pour me justifier aux yeux de
+Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n'aime pas non plus
+les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que
+j'écris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes collaborateurs
+que le nom; le mien n'étant pas destiné à entrer jamais dans le
+commerce du bel esprit.
+
+Je ne m'occupe pas exclusivement de ce travail. A présent, je puis en
+prendre à mon aise, sans me tourmenter l'esprit. Si quelquefois je
+travaille avec passion, c'est parce que je ne sais pas m'occuper à
+demi. Je suis comme vous, avec vos dessins et vos vernis. Ici, j'ai de
+très douces distractions: Maurice me saute sur le dos et ma grosse
+fille me grimpe sur les genoux.
+
+Bonsoir, ma chère petite mère. Donnez-moi des nouvelles de votre oeil.
+A force de vouloir le guérir vite, ne le tourmentez pas trop.
+Embrassez pour moi Caroline et mon vieux Pierret; moi, je vous aime de
+tout mon coeur.
+
+ [1] _Rose et Blanche_.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 4 avril 1832.
+
+Nous sommes arrivées en bonne santé, ta soeur et moi, mon cher petit
+amour. Solange n'a fait qu'un somme depuis Châteauroux jusqu'ici. Elle
+a pensé à toi et à sa bonne; elle a pleuré deux fois pour vous avoir;
+mais elle s'est consolée bien vite. A son âge, le chagrin ne dure
+guère. Elle a été douce et gentille tout le temps. Quand tu étais tout
+petit, tu n'étais pas si patient qu'elle. En arrivant, elle a reconnu
+tout de suite ton portrait et elle a pleuré; puis elle n'a pas tardé à
+s'endormir.
+
+Je l'ai menée au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Elle a vu la
+girafe, et prétend l'avoir déjà bien vue à Nohant dans un pré. Elle a
+donné à manger dans sa main aux petits chevreaux du Thibet et aux
+grues. Elle a vu les animaux empaillés et ne veut pas comprendre
+qu'ils ne sont pas en vie. Du reste, elle n'a pas peur du tout; pourvu
+que je lui donne la main, elle ne s'effraye de rien.
+
+Elle rit, elle chante, elle est gentille à croquer. Elle mange comme
+six, elle s'endort dans les omnibus, elle se réveille quand on descend
+et se met à marcher sans grogner. Il est impossible d'être meilleure
+enfant. Je suis bien contente de l'avoir avec moi. Si je t'avais
+aussi, mon pauvre enfant, je serais bien heureuse.
+
+Et toi, mon petit chat, comment te portes-tu? t'amuses-tu toujours
+bien? Ta grue est-elle toujours en vie?
+
+Adieu, mon cher petit ange. Je t'embrasse cent mille fois sur tes
+joues roses et sur ton grand pif, sur tes grands yeux et sur tes beaux
+cheveux. Écris-moi bien souvent. Ta soeur t'embrasse aussi; elle veut
+te porter des fraises et des glaces dans du papier. Ce sera propre en
+arrivant!
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN. A PARIS
+
+ Paris, 15 avril 1832.
+
+Chère mère,
+
+Soyez sans inquiétude. Je me porte tout à fait bien aujourd'hui. Le
+choléra, dit-on, est mort; ainsi dormez en paix. Je serais bien
+heureuse de voir mon vieux Pierret; mais, s'il vient à huit heures du
+matin, qu'il sonne bien fort pour m'éveiller. Je dors comme une bûche
+et je n'ai personne pour ouvrir la porte. Priez-le de me donner une
+heure dans la journée; il me fera bien plaisir.
+
+Portez-vous bien, chère maman, et, si vous étiez plus malade, à votre
+tour avertissez-moi.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS
+
+ Paris, mai 1832.
+
+Cher Gustave,
+
+Je compte sur toi... c'est-à-dire sur vous... non, c'est-à-dire sur
+toi, pour dîner avec nous dimanche prochain et tous les dimanches
+subséquents, tant que Paris aura le bonheur de vous posséder.
+
+Est-ce vous qui êtes venu pour me voir cette semaine? Voici les
+indications de ma bonne: «Un _joli jeune homme_ qui n'a pas voulu dire
+son nom et qui avait une badine à la main.» Cette badine m'a paru le
+signe particulier du signalement et se rapporter évidemment à votre
+caractère badin.
+
+Hein, si l'on voulait s'en mêler?
+
+A demain donc, mon ami.
+
+Ton camarade
+
+AURORE.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
+
+ Paris, 4 mai 1832.
+
+Mon cher petit mignon.
+
+Nous nous portons bien. Ta soeur est bien mignonne à présent. Nous
+allons toujours nous promener au Luxembourg et au Jardin des Plantes.
+Ce dernier est superbe, et tout embaumé d'acacias. Nohant doit être
+bien joli à présent. Y a-t-il beaucoup de fleurs, et ton jardin
+pousse-t-il? Le mien se compose d'une douzaine de pots de fleurs sur
+mon balcon; mais il y a des pousses nouvelles longues comme ma main.
+Solange en casse bien quelques-unes, et pour que je ne la gronde pas,
+elle essaye de les raccommoder avec des pains à cacheter.
+
+Nous parlons de toi tous les soirs et tous les matins, en nous
+couchant, en nous levant. J'ai rêvé, cette nuit, que tu étais aussi
+grand que moi; je ne te reconnaissais plus. Tu es venu m'embrasser, et
+j'étais si contente, que je pleurais. Quand je me suis éveillée, j'ai
+trouvé la grosse grimpée sur mon lit et qui m'embrassait. Elle aussi
+grandit beaucoup et maigrit en même temps. Personne ne veut croire
+qu'elle n'ait pas cinq ans. Elle a la tête de plus que tous les
+enfants de son âge.
+
+Tous les bonbons qu'on lui donne, elle les met de côté pour toi; au
+bout d'une heure, elle n'y pense plus et les mange. Quand nous irons
+te voir, nous t'en porterons.
+
+Adieu, mon petit enfant chéri. Écris-moi plus souvent des lettres un
+peu plus longues, si tu peux. Tu ne me dis pas ce que tu apprends avec
+Boucoiran. Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 17 mai 1832.
+
+Mon cher petit,
+
+J'ai reçu tes deux lettres. Je t'en ai envoyé une grosse pleine de
+dessins. T'amuses-tu à les copier? Que fais-tu le soir? Travailles-tu
+dans ton cabinet, ou cours-tu dans le jardin avec Léontine?
+Valsez-vous toujours? Dis-moi donc comment tu passes tes journées.
+Raconte-moi depuis le matin jusqu'au soir.
+
+Ta petite soeur se porte bien; elle commence à s'accoutumer à Paris et
+à devenir méchante. Jusqu'à présent, elle était si étonnée de tout ce
+qu'elle voyait, qu'elle ne pensait pas à avoir des caprices. A
+présent, elle en a pas mal; mais je ne lui cède pas, et elle redevient
+gentille. Des enfants, qui demeurent sur le même balcon que nous,
+quand ils l'entendent pleurer, se moquent d'elle en la contrefaisant.
+Cela la vexe cruellement; elle renfonce tout de suite ses larmes et
+n'ose plus rien dire.
+
+Il y a bien longtemps que nous n'avons été à la campagne; il pleut
+tous les jours et il fait si froid, que nous avons toujours du feu.
+J'ai deux petits serins verts dans une cage. Ils ont fait des oeufs
+qui sont éclos de ce matin. Si tu voyais comme cela amuse Solange!
+Elle n'y conçoit rien et voudrait les mettre dans sa poche. Ils sont
+si petits, si secs, si maigres, si pelés, si laids, qu'ils crèveraient
+si l'on soufflait dessus.
+
+Nous avons aussi un beau jardin sur notre balcon: des roses, des
+jasmins, du lilas, des giroflées, des orangers, un géranium, du réséda
+et même un cassis tout couvert de fruits verts. Si tu venais me voir
+cet été, je te les ferais croquer; mais tu en auras de meilleurs à
+Nohant. Solange s'amuse à mettre de la terre dans des pots, elle y
+sème des graines; à peine sont-elles levées, qu'elle les arrache.
+
+Adieu, mon gros mignon. Écris-moi souvent, parle-moi de tout ce qui
+t'amuse, pense souvent à ta vieille mère qui t'aime.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 6 juillet 1832.
+
+Vous vous mariez, mon bon camarade!
+
+Le bien et le mal n'existant pas _par eux-mêmes_, le bonheur comme le
+malheur étant dans l'idée qu'on s'en fait, vous vous croyez content;
+donc, vous l'êtes. Je n'ai qu'à me réjouir avec vous de l'événement
+qui vous réjouit et du choix que vous avez fait. Je ne connais pas
+votre fiancée; mais j'ai entendu dire d'elle beaucoup de bien à tout
+le monde et particulièrement à mademoiselle Decerf, juge sain et
+solide. Vous lui rendrez le bonheur que vous recevrez d'elle. Croyez,
+de votre côté, que votre bonheur doublera le mien.
+
+Je n'ai le temps de vous dire qu'un mot. Je suis en course du matin au
+soir pour trouver un logement. Le soir, je rentre éreintée par la
+marche, la chaleur et le pavé. Je quitte avec regret ma gentille
+mansarde du quai Saint-Michel; le mauvais état de ma santé me mettant
+dans l'impossibilité d'escalader plusieurs fois par jour un escalier
+de cinq étages, je vais me retirer encore davantage du beau Paris et
+m'enfoncer dans le faubourg.
+
+J'ai été hier voir Henri de Latouche à Aulnay. Il ne quitte presque
+plus la campagne. Son ermitage est la plus délicieuse chose que je
+connaisse. Je ne sais s'il y travaille. Moi, je ne fais rien et ne me
+remettrai à l'ouvrage qu'à Nohant. Le succès d'_Indiana_ m'épouvante
+beaucoup. Jusqu'ici, je croyais travailler sans conséquence et ne
+mériter jamais aucune attention. La fatalité en a ordonné autrement.
+Il faut justifier les admirations non méritées dont je suis l'objet.
+Cela me dégoûte singulièrement de mon état. Il me semble que je
+n'aurai plus de plaisir à écrire.
+
+Adieu, mon vieux camarade; je vous écrirai une autre fois.
+Aujourd'hui, je vous félicite seulement et je vous embrasse avec
+amitié.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
+
+ Paris, 7 juillet 1832.
+
+Mon pauvre petit,
+
+Tu as donc encore été malade? Comment vas-tu maintenant? Il me tarde
+bien de recevoir une lettre de toi; ton papa m'écrit que tu t'ennuyes
+de ne pas me voir. Et moi aussi, va, mon enfant! Prends un peu de
+patience, mon cher petit. Bientôt je serai près de toi, sois-en bien
+sûr.
+
+Tu verras ta Solange bien grandie, bien bavarde, disant toute sorte de
+bêtises qui te feront rire. Si tu es encore malade, je te soignerai,
+je resterai la nuit auprès de ton lit, et je t'empêcherai de penser à
+ton mal: Boucoiran dit que tu n'as pas de courage. Il faut tâcher d'en
+avoir un peu, mon cher enfant. On souffre bien souvent quand on est
+grand; il y a des personnes qui souffrent presque toujours. Tu sais
+bien que je suis ainsi. Si je pleurais tout le temps, je serais
+insupportable. Essaye donc de te faire une raison, quand tu souffres.
+Je sais que tu es bien jeune pour cela; mais tu as assez de bon sens
+pour comprendre tout ce que je te dis. Si je te recommande d'être
+courageux, c'est que les larmes font beaucoup plus de mal que le mal
+même. Elles donnent surtout mal à la tête et augmentent la fièvre.
+Quand tu te sens malade, il faut le dire sans te désespérer. On fera
+pour toi tout ce qu'il faudra pour te soulager. Enfin, je l'espère à
+présent, tu es bien tout à fait et tu ne penses plus à tout cela.
+
+Écris-moi vite, ne fût-ce qu'un mot; je t'embrasse mille fois de toute
+mon âme. Qu'est-ce qu'il faudra t'apporter de Paris?
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 8 juillet 1832.
+
+Mon cher petit,
+
+Je t'écrivais dernièrement que j'étais inquiète de toi. A peine ma
+lettre partie, j'ai reçu la tienne. Ton dessin est gentil; Solange l'a
+bien regardé, elle à reconnu la grue tout de suite. Elle apprend à
+lire et sait déjà très bien tous les sons. Cela l'amuse. Si je
+l'écoutais, nous ne ferions que lire toute la journée; mais elle en
+serait bientôt dégoûtée. Je lui ménage ce plaisir-là. Si elle
+continue, elle saura lire bien plus jeune que toi. Tu étais encore, à
+sept ans, un fameux paresseux, t'en souviens-tu? Heureusement tu as
+réparé le temps perdu. Travailles-tu bien? dis-moi ce que tu fais à
+présent: est-ce l'histoire des Grecs? Et le latin, t'amuse-t-il
+toujours?
+
+Nous avons été à Franconi, Solange et moi. Nous étions en bas, tout à
+côté des chevaux. Elle a vu les batailles, les coups de pistolet, les
+chevaux qui galopaient, les deux éléphants qui sont descendus sur des
+planches tout à côté d'elle. Elle n'a peur de rien. Elle a touché les
+bêtes, elle a ri au nez des acteurs! Elle s'est amusée comme une
+folle. Seulement, quand le gros éléphant est venu, avec une tour sur
+le dos et que, la tour toute pleine de boîtes, de fusées et de pétards
+a éclaté avec un bruit du diable, elle a un peu fait la grimace. Je
+lui ai dit que, si tu étais là, tu n'aurais pas peur, que tu tirais
+des coups de pistolet, que l'éléphant n'avait pas peur. Par émulation,
+elle a renfoncé ses larmes et s'est enhardie jusqu'à regarder. Elle a
+trouvé cela très beau. En effet, il est impossible de voir rien de
+plus beau que l'éléphant tout couvert de velours, de soldats, de
+dorures, de feu, faisant toutes ses évolutions comme un vrai soldat.
+
+Je t'ai bien regretté, mon petit; tu aurais été bien étonné de voir
+ces deux animaux si intelligents. Il y en a un énorme, gros quatre
+fois comme celui que tu as vu au Jardin des Plantes. Au lieu d'être
+d'un gris sale comme lui, il est d'un beau noir. Celui-là s'appelle
+Djeck; le petit est trois fois moins gros, mais aussi gentil qu'un
+éléphant peut l'être et aussi savant que le gros. Tout ce qu'ils font
+est incroyable. Ils sont en scène pendant trois actes. Certainement
+Thomas n'a pas le demi-quart de leur intelligence. Le gros danse la
+danse du châle avec une trentaine de bayadères. C'est à mourir de rire
+de voir danser un éléphant. Puis il mange de la salade devant le
+public. Chaque fois qu'il a vidé un saladier, il le prend avec sa
+trompe et le donne au petit éléphant, qui le prend de la même manière
+et le fait passer à son valet de chambre. Le gros a une clochette d'or
+pendue à une corde. Il prend la corde, et sonne jusqu'à ce qu'on
+apporte un autre saladier. Dans la pièce, il y a un prince indien que
+ses ennemis poursuivent pour le tuer. Quand il est en prison,
+l'éléphant arrache les barreaux de la croisée, approche son dos et
+l'emporte. Une autre fois, on a mis le prince dans un coffre pour le
+jeter à la mer. L'éléphant ouvre le coffre avec sa trompe, et va
+cueillir des cerises qu'il lui apporte à manger. Il remet des lettres,
+il bat le tambour, il offre des bouquets aux dames, il se met à
+genoux, il se couche, il s'assied sur son derrière. Tout cela sans
+qu'on voie jamais le cornac. Il est tout seul en scène, il entre dans
+des cavernes, il sort par où il doit sortir, il ne se trompe jamais.
+Il n'y a pas de figurant qui fasse mieux son métier. Après la pièce,
+le public le redemande et on relève le rideau. Alors les deux
+éléphants, après s'être fait un peu attendre, comme font les actrices
+pour se faire désirer, arrivent tous les deux, saluent le public avec
+leur trompe, se mettent à genoux, puis s'en vont très applaudis et
+très satisfaits. Solange dit qu'ils sont bien gentils et bien mignons.
+Elle a été aussi voir les marionnettes chez Séraphin; mais elle aime
+bien mieux les chevaux et les éléphants.
+
+Adieu, mon petit amour. Quand tu seras à Paris, je te mènerai voir
+tout cela. Je te ferai des pantoufles. Je t'envoie des bonshommes
+qu'on m'a donnés pour toi. Adieu, mon enfant. Embrasse pour moi ton
+papa et Boucoiran. Solange vous embrasse tous trois, ainsi que sa
+titine. Elle me disait à Franconi:
+
+--Maman, tu diras tout ça à mon petit frère; moi, je saurais pas y
+dire, c'est trop beau!
+
+Je t'embrasse mille fois. Aime-moi bien et écris-moi.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 1er août 1832.
+
+Mon bon vieux,
+
+J'ai passé à Châteauroux à quatre heures du matin. J'en suis repartie
+à six, malade, fatiguée, enrhumée, endormie, stupide. Malgré cela,
+j'avais bien envie de te faire réveiller pour t'emmener. Mon mari m'a
+dit que tu étais encore occupé par les assises, que tu avais beaucoup
+de travail. Je me suis fait conscience de t'arracher cette pauvre
+heure de sommeil.
+
+Duteil pense que tu dois être débarrassé aujourd'hui. Tu es donc
+libre? Arrive bien vite, mon ami. Je suis impatiente de t'embrasser et
+de passer quelques bons jours avec toi. Viens demain au plus tard,
+n'aie pas de prétexte, pas d'affaire; je n'en veux pas entendre
+parler. Je suis ici pour trois semaines, je n'entends pas perdre ces
+moments de bonheur, si rares dans ma vie et si chèrement payés. Viens
+donc, brave homme. Nous t'attendons. Je t'embrasse de toute mon âme.
+
+Ton ami
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+XC
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 6 août 1832.
+
+Ma chère maman,
+
+Je suis en effet coupable, cette fois, de ne pas vous avoir donné de
+mes nouvelles tout de suite. Pardonnez-moi; ne soyez pas inquiète.
+Tout le monde ici va bien.
+
+Solange a repris ses jeux, ses chevreaux, ses galettes à la terre
+mouillée sur des ardoises. On ne l'a pas trouvée maigrie du tout.
+Maurice est mince comme un fuseau et très grand. Il est plus beau que
+jamais. Il lui a poussé, en mon absence, les plus belles dents du
+monde, blanches, bien rangées. Il est charmant et d'un caractère
+parfait. Il travaille beaucoup; il a de l'intelligence, beaucoup de
+douceur et un coeur excellent. Il entrera au collège le printemps
+prochain.
+
+Pour moi, je vais assez bien, sauf la chaleur qui m'écrase. Je vous
+plains, si vous en avez autant à Paris. Nous ne savons où nous
+fourrer. Les puits sont taris, les bestiaux meurent de soif, les
+fleurs et les arbres sont grillés, nos pauvres enfants n'ont plus la
+force de courir et de jouer. La nuit, les rudes orages ne
+rafraîchissent pas le temps. Cette nuit, le tonnerre a brûlé quinze
+maisons et plusieurs granges à deux lieues d'ici.
+
+Je ne puis mieux faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de
+travailler à _Valentine_. Solange se roule sur le parquet et Maurice
+fait du latin comme un pauvre diable.
+
+Mon mari est aux assises à Châteauroux. Il y a beaucoup d'affaires à
+juger; il restera là une quinzaine de jours; ce qui ne l'amuse guère.
+Heureusement le choléra n'y est plus. Madame Hippolyte est toujours la
+même, pas forte, mais allant son petit train de vie. Polyte chante,
+rit, fume et boit tout le jour. C'est toujours Roger Bontemps.
+
+Adieu, chère petite mère; vous êtes bien bonne d'avoir été à la
+diligence. Je suis bien fâchée de n'avoir pu vous attendre.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+Avez-vous des nouvelles de Caroline?
+
+
+
+
+XCI
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 20 août 1832.
+
+Mon vieux,
+
+J'ai travaillé comme un cheval, et je me sens si aise d'être
+débarrassée de ma journée, que, loin de faire du spleen, je me plonge
+avec délices dans cette béate stupidité qu'il m'est enfin permis de
+goûter. Ne t'attends donc pas à me voir répondre à toutes les choses
+bonnes et excellentes que tu me dis. J'attendrai pour cela un jour où
+j'aurai de l'âme, un jour où je serai Otello. Pour aujourd'hui, je
+suis chien. Je dis que la vie n'est bonne qu'à gaspiller. J'ai mis
+tout ce que j'avais de coeur et d'énergie sur des feuilles de papier
+Weynen. Mon âme est sous presse, mes facultés sont dans la main du
+prote. Infâme métier! Les jours où je le fais, il ne me reste plus
+rien le soir. Ce sont autant de jours où il ne m'est pas permis de
+vivre pour mon compte. Après tout, c'est peut-être un bonheur; car,
+livrée à moi-même, je vivrais trop!
+
+Dans deux jours, j'aurai fini _Valentine_, ou je serai morte. Veux-tu
+que j'aille te voir la semaine prochaine? Fixe le jour. Si tu veux,
+nous irons à Valençay. Cela t'arrange-t-il? J'ai tout le mois pour
+courir, mais le froid viendra. Si tu m'en crois, tenons-nous prêts aux
+premiers jours de soleil qui reviendront, s'il en revient. J'avertirai
+Gustave[1]. Réponds-moi donc et décide le jour; c'est à toi, qui n'es
+pas libre quand tu veux, de régler l'ordre et la marche. Mais il faut
+nous prévenir d'avance, afin de préparer nos pataches, nos pistolets
+de voyage, nos pelisses fourrées, nos astrolabes, enfin tout
+l'appareil du voyageur.
+
+Je suis charmée qu'on m'accueille chez toi avec bienveillance. J'ai
+fort envie de voir tous ces enfants; Juliette[2] surtout me plaît.
+Préviens ta mère et tes grandes soeurs que j'ai excessivement mauvais
+ton, que je ne sais pas me contenir plus d'une heure; qu'ensuite,
+semblable au baron de Corbigny, «je ne puis m'empêche _de jurer et de
+m'enivrer_». Que veux-tu! chacun a ses petites faiblesses, disait je
+ne sais plus quel particulier, en faisant bouillir la tête de son père
+dans une marmite, pour la manger. Enfin garde-toi de me faire passer
+pour quelque chose de présentable. S'il fallait soutenir ensuite la
+dignité de mon rôle, je souffrirais trop.
+
+Fais-moi le plaisir de m'envoyer une boîte de pains à cacheter les
+plus petits possibles. Je t'ai fait de grands et magnifiques présents,
+tu peux bien me faire celui-là: autrement, je serai forcée de
+t'envoyer mes lettres ouvertes. On ignore à la Châtre l'usage des
+pains à cacheter. On se sert de poix de Bourgogne. On y fabrique aussi
+des fromages estimés, les habitants sont fort affables. (Voyez le
+voyage de _l'Astrolabe_.)
+
+Adieu, cher frère de mon coeur. Je t'écrirai quand je pourrai. Toi, si
+tu as le temps, écris-moi. Tu sais si je t'aime, petit homme et grande
+âme!
+
+GEORGE.
+
+ [1] Gustave Papet.
+ [2] Juliette Rollinat, soeur de François Rollinat.
+
+
+
+
+XCII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, septembre 1832.
+
+Je t'ai écrit une longue lettre adressée à la Société des jeunes gens
+(au portier). J'étais inquiète de ta santé, vieux. Pourquoi n'ai-je
+pas encore de réponse? Je crains vraiment que tu ne sois malade.
+
+Ma mère est partie le 13; je ne l'ai pas reconduite à Châteauroux
+comme je t'annonçais devoir le faire. Je te dirai mes raisons;
+peut-être m'attends-tu? Écris-moi donc au moins comment se porte ton
+vieux et triste individu. Mon squelette centenaire dort, fume, prend
+du tabac, griffonne du papier, et pleure comme un veau. Si tu te
+portes mieux, si tu peux supporter la compagnie d'un galérien ou d'un
+pendu, reviens. Si ma tristesse t'ennuie et te fait mal, ne reviens
+pas; mais écris-moi, ne sois plus malade et aime ton vieux George.
+
+Je t'ai demandé pour Maurice des instruments _aratoires_, qu'il attend
+avec grande impatience. Il me prie de te _tourmenter_ de sa part. Je
+te tourmente, sois tourmenté.
+
+_Amen!_
+
+
+
+
+XCIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 6 décembre 1832.
+
+Mon cher ange,
+
+Nous sommes arrivées hier sans accident et me voilà aujourd'hui
+presque sans fatigue. Nous sommes toutes reposées. Ta soeur est gaie,
+fraîche et gentille. Tout le monde la trouve embellie et mignonne à
+croquer. La _petite femme_[1] a très bien supporté le voyage et n'a
+pas seulement levé le nez en traversant Paris. Elle a l'air de ne se
+guère soucier des choses nouvelles. Si elle continue à être ce qu'elle
+est aujourd'hui, je serai contente d'elle; car elle fait bien tout ce
+qu'elle peut pour m'être utile.
+
+Je ne te dirai rien de neuf; je n'ai encore songé qu'à dormir et à
+ranger ma chambre. Ta petite soeur t'embrasse. Elle a pensé à toi à
+Châteauroux et s'est mise à pleurer. Je lui ai demandé ce qu'elle
+avait: elle m'a répondu qu'elle voulait aller chercher son frère
+mignon. Je l'ai menée chez Rollinat, où nous avons dîné; les petites
+soeurs de Rollinat l'ont consolée, elle s'est mise à faire le diable.
+
+Adieu, mon petit mignon; embrasse ton père pour moi; dis à ton oncle
+de ménager un peu sa cervelle. Dis-lui aussi que j'ai voyagé avec le
+fameux père Bouffard, un des principaux chefs saint-simoniens. Le père
+Bouffard est gros comme toi, ne mange que des oeufs froids et ne boit
+que de l'eau. Du reste, il est très aimable et paraît très bon. Il
+ressemble à Jocko à s'y tromper; te souviens-tu de Jocko?
+
+Adieu; écris-moi, travaille, porte-toi bien et pense à moi. Je
+t'embrasse mille fois, mon pauvre ange; tu sais si je t'aime!
+
+Ta mère.
+
+ [1] Sobriquet de la jeune villageoise amenée à Paris par George
+ Sand.
+
+
+
+
+XCIV
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 12 décembre 1832.
+
+Mon cher petit amour,
+
+J'ai reçu ta lettre; je suis bien contente que tu te portes bien. Ta
+soeur est toujours rose et de bonne humeur. Elle lit tous les jours;
+elle sort avec sa bonne, qui se tire très bien d'affaire, qui va au
+marché, nous fait la cuisine, et m'est plus utile que je ne
+l'espérais. Moi, je ne suis pas encore sortie. Je suis dans de grandes
+affaires que tu ne comprendrais pas, mais dont il te suffira de savoir
+que je suis assez contente. Ta soeur me tourmente pourtant depuis
+quelques soirs pour que je la mène au _pestacle_. Il fait si froid,
+que je n'ai pas le courage de sortir; je crains surtout qu'elle ne
+s'enrhume. Nous avons, quai Malaquais, 19, un appartement chaud comme
+une étuve. Nous voyons de grands jardins et nous n'entendons pas le
+moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme
+Nohant: c'est très commode pour travailler. Aussi je travaille
+beaucoup. Il y a des tapis partout, ta soeur se roule comme un gros
+chien. Elle dit des sottises à tout le monde. Elle appelle le père
+Bouffard _vieux bavard, vieille bête_. Elle se trompe; il n'est pas
+bête du tout, et il gâte beaucoup la grosse, malgré ses injures.
+
+Adieu, mon cher mignon. Ton petit bengali se porte bien, je vais lui
+acheter un compagnon. Que fais-tu de ton chien? Où le fais-tu coucher?
+As-tu un peu soin de lui? Donne-lui une gifle de ma part. Dis à
+Boucoiran de m'écrire, qu'il est un paresseux.
+
+Embrasse pour moi ton père, et dis à Léontine de m'écrire une petite
+lettre, pour que je voie si elle continue ses progrès. Je reçois un
+journal plein d'images assez drôles. Quand j'en aurai un paquet, je te
+l'enverrai.
+
+Adieu, mignon; je t'embrasse cent mille fois sur ton gros pif et sur
+tes joues roses.
+
+Ta mère.
+
+
+
+
+XCV
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE
+
+ Paris, 20 décembre 1832.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je n'ai pas répondu à ce que vous me demandiez par une bonne raison:
+c'est que je ne sais pas de quoi il s'agit. Sachez ce qu'est devenue
+votre lettre et répétez-moi ce qu'il faut faire pour vous.
+
+Vous soignez bien Maurice. Je vous en remercie et vous supplie de
+continuer à l'observer de près.
+
+Empêchez-le de sortir par les temps humides. Ces esquinancies sont
+désespérantes. Tâchez qu'il passe l'hiver sans en avoir de nouvelle.
+Au printemps, dès qu'il sera ici, je le ferai débarrasser de son
+ennemie. L'opération n'est rien, à ce qu'il paraît.
+
+Je vis ici comme une recluse. Mon appartement est si bon, si chaud; il
+y a tant de soleil et un si beau silence, que je ne peux pas m'en
+arracher. Toute la journée, par exemple, je suis obsédée de visiteurs
+qui tous ne m'amusent pas. C'est une calamité de mon métier que je
+suis un peu obligée de supporter. Mais, le soir, je m'enferme avec mes
+plumes et mon encre, Solange, mon piano et mon feu. Avec cela, je
+passe de très bonnes heures. J'ai, pour tout bruit, les sons d'une
+harpe qui viennent je ne sais d'où et le bruit d'un jet d'eau qui est
+sous mes fenêtres dans le jardin. C'est bien poétique, ne vous en
+moquez pas trop.
+
+Je vous dirai que je fais de l'argent; je reçois de tous côtés des
+propositions.
+
+Je vendrai mon prochain roman quatre mille francs. C'est plus que je
+ne demandais, moi qui suis fort bête. La _Revue de Paris_ et la _Revue
+des Deux Mondes_ se sont disputé mon travail. Enfin je me suis livrée
+à la _Revue des Deux Mondes_ pour une rente de quatre mille francs,
+trente deux pages d'écriture toutes les six semaines. _La Marquise_ a
+eu un grand succès et a complété les avantages de ma position.
+
+Je n'ai plus le temps de regarder couler ma vie. Pour moi, dont le
+coeur n'est pas jovial, l'obligation de travailler est un grand bien.
+Solange me donne plus de bonheur à elle seule que tout le reste. Elle
+a fait de grands progrès d'intelligence et de gentillesse depuis ces
+quatre mois. Je pense bien que l'étude a beaucoup hâté le
+développement de cette jeune raison. Elle lit très-bien, avec beaucoup
+d'entendement des règles que vous lui avez données.
+
+Je suis maintenant au courant du peu de fautes qu'elle fait; elle ne
+les fait même presque plus.
+
+Dites-moi donc, mon cher enfant, ce que je puis faire pour vous. Je ne
+peux pas le deviner. Parlez-moi souvent de Maurice et de vous.
+
+Adieu; je vous embrasse de tout coeur.
+
+
+
+
+XCVI
+
+A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE
+
+ Paris, 11 janvier 1833.
+
+Mon cher petit enfant,
+
+J'ai reçu plusieurs lettres de toi auxquelles je n'ai pu répondre. Je
+viens d'être malade. C'est d'aujourd'hui seulement que je suis levée.
+J'ai eu un gros rhume avec la fièvre. Ta soeur est enrhumée aussi. Il
+fait un froid épouvantable, tout le monde tousse. Pour m'achever, le
+feu a pris dans ma cheminée d'une manière violente. Il a fallu me
+sauver dans le lit de Solange pour laisser agir les pompiers. Ils ont
+éteint le feu, du moins à ce qu'ils ont cru, et ils ont gâté mon
+tapis. Le lendemain, un ramoneur a voulu monter dans la cheminée: le
+pauvre petit s'est brûlé un peu la poitrine. Le feu y était encore!
+Quoiqu'on n'eût pas allumé de feu dans la cheminée, la suie brûlait
+toujours. Nous avons eu beaucoup de peine à l'éteindre tout à fait.
+J'ai donc été chassée de ma chambre plusieurs jours et obligée de
+passer la nuit dans une chambre sans feu.
+
+Prends garde d'être malade par ce vilain froid; aie toujours les pieds
+bien chauds et la gorge enveloppée. Je suis bien aise que tu sois
+content de tes albums. Je voudrais être au mois de mars pour courir
+avec toi les boutiques et taper tes joues luisantes. Enfin cela
+viendra.
+
+Adieu, cher mignon; sois sage, travaille et ne sois pas malade. Je
+t'embrasse de toute mon âme; ta grosse t'embrasse aussi. Elle parle de
+toi toute la journée, tu es toujours son mignon chéri.
+
+
+
+
+XCVII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE
+
+ Paris, 18 janvier 1833.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je n'ai pas répondu plus tôt à votre question par impossibilité. Le
+fait m'avait paru si peu important qu'il ne m'en est rien resté dans
+la mémoire. Mon mari m'a parlé une fois de votre retour chez madame
+Bertrand. Je vous ai interrogé; vous m'avez répondu non. Cela me
+suffisait. Je ne me souviens pas du tout si j'ai reparlé de vous avec
+mon mari. S'il vous importe de le dissuader, n'êtes-vous pas bien à
+même de le faire, vous qui le voyez tous les jours?
+
+Vous me faites des reproches très graves, mon cher enfant. Ils
+constituent de votre fait un tort bien plus grave. Vous me reprochez
+mes nombreuses liaisons, mes frivoles amitiés. Je n'entreprends jamais
+de me justifier des accusations qui portent sur mon caractère. Je puis
+expliquer des faits et des actions; des défauts d'esprit ou dès
+travers de coeur, jamais. J'ai une trop saine opinion du peu que nous
+valons tous, pour faire de moi le moindre cas. D'ailleurs, en mon
+particulier, je ne m'adore ni ne me révère. Le champ est donc libre à
+ceux qui rabaissent mon mérite. Je suis prête à rire avec eux, s'ils
+font appel à ma philosophie. Mais, si c'est une question d'affection,
+si c'est une souffrance de l'amitié que vous m'exprimez, vous avez
+tort. Quand on découvre de grandes taches dans l'âme de ceux qu'on
+aime, il faut se consulter et savoir si l'on peut les aimer encore
+malgré cela. Le plus sensé est de cesser; le plus généreux est de
+continuer. Pour que la générosité soit délicate et complète, il faut
+ne pas leur dire leur fait, car cela est cruel. Tous les reproches qui
+ont pour objet des faits de légère importance ou des défauts
+corrigibles, les avertissements affectueux à donner, les avis tendres
+et les plaintes délicates, tout cela, je le sais, est du domaine de
+l'amitié. C'est même son plus beau droit. Mais reprocher un passé déjà
+loin, contempler en silence des erreurs qu'on juge et qu'on ne
+pardonne pas, puis les condamner le jour où il n'est plus temps et où
+l'on ne sait même plus où les prendre, c'est injuste. Dire à la
+personne aimée: «Votre coeur est froid, léger ou impuissant!» C'est
+dur, c'est cruel.
+
+C'est une humiliation gratuitement infligée, vous faites souffrir sans
+rendre meilleur. Les coeurs secs ne s'amollissent pas, les coeurs usés
+ne rajeunissent plus, les coeurs incomplets ne rencontrent ni
+sympathie ni pitié. Si c'est là mon sort, il est bien brutal de me le
+signaler.
+
+Vous ajoutez que votre caractère a dû me faire souffrir plus d'une
+fois. Vous en ai-je jamais parlé, moi? Vous ai-je blessé dans ce que
+nous avons de plus irritable, l'estime de nous-mêmes? Non, je sais
+trop qu'il faut jeter un voile de pardon et d'oubli sur les
+imperfections de ceux qui nous sont chers.
+
+Adieu, mon cher enfant. Donnez-moi des nouvelles de Maurice et des
+vôtres le plus tôt possible. Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 27 février 1833.
+
+Tu me dis, mon enfant, que je ne t'écris pas souvent. C'est toi, petit
+farceur, qui es fièrement paresseux à me répondre. Tu m'écris des
+petits bouts de lettre bien courts. J'aimerais tant à savoir tout ce
+que tu fais, à quoi tu t'amuses, ce qui t'occupe, comment tu dors.
+Enfin, je vais le savoir bientôt. Tu diras à ton papa de m'écrire
+lorsqu'il sera pour partir, afin que j'aille au-devant de vous à la
+diligence. Je te mettrai dans mon lit bien chaud; ta grosse soeur te
+_bigera_ comme du pain. A présent, elle t'appelle son petit bijou de
+frère; elle est toujours mignonne et bien drôle.
+
+Ce matin, elle a eu bien du chagrin: elle a laissé tomber sa poupée
+dans le jardin et les chiens la lui ont mangée. Quand elle est arrivée
+pour la ramasser, il n'en restait qu'une jambe, que la chienne n'avait
+pas pu digérer. Aussi la pauvre grosse a braillé comme un veau.
+
+Adieu, mon petit ange; embrasse tout le monde pour moi. Toi, je
+t'embrasse mille fois sur tes joues roses. Adieu, petit chéri.
+
+J'ai un beau petit chat gris, venu par les toits se donner à nous. Je
+l'ai accueilli, il est très bon enfant.
+
+
+
+
+XCIX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE
+
+ Paris, 6 mars 1833.
+
+Mon cher enfant,
+
+Vous êtes sur le point de commettre une action très belle ou très
+folle. Très belle, si vous avez mis cette jeune fille dans la position
+de ne pouvoir s'établir ailleurs; très folle, si vous obéissez à un
+simple penchant.
+
+On me recommande de vous arrêter sur le bord de l'abîme. Je ne saurais
+croire que vous ayez besoin de conseil, au point où vous en êtes. Il
+faut que vous ayez des motifs bien puissants pour accepter un lien
+aussi sévère avec une personne aussi différente de vous. Vous allez
+trop vite. Prenez garde, mon ami, ne précipitez rien.
+
+Mon Dieu, vous auriez sous la main la plus riche, la plus belle et la
+plus spirituelle des femmes, je vous dirais encore d'attendre et de
+réfléchir. Ce ne sont pas l'opinion et les préjugés que je respecte en
+ce monde. Seule entre tous, peut-être, je ne vous jetterai pas la
+pierre; mais je m'effraye de votre avenir. Vous êtes si jeune et vous
+aurez tant de choses à faire avant d'élever cette femme jusqu'à vous!
+Je n'ose pas vous dire tous les déboires que je prévois pour vous. Je
+crains de blesser votre coeur, engagé dans une voie aussi délicate.
+Mais je vous supplie de ne pas tant vous hâter. Pourquoi ne pas
+remettre cette affaire jusqu'après votre voyage à Paris? Là, vous
+pourriez ouvrir les yeux sur beaucoup d'inconvénients que vous ne vous
+êtes peut-être pas signalés. Si, par promesse ou par devoir, vous
+étiez engagé de manière à ne pas revenir sur vos pas, du moins
+seriez-vous en garde contre l'avenir, et mieux préparé à le braver
+courageusement.
+
+Dans tout cela, c'est votre précipitation qui m'inquiète. Vous
+obéissez, j'en suis sûre, à d'austères principes, à de nobles
+sentiments. Ce n'est donc pas avec ironie ou avec dureté que je vous
+juge. Je ne vous juge pas, mon enfant. Seulement je me tourmente de
+votre position. Il est possible que ce parti vous réussisse, il est
+possible aussi qu'il vous rende malheureux. Cette pensée ne vous
+ferait pas reculer devant l'accomplissement d'un devoir, je le sais
+bien. Mais, si, en voulant faire le bonheur d'une autre personne, vous
+ne réussissiez qu'à aggraver sa situation! Cela s'est vu souvent; le
+mariage est un état si contraire à toute espèce d'union et de bonheur,
+que j'ai peur avec raison.
+
+Si vous avez pour moi l'amitié que j'ai pour vous, vous vous donnerez
+trois mois de réflexion. Je vous le demande comme une preuve de cette
+affection déjà vieille entre nous. Voulez-vous me l'accorder? Je
+crains que la solitude n'ait exalté vos idées, que vous ne vous soyez
+exagéré des devoirs qui, dans un état plus calme et plus vrai, vous
+apparaîtraient sous un autre jour. N'affligerez-vous pas votre mère
+par une résolution aussi brusque? L'avez-vous consultée? La personne
+dont nous parlons lui sera-t-elle une société agréable? Tout cela est
+bien obscur pour moi.
+
+Je ne vous fais pas un reproche de ne m'avoir pas consultée. Mais,
+précisément, le mystère dont vous avez entouré ce projet ne me semble
+pas d'un bon augure. Êtes-vous bien d'accord avec vous-même sur ce que
+vous allez faire?
+
+Adieu, mon enfant. Je vous embrasse. Répondez-moi.
+
+
+
+
+C
+
+A MONSIEUR ***
+
+ Paris, 15 avril 1833.
+
+Je veux croire votre lettre sincère, et, dans ce cas, l'absence pourra
+seule vous guérir.
+
+Si, après cette réponse, vous persistiez dans des prétentions que je
+ne pourrais plus attribuer à la folie, j'aurais pour vous fermer ma
+porte des motifs plus impérieux et plus décisifs encore.
+
+Ainsi, quelle que soit l'explication que vous préfériez pour la lettre
+inexplicable que vous m'avez envoyée, je vous prie absolument,
+littéralement et définitivement, de ne plus vous présenter chez moi.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Paris, mai 1833.
+
+Ma chère maman,
+
+Vous avez tort de me gronder. Je n'ai eu que du chagrin et de
+l'inquiétude, au lieu de tous les plaisirs que vous me supposez. Mes
+deux enfants ont été malades et le sont encore: Maurice, de la grippe,
+et Solange, de la coqueluche. J'ai passé tout mon temps à aller de
+chez moi au collège Henri IV et du collège chez moi; car je n'ai pu
+avoir mon fils pour le faire sortir avant l'invasion de la maladie. Il
+a été soigné à l'infirmerie par de bonnes religieuses.
+
+Solange, quoiqu'elle soit toujours gaie et gentille, est très
+fatiguée. Je le suis beaucoup moi-même.
+
+Un soir que mes deux petits allaient mieux, j'ai été chez vous, pour
+vous remercier de la belle gravure que vous m'avez envoyée. Il était
+sept heures, ce n'est pas une heure indue. Depuis, je n'ai pas pu
+sortir, si ce n'est pour aller à _Henri IV_.
+
+J'irai vous voir demain. Aujourd'hui, cela m'est complètement
+impossible. Vous avez eu tort d'écouter votre dignité de mère
+offensée: vous auriez dû, puisque vous sortez tous les jours pour
+dîner, venir goûter de ma cuisine. J'ai toujours un bon petit plat à
+vous offrir. A six heures, nous aurions été ensemble voir Maurice au
+collège, vous m'auriez rendue heureuse.
+
+Adieu, chère mère; je vous embrasse de tout mon coeur, en attendant
+que vous me pardonniez, et j'espère que vous ne ferez pas longtemps la
+méchante avec moi.
+
+
+
+
+CII
+
+A M. CASIMIR DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 20 mai 1833.
+
+Mon ami,
+
+Je suis aise de ton bon voyage et de ton arrivée en bonne santé.
+
+Maurice a été à l'infirmerie. C'est le changement de régime qui
+l'éprouve un peu; du reste, il est très frais et très gai. On est
+content de son caractère et il paraît s'arranger bien avec ses
+camarades. Quant à ses progrès, ils ne peuvent pas être encore
+sensibles. J'espère qu'à ton retour, on commencera à s'en apercevoir.
+Je lui ai dit de t'écrire. Dans tous les cas, je te donnerai de ses
+nouvelles. Je l'ai vu hier, avec ma mère; il a été très gentil. Je ne
+sais si Salmon a de mauvaises affaires ce mois-ci; mais j'ai eu toutes
+les peines du monde à me faire payer, quoique je n'aie envoyé chercher
+mon argent que le 15 mai. Il a fallu y envoyer quatre fois de suite.
+La première fois, il a fait refuser sa porte; la seconde, son heure de
+réception était changée; la troisième, il n'avait pas d'argent; enfin,
+la quatrième, il a daigné m'envoyer mon mois. Je ne sais pas si tout
+cela est l'effet du hasard; c'est bien possible. Cependant tu devrais
+y faire attention, au cas où tu aurais des sommes d'une certaine
+importance à déposer chez lui. Ensuite, tu devrais le prier de
+m'envoyer mon argent tous les premiers du mois. Un homme d'affaires
+n'est ni ambassadeur ni ministre, pour qu'on fasse antichambre chez
+lui.
+
+Adieu, mon ami. Ta grosse fille t'embrasse. Dis bien des choses de ma
+part à Duteil et à Jules Néraud, quand tu les verras.
+
+Adieu; je t'embrasse.
+
+
+
+
+CIII
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Paris, 26 mai 1833.
+
+Cher ami,
+
+Tu ne penses pas que j'aie changé d'avis. Tu es toujours à mes yeux le
+meilleur et le plus honnête des hommes. Je ne t'ai pas donné signe de
+souvenir et de vie depuis bien des mois. C'est que j'ai vécu des
+siècles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-là. Socialement,
+je suis libre et plus heureuse. Ma position est extérieurement calme,
+indépendante, avantageuse. Mais, pour arriver là, tu ne sais pas quels
+affreux orages j'ai traversés. Il faudrait, pour te les raconter
+passer bien des soirs dans les allées de Nohant, à la clarté des
+étoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimions tant. Dieu
+veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore,
+ensemble, le clair de lune sur la cascade d'Urmont!
+
+Mais cette indépendance si chèrement achetée, il faudrait savoir en
+jouir et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans,
+et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de
+passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J'ai doublé le
+cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent
+dans des hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cèdre de leurs
+palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, écrasés de fatigue et
+brûlés par le soleil, sont à l'ancre et ne peuvent plus risquer sur
+les mers leur chaloupe avariée. Ils n'ont pas de quoi vivre à terre,
+et, d'ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie,
+des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient
+recommencer; mais le navire est démâté, la cargaison perdue; il faut
+échouer sur le sable et rester là.
+
+Tu comprends, au fond de cette belle poésie, l'état maussade de mon
+cerveau. Suis-je plus à plaindre qu'auparavant? Peut-être; le calme
+qui vient de l'impuissance est une plate chose.
+
+Pour toi, c'est différent. La raison, la force, la volonté t'ont placé
+où tu es. Aussi tu as en toi-même de sérieuses jouissances, de nobles
+consolations.
+
+Je t'enverrai une longue lettre avant peu de temps; c'est-à-dire un
+livre que j'ai fait[1] depuis que nous nous sommes quittés. C'est une
+éternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves
+personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras à ta fantaisie. Tu
+iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon âme et jusqu'au fond
+de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es
+avec moi et dans ma pensée à toute heure. Tu verras bien, en me
+lisant, que je ne mens pas.
+
+Adieu, ami; écris-moi, parle-moi de toi beaucoup, de ta famille, des
+soins austères de ta grande, belle et triste vie. Je te verrai dans un
+ou deux mois. Adieu; crois que, pour la vie, je suis à toi.
+
+Ton ami
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _Lélia_
+
+
+
+
+CIV
+
+A M. ADOLPHE GUÉROULT. A PARIS
+
+ Paris, 3 juin 1833.
+
+Monsieur,
+
+Vous avez été si bon et si obligeant pour moi, que, malgré le long
+temps qui s'est écoulé sans m'apporter aucune nouvelle et aucune
+visite de vous, je ne crains pas de réclamer votre bienveillance. Je
+viens de faire un livre intitulé _Lélia_, qui a besoin de votre appui.
+Si vous voulez bien venir me voir, nous en causerons et je vous
+demanderai de vive voix la continuation de vos bons offices.
+
+Voulez-vous venir dîner avec moi demain? Il faut que je vous dise, sur
+ce livre assez embrouillé et sur quelques difficultés du succès, plus
+d'une parole, et je ne suis libre que vers cinq heures. Puis-je
+compter sur vous?
+
+Tout à vous, monsieur.
+
+
+
+
+CV
+
+A MADAME ***
+
+ Paris, juillet 1833
+
+Madame,
+
+Vous m'embarrassez avec vos questions. Je tiens singulièrement à votre
+estime; pourtant je ne puis me décider à mentir pour la conserver.
+J'ai beaucoup d'égoïsme et de nonchalance, vous me forcez à vous
+l'avouer. Je ne sais ce que les influences étrangères font à mon
+indifférence en matière de saint-simonisme; je crois qu'elles n'y
+entrent pour rien. Je crois même n'avoir jamais songé à soulever une
+question pour ou contre la société dans _Indiana_ ou dans _Valentine_.
+Pardonnez-le-moi, ou anathématisez-moi. Je suis forcée de le dire: la
+société est la moindre des choses que je hais et méprise. L'homme
+livré à son instinct ne me paraît pas moins laid, ridicule et sale que
+l'homme dressé à marcher sur les pieds de derrière. Que puis-je faire
+à cela? Et puis, outre cette misanthropie qui va toujours croissant à
+mesure que je vieillis, je suis excessivement femme pour l'ignorance,
+l'inconséquence des idées, le défaut absolu de logique. Vous l'avez
+fort bien dit, je manque de précision et de suite; ce n'est pas de la
+supériorité croyez-le bien. C'est l'infirmité d'une nature pauvre et
+boiteuse. Je n'ai rien étudié, je ne sais rien, pas même ma langue.
+J'ai si peu d'exactitude dans le cerveau, que je n'ai jamais pu faire
+la plus simple règle d'arithmétique. Voyez si avec cela je puis être
+utile à quelqu'un et trouver quelque idée salutaire et juste. Vous
+êtes très au-dessus de moi sous tous les rapports, et notamment pour
+l'activité, la raison, l'intelligence et le savoir. Je n'ai que des
+sensations, point de volonté. Pour quoi, pour qui en aurais-je? Au
+delà de deux ou trois personnes, l'univers n'existe pas pour moi. Vous
+voyez que je ne suis bonne à rien; mais vous êtes bonne à tout, et,
+par votre talent et par votre caractère, vous n'avez pas besoin de mon
+aide. Gardez-moi seulement votre bienveillance, votre pitié pour ma
+nullité sociale, et votre amitié pour m'en consoler. Ne pouvez-vous
+aimer que les âmes grandes et fortes? La mienne ne l'est pas; mais
+j'admire ce qui est autrement que moi. Le fait des natures puissantes
+est de plaindre et de consoler ce qui est au-dessous. Faites du bien
+aux femmes en général par votre zèle et votre chaleur de coeur,
+faites-en à moi en particulier par votre douceur et votre tolérance.
+
+Adieu, madame; reviendrez-vous bientôt? Je suis tout à vous.
+
+G.S.
+
+
+
+
+CVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 5 juillet 1833.
+
+Vous avez raison, mon ami, de compter sur mon amitié inaltérable.
+J'apprends avec joie la bonne nouvelle, et je partage tout votre
+bonheur de mari, tout votre orgueil de père. Faites mon compliment à
+l'accouchée et embrassez-la de ma part, ainsi que _cette vieille
+grand'mère_ de madame Duvernet, bien vexée, n'est-ce pas, de porter un
+pareil titre?
+
+Enfin vous êtes donc tous bien heureux, mes amis! Je regrette de
+n'être pas au milieu de vous, comme j'y étais le jour de vos noces,
+pour voir toutes vos figures épanouies, pour serrer toutes vos mains
+affectueuses. Quand vous me disiez jadis que vous aviez horreur des
+_moutards_, je savais bien que vous trouveriez les vôtres beaux et
+bons. Les miens, je vous le disais, et je vous le dis encore, me
+donnent les seules joies réelles de ma vie. Vous ne me dites pas
+comment s'appelle ce bienvenu. C'est une chose intéressante qu'un nom
+de baptême, à laquelle j'attache autant d'idées que le père de
+Tristram Shandy. Il ne se nomme, j'espère ni Artaxercès, ni
+Épaminondas, ni Polyphème, ni Polyperchon?
+
+Le mien est au collège et se comporte de manière à mériter dans son
+régiment _l'estime de ses_ CHÈFRES _et l'amitié de ses camarades_. Ma
+fille est de la taille du plus jeune éléphant de la ménagerie royale.
+Elle a horreur des gens de lettres, elle les traite de polissons et de
+mâtins. En tout, elle annonce les plus brillantes dispositions. Moi,
+j'ai été longtemps et beaucoup malade. Je vais très bien depuis que
+j'ai consulté un habile médecin, lequel m'a dit _de me distraire et
+d'éviter les contrariétés_; ce qui m'a paru très profond, très neuf,
+et très aisé à faire surtout.
+
+Je fais toujours des livres et suis assez bien dans mes affaires
+maintenant. J'irai au pays avec mon fils à l'époque des vacances. Vous
+me présenterez l'héritier présomptif et je vous embrasserai tous de
+bien bon coeur. Adieu, mon ami.
+
+Tout à vous.
+
+AURORE.
+
+
+
+
+CVII
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ 21 novembre 1833.
+
+La présente est pour te dire, mon brave ami, que je vais bientôt te
+voir. Mademoiselle Decerf épouse mon Gaulois, qui est Alphonse Fleury,
+et j'irai à leur noce.
+
+Je te verrai en passant et en repassant. Tu trouveras peut-être
+quelque jour dans la quinzaine pour t'échapper et venir faire du
+Werther avec moi: parler de rasoirs anglais de damnation éternelle et
+autres facéties, sous la grande voûte étoilée qu'on voit si bien chez
+nous. Ne crains pas de me voir rire de tes ennuis et de tes chagrins:
+je ne suis pas dangereuse en ce genre; le lendemain du jour où je
+t'aurais persiflé, tu aurais ta revanche. Mes jours ne ressemblent
+guère les uns aux autres, et c'est pour moi que fut inventé le
+proverbe: «Tel qui rit vendredi, etc.»
+
+Pour le moment, je suis dans les mêmes sentiments qu'à ma dernière
+lettre. Je serai heureuse de revoir mon pays et mes amis. Ce sont de
+vieux liens qu'on ne rompt pas. Si mon retour peut adoucir un peu ton
+spleen, accueille-le donc avec toute ta bonne affection pour moi.
+
+Charles[1] m'a écrit une lettre fort revêche. Il a eu tort. Je le lui
+pardonne de tout mon coeur. Il a pris trop à coeur l'affaire de son
+piano. Aussi il a été bien négligent de le laisser enfermé dans sa
+chambre, ne servant à rien et m'exposant aux méfiances et aux
+tracasseries du facteur, qui déjà menaçait de me faire payer. Cela ne
+m'aurait pas été facile, vu l'état de mes finances, pas brillant tous
+les jours.
+
+Comment! tu n'es pas amoureux? Eh bien, mon cher, tu as peut-être
+parfaitement raison. Toute chose excellente a son mauvais côté; toute
+chose détestable a son avantage, et nous sommes, tous, fous et bêtes.
+Tâchons d'être le moins méchants possible, avec ou sans amour; soyons
+fidèles à l'amitié.
+
+Ton ami
+
+GEORGE.
+
+ [1] Charles Rollinat, musicien, frère cadet de François.
+
+
+
+
+CVIII
+
+A MADAME MADRICE DUPIN, A PARIS
+
+ Paris, jeudi, décembre 1833.
+
+Ma chère maman,
+
+Je vous envoie le lit de Maurice et sa petite boîte de crayons, pour
+qu'il fasse des bonshommes et se tienne tranquille auprès de vous.
+
+Vous seriez bien bonne et bien gentille de tâcher de le faire coucher
+chez vous pour Noël. Madame Dudevant, qui s'en est chargée, le rendra
+bien malheureux, je crains, à force de sermons et de niaiseries. En
+l'envoyant chercher chez elle dans la journée, vous pourriez le
+garder, en lui écrivant une petite lettre. Au reste, Boucoiran se
+concertera à cet égard avec vous et vous épargnera les courses et les
+ennuis.
+
+Adieu, ma chère maman; je vous remercie mille fois de vos bontés pour
+moi et mes enfants. Je suis tranquille sur le compte de Maurice,
+puisque vous vous chargez de lui. Je pars bien portante ce soir. Je
+vous écrirai sitôt mon arrivée quelque part. Je vous embrasse de toute
+mon âme.
+
+AURORE.
+
+
+
+
+CIX
+
+ A M. MAURICE DUDEVANT,
+ AU COLLÈGE HENRI IV, A PARIS
+
+ Marseille, 18 décembre 1833.
+
+Mon cher petit,
+
+Je suis à Marseille, après avoir toujours voyagé, soit en voiture,
+soit en bateau, depuis le jour où je t'ai quitté. J'ai descendu le
+Rhône sur le bateau à vapeur et je vais m'embarquer sur la mer pour
+aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma
+santé me force à passer quelque temps dans un pays chaud. Je
+retournerai près de toi, le plus tôt possible. Tu sais bien que je
+n'aime pas à vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous
+deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous
+avoir avec moi et vous mener partout où je vais. Mais ta soeur n'est
+pas assez grande, et, toi, il faut que tu fasses ton éducation.
+
+Tu le sais, mon cher enfant, c'est indispensable et tu es bien décidé
+à t'y livrer de tout ton coeur: J'ai été bien heureuse, quand M.
+Gaillard[1] m'a dit que tu étais un brave garçon, que tu faisais ton
+possible pour contenter tes maîtres, et qu'il avait bonne opinion de
+toi. C'est ainsi, j'espère, qu'on me parlera toujours de toi. Tu ne
+m'as jamais causé de chagrin sous ce rapport et tu feras le bonheur de
+ma vie, si tu le veux.
+
+J'ai été ce matin me promener au bord de la mer. J'ai mangé des
+coquillages tout vivants et dont les coquilles étaient très jolies.
+J'ai pensé à toi qui les aimes tant, et je n'ai pas voulu en chercher
+dans le sable, parce que tu n'étais pas là pour m'aider et que je ne
+me serais pas amusée. Quand tu seras en âge de quitter le collège et
+d'interrompre tes études, nous voyagerons ensemble. Tu te souviens que
+nous avons déjà voyagé tous deux et que nous nous amusions comme deux
+bons camarades. Nous n'avons peur de rien, ni l'un ni l'autre; nous
+mangeons comme deux vrais loups, et tu dors sur mes genoux comme une
+grosse marmotte.
+
+En attendant que nous recommencions, dépêche-toi d'apprendre ce qu'il
+faut que tout le monde sache. Amuse-toi bien. Quand tu sortiras, sois
+aimable avec ma mère et avec madame Dudevant. Remercie bien Boucoiran,
+si bon et si obligeant pour toi, et écris-moi à toutes tes sorties.
+Raconte-moi ce que tu auras fait, chez qui tu couches, etc. Dis-moi
+aussi si tu as de bonnes notes et des _heures_. Pense à moi souvent et
+travaille, joue, saute, porte-toi bien, décrasse ta frimousse, lave
+tes pattes, ne sois pas trop gourmand et aime bien ta vieille mère,
+qui t'embrasse cent mille fois.
+
+ [1] Proviseur du collège Henri IV
+
+
+
+
+CX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Marseille, 20 décembre 1833
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis arrivée ici sans trop de fatigue et j'en repars après-demain.
+Je vais à Pise ou à Naples, je ne sais lequel. Écrivez-moi à Livourne,
+poste restante. Donnez-moi des nouvelles de mon gamin. Soyez bon pour
+lui, comme vous l'êtes toujours, et protégez-le contre les petits
+ennuis dont je vous ai parlé.
+
+Avez-vous réussi à dîner le jour de mon départ? Je vous ai fait faire
+une journée de corvée. Sans vous, je ne serais pas venue à bout de
+partir. Avez-vous eu la bonté de ranger tout chez moi, de mettre
+dehors mes chambrières, de fermer portes et fenêtres, etc., etc.? Ayez
+soin de retirer les clefs de tous les meubles et de les mettre en
+paquet dans le secrétaire, dont vous prendrez la clef chez vous. Je
+vous remets aussi la surintendance, des rats et souris, avec
+autorisation d'en manger à discrétion et de boire tout le vin de ma
+cave.
+
+A propos de cela, il faudra encore que vous ayez l'obligeance de
+descendre à la susdite cave et de surveiller la conduite de mes
+bouteilles de vin, pour empêcher la sympathie de ces demoiselles pour
+le gosier des laquais et portiers de la maison.
+
+Faites une note de toutes vos petites dépenses pour moi, spectacles et
+sapins pour Maurice, ports de lettres, etc., etc.
+
+Votre pays est très beau le long du Rhône. Cette navigation est
+magnifique. Du reste; vos villes de Lyon, Avignon et Marseille sont
+stupides. Je ne voudrais pas les habiter en peinture, et je remercie
+le ciel de pouvoir m'en sauver bientôt. Marseille est absolument tel
+que vous me l'avez dépeint. Il faut faire une lieue pour voir la mer
+et le port ressemble assez à la mare aux canards à Nohant.
+
+Il y fait déjà un temps charmant et des matinées qui valent nos
+journées d'avril.
+
+Adieu, mon cher ami. Je vous recommande bien de me donner des
+nouvelles de mon mioche et de me remplacer auprès de lui. Je ne sais
+vraiment pas comment s'arrangerait ma vie si je n'avais pas votre
+bonne amitié et votre éternelle complaisance pour m'aider et me
+tranquilliser Adieu; je vous embrasse.
+
+Tout à vous,
+
+AURORE D.
+
+
+
+
+CXI
+
+A M HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
+
+ Venise, 16 mars 1834.
+
+Mon ami,
+
+Je te remercie de ta lettre. Ton souvenir, malgré tout, me fait
+toujours plaisir. J'ai tardé à te répondre, parce que je viens de
+faire une maladie assez grave. Je suis bien à présent, et, au moment
+de quitter l'Italie, je commence à m'y acclimater. J'y reviendrai;
+car, après avoir goûté de ce pays-là, on se croit chassé du paradis
+quand on retourne en France. Voilà l'effet que cela me fera.
+
+Je n'ai pas été charmée de la Toscane; mais Venise est la plus belle
+chose qu'il y ait au monde. Toute cette architecture mauresque en
+marbre blanc au milieu de l'eau limpide et sous un ciel magnifique; ce
+peuple si gai, si insouciant, si chantant, si spirituel; ces gondoles,
+ces églises, ces galeries de tableaux; toutes les femmes jolies ou
+élégantes; la mer qui se brise à vos oreilles; des clairs de lune
+comme il n'y en a nulle part; des choeurs de gondoliers quelquefois
+très justes; des sérénades sous toutes les fenêtres; des cafés pleins
+de Turcs et d'Arméniens; de beaux et vastes théâtres où chantent la
+Pasta et Donzelli, des palais magnifiques; un théâtre de polichinelle
+qui enfonce à dix pieds sous terre celui de Gustave Malus; des huîtres
+délicieuses, qu'on pêche sur les marches de toutes les maisons; du vin
+de Chypre à vingt-cinq sous la bouteille; des poulets excellents à dix
+sous; des fleurs en plein hiver, et, au mois de février, la chaleur de
+notre mois de mai: que veux-tu de mieux?
+
+Je ne me suis pas doutée des autres plaisirs de l'hiver. Je n'aime pas
+le monde, comme tu sais. Je me suis bornée à deux ou trois personnes
+excellentes, et j'ai vu le carnaval de ma fenêtre.
+
+Il m'a semblé fort au-dessous de sa réputation. Il aurait fallu le
+voir dans les bals masqués, aux théâtres; mais je me suis trouvée
+malade à cette époque-là et je n'ai pu y aller. Je le regrette peu; ce
+que je cherchais ici, je l'ai trouvé: un beau climat, des objets d'art
+à profusion, une vie libre et calme, du temps pour travailler et des
+amis. Pourquoi faut-il que je ne puisse bâtir mon nid sur cette
+branche? Mes poussins ne sont pas ici et je ne puis m'y plaire qu'en
+passant. J'attends le mois d'avril pour retraverser les Alpes, et je
+m'en irai par Genève. Je compte donc être à Paris dans le courant du
+mois prochain.
+
+Quand j'aurai embrassé Maurice, j'irai passer l'été en Berri. Engage
+Casimir à garder Solange et à ne pas la mettre en pension avant mon
+retour; cela m'empêcherait d'aller à Nohant, et contrarierait beaucoup
+mes projets de repos et d'économie.
+
+Tu ne me parais pas si charmé de la Châtre que moi de Venise: tu me
+fais une peinture bouffonne de ses habitants. Vraiment la société est
+une sotte chose. L'amour du travail sauve le tout. Je bénis ma
+grand-mère, qui m'a forcée d'en prendre l'habitude. Cette habitude est
+devenue une faculté, et cette faculté un besoin. J'en suis arrivée à
+travailler, sans être malade, treize heures de suite, mais, en
+moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la
+besogne. Le travail me rapporte beaucoup d'argent et me prend beaucoup
+de temps, que j'emploierais, si je n'avais rien à faire, à avoir le
+spleen, auquel me porte mon tempérament bilieux. Si, comme toi, je
+n'avais pas envie d'écrire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je
+regrette même que mes affaires d'argent me forcent de faire toujours
+sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d'y faire
+rien entrer. J'aspire à avoir une année tout entière de solitude et de
+liberté complète, afin de m'entasser dans la tête tous les
+chefs-d'oeuvre étrangers que je connais peu ou point. Je m'en promets
+un grand plaisir et j'envie ceux qui peuvent s'en donner à discrétion.
+Mais, moi, quand j'ai barbouillé du papier à la tâche, je n'ai plus de
+facultés que pour aller prendre du café et fumer des cigarettes sur la
+place Saint-Marc, en écorchant l'italien avec mes amis de Venise.
+C'est encore très agréable, non pas mon italien, mais le tabac, les
+amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t'y transporter d'un coup de
+baguette et jouir de ton étonnement.
+
+Nous savons si peu ce qu'est l'architecture, et notre pauvre Paris est
+si laid, si sale, si raté, si mesquin, sous ce rapport! Il n'y a
+pourtant que lui au monde, pour le luxe et le bien-être matériel.
+L'industrie y triomphe de tout et supplée à tout; mais, quand on n'est
+pas riche, on y subit toute sorte de privations. Ici, avec cent écus
+par mois, je vis mieux qu'à Paris avec trois cents. Pourquoi diable,
+toi et ta femme, qui êtes indépendants, qui n'avez ni place, ni
+famille ni amour du monde, ni relations obligatoires en France, ne
+venez-vous pas vous établir ici? Vous y feriez des économies en y
+vivant très bien; vous y élèveriez votre fille aussi bien que partout
+ailleurs. Vous y auriez mille commodités que vous ne pouvez avoir à
+Paris: un logement cent fois plus joli et plus vaste, une gondole avec
+un gondolier qui serait en même temps votre domestique; le tout pour
+soixante francs par mois; ce qui représente à Paris une voiture, une
+paire de chevaux, un cocher et un valet de chambre, c'est-à-dire douze
+à quinze mille francs par an. Le bois et le vin à très bas prix; les
+habits, les marchandises de toute sorte; les denrées de tout pays à
+moitié prix de Paris. Je paye ici une paire de souliers en maroquin
+quatre francs. Hier, nous avons été au café, nous étions trois; nous y
+avons pris chacun trois glaces, une tasse de café et un verre de
+punch, plus des gâteaux à discrétion pour compléter les jouissances de
+deux grandes heures de bavardage. Cela nous a coûté, en tout, quatre
+livres autrichiennes la livre autrichienne vaut un peu moins de
+dix-huit sous de France.
+
+Si vous voulez y venir, comme j'y retournerai passer l'hiver prochain,
+je vous y piloterai. Le voyage vous coûtera mille francs, pour vous
+deux; mais vous y vivrez pour mille écus par an. C'est probablement
+moins que vous ne dépensez à Paris dans une année, et, par-dessus le
+marché, vous connaîtriez Venise, la plus belle ville de l'univers. Si
+je n'avais pas mon fils cloué au collège Henri IV, certainement je
+prendrais ma fille avec moi et je viendrais me planter ici pour
+plusieurs années. J'y travaillerais comme j'ai coutume de faire et je
+retournerais en France, quand j'en aurais assez, avec un certain magot
+d'argent.
+
+Mais je ne veux pas renoncer à voir mon fils chaque année, et tout ce
+que je gagne sera toujours mangé en voyages ou à Paris.
+
+Adieu, mon vieux; parle-moi de Maurice et de ta fille. Font-ils de
+bonnes parties ensemble, les jours de congé?
+
+J'embrasse Émilie, Léontine et toi, de tout mon coeur. Il y a
+longtemps que je n'ai eu de nouvelles de ma mère; donne-lui des
+miennes et prie-la de m'écrire.
+
+
+
+
+CXII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Venise, 6 avril 1834.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai reçu vos deux effets sur M. Papadopoli[1], et je vous remercie.
+Maintenant je suis sûre de ne pas mourir de faim et de ne pas demander
+l'aumône en pays étranger; ce qui, pour moi, serait pire. Je
+m'arrangerai avec Buloz, et il pourra suffire à mes besoins sans se
+faire trop tirailler; car je travaillerai beaucoup.
+
+Alfred est parti pour Paris, et je vais rester ici quelque temps.
+
+Il était encore bien délicat pour entreprendre ce long voyage. Je ne
+suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le supportera; mais il
+lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour
+consacré à attendre le retour de sa santé la retardait au lieu de
+l'accélérer. Il est parti enfin, sous la garde d'un domestique très
+soigneux et très dévoué. Le médecin[2] m'a répondu de la poitrine, en
+tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.
+
+Nous nous sommes quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour
+toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon
+coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour
+souffrir.
+
+Le manuscrit de _Lélia_ est dans une des petites armoires de Boule. Je
+l'ai, en effet, promis à Planche; pour peu qu'il tienne à ce
+griffonnage, donnez-le-lui, il est bien à son service. Je suis
+profondément affligée d'apprendre qu'il a mal aux yeux. Je voudrais
+pouvoir le soigner et le soulager. Remplacez-moi; ayez soin de lui.
+Dites-lui que mon amitié pour lui n'a pas changé, s'il vous questionne
+sur mes sentiments à son égard. Dites-lui sincèrement que plusieurs
+propos m'étaient revenus après l'affaire de son duel avec M. de
+Feuillide; lesquels propos m'avaient fait penser qu'il ne parlait pas
+de moi avec toute la prudence possible.
+
+Ensuite, il avait imprimé dans la _Revue_ des pages qui m'avaient
+donné de l'humeur. Lui et moi sommes des esprits trop graves et des
+amis trop vrais, pour nous livrer aux interprétations ridicules du
+public. Pour rien au monde je n'aurais voulu qu'un homme que j'estime
+infiniment devînt la risée d'une populace d'artistes haineux qu'il a
+souvent tancée durement; laquelle, pour ce fait, cherche toutes les
+occasions de le faire souffrir et de le rabaisser. Il me semblait que
+le rôle d'amant disgracié, que ces messieurs voulaient lui donner, ne
+convenait pas à son caractère et à la loyauté de nos relations.
+J'avais cherché de tout mon pouvoir à le préserver de ce rôle
+mortifiant et ridicule, en déclarant hautement qu'il ne s'était jamais
+donné la peine de me faire la cour. Notre affection était toute
+paisible et fraternelle. Les méchants commentaires me forçaient à ne
+plus le voir pendant quelques mois; mais rien ne pouvait ébranler
+notre mutuel dévouement. Au lieu de me seconder, Planche s'est
+compromis et m'a compromise moi-même: d'abord par un duel qu'il
+n'avait pas de raisons personnelles pour provoquer; ensuite par des
+plaintes et des reproches, très doux il est vrai, mais hors de place
+et, qui pis est, tirés à dix mille exemplaires.
+
+De si loin et après tant de choses, les petits accidents de la vie
+disparaissent, comme les détails du paysage s'effacent à l'oeil de
+celui qui les contemple du haut de la montagne. Les grandes masses
+restent seules distinctes au milieu du vague de l'éloignement. Aussi
+les susceptibilités, les petits reproches, les mille légers griefs de
+la vie habituelle, s'évanouissent maintenant de ma mémoire; il ne me
+reste que le souvenir des choses sérieuses et vraies. L'amitié de
+Planche, le souvenir de son dévouement, de sa bonté inépuisable pour
+moi, resteront dans ma vie et dans mon coeur comme des sentiments
+inaltérables.
+
+Après avoir quitté Alfred, que j'ai conduit jusqu'à Vicence, j'ai fait
+une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J'ai fait à
+pied jusqu'à huit lieues par jour, et j'ai reconnu que ce genre de
+fatigue m'était fort bon, physiquement et moralement.
+
+Dites à Buloz que je lui écrirai des lettres, pour la _Revue_, sur mes
+voyages pédestres.
+
+Je suis rentrée à Venise avec sept centimes dans ma poche! Sans cela,
+j'aurais été jusque dans le Tyrol; mais le besoin de hardes et
+d'argent m'a forcée de revenir. Dans quelques jours, je repartirai et
+je reprendrai la traversée des Alpes par les gorges de la Piave. Je
+puis aller loin ainsi, en dépensant cinq francs par jour et en faisant
+huit ou dix lieues, soit à pied, soit à âne. J'ai le projet d'établir
+mon quartier général à Venise, mais de courir le pays seule et en
+liberté. Je commence à me familiariser avec le dialecte.
+
+Quand j'aurai vu cette province, j'irai à Constantinople, j'y passerai
+un mois, et je serai à Nohant pour les vacances. De là, j'irai faire
+un tour à Paris et je reviendrai à Venise.
+
+Je suis fort affligée du silence de Maurice et fort contente
+d'apprendre au moins qu'il se porte bien. Son père me dit qu'il
+travaille et qu'on est content de lui. Pour vous, je vous ai prié au
+moins dix fois de voir ses notes et de m'en rendre compte. Il faut que
+j'y renonce; car vous ne m'en avez jamais dit un mot, gredin d'enfant!
+Je suis enchantée que mon mari garde Solange à Nohant. De cette
+manière, il me plaît fort de conserver Julie, puisque je n'ai pas à la
+nourrir. Sans cet arrangement, j'eusse fait mon possible pour
+retourner à Paris, malgré le peu d'argent que j'aurais eu pour un si
+long voyage. Je puis donc, sans aucun préjudice pour l'un ou l'autre
+de mes deux enfants, rester dehors jusqu'aux vacances.
+
+Ne me parlez jamais, je vous prie, des articles qui se publient pour
+ou contre moi dans les journaux. J'ai au moins ici le bonheur d'être
+tout à fait étrangère à la littérature et de la traiter absolument
+comme un gagne-pain.
+
+Adieu, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur. Écrivez-moi sur
+mon fils, envoyez-moi une lettre de lui. A tout prix, je la veux.
+Avez-vous de bonnes nouvelles de votre mère? Vous ne me parlez jamais
+de vous. Avez-vous des élèves? Faites-vous bien vos affaires?
+N'êtes-vous pas amoureux de quelque femme, de quelque science ou de
+quelque grue[3]? Pensez-vous un peu à votre vieille amie, qui vous
+aime toujours _paternellement_?
+
+G.S.
+
+ [1] Banquier à Venise.
+
+ [2] Le docteur Pagello.
+
+ [3] Allusion à une grue apprivoisée par Boucoiran, à Nohant.
+
+
+
+
+CXIII
+
+A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS
+
+ Venise, mai 1834.
+
+Fais-moi le plaisir de voir le proviseur ou le censeur, et de demander
+à voir les notes de Maurice. Je l'ai demandé quarante fois à
+Boucoiran. Pas de réponse. Il y a des instants où ce silence m'effraye
+tellement, que je m'imagine que mon fils est mort et qu'on n'ose pas
+me le dire.
+
+Peut-être le printemps t'aura-t-il attiré en Berri. En ce cas, renvoie
+la lettre à Maurice, directement au collège. Tu me rendras le service
+de le voir et de l'observer, quand tu retourneras à Paris. En
+attendant tu verras ma fille à Nohant. Tu me parleras beaucoup d'elle,
+de toi et du pays.
+
+Conçois-tu que ni Laure ni Alphonse[1] ne m'écrivent! M'ont-ils
+oubliée aussi, ceux-là? Il me semble que je suis morte et que je
+frappe en vain à la porte des vivants.--Il est vrai que je leur avais
+annoncé mon prochain retour, et que me voilà encore à Venise pour
+quelque temps. Donne-moi au moins de leurs nouvelles.
+
+Adieu, mon ami; tu vois que, si je repousse les épanchements de
+l'amitié dans certains cas, je reviens lui demander secours dans les
+affections plus profondes et plus réelles de la vie. Donne-moi aussi
+moyen de te faire du bien.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur. Rappelle-moi l'amitié de ton père.
+
+Tout à toi.
+
+GEORGE S.
+
+ [1] M. et madame Fleury
+
+
+
+
+CXIV
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
+
+ Venise, 1er juin 1834.
+
+Mon ami,
+
+A présent que je suis revenue de Constantinople, je te dirai que c'est
+un bien beau pays, mais que je n'y suis pas allée. Il fait trop chaud
+et je n'ai pas assez d'argent pour cela. Si j'en avais, j'irais à
+Paris tout de suite et non ailleurs. Si tu entends dire que je suis
+noyée dans l'Archipel, sache donc bien qu'il n'en est rien et que
+c'est une nouvelle littéraire, rien de plus.
+
+Je suis à Venise, travaillant comme un cheval, afin de payer mon
+voyage d'Italie, que je dois encore à mon éditeur, mais dont je
+m'acquitte peu à peu. Je comptais être débarrassée de cette corvée il
+y a deux mois. Des circonstances imprévues, un voyage dans le Tyrol,
+quelques chagrins, m'ont retardée dans mon travail, et dans mes
+profits par conséquent.
+
+Néanmoins mon courage n'est pas mort; mais, pour le moment, je souffre
+beaucoup d'être loin de mes enfants depuis si longtemps. J'ai été dans
+une grande inquiétude par le silence de Boucoiran, lequel silence dure
+encore, je ne sais pourquoi. J'ai reçu enfin une lettre de Gustave
+Papet, qui en contenait une de Maurice, et une de Laure Decerf, qui me
+donne d'excellentes nouvelles de Solange.
+
+Je suis donc en paix sur mes pauvres mioches; mais je n'en suis pas
+moins affamée de les revoir, et je serai, au plus tard, à Paris pour
+la distribution des prix. Les notes de Maurice sont excellentes. Il
+m'écrit la lettre la meilleure et la plus laconique du monde. «Tu me
+demandes si j'oublie ma vieille mère, non. Je pense tous les jours à
+toi. Tu me dis de t'écrire, espère que je t'écrirai. Tu me demandes si
+je suis corrigé de mes caprices d'enfant, oui.»
+
+Voilà son style! on dirait un bulletin de la grande armée, et avec
+cela pas une faute d'orthographe; je suis bien contente de lui.
+
+Comment va Léontine? Elle doit être bien grande, au train dont elle y
+allait quand je suis partie.
+
+Es-tu toujours à Corbeil? D'après ce que tu me dis, tu es dans un bon
+air et dans une belle situation. Si tu as envie d'aller à Nohant au
+mois d'août, nous irons ensemble avec Léontine et Émilie, si sa santé
+le permet et si le _coeur lui en dit_.
+
+Tu me parais un peu dégoûté du pays; mais il y aura une manière de ne
+pas trop s'apercevoir de ses désagréments. Ce sera de rester à fumer
+sur le perron, de bavarder à tort et à travers entre nous, et de
+dormir en chien sur le grand canapé du salon. Venise, avec ses
+escaliers de marbre blanc et les merveilles de son climat, ne me fait
+oublier aucune des choses qui m'ont été chères. Sois sûr que rien ne
+meurt en moi. J'ai une vie agitée. Mon destin me pousse d'un côté et
+de l'autre, mais mon coeur ne répudie pas le passé. Il souffre et se
+calme selon le temps qu'il fait. Les vieux souvenirs ont une puissance
+que nul ne peut méconnaître, et moi moins qu'un autre. Il m'est doux,
+au contraire, de les ressaisir, et nous nous retrouverons bientôt
+ensemble, dans notre vieux nid de Nohant, où je n'ai pas pu vivre,
+mais où je pourrai, peut-être plus tard, mourir en paix.
+
+Dire que l'on aura une vie uniforme, sans nuages et sans reproches,
+c'est promettre un été sans pluie; mais, quand le coeur est bon, l'on
+se retrouve et l'on se souvient de s'être aimés. Il m'a semblé
+plusieurs fois que j'avais à me plaindre beaucoup de toi. J'ai pris
+définitivement le parti de ne plus m'en fâcher. Je savais bien que
+j'en reviendrais et que je ne pourrais pas rester en colère contre
+toi, que tu eusses tort ou non. Et ainsi de tout dans ma vie. Je
+réponds aux bons procédés, j'oublie les mauvais; je me console des
+maux et je sais jouir des biens qui m'arrivent. J'ai la philosophie du
+soldat en campagne.
+
+Nous sommes bien frères sous ce rapport; mais, toi, tu agis ainsi, par
+indifférence; tu te consoles sans avoir souffert. Tant mieux, ton
+organisation est la meilleure.
+
+Adieu, mon vieux; écris-moi donc, cela me fera beaucoup de bien. Je ne
+te dis rien de ma manière de vivre à Venise. Tu pourras lire beaucoup
+de détails sur ce pays, dans la _Revue des Deux Mondes_, numéros du 15
+mai dernier et du 15 juin prochain, si toutefois cela t'intéresse.
+
+Je voudrais avoir ici mes enfants et pouvoir y vivre longtemps; c'est
+un beau pays. Embrasse Émilie pour moi, et, si tu vois mon fils,
+parle-moi de lui beaucoup. Je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+Ecris-moi:
+
+_Alla Spezieria Ancillo.
+ Campo San-Luca.
+ Venise_.
+
+
+
+
+CXV
+
+A M. JULES BOUCOIRAN. PARIS
+
+ Venise, 4 juin 1834.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis rassurée sur le compte de Maurice. Je viens de recevoir une
+lettre de lui et une de Papet; mais je commence à être sérieusement
+inquiète de vous, ou très affligée de votre oubli. Buloz me mande
+qu'il vous a remis, le 15 mai, cinq cents francs pour moi. Je vous
+avais écrit de me faire parvenir mon argent bien vite, parce que je
+n'avais plus rien. Nous sommes au 2 juin, et je n'ai rien reçu.
+
+Je suis aux derniers expédients pour vivre, car j'ai horreur des
+dettes. Maurice m'écrit qu'il vous a envoyé une lettre pour moi il y a
+plusieurs jours. Rien! Qu'est-ce que cela veut dire? Votre lettre
+s'est-elle perdue à la poste comme beaucoup d'autres? Au moins si
+Papadopoli avait reçu la lettre d'avis du banquier de Paris! mais il
+n'a rien reçu; l'argent n'est donc pas parti. Êtes-vous tombé
+subitement assez malade pour être hors d'état de faire cette
+commission?
+
+Depuis deux mois, vous m'avez montré une indifférence excessive, et,
+malgré toutes mes lettres où je vous suppliais de me donner des
+nouvelles de mon fils, vous m'avez laissée dans la plus mortelle
+inquiétude. Je pense que vous êtes devenu amoureux et je vous connais
+à cet égard: quand vous êtes dans votre état ordinaire, vous êtes le
+plus exact des hommes; quand vous vous éprenez de quelqu'une, vous
+oubliez tout et vous partez pour le monde insaisissable. Cela est
+momentané, j'espère. L'amour passe, et l'amitié se retrouve toujours,
+après avoir dormi plus ou moins longtemps. A Nohant, vous aviez cette
+fièvre d'oubli, et j'ai été bien souvent effrayée de votre silence et
+désespérée de n'entendre pas parler de mon fils, pendant des mois
+entiers.
+
+Mais tout cela n'explique pas que vous me laissiez dans une misère
+absolue en pays étranger. Je vis, depuis deux mois, des cinq cents
+francs que vous m'aviez envoyés. Courez donc, je vous en supplie, chez
+le banquier, et faites-moi expédier l'argent que vous avez, pour moi,
+entre les mains.
+
+Vous avez dû toucher trois mois chez Salmon (mars, avril, mai); ce qui
+fait neuf cents francs; plus cinq cents de Buloz; quatorze cents.--Mon
+loyer payé et mes petites dettes envers vous, que je vous prie de
+prélever avant tout, il doit vous rester mille francs. Pendant ce
+temps-là, je dîne avec la plus stricte économie et je couche sur un
+matelas par terre, faute de lit. Si ce retard est causé par votre
+négligence, vous devez en avoir quelque remords; s'il est causé par un
+accident, tirez-moi bien vite d'anxiété. S'il y a quelque autre raison
+qui vous justifie, écrivez-la en deux mots, je l'accueillerai avec
+joie; si mes affaires vous ennuient, dites-le sincèrement. Je vous
+serai reconnaissante du passé et je ne vous demanderai rien jusqu'à ce
+que vos préoccupations aient cessé.
+
+Vous aviez de bonnes nouvelles à me donner du travail et de la santé
+de mon fils; comment se fait-il que, après deux mois d'attente, je les
+reçoive d'un autre? Ah! mon enfant, votre corps ou votre coeur est
+malade.
+
+Adieu, mon ami; surtout ne soyez pas malade. Tout le reste ne sera
+rien pour moi.
+
+Ne me parlez jamais politique dans vos lettres. D'abord, je m'en
+soucie fort peu; ensuite, c'est une raison certaine pour qu'elles ne
+me parviennent pas.
+
+
+
+
+CXVI
+
+A MAURICE DUDEVANT. A PARIS
+
+ Milan, 29 juillet 1834.
+
+Mon gros minet,
+
+Boucoiran m'a écrit que la distribution des prix serait pour le 28
+août; toi, tu m'as écrit que ce serait le 18. Je ne sais lequel de
+vous deux se trompe.
+
+Dans tous les cas, je serai à Paris avant le 18, si je ne crève pas en
+route! vraiment, il y a de quoi par la chaleur qu'il fait ici!
+J'espère qu'en approchant de la Suisse, je vais avoir plus frais. Je
+voudrais t'avoir avec moi, mon cher petit, pour te montrer toutes les
+belles choses que je vois.
+
+Mais nous reviendrons ensemble dans ce beau pays d'ici à quelques
+années. Je n'ai pas de plaisir réel sans toi, mon enfant. Dépêche-toi
+de grandir, pour que nous ne nous quittions plus.
+
+Je t'embrasse mille fois. Adieu.
+
+
+Paris est en fête aujourd'hui, et tu es sorti, j'imagine? Tu cours, tu
+t'amuses; penses-tu un peu à moi?
+
+
+
+
+CXVII
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Paris. 15 août 1834.
+
+Mon ami,
+
+J'ai trouvé à Paris ta brave lettre du mois d'avril, hier en arrivant
+de Venise, où j'ai passé toute l'année. Je pars dans cinq ou six jours
+pour le pays, et j'espère bien te trouver à Châteauroux. Tâche de ne
+pas être absent du 24 au 26, et de venir avec moi à Nohant. Il le faut
+absolument pour que je sois complètement heureuse.
+
+Je ne sais rien te dire de moi; sinon que j'étais malade de l'absence
+de mes enfants, que je suis ivre de revoir Maurice et impatiente de
+revoir Solange, que je t'aime comme un frère, et que, sous les belles
+étoiles de l'Italie, je n'ai pas passé un soir sans me rappeler nos
+promenades et nos entretiens sous le ciel de Nohant.
+
+Je ne t'ai pas écrit; il eût fallu te raconter ma vie entière. C'est
+un triste et long pèlerinage que je n'avais pas le courage de
+retracer. Je te raconterai tout, sous les arbres de mon jardin ou dans
+les traînes d'Urmont. Ne me retire pas ce bonheur-là, mon ami, quelque
+affaire que tu aies. Songe que les affaires se retrouvent et que les
+jours heureux ne pleuvent pas pour nous.
+
+Adieu, mon ami. J'ai trois cent cinquante lieues dans les jambes, car
+j'ai traversé la Suisse à pied; plus, un coup de soleil sur le nez, ce
+qui fait que je suis _charmante_. Il est bien heureux pour toi que
+nous soyons amis; car je défie bien tout animal appartenant à notre
+espèce de ne point reculer d'horreur en me voyant. Ça m'est bien égal,
+j'ai le coeur rempli de joie.
+
+
+
+
+CXVIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Nohant, 31 août 1834.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis arrivée très lasse et assez malade; je vais mieux. Maurice va
+bien. Tous mes amis, Gustave Papet, Alphonse Fleury, Charles Duvernet
+et Duteil sont venus, le lendemain, dîner avec mesdames Decerf et
+Jules Néraud[1].
+
+J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là. C'était un adieu que
+je venais dire à mon pays, à tous les souvenirs de ma jeunesse et de
+mon enfance; car vous avez dû le comprendre et le deviner: la vie
+m'est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu.
+
+Nous en reparlerons.
+
+En attendant, je vous remercie de l'amitié constante, infatigable, que
+vous avez pour moi. J'aurais été heureuse si je n'eusse rencontré que
+des coeurs comme le vôtre. Dans ce moment, vous comblez de soins et de
+services mon ami Pagello.
+
+Je vous en suis reconnaissante. Pagello est un brave et digne homme,
+de votre trempe, bon et dévoué comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred
+et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois à Paris. Je
+vous le confie et je vous le lègue; car, dans l'état de maladie
+violente où est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver.
+
+Il est bien possible que je ne retourne point à Paris de sitôt. C'est
+pourquoi, craignant de ne jamais revoir ce brave garçon, qui repartira
+peut être bientôt pour son pays, je l'invite (avec l'agrément de M.
+Dudevant) à venir passer huit ou dix jours ici. Je ne sais s'il
+acceptera. Joignez-vous à moi pour qu'il me fasse ce plaisir non en
+lui lisant ma lettre, dont la tristesse l'affecterait, mais en lui
+disant qu'il me donnera l'occasion de lui témoigner une amitié
+malheureusement stérile et prête à descendre au tombeau.
+
+J'aurai à causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution
+de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand nous aurons
+parlé ensemble une heure, quand je vous aurai fait connaître l'état de
+mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi qu'il y a paresse et
+lâcheté à essayer de vivre, quand je devrais en avoir déjà fini. Le
+moment n'est pas venu de nous expliquer à cet égard. Il viendra
+bientôt.
+
+Si Pagello se décide à venir, donnez-lui les instructions nécessaires
+et faites-le partir vendredi prochain. Si vous pouviez l'accompagner,
+cela me ferait beaucoup de bien; c'est pourquoi je ne m'en flatte pas.
+Expliquez-lui ce qu'il a à faire à Châteauroux, où l'on arrive à
+quatre heures du matin pour en repartir à six, par la voiture de la
+Châtre; car, chez Suard[2], on est peu affable pour les voyageurs de
+passage.
+
+Adieu. J'ai la fièvre. Solange est charmante. Je ne peux l'embrasser
+sans pleurer.
+
+Faites carder mes matelas. Je ne veux pas être mangée aux vers de mon
+vivant.
+
+Adieu, mon ami. Votre vieille mère va mal. Faites dire à mon
+propriétaire que je garderai l'appartement.
+
+A quoi bon changer pour le peu de temps que je veux passer en ce
+monde?
+
+ [1] La Malgache
+ [2] Aubergiste à Châteauroux.
+
+
+
+
+CXIX
+
+A M. JULES NÉRAUD. A LA CHATRE
+
+ Nohant, 10 septembre 1834.
+
+Mon pauvre ami,
+
+Tu avais entrepris de me conseiller de me prouver que la vie est
+supportable: ton destin et le mien se chargent de la réponse aux
+questions inquiètes que je t'adressais. Voilà ta vie! voilà le bonheur
+qu'on obtient à force de privations, de résignation et d'efforts
+courageux. Tu n'en es que plus, admirable, mon ami, de te soumettre à
+de tels ennuis.
+
+Parle-moi de vertu, d'héroïsme une autre fois; et non de raison ni
+d'espoir de guérison. Tu souffres, tu vis, c'est bien. Mais, moi, je
+n'ai pas tant de vertu. Tous les espoirs m'abandonnent, tous mes
+sujets de consolation tombent dans l'abîme, ou tremblent battus des
+vents sur le bord, près d'y tomber à leur tour.
+
+Je ne veux pas t'entretenir de ma tristesse: tu es triste toi-même, et
+tes chagrins maintenant m'occupent plus que les miens. C'est donc à
+mon tour de te consoler et de t'encourager. Je ne l'aurais pas cru!
+Mais pourquoi pas, au reste? J'ai fini pour mon compte, je m'en vais,
+je n'ai besoin de rien. Toi, tu restes ici-bas.
+
+Un tendre adieu, l'étreinte affectueuse d'une âme, qui ne se détachera
+jamais de toi, et qui priera pour toi dans une autre vie, peuvent
+adoucir ton épreuve. Eh bien, mon vieux ami, bénis Dieu qui t'a donné
+du courage et ne néglige pas ses dons.
+
+Il t'en coûtera peu, et cette séparation ne changera rien à notre
+sort; car, depuis des années, nous vivons presque toujours éloignés et
+comme perdus l'un pour l'autre. Voilà deux ans que nous ne nous étions
+vus, et, si j'avais à vivre, deux ans encore se passeraient peut-être
+sans que je revinsse au pays. Quant à toi, mon ami, je désire, avant
+tout, que ton existence soit la moins mauvaise possible. Ne t'attriste
+plus de mes douleurs; envoie-moi une larme ou un sourire, sur l'aile
+de quelque oiseau voyageur, qui laissera tomber ce don en passant sur
+ma tête; soit que je dorme sous le gazon, soit que, enlevant ma fille,
+j'aille vivre en ermite à l'île Maurice ou à la Louisiane.
+
+Retourne tranquille à ton ajoupa, à ta brouette, à tes livres, à tes
+enfants surtout. Console-toi des ennuis comme tu sais le faire avec
+une bouffonne et inoffensive pointe d'ironie contre ta destinée.
+Accomplis ta tâche.
+
+Où que je sois, je penserai à toi, et te bénirai de cette amitié qui,
+en toi, a survécu aux mécomptes, aux contrariétés, aux obstacles, à
+l'absence et à mon apparent oubli.
+
+
+
+
+CXX
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 20 septembre 1834.
+
+Je voulais t'écrire une longue lettre tout de suite après ton départ;
+mais je n'ai trouvé aucun argument à te donner en faveur de mes idées.
+Il ne s'agit là que d'un sentiment, que d'un instinct d'héroïsme qui
+est exceptionnel tout à fait, et dont je n'oserais parler sérieusement
+avec plus de trois personnes à ma connaissance.
+
+Je n'ai jamais eu pour toi ni amour moral, ni amour physique; mais,
+dès le jour où je t'ai connu, j'ai senti une de ces sympathies rares,
+profondes et invincibles que rien ne peut altérer; car plus on
+s'approfondit, plus on se connaît identique à l'être qui l'inspire et
+la partage. Je ne t'ai pas trouvé supérieur à moi par nature; sans
+cela, j'aurais conçu pour toi cet enthousiasme qui conduit à l'amour.
+Mais je t'ai senti mon égal, mon semblable, _mio compare_, comme on
+dit à Venise.
+
+Tu valais mieux que moi, parce que tu étais plus jeune, parce que tu
+avais moins vécu dans la tourmente, parce que Dieu t'avait mis
+d'emblée dans une voie plus belle et mieux tracée. Mais tu étais sorti
+de sa main avec la même somme de vertus et de défauts, de grandeurs et
+de misères que moi.
+
+Je connais bien des hommes qui te sont supérieurs; mais jamais je ne
+les aimerai du fond des entrailles comme je t'aime. Jamais il ne
+m'arrivera de marcher avec eux toute une nuit sous les étoiles, sans
+que mon esprit ou mon coeur ait un instant de dissidence ou
+d'antipathie. Et pourtant ces longues promenades et ces longs
+entretiens, combien de fois nous les avons prolongés jusqu'au jour,
+sans qu'il s'éveillât en moi un élan de l'âme qui n'éveillât le même
+élan dans la tienne, sans qu'il vînt à mes lèvres l'aveu d'une misère
+pareille.
+
+L'indulgence profonde et l'espèce de complaisance lâche et tendre que
+l'on a pour soi-même, nous l'avons l'un pour l'autre. L'espèce
+d'engouement qu'on a pour ses propres idées et la confiance
+orgueilleuse qu'on a pour sa propre force, nous l'avons l'un pour
+l'autre. Il ne nous est pas arrivé _une seule fois_ de discuter quoi
+que ce soit, bon ou mauvais. Ce que dit l'un de nous est adopté par
+l'autre aussitôt, et cela, non par complaisance, non par dévouement,
+mais par sympathie nécessaire.
+
+Je n'ai jamais cru à la possibilité d'une telle adoption réciproque
+avant de te connaître, et, quoique j'aie de grands, de nombreux et de
+précieux amis, je n'en ai pas trouvé un seul (à moins que ce ne fût un
+enfant n'ayant encore rien senti et rien pensé par lui-même) dont il
+ne m'ait fallu conquérir l'affection et dont il ne me faille la
+conserver encore avec quelque soin, quelque travail et quelque effort
+sur moi-même.
+
+Il est heureux que l'humanité soit faite ainsi et que toutes ces
+différences s'y trouvent nuancées à l'infini, afin que les hommes
+adoucissent leurs aspérités par le frottement mutuel et se fassent des
+règles de conduite pour ne pas se briser les uns contre les autres.
+
+Mais, quand deux créatures identiques se rencontrent face à face,
+quand, après un jour de tête-à-tête, elles s'aperçoivent avec surprise
+et enchantement qu'elles peuvent passer ainsi tous les jours de leur
+vie sans jamais se voiler ni se contraindre, et sans jamais se faire
+souffrir, quelles actions de grâces ne doivent-elles pas rendre à
+Dieu! car il leur a accordé une faveur d'exception; il leur a fait,
+dans la personne de l'_ami_, un don inappréciable, que la plupart des
+hommes cherchent en vain.
+
+
+
+
+CXXI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 15 octobre 1834.
+
+Mon cher camarade,
+
+Je te trouve injuste et fou de douter de mon amitié. Ce qui répare ta
+faute, c'est que tu promets de t'en rapporter aveuglément et pour
+toujours à ma réponse.
+
+Eh bien, oui, mon ami, je t'aime sincèrement et de tout mon coeur. Je
+m'inquiète fort peu de savoir si ton caractère est bon ou mauvais,
+aimable ou maussade. J'accepte tous les caractères tels qu'ils sont,
+parce que je ne crois guère qu'il soit au pouvoir de l'homme de
+refaire son tempérament, de faire dominer le système nerveux sur le
+sanguin, ou le bilieux sur le lymphatique. Je crois que notre manière
+d'être dans l'habitude de la vie tient essentiellement à notre
+organisation physique, et je ne ferai un crime à personne d'être
+semblable à moi, ou différent de moi. Ce dont je m'occupe, c'est du
+fond des pensées et des sentiments sérieux, c'est ce qu'on appelle le
+coeur; quand il n'y en a pas chez un homme, quoique cela ne soit guère
+sa faute non plus, je m'éloigne de lui, parce que, après tout, j'en ai
+un, moi! N'ayant rien à débrouiller avec les caractères, dans ma vie
+d'indépendance et d'isolement social, je n'ai à traiter que de
+conscience à conscience et de coeur à coeur. J'ai toujours connu le
+tien bon et sincère; je l'ai cru peut-être quelquefois moins chaud
+qu'il ne l'est, et c'est un tort que j'ai eu envers tous mes amis.
+
+Cela est venu à la suite de grands chagrins qui m'avaient réduite
+moralement à un état maladif. Il faut me le pardonner; car je n'en ai
+point parlé et j'en ai cruellement souffert. Il n'y avait aucune
+raison qui ne vînt de moi et non des autres. Ainsi j'aurais été folle
+de me plaindre.
+
+Il ne faut pas me reprocher d'avoir gardé le silence; mais surtout il
+ne faut pas croire que cela dure encore.
+
+Je suis guérie, non que je sois heureuse d'ailleurs, mais parce que je
+suis habituée et résignée à mes maux, et que le sentiment de la
+douleur n'égare plus mon jugement.
+
+J'ai été vers vous, repentante et attristée de mes doutes intérieurs,
+et vous m'avez si bien reçue, vous m'avez témoigné une affection si
+vraie, que j'ai été tout à fait guérie en vous pressant la main. Il y
+a bien des explications, bien des justifications, bien des
+attestations, dans une brave poignée de main. On dit qu'une poignée de
+main d'amitié vaut mieux que mille baisers d'amour. Comment veux-tu
+que celle que je t'ai donnée en arrivant et en partant ne soit pas
+sincère?
+
+Nous sommes les deux plus vieux camarades _de la société_, et je sais
+qu'en toute occasion, tu m'as défendue contre les injustices d'autrui.
+Je sais que tu n'as pas douté de moi quand on me calomniait, et que tu
+m'as pardonné, quand je faisais les folies que le monde traite de
+fautes. Que me faut-il de plus? Tu as de l'esprit par-dessus le
+marché, et ta société est agréable et récréante; c'est du luxe, mon
+enfant. Tu as une femme gentille et excellente, qui m'a traitée tout
+de suite comme une vieille amie. La meilleure preuve que je puisse
+avoir de ton affection, c'est la conduite d'Eugénie[1] envers moi.
+Tout cela m'a fait un bien que je n'ai pas su vous exprimer, mais que
+je croyais vous avoir fait comprendre en revenant de Valençay. Jamais
+je n'avais eu le coeur si doucement ému, si attendri, si consolé au
+milieu des sujets de douleur les plus profonds et les plus graves.
+
+Si quelquefois tu as mal compris mon rire et mon visage, c'est
+apparemment la faute de ce combat intérieur entre mes peines secrètes
+et le bonheur qui me vient de vous autres. Après tout, vous me restez,
+et, quand j'aurais tout perdu d'ailleurs, vous seriez encore pour moi
+un bienfait bien grand, bien réel. Ne craignez plus que je le
+méconnaisse; j'en ai trop senti le prix durant ces derniers jours.
+C'est en vous, mes amis, que je chercherai mon refuge, et, si le
+dégoût de la vie me travaille encore, j'irai encore vous demander de
+m'y rattacher.
+
+Mais la première condition de mon bonheur serait de vous trouver tous
+heureux. Vous l'êtes, n'est-ce pas? ne me dis pas le contraire; cela
+m'effrayerait trop. Tu es de nature pensive et mélancolique, je le
+sais; mais cela ne rend ni altier ni ingrat. Des joies bien vraies se
+sont mises dans ta vie, à la place des ennuis et du vide dont tu me
+parlais autrefois; tu as une femme charmante, un bel enfant. Pendant
+que vous étiez malades tous deux à Valençay, je vous ai vus vous
+embrasser. Vous vous aimez, mes chers enfants, vous êtes l'un à
+l'autre; la société, au lieu de vous en faire un crime, met là votre
+honneur et votre vertu.
+
+Croyez-moi, votre sort est le plus beau possible. Celui de vous qui
+imaginerait et désirerait mieux serait bien ingrat. Je conviens qu'il
+te faut une occupation habituelle, il en faut à tout le monde. Tu es
+résolu à en chercher une, et je t'approuve tout à fait. C'est une
+folie de ne se croire bon à rien. Moi, je crois que tout le monde est
+propre à tout, que tu peux faire des romans et que je peux être
+receveur particulier. Il ne faut que vouloir. Si tu es bien décidé à
+quelque chose, et que tu aies besoin de moi, mon coeur, mon bras, ma
+bourse, sont à toi. Si tu viens faire ton droit, amène ta femme, je
+serai sa mère et sa soeur.
+
+En attendant, je lui envoie une jolie robe à la mode et des
+manchettes. Je la prie de faire porter le chapeau chez la petite
+Gauloise[2]. Quant à ta musique et à la pipe d'Alphonse, ce sera
+l'objet d'un second envoi. Je suis pour une huitaine sans le plus
+léger sou, ce qui m'arrive quelquefois sans manquer de rien
+d'ailleurs, par suite de l'ordre admirable qui me caractérise. Je ne
+veux pas faire attendre la robe, je trouverai une occasion pour vous
+faire passer le reste. Mais dis-moi quelles sont les contredanses
+qu'Eugénie m'avait demandées: il faut avouer aussi que je ne m'en
+souviens pas. Les manchettes ne sont pas telles qu'elle les désirait,
+on n'en porte plus d'autres que celles que je lui envoie.
+
+Quand vous reverrai-je, mes bons amis? le plus tôt que je pourrai
+certainement. En attendant, aimez-moi, aimez-vous. Vous êtes tous si
+bons, et si près les uns des autres. Le Gaulois, sa femme, Papet,
+Duteil, que de bons coeurs, que de braves amis! et vous vivez au
+milieu de tout cela, et vous ignorez jusqu'au nom des chagrins qui me
+rongent!
+
+Que Dieu en soit loué! Vous méritez mieux que cela; mais donnez-moi
+place à votre festin, quand j'irai m'y asseoir.
+
+Adieu; je vous embrasse de toute mon âme.
+
+ [1] Madame Charles Duvernet.
+ [2] Madame Alphonse Fleury
+
+
+
+
+CXXII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A CORBEIL, PRÈS PARIS
+
+ Nohant, 17 avril 1835.
+
+Je suis ici très calme et très bien, mon cher vieux. Tout le monde se
+porte bien, boit, rit et braille; il ne manque que toi. Où es-tu?
+Laisseras-tu donc bouter le vin du cru? Viendras-tu au moins passer
+les vacances? J'ai besoin de toi, non seulement pour m'amuser tout à
+fait, mais encore pour m'aider à réinstaller et à arranger la maison
+comme elle doit être; car je n'entends pas grand'chose aux affaires
+d'ici. Nous en causerons en attendant à Paris, où je serai dans les
+premiers jours de mai. Tu viendras bien y faire un tour avant que je
+m'en aille en Suisse, d'où je reviendrai pour les vacances de mes
+mioches.
+
+J'ai fait connaissance avec Michel, qui me paraît un gaillard
+solidement trempé pour faire un tribun du peuple. S'il y a un
+bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le
+connais-tu?
+
+Planet est toujours un charmant jeune homme, bon comme un ange. Fleury
+a une fille charmante, une femme _idem_. Madame Charles est encore
+grosse. Le père Duvernet se meurt; j'en suis très peinée, c'est un
+vieux débris de notre ancien Nohant qui s'en va rejoindre notre père
+et notre grand'mère. En outre, c'est un brave homme qui manquera
+beaucoup au pays. Agasta va tout doucement. Félicie reste près d'elle.
+Madame *** va rejoindre ses parents pour les aider à transporter leur
+nouvelle résidence. Par la même occasion, elle plantera une corne ou
+deux à son imbécile de mari, si elle en trouve l'occasion. Que n'es-tu
+là, consolateur de la beauté délaissée! M. de... s'en serait chargé,
+si elle eût été tant soit peu bien née; mais c'était trop d'honneur
+pour une roturière, et il attend que la duchesse de Berri vienne à
+B... pour déranger sa cravate et sa vertu.
+
+Ton _fils_ Duplomb va, dit-on, revenir; il envoie en présent des
+perruches aux dames de la Châtre: c'est un cadeau ironique et
+facétieux comme lui; Fleury a manqué étouffer M. Vilcocq[1] en
+l'embrassant, Bengali[2] rossignolise toujours en faisant des
+oeillades à tout le sexe en particulier et en général. Son frère est
+toujours mon vieux de prédilection. Voilà l'état des affaires; si
+celles des cabinets d'Europe allaient aussi bien, on n'aurait plus
+besoin de diplomates.
+
+Quand tu seras là, nous serons au grand complet; il faudra t'occuper
+de marier Hydrogène[3] et tâcher de le fixer au pays.
+
+Adieu, mon vieux; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta femme et
+Léontine. Il faut l'amener absolument aux vacances.
+
+ [1] Marchand de vins.
+ [2] Charles Rollinat
+ [3] Adolphe Duplomb, pharmacien.
+
+
+
+
+CXXIII
+
+A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
+
+ Paris, 6 mai 1835.
+
+Mon cher enfant,
+
+Votre lettre est belle et bonne comme votre âme; mais je vous renvoie
+cette page-ci, qui est absurde et tout à fait inconvenante. Personne
+ne doit m'écrire ainsi. Critiquer mon costume avec d'autres idées et
+dans d'autres termes, si vous avez envie de disserter sur un
+accessoire aussi puéril. Il vaut mieux ne pas vous en occuper. Relisez
+les lignes que j'ai soulignées. Elles sont souverainement
+impertinentes. Je pense que vous étiez gris en les écrivant. Je ne
+m'en fâche nullement et ne vous en aime pas moins. Je vous avertis de
+ne pas faire deux fois une chose ridicule; cela ne vous va point. Je
+vous ai toujours vu un tact exquis et une délicatesse de coeur que
+j'ai su apprécier.
+
+Pour tout le reste, vous avez raison entière, et je ne suis nullement
+disposée à soutenir une controverse à propos des saint-simoniens.
+J'aime ces hommes et j'admire leur premier jet dans le monde. Je
+crains qu'ils ne s'amendent trop à notre grossière et cupide raison,
+non par corruption, mais par lassitude, ou peut-être par une erreur de
+direction dans un zèle soutenu.
+
+Vous savez que je juge de tout par sympathie. Je sympathise peu avec
+notre civilisation, triomphante en Orient. J'en aimerais mieux une
+autre, qui n'eût pas Louis-Philippe pour patron et Janin pour
+coryphée.
+
+C'est peut-être une mauvaise querelle. Aussi n'y devez-vous pas faire
+attention, et, surtout, ne jamais vous effrayer des moments de spleen
+ou d'irritation bilieuse où vous pouvez me trouver.
+
+Vous vous trompez, si vous me croyez plus _agacée_ maintenant
+qu'autrefois. Au contraire, je le suis moins. J'ai sous les yeux de
+grands hommes et de grandes pensées. J'aurais mauvaise grâce à nier la
+vertu et le travail.
+
+Mes idées sur le reste sont le résultat de mon caractère. Mon sexe,
+avec lequel je m'arrange fort bien sous plus d'un rapport, me dispense
+de faire grand effort pour m'amender. Je serais le plus beau génie du
+monde que je ne remuerais pas une paille dans l'univers, et, sauf
+quelques bouffées d'ardeur virile et guerrière, je retombe facilement
+dans une existence toute poétique, toute en dehors des doctrines et
+des systèmes.
+
+Si j'étais garçon, je ferais volontiers le coup d'épée par-ci par-là,
+et des lettres le reste du temps. N'étant pas garçon, je me passerai
+de l'épée et garderai la plume, dont je me servirai. L'habit que je
+mettrai pour m'asseoir à mon bureau importe fort peu à l'affaire, et
+mes amis me respecteront, j'espère, tout aussi bien sous ma veste que
+sous ma robe.
+
+Je ne sors pas, ainsi vêtue, sans une canne; ainsi soyez en paix. Il
+n'y aura pas de grande révolution dans ma vie pour cette fantaisie de
+porter une _redingote de bousingot_ quelques jours, en passant, dans
+des circonstances données.
+
+Soyez rassuré, je n'ambitionne pas la dignité de l'homme. Elle me
+paraît trop risible pour être préférée de beaucoup à la servilité de
+la femme. Mais je prétends posséder, aujourd'hui et à jamais, la
+superbe et entière indépendance dont vous seuls croyez avoir le droit
+de jouir. Je ne la conseillerai pas à tout le monde; mais je ne
+souffrirai pas qu'un amour quelconque y apporte, pour mon compte, la
+moindre entrave. J'espère faire mes conditions, si rudes et si
+claires, que nul homme ne sera assez hardi ou assez vil pour les
+accepter.
+
+Ces considérations-là, vous le sentez, sont choses toutes
+personnelles, qui peuvent vous laisser du doute ou du blâme sans que
+je m'en offense; mais souffrent-elles une discussion sérieuse? Non,
+vraiment. Il n'y a pas plus à raisonner là-dessus que sur la faim qui
+s'apaise ou recommence. Nous verrons bien! Il est inutile de parler du
+lendemain quand on est satisfait du plan de sa journée. Si on ne
+croyait pas à la durée d'un projet, il n'existerait pas une minute
+dans le cerveau. Mais, si on pouvait assurer cette durée, on serait
+Dieu.
+
+Prenez-moi donc pour un homme ou pour une femme, comme vous voudrez.
+Duteil dit que je ne suis ni l'un ni l'autre, mais que je suis un
+_être_. Cela implique tout le bien et tout le mal, _ad libitum_.
+
+Quoi qu'il en soit, prenez-moi pour une amie, frère et soeur tout à la
+fois: frère pour vous rendre des services qu'un homme pourrait vous
+rendre; soeur pour écouter et comprendre les délicatesses de votre
+coeur.
+
+Mais dites à vos amis et connaissances qu'il est absolument inutile
+d'avoir envie de m'embrasser pour mes yeux noirs, parce que je
+n'embrasse pas plus volontiers sous un costume que sous un autre!
+
+Adieu; ne _parlons_ plus de cela, ce serait ennuyeux et déplacé.
+Parlons de l'avenir du monde et des beautés du saint-simonisme tant
+que vous voudrez. Je serais bien fâchée de changer votre caractère, et
+je vous avertis qu'il serait bien mal aisé de changer le mien.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXXIV
+
+A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHATRE
+
+ Paris, 25 mai 1835.
+
+Mon vieux,
+
+Je vois que, après tout, Casimir est fort triste, qu'il regrette
+beaucoup son petit royaume et que l'idée de voir apporter par moi le
+moindre changement _à son ordre de choses_ lui est amère et
+mortifiante, bien qu'il n'en dise rien.
+
+Je vois aussi que cette séparation d'argent et de domicile ne
+s'effectuera pas sans humeur et sans chagrin de sa part, et qu'il
+croit faire là une action vraiment romaine. Je ne suis pas disposée à
+prendre au sérieux une pareille affaire. Ma profession est la liberté,
+et mon goût est de ne recevoir grâce ni faveur de personne, même
+lorsqu'on me fait la charité avec mon argent. Je ne serais pas fort
+aise que mon mari (qui subit, à ce qu'il paraît, des influences contre
+moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux
+yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir
+me faire rendre ce témoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou
+de mauvais, qu'il n'ait autorisé ou souffert. Ne réponds pas à cela
+par des considérations de _sentiment_ de sa part. Je ne juge jamais
+des sentiments que par les actions, et tout ce que je désire, c'est
+qu'il reste avec moi dans des relations de bonne amitié qui soient
+d'un bon exemple à mes enfants. Je ne veux établir mon bien-être aux
+dépens de l'amour-propre ou des plaisirs de personne. _Voilà mon
+caractère_, comme dit Odry.
+
+Je te renvoie donc les conventions qu'il a signées et, qui plus est,
+je te les renvoie déchirées, afin qu'il n'ait plus que la peine de les
+jeter au feu, s'il a le moindre regret de cet arrangement proposé et
+rédigé par lui. Adieu, mon vieux; j'irai vous voir aux vacances. Je
+demeurerai chez M. Dudevant, s'il veut me donner l'hospitalité. Sinon,
+je louerai une chambre chez Brazier[1]; car rien au monde ne me fera
+renoncer à vous autres. Mais, pour une séparation stipulée, annoncée à
+son de trompe et arrosée des larmes de ses amis, cela m'embête, je
+n'en veux pas et ne _reviendrais jamais de Constantinople_, plutôt que
+de voir maigrir le maire de Nohant-Vic.
+
+Vive la joie, mon vieux! je suis et serai toujours ton meilleur ami.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Brazier, aubergiste à la Châtre.
+
+
+
+
+CXXV
+
+A MADAME LA COMTESSE D'AGOULT[1], A GENÈVE
+
+ Paris, mai 1835.
+
+Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds,
+
+Je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz[2]
+parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'après cela, je puis
+sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule
+chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la
+sphère patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante
+pour que j'aie oublié que vous êtes comtesse.
+
+Mais, à présent, vous êtes pour moi le véritable type de la princesse
+fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et
+d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques. Je vous
+vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous êtes et pour ce que
+vous êtes.
+
+Noble, soit, puisqu'en étant noble selon les mots, vous avez réussi à
+l'être suivant les idées, et puisque comtesse vous m'êtes apparue
+aimable et belle, douce comme la Valentine que j'ai rêvée autrefois,
+et plus intelligente; car vous l'êtes diablement trop, et c'est le
+seul reproche que je trouve à vous faire. C'est celui que j'adresse à
+Franz, à tous ceux que j'aime. C'est un grand mal que le nombre et
+l'activité des idées. Il n'en faudrait guère dans toute une vie: on
+aurait trouvé le secret du bonheur.
+
+Je me nourris de l'espérance d'aller vous voir, comme d'un des plus
+riants projets que j'aie caressés dans ma vie. Je me figure que nous
+nous aimerons réellement, vous et moi, quand nous nous serons vues
+davantage. Vous valez mille fois mieux que moi; mais vous verrez que
+j'ai le sentiment de tout ce qui est beau, de tout ce que vous
+possédez. Ce n'est pas ma faute. J'étais un bon blé, la terre m'a
+manqué, les cailloux m'ont reçue et les vents m'ont dispersée. Peu
+importe! le bonheur des autres ne me donne nulle aigreur. Tant s'en
+faut. Il remplace le mien. Il me réconcilie avec la Providence et me
+prouve qu'elle ne maltraite ses enfants que par distraction. Je
+comprends encore les langues que je ne parle plus, et, si je gardais
+souvent le silence près de vous, aucune de vos paroles ne tomberait
+cependant dans une oreille indifférente ou dans un coeur stérile.
+
+Vous avez envie d'écrire? pardieu, écrivez! Quand vous voudrez
+enterrer la gloire de Miltiade, ce ne sera pas difficile. Vous êtes
+jeune, vous êtes dans toute la force de votre intelligence, dans toute
+la pureté de votre jugement. Écrivez vite, avant d'avoir pensé
+beaucoup; quand vous aurez réfléchi à tout, vous n'aurez plus de goût
+à rien en particulier et vous écrirez par habitude. Écrivez, pendant
+que vous avez du génie, pendant que c'est le dieu qui vous dicte, et
+non la mémoire. Je vous prédis un grand succès. Dieu vous épargne les
+ronces qui gardent les fleurs sacrées du couronnement! Et pourquoi les
+ronces s'attacheraient-elles à vous? Vous êtes de diamant, vous à qui
+les passions haineuses et vindicatives ne sont pas plus entrées dans
+le coeur qu'à moi, et qui, en outre, n'avez pas marché dans le désert.
+Vous êtes toute fraîche et toute brillante.
+
+Montrez-vous.--S'il faut des articles de journaux pour faire lire
+votre premier livre, j'en remplirai les journaux. Mais, quand on
+l'aura lu, vous n'aurez plus besoin de personne.
+
+Adieu; parlez de moi au coin du feu. Je pense à vous tous les jours,
+et je me réjouis de vous savoir aimée et comprise comme vous méritez
+de l'être. Écrivez-moi quand vous en aurez le temps. Ce sera un rayon
+de votre bonheur dans ma solitude. Si je suis triste, il me ranimera;
+si je suis heureuse, il me rendra plus heureuse encore; si je suis
+calme, comme c'est l'état, où l'on me trouve le plus habituellement
+désormais, il me rendra plus religieux l'aspect de la vie.
+
+Oui, tout ce que Dieu a donné à l'homme lui est bon, suivant le temps,
+quand il sait l'accepter. Son âme se transforme sous la main d'un
+grand artiste qui sait en tirer tout le parti possible, si l'argile ne
+résiste pas à la main du potier.
+
+Adieu, chère Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_
+
+GEORGE.
+
+ [1] Madame la comtesse d'Agoult (Daniel Stern), auteur de la
+ _Révolution de 1848_, de l'_Histoire des Pays-Bas_, des _Esquisses
+ morales_, etc., etc.
+
+ [2] Franz Liszt.
+
+
+
+
+CXXVI
+
+A MADAME CLAIRE BRUNNE[1]. A PARIS
+
+ Paris, mai 1835.
+
+Madame,
+
+Recevez l'expression de toute ma gratitude pour la bienveillance dont
+vous m'honorez. Soyez sûre que _les amis inconnus que j'ai dans le
+monde_, et dont vous daignez faire partie, ont, devant Dieu, une
+communion intime avec moi.
+
+Mais, à vous qui me paraissez une femme supérieure, je puis dire ce
+que je n'oserais dire à toutes les autres: Ne cherchez point à me
+voir! les louanges me troublent et m'affectent péniblement. Je sens
+que je ne les mérite point. Je vous semblerais froide, et je vous
+déplairais, sans doute, comme j'ai déplu à beaucoup de personnes qui
+m'intimidaient, malgré mes efforts pour leur exprimer ma
+reconnaissance C'est pour moi un châtiment de ma vaine et ennuyeuse
+célébrité, que ce regard curieux, sévère ou exigeant, que le monde
+m'accorde. Laissez-moi le fuir.
+
+Si je vous rencontrais dans un champ, dans une auberge, si je vous
+voyais dans votre maison à la campagne, ou dans la mienne, je pourrais
+espérer de réparer le mauvais effet de la première entrevue, et je ne
+me méfierais pas de moi-même. Mais, ici, nous ne nous trouverions
+jamais seules ensemble; ma mansarde n'a qu'une pièce, et trente
+personnes s'y succèdent chaque jour, soit à titre d'amis, soit pour
+raison d'affaires, soit par oisiveté de curieux. Je cède souvent à
+ceux-là, par crainte d'être jugée orgueilleuse. Comprenez-moi mieux et
+aimez-moi mieux qu'eux tous. Vous n'avez pas besoin de moi; sans cela,
+j'irais au-devant de vous.
+
+Ne me croyez pas ingrate. Je baise la main qui a tracé mon éloge avec
+tant de grâce.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Veuve Marbouty, femme de lettres.
+
+
+
+
+CXXVII
+
+A M***.
+
+ Paris, juin 1835.
+
+L'amour, tel que notre nature le conçoit et le ressent en 1835, n'est
+pas tout ce qu'il y a de plus pur et de plus beau au monde. Il a été
+pire et meilleur, selon les temps.
+
+Aujourd'hui, c'est un mélange d'enthousiasme et d'égoïsme qui lui
+donne, chez les femmes, un caractère tout particulier. Privées des
+_salutaires_ préjugés de la dévotion, abandonnées à la fermentation de
+l'intelligence qui pénètre à tort et à travers dans leur éducation,
+elles n'en sont pas moins rigoureusement flétrie par l'opinion.
+L'opinion, c'est, d'un côté, l'intolérance des femmes laides, froides
+ou lâches; de l'autre, c'est la censure railleuse et insultante des
+hommes, qui ne veulent plus de femmes dévotes, qui ne veulent pas
+encore de femmes éclairées, et qui veulent toujours des femmes
+fidèles. Or il n'est pas facile que la femme soit philosophe et chaste
+à la fois. Cela ne se voit guère; à moins qu'il n'y ait pas de
+tempérament, et encore, il ne faut pas s'y fier. La vanité fait faire
+plus de folies et de sottises.
+
+Les femmes de notre temps ne sont donc ni éclairées, ni dévotes, ni
+chastes. La révolution morale qui devait les transformer au gré de la
+nouvelle génération masculine a été prise de travers. On n'a pas voulu
+relever la femme à ses propres yeux, on n'a pas voulu lui créer un
+rôle noble et la mettre sur un pied d'égalité qui la rendît apte aux
+vertus viriles. La chasteté eût été glorieuse à des femmes libres. A
+des femmes esclaves, c'est une tyrannie qui les blesse et dont elles
+secouent le joug hardiment. Je ne puis les en blâmer.
+
+Mais je ne les estime pas. Elles ont perdu leur cause en se jetant
+dans le désordre au nom de l'amour et de l'enthousiasme, et leur
+conduite à toutes, quelle qu'elle soit, est toujours remplie de folie
+et d'imprudence, jointe à ce qu'il y a de plus opposé, la faiblesse et
+la peur. De tous leurs écarts, nous ne voyons jamais, jusqu'ici,
+résulter quelque chose de bon, de durable et de noble. Jamais elles ne
+savent se créer, après leur faute, une existence honorable et fière.
+Nous voyons l'une rompre avec le monde ostensiblement, et, bientôt
+après, faire mille plates tentatives pour y rentrer; l'autre demande
+l'aumône après avoir ruiné son amant, et, accoutumée à porter des
+robes de satin, se trouve très malheureuse d'être en guenilles. Une
+troisième, pour échapper à de tels revers, se déprave et devient pire
+qu'une catin publique. Une autre enfin, et c'est probablement la
+meilleure de toutes, voyant le malheur où elle a entraîné celui
+qu'elle aime, et n'y sachant pas de remède, se donne la mort; ce qui
+ne produit autre chose que de rendre le survivant un objet d'horreur,
+s'il ne se hâte d'en faire autant.
+
+Voilà ce que, jusqu'ici, j'ai vu dans les aventures romanesques de
+notre époque. D'union de ce genre, qui fût calme, estimable et
+enviable, je n'en ai pas vu, et je doute qu'il en existe une en
+France. Notre société est encore toute hostile à ceux qui la bravent,
+et la race féminine, qui sent le besoin de liberté, et qui n'en est
+pas encore digne, n'a ni la force ni le pouvoir de lutter contre une
+société entière qui la condamne à l'abandon, à la misère, pour ne rien
+dire de plus.
+
+Voilà le tableau social qu'il faut mettre sous les yeux de ta jeune
+amie. Il faut lui montrer, sans flatterie, la condition de la femme en
+ce temps de transition, qui prépare des destinées meilleures à celles
+qui nous succéderont. Quant à elle, encore pure comme une fleur, il
+faut lui montrer qu'il y a un beau rôle à jouer; mais pas dans le
+système des coups de tête. Ce rôle, je te l'expliquerai tout à
+l'heure.
+
+Un homme libre, riche jusqu'à un certain point, pourrait enlever sa
+maîtresse et devenir son protecteur. Encore, pour trouver là une
+existence supportable, faudrait-il que cette maîtresse eût beaucoup de
+force d'âme et que son protecteur fût parfait. Il faudrait qu'il
+constituât à lui tout seul une existence tout entière.
+
+Tu es bien un des meilleurs hommes que je connaisse, et ta jeune
+amante est peut-être douée d'une très grande force pour supporter les
+peines de la vie; quoique, jusqu'ici, elle n'en ait pas donné de
+preuves. Mais tu es pauvre, tu es esclave d'un devoir sacré et sans
+l'accomplissement duquel tu ne serais qu'une âme médiocre et sèche. La
+femme qui t'y ferait manquer, et qui t'aimerait encore après, serait
+une femme échauffée de désirs seulement. Après quoi, tu pourrais ne
+jamais entendre parler d'elle; jamais un amour honnête et véritable ne
+se nourrira de honteux sacrifices.
+
+Que pouvez-vous donc l'un pour l'autre? Rien, quant aux faits. Il ne
+t'est pas permis (sans compter l'amitié du mari, qui te crée des
+devoirs en plus) de changer la position sociale de quelque femme que
+ce soit. Il ne t'est pas même permis de te marier, à moins que tu ne
+trouves une dot.
+
+Ne pouvant vous appartenir librement, je pense qu'il doit répugner à
+l'un et à l'autre d'entrer dans ce commerce lâche et malpropre qui
+ménage au mari les hasards de la paternité. Je ne te crois pas capable
+d'aimer huit jours une femme qui, pour échapper à un malheur
+inévitable, irait prêter aux caresses maritales un flanc fécondé par
+toi.
+
+Soyez donc sages, faites-y vos efforts et que de longs tête-à-tête,
+que des heures d'enthousiasme prolongé ne dégénèrent pas, sous le
+voile de l'extase, en des besoins physiques auxquels il n'est plus
+possible de résister quand on leur a indiscrètement donné le change.
+
+Épurez vos coeurs, soyez des martyrs et des saints ou fuyez-vous au
+plus vite; car une faiblesse vous jettera dans une série d'infortunes
+ou de déboires où l'amour s'éteindra. Je le garantis pour toi, dont
+l'âme ne pourrait recevoir une souillure sans en détester aussitôt la
+cause.
+
+Cette vertu rigide ne sera, je le suppose, vraiment difficile qu'à
+toi, homme. Je serais bien étonnée qu'une femme toute jeune et toute
+pure n'en comprît pas la poésie et le charme, et qu'au bout de très
+peu de temps, elle n'y trouvât pas toutes les garanties de son bonheur
+et de sa sécurité.
+
+Quant au rôle noble, et au digne exemple qu'elle présentera en
+agissant ainsi, il est facile de le concevoir sous l'aspect général.
+Les femmes placées dans cette lutte terrible de la passion et du
+devoir, plaideront puissamment leur cause en montrant de quelle force
+d'âme elles sont capables. Leurs époux, forcés à les estimer, ne les
+opprimeront jamais. S'ils le font si décidément et réellement on voit
+un sexe irréprochable, généreux, prudent et stoïque insulté et méconnu
+par un sexe despote et brutal, il y aura bientôt des lois
+d'affranchissement; car, dans chaque sexe, il y a pour la cause de la
+vérité un sentiment de justice et un besoin d'équité qui s'éveillent,
+et qui prévaudront quand il en sera temps.
+
+Toutes ces conventions arrêtées et observées, je ne doute pas que
+votre amour ne soit heureux, durable et digne d'admiration. Ton
+caractère est la constance, l'égalité et la tendresse mêmes. Une femme
+digne de toi te fixera, et il est impossible qu'une femme qui t'a
+compris ne soit pas ton égale en courage et en délicatesse.
+
+La société est mauvaise et cruelle. Nos passions ne sont ni bonnes ni
+mauvaises. Il faut de rien faire quelque chose. Ce n'est pas
+grand'merveille que d'aimer. La moindre grisette écrit de belles
+lettres d'amour et se sacrifie avec autant de dévouement qu'une muse.
+Il faut un travail rude et une haute volonté pour faire de la passion
+une vertu. Si nous voulons relever la société, relevons aussi nos
+passions. Mais, en nous y abandonnant, nous ne ferons qu'une chose
+fort ordinaire et digne de fournir un sujet de vaudeville ou de
+nouvelle à MM. Scribe, Balzac, George Sand et consorts. Ce ne sont pas
+ces gens-là qu'il faut prendre pour arbitres en fait de sagesse et de
+raison. Ils font des contes pour amuser. Ils raconteraient la vie
+telle qu'elle est, s'ils avaient un cours de morale sérieuse à faire.
+
+
+
+
+CXXVIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV
+
+ Paris, 18 juin 1835.
+
+Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les petites
+vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de résistance pour
+des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps
+viendront. Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai souffert, et
+travaillé gaiement. Nous nous ressemblons d'âme et de visage. Je sais
+dès aujourd'hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi
+bien des douleurs profondes, j'espère pour toi des joies bien pures.
+Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner sans hésitation,
+perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache mettre dans ton coeur
+le bonheur de ceux que tu aimes à la place de celui qui te manquera!
+Garde l'espérance d'une autre vie, c'est là que les mères retrouvent
+leurs fils. Aime toutes les créatures de Dieu; pardonne à celles qui
+sont disgraciées; résiste à celles qui sont iniques; dévoue-toi à
+celles qui sont grandes par la vertu.
+
+Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si
+nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse
+m'arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras
+Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s'il reste dans l'univers
+quelque chose de moi, l'ombre de ta mère veillera sur toi.
+
+Ton amie,
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXXIX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 25 octobre
+
+Ma chère maman,
+
+Je vous dois, à vous la première, l'exposé de faits que vous ne devez
+point appendre par la voie publique. J'ai formé une demande en
+séparation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par
+égard pour lui, je ne vous les détaillerai pas. J'irai à Paris dans
+quelque temps et je vous prendrai vous-même pour juge de ma conduite.
+Dans mon intérêt, dans le sien propre, et dans celui de mes enfants,
+je crois que j'ai bien fait. Dudevant sent que sa cause est mauvaise;
+car il n'essaye pas de la défendre, il retourne à Paris dans quelques
+jours, pendant que les tribunaux prononceront le jugement.
+
+Si vous le voyez, ne paraissez point informée de ce qui se passe; car
+son amour-propre, qui souffre déjà beaucoup, pourrait être irrité s'il
+pensait que je me livre contre lui à des récriminations. Il me
+susciterait peut-être alors quelque chicane qui produirait du scandale
+et n'améliorerait pas sa position. D'ailleurs, vous ne désirez pas que
+je perde un procès à la suite duquel je me trouverais à sa
+disposition. J'ai mille chances pour le gagner; mais une seule peut
+m'être contraire, et c'est assez pour succomber.
+
+Soyez donc prudente; car il ira sans doute près de vous dans
+l'intention de se justifier ou de vous sonder. Ayez l'air, chère
+maman, de ne rien savoir. Quant à moi, sans avoir l'intention de
+l'accuser inutilement, je croirais manquer à mon devoir, si je ne vous
+informais pas de ma situation dans une circonstance si grave.
+
+Voici quels seront les résultats du jugement que j'espère obtenir et
+dont il a posé ou accepté toutes les clauses. Je lui ferai une pension
+de trois mille huit cents francs qui, jointe à douze cents francs de
+rente (seul reste de cent mille francs qu'il possédait), lui
+constituera cinq mille francs par an. En outre, je payerai et je
+dirigerai l'éducation de mes deux enfants. Vous voyez que sa position
+est très honorable.
+
+Ma fille sera exclusivement sous ma gouverne; mon fils restera au
+collège et passera un mois de vacances avec son père, l'autre mois
+avec moi. Tous deux ignoreront la séparation prononcée; ce sont des
+choses faciles à leur cacher, inutiles et fâcheuses même à leur dire,
+et, si mon mari respecte les convenances et les devoirs, ni l'un ni
+l'autre des enfants n'apprendront à aimer l'un de nous aux dépens de
+l'autre.
+
+Moyennant ces arrangements, Dudevant laissera agir les lois sans
+batailler, et, si la loi me donne gain de cause, comme cela n'est pas
+douteux, je rentrerai dans ma liberté et dans ma dignité. Mes biens
+seront certes mieux gérés qu'ils ne l'étaient par lui, et ma vie ne
+sera plus exposée à des violences qui n'avaient plus de frein.
+
+ Rien ne m'empêchera de faire ce que je dois et ce que je veux faire.
+Je suis la fille de mon père, et je me moque des préjugés, quand mon
+coeur me commande la justice et le courage. Si mon père eût écouté les
+sots et les fous de ce monde, je ne serais pas l'héritière de son nom:
+c'est un grand exemple d'indépendance et d'amour paternel qu'il m'a
+laissé, je le suivrai, dût l'univers s'en scandaliser. Je me soucie
+peu de l'univers, je me soucie de Maurice et de Solange.
+
+Quand vous voudrez venir à Nohant, vous y serez à l'avenir chez moi,
+et, si l'ennui de vivre seule vous prend, vous pourrez vous y retirer
+et en faire votre _chez vous_.
+
+Je compte aussi m'y établir avec ma fille, m'occuper de son éducation
+et ne plus aller à Paris que de temps à autre, pour vous voir, ainsi
+que mon fils.
+
+Veuillez ne parler à personne du contenu de cette lettre, à moins que
+ce ne soit à Pierret, qui comprendra ce que la prudence dicte en
+pareil cas. Je n'en écrirai pas encore à ma tante: sa maison est trop
+nombreuse pour qu'il n'en transpire pas quelque chose par étourderie,
+et Dudevant pourrait croire que je veux indisposer toute ma famille
+contre lui.
+
+Adieu, ma mère; je vous embrasse de toute mon âme. Donnez-moi de vos
+nouvelles, poste restante à la Châtre.
+
+
+
+
+CXXX
+
+A MADAME D'AGOULT. A GENÈVE
+
+ Nohant, 1er novembre 1835.
+
+M. Franz et M. Puzzi[1] sont des jeunes gens affreux: ils ne m'ont pas
+répondu, et je les livre à votre colère. Vous, vous êtes bonne comme
+un ange et je vous remercie; mais ne soyez pas bonne pour eux et
+vengez-moi de leur oubli, en ne donnant pas un sourire à l'un, pas un
+bonbon à l'autre pendant tout un jour.
+
+Genève est donc habitable en hiver, que vous y restez? Comme votre vie
+est belle et enviable! Aussi pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas fait
+naître avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus bien calmes,
+une expression toute céleste et l'âme à l'avenant.
+
+Au lieu de cela, la bile me ronge et me confine dans une cellule où je
+n'ai d'autre société qu'une tête de mort[2] et une pipe turque. Je
+tiens là comme un Lapon à la croûte de glace qu'il appelle sa patrie,
+et je ne saurais me figurer, pour le moment, un autre Éden. Vous, êtes
+sous les myrtes et sous les orangers, vous, belle et bonne Marie. Eh
+bien, priez-y pour moi, afin que je ne quitte pas mes glaces; car
+c'est là mon élément et le soleil ne luit pas sur moi.
+
+Je ne vous jalouse pas; mais je vous admire et vous estime; car je
+sais que l'amour durable est un diamant auquel il faut une boîte d'or
+pur, et votre âme est ce tabernacle précieux.
+
+Tout ce que vous dites sur la non-supériorité des diverses classes
+sociales les unes sur les autres est bien dit, bien pensé. C'est vrai
+et j'y crois, parce que c'est vous qui le dites. Pourtant, je ne
+permettrai à nul autre de me dire, que les derniers ne sont pas les
+premiers, et que l'opprimé ne vaut pas mieux que l'oppresseur, le
+dépouillé mieux que le spoliateur l'esclave que le tyran. C'est une
+vieille haine que j'ai contre tout ce qui va s'élevant sur des degrés
+d'argile. Mais ce n'est pas avec vous que je puis disputer là-dessus.
+Votre rang est élevé, je le salue, je le reconnais. Il consiste à être
+bonne, intelligente et belle. Abandonnez-moi votre couronne de
+comtesse et laissez-moi la briser, je vous en donne une d'étoiles qui
+vous va mieux.
+
+Pardonnez-moi si je suis métaphorique aujourd'hui et ne vous moquez
+pas de moi, je vous en prie, pour l'amour, de Dieu. Vous, savez que je
+n'ai pas d'emphase ordinairement, et, si je me mets à prendre le ton
+pédant, c'est que j'ai ma pauvre tête malade de ce brouillard qu'on
+appelle poésie. D'ailleurs, les manières raisonnables sont bonnes avec
+cette fourmilière ennemie qu'on appelle les indifférente. Avec ceux
+qu'on aime, on peut être ridicule à son aise. Et je veux ne pas plus
+me gêner pour vous dire des choses de mauvais goût que pour vous
+envoyer une lettre toute barbouillée.
+
+Imaginez-vous, ma chère amie, que mon plus grand supplice, c'est la
+timidité. Vous ne vous en douteriez guère, n'est-ce pas? Tout le monde
+me croit l'esprit et le caractère fort audacieux. On se trompe. J'ai
+l'esprit indifférent et le caractère _quinteux_. Je ne crains pas, je
+me méfie, et ma vie est un malaise affreux quand je ne suis pas seule,
+ou avec des gens avec lesquels je me gêne aussi peu qu'avec mes
+chiens. Il ne faut pas espérer que vous me guérirez de sitôt de
+certains moments de raideur qui ne s'expriment que par des réticences.
+Si nous nous lions davantage, comme j'y compte, comme je le veux, il
+faudra que vous preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai
+toujours désagréable. Si vous me traitez comme un enfant, je
+deviendrai bonne, parce que je serai à l'aise, parce que je ne
+craindrai pas de tirer à conséquence, parce que je pourrai dire tout
+ce qu'il y a de plus bête, de plus fou, de plus déplacé, sans avoir
+honte. Je saurai que vous m'avez _acceptée_. Si j'ai de mauvais
+moments, j'en aurai aussi de bons. Autrement, je ne serai ni bien ni
+mal. Je vous ennuierai et je m'ennuierai avec vous, quelque parfaite
+que vous soyez.
+
+Voyez-vous, l'espèce humaine est mon ennemie, laissez-moi vous le
+dire; j'aime mes amis avec tendresse, avec engouement, avec
+aveuglement. J'ai détesté profondément tout le reste. Je n'ai plus de
+furie pour la haine aujourd'hui; mais il y a un froid de mort pour
+tout ce que je ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit là ce
+qu'on appelle l'égoïsme de la vieillesse. Je me ferais maintenant
+hacher pour des idées qui ne se réalliseront sans doute pas de mon
+vivant. Je rendrais service au dernier des goujats, par obstination
+pour les espérances de toute ma vie, qui n'est peut-être plus qu'un
+long rêve. Pour mon plaisir, je ne retirerais pas de l'eau l'enfant de
+mon voisin. J'ai donc quelque chose en moi qui serait odieux, si ce
+n'était pure infirmité, reste d'une maladie aiguë.
+
+Il faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien
+facile. D'abord, j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a
+répondu de vous comme de lui.
+
+La première fois que je vous ai vue, je vous ai trouvée jolie; mais
+vous étiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je détestais la
+noblesse. Je ne savais pas que vous en étiez. Au lieu de me donner un
+soufflet, comme je le méritais, vous m'avez parlé de votre âme, comme
+si vous me connaissiez depuis dix ans. C'était bien, et j'ai eu tout
+de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce
+n'est pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais
+autant que je vous connaîtrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me
+connaissez pas assez. Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je
+suis en réalité, je ne veux pas vous aimer encore.
+
+C'est une chose trop sérieuse et trop absolue pour moi qu'une amitié.
+Si vous voulez que je vous aime, il faut donc que vous commenciez par
+m'aimer; cela est tout simple, je vais vous le prouver. Une main douce
+et blanche rencontre le dos agréable d'un porc-épic, le charmant
+animal sait bien que la main blanche ne lui fera aucun mal. Il sait
+qu'il est peu mignon à caresser, lui, le pauvre malheureux. Il attend,
+pour répondre aux caresses qu'on se soit habitué à ses piquants; car,
+si la main qu'il aime le quitte (il n'y a pas de raison pour qu'elle y
+revienne), le porc-épic aura beau se dire:, «Ce n'est pas ma faute,»
+cela ne le consolera pas du tout.
+
+Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre coeur à un porc-épic. Je
+suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai
+sur les pieds. Je vous répondrai une grossièreté à propos de rien. Je
+vous reprocherai un défaut que vous n'avez pas. Je vous supposerai une
+intention que vous n'aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un
+mot, je serai insupportable jusqu'à ce que je sois bien sûre que je ne
+peux pas vous fâcher et vous dégoûter de moi.
+
+Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je
+laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz, me semblera divin.
+Si vous marchez dans quelque chose de sale, e trouverai que cela sent
+bon. Je vous verrai avec les mêmes yeux que j'ai pour moi-même quand
+je me porte bien et que je suis de bonne humeur; c'est-à-dire, que je
+me considère comme une perfection, et que tout ce qui n'est pas de mon
+avis est l'objet de mon profond mépris. Arrangez-vous donc pour que je
+vous fasse entrer dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mes veines,
+dans tout mon être. Vous saurez alors que personne sur la terre n'aime
+plus que moi, parce que j'aime sans rougir de la raison qui me fait
+aimer. Cette raison, c'est la reconnaissance que j'ai pour ceux qui
+m'adoptent. Voilà mon résumé. Il n'est pas modeste; mais il est très
+sincère. Je considère comme un amphigouri de paroles toute amitié qui
+ne convient pas de sa partialité, de son impudence, de sa camaraderie,
+de tout ce qui fait que le monde se moque et dit: «Ils s'adorent entre
+eux (_asinus asinum_).» S'il en est autrement, dites-moi qui m'aimera
+sur la terre? Qui est semblable à un autre? Qui n'est pas choqué et
+blessé cent fois par jour par son meilleur ami, s'il veut l'examiner
+des sommets _planchiques_ de l'analyse, de la philosophie, de la
+critique, de l'esthétique (et tout ce qui rime en _ique_)? Il faut
+toujours trouver que notre ami a raison, même dans les choses où nous
+aurions tort de l'imiter. Pour cela, il faut être sûr que l'être
+auquel on confère ce grand droit et ce grand titre d'ami ne fera
+jamais que des choses bonnes ou excusables, ou dignes de miséricorde.
+
+Songez-y donc, et voyez si vous pouvez être ainsi pour moi. J'aimerais
+mieux terminer tout de suite nos relations et, m'en tenir avec vous à
+des, froideurs gauches, seule chose dont je sois capable quand je
+n'aime pas, que de vous tromper sur les aspérités de mon charmant
+caractère. Mais je serais bien malheureuse pourtant de rencontrer une
+femme comme vous, et de ne pas engrener le rouage de ma vie au sien.
+
+Bonsoir, mon amie; répondez-moi tout de suite, et longuement. Si vous
+ne sentez rien pour moi, dites-le. Je ne vous en voudrai pas. Je vous
+estimerai pour votre franchise. Si vous vous méfiez, dites-le encore:
+cela me laissera l'espérance, car les défauts que j'ai sont de nature
+à être tolérés, et peut-être adoucis par vous.
+
+Je me suis permis de vous dédier _Simon_, conte assez gros qui va
+paraître dans la _Revue_. Comme je ne sais quelle est la position
+extérieure que vous avez adoptée à Genève, j'ai fait cette dédicace
+excessivement mystérieuse, et telle qu'on ne vous devinera pas,--à
+moins, que vous ne m'autorisiez à m'expliquer davantage.
+
+Je ne vous disais rien de ma vie. Il faut que vous sachiez que je suis
+toujours à la campagne, chez moi. Je plaide en séparation contre mon
+époux, qui a déguerpi, me laissant maîtresse du champ de bataille
+j'attends la décision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette
+grande maison isolée; il n'y a pas un domestique qui couche sous mon
+toit, pas même un chien. Le silence est si profond la nuit (vous ne
+voudrez pas me croire, et pourtant c'est certain), que, quand j'ouvre
+ma fenêtre et que le vent n'est pas contraire, j'entends distinctement
+sonner l'horloge de la ville, qui est à une grande lieue de chez moi,
+à vol d'oiseau. Je ne reçois personne, je mène une vie monacale.
+J'attends l'issue de mon procès, d'où dépend le pain de mes vieux
+jours; car vous pensez bien, que je n'amasserai jamais un denier pour
+payer l'hôpital où la tendresse d'un mari me laisserait mourir.
+
+Mais voyez! Il a eu l'heureuse idée de vouloir me tuer un soir qu'il
+était ivre. En attendant que cette benoîte fantaisie de meurtre
+conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de
+blé qui me nourriront quand mes longues veilles m'auront jetée dans
+l'idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentré sous le
+hangar et on n'entend pas voler une mouche autour de mon cloître
+désert.
+
+Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m'ont suppliée de ne
+pas les faire demeurer dans la maison. J'ai voulu en savoir le motif.
+Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit: «C'est que
+madame a une tête si laide, que ma femme, étant enceinte, pourrait
+être malade de peur.» Or c'est de la tête de mort qui est sur ma
+table, dont il voulait parler (du moins à ce qu'il m'a juré ensuite);
+car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais goût et je me
+fâchai.--Ensuite j'ai songé que cette tête si laide ferait grand
+effet. J'ai permis à mon jardinier de s'éloigner et de garder la
+pensée que cette tête était un signe de pénitence et de dévotion.
+
+Ainsi, à l'heure qu'il est, à une lieue d'ici, quatre mille bêtes me
+croient à genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes péchés
+comme Madeleine. Le réveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire,
+je jette ma béquille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins
+de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie à la raison,
+à la morale publique, à l'amour des lois d'exception, à
+Louis-Philippe, le père tout-puissant, et à son fils Poulot-Rosolin,
+et à sa sainte Chambre catholique, ne vous étonnez de rien. Je suis
+capable de faire une ode au roi, ou un sonnet à M. Jacqueminot.
+
+Je vous écris tout ce qu'il y a de plus bête. Tâchez d'en faire autant
+pour vous mettre à mon niveau. Il n'y a pas à dire, vous y êtes
+forcée.
+
+Bonsoir. A vous.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Hermann Cohen, élève de Liszt.
+
+ [2] Une pièce anatomique avec des compartiments, légendes et numéros
+ tracés à l'encre, d'après le système phrénologique de Gall et
+ Spurzheim.
+
+
+
+
+CXXXI
+
+A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
+
+ La Châtre, 9 novembre 1835.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai à répondre à deux lettres de vous et je veux le faire avant de me
+mettre au travail; car j'ai un roman arrangé dans ma tête.
+Dussiez-vous dire que je fais mes embarras, vous n'entendrez pas plus
+parler de moi, d'ici à deux ou trois mois, que si j'étais morte.
+
+J'ai écrit les premières pages hier, et je suis dans le coup de feu.
+Vous connaissez cela. Pour toutes choses, il y a un beau moment, c'est
+le commencement. C'est peut-être à cause de cela que je suis si
+républicaine, et vous si peu saint-simonien. Quoi qu'il en soit, allez
+votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons
+tous le bien et nous allons au même but par des moyens différents.
+Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus
+d'esprit que son voisin, et se console d'aller fort mal, en voyant que
+les autres ne vont pas mieux: triste consolation, en vérité, qui fait
+beaucoup de mal à notre époque. Toute cette guerre à coups d'épingle
+que se fait l'amour-propre des uns et des autres n'avance à rien; tout
+au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments
+s'accueillait avec tolérance, on ferait le double d'ouvrage.
+
+Vous ne pouvez nier, mon cher _Marius à Minturnes_, que je n'aie plus
+de bonne foi que vous. Vous abîmez nos républicains de la tête aux
+pieds, et moi, je ne cesse d'aimer vos saint-simoniens et de les
+placer au-dessus de tout.
+
+Je me défends même d'une chose, c'est d'aimer les républicains avec
+excès. J'aime ceux qui se trouvent être mes amis, et j'examine les
+autres par curiosité, ou je les accueille par savoir-vivre et
+politesse.
+
+Cela ne fait rien au principe.
+
+Robespierre était diablement saint-simonien. Il était pour l'exécution
+prompte et violente du système. Vous êtes pour la marche lente et
+évangélique. Eh bien, chacun devrait être républicain à la manière de
+Robespierre, ou saint-simonien à la manière d'Enfantin, selon son
+tempérament. Les uns saperaient, les autres bâtiraient. Soyez sûr que
+cela viendra, qu'il y aura entre vous et nous une étroite alliance et
+que vous ne ferez rien sans nous.
+
+Vous savez comment s'est établi le christianisme, c'est-à-dire fort
+mal, même dans ce qu'on appelle son meilleur temps. Il était dans un
+si beau désaccord avec les moeurs, qu'en son nom, on commettait les
+crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposés à son
+institution et à son esprit. Douze corps d'armée, commandés par les
+douze apôtres, eussent, je crois, mieux valu que Paul répétant cette
+lâcheté: «Rendez à César, etc.»
+
+Faites à votre idée, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si
+votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais à
+votre tiédeur croissante, comme je me moque des railleries que vous
+adressez à mon récent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez
+cependant, et que l'amour de l'égalité a été la seule chose qui n'ait
+pas varié en moi depuis que j'existe. Je n'ai jamais pu accepter de
+maître.
+
+A propos, mon procès marche, il est en bon train. Le baron ne plaide
+pas, il demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le
+condamne à me laisser tranquille et tout va bien. Quant à ce qu'on en
+pensera à Paris, cela m'occupe aussi peu que de ce qu'on pense en
+Chine de Gustave Planche.
+
+L'opinion est une prostituée qu'il faut mener à grands coups de pied
+quand on a raison. Il ne faut jamais se soumettre à des avanies pour
+obtenir des salutations et des courbettes en public. Je voudrais bien
+vous voir digérer des menaces et des coups! Allons donc. Il faudrait
+que tout votre sang y passât, ou celui de votre provocateur.
+
+Croyez-vous que je n'aie pas de dignité personnelle à défendre parce
+que je suis femme? Allons donc, encore! Souvenez-vous d'avoir prêché
+l'affranchissement de la femme.
+
+Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de
+provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous tueraient, ce
+qui leur ferait trop de plaisir.
+
+Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d'invoquer trois
+imbéciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et
+qui, en vertu de certaine _bonté_ de législation envers les esclaves
+menacées de mort, daignent nous dire: «On vous permet de ne plus aimer
+monsieur votre maître, et, si la maison est à vous, de le mettre
+dehors.»
+
+Malgré tout ce que je vous dis là, par bonté pour monsieur mon époux,
+je fais tenir l'affaire aussi secrète que possible. Jusqu'ici, rien
+n'a transpiré, même dans la petite ville que j'habite, ce qui est
+merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N'en parlez donc à qui que
+ce soit.
+
+Bonsoir, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur; je suis bien
+fâchée que vous n'ayez pas le plus petit fait à rapporter comme
+témoin; car l'enquête va réunir une vingtaine d'amis autour de moi.
+Grâce à Duteil, à Planet et à votre serviteur, il sera impossible
+d'être plus spirituel que ne le sera cette charmante réunion. Défense
+d'y parler affaires et procès surtout. Ce sera l'adieu éternel que
+j'adresserai à mes amis, si je suis déboutée de ma demande.
+
+En attendant, j'aurai fait mon livre. J'irai à Paris après mon procès
+jugé. Au revoir donc; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le
+temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites à Vinçard que je lui
+donne une grosse poignée de main.
+
+G.S.
+
+
+
+
+CXXXII
+
+AU REDACTEUR DU _JOURNAL DE L'INDRE_
+
+ La Châtre, 9 novembre 1835.
+
+Monsieur,
+
+Un oracle dont la signature ne trahit pas l'incognito attaque
+brutalement, dans le feuilleton de votre journal, la moralité de mes
+livres. J'abandonne à la critique tous mes défauts littéraires et
+toutes les obscurités de mon raisonnement. Mais, dans cette province,
+ma patrie d'adoption, je défends à tout adulateur des abus de la
+société de me choisir pour holocauste, lorsqu'il lui plaît d'offrir un
+hommage aux puissances qu'il veut se rendre favorables, soit pour se
+faire un nom à défaut de talent, soit pour obtenir des protections
+dans ce monde, qui se paye souvent de déclamations à défaut de
+preuves.
+
+Un de nos plus beaux talents écrivait, il y a quelques semaines: «Il
+est bien décourageant d'écrire pour des gens qui ne savent pas lire.»
+Je sais quelque chose de plus fâcheux, c'est d'écrire pour les gens
+qui ne _veulent_ pas lire. La profession de tout journaliste aux gages
+de l'état social l'investit du droit de connaître la pensée d'un
+auteur rien qu'en regardant la couleur de la couverture du livre.
+
+Le public le sait aussi; c'est au public que j'en appelle, pour
+repousser les interprétations malpropres du chaste critique qui
+prétend avoir saisi _le résultat et le but définitif_ de tous mes
+ouvrages. Je déclare ici que ce juge éclairé d'_Indiana_, de
+_Valentine_, de _Lélia_ et de _Jacques_ n'a ni compris ni lu aucun de
+ces livres.
+
+Si la franchise de ce démenti le blesse, mon sexe ne me permettant pas
+de lui donner ou de lui demander réparation, j'institue mon défenseur
+tout mien compatriote homme de coeur et de conscience, qui se trouvera
+devant lui.
+
+J'ai l'honneur d'être, etc.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXXXIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV
+
+ La Châtre, 10 décembre 1835.
+
+Tu es un drôle de gamin avec tes rêves, tu mets Emmanuel[1] à toute
+sauce; lui as-tu raconté cette farce-là?
+
+Tu dois avoir reçu, par lui, une lettre de moi, datée du 27; ainsi tu
+ne te plaindras plus de mon silence. Ta lettre est bien écrite et très
+comique; mais l'orthographe n'est pas si bonne que les autres fois. Il
+faut t'appliquer bien sérieusement à apprendre ta langue, chose des
+plus difficiles, qu'on apprend assez mal dans les collèges.
+
+Il y a un grand inconvénient à l'apprendre tard, parce qu'alors on
+l'oublie et l'on fait des fautes toute sa vie; ce qui arrive aux trois
+quarts des personnes, et ce qui n'est pas pardonnable. A dix ans, je
+ne faisais pas une faute; mais on se dépêcha trop de me faire quitter
+la grammaire, j'oubliai donc ce que je savais si bien. Au couvent, on
+m'apprit l'anglais, l'italien, et on négligea d'examiner si je savais
+bien ma langue. Ce ne fut qu'à seize ans qu'étant à Nohant, ayant
+honte de si mal écrire en français, je rappris moi-même la grammaire.
+Je n'ai pourtant jamais pu la retenir très bien. Je suis souvent
+embarrassée, et je fais des brioches.
+
+Apprends donc! C'est le bon âge, ni trop tôt ni trop tard. J'étais
+bien contente de ton avant-dernière lettre; mais, cette fois-ci, tu as
+mis des _s_ partout. Il y en a tant que, si je pouvais te les
+renvoyer, tu n'aurais pas besoin d'en mettre de nouvelles dans la
+prochaine lettre que tu m'écriras.
+
+Quand tu sortiras avec ton père, prie-le de te laisser aller chez
+Buloz, qui te donnera pour moi quelque chose que tu choisiras.
+
+As-tu donné des étrennes à ta grosse chérie? donne-lui-en de ma part,
+je te rendrai l'argent. Si tu n'en as pas, dis à Buloz ou à Emmanuel
+de te donner cinq francs que je leur devrai.
+
+Je suis clouée ici, mon pauvre chat, pour tout ce mois de janvier.
+J'ai des affaires dont je ne peux pas me dépêtrer. J'espère que ce
+sera fini le 15 février; mais, pour être plus sûre de ne pas te
+manquer de parole, j'aime mieux te promettre d'être auprès de toi à la
+fin de février. Ainsi, deux mois encore sans nous voir! je trouve cela
+bien long; mais j'y suis absolument forcée. D'abord, je n'ai pas
+d'argent; ensuite, je te dirai le reste quand nous nous verrons.
+
+Je travaille toutes les nuits jusqu'à sept heures du matin; je suis
+comme une vieille lampe. Je pense à toi, je relis tes bonnes lettres,
+et je prie Dieu qu'il te rende bon et courageux; avec cela, tu seras
+aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde. Je ne te fais presque
+plus de sermons. Je vois que tu comprends parfaitement, et que je
+pourrai causer avec toi, comme avec un ami. Tu es un brave homme.
+
+Bonsoir, vieux! Je t'embrasse un million, un milliard de fois. Dis-moi
+quelles places tu as.
+
+ _s. s. s. s. s. s. s. s. s. s._
+
+Ce sont tes _s_ que je te renvoie.
+
+ [1] Emmanuel Arago.
+
+
+
+
+CXXXIV
+
+AU MÊME
+
+ La Châtre, 15 décembre 1835.
+
+Mon bon ange,
+
+Ta petite lettre est bien gentille, malgré tes gros enfantillages. Tu
+peux bien rire de _la poire_, si cela t'amuse; mais il ne faut avoir
+de haine pour personne à ton âge. Cela ne sert à rien, tu ne peux
+faire encore aucun bien aux hommes, aucun mal aux ennemis de
+l'humanité. Il est bien vrai que Louis-Philippe est l'ennemi de
+l'humanité; mais, quand tu le traites de _grosse bête_, tu te trompes
+beaucoup. C'est peut-être l'homme le plus fin et le plus habile de
+France. Malheureusement, il fait de ses talents un usage funeste, et,
+au lieu de répandre l'amour de la vertu autour de lui, il déshonore de
+son mieux tout ce qui l'entoure. Il déshonore réellement la France qui
+le supporte. C'est un grand malheur de voir qu'un seul homme peut, en
+caressant les vices et les mauvais sentiments, dégrader toute une
+nation et l'entraîner dans le mal.
+
+Tu raisonnes très bien d'ailleurs, seulement tu fais encore une erreur
+en disant: «_La nature_ a été injuste envers une grande partie du
+genre humain;» tu veux dire _la société_.
+
+La nature, mon pauvre enfant, est une bonne mère; c'est Dieu, ou du
+moins c'est son ouvrage; c'est elle qui nous donne les moissons, les
+forêts, les fruits, les prairies, ces belles fleurs que j'aime tant,
+et ces beaux papillons que tu soignes si bien. La nature offre
+d'elle-même toutes ses productions à l'homme qui sème et recueille.
+Les arbres ne refusent pas leurs fruits au voyageur qui les cueille en
+passant, et les légumes viennent aussi beaux dans le terreau d'un
+simple jardinier que dans le jardin d'un prince.
+
+_La société_, c'est autre chose: ce sont les conventions faites entre
+les hommes pour le partage des productions de la nature. Ce n'est pas
+la justice, ce n'est pas le sentiment de la nature qui a dicté ces
+lois, c'est la force. Les faibles ont eu moins que les autres, et les
+infirmes n'ont rien eu du tout. Le droit d'héritage a conservé cette
+inégalité; et puis, dans les temps civilisés, comme le nôtre par
+exemple, les plus instruits et les plus habiles sont devenus riches et
+n'en sont pas devenus meilleurs pour cela. Les pauvres ignorants sont
+et seront toujours dans une affreuse misère, si on ne fait rien pour
+eux. Dis donc que la société est injuste, et non pas la nature.
+
+Nous parlerons de tout cela souvent et peu à peu nous nous entendrons.
+Pour le moment, je ne veux pas te fatiguer l'esprit. Tu vas bientôt
+lire un très beau livre que l'on donne heureusement dans les collèges:
+c'est le _De viris illustribus_, par Plutarque. Il faudra le lire avec
+attention. Tout ce qu'il y a de beau dans l'âme humaine est senti et
+indiqué dans ce livre.
+
+J'irai à Paris pour Noël, parce que tu auras plusieurs jours de sortie
+et que j'en profiterai. Fais attention de compter le nombre de sorties
+que tu auras eues avec ton père, depuis le jour de son arrivée à Paris
+jusqu'à Noël. N'y manque pas, je te dirai ensuite pourquoi, et
+souviens-toi de tout ce que je t'ai recommandé. Tu as très bien fait
+de ne pas montrer ta lettre à Buloz. Il faut garder les lettres que je
+t'écris pour toi seul.
+
+Adieu, mon amour; je t'embrasse mille fois.
+
+Ton GEORGE.
+
+
+
+
+CXXXV
+
+AU MÊME
+
+ La Châtre, 3 janvier 1836.
+
+J'ai reçu ta lettre, mon enfant chéri, et je vois que tu as très bien
+compris la mienne; ta comparaison est très juste, et, puisque tu te
+sers de si belles métaphores, nous tâcherons de monter ensemble sur la
+montagne où réside la vertu. Il est, en effet, très difficile d'y
+parvenir; car, à chaque pas, on rencontre des choses qui vous
+séduisent et qui essayent de vous en détourner. C'est de cela que je
+veux te parler, et le défaut que tu dois craindre, c'est le trop grand
+amour de toi-même. C'est celui de tous les hommes et de toutes les
+femmes.
+
+Chez les uns, il produit la vanité des rangs; chez d'autres,
+l'ambition de l'argent; chez presque tous, l'égoïsme. Jamais aucun
+siècle n'a professé l'égoïsme d'une manière aussi révoltante que le
+nôtre. Il s'est établi il y a cinquante ans une guerre acharnée entre
+les sentiments de justice et ceux de cupidité. Cette guerre est loin
+d'être finie, quoique les cupides aient le dessus pour le moment.
+
+Quand tu seras plus grand, tu liras l'histoire de cette révolution
+dont tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas à la
+raison et à la justice. Cependant, ceux qui l'avaient entreprise n'ont
+pas été les plus forts et ceux qui y ont travaillé avec le plus de
+générosité ont été vaincus par ceux qui, aimant les richesses et les
+plaisirs, ne se servaient du grand mot de République que pour être des
+espèces de princes pleins de vices et de fantaisies. Ceux-là furent
+donc les maîtres; car le peuple est faible, à cause de son ignorance.
+Parmi ceux qui pourraient prendre son parti et le secourir par leurs
+lumières, il en est un sur mille qui préfère le plaisir de faire du
+bien à celui d'être riche et comblé d'amusements et de vanité. Ainsi,
+la classe la moins nombreuse, celle qui reçoit de l'éducation,
+l'emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe
+soit la masse des nations.
+
+Vois quel est l'avantage et la nécessité de l'éducation. Sans elle, on
+vit dans une espèce d'esclavage, puisque, tous les jours, un paysan
+sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dépendance d'un
+homme méchant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l'avantage
+de savoir lire et écrire. Vois ce qu'est un homme qui, ayant reçu de
+l'éducation, n'en est pas meilleur pour cela. Vois combien est
+coupable devant Dieu celui qui, connaissant les malheurs et les
+besoins de ses semblables, pouvant consacrer son coeur et sa vie à les
+secourir, s'endort tranquillement tous les soirs dans un lit moelleux,
+ou se remplit le ventre à une bonne table en se disant: «Tout est
+bien, la société est parfaitement organisée. Il est juste que je sois
+riche et qu'il y ait des pauvres. Ce qui est à moi, est à moi; donc,
+je dois tuer tous ceux qui ne me demanderont pas à manger, chapeau
+bas, et, quand même ils seraient bien polis, je dois les mettre
+brutalement à la porte, s'ils m'importunent. Je le fais parce que j'en
+ai le droit.»
+
+Voilà le raisonnement de l'égoïste, voilà les sentiments de cette
+immense armée de coeurs impitoyables et d'âmes viles qui s'appelle la
+_garde nationale_. Parmi tous ces hommes qui défendent la propriété
+avec des fusils et des baïonnettes, il y a plus de bêtes que de
+méchants. Chez la plupart, c'est le résultat d'une éducation
+antilibérale. Leurs parents et leurs maîtres d'école leur ont dit, en
+leur apprenant à lire, que le meilleur état de choses était celui qui
+conservait à chacun sa propriété. Ils appellent révolutionnaires,
+brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du
+peuple.
+
+C'est parce que je ne veux pas que tu sois un de ces hommes, sans âme
+ou sans raison, que je t'écris en particulier et _en secret_, ce que
+je pense de tout cela. Réfléchis et dis-moi si cela se présente de
+même à ton esprit et à ton coeur. Dis-moi si tu trouves juste cette
+manière de partager inégalement les produits de la terre, les fruits,
+les grains, les troupeaux, les matériaux de toute espèce, et l'or (ce
+métal qui représente toutes les jouissances, parce qu'un petit
+fragment se prend en échange de tous les autres biens). Dis-moi, en un
+mot, si la répartition des dons de la création est bien faite, lorsque
+celui-ci a une part énorme, cet autre une moindre, un troisième
+presque rien, un quatrième rien du tout!
+
+Il me semble que la terre appartient à Dieu, qui l'a faite, et qui l'a
+confiée aux hommes pour qu'elle leur servît d'éternel asile. Mais il
+ne peut pas être dans ses desseins que les uns y crèvent d'indigestion
+et que les autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire
+là-dessus ne m'empêchera pas d'être triste et en colère quand je vois
+un mendiant pleurant à la porte d'un riche.
+
+Quant aux moyens de changer tout cela, il faudra que je t'écrive
+encore bien des lettres, et que nous ayons ensemble bien des
+conversations avant que je t'en parle. Je ne veux pas t'en dire trop
+long à la fois: il faut que tu aies le temps de réfléchir à chaque
+chose, et de me répondre à mesure si tu penses comme moi et si tu
+comprends bien. Nous en restons là. _L'amour de soi-même est ce qu'il
+faut modérer, limiter et diriger._ C'est-à-dire qu'il faut s'habituer
+à trouver le bonheur qui coûte le moins d'argent et qui permet d'en
+donner davantage à ceux qui en manquent. Nous chercherons ensemble
+cette vertu, et, si nous n'y atteignons pas tout à fait, du moins nous
+aurons des principes justes et de bonnes intentions.
+
+Je ne te cache pas, et tu peux déjà t'en apercevoir, que les principes
+dont je te parle sont tout à fait en opposition avec ceux de vos
+lycées. Les lycées, dirigés par l'esprit du gouvernement, professeront
+toujours le principe régnant. Ils vous prêcheraient l'Empire et la
+guerre, si Napoléon était encore sur le trône. Ils vous diraient
+d'être républicains, si la République était établie. Il ne faut pas
+t'occuper des réflexions que vos professeurs ou même les livres que
+l'on vous donne font sur l'histoire. Ces livres sont dictés à des
+pédants, esclaves du pouvoir.
+
+Souvent, en lisant l'histoire des grandes actions des temps antiques,
+écrite par les hommes d'aujourd'hui, tu verras que les héros sont
+traités de scélérats. Ton bon sens et la justice de ton coeur
+redresseront ces jugements hypocrites. Tu liras les faits et tu seras
+le juge des hommes qui les auront accomplis. Souviens-toi que, depuis
+le commencement du monde, ceux qui ont travaillé pour la liberté et
+l'honneur de leurs frères sont des grands hommes. Ceux qui ont
+travaillé pour leur propre renommée et pour leur ambition personnelle
+sont des hommes qui ont fait un emploi coupable de leurs grandes
+qualités. Ceux qui n'ont songé qu'à leurs plaisirs sont des brutes.
+
+Mais tu comprends que notre correspondance doit rester secrète et que
+tu ne dois ni la montrer ni seulement en parler. Je désire aussi que
+tu n'en dises pas un mot à ton père: tu sais que ses opinions
+diffèrent des miennes. Tu dois écouter avec respect tout ce qu'il te
+dira; mais ta conscience est libre et tu choisiras, entre ses idées et
+les miennes, celles qui te paraîtront meilleures. Je ne te demanderai
+jamais ce qu'il te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce
+que je t'écris.
+
+Aie donc soin de laisser mes lettres dans ta _baraque_ au collège; je
+te les ferai remettre par Emmanuel, et tu lui remettras ta réponse
+trois ou quatre jours après.
+
+Comprends tu bien? De cette manière, personne ne verra ce que nous
+nous écrivons, et nous n'aurons pas de contradictions. Tu auras le
+temps de lire mes lettres et d'y répondre sans te presser.
+
+Mon ange chéri, tu es ce que j'aime le mieux au monde. Je suis venue
+passer quelque temps à la Châtre; je demeure chez Duteil.
+
+Adieu; je t'embrasse mille fois. Apprends bien d'histoire, c'est un
+grand point.
+
+
+
+
+CXXXVI
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ La Châtre, 4 février 1836.
+
+Qu'as-tu donc, bon vieux? manques-tu de courage? t'est-il arrivé
+quelque chose de pis que la vie ordinaire? pourquoi es-tu si consterné
+et si abattu? Ta lettre m'inquiète beaucoup. Si tu ne peux venir me
+voir, et que je puisse te donner un peu de coeur, j'irai te voir la
+semaine prochaine. Mon affaire est remise à quinzaine; c'est le seul
+mal que le président ait pu me faire, et il l'a fait. Du reste, cette
+affaire étant imperdable au dire de tous, et le ministère public ayant
+conclu en ma faveur avec beaucoup de chaleur, je ne m'inquiète pas.
+
+Mais, toi, qu'as-tu? Tu es fou avec ta mort morale! Les hommes comme
+toi ne sont pas appelés à une pareille fin. Il y a, en toi, une si
+grande sérénité de vertu, que l'intelligence ne peut que gagner avec
+les années, et même avec les fatigues et les douleurs. C'est là le
+fouet, l'aiguillon des grandes âmes. Je redoute pour toi les
+préoccupations de l'amour et je crains quelque chose comme cela dans
+ta tristesse. S'il en est ainsi, j'irai te voir et je te donnerai le
+courage de briser, s'il le faut, des liens funestes. L'amour, tel que
+la plupart des hommes et des femmes l'entend, n'est fait que pour les
+enfants. Il ne convient pas aux esprits sérieux; il les tiraille et
+les torture sans jamais les satisfaire.
+
+Je ferai mon possible pour t'aller voir, pour te confesser, et pour te
+remettre à flot. Tu ne t'appartiens pas, mon vieux; tu n'as même pas
+le droit de souffrir pour ton propre compte. C'est une terrible tâche;
+mais c'est une grande destinée. Porte le joug et ne te laisse pas
+tomber dessous. Tu te dois à ta famille, tu te dois à moi aussi, ton
+meilleur ami. Tu me dois ce grand exemple de la force, ce grand
+spectacle de la volonté persistante qui m'a soutenue dans mes luttes,
+qui m'a grandie depuis que je te connais.
+
+Songe à cela. Tu es l'homme que j'estime le plus. Je ne puis
+m'habituer désormais à vivre sans toi. Songe, vieux Montagne, à ton
+Laboëtie, qui t'a connu, étant déjà vieux, et qui s'est dépêché de
+t'aimer beaucoup afin de réparer le temps perdu.
+
+Réponds-moi, explique-toi, et compte que je ne te laisserai pas seul
+dans cette crise.
+
+Tout à toi. G.
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
+
+ La Châtre, 11 février 1836.
+
+C'est le mardi gras qu'on prononce mon jugement en séparation.
+
+Je ne puis aller à Paris par conséquent avant le mois de mars. J'en ai
+bien du regret, d'abord parce que j'ai grand besoin de voir mes
+enfants et mes amis, ensuite ce bal dont je me serais fait une fête.
+Tâchez qu'il y en ait un autre où je puisse me trouver.
+
+J'aime vos prolétaires, d'abord parce qu'ils sont prolétaires, et puis
+parce que je crois qu'il y a en eux la semence de la vérité, le germe
+de la civilisation future. Faites-leur part de tous mes regrets.
+Dites-leur que je tiens extraordinairement aux étrennes qu'ils ont
+bien voulu me destiner. Je veux faire connaissance avec eux tous, dès
+que je serai non plus femme esclave, mais une femme libre, autant que
+notre méchante civilisation le permet. Rappelez-moi particulièrement
+au souvenir de Vinçard.
+
+Que devenez-vous, mon ami? Allez-vous en Égypte? Si je gagne mon
+procès, je renoncerai au tour du monde, que nous avions modestement
+projeté de faire ensemble. La gouverne de mes enfants et celle de mon
+petit patrimoine ne me permettront plus de longues absences. Je
+pourrai toujours vous conduire jusqu'à la frontière, si vous prenez
+votre volée dans un moment où les plumes repousseront à mon aile. Là,
+je vous saluerai et vous suivrai de l'oeil jusqu'à l'horizon.
+
+Avant tout, soyez heureux autant que faire se peut. Le bonheur est-il
+refusé à la jeunesse? Je le crois en me sentant devenir de plus en
+plus calme et satisfaite à mesure que je redescends la vie. _La
+jeunesse est un bonheur par elle-même, ses distractions lui
+suffisent._ Ceci n'est pas de moi. Je crois que c'est vrai.
+
+Adieu, mon cher Jules César; portez-vous bien, _et me ama_.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+A LA FAMILLE SAINT-SIMONIENNE DE PARIS
+
+ La Châtre, 15 février 1836.
+
+Ne pouvant vous remercier chacun séparément aujourd'hui, permettez,
+frères, que je vous remercie collectivement en m'adressant à Vinçard.
+Vous avez eu pour moi de la sympathie et des bienveillances pleines de
+charme et de bonté. Je ne méritais pas votre attention, et je n'avais
+rien fait pour être honorée à ce point. Je ne suis pas une de ces âmes
+fortes et retrempées qui peuvent s'engager par un serment dans une
+voie nouvelle. D'ailleurs, fidèle à de vieilles affections d'enfance,
+à de vieilles haines sociales, je ne puis séparer l'idée de
+_république_ de celle de _régénération_; le salut du monde me semble
+reposer sur nous pour détruire, sur vous pour rebâtir. Tandis que les
+bras énergiques du républicain feront la _ville_, les prédications
+sacrées du saint-simonien feront la _cité_. Je l'espère ainsi. Je
+crois que mes vieux frères doivent frapper de grands coups, et que
+vous, revêtus d'un sacerdoce d'innocence et de paix, vous ne pouvez
+tremper dans le sang des combats vos robes lévitiques. Vous êtes les
+prêtres, nous sommes les soldats: à chacun son rôle, à chacun sa
+grandeur et ses faiblesses. Le prêtre s'épouvante parfois de
+l'impatience belliqueuse du soldat, et le soldat, à son tour, raille
+la longanimité sublime du prêtre. Soyons tranquilles pour l'avenir.
+Nous tomberons tous à genoux devant le même Dieu, et nous unirons nos
+mains dans un saint transport d'enthousiasme, le jour où la vérité
+luira pour tous; la vérité est une.
+
+Ces temps sont loin; nous avons, je le pense, des siècles de
+corruption à traverser, et, tandis qu'il arrivera souvent encore à
+votre phalange sacrée de chanter dans des solitudes sans écho, il nous
+arrivera peut-être bien, à nous autres, de traverser en vain la _mer
+rouge_ et de lutter contre les éléments, le lendemain du jour où nous
+croirons les avoir soumis. C'est le destin de l'humanité d'expier son
+ignorance et sa faiblesse par des revers et par des épreuves. Votre
+mission est de la ranimer par des conseils, et de lui verser le baume
+de l'union et de l'espérance. Accomplissez donc cette tâche sacrée, et
+sachez que vos frères ne sont pas les hommes du passé, mais ceux de
+l'avenir.
+
+Vous avez eu un seul tort, en ces jours-ci, un tort grave, à mes yeux,
+et je vous le dirai dans la sincérité de mon coeur, parce que je vous
+aime trop pour vous cacher une seule des pensées que vous m'inspirez.
+Vous avez cherché à vous éloigner de nous. Ce tort, nous l'avons eu à
+votre exemple et les deux familles, les enfants de la même mère, de la
+même idée, veux-je dire, se sont divisés sur le champ de bataille.
+Cette faute retardera la venue des temps annoncés. Elle est plus grave
+chez vous, qui êtes des envoyés de paix et d'amour, que chez nous, qui
+sommes des ministres de guerre, des glaives d'extermination.
+
+Quant à moi, solitaire jeté dans la foule, sorte de rapsode,
+conservateur dévot des enthousiasmes du vieux Platon, adorateur
+silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur indécis et stupéfait
+du grand Spinosa, sorte d'être souffrant et sans importance qu'on
+appelle un poète, incapable de formuler une conviction et de prouver,
+autrement que par des récits et des plaintes, le mal et le bien des
+choses humaines, je sens que je ne puis être ni soldat ni prêtre, ni
+maître ni disciple, ni prophète ni apôtre; je serai pour tous un frère
+débile mais dévoué; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je
+n'ai pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la
+guerre sainte et la sainte paix; car je crois à la nécessité de l'une
+et de l'autre. Je rêve dans ma tête de poète des combats homériques,
+que je contemple le coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien
+au milieu desquels je me précipite sous les pieds des chevaux, ivre
+d'enthousiasme et de sainte vengeance. Je rêve aussi, après la
+tempête, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique, des autels
+parés de fleurs, des législateurs couronnés d'olivier, la dignité de
+l'homme réhabilitée, l'homme affranchi de la tyrannie de l'homme, la
+femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exercée par le prêtre
+sur l'homme, une tutelle d'amour exercée par l'homme sur la femme. Un
+gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas _domination,
+persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je chanterai au
+diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car je suis
+l'enfant de mon siècle, j'ai subi ses maux, j'ai partagé ses erreurs,
+j'ai bu à toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis plus
+fervent que la masse pour désirer son salut, je ne suis pas plus
+savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gémir et
+prier sur cette Jérusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore
+salué son messie. Ma vocation est de haïr le mal, d'aimer le bien, de
+m'agenouiller devant le beau.
+
+Traitez-moi donc comme un ami véritable. Ouvrez-moi vos coeurs et ne
+faites point d'appel à mon cerveau. Minerve n'y est point et n'en
+saurait sortir. Mon âme est pleine de contemplations et de voeux que
+le monde raille, les croyant irréalisables et funestes. Si je suis
+porté vers vous d'affection et de confiance, c'est que vous avez en
+vous le trésor de l'espérance et que vous m'en communiquez les feux,
+au lieu d'éteindre l'étincelle tremblante au fond de mon coeur.
+
+Adieu; je conserverai vos dons comme des reliques; je parerai la table
+où j'écris des fleurs que les mains industrieuses de vos soeurs ont
+tissées pour moi. Je relirai souvent le beau cantique que Vinçard m'a
+adressé, et les douces prières de vos poètes se mêleront dans ma
+mémoire à celles que j'adresse à Dieu chaque nuit. Mes enfants seront
+parés de vos ouvrages charmants, et les bijoux que vous avez destinés
+à mon usage leur passeront comme un héritage honorable et cher. Tout
+mon désir est de vous voir bientôt et de vous remercier par
+l'affectueuse étreinte des mains.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXXXVIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV
+
+ La Châtre, 17 février 1836.
+
+Mon bon petit,
+
+Voici le carnaval, tout le monde s'amuse, ou fait semblant de
+s'amuser. Moi, je m'amuserais, si je t'avais, et tu t'amuserais aussi.
+Je suis chez Duteil, nous passons très gaiement les jours gras. Tous
+les soirs, nous avons bal masqué. Je déguise tous les enfants, Duteil
+prend son violon, nous allumons quatre chandelles et nous dansons. Si
+tu étais là, avec ta soeur, la fête serait complète. Hélas! tous ces
+mioches me font sentir l'absence des miens.
+
+Si j'étais libre de quitter mes affaires, ce n'est pas avec eux que je
+serais en train de me divertir, mais bien avec vous, mes pauvres
+petits. Vous amusez-vous, du moins? Tu es sorti avec ton père, Solange
+avec ma tante; racontez-moi à quoi vous avez passé le temps. Il est
+bien facile de s'amuser avec les gens qu'on aime. Pour moi, il n'y a
+pas de vrai plaisir sans vous.
+
+Aux vacances, nous nous amuserons; car s'amuser, c'est être heureux,
+et tu sais, quand nous sommes ensemble tous les trois, nous n'avons
+besoin de personne pour être joyeux toute la journée.
+
+J'espérais être à Paris ces jours-ci; mais les gens avec lesquels je
+suis en affaires m'ont fait attendre et retardée. Il me faut donc
+attendre encore quinze jours avant d'aller t'embrasser. Garde-moi des
+_sorties_ pour le mois de mars, afin que je t'aie le jeudi et le
+dimanche pendant deux ou trois semaines. Cette fois, c'est certain, et
+je ne prévois plus d'obstacle possible à mon voyage. N'en parle
+cependant pas; tu sais, une fois pour toutes, que tu ne dois rien dire
+de ce que je t'écris, pas même les choses en apparence les plus
+indifférentes.
+
+Tu vas donc chez la reine? c'est fort bien, tu es encore trop jeune
+pour que cela tire à conséquence; mais, à mesure que tu grandiras, tu
+réfléchiras aux conséquences des liaisons avec les aristocrates. Je
+crois bien que tu n'es pas très lié avec Sa Majesté et que tu n'es
+invité que comme faisant partie de la classe de Montpensier. Mais, si
+tu avais dix ans de plus, tes opinions te défendraient d'accepter ces
+invitations.
+
+Dans aucun cas un homme ne doit dissimuler, pour avoir les faveurs de
+la puissance, et les amusements que Montpensier t'offre sont déjà des
+faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent à rien; mais, s'il
+arrivait qu'on te fît, devant lui, quelque question sur tes opinions,
+tu répondrais, j'espère, comme il convient à un enfant, que tu ne peux
+pas en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sûre, comme il convient
+à un homme, que tu es républicain de race et de nature; c'est-à-dire
+qu'on t'a enseigné déjà à désirer l'égalité, et que ton coeur se sent
+disposé à ne croire qu'à cette justice-là. La crainte de mécontenter
+le prince ne t'arrêterait pas, je pense. Si, pour un dîner ou un bal,
+tu étais capable de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui
+déplaire par ta franchise, ce serait déjà une grande lâcheté.
+
+Il ne faut pourtant jamais d'arrogance déplacée. Si tu allais dire,
+devant cet enfant, du mal de son père, ce serait un espèce de crime.
+Mais, si, pour être bien vu de lui, tu lui en disais du bien, lorsque
+tu sais qu'il n'y a que du mal à en dire, tu serais capable de vendre
+un jour ta conscience pour de l'argent, des plaisirs ou des vanités.
+Je sais que cela ne sera pas; mais je dois te montrer les
+inconvénients des relations avec ceux qui se regardent comme
+supérieurs aux autres, et à qui la société donne, en effet, de
+l'autorité sur vous.
+
+Garde-toi donc de croire qu'un prince soit, par nature, meilleur et
+plus utile à écouter qu'un autre homme. Ce sont, au contraire, nos
+ennemis naturels, et, quelque bon que puisse être l'enfant d'un roi,
+il est destiné à être tyran. Nous sommes destinés à être avilis,
+repoussés ou persécutés par lui.
+
+Ne te laisse donc pas trop éblouir par les bons dîners et par les
+fêtes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est-à-dire, fier,
+prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coûtent l'honneur et la
+sincérité.
+
+Bonsoir, mon ange; écris-moi. Aime ton vieux George, qui t'aime plus
+que sa vie.
+
+
+
+
+CXXXIX
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
+
+ 26 février 1836.
+
+Je ne vous écris qu'un mot à la hâte, chère bonne et belle Marie. Je
+suis accablée d'affaires, de travail et de courses. Je vous écris
+d'une chambre d'auberge, ne sachant quand je retrouverai un quart
+d'heure de loisir. Ainsi prenez que ceci n'est rien, qu'un signe et un
+regard de tendresse jeté en courant à quelqu'un qu'on voudrait
+embrasser, mais dont le galop de votre cheval vous éloigne.
+
+Votre grande lettre est charmante et bonne comme celle d'un ange.
+Votre seconde lettre est encore mieux, sauf qu'il s'y trouve un
+_madame_, dont je ne veux pas. Vous me parlez de coeur et de bourse.
+Non, cela n'est pas inconvenant; l'offrir ou l'accepter est le plus
+saint privilège de l'amitié, la plus sûre marque de l'antique loyauté.
+Si j'avais besoin de pain, j'en recevrais de vous, et vous seriez
+encore la plus obligée de nous deux; car vous êtes capable d'offrir au
+premier mendiant venu, et, moi, je ne suis capable d'en accepter que
+de bien peu de mains.
+
+Je n'irai pas en Chine avec vous, quoique je le fisse de bien bon
+coeur, si je le pouvais. Mais j'ai mes enfants qui m'attachent à ce
+sol de France. Je ne pourrai plus m'absenter que pour quelques
+semaines.
+
+Grâce à Dieu, j'ai gagné mon procès et j'ai mes deux enfants à moi. Je
+ne sais si c'est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes
+ennuis. Mais je serai toujours libre au printemps et, si vous n'êtes
+pas partie, j'irai vous voir en Suisse.
+
+Écrivez donc sur le sort des femmes et sur leurs droits; écrivez
+hardiment et modestement, comme vous sauriez le faire, vous. Madame
+Allart vient de faire une brochure où il y a réellement des choses
+fortes, belles et vraies. Moi, je suis trop ignare pour écrire autre
+chose que des contes, et je n'ai pas la force de m'instruire.
+
+Vous me parlez de Beautin, de Marphyrius et de Jouffroy. Je n'ai
+jamais entendu parler de ces gens-là. Je n'ai rien lu de ma vie, je ne
+sais que ce que j'ai vu matériellement. En lisant votre lettre, je
+m'_étonnais_ (le mot est modeste) de votre incommensurable supériorité
+sur moi. Faites-en donc profiter le monde, vous le devez. Franz doit
+vous y engager; moi, je vous en supplie.
+
+Bonjour, ma douce et belle cénobite. Je vous écrirai une longue lettre
+bien bête, et bien bonne enfant, à la première journée de repos et de
+liberté que j'aurai.
+
+Je vous aime tendrement, quoique vous soyez capable de m'empoisonner.
+Heureusement que je n'ai pas peur de M. Franz, et que, s'il avait une
+pareille idée, je le tuerais d'une chiquenaude. Il est vrai que vous
+me tueriez après, et que je n'en serais pas plus avancée. Espérons que
+la destinée nous préservera de ces catastrophes étranges, que
+Ballanche appellerait... Ah! ma foi, je ne me souviens plus du mot.
+
+Dites à Franz que j'ai lu _Orphée_ ces jours-ci, et que je suis tombée
+dans des extases incroyables. C'est le premier ouvrage de Ballanche
+que je lis. Je ne comprends pas tout; mais ce que je comprends
+m'enchante. On prétend ici que cela me rendra tout à fait imbécile. Je
+ne demande pas mieux, pourvu que vous ne m'abandonniez pas dans le
+malheur.
+
+Mille tendresses.
+
+
+
+
+CXL
+
+A M. EUGÈNE PELLETAN, A PARIS
+
+ Bourges, 28 février 1836.
+
+J'ai reçu votre lettre hier seulement. Je n'habite point Paris, et je
+n'habite rien les trois quarts de l'année.
+
+Vous avez prodigieusement d'esprit, d'imagination et de talent. Mais
+votre simplicité est plus affectée que réelle.
+
+Travaillez, vous êtes déjà poète, si, pour l'être, il suffit de faire
+très bien les vers. S'il y faut quelque chose de plus, vous êtes
+capable de l'acquérir.--Faites-vous imprimer quand vous l'aurez
+acquis.
+
+La plastique vous manque, vous le savez; cherchez-la en tout. Byron et
+Goethe ne s'en sont pas affranchis dans leurs plus fougueuses
+compositions.
+
+Ne soyez d'aucune école, n'imitez aucun modèle. Ceux qui posent comme
+tels envient presque toujours les qualités du talent qu'ils censurent
+et éteignent chez leurs adeptes.
+
+Fuyez Paris, c'est le tombeau des poètes et des artistes. Tout y est
+_chic_.
+
+_Le troupeau blanc des flots_ est admirable.
+
+_De l'or avec du fer_ est détestable.
+
+... _Rien faire qui vaille un sou_ n'aura jamais de grâce ni de sens.
+
+... _De tout... de rien, du prix des moutons cette année_ est naïf et
+charmant, etc., etc.
+
+Ne soyez pas un composé de noble et de plat, de grand et d'étriqué.
+Soyez correct, c'est plus rare que d'être excentrique par le temps qui
+court. Plaire par le mauvais goût est devenu plus commun que de
+recevoir la croix d'honneur.
+
+Hugo, le plus grand novateur de notre temps, n'a pas triomphé de ces
+bons classiques dont il s'est moqué, quoiqu'en mille endroits il ait
+été plus grand qu'eux. Les beautés de détail ne sont rien sans
+l'ensemble.
+
+Vivant comme je vis, je ne puis vous voir; mais je m'intéresse à vous.
+Cela vous est dû. Je vous souhaite et vous prédis de l'avenir, si vous
+êtes sévère envers vous-même, et patient. Si je puis vous obliger je
+le ferai de bon coeur. Mais soyez sûr que, si vous produisez une bonne
+oeuvre, vous n'aurez besoin de personne. Soyez sûr, au contraire, que
+toutes les amitiés littéraires ne feront pas un vrai succès à une
+production négligée.
+
+Tout à vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXLI
+
+A M ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
+
+ La Châtre, mars 1836.
+
+Mon ami
+
+J'admire beaucoup vos perplexités à propos du titre que vous devez me
+donner. Il me semble que je m'appelle George et que je suis votre ami,
+ou votre amie, comme vous voudrez. Je n'entends rien aux compliments.
+Si je n'avais pas pour vous estime, attachement et confiance, je ne
+vous aurais pas témoigné confiance, estime et attachement. Après cela,
+je ne sais plus ce qui peut vous gêner, et vous prie de vous souvenir
+que je ne suis pas _bégueule_. Ainsi appelez-moi comme il vous plaira;
+mais écrivez-moi pour me parler de vous et de mes mioches. Merci mille
+fois de l'amitié que vous leur accordez. Ils n'en sentent pas le prix
+maintenant; mais j'acquitterai leur dette d'affection et de
+reconnaissance tant que je vivrai.
+
+Ils sortiront tous deux aux vacances de Pâques, et vous serez à même
+de voir Maurice chez Buloz. Emmenez-le quelquefois promener avec vous
+pour décharger Buloz d'un si lourd fardeau, et rendez-moi bon compte
+de la conduite de monsieur mon fils. Morigénez-le paternellement;
+c'est un bon diable qui vous comprendra si vous lui parlez raison.
+
+Solange est impayable avec son poignard dans le coeur ou dans
+l'estomac. Je pense que ce dernier organe est celui qui joue le plus
+grand rôle dans sa vie. Elle découchera, je crois, pour les fêtes de
+Pâques, et ma tante de l'Élysée-Bourbon[1] se chargera d'elle; car il
+faut, par respect pour les moeurs, qu'elle ait son domicile chez des
+femmes.
+
+Serez-vous assez bon pour conduire son frère auprès d'elle quand il
+voudra et pour le ramener chez Buloz ensuite, ou au moins pour
+surveiller ses allées: et venues, de manière qu'il ne soit qu'avec des
+personnes sûres, qui ne le perdront pas en chemin. Je compte sur vous,
+sur Papet, sur Boucoiran et sur Buloz.
+
+Je ne puis, quelque chagrin que j'éprouverai à vous perdre pour
+longtemps peut-être, vous dissuader du voyage en Égypte. Voyager,
+c'est apprendre; savoir, c'est exister. Vous n'irez pas en Orient et
+vous n'en reviendrez pas sans avoir acquis beaucoup de connaissances
+qui vous feront très supérieur à ce que vous êtes déjà. Les gens du
+monde et les femmes voyagent sans fruit; il n'en sera pas ainsi de
+vous. Vous observerez, vous verrez différentes races d'hommes,
+différents modes d'organisation sociale. Vous ne négligerez pas
+d'apprendre leur histoire, si vous ne la savez déjà, et d'examiner
+leurs penchants, leurs habitudes.
+
+Vous saurez tout cela, et, quelque talent, quelque mérite que je vous
+reconnaisse, vous ne changerez pas la face du monde d'une manière bien
+importante ou bien utile. J'ai mes idées là-dessus. Je n'espère ni ne
+désire vous les faire partager; car ce sont des idées qui font
+souffrir ceux qui les ont et qui ne servent à rien pour les autres.
+Mais je suis sûre que vous reviendrez plus avancé, plus rempli, par
+conséquent plus calme et plus apte aux choses réelles.
+
+Le seul inconvénient que je voie à cette détermination, c'est qu'un
+séjour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le
+sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n'aime
+pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l'éprouve
+souvent, et il n'y a pas vingt-quatre heures que j'ai eu une forte
+lutte à soutenir contre moi-même pour m'en défendre, en présence d'un
+homme politique d'un très grand aspect.
+
+Je ne me suis enrôlée sous le drapeau d'aucun meneur, et, tout en
+conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent
+noblement une religion, je reste convaincue qu'il n'y a pas sous le
+ciel d'homme qui mérite qu'on plie le genou devant lui. Mettez-vous au
+service d'une idée, et non pas au pouvoir d'Enfantin. Les idées se
+modifient et s'élargissent en présence de la vérité. Les systèmes
+rêvés par des individus sont toujours arrêtés au beau milieu du
+progrès par la fantaisie, l'erreur ou l'impuissance du Créateur, qui
+ne veut pas de rébellion chez ses créatures. Prenez bien garde à cela.
+
+J'ai causé avec les saint-simoniens, avec les carlistes, avec
+Lamennais, avec Coëssin, avec le juste milieu, et, hier, avec
+Robespierre en personne. J'ai trouvé chez tous ces hommes de grandes
+doses de vertu, de probité, d'intelligence et de raison, et celui qui
+m'a le plus agitée, c'est celui dont je hais le plus les idées et dont
+j'admire le plus l'individualité. C'est le dernier, ce qui prouve
+qu'il est facile d'égarer les hommes et d'abuser des dons de Dieu;
+mais je fais serment devant lui que, si l'extrême gauche vient à
+régner, ma tête y passera comme bien d'autres, car je dirai mon mot.
+
+Ce que je vois au milieu de ces divergences de sectes rénovatrices,
+c'est un gaspillage de sentiments généreux et de pensées élevées;
+c'est une tendance à l'amélioration sociale; une impossibilité de
+produire pour le moment, faute de tête à ce grand corps aux cent bras,
+qui se déchire lui-même, ne sachant à quoi s'attaquer. Ce conflit ne
+fait encore que bruit et poussière. Nous ne sommes pas dans l'ère où
+il construira des sociétés, et les peuplera d'hommes perfectionnés.
+
+Croyez le contraire si vous voulez. L'espérance est chose bonne et
+fortifiante. Mais, plus vous croirez à un prochain succès, plus vous
+devez le hâter par des efforts inouïs. Travaillez à élargir vos
+cerveaux. Ce qui vous perd tous, c'est leur étroitesse. Vous n'y
+pouvez loger qu'un plan de campagne. Quand le terrain change de
+nature, vous ne savez pas changer de sentier. Vous avez un drapeau au
+bout de votre lance, un nom sur la langue, une formule dans la tête,
+et vous vous faites un point d'honneur imbécile et fatal de n'en pas
+changer à mesure que vous vous éclairez.
+
+Je voudrais voir un homme d'intelligence et de coeur chercher partout
+la vérité et l'arracher par morceaux à chacun de ceux qui l'ont
+dépecée et partagée entre eux. Je voudrais le voir passer par toutes
+les sectes pour les connaître et les juger. Je voudrais qu'au lieu de
+le mépriser et de le railler pour sa mobilité, les hommes
+l'écoutassent comme le plus éclairé et le plus zélé des prêtres de
+l'avenir.
+
+Mais on fait une vertu de l'obstination,--cela convenant aux passions
+des uns, à l'ignorance des autres.--Si vous n'êtes pas d'une
+organisation magnifique pour être un chef (et vous êtes d'une nature
+cent fois trop élevée pour être un soldat), n'ayez ni présomption
+folle ni servilisme d'humilité. Vous n'êtes donc destiné ni à
+commander ni à servir. Souvenez-vous de ce que je vous dis: un jour,
+vous ne croirez plus à aucune secte religieuse, à aucun parti
+politique, à aucun système social. Vous ne verrez pour les hommes
+qu'une possibilité d'amélioration soumise à mille vicissitudes. Vous
+verrez qu'il faut, pour les abriter, un toit de pierre, de paille ou
+de papier suivant la saison, mais qu'ils étoufferaient vite dans vos
+palais de diamant, rêves de jeunesse!
+
+Allez toujours, vivez! Aidez à fournir une pierre pour un édifice qui
+ne sera jamais ni parfait ni solide, mais auquel travailleront de
+mieux en mieux les générations futures. Travaillez pour que ce qui va
+mal aille tant soit peu mieux, mais travaillez sans trop d'orgueil. Il
+vous arriverait plus tard, en voyant le peu que vous avez pu, de
+tomber dans le découragement, comme vous avez déjà fait par moments;
+et convenez que, dans ces moments-là, vous êtes sensiblement
+au-dessous de vous-même.
+
+Il ne serait pas impossible qu'au milieu de tous mes sermons, je me
+misse aussi à labourer le champ avec une épingle noire et un
+cure-dent. Ne partez pas trop vite pour l'Égypte. Il est possible que
+je m'y fasse envoyer pour tâcher d'opérer une fusion entre cette
+nuance et une autre.
+
+Ma vie de femme est finie, et, puisqu'on m'a fait une petite
+réputation et une sorte d'influence (que je n'ai ni ambitionnée ni
+méritée), il m'arrivera peut-être de faire aussi de mon côté un métier
+de jeune homme.
+
+J'ai regret à ces trésors de vertu et de courage qui s'isolent les uns
+des autres, et, si je pouvais réussir à fondre ensemble le produit de
+cinq paires de bras, je croirais avoir assez fait pour ma part, eu
+égard à la force des miens. Ne parlez de cela à personne et
+attendez-moi jusqu'au mois de mai. Je vous dirai où j'en suis.
+
+Adieu, mon ami. A vous de tout coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Madame Maréchal.
+
+
+
+
+CXLII
+
+A M. FRANZ LISZT, A GENÈ
+
+ La Châtre, 5 mai 1836.
+
+Mon bon enfant et frère,
+
+Je vous prie de me pardonner mon énorme silence. J'ai été bien agitée
+et terriblement occupée depuis que je ne vous ai écrit. Mon procès a
+été gagné; puis l'adversaire, après avoir engagé son honneur à ne pas
+plaider, s'est mis à manquer de parole et à oublier sa signature et
+son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de mode. Si la
+possession de mes enfants et la sécurité de ma vie n'étaient en jeu,
+vraiment ce ne serait pas la peine de les défendre au prix de tant
+d'ennuis. Je combats par devoir plutôt que par nécessité.
+
+Voilà les raisons de mon long silence. J'attendais toujours que mon
+sort fût décidé pour vous dire le présent et l'avenir. De lenteur en
+lenteur, la chère Thémis m'a conduite jusqu'à ce jour, sans que je
+puisse rien fixer pour le lendemain. Je serais depuis longtemps près
+de vous, sans tous ces déboires. C'est mon rêve, c'est l'Eldorado que
+je me fais quand je puis avoir, entre le procès et le travail, un
+quart d'heure de rêvasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau château en
+Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne
+Marie, sous le piano de Votre Excellence, ou sur quelque roche suisse,
+avec l'illustre docteur _Ratissimo_?
+
+Hélas! je suis un pauvre diable bien misérable! J'ai toujours vécu le
+nez en l'air, le nez dans les étoiles, tandis que le puits était à mes
+pieds, et qu'un tas de myrmidons crottés, criards, haineux je ne sais
+de quoi, en fureur je ne sais pourquoi, tâchaient de m'y faire rouler.
+Espérons!
+
+Si vous ne partez qu'à la fin de juin, peut-être pourrai-je encore
+vous aller trouver et passer quelques jours avec vous; après quoi,
+vous vous envolerez pour l'Italie, heureux oiseau à qui l'on n'arrache
+pas méchamment et cruellement les ailes; et moi, plus éclopée et plus
+modeste, j'irai m'asseoir sur la rive de quelque petit lac de poche,
+pour y dormir le reste de la saison.
+
+J'ai été à Paris passer un mois, j'y ai vu tous mes amis: Meyerbeer,
+sur qui j'écris assez longuement à l'heure qu'il est (j'adore _les
+Huguenots_); madame Jal[1], pour qui j'ai eu le bonheur de faire
+quelque chose; votre mère, qui a eu la bonté de venir m'embrasser;
+Henri Heine, qui tombe dans la monomanie du calembour, etc., etc. Je
+n'ai pas vu Jules Janin et je ne sais pas s'il a écrit contre moi.
+C'est vous qui me l'apprenez; je n'irai pas aux informations. J'ai le
+bonheur de ne pas lire de journaux et de ne pas en entendre parler.
+
+Je ne comprends rien à Sainte-Beuve. Je l'ai aimé, _fraternellement_.
+Il a passé sa vie à me vexer, à me grogner, à m'épiloguer et à me
+soupçonner; si bien que j'ai fini par l'envoyer au diable. Il s'est
+fâché, et nous sommes brouillés, à ce qu'il paraît. Je crois qu'il ne
+se doute pas de ce que c'est que l'amitié, et qu'il a, en revanche,
+une profonde connaissance de l'amour de soi-même, pour ne pas dire de
+_soi seul_.
+
+_Jocelyn_ est, en somme, un mauvais ouvrage. Pensées communes,
+sentiment faux, style lâché, vers plats et diffus, sujet rebattu,
+personnages traînant partout, affectation jointe à la négligence;
+mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui
+n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'à sept fois de
+suite en pleurant comme un âne. Ces endroits sont faciles à noter; ce
+sont tous ceux qui ont rapport au sentiment _théosophique_, comme
+disent les phrénologues. Là, le poète est sublime; la description,
+souvent diffuse, vague et trop chatoyante, est, en certains endroits,
+délicieuse. En somme, il est fâcheux que Lamartine ait fait _Jocelyn_,
+et il est heureux pour l'éditeur que _Jocelyn_ ait été fait par
+Lamartine.
+
+J'ai fait connaissance avec lui. Il a été très bon pour moi. Nous
+avons fumé ensemble dans un salon qui est extrêmement bonne compagnie,
+mais où on me passe tous mes caprices; il m'a donné de bon tabac et de
+mauvais vers. Je l'ai trouvé excellent homme, un peu maniéré et très
+vaniteux. J'ai fait aussi connaissance avec Berryer, qui m'a semblé
+beaucoup meilleur garçon, plus simple et plus franc, mais pas assez
+sérieux pour moi; car je suis très sérieuse, malgré moi et sans qu'il
+y paraisse.
+
+Je me suis brouillée avec madame A..., qui est une bavarde. J'ai fait
+connaissance et amitié avec David Richard[2]. Il y a entre nous deux
+liens: l'abbé de Lamennais, que j'adore, comme vous savez, et Charles
+Didier, qui est mon vieux et fidèle ami. A propos, vous me demandez ce
+qui en est d'une nouvelle histoire sur mon compte, où il jouerait un
+rôle?--Je ne sais ce que c'est. Que dit-on?--Ce qu'on dit de vous et
+de moi. Vous savez comme c'est vrai; jugez du reste. Beaucoup de gens
+disent à Paris et en province que ce n'est pas madame d'... qui est à
+Genève avec vous, mais moi. Didier est dans le même cas que vous, à
+l'égard d'une dame qui n'est pas du tout moi.
+
+Je n'ai pas vu madame Montgolfier. Elle m'a écrit et m'a envoyé votre
+lettre. Je lui répondrai à Lyon, je n'en ai pas encore eu le temps.
+
+Cette lettre de vous est la troisième à laquelle je n'avais pas encore
+répondu. Je vous en donne aujourd'hui pour votre argent.--Bonjour! il
+est six heures du matin. Le rossignol chante, et l'odeur d'un lilas
+arrive jusqu'à moi par une mauvaise petite rue tortueuse, noire et
+sale, que j'habite au sein de la jolie ville de la Châtre,
+sous-préfecture recommandable, où ma pauvre poésie se bat les flancs
+contre l'atmosphère mortelle. Si vous voyiez ce séjour, vous ne
+comprendriez pas que je m'en accommode; mais j'y ai de bons amis, des
+hôtes excellents, et, à deux pas de la ville, des promenades
+charmantes, une Suisse en miniature.
+
+Adieu, cher Franz. Dites à Marie que je l'aime, que c'est à son tour
+de m'écrire; au docteur _Ratto_, qu'il est un pédant, parce qu'il ne
+m'écrit pas. Vous, je vous embrasse de coeur.
+
+J'oubliais de vous dire que j'ai fait un roman en trois volumes
+in-octavo, rien que ça! Je ne peux pas le faire paraître avant la fin
+de mon procès, parce qu'il est trop républicain. Buloz, qui l'a payé,
+enrage[3].--Vous, qu'est-ce que c'est que toute cette musique que vous
+faites? Quand, où et comment l'entendrai-je? Que vous êtes heureux
+d'être musicien!
+
+GEORGE.
+
+ [1] Femme de lettres.
+ [2] Le docteur David Richard, savant phrénologiste, ami de l'abbé de
+ Lamennais et de Charles Didier.
+ [3] _Engelvald_, roman dont l'action se passait au Tyrol et qui fut
+ détruit.
+
+
+
+
+CXLIII
+
+A M. AUGUSTE MARTINEAU-DESCHENEZ, A PARIS
+
+ La Châtre. 23 mai 1836.
+
+J'espère, mon enfant, que tu me pardonnes de ne t'avoir pas écrit la
+victoire que les tribunaux m'ont accordée.
+
+Dabord, j'avais de mon histoire par-dessus la tête, et, si j'avais pu
+oublier que j'existais, je l'aurais fait de bon coeur. J'ai permis que
+ma biographie matrimoniale fût insérée dans _le Droit_; tu la liras,
+ou tu l'as lue. Dispense-moi donc de t'en _embêter_ une seconde fois.
+
+Ensuite, je n'ai pas cru manquer à l'amitié, j'ai cru user de son plus
+doux privilège en me reposant sur _mes lauriers_. Ma paresse a fait
+des mécontents, des grognons. Tu n'en es pas, toi qui es si doux, si
+affectueux, si sympathique. Dis-moi que tu n'as pas songé à me bouder,
+que tu n'as pas douté de mon affection, et n'en parlons plus.
+
+Que fais-tu? donne-moi de tes nouvelles. Moi, je végète. Couchée sur
+une terrasse, dans un site délicieux, je regarde les hirondelles
+voler, le soleil se lever, se coucher, se barbouiller le nez de
+nuages, les hannetons donner de la tête contre les branches, et je ne
+pense à rien du tout, sinon qu'il fait beau et que nous sommes au mois
+de mai. Je suis dans le plus parfait et dans le plus désirable des
+crétinismes connus.
+
+M. D... est toujours campé à Nohant, tandis que mes bons amis de la
+Châtre continuent à me donner l'hospitalité. J'attends qu'il formule
+un acte d'appel ou qu'il prenne le parti de se tenir pour battu. Mon
+sort est donc encore incertain, non pour l'avenir, mais pour la saison
+présente. Je gagnerai, mais je voudrais bien que ce fût fini. On me
+dit qu'il désire entrer en arrangement, je ne m'y refuserai pas si
+c'est de l'argent seulement qu'il demande. Je suis ici en attendant
+une fin à ces incertitudes.
+
+Bonsoir, bon petit enfant! je t'embrasse fraternellement.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXLIV
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
+
+ La Châtre, 25 mai 1836.
+
+Vous avez bien fait de décacheter ma lettre, c'est une bonne action
+dont je vous remercie, puisqu'elle me vaut une si bonne et si
+affectueuse réponse. La seule chose qui me peine véritablement, c'est
+votre départ si prochain pour l'Italie. J'aurai beau faire, je ne
+serai pas libre avant les vacances; mais il ne me sera plus aussi
+facile d'aller vous rejoindre, car où vous trouverais-je? Quoi que
+vous fassiez, ne quittez aucune ville sans m'écrire, ne fût-ce que
+deux lignes, pour me dire où vous êtes et combien de temps vous y
+restez. Rien ne me fera renoncer à l'espérance d'aller vivre quelques
+semaines près de vous. C'est un des plus doux rêves de ma vie, et,
+comme, sans en avoir l'air, je suis très persévérante dans mes
+projets, soyez sûre que, malgré _les destins et les flots_, je les
+réaliserai.
+
+Pour le moment, je ferais mal de m'absenter du pays. Mes adversaires,
+battus au grand jour, cherchent à me nuire dans les ténèbres. Ils
+entassent calomnies sur absurdités pour m'aliéner d'avance l'opinion
+de mes juges. Je m'en soucie assez peu; mais je veux pouvoir rendre
+compte, jour par jour, de toutes mes démarches. Si j'allais à Genève
+maintenant, on ne manquerait pas de dire que j'y vais voir Franz
+seulement et de trouver la chose très criminelle. Ne pouvant dire
+qu'entre Franz et moi il y a un bon ange dont la présence sanctifie
+notre amitié, je resterais sous le poids d'un soupçon qui servirait de
+prétexte entre mille pour me refuser la direction de mes enfants.
+
+S'il ne s'agissait que de ma fortune, je ne voudrais pas y sacrifier
+un jour de la vie du coeur; mais il s'agit de ma progéniture, mes
+seules amours, et à laquelle je sacrifierais les sept plus belles
+étoiles du firmament, si je les avais. Ne quittez toujours pas Genève
+sans me dire où vous allez. Cet hiver, je serai libre, j'aurai quelque
+argent (bien que je n'aie pas hérité de vingt-cinq sous: c'est un
+ragot de journaliste en disette de nouvelles diverses), et j'irai
+certainement courir après vous, loin des huissiers, des avoués et des
+rhumatismes.
+
+Je n'ai pas besoin de vous charger de dire à Franz tous mes regrets de
+ne pas l'avoir vu. Il s'en est fallu de si peu! Il sait bien, au
+reste, que c'est un vrai chagrin pour moi. Il n'y a qu'une chose au
+monde qui me console un peu de toutes mes mauvaises fortunes: c'est
+que vous me semblez heureux tous deux, et que le bonheur de ceux que
+j'aime m'est plus précieux que celui que je pourrais avoir. J'ai si
+bien pris l'habitude de m'en passer, que je ne songe jamais à me
+plaindre, même seule, la nuit sous l'oeil de Dieu. Et pourtant je
+passe de longues heures tête à tête avec dame _Fancy_[1]. Je ne me
+couche jamais avant sept heures du matin; je vois coucher et lever le
+soleil, sans que ma solitude soit troublée par un seul être de mon
+espèce. Eh bien, je vous jure que je n'ai jamais moins souffert. Quand
+je me sens disposée à la tristesse, ce qui est fort rare, je me
+commande le travail, je m'y oublie et je rêve alternativement. Une
+heure est donnée à la corvée d'écrire, l'autre au plaisir de vivre.
+
+Ce plaisir est si pur dans ce temps-ci, avec tous ces chants d'oiseaux
+et toutes ces fleurs! Vous êtes trop jeune pour savoir combien il est
+doux de ne pas penser et de ne pas sentir. Vous n'avez jamais envié le
+sort de ces belles pierres blanches qui, au clair de lune, sont si
+froides, si calmes, si mortes. Moi, je les salue toujours quand je
+passe auprès d'elles, la nuit, dans les chemins. Elles sont l'image de
+la force et de la pureté. Rien ne prouve qu'elle soient insensibles au
+plaisir de ne rien faire. Elles contemplent, elles vivent d'une vie
+qui leur est propre. Les paysans sont convaincus que la lune a une
+action sur elles, _que le clair de lune casse les pierres et dégrade
+les murs_. Moi, je le crois. La lune est une planète toute de glace et
+de marbre blanc. Elle est pleine de sympathie pour ce qui lui
+ressemble, et, quand les âmes solitaires se placent sous son regard,
+elle les favorise d'une influence toute particulière. Voilà pourquoi
+on appelle les poètes _lunatiques_. Si vous n'êtes pas contente de
+cette dissertation, vous êtes bien difficile.
+
+Si vous voulez que je vous parle _histoire ancienne_, je vous dirai de
+madame A..., que je n'ai jamais eu de sympathie pour elle. J'ai eu
+beaucoup d'estime pour son caractère; mais, un beau jour, elle m'a
+fait une méchanceté, la chose du monde que je comprends le moins et
+que je puis le moins excuser. Depuis que je ne vous ai écrit, elle m'a
+fait amende honorable. Est-ce bonté? Est-ce légèreté de tête et de
+coeur? Je n'ai plus guère confiance en elle, et, sans la maltraiter
+(car, à vrai dire, d'après cette conduite fantasque, je m'aperçois que
+je ne la connais pas du tout), je m'éloignerai d'elle avec soin. Je ne
+veux pas la juger; mais il y a sur la figure de celle chez qui l'on a
+surpris un mauvais sentiment quelque chose qui ne s'efface plus et qui
+vous glace à jamais. Je suis toute d'instinct et de premier mouvement.
+N'êtes vous pas de même? Il m'a semblé que si.
+
+Je ne dis pas que je n'aime pas Sainte-Beuve. J'ai eu beaucoup trop
+d'affection pour lui pour qu'il me soit possible de passer à
+l'indifférence ou à l'antipathie, à moins d'un tort grave. Je ne lui
+ai point vu de méchanceté, à lui, mais de la sécheresse, de la
+perfidie non raisonnée, non volontaire, non intéressée, mais partant
+d'un grand _crescendo_ d'égoïsme. Je crois que je le juge mieux que
+vous. Demandez à Franz, qui le connaît davantage.
+
+L'abbé de Lamennais se fixe, dit-on, à Paris. Pour moi, ce n'est pas
+certain. Il y va, je crois, avec l'intention de fonder un journal. Le
+pourra-t-il? Voilà la question. Il lui faut une école, des disciples.
+En morale et en politique, il n'en aura pas s'il ne fait d'énormes
+concessions à notre époque et à nos lumières. Il y a encore en lui,
+d'après ce qui m'est rapporté par ses intimes amis, beaucoup plus du
+_prêtre_ que je ne croyais. On espérait l'amener plus avant dans le
+cercle qu'on n'a pu encore le faire. Il résiste. On se querelle et on
+s'embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l'on
+s'entendît. Tout l'espoir de _l'intelligence vertueuse_ est là.
+Lamennais ne peut marcher seul.
+
+Si, abdiquant le rôle de prophète et de poète apocalyptique, il se
+jette dans l'action progressive, il faut qu'il ait une armée. Le plus
+grand général du monde ne fait rien sans soldats. Mais il faut des
+soldats éprouvés et croyants. Il trouvera facilement à diriger une
+populace d'écrivassiers sans conviction qui se serviront de lui comme
+d'un drapeau et qui le renieront ou le trahiront à la première
+occasion. S'il veut être secondé véritablement, qu'il se méfie des
+gens qui ne disputeront pas avec lui avant d'accepter sa direction. En
+réfléchissant aux conséquences d'un tel engagement, je vous avoue que
+je suis moi-même très indécise. Je m'entendrais aisément avec lui sur
+tout ce qui n'est pas le dogme. Mais, là, je réclamerais une certaine
+liberté de conscience, et il ne me l'accorderait pas. S'il quitte
+Paris sans s'être entendu avec deux ou trois personnes qui sont dans
+les mêmes proportions de dévouement et de résistance que moi,
+j'éprouverai une grande consternation de coeur et d'esprit. Les
+éléments de lumière et d'éducation des peuples s'en iront encore
+épars, flottant sur une mer capricieuse, échouant sur tous les
+rivages, s'y brisant avec douleur, sans avoir pu rien produire. Le
+seul pilote qui eût pu les rassembler leur aura retiré son appui et
+les laissera plus tristes, plus désunis et plus découragés que jamais.
+
+Si Franz a sur lui de l'influence, qu'il le conjure de bien connaître
+et de bien apprécier l'étendue du mandat que Dieu lui a confié. Les
+hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas. C'est là
+leur devoir. Ils n'appartiennent point au passé. Ils ont un pas à
+faire faire à l'humanité. L'humilité d'esprit, le scrupule,
+l'orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu défend aux
+réformateurs. Si l'oeuvre que je rêve pour lui peut s'accomplir, c'est
+_vous_ qui serez obligée de vous joindre à son bataillon sacré. Vous
+avez l'intelligence plus mâle que bien des hommes, vous pouvez être un
+flambeau pur et brillant.
+
+J'ai écrit à Paris pour qu'on vous envoie le numéro du _Droit_. Je
+suis toujours dans le _statu quo_ pour mon procès. L'acte d'appel est
+fait. Je suis encore à la Châtre chez mes amis, qui me gâtent comme un
+enfant de cinq ans. J'habite un faubourg en terrasse sur des rochers;
+à mes pieds, j'ai une vallée admirablement jolie. Un jardin de quatre
+toises carrées, plein de roses, et une terrasse assez spacieuse pour y
+faire dix pas en long, me servent de salon, de cabinet de travail et
+de galerie. Ma chambre à coucher est assez vaste; elle est décorée
+d'un lit à rideaux de cotonnade rouge, vrai lit de paysan, dur et
+plat, de deux chaises de paille et d'une table de bois blanc. Ma
+fenêtre est située à six pieds au-dessus de la terrasse. Par le
+treillage de l'espalier, je sors et je rentre la nuit pour me promener
+dans mes quatre toises de fleurs sans ouvrir de portes et sans
+éveiller personne.
+
+Quelquefois je vais me promener seule à cheval, à la brune. Je rentre
+sur le minuit. Mon manteau, mon chapeau d'écorce et le trot
+mélancolique de ma monture me font prendre dans l'obscurité pour un
+marchand forain ou pour un garçon de ferme. Un de mes grands
+amusements, c'est de voir le passage de la nuit au jour; cela s'opère
+de mille manières différentes. Cette révolution, si uniforme en
+apparence, a tous les jours un caractère particulier.
+
+Avez-vous eu le loisir d'observer cela? Non! Travaillez-vous? Vous
+éclairez votre âme. Vous n'en êtes pas à végéter comme une plante.
+Allons, vivez et aimez-moi. Ne partez pas sans m'écrire. Que les vents
+vous soient favorables et les cieux sereins! Tout prospère aux amants.
+Ce sont les enfants gâtés de la Providence. Ils jouissent de tout,
+tandis que leurs amis vont toujours s'inquiétant. Je vous avertis que
+je serai souvent en peine de vous si vous m'oubliez.
+
+Je vous ferai arranger une belle chambre _chez moi_.
+
+Je fais un nouveau volume à _ Lélia_. Cela m'occupe plus que tout
+autre roman n'a encore fait: Lélia n'est pas moi. Je suis meilleure
+enfant que cela; mais c'est mon idéal. C'est ainsi que je conçois ma
+muse, si toutefois je puis me permettre d'avoir une muse.
+
+Adieu, adieu! le jour se lève sans moi.--_-Per la ala del balcone,
+presto andiamo via di qua_...
+
+ [1] Rêverie, imagination
+
+
+
+
+CXLV
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ La Châtre, 28 juin 1836.
+
+Mon amie,
+
+J'ai écrit pour vous satisfaire, non pas à l'abbé[1], il nous a trop
+positivement défendu à tous de jamais lui adresser qui que ce soit
+(fût-ce le pape); mais à mon ami Didier, qui se chargera de vous faire
+faire connaissance avec lui d'une manière plus affectueuse et plus
+intime, en vous donnant rendez-vous quelque jour rue du Regard. Il ira
+vous voir à cet effet, et vous dira l'heure où vous pourrez rencontrer
+chez lui le bon abbé dans un bon jour.
+
+Toujours affable et modeste, il est quelquefois très troublé et très
+mal à l'aise, quand on lui présente une lettre de recommandation. Il a
+toute la timidité naïve du génie. Si vous le trouvez causant à son
+aise avec ses amis de la rue du Regard, où il passe une partie de ses
+journées, vous le connaîtrez bien mieux, et le plaisir qu'il aura
+lui-même à vous connaître ne sera troublé par aucun mal-à-propos.
+
+Didier est à Genève en ce moment, mais pour très peu de jours.
+Aussitôt qu'il sera revenu à Paris, il ira chez vous. Je lui ai fait
+passer votre adresse.
+
+Vous êtes bien aimable de me donner de vos nouvelles et de me conter
+vos soucis. J'espère que les choses ne tourneront pas aussi mal que
+vous le craignez. Vous avez de la force, ayez aussi de l'espérance,
+c'est une des faces du courage. Quoi qu'il vous arrive, vous me
+trouverez toujours pleine de sollicitude et de dévouement pour vous,
+vous n'en doutez pas, j'espère.
+
+Mon procès est toujours _pendant_ devant la cour de Bourges. J'attends
+l'épreuve décisive et j'ai toujours grand espoir d'en sortir aussi
+bien que des deux autres. Priez pour moi, vous qui êtes une bonne et
+belle âme, chère à Dieu, sans doute.
+
+C'est à cause de cela que je ne puis m'imaginer qu'il vous abandonne
+jamais à un malheur réel.
+
+Adieu; aimez-moi toujours, votre amitié m'est précieuse et douce.
+Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et donnez à votre mari une
+poignée de main de la part de votre ami commun.
+
+GEORGE
+
+ [1] Lamennais.
+
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+1812.
+
+ I. A madame Maurice Dupin 2
+
+
+1815
+
+ II. A madame Maurice Dupin 24 février 2
+
+
+1823
+
+ III. A M. Caron 21 novembre 2
+
+
+1825.
+
+ IV. A madame Maurice Dupin 3
+ V. A la même 29 juin
+ VI. A la même 28 août 7
+
+
+1826
+
+ VII. A madame Maurice Dupin 25 février 16
+ VIII. A madame la baronne Dudevant 30 avril 20
+ IX. A madame Maurice Dupin 12 juillet 23
+ X. A la même 9 octobre 25
+ XI. A M. Caron 19 novembre 28
+ XII. A madame Maurice Dupin 23 décembre 26
+
+
+1827.
+
+ XIII. A M. Hippolyte Chatiron mars 31
+ XIV. A madame Maurice Hupin 5 juillet 34
+ XV. A la même 17 juillet 36
+ XVI. A la même 4 septembre 39
+ XVII. A M. Caron 22 novembre 41
+
+
+1828.
+
+ XVIII. A M. Hippolyte Caron 1er avril 43
+ XIX. A madame Maurice Dupin 7 avril 45
+ XX. A M. Caron 16 avril 47
+ XXI. A madame Maurice Dupin 4 août 49
+ XXII. A M. Caron 15 novembre 52
+ XXIII. A madame Maurice Dupin 27 décembre 53
+
+
+1829.
+
+ XXIV. A M. Caron 20 janvier 55
+ XXV. A madame Maurice Dupin 8 mars 62
+ XXVI. A M. Duteil 10 mai 64
+ XXVII. A M. Caron 4 juin 67
+ XXVIII. A madame Maurice Dupin 11 juin 70
+ XXIX. A la même 1er août 72
+ XXX. A M. Jules Boucoiran 2 septembre 74
+ XXXI. A M. Caron 1er octobre 75
+ XXXII. A M. Jules Boucoiran 30 novembre 76
+ XXXIII. Au même 8 décembre 78
+ XXXIV. A madame Maurice Dupin 29 décembre 80
+
+
+1830.
+
+ XXXV. A madame Maurice Dupin 1er février 82
+ XXXVI. A la même février 85
+ XXXVII. A M. Jules Boucoiran 1er mars 87
+ XXXVIII. Au même 22 mars 93
+ XXXIX. A madame Maurice Dupin 19 avril 97
+ XL. A M. Jules Boucoiran 20 juillet 100
+ XLI. Au même 31 juillet 102
+ XLII. A madame Maurice Dupin 7 septembre 106
+ XLIII. A M. Jules Boucoiran 27 octobre 110
+ XLIV. A madame Maurice Dupin 22 novembre 112
+ XLV. A M. Charles Duvernet 1er décembre 115
+ XLVI. Au même 1er décembre 121
+ XLVII. A M. Jules Boucoiran 3 décembre 129
+ XLVIII. Au même 8 décembre 135
+ XLIX. Au même 27 décembre 140
+
+
+1831.
+
+ L. A Maurice Dudevant janvier 141
+ LI. Au même 8 janvier 142
+ LII. Au même 10 janvier 143
+ LIV. A M. Jules Boucoiran 13 janvier 145
+ LV. A madame Maurice Dupin 18 janvier 148
+ LVI. A M. Charles Duvernet 19 janvier 150
+ LVII. A Maurice Dudevant 25 janvier 154
+ LVIII. A M. Jules Boucoiran 12 février 156
+ LIX. A M. Duteil 15 février 159
+ LX. A Maurice Dudevant 16 février 164
+ LXI. A M. Jules Boucoiran 4 mars 165
+ LXII. A M. Charles Duvernet 6 mars 168
+ LXIII. A M. Jules Boucoiran 9 mars 173
+ LXIV. A madame Maurice Dupin 14 avril 175
+ LXV. A M. Charles Duvernet avril 178
+ LXVI. A madame Maurice Dupin 31 mai 179
+ LXVII. A madame Duvernet mère juin 184
+ LXVIII. A M. Charles Duvernet 25 juin 185
+ LXIX. A Maurice Dudevant 8 juillet 189
+ LXX. Au même 16 juillet 190
+ LXXI. A M. Jules Boucoiran 17 juillet 191
+ LXXII. A M. Charles Duvernet 19 juillet 193
+ LXXIII. A Maurice Dudevant juillet 196
+ LXXIV. A madame Maurice Dupin 9 septembre 199
+ LXXV. A M. Jules Boucoiran 26 septembre 201
+ LXXVI. Au même 6 novembre 204
+ LXXVII. A Maurice Dudevant 3 novembre 206
+ LXXVIII. Au même novembre 207
+ LXXIX. A M. Jules Boucoiran 5 décembre 209
+
+
+1832.
+
+ LXXX. A M. François Rollinat janvier 210
+ LXXXI. A madame Maurice Dupin 22 février 211
+ LXXXII. A Maurice Dudevant 4 avril 213
+ LXXXIII. A madame Maurice Dupin 15 avril 215
+ LXXXIV. A M. Gustave Papet mai 215
+ LXXXV. A Maurice Dudevant 4 mai 216
+ LXXXV. Au même 17 mai 217
+ LXXXVI. A M. Charles Duvernet 6 juillet 219
+ LXXXVII. A Maurice Dudevant 7 juillet 220
+ LXXXVIII. Au même 8 juillet 222
+ LXXXIX. A M. François Rollinat 1er août 225
+ XC. A madame Maurice Dupin 6 août 226
+ XCI. A M. François Rollinat 20 août 228
+ XCII. Au même septembre 230
+ XCIII. A Maurice Dudevant 6 décembre 231
+ XCIV. Au même 12 décembre 233
+ XCV. A M. Jules Boucoiran 20 décembre 234
+
+
+1833
+
+ XCVI. A Maurice Dudevant 11 janvier 236
+ XCVII. A M. Jules Boucoiran 18 janvier 237
+ XCVIII. A Maurice Dudevant 27 février 240
+ XCIX. A M. Jules Boucoiran 6 mars 241
+ C. A Monsieur*** 15 avril 243
+ CI. A madame Maurice Dupin mai 244
+ CII. A M. Casimir Dudevant 20 mai 245
+ CIII. A M. François Rollinat 26 mai 246
+ CIV. A M. Adolphe Guéroult 3 juin 249
+ CV. A madame*** juillet 250
+ CVI. A M. Charles Duvernet 5 juillet 252
+ CVII. A M. François Rollinat 21 novembre 253
+ CVIII. A madame Maurice Dupin décembre 255
+ CIX. A M. Maurice Dudevant 18 décembre 256
+ CX. A M. Jules Boucoiran 20 décembre 258
+
+
+1834.
+
+ CXI. A M. Hippolyte Chatiron 16 mars 260
+ CXII. A M. Jules Boucoiran 6 avril 265
+ CXIII. A M. Gustave Papet mai 269
+ CXIV. A M. Hippolte Chatiron 1er juin 271
+ CXV. A M. Jules Boucoiran 4 juin 274
+ CXVII. A Maurice Dudevant 29 juillet 277
+ CXVIII. A M. François Rollinat 15 août 278
+ CXIX. A M. Jules Boucoiran 31 août 279
+ CXX. A M. Jules Néraud 10 septembre 282
+ CXXI. A M. François Rollinat 20 septembre 284
+ CXXII. A M. Charles Duvernet 15 octobre 286
+
+
+1835.
+
+ CXXII. A M. Hippolyte Chatiron 17 avril 291
+ CXXIII. A M. Adolphe Guéroult 6 mars 293
+ CXXIV. A M. Alexis Duteuil 25 mai 297
+ CXXV. A madame la comtesse d'Agoult mai 299
+ CXXVI. A Madame Claire Brunne mai 302
+ CXXVII. A M. *** juin 303
+ CXXVIII. A Maurice Dudevant 18 juin 309
+ CXXIX. A madame Maurice Dupin 25 octobre 310
+ CXXX. A madame d'Agoult 1er novembre 313
+ CXXXI. A M. Adolphe Guéroult 9 novembre 322
+ CXXXII. Au Rédacteur du _Journal de l'Indre_ 9 novembre 326
+ CXXXIII. A Maurice Dudevant 10 décembre 328
+ CXXXIV. Au même 15 décembre 330
+
+
+1836.
+
+ CXXXV. A Maurice Dudevant 3 janvier 332
+ CXXXVI. A M. François Rollinat 4 février 338
+ CXXXVII. A M. Adolphe Guéroult 11 février 340
+ A la famille Saint-Simonienne de Paris 15 février 341
+ CXXXVIII. A Maurice Dudevant 17 février 345
+ CXXXIX. A madame d'Agoult 26 février 348
+ CXL. A M. Eugène Pelletan 28 février 351
+ CXLI. A M. Adolphe Guéroult mars 353
+ CXLII. A M. Franz Liszt 5 mai 359
+ CXLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez 23 mai 364
+ CXLIV. A madame d'Agoult 25 mai 365
+ CXLV. A madame Marliani 28 juin 373
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13629 ***
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+Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Correspondance, Vol. 1, 1812-1876
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 5, 2004 [EBook #13629]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 1, 1812-1876 ***
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+Produced by Carlo Traverso, Frank van Drongen and the PG Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
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+
+
+
+
+GEORGE SAND
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+I
+
+
+
+
+QUATRIÈME ÉDITION
+
+PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR. ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE
+AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND
+
+
+
+
+I
+
+A MADAME MAURICE DUPIN[1]
+QUI ALLAIT QUITTER NOHANT[2]
+
+ 1812.
+
+Que j'ai de regret de ne pouvoir te dire adieu! Tu vois combien j'ai
+de chagrin de te quitter. Adieu pense à moi, et sois sûre que je ne
+t'oublierai point.
+
+Ta fille.
+
+Tu mettras la réponse derrière le portrait du vieux Dupin[3].
+
+ [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors huit ans.
+ [2] Propriété de madame Dupin de Francueil, puis de George Sand,
+ près la Châtre (Indre).
+ [3] Portrait au pastel de M. Dupin de Francueil, qui se trouve dans
+ le salon de Nohant.
+
+
+
+
+II
+
+A LA MÊME, A PARIS
+
+ Nohant, 24 février 1815
+
+Oh! oui, chère maman, je t'embrasse; je t'attends, je te désire et je
+meurs d'impatience de te voir ici. Mon Dieu, comme tu es inquiète de
+moi! Rassure-toi, chère petite maman. Je me porte à merveille. Je
+profite du beau temps. Je me promène, je cours, je vas, je viens, je
+m'amuse, je mange bien, dors mieux et pense à toi plus encore.
+
+Adieu, chère maman; ne sois donc point inquiète. Je t'embrasse de tout
+mon coeur.
+
+AURORE[1].
+
+ [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors onze ans.
+
+
+
+
+III
+
+A.M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 21 novembre 1823.
+
+J'ai reçu votre envoi, mon petit Caron, et je vous remercie de votre
+extrême obligeance. Toutes mes commissions sont faites le mieux du
+monde, et vous êtes gentil comme le père Latreille[1].
+
+Vous m'avez envoyé assez de guimauve pour faire pousser deux millions
+de dents; comme j'espère que mon héritier[2] n'en aura pas tout à fait
+autant, j'ai fait deux bouteilles de sirop dont vous vous lécherez les
+barbes si vous vous dépêchez de venir à Nohant; car mon petit n'est
+pas disposer à vous en laisser beaucoup. Au reste, votre envoi a fait
+bon effet, puisque nous avons deux grandes dents. Vous seriez amoureux
+de lui maintenant: il est beau comme vous, et leste comme son père.
+J'aimerais autant tenir une grenouille, elle ne sauterait pas mieux.
+
+Adieu, mon petit père. Nous vous embrassons et sommes vos bons amis.
+
+LES DEUX CASIMIRS[3].
+
+ [1] Vieil ami et correspondant de la famille.
+ [2] Maurice, son fils, qui avait alors quatre mois.
+ [3] Nom de François-Casimir Dudevant, son mari.
+
+
+
+
+IV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Je ne sais pas la date.
+ Nous sommes le deuxième dimanche de
+ carême[1].
+
+Je suis enchantée d'apprendre que vous vous portiez mieux, chère
+petite maman, et j'espère bien qu'à l'heure où j'écris, vous êtes tout
+à fait guérie; du moins je le désire de tout mon coeur, et, si je le
+pouvais, je vous rendrais vos quinze ans, chose qui vous, ferait grand
+plaisir, ainsi qu'à bien d'autres.
+
+C'est un grand embarras que vous avez pris de sevrer un gros garçon
+comme Oscar[2], et vous avez rendu à Caroline[3] un vrai service de
+mère. Le mien n'a plus besoin de nourrice, il est sevré. C'est
+peut-être un peu tôt; mais il préfère la soupe et l'eau et le vin à
+tout, et, comme il ne cherche pas à teter, mon lait a diminué, sans
+que ni lui ni moi nous en apercevions.
+
+Il est superbe de graisse et de fraîcheur il a des couleurs très
+vives, l'air très décidé, et le caractère _idem_. Il n'a toujours que
+six dents; mais il s'en sert bien pour manger du pain, des oeufs, de
+la galette, de la viande, enfin tout ce qu'il peut attraper. Il mord,
+comme un petit chien, les mains qui, l'ennuient en voulant le coiffer,
+etc. Il pose très bien ses pieds pour marcher, mais il est encore trop
+jeune pour courir après Oscar: dans un an ou deux, ils se battront
+pour leurs joujoux.
+
+J'espère, ma chère maman, que le désir que vous me témoignez de nous
+revoir, et que nous partageons, sera bientôt rempli. Nous espérons
+faire une petite fugue vers Pâques, pour présenter M. Maurice à son
+grand-papa, qui ne le connaît pas encore et qui désire bien le voir,
+comme vous pensez. Je veux lui faire une surprise. Je ne lui parlerai
+de rien dans mes lettres et je lui enverrai Maurice sans dire qui il
+est. Nous, nous serons derrière la porte pour jouir de son erreur.
+Mais j'ai tort de vous dire cela, car je veux vous en faire autant.
+Ainsi n'attendez pas que je vous prévienne de mon arrivée.
+
+Adieu, ma chère maman; donnez-moi encore de vos nouvelles. Je vous
+embrasse de tout mon coeur, Casimir en fait autant; pour Maurice,
+quand on veut l'embrasser, il tourne la tête et présente son derrière;
+j'espère que vous le corrigerez de cette mauvaise habitude.
+
+ [1] C'était le 17 mars 1824.
+ [2] Oscar Cazamajou, neveu de George Sand.
+ [3] Madame Cazamajou, soeur aînée de George Sand.
+
+
+
+
+V
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 29 juin 1825.
+
+Vous devez me trouver bien paresseuse, ma chère petite maman, et je le
+suis en effet. Je mène une vie si active, que je ne me sens le courage
+de rien, le soir en rentrant, et que je m'endors aussitôt que je reste
+un instant en place.
+
+Ce sont là de bien mauvaises raisons, j'en conviens; mais, du moment
+que nous sommes tous bien portants, quelles nouvelles à vous donner de
+notre tranquille pays, où nous vivons en gens plus tranquilles encore;
+voyant pen de personnes et nous occupant de soins champêtres, dont la
+description ne vous amuserait guère? J'ai reçu des nouvelles de
+Clotilde[1], qui m'a dit que vous vous portiez bien; c'est ce qui me
+rassurait sur votre compte et contribuait à mon silence puisque
+j'étais sans inquiétude.
+
+Si vous eussiez effectué le projet de venir à Nohant, nous aurions
+dans ce moment le chagrin de vous quitter. Je pars dans huit jours
+pour les Pyrénées. J'ai eu le bonheur d'avoir ici pendant quelques
+jours, deux aimables soeurs, mes amies intimes de couvent, qui se
+rendent aux mêmes eaux, avec leur père, et un vieil ami fort gai et
+fort aimable. En quittant Chateauroux, elles n'ont pu se dispenser de
+venir passer quelques jours à Nohant, qui était devenu pour moi un
+lieu de délices par la présence de ces bonnes amies. Je les ai
+reconduites un bout de chemin et ne les ai quittées qu'avec la
+promesse de les rejoindre bientôt.
+
+Nous allons donc entreprendre un petit voyage de cent quarante lieues
+d'une traite. C'est peu pour vous qui faites le voyage d'Espagne comme
+celui de Vincennes; mais c'est beaucoup pour Maurice, qui aura demain
+deux ans. J'espère néanmoins qu'il ne s'en apercevra pas, à en juger
+par celui de Nohant, qu'il trouve trop court à son gré. D'ailleurs,
+nous ne voyagerons que le jour et en poste. Nous sommes donc dans
+l'horreur des paquets. Nous emmenons Fanchou[2], et Vincent[3], qui
+est fou de joie de voyager sur le siège de la voiture. Pour moi, je
+suis enchantée de revoir les Pyrénées, dont je ne me souviens guère,
+mais dont on me fait de si belles descriptions. Ne manquez pas de nous
+donner de vos nouvelles: car il semble qu'on soit plus inquiet quand
+on est plus éloigné.
+
+Adieu, ma chère maman, je vous embrasse tendrement et vous désire une
+bonne santé et du plaisir surtout; car, chez vous comme chez moi, l'un
+ne va guère sans l'autre. Maurice est grand comme père et mère et
+beau, comme un Amour. Casimir vous embrasse de tout son coeur. Pour
+moi, je me porte très bien, sauf un reste de toux et de crachement de
+sang qui passeront, j'espère, avec les eaux.
+
+Nous resterons deux mois au plus aux eaux; de là, nous irons à Nérac
+chez le papa[4], où nous demeurerons tout l'hiver. Au mois de mars ou
+d'avril, nous serons à Nohant, où nous vous attendrons avec ma tante
+et Clotilde.
+
+ [1] Clotilde Daché, née Maréchal, cousine de George Sand.
+ [2] Femme de chambre.
+ [3] Cocher
+ [4] Le baron Dudevant, beau-pére de George Sand.
+
+
+
+
+VI
+
+A LA MÊME
+
+ Bagnères, 28 août 1825.
+
+Ma chère petite maman,
+
+J'ai reçu votre aimable lettre à Cauterets, et je n'ai pu y répondre
+tout de suite pour mille raisons. La première, c'est que Maurice
+venait d'être sérieusement malade, ce qui m'avait donné beaucoup
+d'inquiétude et d'embarras.
+
+Il est parfaitement guéri depuis quelques jours que nous sommes ici et
+que nous avons retrouvé le soleil et la chaleur. Il a repris tout à
+fait appétit, sommeil, gaieté et embonpoint. Aussitôt qu'il a été hors
+de danger, j'ai profité de sa convalescence pour courir les montagnes
+de Cauterets et de Saint-Sauveur, que je n'avais pas eu le temps de
+voir. Je n'ai donc pas eu une journée à moi pour écrire à qui que ce
+soit; tout le monde m'en veut et je m'en veux à moi-même. Mais, après
+avoir fait, presque tous les jours, des courses de huit, dix, douze et
+quatorze lieues à cheval, j'étais tellement fatiguée, que je ne
+songeais qu'à dormir, encore quand Maurice me le permettait. Aussi
+j'ai été fort souffrante de la poitrine, et j'ai eu des toux
+épouvantables; mais je ne me suis point arrêtée à ces misères, et, en
+continuant des exercices violents, j'ai retrouvé ma santé et un
+appétit qui effraye nos compagnons de voyage les plus voraces.
+
+Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrénées, que je ne vais plus
+rêver et parler, toute ma vie, que montagnes, torrents, grottes et
+précipices. Vous connaissez ce beau pays, mais pas si bien que moi,
+j'en suis sûre; car beaucoup des merveilles que j'ai vues, sont
+enfouies dans des chaînes de montagnes où les voitures et même les
+chevaux n'ont jamais pu pénétrer. Il faut marcher à pic des heures
+entières dans des gravats qui s'écroulent à tout instant, et sur des
+roches aiguës où on laisse ses souliers et partie de ses pieds.
+
+À Cauterets, on a une manière de gravir les rochers fort commode. Deux
+hommes vous portent sur une chaise attachée à un brancard, et sautent
+ainsi de roche en roche au-dessus de précipices sans fond, avec une
+adresse, un aplomb et une promptitude qui vous rassurent pleinement et
+vous font braver tous les dangers; mais, comme ils sentent le bouc
+d'une lieue et que très souvent on meurt de froid après une ou deux
+heures de l'après-midi, surtout au haut dés montagnes, j'aimais mieux
+marcher. Je sautais comme eux d'une pierre à l'autre, tombant souvent
+et me meurtrissant les jambes, riant quand même de mes désastres et de
+ma maladresse.
+
+Au reste, je ne suis pas la seule femme qui fasse des actes de
+courage. Il semble que le séjour des Pyrénées inspire dé l'audace aux
+plus timides, car les compagnes de mes expéditions en faisaient
+autant. Nous avons été à la fameuse cascade de Gavarnie, qui est la
+merveille des Pyrénées. Elle tombe d'un rocher de douze cents toises
+de haut, taillé à pic comme une muraille. Près de la cascade, on voit
+un pont de neige, qu'à moins de toucher, on ne peut croire l'ouvrage
+de la nature; l'arche, qui a dix ou douze pieds de haut, est
+parfaitement faite et on croit voir des coups de truelle sur du
+plâtre.
+
+Plusieurs des personnes qui étaient avec nous, (car on est toujours
+fort nombreux dans ces excursions) s'en sont, retournées, convaincues
+qu'elles, venaient de voir un ouvrage de maçonnerie. Pour arriver à ce
+prodige, et pour en revenir, nous avons fait douze lieues à cheval sur
+un sentier de trois pieds de large, au bord d'un précipice qu'en
+certains endroits on appelle l'échelle, et dont on ne voit, pas le
+fond. Ce n'est pourtant pas là ce qu'il y a de plus dangereux; car les
+chevaux y sont accoutumés et passent à une ligne du bord, sans
+broncher. Ce qui m'étonne bien davantage dans ces chevaux de montagne,
+c'est leur aplomb sur des escaliers de rochers qui ne présentent à
+leurs pieds que des pointes tranchantes et polies.
+
+J'en avais un fort laid, comme ils le sont tous, mais à qui j'ai fait
+faire des choses qu'on n'exigerait que d'une chèvre: galopant toujours
+dans les endroits les plus effrayants, sans glisser, ni faire un seul
+faux pas, et sautant de roche en roche en descendant. J'avoue que je
+ne supposais pas que cela fût possible et que je ne me serais jamais
+cru le courage de me fier à lui avant que j'eusse éprouvé ses moyens.
+
+Nous avons été hier à six lieues d'ici à cheval, pour visiter les
+grottes de Lourdes. Nous sommes entrés à plat ventre dans celle du
+Loup. Quand on s'est bien fatigué pour arriver à un trou d'un pied de
+haut, qui ressemble à la retraite d'un blaireau, j'avoue; que l'on se
+sent un peu découragé. J'étais avec mon mari et deux autres jeunes
+gens avec qui nous nous étions liées à Cauterets et que nous avons
+retrouvés à Bagnères, ainsi qu'une grande partie de notre aimable et
+nombreuse société bordelaise. Nous avons eu le courage de nous
+enfoncer dans cette tanière, et, au bout d'une minute, nous nous
+sommes trouvés dans un endroit beaucoup plus spacieux, c'est-à-dire
+que nous pouvions nous tenir debout sans chapeau et que nos épaules
+n'étaient qu'un peu froissées à droite et à gauche.
+
+Après avoir fait cent cinquante pas dans cette agréable position,
+tenant chacun une lumière et ôtant bottes et souliers, pour ne pas
+glisser sur le marbre mouillé et raboteux, nous sommes arrivés au
+puits naturel, que nous n'avons pas vu, malgré tous nos flambeaux,
+parce que le roc disparaît tout à coup sous les pieds, et l'on ne
+trouve plus qu'une grotte si obscure et si élevée, qu'on ne distingue
+ni le haut ni le fond.
+
+Nos guides arrachèrent des roches avec beaucoup d'effort et les
+lancèrent dans l'obscurité; c'est alors que nous jugeâmes de la
+profondeur du gouffre: le bruit de la pierre frappant le roc fut comme
+un coup de canon, et, retombant dans l'eau comme un coup de tonnerre,
+y causa, une agitation épouvantable. Nous entendîmes pendant quatre
+minutes l'énorme masse d'eau ébranlée, frapper le roc avec une fureur
+et un bruit effrayant qu'on aurait pu prendre tantôt pour le travail
+de faux monnayeurs, tantôt pour les voix rauques et bruyantes des
+brigands. Ce bruit, qui part des entrailles de la terre, joint à
+l'obscurité et à tout ce que l'intérieur d'une caverne a de sinistre,
+aurait pu glacer des coeurs moins aguerris que les nôtres.
+
+Mais nous avions joué à Gavarnie avec les crânes des templiers, nous
+avions passé sur le pont de neige quand nos guides nous criaient qu'il
+allait s'écrouler. La grotte du Loup n'était qu'un jeu d'enfant. Nous
+y passâmes près d'une heure, et nous revînmes chargés de fragments des
+pierres que nous avions lancées dans le gouffre. Ces pierres, que je
+vous montrerai, sont toutes remplies de parcelles de fer et de plomb
+qui brillent comme des paillettes.
+
+En sortant de la grotte du Loup, nous entrâmes dans _las Espeluches_.
+Notre savant cousin, M. Defos[1], vous dira que ce nom patois vient du
+latin.
+
+Nous trouvâmes l'entrée de ces grottes admirable; j'étais seule en
+avant, je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique soutenue
+par d'énormes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers
+d'architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d'un
+bleu d'azur, les prairies d'un vert éclatant, un premier cercle de
+montagnes couvertes de bois épais, et un second, à l'horizon, d'un
+bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature
+éclairée par le soleil couchant, vue du haut d'une montagne, au
+travers de ces noires arcades de rochers, derrière moi la sombre
+ouverture des grottes: j'étais transportée.
+
+Je parcourus ainsi deux ou trois de ces péristyles, communiquant les
+uns aux autres par des portiques cent fois plus imposants et plus
+majestueux que tout ce que feront les efforts des hommes.
+
+Nos compagnons arrivèrent et nous nous enfonçâmes encore dans les
+détours d'un labyrinthe étroit et humide, nous aperçûmes au-dessus de
+nos têtes une salle magnifique, où notre guide ne se souciait guère de
+nous conduire. Nous le forçâmes de nous mener à ce second étage. Ces
+messieurs se déchaussèrent et grimpèrent assez adroitement; pour moi,
+j'entrepris l'escalade.
+
+Je passai sans frayeur sur le taillant d'un marbre glissant,
+au-dessous duquel était une profonde excavation. Mais quand il fallut
+enjamber sur un trou que l'obscurité rendait très effrayant, n'ayant
+aucun appui ni pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous
+côtés, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j'avoue que
+j'avais peur. Mon mari m'attacha deux ou trois foulards autour du
+corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les
+mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-là.
+Quand je fus en haut, je m'assurai que mes mains (dont je souffre
+encore) n'étaient pas restées dans les leurs, et je fus payée de mes
+efforts par l'admiration que j'éprouvai.
+
+La descente ne fut pas moins périlleuse, et le guide nous dit, en
+sortant, qu'il avait depuis bien des années conduit des étrangers aux
+_Espeluches,_ mais qu'aucune femme n'avait gravi le second étage. Nous
+nous amusâmes beaucoup à ses dépens en lui reprochant de ne pas
+balayer assez souvent les appartements dont il avait l'inspection.
+
+Nous rentrâmes à Lourdes dans un état de saleté impossible à décrire;
+je remontai à cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la
+route de Bordeaux, nous prîmes tous deux celle de Bagnères. Nous
+eûmes, pendant dix lieues, une pluie à verse et nous sommes rentrés
+ici à dix heures du soir, trempés jusqu'aux os et mourant de faim.
+Nous ne nous en portons que mieux aujourd'hui.
+
+Nous sommes dans l'enchantement de deux chevaux arabes que nous avons
+achetés, et qui seront les plus beaux que l'on ait jamais vus au bois
+de Boulogne.
+
+Voilà une lettre éternelle, ma chère maman; mais vous me demandez des
+détails et je vous obéis avec d'autant plus de plaisir que je cause
+avec vous. Clotilde m'en demande aussi; mais je n'ai guère le temps de
+lui écrire aujourd'hui, et demain recommencent mes courses. Veuillez
+l'embrasser pour moi, lui faire lire cette lettre si elle peut
+l'amuser, et lui dire que, dans huit à dix jours, je serai chez mon
+beau-père et j'aurai le loisir de lui écrire.
+
+Adressez-moi donc de vos nouvelles chez lui, près de Nérac
+(Lot-et-Garonne). J'en attends avec impatience, je suis si loin, si
+loin de vous et de tous les miens! Adieu, ma chère maman. Maurice est
+gentil à croquer! Casimir se repose, dans ces courses dont je vous
+parle, de celles qu'il a faites sans moi à Cauterets; il a été à la
+chasse sur les plus hautes montagnes, il a tué des aigles, des perdrix
+blanches et des _isards_ ou chamois, dont il vous fera voir les
+dépouilles; pour moi, je vous porte du cristal de roche. Je vous
+porterais du barège de Barèges même, s'il était un peu moins gros et
+moins laid.
+
+Adieu, chère maman; je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+Veuillez, quand vous lui écrirez, embrasser mille fois ma soeur pour
+moi, lui dire que je suis bien loin de l'oublier; que cette lettre que
+je vous écris et une à mon frère sont les seules que j'aie eu le temps
+d'écrire aux Pyrénées, mais que, quand je serai à Guillery[2] je lui
+écrirai tout de suite. Nous comptons y rester jusqu'au mois de
+janvier; de là, aller passer le carnaval à Bordeaux, et enfin
+retourner avec le printemps à Nohant, où nous vous attendrons avec ma
+tante.
+
+ [1] Cousin éloigné de George Sand.
+ [2] Propriété du baron Dudevant, près de Nérac.
+
+
+
+
+VII
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 25 février 1826.
+
+Ma chère maman,
+
+J'ai bien du malheur! Je vais à Paris précisément à l'époque où tout
+le monde y est, et ma mauvaise étoile veut que je ne vous y trouve
+pas.
+
+Je cours chez ma tante; pour y apprendre que vous êtes à Charleville.
+Je vous espère tous les jours, mais je n'ai signe de vie qu'à mon
+retour ici, où je trouve enfin une lettre de vous.
+
+C'est une grande maladresse de ma part que d'aller, au bout de deux
+ans, passer quinze jours à Paris et de ne pas vous y rencontrer. Mais
+il y avait si longtemps que je n'avais reçu de vos nouvelles, que je
+vous croyais bien de retour chez vous. Caron même, chez qui nous avons
+demeuré, vous croyait sa voisine. Enfin, j'ai joué de malheur, et me
+voilà rentrée dans mon Berry, ne sachant plus quand j'en sortirai, ni
+quand j'aurai le bonheur de vous embrasser.
+
+Ma santé, à laquelle vous avez la bonté de porter tant d'intérêt, est
+meilleure que la dernière fois que je vous écrivis; la preuve en est
+que j'ai eu la force de passer quatre nuits dans le courrier, tant
+pour aller que pour venir sans être malade, ni à l'arrivée, ni au
+retour. Sans ma mauvaise toux qui ne me laissait pas dormir, je me
+serais assez bien portée.
+
+Merci mille fois de vos bons avis à cet égard; mais ne me grondez pas
+de ne pas les avoir suivis très exactement. Vous savez que je suis un
+peu incrédule, et puis un peu médecin moi-même, non par théorie, mais
+par pratique. Je n'ai jamais vu de remèdes efficaces aux maux de
+poitrine; la nature fait toutes les guérisons quand elle s'en mêle, et
+l'honneur en est à l'Esculape, qui ne s'en est pas mêlé. Je sais bien
+que ces messieurs n'en conviendront jamais. Comment un médecin
+avouerait-il sa nullité? ce ne serait pas adroit. S'ils faisaient,
+comme moi, la médecine gratis, ils seraient de bonne foi; peut-être
+encore l'amour-propre serait-il là pour les en empêcher.
+
+Tant y a que, sans remède et sans docteur, sans me noyer l'estomac de
+boissons qui ne vont pas dans la poitrine, je ne tousse plus; c'est
+l'important. J'ai bien toujours des douleurs et par surcroît une
+fluxion de chaque côté du visage dans ce moment-ci. Mais le printemps,
+s'il veut se dépêcher de venir, mettra ordre aux affaires.
+
+Je vous dirai, chère maman, que, si vous étiez venue passer le
+carnaval ici, vous ne vous seriez pas du tout ennuyée. Nous avons des
+bals charmants et nous passons des deux et trois nuits par semaine à
+danser. Ce n'est pas ce qui me repose, ni même ce qui m'amuse le
+mieux; mais il y a des obligations dans la vie qu'il faut prendre
+comme elles viennent. Dernièrement nous sommes sortis d'un bal chez
+madame Duvernet[1] à neuf heures du matin. N'êtes-vous pas émerveillée
+d'une dissipation pareille? Aussi le _jubilé_, traversé par tant de
+fêtes, n'en finit-il pas. J'espère que, dans deux ou trois ans, nous
+n'en entendrons plus parler. En attendant, le curé prêche tous les
+dimanches matin contre le bal, et, tous les dimanches soir, on danse
+tant qu'on peut.
+
+Quand je parle de curé grognon, vous entendez bien que ce n'est pas
+celui de Saint-Chartier[2] que je veux dire. Tout au contraire:
+celui-là est si bon, que, s'il avait quelque soixante ans de moins, je
+le ferais danser si je m'en mêlais.
+
+Il est venu ici faire deux mariages dans un jour. Celui d'André[3],
+avec une jeune fille que vous ne connaissez pas et qui entrera à notre
+Service à la Saint-Jean, et celui de Fanchon, soeur d'André et bonne
+de Maurice, avec la coqueluche du pays, le beau cantonnier
+_Sylvinot_[4], que vous ne vous rappelez sans doute en aucune manière,
+malgré _ses succès_. La noce s'est faite dans nos remises, on mangeait
+dans l'une, on dansait dans l'autre.
+
+C'était d'un luxe que vous pouvez imaginer: trois, bouts de chandelle
+pour illumination, force piquette pour rafraîchissements, orchestre
+composé d'une vielle et d'une cornemuse, la plus criarde, par
+conséquent la plus goûtée du pays. Nous avions invité quelques
+personnes de la Châtre et nous avons fait cent mille folies, comme de
+nous déguiser le soir en paysans, et si bien, que nous ne nous
+reconnaissions pas les uns les autres. Madame Duplessis était
+charmante en cotillon rouge. Ursule[5], en blouse bleue et en grand
+_chapiau_, était un fort drôle de galopin. Casimir, en mendiant, a
+reçu des sous qui lui ont été donnés de très bonne foi. Stéphane de
+Grandsaigne, que vous connaissez, je crois, était en paysan requinqué,
+et, faisant semblant d'être gris, a été coudoyer et apostropher notre
+sous-préfet, qui est un agréable garçon et qui était au moment de s'en
+aller quand il nous a tous reconnus.
+
+Enfin la soirée a été très bouffonne et vous aurait divertie, je gage;
+peut-être auriez-vous été tentée de prendre aussi le bavolet, et je
+parie qu'il n'y aurait pas eu d'yeux noirs qui vous le disputassent
+encore.
+
+Comptez-vous retourner bientôt à Paris, chère maman, et êtes-vous
+toujours contente du séjour de Charleville? Embrassez bien ma soeur
+pour moi, ainsi que le cher petit Oscar. Casimir vous présente ses
+tendres hommages, et moi je vous prie de penser un peu à nous quand le
+printemps reviendra.
+
+Donnez-nous de vos nouvelles, chère maman, et recevez mes
+embrassements.
+
+ [1] Mère de Charles Duvernet, amie de la famille de pères en fils.
+ [2] Saint-Chartier (Indre), village près de Nohant.
+ [3] Domestique de George Sand.
+ [4] Diminutif de Sylvain Biaud.
+ [5] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.
+
+
+
+
+VIII
+
+A MADAME LA BARONNE DUDEVANT
+EN SA TERRE DE POMPIEY, PAR LE PORT-SAINTE-MARIE (LOT-ET-GARONNE)
+
+ Nohant, 30 avril 1826.
+
+Nous avons reçu votre bonne lettre, chère madame, et appris avec
+chagrin le triste événement[1] qui vient encore de vous environner de
+tristesse et de réveiller celle, déjà si profonde, que vous éprouviez.
+
+Nous apprécions et nous sentons votre douloureuse et triste situation
+avec la crainte amère de ne pouvoir l'adoucir, puisque rien ne saurait
+remplacer ce que vous avez perdu et que nulle consolation ne peut
+arriver, je le sens, jusqu'à votre coeur brisé. C'est en vous-même,
+c'est dans cette force morale que vous possédez, ou plutôt c'est dans
+la profondeur de votre mal, que vous trouvez le moyen de le supporter.
+Si j'ai bien compris votre souffrance, nulle distraction, nul
+témoignage d'intérêt ne sont assez puissants pour vous apporter un
+instant d'oubli. Vous les recevez avec douceur et bonté, mais ils ne
+sauraient vous faire un bien véritable.
+
+Ce sont vos tristes pensées qui seules vous font jouir d'un triste
+plaisir. Plus vous les sondez, moins elles doivent vous paraître
+amères. Vos souvenirs n'ont rien que de doux. Vous aviez entouré toute
+son existence de tant de soins et de douceurs! Son bonheur, ce bonheur
+inexprimable d'une union si parfaite, c'était l'oeuvre de toute votre
+vie. Ah! je crois que, quand il reste des regrets sans aucun remords,
+la douleur a ses charmes pour une âme comme la vôtre.
+
+Notre voyage a été fécond en événements dont aucun cependant n'a été
+grave. Nous avons voulu passer par les montagnes de la Marche, pour
+jouir de tableaux pittoresques et intéressants. Nous avons payé le
+plaisir de mille dangers. Des chevaux mourants, ou rétifs, menaçaient
+de nous culbuter ou de se laisser entraîner dans des descentes très
+rapides, sur des routes sinueuses et bordées de ravins profonds. Notre
+étoile nous a protégés cependant, et nous en avons été quittes pour la
+peur. Nous sommes arrivés tous bien portants.
+
+Maurice a eu, depuis, un gros rhume avec une forte inflammation aux
+yeux; l'eau de gomme pour la toux et l'eau de mauve pour les yeux
+l'ont beaucoup soulagé. Il se porte tout à fait bien à présent.
+
+Je vous remercie, chère et bonne madame, de l'intérêt que vous voulez
+bien prendre à ma santé. Elle est assez bonne, quoique j'aie toujours
+des douleurs et un mal opiniâtre à la tête, qui est mon inséparable.
+Je ne fais pourtant point d'imprudences, je suis ici d'une sagesse
+forcée, n'ayant point de sujets de courses comme à Guillery; mais,
+ayant plus d'occupations essentielles, je réussis à oublier mes
+misères et à vaquer à mes affaires comme quelqu'un qui se porte bien.
+C'est de vous, chère madame, qu'il convient de s'occuper; veuillez
+nous tenir au courant de votre précieuse santé.
+
+J'ai eu mon frère pendant quelques jours. Il est reparti pour Paris,
+où des réparations à sa maison le forcent à la surveillance. J'ai
+obtenu qu'il nous laissât sa femme et sa fille, à qui la campagne
+conviendra mieux.
+
+Adieu, chère madame; écrivez-nous souvent, peu à la fois, si cela vous
+fatigue, mais ne nous laissez pas ignorer comment vous êtes. Casimir
+et moi vous embrassons tendrement.
+
+AURORE D.
+
+Veuillez me rappeler au bon Larnaude [2]; j'ose presque me regarder
+comme un de ses confrères. Je me suis lancée dans la médecine, ou,
+pour parler plus humblement, dans l'apothicairerie. M. Delaveau [3],
+qu'il connaît bien, est mon professeur. C'est lui qui ordonne et
+consulte, c'est moi qui prépare les drogues, qui pose les sangsues,
+etc. Nous avons déjà opéré des cures fort heureuses. Smith [4], avec
+son jalap, me serait ici d'un grand secours.
+
+Maurice n'a point oublié Guillery. Il y revient sans cesse, il sait
+les noms de tout le monde et parle surtout du gros _Totor_. Il a
+trouvé ici de quoi se consoler de l'absence de sa poule _favorite_,
+qu'il se rappelle aussi _à ce qu'il prétend_.
+
+ [1] La mort du baron Dudevant, beau-père de George Sand.
+ [2] Pharmacien à Barbaste (Lot-et-Garonne).
+ [3] Charles Delaveau, médecin à la Châtre, puis député, de 1846
+ à 1876.
+ [4] Domestiques de la baronne Dudevant.
+
+
+
+
+IX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 13 juillet 1826.
+
+Ma chère maman,
+
+J'ai reçu votre aimable lettre il y a quelque temps, et j'ai vu depuis
+M. Duvernet, qui m'a dit vous avoir trouvée bien portante, et avoir
+passé la journée avec vous et l'ami Pierret[1]. Il m'a beaucoup parlé
+de vous. Vous savez que c'est une de vos conquêtes les plus dévouées.
+Il m'a dit que vous viendriez sans la crainte de nous voir partir au
+premier moment et d'avoir fait un voyage inutile. Ce serait une
+crainte bien mal fondée; car, outre que le plaisir d'être près de vous
+nous ôterait l'envie de courir, nous n'avons pas le moindre projet de
+voyage d'ici à bien longtemps.
+
+Quand je dis _nous_, je parle de moi et de mon enfant; car mon mari
+n'a pas fait voeu de réclusion. Il est à Bordeaux dans ce moment pour
+une affaire indispensable: le payement d'une maison qu'il a vendue
+l'hiver dernier et dont l'échéance était le 10 de ce mois. Je pense
+qu'il reviendra par Nérac et qu'il passera quelques jours auprès de
+madame Dudevant. Je ne sais au juste quand il sera de retour. Il
+voulait assister à sa moisson. I1 faudra qu'il se dépêche; car les
+blés sont mûrs, et je vais les faire mettre à terre.
+
+Quand il se sera reposé un peu de son voyage, il sera forcé de faire
+celui de Paris pour le placement de ses fonds. Alors il plaidera notre
+cause de vive voix auprès de vous, et peut-être vous décidera-t-il à
+revenir avec lui!
+
+Vous avez dû voir Hippolyte[2] souvent. Il vous aura dit qu'il m'a
+laissé sa petite, dont je prends soin et qui se porte très bien. Nous
+avons eu des jours très brillants: d'abord la fête de Maurice, à
+l'occasion de laquelle j'ai régalé une centaine de paysans. Les
+danses, les coups de fusil, le carillon des cloches, le son de la
+cornemuse et les chansons des buveurs, auxquels se mêlaient les
+hurlements des chiens contrariés, out célébré avec bruit
+l'anniversaire de notre jeune homme, qui était charmé de ce tapage et
+de ces honneurs.
+
+Nous avons eu ensuite mademoiselle George à la Châtre. Elle y a donné
+deux représentations qui ont fait courir tout le pays a mis la ville
+et les environs sens dessus dessous. Je vous conterais bien d'autres
+fêtes antérieures; mais Hippolyte vous aura conté notre chasse au
+sanglier; il vous aura dit que Nohant devenait chaque jour plus
+_brillant_. Nous serions bien heureux si cela pouvait vous donner
+l'envie d'y venir.
+
+Adieu, ma chère maman; je vous embrasse tendrement et vous prie de me
+donner de vos nouvelles. Pardonnez-moi le long temps que j'ai mis à
+vous donner des nôtres. Je suis si occupée en l'absence de mon mari,
+que je suis forcée de remplacer, que je n'ai pas le courage d'écrire
+le soir, et que je vais me coucher bien lasse.
+
+Vous saurez que je m'occupe beaucoup de médecine, non pas pour moi,
+car j'aime peu à y songer, mais pour mes paysans. J'ai fait de très
+heureuses cures; mais l'état a aussi ses désagréments.
+
+ [1] Pierret, ami de la famille.
+ [2] Hippolyte Chatiron, frère de George Sand.
+
+
+
+
+X
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 9 octobre 1826.
+
+Ma chère petite maman,
+
+Pardonnez-moi d'avoir été si longue à vous remercier des peines que
+vous avez prises pour moi. J'ai été si occupée, si dérangée, et vous
+êtes si bonne et si indulgente, que j'espère ma grâce.
+
+Vous avez bien voulu courir pour vous occuper de ma toilette et de
+celle de Maurice. Ces emplettes étaient charmantes et font
+l'admiration _d'un chacun_ dans le pays. Quant à la parure d'or mat,
+je nomme Casimir pour l'aimable présent, et vous pour le bon goût. Il
+m'a empêchée jusqu'à présent de vous écrire, disant qu'il voulait s'en
+charger. Mais ses vendanges l'occupent à tel point, que je me fais
+l'interprète de sa reconnaissance. C'est un sentiment que nous pouvons
+bien avoir en commun. Agréez-la et croyez-la bien sincère.
+
+Vous nous avez mandé que vous étiez souffrante d'un rhume. Je crains
+que le froid piquant qui commence à se faire sentir ne contribue pas à
+le guérir. J'en souffre bien aussi et je commence l'hiver par des
+douleurs et des rhumatismes. Pour éviter pourtant d'être aussi
+maltraitée que l'année dernière, je me couvre de flanelle, gilet, bas
+de laine. Je suis comme un capucin (à la saleté près) sous un cilice.
+Je commence à m'en trouver bien et à ne plus sentir ce froid qui me
+glaçait jusqu'aux os et me rendait toute triste.
+
+Ayez aussi bien soin de vous, ma chère maman; à mon tour, je vais vous
+prêcher.
+
+Maurice, grâce à Dieu, annonce une santé robuste. Il est grand, gros
+et frais comme une pomme. Il est très bon, très pétulant, assez
+volontaire quoique peu gâté, mais sans rancune, sans mémoire pour le
+chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractère sera sensible
+et aimant, mais que ses goûts seront inconstants; un fonds d'heureuse
+insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez
+promptement. Voilà ses qualités et ses défauts, autant que je puis en
+juger, et je tâcherai d'entretenir les unes et d'adoucir les autres.
+Quant à Léontine[1], vous la verrez. Elle était charmante entre mes
+mains. Je savais la prendre. J'ai eu beaucoup de chagrin à me séparer
+d'elle et je m'inquiète de son voyage. Je sens qu'elle me manque et je
+crains qu'elle ne soit pas aussi bien qu'avec moi.
+
+Hippolyte vous dira que nous attendons le retour de James avec sa
+femme; mais il ne vous dira peut-être pas les folies qu'il faisait
+toute la journée ici avec son _ancien_, son _commandant_ Duplessis[2].
+J'aurais bien envie de vous régaler d'une certaine histoire de
+_portemanteau_, si je ne craignais de vous fatiguer de ces
+enfantillages. Vous pourrez cependant le taquiner vertement, lorsque
+vous le verrez boire à table, en lui disant: _Est-ce que tu as envie
+de faire ton portemanteau aujourd'hui?_ C'est le mot d'ordre, et vous
+obtiendrez sa confession.
+
+Adieu, ma chère maman. Clotilde est donc décidément grosse? j'en suis
+ravie. Caroline ne m'écrit point. Oscar est-il mieux portant et plus
+fort? Je vous embrasse bien tendrement; donnez-moi de vos nouvelles et
+croyez en vos enfants.
+
+AURORE.
+
+Comment traitez-vous l'ami _vicomte_? Faites-lui mes amitiés sincères,
+si toutefois vous êtes contente de lui.
+
+ [1] Fille d'Hipolyte Chatiron et nièce de George Sand.
+ [2] Ex-colonel de chasseurs à cheval, ami du colonel Maurice Dupin,
+ de George Sand et du colonel Dudevant, son beau père.
+
+
+
+
+XI
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 19 novembre 1826.
+
+Mon cher Caron,
+
+Je partage bien sincèrement votre douleur, dont j'apprécie l'amertume.
+Je sais que vous étiez le modèle des bons fils et que jamais larmes ne
+furent plus vraies que les vôtres. Je n'essayerai point avec vous les
+vaines et communes consolations qu'on donne en pareil cas. Si vous
+êtes comme moi, ces stériles efforts ne feraient qu'aigrir votre
+chagrin. Sûre que votre raison vous dit, mieux que moi, toutes les
+raisons de notre soumission envers les immuables lois de la destinée,
+je me bornerai à pleurer avec vous dans toute l'effusion d'un coeur
+sincèrement attaché, qui partagera toujours vos plaisirs et vos
+peines.
+
+Vous avez tort d'ajouter à des regrets trop fondés, des réflexions
+tristes mais imaginaires. Vous dites que cette perte vous laisse seul
+sur la terre. Sans doute, rien ne remplace une bonne mère; mais il
+vous reste de vrais amis. Vous êtes fait pour en avoir, et vous savez,
+j'espère, que vous en possédez de bien vrais dans Casimir et dans sa
+femme. Je regrette de n'être pas auprès de vous pour vous détourner de
+ces noires idées, et vous prouver qu'il est encore des coeurs qui
+s'intéressent à vous.
+
+
+
+
+XII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN
+CHEZ MADAME GAZAMAJOU, A CHARLEVILLE (ARDENNES)
+
+ 23 décembre 1826.
+
+Ma chère maman,
+
+Vous m'avez laissée bien longtemps sans nouvelles de vous, et j'ai
+moi-même attendu bien longtemps à vous remercier de votre lettre. Mais
+j'ai été si souffrante, et je le suis encore tellement, que j'ai bien
+de la peine à écrire. Ma santé se ressent du mois de décembre, et j'ai
+des maux de poitrine qui m'épuisent; je n'ai ni sommeil ni appétit.
+Tout me dégoûte, et je ne trouve de bon que l'eau claire, qui ne
+m'engraisse pas, comme vous pensez bien. La nuit, j'ai des oppressions
+insupportables, mon drap me semble peser cent livres, et je suis
+réduite à regarder les étoiles au lieu de dormir. Tout cela est fort
+ennuyeux, mais je ne perds pas courage. C'est un temps à passer.
+Depuis trois ans, l'hiver m'est très contraire, et le printemps me
+ramène la santé. J'attends cette douce saison avec impatience.
+
+Vous avez bien raison de quitter Paris, où l'on se tue, où l'on se
+vole, où l'on est moins en sûreté qu'au milieu de la forêt Noire.
+Caroline doit se trouver bien heureuse de votre compagnie, et ne plus
+regretter Paris. Oscar vous distrait et vous intéresse. J'ai grande
+impatience de le revoir, il doit être bien grandi et bien avancé.
+Maurice est beau comme un ange. Madame Duplessis raffole de lui. Il
+dit aussi une foule de belles choses dans le plus singulier patois
+_béricho-gascon_ qui se soit jamais entendu. Vous l'aimerez aussi,
+outre la parenté, car il a un charmant caractère.
+
+Le pauvre vicomte doit s'ennuyer à périr de votre absence. Vous l'avez
+laissé bien cruellement, à ce qu'il me semble. C'est votre usage; mais
+s'accoutume-t-on aux rigueurs? Vous prétendez qu'il s'endort. Moi, je
+suis bien sûre qu'il médite ou qu'il tombe dans une mélancolie qui
+ressemble peut-être bien au sommeil; mais je parie que ce sont des
+soupirs que vous interprétez comme des ronflements dans votre cruauté.
+
+Permettez-moi de vous embrasser, ma chère maman, et de vous souhaiter
+mille prospérités et une bonne santé surtout. Adieu, donnez-moi un peu
+plus souvent de vos nouvelles; embrassez pour moi ma soeur. Mes
+amitiés à Cazamajou[1], je vous en prie. Casimir vous baise les mains.
+
+ [1] Beau-frère de George Sand.
+
+
+
+
+XIII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
+
+ Nohant, mars 1827
+
+Ce que tu me dis de St... me fait beaucoup de peine; Il ne veut
+soigner ni sa santé ni ses affaires, et n'épargne ni son corps ni sa
+bourse. Qui pis est, il se fâche des bons conseils, traite ses vrais
+amis de docteurs et les reçoit de manière à leur fermer la bouche. Je
+savais tout cela bien avant que tu me le dises, et j'avais été, avant
+toi, bourrée plus d'une fois de la bonne manière.
+
+Je ne m'en suis jamais fâchée, parce que je sais que son caractère est
+ainsi fait et que, puisque j'ai de l'amitié pour lui, connaissant ses
+défauts, je ne vois pas de motif à la lui retirer maintenant qu'il
+suit sa pente. Cette découverte a dû te refroidir, je le conçois.
+Votre amitié n'était encore qu'une liaison mal affermie, attendant
+tout de l'avenir et ne recevant rien du passé. Sans doute, à ta place,
+trouvant cette âpreté de caractère chez quelqu'un que j'aurais jugé
+tout différent, j'aurais comme toi rabattu beaucoup du cas que j'en
+faisais.
+
+Quant à moi, je voudrais pouvoir cesser de l'aimer, car ce m'est un
+continuel sujet de peines que de le voir en mauvais chemin et toujours
+refusant de s'en apercevoir. Mais on doit aimer ses amis jusqu'au
+bout, quoi qu'ils fassent, et je ne sais pas retirer mon affection
+quand je l'ai donnée. Je prévois que St..., avec les moyens de
+parvenir, n'arrivera jamais à rien. Je le prévois même depuis
+longtemps. Cette famille est fort décriée dans le pays et à trop juste
+titre. St... a beaucoup des défauts de ses frères, et c'est tout ce
+qu'on connaît de lui; car ses qualités, qui sont grandes et belles,
+celles d'une âme fortement trempée, capable de grandes vertus et de
+grandes erreurs, ne sont pas de nature à sauter aux yeux des
+indifférents et à être goûtées autrement qu'à l'épreuve.
+
+On me saura toujours mauvais gré de lui être aussi attachée, et, bien
+qu'on n'ose me le témoigner ouvertement, je vois souvent le blâme sur
+le visage des gens qui me forcent à le défendre. Je ne retirerai donc
+de lui rien qui puisse flatter ma vanité; peut-être, au contraire,
+aura-t-elle beaucoup à souffrir de sa condition. Je craindrais, en
+examinant trop attentivement les taches de son caractère, de me
+refroidir sous ce prétexte, mais effectivement de céder à toutes ces
+considérations d'amour-propre et d'égoïsme qui font qu'on rapporte
+tout à soi, et qu'on devrait fouler aux pieds.
+
+St... me sera toujours cher, quelque malheureux qu'il soit. Il l'est
+déjà, et plus il le deviendra, moins il inspirera d'intérêt, telle est
+la règle de la société. Moi, du moins, je réparerai autant qu'il sera
+en moi ses infortunes. Il me trouvera quand tous les autres lui
+tourneraient le dos, et, dût-il tomber aussi bas que l'aîné de ses
+frères, je l'aimerais encore par compassion, après avoir cessé de
+l'aimer par estime;--ceci n'est qu'une supposition pour te montrer
+quelle est mon amitié;--car on ne soupçonne pas de véritables torts à
+ceux qu'on aime, et je suis loin de me préparer à recevoir ce nouveau
+déboire de le voir s'abaisser. Mais il restera dans la misère. De
+tristes pressentiments m'avertissent que ses efforts pour s'en retirer
+l'y plongeront plus avant. Ce sera un grand tort aux yeux de tous,
+excepté aux miens.
+
+Tu penses absolument comme moi à cet égard, puisque tu m'exhortes à ne
+lui pas retirer mon attachement. Tu peux être tranquille. Quant à toi,
+ce n'est pas tant de ses folies que tu es choqué que de l'aveuglement
+qui lui fait préférer ses faux amis aux vrais. Je ne te blâme point de
+cette impression. Je te demande seulement de la modérer par un
+sentiment de bonté et d'indulgence qui t'est naturel et qui te fera
+continuer tes bons offices, soit qu'il les accueille bien ou mal. S'il
+les méconnaît, ce sera par fausseté de jugement, jamais par vice de
+coeur.
+
+Si j'étais homme, avec la volonté que j'ai de le servir, je répondrais
+de lui. Mais, femme, ce que je saurais obtenir de lui devient presque
+nul par la différence de sexe, d'état, et mille autres choses qui
+viennent à la traverse de mes bons desseins. Entraves cruelles que mon
+amitié maudit, mais qu'elle respecte, parce qu'il n'est donné qu'à
+l'amour. tout faible et inférieur qu'il est à l'autre sentiment, de
+les rompre.
+
+
+
+
+XIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 5 juillet 1827.
+
+Pourquoi donc ne m'écrivez-vous pas, ma chère maman? Êtes-vous malade?
+Si cela était, je le saurais probablement, Hippolyte ou Clotilde me
+l'auraient écrit. Mais, depuis le 24 mars, pas un mot de vous!
+
+Vous m'oubliez tout à fait, et me ferez regretter de ne pas habiter
+Paris, si les absents ont si peu de part à votre souvenir. Je ne suis
+pas démonstrative, mais votre silence me peine et me fait mal plus que
+je ne saurais le dire.
+
+Caroline est-elle toujours près de vous? Ce serait du moins une
+consolation pour moi que de vous savoir heureuse et satisfaite. Je
+n'attribuerais cette absence de lettre à rien de fâcheux et j'en
+souffrirais seule. Mais que ne puis-je augurer de cette incertitude?
+hors une maladie, dont je serais certainement informée par quelqu'un,
+j'imagine tout. Il faut que vous ayez quelque chagrin. Mais quel
+chagrin vous force à me laisser ainsi dans l'inquiétude? Hippolyte me
+mande que la famille Defos va partir pour Clermont[1]; ne serez-vous
+pas tentée de l'accompagner? Il y a longtemps que vous projetez ce
+voyage, et, au retour, vous vous arrêteriez ici, ou bien nous vous
+verrions en Auvergne, où je vais passer quelques semaines, et nous
+reviendrions ensemble à Nohant. Si c'est là la surprise que vous me
+ménagez, je ne me plaindrai pas que vous me l'ayez fait trop longtemps
+désirer.
+
+Depuis que je ne vous ai écrit, je me suis assez bien portée; mais
+j'ai eu plusieurs accidents où j'ai failli me tuer. Je serais morte
+sans un souvenir de vous, ma chère maman, et ce n'eût pas été un de
+mes moindres regrets à quitter la vie.
+
+Je ne veux pas vous écrire plus longuement aujourd'hui. Je vous
+gronderais, je crois, et ce serait passablement ridicule. Il y a déjà
+longtemps que j'ai sur le coeur de vous reprocher votre paresse, et
+que je recule toujours, espérant une lettre; mais elle n'arrive pas.
+
+Adieu, ma chère maman; pardonnez-moi d'être un peu en colère contre
+vous et faites-moi voir, je vous en prie, que vous vous ressouvenez
+d'une fille que vous avez en Berry et qui vous aime plus que vous ne
+songez à elle.
+
+ [1] Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).
+
+
+
+
+XV
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 17 juillet 1827.
+
+Ma chère maman,
+
+Je vous remercie de m'avoir donné de vos nouvelles. Je commençais à
+être inquiète, non de votre santé, que je savais être bonne, mais de
+votre oubli. Grâce à Dieu, vous vous portez bien et vous n'avez que
+des contrariétés; c'est encore trop.
+
+Vous êtes bien malheureuse dans le choix de vos servantes; mais ce
+n'est pas à dire, parce que vous n'en avez point encore trouvé de
+bonnes, qu'il n'y en ait point et que vous deviez vous résoudre à vous
+servir vous-même. Peut-être vous lasserez-vous bientôt de n'être pas
+chez vous, et il n'est pas prudent à vous, qui êtes souvent malade, de
+passer les nuits seule. Pour cette raison, sans compter la peur qui
+vous tourmente, et qui est une vraie maladie, capable même de faire
+beaucoup de mal, vous devriez ne pas vous isoler ainsi de tout secours
+et de tout soin. Peut-être choisissez vous vos servantes trop jeunes,
+par conséquent sujettes aux défauts de leur âge: la coquetterie et
+l'humeur légère. Il me semble que j'aimerais mieux une femme d'un âge
+mûr, quoiqu'il y ait souvent l'inconvénient de l'humeur revêche et
+rabâcheuse.
+
+Vous rappelez-vous Marie Guillard, cette vieille et laide bonne femme
+qui, après avoir été longtemps ici, s'était mariée avec un vieillard
+borgne? Au bout d'une vingtaine d'années de mariage, elle a enterré
+son mari et placé sa fille, qui est assez jolie, et, étant redevenue
+_célibataire_, elle est rentrée à notre service. Elle a repris le soin
+de ses vaches et de ses poules (qui ne sont pas tout à fait les mêmes
+qu'elle soignait il y a vingt ans).
+
+C'est la plus drôle de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse,
+propre et fidèle, mais grognon au delà de ce qu'on peut imaginer. Elle
+grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en
+faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle
+grogne en mangeant même. Elle grogne les autres, et, quand elle est
+seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander
+comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. Elle
+vous impatienterait bien, et moi tout autant, si son service la tenait
+plus près de moi. Aussi je ne vous la propose pas; rien que sa figure
+vous rendrait malade. Au reste, elle n'est pas plus laide qu'elle ne
+l'était dans sa jeunesse: c'est une de ces figures qui ne changent
+pas, malheureusement pour elles.
+
+A propos de figures, je vous envoie un profil que j'ai fait d'idée en
+barbouillant. Il est bon de vous dire que c'est Caroline que j'ai
+prétendu faire. Il n'y a que moi qui la trouve ressemblante; ce qui
+est fâcheux pour le mérite de l'artiste.
+
+Telle qu'elle est, je vous l'envoie, espérant que vous qui êtes plus
+disposée à l'indulgence, vous y mettrez beaucoup du vôtre et
+parviendrez à retrouver du moins la coupe du visage et l'expression
+douce et candide de la physionomie. Au reste, vous avez bien le talent
+de le retoucher. Je vous le livre. J'ai fait aussi mon portrait, mais
+avec plus de soin et d'attention, parce que j'avais le modèle sous les
+yeux et que l'observation travaillait et non l'imagination. Il n'en
+est pas mieux. J'ai même un air si triste et si sentimental, que je
+lui ris au nez de le voir ainsi et n'ose vous l'envoyer. Il me
+rappelle ces vers:
+
+ D'où vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage?
+ C'est de se voir si mal gravé.
+
+Hippolyte a dû vous dire, ma chère maman, que j'avais écrit à madame
+Defos pour lui demander pardon de la distraction qui m'avait empêchée
+de la reconnaître, et lui témoigner le désir de la voir à Clermont, si
+j'y vais, comme j'en ai le projet, le mois prochain.
+
+C'est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne
+suis qu'à quatre lieues d'elle; car, d'ici par la route de poste, il y
+en a près de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M.
+Defos n'effectue point son projet de venir nous voir, à moins que
+quelque autre affaire ou le désir de voyager ne lui fasse prendre
+notre route pour revenir. à Paris, route qui est beaucoup moins
+directe et moins bien servie. S'il vient malgré ces obstacles, j'en
+serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n'ose plus vous
+tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien.
+Vous n'auriez pas de peurs à redouter pour la nuit, ni tout l'embarras
+de vivre en pension.
+
+Adieu, ma chère maman; je vous écris à la lueur des éclairs et aux
+grondements du tonnerre, ce qui n'empêche pas Maurice et Casimir de
+ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si à nous
+trois nous ne couvrons pas le bruit de l'orage, il faudra qu'il fasse
+grand train de son côté. Écrivez-moi un peu plus souvent.
+
+Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement.
+
+
+
+
+XVI
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 4 septembre 1827.
+
+Ma chère maman,
+
+Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J'ai été absolument
+empêchée d'écrire durant mon voyage. Toujours en route, soit à cheval,
+soit à pied; je n'ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre
+compte de mes courses. Madame Defos, que j'ai vue avant d'aller au
+Mont-Dore, et en en revenant, m'a dit vous avoir donné de nos
+nouvelles. J'étais donc sûre que vous ne seriez point inquiète de
+nous. Cette chère dame nous a reçus avec une bonté parfaite. J'ai fait
+connaissance avec mademoiselle Eugénie[1], qui est fort aimable et
+fort aimée dans Clermont et dans sa maison.
+
+Votre adorateur, comme vous l'appelez, est aussi fort aimable et fort
+spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie
+fut faite en votre honneur, comme ceux de _Victoire, Sophie,
+Antoinette_, que vous connaissez. Aglaé[2] était très bien quand nous
+sommes passés la première fois; à notre retour, elle était dans ses
+crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu'il fût fort
+tranquille. Moi, je n'étais pas trop rassurée et j'ai renvoyé le petit
+aussitôt après dîner, sous prétexte qu'il était fatigué.
+
+J'ai été voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons
+dîné tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville
+agréable, située dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos
+est parfaitement logée, sur une place immense, en face des beaux
+coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dôme, qui s'élève comme un géant à
+l'horizon. La maison qu'elle habite est une des plus belles de la
+ville et passerait pour belle, même à Paris. Je pense que vous serez
+bien aise d'apprendre ces détails et de savoir votre tante dans une
+position douce et agréable. Elle serait heureuse sans le fardeau
+qu'elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur
+les dents. C'est un enfant acariâtre qu'il faut endurer tout le jour
+et veiller la nuit; elle se sacrifie à l'intérêt de ce malheureux
+enfant, qui ne peut pas lui en savoir gré, avec une résignation et une
+tendresse dont le coeur d'une mère est seul capable.
+
+Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs, à Clermont, à
+Pontgibaud, où sont les mines de plomb, à Aubusson, où sont les belles
+manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps
+est remarquable. J'ai pris la douche, j'ai été au bal, j'ai galopé à
+cheval, j'ai versé en voiture, et je pourrais faire une très longue
+relation de ce court voyage; mais je vous en épargne l'ennui.
+
+Je me borne à vous dire, ma chère maman, que tout le monde se porte à
+merveille, gendre, fille et petit-fils. J'ai un appétit effrayant et
+j'ai pris l'habitude de dormir, que je trouve très agréable.
+
+ [1] Fille de M. Defos.
+ [2] Autre fille de M. Defos.
+
+
+
+
+XVII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 22 novembre 1827.
+
+Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous écrire, et ma
+mauvaise santé, de jour en jour plus détraquée, m'empêche de faire
+rien qui vaille, de m'appliquer même au travail qui m'est le plus
+agréable, c'est-à-dire de m'entretenir avec les gens que j'aime. Au
+lieu de cela, il faut m'ennuyer en cérémonies depuis une semaine avec
+des gens occupés de politique et d'élections, que je comprends fort
+peu, mais qu'il faut avoir l'air de comprendre sous peine
+d'impolitesse, et devant qui il faut sembler s'intéresser
+prodigieusement au succès de choses dont on entend parler pour la
+première fois. Casimir avait l'air tout ce temps d'un chef de parti;
+et, grâce à ses efforts, des députés parfaitement libéraux ont été
+nommés dans tous les collèges environnants. J'en suis charmée, et je
+le suis encore davantage de voir cette corvée terminée et de ne plus
+voir la fièvre sur tous les visages.
+
+Casimir m'a dit que vous aviez été malade, mon cher Caron. Donnez-nous
+de vos nouvelles; vous nous oubliez tout à fait, et vous avez tort;
+car vous avez toujours en nous de vrais et fidèles amis.
+
+Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part: ma mauvaise
+santé et les ennuyeuses élections ont été la seule cause de mon long
+silence. Casimir m'a dit que vous aviez éprouvé beaucoup de chagrins.
+Quelle qu'en soit la cause, croyez que je les partage du fond du coeur
+et qu'ils ne me trouveront jamais indifférente.
+
+Voici l'ami Dutheil et le beau docteur[1] qui me chargent de vous
+assurer de leur amitié et me forcent de vous dire adieu. Mais,
+auparavant, nous nous réunissons en corps pour vous prier de venir
+vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve
+d'oubli, composé de vin de Champagne dont Casimir à découvert une
+nouvelle source dans sa cave.
+
+Je crois que je serai obligée d'aller passer une huitaine à Paris pour
+consulter sur ma santé. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et
+d'y passer une partie de l'hiver. Vous êtes bien sûr que j'emmènerai
+Pauline.
+
+Adieu, mon cher _Latreille_; je vous embrasse de tout mon coeur et
+compte que vous accueillerez ma proposition favorablement.
+
+AURORE.
+
+ [1] Charles Delaveau.
+
+
+
+
+XVIII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 1er avril 1828.
+
+Mon cher Caron,
+
+Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais mon Maurice a été
+si malade pendant tout l'hiver, et moi, j'ai été si tourmentée de ses
+maux et des miens, que je n'ai donné signe de vie à personne; ce dont
+je reçois de vifs reproches de tous côtés.
+
+Quoique vous y mettiez plus d'indulgence que les autres, en ne me
+grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
+_longanimité_, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point
+oublié; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos
+amis de la Châtre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je
+voudrais bien avoir une bonne réponse à leur donner et je n'en perds
+pas l'espérance; car vous trouverez bien quelque temps à nous
+consacrer et vous savez qu'il y a ici de bon vin et de bons garçons.
+
+J'espère que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me
+rendra moins maussade et mieux portante. Pour le présent, je suis tout
+à fait ganache et misérable, ne pouvant bouger de ma chambre et à
+peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le marché, et cela fait
+une complication de maux peu agréable. Il ne me faudrait pas moins que
+vous pour me rendre ma bonne humeur et la santé.
+
+Que faites-vous maintenant, mon gros ami? avez-vous guéri ce vilain
+rhume qui vous fatiguait si fort, et êtes-vous un peu au courant de
+votre nouvel état de choses? Il y a bien longtemps aussi que Casimir
+dit tous les jours qu'il veut vous demander de vos nouvelles. Mais
+vous savez comme il est paresseux de l'esprit et enragé des jambes. Le
+froid, la boue, ne l'empêchent point d'être toujours dehors, et, quand
+il rentre, c'est pour manger ou ronfler.
+
+Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne?
+Maurice est un lutin achevé. Il a été abîmé d'une coqueluche qui lui a
+ôté, pendant deux mois, le sommeil et l'appétit. Heureusement il va à
+merveille maintenant.
+
+Quand vous viendrez, je veux que vous m'ameniez Pauline; vous savez
+que j'en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu'elle
+ne vous sera guère à charge en route.
+
+Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[1]? J'ai été si paresseuse
+envers elle, que je ne sais ce qu'elle devient.
+
+Maurice, qui s'endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m'empêche
+de vous en dire davantage. Je laisse à Casimir le soin de vous répéter
+que nous vous aimons toujours et vous désirons vivement.
+
+ [1] Amie de George Sand habitant Paris.
+
+
+
+
+XIX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 7 avril 1828.
+
+Ma chère maman,
+
+Vous me traitez bien sévèrement, juste au moment où je venais de vous
+écrire, ne m'attendant guère à vous voir fâchée contre moi. Vous me
+prêtez une foule de motifs d'indifférence dont vous ne me croyez
+certainement pas coupable. J'aime à croire qu'en me grondant, vous
+avez un peu exagéré mes torts, et qu'au fond du coeur vous me rendiez
+plus de justice; car, vous m'aviez cru insensible à de si graves
+reproches, vous ne me les auriez pas faits.
+
+J'espère qu'en apprenant que ma maladie avait été la seule cause de ce
+long silence, vous m'avez entièrement pardonné. Dites-le-moi bien
+vite; c'est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j'ai
+besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m'avez rendu vos
+bontés.
+
+J'ai appris de la famille Maréchal[1] des nouvelles qui m'ont bien
+profondément affligée. J'en suis malade de chagrin et d'inquiétude. Je
+viens pourtant de recevoir une lettre d'Hippolyte m'annonçant que
+Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte! pauvre Clotilde,
+qu'elle est malheureuse! si bonne et si aimable! Elle ne méritait pas
+ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant; mais
+il faudra qu'elle l'apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera
+amer! Je suis sûre que ma pauvre tante a le coeur brisé. Tout est
+chagrin et misère ici-bas.
+
+Vous me mandez que Caroline est malade. Qu'a-t-elle donc? J'espère que
+cela n'est pas sérieux, puisque vous m'en parlez si brièvement.
+Veuillez m'en parler avec plus de détails, ma chère maman, ainsi que
+de vous-même. Je ne sais si c'est pour me punir que vous me donnez de
+mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait
+trop de sévérité.
+
+Maurice va à merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus
+joli.
+
+Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense à cette
+pauvre Clotilde, dont le sort, à cet égard, est si différent.
+L'aisance et les plaisirs ne sont rien au coeur d'une mère en
+comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre
+ne m'offrirait de consolation dans la retraite où je vis. Il m'est si
+nécessaire, qu'en son absence, je ne passe pas une heure sans
+m'ennuyer.
+
+Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir
+mécontente. Écrivez-moi, ma chère maman; j'ai le coeur bien triste, et
+un mot de vous en ôterait un grand poids.
+
+Casimir vous embrasse tendrement.
+
+ [1] Oncle et tante de George Sand
+
+
+
+
+XX
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 16 avril 1828.
+
+Je reçois à l'instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant
+de plaisir, que j'y veux répondre tout de suite. Vous êtes mille fois
+aimable de vous être décidé à nous venir trouver. Nous en sautons de
+joie, Casimir et moi. Je vais, par le même courrier, renouveler mon
+invitation à madame Saint-Agnan, que j'aurai le plus grand plaisir à
+recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j'espère, elle
+n'en doute pas.
+
+Je ne sais _combien de filles_ elle m'amènera. Je sais qu'il y en a
+une en pension; mais, les eût-elles toutes, la maison est assez grande
+pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante
+quantité pour approvisionner un régiment.
+
+J'ai encore une demande à vous faire: c'est, au cas où madame
+Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l'en dissuader,
+comme si cela venait de vous, en lui disant qu'elle n'en aura pas
+besoin ici, puisque j'en ai une qui n'a rien à faire et qui sera à son
+service. Je ne voudrais pas qu'elle s'aperçût de ma répugnance à cet
+égard, parce qu'elle croirait peut-être que j'y mets de la mauvaise
+grâce. Elle se tromperait; car je serai enchantée de la recevoir, elle
+et sa famille. Vous savez aussi que ce n'est pas la crainte de nourrir
+une personne de plus, puisqu'il s'en nourrit dans ma maison plus que
+je ne le sais souvent moi-même. Je crains ici les domestiques
+étrangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans
+ignorant toutes les rubriques des gens de Paris.
+
+L'année dernière, la femme de chambre de madame Angel avait mis la
+maison en révolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me
+demandaient leur compte pour aller à Paris, où elle se faisait fort de
+les placer; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je
+vous entretiens de ces balivernes parce qu'un mot dit en passant à
+madame Saint-Agnan peut m'épargner ces petits désagréments. Si
+cependant elle insiste, qu'il n'en soit plus question et prenez que je
+n'ai rien dit. Vous pensez qu'une aussi petite considération ne
+refroidira pas le plaisir que j'aurai à la voir.
+
+Adieu, mon bon ami; venez au plus vite. Votre chambre vous attend; le
+lit de Pauline sera auprès du vôtre, ou, si vous voulez dans ma
+chambre, à côté de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une
+grande impatience, et je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+Votre fille
+
+AURORE.
+
+Les amis de la Châtre vont être bien joyeux de la bonne nouvelle de
+votre arrivée.
+
+
+
+
+XXI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 4 août 1828.
+
+Ma chère maman,
+
+Il est vrai que j'ai été bien longtemps sans vous écrire; mai je n'ai
+pas cessé de demander de vos nouvelles à Hippolyte. Il pourra vous le
+dire aussi, trois fois de suite je lui ai demandé votre adresse sans
+qu'il me l'envoyât. J'ai cherché dans vos lettres précédentes. Je n'y
+ai pas trouvé celle que vous m'avez désignée. Ce n'est que sa dernière
+lettre (qui m'est arrivée à peu près en même temps que la vôtre) qui
+me l'a apprise. J'étais fort contrariée, je vous assure, de ne savoir
+où vous étiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installée de
+nouveau à Paris, bien portante et avec la société de votre enfant[1].
+Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus
+longtemps possible; car j'ai bien envie de le voir.
+
+A cet égard, je ne sais pas du tout quand j'aurai le bonheur de vous
+embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, où je
+serai plus commodément et plus économiquement pour passer les premiers
+mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le
+projet d'aller passer, cet hiver, quelque temps près de vous. Ma santé
+est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre
+beaucoup de l'estomac. En ne mangeant pas, j'y échappe. Cela me coûte
+fort, car j'ai des faims très exigeantes, que je ne puis satisfaire
+sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de diète.
+
+Je ne suis pas très forte, et la moindre course en voiture me fatigue
+beaucoup. A cela près, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le
+monde pense que je me suis trompée dans mon calcul et que
+j'accoucherai très prochainement: je ne crois pourtant pas que ce soit
+avant deux mois.
+
+Casimir me charge de vous dire qu'il est très mécontent de
+l'inexactitude de M. Puget à votre égard. Il ne peut vous adresser à
+M. Lambert, qui n'est plus notaire et qui n'habite plus Paris. Il
+chargera de vos affaires, dès le prochain trimestre, une personne sûre
+et parfaitement exacte. J'ai vu Léontine un instant. Elle se portait
+bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours.
+
+Adieu, ma chère maman; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je
+puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tôt, au gré de mon
+impatience. Je vous embrasse tendrement; Casimir et Maurice se
+joignent à moi.
+
+Le cher père est très occupé de sa moisson. Il a adopté une manière de
+faire battre le blé qui termine en trois semaines les travaux de cinq
+à six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le râteau à la
+main, dès le point du jour.
+
+Les ouvriers sont forcés de l'imiter; mais ils ne s'en plaignent pas,
+car le vin de pays n'est point ménagé pour eux. Nous autres femmes,
+nous nous installons sur les tas de blé dont la cour est remplie. Nous
+lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu à sortir.
+Nous faisons aussi beaucoup de musique.
+
+Adieu, chère maman; rappelez-moi à l'amitié du vicomte. Maurice est
+mince comme un fuseau, mais droit et décidé comme un homme. On le
+trouve très beau, son regard est superbe.
+
+ [1] Oscar Cazamajou, son petit-fils.
+
+
+
+
+XII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ 15 novembre, 1828.
+
+Je n'ose pas dire, mon bon révérend, que j'ai bien du regret de ne
+vous pas voir. Ce serait être égoïste que de s'affliger de vos succès.
+Mais, sauf la joie bien vraie que j'éprouve à vous voir satisfait et
+dont vous ne pouvez pas douter, il m'est bien permis, à part moi,
+d'être fâchée de votre absence, et de regretter votre aimable
+personne.
+
+J'ai l'espoir que vous n'oublierez point notre sincère affection dans
+le cours de vos prospérités, et que, quand vos affaires vous
+laisseront quelque répit, vous viendrez passer ici ce temps de
+liberté, dormir la grasse matinée, flâner avec l'ami Duteil et faire
+jurer Casimir en le gagnant aux échecs.
+
+Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, éclairage,
+_blansissage_, etc., moyennant la somme modique de deux francs
+cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne
+s'achète pas, des coeurs qui vous aiment bien véritablement.
+
+Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a
+le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois
+semaines. C'est un compagnon aimable, et c'est pour la même raison
+qu'il désire loger avec vous, si vous le trouvez bon.
+
+Adieu, mon vénérable octogénaire. Que votre _barque_ vogue au gré de
+vos désirs! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Père, etc.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur, et désire que vous terminiez
+heureusement et vite afin de revenir nous voir.
+
+AURORE.
+
+Comment va la grosse Pauline[1]? Embrassez-la de ma part et de celle
+de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisinière,
+je vous en fais mon compliment.
+
+ [1] Nièce de Caron.
+
+
+
+
+XXIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 27 décembre 1828.
+
+Mon garde champêtre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et
+qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma
+chère maman, une assez belle chasse. Je fais mettre dès demain ma
+cuisinière à l'oeuvre, et, quoiqu'elle ait beaucoup moins de génie que
+le garde champêtre, j'espère qu'elle en aura assez pour confectionner
+un bon pâté que je vous enverrai pour vos étrennes dès qu'il sera
+refroidi. Mon ami Caron, à qui j'adresse un envoi de même genre, vous
+fera passer ce qui vous revient.
+
+Agréez en même temps, chère mère, tous mes voeux et mes embrassements
+du jour de l'an; ayez une bonne santé, de la gaieté, et venez nous
+voir, voilà mes souhaits.
+
+Je suis charmée que vous ayez trouvé mes confitures bonnes. Je
+comptais vous en adresser un second volume; mais mon essai n'a pas été
+aussi heureux que le premier. Entraînée par l'ardeur du dessin, j'ai
+laissé brûler le tout et je n'ai plus trouvé sur mes fourneaux qu'une
+croûte noire et fumante qui ressemblait au cratère d'un volcan
+beaucoup plus qu'à un aliment quelconque.
+
+Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez très
+bien fait de ne rien donner à mon envoyé. Il en eût été très choqué.
+Il veut bien se considérer comme _mon ami et mon voisin_, mais non
+comme un commissionnaire. Il vous eût dit qu'il était _né natif_ de
+Nohant, qu'il se rendait mon messager uniquement _par amitié_, mais
+qu'il avait _trop de sentiments_, etc. Enfin il vous aurait dit
+peut-être de très belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas
+payer. Il est très glorieux, je suis sûre, de pouvoir dire qu'il nous
+a rendu service.
+
+Je ne sais pas si mon projet d'aller à Paris s'effectuera. J'ai même
+tout lieu de croire qu'il ira grossir le nombre immense de projets en
+l'air qui sont en dépôt dans la lune avec tout ce qui se perd sur la
+terre. Ma fille est bien petite et bien délicate pour voyager par ce
+mauvais temps. Du reste, elle est fraîche et jolie à croquer. Maurice
+se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne année; il embrasse son
+cousin Oscar. Veuillez, chère maman, être encore mon remplaçant dans
+le choix des étrennes à Oscar (ce que je laisse à votre disposition).
+
+Je vous embrasse de toute mon âme, Casimir en prend sa part.
+
+AURORE.
+
+
+
+
+XXIV
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 20 janvier 1829.
+
+Il est très vrai que je suis une paresseuse, mon _digne vieillard_ et
+bon ami. Vous savez que je suis de force à me laisser brûler les pieds
+plutôt que de me déranger, et à vous couvrir une lettre de pâtés
+plutôt que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n'êtes pas mal
+_feugnant_ aussi, quand vous vous en mêlez. Mais ce n'est jamais quand
+il s'agit d'obliger; j'ai pu m'en convaincre mille fois, et j'ai même
+honte d'abuser si souvent de votre extrême bonté.
+
+Je vous ai demandé dans quelque lettre qui se sera perdue:
+
+Les _Mémoires de Barbaroux_, les _Mémoires de madame Roland_, et les
+_Poésies de Victor Hugo_.
+
+J'ai deux volumes de Paul-Louis Courier intitulés _Mémoires,
+Correspondance_ et _Opuscules inédits_. Il doit avoir paru un
+troisième volume contenant des fragments de _Xénophon, l'Ane de
+Lucius, Daphnis et Chloé_, etc. En outre, je voudrais avoir son
+meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules
+littéraires, imprimé clandestinement à Bruxelles in-8°. Celui-là sera
+peut-être difficile à trouver. Aidez-vous d'Hippolyte, qui s'aidera
+d'Ajasson, pour me le dépister. Veuillez avoir ma lettre dans votre
+poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper
+ni m'acheter ce que j'ai déjà.
+
+Ne confondez pas les _Mémoires de Barbaroux_ le _girondin_ sur la
+Révolution, avec quelque chose de nouveau que son fils _C.-O.
+Barbaroux_ vient de publier à la suite ou au commencement d'une
+biographie de la Chambre des pairs. J'attendrai pour lire l'histoire
+des vivants qu'ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je
+m'en passerai.
+
+Cela ne veut pas dire que je dédaigne les oeuvres des contemporains;
+seulement la postérité jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais
+avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard.
+Mais quoi! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez
+m'aider, m'envoyer ce qu'il y a de plus remarquable et le plus à la
+portée d'une bête comme moi.
+
+En voilà-t-il assez? Je vous plains bien sincèrement, mon vieux, si
+vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras.
+
+Pour faire diversion à ces _factures_, car mes lettres ne sont pas
+autre chose, je vous envoie le récit _lamentable_ d'une histoire
+récemment arrivée à la Châtre. Vous savez qu'il y a sept ou huit
+sociétés qui ne se mêlent point. Vous savez que Périgny et moi, qui
+avons la prétention d'être _philosophes_, nous invitons tout le monde.
+
+Moi, je ne reçois pas cette année; mais, lui, il a commencé. La
+première soirée s'est assez bien passée, moyennant que les plus
+huppées ont été stupéfaites de surprise en se voyant _amalgamées_ avec
+ce qu'elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les
+vaille et plus. Le maître de musique et sa femme, fort gentille, ont
+surtout causé par leur admission, une indignation, et les bonnes
+personnes de dire que M. de Périgny comblait d'honnêtetés le musicien
+susdit afin d'économiser cinq francs par soirée.
+
+Voulant mettre à profit cet incident, mais ne voulant pas mettre _en
+scène_ l'innocent musicien et son innocente moitié, nous avons, Duteil
+et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres
+individus aux traits de la satire, nous maltraitant _soi-même_ (nous
+avions tenu l'orchestre à nous deux, la première soirée); nous
+détournons par cette ruse adroite les soupçons qui se dirigeraient sur
+nous si nous ne gardions le secret sur notre génie poétique, car _nous
+en pinçons_. Il a pu, à Paris, vous chanter des complaintes de notre
+façon; que vous en semble? Nous avons tant d'esprit, que nous en
+sommes _zonteux_ nous-mêmes. Nous avons montré la susdite chanson à M.
+et madame de Périgny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autorisés à
+la répandre _clandestinement_, à condition qu'ils ne soient pas
+reconnus en avoir eu connaissance.
+
+Voyez-vous d'ici la bonne figure qu'ils vont faire, et vous aussi,
+quand, d'un air piteux, on viendra vous raconter qu'un libelle
+impertinent, _arme à deux tranchants_, et dans lequel nous sommes
+particulièrement maltraités, circule dans la ville? Voyez-vous l'air
+de philosophie et de générosité avec lequel nous témoignerons notre
+mépris de cet outrage? J'oubliais de vous dire qu'à la seconde soirée
+il n'est venu personne que ce maître de musique, Casimir et moi; la
+chanson, d'ailleurs, vous l'apprendra; mais vous saurez que j'avais
+l'honneur de faire partie des trois _invités_ qui font une si pauvre
+figure à la fin du dernier couplet. Nous attendons à demain pour voir
+si la _cabale_ continue. Moi, je n'en aurai pas le démenti, et j'irai
+pour voir. Vous voilà au courant des cancans.
+
+J'écrirai à Félicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je
+l'embrasse, que je ne me soucie guère d'apprendre les modes, qu'il me
+suffit qu'elle se porte bien et ne m'oublie pas. Au reste, je lui
+dirai cela moi-même dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos
+_amoureuses_ et m'acquitterai de vos commissions.
+
+Bonsoir, mon vieux; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize,
+et aimez toujours votre fille
+
+AURORE
+
+
+Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. A propos, j'ai un
+ménage entier de porcelaine de Verneuil[1] pour elle; mais comment le
+lui envoyer? le port coûtera plus que la chose ne vaut; fixez-moi
+là-dessus.
+
+ LA SOIRÉE ADMINISTRATIVE
+ ou
+ LE SOUS-PRÉFET PHILOSOPHE
+
+ Air: _Tous les bourgeois de Chartres_
+
+ 1
+
+
+ Habitants de la Châtre Nobles, bourgeois, vilains. D'un petit
+ gentillâtre Apprenez les dédains.
+ Ce jeune homme, égaré par la _philosophie_[2],
+ Oubliant, dans sa déraison,
+ Les usages et le bon ton,
+ Vexe la bourgeoisie
+
+ 2
+
+ Voyant que, dans la ville, Plus d'un original Tranche de
+ l'homme habile Et se dit libéral;
+ A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse
+ Il crut plaire en donnant un bal
+ Où chacun pût d'un pas égal
+ Aller comme à la messe.
+
+ 3
+
+ Un écorcheur d'oreilles, Ci-devant procureur[3]. Croit faire
+ des merveilles Avec madame _Orreur_[4].
+ Sur son piano discord quand l'une nous assomme,
+ L'autre nous fait grincer des dents,
+ Le tout pour épargner cinq francs
+ Au ménage économe.
+
+ 4
+
+ Juges et militaires, Médecins, avocats, Chirurgiens et
+ notoires, Chacun prend ses ébats.
+ On entendit pourtant plus d'une grande dame,
+ Pinçant la lèvre et clignant l'oeil,
+ Murmurer dans son noble orgueil:
+ «Voyez! quel amalgame!»
+
+ 5
+
+ Guidant la contredanse, Périgny tout en eau, Croyait par sa
+ prudence Nous dorer le gâteau.
+ L'_avant-deux_ n'était pas la chose délicate:
+ Mais, quand on fut au moulinet,
+ C'est en vain que le sous-préfet
+ Cria: «Donnez la patte!...»
+
+ 6
+
+ Quand finit ce supplice, Chaque dame aussitôt Demande sa
+ pelisse, Sa bonne et son falot,
+ Et toutes en sortant se disaient dans la rue,
+ En retroussant leur falbala:
+ «Jamais on ne me reprendra
+ _En pareille cohue_.»
+
+ 7
+
+ La semaine suivante Le punch est préparé, La maîtresse est
+ brillante, Le salon est ciré.
+ vint trois invités de chétive encolure.
+ Dans la ville on disait: «Bravo!
+ On donne un bal _incognito_
+ A la sous-préfecture!»
+
+ [1] Village de potiers près de Nohant.
+ [2] Pérnigy.
+ [3] Duteil.
+ [4] Aurore.
+
+
+
+
+XXV
+
+A MADAME MAURICE-DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 8 mars 1829.
+
+Ma chère maman,
+
+Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais il a fallu que le
+carême arrivât pour m'en laisser le temps. Jamais à Paris on ne mena
+une vie plus active et plus dissipée que celle que nous avons passée
+durant le carnaval: courses à cheval, visites, soirées, dîners, tous
+les jours ont été pris, et nous avons beaucoup moins habité Nohant que
+la Châtre et les grands chemins.
+
+Enfin, nous voici rentrés dans un ordre de choses plus paisible, et je
+commence, pour que la retraite me soit aussi agréable que les plaisirs
+me l'ont été, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que
+je voudrais que vous fussiez ici, où vous vous porteriez bien et vous
+amuseriez, j'en suis sûre. Un peu de mouvement en voiture, la société
+de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimité est
+composée vous plairaient, à vous qui n'aimez pas plus que moi la gêne
+et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte
+l'égaye par son caractère facile, égal, toujours bon et content. Nous
+rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des
+hivers, je ne me suis si bien portée. Je lui en attribue tout
+l'honneur.
+
+Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar? Hippolyte m'a dit
+qu'il était fort gentil, mais assez délicat. Maurice grandit beaucoup
+et n'est pas non plus très robuste maintenant. C'est l'âge, dit-on, où
+le tempérament se développe, non sans quelque effort et quelque
+fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa soeur est une
+masse de graisse, blanche et rose, où on ne voit encore ni nez, ni
+yeux, ni bouche. C'est un enfant superbe, quoique né imperceptible;
+mais, pour espérer que ce soit une fille, il faut attendre qu'elle ait
+une figure. Jusqu'ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues
+l'une que l'autre.... Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se
+trouve fort bien.
+
+Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte
+vendre son cheval. De là, nous irons un mois à Bordeaux et un mois à
+Nérac, chez ma belle-mère, et nous serons de retour ici au mois de
+juillet. Si vous voulez, à cette époque, tenir votre promesse, et
+décider Caroline à vous accompagner, nous passerons en famille tout le
+temps que vous voudrez; car je n'aurai plus d'obligations de toute
+l'année, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, où j'ai
+pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que
+vous retournerez à Paris fraîche et encore très dangereuse pour
+beaucoup de têtes.
+
+Adieu, ma chère maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi
+vous embrassons tous bien tendrement. Gare à vous, au milieu d'un
+pareil conflit! vous aurez bien du bonheur si vous n'êtes pas étouffée
+par nos caresses, et nos batailles à qui en aura sa part.
+
+Quand-vous me répondrez, aurez-vous la bonté de me donner quelques
+conseils sur la façon d'une robe de foulard fort belle qu'on m'envoie
+de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz où en est la
+mode et la manière dont je dois tailler les manches? Je crois que
+maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu'en haut.
+Mais dirigez-moi, car je suis fort en arrière.
+
+
+
+
+XXVI
+
+ A M. DUTEIL, AVOCAT, A LA CHATRE[1]
+ (RECOMMANDÉ A MADAME LA POSTE DE LA CHATRE)
+
+ Bordeaux, 10 mai 1829.
+
+Hélas! mon estimable ami, que c'est cruel, que c'est effrayant, que
+c'est épouvantable, je dirai plus, que c'est sciant, de s'éloigner de
+son endroit et de se voir en si peu de jours _transvasé_ à cent vingt
+lieues de sa patrie! Si cette douleur est cuisante pour tous les
+coeurs bien nés, elle est telle pour un coeur berrichon
+particulièrement, qu'il s'en est fallu de peu que je ne fusse noyée
+dans un torrent de pleurs, répandues par Pierre[2], Thomas[3],
+Colette[4], Pataud[5], Marie Guillard[6] et Brave[7]; torrent auquel
+j'en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je! un torrent?
+c'était bien une mer tout entière.
+
+Après avoir embrassé ces inappréciables serviteurs, les uns après les
+autres, je m'élançai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et
+j'arrivai sans encombre à Châteauroux. Là, nous fûmes singulièrement
+égayés par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous
+fit pour la cinquante-septième fois le récit de la maladie et de la
+mort de sa femme, sans omettre la plus légère particularité.
+
+A Loches, mon ami, vous croyez peut-être que je me suis amusée à
+penser que ces tourelles noircies, où ma cuisinière mourrait du
+spleen, avaient été la résidence d'un roi de France et de sa cour; ou
+bien que j'ai demandé aux habitants des nouvelles d'Agnès Sorel?...
+J'avais bien autre chose dans l'esprit. Je songeais, avec
+recueillement, avec émotion, au passage dans cette ville du
+respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[8], lequel fut rattrapé
+par des _querdins de zendarmes qui l'attacèrent à la queue de leurs
+cevaux et_... Mais vous savez le reste! Il est trop pénible de revenir
+sur de si déplorables circonstances.
+
+Enfin, mon estimable ami, la présente est pour vous dire qu'après cinq
+jours d'une traversée fatigante et dangereuse, à travers des déserts
+brûlants et des hordes d'anthropophages, après une navigation de cinq
+minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de
+périls et supporté plus de maux que la Pérouse dans toute sa carrière,
+nous sommes arrivés, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque
+aussi belle qu'un des faubourgs de la Châtre, et où je me trouve fort
+bien; regrettant néanmoins, vous d'abord, mon ami, puis votre
+tabatière, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fenêtres, et
+pour lesquels je donnerais tous les édifices que l'on bâtit ici.
+
+... Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumières,
+et de cette immense supériorité que le ciel nous a donnée en partage
+(à vous et à moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice,
+sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le régime de
+l'égalité.
+
+Rappellez-moi au souvenir d'Agasta[9]. Quant à vous, frère, je vous
+donne l'accolade de l'amitié et vous prie de vous souvenir un peu de
+moi.
+
+Hélas! loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre
+sont mal cuites, le café est trop brûlé.
+
+Les rues, c'est de la séparation de pierres; cette rivière, c'est de
+la séparation d'eau; ces hommes, de la séparation en chair et en os!
+Voyez Victor Hugo.
+
+AURORE
+
+ [1] Alexis Pouradier-Duteil, avocat à la Châtre, puis président à la
+ Cour d'appel de Bourges, après avoir occupé les fonctions de
+ procureur général auprès de cette même cour.
+ [2] Pierre Moreau, jardinier.
+ [3] Thomas Aucante, vacher.
+ [4] Jument de George Sand.
+ [5] Chien de garde.
+ [6] Cuisinière.
+ [7] Chien des Pyrénées.
+ [8] Propriétaire à la Châtre.
+ [9] Madame Duteil.
+
+
+
+
+XXVII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Bordeaux, 4 juin 1829.
+
+Aimable, estimable, respectable et vénérable octogénaire; c'est pour
+avoir l'_avantage_ de savoir des nouvelles de votre chancelante et
+précieuse santé que la présente vous est adressée par votre fille
+soumise et subordonnée. Comment traitez-vous ou plutôt comment vous
+traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la
+mouchomanie, en un mot le cortège innombrable des maux qui vous
+assiègent depuis tantôt quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous
+connaître? Fasse le ciel, ô digne vieillard, que vous conserviez le
+peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous
+conserverez, jusqu'à la mort, le sentiment, et le dévouement de tous
+ceux qui vous entourent!
+
+C'est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la
+ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amèrement
+que vous n'ayez pu mettre à exécution le projet que vous aviez formé
+de venir vous y divertir avec nous. Ah! bon père! de combien de soins,
+de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux,
+n'eussions-nous pas entouré votre vieillesse! Certes notre affection
+et la bonne chère vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que
+vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procuré de
+bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts
+crus; et un sommeil réparateur vous eût doucement bercé jusqu'à une
+heure de l'après-midi; mais, hélas! où êtes-vous?
+
+Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des
+lièvres, que nous flânons comme...? comme vous. Nous allons au
+spectacle, au café, à la campagne, sur la rivière; nous visitons les
+collections, les églises, les caveaux, les morts, les vivants: c'est à
+n'en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous
+confions nos augustes personnes et notre précieuse existence aux flots
+capricieux, aux vents impétueux et au savoir chanceux d'un pilote
+expérimenté. Priez pour nous, saint homme, vieillard austère et
+séraphique! Si nous périssons dans cette lutte, je vous promets
+d'aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre pâle,
+couronnée d'algue verte et sentant la marée à plein nez, errer autour
+de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil.
+Alors, pieux cénobite, dites le chapelet à mon intention et répandez
+de l'eau bénite autour de vous.
+
+Si pourtant, comme je l'espère, une destinée moins poétique me ramène
+saine et sauve à l'hôtel de _France_[1], je partirai peu de jours
+après pour Guillery, où je vous prie de m'adresser votre réponse et
+celle de ma petite Félicie, à qui je vous prie de remettre _en
+particulier_ la lettre ci-incluse.
+
+Nous avons ici M. Desgranges[2], que vous connaissez je crois. Plus,
+l'avocat général[3], qui me charge de vous-dire mille choses
+affectueuses et obligeantes.
+
+Plus, une douzaine de parents ennuyeux; plus, deux ou trois autres
+amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite
+au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l'esprit.
+
+Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures à Nohant.
+Ce n'est pas que je m'en inquiète beaucoup: j'ai, comme vous, bon
+père, un fonds de nonchalance et d'apathie qui me rattache sans effort
+à la vie sédentaire, et, comme dit Stéphane, animale.
+
+Ah çà, que faites-vous? N'êtes-vous pas un peu fatigué d'affaires et
+n'aurez-vous pas quelques jours de liberté? Vous savez que vous vous
+êtes formellement et solennement engagé à venir vous reposer près de
+nous, dès que vous en trouveriez la possibilité. Je désire vivement
+que ce temps arrive, et, en attendant, j'ai l'honneur d'être, ô
+vertueux père de famille, votre fille et amie,
+
+AURORE.
+
+Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je
+ne sais laquelle.
+
+ [1] A Bordeaux.
+ [2] Armateur bordelais.
+ [3] M. Aurélien de Sèze.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Bordeaux, 11 juin 1829
+
+Dites-moi donc, ma chère petite mère, ce que c'est que cette histoire
+de naufrage qui m'a frappée dans mon enfance et qui s'est passée,
+autant qu'il m'en souvient, aux lieux où je suis? Je vous vois encore
+tout effrayée; je me rappelle mon père se jetant à l'eau pour sauver
+son sabre, après nous avoir mises en sûreté; puis les jurements des
+matelots; puis l'eau qui entrait dans l'embarcation.
+
+Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m'est
+arrivé et que je puisse me vanter d'avoir couru un _fameux_ danger. Ce
+sera d'autant plus nécessaire à ma gloire, que, dans l'expédition que
+je viens de faire, je n'ai pas eu la satisfaction de la plus petite
+tempête.
+
+Vous qui avez été partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule
+sur un rocher au milieu de la mer, vis-à-vis des côtes de la Saintonge
+et de la Gascogne. On prétend que c'est un voyage difficile et
+dangereux; et voyez comme c'est vexant: pour une fois que nous y
+allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes
+excellents! Enfin l'humiliation a été complète, aucun de nous n'a eu
+le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne
+dirai pas aussi frais, car nous étions noirs comme des Cafres et
+rouges comme des Caraïbes), en un mot aussi dispos que si nous
+eussions fait un tour sur le boulevard de Gand.
+
+Un succès aussi facile me donne une fière envie de faire le tour du
+monde sur un navire, et d'aller à la Chine comme qui prend une prise
+de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne
+croyez, pas qu'au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi
+datée de Pékin. Pour le moment, je tâcherai de me contenter des pékins
+qui m'environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a
+bien aussi ses Chinois et ses magotes.
+
+Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir à Nohant
+cet été. Dieu vous maintienne dans cette bonne idée!
+
+Adieu, chère maman; je vous embrasse; mais non, je n'en suis pas
+digne, je baise votre pantoufle.
+
+
+
+
+XXIX
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 1er août 1829.
+
+Ma chère maman,
+
+Je suis enfin de retour et Hippolyte est près de moi avec sa famille.
+Sa femme est bien fatiguée; mais j'espère que quelques jours de repos
+la remettront. J'ai passé chez ma belle-mère quinze jours fort
+agréables, qui m'ont rétablie à peu près. J'en avais grand besoin,
+j'étais souffrante jusqu'à perdre patience; malgré cela, je me
+félicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j'ai presque
+entièrement passé dans mon lit, mon séjour à Bordeaux m'a offert
+beaucoup de plaisirs de mon goût, c'est-à-dire point de monde et
+beaucoup de courses.
+
+Je n'en ai pas moins eu un plaisir infini à me retrouver chez moi avec
+tous ceux que j'aime. Il ne nous manque que vous pour être
+parfaitement heureux.
+
+Nous goûtons dans tout son charme le calme de la vie paisible et
+retirée; nous n'avons pas d'importuns, pas de faux amis, du moins nous
+le croyons ainsi. Nos jours s'écoulent comme des heures, et sans que
+rien pourtant en interrompe l'uniformité. Cette paix profonde est fort
+du goût de ma belle-soeur. Hippolyte s'en arrange aussi, parce qu'elle
+lui donne une liberté parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup
+à cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis; mais j'ai retranché
+tout doucement beaucoup de mes relations. J'étais très fatiguée, je
+pourrais même dire ennuyée, de voir autant de monde. Une société
+nombreuse et superficielle n'est pas ce qui me convient, et je crois
+que vous êtes tout à fait de mon avis, qu'il vaut mieux le coin du feu
+qu'un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu'on
+ait eu le temps d'apprécier leurs qualités et leurs défauts. Je m'en
+tiens donc à deux ou trois femmes sur l'amitié desquelles je puis me
+reposer, ce qui est déjà assez rare. Quant aux hommes, ils n'ont pas
+des dehors fort brillants; mais ce sont les meilleures gens du monde;
+vous en avez vu un échantillon: notre ami Duteil, qui n'est pas beau
+ni élégant, j'en conviens, mais qui a de l'esprit, en revanche, et le
+caractère le plus aimable et le plus égal.
+
+Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chère maman, de venir
+refaire connaissance avec Nohant; vous ne pouvez choisir un meilleur
+moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y
+sont déjà et que je n'ai nulle affaire qui me force à le quitter d'ici
+à plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la
+route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous
+distraire autant qu'il dépendra de nos ressources à cet égard.
+
+Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons
+tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je réclame
+pourtant un plus gros baiser que les autres.
+
+
+
+
+XXX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS[1]
+
+ Nohant, 2 septembre 1829.
+
+M. Duris-Dufresne [2] m'a fait passer, monsieur, votre réponse aux
+propositions dont il a bien voulu se charger de ma part auprès de
+vous. Nous sommes d'accord dès ce moment, et, si mon offre vous
+convient toujours, je vous attendrai au commencement d'octobre. Le
+bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la méthode et du
+professeur nous donne un vif désir de connaître l'un et l'autre, et
+nous nous efforcerons de vous rendre agréable le séjour que vous ferez
+parmi nous.
+
+Si, dans votre méthode, il est quelque préparation préalable qu'il
+soit à ma portée de donner à mon fils, veuillez me l'indiquer, afin de
+rendre votre travail plus facile; sinon, je le disposerai toujours à
+vous montrer de la docilité et de la reconnaissance, et, ce dernier
+sentiment, ses parents le partageront, n'en doutez pas.
+
+Agréez, monsieur, l'assurance de la considération distinguée avec
+laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.
+
+AURORE DÙDEVANT.
+
+ [1] Jules Boucoiran, précepteur de Maurice, puis ami intime de la
+ famille. Plus tard, rédacteur en chef du _Courrier du Gard_.
+ [2] Duris-Dufresue, député de l'Indre.
+
+
+
+
+XXXI
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 1er octobre 1829.
+
+Mon cher Caron,
+
+Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout
+mon coeur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d'une certaine
+lettre de Félicie que vous m'annoncez et que vous ne m'avez pas
+envoyée? Tête de linotte! à votre âge! fi! Cherchez sur votre bureau
+et réparez votre oubli en me la renvoyant bientôt et m'écrivant aussi,
+pour votre part, une longue lettre.
+
+Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps
+que je ne vous ai _embêté_, comme dit Pauline; et ce serait dommage
+d'en perdre l'habitude. Ayez la bonté de m'acheter trois ou quatre
+petites boîtes de poudre de corail pour les dents, comme celle que
+vous m'avez donnée une fois; plus une aune de levantine noire au grand
+large: c'est pour faire un tablier _sans couture_. En expliquant
+l'affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus,
+j'ai une guitare chez Puget que je désirerais ravoir (la guitare,
+s'entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et,
+s'il n'y a pas de boîte, veuillez la faire emballer et tenir ces
+choses prêtes chez vous, où M. de Sèze les ira prendre pour me les
+apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort
+désireux. Il nous a demandé votre adresse.
+
+Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous
+mes remerciements.
+
+
+
+
+XXXII
+
+A M. JULES BOUGOIRAN, A NOHANT
+
+ Périgueux, 30 novembre 1829.
+
+Mon cher Jules,
+
+Comment vont mes enfants? et vous? et tous les miens? Je suis
+impatiente d'avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n'en ai pas
+encore reçu et je suis bien près de m'en tourmenter.
+
+Vous étiez de retour à Nohant vendredi soir, vous auriez dû m'écrire
+le lendemain; peut-être demain matin aurai-je une lettre de vous ou de
+mon frère. J'en ai besoin pour être tout à fait contente; car, à _tous
+autres égards_ (vous prétendez que c'est mon mot), je suis bien de
+corps et d'esprit.
+
+Mon voyage a été sinon rapide, du moins heureux. Ma santé est fort
+bonne et mon coeur assez content. Hâtez-vous donc de me dire que ma
+famille va bien aussi; mon Maurice surtout, mon méchant drôle, que
+j'aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n'aurais pas
+de bonheur. Dort-il? mange-t-il? est-il gai? est-il bien? Ne soyez pas
+trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez,
+faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n'est pas chose
+aisée. Quand je suis là pour sécher ses pleurs et le voir ensuite
+dormir dans son berceau, je ne m'en inquiète guère; mais, de loin, ma
+faiblesse de mère se réveille, et je ne sens plus que de la douleur,
+en songeant qu'il est peut-être à se lamenter devant son livre. Sotte
+chose que l'enfance de l'homme, sotte chose que sa vie tout entière!
+
+Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que
+vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son éducation; mais,
+avant tout, surveillez sa santé. Ayez aussi l'oeil sur ma petite
+pataude et l'oreille à ses cris. Je vous ai déjà dit tout cela. Je
+suis rabâcheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le
+pardonnerez; car vous avez une mère aussi, et, si vous étiez malade
+chez moi, je vous soignerais comme elle-même. Je vous ai confié mon
+bien le plus précieux, vous m'avez promis d'en être responsable.
+
+Répondez bien à toutes mes questions, répétez dix fois la même chose
+sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir
+au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amitié pour
+moi que j'en ai pour vous.
+
+Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Écrivez
+jusqu'à ce que je vous avertisse. Adieu.
+
+Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'était pas mort de soif
+quand vous êtes arrivé. Tenez un peu compagnie à ma pauvre Emilie [1],
+qui s'ennuie souvent. Je sais que vous êtes bon, attentif et
+obligeant.
+
+Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose.
+
+AURORE DUDEVANT.
+
+ [1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+AU MÊME
+
+ Périgueux, 8 décembre 1829.
+
+Mon cher Jules,
+
+J'ai reçu trois lettres de vous. J'ai écrit ce matin à mon frère pour
+lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a
+pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de
+ce moment, je ne me suis peut-être pas bien expliquée. C'était
+pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez
+eu, j'espère, à votre disposition la clef de la grande bibliothèque
+vous avez pu lire à votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre
+chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu'à vous d'en allumer, et
+vous n'êtes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discrétion.
+
+Recommandez donc bien mon bengali et veillez à ce qu'il soit bien
+tenu; car, si je le retrouve mal soigné, je ferai un train du diable à
+André [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit réduit,
+afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu à la fin de la semaine, je ne
+le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frère de monter
+souvent Liska [2].
+
+J'ai commencé par où je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les
+petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas
+pressées, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants.
+Ma fille est enrhumée, dites-vous? Si elle l'était trop, faites-lui le
+soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques
+gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme.
+Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui
+écris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse.
+
+Ma santé se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de
+chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, hérétique, ce que cela
+signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci
+du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles
+de ma chère famille. Soignez toujours mon Maurice.
+
+Adieu; ne m'écrivez plus, je pars incessamment.
+
+AURORE DUDEVANT
+
+ [1] Domestique de la maison.
+ [2] Jument de selle de George Sand.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 29 décembre 1829
+
+Ma chère petite maman,
+
+Je viens vous souhaiter une bonne santé et tout ce qu'on peut
+souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'année où nous entrons
+et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour
+cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie...
+
+Que faites-vous de mon mari? vous mène-t-il au spectacle? est-il gai?
+est-il bon enfant? Il nous a mandé qu'il serait de retour cette
+semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet
+engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le
+rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est
+à Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici,
+nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie
+à nous chauffer et à dire des folies. Nous ne faisons rien, et
+pourtant les journées sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une
+gaieté intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants
+nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maître
+d'écriture; moi, je suis maîtresse de musique.
+
+Ma fille n'est pas tout à fait aussi avancée; mais elle commence à
+parler anglais et à marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol
+et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs
+langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas très contente de
+mademoiselle _Pépita_ (c'est ainsi que se nomme l'héroïne), et je ne
+sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme
+une véritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraîche
+et bien portante. Elle sera, je crois, très jolie; elle ressemble,
+dit-on, à Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la
+neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison
+plus palpable.
+
+Adieu, chère petite maman; j'ai les doigts tout gelés. Je vous
+embrasse tendrement et laisse la place à Hippolyte.
+
+
+
+
+XXXV
+
+A LA MÊME
+
+ 1er février 1830
+
+Ma chère maman,
+
+Si je n'avais reçu de vos nouvelles par mon marï et par mon frère, qui
+vient d'arriver, je serais inquiète de votre santé; car il y a bien
+longtemps que vous ne m'avez écrit. Depuis plusieurs jours, je me
+disposais à vous en gronder. J'en ai été empêchée par de vives alarmes
+sur la santé de Maurice.
+
+J'ai été bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les
+soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise.
+Il a même été plus promptement rétabli que je n'osais l'espérer. Il va
+bien maintenant et reprend ses leçons, qui sont pour moi une grande
+occupation. Il me reste à peine quelques heures par jour pour faire un
+peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un
+ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une
+bonne étrangère qui lui eût été fort utile pour apprendre les langues,
+mais qui était un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que,
+après bien des indulgences mal placées, j'ai fini par la mettre à la
+porte, ce matin, pour avoir mené Maurice (à peine sorti de son lit à
+la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de
+pain chaud et de vin du cru.
+
+J'ai confié Solange aux soins de la femme d'André, que j'ai depuis
+deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essayé le
+soir même où il est tombé malade. Je n'ose pas vous dire qu'il
+ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il
+s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil
+après avoir joué, tandis que c'était le mal de tête et la fièvre qui
+s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas osé le _faire poser,_ dans la
+crainte de le fatiguer.
+
+J'ai cherché autant que possible, en retouchant mon ébauche, de me
+pénétrer de sa physionomie espiègle et décidée. Je crois que
+l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus âgé d'un
+an ou deux. La distance des narines à l'oeil est un peu exagérée, et
+la bouche n'est pas assez froncée dans le genre de la mienne. En vous
+représentant les traits de cette figure un peu plus rapprochés, de
+très longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent
+au regard beaucoup d'agrément, de très vives couleurs rosés avec un
+teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orangé,
+c'est-à-dire d'un moins beau noir que les vôtres, mais presque aussi
+grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez
+prendre une idée de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite,
+plutôt belle que jolie.
+
+La taille est sans défauts: svelte, droite comme un palmier, souple et
+gracieuse; les pieds et les mains sont très petits; le caractère est
+un peu emporté, un peu volontaire, un peu têtu. Cependant le coeur est
+excellent, et l'intelligence très susceptible de développement. Il lit
+très bien et commence à écrire; il commence aussi la musique,
+l'orthographe et la géographie; cette dernière, étude est pour lui un
+plaisir.
+
+Voilà bien des bavardages de mère; mais vous ne m'en ferez pas de
+reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose
+dans l'esprit que mes leçons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs.
+Voici le moment où tous mes soins deviennent nécessaires. L'éducation
+d'un garçon n'est pas une chose à négliger. Je m'applaudis plus que
+jamais d'être forcée de vivre à la campagne, où je puis me livrer
+entièrement à l'instruction.
+
+Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle
+et les coursés quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas
+penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a
+une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti:
+c'est d'être éloignée de vous, à qui je serais si heureuse de
+présenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et
+de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le
+moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux à remplir.
+Moi-même, j'ose à peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir
+vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez à Paris, et que la
+campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sûre intérieurement
+que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la
+vie agréable, vous goûteriez celle que je voudrais vous créer ici.
+
+Adieu, ma chère maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les
+petits. Écrivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que
+vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que
+vous me donniez une bénédiction.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, février 1830.
+
+Ma chère petite maman,
+
+J'ai reçu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais répondu
+tout de suite, sans un nouveau dérangement de santé qui m'a mis assez
+bas. Il faudra que je songe sérieusement à me mettre en état de grâce;
+chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que
+j'ai de la peine à croire que cela serve à quelque chose.
+
+«Voilà, direz-vous, de beaux sentiments!» Vous savez que je plaisante,
+et qu'en état de santé ou de maladie, je suis toujours la même, quant
+au moral; ma gaieté n'en est même pas altérée. Je prends le temps
+comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur
+la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous
+soigner.
+
+Heureusement vous êtes toujours jeune et vous pouvez encore mener
+longtemps la vie de garçon; mais un jour viendra, madame ma chère
+mère, où vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il
+faudra bien alors que vous reveniez à nous. C'est là que je vous
+attends, au coin du feu de Nohant, enveloppée de bonnes couvertures et
+enseignant à lire aux enfants de Maurice et à ceux de Solange;
+moi-même, je ne serai plus alors très allante, et, si ma pauvre santé
+détraquée me mène jusque-là, je ne serai pas fâchée d'accaparer
+l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires
+qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai,
+moi, beaucoup plus vieille que mon âge; car déjà, avec une dose de
+sciatique et de douleurs comme celles qui me pèsent sur les épaules,
+je gagerais que vous êtes plus jeune que moi.
+
+Ainsi donc, chère mère, comptez que nous vieillirons ensemble et que
+nous serons juste au même point. Puissions-nous finir de même et nous
+en aller de compagnie là-bas, le même jour!
+
+Adieu, chère maman; je laisse la plume à Hippolyte; je ne puis pas
+écrire sans me fatiguer beaucoup. Mon étourdi se charge de vous
+raconter nos amusements.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 1er mars 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Il me semblait que vous nous aviez oubliés. Je suis bien aise de
+m'être trompée. Vous seriez fort ingrat, si vous ne répondiez pas à
+l'amitié sincère que je vous ai témoignée et que vous m'avez paru
+mériter. Je crois que vous y répondez en effet, puisque vous me le
+dites, et je suis sensible à la manière simple et affectueuse dont
+vous exprimez votre affection.
+
+Vous vous applaudissez d'avoir trouvé une amie en moi. C'est bon et
+rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce
+que je vous ai vu ici, c'est-à-dire honnête, doux, sincère, aimant
+votre excellente mère, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas
+un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le
+faire; si vous demeurez, enfin, toujours étranger aux erreurs que vous
+m'avez vue détester et combattre chez mes plus proches amis, vous
+pouvez compter sur cette amitié toute maternelle que je vous ai
+promise.
+
+Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en
+est beaucoup dont la mauvaise éducation, l'abandon dans la vie ou le
+caractère ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel
+paisible, une bonne mère, si l'on se laisse corrompre, on ne mérite
+aucune indulgence. Je connais vos qualités et vos défauts mieux que
+vous ne les connaissez. A votre âge, on ne se connaît pas. On n'a pas
+assez d'années derrière soi pour savoir ce que c'est que le passé et
+pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'à l'autre qu'on a
+devant soi, et on la voit bien différente de ce quelle sera!
+
+Je vais vous dire ce que vous êtes. D'abord l'apathie domine chez
+vous. Vous êtes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens,
+vos études ont été bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tête
+«carrée», comme disait Napoléon, un esprit positif et une instruction
+solide, si vous n'étiez pas paresseux. Mais vous l'êtes. En second
+lieu, vous n'avez pas le caractère assez bienveillant en général, et
+vous l'avez trop quelquefois. Vous êtes taciturne à l'excès, ou
+confiant avec étourderie. Il faudrait chercher un milieu.
+
+Remarquez que ces reproches ne s'adressent point à mon fils, à celui
+que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi,
+était toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran,
+que les autres jugent, dont ils peuvent avoir à se louer ou à se
+plaindre. Désirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une
+idée juste de vous, et voulant vous apprendre à vivre bien avec tous,
+je dois vous montrer les inconvénients de cet abandon avec lequel vous
+vous livrez à la sensation du moment: tantôt l'ennui, tantôt
+l'épanchement.
+
+Vous n'aimez point la solitude. Pour échapper à une société qui vous
+déplaît, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence,
+vous passiez toutes vos soirées à la cuisine, et je vous désapprouve
+beaucoup.
+
+Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une
+façon hautaine. Élevée avec eux, habituée pendant quinze ans à les
+regarder comme des camarades, à les tutoyer, à jouer avec eux comme
+fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent
+gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des
+domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'étaient
+pas des valets, mais bien une classe de gens à part qui s'étaient
+engagés par goût à faire aller ma maison, en vivant aussi libres,
+aussi _chez eux_ que moi-même.
+
+Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine,
+en regardant rôtir le poulet du dîner et en donnant audience à mes
+coquins et à mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart
+d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassemblés, pour y passer le temps à
+écouter leur conversation. Elle m'ennuierait et me dégoûterait; parce
+que leur éducation est différente de la mienne; je les gênerais en
+même temps que je me trouverais déplacée. Or vous êtes élevé comme moi
+et non comme eux. Vous ne devez donc pas être avec eux comme un égal.
+J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pensé, s'il ne
+m'était revenu quelque chose de semblable d'une manière indirecte, par
+l'effet du hasard.
+
+Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employé chez le général
+Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou
+comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille
+Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de
+M. Jules. «C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est
+jeune, ça ne sait pas tenir son rang. Ça joue aux cartes ou aux dames
+avec le chasseur du général. Nous autres gens du commun, nous n'aimons
+pas ça; si nous étions élevés en messieurs, nous nous conduirions en
+messieurs.»
+
+Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un
+propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui
+me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie
+avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais dû avoir
+lieu, parce que vous n'auriez jamais dû faire votre société de gens
+sans éducation.
+
+Je le répète, l'éducation établit entre les hommes la seule véritable
+distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-là me semble
+irrécusable. Celle que vous avez reçue vous impose l'obligation de
+vivre avec les personnes qui sont dans la même position, et de n'avoir
+pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de
+l'obligeance. De l'intimité et de la confiance, jamais; à moins de
+circonstances particulières qui n'existent point par rapport à vous
+avec mes gens, ou avec ceux du général Bertrand. Voilà encore ce qui
+me fait dire que vous êtes paresseux.
+
+Quand vos élèves sont couchés, au lieu d'aller niaiser avec des gens
+qui ne parlent pas le même français que vous, il faudrait prendre un
+livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore.
+Si votre cerveau est fatigué des impatiences et des fadeurs de la
+leçon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de
+littérature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous
+connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de
+méchants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre.
+
+Vous voyez que j'use fort de la liberté que vous m'avez donnée de vous
+gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je
+ne fais que remplir mon devoir de mère; il faut vous aimer et vous
+estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement.
+
+
+ Le 13 mars.
+
+Il y a tantôt quinze jours que je vous écrivis le barbouillage
+précédent. Depuis, il ne m'a pas été possible de le reprendre; c'est à
+grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrapé une sorte de
+refroidissement qui m'a fort maltraité les yeux. Je serai fort à
+plaindre si j'en suis réduite à me chauffer les pieds sans m'occuper;
+c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du
+ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive.
+
+En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot:
+c'est que vous ne vous fâcherez pas j'espère, de tout ce qui précède,
+un peu sévèrement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon
+amitié pour vous.
+
+Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand.
+Vous trouverez Maurice et Léontine lisant très bien, écrivant très
+mal, faisant du reste assez de progrès pour les petites choses que je
+leur enseigne peu à peu. Soulat[2] lit mal et écrit bien. Il oublie
+les principes que vous lui avez donnés, quoique nous le fassions lire
+tous les jours.
+
+Vous m'aviez proposé de me laisser des tableaux pour les leur remettre
+sous les yeux, ce qui souvent est nécessaire. Vous l'avez ensuite
+oublié. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales
+règles. Mais j'ai les yeux et la tête si malades, que vous me rendrez
+service en me les faisant passer.
+
+Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le
+monde ici vous fait amitié.
+
+Maurice vous embrasse.
+
+ [1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant.
+ [2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde impériale, paysan
+ dans le village de Nohant.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 22 mars 1830.
+
+Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je
+veux vous dire de venir me voir avant de retourner à Paris. Il faut
+même vous arranger de manière à passer quelque temps chez nous. Les
+enfants écrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la méthode
+d'orthographe dont vous m'avez parlé. Ne le voulez-vous pas? Vous
+savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition.
+
+Vous convenez de trop bonne grâce de tous _vos torts_, je ne puis vous
+gronder bien haut. Mais un défaut qu'on avoue n'est qu'à moitié
+corrigé. Il faut mettre la main à l'oeuvre et s'en débarrasser au plus
+tôt. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience.
+
+Vous ne vous trompez guère. J'en ai une inépuisable pour certaines
+contrariétés et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne
+Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou
+jamais d'en avoir. Je prends tellement à coeur ses progrès, que je me
+désespère promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous,
+que cela tient à ma constitution, au climat, à la digestion, etc.
+Pourtant, ce serait une pauvre défaite, puisqu'il est beaucoup
+d'occasions où je réussis à dompter l'emportement de mon caractère. Ce
+qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait
+pouvoir presque toujours. J'espère en venir là pour mes impatiences,
+de même que vous avec votre apathie. La douceur m'est nécessaire pour
+faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour
+faire quelque chose de vous-même. L'éducation de Maurice commence, la
+vôtre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre
+tâche quand vous serez ici, et je vous autorise à vous moquer de moi
+quand vous me verrez en colère. Mais déjà je me suis beaucoup amendée.
+
+Le second paragraphe de votre réponse n'est pas clair. Vous me
+promettez de me l'expliquer dans un an; à la bonne heure!
+
+Le troisième est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le
+relire pour voir comme il est solide. Vous dites: «Je suis franc,
+parce que je laisse voir aux gens qu'ils me déplaisent. J'abhorre la
+dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement.» Voilà
+qui est bien d'une tête de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je
+sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois
+en ma vie ressenti des mouvements d'éloignement et d'indignation
+envers certaines gens? Sans doute cela m'est arrivé; mais, avant de le
+leur témoigner, j'ai réfléchi.
+
+Je me suis demandé sur quoi étaient fondées mes aversions, et j'ai
+presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagérait la différence
+entre moi et ces gens-là, la supériorité usurpée sur eux. Je ne parle
+pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de
+_fréquenter_. Je les mets à part. Ils ont bien des motifs d'excuse et
+de compassion inutiles à dire ici. Je vous permets bien, du reste, de
+les considérer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous
+rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes dégradés, qu'on
+doit encore secourir, pour les empêcher de se dégrader de plus en
+plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices même
+qu'on rencontre dans la société, dans toutes les sociétés, avec cette
+seule différence qu'ils sont plus ou moins voilés.
+
+Eh bien, si vous étiez un peu moins jeune, si vous aviez plus
+d'habitude de rencontrer de ces gens à chaque pas (c'est là en quoi
+consiste ce qu'on appelle _expérience_), si vous aviez examiné _tout_
+en les jugeant, vous seriez beaucoup moins sévère pour eux, sans
+cesser d'être rigidement vertueux pour vous-même.
+
+Considérez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les
+travers vous choquent ont vécu trois ou quatre fois votre âge, ont
+passé par mille épreuves dont vous ne savez pas encore comment vous
+sortiriez, ont manqué peut-être de tous les moyens de salut, de tous
+les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les
+préserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis à leur place,
+et voyez ce qu'est l'homme livré à lui-même?
+
+Observez-vous avec sévérité, avec attention, pendant une journée
+seulement! Vous verrez combien de mouvements de vanité misérable,
+d'orgueil rude et fou, d'injuste égoïsme, de lâche envie, de stupide
+présomption, sont inhérents à notre abjecte nature! combien les bonnes
+inspirations sont rares! comme les mauvaises sont rapides et
+habituelles! C'est cette habitude qui nous empêche de les apercevoir,
+et, pour ne pas nous y être livrés, nous croyons ne les avoir pas
+ressentis. Demandez-vous ensuite d'où vous vient le pouvoir de les
+réprimer; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat
+n'est plus sensible que dans les grandes occasions. «C'est ma
+conscience, direz-vous. Ce sont mes principes.»
+
+Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d'eux-mêmes sans les
+soins que votre mère et tous ceux qui ont travaillé à votre éducation
+ont pris à vous les inculquer? Et maintenant vous oubliez que ce sont
+eux qu'il faut bénir et glorifier, et non pas vous, qui êtes un
+ouvrage sorti de leurs mains! Ayez donc plutôt compassion de ceux à
+qui le secours a été refusé et qui, livrés à leur propre impulsion, se
+sont fourvoyés sans savoir où ils allaient. Ne les recherchez pas; car
+leur société est toujours déplaisante et peut-être dangereuse à votre
+âge; mais ne les haïssez pas. Vous verrez, en y réfléchissant, que la
+bienveillance, qu'on appelle communément _amabilité_, consiste non pas
+à tromper les hommes, mais à leur pardonner.
+
+Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit
+tout ce que j'en pensais la première foi. Vous convenez que vous avez
+tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outrée en une
+douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des
+éléments très bons en vous; mais le raisonnement est souvent faux.
+C'est un grand mal de s'encourager soi-même à se tromper.
+
+Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tôt que vous
+pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons
+affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 19 avril 1830.
+
+Ma chère maman,
+
+J'ai été empêchée de vous écrire par une ophthalmie qui m'a fait
+beaucoup souffrir pendant plus d'un mois et dont je ne suis pas tout à
+fait débarrassée, j'ai encore les yeux malades et fatigués le soir.
+Néanmoins, je suis assez bien pour mettre à exécution un projet dont
+je n'ai pas voulu vous faire part avant qu'il fût tout à fait arrêté.
+Je vais aller passer quelques jours auprès de vous, et, de plus, je
+vous mène Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en
+meurt d'envie et me fait mille questions sur votre compte.
+
+Je profite d'une occasion agréable et commode pour le voyage: le
+sous-préfet et sa femme[1] vont aussi prendre l'air de Paris et
+m'offrent place dans leur calèche. Une fois près de vous, j'espère
+bien vous décider à revenir avec moi; vous n'aurez plus de défaites à
+me donner; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous
+nous arrêterons pour vous laisser reposer où il vous plaira; enfin, je
+vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la
+fatigue. Mais c'est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble
+la semaine prochaine, c'est-à-dire le 30 de ce mois ou le 1'er mai.
+
+Dites à l'ami Pierret de s'apprêter à gâter Maurice, comme il m'a
+gâtée jadis; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si
+j'avais été seule, je vous aurais priée de me donner un lit de sangle
+au pied du vôtre; mais Maurice est un camarade de lit assez
+désagréable; d'ailleurs, Hippolyte désire que je donne un coup d'oeil
+à sa maison[2]. J'occuperai donc son appartement; ce qui ne
+m'empêchera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener.
+
+J'espère bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu'à mon
+dernier voyage, je vous ai été enlever, un jour que vous étiez malade,
+et que j'ai réussi à vous égayer et à vous guérir. Je compte encore
+livrer l'assaut à votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce
+ne sera pas beaucoup dire quant au physique; car je suis un peu dans
+les pommes cuites, comme vous verrez; mais le moral ne vieillit pas
+autant et je suis encore assez folle quand je me mêle de l'être.
+
+Adieu, ma chère maman; bientôt je vous dirai bonjour. Je suis heureuse
+d'avance. Faites que je vous trouve bien portante; car, malgré mon
+empressement à vous soigner, j'aime mieux que vous n'en ayez pas
+besoin. Je vous embrasse mille fois.
+
+Émilie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement.
+
+ [1] M. et madame de Périgny
+ [2] Rue de Seine, 31.
+
+
+
+
+XL
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Nohant, 20 juillet 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Où êtes-vous? Je vous écris à tout hasard à Paris. Vous m'aviez promis
+de venir me voir aussitôt votre retour dans le pays, et je ne vous
+vois point arriver. Dernièrement madame Saint-Agnan me mandait qu'elle
+vous voyait souvent. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Je sais que vous
+vous portez bien, que vous avez conservé l'habitude de cette gaieté
+bruyante que je vous connais. Mais ce n'est pas assez; je veux que
+vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et
+ne faites pas.
+
+Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit à
+Nohant; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de
+suite. L'hiver et l'été apportent seuls quelque diversion à cet état
+de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez
+mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le
+temps marche et que la vie coule comme l'eau. C'est un cours
+tranquille, celui qui me mène et je ne demande pas à rouler plus vite.
+Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le
+_fardeau de l'existence_? Ah! il est lourd à porter par un temps
+chaud, avec de longues courses à faire. Je m'y suis _amusé_ ou
+_amusée_ (comme votre sublime exactitude grammaticale l'entendra).
+Mais je suis bien aise d'être de retour. Arrangez cela comme vous
+voudrez.
+
+J'en conclus que je me trouve bien partout, grâce à ma haute
+philosophie, ou à ma profonde nullité. Vous aimiez assez notre vie
+paisible, vous êtes né pour cela, et vous avez une tournure faite
+exprès pour le grand canapé somnifère de mon silencieux salon. Ne
+viendrez-vous pas bientôt y lire les journaux ou vous y enfoncer dans
+une léthargie demi-méditative, demi-ronflante?
+
+Il me tarde de vous embrasser, mon cher enfant, de vous morigéner
+par-ci par-là, avec toute l'autorité que mon âge vénérable et mon
+caractère grave me donnent sur votre folâtre jeunesse. En attendant,
+écrivez-moi, ou nous nous fâcherons.
+
+Bonsoir, mon cher fils; je suis toujours à moitié aveugle: c'est pour
+qu'il ne me manque aucune des infirmités dont l'imbécillité se
+compose.
+
+Cela ne m'empêche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez,
+demandez, je vous prie, à madame Saint-Agnan si elle n'a rien à
+m'envoyer de chez Gondel[1]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de
+papier pareil à celui de cette lettre. Quand je dis _quelques_,
+c'est-à-dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me
+tarde de m'acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai
+qu'en amitié, c'est l'infatigable obligeance que vous avez eue pour
+moi à Paris et à laquelle je sais être sensible, quoique bourrue.
+
+Maurice vous embrasse; il lit bien, mais n'écrit pas assez couramment
+pour commencer l'orthographe; d'ailleurs, je n'ai encore examiné
+qu'imparfaitement votre méthode. Je veux m'en pénétrer un peu plus,
+avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas
+inutile.
+
+ [1] Gondel, marchand.
+
+
+
+
+XLI
+
+AU MÊME
+
+ La Châtre, 31 juillet 1830, onze heures du soir.
+
+Oui, oui, mon enfant, écrivez-moi. Je vous remercie d'avoir pensé à
+moi au milieu de ces horreurs. O mon Dieu, que de sang! que de larmes!
+
+Votre lettre du 28 ne m'est arrivée qu'aujourd'hui 31. Nous attendions
+des nouvelles avec une anxiété! Cependant, nous savions à peu près
+tout ce qu'elle contient par mille voies diverses, et les versions
+diffèrent peu les unes des autres. Mais rien d'officiel! Nous espérons
+que ce sera demain; car nous avons besoin de cela pour coopérer aussi
+de tous nos faibles moyens au grand oeuvre de la rénovation. Ah Dieu!
+l'emporterons nous? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il à
+leurs femmes et à leurs enfants!
+
+Votre lettre a été lue par toute la ville; car on est avide de détails
+et chacun fournit son contigent; écrivez donc, songez qu'on
+s'arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques.
+Mon pauvre enfant, en dépit de la fusillade et des barricades, vous
+avez réussi à m'informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi
+tous ceux pour qui je frémis, vous n'êtes pas un de ceux qui
+m'intéressent le moins. Ne vous exposez pas, à moins que ce ne soit
+pour sauver un ami; alors je vous dirais ce que je dirais à mon propre
+fils: «Faites-vous tuer plutôt que de l'abandonner.» Au nom du ciel,
+si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui
+me sont chers.
+
+Les Saint-Agnan n'ont-ils pas souffert? Le père était de la garde
+nationale. On en est à se dire: «Un tel est-il mort?» Il y a trois
+jours, la mort d'un ami nous eût glacés; aujourd'hui, nous en
+apprendrons vingt dans un seul jour peut-être, et nous ne pourrons les
+pleurer. Dans de tels moments, la fièvre est dans le sang, et le coeur
+est trop oppressé pour se livrer à la sensibilité.
+
+Je me sens une énergie que je ne croyais pas avoir. L'âme se développe
+avec les événements. On me prédirait que j'aurai demain la tête
+cassée, je dormirais quand même cette nuit; mais on saigne pour les
+autres. Ah! que j'envie votre sort! Vous n'avez pas d'enfant! Vous
+êtes seul; moi, je veille comme une louve veille sur ses petits. S'ils
+étaient menacés, je me ferais mettre en pièces.
+
+Mais que voulais-je vous dire? Mes pensées se ressentent du désordre
+général. Courez à l'hôtel d'_Elboeuf,_ place du Carrousel. Il est
+pillé, dévasté sans doute. Sachez si ma tante, madame Maréchal, et sa
+famille out échappé aux désastres de ces journées de meurtre. Mon
+oncle était inspecteur de la maison du roi. Je me flatte qu'il était
+absent. Mais sa femme et sa fille, seules au centre de la tempête! Son
+gendre est brigadier aux gardes du corps; est-il mort? S'il ne l'est
+pas, vivra-t-il demain? Je n'ai pas le courage de leur écrire.
+D'ailleurs, où sont-ils? Et puis peuvent-ils songer, s'ils out été
+maltraités, comme je le crains, à donner de leurs nouvelles? Mais
+vous, mon enfant, qui êtes actif, bon et dévoué à vos amis, vous
+pouvez peut-être me tirer de cette horrible inquiétude. Faites-le si
+le combat a cessé, comme on le dit. Hélas! ne recommencera-t-il pas
+bientôt?
+
+Que je vous dise ce qui se passe chez nous. Notre ville est la seule
+qui se montre vraiment énergique. Qui l'aurait cru? elle seule marche.
+Châteauroux est moins déterminée. Issoudun ne l'est pas du tout;
+néanmoins, les gardes nationales s'organisent, et, si l'autorité
+(l'autorité renversée) lutte encore, nous résisterons bien. Dans ce
+moment, la gendarmerie est la seule force qu'on ait à nous opposer;
+c'est si peu de chose contre la masse, qu'elle se tient prudemment en
+repos. Nous n'avons qu'un danger à courir, celui d'être assaillis par
+un régiment détaché de Bourges pour nous soumettre. Alors on se
+battra.
+
+Les deux hommes d'ici sont des plus décidés. Casimir est nommé
+lieutenant de la garde nationale, et cent vingt hommes sont déjà
+inscrits. Nous attendons avec impatience la direction que nous donnera
+le gouvernement provisoire. J'ai peur, mais je n'en dis rien; car ce
+n'est pas pour moi que j'ai peur. En attendant, on se réunit, on
+s'excite mutuellement.
+
+Et vous, que ferez-vous? La famille Bertrand viendra-t-elle ici
+bientôt? L'accompagnez-vous toujours? Je désire bien vous revoir.
+
+Parlez-moi de notre député; est-il arrivé sans événement? Nous l'avons
+vu partir au plus rude moment et nous frémissions de ce qui pouvait
+lui arriver. Nous espérons maintenant qu'il a pu entrer sans danger,
+mais nous sommes impatients d'en avoir la certitude. Tâchez de le
+voir, et priez-le, s'il a un instant de loisir, de me donner de ses
+nouvelles. Il est notre héros, et, comme notre attachement est son
+unique salaire, il ne peut pas refuser celui-là.
+
+Adieu, mon cher enfant. Où sont nos paisibles lectures et nos jours de
+repos? Quand reviendront-ils? La guerre n'est pas mon élément; mais,
+pour vivre ici-bas, il faut-être amphibie. S'il ne fallait que mon
+sang et mon bien pour servir la liberté! Je ne puis pas consentir à
+voir verser celui des autres, et nous nageons dans celui des autres!
+Vous êtes heureux d'être homme; chez vous, la colère fait diversion à
+la douleur. Merci encore une fois de votre lettre.
+
+Ne vous lassez pas de nous donner des détails. Je ne crois pas qu'il
+ait pu rien arriver à ma mère; mais la pauvre femme a dû avoir bien
+peur. Voyez-la, je vous en prie; elle demeure près de vous, boulevard
+Poissonnière, n^o 6. Ne vous étonnez pas si son accueil est singulier;
+elle a l'étrange manie de prendre tous les gens qu'elle ne connaît pas
+pour des voleurs. Criez-lui en entrant que vous venez de ma part
+savoir de ses nouvelles, et, si elle vous reçoit froidement, ne vous
+en inquiétez pas. Je vous saurai gré de ce nouveau service. Adieu.
+
+
+
+
+XLII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE
+
+ 7 septembre 1830.
+
+J'aurais répondu plus tôt à votre lettre, ma chère petite mère, si je
+n'eusse été fort malade. On a craint pour moi une fièvre cérébrale,
+et, pendant quarante-huit heures, j'ai été je ne sais où. Mon corps
+était bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait
+dans je ne sais quelle planète. Pour parler tout simplement, je n'y
+étais plus et je ne me sentais plus.
+
+Casimir est fort sensible à vos reproches; il assure qu'il ne les
+mérite pas. On lui a dit chez ma tante que vous étiez partie. Il en
+était si convaincu, qu'il me l'a dit en arrivant ici. Il n'a point été
+s'en assurer par lui-même; il regardait cela comme une course inutile,
+dans la certitude où il était de ne point vous rencontrer. Il était
+tellement pressé, tellement occupé d'affaires politiques et de
+commissions dont la ville de la Châtre l'avait chargé pour les
+Chambres, qu'il regardait, avec raison, son temps comme fort précieux.
+Forcé de revenir au bout de huit jours, ce n'est pas sans peine qu'il
+a rempli si vite sa mission. Ce que je ne conçois pas, c'est qu'on
+l'ait induit en erreur, lorsque, d'après ce que vous me dites, on
+savait que vous étiez encore à Paris. J'ai des lettres de lui datées
+de cette époque dans lesquelles il me dit positivement: «Ta mère est
+partie pour Charleville, c'est pourquoi je n'ai pu la voir.»
+
+Casimir est incapable d'un mensonge et il ne peut avoir de raison pour
+vous éviter; ainsi, tout cela est le résultat d'un malentendu. Il
+était décidé à vous ramener ici avec lui, si vous y eussiez consenti.
+
+Vous avez été près de Caroline. Je suis loin d'en être jalouse. Elle
+était malade, et je n'ai qu'un regret, c'est que les liens qui me
+retiennent ici m'aient empêchée de vous y accompagner. Je l'aurais
+soignée avec zèle; mais, outre que l'arrivée de deux personnes de plus
+dans son ménage eût pu la gêner beaucoup, il ne m'est pas facile de
+quitter mes petits enfants, encore moins de les faire voyager avec
+moi. Voici l'âge où Maurice a besoin de leçons suivies et je suis
+comme enchaînée à la maison. J'ai renoncé aux longues courses; ce qui
+me force de négliger celles de mes connaissances qui demeurent à cinq
+ou six lieues.
+
+Oscar doit être un beau garçon bien avancé. S'il était à moi, avec les
+dispositions qu'il a pour le dessin, j'en ferais un peintre. C'est
+l'avenir que je rêve pour le mien. Il annonce aussi du goût pour cet
+art. C'est, à mon gré, le plus beau de tous, celui qui peut occuper le
+plus agréablement la vie, soit qu'il devienne un état, soit qu'il
+serve seulement à l'amusement. Il me fait passer tant d'heures de
+plaisir et de bonheur que je passerais peut-être à m'ennuyer! Si
+j'avais un talent véritable, je sens qu'il n'y aurait pas de sort plus
+beau que le mien et j'oublierais bien au fond de mon cabinet les
+intrigues et les ambitions qui font les révolutions.
+
+Que dites-vous de celle-ci? Je suis loin de la croire finie, et j'ai
+peur même que tout ce qu'on a fait ne serve à rien. Mais vous en avez
+par-dessus la tête, vous qui avez vu tout cela. Je ne veux pas vous en
+parler.
+
+Vous me rendez heureuse en m'apprenant que vous êtes plus forte que
+vous ne disiez. Je le pensais bien. Vous vous exagériez votre
+faiblesse. Je crois que je tiens de vous sous le rapport de la santé;
+je suis sujette à de fréquentes indispositions, à des souffrances
+presque continuelles; mais, au fond, je suis extrêmement forte, comme
+vous, et d'étoffe à vivre longtemps sans infirmité, en dépit de tous
+ces _arias_ de bobos.
+
+Soignez-vous bien, mais ne vous figurez donc pas que vous avez cent
+ans; toutes les femmes de votre âge ont l'air d'avoir vingt ans de
+plus que vous. En ne vous affectant pas, en ne vous laissant pas
+gagner par l'ennui et la tristesse, vous serez longtemps jeune.
+
+Restez près de ma soeur tant qu'elle aura besoin de vous et que vous
+vous plairez dans ce pays. Dès que vous éprouverez le besoin de
+changer de place et la force de le faire, venez ici. Vous y resterez
+dix ans si vous vous y trouvez bien, huit jours si vous vous ennuyez.
+Vous serez libre comme chez vous, vous vous lèverez, vous vous
+coucherez, vous serez seule, vous aurez du monde, vous mangerez comme
+bon vous semblera, vous n'aurez qu'à parler pour être obéie. Si vous
+n'êtes pas contente de nous, je suis bien sûre que ce ne sera pas de
+notre faute.
+
+Adieu, ma chère maman; je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que ma
+soeur et Oscar.
+
+Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs.
+
+
+
+
+XLIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 27 octobre 1830.
+
+Je vous remercie, mon cher enfant, de vos deux billets. Je me doutais
+bien de l'exagération des rapports sur Issoudun qui nous étaient
+parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, véritables cancans
+politiques, qui grossissent en roulant par le monde.
+
+La vérité a toujours quelque chose de trivial qui déplaît aux esprits
+poétiques. Nous sommes d'ailleurs dans le pays, dans la terre
+classique de la poésie, on ne dit jamais les choses comme elles sont.
+Voit-on des cochons, ce sont des éléphants; des oies, ce sont des
+princesses; ainsi du reste. Je suis lasse et dégoûtée de tout cela;
+aussi je ne lis plus les journaux. J'exècre l'esprit de commérage des
+coteries provinciales: c'est une guerre de menteries, un assaut
+d'absurdités qui fait mal au coeur, pour peu qu'on en ait. Je ne
+trouve en dehors de ma vie intime, rien qui mérite un sentiment
+d'intérêt véritable.
+
+De nos jours, l'enthousiasme est la vertu des dupes. Siècle de fer,
+d'égoïsme, de lâcheté et de fourberie, où il faut railler ou pleurer
+sous peine d'être imbécile ou misérable. Vous savez quel parti je
+prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je
+m'en entoure comme d'un bataillon sacré qui fait peur aux idées noires
+et décourageantes. Absents ou présents, mes amis remplissent mon âme
+tout entière; leur souvenir y apporte la joie, efface la pointe acérée
+des douleurs cuisantes, souvent répétées. Le lendemain ramène un rayon
+de soleil et d'espérance. Alors je me moque des larmes de la veille.
+
+Vous vous étonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractère
+flexible. Où en serais-je sans cette faculté de m'étourdir? Vous
+connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que, sans
+l'heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais
+maussade et sans cesse repliée sur moi-même, inutile aux autres,
+insensible à leur affection.
+
+Loin de là, cette faculté d'oublier m'inspire tant de reconnaissance,
+m'apporte tant de consolations, que je suis fière de pouvoir dire à
+ceux qui m'aiment: «Vous me rendez le bonheur et la gaieté, vous me
+dédommagez de ce qui me manque, vous suffisez à toutes mes ambitions.»
+Prenez votre part de ce compliment, mon enfant; car vous savez que je
+vous aime comme un fils et comme un frère.
+
+Nous différons de caractère; mais nos coeurs sont honnêtes et aimants,
+ils doivent s'entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps
+près de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde de voir
+arriver ce moment.
+
+Bonsoir, mon fils; écrivez-moi.
+
+
+
+
+XLIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE
+
+ Nohant, 22 novembre 1830.
+
+Ma chère petite maman,
+
+Vous êtes bien paresseuse. Si je ne vous savais en bonnes mains et en
+sûreté à Charleville, je serais inquiète de vous. Par ce temps-ci, on
+ne sait qui vit ni qui meurt. Il y a des troubles de tous les côtés;
+notre pays, tout pacifique qu'il est d'ordinaire, se mêle aussi de
+remuer. Des émeutes assez sérieuses ont eu lieu à Bourges, à Issoudun,
+voire à la Châtre; c'est là, par exemple, qu'elles ont été le plus
+vite apaisées; tout s'est tourné en plaisanterie. Bien des gens ont
+fui de peur, cependant; chaque chose a son côté ridicule dans la vie.
+
+Je me sens peu disposée à m'effrayer de l'avenir si noir qu'on nous
+prédit. La frayeur grossit les objets et ces hommes sanguinaires, vus
+de près, ne sont, la moitié du temps, que des ivrognes, qu'on met en
+gaieté avec du vin et qui n'égorgeront personne. Ils font grand bruit
+et peu de mal, quoi qu'on en dise; cependant, je suis bien aise que
+vous ne soyez pas à Paris. Vous y êtes très isolée, et, dans cette
+position, il est naturel qu'on ne soit pas rassuré. La peur fait mal,
+elle rend malade. Reposez-vous donc auprès de vos enfants, mais
+n'oubliez pas les absents et parlez-moi un peu plus souvent de vous et
+d'eux.
+
+Oscar est-il au collège? La santé de Caroline se raffermit-elle? Votre
+présence, qu'elle désirait vivement, a dû être pour elle le meilleur
+des remèdes, et puis ce beau temps est excellent pour les poitrines
+délicates. Soignez-la bien, elle vous le rendra; mais faites en sorte
+de n'en avoir pas besoin.
+
+J'ai été assez malade depuis ma dernière lettre. Je cours du matin au
+soir pour me dédommager de l'ennui de souffrir.
+
+Ma belle-soeur[1] ne court guère, on peut même dire pas du tout. Elle
+est douce et bonne, point exigeante; elle se lève tard, et nous ne
+nous voyons qu'au moment du dîner. C'est toujours avec plaisir et
+bonne intelligence. Nous passons la soirée ensemble, soirée qui n'est
+pas longue; car elle se retire à neuf heures, et, moi, je vais écrire
+ou dessiner dans mon cabinet, tandis que mes deux marmots ronflent à
+qui mieux mieux. Solange est superbe de graisse et de fraîcheur. Je
+doute qu'elle soit jolie: elle a la bouche grande et le front
+saillant; mais elle a de jolis yeux, un petit nez et la peau comme du
+satin. Je crois que ce sera une bonne gaillarde berrichonne.
+
+Maurice travaille bien. Il écrit l'orthographe passablement et son
+caractère gagne beaucoup. Léontine est aussi très gentille; enfin,
+notre ménage va au mieux, mais je crains que nous ne soyons forcés de
+nous séparer bientôt. Hippolyte est à Paris depuis quelques jours, il
+devait y passer une quinzaine et revenir; à présent, il nous mande
+qu'il sera forcé d'y rester tout à fait, à cause de l'obligation de
+faire partie de la garde nationale. Les troubles fréquents qui
+éclatent à Paris contraignent ce corps à une grande activité. C'est un
+devoir d'homme d'en faire partie dans un temps d'agitations et de
+désordres civils. Il a vu Pierret, qui venait de monter trente heures
+de garde; il était sur les dents.
+
+Si mon frère ne peut revenir de l'hiver, probablement sa femme voudra
+l'aller rejoindre. Je verrais cette séparation avec regret; l'habitude
+nous avait déjà rendus nécessaires les uns aux autres; du moins, je le
+sens ainsi pour ma part; c'est un besoin pour moi de m'attacher à ceux
+qui m'entourent.
+
+Pardon de mon bavardage et de mon barbouillage. A propos, vous
+occupez-vous toujours de peinture, distraction agréable dont vous vous
+tirez fort bien? Le mot _barbouillage_, que je fais suivre d'un _à
+propos_ assez impertinent, ne peut s'appliquer qu'à moi. Je fais des
+fleurs qui ont l'air de potirons, mais ça m'amuse.
+
+Adieu, ma chère petite mère; je vous embrasse de toute mon âme.
+Émilie, mon mari et les enfants se joignent à moi et vous chargent
+d'embrasser Caroline, Oscar et Cazamajou.
+
+ [1] Madame Hippolyte Chatiron.
+
+
+
+
+XLV
+
+ A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
+ ÉPITRE ROMANTIQUE A MES AMIS
+
+ Nohant, 1er décembre 1830.
+
+De même que ces enfants naïfs et déguenillés que l'on voit sur les
+routes, armés de ces ingénieux paniers que leurs petites mains ont
+tressés, après en avoir ravi les matériaux à l'arbuste flexible qui
+croît dans ces vignes que l'on voit ceindre les collines verdoyantes
+de l'Indre, ramassent, pour engraisser le jardin paternel, les
+immondices nutritives et fécondes (je ne sais pas précisément si le
+mot est masculin ou non... je m'en moque), que les coursiers, les
+mulets, les boeufs, les vaches, les pourceaux et les ânes laissent
+échapper, dans leur course vagabonde, comme autant de bienfaits que
+l'active et ingénieuse civilisation met à profit pour ranimer la santé
+débile du choufleur et la délicate complexion de l'artichaut;
+
+De même que ces hommes patients et laborieux qu'un sot préjugé
+essayerait vainement de flétrir, et qui, munis de ces réceptacles
+portatifs qu'on voit également servir à recueillir les dons de Bacchus
+et les infortunés animaux que l'on trouve parfois égarés et
+languissants au coin des bornes, jusqu'à ce qu'une main cruelle leur
+donne la mort et les engloutisse à jamais dans la hotte parricide,
+ramassent, dans ces torrents fangeux qui se brisent en mugissant dans
+les égouts de la capitale, divers objets abandonnés à la parcimonieuse
+industrie, qui sait tirer parti de tout, et faire du papier à lettres
+avec de vieilles bottes et des chiens morts;
+
+De même, ô mes sensibles et romantiques amis! après une longue,
+laborieuse et pénible recherche, j'ai à peu près compris la lettre
+bienfaisante et sentimentale que vous m'avez écrite, au milieu des
+fumées du punch et dans le désordre de vos imaginations, naturellement
+fantasques et poétiques. Triomphez, mes amis, enorgueillissez-vous des
+dons que le ciel prodigue vous a départis; soyez fiers, car vous avez
+droit de l'être!
+
+Vous avez atteint et dépassé les limites du sublime. Vous êtes
+inintelligibles pour les autres comme pour vous-mêmes. Nodier pâlit,
+Rabelais ne serait que de la Saint-Jean, et Sainte-Beuve baisse
+pavillon devant vous.
+
+Immortels jeunes hommes, mes mains vous tresseront des couronnes de
+verdure quand les arbres auront repris des feuilles, le laurier-sauce
+s'arrondira sur vos fronts et le chêne sur vos épaules, si vous
+continuez de la sorte.
+
+Heureuse, trois fois heureuse la ville de la Châtre, la patrie des
+grands hommes, la terre classique du génie!... heureuses vos mamans!
+heureux aussi vos papas!
+
+Enfants gâtés des Muses, nourris sur l'Olympe (pas d'allusions, je
+vous prie), bercés sur les genoux de la Renommée, puissiez-vous faire,
+pendant toute une éternité (comme dit le forçat _délibéré_
+Champagnette de Lille), la gloire et l'ornement de la patrie
+reconnaissante! Puissiez-vous m'écrire souvent pour m'endormir... au
+son de votre lyre pindarique, et pour détendre les muscles
+buccinateurs, infiniment trop contractés, de mes joues amaigries!
+
+Depuis ton départ,--ô blond Charles, jeune homme aux rêveries
+mélancoliques, au caractère sombre comme un jour d'orage, infortuné
+misanthrope qui fuis la frivole gaieté d'une jeunesse insensée, pour
+te livrer aux noires méditations d'un cerveau ascétique, les arbres
+ont jauni, ils se sont dépouillés de leur brillante parure. Ils ne
+voulaient plus charmer les yeux de personne. L'hôte solitaire des
+forêts désertes, le promeneur mélancolique des sentiers écartés et
+ombreux n'étant plus là pour les chanter, ils sont devenus secs comme
+des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, ô jeune homme.
+
+Et toi, gigantesque Fleury, homme aux pattes immenses, à la barbe
+effrayante, au regard terrible; homme des premiers siècles, des
+siècles de fer; homme au coeur de pierre, homme fossile, homme
+primitif, homme normal, homme antérieur à la civilisation, antérieur
+au déluge! depuis que ta masse immense n'occupe plus, comme les dieux
+d'Homère, l'espace de sept stades dans la contrée, depuis que ta
+poitrine volcanique n'absorbe plus l'air vital nécessaire aux
+habitants de la terre, le climat du pays est devenu plus froid, l'air
+plus subtil. Les _vents_ qu'emprisonnaient tes poumons, les tempêtes
+qui se brisaient contre ton flanc comme au pied d'une chaîne de
+montagnes, se sont déchaînés avec furie le jour de ton départ. Toutes
+les maisons de la Châtre out été ébranlées dans leurs fondements, le
+moulin à vent a tourné pour la première fois, quoique n'ayant ni
+ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M de la Genetière a été
+emportée par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame
+Saint-O... a été relevée à une hauteur si prodigieuse, que le grand
+Chicot assure avoir vu sa jarretière.
+
+Et toi, petit Sandeau! aimable et léger comme lé colibri des savanes
+parfumées! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front
+battu des vents des tours de Châteaubrun! depuis que tu ne traverses
+plus avec la rapidité d'un chamois, les mains dans les poches, la
+petite place où tu semas si généreusement cette plante pectorale qu'on
+appelle le _pas d'âne_ et dont Félix Fauchier a fait, grâce à toi, une
+ample provision pour la confection du sirop de quatre fleurs, les
+dames de la ville ne se lèvent plus que comme les chauves-souris et
+les chouettes, au coucher du soleil: elles ne quittent plus leur
+bonnet de nuit pour se mettre à la fenêtre, et les papillotes ont pris
+racine à leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu dépérit, le fer
+à friser dort inutile sur les tisons refroidis. La main de Laurent[1],
+glacée par l'âge et le chagrin, tombe inactive à son côté. Les touffes
+invisibles et les cache-peignes moisissent sans éclat dans la boutique
+de Darnaut[2]. L'usage des peignes commence à se perdre, la brosse
+tombe en désuétude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton
+départ nous a apporté une plaie d'Égypte bien connue.
+
+Quant à votre amie infortunée, ne sachant que faire pour chasser
+l'ennui aux lourdes ailes, fatiguée de la lumière du soleil, qui
+n'éclaire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux
+Couperies, elle a pris le parti d'avoir la fièvre et un _bon_
+rhumatisme, seulement pour se distraire et passer le temps. Vous
+ririez, mes camarades, si vous pouviez me voir sortir de ma chambre,
+non pas comme l'Aurore aux ailes empourprées attelant d'une main
+légère les chevaux du classique Phébus, dont la perruque rousse a fait
+vivre les poètes pendant plusieurs siècles, mais comme la marmotte
+engourdie que le Savoyard tire de sa boîte et fait danser à grands
+coups de bâton, pour la mettre en train et lui donner l'air enjoué.
+
+C'est ainsi que je me traîne, moi qui naguère aurais défié, sur ma
+bonne Lyska, un parti de miguelets. Maintenant, empaquetée de
+flanelles et fraîche comme une momie dans ses bandelettes, je voyage,
+en un jour, de mon cabinet au salon, et une de mes jambes est auprès
+de la cheminée dudit appartement, que l'autre est encore dans la salle
+à manger. Si cet état fâcheux continue, je vous prie de m'acheter une
+de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les
+rues de Paris; nous y attellerons Brave, et nous parcourrons ainsi les
+villes et les campagnes, pour attirer la pitié des âmes sensibles.
+Fleury fera des tours de force, et Charles avalera dès épées comme les
+jongleurs indiens, ou des souris comme Jacques de Falaise; on lui
+laissera le choix.
+
+Et, à propos de Brave, je viens de lui rendre visite dans sa niche.
+Après les politesses d'usage, je lui ai lu le paragraphe de votre
+lettre qui le concerne. Il eh a été fort mécontent, et, me suivant
+dans mon cabinet, où il est présentement étendu devant le feu, il m'a
+prié d'écrire sous sa dictée une réponse aux accusations dont vous le
+chargez. Je souscris à sa demande, et vous quitte pour servir
+d'interprète à ce bon animal.
+
+Adieu donc, mes chers camarades; écrivez-moi souvent. Quelque bêtes
+que vous puissiez être, je vous promets de n'être jamais en reste avec
+vous. Je vous tiens quitte des compliments.
+
+Pauvre Fleury! accouchez donc vite de ce fatal choléra-morbus, prenez
+du tabac à fortes doses, il partira dans les éternuements.
+
+Et vous, jeune Chariot, au milieu des tumultueux plaisirs de cette
+ville de bruit et de prestiges, n'oubliez pas la plus ancienne, de vos
+amies.
+
+Une poignée de main à tous les trois, quoique Rochou-Daubert _n'aime
+pas cela dans une femme_.
+
+AURORE D.
+
+ [1] Coiffeur à la Châtre.
+ [2] Autre coiffeur à la Châtre.
+
+
+
+
+XLVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
+
+ Nohant, 1er décembre 1830.
+
+_Réclamation adressée par Brave, chien des Pyrénées, originaire
+d'Espagne,_ garde de nuit _de profession, décoré du collier à pointes,
+du grand cordon de la chaîne de fer et de plusieurs autres ordres
+honorables._
+
+_A Messieurs Fleury (dit le Germanique) et Duvernet (Charles), pour
+offense à la personne dudit Brave et diffamation gratuite auprès de sa
+protectrice, dame Aurore, châtelaine de Nohant et de beaucoup de
+châteaux en Espagne, dont la description serait trop longue à
+mentionner_.
+
+Messieurs,
+
+Je ne viens point ici faire une vaine montre de mes forces physiques
+et de mes vertus domestiques. Ce n'est point un mouvement d'orgueil,
+assez justifié peut-être par la pureté de mon origine, et le
+témoignage d'une conduite irréprochable, qui m'engage à mettre la
+patte à la plume, pour réfuter les imputations calomnieuses qu'il vous
+a plu de présenter à mon honorée protectrice et amie, dame Aurore, que
+j'ai fidèlement accompagnée et gardée jusqu'à ce jour; à cette fin de
+détruire la bonne intelligence qui a toujours régné entre elle et moi,
+et de lui inspirer des doutes sur mes principes politiques.
+
+Il me serait facile de mettre au jour des faits qui couvriraient de
+gloire l'espèce des chiens, au grand détriment de celle des hommes. Il
+me serait facile encore de vous montrer deux rangées de dents, auprès
+desquelles les vôtres ne brilleraient guère, et de vous prouver que,
+quand on veut mordre et déchirer, il n'est pas prudent de s'adresser à
+plus fort que soi.
+
+Mais je laisse ces moyens aux esprits rudes et grossiers qui n'en ont
+point d'autres. Je dédaigne des adversaires dont la défaite ne me
+rapporterait point de gloire, et dont je viendrais aussi facilement à
+bout que des chats que je surprends à vagabonder la nuit autour du
+poulailler, au lieu d'être à leur poste à l'armée d'observation contre
+les souris et les rats.
+
+Je ne veux employer avec vous que les armes du raisonnement. Mon
+caractère paisible préfère terminer à l'amiable les discussions où la
+rigueur n'est pas absolument nécessaire. Accoutumé dès l'enfance et,
+pour me servir de l'expression de M. Fleury, _dès mon bas âge_, à des
+études graves et utiles, j'ai contracté le goût des méditations
+profondes. J'ai réussi à l'inspirer au chien Bleu, qui ne manque pas
+d'intelligence. Je prends plaisir à m'entretenir avec lui sur toute
+sorte de matières, lorsque, couchés au clair de la lune sur le fumier
+de la basse-cour, durant les longues nuits d'hiver, nous examinons le
+cours des astres et leurs rapports avec le changement des saisons et
+le système entier de la nature. C'est en vain que j'ai voulu améliorer
+l'éducation et réformer le jugement de mon autre camarade, l'oncle
+Mylord, que vous appelez épileptique et convulsionnaire; car, dans la
+frivolité de vos railleries mordantes, vous n'épargnez pas, messieurs,
+les personnes les plus dignes d'intérêt et de compassion par leurs
+infirmités et leurs disgrâces.
+
+Quoi qu'il en soit, messieurs, je ne m'adjoindrai pas dans cette
+défense le susdit oncle Mylord, parce que, sa complexion nerveuse ne
+le rendant propre qu'aux beaux-arts, il fait société à part et passe
+la majeure partie de son temps dans le salon, où on lui permet de se
+chauffer les pattes en écoutant la musique, dont il est fort amateur,
+pourvu qu'il ne lui _échappe_ aucune impertinence; ce qui
+malheureusement, vous le savez, messieurs, lui arrive quelquefois. Je
+dois en même temps vous déclarer que, dans le système de défense que
+j'ai adopté, j'ai été puissamment aidé par les lumières et les
+réflexions du chien Bleu. La franchise m'oblige à reconnaître les
+talents et le mérite de cette personne estimable, que vous n'avez pas
+craint d'envelopper dans vos soupçons injurieux sur notre patriotisme
+et notre moralité.
+
+D'abord, examinons les faits qu'on m'attribue.
+
+M. Fleury, mon principal accusateur, prétend:
+
+1° Que moi, Brave, assis sur mon postérieur, j'ai été surpris par lui,
+Fleury, réfléchissant aux malheurs que des _factieux_ out attirés sur
+la tête de l'ex-roi de France Charles X.
+
+M. Fleury insiste sur l'expression de _factieux_ dont il assure que je
+me suis servi.
+
+2° Il prétend m'avoir surpris lisant _la Quotidienne_ en cachette. Et,
+d'après ces deux chefs d'accusation, il ne craint pas de se répandre
+en invectives contre ma personne, de me traiter tour à tour de
+carliste, de jésuite, d'ultramontrain, de serpent, de crocodile, de
+boa, d'hypocrite, de chouan, de Ravaillac!
+
+Quelle âme honnête ne serait révoltée à cette épouvantable liste
+d'épithètes infamantes; épithètes gratuitement déversées sur un chien
+de bonne vie et moeurs, d'après deux accusations aussi frivoles,
+aussi, peu avérées!
+
+Mais je méprise ces outrages et n'en fais pas plus de cas que d'un os
+sans viande.
+
+M. Fleury ment à sa conscience lorsqu'il rapporte avoir entendu sortir
+de ma gueule le mot de factieux appliqué aux glorieux libérateurs de
+la patrie. Je vous le demande, ô vous qui ne craignez pas de flétrir
+la réputation d'un chien paisible, ai-je pu me rendre coupable d'une
+aussi absurde injustice? Pouvez-vous supposer que j'aie le moindre
+intérêt à méconnaître les bienfaits de la Révolution? N'est-ce pas
+sous l'abominable préfecture d'un favori des Villèle et des Peyronnet,
+que les chiens out été proscrits comme, du temps d'Hérode, le furent
+d'innocents martyrs enveloppés dans la ruine d'un seul?
+
+N'est-ce pas en faveur des prérogatives de la noblesse et de
+l'aristocratie que l'entrée des Tuileries fut interdite aux chiens
+libres, accordée seulement comme un privilège à cette classe dégradée
+des bichons et des carlins, que les douairières du noble faubourg
+traînent en laisse comme des esclaves au collier doré? Oui, j'en
+conviens, il est une race de chiens dévouée de tout temps à la cour et
+avilie dans les antichambres: ce sont les carlins, dont le nom offre
+assez de similitude avec celui de carlistes, pour qu'on ne s'y
+méprenne point. Mais nous, descendants des libres montagnards des
+Pyrénées, race pastorale et agreste, nous qui, au milieu des neiges et
+des rocs inaccessibles, gardons contre la dent sanglante des loups et
+des ours, contre la serre cruelle des aigles et des vautours, les
+jeunes agneaux et les blanches brebis de la romantique vallée
+d'Andore!... Ah! ce souvenir de ma patrie et de mes jeunes ans
+m'arrache des larmes involontaires! Je crois voir encore mon
+respectable père, le vaillant et redoutable _Pigon_, avec son triple
+collier de pointes de fer, où la dépouille sanglante des loups avait
+laissé de glorieuses empreintes. Je le vois se promener
+majestueusement au milieu du troupeau, tandis que les brebis se
+rangeaient en haie sur son passage dans une attitude respectueuse,
+tandis que moi, faible enfant, je jouais entre les blanches pattes de
+ma mère _Tanbella_, vive Espagnole à l'oeil rouge et à la dent aiguë!
+Je crois entendre la voix du pasteur chantant la ballade des montagnes
+aux échos sauvages, étonnés de répondre à une voix humaine dans cette
+âpre solitude. Je retrouve dans ma mémoire son costume étrange, son
+cothurne de laine rouge, appelé _spardilla_; son berret blanc et bleu,
+son manteau tailladé et sa longue espingole plus fidèle gardienne de
+son troupeau que la houlette, parée de rubans, que les bergères de
+Cervantes portaient au temps de l'âge d'or.
+
+Je revois les pics menaçants, embellis de toutes les couleurs du
+prisme reflétées sur la glace séculaire; les torrents écumeux, dont la
+voix terrible assourdit les simples mortels; les lacs paisibles bordés
+de safran sauvage et de rochers blancs comme le marbre de Paros; les
+vieilles forteresses mauresques abandonnées aux lézards et aux
+choucas, les forêts de noirs sapins, et les grottes imposantes comme
+l'entrée du Tartare.--Pardonnez à ma faiblesse, ce retour sur un temps
+pour jamais effacé de ma destinée, et qui remplit mon coeur de
+mélancolie.
+
+Mais, dites-moi, Fleury, si vous avez autant d'âme qu'un chien comme
+moi peut en avoir, pensez-vous qu'un simple et hardi montagnard soit
+un digne courtisan du despotisme, un conspirateur dangereux, un
+affilié de Lulworth. Non, vous ne le pensez pas! Vous avez pu me voir
+lire _la Quotidienne_: ma maîtresse la reçoit, et je ne la soupçonne
+pas d'être infectée de ces gothiques préjugés, de ces haineux
+ressentiments. Je la lis comme vous la liriez, avec dégoût et mépris,
+pour savoir seulement jusqu'où l'acharnement des partis peut porter
+des hommes égarés. Mais combien de fois, transporté d'une vertueuse
+indignation, j'ai fait voler d'un coup de patte, ou mis en pièces d'un
+coup de dent, ces feuilles empreintes de mauvaise foi et d'esprit de
+vengeance!
+
+Cessez de le dire, et vous, ma chère maîtresse, mon estimable amie,
+gardez-vous de le croire. Jamais Brave, jamais le chien honoré de
+votre confiance et enchaîné par vos bienfaits, ne méconnaîtra ses
+devoirs et n'oubliera le sentiment de sa dignité. Qu'on vienne, au nom
+de Charles X ou de Henri V, attaquer votre tranquille demeure, vous
+verrez si Brave ne vaut pas une armée. Vous reconnaîtrez la pureté de
+son coeur indignement méconnue par vos frivoles amis, vous jugerez
+alors entre eux et moi!
+
+Et vous, jeunes gens sans expérience et sans frein, j'ai pitié de
+votre jeunesse et de votre ignorance. Mon âme généreuse, incapable de
+ressentiment, veut oublier vos torts et pardonner à votre légèreté:
+soyez donc absous et revenez sans crainte égayer les ennuis de ma
+maîtresse solitaire. Vous n'avez rien à redouter de ma vengeance.
+Brave vous pardonne!
+
+Que tout soit oublié, et, si vous êtes d'aussi bonne foi que moi,
+qu'un embrassement fraternel soit le sceau de notre réconciliation, je
+vous offre ma patte avec franchise et loyauté et joins ici, pour votre
+sûreté personnelle, un sauf-conduit qui vous mettra à couvert des
+ressentiments que votre lettre aurait pu exciter dans les environs.
+
+
+Brave, seigneur chien, maître commandant, général en chef et
+inspecteur de toute la chiennerie du pays: à Mylord, au chien Bleu, à
+Marchant, à Labrie, à Charmette, à Capitaine, à Pistolet, à Caniche, à
+Parpluche, à Mouche, à tous les chiens jeunes ou vieux, mâles ou
+femelles, ras ou tondus, grands ou petits, galeux ou enragés, infirmes
+ou podagres, hargneux ou arrogants, domiciliés dans le bourg de
+Nohant, dans celui de Montgivray, dans la maison à Rochette, à la
+Tuilerie, etc., et tous autres lieux situés entre la Châtre et Nohant:
+
+Défense vous est faite, _sous peine de mort_, de mordre, poursuivre,
+menacer ou insulter les individus ci-dessous mentionnés:
+
+Charles Duvernet, Alphonse Fleury;
+
+Lesquels seront porteurs du présent sauf-conduit, que nous leur avons
+délivré le 1^er décembre 1830, en notre niche, en présence du chien
+Bleu et de madame Aurore D..
+
+_Signé_ BRAVE.
+
+
+
+
+XLVII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Nohant, mercredi, 3 décembre 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Si vous aimiez les compliments, je vous dirais que vous m'avez écrit
+une lettre vraiment remarquable de jugement, d'observation, de
+raisonnement et même de style; mais vous m'enverriez promener.
+
+Je vous dirai tout bonnement que vos réflexions me paraissent justes.
+J'ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en
+tremblant et sans y avoir confiance vous-même.
+
+Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur est
+sans moyens et sans moeurs; c'est aussi, je crois, un être fort
+ordinaire, sans vices ni défauts choquants. Sa physionomie (vous savez
+que je tiens à cet indice) promet de la franchise et de la douceur.
+Cependant les choses vont assez mal en sa faveur. Il a fait
+déclarations, protestations et supplications à la pauvre enfant, qui
+ne doute pas plus de leur solidité que de la clarté du soleil. Et
+pourtant, depuis son départ (au mois d'août), il n'a pas donné signe
+de vie à la famille. Quand on questionne _l'autre,_ resté à Paris et
+qui est (je le crains bien, entre nous) l'amant en titre de la mère,
+il répond des balivernes. Je suppose que le _monsieur_ était sincère
+aux pieds de la jeune fille. Comment eût-il pu ne pas l'être? Elle est
+charmante de tous points. Mais, une fois éloigné d'elle, la froide
+raison,--des raisons d'intérêts sans doute, car on m'assure qu'il a de
+la fortune, et elle n'a rien,--les parents, la légèreté, l'absence, un
+parti plus avantageux, que sais-je? la jolie et douce enfant est
+oubliée sans doute. Dans l'ignorance de son coeur, elle le pleurera
+comme s'il en valait la peine. _Si jeunesse savait_! Quoi qu'il
+arrive, je vous remercie de vos lumières et je vous tiendrai au fait
+des événements. J'abrège sur cet article, car j'ai bien autre chose à
+vous dire.
+
+Sachez une nouvelle étonnante, surprenante... (pour les adjectifs,
+voyez la lettre de madame de Sévigné, que je n'aime guère, quoi qu'on
+dise!), sachez qu'en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma
+légèreté à m'étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les
+chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un _parti
+violent_. Ce n'est pas pour rire, malgré le ton de badinage que je
+prends. C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux. C'est encore là un de
+ces secrets qu'on ne confie pas à trois personnes. Vous connaissez mon
+intérieur, vous savez s'il est tolérable. Vous avez été étonné vingt
+fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me
+l'avait brisée. I1 y a un terme à tout. Et puis les raisons qui
+eussent pu me porter plus tôt à la résolution que j'ai prise,
+n'étaient pas assez fortes pour me décider, avant les nouveaux
+événements qui viennent de se produire. Personne ne s'est aperçu de
+rien. Il n'y a pas eu de bruit. J'ai simplement trouvé un paquet à mon
+adresse, en cherchant quelque chose dans le secrétaire de mon mari. Ce
+paquet avait un air solennel qui m'a frappée. On y lisait: _Ne
+l'ouvrez qu'après ma mort._
+
+Je n'ai pas eu la patience d'attendre que je fusse veuve. Ce n'est pas
+avec une tournure de santé comme la mienne qu'on doit compter survivre
+à quelqu'un. D'ailleurs, j'ai supposé que mon mari était mort et j'ai
+été bien aise de voir ce qu'il pensait de moi durant sa vie. Le paquet
+m'étant adressé, j'avais le droit de l'ouvrir sans indiscrétion, et,
+mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de
+sang-froid.
+
+Vive Dieu! quel testament! Des malédictions, et c'est tout! Il avait
+rassemblé là tous ses mouvements d'humeur et de colère contre moi,
+toutes ses réflexions sur ma _perversité_, tous ses sentiments de
+mépris pour mon caractère. Et il me laissait cela comme un gage de sa
+tendresse! Je croyais rêver, moi qui, jusqu'ici, fermais les yeux et
+ne voulais pas voir que j'étais méprisée. Cette lecture m'a enfin
+tirée de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n'a
+pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie
+à un mort. Mon parti a été pris et, j'ose le dire, _irrévocablement_.
+Vous savez que je n'abuse pas de ce mot.
+
+Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j'ai déclaré
+ma volonté et décliné mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui
+l'ont pétrifié. Il ne s'attendait guère à voir un être comme moi se
+lever de toute sa hauteur pour lui faire tête. Il a grondé, disputé,
+prié. Je suis restée inébranlable. _Je veux une pension, j'irai à
+Paris, mes enfants resteront à Nohant._ Voilà le résultat de notre
+première explication. J'ai paru intraitable sur tous les points.
+C'était une feinte, comme vous pouvez croire. Je n'ai nulle envie
+d'abandonner mes enfants. Quand il en a été convaincu, il est devenu
+doux comme un mouton. Il est venu me dire qu'il affermerait Nohant,
+qu'il ferait maison nette, qu'il emmènerait Maurice à Paris et le
+mettrait au collège. C'est ce que je ne veux pas encore. L'enfant est
+trop jeune et trop délicat. En outre, je n'entends pas que ma maison
+soit vidée par mes domestiques, qui m'ont vue naître et que j'aime
+presque comme des amis. Je consens à ce que le train en soit réduit,
+parce que ma modeste pension rendra cette économie nécessaire. Je
+garderai Vincent[1] et André[2] avec leurs femmes, et Pierre[3]. Il y
+aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc.; je vous fais
+grâce du tripotage. De cette manière, je serai _censée_ vivre de mon
+côté. Je compte passer une partie de l'année, _six mois au moins_, à
+Nohant, près de mes enfants, voire près de mon mari, que cette leçon
+rendra plus circonspect. Il m'a traitée jusqu'ici comme si je lui
+étais odieuse. Du moment que j'en suis assurée, je m'en vais.
+Aujourd'hui, il me pleure, tant pis pour lui! je lui prouve que je ne
+veux pas être supportée comme un fardeau, mais recherchée et appelée
+comme une compagne libre, qui ne demeurera près de lui que lorsqu'il
+en sera digne.
+
+Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j'ai été humiliée!
+cela a duré huit ans! En vérité, vous me le disiez souvent, les
+faibles sont les dupes de la société. Je crois que ce sont vos
+réflexions qui m'ont donné un commencement de courage et de fermeté.
+Je ne me suis radoucie qu'aujourd'hui. J'ai dit que je consentirais à
+revenir si ces conditions étaient acceptées, et elles le seront.
+
+Mais elles dépendent encore de quelqu'un, ne le devinez-vous pas?
+C'est de vous, mon ami, et j'avoue que je n'ose pas vous prier, tant
+je crains de ne pas réussir. Cependant voyez quelle est ma position:
+si vous êtes à Nohant, je puis respirer et dormir tranquille; mon
+enfant sera en de bonnes mains, son éducation marchera, sa santé sera
+surveillée, son caractère ne sera gâté ni par l'abandon ni par la
+rigueur outrée. J'aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de
+ces détails qu'une mère aime tant à lire. Si je laisse mon fils livré
+à son père, il sera gâté aujourd'hui, battu demain, négligé toujours,
+et je ne retrouverai en lui qu'un méchant polisson. On ne m'écrira que
+pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir.
+
+Si ce devait être là son sort, j'aimerais mieux supporter le mien tel
+qu'il est aujourd'hui et rester près de lui, pour adoucir du moins la
+brutalité de son père.
+
+D'un autre côté, mon mari n'est pas aimable, madame Bertrand ne l'est
+pas non plus; mais on supporte d'une femme ce qu'on ne supporte pas
+d'un homme, et, pendant trois mois d'été, trois mois d'hiver (c'est
+ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux intérêts de
+mon fils, c'est-à-dire à mon repos, à mon bonheur, le sacrifice de
+supporter un intérieur triste, froid et ennuyeux? Prendrez-vous sur
+vous d'être sourd à des paroles aigres et indifférent à un visage
+refrogné? Il est vrai de dire que mon mari a entièrement changé
+d'opinion à votre égard et qu'il ne vous a donné, cette année, aucun
+sujet de plainte; mais, à l'égard des gens qu'il aime le mieux, il est
+encore fort maussade parfois. Hélas! je n'ose pas vous prier, tandis
+que, la famille Bertrand, riche et aujourd'hui dans une position
+brillante, vous offre mille avantages, le séjour de Paris, où
+peut-être elle va se fixer, par suite de la nomination du général à la
+tête de l'École polytechnique.
+
+Que ferai-je si vous me refusez? De quel droit insisterai-je pour vous
+faire pencher en ma faveur? Qu'ai-je fait pour vous, et que suis-je
+pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait? Non,
+je n'ose pas vous prier, et, cependant, je vous bénirais si vous
+exauciez ma prière, toute ma vie serait consacrée à vous remercier et
+à vous chérir comme l'être à qui je devrais le plus. Si une
+reconnaissance profonde, une tendresse de mère peuvent vous payer d'un
+tel bienfait, vous ne regretterez point de m'avoir sacrifié, pour
+ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon coeur n'est pas froid, vous le
+savez, et je sens qu'il ne restera point au-dessous de ses
+obligations.
+
+Adieu; répondez-moi courrier par courrier, cela est bien important
+pour la conduite que j'ai à tenir vis-à-vis de mon mari. Si vous
+m'abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois.
+Ah! comme on en abusera!
+
+Adressez-moi votre lettre _poste restante_. Ma correspondance n'est
+plus en sûreté. Mais, grâce à cette précaution, vous pouvez me parler
+librement. Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+ [1] Cocher.
+ [2] Valet de chambre.
+ [3] Jardinier.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+AU MÊME
+
+ Lundi soir. Notant, 8 décembre 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Laissez-moi vous bénir, et n'essayez point de diminuer le prix de ce
+que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir
+un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins
+que j'ai éprouvés m'ont mise dans la nécessité de quitter Nohant une
+partie de l'année, vous étiez dégagé de tout lien. Vous pouviez me
+dire: «J'ai fait le sacrifice de mes intérêts et de toute mon ambition
+à l'espoir de vivre près d'une amie; mais je ne me suis pas engagé à
+veiller sur ses enfants en son absence et à supporter l'ennui de la
+solitude pendant l'autre moitié de l'année.» Quand je vous ai offert
+un sort moins brillant, mais plus doux peut-être que celui dont vous
+jouissez actuellement, je ne prévoyais pas les circonstances où je me
+trouve aujourd'hui. Je me disais que mon amitié vous dédommagerait des
+avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour espérer que
+vous goûteriez le bonheur sans éclat que mon affection vous
+promettait. Maintenant que je me vois forcée de prendre un parti
+sévère et d'assurer mon repos, ma liberté, par une résidence de six
+mois par an à Paris, c'est en tremblant que je vous demande de me
+consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse
+que vous me fîtes, je vous en affranchis entièrement. Si c'est à
+l'honneur seul que je dois votre noble conduite à mon égard, je vous
+rends votre liberté, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime.
+Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu'à votre amitié. Je ne
+veux point me soustraire à la reconnaissance en considérant votre
+sacrifice comme l'accomplissement d'un devoir. Je le regarderai toute
+ma vie comme une preuve d'affection si grande, que je ne pourrai
+jamais assez la reconnaître. Je me dirai toujours que c'est par
+dévouement d'amitié, et non par principe de conscience, que vous avez
+accepté mes propositions, modifiées comme elles le sont par les
+chagrins de mon intérieur.
+
+Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez confiées. Je ne
+m'abuse point sur le désavantage pécuniaire qui résulte pour vous
+d'abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le
+désintéressement et la noblesse de votre conduite. Votre mère seule en
+sera un bon juge. Je souffre, je l'avoue, de l'idée que le secret de
+mon intérieur sortira de vos mains. Je sais que votre mère gardera ce
+secret comme vous-même; mais la mort, cet accident imprévu et
+inévitable, peut changer étrangement la destination des écrits. J'ai
+pour principe de détruire sans tarder tout papier contenant des
+particularités dont la découverte serait nuisible à la réputation ou
+au bonheur de quelqu'un. Voilà le seul motif qui m'engageait à vous
+prier de brûler ma lettre. Si vous la faites passer à votre mère,
+priez-la donc de le faire. Vous devez reconnaître comme moi l'utilité
+de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait à
+découvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche éternel de
+les avoir retracés.
+
+Quand à madame Saint-A..., je ne suis guère surprise de ses intentions
+_officieuses_ à mon égard. Je n'ai jamais fait la folie de croire en
+elle; aussi je ne puis être offensée de sa conduite envers moi, quelle
+qu'elle puisse être.
+
+Je ne puis rien vous promettre pour le voyage à Nîmes. Ce n'est pas la
+considération de l'argent qui m'arrête le plus. Ce voyage doit être
+peu dispendieux. Mais je serai désormais dans une position qui me
+prescrira beaucoup de prudence dans mes démarches. Le bon accord que,
+malgré ma séparation d'avec mon mari, je veux conserver dans tout ce
+qui concernera mon fils, m'obligera à le ménager de loin comme de
+près. J'ai déjà reconnu que ce projet ne lui souriait point.
+Désormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le
+fruit de mon énergie serait perdu et j'aurais fourni des armes contre
+moi-même.
+
+J'éprouve un autre chagrin très vif: c'est de n'avoir pas une obole
+dont je puisse disposer maintenant. Si j'étais à Paris, je vous
+trouverais de l'argent dans la journée. Je vendrais mes effets plutôt
+que de ne pas vous rendre un service; mais, ici, que faire? Je suis
+dans une position délicate envers mon mari. Je lui dois; c'est-à-dire
+que je suis en avance de la pension qu'il me fait. Cela ne m'a pas
+empêchée de lui adresser une demande, aussitôt votre lettre reçue.
+J'ai éprouvé un refus assez poli, mais très décisif. Plaignez-moi, je
+ne maudis mon défaut d'ordre jamais autant que lorsqu'il m'empêche de
+servir l'amitié! Cependant, si vous ne pouvez trouver d'argent
+ailleurs, je tâcherai d'en emprunter sans qu'on le sache, quoique je
+sois déjà criblée de dettes, que j'acquitterai, Dieu sait comment!
+Répondez-moi immédiatement, _poste restante à la Châtre_.
+
+Mes affaires domestiques s'éclaircissent. Mon frère me soutient un peu
+et m'offre son appartement à Paris jusqu'au mois de mars. Pendant ce
+temps, il restera ici avec sa femme. A cette époque, je reviendrai et
+je passerai quelque temps à Nohant pour vous y installer. Je partirai
+pour Paris dès que serai rétablie. Je suis encore très souffrante. Si
+vous pouvez venir passer une journée à Châteauroux, je vous
+préviendrai, afin que nous puissions causer à mon passage en cette
+ville.
+
+Adieu, mon cher enfant; je suis encore assez faible, mais j'ai assez
+de tête et de coeur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi.
+Vous aurez beau vous défendre de mes bénédictions avec votre rudesse
+spartiate, je vous poursuivrai jusqu'à la mort de mes remerciements et
+de mon ingratitude. _Prenez-le comme vous voudrez_, comme dit mon
+vieux curé.
+
+Bonsoir donc, mon cher fils; parlez de moi à votre mère. Dites-lui que
+je la vénère sans la connaître, ou plutôt que je la connais très bien
+sans l'avoir vue. Certes, je voudrais qu'elle me connût aussi et
+qu'elle sût combien son enfant m'est cher.
+
+
+
+
+XLIX
+
+AU MÊME
+
+ (En cas d'absence: _à Paris,
+ Boulevard Poissonnière_, n° 20.)
+
+Nohant, 27 décembre 1830.
+
+Qu'êtes-vous donc devenu mon cher enfant? Où êtes-vous? Pourquoi ne me
+donnez-vous pas signe de vie? Je suis vraiment inquiète. Dans un
+moment de crise comme celui que j'ai traversé, j'aurais eu besoin de
+votre amitié, de vos encouragements. Vous ne m'avez écrit qu'un très
+petit mot. Il est vrai qu'il renfermait bien des choses. Depuis, je
+vous ai écrit, pour vous dire tout le bien que vous m'aviez apporté.
+Je vous en remerciais dans l''effusion de mon coeur. Votre modestie
+farouche s'est-elle offensée de quelques-unes de mes expressions?
+Après ce qui m'est arrivé, j'ai sujet de trembler. Peut-être est-ce la
+raison de votre silence. Vous craignez peut-être de tomber dans les
+mains des infidèles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet
+mes lettres qu'à moi, et celles qui me sont adressées _poste restante_
+sont doublement assurées de me parvenir. Peut-être aussi êtes-vous à
+Paris? Je ne vois personne qui puisse me dire où est la famille du
+général. Je suis tourmentée de ne rien savoir et de tout appréhender.
+N'êtes-vous pas malade? Me boudez-vous? et pourquoi? Enfin qu'y
+a-t-il?
+
+Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous êtes à la Leuf, ne pourrai-je
+vous voir un instant à Châteauroux? Si vous me répondez
+affirmativement, je partirai d'ici le matin, afin de passer une partie
+de la journée avec vous; sinon, je ne ferai que traverser Châteauroux.
+
+Adieu mon cher enfant; ma santé est médiocrement rétablie. Mon
+intérieur est calme.
+
+
+
+
+L
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris; janvier 1831
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis arrivée bien lasse! J'ai été obligée de m'arrêter quelques
+heures à Orléans. La chaise de poste ne fermait pas, j'étais glacée.
+Je ne suis arrivée à Paris qu'à minuit. J'étais bien embarrassée de ma
+voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et
+que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je
+l'ai fourrée à l'hôtel de Narbonne[1]. Je me suis réchauffée, reposée;
+j'ai arrangé et terminé pour le mieux une affaire qui m'occupait
+beaucoup. Maintenant je vais faire mon déménagement, me reposer
+encore; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit
+jours au plus.
+
+Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m'avais promis de
+m'écrire tout de suite; écris-moi donc, petit drôle. Je n'ai pas
+encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai
+aujourd'hui.
+
+Adieu, mon cher mignon. Je t'embrasse mille fois.
+
+Ta mère.
+
+Que faut-il que je t'apporte?
+
+ [1] Propriété de George Sand, à Paris
+
+
+
+
+LI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 8 janvier 1831
+
+J'ai reçu ta petite lettre, mon cher enfant. J'ai eu bien du chagrin
+de voir que tu as été malade: tu avais mangé un peu trop de chocolat,
+je me le rappelle. N'en mange donc plus; soigne-toi bien. J'espère que
+tu m'écriras bientôt que tu es tout à fait guéri.
+
+Sois sûr, mon petit amour, que j'ai eu aussi beaucoup de chagrin de te
+quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J'aurais mieux
+aimé t'emmener que de venir toute seule à Paris, tu le sais bien; mais
+tu ne te serais guère amusé ici. Tu n'aurais pas été si bien qu'à
+Nohant, où tout le monde t'aime et s'occupe de toi.
+
+Bientôt tu auras Boucoiran, qui t'aime bien aussi et qui te fera
+travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu'il n'est pas
+méchant; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu
+travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde
+est content; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de
+te voir bien savant et bien aimable! Sois donc bien doux et bien gai;
+joue, mange, cours, écris-moi et aime-moi toujours bien.
+
+Adieu, mon cher enfant; je t'embrasse mille fois.
+
+Ta maman.
+
+Parle-moi de ta petite soeur et embrasse-la pour moi.
+
+
+
+
+LII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 10 janvier 1831
+
+Je suis inquiète de toi, mon cher enfant. Tu m'as écrit pour me dire
+que tu avais été malade; ne l'es-tu pas encore? Si je ne reçois pas de
+tes nouvelles aujourd'hui, j'aurai bien du chagrin. Écris-moi donc
+exactement deux fois par semaine, je t'en prie; si tu es malade, prie
+ton papa ou ton oncle de m'écrire. Pour moi, je me porte bien et je
+cours beaucoup; mais je n'ai pas encore été au spectacle, parce que je
+travaille le soir. J'ai été trois fois chez ta bonne maman Dudevant
+sans pouvoir la trouver. Il paraît qu'elle sort souvent. Je lui ai
+laissé ta lettre, et j'y retournerai aujourd'hui.
+
+J'ai déjà marchandé ton habit de garde national, il sera bien joli,
+j'y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu
+pusses voir les hussards d'Orléans. Tu aurais bien envie d'être
+habillé comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir
+et un pantalon rouge; le plumet est noir, il n'y a rien de plus
+élégant.
+
+J'ai vu M. Blaize[1] qui m'a bien demandé de tes nouvelles. Dis à ton
+papa de dire à madame Decerf que j'ai fait sa commission. Dis-lui
+aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n'ai pas encore
+le temps d'écrire des lettres. Je n'écris qu'à toi.
+
+Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis
+à ton oncle qu'en descendant son escalier un peu trop fort, j'ai fait
+écrouler douze marches. Embrasse bien fort ta soeur de la part de sa
+maman; parle-t-elle un peu de moi? Et Léontine se porte-t-elle bien?
+Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses
+de ma part à Eugénie, à Françoise, etc.
+
+Adieu, mon cher amour; écris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois
+sage, et aime toujours ta mère, qui t'embrasse mille et mille fois.
+
+ [1] Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et
+ de son fils, l'année précédente.
+
+
+
+
+LIV
+
+A JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
+
+ Mercredi. Paris, 13 janvier 1831
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis enfin libre; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous
+serez près d'eux, je serai moins triste de leur absence; je veux dire
+que l'inquiétude ne se joindra pas à ma tristesse. Merci, mon cher
+enfant, merci! Que Dieu rende à votre mère tout le bien que vous ferez
+à mon fils. Parlez de moi souvent, qu'il ne désapprenne point à
+m'aimer. J'ai dit, en partant, qu'on vous donnât la chambre que vous
+désirez. Si on l'avait oublié, faites-vous-la donner en arrivant. Je
+ne vous parle pas de la conduite à tenir avec mon mari, pour conserver
+la bonne intelligence nécessaire. Vous savez maintenant qu'il faut se
+garder de prendre mon parti, sous peine d'être haï; qu'il faut laisser
+soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes, sans
+donner signe de blâme, etc. Je sais, de mon côté, qu'on ne se conduira
+peut-être pas toujours à votre égard avec l'amitié que vous méritez.
+Les coeurs sont secs et ne s'ouvriront pas pour vous.
+
+Il est nécessaire que vous ayez une grande autorité sur Maurice; mais
+il ne faut pas que vous ayez l'air de la disputer à son père.
+Affectez, au contraire, d'adhérer à tout ce qu'il vous dira, et faites
+au fond comme vous jugerez bon. Il n'a pas de constance dans les
+idées, il ne s'inquiétera pas de l'effet de ses avis. Ensuite prenez
+garde à vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence
+naturelle. Je vous prie de m'écrire au moins une fois par semaine et
+de m'avertir si Maurice était sérieusement malade. Eux n'y
+manqueraient pas, je le sais bien; mais ils ne feraient pas faute
+d'exagérer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me
+faire de la peine. En vérité, ils m'en ont assez fait, souvent pour le
+seul plaisir qu'ils y trouvaient. Vous, vous me direz la vérité; si
+l'un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entièrement à
+votre avis de revenir ou de rester. J'aurais de l'inquiétude ou je
+n'en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m'épargnerez la douleur
+tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m'abuserez pas non plus par
+une aveugle confiance.
+
+Je vous écrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce
+que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la littérature.
+Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien,
+et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitié et
+de mon fils, je serai gaie.
+
+Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise
+si vous avez cru que ce serait par rapport aux _convenances, à
+l'opinion_, que j'ai refusé de vous accompagner à Nîmes. Les
+convenances sont la règle des gens sans âme et sans vertu. L'opinion
+est une prostituée qui se donne à ceux qui la payent le plus cher. Ce
+n'est pas non plus pour ne pas déplaire à mon mari. Je m'explique. Ce
+n'est pas à cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers
+ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai
+bravé cette humeur et supporté ces reproches en beaucoup d'autres
+occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que
+j'aimais bien moins que vous. Mais c'est à cause de _vous_. C'est
+parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de méfiance et
+d'aversion qu'on chercherait à éloigner. Vous pensez rester plus de
+deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais
+que ce fût pour toute la vie. Or vous témoigner une préférence
+marquée, une estime particulière, ce serait... Au reste, vous savez
+comme cela a réussi _autrefois_ entre nous. Ils m'ont appris qu'il
+fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments
+coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir à cause de vous,
+mon cher Jules, des ménagements que je dédaignerais s'il ne s'agissait
+que de moi.
+
+Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre
+seconde mère. Écrivez-moi aussitôt que vous serez chez nous. Dites-moi
+un peu comment ou me traite là-bas. Il est toujours bon de savoir ce
+que les autres pensent de vous.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE
+
+ Paris, 18 janvier 1831.
+
+Ma chère petite maman,
+
+L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me
+concernant. Je vous remercie du désir que vous témoignez de me voir.
+Il est bien réciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi
+je ne puis manquer de vous embrasser cette année. Je n'oserais pas
+vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de
+causer du chagrin à Caroline, si heureuse de vous avoir près d'elle.
+Elle me reprocherait peut-être de vous enlever. Ne croyez point, comme
+vous semblez le témoigner à notre ami Pierret, que j'éprouve aucun
+sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien
+bas. Je ne voudrais pas l'éprouver, quand même il s'agirait d'une
+personne indifférente, à plus forte raison à son égard.
+
+Vous demandez ce que je viens faire à Paris. Ce que tout le monde y
+vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne
+trouve que là dans tout leur éclat. Je cours les musées; je prends des
+leçons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque
+personne. Je n'ai pas encore été à Saint-Cloud. Depuis plusieurs
+jours, c'est une partie arrangée avec Pierret; mais le mauvais temps
+l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies
+de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un
+peu de cérémonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce
+que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi.
+Il en est temps.
+
+Je reçois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien,
+ainsi que sa soeur. Maurice a un très bon instituteur, fixé près de
+lui pour deux ans au moins. Cette sécurité me donne un peu plus de
+liberté. Ne lui étant plus absolument nécessaire, je compte venir plus
+souvent à Paris que je n'ai fait jusqu'ici, à moins que je ne m'y
+ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu'à présent, je n'en ai
+pas eu le temps, et, si je continue à m'y trouver bien, je ne
+retournerai chez moi qu'au commencement d'avril.
+
+Vous le voyez, ma chère maman, je ne puis manquer de vous embrasser
+cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-là loin de Paris.
+S'il en était ainsi, j'irais, avant de retourner à Nohant, passer huit
+jours à Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en même
+temps que vous; mais, je le répète, je ne veux en aucune manière vous
+prier de la quitter pour moi. Vous devez apprécier la délicatesse du
+sentiment qui me force à vous exprimer avec réserve le désir que j'ai
+d'embrasser ma chère maman.
+
+Vous voulez faire un cadeau à Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il
+vaudrait mieux en faire deux à Oscar. Je sais le plaisir qu'on éprouve
+à donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et
+de la mienne.
+
+ [1] Le comte René de Villeneuve, cousin de George Sand.
+
+
+
+
+LVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris 19 janvier 1831.
+
+Mon cher camarade,
+
+Il y a huit jours, nous étions convenus de vous écrire; mais, pour
+cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions
+résolu de nous réunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est
+chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de
+commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous êtes
+bien _ridicule_, de revenir au moment où je quitte le pays. Vous
+pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions été
+charmants ici tous ensemble.
+
+Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine
+est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais
+nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mangé le lait
+champêtre dans des écuelles rustiques; mais nous aurions respiré
+l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont
+Neuf; ce qui a bien son mérite, quand on n'a pas le sou pour dîner. Ne
+pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en
+venir chercher un autre à Étampes ou aux environs? Je suis pour le
+coup de poignard, c'est une manière si généralement goûtée qu'on ne
+peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent.
+
+Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et
+nous regrettons votre présence, votre bonne humeur, votre bonne amitié
+et vos mauvais calembours.
+
+Votre cousin de Latouche a été fort aimable pour moi. Remerciez bien
+votre mère du coup de poing... non, du coup de main qu'elle m'a donné
+en cette _occurrence_. Occurrence est bien, n'est-ce pas? Hélas! si
+votre cousin savait à quelle lourde bête il rend service, vous en
+auriez des reproches, c'est sûr. Ne lui en disons rien. Devant lui, je
+suis charmante, je fais la révérence, je prends du tabac à petites
+prises, j'en jette le moins possible sur son beau tapis à fond blanc.
+Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les
+chaises; enfin je suis gentille tout à fait, vous ne m'avez jamais vue
+comme ça.
+
+Il a écouté patiemment la lecture de mes oeuvres légères.--_Le
+Gaulois_[1] n'avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu
+deux mulets pour les traîner jusque-là.--Il m'a dit que c'était
+charmant, mais que cela n'avait pas le sens commun. A quoi j'ai
+répondu: «C'est juste.» Qu'il fallait tout refaire. A quoi j'ai dit:
+«Ça se peut.» Que je ferais bien de recommencer. A quoi j'ai ajouté:
+«Suffit.»
+
+Quant à la _Revue de Paris_, elle a été tout à fait charmante. Nous
+lui avons porté un article _incroyable_; Jules l'a signé, et, entre
+nous soit dit, il en a fait les trois quarts; car j'avais la fièvre.
+D'ailleurs, je ne possède pas, comme lui, le genre _sublime_ de la
+_Revue de Paris_. Il a promis solennellement de le faire insérer et il
+l'a trouvé bien.
+
+J'en suis charmée pour Jules. Cela nous prouve qu'il peut réussir.
+J'ai résolu de l'associer à mes travaux, ou de m'associer aux siens,
+comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prête son nom, car je ne veux
+pas paraître, et je lui prêterai mon aide quand il en aura besoin.
+Gardez-nous le secret sur cette _association littéraire_. (Vraiment!
+j'ai un choix d'expressions délicieux!) On m'habille si cruellement à
+la Châtre (vous n'êtes pas sans le savoir), qu'il ne manquerait plus
+que cela pour m'achever.
+
+Après tout, je m'en moque un peu; l'opinion que je respecte, c'est
+celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m'ait
+empêchée jusqu'à présent de vivre sans trop de souci, grâce à Dieu et
+à quelques bipèdes qui m'accordent leur affection.
+
+Je n'ai pas parlé de Jules à M. de Latouche; sa protection n'est pas
+très facile à obtenir, m'a-t-on dit. Sans la recommandation de votre
+maman, j'aurais pu la rechercher longtemps sans succès. J'ai donc
+craint qu'il ne voulût pas l'étendre à deux personnes. Je lui ai dit
+que le nom de _Sandeau_ était celui d'un de mes compatriotes qui avait
+bien voulu me le prêter.
+
+En cela, je suivais son conseil; car, il est bon que je vous le dise,
+M. Véron, le rédacteur en chef de la _Revue_, déteste les femmes et
+n'en veut pas entendre parler. Il a les écrouelles.
+
+C'est à vous de savoir s'il est à propos d'expliquer à votre maman
+pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la _Revue_ et si elle
+n'en parlera point à M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que
+Jules me prête son nom. Quand nous serons assez avancés pour voler de
+nos propres ailes, je lui laisserai tout l'honneur de la publication
+et nous partagerons les profits (s'il y en a). Pour moi, âme épaisse
+et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus
+que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette à avoir de
+l'ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu'il ne faut pas même
+y songer.
+
+Je suis ici pour un peu de temps, c'est-à-dire pour deux ou trois
+mois; après quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et
+galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et
+mécontentement de nos honorables compatriotes. S'ils vous disent du
+mal de moi, mon cher ami, ne vous échauffez pas la bile à me défendre;
+laissez les dire.
+
+Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et
+de la philosophie. J'en possède autant, et, par-dessus tout, une
+vieille et sincère amitié pour vous, dût-on aussi en médire. Je ne
+suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis à leurs ennemis.
+
+Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse.
+
+ [1] Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Châtre.
+
+
+
+
+LVII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 25 janvier 1831.
+
+Tu as dû recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou
+le surlendemain de celle que tu m'as écrite. Dis à ton papa de
+m'envoyer de l'argent. Aussitôt que j'en aurai, je t'enverrai ton
+habit de garde national. J'ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs
+fois. Elle ne m'a pas parlé d'argent et je ne me soucie pas de lui en
+demander. Dis tout cela à ton papa. Je n'ai plus que ce qu'il me faut
+pour ma consommation, et je ne puis dépenser une cinquantaine de
+francs (au moins) sans en emprunter. C'est ce que je ferai, si je n'en
+reçois pas bientôt, car tu as bien envie de cet habit, et j'ai bien
+envie aussi de te l'envoyer. Réponds-moi tout de suite et mets dans ta
+lettre un fil pour la grosseur de ta tête afin que je t'achète aussi
+le schako. Dis à ton papa de te mesurer et de me dire ta taille bien
+au juste, afin que l'habit et le pantalon ne soient pas trop grands.
+Ta bonne maman Dupin, qui est à Charleville, a écrit à M. Pierret de
+t'acheter un joujou pour tes étrennes. Je le mettrai dans la caisse
+avec une poupée pour Léontine et une pour Solange.
+
+Je suis bien aise que tu te portes bien, mon amour; mais je ne veux
+pas que tu aies du chagrin, cela augmenterait beaucoup le mien. J'ai
+rêvé cette nuit que tu étais bien malade, et je me suis réveillée en
+pleurant. Heureusement, une heure après, j'ai reçu la lettre de ton
+papa et la tienne. Amuse-toi et ne pense à moi que pour te rappeler
+que je t'aime bien et que je reviendrai bientôt.
+
+Boucoiran doit être à Nohant; tu vas avoir de l'occupation. Il te fera
+jouer quand tu auras bien travaillé. Tu m'écriras tout ce que tu fais,
+et, s'il est content de toi, ta petite maman sera bien heureuse et
+t'aimera encore davantage. Tu seras sage par amitié pour moi, n'est-ce
+pas, mon cher enfant?
+
+Embrasse ton papa, et qu'il soit bien content de toi. Embrasse aussi
+ton oncle, ta tante, ta soeur et Léontine. Pour toi, mon cher amour,
+je t'embrasse mille fois. Tu sais que tu es ce que j'ai de plus cher
+au monde. Aime-moi aussi et porte-toi toujours bien.
+
+Ta mère.
+
+Solange parle-t-elle quelquefois de sa maman? Empêche qu'elle ne
+m'oublie.
+
+
+
+
+LVIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN A NOHANT
+
+ Paris, 12 février 1831.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je vous remercie de votre bonne lettre; écrivez-moi souvent, je vous
+en prie. Je ne sais que par vous avec exactitude l'état de mes
+enfants. Dites à Maurice de m'écrire, en le laissant libre et
+d'écriture, et d'orthographe, et de style. J'aime ses naïvetés et ses
+barbouillages. Je ne veux pas qu'il considère l'heure de m'écrire
+comme une heure de travail. Une page deux fois la semaine, ce ne sera
+pas assez pour l'embrouiller dans ses progrès. Je suis bien contente
+qu'il se rende à la nécessité de travailler sans verser trop de
+larmes. Une fois l'habitude prise, il ne se trouvera pas plus
+malheureux qu'auparavant.
+
+Mon mari me mande que vous êtes maigre et au régime. Êtes-vous
+réellement bien guéri, mon cher enfant? Soignez-vous, ne couchez pas
+sans feu comme vous le faisiez par négligence l'année dernière, et
+ayez toujours une tisane rafraîchissante dans votre chambre. Moi, le
+grand médecin de Nohant, je vous traiterais _ex professo_. Que
+deviennent donc tous les malades du village, depuis que je ne suis
+plus là pour les guérir ou pour les tuer?
+
+Je vous dirai en confidence avoir eu ici l'occasion d'exercer mes
+talents; auprès de qui? je vous le donne en cent! Auprès de madame
+P..., mon implacable ennemie. La malheureuse femme vient de faire un
+triste voyage à Paris, pour enterrer un fils de vingt ans. Elle était
+mourante de douleur lorsque le hasard m'a fait connaître sa situation.
+J'ai couru à elle sur-le-champ, je l'ai trouvée entourée de jeunes
+gens qui pleuraient leur camarade et s'affligeaient de l'absence d'une
+femme auprès de la mère désolée. J'ai passé la nuit sur une chaise
+auprès d'elle. Une triste nuit! Mais, lorsqu'elle m'a reconnue et
+qu'abjurant son aversion, elle m'a remerciée avec élan, j'ai éprouvé
+combien la vengeance noble, celle qui consiste à rendre le bien pour
+le mal, est un sentiment pur et doux. Nous nous sommes quittées très
+réconciliées. Je parierais bien qu'à la Châtre et à Nohant surtout, ma
+conduite passerait pour un trait de folie. N'en parlez pas; mais, si
+on en parle et si l'on m'accuse, laissez dire.
+
+Je ne crois pas, mon cher enfant, à tous les chagrins qu'on me prédit
+dans la carrière littéraire, où j'essaye d'entrer. Il faut voir et
+apprécier quels motifs m'y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a
+fixé ma dépense particulière à trois mille francs. Vous savez que
+c'est peu pour moi qui aime à donner et qui n'aime pas à compter. Je
+songe donc uniquement à augmenter mon bien-être par quelques profits.
+Comme je n'ai nulle ambition d'être connue, je ne le serai point. Je
+n'attirerai l'envie et la haine de personne. La plupart des écrivains
+vivent d'amertumes et de combats, je le sais; mais ceux qui n'ont
+d'autre ambition que de gagner leur vie vivent à l'ombre paisiblement.
+Béranger, le grand Béranger lui-même, malgré sa gloire et son éclat,
+vit retiré à part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si
+un pauvre talent comme le mien ne pouvait se dérober aux regards. Le
+temps n'est plus où les éditeurs faisaient queue à la porte des
+écrivains. La chose est renversée. De tous les états, le plus libre et
+le plus obscur, peut-être, est celui d'auteur pour qui n'a pas
+d'orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que _la gloire_
+est un chagrin de plus que je me prépare, je ne puis m'empêcher de
+rire de ce mot, qui n'est pas heureux, et de tous ces lieux communs
+qui ne sont applicables qu'au génie et à la vanité. Je n'ai ni l'un ni
+l'autre, et j'espère ne connaître aucune de ces tracasseries qu'on
+croit inévitables. J'ai été incitée chez Kératry et chez madame
+Récamier. J'ai eu le bon sens de refuser. Je vais chez Kératry le
+matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconté comme nous
+avions pleuré en lisant _le Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il
+était plus sensible à ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des
+salons. C'est un digne homme. J'espère beaucoup de sa protection pour
+vendre mon petit roman. Je vais paraître dans la _Revue de Paris_.
+J'en ai enfin la certitude; ce sera un pas immense de fait.
+
+Voilà où j'en suis. Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout
+mon coeur. J'ai beaucoup de courses et de travail, voilà le seul côté
+pénible de l'état que j'ai embrassé. Quand les premiers obstacles
+seront franchis, je me reposerai.
+
+
+
+
+LIX
+
+A M. DUTEIL. AVOCAT, A LA CHATRE
+
+ Paris, 15 février 1831.
+
+Mon cher ami,
+
+Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que la patrie était
+menacée et que j'étais occupée à la défendre. Maintenant que je l'ai
+sauvée, je reviens à mes amis, je rentre dans la vie privée et je me
+repose sur ma gloire.
+
+Vous savez, peut-être, que nous venons de traverser une petite
+révolution, toute petite à la vérité, une révolution de poche, une
+miniature de révolution, mais fort gentille dans ce qu'elle est. Je
+dis _peut-être_, parce que, pendant qu'on se battait à coups de
+missel, dans les rues de Paris, il est possible que, occupé à chanter,
+à boire, à rire, à dormir, vous n'ayez pas lu une colonne de journal
+et que vous sachiez tout au plus que la France a encore manqué de
+périr; ce qui fût infailliblement arrivé, sans la conduite impartiale
+et l'attitude ferme que j'ai montrées en cette circonstance difficile.
+
+J'ai fait l'impossible auprès de M. Duris-Dufresne; j'ai fait tout ce
+qu'il fallait pour me faire mettre à la porte par tout autre que lui,
+l'obligeance et la douceur même. M. Duris-Dufresne s'est remué tant
+qu'il a pu pour M. M*** et pour une autre personne encore que je lui
+recommandais et qui m'intéressait non moins vivement. Tout ce qu'il a
+obtenu, ce sont des promesses, ce qu'on appelle des _espérances_, mot
+qui m'a bien l'air d'être fait pour les dupes. Je n'ai pas besoin de
+vous dire que je n'ai pas négligé une occasion de réchauffer son zèle.
+Mais je veux vous dire que vous vous tromperiez et seriez fort injuste
+de croire que M. Duris-Dufresne y eût mis de la mauvaise grâce!
+
+Il faut bien voir où il en est. En examinant la marche des choses,
+vous vous expliquerez la facilité avec laquelle il a fait obtenir des
+places à ses amis et la difficulté qu'il rencontre aujourd'hui pour
+solliciter de simples emplois. Au commencement de ce nouveau
+gouvernement, le parti Lafayette (c'est-à-dire MM. de Tracy, Eusèbe
+Salverte, de Podenas, Duris-Dufresne, etc.) était au mieux avec le
+pouvoir. Ces messieurs venaient de faire un roi, et ce roi n'avait
+rien à leur refuser. C'était juste. Cependant, comme ces gens-là
+n'étaient pas des polissons, après avoir été dupes des promesses de
+l'hôtel de ville, ils n'ont pas rampé devant le sire. Ils ne lui ont
+pas dit comme Guizot, Royer-Collard, Dupin et consorts:
+
+«Majesté, tout vous est permis; nous sommes vos serviteurs très
+humbles et nous défendrons votre pouvoir, juste ou injuste, absurde ou
+raisonnable, parce que vous nous avez donné des places et des
+honneurs.»
+
+Le parti Lafayette, c'est-à-dire l'extrême gauche, en voyant des
+fourberies, des turpitudes diplomatiques envahir l'esprit du
+gouvernement et entraver la marche des institutions populaires dont on
+l'avait leurré, s'est regimbé, et, de plus belle, s'est jeté dans
+l'opposition.
+
+Il faut bien croire à la bonne foi de ces gens-là. Ils pouvaient, en
+servant le pouvoir, conserver les bonnes grâces et la faveur. Ils
+préfèrent le droit de crier, qui ne rapporte que l'acrimonie et le mal
+de gorge.
+
+Je ne suis pas de leur humeur, moi! J'aime à rire, et j'ai l'égoïsme
+de m'amuser de tout, même de la peur d'autrui. Mais j'estime et
+j'admire la conduite de ces vieux grognards, qui veulent tout ou rien
+en matière de liberté et que l'on traite d'enragés parce qu'on ne peut
+les acheter.
+
+Je crois donc le crédit de Duris-Dufresne diablement tombé. Il a perdu
+auprès du pouvoir ce qu'il a regagné en popularité. S'il n'obtient
+plus rien, il ne faut pas lui en faire un crime; car le pauvre brave
+homme use bien des souliers pour le service d'autrui. Ne
+connaissez-vous pas M. de Bondy? C'est lui qui est en faveur
+maintenant. Il est dans une belle position. Si la famille M... a des
+relations avec lui (il me semble que je ne l'ai pas rêvé), je me
+chargerai volontiers de tous les pas qu'il faudra faire. Dites-le à
+F... et embrassez-la bien de ma part. Je lui écrirai dans quelques
+jours.
+
+Pour le moment, je suis écrasée de besogne; besogne qui ne me mène à
+rien jusqu'ici. J'ai pourtant toujours de l'espérance. Et puis voyez
+l'étrange chose: la littérature devient une passion. Plus on rencontre
+d'obstacles, et plus on aperçoit de difficultés, plus on se sent
+l'ambition de les surmonter. Vous vous trompez pourtant bien si vous
+croyez que l'amour de la gloire me possède. C'est une expression à
+crever de rire que celle-là. J'ai le désir de gagner quelque argent;
+et, comme il n'y a pas d'autre moyen que d'avoir un nom en
+littérature, je tâche de m'en faire un (de fantaisie). J'essaye de
+fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines
+infinies et une persévérance de chien. Si j'avais prévu la moitié des
+difficultés que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carrière.
+Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la résolution d'avancer. Je
+vais pourtant retourner bientôt _cheux nous_, et peut-être sans avoir
+réussi à mettre ma barque à flot, mais avec l'espérance de mieux faire
+une autre fois et avec des projets de travail plus assidu que jamais.
+
+Il faut une passion dans la vie. Je m'ennuyais, faute d'en avoir. La
+vie agitée et souvent même assez nécessiteuse que je mène ici chasse
+bien loin le spleen. Je me porte bien et vous allez me revoir avec une
+humeur tout à fait rose.
+
+Avec ça que notre bonne Agasta[1] aille bien et que je la retrouve
+fraîche et ingambe! Nous danserons encore la bourrée ensemble!
+
+Adieu, mon cher ami. Si vous avez des idées, envoyez-moi-_z'en_; car,
+des idées, par le temps qui court, c'est la chose rare et précieuse.
+On écrit parce que c'est un métier; mais on ne pense pas, parce qu'on
+n'en a pas le temps. Les choses marchent trop vite et vous emportent
+tout éblouis.
+
+«Les écrivains (dit le sublime de Latouche), ce sont des instruments.
+Au temps où nous vivons, ce ne sont pas des hommes; ce sont des
+plumes!»
+
+Et, quand on a lâché ça, on se pâme d'admiration, on tombe à la
+renverse, ou l'on n'est qu'un âne.
+
+Bonsoir. J'embrasse Agasta et vous de tout mon coeur.
+
+ [1] Madame Duteil.
+
+
+
+
+LX
+
+A M. MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, mercredi soir, 16 février 1831.
+
+Mon cher enfant, je n'ai pas eu le temps de te dire un petit mot, dans
+la lettre de ton oncle. J'ai reçu le tien ce matin. Je suis très
+contente que tu te portes bien et que tu t'amuses. Je serais heureuse
+de te voir, mon cher enfant; mais je serais fâchée que tu fusses ici
+maintenant. On ne s'y amuse pas: tout le monde se dispute, on
+s'étouffe dans les rues, on démolit les églises et on bat le tambour
+toute la nuit. Tu es bien mieux à Nohant, où l'on t'aime, où tu peux
+courir et jouer sans voir des méchants qui se battent.
+
+Adieu, mon cher enfant; travaille toujours, écris-moi souvent,
+embrasse pour moi ton papa, Boucoiran et ta petite soeur. Je vous aime
+tous deux par-dessus tout et je vous embrasse mille fois.
+
+
+
+
+LXI
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 4 mars 1831.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je vous remercie de m'avoir écrit. Je ne vis que de ce qui concerne
+Maurice, et les nouvelles qui m'arrivent par vous n'en sont que plus
+douces et plus chères. Aimez-le donc mon pauvre petit, ne le gâtez
+pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu'il faut pour
+l'instruire sans le rendre misérable: de la fermeté et de la douceur.
+Dites-moi s'il prend ses leçons sans chagrin. Près de lui, je sais
+montrer de la sévérité; de loin, toutes mes faiblesses de mère se
+réveillent et la pensée de ses larmes fait couler les miennes. Oh!
+oui, je souffre d'être séparée de mes enfants. J'en souffre bien! Mais
+il ne s'agit pas de se lamenter; encore un mois, et je les tiendrai
+dans mes bras. Jusque-là, il faut que je travaille à mon entreprise.
+
+Je suis plus que jamais résolue à suivre la carrière littéraire.
+Malgré les dégoûts que j'y rencontre parfois, malgré les jours de
+paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgré la
+vie plus que modeste que je mène ici, je sens que mon existence est
+désormais remplie. J'ai un but, une tâche, disons le mot, une
+_passion_. Le métier d'écrire en est une violente, presque
+indestructible. Quand elle s'est emparée d'une pauvre tête, elle ne
+peut plus la quitter.
+
+Je n'ai point eu de succès. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable
+par les gens auxquels j'ai demandé conseil. En conscience, ils m'ont
+dit que c'était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé
+probable par le public. C'est juste, il faut servir le pauvre public à
+son goût et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je
+m'en lave les mains. On m'agrée dans la _Revue de Paris_, mais on me
+fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est
+trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans _la
+Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du même genre que la _Revue_.
+C'est bien le diable si je ne réussis dans aucun.
+
+En attendant, il faut vivre. Pour cela, je fais le dernier des
+métiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que
+c'est! Mais on est payé sept francs la colonne et avec ça on boit, on
+mange, on va même au spectacle, en suivant _certain conseil que vous
+m'avez donné_. C'est pour moi l'occasion des observations les plus
+utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut écrire, tout
+voir, tout connaître, rire de tout. Ah! ma foi, vive la vie d'artiste!
+Notre devise est _liberté_.
+
+Je me vante un peu pourtant. Nous n'avons pas précisément la _liberté_
+au _Figaro_. M. de Latouche, notre _digne_ patron (ah! si vous
+connaissiez cet homme-là!) est sur nos épaules, taillant, rognant à
+tort et à travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses
+caprices. Et nous d'écrire comme il l'entend; car, après tout, c'est
+son affaire. Nous ne sommes que ses manoeuvres; _ouvrier-journaliste,
+garçon-rédacteur_, je ne suis pas autre chose pour le moment. Quand je
+vois les platitudes que j'ai griffonnées dans vingt paires de mains
+qui se les arrachent et sous les yeux de ces bénévoles lecteurs dont
+le métier est d'être mystifiés, je me prends à rire d'eux et de moi.
+Quelquefois je les vois cherchant à deviner des énigmes sans mot et je
+les aide à s'embrouiller. J'ai fait hier un article pour _madame
+Duvernet_, on dit que c'est pour M. de Quélen [1]. Voyez un peu!
+
+Adieu, mon cher enfant; je vous charge d'embrasser mon frère et _ma
+soeur, si elle vous le permet_. Dites à Polyte de m'écrire un peu plus
+souvent. Enfermée au bureau d'esprit de mon _digne_ maître depuis neuf
+heures du matin jusque cinq heures, je n'ai guère le temps d'écrire,
+moi; mais j'aime bien à recevoir des lettres de Nohant. Elles me
+reposent le coeur et la tête.
+
+Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites
+faire à Maurice?
+
+J'ai revu Kératry et j'en ai assez. Hélas! il ne faut pas voir les
+célébrités de trop près.
+
+_De loin, c'est quelque chose_, etc.
+
+J'aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j'ai
+vu madame Bertrand à la Chambre des députés. Elle était derrière moi
+dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J'ai été
+honnête, elle a été gracieuse, et l'histoire finit là.
+
+ [1] Archevêque de Paris
+
+
+
+
+LXII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 6 mars 1831.
+
+Vous êtes un _fichu_ paresseux mon cher camarade! Si nous n'étions
+d'anciens amis, je me fâcherais; mais il faut bien vous pardonner, car
+on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu'il
+se passe de belles choses, ici? C'est vraiment très drôle à voir. La
+révolution est en permanence comme la Chambre. Et l'on vit aussi
+gaiement, au milieu des baïonnettes, des émeutes et des ruines, que si
+l'on était en pleine paix. Moi, ça m'amuse. J'en suis fâchée pour ceux
+à qui ça déplaît; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer
+de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout
+comme une autre, pour le plus souvent je ris.
+
+Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l'humeur bien noire, à
+ce qu'il paraît? Le moyen de s'en _dispenser_? Chez moi, la peine ne
+creuse guère; chez vous, l'ennui se cramponne, du moins je crois le
+voir à quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point:
+l'air du pays n'est pas léger, la société n'est pas délicate, les
+cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On
+vit en tous lieux, je le sais, mais avec des intérêts, un ménage, une
+occupation personnelle, des projets et des profits. A votre âge, on
+n'a rien de tout cela, et au mien... que vous dirai-je? cela ne suffit
+pas encore. Un peu de patience! quand nous aurons quarante ans, nous
+serons les meilleurs Berrichons du monde.
+
+En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire
+des sermons, je vous engagerai à venir à Paris le plus que vous
+pourrez. Je sais que les parents ne lâchent guère leurs enfants; mais
+vous qu'on aime et qu'on gâte passablement, si vous montriez un désir
+bien prononcé, vous ne trouveriez pas de résistance. Si l'on voulait
+m'écouter, je parlerais bien pour vous, tant je suis pénétrée de
+l'impossibilité de vivre heureux à la Châtre quand on n'est ni vieux,
+ni père de famille, ni _raisonnable par force_.
+
+Je ne suis pas de ceux qui disent: _Vivre, c'est s'amuser_, ou plutôt
+je ne l'entends pas comme eux. Ce n'est pas l'Opéra qu'il vous faut
+tous les jours pour passer agréablement la soirée. L'Opéra est chose
+délicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son coeur. Odry
+même, le sublime Odry, n'est pas indispensable à ma félicité,
+quoiqu'il y contribue puissamment. Je m'amuse _partout_.--Partout
+(entendons-nous) où je ne vois pas la haine, le soupçon, l'injustice
+et l'aigreur empester l'air que je respire. Si les gens n'étaient pas
+méchants, je leur passerais bien d'être bêtes; mais, pour notre
+malheur, ils sont l'un et l'autre. Voilà pourquoi la province est
+odieuse. Il y a un venin caché partout, et l'on peut dire d'elle ce
+que Victor Hugo dit de la prison: _Vous y cueillez une fleur, et elle
+pique ou elle pue_. C'est barroque, mais c'est vrai.
+
+Il me tarde pourtant de retourner en Berry; car j'ai des enfants que
+j'aime plus que tout le reste. Sans l'espoir de leur être plus utile
+un jour avec la plume du scribe qu'avec l'aiguille de la ménagère, je
+ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgré les difficultés
+sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette
+carrière épineuse.
+
+Je me suis enfin décidée à écrire dans _le Figaro_, et je suis charmée
+que vous y soyez abonné; ce sera une manière de causer avec vous,
+surtout si M. de Latouche a souvent la bonne idée de me faire faire
+des articles comme celui de _Molinara_, article dont le coeur a fait
+les frais plus que l'esprit. C'est dans son cabinet, à sa table,
+moitié avec lui, que j'ai écrit cette _idylle_ dont le bon public
+parisien (public excellent, d'ailleurs, dont le métier est d'être
+dupe) cherchait le mot avec d'incroyables efforts le lendemain.
+
+Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du café _Conti_... (Vous
+connaissez sûrement le café Conti, vis-à-vis le pont Neuf? Vous y avez
+déjeuné plus d'une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si
+vous les aviez vus, le nez sur _le Figaro_ et se donnant à tous les
+diables pour savoir quelle énigme politique leur cachait cette
+_Molinara_ et ce polisson de moulin.
+
+D'aucuns disaient: «C'est un emblème;» d'aucuns répondaient: «C'est
+une anagramme;» et d'aucuns reprenaient: «C'est un logogryphe.»--Qui
+donc est cette meunière? C'est Delphine Gay!--Oh! non, c'est la
+duchesse de Berry.--Bah! c'est la femme du dey d'Alger.--Dans tous les
+cas, c'est bien savant, on n'y comprend goutte.»
+
+Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatière, et je
+leur disais d'un air mystérieux: «Messieurs, je sais de bonne
+part que c'est la femme du pape.» A quoi ils répondaient: «Pas
+possible?--Parole d'honneur!»
+
+Vous avez vu depuis, un grand article intitulé _Vision_. M. de
+Latouche l'a trouvé très remarquable et _m'a priée_ en quelque sorte
+de le lui donner. Il est de J.S..., qui me l'avait confié et qui n'a
+pas été très content de le voir mutilé et raccourci. Il le destinait
+au _Voleur_, et, moi, je l'ai _volé_, au profit du _Figaro_. Dans le
+même numéro, une bigarrure (la première) fait grand scandale. Elle n'a
+rien de joli; mais, comme elle tombe d'aplomb sur le ridicule de la
+circonstance, les rieurs s'en sont emparés, le roi citoyen s'en est
+offensé, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment
+de recevoir la croix (dont Sa Majesté n'est pas chiche d'ailleurs), se
+l'est vu refuser à cause de l'article susdit, dont il est responsable.
+_C'est pourtant moi qu'a fait ce coup-là!_ J'en peux pas revenir et
+j'en ris à me démettre les mandibules. O auguste juste milieu de la
+Châtre, que diras-tu de mon imprudence!
+
+M. de Latouche, de son côté, ne s'était pas gêné d'annoncer des
+_croisées à louer pour voir passer la première émeute que ferait M.
+Vivien_. Toutes ces gentillesses ont indisposé le roi citoyen et papa
+Persil, qui lui a dit comme ça:
+
+--Tonnerre de Dieu, sire, c'est trop fort!
+
+--Vous croyez? qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me fâche?
+
+--Oui, sire, faut vous fâcher.
+
+Alors le roi citoyen s'est fâché. Et voilà qu'on a saisi _le Figaro_
+et qu'on lui intente un _procès de tendance_. Si on incrimine les
+articles en particulier, le mien le sera _pour sûr_. Je m'en déclare
+l'auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu! quel scandale à la
+Châtre! Quelle horreur, quel désespoir dans ma famille! Mais ma
+réputation est faite et je trouve un éditeur pour acheter mes
+platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs
+cinquante centimes pour avoir le bonheur d'être condamnée.
+
+Je ne vous dis rien de _la Nouvelle Atala_. Je l'ai avalée, il m'en
+souviendra! J'en ai eu le choléra-morbus pendant trois jours. Vous en
+verrez l'analyse un de ces jours dans votre journal.
+
+Bonsoir, mon cher camarade; je vous embrasse de tout mon coeur.
+Écrivez-moi plus souvent et quand même vous seriez de mauvaise humeur,
+n'ai-je pas aussi mes jours _nébuleux_? Quand je serai _cheux_ nous,
+c'est-à-dire le mois prochain, si vous vous ennuyez, vous viendrez me
+voir. Nous mettrons nos deux ennuis ensemble et nous tâcherons de les
+jeter à l'eau, pour peu qu'il y ait de l'eau.
+
+Je ne vous dis rien de votre _affaire d'honneur_. Êtes-vous assez
+bête! je me réserve de vous laver la tête; mais ne recommencez pas
+souvent ces sottises-là.
+
+Adieu.--Bonsoir.--Embrassez pour moi votre chère mère et aimez-moi
+toujours _un brin_.
+
+
+
+
+LXIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 9 mars 1831.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis triste. De loin encore, on essaye de me faire du mal. Une
+lettre de mon frère, aigre jusqu'à l'amertume, contient ce qui suit:
+_Ce que tu as fait de mieux, c'est ton fils; il t'aime plus que
+personne au monde. Prends garde d'émousser ce sentiment-là._
+
+Il y a là bien de la cruauté. C'est me dire, qu'un jour je ne
+trouverai même pas la tendresse de mon enfant. Sans doute, s'il porte
+un coeur égoïste et froid, je dois m'y attendre. Mais il n'en sera pas
+ainsi, n'est-ce pas?
+
+Vous êtes auprès de lui, vous lui parlez de moi et vous me conservez
+mon bien le plus précieux: l'amour de mon fils? Bah! j'ai tort d'être
+triste. C'est vous faire injure. Je suis tranquille.
+
+On me blâme, à ce qu'il paraît, d'écrire dans _le Figaro_. Je m'en
+moque. Il faut bien vivre et je suis assez fière de gagner mon pain
+moi-même. _Le Figaro_ est un moyen comme un autre d'arriver. Le
+_journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer. Je sais que
+souvent il est dégoûtant; mais on n'est pas obligé de se salir les
+mains pour écrire, et j'arriverai, j'espère, sans cela. Ce petit
+journal fait de _l'opposition_ et de la _diffamation_. Il s'agit de ne
+pas prendre l'un pour l'autre. C'est peu de chose de gagner sept
+francs par colonne; mais c'est beaucoup que de se rendre nécessaire
+dans un bureau de littérature. Cela vous mène à tout, même sans
+_camaraderie_, et sans que la _personne_ paraisse le moins du monde.
+Je n'ai affaire qu'à M. de Latouche. Je vis toujours tranquille et
+retirée. Je vais au spectacle presque tous les soirs avec les loges
+qu'il me donne. C'est très agréable.
+
+Vous saurez que j'ai débuté par un _scandale_, une plaisanterie sur la
+garde nationale. La police a fait saisir _le Figaro_ d'avant-hier.
+Déjà je m'apprêtais à passer six mois à la Force; car j'aurais très
+certainement pris la responsabilité de mon article. M. Vivien a senti
+ce matin l'absurdité d'une poursuite de ce genre, il a fait signifier
+aux tribunaux d'en rester là. Tant pis! une condamnation politique eût
+fait ma réputation et ma fortune.
+
+La littérature est dans le même chaos que la politique. Il y une
+préoccupation, une incertitude dont tout se ressent. On veut du neuf,
+et, pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir
+peint l'amour d'un soldat pour une tigresse et celui d'un artiste pour
+un _castrato_. Qu'est-ce que tout cela, bon Dieu!
+
+Les monstres sont à la mode. Faisons des monstres! J'en _enfante_ un
+fort agréable dans ce moment-ci. Je vous conterai, sur tout ce que je
+vois, de singulières particularités. Si j'avais le temps de les
+enregistrer, ce serait un curieux journal.
+
+Adieu, mon cher enfant; parlez-moi beaucoup de mon fils et de votre
+santé. Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 14 avril 1831.
+
+Ma chère maman,
+
+J'ai bien tardé à vous annoncer mon arrivée, parce que j'ai séjourné
+quelques jours à Bourges, où j'ai été assez malade. Je me porte bien
+tout à fait, depuis que j'ai revu mes enfants. Ce sont deux amours.
+Solange est devenue belle comme un ange. Il n'y a pas de rose assez
+fraîche pour vous donner l'idée de sa fraîcheur. Maurice est toujours
+mince; mais il se porte bien et on ne peut voir d'enfant plus aimable
+et plus caressant. Je suis aussi très contente de ses progrès et de sa
+douceur au travail. Enfin je suis, jusqu'ici, une heureuse mère.
+
+J'ai trouvé Polyte un peu malade; sa femme, toujours la même, bonne et
+indolente; mon mari, criant fort et mangeant bien; le précepteur avec
+des moustaches qui lui vont comme de la dentelle à un hérisson;
+Léontine, ayant fait aussi des progrès et toujours très douce. Voilà!
+
+Et vous, ma chère maman, que faites vous par ce beau temps qui donnait
+déjà à Paris un air de fête? Promenez-vous Caroline, en attendant que
+la pauvre enfant, aille retrouver son triste Charleville? Mais elle y
+retrouvera son Oscar, et, auprès de ses enfants, on ne peut pas
+s'ennuyer.
+
+Pierret est-il toujours amoureux de son beau fusil qui lui sert de
+bijou sur sa cheminée, et furieux contre les républicains? Dites-lui
+qu'à la première révolution, les femmes repousseront les gardes
+nationaux avec des pots de chambre.
+
+Ici, l'on est fort tranquille en masse et l'on ne se dispute qu'en
+famille. Ne pouvant faire d'émeutes, on fait des cancans; ce qui
+m'ennuie tellement, que je vais m'enfermer dans mon cabinet avec mes
+deux mioches pour ne pas entendre parler de haines, d'élections,
+d'intrigues, de propos, de vengeances, etc., etc. Pouah!
+
+La peste des petites villes, c'est le commérage. Les hommes s'en
+mêlent au moins autant que les femmes quand il s'agit d'intérêts
+politiques. A Paris, on rit de tout; ici, on prend tout au sérieux. Il
+y a de quoi crever d'ennui; car, après tout, la vie n'est pas faite
+pour se fâcher d'un bout à l'autre. J'aime mieux laisser les hommes
+comme ils sont que de me donner la peine de les prêcher.
+
+N'est-ce pas votre avis, chère mère, à vous qui avez l'esprit si jeune
+et le caractère si gai? Je voudrais que Maurice fût d'âge à entrer au
+collège; alors je passerais, près de vous et près de lui, une partie
+de ma vie à Paris. J'aime la liberté dont on y jouit et l'insouciance
+qui fait le fond du caractère de ses habitants.
+
+Tout le monde ici se joint à moi pour vous embrasser mille fois.
+Rendez-le-moi en particulier un peu plus qu'aux autres.
+
+Bonsoir, ma chère petite maman.
+
+
+
+
+LXV
+
+A M. CHARLES DUVERNET. A LA CHATRE
+
+ Nohant, avril 1831.
+
+Je viens vous faire mon compliment, cher camarade. Vous jouez très
+bien la comédie et je n'ai pas eu besoin de l'indulgence de l'amitié
+pour vous applaudir. J'eusse voulu avoir les pattes du Gaulois pour
+entraîner l'auditoire naturellement peu _entraînable_ et beaucoup plus
+sensible aux farces de cache-cache qu'aux choses bien dites et bien
+senties. Vous êtes très drôle en garçon et en vieille femme; mais vous
+êtes encore mieux dans vos habits, ce qui est, vous le savez sans
+doute, le plus difficile en scène. Mais dites donc à Soumain de
+changer de figure s'il veut ressembler à Odry. Il est beaucoup trop
+gentil pour faire M. Cagnard, et ne fait pas rire parce qu'il ne peut
+pas être caricature. Quoiqu'il ait des gestes et des manières de dire
+très conformes à son modèle, personne à la Châtre ne sent le mérite de
+cette imitation, parce que personne n'a vu Odry. Le gros Chabenat est
+excellent. Il a plus de naturel qu'aucun de vous, sauf _vous_.
+Dites-leur d'apprendre leurs rôles et de ne pas manquer leurs entrées.
+Individuellement vous jouez bien; mais vous manquez d'ensemble.
+
+J'ai regret d'avoir manqué votre précédente représentation, j'étais
+trop malade. J'ai chargé madame Decerf de me prendre vingt billets à
+votre loterie. J'y aurais coopéré par quelque ouvrage si j'avais eu
+plus de temps et de santé.
+
+Votre mère m'a dit que toutes ces comédies vous fatiguaient beaucoup.
+Prenez garde, ne vous faites pas, comme moi, vieux avant le temps.
+
+Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. Avez-vous
+des nouvelles d'Alphonse? personne ne m'en donne, ni lui non plus.
+
+
+
+
+LXVI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 31 mai 1831.
+
+Ma chère maman,
+
+Vous êtes triste. Vous allez encore vous trouver seule. C'est une
+chose difficile à arranger avec la liberté, que la société d'autrui.
+Vous aimez à être entourée, vous détestez la contrainte; c'est tout
+comme moi. Comment concilier les volontés des autres avec la sienne
+propre? Je ne sais. Peut-être faudrait-il fermer les yeux sur bien des
+petites choses, tolérer beaucoup d'imperfections à la nature humaine
+et se résigner à certaines contrariétés qui sont inévitables dans
+toutes les positions. Ne jugez-vous pas un peu sévèrement des torts
+passagers? Il est vrai, vous pardonnez aisément et vous oubliez vite;
+mais ne condamnez-vous pas quelquefois un peu à la hâte?
+
+Pour moi, ma chère maman, la liberté de penser et d'agir est le
+premier des biens. Si l'on peut y joindre les petits soins d'une
+famille, elle est infiniment plus douce; mais où cela se
+rencontre-t-il? Toujours l'un nuit à l'autre, l'indépendance à
+l'entourage ou l'entourage à l'indépendance. Vous seule pouvez savoir
+lequel vous aimeriez mieux sacrifier. Moi, je ne sais pas supporter
+l'ombre d'une contrainte, c'est là mon principal défaut. Tout ce qu'on
+m'impose comme devoir me devient odieux; tout ce qu'on me laisse faire
+de moi-même, je le fais de tout mon coeur. C'est souvent un grand
+malheur d'être ainsi fait, et mes torts, quand j'en ai, viennent tous
+de là.
+
+Mais peut-on changer sa nature? Si vous aviez beaucoup d'indulgence
+pour ce travers, vous m'en trouveriez bientôt corrigée sans savoir
+comment. On l'augmente en moi, en me le reprochant sans cesse; et
+cela, je vous jure que ce n'est point esprit de contradiction, c'est
+penchant involontaire, irrésistible. Vous me connaissez fort peu,
+j'ose le dire, ma chère maman. Il y a bien des années que nous n'avons
+vécu ensemble, et souvent vous oubliez que j'ai vingt-sept ans, que
+mon caractère à dû subir bien des changements depuis ma première
+jeunesse.
+
+Vous me supposez surtout un amour du plaisir, un besoin d'amusement et
+de distraction que je suis loin d'avoir. Ce n'est pas du monde, du
+bruit, des spectacles, de la parure qu'il me faut; vous seule êtes
+dans l'erreur sur mon compte; c'est de la liberté. Être toute seule
+dans la rue et me dire à moi-même: «Je dînerai à quatre heures ou à
+sept, suivant mon bon plaisir; je passerai par le Luxembourg pour
+aller aux Tuileries, au lieu de passer par les Champs-Élysées, si tel
+est mon caprice.» Voilà ce qui m'amuse beaucoup plus que les fadeurs
+des hommes et la raideur des salons.
+
+Si je rencontre des coeurs qui prennent mes innocentes fantaisies pour
+des vices hypocrites, je ne sais pas me donner la peine de les
+dissuader. Je sens que ces gens-là m'ennuient, me méconnaissent et
+m'outragent. Alors je ne réponds rien et je les plante là. Suis-je
+bien coupable? Je ne cherche ni vengeance ni réparation, je ne suis
+pas méchante: j'oublie. On dit que je suis légère, parce que je ne
+suis pas haineuse et que je n'ai pas même l'orgueil de me justifier.
+
+Mon Dieu! quelle rage avons-nous donc, ici-bas, de nous tourmenter
+mutuellement, de nous reprocher aigrement nos défauts, de condamner
+sans pitié tout ce qui n'est pas taillé sur notre patron?
+
+Vous, ma chère maman, vous avez souffert de l'intolérance, des fausses
+vertus, des gens à grands principes. Votre beauté, votre jeunesse,
+votre indépendance, votre caractère heureux et facile, combien ne les
+a-t-on pas noircis! Quelles amertumes ne sont pas venues empoisonner
+votre brillante destinée! Une mère indulgente et tendre qui vous eût
+ouvert ses bras à chaque nouveau chagrin et qui vous eût dit: «Laisse
+les hommes te condamner; moi, je t'absous! laisse-les te maudire; moi,
+je te bénis!» Que de bien elle vous eût fait! quelle consolation elle
+eût répandue sur les dégoûts et les petitesses de la vie!
+
+On vous a dit _que je portais culotte_, on vous a bien trompée; si
+vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En
+revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son
+vêtement, chacun sa liberté. J'ai des défauts, mon mari en a aussi,
+et, si je vous disais que notre ménage est le modèle des ménages,
+qu'il n'y a jamais eu un nuage entre nous, vous ne le croiriez pas. Il
+y a dans ma position comme dans celle de tout le monde, du bon et du
+mauvais. Le fait est que mon mari fait tout ce qu'il veut; qu'il a des
+maîtresses ou n'en a pas, suivant son appétit; qu'il boit du vin
+muscat ou de l'eau claire selon sa soif; qu'il entasse ou dépense,
+selon son goût; qu'il bâtit, plante, change, achète, gouverne son bien
+et sa maison comme il l'entend. Je n'y suis pour rien.
+
+Je trouve tout fort bon, parce que je sais qu'il a de l'ordre, qu'il
+est plutôt économe que prodigue, qu'il aime ses enfants et qu'il ne
+songe qu'à eux dans tous ses projets. Je n'ai pour lui, vous le voyez,
+que de l'estime et de la confiance, et, depuis que je lui ai
+entièrement abandonné l'autorité des biens, je ne crois pas qu'on
+puisse me soupçonner encore de vouloir le dominer.
+
+Il me faut peu de chose: la même pension, la même aisance qu'à vous.
+Avec mille écus par an, je me trouve assez riche, moyennant que ma
+plume me fait déjà un petit revenu. Du reste, il est bien juste que
+cette grande liberté dont jouit mon mari soit réciproque: sans cela,
+il me deviendrait odieux et méprisable; c'est ce qu'il ne veut point
+être. Je suis donc entièrement indépendante; je me couche quand il se
+lève, je vais à la Châtre ou à Rome, je rentre à minuit ou à six
+heures; tout cela, c'est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas
+bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec
+votre raison et avec votre coeur de mère; l'un et l'autre doivent être
+pour moi.
+
+J'irai à Paris cet été. Tant que vous me témoignerez que je vous suis
+agréable et chère, vous me verrez heureuse et reconnaissante. Si je
+trouve autour de vous des critiques amères, des soupçons offensants
+(vous comprenez que ce n'est pas de vous que je les crains), je
+laisserai la place au plus puissant, et, sans vengeance, sans colère,
+je jouirai de ma conscience et de ma liberté. Vous avez trop d'esprit
+pour ne pas reconnaître bientôt que je ne mérite pas toute cette
+dureté.
+
+Adieu, chère petite maman; mes enfants se portent bien; ma fille est
+belle et mauvaise, Maurice est maigre et bon. Je suis contente de son
+caractère et de son travail. Je gâte un peu ma grosse fille: l'exemple
+de Maurice, qui est devenu si doux, me rassure pour l'avenir.
+
+Écrivez-moi, chère maman; je vous embrasse de toute mon âme.
+
+
+
+
+LXVII
+
+A MADAME DUVERNET MÈRE, A LA CHATRE
+
+ Nohant, lundi, juin 1831.
+
+Chère dame,
+
+Je rentre toute comblée de votre bonne amitié et de votre douce
+hospitalité. Je trouve non pas M. de Latouche, mais une lettre de lui
+m'annonçant que des affaires imprévues, relatives au _Figaro_ avec M.
+le préfet de la Charente, qui vient de se déclarer en faillite, l'ont
+empêché de partir au moment où il allait enfin se décider. Il nous
+promet d'arriver quand nous ne l'attendrons plus. Il se plaint un peu
+du silence de Charles et du vôtre.
+
+Ne viendrez-vous pas aussi manger mes petits pois, cueillir mes fleurs
+et choisir vous-même vos petites colonies d'oeillets? Deux ou trois
+rayons de soleil sècheront nos chemins, et vous avez une infinité de
+pataches en votre possession. Accordez-moi donc une bonne journée tout
+entière avec le bon meunier, son fils et l'âne... Je ne vois autour de
+vous que le desservant de T... que nous puissions insulter ainsi. Je
+n'ose quasi pas vous embrasser après une pareille pensée.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Nohant, lundi soir, 25 juin 1831.
+
+Comme nous nous verrons vendredi, entre l'air bienveillant et paternel
+du châtelain, et les _decaudinades_[1], nous ne pourrons guère dire
+deux mots de suite. Je ne veux pas partir, mon bon Charles, sans vous
+dire combien votre amitié m'a été douce durant ces trois mois. Nous ne
+nous connaissions pas, et notre camaraderie d'enfance ne nous eût rien
+appris l'un de l'autre, si une affection qui nous est commune ne fût
+venue resserrer ce lien et rapprocher nos coeurs, dont les bizarreries
+respectives avaient besoin de s'entendre.
+
+Sans vous, j'aurais éprouvé bien plus les amertumes de mon intérieur.
+Votre intérêt, la confiance avec laquelle je m'épanchais près de vous
+ont adouci ce temps d'épreuves. En mettant nos ennuis en commun, nous
+les avons mieux supportés. Du moins, je puis l'avancer pour mon
+compte, et je voudrais que le bienfait de cette amitié eût été
+réciproque.
+
+Les fous tels que moi ont cela de bon, qu'ils ne sont pas chiches de
+leur coeur une fois qu'ils l'ont donné. Désabusée sur tout le reste,
+je ne crois plus qu'à ceux qui me sont restés fidèles, ou qui m'ont
+comprise, avec mes défauts, mon esprit _antisocial_ et mon mépris pour
+tout ce que la plupart des hommes respectent. Je me sens assez de
+générosité pour recommencer avec ceux-là une existence nouvelle, une
+vie d'affection, d'espoir et de confiance, que ne viendra pas
+refroidir la mémoire de tant de déceptions anciennes. Oh! j'oublierai
+tout de bon coeur avec vous autres: et les amis qui trahissent, et
+ceux qui s'ennuient des maux qu'on leur confie, et ceux qui craignent
+de se compromettre en y cherchant remède, et les tièdes, et les
+perfides, et les maladroits qui vous crottent en voulant vous essuyer.
+Je croirai en vous, comme j'ai cru jadis en eux, et ne vous ferai pas
+responsables de leurs torts, en me livrant avec réserve à vos
+promesses. J'y crois et j'y compte.
+
+C'est sur les ruines du passé, du préjugé et des préventions que nous
+nous sommes vus, tels que nous sommes, je crois, tels que la nature
+nous a faits.
+
+C'est en nous confiant nos mutuelles infirmités que nous avons pris
+intérêt les uns aux autres. Sans le besoin de recevoir des
+consolations, sans celui d'en donner, nous serions peut-être tous
+restés isolés dans cette société vaine et sotte qui ne pourra jamais
+nous pardonner de vouloir être indépendants de ses lois étroites.
+Laissons-la dire. Elle regarderait notre petite communauté comme un
+hôpital de fous. Vivons à part, et ne la voyons que pour en rire ou
+pour y pardonner. Puissiez-vous être comme moi insensible à ses
+atteintes, et mettre votre vie réelle, votre bonheur entier, dans le
+coeur de ce petit nombre qui vous apprécie et qui me tolère, moi,
+reconnaissante quand j'obtiens seulement de l'indulgence. Toutes les
+peines d'intérieur ne deviennent-elles pas supportables, avec cette
+idée qu'il y a des êtres tout prêts à nous dédommager de l'injustice
+ou de l'ingratitude de ceux-là?
+
+Oh! mon bon Charles, que cette pensée vous soit bienfaisante comme à
+moi! qu'elle ferme toutes les autres blessures, qu'elle anéantisse
+tous les souvenirs qui font mal, qu'elle reconstruise votre avenir et
+rajeunisse votre coeur comme elle a rajeuni le mien, bien plus vieux,
+hélas! bien plus mortellement froissé que le vôtre! Croyez en nous, et
+vous serez heureux partout même à la Châtre.
+
+Venez près de nous, dans notre Paris, où règne sinon la liberté
+publique, du moins la liberté individuelle. Nous aurons de temps en
+temps un billet de parterre aux Italiens ou à l'Opéra. Quand nous
+n'aurons pas le sou, nous irons voir les cathédrales, ça ne coûte rien
+et c'est toujours intéressant à étudier. Ou bien nous prendrons le
+frais sur mon balcon, nous verrons passer l'émeute nouvelle, nous
+cracherons sur tout cela, battants et battus, tous fous à faire pitié.
+Nous garrotterons le Gaulois pour l'empêcher d'y prendre part, nous
+ferons brailler Planet et nous nous amuserons des manies de chacun de
+nous, sans les froisser, sans en souffrir. Dans le jour, nous
+travaillerons, car il faut travailler! Quand on ne s'est pas renfermé
+le matin comme nous disions l'autre fois au Coudray, on n'a pas de
+plaisir à se trouver libre le soir. Il faut s'imposer la gêne une
+moitié de sa vie pour s'amuser l'autre moitié. Vous vous créerez une
+occupation, ne fût-ce que de mettre en rapport Claire et Philippe,
+Jehan Cauvin et la cathédrale, Berido et la prima donna[2]. Nous
+louerons un piano et nous nous y remettrons tous les deux. Si vous ne
+vous trouvez pas bien de votre vie de garçon, il sera toujours temps
+de vous marier; car, avec nous, liberté de rompre quand vous voudrez;
+mais essayez-en d'abord; après, vous verrez. Il y aura toujours des
+filles nubiles, c'est une espèce qui croît et multiplie par la grâce
+de Dieu.
+
+Et puis, mon bon Charles, marié ou veuf ou garçon, que vous soyez
+Charlot ruminant dans sa chambrette sur les misères de l'étudiant, de
+l'artiste et du célibataire, ou bien M. le receveur au sein de son
+_intéressante_ famille, que vous soyez libre de nous venir trouver ou
+que votre future épouse vous le défende, aimez-nous toujours, et,
+croyez-le, quand vous pourrez vous échapper, vous nous trouverez
+joyeux de vous voir et empressés à vous distraire. En attendant, nous
+allons parler de vous.
+
+Adieu donc; je vous embrasse. Venez le plus tôt que vous pourrez.
+
+ [1] Du nom d'un ami de Duvernet appelé Decaudin.
+ [2] Héroïnes de divers fragments littéraires inédits de George Sand.
+
+
+
+
+LXIX
+
+A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE
+
+ Orléans, samedi 3 juillet 1831.
+
+Mon cher amour, je suis arrivée à Orléans un peu fatiguée. J'ai eu la
+migraine tout le long du chemin. Je vais me reposer un jour ou deux
+ici, afin de bien voir la cathédrale; car tu sais que j'aime beaucoup
+les cathédrales. Il y a un an, tu étais là avec moi, et nous avons été
+la voir ensemble, t'en souviens-tu? Tu trouvais que c'était bien
+grand, et qu'il faudrait bien des Maurices les uns sur les autres pour
+monter aussi haut.
+
+Je suis bien contente de toi, mon cher enfant; tu n'as pas beaucoup
+pleuré devant moi. Après, dis-moi ce que tu as fait? As-tu trouvé ton
+ménage joli? l'as-tu fait voir à ta soeur? Elle a pleuré aussi, la
+pauvre grosse. L'as-tu un peu consolée? Joue bien avec elle,
+roulez-vous sur vos lits le soir et endormez-vous en riant et en
+chantant. Ne fais pas de vilains rêves tristes, pense à moi sans
+chagrin, et travaille toujours bien pour me faire voir que tu m'aimes.
+
+Tu as vu comme j'étais heureuse de te trouver corrigé de ta paresse.
+Continue donc, je t'en récompenserai, en t'aimant tous les jours
+davantage. Je ne sais si tu pourras lire mon griffonnage, je t'écris
+avec une espèce d'allumette qui va tout de travers. Je t'embrasse, de
+tout mon coeur, pour toi d'abord, puis pour ta soeur, pour ton papa,
+pour Boucoiran, et puis pour toi encore un million de fois. Adieu, mon
+petit ange, écris-moi bien, bien souvent.
+
+
+
+
+LXX
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 16 juillet 1831
+
+Je suis enfin installée tout à fait chez moi, mon petit amour. J'ai
+trois jolies petites chambres sur la rivière avec une vue magnifique
+et un balcon. Quand tu viendras me voir, tu t'amuseras à voir défiler
+les troupes et à regarder les pompiers sous les armes. Il y a un poste
+vis-à-vis. Toutes les fois qu'un gendarme paraît, ces pauvres pompiers
+sont obligés de courir à leurs fusils. Comme cela arrive fort souvent,
+ils n'ont pas une minute de repos par jour, et les passants s'amusent
+à les gouailler. Tu verras aussi les tours de Notre-Dame, qui sont
+toutes couvertes d'hirondelles. Il y a des figures de diables en
+pierre tout autour des murs, et les oiseaux se cachent dans leur
+gueule pour y bâtir leur nid.
+
+J'ai vu encore ton cousin Oscar hier au soir. Il est bien gentil et ne
+veut pas me quitter. Il va entrer en pension; sans cela, je te
+l'aurais amené et vous auriez joué ensemble, mais il est temps qu'il
+apprenne ce que tu sais déjà. Tu seras bien content, lorsque tu
+entreras au collège, d'avoir pris de bonnes leçons d'avance. Tu auras
+moins de peine que les autres enfants de ton âge, et tu verras que
+c'est un grand bonheur d'avoir été forcé de travailler. Écris-moi
+donc, mon cher enfant; ta dernière lettre est très bien. Elle m'a fait
+grand plaisir, et je l'ai embrassée bien des fois. Si tu étais là, mon
+pauvre petit, je te mordrais les joues. En attendant, embrasse ta
+soeur et porte-toi bien. Pense souvent à ta mère, qui t'aime plus que
+tout au monde.
+
+
+
+
+LXXI
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 17 juillet 1831
+
+Mon cher enfant,
+
+J'en suis fâchée pour votre optimisme politique, mais votre gredin de
+gouvernement indispose cruellement les honnêtes gens. Si j'étais
+homme, je ne sais à quels excès je me porterais, dans de certains
+moments d'indignation, que toute âme bien née doit ressentir à la vue
+des platitudes et des atrocités qui se commettent ici tous les jours.
+
+C'est réellement une guerre civile que les ministres allument et
+alimentent à leur profit. _Infamie!_ Les couleurs nationales sont
+proscrites. Il suffit de les porter pour être dépecé avec un odieux
+sang-froid, par des gens armés, lâches, qui ne rougissent point
+d'égorger des enfants sans défense et en petit nombre.
+
+Cette belle institution de la garde nationale est devenue un levain de
+discorde et de sang. La police a recours à des moyens dignes des plus
+beaux temps de Carrier (de Nantes). Il semble que Philippe veuille
+trancher du Napoléon. Or c'est un rôle qu'un Bourbon ne saura jamais
+remplir. Ses efforts retarderont sa chute; mais elle n'en sera que
+plus tragique, et vraiment alors le peuple commettra tous les excès
+sans être coupable.
+
+Moi, je hais tous les hommes, rois et peuples. Il y a des instants où
+j'aurais du bonheur à leur nuire. Je n'ai de repos qu'alors que je les
+oublie!
+
+Vous êtes bon, vous! C'est différent. Les amis, oh! les amis! que
+c'est un trésor rare et difficile à garder! Si l'on ne tient pas sa
+main toujours étroitement fermée, ils s'échappent comme de l'eau au
+travers des doigts.
+
+J'ai le coeur cruellement froissé; mais je sais qu'il y aurait de
+l'ingratitude à pleurer longtemps ceux qui désertent. Plus le nombre
+se réduit, plus je sens l'affection redoubler de vigueur. La part des
+uns revient aux autres.
+
+Je vous remercie de m'avoir parlé de Maurice. Faites qu'il m'écrive
+souvent, qu'il ne soit pas trop livré à lui-même aux heures où il ne
+travaille pas, et qu'il continue à apprendre sans chagrin. Sa dernière
+lettre est charmante.
+
+Adieu, mon cher enfant. Je vous embrasse comme je vous aime. C'est du
+fond de mon âme.
+
+
+
+
+LXXII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 19 juillet 1831
+
+Mon bon Charles,
+
+Soyez miséricordieux et pardonnez à la lenteur de mes lettres. Je suis
+enfin installée quai Saint-Michel, 25, et j'espère désormais ne plus
+m'exposer au remords de laisser sans réponse prompte vos lettres
+bonnes et aimables. Je vous laisse à penser ce qu'il a fallu de
+mémoire, de jambes, de patience et de temps, pour acheter tout un
+petit ménage depuis la pelle jusqu'aux mouchettes: c'est à n'en pas
+finir. Le pis de tout cela, c'est l'argent que cela coûte. J'aurais
+tort de me plaindre pourtant. Je n'ai rien payé et je payerai s'il
+plaît à Dieu.
+
+Le Gaulois et moi comptons sur une bonne tuerie patriotique, ou sur un
+bon choléra-morbus, qui nous délivrera de l'infâme séquelle des
+créanciers. D'ailleurs, n'allons-nous pas avoir la république? et le
+premier article de la nouvelle Charte portera, j'espère, que les
+dettes sont supprimées et tous les créanciers déportés. Nous leur
+faisons grâce de la vie, parce que nous sommes grands et généreux,
+mais qu'ils ne s'avisent jamais de rappeler le passé! (Il n'y que des
+carlistes et des jésuites capables de tant de ressentiment.) Nos
+créanciers, s'ils veulent éviter la guillotine, qui est, comme chacun
+sait, _soeur de la liberté_, doivent nous délivrer à tout jamais de
+leur odieuse présence, et purger le sol de la patrie régénérée de leur
+impur et stupide trafic. Tel sera le texte du premier discours du
+Gaulois à la prochaine assemblée constituante.
+
+Mon bon camarade, pourquoi ne travaillez-vous plus? Évitez du moins
+l'ennui, ne fût-ce qu'en taillant des cure-dents. Planet en fait une
+consommation qui vous tiendra en haleine. Si vous n'avez pas l'espoir
+de succéder à votre père et que les chiffres vous rebutent, faites
+autre chose; lisez, instruisez-vous, la vie est toujours trop courte
+pour tout ce qu'on peut apprendre. Ecrivez des romans, des comédies,
+des proverbes, des drames: tout cela vous fera travailler sans ennui
+et vous forcera à des recherches historiques qui vous arriveront
+pleines d'intérêt et de vie.
+
+S'ennuyer! je ne le conçois pas pour vous. Être triste! c'est
+différent, cela. Cette solitude, les dégoûts de cette petite existence
+de la province, sont bien faits pour serrer le coeur. J'en sais
+quelque chose. _Quelque chose_ seulement, car j'ai une ressource
+immense: la société de mes enfants. Vous, tout seul, tout rêveur, sans
+un ami qui vous comprenne bien, souffrant de ces peines sans nom que
+le vulgaire regarde comme une manie et une affectation, cherchant à
+répandre votre coeur dans un coeur de la même nature, et ne trouvant
+que de bonnes et simples âmes qui vous disent d'un air surpris:
+«Comment! vous vous plaignez? n'êtes-vous pas riche? A votre place, je
+serais heureux!» etc.
+
+Eh bien, je vous vois d'ici et je sais tout ce que vous devez
+souffrir. L'isolement tue les âmes actives. Il énerve le caractère;
+mais il redouble le feu intérieur et joint, au tourment de désirer, le
+tourment de ne pouvoir pas _vouloir_.
+
+N'est-ce pas là où vous en êtes souvent? Je n'ose pas vous dire:
+«Sortez-en, venez à nous!» Mais combien je le désire! nous vous aimons
+comme vous méritez d'être aimé. Je crois qu'au milieu de nous, vous
+reprendrez vite à la vie. Écrivez donc souvent et beaucoup; vous avez
+toujours le temps, vous.
+
+Si vous allez à Nohant, dites donc à Boucoiran que mon fils m'écrit
+bien peu, et que cela me fait beaucoup de peine.
+
+Adieu, mon ami. Écrivez, ou faites mieux, venez!
+
+Je n'ai pas acheté la natte de votre mère, ni les lunettes pour
+Decaudin. J'ai une raison honteuse, secrète, mais _invulnérable_. Je
+n'ai pas un sou. Je paye écu par écu mes damnés marchands. O Misère!
+je te ferai élever un temple si tu me quittes un jour; car ceux que tu
+hantes sont plus heureux qu'on ne pense!
+
+Le Gaulois m'a défendu de fermer ma lettre, disant qu'il voulait vous
+écrire. C'est une raison pour n'y pas compter...
+
+Le voilà! Il dit qu'il vous écrira _demain_: vous connaissez le
+_demain_ du Gaulois.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
+
+ Paris, juillet 1831.
+
+J'ai bien du chagrin quand tu ne m'écris pas, mon petit enfant. J'ai
+reçu tes trois lettres; mais c'est bien peu. Cela ne fait qu'une par
+semaine. Autrefois, tu m'en écrivais deux et souvent trois. Cela ne
+t'amuse donc plus de m'écrire? tu n'as pas besoin de montrer tes
+lettres, ni de les écrire avec tant de soin que ce soit un travail.
+Quand tu m'envoyais des barbouillages et des bonshommes, j'aimais
+autant cela. Écris-moi donc aussi mal que tu voudras, ne fût-ce que
+quelques lignes. Passer huit jours sans nouvelles de toi et de ta
+soeur, c'est bien long et je suis souvent bien triste. J'ai besoin de
+te savoir gai et heureux; sans cela, je ne peux être moi-même
+heureuse.
+
+Il y a de bien beaux tableaux au Musée: le Musée est une grande
+galerie où tous les peintres exposent leurs tableaux pendant quelques
+mois pour les faire voir au public. Le plus joli de tous représente
+deux enfants de sept ou huit ans qui sont assis sur un lit. L'un est
+malade et appuie sa tête sur l'épaule de son frère. L'autre se porte
+bien; il tient un livre d'images pour l'amuser. C'est le portrait de
+deux jeunes princes anglais qui ont été étranglés par des méchants[1].
+
+Il y a une quantité de belles statues que tu reconnaîtrais, à présent
+que tu comprends un peu la mythologie. Ce qu'on a fait de plus beau,
+ce sont _les Trois Grâces_, en marbre blanc. Il y a une jolie petite
+divinité allégorique, dont nous n'avons pas parlé ensemble: c'est _la
+Candeur_ ou _l'Innocence_, représentée comme un enfant qui tient une
+coquille où vient boire un serpent. Cela signifie que, comme les
+enfants ne se méfient d'aucun danger, les personnes qui ont de la
+_candeur_ ne se méfient pas des méchants qui peuvent leur faire du
+mal.
+
+Si tu ne comprends pas bien cela, Boucoiran te l'expliquera mieux. Il
+y a aussi un gros enfant qui ressemble à Solange et joue avec une
+petite chèvre; la chèvre mange une couronne de feuilles que l'enfant a
+sur sa tête. Tout cela est en beau marbre blanc. Enfin il y a Mercure,
+Diane, et tout plein d'autres messieurs et d'autres dames de ta
+connaissance. Les fêtes ont duré trois jours. De ma fenêtre, j'ai vu
+passer le roi et toutes ses troupes. Avant-hier, nous avons eu des
+joutes sur l'eau. Des matelots habillés en blanc, avec des ceintures
+et des chapeaux à rubans, étaient montés sur de jolies barques et
+venaient les uns sur les autres. Ils se battaient, c'est-à-dire qu'ils
+faisaient semblant, comme au spectacle. Beaucoup tombaient dans la
+Seine; comme c'étaient tous de très bons nageurs, ils s'en moquaient
+et rattrapaient bientôt leur barque. Sur le bord de l'eau était dressé
+un beau pavillon, pour les juges du combat qui ont donné le prix aux
+vainqueurs.
+
+J'avais emmené Léontine, qui a tout vu; le grand Fleury l'a mise sur
+sa tête, et ils sont arrivés l'un sur l'autre; moi, je suis revenue
+avec la migraine. Le soir, j'ai vu les illuminations sans sortir de ma
+chambre. Quatre grandes colonnes de lampions autour de la statue
+d'Henri IV; les tours de Notre-Dame étaient illuminées aussi; c'était
+fort beau. De mon balcon, j'ai vu le feu d'artifice qui se tirait sur
+la place de la Révolution. C'est bien loin de chez moi; mais les
+fusées montaient si haut, qu'on voyait très bien; il y en avait qui
+lançaient des flammes tricolores; c'était superbe.
+
+Il y a eu des courses de chameaux, au Champ-de-Mars. Des hommes
+habillés en Bédouins étaient montés sur des chevaux et sur des
+dromadaires. L'un d'eux est tombé et s'est tué. Puis une revue de
+toutes les troupes sur le boulevard; on dit qu'il y avait cent
+cinquante mille hommes. Tout cela serait bien amusant avec moins de
+monde pour regarder. On risque d'être étouffé dans la foule, et les
+trois quarts ne voient rien, parce qu'on a trop de personnes devant et
+alentour. Tous les spectacles jouaient _gratis_, c'est-à-dire qu'on
+entrait sans payer. Enfin on tirait des coups de fusil, des pétards,
+des _boîtes à feu_, dans toutes les maisons, dans toutes les rues.
+Cela a duré deux jours entiers. On aurait dit qu'on se battait dans
+Paris. Je suis bien aise que ce soit fini et que la ville reprenne sa
+tranquillité.
+
+Écris-moi bien souvent et dis-moi tout ce que tu fais; tes lettres
+sont trop courtes. Embrasse ta soeur pour moi et aime-la bien. Adieu,
+mon cher petit; pense à ta petite mère, qui t'embrasse un million de
+fois.
+
+ [1] _Les Enfants d'Édouard_, de Paul Delaroche.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 9 septembre 1831.
+
+Ma chère maman,
+
+Je suis arrivée en bonne santé. Merci de votre petite lettre. Je suis
+coupable de ne vous avoir pas prévenue, mais j'étais si lasse et, en
+même temps, si contente de revoir mes enfants!
+
+J'ai trouvé mon mari à Châteauroux; il était venu au-devant de moi
+avec Maurice. Celui-ci est toujours maigre, sa soeur toujours énorme,
+Nohant toujours tranquille, la Châtre toujours bête. Le précepteur est
+parti en vacances; je le remplace pour le français et la géographie,
+Casimir pour le latin et le calcul. Vous voyez que c'est une vie
+édifiante. Cela n'empêchera pas qu'on ne me trouve très coupable. Les
+gens qui n'ont rien à faire cherchent des torts à autrui pour
+s'occuper; c'est une manière comme une autre de passer le temps. Moi,
+je persévère dans une tranquillité qui les démonte.
+
+Je n'ai pas vu Caroline; embrassez-la pour moi. Tâchez de m'envoyer
+Hippolyte et sa femme. J'ai trouvé mon mari très bien; je crois qu'il
+serait bien facile à Hippolyte de le tenir toujours disposé en ma
+faveur. Il ne faudrait que le vouloir, et fermer l'oreille aux sales
+petits cancans qui remplissent la vie de ce monde, et qui en font le
+principal ennui.
+
+Si l'on continue à me laisser vivre en paix, je prolongerai mon séjour
+ici. J'ai déjà songé à remettre mes engagements du 30 septembre un peu
+plus loin. C'est la conduite des autres qui dictera la mienne. Je
+travaille le soir à mon roman; cela m'amuserait beaucoup si je n'étais
+pas obligée de me dépêcher. Une autre fois, je prendrai plus de
+latitude avec mon éditeur, afin de travailler pour mon plaisir et sans
+fatigue.
+
+On dit que je suis partie pour I'Italie avec Stéphane. Ce qu'il y a de
+bon, c'est que je ne sais pas où il est. Je ne l'ai pas vu depuis six
+mois. Quant à moi, je crois bien être à Nohant dans ce moment-ci;
+cependant, si les gens de la Châtre sont absolument sûrs que je sois à
+Rome, je ne voudrais pas leur faire de peine en leur soutenant le
+contraire.
+
+Adieu, ma chère petite maman; traitez-moi toujours avec bonté. Je vous
+embrasse de tout mon coeur, ainsi que mon ami Pierret.
+
+
+
+
+LXXV
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES
+
+ Nohant, 26 septembre 1831
+
+C'est une désolation qu'un voyage de sept jours; je m'en afflige de
+mille manières: d'abord, parce que cela vous fatigue; ensuite parce
+que ces quinze jours perdus de la plus ennuyeuse manière du monde
+doivent faire pleurer votre mère. Elle voudra les regagner, je le
+prévois bien. Je ne peux ni ne veux l'affliger. Cependant, mon cher
+enfant, je voudrais que vous fussiez de retour vers le 20 du mois
+prochain.
+
+Mettez donc à profit ces bons jours de famille et de patrie. C'est un
+bonheur de n'être pas blasé ou désabusé de ces biens-là. Apportez-moi
+des cailloux de votre sol, s'ils ont quelque chose de curieux. Si je
+ne l'ai pas rêvé, vous avez comme nous beaucoup de coquillages marins
+pétrifiés, des espèces qui nous manquent.
+
+Maurice ne fait rien. Je ne suis pas assez rigide. Ce temps de
+dévergondage ne devant pas être long, je le laisse trotter avec
+Léontine, et les jours de travail sont rares. Le seul point, c'est
+qu'il n'oublie pas ce qu'il sait et non qu'il fasse des progrès sans
+vous. Je voudrais bien, mon enfant, que l'étude du latin ne fût pas
+aussi exclusive. Vous m'avez promis de commencer l'histoire à votre
+retour et de la faire marcher de front avec la géographie. Il me
+semble que ces études poussées un peu rapidement lui seraient fort
+utiles. Non pas qu'il faille espérer une grande mémoire des faits à
+son âge, mais c'est la seule manière d'ouvrir ses idées aux choses de
+la vie, aux lois, aux guerres, aux vicissitudes des moeurs, aux
+constitutions, à l'existence des peuples et à la marche de la
+civilisation. C'est d'un peu haut qu'il faudrait donc envisager cette
+science. Au lieu de le faire moisir, comme au temps de l'abbé Rollin,
+sur les petites guerres et les rois insignifiants d'une foule de
+petits États de l'antiquité, il faudrait résumer l'histoire
+universelle dans une sorte de cours à votre manière. Cette analyse
+générale n'est pas l'ouvrage d'un cuistre, et vous trouverez à la
+dresser avantage et plaisir pour vous-même. Plus tard, sans doute, il
+lui faudra étudier les diverses parties de votre édifice, il le fera
+par la lecture. J'ai fait, pendant cinq ou six ans, des extraits sur
+toutes les dynasties de la terre. C'était l'histoire enseignée à la
+manière des jésuites. Beaucoup de récits, pas une réflexion, pas une
+observation qui ne tournât à la plus grande gloire de Dieu, contre
+tout bon sens et toute vérité. Aussi, rien de ce fatras n'est resté
+dans mon cerveau fatigué. J'ai perdu cinq ou six ans de ma vie à
+désapprendre le sens commun. Les livres d'histoire, écrits tous sous
+l'empire de quelque passion politique ou de quelque préjugé religieux,
+ont tous besoin d'être rectifiés par un jugement sain. Ce n'est donc
+pas avec des livres qu'il faudrait enseigner, c'est avec votre mémoire
+et votre raison, n'est-il pas vrai, mon enfant?
+
+Bonjour. Je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que votre bonne
+mère. Rendez-la bien heureuse, et revenez-nous, dès que vous pourrez
+vous arracher comme Régulus à tant d'affection.
+
+Maurice vous embrasse aussi. Il fait la moue dans ce moment, parce
+que, dit-il, il s'est f.... par terre. Est-ce vous qui formez ainsi
+son style?
+
+
+
+
+LXXVI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 6 novembre 1831.
+
+Mon enfant,
+
+J'ai été vraiment affligée de manquer le plaisir de vous embrasser. Je
+vous l'ai dit, je vous aime comme vous m'aimez, sans égoïsme, et je me
+réjouis du bonheur de votre mère et du vôtre. Une autre fois, nous
+serons à même de nous voir davantage; mais nous n'en avons pas besoin
+pour compter l'un sur l'autre.
+
+Il est très vrai que madame Bertrand m'a envoyé M. de Vasson la veille
+de mon départ, j'ai reçu d'elle une lettre qui s'efforçait d'être
+aimable. Elle me parlait d'abord de l'engagement pris d'aller passer
+_trois mois_ à Laleuf, cet automne, engagement que je savais bien ne
+pas exister. Ensuite elle remettait sa cause entre mes mains et me
+parlait de son Alphonse, comme si mon Maurice ne m'intéressait pas
+davantage. Puis elle me disait qu'elle ne savait pas votre adresse à
+Nîmes, qu'elle ne voulait pas vous écrire avant de s'adresser à moi;
+ce qui prouve tout simplement qu'elle l'eût fait si elle eût pu savoir
+votre adresse. Enfin elle daignait se rappeler que je lui avais offert
+ma place à la Chambre et me faisait des remercîments très gauches et
+très peu de saison. J'ai répondu en peu de mots, poliment et
+froidement. Je ne sais comment elle aura pris ma lettre. J'ai conté le
+tout au père Duris-Dufresne, qui a trouvé comme moi qu'on aimait mieux
+ses enfants que ceux des autres.
+
+Je ne puis pas vous dire si je resterai ici peu ou beaucoup. Mon
+éditeur paye mal; cependant il paye, mais si lentement, que le travail
+des imprimeurs va de même. Je leur remets le manuscrit à mesure que
+j'en touche le prix, autrement je courrais risque de travailler pour
+_l'honneur_. C'est un méchant salaire quand on est si pauvre d'esprit
+et de bourse. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je retournerai près de
+mes chers enfants, aussitôt que je serai délivrée de ma besogne.
+
+Du reste, je vois avec plaisir que tous les déboires qu'on m'avait
+prédits dans cette carrière n'existent pas pour les gens qui vivent,
+comme moi, au fond de leur mansarde, sans autre ambition que celle
+d'un profit modeste. J'ai déjà assez vu les _grands hommes_ pour
+savoir qu'ils sont les plus petits de tous. Je les fuis comme la
+peste, excepté Henri de Latouche, qui est bon pour moi et que j'aime
+sincèrement.
+
+Je vis fort tranquille, je travaille à mon aise et je me porte bien
+maintenant. J'ai enfin réussi à me débarrasser de la fièvre qui m'a
+tourmentée pendant plus d'un mois. Il ne manque à mon bonheur que mes
+enfants et vous. Mais, si je vous avais ici, je serais trop bien et la
+destinée n'a pas coutume de me gâter de la sorte. Au reste, elle est
+sage. Elle me garde ce bonheur pour un avenir que je ne voudrais plus
+affronter sans l'espérance que vous l'embellirez.
+
+Adieu, cher enfant; j'embrasse vous, Maurice et ma Solange. Parlez-moi
+d'eux beaucoup, je vous en supplie.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE
+
+ Paris, 3 novembre 1831.
+
+Mon cher petit enfant, tu ne m'as pas dit si tu avais reçu le joujou
+que je t'ai envoyé. Si tu ne l'as pas, fais-le réclamer chez M.
+Poplin[1], à la Châtre. Il doit être arrivé depuis longtemps.
+
+Quand tu n'auras plus d'images à peindre, tu me l'écriras, afin que je
+t'en achète d'autres. Dis-moi si tu as envie de quelque chose que je
+puisse t'envoyer. Boucoiran me dit qu'il va te faire commencer
+l'histoire. Tu me diras si cela t'amuse. Quand j'étais petite, cela
+m'amusait beaucoup. Je suis bien contente que Sylvain Meillant[2] soit
+rétabli; tu iras le voir et le lui diras de ma part.
+
+As-tu couvert ta maison dans la cour? J'en ai bien fait comme toi,
+dans la même cour, avec des briques et des ardoises. Je me souviens
+qu'une fois, en ouvrant la porte de ma maison, laquelle porte était
+une petite planche, j'ai trouvé _quelqu'un_ dedans. Ce quelqu'un
+était, devine quoi? Une belle petite souris qui s'était emparée de ma
+maison et s'y trouvait bien logée. Je l'ai laissée dedans, mais je ne
+sais plus ce qu'elle est devenue. Et ton jardin, y travailles-tu
+toujours? Il fait bien mauvais maintenant pour jouer dehors. Prends
+garde de t'enrhumer. Il fait un temps affreux ici. On est dans la
+crotte jusqu'aux genoux. La Seine est jaune comme du café au lait. Je
+ne sors que pour mes affaires d'obligation.
+
+Adieu, mon cher petit mignon; j'enverrai des bas à ta grosse mignonne.
+Et toi, en as-tu assez pour ton hiver? Je vous embrasse tous les deux.
+Porte-toi bien et écris-moi souvent.
+
+Ta mère
+
+ [1] Propriétaire à la Châtre.
+ [2] Fermier de Nohant.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, novembre 1831.
+
+Ta lettre est bien gentille, mon cher petit; elle est fort bien
+écrite. Ne reste pas trop dehors par ce vilain froid, tu vois bien que
+tu t'es enrhumé. Quand tu es dans le jardin, cours, saute, ne reste
+pas à la même place. C'est comme cela que tu attrapes toujours du mal.
+Ta pie peut bien rester dans ton jardin, elle n'a pas peur du froid,
+ses plumes lui valent mieux que tes habits et tes pantalons. Nos
+petits bengalis sont plus délicats, ils viennent d'un climat chaud.
+Dis à Eugénie[1] d'en avoir bien soin.
+
+J'ai été hier au Jardin des Plantes, j'aurais bien voulu pouvoir
+emporter pour toi une petite gazelle fauve avec des raies blanches et
+de grands yeux noirs. Elle mange dans la main, tu serais bien content
+d'en avoir une pareille; mais il faudrait la garder au coin du feu.
+Elles viennent de l'Afrique, et le moindre froid les tue. Au reste, tu
+les as vues; mais tu ne t'en souviens peut-être plus.
+
+Je serais si contente de t'avoir ici quinze jours pour te faire courir
+partout avec moi.
+
+Adieu, mon petit ami; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta grosse
+mignonne. Fais-lui mettre des bas de laine tous les jours. Embrasse
+pour moi Léontine et Boucoiran.
+
+ [1] Femme de chambre.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+A M JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 5 décembre 1831.
+
+Merci, mon cher enfant. Je ne sais pas si je pourrai profiter de cette
+bonne occasion pour retourner à Nohant. Dieu veuille que mon éditeur
+me paye d'ici au 8 et que je puisse lui livrer les dernières feuilles
+de mon manuscrit. Alors je serais à Nohant bientôt. N'en parlez pas
+encore. Surtout n'en donnez pas la joie à mon pauvre Maurice; car il
+n'y a rien de sûr dans mes projets. Ils dépendent d'un animal qui,
+tous les jours, m'annonce le payement de sa dette, j'attends encore.
+Je voudrais qu'il me fît au moins une lettre de change pour les cinq
+cents francs à toucher trois mois après la livraison. Jusqu'ici, je ne
+tiens rien, et je ne voudrais pourtant pas avoir travaillé trois mois
+sans un profit raisonnable.
+
+La lettre que j'ai reçue avant-hier de Maurice est fort bien, si vous
+n'en avez pas corrigé les fautes. Son écriture, quand il veut
+s'appliquer un peu, promet d'être très lisible et très jolie. Il a
+dans son esprit d'enfant des idées très originales; par exemple, j'ai
+bien ri de sa pie, qui se tient dans le jardin et regarde passer le
+monde sur la route.
+
+Pauvre enfant! quand donc sera-t-il assez grand pour ne dépendre que
+de lui! Alors je ne serai pas en peine de trouver une consolation et
+un dédommagement à tous les ennuis de ma vie.
+
+Adieu, mon cher fils; restez-moi toujours fidèle, vous que j'estime le
+plus solide et le plus généreux de mes amis.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXXX
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, janvier 1832.
+
+Mon cher Rollinat,
+
+Je vous ai écrit avant-hier un mot et je vous demandais une réponse
+directe. Êtes-vous absent de Châteauroux, ou bien le courrier a-t-il
+perdu ma lettre? Il est sujet à cette infirmité. _Il en est de même
+tous les étés._ C'est au point qu'il en a semé toute la route depuis
+Nohant jusqu'à Châteauroux, et qu'il en pousserait si ce n'était de
+mauvais grain.
+
+C'était pour vous demander l'adresse de Charles[1] à Paris. J'ai une
+commission pressée à lui donner. Répondez-moi, si vous êtes vivant,
+mais répondez-moi _poste restante à la Châtre_.
+
+Ce courrier est un drôle!
+
+Bonsoir, mon bon petit avocat. Je vous donne ma très sainte
+bénédiction.
+
+ [1] Charles Rollinat, frère de François
+
+
+
+
+LXXXI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant. 22 février 1832.
+
+Ma chère maman,
+
+Mes enfants ont été bien vite débarrassés de leur rhume; Maurice est
+plus fou et Solange plus rose que jamais. J'espère vous la conduire ce
+printemps. Elle est assez raisonnable pour faire un tour à Paris avec
+moi; vous verrez qu'elle est bien gentille et bien caressante; mais
+vous serez effrayée de sa grosseur, je voudrais bien la voir s'effiler
+un peu.
+
+Maurice travaille comme un homme. Il devient studieux et grave comme
+son précepteur; mais, à la récréation, il s'en venge bien. Léontine et
+lui, font le diable. Le dimanche, tout le monde joue, grands et
+petits. Il vient des amis de Maurice, de la Châtre, et je joue à
+colin-maillard, au furet, au volant, aux barres, jusqu'à ce que je ne
+puisse plus tenir sur mes jambes. Polyte aussi se met de la partie; il
+fait très agréablement la cabriole. Il danse comme Taglioni et il
+tombe comme un sac; ce qui fait beaucoup rire Solange. Elle l'appelle
+son _farceur de noncle_. Si Oscar était là, il s'amuserait bien aussi.
+
+Je suis fort aise que mon livre vous amuse[1]. Je me rends de tout mon
+coeur à vos critiques. Si vous trouvez la soeur Olympe trop troupière,
+c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai beaucoup connue et je vous
+assure que, malgré ses jurons, c'était la meilleure et la plus digne
+des femmes. Au reste, je ne prétends pas avoir bien fait de la prendre
+pour modèle dans le caractère de ce personnage. Tout ce qui est vérité
+n'est pas bon à dire; il peut y avoir mauvais goût dans le choix. En
+somme, je vous ai dit que je n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y
+a beaucoup de farces que je désapprouve: je ne les ai tolérées que
+pour satisfaire mon éditeur, qui voulait quelque chose d'un peu
+_égrillard_. Vous pouvez répondre cela pour me justifier aux yeux de
+Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n'aime pas non plus
+les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que
+j'écris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes collaborateurs
+que le nom; le mien n'étant pas destiné à entrer jamais dans le
+commerce du bel esprit.
+
+Je ne m'occupe pas exclusivement de ce travail. A présent, je puis en
+prendre à mon aise, sans me tourmenter l'esprit. Si quelquefois je
+travaille avec passion, c'est parce que je ne sais pas m'occuper à
+demi. Je suis comme vous, avec vos dessins et vos vernis. Ici, j'ai de
+très douces distractions: Maurice me saute sur le dos et ma grosse
+fille me grimpe sur les genoux.
+
+Bonsoir, ma chère petite mère. Donnez-moi des nouvelles de votre oeil.
+A force de vouloir le guérir vite, ne le tourmentez pas trop.
+Embrassez pour moi Caroline et mon vieux Pierret; moi, je vous aime de
+tout mon coeur.
+
+ [1] _Rose et Blanche_.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 4 avril 1832.
+
+Nous sommes arrivées en bonne santé, ta soeur et moi, mon cher petit
+amour. Solange n'a fait qu'un somme depuis Châteauroux jusqu'ici. Elle
+a pensé à toi et à sa bonne; elle a pleuré deux fois pour vous avoir;
+mais elle s'est consolée bien vite. A son âge, le chagrin ne dure
+guère. Elle a été douce et gentille tout le temps. Quand tu étais tout
+petit, tu n'étais pas si patient qu'elle. En arrivant, elle a reconnu
+tout de suite ton portrait et elle a pleuré; puis elle n'a pas tardé à
+s'endormir.
+
+Je l'ai menée au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Elle a vu la
+girafe, et prétend l'avoir déjà bien vue à Nohant dans un pré. Elle a
+donné à manger dans sa main aux petits chevreaux du Thibet et aux
+grues. Elle a vu les animaux empaillés et ne veut pas comprendre
+qu'ils ne sont pas en vie. Du reste, elle n'a pas peur du tout; pourvu
+que je lui donne la main, elle ne s'effraye de rien.
+
+Elle rit, elle chante, elle est gentille à croquer. Elle mange comme
+six, elle s'endort dans les omnibus, elle se réveille quand on descend
+et se met à marcher sans grogner. Il est impossible d'être meilleure
+enfant. Je suis bien contente de l'avoir avec moi. Si je t'avais
+aussi, mon pauvre enfant, je serais bien heureuse.
+
+Et toi, mon petit chat, comment te portes-tu? t'amuses-tu toujours
+bien? Ta grue est-elle toujours en vie?
+
+Adieu, mon cher petit ange. Je t'embrasse cent mille fois sur tes
+joues roses et sur ton grand pif, sur tes grands yeux et sur tes beaux
+cheveux. Écris-moi bien souvent. Ta soeur t'embrasse aussi; elle veut
+te porter des fraises et des glaces dans du papier. Ce sera propre en
+arrivant!
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN. A PARIS
+
+ Paris, 15 avril 1832.
+
+Chère mère,
+
+Soyez sans inquiétude. Je me porte tout à fait bien aujourd'hui. Le
+choléra, dit-on, est mort; ainsi dormez en paix. Je serais bien
+heureuse de voir mon vieux Pierret; mais, s'il vient à huit heures du
+matin, qu'il sonne bien fort pour m'éveiller. Je dors comme une bûche
+et je n'ai personne pour ouvrir la porte. Priez-le de me donner une
+heure dans la journée; il me fera bien plaisir.
+
+Portez-vous bien, chère maman, et, si vous étiez plus malade, à votre
+tour avertissez-moi.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS
+
+ Paris, mai 1832.
+
+Cher Gustave,
+
+Je compte sur toi... c'est-à-dire sur vous... non, c'est-à-dire sur
+toi, pour dîner avec nous dimanche prochain et tous les dimanches
+subséquents, tant que Paris aura le bonheur de vous posséder.
+
+Est-ce vous qui êtes venu pour me voir cette semaine? Voici les
+indications de ma bonne: «Un _joli jeune homme_ qui n'a pas voulu dire
+son nom et qui avait une badine à la main.» Cette badine m'a paru le
+signe particulier du signalement et se rapporter évidemment à votre
+caractère badin.
+
+Hein, si l'on voulait s'en mêler?
+
+A demain donc, mon ami.
+
+Ton camarade
+
+AURORE.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
+
+ Paris, 4 mai 1832.
+
+Mon cher petit mignon.
+
+Nous nous portons bien. Ta soeur est bien mignonne à présent. Nous
+allons toujours nous promener au Luxembourg et au Jardin des Plantes.
+Ce dernier est superbe, et tout embaumé d'acacias. Nohant doit être
+bien joli à présent. Y a-t-il beaucoup de fleurs, et ton jardin
+pousse-t-il? Le mien se compose d'une douzaine de pots de fleurs sur
+mon balcon; mais il y a des pousses nouvelles longues comme ma main.
+Solange en casse bien quelques-unes, et pour que je ne la gronde pas,
+elle essaye de les raccommoder avec des pains à cacheter.
+
+Nous parlons de toi tous les soirs et tous les matins, en nous
+couchant, en nous levant. J'ai rêvé, cette nuit, que tu étais aussi
+grand que moi; je ne te reconnaissais plus. Tu es venu m'embrasser, et
+j'étais si contente, que je pleurais. Quand je me suis éveillée, j'ai
+trouvé la grosse grimpée sur mon lit et qui m'embrassait. Elle aussi
+grandit beaucoup et maigrit en même temps. Personne ne veut croire
+qu'elle n'ait pas cinq ans. Elle a la tête de plus que tous les
+enfants de son âge.
+
+Tous les bonbons qu'on lui donne, elle les met de côté pour toi; au
+bout d'une heure, elle n'y pense plus et les mange. Quand nous irons
+te voir, nous t'en porterons.
+
+Adieu, mon petit enfant chéri. Écris-moi plus souvent des lettres un
+peu plus longues, si tu peux. Tu ne me dis pas ce que tu apprends avec
+Boucoiran. Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 17 mai 1832.
+
+Mon cher petit,
+
+J'ai reçu tes deux lettres. Je t'en ai envoyé une grosse pleine de
+dessins. T'amuses-tu à les copier? Que fais-tu le soir? Travailles-tu
+dans ton cabinet, ou cours-tu dans le jardin avec Léontine?
+Valsez-vous toujours? Dis-moi donc comment tu passes tes journées.
+Raconte-moi depuis le matin jusqu'au soir.
+
+Ta petite soeur se porte bien; elle commence à s'accoutumer à Paris et
+à devenir méchante. Jusqu'à présent, elle était si étonnée de tout ce
+qu'elle voyait, qu'elle ne pensait pas à avoir des caprices. A
+présent, elle en a pas mal; mais je ne lui cède pas, et elle redevient
+gentille. Des enfants, qui demeurent sur le même balcon que nous,
+quand ils l'entendent pleurer, se moquent d'elle en la contrefaisant.
+Cela la vexe cruellement; elle renfonce tout de suite ses larmes et
+n'ose plus rien dire.
+
+Il y a bien longtemps que nous n'avons été à la campagne; il pleut
+tous les jours et il fait si froid, que nous avons toujours du feu.
+J'ai deux petits serins verts dans une cage. Ils ont fait des oeufs
+qui sont éclos de ce matin. Si tu voyais comme cela amuse Solange!
+Elle n'y conçoit rien et voudrait les mettre dans sa poche. Ils sont
+si petits, si secs, si maigres, si pelés, si laids, qu'ils crèveraient
+si l'on soufflait dessus.
+
+Nous avons aussi un beau jardin sur notre balcon: des roses, des
+jasmins, du lilas, des giroflées, des orangers, un géranium, du réséda
+et même un cassis tout couvert de fruits verts. Si tu venais me voir
+cet été, je te les ferais croquer; mais tu en auras de meilleurs à
+Nohant. Solange s'amuse à mettre de la terre dans des pots, elle y
+sème des graines; à peine sont-elles levées, qu'elle les arrache.
+
+Adieu, mon gros mignon. Écris-moi souvent, parle-moi de tout ce qui
+t'amuse, pense souvent à ta vieille mère qui t'aime.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 6 juillet 1832.
+
+Vous vous mariez, mon bon camarade!
+
+Le bien et le mal n'existant pas _par eux-mêmes_, le bonheur comme le
+malheur étant dans l'idée qu'on s'en fait, vous vous croyez content;
+donc, vous l'êtes. Je n'ai qu'à me réjouir avec vous de l'événement
+qui vous réjouit et du choix que vous avez fait. Je ne connais pas
+votre fiancée; mais j'ai entendu dire d'elle beaucoup de bien à tout
+le monde et particulièrement à mademoiselle Decerf, juge sain et
+solide. Vous lui rendrez le bonheur que vous recevrez d'elle. Croyez,
+de votre côté, que votre bonheur doublera le mien.
+
+Je n'ai le temps de vous dire qu'un mot. Je suis en course du matin au
+soir pour trouver un logement. Le soir, je rentre éreintée par la
+marche, la chaleur et le pavé. Je quitte avec regret ma gentille
+mansarde du quai Saint-Michel; le mauvais état de ma santé me mettant
+dans l'impossibilité d'escalader plusieurs fois par jour un escalier
+de cinq étages, je vais me retirer encore davantage du beau Paris et
+m'enfoncer dans le faubourg.
+
+J'ai été hier voir Henri de Latouche à Aulnay. Il ne quitte presque
+plus la campagne. Son ermitage est la plus délicieuse chose que je
+connaisse. Je ne sais s'il y travaille. Moi, je ne fais rien et ne me
+remettrai à l'ouvrage qu'à Nohant. Le succès d'_Indiana_ m'épouvante
+beaucoup. Jusqu'ici, je croyais travailler sans conséquence et ne
+mériter jamais aucune attention. La fatalité en a ordonné autrement.
+Il faut justifier les admirations non méritées dont je suis l'objet.
+Cela me dégoûte singulièrement de mon état. Il me semble que je
+n'aurai plus de plaisir à écrire.
+
+Adieu, mon vieux camarade; je vous écrirai une autre fois.
+Aujourd'hui, je vous félicite seulement et je vous embrasse avec
+amitié.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
+
+ Paris, 7 juillet 1832.
+
+Mon pauvre petit,
+
+Tu as donc encore été malade? Comment vas-tu maintenant? Il me tarde
+bien de recevoir une lettre de toi; ton papa m'écrit que tu t'ennuyes
+de ne pas me voir. Et moi aussi, va, mon enfant! Prends un peu de
+patience, mon cher petit. Bientôt je serai près de toi, sois-en bien
+sûr.
+
+Tu verras ta Solange bien grandie, bien bavarde, disant toute sorte de
+bêtises qui te feront rire. Si tu es encore malade, je te soignerai,
+je resterai la nuit auprès de ton lit, et je t'empêcherai de penser à
+ton mal: Boucoiran dit que tu n'as pas de courage. Il faut tâcher d'en
+avoir un peu, mon cher enfant. On souffre bien souvent quand on est
+grand; il y a des personnes qui souffrent presque toujours. Tu sais
+bien que je suis ainsi. Si je pleurais tout le temps, je serais
+insupportable. Essaye donc de te faire une raison, quand tu souffres.
+Je sais que tu es bien jeune pour cela; mais tu as assez de bon sens
+pour comprendre tout ce que je te dis. Si je te recommande d'être
+courageux, c'est que les larmes font beaucoup plus de mal que le mal
+même. Elles donnent surtout mal à la tête et augmentent la fièvre.
+Quand tu te sens malade, il faut le dire sans te désespérer. On fera
+pour toi tout ce qu'il faudra pour te soulager. Enfin, je l'espère à
+présent, tu es bien tout à fait et tu ne penses plus à tout cela.
+
+Écris-moi vite, ne fût-ce qu'un mot; je t'embrasse mille fois de toute
+mon âme. Qu'est-ce qu'il faudra t'apporter de Paris?
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 8 juillet 1832.
+
+Mon cher petit,
+
+Je t'écrivais dernièrement que j'étais inquiète de toi. A peine ma
+lettre partie, j'ai reçu la tienne. Ton dessin est gentil; Solange l'a
+bien regardé, elle à reconnu la grue tout de suite. Elle apprend à
+lire et sait déjà très bien tous les sons. Cela l'amuse. Si je
+l'écoutais, nous ne ferions que lire toute la journée; mais elle en
+serait bientôt dégoûtée. Je lui ménage ce plaisir-là. Si elle
+continue, elle saura lire bien plus jeune que toi. Tu étais encore, à
+sept ans, un fameux paresseux, t'en souviens-tu? Heureusement tu as
+réparé le temps perdu. Travailles-tu bien? dis-moi ce que tu fais à
+présent: est-ce l'histoire des Grecs? Et le latin, t'amuse-t-il
+toujours?
+
+Nous avons été à Franconi, Solange et moi. Nous étions en bas, tout à
+côté des chevaux. Elle a vu les batailles, les coups de pistolet, les
+chevaux qui galopaient, les deux éléphants qui sont descendus sur des
+planches tout à côté d'elle. Elle n'a peur de rien. Elle a touché les
+bêtes, elle a ri au nez des acteurs! Elle s'est amusée comme une
+folle. Seulement, quand le gros éléphant est venu, avec une tour sur
+le dos et que, la tour toute pleine de boîtes, de fusées et de pétards
+a éclaté avec un bruit du diable, elle a un peu fait la grimace. Je
+lui ai dit que, si tu étais là, tu n'aurais pas peur, que tu tirais
+des coups de pistolet, que l'éléphant n'avait pas peur. Par émulation,
+elle a renfoncé ses larmes et s'est enhardie jusqu'à regarder. Elle a
+trouvé cela très beau. En effet, il est impossible de voir rien de
+plus beau que l'éléphant tout couvert de velours, de soldats, de
+dorures, de feu, faisant toutes ses évolutions comme un vrai soldat.
+
+Je t'ai bien regretté, mon petit; tu aurais été bien étonné de voir
+ces deux animaux si intelligents. Il y en a un énorme, gros quatre
+fois comme celui que tu as vu au Jardin des Plantes. Au lieu d'être
+d'un gris sale comme lui, il est d'un beau noir. Celui-là s'appelle
+Djeck; le petit est trois fois moins gros, mais aussi gentil qu'un
+éléphant peut l'être et aussi savant que le gros. Tout ce qu'ils font
+est incroyable. Ils sont en scène pendant trois actes. Certainement
+Thomas n'a pas le demi-quart de leur intelligence. Le gros danse la
+danse du châle avec une trentaine de bayadères. C'est à mourir de rire
+de voir danser un éléphant. Puis il mange de la salade devant le
+public. Chaque fois qu'il a vidé un saladier, il le prend avec sa
+trompe et le donne au petit éléphant, qui le prend de la même manière
+et le fait passer à son valet de chambre. Le gros a une clochette d'or
+pendue à une corde. Il prend la corde, et sonne jusqu'à ce qu'on
+apporte un autre saladier. Dans la pièce, il y a un prince indien que
+ses ennemis poursuivent pour le tuer. Quand il est en prison,
+l'éléphant arrache les barreaux de la croisée, approche son dos et
+l'emporte. Une autre fois, on a mis le prince dans un coffre pour le
+jeter à la mer. L'éléphant ouvre le coffre avec sa trompe, et va
+cueillir des cerises qu'il lui apporte à manger. Il remet des lettres,
+il bat le tambour, il offre des bouquets aux dames, il se met à
+genoux, il se couche, il s'assied sur son derrière. Tout cela sans
+qu'on voie jamais le cornac. Il est tout seul en scène, il entre dans
+des cavernes, il sort par où il doit sortir, il ne se trompe jamais.
+Il n'y a pas de figurant qui fasse mieux son métier. Après la pièce,
+le public le redemande et on relève le rideau. Alors les deux
+éléphants, après s'être fait un peu attendre, comme font les actrices
+pour se faire désirer, arrivent tous les deux, saluent le public avec
+leur trompe, se mettent à genoux, puis s'en vont très applaudis et
+très satisfaits. Solange dit qu'ils sont bien gentils et bien mignons.
+Elle a été aussi voir les marionnettes chez Séraphin; mais elle aime
+bien mieux les chevaux et les éléphants.
+
+Adieu, mon petit amour. Quand tu seras à Paris, je te mènerai voir
+tout cela. Je te ferai des pantoufles. Je t'envoie des bonshommes
+qu'on m'a donnés pour toi. Adieu, mon enfant. Embrasse pour moi ton
+papa et Boucoiran. Solange vous embrasse tous trois, ainsi que sa
+titine. Elle me disait à Franconi:
+
+--Maman, tu diras tout ça à mon petit frère; moi, je saurais pas y
+dire, c'est trop beau!
+
+Je t'embrasse mille fois. Aime-moi bien et écris-moi.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 1er août 1832.
+
+Mon bon vieux,
+
+J'ai passé à Châteauroux à quatre heures du matin. J'en suis repartie
+à six, malade, fatiguée, enrhumée, endormie, stupide. Malgré cela,
+j'avais bien envie de te faire réveiller pour t'emmener. Mon mari m'a
+dit que tu étais encore occupé par les assises, que tu avais beaucoup
+de travail. Je me suis fait conscience de t'arracher cette pauvre
+heure de sommeil.
+
+Duteil pense que tu dois être débarrassé aujourd'hui. Tu es donc
+libre? Arrive bien vite, mon ami. Je suis impatiente de t'embrasser et
+de passer quelques bons jours avec toi. Viens demain au plus tard,
+n'aie pas de prétexte, pas d'affaire; je n'en veux pas entendre
+parler. Je suis ici pour trois semaines, je n'entends pas perdre ces
+moments de bonheur, si rares dans ma vie et si chèrement payés. Viens
+donc, brave homme. Nous t'attendons. Je t'embrasse de toute mon âme.
+
+Ton ami
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+XC
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 6 août 1832.
+
+Ma chère maman,
+
+Je suis en effet coupable, cette fois, de ne pas vous avoir donné de
+mes nouvelles tout de suite. Pardonnez-moi; ne soyez pas inquiète.
+Tout le monde ici va bien.
+
+Solange a repris ses jeux, ses chevreaux, ses galettes à la terre
+mouillée sur des ardoises. On ne l'a pas trouvée maigrie du tout.
+Maurice est mince comme un fuseau et très grand. Il est plus beau que
+jamais. Il lui a poussé, en mon absence, les plus belles dents du
+monde, blanches, bien rangées. Il est charmant et d'un caractère
+parfait. Il travaille beaucoup; il a de l'intelligence, beaucoup de
+douceur et un coeur excellent. Il entrera au collège le printemps
+prochain.
+
+Pour moi, je vais assez bien, sauf la chaleur qui m'écrase. Je vous
+plains, si vous en avez autant à Paris. Nous ne savons où nous
+fourrer. Les puits sont taris, les bestiaux meurent de soif, les
+fleurs et les arbres sont grillés, nos pauvres enfants n'ont plus la
+force de courir et de jouer. La nuit, les rudes orages ne
+rafraîchissent pas le temps. Cette nuit, le tonnerre a brûlé quinze
+maisons et plusieurs granges à deux lieues d'ici.
+
+Je ne puis mieux faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de
+travailler à _Valentine_. Solange se roule sur le parquet et Maurice
+fait du latin comme un pauvre diable.
+
+Mon mari est aux assises à Châteauroux. Il y a beaucoup d'affaires à
+juger; il restera là une quinzaine de jours; ce qui ne l'amuse guère.
+Heureusement le choléra n'y est plus. Madame Hippolyte est toujours la
+même, pas forte, mais allant son petit train de vie. Polyte chante,
+rit, fume et boit tout le jour. C'est toujours Roger Bontemps.
+
+Adieu, chère petite mère; vous êtes bien bonne d'avoir été à la
+diligence. Je suis bien fâchée de n'avoir pu vous attendre.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+Avez-vous des nouvelles de Caroline?
+
+
+
+
+XCI
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 20 août 1832.
+
+Mon vieux,
+
+J'ai travaillé comme un cheval, et je me sens si aise d'être
+débarrassée de ma journée, que, loin de faire du spleen, je me plonge
+avec délices dans cette béate stupidité qu'il m'est enfin permis de
+goûter. Ne t'attends donc pas à me voir répondre à toutes les choses
+bonnes et excellentes que tu me dis. J'attendrai pour cela un jour où
+j'aurai de l'âme, un jour où je serai Otello. Pour aujourd'hui, je
+suis chien. Je dis que la vie n'est bonne qu'à gaspiller. J'ai mis
+tout ce que j'avais de coeur et d'énergie sur des feuilles de papier
+Weynen. Mon âme est sous presse, mes facultés sont dans la main du
+prote. Infâme métier! Les jours où je le fais, il ne me reste plus
+rien le soir. Ce sont autant de jours où il ne m'est pas permis de
+vivre pour mon compte. Après tout, c'est peut-être un bonheur; car,
+livrée à moi-même, je vivrais trop!
+
+Dans deux jours, j'aurai fini _Valentine_, ou je serai morte. Veux-tu
+que j'aille te voir la semaine prochaine? Fixe le jour. Si tu veux,
+nous irons à Valençay. Cela t'arrange-t-il? J'ai tout le mois pour
+courir, mais le froid viendra. Si tu m'en crois, tenons-nous prêts aux
+premiers jours de soleil qui reviendront, s'il en revient. J'avertirai
+Gustave[1]. Réponds-moi donc et décide le jour; c'est à toi, qui n'es
+pas libre quand tu veux, de régler l'ordre et la marche. Mais il faut
+nous prévenir d'avance, afin de préparer nos pataches, nos pistolets
+de voyage, nos pelisses fourrées, nos astrolabes, enfin tout
+l'appareil du voyageur.
+
+Je suis charmée qu'on m'accueille chez toi avec bienveillance. J'ai
+fort envie de voir tous ces enfants; Juliette[2] surtout me plaît.
+Préviens ta mère et tes grandes soeurs que j'ai excessivement mauvais
+ton, que je ne sais pas me contenir plus d'une heure; qu'ensuite,
+semblable au baron de Corbigny, «je ne puis m'empêche _de jurer et de
+m'enivrer_». Que veux-tu! chacun a ses petites faiblesses, disait je
+ne sais plus quel particulier, en faisant bouillir la tête de son père
+dans une marmite, pour la manger. Enfin garde-toi de me faire passer
+pour quelque chose de présentable. S'il fallait soutenir ensuite la
+dignité de mon rôle, je souffrirais trop.
+
+Fais-moi le plaisir de m'envoyer une boîte de pains à cacheter les
+plus petits possibles. Je t'ai fait de grands et magnifiques présents,
+tu peux bien me faire celui-là: autrement, je serai forcée de
+t'envoyer mes lettres ouvertes. On ignore à la Châtre l'usage des
+pains à cacheter. On se sert de poix de Bourgogne. On y fabrique aussi
+des fromages estimés, les habitants sont fort affables. (Voyez le
+voyage de _l'Astrolabe_.)
+
+Adieu, cher frère de mon coeur. Je t'écrirai quand je pourrai. Toi, si
+tu as le temps, écris-moi. Tu sais si je t'aime, petit homme et grande
+âme!
+
+GEORGE.
+
+ [1] Gustave Papet.
+ [2] Juliette Rollinat, soeur de François Rollinat.
+
+
+
+
+XCII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, septembre 1832.
+
+Je t'ai écrit une longue lettre adressée à la Société des jeunes gens
+(au portier). J'étais inquiète de ta santé, vieux. Pourquoi n'ai-je
+pas encore de réponse? Je crains vraiment que tu ne sois malade.
+
+Ma mère est partie le 13; je ne l'ai pas reconduite à Châteauroux
+comme je t'annonçais devoir le faire. Je te dirai mes raisons;
+peut-être m'attends-tu? Écris-moi donc au moins comment se porte ton
+vieux et triste individu. Mon squelette centenaire dort, fume, prend
+du tabac, griffonne du papier, et pleure comme un veau. Si tu te
+portes mieux, si tu peux supporter la compagnie d'un galérien ou d'un
+pendu, reviens. Si ma tristesse t'ennuie et te fait mal, ne reviens
+pas; mais écris-moi, ne sois plus malade et aime ton vieux George.
+
+Je t'ai demandé pour Maurice des instruments _aratoires_, qu'il attend
+avec grande impatience. Il me prie de te _tourmenter_ de sa part. Je
+te tourmente, sois tourmenté.
+
+_Amen!_
+
+
+
+
+XCIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 6 décembre 1832.
+
+Mon cher ange,
+
+Nous sommes arrivées hier sans accident et me voilà aujourd'hui
+presque sans fatigue. Nous sommes toutes reposées. Ta soeur est gaie,
+fraîche et gentille. Tout le monde la trouve embellie et mignonne à
+croquer. La _petite femme_[1] a très bien supporté le voyage et n'a
+pas seulement levé le nez en traversant Paris. Elle a l'air de ne se
+guère soucier des choses nouvelles. Si elle continue à être ce qu'elle
+est aujourd'hui, je serai contente d'elle; car elle fait bien tout ce
+qu'elle peut pour m'être utile.
+
+Je ne te dirai rien de neuf; je n'ai encore songé qu'à dormir et à
+ranger ma chambre. Ta petite soeur t'embrasse. Elle a pensé à toi à
+Châteauroux et s'est mise à pleurer. Je lui ai demandé ce qu'elle
+avait: elle m'a répondu qu'elle voulait aller chercher son frère
+mignon. Je l'ai menée chez Rollinat, où nous avons dîné; les petites
+soeurs de Rollinat l'ont consolée, elle s'est mise à faire le diable.
+
+Adieu, mon petit mignon; embrasse ton père pour moi; dis à ton oncle
+de ménager un peu sa cervelle. Dis-lui aussi que j'ai voyagé avec le
+fameux père Bouffard, un des principaux chefs saint-simoniens. Le père
+Bouffard est gros comme toi, ne mange que des oeufs froids et ne boit
+que de l'eau. Du reste, il est très aimable et paraît très bon. Il
+ressemble à Jocko à s'y tromper; te souviens-tu de Jocko?
+
+Adieu; écris-moi, travaille, porte-toi bien et pense à moi. Je
+t'embrasse mille fois, mon pauvre ange; tu sais si je t'aime!
+
+Ta mère.
+
+ [1] Sobriquet de la jeune villageoise amenée à Paris par George
+ Sand.
+
+
+
+
+XCIV
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 12 décembre 1832.
+
+Mon cher petit amour,
+
+J'ai reçu ta lettre; je suis bien contente que tu te portes bien. Ta
+soeur est toujours rose et de bonne humeur. Elle lit tous les jours;
+elle sort avec sa bonne, qui se tire très bien d'affaire, qui va au
+marché, nous fait la cuisine, et m'est plus utile que je ne
+l'espérais. Moi, je ne suis pas encore sortie. Je suis dans de grandes
+affaires que tu ne comprendrais pas, mais dont il te suffira de savoir
+que je suis assez contente. Ta soeur me tourmente pourtant depuis
+quelques soirs pour que je la mène au _pestacle_. Il fait si froid,
+que je n'ai pas le courage de sortir; je crains surtout qu'elle ne
+s'enrhume. Nous avons, quai Malaquais, 19, un appartement chaud comme
+une étuve. Nous voyons de grands jardins et nous n'entendons pas le
+moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme
+Nohant: c'est très commode pour travailler. Aussi je travaille
+beaucoup. Il y a des tapis partout, ta soeur se roule comme un gros
+chien. Elle dit des sottises à tout le monde. Elle appelle le père
+Bouffard _vieux bavard, vieille bête_. Elle se trompe; il n'est pas
+bête du tout, et il gâte beaucoup la grosse, malgré ses injures.
+
+Adieu, mon cher mignon. Ton petit bengali se porte bien, je vais lui
+acheter un compagnon. Que fais-tu de ton chien? Où le fais-tu coucher?
+As-tu un peu soin de lui? Donne-lui une gifle de ma part. Dis à
+Boucoiran de m'écrire, qu'il est un paresseux.
+
+Embrasse pour moi ton père, et dis à Léontine de m'écrire une petite
+lettre, pour que je voie si elle continue ses progrès. Je reçois un
+journal plein d'images assez drôles. Quand j'en aurai un paquet, je te
+l'enverrai.
+
+Adieu, mignon; je t'embrasse cent mille fois sur ton gros pif et sur
+tes joues roses.
+
+Ta mère.
+
+
+
+
+XCV
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE
+
+ Paris, 20 décembre 1832.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je n'ai pas répondu à ce que vous me demandiez par une bonne raison:
+c'est que je ne sais pas de quoi il s'agit. Sachez ce qu'est devenue
+votre lettre et répétez-moi ce qu'il faut faire pour vous.
+
+Vous soignez bien Maurice. Je vous en remercie et vous supplie de
+continuer à l'observer de près.
+
+Empêchez-le de sortir par les temps humides. Ces esquinancies sont
+désespérantes. Tâchez qu'il passe l'hiver sans en avoir de nouvelle.
+Au printemps, dès qu'il sera ici, je le ferai débarrasser de son
+ennemie. L'opération n'est rien, à ce qu'il paraît.
+
+Je vis ici comme une recluse. Mon appartement est si bon, si chaud; il
+y a tant de soleil et un si beau silence, que je ne peux pas m'en
+arracher. Toute la journée, par exemple, je suis obsédée de visiteurs
+qui tous ne m'amusent pas. C'est une calamité de mon métier que je
+suis un peu obligée de supporter. Mais, le soir, je m'enferme avec mes
+plumes et mon encre, Solange, mon piano et mon feu. Avec cela, je
+passe de très bonnes heures. J'ai, pour tout bruit, les sons d'une
+harpe qui viennent je ne sais d'où et le bruit d'un jet d'eau qui est
+sous mes fenêtres dans le jardin. C'est bien poétique, ne vous en
+moquez pas trop.
+
+Je vous dirai que je fais de l'argent; je reçois de tous côtés des
+propositions.
+
+Je vendrai mon prochain roman quatre mille francs. C'est plus que je
+ne demandais, moi qui suis fort bête. La _Revue de Paris_ et la _Revue
+des Deux Mondes_ se sont disputé mon travail. Enfin je me suis livrée
+à la _Revue des Deux Mondes_ pour une rente de quatre mille francs,
+trente deux pages d'écriture toutes les six semaines. _La Marquise_ a
+eu un grand succès et a complété les avantages de ma position.
+
+Je n'ai plus le temps de regarder couler ma vie. Pour moi, dont le
+coeur n'est pas jovial, l'obligation de travailler est un grand bien.
+Solange me donne plus de bonheur à elle seule que tout le reste. Elle
+a fait de grands progrès d'intelligence et de gentillesse depuis ces
+quatre mois. Je pense bien que l'étude a beaucoup hâté le
+développement de cette jeune raison. Elle lit très-bien, avec beaucoup
+d'entendement des règles que vous lui avez données.
+
+Je suis maintenant au courant du peu de fautes qu'elle fait; elle ne
+les fait même presque plus.
+
+Dites-moi donc, mon cher enfant, ce que je puis faire pour vous. Je ne
+peux pas le deviner. Parlez-moi souvent de Maurice et de vous.
+
+Adieu; je vous embrasse de tout coeur.
+
+
+
+
+XCVI
+
+A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE
+
+ Paris, 11 janvier 1833.
+
+Mon cher petit enfant,
+
+J'ai reçu plusieurs lettres de toi auxquelles je n'ai pu répondre. Je
+viens d'être malade. C'est d'aujourd'hui seulement que je suis levée.
+J'ai eu un gros rhume avec la fièvre. Ta soeur est enrhumée aussi. Il
+fait un froid épouvantable, tout le monde tousse. Pour m'achever, le
+feu a pris dans ma cheminée d'une manière violente. Il a fallu me
+sauver dans le lit de Solange pour laisser agir les pompiers. Ils ont
+éteint le feu, du moins à ce qu'ils ont cru, et ils ont gâté mon
+tapis. Le lendemain, un ramoneur a voulu monter dans la cheminée: le
+pauvre petit s'est brûlé un peu la poitrine. Le feu y était encore!
+Quoiqu'on n'eût pas allumé de feu dans la cheminée, la suie brûlait
+toujours. Nous avons eu beaucoup de peine à l'éteindre tout à fait.
+J'ai donc été chassée de ma chambre plusieurs jours et obligée de
+passer la nuit dans une chambre sans feu.
+
+Prends garde d'être malade par ce vilain froid; aie toujours les pieds
+bien chauds et la gorge enveloppée. Je suis bien aise que tu sois
+content de tes albums. Je voudrais être au mois de mars pour courir
+avec toi les boutiques et taper tes joues luisantes. Enfin cela
+viendra.
+
+Adieu, cher mignon; sois sage, travaille et ne sois pas malade. Je
+t'embrasse de toute mon âme; ta grosse t'embrasse aussi. Elle parle de
+toi toute la journée, tu es toujours son mignon chéri.
+
+
+
+
+XCVII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE
+
+ Paris, 18 janvier 1833.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je n'ai pas répondu plus tôt à votre question par impossibilité. Le
+fait m'avait paru si peu important qu'il ne m'en est rien resté dans
+la mémoire. Mon mari m'a parlé une fois de votre retour chez madame
+Bertrand. Je vous ai interrogé; vous m'avez répondu non. Cela me
+suffisait. Je ne me souviens pas du tout si j'ai reparlé de vous avec
+mon mari. S'il vous importe de le dissuader, n'êtes-vous pas bien à
+même de le faire, vous qui le voyez tous les jours?
+
+Vous me faites des reproches très graves, mon cher enfant. Ils
+constituent de votre fait un tort bien plus grave. Vous me reprochez
+mes nombreuses liaisons, mes frivoles amitiés. Je n'entreprends jamais
+de me justifier des accusations qui portent sur mon caractère. Je puis
+expliquer des faits et des actions; des défauts d'esprit ou dès
+travers de coeur, jamais. J'ai une trop saine opinion du peu que nous
+valons tous, pour faire de moi le moindre cas. D'ailleurs, en mon
+particulier, je ne m'adore ni ne me révère. Le champ est donc libre à
+ceux qui rabaissent mon mérite. Je suis prête à rire avec eux, s'ils
+font appel à ma philosophie. Mais, si c'est une question d'affection,
+si c'est une souffrance de l'amitié que vous m'exprimez, vous avez
+tort. Quand on découvre de grandes taches dans l'âme de ceux qu'on
+aime, il faut se consulter et savoir si l'on peut les aimer encore
+malgré cela. Le plus sensé est de cesser; le plus généreux est de
+continuer. Pour que la générosité soit délicate et complète, il faut
+ne pas leur dire leur fait, car cela est cruel. Tous les reproches qui
+ont pour objet des faits de légère importance ou des défauts
+corrigibles, les avertissements affectueux à donner, les avis tendres
+et les plaintes délicates, tout cela, je le sais, est du domaine de
+l'amitié. C'est même son plus beau droit. Mais reprocher un passé déjà
+loin, contempler en silence des erreurs qu'on juge et qu'on ne
+pardonne pas, puis les condamner le jour où il n'est plus temps et où
+l'on ne sait même plus où les prendre, c'est injuste. Dire à la
+personne aimée: «Votre coeur est froid, léger ou impuissant!» C'est
+dur, c'est cruel.
+
+C'est une humiliation gratuitement infligée, vous faites souffrir sans
+rendre meilleur. Les coeurs secs ne s'amollissent pas, les coeurs usés
+ne rajeunissent plus, les coeurs incomplets ne rencontrent ni
+sympathie ni pitié. Si c'est là mon sort, il est bien brutal de me le
+signaler.
+
+Vous ajoutez que votre caractère a dû me faire souffrir plus d'une
+fois. Vous en ai-je jamais parlé, moi? Vous ai-je blessé dans ce que
+nous avons de plus irritable, l'estime de nous-mêmes? Non, je sais
+trop qu'il faut jeter un voile de pardon et d'oubli sur les
+imperfections de ceux qui nous sont chers.
+
+Adieu, mon cher enfant. Donnez-moi des nouvelles de Maurice et des
+vôtres le plus tôt possible. Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 27 février 1833.
+
+Tu me dis, mon enfant, que je ne t'écris pas souvent. C'est toi, petit
+farceur, qui es fièrement paresseux à me répondre. Tu m'écris des
+petits bouts de lettre bien courts. J'aimerais tant à savoir tout ce
+que tu fais, à quoi tu t'amuses, ce qui t'occupe, comment tu dors.
+Enfin, je vais le savoir bientôt. Tu diras à ton papa de m'écrire
+lorsqu'il sera pour partir, afin que j'aille au-devant de vous à la
+diligence. Je te mettrai dans mon lit bien chaud; ta grosse soeur te
+_bigera_ comme du pain. A présent, elle t'appelle son petit bijou de
+frère; elle est toujours mignonne et bien drôle.
+
+Ce matin, elle a eu bien du chagrin: elle a laissé tomber sa poupée
+dans le jardin et les chiens la lui ont mangée. Quand elle est arrivée
+pour la ramasser, il n'en restait qu'une jambe, que la chienne n'avait
+pas pu digérer. Aussi la pauvre grosse a braillé comme un veau.
+
+Adieu, mon petit ange; embrasse tout le monde pour moi. Toi, je
+t'embrasse mille fois sur tes joues roses. Adieu, petit chéri.
+
+J'ai un beau petit chat gris, venu par les toits se donner à nous. Je
+l'ai accueilli, il est très bon enfant.
+
+
+
+
+XCIX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE
+
+ Paris, 6 mars 1833.
+
+Mon cher enfant,
+
+Vous êtes sur le point de commettre une action très belle ou très
+folle. Très belle, si vous avez mis cette jeune fille dans la position
+de ne pouvoir s'établir ailleurs; très folle, si vous obéissez à un
+simple penchant.
+
+On me recommande de vous arrêter sur le bord de l'abîme. Je ne saurais
+croire que vous ayez besoin de conseil, au point où vous en êtes. Il
+faut que vous ayez des motifs bien puissants pour accepter un lien
+aussi sévère avec une personne aussi différente de vous. Vous allez
+trop vite. Prenez garde, mon ami, ne précipitez rien.
+
+Mon Dieu, vous auriez sous la main la plus riche, la plus belle et la
+plus spirituelle des femmes, je vous dirais encore d'attendre et de
+réfléchir. Ce ne sont pas l'opinion et les préjugés que je respecte en
+ce monde. Seule entre tous, peut-être, je ne vous jetterai pas la
+pierre; mais je m'effraye de votre avenir. Vous êtes si jeune et vous
+aurez tant de choses à faire avant d'élever cette femme jusqu'à vous!
+Je n'ose pas vous dire tous les déboires que je prévois pour vous. Je
+crains de blesser votre coeur, engagé dans une voie aussi délicate.
+Mais je vous supplie de ne pas tant vous hâter. Pourquoi ne pas
+remettre cette affaire jusqu'après votre voyage à Paris? Là, vous
+pourriez ouvrir les yeux sur beaucoup d'inconvénients que vous ne vous
+êtes peut-être pas signalés. Si, par promesse ou par devoir, vous
+étiez engagé de manière à ne pas revenir sur vos pas, du moins
+seriez-vous en garde contre l'avenir, et mieux préparé à le braver
+courageusement.
+
+Dans tout cela, c'est votre précipitation qui m'inquiète. Vous
+obéissez, j'en suis sûre, à d'austères principes, à de nobles
+sentiments. Ce n'est donc pas avec ironie ou avec dureté que je vous
+juge. Je ne vous juge pas, mon enfant. Seulement je me tourmente de
+votre position. Il est possible que ce parti vous réussisse, il est
+possible aussi qu'il vous rende malheureux. Cette pensée ne vous
+ferait pas reculer devant l'accomplissement d'un devoir, je le sais
+bien. Mais, si, en voulant faire le bonheur d'une autre personne, vous
+ne réussissiez qu'à aggraver sa situation! Cela s'est vu souvent; le
+mariage est un état si contraire à toute espèce d'union et de bonheur,
+que j'ai peur avec raison.
+
+Si vous avez pour moi l'amitié que j'ai pour vous, vous vous donnerez
+trois mois de réflexion. Je vous le demande comme une preuve de cette
+affection déjà vieille entre nous. Voulez-vous me l'accorder? Je
+crains que la solitude n'ait exalté vos idées, que vous ne vous soyez
+exagéré des devoirs qui, dans un état plus calme et plus vrai, vous
+apparaîtraient sous un autre jour. N'affligerez-vous pas votre mère
+par une résolution aussi brusque? L'avez-vous consultée? La personne
+dont nous parlons lui sera-t-elle une société agréable? Tout cela est
+bien obscur pour moi.
+
+Je ne vous fais pas un reproche de ne m'avoir pas consultée. Mais,
+précisément, le mystère dont vous avez entouré ce projet ne me semble
+pas d'un bon augure. Êtes-vous bien d'accord avec vous-même sur ce que
+vous allez faire?
+
+Adieu, mon enfant. Je vous embrasse. Répondez-moi.
+
+
+
+
+C
+
+A MONSIEUR ***
+
+ Paris, 15 avril 1833.
+
+Je veux croire votre lettre sincère, et, dans ce cas, l'absence pourra
+seule vous guérir.
+
+Si, après cette réponse, vous persistiez dans des prétentions que je
+ne pourrais plus attribuer à la folie, j'aurais pour vous fermer ma
+porte des motifs plus impérieux et plus décisifs encore.
+
+Ainsi, quelle que soit l'explication que vous préfériez pour la lettre
+inexplicable que vous m'avez envoyée, je vous prie absolument,
+littéralement et définitivement, de ne plus vous présenter chez moi.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Paris, mai 1833.
+
+Ma chère maman,
+
+Vous avez tort de me gronder. Je n'ai eu que du chagrin et de
+l'inquiétude, au lieu de tous les plaisirs que vous me supposez. Mes
+deux enfants ont été malades et le sont encore: Maurice, de la grippe,
+et Solange, de la coqueluche. J'ai passé tout mon temps à aller de
+chez moi au collège Henri IV et du collège chez moi; car je n'ai pu
+avoir mon fils pour le faire sortir avant l'invasion de la maladie. Il
+a été soigné à l'infirmerie par de bonnes religieuses.
+
+Solange, quoiqu'elle soit toujours gaie et gentille, est très
+fatiguée. Je le suis beaucoup moi-même.
+
+Un soir que mes deux petits allaient mieux, j'ai été chez vous, pour
+vous remercier de la belle gravure que vous m'avez envoyée. Il était
+sept heures, ce n'est pas une heure indue. Depuis, je n'ai pas pu
+sortir, si ce n'est pour aller à _Henri IV_.
+
+J'irai vous voir demain. Aujourd'hui, cela m'est complètement
+impossible. Vous avez eu tort d'écouter votre dignité de mère
+offensée: vous auriez dû, puisque vous sortez tous les jours pour
+dîner, venir goûter de ma cuisine. J'ai toujours un bon petit plat à
+vous offrir. A six heures, nous aurions été ensemble voir Maurice au
+collège, vous m'auriez rendue heureuse.
+
+Adieu, chère mère; je vous embrasse de tout mon coeur, en attendant
+que vous me pardonniez, et j'espère que vous ne ferez pas longtemps la
+méchante avec moi.
+
+
+
+
+CII
+
+A M. CASIMIR DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 20 mai 1833.
+
+Mon ami,
+
+Je suis aise de ton bon voyage et de ton arrivée en bonne santé.
+
+Maurice a été à l'infirmerie. C'est le changement de régime qui
+l'éprouve un peu; du reste, il est très frais et très gai. On est
+content de son caractère et il paraît s'arranger bien avec ses
+camarades. Quant à ses progrès, ils ne peuvent pas être encore
+sensibles. J'espère qu'à ton retour, on commencera à s'en apercevoir.
+Je lui ai dit de t'écrire. Dans tous les cas, je te donnerai de ses
+nouvelles. Je l'ai vu hier, avec ma mère; il a été très gentil. Je ne
+sais si Salmon a de mauvaises affaires ce mois-ci; mais j'ai eu toutes
+les peines du monde à me faire payer, quoique je n'aie envoyé chercher
+mon argent que le 15 mai. Il a fallu y envoyer quatre fois de suite.
+La première fois, il a fait refuser sa porte; la seconde, son heure de
+réception était changée; la troisième, il n'avait pas d'argent; enfin,
+la quatrième, il a daigné m'envoyer mon mois. Je ne sais pas si tout
+cela est l'effet du hasard; c'est bien possible. Cependant tu devrais
+y faire attention, au cas où tu aurais des sommes d'une certaine
+importance à déposer chez lui. Ensuite, tu devrais le prier de
+m'envoyer mon argent tous les premiers du mois. Un homme d'affaires
+n'est ni ambassadeur ni ministre, pour qu'on fasse antichambre chez
+lui.
+
+Adieu, mon ami. Ta grosse fille t'embrasse. Dis bien des choses de ma
+part à Duteil et à Jules Néraud, quand tu les verras.
+
+Adieu; je t'embrasse.
+
+
+
+
+CIII
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Paris, 26 mai 1833.
+
+Cher ami,
+
+Tu ne penses pas que j'aie changé d'avis. Tu es toujours à mes yeux le
+meilleur et le plus honnête des hommes. Je ne t'ai pas donné signe de
+souvenir et de vie depuis bien des mois. C'est que j'ai vécu des
+siècles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-là. Socialement,
+je suis libre et plus heureuse. Ma position est extérieurement calme,
+indépendante, avantageuse. Mais, pour arriver là, tu ne sais pas quels
+affreux orages j'ai traversés. Il faudrait, pour te les raconter
+passer bien des soirs dans les allées de Nohant, à la clarté des
+étoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimions tant. Dieu
+veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore,
+ensemble, le clair de lune sur la cascade d'Urmont!
+
+Mais cette indépendance si chèrement achetée, il faudrait savoir en
+jouir et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans,
+et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de
+passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J'ai doublé le
+cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent
+dans des hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cèdre de leurs
+palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, écrasés de fatigue et
+brûlés par le soleil, sont à l'ancre et ne peuvent plus risquer sur
+les mers leur chaloupe avariée. Ils n'ont pas de quoi vivre à terre,
+et, d'ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie,
+des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient
+recommencer; mais le navire est démâté, la cargaison perdue; il faut
+échouer sur le sable et rester là.
+
+Tu comprends, au fond de cette belle poésie, l'état maussade de mon
+cerveau. Suis-je plus à plaindre qu'auparavant? Peut-être; le calme
+qui vient de l'impuissance est une plate chose.
+
+Pour toi, c'est différent. La raison, la force, la volonté t'ont placé
+où tu es. Aussi tu as en toi-même de sérieuses jouissances, de nobles
+consolations.
+
+Je t'enverrai une longue lettre avant peu de temps; c'est-à-dire un
+livre que j'ai fait[1] depuis que nous nous sommes quittés. C'est une
+éternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves
+personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras à ta fantaisie. Tu
+iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon âme et jusqu'au fond
+de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es
+avec moi et dans ma pensée à toute heure. Tu verras bien, en me
+lisant, que je ne mens pas.
+
+Adieu, ami; écris-moi, parle-moi de toi beaucoup, de ta famille, des
+soins austères de ta grande, belle et triste vie. Je te verrai dans un
+ou deux mois. Adieu; crois que, pour la vie, je suis à toi.
+
+Ton ami
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _Lélia_
+
+
+
+
+CIV
+
+A M. ADOLPHE GUÉROULT. A PARIS
+
+ Paris, 3 juin 1833.
+
+Monsieur,
+
+Vous avez été si bon et si obligeant pour moi, que, malgré le long
+temps qui s'est écoulé sans m'apporter aucune nouvelle et aucune
+visite de vous, je ne crains pas de réclamer votre bienveillance. Je
+viens de faire un livre intitulé _Lélia_, qui a besoin de votre appui.
+Si vous voulez bien venir me voir, nous en causerons et je vous
+demanderai de vive voix la continuation de vos bons offices.
+
+Voulez-vous venir dîner avec moi demain? Il faut que je vous dise, sur
+ce livre assez embrouillé et sur quelques difficultés du succès, plus
+d'une parole, et je ne suis libre que vers cinq heures. Puis-je
+compter sur vous?
+
+Tout à vous, monsieur.
+
+
+
+
+CV
+
+A MADAME ***
+
+ Paris, juillet 1833
+
+Madame,
+
+Vous m'embarrassez avec vos questions. Je tiens singulièrement à votre
+estime; pourtant je ne puis me décider à mentir pour la conserver.
+J'ai beaucoup d'égoïsme et de nonchalance, vous me forcez à vous
+l'avouer. Je ne sais ce que les influences étrangères font à mon
+indifférence en matière de saint-simonisme; je crois qu'elles n'y
+entrent pour rien. Je crois même n'avoir jamais songé à soulever une
+question pour ou contre la société dans _Indiana_ ou dans _Valentine_.
+Pardonnez-le-moi, ou anathématisez-moi. Je suis forcée de le dire: la
+société est la moindre des choses que je hais et méprise. L'homme
+livré à son instinct ne me paraît pas moins laid, ridicule et sale que
+l'homme dressé à marcher sur les pieds de derrière. Que puis-je faire
+à cela? Et puis, outre cette misanthropie qui va toujours croissant à
+mesure que je vieillis, je suis excessivement femme pour l'ignorance,
+l'inconséquence des idées, le défaut absolu de logique. Vous l'avez
+fort bien dit, je manque de précision et de suite; ce n'est pas de la
+supériorité croyez-le bien. C'est l'infirmité d'une nature pauvre et
+boiteuse. Je n'ai rien étudié, je ne sais rien, pas même ma langue.
+J'ai si peu d'exactitude dans le cerveau, que je n'ai jamais pu faire
+la plus simple règle d'arithmétique. Voyez si avec cela je puis être
+utile à quelqu'un et trouver quelque idée salutaire et juste. Vous
+êtes très au-dessus de moi sous tous les rapports, et notamment pour
+l'activité, la raison, l'intelligence et le savoir. Je n'ai que des
+sensations, point de volonté. Pour quoi, pour qui en aurais-je? Au
+delà de deux ou trois personnes, l'univers n'existe pas pour moi. Vous
+voyez que je ne suis bonne à rien; mais vous êtes bonne à tout, et,
+par votre talent et par votre caractère, vous n'avez pas besoin de mon
+aide. Gardez-moi seulement votre bienveillance, votre pitié pour ma
+nullité sociale, et votre amitié pour m'en consoler. Ne pouvez-vous
+aimer que les âmes grandes et fortes? La mienne ne l'est pas; mais
+j'admire ce qui est autrement que moi. Le fait des natures puissantes
+est de plaindre et de consoler ce qui est au-dessous. Faites du bien
+aux femmes en général par votre zèle et votre chaleur de coeur,
+faites-en à moi en particulier par votre douceur et votre tolérance.
+
+Adieu, madame; reviendrez-vous bientôt? Je suis tout à vous.
+
+G.S.
+
+
+
+
+CVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 5 juillet 1833.
+
+Vous avez raison, mon ami, de compter sur mon amitié inaltérable.
+J'apprends avec joie la bonne nouvelle, et je partage tout votre
+bonheur de mari, tout votre orgueil de père. Faites mon compliment à
+l'accouchée et embrassez-la de ma part, ainsi que _cette vieille
+grand'mère_ de madame Duvernet, bien vexée, n'est-ce pas, de porter un
+pareil titre?
+
+Enfin vous êtes donc tous bien heureux, mes amis! Je regrette de
+n'être pas au milieu de vous, comme j'y étais le jour de vos noces,
+pour voir toutes vos figures épanouies, pour serrer toutes vos mains
+affectueuses. Quand vous me disiez jadis que vous aviez horreur des
+_moutards_, je savais bien que vous trouveriez les vôtres beaux et
+bons. Les miens, je vous le disais, et je vous le dis encore, me
+donnent les seules joies réelles de ma vie. Vous ne me dites pas
+comment s'appelle ce bienvenu. C'est une chose intéressante qu'un nom
+de baptême, à laquelle j'attache autant d'idées que le père de
+Tristram Shandy. Il ne se nomme, j'espère ni Artaxercès, ni
+Épaminondas, ni Polyphème, ni Polyperchon?
+
+Le mien est au collège et se comporte de manière à mériter dans son
+régiment _l'estime de ses_ CHÈFRES _et l'amitié de ses camarades_. Ma
+fille est de la taille du plus jeune éléphant de la ménagerie royale.
+Elle a horreur des gens de lettres, elle les traite de polissons et de
+mâtins. En tout, elle annonce les plus brillantes dispositions. Moi,
+j'ai été longtemps et beaucoup malade. Je vais très bien depuis que
+j'ai consulté un habile médecin, lequel m'a dit _de me distraire et
+d'éviter les contrariétés_; ce qui m'a paru très profond, très neuf,
+et très aisé à faire surtout.
+
+Je fais toujours des livres et suis assez bien dans mes affaires
+maintenant. J'irai au pays avec mon fils à l'époque des vacances. Vous
+me présenterez l'héritier présomptif et je vous embrasserai tous de
+bien bon coeur. Adieu, mon ami.
+
+Tout à vous.
+
+AURORE.
+
+
+
+
+CVII
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ 21 novembre 1833.
+
+La présente est pour te dire, mon brave ami, que je vais bientôt te
+voir. Mademoiselle Decerf épouse mon Gaulois, qui est Alphonse Fleury,
+et j'irai à leur noce.
+
+Je te verrai en passant et en repassant. Tu trouveras peut-être
+quelque jour dans la quinzaine pour t'échapper et venir faire du
+Werther avec moi: parler de rasoirs anglais de damnation éternelle et
+autres facéties, sous la grande voûte étoilée qu'on voit si bien chez
+nous. Ne crains pas de me voir rire de tes ennuis et de tes chagrins:
+je ne suis pas dangereuse en ce genre; le lendemain du jour où je
+t'aurais persiflé, tu aurais ta revanche. Mes jours ne ressemblent
+guère les uns aux autres, et c'est pour moi que fut inventé le
+proverbe: «Tel qui rit vendredi, etc.»
+
+Pour le moment, je suis dans les mêmes sentiments qu'à ma dernière
+lettre. Je serai heureuse de revoir mon pays et mes amis. Ce sont de
+vieux liens qu'on ne rompt pas. Si mon retour peut adoucir un peu ton
+spleen, accueille-le donc avec toute ta bonne affection pour moi.
+
+Charles[1] m'a écrit une lettre fort revêche. Il a eu tort. Je le lui
+pardonne de tout mon coeur. Il a pris trop à coeur l'affaire de son
+piano. Aussi il a été bien négligent de le laisser enfermé dans sa
+chambre, ne servant à rien et m'exposant aux méfiances et aux
+tracasseries du facteur, qui déjà menaçait de me faire payer. Cela ne
+m'aurait pas été facile, vu l'état de mes finances, pas brillant tous
+les jours.
+
+Comment! tu n'es pas amoureux? Eh bien, mon cher, tu as peut-être
+parfaitement raison. Toute chose excellente a son mauvais côté; toute
+chose détestable a son avantage, et nous sommes, tous, fous et bêtes.
+Tâchons d'être le moins méchants possible, avec ou sans amour; soyons
+fidèles à l'amitié.
+
+Ton ami
+
+GEORGE.
+
+ [1] Charles Rollinat, musicien, frère cadet de François.
+
+
+
+
+CVIII
+
+A MADAME MADRICE DUPIN, A PARIS
+
+ Paris, jeudi, décembre 1833.
+
+Ma chère maman,
+
+Je vous envoie le lit de Maurice et sa petite boîte de crayons, pour
+qu'il fasse des bonshommes et se tienne tranquille auprès de vous.
+
+Vous seriez bien bonne et bien gentille de tâcher de le faire coucher
+chez vous pour Noël. Madame Dudevant, qui s'en est chargée, le rendra
+bien malheureux, je crains, à force de sermons et de niaiseries. En
+l'envoyant chercher chez elle dans la journée, vous pourriez le
+garder, en lui écrivant une petite lettre. Au reste, Boucoiran se
+concertera à cet égard avec vous et vous épargnera les courses et les
+ennuis.
+
+Adieu, ma chère maman; je vous remercie mille fois de vos bontés pour
+moi et mes enfants. Je suis tranquille sur le compte de Maurice,
+puisque vous vous chargez de lui. Je pars bien portante ce soir. Je
+vous écrirai sitôt mon arrivée quelque part. Je vous embrasse de toute
+mon âme.
+
+AURORE.
+
+
+
+
+CIX
+
+ A M. MAURICE DUDEVANT,
+ AU COLLÈGE HENRI IV, A PARIS
+
+ Marseille, 18 décembre 1833.
+
+Mon cher petit,
+
+Je suis à Marseille, après avoir toujours voyagé, soit en voiture,
+soit en bateau, depuis le jour où je t'ai quitté. J'ai descendu le
+Rhône sur le bateau à vapeur et je vais m'embarquer sur la mer pour
+aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma
+santé me force à passer quelque temps dans un pays chaud. Je
+retournerai près de toi, le plus tôt possible. Tu sais bien que je
+n'aime pas à vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous
+deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous
+avoir avec moi et vous mener partout où je vais. Mais ta soeur n'est
+pas assez grande, et, toi, il faut que tu fasses ton éducation.
+
+Tu le sais, mon cher enfant, c'est indispensable et tu es bien décidé
+à t'y livrer de tout ton coeur: J'ai été bien heureuse, quand M.
+Gaillard[1] m'a dit que tu étais un brave garçon, que tu faisais ton
+possible pour contenter tes maîtres, et qu'il avait bonne opinion de
+toi. C'est ainsi, j'espère, qu'on me parlera toujours de toi. Tu ne
+m'as jamais causé de chagrin sous ce rapport et tu feras le bonheur de
+ma vie, si tu le veux.
+
+J'ai été ce matin me promener au bord de la mer. J'ai mangé des
+coquillages tout vivants et dont les coquilles étaient très jolies.
+J'ai pensé à toi qui les aimes tant, et je n'ai pas voulu en chercher
+dans le sable, parce que tu n'étais pas là pour m'aider et que je ne
+me serais pas amusée. Quand tu seras en âge de quitter le collège et
+d'interrompre tes études, nous voyagerons ensemble. Tu te souviens que
+nous avons déjà voyagé tous deux et que nous nous amusions comme deux
+bons camarades. Nous n'avons peur de rien, ni l'un ni l'autre; nous
+mangeons comme deux vrais loups, et tu dors sur mes genoux comme une
+grosse marmotte.
+
+En attendant que nous recommencions, dépêche-toi d'apprendre ce qu'il
+faut que tout le monde sache. Amuse-toi bien. Quand tu sortiras, sois
+aimable avec ma mère et avec madame Dudevant. Remercie bien Boucoiran,
+si bon et si obligeant pour toi, et écris-moi à toutes tes sorties.
+Raconte-moi ce que tu auras fait, chez qui tu couches, etc. Dis-moi
+aussi si tu as de bonnes notes et des _heures_. Pense à moi souvent et
+travaille, joue, saute, porte-toi bien, décrasse ta frimousse, lave
+tes pattes, ne sois pas trop gourmand et aime bien ta vieille mère,
+qui t'embrasse cent mille fois.
+
+ [1] Proviseur du collège Henri IV
+
+
+
+
+CX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Marseille, 20 décembre 1833
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis arrivée ici sans trop de fatigue et j'en repars après-demain.
+Je vais à Pise ou à Naples, je ne sais lequel. Écrivez-moi à Livourne,
+poste restante. Donnez-moi des nouvelles de mon gamin. Soyez bon pour
+lui, comme vous l'êtes toujours, et protégez-le contre les petits
+ennuis dont je vous ai parlé.
+
+Avez-vous réussi à dîner le jour de mon départ? Je vous ai fait faire
+une journée de corvée. Sans vous, je ne serais pas venue à bout de
+partir. Avez-vous eu la bonté de ranger tout chez moi, de mettre
+dehors mes chambrières, de fermer portes et fenêtres, etc., etc.? Ayez
+soin de retirer les clefs de tous les meubles et de les mettre en
+paquet dans le secrétaire, dont vous prendrez la clef chez vous. Je
+vous remets aussi la surintendance, des rats et souris, avec
+autorisation d'en manger à discrétion et de boire tout le vin de ma
+cave.
+
+A propos de cela, il faudra encore que vous ayez l'obligeance de
+descendre à la susdite cave et de surveiller la conduite de mes
+bouteilles de vin, pour empêcher la sympathie de ces demoiselles pour
+le gosier des laquais et portiers de la maison.
+
+Faites une note de toutes vos petites dépenses pour moi, spectacles et
+sapins pour Maurice, ports de lettres, etc., etc.
+
+Votre pays est très beau le long du Rhône. Cette navigation est
+magnifique. Du reste; vos villes de Lyon, Avignon et Marseille sont
+stupides. Je ne voudrais pas les habiter en peinture, et je remercie
+le ciel de pouvoir m'en sauver bientôt. Marseille est absolument tel
+que vous me l'avez dépeint. Il faut faire une lieue pour voir la mer
+et le port ressemble assez à la mare aux canards à Nohant.
+
+Il y fait déjà un temps charmant et des matinées qui valent nos
+journées d'avril.
+
+Adieu, mon cher ami. Je vous recommande bien de me donner des
+nouvelles de mon mioche et de me remplacer auprès de lui. Je ne sais
+vraiment pas comment s'arrangerait ma vie si je n'avais pas votre
+bonne amitié et votre éternelle complaisance pour m'aider et me
+tranquilliser Adieu; je vous embrasse.
+
+Tout à vous,
+
+AURORE D.
+
+
+
+
+CXI
+
+A M HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
+
+ Venise, 16 mars 1834.
+
+Mon ami,
+
+Je te remercie de ta lettre. Ton souvenir, malgré tout, me fait
+toujours plaisir. J'ai tardé à te répondre, parce que je viens de
+faire une maladie assez grave. Je suis bien à présent, et, au moment
+de quitter l'Italie, je commence à m'y acclimater. J'y reviendrai;
+car, après avoir goûté de ce pays-là, on se croit chassé du paradis
+quand on retourne en France. Voilà l'effet que cela me fera.
+
+Je n'ai pas été charmée de la Toscane; mais Venise est la plus belle
+chose qu'il y ait au monde. Toute cette architecture mauresque en
+marbre blanc au milieu de l'eau limpide et sous un ciel magnifique; ce
+peuple si gai, si insouciant, si chantant, si spirituel; ces gondoles,
+ces églises, ces galeries de tableaux; toutes les femmes jolies ou
+élégantes; la mer qui se brise à vos oreilles; des clairs de lune
+comme il n'y en a nulle part; des choeurs de gondoliers quelquefois
+très justes; des sérénades sous toutes les fenêtres; des cafés pleins
+de Turcs et d'Arméniens; de beaux et vastes théâtres où chantent la
+Pasta et Donzelli, des palais magnifiques; un théâtre de polichinelle
+qui enfonce à dix pieds sous terre celui de Gustave Malus; des huîtres
+délicieuses, qu'on pêche sur les marches de toutes les maisons; du vin
+de Chypre à vingt-cinq sous la bouteille; des poulets excellents à dix
+sous; des fleurs en plein hiver, et, au mois de février, la chaleur de
+notre mois de mai: que veux-tu de mieux?
+
+Je ne me suis pas doutée des autres plaisirs de l'hiver. Je n'aime pas
+le monde, comme tu sais. Je me suis bornée à deux ou trois personnes
+excellentes, et j'ai vu le carnaval de ma fenêtre.
+
+Il m'a semblé fort au-dessous de sa réputation. Il aurait fallu le
+voir dans les bals masqués, aux théâtres; mais je me suis trouvée
+malade à cette époque-là et je n'ai pu y aller. Je le regrette peu; ce
+que je cherchais ici, je l'ai trouvé: un beau climat, des objets d'art
+à profusion, une vie libre et calme, du temps pour travailler et des
+amis. Pourquoi faut-il que je ne puisse bâtir mon nid sur cette
+branche? Mes poussins ne sont pas ici et je ne puis m'y plaire qu'en
+passant. J'attends le mois d'avril pour retraverser les Alpes, et je
+m'en irai par Genève. Je compte donc être à Paris dans le courant du
+mois prochain.
+
+Quand j'aurai embrassé Maurice, j'irai passer l'été en Berri. Engage
+Casimir à garder Solange et à ne pas la mettre en pension avant mon
+retour; cela m'empêcherait d'aller à Nohant, et contrarierait beaucoup
+mes projets de repos et d'économie.
+
+Tu ne me parais pas si charmé de la Châtre que moi de Venise: tu me
+fais une peinture bouffonne de ses habitants. Vraiment la société est
+une sotte chose. L'amour du travail sauve le tout. Je bénis ma
+grand-mère, qui m'a forcée d'en prendre l'habitude. Cette habitude est
+devenue une faculté, et cette faculté un besoin. J'en suis arrivée à
+travailler, sans être malade, treize heures de suite, mais, en
+moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la
+besogne. Le travail me rapporte beaucoup d'argent et me prend beaucoup
+de temps, que j'emploierais, si je n'avais rien à faire, à avoir le
+spleen, auquel me porte mon tempérament bilieux. Si, comme toi, je
+n'avais pas envie d'écrire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je
+regrette même que mes affaires d'argent me forcent de faire toujours
+sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d'y faire
+rien entrer. J'aspire à avoir une année tout entière de solitude et de
+liberté complète, afin de m'entasser dans la tête tous les
+chefs-d'oeuvre étrangers que je connais peu ou point. Je m'en promets
+un grand plaisir et j'envie ceux qui peuvent s'en donner à discrétion.
+Mais, moi, quand j'ai barbouillé du papier à la tâche, je n'ai plus de
+facultés que pour aller prendre du café et fumer des cigarettes sur la
+place Saint-Marc, en écorchant l'italien avec mes amis de Venise.
+C'est encore très agréable, non pas mon italien, mais le tabac, les
+amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t'y transporter d'un coup de
+baguette et jouir de ton étonnement.
+
+Nous savons si peu ce qu'est l'architecture, et notre pauvre Paris est
+si laid, si sale, si raté, si mesquin, sous ce rapport! Il n'y a
+pourtant que lui au monde, pour le luxe et le bien-être matériel.
+L'industrie y triomphe de tout et supplée à tout; mais, quand on n'est
+pas riche, on y subit toute sorte de privations. Ici, avec cent écus
+par mois, je vis mieux qu'à Paris avec trois cents. Pourquoi diable,
+toi et ta femme, qui êtes indépendants, qui n'avez ni place, ni
+famille ni amour du monde, ni relations obligatoires en France, ne
+venez-vous pas vous établir ici? Vous y feriez des économies en y
+vivant très bien; vous y élèveriez votre fille aussi bien que partout
+ailleurs. Vous y auriez mille commodités que vous ne pouvez avoir à
+Paris: un logement cent fois plus joli et plus vaste, une gondole avec
+un gondolier qui serait en même temps votre domestique; le tout pour
+soixante francs par mois; ce qui représente à Paris une voiture, une
+paire de chevaux, un cocher et un valet de chambre, c'est-à-dire douze
+à quinze mille francs par an. Le bois et le vin à très bas prix; les
+habits, les marchandises de toute sorte; les denrées de tout pays à
+moitié prix de Paris. Je paye ici une paire de souliers en maroquin
+quatre francs. Hier, nous avons été au café, nous étions trois; nous y
+avons pris chacun trois glaces, une tasse de café et un verre de
+punch, plus des gâteaux à discrétion pour compléter les jouissances de
+deux grandes heures de bavardage. Cela nous a coûté, en tout, quatre
+livres autrichiennes la livre autrichienne vaut un peu moins de
+dix-huit sous de France.
+
+Si vous voulez y venir, comme j'y retournerai passer l'hiver prochain,
+je vous y piloterai. Le voyage vous coûtera mille francs, pour vous
+deux; mais vous y vivrez pour mille écus par an. C'est probablement
+moins que vous ne dépensez à Paris dans une année, et, par-dessus le
+marché, vous connaîtriez Venise, la plus belle ville de l'univers. Si
+je n'avais pas mon fils cloué au collège Henri IV, certainement je
+prendrais ma fille avec moi et je viendrais me planter ici pour
+plusieurs années. J'y travaillerais comme j'ai coutume de faire et je
+retournerais en France, quand j'en aurais assez, avec un certain magot
+d'argent.
+
+Mais je ne veux pas renoncer à voir mon fils chaque année, et tout ce
+que je gagne sera toujours mangé en voyages ou à Paris.
+
+Adieu, mon vieux; parle-moi de Maurice et de ta fille. Font-ils de
+bonnes parties ensemble, les jours de congé?
+
+J'embrasse Émilie, Léontine et toi, de tout mon coeur. Il y a
+longtemps que je n'ai eu de nouvelles de ma mère; donne-lui des
+miennes et prie-la de m'écrire.
+
+
+
+
+CXII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Venise, 6 avril 1834.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai reçu vos deux effets sur M. Papadopoli[1], et je vous remercie.
+Maintenant je suis sûre de ne pas mourir de faim et de ne pas demander
+l'aumône en pays étranger; ce qui, pour moi, serait pire. Je
+m'arrangerai avec Buloz, et il pourra suffire à mes besoins sans se
+faire trop tirailler; car je travaillerai beaucoup.
+
+Alfred est parti pour Paris, et je vais rester ici quelque temps.
+
+Il était encore bien délicat pour entreprendre ce long voyage. Je ne
+suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le supportera; mais il
+lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour
+consacré à attendre le retour de sa santé la retardait au lieu de
+l'accélérer. Il est parti enfin, sous la garde d'un domestique très
+soigneux et très dévoué. Le médecin[2] m'a répondu de la poitrine, en
+tant qu'il la ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.
+
+Nous nous sommes quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour
+toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon
+coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour
+souffrir.
+
+Le manuscrit de _Lélia_ est dans une des petites armoires de Boule. Je
+l'ai, en effet, promis à Planche; pour peu qu'il tienne à ce
+griffonnage, donnez-le-lui, il est bien à son service. Je suis
+profondément affligée d'apprendre qu'il a mal aux yeux. Je voudrais
+pouvoir le soigner et le soulager. Remplacez-moi; ayez soin de lui.
+Dites-lui que mon amitié pour lui n'a pas changé, s'il vous questionne
+sur mes sentiments à son égard. Dites-lui sincèrement que plusieurs
+propos m'étaient revenus après l'affaire de son duel avec M. de
+Feuillide; lesquels propos m'avaient fait penser qu'il ne parlait pas
+de moi avec toute la prudence possible.
+
+Ensuite, il avait imprimé dans la _Revue_ des pages qui m'avaient
+donné de l'humeur. Lui et moi sommes des esprits trop graves et des
+amis trop vrais, pour nous livrer aux interprétations ridicules du
+public. Pour rien au monde je n'aurais voulu qu'un homme que j'estime
+infiniment devînt la risée d'une populace d'artistes haineux qu'il a
+souvent tancée durement; laquelle, pour ce fait, cherche toutes les
+occasions de le faire souffrir et de le rabaisser. Il me semblait que
+le rôle d'amant disgracié, que ces messieurs voulaient lui donner, ne
+convenait pas à son caractère et à la loyauté de nos relations.
+J'avais cherché de tout mon pouvoir à le préserver de ce rôle
+mortifiant et ridicule, en déclarant hautement qu'il ne s'était jamais
+donné la peine de me faire la cour. Notre affection était toute
+paisible et fraternelle. Les méchants commentaires me forçaient à ne
+plus le voir pendant quelques mois; mais rien ne pouvait ébranler
+notre mutuel dévouement. Au lieu de me seconder, Planche s'est
+compromis et m'a compromise moi-même: d'abord par un duel qu'il
+n'avait pas de raisons personnelles pour provoquer; ensuite par des
+plaintes et des reproches, très doux il est vrai, mais hors de place
+et, qui pis est, tirés à dix mille exemplaires.
+
+De si loin et après tant de choses, les petits accidents de la vie
+disparaissent, comme les détails du paysage s'effacent à l'oeil de
+celui qui les contemple du haut de la montagne. Les grandes masses
+restent seules distinctes au milieu du vague de l'éloignement. Aussi
+les susceptibilités, les petits reproches, les mille légers griefs de
+la vie habituelle, s'évanouissent maintenant de ma mémoire; il ne me
+reste que le souvenir des choses sérieuses et vraies. L'amitié de
+Planche, le souvenir de son dévouement, de sa bonté inépuisable pour
+moi, resteront dans ma vie et dans mon coeur comme des sentiments
+inaltérables.
+
+Après avoir quitté Alfred, que j'ai conduit jusqu'à Vicence, j'ai fait
+une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J'ai fait à
+pied jusqu'à huit lieues par jour, et j'ai reconnu que ce genre de
+fatigue m'était fort bon, physiquement et moralement.
+
+Dites à Buloz que je lui écrirai des lettres, pour la _Revue_, sur mes
+voyages pédestres.
+
+Je suis rentrée à Venise avec sept centimes dans ma poche! Sans cela,
+j'aurais été jusque dans le Tyrol; mais le besoin de hardes et
+d'argent m'a forcée de revenir. Dans quelques jours, je repartirai et
+je reprendrai la traversée des Alpes par les gorges de la Piave. Je
+puis aller loin ainsi, en dépensant cinq francs par jour et en faisant
+huit ou dix lieues, soit à pied, soit à âne. J'ai le projet d'établir
+mon quartier général à Venise, mais de courir le pays seule et en
+liberté. Je commence à me familiariser avec le dialecte.
+
+Quand j'aurai vu cette province, j'irai à Constantinople, j'y passerai
+un mois, et je serai à Nohant pour les vacances. De là, j'irai faire
+un tour à Paris et je reviendrai à Venise.
+
+Je suis fort affligée du silence de Maurice et fort contente
+d'apprendre au moins qu'il se porte bien. Son père me dit qu'il
+travaille et qu'on est content de lui. Pour vous, je vous ai prié au
+moins dix fois de voir ses notes et de m'en rendre compte. Il faut que
+j'y renonce; car vous ne m'en avez jamais dit un mot, gredin d'enfant!
+Je suis enchantée que mon mari garde Solange à Nohant. De cette
+manière, il me plaît fort de conserver Julie, puisque je n'ai pas à la
+nourrir. Sans cet arrangement, j'eusse fait mon possible pour
+retourner à Paris, malgré le peu d'argent que j'aurais eu pour un si
+long voyage. Je puis donc, sans aucun préjudice pour l'un ou l'autre
+de mes deux enfants, rester dehors jusqu'aux vacances.
+
+Ne me parlez jamais, je vous prie, des articles qui se publient pour
+ou contre moi dans les journaux. J'ai au moins ici le bonheur d'être
+tout à fait étrangère à la littérature et de la traiter absolument
+comme un gagne-pain.
+
+Adieu, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur. Écrivez-moi sur
+mon fils, envoyez-moi une lettre de lui. A tout prix, je la veux.
+Avez-vous de bonnes nouvelles de votre mère? Vous ne me parlez jamais
+de vous. Avez-vous des élèves? Faites-vous bien vos affaires?
+N'êtes-vous pas amoureux de quelque femme, de quelque science ou de
+quelque grue[3]? Pensez-vous un peu à votre vieille amie, qui vous
+aime toujours _paternellement_?
+
+G.S.
+
+ [1] Banquier à Venise.
+
+ [2] Le docteur Pagello.
+
+ [3] Allusion à une grue apprivoisée par Boucoiran, à Nohant.
+
+
+
+
+CXIII
+
+A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS
+
+ Venise, mai 1834.
+
+Fais-moi le plaisir de voir le proviseur ou le censeur, et de demander
+à voir les notes de Maurice. Je l'ai demandé quarante fois à
+Boucoiran. Pas de réponse. Il y a des instants où ce silence m'effraye
+tellement, que je m'imagine que mon fils est mort et qu'on n'ose pas
+me le dire.
+
+Peut-être le printemps t'aura-t-il attiré en Berri. En ce cas, renvoie
+la lettre à Maurice, directement au collège. Tu me rendras le service
+de le voir et de l'observer, quand tu retourneras à Paris. En
+attendant tu verras ma fille à Nohant. Tu me parleras beaucoup d'elle,
+de toi et du pays.
+
+Conçois-tu que ni Laure ni Alphonse[1] ne m'écrivent! M'ont-ils
+oubliée aussi, ceux-là? Il me semble que je suis morte et que je
+frappe en vain à la porte des vivants.--Il est vrai que je leur avais
+annoncé mon prochain retour, et que me voilà encore à Venise pour
+quelque temps. Donne-moi au moins de leurs nouvelles.
+
+Adieu, mon ami; tu vois que, si je repousse les épanchements de
+l'amitié dans certains cas, je reviens lui demander secours dans les
+affections plus profondes et plus réelles de la vie. Donne-moi aussi
+moyen de te faire du bien.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur. Rappelle-moi l'amitié de ton père.
+
+Tout à toi.
+
+GEORGE S.
+
+ [1] M. et madame Fleury
+
+
+
+
+CXIV
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
+
+ Venise, 1er juin 1834.
+
+Mon ami,
+
+A présent que je suis revenue de Constantinople, je te dirai que c'est
+un bien beau pays, mais que je n'y suis pas allée. Il fait trop chaud
+et je n'ai pas assez d'argent pour cela. Si j'en avais, j'irais à
+Paris tout de suite et non ailleurs. Si tu entends dire que je suis
+noyée dans l'Archipel, sache donc bien qu'il n'en est rien et que
+c'est une nouvelle littéraire, rien de plus.
+
+Je suis à Venise, travaillant comme un cheval, afin de payer mon
+voyage d'Italie, que je dois encore à mon éditeur, mais dont je
+m'acquitte peu à peu. Je comptais être débarrassée de cette corvée il
+y a deux mois. Des circonstances imprévues, un voyage dans le Tyrol,
+quelques chagrins, m'ont retardée dans mon travail, et dans mes
+profits par conséquent.
+
+Néanmoins mon courage n'est pas mort; mais, pour le moment, je souffre
+beaucoup d'être loin de mes enfants depuis si longtemps. J'ai été dans
+une grande inquiétude par le silence de Boucoiran, lequel silence dure
+encore, je ne sais pourquoi. J'ai reçu enfin une lettre de Gustave
+Papet, qui en contenait une de Maurice, et une de Laure Decerf, qui me
+donne d'excellentes nouvelles de Solange.
+
+Je suis donc en paix sur mes pauvres mioches; mais je n'en suis pas
+moins affamée de les revoir, et je serai, au plus tard, à Paris pour
+la distribution des prix. Les notes de Maurice sont excellentes. Il
+m'écrit la lettre la meilleure et la plus laconique du monde. «Tu me
+demandes si j'oublie ma vieille mère, non. Je pense tous les jours à
+toi. Tu me dis de t'écrire, espère que je t'écrirai. Tu me demandes si
+je suis corrigé de mes caprices d'enfant, oui.»
+
+Voilà son style! on dirait un bulletin de la grande armée, et avec
+cela pas une faute d'orthographe; je suis bien contente de lui.
+
+Comment va Léontine? Elle doit être bien grande, au train dont elle y
+allait quand je suis partie.
+
+Es-tu toujours à Corbeil? D'après ce que tu me dis, tu es dans un bon
+air et dans une belle situation. Si tu as envie d'aller à Nohant au
+mois d'août, nous irons ensemble avec Léontine et Émilie, si sa santé
+le permet et si le _coeur lui en dit_.
+
+Tu me parais un peu dégoûté du pays; mais il y aura une manière de ne
+pas trop s'apercevoir de ses désagréments. Ce sera de rester à fumer
+sur le perron, de bavarder à tort et à travers entre nous, et de
+dormir en chien sur le grand canapé du salon. Venise, avec ses
+escaliers de marbre blanc et les merveilles de son climat, ne me fait
+oublier aucune des choses qui m'ont été chères. Sois sûr que rien ne
+meurt en moi. J'ai une vie agitée. Mon destin me pousse d'un côté et
+de l'autre, mais mon coeur ne répudie pas le passé. Il souffre et se
+calme selon le temps qu'il fait. Les vieux souvenirs ont une puissance
+que nul ne peut méconnaître, et moi moins qu'un autre. Il m'est doux,
+au contraire, de les ressaisir, et nous nous retrouverons bientôt
+ensemble, dans notre vieux nid de Nohant, où je n'ai pas pu vivre,
+mais où je pourrai, peut-être plus tard, mourir en paix.
+
+Dire que l'on aura une vie uniforme, sans nuages et sans reproches,
+c'est promettre un été sans pluie; mais, quand le coeur est bon, l'on
+se retrouve et l'on se souvient de s'être aimés. Il m'a semblé
+plusieurs fois que j'avais à me plaindre beaucoup de toi. J'ai pris
+définitivement le parti de ne plus m'en fâcher. Je savais bien que
+j'en reviendrais et que je ne pourrais pas rester en colère contre
+toi, que tu eusses tort ou non. Et ainsi de tout dans ma vie. Je
+réponds aux bons procédés, j'oublie les mauvais; je me console des
+maux et je sais jouir des biens qui m'arrivent. J'ai la philosophie du
+soldat en campagne.
+
+Nous sommes bien frères sous ce rapport; mais, toi, tu agis ainsi, par
+indifférence; tu te consoles sans avoir souffert. Tant mieux, ton
+organisation est la meilleure.
+
+Adieu, mon vieux; écris-moi donc, cela me fera beaucoup de bien. Je ne
+te dis rien de ma manière de vivre à Venise. Tu pourras lire beaucoup
+de détails sur ce pays, dans la _Revue des Deux Mondes_, numéros du 15
+mai dernier et du 15 juin prochain, si toutefois cela t'intéresse.
+
+Je voudrais avoir ici mes enfants et pouvoir y vivre longtemps; c'est
+un beau pays. Embrasse Émilie pour moi, et, si tu vois mon fils,
+parle-moi de lui beaucoup. Je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+Ecris-moi:
+
+_Alla Spezieria Ancillo.
+ Campo San-Luca.
+ Venise_.
+
+
+
+
+CXV
+
+A M. JULES BOUCOIRAN. PARIS
+
+ Venise, 4 juin 1834.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis rassurée sur le compte de Maurice. Je viens de recevoir une
+lettre de lui et une de Papet; mais je commence à être sérieusement
+inquiète de vous, ou très affligée de votre oubli. Buloz me mande
+qu'il vous a remis, le 15 mai, cinq cents francs pour moi. Je vous
+avais écrit de me faire parvenir mon argent bien vite, parce que je
+n'avais plus rien. Nous sommes au 2 juin, et je n'ai rien reçu.
+
+Je suis aux derniers expédients pour vivre, car j'ai horreur des
+dettes. Maurice m'écrit qu'il vous a envoyé une lettre pour moi il y a
+plusieurs jours. Rien! Qu'est-ce que cela veut dire? Votre lettre
+s'est-elle perdue à la poste comme beaucoup d'autres? Au moins si
+Papadopoli avait reçu la lettre d'avis du banquier de Paris! mais il
+n'a rien reçu; l'argent n'est donc pas parti. Êtes-vous tombé
+subitement assez malade pour être hors d'état de faire cette
+commission?
+
+Depuis deux mois, vous m'avez montré une indifférence excessive, et,
+malgré toutes mes lettres où je vous suppliais de me donner des
+nouvelles de mon fils, vous m'avez laissée dans la plus mortelle
+inquiétude. Je pense que vous êtes devenu amoureux et je vous connais
+à cet égard: quand vous êtes dans votre état ordinaire, vous êtes le
+plus exact des hommes; quand vous vous éprenez de quelqu'une, vous
+oubliez tout et vous partez pour le monde insaisissable. Cela est
+momentané, j'espère. L'amour passe, et l'amitié se retrouve toujours,
+après avoir dormi plus ou moins longtemps. A Nohant, vous aviez cette
+fièvre d'oubli, et j'ai été bien souvent effrayée de votre silence et
+désespérée de n'entendre pas parler de mon fils, pendant des mois
+entiers.
+
+Mais tout cela n'explique pas que vous me laissiez dans une misère
+absolue en pays étranger. Je vis, depuis deux mois, des cinq cents
+francs que vous m'aviez envoyés. Courez donc, je vous en supplie, chez
+le banquier, et faites-moi expédier l'argent que vous avez, pour moi,
+entre les mains.
+
+Vous avez dû toucher trois mois chez Salmon (mars, avril, mai); ce qui
+fait neuf cents francs; plus cinq cents de Buloz; quatorze cents.--Mon
+loyer payé et mes petites dettes envers vous, que je vous prie de
+prélever avant tout, il doit vous rester mille francs. Pendant ce
+temps-là, je dîne avec la plus stricte économie et je couche sur un
+matelas par terre, faute de lit. Si ce retard est causé par votre
+négligence, vous devez en avoir quelque remords; s'il est causé par un
+accident, tirez-moi bien vite d'anxiété. S'il y a quelque autre raison
+qui vous justifie, écrivez-la en deux mots, je l'accueillerai avec
+joie; si mes affaires vous ennuient, dites-le sincèrement. Je vous
+serai reconnaissante du passé et je ne vous demanderai rien jusqu'à ce
+que vos préoccupations aient cessé.
+
+Vous aviez de bonnes nouvelles à me donner du travail et de la santé
+de mon fils; comment se fait-il que, après deux mois d'attente, je les
+reçoive d'un autre? Ah! mon enfant, votre corps ou votre coeur est
+malade.
+
+Adieu, mon ami; surtout ne soyez pas malade. Tout le reste ne sera
+rien pour moi.
+
+Ne me parlez jamais politique dans vos lettres. D'abord, je m'en
+soucie fort peu; ensuite, c'est une raison certaine pour qu'elles ne
+me parviennent pas.
+
+
+
+
+CXVI
+
+A MAURICE DUDEVANT. A PARIS
+
+ Milan, 29 juillet 1834.
+
+Mon gros minet,
+
+Boucoiran m'a écrit que la distribution des prix serait pour le 28
+août; toi, tu m'as écrit que ce serait le 18. Je ne sais lequel de
+vous deux se trompe.
+
+Dans tous les cas, je serai à Paris avant le 18, si je ne crève pas en
+route! vraiment, il y a de quoi par la chaleur qu'il fait ici!
+J'espère qu'en approchant de la Suisse, je vais avoir plus frais. Je
+voudrais t'avoir avec moi, mon cher petit, pour te montrer toutes les
+belles choses que je vois.
+
+Mais nous reviendrons ensemble dans ce beau pays d'ici à quelques
+années. Je n'ai pas de plaisir réel sans toi, mon enfant. Dépêche-toi
+de grandir, pour que nous ne nous quittions plus.
+
+Je t'embrasse mille fois. Adieu.
+
+
+Paris est en fête aujourd'hui, et tu es sorti, j'imagine? Tu cours, tu
+t'amuses; penses-tu un peu à moi?
+
+
+
+
+CXVII
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Paris. 15 août 1834.
+
+Mon ami,
+
+J'ai trouvé à Paris ta brave lettre du mois d'avril, hier en arrivant
+de Venise, où j'ai passé toute l'année. Je pars dans cinq ou six jours
+pour le pays, et j'espère bien te trouver à Châteauroux. Tâche de ne
+pas être absent du 24 au 26, et de venir avec moi à Nohant. Il le faut
+absolument pour que je sois complètement heureuse.
+
+Je ne sais rien te dire de moi; sinon que j'étais malade de l'absence
+de mes enfants, que je suis ivre de revoir Maurice et impatiente de
+revoir Solange, que je t'aime comme un frère, et que, sous les belles
+étoiles de l'Italie, je n'ai pas passé un soir sans me rappeler nos
+promenades et nos entretiens sous le ciel de Nohant.
+
+Je ne t'ai pas écrit; il eût fallu te raconter ma vie entière. C'est
+un triste et long pèlerinage que je n'avais pas le courage de
+retracer. Je te raconterai tout, sous les arbres de mon jardin ou dans
+les traînes d'Urmont. Ne me retire pas ce bonheur-là, mon ami, quelque
+affaire que tu aies. Songe que les affaires se retrouvent et que les
+jours heureux ne pleuvent pas pour nous.
+
+Adieu, mon ami. J'ai trois cent cinquante lieues dans les jambes, car
+j'ai traversé la Suisse à pied; plus, un coup de soleil sur le nez, ce
+qui fait que je suis _charmante_. Il est bien heureux pour toi que
+nous soyons amis; car je défie bien tout animal appartenant à notre
+espèce de ne point reculer d'horreur en me voyant. Ça m'est bien égal,
+j'ai le coeur rempli de joie.
+
+
+
+
+CXVIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Nohant, 31 août 1834.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis arrivée très lasse et assez malade; je vais mieux. Maurice va
+bien. Tous mes amis, Gustave Papet, Alphonse Fleury, Charles Duvernet
+et Duteil sont venus, le lendemain, dîner avec mesdames Decerf et
+Jules Néraud[1].
+
+J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là. C'était un adieu que
+je venais dire à mon pays, à tous les souvenirs de ma jeunesse et de
+mon enfance; car vous avez dû le comprendre et le deviner: la vie
+m'est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu.
+
+Nous en reparlerons.
+
+En attendant, je vous remercie de l'amitié constante, infatigable, que
+vous avez pour moi. J'aurais été heureuse si je n'eusse rencontré que
+des coeurs comme le vôtre. Dans ce moment, vous comblez de soins et de
+services mon ami Pagello.
+
+Je vous en suis reconnaissante. Pagello est un brave et digne homme,
+de votre trempe, bon et dévoué comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred
+et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois à Paris. Je
+vous le confie et je vous le lègue; car, dans l'état de maladie
+violente où est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver.
+
+Il est bien possible que je ne retourne point à Paris de sitôt. C'est
+pourquoi, craignant de ne jamais revoir ce brave garçon, qui repartira
+peut être bientôt pour son pays, je l'invite (avec l'agrément de M.
+Dudevant) à venir passer huit ou dix jours ici. Je ne sais s'il
+acceptera. Joignez-vous à moi pour qu'il me fasse ce plaisir non en
+lui lisant ma lettre, dont la tristesse l'affecterait, mais en lui
+disant qu'il me donnera l'occasion de lui témoigner une amitié
+malheureusement stérile et prête à descendre au tombeau.
+
+J'aurai à causer longuement avec vous et à vous charger de l'exécution
+de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand nous aurons
+parlé ensemble une heure, quand je vous aurai fait connaître l'état de
+mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi qu'il y a paresse et
+lâcheté à essayer de vivre, quand je devrais en avoir déjà fini. Le
+moment n'est pas venu de nous expliquer à cet égard. Il viendra
+bientôt.
+
+Si Pagello se décide à venir, donnez-lui les instructions nécessaires
+et faites-le partir vendredi prochain. Si vous pouviez l'accompagner,
+cela me ferait beaucoup de bien; c'est pourquoi je ne m'en flatte pas.
+Expliquez-lui ce qu'il a à faire à Châteauroux, où l'on arrive à
+quatre heures du matin pour en repartir à six, par la voiture de la
+Châtre; car, chez Suard[2], on est peu affable pour les voyageurs de
+passage.
+
+Adieu. J'ai la fièvre. Solange est charmante. Je ne peux l'embrasser
+sans pleurer.
+
+Faites carder mes matelas. Je ne veux pas être mangée aux vers de mon
+vivant.
+
+Adieu, mon ami. Votre vieille mère va mal. Faites dire à mon
+propriétaire que je garderai l'appartement.
+
+A quoi bon changer pour le peu de temps que je veux passer en ce
+monde?
+
+ [1] La Malgache
+ [2] Aubergiste à Châteauroux.
+
+
+
+
+CXIX
+
+A M. JULES NÉRAUD. A LA CHATRE
+
+ Nohant, 10 septembre 1834.
+
+Mon pauvre ami,
+
+Tu avais entrepris de me conseiller de me prouver que la vie est
+supportable: ton destin et le mien se chargent de la réponse aux
+questions inquiètes que je t'adressais. Voilà ta vie! voilà le bonheur
+qu'on obtient à force de privations, de résignation et d'efforts
+courageux. Tu n'en es que plus, admirable, mon ami, de te soumettre à
+de tels ennuis.
+
+Parle-moi de vertu, d'héroïsme une autre fois; et non de raison ni
+d'espoir de guérison. Tu souffres, tu vis, c'est bien. Mais, moi, je
+n'ai pas tant de vertu. Tous les espoirs m'abandonnent, tous mes
+sujets de consolation tombent dans l'abîme, ou tremblent battus des
+vents sur le bord, près d'y tomber à leur tour.
+
+Je ne veux pas t'entretenir de ma tristesse: tu es triste toi-même, et
+tes chagrins maintenant m'occupent plus que les miens. C'est donc à
+mon tour de te consoler et de t'encourager. Je ne l'aurais pas cru!
+Mais pourquoi pas, au reste? J'ai fini pour mon compte, je m'en vais,
+je n'ai besoin de rien. Toi, tu restes ici-bas.
+
+Un tendre adieu, l'étreinte affectueuse d'une âme, qui ne se détachera
+jamais de toi, et qui priera pour toi dans une autre vie, peuvent
+adoucir ton épreuve. Eh bien, mon vieux ami, bénis Dieu qui t'a donné
+du courage et ne néglige pas ses dons.
+
+Il t'en coûtera peu, et cette séparation ne changera rien à notre
+sort; car, depuis des années, nous vivons presque toujours éloignés et
+comme perdus l'un pour l'autre. Voilà deux ans que nous ne nous étions
+vus, et, si j'avais à vivre, deux ans encore se passeraient peut-être
+sans que je revinsse au pays. Quant à toi, mon ami, je désire, avant
+tout, que ton existence soit la moins mauvaise possible. Ne t'attriste
+plus de mes douleurs; envoie-moi une larme ou un sourire, sur l'aile
+de quelque oiseau voyageur, qui laissera tomber ce don en passant sur
+ma tête; soit que je dorme sous le gazon, soit que, enlevant ma fille,
+j'aille vivre en ermite à l'île Maurice ou à la Louisiane.
+
+Retourne tranquille à ton ajoupa, à ta brouette, à tes livres, à tes
+enfants surtout. Console-toi des ennuis comme tu sais le faire avec
+une bouffonne et inoffensive pointe d'ironie contre ta destinée.
+Accomplis ta tâche.
+
+Où que je sois, je penserai à toi, et te bénirai de cette amitié qui,
+en toi, a survécu aux mécomptes, aux contrariétés, aux obstacles, à
+l'absence et à mon apparent oubli.
+
+
+
+
+CXX
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 20 septembre 1834.
+
+Je voulais t'écrire une longue lettre tout de suite après ton départ;
+mais je n'ai trouvé aucun argument à te donner en faveur de mes idées.
+Il ne s'agit là que d'un sentiment, que d'un instinct d'héroïsme qui
+est exceptionnel tout à fait, et dont je n'oserais parler sérieusement
+avec plus de trois personnes à ma connaissance.
+
+Je n'ai jamais eu pour toi ni amour moral, ni amour physique; mais,
+dès le jour où je t'ai connu, j'ai senti une de ces sympathies rares,
+profondes et invincibles que rien ne peut altérer; car plus on
+s'approfondit, plus on se connaît identique à l'être qui l'inspire et
+la partage. Je ne t'ai pas trouvé supérieur à moi par nature; sans
+cela, j'aurais conçu pour toi cet enthousiasme qui conduit à l'amour.
+Mais je t'ai senti mon égal, mon semblable, _mio compare_, comme on
+dit à Venise.
+
+Tu valais mieux que moi, parce que tu étais plus jeune, parce que tu
+avais moins vécu dans la tourmente, parce que Dieu t'avait mis
+d'emblée dans une voie plus belle et mieux tracée. Mais tu étais sorti
+de sa main avec la même somme de vertus et de défauts, de grandeurs et
+de misères que moi.
+
+Je connais bien des hommes qui te sont supérieurs; mais jamais je ne
+les aimerai du fond des entrailles comme je t'aime. Jamais il ne
+m'arrivera de marcher avec eux toute une nuit sous les étoiles, sans
+que mon esprit ou mon coeur ait un instant de dissidence ou
+d'antipathie. Et pourtant ces longues promenades et ces longs
+entretiens, combien de fois nous les avons prolongés jusqu'au jour,
+sans qu'il s'éveillât en moi un élan de l'âme qui n'éveillât le même
+élan dans la tienne, sans qu'il vînt à mes lèvres l'aveu d'une misère
+pareille.
+
+L'indulgence profonde et l'espèce de complaisance lâche et tendre que
+l'on a pour soi-même, nous l'avons l'un pour l'autre. L'espèce
+d'engouement qu'on a pour ses propres idées et la confiance
+orgueilleuse qu'on a pour sa propre force, nous l'avons l'un pour
+l'autre. Il ne nous est pas arrivé _une seule fois_ de discuter quoi
+que ce soit, bon ou mauvais. Ce que dit l'un de nous est adopté par
+l'autre aussitôt, et cela, non par complaisance, non par dévouement,
+mais par sympathie nécessaire.
+
+Je n'ai jamais cru à la possibilité d'une telle adoption réciproque
+avant de te connaître, et, quoique j'aie de grands, de nombreux et de
+précieux amis, je n'en ai pas trouvé un seul (à moins que ce ne fût un
+enfant n'ayant encore rien senti et rien pensé par lui-même) dont il
+ne m'ait fallu conquérir l'affection et dont il ne me faille la
+conserver encore avec quelque soin, quelque travail et quelque effort
+sur moi-même.
+
+Il est heureux que l'humanité soit faite ainsi et que toutes ces
+différences s'y trouvent nuancées à l'infini, afin que les hommes
+adoucissent leurs aspérités par le frottement mutuel et se fassent des
+règles de conduite pour ne pas se briser les uns contre les autres.
+
+Mais, quand deux créatures identiques se rencontrent face à face,
+quand, après un jour de tête-à-tête, elles s'aperçoivent avec surprise
+et enchantement qu'elles peuvent passer ainsi tous les jours de leur
+vie sans jamais se voiler ni se contraindre, et sans jamais se faire
+souffrir, quelles actions de grâces ne doivent-elles pas rendre à
+Dieu! car il leur a accordé une faveur d'exception; il leur a fait,
+dans la personne de l'_ami_, un don inappréciable, que la plupart des
+hommes cherchent en vain.
+
+
+
+
+CXXI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 15 octobre 1834.
+
+Mon cher camarade,
+
+Je te trouve injuste et fou de douter de mon amitié. Ce qui répare ta
+faute, c'est que tu promets de t'en rapporter aveuglément et pour
+toujours à ma réponse.
+
+Eh bien, oui, mon ami, je t'aime sincèrement et de tout mon coeur. Je
+m'inquiète fort peu de savoir si ton caractère est bon ou mauvais,
+aimable ou maussade. J'accepte tous les caractères tels qu'ils sont,
+parce que je ne crois guère qu'il soit au pouvoir de l'homme de
+refaire son tempérament, de faire dominer le système nerveux sur le
+sanguin, ou le bilieux sur le lymphatique. Je crois que notre manière
+d'être dans l'habitude de la vie tient essentiellement à notre
+organisation physique, et je ne ferai un crime à personne d'être
+semblable à moi, ou différent de moi. Ce dont je m'occupe, c'est du
+fond des pensées et des sentiments sérieux, c'est ce qu'on appelle le
+coeur; quand il n'y en a pas chez un homme, quoique cela ne soit guère
+sa faute non plus, je m'éloigne de lui, parce que, après tout, j'en ai
+un, moi! N'ayant rien à débrouiller avec les caractères, dans ma vie
+d'indépendance et d'isolement social, je n'ai à traiter que de
+conscience à conscience et de coeur à coeur. J'ai toujours connu le
+tien bon et sincère; je l'ai cru peut-être quelquefois moins chaud
+qu'il ne l'est, et c'est un tort que j'ai eu envers tous mes amis.
+
+Cela est venu à la suite de grands chagrins qui m'avaient réduite
+moralement à un état maladif. Il faut me le pardonner; car je n'en ai
+point parlé et j'en ai cruellement souffert. Il n'y avait aucune
+raison qui ne vînt de moi et non des autres. Ainsi j'aurais été folle
+de me plaindre.
+
+Il ne faut pas me reprocher d'avoir gardé le silence; mais surtout il
+ne faut pas croire que cela dure encore.
+
+Je suis guérie, non que je sois heureuse d'ailleurs, mais parce que je
+suis habituée et résignée à mes maux, et que le sentiment de la
+douleur n'égare plus mon jugement.
+
+J'ai été vers vous, repentante et attristée de mes doutes intérieurs,
+et vous m'avez si bien reçue, vous m'avez témoigné une affection si
+vraie, que j'ai été tout à fait guérie en vous pressant la main. Il y
+a bien des explications, bien des justifications, bien des
+attestations, dans une brave poignée de main. On dit qu'une poignée de
+main d'amitié vaut mieux que mille baisers d'amour. Comment veux-tu
+que celle que je t'ai donnée en arrivant et en partant ne soit pas
+sincère?
+
+Nous sommes les deux plus vieux camarades _de la société_, et je sais
+qu'en toute occasion, tu m'as défendue contre les injustices d'autrui.
+Je sais que tu n'as pas douté de moi quand on me calomniait, et que tu
+m'as pardonné, quand je faisais les folies que le monde traite de
+fautes. Que me faut-il de plus? Tu as de l'esprit par-dessus le
+marché, et ta société est agréable et récréante; c'est du luxe, mon
+enfant. Tu as une femme gentille et excellente, qui m'a traitée tout
+de suite comme une vieille amie. La meilleure preuve que je puisse
+avoir de ton affection, c'est la conduite d'Eugénie[1] envers moi.
+Tout cela m'a fait un bien que je n'ai pas su vous exprimer, mais que
+je croyais vous avoir fait comprendre en revenant de Valençay. Jamais
+je n'avais eu le coeur si doucement ému, si attendri, si consolé au
+milieu des sujets de douleur les plus profonds et les plus graves.
+
+Si quelquefois tu as mal compris mon rire et mon visage, c'est
+apparemment la faute de ce combat intérieur entre mes peines secrètes
+et le bonheur qui me vient de vous autres. Après tout, vous me restez,
+et, quand j'aurais tout perdu d'ailleurs, vous seriez encore pour moi
+un bienfait bien grand, bien réel. Ne craignez plus que je le
+méconnaisse; j'en ai trop senti le prix durant ces derniers jours.
+C'est en vous, mes amis, que je chercherai mon refuge, et, si le
+dégoût de la vie me travaille encore, j'irai encore vous demander de
+m'y rattacher.
+
+Mais la première condition de mon bonheur serait de vous trouver tous
+heureux. Vous l'êtes, n'est-ce pas? ne me dis pas le contraire; cela
+m'effrayerait trop. Tu es de nature pensive et mélancolique, je le
+sais; mais cela ne rend ni altier ni ingrat. Des joies bien vraies se
+sont mises dans ta vie, à la place des ennuis et du vide dont tu me
+parlais autrefois; tu as une femme charmante, un bel enfant. Pendant
+que vous étiez malades tous deux à Valençay, je vous ai vus vous
+embrasser. Vous vous aimez, mes chers enfants, vous êtes l'un à
+l'autre; la société, au lieu de vous en faire un crime, met là votre
+honneur et votre vertu.
+
+Croyez-moi, votre sort est le plus beau possible. Celui de vous qui
+imaginerait et désirerait mieux serait bien ingrat. Je conviens qu'il
+te faut une occupation habituelle, il en faut à tout le monde. Tu es
+résolu à en chercher une, et je t'approuve tout à fait. C'est une
+folie de ne se croire bon à rien. Moi, je crois que tout le monde est
+propre à tout, que tu peux faire des romans et que je peux être
+receveur particulier. Il ne faut que vouloir. Si tu es bien décidé à
+quelque chose, et que tu aies besoin de moi, mon coeur, mon bras, ma
+bourse, sont à toi. Si tu viens faire ton droit, amène ta femme, je
+serai sa mère et sa soeur.
+
+En attendant, je lui envoie une jolie robe à la mode et des
+manchettes. Je la prie de faire porter le chapeau chez la petite
+Gauloise[2]. Quant à ta musique et à la pipe d'Alphonse, ce sera
+l'objet d'un second envoi. Je suis pour une huitaine sans le plus
+léger sou, ce qui m'arrive quelquefois sans manquer de rien
+d'ailleurs, par suite de l'ordre admirable qui me caractérise. Je ne
+veux pas faire attendre la robe, je trouverai une occasion pour vous
+faire passer le reste. Mais dis-moi quelles sont les contredanses
+qu'Eugénie m'avait demandées: il faut avouer aussi que je ne m'en
+souviens pas. Les manchettes ne sont pas telles qu'elle les désirait,
+on n'en porte plus d'autres que celles que je lui envoie.
+
+Quand vous reverrai-je, mes bons amis? le plus tôt que je pourrai
+certainement. En attendant, aimez-moi, aimez-vous. Vous êtes tous si
+bons, et si près les uns des autres. Le Gaulois, sa femme, Papet,
+Duteil, que de bons coeurs, que de braves amis! et vous vivez au
+milieu de tout cela, et vous ignorez jusqu'au nom des chagrins qui me
+rongent!
+
+Que Dieu en soit loué! Vous méritez mieux que cela; mais donnez-moi
+place à votre festin, quand j'irai m'y asseoir.
+
+Adieu; je vous embrasse de toute mon âme.
+
+ [1] Madame Charles Duvernet.
+ [2] Madame Alphonse Fleury
+
+
+
+
+CXXII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A CORBEIL, PRÈS PARIS
+
+ Nohant, 17 avril 1835.
+
+Je suis ici très calme et très bien, mon cher vieux. Tout le monde se
+porte bien, boit, rit et braille; il ne manque que toi. Où es-tu?
+Laisseras-tu donc bouter le vin du cru? Viendras-tu au moins passer
+les vacances? J'ai besoin de toi, non seulement pour m'amuser tout à
+fait, mais encore pour m'aider à réinstaller et à arranger la maison
+comme elle doit être; car je n'entends pas grand'chose aux affaires
+d'ici. Nous en causerons en attendant à Paris, où je serai dans les
+premiers jours de mai. Tu viendras bien y faire un tour avant que je
+m'en aille en Suisse, d'où je reviendrai pour les vacances de mes
+mioches.
+
+J'ai fait connaissance avec Michel, qui me paraît un gaillard
+solidement trempé pour faire un tribun du peuple. S'il y a un
+bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le
+connais-tu?
+
+Planet est toujours un charmant jeune homme, bon comme un ange. Fleury
+a une fille charmante, une femme _idem_. Madame Charles est encore
+grosse. Le père Duvernet se meurt; j'en suis très peinée, c'est un
+vieux débris de notre ancien Nohant qui s'en va rejoindre notre père
+et notre grand'mère. En outre, c'est un brave homme qui manquera
+beaucoup au pays. Agasta va tout doucement. Félicie reste près d'elle.
+Madame *** va rejoindre ses parents pour les aider à transporter leur
+nouvelle résidence. Par la même occasion, elle plantera une corne ou
+deux à son imbécile de mari, si elle en trouve l'occasion. Que n'es-tu
+là, consolateur de la beauté délaissée! M. de... s'en serait chargé,
+si elle eût été tant soit peu bien née; mais c'était trop d'honneur
+pour une roturière, et il attend que la duchesse de Berri vienne à
+B... pour déranger sa cravate et sa vertu.
+
+Ton _fils_ Duplomb va, dit-on, revenir; il envoie en présent des
+perruches aux dames de la Châtre: c'est un cadeau ironique et
+facétieux comme lui; Fleury a manqué étouffer M. Vilcocq[1] en
+l'embrassant, Bengali[2] rossignolise toujours en faisant des
+oeillades à tout le sexe en particulier et en général. Son frère est
+toujours mon vieux de prédilection. Voilà l'état des affaires; si
+celles des cabinets d'Europe allaient aussi bien, on n'aurait plus
+besoin de diplomates.
+
+Quand tu seras là, nous serons au grand complet; il faudra t'occuper
+de marier Hydrogène[3] et tâcher de le fixer au pays.
+
+Adieu, mon vieux; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta femme et
+Léontine. Il faut l'amener absolument aux vacances.
+
+ [1] Marchand de vins.
+ [2] Charles Rollinat
+ [3] Adolphe Duplomb, pharmacien.
+
+
+
+
+CXXIII
+
+A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
+
+ Paris, 6 mai 1835.
+
+Mon cher enfant,
+
+Votre lettre est belle et bonne comme votre âme; mais je vous renvoie
+cette page-ci, qui est absurde et tout à fait inconvenante. Personne
+ne doit m'écrire ainsi. Critiquer mon costume avec d'autres idées et
+dans d'autres termes, si vous avez envie de disserter sur un
+accessoire aussi puéril. Il vaut mieux ne pas vous en occuper. Relisez
+les lignes que j'ai soulignées. Elles sont souverainement
+impertinentes. Je pense que vous étiez gris en les écrivant. Je ne
+m'en fâche nullement et ne vous en aime pas moins. Je vous avertis de
+ne pas faire deux fois une chose ridicule; cela ne vous va point. Je
+vous ai toujours vu un tact exquis et une délicatesse de coeur que
+j'ai su apprécier.
+
+Pour tout le reste, vous avez raison entière, et je ne suis nullement
+disposée à soutenir une controverse à propos des saint-simoniens.
+J'aime ces hommes et j'admire leur premier jet dans le monde. Je
+crains qu'ils ne s'amendent trop à notre grossière et cupide raison,
+non par corruption, mais par lassitude, ou peut-être par une erreur de
+direction dans un zèle soutenu.
+
+Vous savez que je juge de tout par sympathie. Je sympathise peu avec
+notre civilisation, triomphante en Orient. J'en aimerais mieux une
+autre, qui n'eût pas Louis-Philippe pour patron et Janin pour
+coryphée.
+
+C'est peut-être une mauvaise querelle. Aussi n'y devez-vous pas faire
+attention, et, surtout, ne jamais vous effrayer des moments de spleen
+ou d'irritation bilieuse où vous pouvez me trouver.
+
+Vous vous trompez, si vous me croyez plus _agacée_ maintenant
+qu'autrefois. Au contraire, je le suis moins. J'ai sous les yeux de
+grands hommes et de grandes pensées. J'aurais mauvaise grâce à nier la
+vertu et le travail.
+
+Mes idées sur le reste sont le résultat de mon caractère. Mon sexe,
+avec lequel je m'arrange fort bien sous plus d'un rapport, me dispense
+de faire grand effort pour m'amender. Je serais le plus beau génie du
+monde que je ne remuerais pas une paille dans l'univers, et, sauf
+quelques bouffées d'ardeur virile et guerrière, je retombe facilement
+dans une existence toute poétique, toute en dehors des doctrines et
+des systèmes.
+
+Si j'étais garçon, je ferais volontiers le coup d'épée par-ci par-là,
+et des lettres le reste du temps. N'étant pas garçon, je me passerai
+de l'épée et garderai la plume, dont je me servirai. L'habit que je
+mettrai pour m'asseoir à mon bureau importe fort peu à l'affaire, et
+mes amis me respecteront, j'espère, tout aussi bien sous ma veste que
+sous ma robe.
+
+Je ne sors pas, ainsi vêtue, sans une canne; ainsi soyez en paix. Il
+n'y aura pas de grande révolution dans ma vie pour cette fantaisie de
+porter une _redingote de bousingot_ quelques jours, en passant, dans
+des circonstances données.
+
+Soyez rassuré, je n'ambitionne pas la dignité de l'homme. Elle me
+paraît trop risible pour être préférée de beaucoup à la servilité de
+la femme. Mais je prétends posséder, aujourd'hui et à jamais, la
+superbe et entière indépendance dont vous seuls croyez avoir le droit
+de jouir. Je ne la conseillerai pas à tout le monde; mais je ne
+souffrirai pas qu'un amour quelconque y apporte, pour mon compte, la
+moindre entrave. J'espère faire mes conditions, si rudes et si
+claires, que nul homme ne sera assez hardi ou assez vil pour les
+accepter.
+
+Ces considérations-là, vous le sentez, sont choses toutes
+personnelles, qui peuvent vous laisser du doute ou du blâme sans que
+je m'en offense; mais souffrent-elles une discussion sérieuse? Non,
+vraiment. Il n'y a pas plus à raisonner là-dessus que sur la faim qui
+s'apaise ou recommence. Nous verrons bien! Il est inutile de parler du
+lendemain quand on est satisfait du plan de sa journée. Si on ne
+croyait pas à la durée d'un projet, il n'existerait pas une minute
+dans le cerveau. Mais, si on pouvait assurer cette durée, on serait
+Dieu.
+
+Prenez-moi donc pour un homme ou pour une femme, comme vous voudrez.
+Duteil dit que je ne suis ni l'un ni l'autre, mais que je suis un
+_être_. Cela implique tout le bien et tout le mal, _ad libitum_.
+
+Quoi qu'il en soit, prenez-moi pour une amie, frère et soeur tout à la
+fois: frère pour vous rendre des services qu'un homme pourrait vous
+rendre; soeur pour écouter et comprendre les délicatesses de votre
+coeur.
+
+Mais dites à vos amis et connaissances qu'il est absolument inutile
+d'avoir envie de m'embrasser pour mes yeux noirs, parce que je
+n'embrasse pas plus volontiers sous un costume que sous un autre!
+
+Adieu; ne _parlons_ plus de cela, ce serait ennuyeux et déplacé.
+Parlons de l'avenir du monde et des beautés du saint-simonisme tant
+que vous voudrez. Je serais bien fâchée de changer votre caractère, et
+je vous avertis qu'il serait bien mal aisé de changer le mien.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXXIV
+
+A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHATRE
+
+ Paris, 25 mai 1835.
+
+Mon vieux,
+
+Je vois que, après tout, Casimir est fort triste, qu'il regrette
+beaucoup son petit royaume et que l'idée de voir apporter par moi le
+moindre changement _à son ordre de choses_ lui est amère et
+mortifiante, bien qu'il n'en dise rien.
+
+Je vois aussi que cette séparation d'argent et de domicile ne
+s'effectuera pas sans humeur et sans chagrin de sa part, et qu'il
+croit faire là une action vraiment romaine. Je ne suis pas disposée à
+prendre au sérieux une pareille affaire. Ma profession est la liberté,
+et mon goût est de ne recevoir grâce ni faveur de personne, même
+lorsqu'on me fait la charité avec mon argent. Je ne serais pas fort
+aise que mon mari (qui subit, à ce qu'il paraît, des influences contre
+moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux
+yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir
+me faire rendre ce témoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou
+de mauvais, qu'il n'ait autorisé ou souffert. Ne réponds pas à cela
+par des considérations de _sentiment_ de sa part. Je ne juge jamais
+des sentiments que par les actions, et tout ce que je désire, c'est
+qu'il reste avec moi dans des relations de bonne amitié qui soient
+d'un bon exemple à mes enfants. Je ne veux établir mon bien-être aux
+dépens de l'amour-propre ou des plaisirs de personne. _Voilà mon
+caractère_, comme dit Odry.
+
+Je te renvoie donc les conventions qu'il a signées et, qui plus est,
+je te les renvoie déchirées, afin qu'il n'ait plus que la peine de les
+jeter au feu, s'il a le moindre regret de cet arrangement proposé et
+rédigé par lui. Adieu, mon vieux; j'irai vous voir aux vacances. Je
+demeurerai chez M. Dudevant, s'il veut me donner l'hospitalité. Sinon,
+je louerai une chambre chez Brazier[1]; car rien au monde ne me fera
+renoncer à vous autres. Mais, pour une séparation stipulée, annoncée à
+son de trompe et arrosée des larmes de ses amis, cela m'embête, je
+n'en veux pas et ne _reviendrais jamais de Constantinople_, plutôt que
+de voir maigrir le maire de Nohant-Vic.
+
+Vive la joie, mon vieux! je suis et serai toujours ton meilleur ami.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Brazier, aubergiste à la Châtre.
+
+
+
+
+CXXV
+
+A MADAME LA COMTESSE D'AGOULT[1], A GENÈVE
+
+ Paris, mai 1835.
+
+Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds,
+
+Je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz[2]
+parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'après cela, je puis
+sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule
+chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la
+sphère patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante
+pour que j'aie oublié que vous êtes comtesse.
+
+Mais, à présent, vous êtes pour moi le véritable type de la princesse
+fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et
+d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques. Je vous
+vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous êtes et pour ce que
+vous êtes.
+
+Noble, soit, puisqu'en étant noble selon les mots, vous avez réussi à
+l'être suivant les idées, et puisque comtesse vous m'êtes apparue
+aimable et belle, douce comme la Valentine que j'ai rêvée autrefois,
+et plus intelligente; car vous l'êtes diablement trop, et c'est le
+seul reproche que je trouve à vous faire. C'est celui que j'adresse à
+Franz, à tous ceux que j'aime. C'est un grand mal que le nombre et
+l'activité des idées. Il n'en faudrait guère dans toute une vie: on
+aurait trouvé le secret du bonheur.
+
+Je me nourris de l'espérance d'aller vous voir, comme d'un des plus
+riants projets que j'aie caressés dans ma vie. Je me figure que nous
+nous aimerons réellement, vous et moi, quand nous nous serons vues
+davantage. Vous valez mille fois mieux que moi; mais vous verrez que
+j'ai le sentiment de tout ce qui est beau, de tout ce que vous
+possédez. Ce n'est pas ma faute. J'étais un bon blé, la terre m'a
+manqué, les cailloux m'ont reçue et les vents m'ont dispersée. Peu
+importe! le bonheur des autres ne me donne nulle aigreur. Tant s'en
+faut. Il remplace le mien. Il me réconcilie avec la Providence et me
+prouve qu'elle ne maltraite ses enfants que par distraction. Je
+comprends encore les langues que je ne parle plus, et, si je gardais
+souvent le silence près de vous, aucune de vos paroles ne tomberait
+cependant dans une oreille indifférente ou dans un coeur stérile.
+
+Vous avez envie d'écrire? pardieu, écrivez! Quand vous voudrez
+enterrer la gloire de Miltiade, ce ne sera pas difficile. Vous êtes
+jeune, vous êtes dans toute la force de votre intelligence, dans toute
+la pureté de votre jugement. Écrivez vite, avant d'avoir pensé
+beaucoup; quand vous aurez réfléchi à tout, vous n'aurez plus de goût
+à rien en particulier et vous écrirez par habitude. Écrivez, pendant
+que vous avez du génie, pendant que c'est le dieu qui vous dicte, et
+non la mémoire. Je vous prédis un grand succès. Dieu vous épargne les
+ronces qui gardent les fleurs sacrées du couronnement! Et pourquoi les
+ronces s'attacheraient-elles à vous? Vous êtes de diamant, vous à qui
+les passions haineuses et vindicatives ne sont pas plus entrées dans
+le coeur qu'à moi, et qui, en outre, n'avez pas marché dans le désert.
+Vous êtes toute fraîche et toute brillante.
+
+Montrez-vous.--S'il faut des articles de journaux pour faire lire
+votre premier livre, j'en remplirai les journaux. Mais, quand on
+l'aura lu, vous n'aurez plus besoin de personne.
+
+Adieu; parlez de moi au coin du feu. Je pense à vous tous les jours,
+et je me réjouis de vous savoir aimée et comprise comme vous méritez
+de l'être. Écrivez-moi quand vous en aurez le temps. Ce sera un rayon
+de votre bonheur dans ma solitude. Si je suis triste, il me ranimera;
+si je suis heureuse, il me rendra plus heureuse encore; si je suis
+calme, comme c'est l'état, où l'on me trouve le plus habituellement
+désormais, il me rendra plus religieux l'aspect de la vie.
+
+Oui, tout ce que Dieu a donné à l'homme lui est bon, suivant le temps,
+quand il sait l'accepter. Son âme se transforme sous la main d'un
+grand artiste qui sait en tirer tout le parti possible, si l'argile ne
+résiste pas à la main du potier.
+
+Adieu, chère Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_
+
+GEORGE.
+
+ [1] Madame la comtesse d'Agoult (Daniel Stern), auteur de la
+ _Révolution de 1848_, de l'_Histoire des Pays-Bas_, des _Esquisses
+ morales_, etc., etc.
+
+ [2] Franz Liszt.
+
+
+
+
+CXXVI
+
+A MADAME CLAIRE BRUNNE[1]. A PARIS
+
+ Paris, mai 1835.
+
+Madame,
+
+Recevez l'expression de toute ma gratitude pour la bienveillance dont
+vous m'honorez. Soyez sûre que _les amis inconnus que j'ai dans le
+monde_, et dont vous daignez faire partie, ont, devant Dieu, une
+communion intime avec moi.
+
+Mais, à vous qui me paraissez une femme supérieure, je puis dire ce
+que je n'oserais dire à toutes les autres: Ne cherchez point à me
+voir! les louanges me troublent et m'affectent péniblement. Je sens
+que je ne les mérite point. Je vous semblerais froide, et je vous
+déplairais, sans doute, comme j'ai déplu à beaucoup de personnes qui
+m'intimidaient, malgré mes efforts pour leur exprimer ma
+reconnaissance C'est pour moi un châtiment de ma vaine et ennuyeuse
+célébrité, que ce regard curieux, sévère ou exigeant, que le monde
+m'accorde. Laissez-moi le fuir.
+
+Si je vous rencontrais dans un champ, dans une auberge, si je vous
+voyais dans votre maison à la campagne, ou dans la mienne, je pourrais
+espérer de réparer le mauvais effet de la première entrevue, et je ne
+me méfierais pas de moi-même. Mais, ici, nous ne nous trouverions
+jamais seules ensemble; ma mansarde n'a qu'une pièce, et trente
+personnes s'y succèdent chaque jour, soit à titre d'amis, soit pour
+raison d'affaires, soit par oisiveté de curieux. Je cède souvent à
+ceux-là, par crainte d'être jugée orgueilleuse. Comprenez-moi mieux et
+aimez-moi mieux qu'eux tous. Vous n'avez pas besoin de moi; sans cela,
+j'irais au-devant de vous.
+
+Ne me croyez pas ingrate. Je baise la main qui a tracé mon éloge avec
+tant de grâce.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Veuve Marbouty, femme de lettres.
+
+
+
+
+CXXVII
+
+A M***.
+
+ Paris, juin 1835.
+
+L'amour, tel que notre nature le conçoit et le ressent en 1835, n'est
+pas tout ce qu'il y a de plus pur et de plus beau au monde. Il a été
+pire et meilleur, selon les temps.
+
+Aujourd'hui, c'est un mélange d'enthousiasme et d'égoïsme qui lui
+donne, chez les femmes, un caractère tout particulier. Privées des
+_salutaires_ préjugés de la dévotion, abandonnées à la fermentation de
+l'intelligence qui pénètre à tort et à travers dans leur éducation,
+elles n'en sont pas moins rigoureusement flétrie par l'opinion.
+L'opinion, c'est, d'un côté, l'intolérance des femmes laides, froides
+ou lâches; de l'autre, c'est la censure railleuse et insultante des
+hommes, qui ne veulent plus de femmes dévotes, qui ne veulent pas
+encore de femmes éclairées, et qui veulent toujours des femmes
+fidèles. Or il n'est pas facile que la femme soit philosophe et chaste
+à la fois. Cela ne se voit guère; à moins qu'il n'y ait pas de
+tempérament, et encore, il ne faut pas s'y fier. La vanité fait faire
+plus de folies et de sottises.
+
+Les femmes de notre temps ne sont donc ni éclairées, ni dévotes, ni
+chastes. La révolution morale qui devait les transformer au gré de la
+nouvelle génération masculine a été prise de travers. On n'a pas voulu
+relever la femme à ses propres yeux, on n'a pas voulu lui créer un
+rôle noble et la mettre sur un pied d'égalité qui la rendît apte aux
+vertus viriles. La chasteté eût été glorieuse à des femmes libres. A
+des femmes esclaves, c'est une tyrannie qui les blesse et dont elles
+secouent le joug hardiment. Je ne puis les en blâmer.
+
+Mais je ne les estime pas. Elles ont perdu leur cause en se jetant
+dans le désordre au nom de l'amour et de l'enthousiasme, et leur
+conduite à toutes, quelle qu'elle soit, est toujours remplie de folie
+et d'imprudence, jointe à ce qu'il y a de plus opposé, la faiblesse et
+la peur. De tous leurs écarts, nous ne voyons jamais, jusqu'ici,
+résulter quelque chose de bon, de durable et de noble. Jamais elles ne
+savent se créer, après leur faute, une existence honorable et fière.
+Nous voyons l'une rompre avec le monde ostensiblement, et, bientôt
+après, faire mille plates tentatives pour y rentrer; l'autre demande
+l'aumône après avoir ruiné son amant, et, accoutumée à porter des
+robes de satin, se trouve très malheureuse d'être en guenilles. Une
+troisième, pour échapper à de tels revers, se déprave et devient pire
+qu'une catin publique. Une autre enfin, et c'est probablement la
+meilleure de toutes, voyant le malheur où elle a entraîné celui
+qu'elle aime, et n'y sachant pas de remède, se donne la mort; ce qui
+ne produit autre chose que de rendre le survivant un objet d'horreur,
+s'il ne se hâte d'en faire autant.
+
+Voilà ce que, jusqu'ici, j'ai vu dans les aventures romanesques de
+notre époque. D'union de ce genre, qui fût calme, estimable et
+enviable, je n'en ai pas vu, et je doute qu'il en existe une en
+France. Notre société est encore toute hostile à ceux qui la bravent,
+et la race féminine, qui sent le besoin de liberté, et qui n'en est
+pas encore digne, n'a ni la force ni le pouvoir de lutter contre une
+société entière qui la condamne à l'abandon, à la misère, pour ne rien
+dire de plus.
+
+Voilà le tableau social qu'il faut mettre sous les yeux de ta jeune
+amie. Il faut lui montrer, sans flatterie, la condition de la femme en
+ce temps de transition, qui prépare des destinées meilleures à celles
+qui nous succéderont. Quant à elle, encore pure comme une fleur, il
+faut lui montrer qu'il y a un beau rôle à jouer; mais pas dans le
+système des coups de tête. Ce rôle, je te l'expliquerai tout à
+l'heure.
+
+Un homme libre, riche jusqu'à un certain point, pourrait enlever sa
+maîtresse et devenir son protecteur. Encore, pour trouver là une
+existence supportable, faudrait-il que cette maîtresse eût beaucoup de
+force d'âme et que son protecteur fût parfait. Il faudrait qu'il
+constituât à lui tout seul une existence tout entière.
+
+Tu es bien un des meilleurs hommes que je connaisse, et ta jeune
+amante est peut-être douée d'une très grande force pour supporter les
+peines de la vie; quoique, jusqu'ici, elle n'en ait pas donné de
+preuves. Mais tu es pauvre, tu es esclave d'un devoir sacré et sans
+l'accomplissement duquel tu ne serais qu'une âme médiocre et sèche. La
+femme qui t'y ferait manquer, et qui t'aimerait encore après, serait
+une femme échauffée de désirs seulement. Après quoi, tu pourrais ne
+jamais entendre parler d'elle; jamais un amour honnête et véritable ne
+se nourrira de honteux sacrifices.
+
+Que pouvez-vous donc l'un pour l'autre? Rien, quant aux faits. Il ne
+t'est pas permis (sans compter l'amitié du mari, qui te crée des
+devoirs en plus) de changer la position sociale de quelque femme que
+ce soit. Il ne t'est pas même permis de te marier, à moins que tu ne
+trouves une dot.
+
+Ne pouvant vous appartenir librement, je pense qu'il doit répugner à
+l'un et à l'autre d'entrer dans ce commerce lâche et malpropre qui
+ménage au mari les hasards de la paternité. Je ne te crois pas capable
+d'aimer huit jours une femme qui, pour échapper à un malheur
+inévitable, irait prêter aux caresses maritales un flanc fécondé par
+toi.
+
+Soyez donc sages, faites-y vos efforts et que de longs tête-à-tête,
+que des heures d'enthousiasme prolongé ne dégénèrent pas, sous le
+voile de l'extase, en des besoins physiques auxquels il n'est plus
+possible de résister quand on leur a indiscrètement donné le change.
+
+Épurez vos coeurs, soyez des martyrs et des saints ou fuyez-vous au
+plus vite; car une faiblesse vous jettera dans une série d'infortunes
+ou de déboires où l'amour s'éteindra. Je le garantis pour toi, dont
+l'âme ne pourrait recevoir une souillure sans en détester aussitôt la
+cause.
+
+Cette vertu rigide ne sera, je le suppose, vraiment difficile qu'à
+toi, homme. Je serais bien étonnée qu'une femme toute jeune et toute
+pure n'en comprît pas la poésie et le charme, et qu'au bout de très
+peu de temps, elle n'y trouvât pas toutes les garanties de son bonheur
+et de sa sécurité.
+
+Quant au rôle noble, et au digne exemple qu'elle présentera en
+agissant ainsi, il est facile de le concevoir sous l'aspect général.
+Les femmes placées dans cette lutte terrible de la passion et du
+devoir, plaideront puissamment leur cause en montrant de quelle force
+d'âme elles sont capables. Leurs époux, forcés à les estimer, ne les
+opprimeront jamais. S'ils le font si décidément et réellement on voit
+un sexe irréprochable, généreux, prudent et stoïque insulté et méconnu
+par un sexe despote et brutal, il y aura bientôt des lois
+d'affranchissement; car, dans chaque sexe, il y a pour la cause de la
+vérité un sentiment de justice et un besoin d'équité qui s'éveillent,
+et qui prévaudront quand il en sera temps.
+
+Toutes ces conventions arrêtées et observées, je ne doute pas que
+votre amour ne soit heureux, durable et digne d'admiration. Ton
+caractère est la constance, l'égalité et la tendresse mêmes. Une femme
+digne de toi te fixera, et il est impossible qu'une femme qui t'a
+compris ne soit pas ton égale en courage et en délicatesse.
+
+La société est mauvaise et cruelle. Nos passions ne sont ni bonnes ni
+mauvaises. Il faut de rien faire quelque chose. Ce n'est pas
+grand'merveille que d'aimer. La moindre grisette écrit de belles
+lettres d'amour et se sacrifie avec autant de dévouement qu'une muse.
+Il faut un travail rude et une haute volonté pour faire de la passion
+une vertu. Si nous voulons relever la société, relevons aussi nos
+passions. Mais, en nous y abandonnant, nous ne ferons qu'une chose
+fort ordinaire et digne de fournir un sujet de vaudeville ou de
+nouvelle à MM. Scribe, Balzac, George Sand et consorts. Ce ne sont pas
+ces gens-là qu'il faut prendre pour arbitres en fait de sagesse et de
+raison. Ils font des contes pour amuser. Ils raconteraient la vie
+telle qu'elle est, s'ils avaient un cours de morale sérieuse à faire.
+
+
+
+
+CXXVIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV
+
+ Paris, 18 juin 1835.
+
+Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les petites
+vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de résistance pour
+des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps
+viendront. Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai souffert, et
+travaillé gaiement. Nous nous ressemblons d'âme et de visage. Je sais
+dès aujourd'hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi
+bien des douleurs profondes, j'espère pour toi des joies bien pures.
+Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner sans hésitation,
+perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache mettre dans ton coeur
+le bonheur de ceux que tu aimes à la place de celui qui te manquera!
+Garde l'espérance d'une autre vie, c'est là que les mères retrouvent
+leurs fils. Aime toutes les créatures de Dieu; pardonne à celles qui
+sont disgraciées; résiste à celles qui sont iniques; dévoue-toi à
+celles qui sont grandes par la vertu.
+
+Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si
+nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse
+m'arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras
+Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s'il reste dans l'univers
+quelque chose de moi, l'ombre de ta mère veillera sur toi.
+
+Ton amie,
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXXIX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 25 octobre
+
+Ma chère maman,
+
+Je vous dois, à vous la première, l'exposé de faits que vous ne devez
+point appendre par la voie publique. J'ai formé une demande en
+séparation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par
+égard pour lui, je ne vous les détaillerai pas. J'irai à Paris dans
+quelque temps et je vous prendrai vous-même pour juge de ma conduite.
+Dans mon intérêt, dans le sien propre, et dans celui de mes enfants,
+je crois que j'ai bien fait. Dudevant sent que sa cause est mauvaise;
+car il n'essaye pas de la défendre, il retourne à Paris dans quelques
+jours, pendant que les tribunaux prononceront le jugement.
+
+Si vous le voyez, ne paraissez point informée de ce qui se passe; car
+son amour-propre, qui souffre déjà beaucoup, pourrait être irrité s'il
+pensait que je me livre contre lui à des récriminations. Il me
+susciterait peut-être alors quelque chicane qui produirait du scandale
+et n'améliorerait pas sa position. D'ailleurs, vous ne désirez pas que
+je perde un procès à la suite duquel je me trouverais à sa
+disposition. J'ai mille chances pour le gagner; mais une seule peut
+m'être contraire, et c'est assez pour succomber.
+
+Soyez donc prudente; car il ira sans doute près de vous dans
+l'intention de se justifier ou de vous sonder. Ayez l'air, chère
+maman, de ne rien savoir. Quant à moi, sans avoir l'intention de
+l'accuser inutilement, je croirais manquer à mon devoir, si je ne vous
+informais pas de ma situation dans une circonstance si grave.
+
+Voici quels seront les résultats du jugement que j'espère obtenir et
+dont il a posé ou accepté toutes les clauses. Je lui ferai une pension
+de trois mille huit cents francs qui, jointe à douze cents francs de
+rente (seul reste de cent mille francs qu'il possédait), lui
+constituera cinq mille francs par an. En outre, je payerai et je
+dirigerai l'éducation de mes deux enfants. Vous voyez que sa position
+est très honorable.
+
+Ma fille sera exclusivement sous ma gouverne; mon fils restera au
+collège et passera un mois de vacances avec son père, l'autre mois
+avec moi. Tous deux ignoreront la séparation prononcée; ce sont des
+choses faciles à leur cacher, inutiles et fâcheuses même à leur dire,
+et, si mon mari respecte les convenances et les devoirs, ni l'un ni
+l'autre des enfants n'apprendront à aimer l'un de nous aux dépens de
+l'autre.
+
+Moyennant ces arrangements, Dudevant laissera agir les lois sans
+batailler, et, si la loi me donne gain de cause, comme cela n'est pas
+douteux, je rentrerai dans ma liberté et dans ma dignité. Mes biens
+seront certes mieux gérés qu'ils ne l'étaient par lui, et ma vie ne
+sera plus exposée à des violences qui n'avaient plus de frein.
+
+ Rien ne m'empêchera de faire ce que je dois et ce que je veux faire.
+Je suis la fille de mon père, et je me moque des préjugés, quand mon
+coeur me commande la justice et le courage. Si mon père eût écouté les
+sots et les fous de ce monde, je ne serais pas l'héritière de son nom:
+c'est un grand exemple d'indépendance et d'amour paternel qu'il m'a
+laissé, je le suivrai, dût l'univers s'en scandaliser. Je me soucie
+peu de l'univers, je me soucie de Maurice et de Solange.
+
+Quand vous voudrez venir à Nohant, vous y serez à l'avenir chez moi,
+et, si l'ennui de vivre seule vous prend, vous pourrez vous y retirer
+et en faire votre _chez vous_.
+
+Je compte aussi m'y établir avec ma fille, m'occuper de son éducation
+et ne plus aller à Paris que de temps à autre, pour vous voir, ainsi
+que mon fils.
+
+Veuillez ne parler à personne du contenu de cette lettre, à moins que
+ce ne soit à Pierret, qui comprendra ce que la prudence dicte en
+pareil cas. Je n'en écrirai pas encore à ma tante: sa maison est trop
+nombreuse pour qu'il n'en transpire pas quelque chose par étourderie,
+et Dudevant pourrait croire que je veux indisposer toute ma famille
+contre lui.
+
+Adieu, ma mère; je vous embrasse de toute mon âme. Donnez-moi de vos
+nouvelles, poste restante à la Châtre.
+
+
+
+
+CXXX
+
+A MADAME D'AGOULT. A GENÈVE
+
+ Nohant, 1er novembre 1835.
+
+M. Franz et M. Puzzi[1] sont des jeunes gens affreux: ils ne m'ont pas
+répondu, et je les livre à votre colère. Vous, vous êtes bonne comme
+un ange et je vous remercie; mais ne soyez pas bonne pour eux et
+vengez-moi de leur oubli, en ne donnant pas un sourire à l'un, pas un
+bonbon à l'autre pendant tout un jour.
+
+Genève est donc habitable en hiver, que vous y restez? Comme votre vie
+est belle et enviable! Aussi pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas fait
+naître avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus bien calmes,
+une expression toute céleste et l'âme à l'avenant.
+
+Au lieu de cela, la bile me ronge et me confine dans une cellule où je
+n'ai d'autre société qu'une tête de mort[2] et une pipe turque. Je
+tiens là comme un Lapon à la croûte de glace qu'il appelle sa patrie,
+et je ne saurais me figurer, pour le moment, un autre Éden. Vous, êtes
+sous les myrtes et sous les orangers, vous, belle et bonne Marie. Eh
+bien, priez-y pour moi, afin que je ne quitte pas mes glaces; car
+c'est là mon élément et le soleil ne luit pas sur moi.
+
+Je ne vous jalouse pas; mais je vous admire et vous estime; car je
+sais que l'amour durable est un diamant auquel il faut une boîte d'or
+pur, et votre âme est ce tabernacle précieux.
+
+Tout ce que vous dites sur la non-supériorité des diverses classes
+sociales les unes sur les autres est bien dit, bien pensé. C'est vrai
+et j'y crois, parce que c'est vous qui le dites. Pourtant, je ne
+permettrai à nul autre de me dire, que les derniers ne sont pas les
+premiers, et que l'opprimé ne vaut pas mieux que l'oppresseur, le
+dépouillé mieux que le spoliateur l'esclave que le tyran. C'est une
+vieille haine que j'ai contre tout ce qui va s'élevant sur des degrés
+d'argile. Mais ce n'est pas avec vous que je puis disputer là-dessus.
+Votre rang est élevé, je le salue, je le reconnais. Il consiste à être
+bonne, intelligente et belle. Abandonnez-moi votre couronne de
+comtesse et laissez-moi la briser, je vous en donne une d'étoiles qui
+vous va mieux.
+
+Pardonnez-moi si je suis métaphorique aujourd'hui et ne vous moquez
+pas de moi, je vous en prie, pour l'amour, de Dieu. Vous, savez que je
+n'ai pas d'emphase ordinairement, et, si je me mets à prendre le ton
+pédant, c'est que j'ai ma pauvre tête malade de ce brouillard qu'on
+appelle poésie. D'ailleurs, les manières raisonnables sont bonnes avec
+cette fourmilière ennemie qu'on appelle les indifférente. Avec ceux
+qu'on aime, on peut être ridicule à son aise. Et je veux ne pas plus
+me gêner pour vous dire des choses de mauvais goût que pour vous
+envoyer une lettre toute barbouillée.
+
+Imaginez-vous, ma chère amie, que mon plus grand supplice, c'est la
+timidité. Vous ne vous en douteriez guère, n'est-ce pas? Tout le monde
+me croit l'esprit et le caractère fort audacieux. On se trompe. J'ai
+l'esprit indifférent et le caractère _quinteux_. Je ne crains pas, je
+me méfie, et ma vie est un malaise affreux quand je ne suis pas seule,
+ou avec des gens avec lesquels je me gêne aussi peu qu'avec mes
+chiens. Il ne faut pas espérer que vous me guérirez de sitôt de
+certains moments de raideur qui ne s'expriment que par des réticences.
+Si nous nous lions davantage, comme j'y compte, comme je le veux, il
+faudra que vous preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai
+toujours désagréable. Si vous me traitez comme un enfant, je
+deviendrai bonne, parce que je serai à l'aise, parce que je ne
+craindrai pas de tirer à conséquence, parce que je pourrai dire tout
+ce qu'il y a de plus bête, de plus fou, de plus déplacé, sans avoir
+honte. Je saurai que vous m'avez _acceptée_. Si j'ai de mauvais
+moments, j'en aurai aussi de bons. Autrement, je ne serai ni bien ni
+mal. Je vous ennuierai et je m'ennuierai avec vous, quelque parfaite
+que vous soyez.
+
+Voyez-vous, l'espèce humaine est mon ennemie, laissez-moi vous le
+dire; j'aime mes amis avec tendresse, avec engouement, avec
+aveuglement. J'ai détesté profondément tout le reste. Je n'ai plus de
+furie pour la haine aujourd'hui; mais il y a un froid de mort pour
+tout ce que je ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit là ce
+qu'on appelle l'égoïsme de la vieillesse. Je me ferais maintenant
+hacher pour des idées qui ne se réalliseront sans doute pas de mon
+vivant. Je rendrais service au dernier des goujats, par obstination
+pour les espérances de toute ma vie, qui n'est peut-être plus qu'un
+long rêve. Pour mon plaisir, je ne retirerais pas de l'eau l'enfant de
+mon voisin. J'ai donc quelque chose en moi qui serait odieux, si ce
+n'était pure infirmité, reste d'une maladie aiguë.
+
+Il faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien
+facile. D'abord, j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a
+répondu de vous comme de lui.
+
+La première fois que je vous ai vue, je vous ai trouvée jolie; mais
+vous étiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je détestais la
+noblesse. Je ne savais pas que vous en étiez. Au lieu de me donner un
+soufflet, comme je le méritais, vous m'avez parlé de votre âme, comme
+si vous me connaissiez depuis dix ans. C'était bien, et j'ai eu tout
+de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce
+n'est pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais
+autant que je vous connaîtrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me
+connaissez pas assez. Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je
+suis en réalité, je ne veux pas vous aimer encore.
+
+C'est une chose trop sérieuse et trop absolue pour moi qu'une amitié.
+Si vous voulez que je vous aime, il faut donc que vous commenciez par
+m'aimer; cela est tout simple, je vais vous le prouver. Une main douce
+et blanche rencontre le dos agréable d'un porc-épic, le charmant
+animal sait bien que la main blanche ne lui fera aucun mal. Il sait
+qu'il est peu mignon à caresser, lui, le pauvre malheureux. Il attend,
+pour répondre aux caresses qu'on se soit habitué à ses piquants; car,
+si la main qu'il aime le quitte (il n'y a pas de raison pour qu'elle y
+revienne), le porc-épic aura beau se dire:, «Ce n'est pas ma faute,»
+cela ne le consolera pas du tout.
+
+Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre coeur à un porc-épic. Je
+suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai
+sur les pieds. Je vous répondrai une grossièreté à propos de rien. Je
+vous reprocherai un défaut que vous n'avez pas. Je vous supposerai une
+intention que vous n'aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un
+mot, je serai insupportable jusqu'à ce que je sois bien sûre que je ne
+peux pas vous fâcher et vous dégoûter de moi.
+
+Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je
+laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz, me semblera divin.
+Si vous marchez dans quelque chose de sale, e trouverai que cela sent
+bon. Je vous verrai avec les mêmes yeux que j'ai pour moi-même quand
+je me porte bien et que je suis de bonne humeur; c'est-à-dire, que je
+me considère comme une perfection, et que tout ce qui n'est pas de mon
+avis est l'objet de mon profond mépris. Arrangez-vous donc pour que je
+vous fasse entrer dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mes veines,
+dans tout mon être. Vous saurez alors que personne sur la terre n'aime
+plus que moi, parce que j'aime sans rougir de la raison qui me fait
+aimer. Cette raison, c'est la reconnaissance que j'ai pour ceux qui
+m'adoptent. Voilà mon résumé. Il n'est pas modeste; mais il est très
+sincère. Je considère comme un amphigouri de paroles toute amitié qui
+ne convient pas de sa partialité, de son impudence, de sa camaraderie,
+de tout ce qui fait que le monde se moque et dit: «Ils s'adorent entre
+eux (_asinus asinum_).» S'il en est autrement, dites-moi qui m'aimera
+sur la terre? Qui est semblable à un autre? Qui n'est pas choqué et
+blessé cent fois par jour par son meilleur ami, s'il veut l'examiner
+des sommets _planchiques_ de l'analyse, de la philosophie, de la
+critique, de l'esthétique (et tout ce qui rime en _ique_)? Il faut
+toujours trouver que notre ami a raison, même dans les choses où nous
+aurions tort de l'imiter. Pour cela, il faut être sûr que l'être
+auquel on confère ce grand droit et ce grand titre d'ami ne fera
+jamais que des choses bonnes ou excusables, ou dignes de miséricorde.
+
+Songez-y donc, et voyez si vous pouvez être ainsi pour moi. J'aimerais
+mieux terminer tout de suite nos relations et, m'en tenir avec vous à
+des, froideurs gauches, seule chose dont je sois capable quand je
+n'aime pas, que de vous tromper sur les aspérités de mon charmant
+caractère. Mais je serais bien malheureuse pourtant de rencontrer une
+femme comme vous, et de ne pas engrener le rouage de ma vie au sien.
+
+Bonsoir, mon amie; répondez-moi tout de suite, et longuement. Si vous
+ne sentez rien pour moi, dites-le. Je ne vous en voudrai pas. Je vous
+estimerai pour votre franchise. Si vous vous méfiez, dites-le encore:
+cela me laissera l'espérance, car les défauts que j'ai sont de nature
+à être tolérés, et peut-être adoucis par vous.
+
+Je me suis permis de vous dédier _Simon_, conte assez gros qui va
+paraître dans la _Revue_. Comme je ne sais quelle est la position
+extérieure que vous avez adoptée à Genève, j'ai fait cette dédicace
+excessivement mystérieuse, et telle qu'on ne vous devinera pas,--à
+moins, que vous ne m'autorisiez à m'expliquer davantage.
+
+Je ne vous disais rien de ma vie. Il faut que vous sachiez que je suis
+toujours à la campagne, chez moi. Je plaide en séparation contre mon
+époux, qui a déguerpi, me laissant maîtresse du champ de bataille
+j'attends la décision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette
+grande maison isolée; il n'y a pas un domestique qui couche sous mon
+toit, pas même un chien. Le silence est si profond la nuit (vous ne
+voudrez pas me croire, et pourtant c'est certain), que, quand j'ouvre
+ma fenêtre et que le vent n'est pas contraire, j'entends distinctement
+sonner l'horloge de la ville, qui est à une grande lieue de chez moi,
+à vol d'oiseau. Je ne reçois personne, je mène une vie monacale.
+J'attends l'issue de mon procès, d'où dépend le pain de mes vieux
+jours; car vous pensez bien, que je n'amasserai jamais un denier pour
+payer l'hôpital où la tendresse d'un mari me laisserait mourir.
+
+Mais voyez! Il a eu l'heureuse idée de vouloir me tuer un soir qu'il
+était ivre. En attendant que cette benoîte fantaisie de meurtre
+conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de
+blé qui me nourriront quand mes longues veilles m'auront jetée dans
+l'idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentré sous le
+hangar et on n'entend pas voler une mouche autour de mon cloître
+désert.
+
+Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m'ont suppliée de ne
+pas les faire demeurer dans la maison. J'ai voulu en savoir le motif.
+Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit: «C'est que
+madame a une tête si laide, que ma femme, étant enceinte, pourrait
+être malade de peur.» Or c'est de la tête de mort qui est sur ma
+table, dont il voulait parler (du moins à ce qu'il m'a juré ensuite);
+car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais goût et je me
+fâchai.--Ensuite j'ai songé que cette tête si laide ferait grand
+effet. J'ai permis à mon jardinier de s'éloigner et de garder la
+pensée que cette tête était un signe de pénitence et de dévotion.
+
+Ainsi, à l'heure qu'il est, à une lieue d'ici, quatre mille bêtes me
+croient à genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes péchés
+comme Madeleine. Le réveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire,
+je jette ma béquille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins
+de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie à la raison,
+à la morale publique, à l'amour des lois d'exception, à
+Louis-Philippe, le père tout-puissant, et à son fils Poulot-Rosolin,
+et à sa sainte Chambre catholique, ne vous étonnez de rien. Je suis
+capable de faire une ode au roi, ou un sonnet à M. Jacqueminot.
+
+Je vous écris tout ce qu'il y a de plus bête. Tâchez d'en faire autant
+pour vous mettre à mon niveau. Il n'y a pas à dire, vous y êtes
+forcée.
+
+Bonsoir. A vous.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Hermann Cohen, élève de Liszt.
+
+ [2] Une pièce anatomique avec des compartiments, légendes et numéros
+ tracés à l'encre, d'après le système phrénologique de Gall et
+ Spurzheim.
+
+
+
+
+CXXXI
+
+A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
+
+ La Châtre, 9 novembre 1835.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai à répondre à deux lettres de vous et je veux le faire avant de me
+mettre au travail; car j'ai un roman arrangé dans ma tête.
+Dussiez-vous dire que je fais mes embarras, vous n'entendrez pas plus
+parler de moi, d'ici à deux ou trois mois, que si j'étais morte.
+
+J'ai écrit les premières pages hier, et je suis dans le coup de feu.
+Vous connaissez cela. Pour toutes choses, il y a un beau moment, c'est
+le commencement. C'est peut-être à cause de cela que je suis si
+républicaine, et vous si peu saint-simonien. Quoi qu'il en soit, allez
+votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons
+tous le bien et nous allons au même but par des moyens différents.
+Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus
+d'esprit que son voisin, et se console d'aller fort mal, en voyant que
+les autres ne vont pas mieux: triste consolation, en vérité, qui fait
+beaucoup de mal à notre époque. Toute cette guerre à coups d'épingle
+que se fait l'amour-propre des uns et des autres n'avance à rien; tout
+au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments
+s'accueillait avec tolérance, on ferait le double d'ouvrage.
+
+Vous ne pouvez nier, mon cher _Marius à Minturnes_, que je n'aie plus
+de bonne foi que vous. Vous abîmez nos républicains de la tête aux
+pieds, et moi, je ne cesse d'aimer vos saint-simoniens et de les
+placer au-dessus de tout.
+
+Je me défends même d'une chose, c'est d'aimer les républicains avec
+excès. J'aime ceux qui se trouvent être mes amis, et j'examine les
+autres par curiosité, ou je les accueille par savoir-vivre et
+politesse.
+
+Cela ne fait rien au principe.
+
+Robespierre était diablement saint-simonien. Il était pour l'exécution
+prompte et violente du système. Vous êtes pour la marche lente et
+évangélique. Eh bien, chacun devrait être républicain à la manière de
+Robespierre, ou saint-simonien à la manière d'Enfantin, selon son
+tempérament. Les uns saperaient, les autres bâtiraient. Soyez sûr que
+cela viendra, qu'il y aura entre vous et nous une étroite alliance et
+que vous ne ferez rien sans nous.
+
+Vous savez comment s'est établi le christianisme, c'est-à-dire fort
+mal, même dans ce qu'on appelle son meilleur temps. Il était dans un
+si beau désaccord avec les moeurs, qu'en son nom, on commettait les
+crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposés à son
+institution et à son esprit. Douze corps d'armée, commandés par les
+douze apôtres, eussent, je crois, mieux valu que Paul répétant cette
+lâcheté: «Rendez à César, etc.»
+
+Faites à votre idée, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si
+votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais à
+votre tiédeur croissante, comme je me moque des railleries que vous
+adressez à mon récent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez
+cependant, et que l'amour de l'égalité a été la seule chose qui n'ait
+pas varié en moi depuis que j'existe. Je n'ai jamais pu accepter de
+maître.
+
+A propos, mon procès marche, il est en bon train. Le baron ne plaide
+pas, il demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le
+condamne à me laisser tranquille et tout va bien. Quant à ce qu'on en
+pensera à Paris, cela m'occupe aussi peu que de ce qu'on pense en
+Chine de Gustave Planche.
+
+L'opinion est une prostituée qu'il faut mener à grands coups de pied
+quand on a raison. Il ne faut jamais se soumettre à des avanies pour
+obtenir des salutations et des courbettes en public. Je voudrais bien
+vous voir digérer des menaces et des coups! Allons donc. Il faudrait
+que tout votre sang y passât, ou celui de votre provocateur.
+
+Croyez-vous que je n'aie pas de dignité personnelle à défendre parce
+que je suis femme? Allons donc, encore! Souvenez-vous d'avoir prêché
+l'affranchissement de la femme.
+
+Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de
+provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous tueraient, ce
+qui leur ferait trop de plaisir.
+
+Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d'invoquer trois
+imbéciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et
+qui, en vertu de certaine _bonté_ de législation envers les esclaves
+menacées de mort, daignent nous dire: «On vous permet de ne plus aimer
+monsieur votre maître, et, si la maison est à vous, de le mettre
+dehors.»
+
+Malgré tout ce que je vous dis là, par bonté pour monsieur mon époux,
+je fais tenir l'affaire aussi secrète que possible. Jusqu'ici, rien
+n'a transpiré, même dans la petite ville que j'habite, ce qui est
+merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N'en parlez donc à qui que
+ce soit.
+
+Bonsoir, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur; je suis bien
+fâchée que vous n'ayez pas le plus petit fait à rapporter comme
+témoin; car l'enquête va réunir une vingtaine d'amis autour de moi.
+Grâce à Duteil, à Planet et à votre serviteur, il sera impossible
+d'être plus spirituel que ne le sera cette charmante réunion. Défense
+d'y parler affaires et procès surtout. Ce sera l'adieu éternel que
+j'adresserai à mes amis, si je suis déboutée de ma demande.
+
+En attendant, j'aurai fait mon livre. J'irai à Paris après mon procès
+jugé. Au revoir donc; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le
+temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites à Vinçard que je lui
+donne une grosse poignée de main.
+
+G.S.
+
+
+
+
+CXXXII
+
+AU REDACTEUR DU _JOURNAL DE L'INDRE_
+
+ La Châtre, 9 novembre 1835.
+
+Monsieur,
+
+Un oracle dont la signature ne trahit pas l'incognito attaque
+brutalement, dans le feuilleton de votre journal, la moralité de mes
+livres. J'abandonne à la critique tous mes défauts littéraires et
+toutes les obscurités de mon raisonnement. Mais, dans cette province,
+ma patrie d'adoption, je défends à tout adulateur des abus de la
+société de me choisir pour holocauste, lorsqu'il lui plaît d'offrir un
+hommage aux puissances qu'il veut se rendre favorables, soit pour se
+faire un nom à défaut de talent, soit pour obtenir des protections
+dans ce monde, qui se paye souvent de déclamations à défaut de
+preuves.
+
+Un de nos plus beaux talents écrivait, il y a quelques semaines: «Il
+est bien décourageant d'écrire pour des gens qui ne savent pas lire.»
+Je sais quelque chose de plus fâcheux, c'est d'écrire pour les gens
+qui ne _veulent_ pas lire. La profession de tout journaliste aux gages
+de l'état social l'investit du droit de connaître la pensée d'un
+auteur rien qu'en regardant la couleur de la couverture du livre.
+
+Le public le sait aussi; c'est au public que j'en appelle, pour
+repousser les interprétations malpropres du chaste critique qui
+prétend avoir saisi _le résultat et le but définitif_ de tous mes
+ouvrages. Je déclare ici que ce juge éclairé d'_Indiana_, de
+_Valentine_, de _Lélia_ et de _Jacques_ n'a ni compris ni lu aucun de
+ces livres.
+
+Si la franchise de ce démenti le blesse, mon sexe ne me permettant pas
+de lui donner ou de lui demander réparation, j'institue mon défenseur
+tout mien compatriote homme de coeur et de conscience, qui se trouvera
+devant lui.
+
+J'ai l'honneur d'être, etc.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXXXIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV
+
+ La Châtre, 10 décembre 1835.
+
+Tu es un drôle de gamin avec tes rêves, tu mets Emmanuel[1] à toute
+sauce; lui as-tu raconté cette farce-là?
+
+Tu dois avoir reçu, par lui, une lettre de moi, datée du 27; ainsi tu
+ne te plaindras plus de mon silence. Ta lettre est bien écrite et très
+comique; mais l'orthographe n'est pas si bonne que les autres fois. Il
+faut t'appliquer bien sérieusement à apprendre ta langue, chose des
+plus difficiles, qu'on apprend assez mal dans les collèges.
+
+Il y a un grand inconvénient à l'apprendre tard, parce qu'alors on
+l'oublie et l'on fait des fautes toute sa vie; ce qui arrive aux trois
+quarts des personnes, et ce qui n'est pas pardonnable. A dix ans, je
+ne faisais pas une faute; mais on se dépêcha trop de me faire quitter
+la grammaire, j'oubliai donc ce que je savais si bien. Au couvent, on
+m'apprit l'anglais, l'italien, et on négligea d'examiner si je savais
+bien ma langue. Ce ne fut qu'à seize ans qu'étant à Nohant, ayant
+honte de si mal écrire en français, je rappris moi-même la grammaire.
+Je n'ai pourtant jamais pu la retenir très bien. Je suis souvent
+embarrassée, et je fais des brioches.
+
+Apprends donc! C'est le bon âge, ni trop tôt ni trop tard. J'étais
+bien contente de ton avant-dernière lettre; mais, cette fois-ci, tu as
+mis des _s_ partout. Il y en a tant que, si je pouvais te les
+renvoyer, tu n'aurais pas besoin d'en mettre de nouvelles dans la
+prochaine lettre que tu m'écriras.
+
+Quand tu sortiras avec ton père, prie-le de te laisser aller chez
+Buloz, qui te donnera pour moi quelque chose que tu choisiras.
+
+As-tu donné des étrennes à ta grosse chérie? donne-lui-en de ma part,
+je te rendrai l'argent. Si tu n'en as pas, dis à Buloz ou à Emmanuel
+de te donner cinq francs que je leur devrai.
+
+Je suis clouée ici, mon pauvre chat, pour tout ce mois de janvier.
+J'ai des affaires dont je ne peux pas me dépêtrer. J'espère que ce
+sera fini le 15 février; mais, pour être plus sûre de ne pas te
+manquer de parole, j'aime mieux te promettre d'être auprès de toi à la
+fin de février. Ainsi, deux mois encore sans nous voir! je trouve cela
+bien long; mais j'y suis absolument forcée. D'abord, je n'ai pas
+d'argent; ensuite, je te dirai le reste quand nous nous verrons.
+
+Je travaille toutes les nuits jusqu'à sept heures du matin; je suis
+comme une vieille lampe. Je pense à toi, je relis tes bonnes lettres,
+et je prie Dieu qu'il te rende bon et courageux; avec cela, tu seras
+aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde. Je ne te fais presque
+plus de sermons. Je vois que tu comprends parfaitement, et que je
+pourrai causer avec toi, comme avec un ami. Tu es un brave homme.
+
+Bonsoir, vieux! Je t'embrasse un million, un milliard de fois. Dis-moi
+quelles places tu as.
+
+ _s. s. s. s. s. s. s. s. s. s._
+
+Ce sont tes _s_ que je te renvoie.
+
+ [1] Emmanuel Arago.
+
+
+
+
+CXXXIV
+
+AU MÊME
+
+ La Châtre, 15 décembre 1835.
+
+Mon bon ange,
+
+Ta petite lettre est bien gentille, malgré tes gros enfantillages. Tu
+peux bien rire de _la poire_, si cela t'amuse; mais il ne faut avoir
+de haine pour personne à ton âge. Cela ne sert à rien, tu ne peux
+faire encore aucun bien aux hommes, aucun mal aux ennemis de
+l'humanité. Il est bien vrai que Louis-Philippe est l'ennemi de
+l'humanité; mais, quand tu le traites de _grosse bête_, tu te trompes
+beaucoup. C'est peut-être l'homme le plus fin et le plus habile de
+France. Malheureusement, il fait de ses talents un usage funeste, et,
+au lieu de répandre l'amour de la vertu autour de lui, il déshonore de
+son mieux tout ce qui l'entoure. Il déshonore réellement la France qui
+le supporte. C'est un grand malheur de voir qu'un seul homme peut, en
+caressant les vices et les mauvais sentiments, dégrader toute une
+nation et l'entraîner dans le mal.
+
+Tu raisonnes très bien d'ailleurs, seulement tu fais encore une erreur
+en disant: «_La nature_ a été injuste envers une grande partie du
+genre humain;» tu veux dire _la société_.
+
+La nature, mon pauvre enfant, est une bonne mère; c'est Dieu, ou du
+moins c'est son ouvrage; c'est elle qui nous donne les moissons, les
+forêts, les fruits, les prairies, ces belles fleurs que j'aime tant,
+et ces beaux papillons que tu soignes si bien. La nature offre
+d'elle-même toutes ses productions à l'homme qui sème et recueille.
+Les arbres ne refusent pas leurs fruits au voyageur qui les cueille en
+passant, et les légumes viennent aussi beaux dans le terreau d'un
+simple jardinier que dans le jardin d'un prince.
+
+_La société_, c'est autre chose: ce sont les conventions faites entre
+les hommes pour le partage des productions de la nature. Ce n'est pas
+la justice, ce n'est pas le sentiment de la nature qui a dicté ces
+lois, c'est la force. Les faibles ont eu moins que les autres, et les
+infirmes n'ont rien eu du tout. Le droit d'héritage a conservé cette
+inégalité; et puis, dans les temps civilisés, comme le nôtre par
+exemple, les plus instruits et les plus habiles sont devenus riches et
+n'en sont pas devenus meilleurs pour cela. Les pauvres ignorants sont
+et seront toujours dans une affreuse misère, si on ne fait rien pour
+eux. Dis donc que la société est injuste, et non pas la nature.
+
+Nous parlerons de tout cela souvent et peu à peu nous nous entendrons.
+Pour le moment, je ne veux pas te fatiguer l'esprit. Tu vas bientôt
+lire un très beau livre que l'on donne heureusement dans les collèges:
+c'est le _De viris illustribus_, par Plutarque. Il faudra le lire avec
+attention. Tout ce qu'il y a de beau dans l'âme humaine est senti et
+indiqué dans ce livre.
+
+J'irai à Paris pour Noël, parce que tu auras plusieurs jours de sortie
+et que j'en profiterai. Fais attention de compter le nombre de sorties
+que tu auras eues avec ton père, depuis le jour de son arrivée à Paris
+jusqu'à Noël. N'y manque pas, je te dirai ensuite pourquoi, et
+souviens-toi de tout ce que je t'ai recommandé. Tu as très bien fait
+de ne pas montrer ta lettre à Buloz. Il faut garder les lettres que je
+t'écris pour toi seul.
+
+Adieu, mon amour; je t'embrasse mille fois.
+
+Ton GEORGE.
+
+
+
+
+CXXXV
+
+AU MÊME
+
+ La Châtre, 3 janvier 1836.
+
+J'ai reçu ta lettre, mon enfant chéri, et je vois que tu as très bien
+compris la mienne; ta comparaison est très juste, et, puisque tu te
+sers de si belles métaphores, nous tâcherons de monter ensemble sur la
+montagne où réside la vertu. Il est, en effet, très difficile d'y
+parvenir; car, à chaque pas, on rencontre des choses qui vous
+séduisent et qui essayent de vous en détourner. C'est de cela que je
+veux te parler, et le défaut que tu dois craindre, c'est le trop grand
+amour de toi-même. C'est celui de tous les hommes et de toutes les
+femmes.
+
+Chez les uns, il produit la vanité des rangs; chez d'autres,
+l'ambition de l'argent; chez presque tous, l'égoïsme. Jamais aucun
+siècle n'a professé l'égoïsme d'une manière aussi révoltante que le
+nôtre. Il s'est établi il y a cinquante ans une guerre acharnée entre
+les sentiments de justice et ceux de cupidité. Cette guerre est loin
+d'être finie, quoique les cupides aient le dessus pour le moment.
+
+Quand tu seras plus grand, tu liras l'histoire de cette révolution
+dont tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas à la
+raison et à la justice. Cependant, ceux qui l'avaient entreprise n'ont
+pas été les plus forts et ceux qui y ont travaillé avec le plus de
+générosité ont été vaincus par ceux qui, aimant les richesses et les
+plaisirs, ne se servaient du grand mot de République que pour être des
+espèces de princes pleins de vices et de fantaisies. Ceux-là furent
+donc les maîtres; car le peuple est faible, à cause de son ignorance.
+Parmi ceux qui pourraient prendre son parti et le secourir par leurs
+lumières, il en est un sur mille qui préfère le plaisir de faire du
+bien à celui d'être riche et comblé d'amusements et de vanité. Ainsi,
+la classe la moins nombreuse, celle qui reçoit de l'éducation,
+l'emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe
+soit la masse des nations.
+
+Vois quel est l'avantage et la nécessité de l'éducation. Sans elle, on
+vit dans une espèce d'esclavage, puisque, tous les jours, un paysan
+sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dépendance d'un
+homme méchant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l'avantage
+de savoir lire et écrire. Vois ce qu'est un homme qui, ayant reçu de
+l'éducation, n'en est pas meilleur pour cela. Vois combien est
+coupable devant Dieu celui qui, connaissant les malheurs et les
+besoins de ses semblables, pouvant consacrer son coeur et sa vie à les
+secourir, s'endort tranquillement tous les soirs dans un lit moelleux,
+ou se remplit le ventre à une bonne table en se disant: «Tout est
+bien, la société est parfaitement organisée. Il est juste que je sois
+riche et qu'il y ait des pauvres. Ce qui est à moi, est à moi; donc,
+je dois tuer tous ceux qui ne me demanderont pas à manger, chapeau
+bas, et, quand même ils seraient bien polis, je dois les mettre
+brutalement à la porte, s'ils m'importunent. Je le fais parce que j'en
+ai le droit.»
+
+Voilà le raisonnement de l'égoïste, voilà les sentiments de cette
+immense armée de coeurs impitoyables et d'âmes viles qui s'appelle la
+_garde nationale_. Parmi tous ces hommes qui défendent la propriété
+avec des fusils et des baïonnettes, il y a plus de bêtes que de
+méchants. Chez la plupart, c'est le résultat d'une éducation
+antilibérale. Leurs parents et leurs maîtres d'école leur ont dit, en
+leur apprenant à lire, que le meilleur état de choses était celui qui
+conservait à chacun sa propriété. Ils appellent révolutionnaires,
+brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du
+peuple.
+
+C'est parce que je ne veux pas que tu sois un de ces hommes, sans âme
+ou sans raison, que je t'écris en particulier et _en secret_, ce que
+je pense de tout cela. Réfléchis et dis-moi si cela se présente de
+même à ton esprit et à ton coeur. Dis-moi si tu trouves juste cette
+manière de partager inégalement les produits de la terre, les fruits,
+les grains, les troupeaux, les matériaux de toute espèce, et l'or (ce
+métal qui représente toutes les jouissances, parce qu'un petit
+fragment se prend en échange de tous les autres biens). Dis-moi, en un
+mot, si la répartition des dons de la création est bien faite, lorsque
+celui-ci a une part énorme, cet autre une moindre, un troisième
+presque rien, un quatrième rien du tout!
+
+Il me semble que la terre appartient à Dieu, qui l'a faite, et qui l'a
+confiée aux hommes pour qu'elle leur servît d'éternel asile. Mais il
+ne peut pas être dans ses desseins que les uns y crèvent d'indigestion
+et que les autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire
+là-dessus ne m'empêchera pas d'être triste et en colère quand je vois
+un mendiant pleurant à la porte d'un riche.
+
+Quant aux moyens de changer tout cela, il faudra que je t'écrive
+encore bien des lettres, et que nous ayons ensemble bien des
+conversations avant que je t'en parle. Je ne veux pas t'en dire trop
+long à la fois: il faut que tu aies le temps de réfléchir à chaque
+chose, et de me répondre à mesure si tu penses comme moi et si tu
+comprends bien. Nous en restons là. _L'amour de soi-même est ce qu'il
+faut modérer, limiter et diriger._ C'est-à-dire qu'il faut s'habituer
+à trouver le bonheur qui coûte le moins d'argent et qui permet d'en
+donner davantage à ceux qui en manquent. Nous chercherons ensemble
+cette vertu, et, si nous n'y atteignons pas tout à fait, du moins nous
+aurons des principes justes et de bonnes intentions.
+
+Je ne te cache pas, et tu peux déjà t'en apercevoir, que les principes
+dont je te parle sont tout à fait en opposition avec ceux de vos
+lycées. Les lycées, dirigés par l'esprit du gouvernement, professeront
+toujours le principe régnant. Ils vous prêcheraient l'Empire et la
+guerre, si Napoléon était encore sur le trône. Ils vous diraient
+d'être républicains, si la République était établie. Il ne faut pas
+t'occuper des réflexions que vos professeurs ou même les livres que
+l'on vous donne font sur l'histoire. Ces livres sont dictés à des
+pédants, esclaves du pouvoir.
+
+Souvent, en lisant l'histoire des grandes actions des temps antiques,
+écrite par les hommes d'aujourd'hui, tu verras que les héros sont
+traités de scélérats. Ton bon sens et la justice de ton coeur
+redresseront ces jugements hypocrites. Tu liras les faits et tu seras
+le juge des hommes qui les auront accomplis. Souviens-toi que, depuis
+le commencement du monde, ceux qui ont travaillé pour la liberté et
+l'honneur de leurs frères sont des grands hommes. Ceux qui ont
+travaillé pour leur propre renommée et pour leur ambition personnelle
+sont des hommes qui ont fait un emploi coupable de leurs grandes
+qualités. Ceux qui n'ont songé qu'à leurs plaisirs sont des brutes.
+
+Mais tu comprends que notre correspondance doit rester secrète et que
+tu ne dois ni la montrer ni seulement en parler. Je désire aussi que
+tu n'en dises pas un mot à ton père: tu sais que ses opinions
+diffèrent des miennes. Tu dois écouter avec respect tout ce qu'il te
+dira; mais ta conscience est libre et tu choisiras, entre ses idées et
+les miennes, celles qui te paraîtront meilleures. Je ne te demanderai
+jamais ce qu'il te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce
+que je t'écris.
+
+Aie donc soin de laisser mes lettres dans ta _baraque_ au collège; je
+te les ferai remettre par Emmanuel, et tu lui remettras ta réponse
+trois ou quatre jours après.
+
+Comprends tu bien? De cette manière, personne ne verra ce que nous
+nous écrivons, et nous n'aurons pas de contradictions. Tu auras le
+temps de lire mes lettres et d'y répondre sans te presser.
+
+Mon ange chéri, tu es ce que j'aime le mieux au monde. Je suis venue
+passer quelque temps à la Châtre; je demeure chez Duteil.
+
+Adieu; je t'embrasse mille fois. Apprends bien d'histoire, c'est un
+grand point.
+
+
+
+
+CXXXVI
+
+A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ La Châtre, 4 février 1836.
+
+Qu'as-tu donc, bon vieux? manques-tu de courage? t'est-il arrivé
+quelque chose de pis que la vie ordinaire? pourquoi es-tu si consterné
+et si abattu? Ta lettre m'inquiète beaucoup. Si tu ne peux venir me
+voir, et que je puisse te donner un peu de coeur, j'irai te voir la
+semaine prochaine. Mon affaire est remise à quinzaine; c'est le seul
+mal que le président ait pu me faire, et il l'a fait. Du reste, cette
+affaire étant imperdable au dire de tous, et le ministère public ayant
+conclu en ma faveur avec beaucoup de chaleur, je ne m'inquiète pas.
+
+Mais, toi, qu'as-tu? Tu es fou avec ta mort morale! Les hommes comme
+toi ne sont pas appelés à une pareille fin. Il y a, en toi, une si
+grande sérénité de vertu, que l'intelligence ne peut que gagner avec
+les années, et même avec les fatigues et les douleurs. C'est là le
+fouet, l'aiguillon des grandes âmes. Je redoute pour toi les
+préoccupations de l'amour et je crains quelque chose comme cela dans
+ta tristesse. S'il en est ainsi, j'irai te voir et je te donnerai le
+courage de briser, s'il le faut, des liens funestes. L'amour, tel que
+la plupart des hommes et des femmes l'entend, n'est fait que pour les
+enfants. Il ne convient pas aux esprits sérieux; il les tiraille et
+les torture sans jamais les satisfaire.
+
+Je ferai mon possible pour t'aller voir, pour te confesser, et pour te
+remettre à flot. Tu ne t'appartiens pas, mon vieux; tu n'as même pas
+le droit de souffrir pour ton propre compte. C'est une terrible tâche;
+mais c'est une grande destinée. Porte le joug et ne te laisse pas
+tomber dessous. Tu te dois à ta famille, tu te dois à moi aussi, ton
+meilleur ami. Tu me dois ce grand exemple de la force, ce grand
+spectacle de la volonté persistante qui m'a soutenue dans mes luttes,
+qui m'a grandie depuis que je te connais.
+
+Songe à cela. Tu es l'homme que j'estime le plus. Je ne puis
+m'habituer désormais à vivre sans toi. Songe, vieux Montagne, à ton
+Laboëtie, qui t'a connu, étant déjà vieux, et qui s'est dépêché de
+t'aimer beaucoup afin de réparer le temps perdu.
+
+Réponds-moi, explique-toi, et compte que je ne te laisserai pas seul
+dans cette crise.
+
+Tout à toi. G.
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+A M. ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
+
+ La Châtre, 11 février 1836.
+
+C'est le mardi gras qu'on prononce mon jugement en séparation.
+
+Je ne puis aller à Paris par conséquent avant le mois de mars. J'en ai
+bien du regret, d'abord parce que j'ai grand besoin de voir mes
+enfants et mes amis, ensuite ce bal dont je me serais fait une fête.
+Tâchez qu'il y en ait un autre où je puisse me trouver.
+
+J'aime vos prolétaires, d'abord parce qu'ils sont prolétaires, et puis
+parce que je crois qu'il y a en eux la semence de la vérité, le germe
+de la civilisation future. Faites-leur part de tous mes regrets.
+Dites-leur que je tiens extraordinairement aux étrennes qu'ils ont
+bien voulu me destiner. Je veux faire connaissance avec eux tous, dès
+que je serai non plus femme esclave, mais une femme libre, autant que
+notre méchante civilisation le permet. Rappelez-moi particulièrement
+au souvenir de Vinçard.
+
+Que devenez-vous, mon ami? Allez-vous en Égypte? Si je gagne mon
+procès, je renoncerai au tour du monde, que nous avions modestement
+projeté de faire ensemble. La gouverne de mes enfants et celle de mon
+petit patrimoine ne me permettront plus de longues absences. Je
+pourrai toujours vous conduire jusqu'à la frontière, si vous prenez
+votre volée dans un moment où les plumes repousseront à mon aile. Là,
+je vous saluerai et vous suivrai de l'oeil jusqu'à l'horizon.
+
+Avant tout, soyez heureux autant que faire se peut. Le bonheur est-il
+refusé à la jeunesse? Je le crois en me sentant devenir de plus en
+plus calme et satisfaite à mesure que je redescends la vie. _La
+jeunesse est un bonheur par elle-même, ses distractions lui
+suffisent._ Ceci n'est pas de moi. Je crois que c'est vrai.
+
+Adieu, mon cher Jules César; portez-vous bien, _et me ama_.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+A LA FAMILLE SAINT-SIMONIENNE DE PARIS
+
+ La Châtre, 15 février 1836.
+
+Ne pouvant vous remercier chacun séparément aujourd'hui, permettez,
+frères, que je vous remercie collectivement en m'adressant à Vinçard.
+Vous avez eu pour moi de la sympathie et des bienveillances pleines de
+charme et de bonté. Je ne méritais pas votre attention, et je n'avais
+rien fait pour être honorée à ce point. Je ne suis pas une de ces âmes
+fortes et retrempées qui peuvent s'engager par un serment dans une
+voie nouvelle. D'ailleurs, fidèle à de vieilles affections d'enfance,
+à de vieilles haines sociales, je ne puis séparer l'idée de
+_république_ de celle de _régénération_; le salut du monde me semble
+reposer sur nous pour détruire, sur vous pour rebâtir. Tandis que les
+bras énergiques du républicain feront la _ville_, les prédications
+sacrées du saint-simonien feront la _cité_. Je l'espère ainsi. Je
+crois que mes vieux frères doivent frapper de grands coups, et que
+vous, revêtus d'un sacerdoce d'innocence et de paix, vous ne pouvez
+tremper dans le sang des combats vos robes lévitiques. Vous êtes les
+prêtres, nous sommes les soldats: à chacun son rôle, à chacun sa
+grandeur et ses faiblesses. Le prêtre s'épouvante parfois de
+l'impatience belliqueuse du soldat, et le soldat, à son tour, raille
+la longanimité sublime du prêtre. Soyons tranquilles pour l'avenir.
+Nous tomberons tous à genoux devant le même Dieu, et nous unirons nos
+mains dans un saint transport d'enthousiasme, le jour où la vérité
+luira pour tous; la vérité est une.
+
+Ces temps sont loin; nous avons, je le pense, des siècles de
+corruption à traverser, et, tandis qu'il arrivera souvent encore à
+votre phalange sacrée de chanter dans des solitudes sans écho, il nous
+arrivera peut-être bien, à nous autres, de traverser en vain la _mer
+rouge_ et de lutter contre les éléments, le lendemain du jour où nous
+croirons les avoir soumis. C'est le destin de l'humanité d'expier son
+ignorance et sa faiblesse par des revers et par des épreuves. Votre
+mission est de la ranimer par des conseils, et de lui verser le baume
+de l'union et de l'espérance. Accomplissez donc cette tâche sacrée, et
+sachez que vos frères ne sont pas les hommes du passé, mais ceux de
+l'avenir.
+
+Vous avez eu un seul tort, en ces jours-ci, un tort grave, à mes yeux,
+et je vous le dirai dans la sincérité de mon coeur, parce que je vous
+aime trop pour vous cacher une seule des pensées que vous m'inspirez.
+Vous avez cherché à vous éloigner de nous. Ce tort, nous l'avons eu à
+votre exemple et les deux familles, les enfants de la même mère, de la
+même idée, veux-je dire, se sont divisés sur le champ de bataille.
+Cette faute retardera la venue des temps annoncés. Elle est plus grave
+chez vous, qui êtes des envoyés de paix et d'amour, que chez nous, qui
+sommes des ministres de guerre, des glaives d'extermination.
+
+Quant à moi, solitaire jeté dans la foule, sorte de rapsode,
+conservateur dévot des enthousiasmes du vieux Platon, adorateur
+silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur indécis et stupéfait
+du grand Spinosa, sorte d'être souffrant et sans importance qu'on
+appelle un poète, incapable de formuler une conviction et de prouver,
+autrement que par des récits et des plaintes, le mal et le bien des
+choses humaines, je sens que je ne puis être ni soldat ni prêtre, ni
+maître ni disciple, ni prophète ni apôtre; je serai pour tous un frère
+débile mais dévoué; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je
+n'ai pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la
+guerre sainte et la sainte paix; car je crois à la nécessité de l'une
+et de l'autre. Je rêve dans ma tête de poète des combats homériques,
+que je contemple le coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien
+au milieu desquels je me précipite sous les pieds des chevaux, ivre
+d'enthousiasme et de sainte vengeance. Je rêve aussi, après la
+tempête, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique, des autels
+parés de fleurs, des législateurs couronnés d'olivier, la dignité de
+l'homme réhabilitée, l'homme affranchi de la tyrannie de l'homme, la
+femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exercée par le prêtre
+sur l'homme, une tutelle d'amour exercée par l'homme sur la femme. Un
+gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas _domination,
+persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je chanterai au
+diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car je suis
+l'enfant de mon siècle, j'ai subi ses maux, j'ai partagé ses erreurs,
+j'ai bu à toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis plus
+fervent que la masse pour désirer son salut, je ne suis pas plus
+savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gémir et
+prier sur cette Jérusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore
+salué son messie. Ma vocation est de haïr le mal, d'aimer le bien, de
+m'agenouiller devant le beau.
+
+Traitez-moi donc comme un ami véritable. Ouvrez-moi vos coeurs et ne
+faites point d'appel à mon cerveau. Minerve n'y est point et n'en
+saurait sortir. Mon âme est pleine de contemplations et de voeux que
+le monde raille, les croyant irréalisables et funestes. Si je suis
+porté vers vous d'affection et de confiance, c'est que vous avez en
+vous le trésor de l'espérance et que vous m'en communiquez les feux,
+au lieu d'éteindre l'étincelle tremblante au fond de mon coeur.
+
+Adieu; je conserverai vos dons comme des reliques; je parerai la table
+où j'écris des fleurs que les mains industrieuses de vos soeurs ont
+tissées pour moi. Je relirai souvent le beau cantique que Vinçard m'a
+adressé, et les douces prières de vos poètes se mêleront dans ma
+mémoire à celles que j'adresse à Dieu chaque nuit. Mes enfants seront
+parés de vos ouvrages charmants, et les bijoux que vous avez destinés
+à mon usage leur passeront comme un héritage honorable et cher. Tout
+mon désir est de vous voir bientôt et de vous remercier par
+l'affectueuse étreinte des mains.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXXXVIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV
+
+ La Châtre, 17 février 1836.
+
+Mon bon petit,
+
+Voici le carnaval, tout le monde s'amuse, ou fait semblant de
+s'amuser. Moi, je m'amuserais, si je t'avais, et tu t'amuserais aussi.
+Je suis chez Duteil, nous passons très gaiement les jours gras. Tous
+les soirs, nous avons bal masqué. Je déguise tous les enfants, Duteil
+prend son violon, nous allumons quatre chandelles et nous dansons. Si
+tu étais là, avec ta soeur, la fête serait complète. Hélas! tous ces
+mioches me font sentir l'absence des miens.
+
+Si j'étais libre de quitter mes affaires, ce n'est pas avec eux que je
+serais en train de me divertir, mais bien avec vous, mes pauvres
+petits. Vous amusez-vous, du moins? Tu es sorti avec ton père, Solange
+avec ma tante; racontez-moi à quoi vous avez passé le temps. Il est
+bien facile de s'amuser avec les gens qu'on aime. Pour moi, il n'y a
+pas de vrai plaisir sans vous.
+
+Aux vacances, nous nous amuserons; car s'amuser, c'est être heureux,
+et tu sais, quand nous sommes ensemble tous les trois, nous n'avons
+besoin de personne pour être joyeux toute la journée.
+
+J'espérais être à Paris ces jours-ci; mais les gens avec lesquels je
+suis en affaires m'ont fait attendre et retardée. Il me faut donc
+attendre encore quinze jours avant d'aller t'embrasser. Garde-moi des
+_sorties_ pour le mois de mars, afin que je t'aie le jeudi et le
+dimanche pendant deux ou trois semaines. Cette fois, c'est certain, et
+je ne prévois plus d'obstacle possible à mon voyage. N'en parle
+cependant pas; tu sais, une fois pour toutes, que tu ne dois rien dire
+de ce que je t'écris, pas même les choses en apparence les plus
+indifférentes.
+
+Tu vas donc chez la reine? c'est fort bien, tu es encore trop jeune
+pour que cela tire à conséquence; mais, à mesure que tu grandiras, tu
+réfléchiras aux conséquences des liaisons avec les aristocrates. Je
+crois bien que tu n'es pas très lié avec Sa Majesté et que tu n'es
+invité que comme faisant partie de la classe de Montpensier. Mais, si
+tu avais dix ans de plus, tes opinions te défendraient d'accepter ces
+invitations.
+
+Dans aucun cas un homme ne doit dissimuler, pour avoir les faveurs de
+la puissance, et les amusements que Montpensier t'offre sont déjà des
+faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent à rien; mais, s'il
+arrivait qu'on te fît, devant lui, quelque question sur tes opinions,
+tu répondrais, j'espère, comme il convient à un enfant, que tu ne peux
+pas en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sûre, comme il convient
+à un homme, que tu es républicain de race et de nature; c'est-à-dire
+qu'on t'a enseigné déjà à désirer l'égalité, et que ton coeur se sent
+disposé à ne croire qu'à cette justice-là. La crainte de mécontenter
+le prince ne t'arrêterait pas, je pense. Si, pour un dîner ou un bal,
+tu étais capable de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui
+déplaire par ta franchise, ce serait déjà une grande lâcheté.
+
+Il ne faut pourtant jamais d'arrogance déplacée. Si tu allais dire,
+devant cet enfant, du mal de son père, ce serait un espèce de crime.
+Mais, si, pour être bien vu de lui, tu lui en disais du bien, lorsque
+tu sais qu'il n'y a que du mal à en dire, tu serais capable de vendre
+un jour ta conscience pour de l'argent, des plaisirs ou des vanités.
+Je sais que cela ne sera pas; mais je dois te montrer les
+inconvénients des relations avec ceux qui se regardent comme
+supérieurs aux autres, et à qui la société donne, en effet, de
+l'autorité sur vous.
+
+Garde-toi donc de croire qu'un prince soit, par nature, meilleur et
+plus utile à écouter qu'un autre homme. Ce sont, au contraire, nos
+ennemis naturels, et, quelque bon que puisse être l'enfant d'un roi,
+il est destiné à être tyran. Nous sommes destinés à être avilis,
+repoussés ou persécutés par lui.
+
+Ne te laisse donc pas trop éblouir par les bons dîners et par les
+fêtes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est-à-dire, fier,
+prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coûtent l'honneur et la
+sincérité.
+
+Bonsoir, mon ange; écris-moi. Aime ton vieux George, qui t'aime plus
+que sa vie.
+
+
+
+
+CXXXIX
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
+
+ 26 février 1836.
+
+Je ne vous écris qu'un mot à la hâte, chère bonne et belle Marie. Je
+suis accablée d'affaires, de travail et de courses. Je vous écris
+d'une chambre d'auberge, ne sachant quand je retrouverai un quart
+d'heure de loisir. Ainsi prenez que ceci n'est rien, qu'un signe et un
+regard de tendresse jeté en courant à quelqu'un qu'on voudrait
+embrasser, mais dont le galop de votre cheval vous éloigne.
+
+Votre grande lettre est charmante et bonne comme celle d'un ange.
+Votre seconde lettre est encore mieux, sauf qu'il s'y trouve un
+_madame_, dont je ne veux pas. Vous me parlez de coeur et de bourse.
+Non, cela n'est pas inconvenant; l'offrir ou l'accepter est le plus
+saint privilège de l'amitié, la plus sûre marque de l'antique loyauté.
+Si j'avais besoin de pain, j'en recevrais de vous, et vous seriez
+encore la plus obligée de nous deux; car vous êtes capable d'offrir au
+premier mendiant venu, et, moi, je ne suis capable d'en accepter que
+de bien peu de mains.
+
+Je n'irai pas en Chine avec vous, quoique je le fisse de bien bon
+coeur, si je le pouvais. Mais j'ai mes enfants qui m'attachent à ce
+sol de France. Je ne pourrai plus m'absenter que pour quelques
+semaines.
+
+Grâce à Dieu, j'ai gagné mon procès et j'ai mes deux enfants à moi. Je
+ne sais si c'est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes
+ennuis. Mais je serai toujours libre au printemps et, si vous n'êtes
+pas partie, j'irai vous voir en Suisse.
+
+Écrivez donc sur le sort des femmes et sur leurs droits; écrivez
+hardiment et modestement, comme vous sauriez le faire, vous. Madame
+Allart vient de faire une brochure où il y a réellement des choses
+fortes, belles et vraies. Moi, je suis trop ignare pour écrire autre
+chose que des contes, et je n'ai pas la force de m'instruire.
+
+Vous me parlez de Beautin, de Marphyrius et de Jouffroy. Je n'ai
+jamais entendu parler de ces gens-là. Je n'ai rien lu de ma vie, je ne
+sais que ce que j'ai vu matériellement. En lisant votre lettre, je
+m'_étonnais_ (le mot est modeste) de votre incommensurable supériorité
+sur moi. Faites-en donc profiter le monde, vous le devez. Franz doit
+vous y engager; moi, je vous en supplie.
+
+Bonjour, ma douce et belle cénobite. Je vous écrirai une longue lettre
+bien bête, et bien bonne enfant, à la première journée de repos et de
+liberté que j'aurai.
+
+Je vous aime tendrement, quoique vous soyez capable de m'empoisonner.
+Heureusement que je n'ai pas peur de M. Franz, et que, s'il avait une
+pareille idée, je le tuerais d'une chiquenaude. Il est vrai que vous
+me tueriez après, et que je n'en serais pas plus avancée. Espérons que
+la destinée nous préservera de ces catastrophes étranges, que
+Ballanche appellerait... Ah! ma foi, je ne me souviens plus du mot.
+
+Dites à Franz que j'ai lu _Orphée_ ces jours-ci, et que je suis tombée
+dans des extases incroyables. C'est le premier ouvrage de Ballanche
+que je lis. Je ne comprends pas tout; mais ce que je comprends
+m'enchante. On prétend ici que cela me rendra tout à fait imbécile. Je
+ne demande pas mieux, pourvu que vous ne m'abandonniez pas dans le
+malheur.
+
+Mille tendresses.
+
+
+
+
+CXL
+
+A M. EUGÈNE PELLETAN, A PARIS
+
+ Bourges, 28 février 1836.
+
+J'ai reçu votre lettre hier seulement. Je n'habite point Paris, et je
+n'habite rien les trois quarts de l'année.
+
+Vous avez prodigieusement d'esprit, d'imagination et de talent. Mais
+votre simplicité est plus affectée que réelle.
+
+Travaillez, vous êtes déjà poète, si, pour l'être, il suffit de faire
+très bien les vers. S'il y faut quelque chose de plus, vous êtes
+capable de l'acquérir.--Faites-vous imprimer quand vous l'aurez
+acquis.
+
+La plastique vous manque, vous le savez; cherchez-la en tout. Byron et
+Goethe ne s'en sont pas affranchis dans leurs plus fougueuses
+compositions.
+
+Ne soyez d'aucune école, n'imitez aucun modèle. Ceux qui posent comme
+tels envient presque toujours les qualités du talent qu'ils censurent
+et éteignent chez leurs adeptes.
+
+Fuyez Paris, c'est le tombeau des poètes et des artistes. Tout y est
+_chic_.
+
+_Le troupeau blanc des flots_ est admirable.
+
+_De l'or avec du fer_ est détestable.
+
+... _Rien faire qui vaille un sou_ n'aura jamais de grâce ni de sens.
+
+... _De tout... de rien, du prix des moutons cette année_ est naïf et
+charmant, etc., etc.
+
+Ne soyez pas un composé de noble et de plat, de grand et d'étriqué.
+Soyez correct, c'est plus rare que d'être excentrique par le temps qui
+court. Plaire par le mauvais goût est devenu plus commun que de
+recevoir la croix d'honneur.
+
+Hugo, le plus grand novateur de notre temps, n'a pas triomphé de ces
+bons classiques dont il s'est moqué, quoiqu'en mille endroits il ait
+été plus grand qu'eux. Les beautés de détail ne sont rien sans
+l'ensemble.
+
+Vivant comme je vis, je ne puis vous voir; mais je m'intéresse à vous.
+Cela vous est dû. Je vous souhaite et vous prédis de l'avenir, si vous
+êtes sévère envers vous-même, et patient. Si je puis vous obliger je
+le ferai de bon coeur. Mais soyez sûr que, si vous produisez une bonne
+oeuvre, vous n'aurez besoin de personne. Soyez sûr, au contraire, que
+toutes les amitiés littéraires ne feront pas un vrai succès à une
+production négligée.
+
+Tout à vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXLI
+
+A M ADOLPHE GUÉROULT, A PARIS
+
+ La Châtre, mars 1836.
+
+Mon ami
+
+J'admire beaucoup vos perplexités à propos du titre que vous devez me
+donner. Il me semble que je m'appelle George et que je suis votre ami,
+ou votre amie, comme vous voudrez. Je n'entends rien aux compliments.
+Si je n'avais pas pour vous estime, attachement et confiance, je ne
+vous aurais pas témoigné confiance, estime et attachement. Après cela,
+je ne sais plus ce qui peut vous gêner, et vous prie de vous souvenir
+que je ne suis pas _bégueule_. Ainsi appelez-moi comme il vous plaira;
+mais écrivez-moi pour me parler de vous et de mes mioches. Merci mille
+fois de l'amitié que vous leur accordez. Ils n'en sentent pas le prix
+maintenant; mais j'acquitterai leur dette d'affection et de
+reconnaissance tant que je vivrai.
+
+Ils sortiront tous deux aux vacances de Pâques, et vous serez à même
+de voir Maurice chez Buloz. Emmenez-le quelquefois promener avec vous
+pour décharger Buloz d'un si lourd fardeau, et rendez-moi bon compte
+de la conduite de monsieur mon fils. Morigénez-le paternellement;
+c'est un bon diable qui vous comprendra si vous lui parlez raison.
+
+Solange est impayable avec son poignard dans le coeur ou dans
+l'estomac. Je pense que ce dernier organe est celui qui joue le plus
+grand rôle dans sa vie. Elle découchera, je crois, pour les fêtes de
+Pâques, et ma tante de l'Élysée-Bourbon[1] se chargera d'elle; car il
+faut, par respect pour les moeurs, qu'elle ait son domicile chez des
+femmes.
+
+Serez-vous assez bon pour conduire son frère auprès d'elle quand il
+voudra et pour le ramener chez Buloz ensuite, ou au moins pour
+surveiller ses allées: et venues, de manière qu'il ne soit qu'avec des
+personnes sûres, qui ne le perdront pas en chemin. Je compte sur vous,
+sur Papet, sur Boucoiran et sur Buloz.
+
+Je ne puis, quelque chagrin que j'éprouverai à vous perdre pour
+longtemps peut-être, vous dissuader du voyage en Égypte. Voyager,
+c'est apprendre; savoir, c'est exister. Vous n'irez pas en Orient et
+vous n'en reviendrez pas sans avoir acquis beaucoup de connaissances
+qui vous feront très supérieur à ce que vous êtes déjà. Les gens du
+monde et les femmes voyagent sans fruit; il n'en sera pas ainsi de
+vous. Vous observerez, vous verrez différentes races d'hommes,
+différents modes d'organisation sociale. Vous ne négligerez pas
+d'apprendre leur histoire, si vous ne la savez déjà, et d'examiner
+leurs penchants, leurs habitudes.
+
+Vous saurez tout cela, et, quelque talent, quelque mérite que je vous
+reconnaisse, vous ne changerez pas la face du monde d'une manière bien
+importante ou bien utile. J'ai mes idées là-dessus. Je n'espère ni ne
+désire vous les faire partager; car ce sont des idées qui font
+souffrir ceux qui les ont et qui ne servent à rien pour les autres.
+Mais je suis sûre que vous reviendrez plus avancé, plus rempli, par
+conséquent plus calme et plus apte aux choses réelles.
+
+Le seul inconvénient que je voie à cette détermination, c'est qu'un
+séjour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le
+sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n'aime
+pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l'éprouve
+souvent, et il n'y a pas vingt-quatre heures que j'ai eu une forte
+lutte à soutenir contre moi-même pour m'en défendre, en présence d'un
+homme politique d'un très grand aspect.
+
+Je ne me suis enrôlée sous le drapeau d'aucun meneur, et, tout en
+conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent
+noblement une religion, je reste convaincue qu'il n'y a pas sous le
+ciel d'homme qui mérite qu'on plie le genou devant lui. Mettez-vous au
+service d'une idée, et non pas au pouvoir d'Enfantin. Les idées se
+modifient et s'élargissent en présence de la vérité. Les systèmes
+rêvés par des individus sont toujours arrêtés au beau milieu du
+progrès par la fantaisie, l'erreur ou l'impuissance du Créateur, qui
+ne veut pas de rébellion chez ses créatures. Prenez bien garde à cela.
+
+J'ai causé avec les saint-simoniens, avec les carlistes, avec
+Lamennais, avec Coëssin, avec le juste milieu, et, hier, avec
+Robespierre en personne. J'ai trouvé chez tous ces hommes de grandes
+doses de vertu, de probité, d'intelligence et de raison, et celui qui
+m'a le plus agitée, c'est celui dont je hais le plus les idées et dont
+j'admire le plus l'individualité. C'est le dernier, ce qui prouve
+qu'il est facile d'égarer les hommes et d'abuser des dons de Dieu;
+mais je fais serment devant lui que, si l'extrême gauche vient à
+régner, ma tête y passera comme bien d'autres, car je dirai mon mot.
+
+Ce que je vois au milieu de ces divergences de sectes rénovatrices,
+c'est un gaspillage de sentiments généreux et de pensées élevées;
+c'est une tendance à l'amélioration sociale; une impossibilité de
+produire pour le moment, faute de tête à ce grand corps aux cent bras,
+qui se déchire lui-même, ne sachant à quoi s'attaquer. Ce conflit ne
+fait encore que bruit et poussière. Nous ne sommes pas dans l'ère où
+il construira des sociétés, et les peuplera d'hommes perfectionnés.
+
+Croyez le contraire si vous voulez. L'espérance est chose bonne et
+fortifiante. Mais, plus vous croirez à un prochain succès, plus vous
+devez le hâter par des efforts inouïs. Travaillez à élargir vos
+cerveaux. Ce qui vous perd tous, c'est leur étroitesse. Vous n'y
+pouvez loger qu'un plan de campagne. Quand le terrain change de
+nature, vous ne savez pas changer de sentier. Vous avez un drapeau au
+bout de votre lance, un nom sur la langue, une formule dans la tête,
+et vous vous faites un point d'honneur imbécile et fatal de n'en pas
+changer à mesure que vous vous éclairez.
+
+Je voudrais voir un homme d'intelligence et de coeur chercher partout
+la vérité et l'arracher par morceaux à chacun de ceux qui l'ont
+dépecée et partagée entre eux. Je voudrais le voir passer par toutes
+les sectes pour les connaître et les juger. Je voudrais qu'au lieu de
+le mépriser et de le railler pour sa mobilité, les hommes
+l'écoutassent comme le plus éclairé et le plus zélé des prêtres de
+l'avenir.
+
+Mais on fait une vertu de l'obstination,--cela convenant aux passions
+des uns, à l'ignorance des autres.--Si vous n'êtes pas d'une
+organisation magnifique pour être un chef (et vous êtes d'une nature
+cent fois trop élevée pour être un soldat), n'ayez ni présomption
+folle ni servilisme d'humilité. Vous n'êtes donc destiné ni à
+commander ni à servir. Souvenez-vous de ce que je vous dis: un jour,
+vous ne croirez plus à aucune secte religieuse, à aucun parti
+politique, à aucun système social. Vous ne verrez pour les hommes
+qu'une possibilité d'amélioration soumise à mille vicissitudes. Vous
+verrez qu'il faut, pour les abriter, un toit de pierre, de paille ou
+de papier suivant la saison, mais qu'ils étoufferaient vite dans vos
+palais de diamant, rêves de jeunesse!
+
+Allez toujours, vivez! Aidez à fournir une pierre pour un édifice qui
+ne sera jamais ni parfait ni solide, mais auquel travailleront de
+mieux en mieux les générations futures. Travaillez pour que ce qui va
+mal aille tant soit peu mieux, mais travaillez sans trop d'orgueil. Il
+vous arriverait plus tard, en voyant le peu que vous avez pu, de
+tomber dans le découragement, comme vous avez déjà fait par moments;
+et convenez que, dans ces moments-là, vous êtes sensiblement
+au-dessous de vous-même.
+
+Il ne serait pas impossible qu'au milieu de tous mes sermons, je me
+misse aussi à labourer le champ avec une épingle noire et un
+cure-dent. Ne partez pas trop vite pour l'Égypte. Il est possible que
+je m'y fasse envoyer pour tâcher d'opérer une fusion entre cette
+nuance et une autre.
+
+Ma vie de femme est finie, et, puisqu'on m'a fait une petite
+réputation et une sorte d'influence (que je n'ai ni ambitionnée ni
+méritée), il m'arrivera peut-être de faire aussi de mon côté un métier
+de jeune homme.
+
+J'ai regret à ces trésors de vertu et de courage qui s'isolent les uns
+des autres, et, si je pouvais réussir à fondre ensemble le produit de
+cinq paires de bras, je croirais avoir assez fait pour ma part, eu
+égard à la force des miens. Ne parlez de cela à personne et
+attendez-moi jusqu'au mois de mai. Je vous dirai où j'en suis.
+
+Adieu, mon ami. A vous de tout coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Madame Maréchal.
+
+
+
+
+CXLII
+
+A M. FRANZ LISZT, A GENÈ
+
+ La Châtre, 5 mai 1836.
+
+Mon bon enfant et frère,
+
+Je vous prie de me pardonner mon énorme silence. J'ai été bien agitée
+et terriblement occupée depuis que je ne vous ai écrit. Mon procès a
+été gagné; puis l'adversaire, après avoir engagé son honneur à ne pas
+plaider, s'est mis à manquer de parole et à oublier sa signature et
+son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de mode. Si la
+possession de mes enfants et la sécurité de ma vie n'étaient en jeu,
+vraiment ce ne serait pas la peine de les défendre au prix de tant
+d'ennuis. Je combats par devoir plutôt que par nécessité.
+
+Voilà les raisons de mon long silence. J'attendais toujours que mon
+sort fût décidé pour vous dire le présent et l'avenir. De lenteur en
+lenteur, la chère Thémis m'a conduite jusqu'à ce jour, sans que je
+puisse rien fixer pour le lendemain. Je serais depuis longtemps près
+de vous, sans tous ces déboires. C'est mon rêve, c'est l'Eldorado que
+je me fais quand je puis avoir, entre le procès et le travail, un
+quart d'heure de rêvasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau château en
+Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne
+Marie, sous le piano de Votre Excellence, ou sur quelque roche suisse,
+avec l'illustre docteur _Ratissimo_?
+
+Hélas! je suis un pauvre diable bien misérable! J'ai toujours vécu le
+nez en l'air, le nez dans les étoiles, tandis que le puits était à mes
+pieds, et qu'un tas de myrmidons crottés, criards, haineux je ne sais
+de quoi, en fureur je ne sais pourquoi, tâchaient de m'y faire rouler.
+Espérons!
+
+Si vous ne partez qu'à la fin de juin, peut-être pourrai-je encore
+vous aller trouver et passer quelques jours avec vous; après quoi,
+vous vous envolerez pour l'Italie, heureux oiseau à qui l'on n'arrache
+pas méchamment et cruellement les ailes; et moi, plus éclopée et plus
+modeste, j'irai m'asseoir sur la rive de quelque petit lac de poche,
+pour y dormir le reste de la saison.
+
+J'ai été à Paris passer un mois, j'y ai vu tous mes amis: Meyerbeer,
+sur qui j'écris assez longuement à l'heure qu'il est (j'adore _les
+Huguenots_); madame Jal[1], pour qui j'ai eu le bonheur de faire
+quelque chose; votre mère, qui a eu la bonté de venir m'embrasser;
+Henri Heine, qui tombe dans la monomanie du calembour, etc., etc. Je
+n'ai pas vu Jules Janin et je ne sais pas s'il a écrit contre moi.
+C'est vous qui me l'apprenez; je n'irai pas aux informations. J'ai le
+bonheur de ne pas lire de journaux et de ne pas en entendre parler.
+
+Je ne comprends rien à Sainte-Beuve. Je l'ai aimé, _fraternellement_.
+Il a passé sa vie à me vexer, à me grogner, à m'épiloguer et à me
+soupçonner; si bien que j'ai fini par l'envoyer au diable. Il s'est
+fâché, et nous sommes brouillés, à ce qu'il paraît. Je crois qu'il ne
+se doute pas de ce que c'est que l'amitié, et qu'il a, en revanche,
+une profonde connaissance de l'amour de soi-même, pour ne pas dire de
+_soi seul_.
+
+_Jocelyn_ est, en somme, un mauvais ouvrage. Pensées communes,
+sentiment faux, style lâché, vers plats et diffus, sujet rebattu,
+personnages traînant partout, affectation jointe à la négligence;
+mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui
+n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'à sept fois de
+suite en pleurant comme un âne. Ces endroits sont faciles à noter; ce
+sont tous ceux qui ont rapport au sentiment _théosophique_, comme
+disent les phrénologues. Là, le poète est sublime; la description,
+souvent diffuse, vague et trop chatoyante, est, en certains endroits,
+délicieuse. En somme, il est fâcheux que Lamartine ait fait _Jocelyn_,
+et il est heureux pour l'éditeur que _Jocelyn_ ait été fait par
+Lamartine.
+
+J'ai fait connaissance avec lui. Il a été très bon pour moi. Nous
+avons fumé ensemble dans un salon qui est extrêmement bonne compagnie,
+mais où on me passe tous mes caprices; il m'a donné de bon tabac et de
+mauvais vers. Je l'ai trouvé excellent homme, un peu maniéré et très
+vaniteux. J'ai fait aussi connaissance avec Berryer, qui m'a semblé
+beaucoup meilleur garçon, plus simple et plus franc, mais pas assez
+sérieux pour moi; car je suis très sérieuse, malgré moi et sans qu'il
+y paraisse.
+
+Je me suis brouillée avec madame A..., qui est une bavarde. J'ai fait
+connaissance et amitié avec David Richard[2]. Il y a entre nous deux
+liens: l'abbé de Lamennais, que j'adore, comme vous savez, et Charles
+Didier, qui est mon vieux et fidèle ami. A propos, vous me demandez ce
+qui en est d'une nouvelle histoire sur mon compte, où il jouerait un
+rôle?--Je ne sais ce que c'est. Que dit-on?--Ce qu'on dit de vous et
+de moi. Vous savez comme c'est vrai; jugez du reste. Beaucoup de gens
+disent à Paris et en province que ce n'est pas madame d'... qui est à
+Genève avec vous, mais moi. Didier est dans le même cas que vous, à
+l'égard d'une dame qui n'est pas du tout moi.
+
+Je n'ai pas vu madame Montgolfier. Elle m'a écrit et m'a envoyé votre
+lettre. Je lui répondrai à Lyon, je n'en ai pas encore eu le temps.
+
+Cette lettre de vous est la troisième à laquelle je n'avais pas encore
+répondu. Je vous en donne aujourd'hui pour votre argent.--Bonjour! il
+est six heures du matin. Le rossignol chante, et l'odeur d'un lilas
+arrive jusqu'à moi par une mauvaise petite rue tortueuse, noire et
+sale, que j'habite au sein de la jolie ville de la Châtre,
+sous-préfecture recommandable, où ma pauvre poésie se bat les flancs
+contre l'atmosphère mortelle. Si vous voyiez ce séjour, vous ne
+comprendriez pas que je m'en accommode; mais j'y ai de bons amis, des
+hôtes excellents, et, à deux pas de la ville, des promenades
+charmantes, une Suisse en miniature.
+
+Adieu, cher Franz. Dites à Marie que je l'aime, que c'est à son tour
+de m'écrire; au docteur _Ratto_, qu'il est un pédant, parce qu'il ne
+m'écrit pas. Vous, je vous embrasse de coeur.
+
+J'oubliais de vous dire que j'ai fait un roman en trois volumes
+in-octavo, rien que ça! Je ne peux pas le faire paraître avant la fin
+de mon procès, parce qu'il est trop républicain. Buloz, qui l'a payé,
+enrage[3].--Vous, qu'est-ce que c'est que toute cette musique que vous
+faites? Quand, où et comment l'entendrai-je? Que vous êtes heureux
+d'être musicien!
+
+GEORGE.
+
+ [1] Femme de lettres.
+ [2] Le docteur David Richard, savant phrénologiste, ami de l'abbé de
+ Lamennais et de Charles Didier.
+ [3] _Engelvald_, roman dont l'action se passait au Tyrol et qui fut
+ détruit.
+
+
+
+
+CXLIII
+
+A M. AUGUSTE MARTINEAU-DESCHENEZ, A PARIS
+
+ La Châtre. 23 mai 1836.
+
+J'espère, mon enfant, que tu me pardonnes de ne t'avoir pas écrit la
+victoire que les tribunaux m'ont accordée.
+
+Dabord, j'avais de mon histoire par-dessus la tête, et, si j'avais pu
+oublier que j'existais, je l'aurais fait de bon coeur. J'ai permis que
+ma biographie matrimoniale fût insérée dans _le Droit_; tu la liras,
+ou tu l'as lue. Dispense-moi donc de t'en _embêter_ une seconde fois.
+
+Ensuite, je n'ai pas cru manquer à l'amitié, j'ai cru user de son plus
+doux privilège en me reposant sur _mes lauriers_. Ma paresse a fait
+des mécontents, des grognons. Tu n'en es pas, toi qui es si doux, si
+affectueux, si sympathique. Dis-moi que tu n'as pas songé à me bouder,
+que tu n'as pas douté de mon affection, et n'en parlons plus.
+
+Que fais-tu? donne-moi de tes nouvelles. Moi, je végète. Couchée sur
+une terrasse, dans un site délicieux, je regarde les hirondelles
+voler, le soleil se lever, se coucher, se barbouiller le nez de
+nuages, les hannetons donner de la tête contre les branches, et je ne
+pense à rien du tout, sinon qu'il fait beau et que nous sommes au mois
+de mai. Je suis dans le plus parfait et dans le plus désirable des
+crétinismes connus.
+
+M. D... est toujours campé à Nohant, tandis que mes bons amis de la
+Châtre continuent à me donner l'hospitalité. J'attends qu'il formule
+un acte d'appel ou qu'il prenne le parti de se tenir pour battu. Mon
+sort est donc encore incertain, non pour l'avenir, mais pour la saison
+présente. Je gagnerai, mais je voudrais bien que ce fût fini. On me
+dit qu'il désire entrer en arrangement, je ne m'y refuserai pas si
+c'est de l'argent seulement qu'il demande. Je suis ici en attendant
+une fin à ces incertitudes.
+
+Bonsoir, bon petit enfant! je t'embrasse fraternellement.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXLIV
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE
+
+ La Châtre, 25 mai 1836.
+
+Vous avez bien fait de décacheter ma lettre, c'est une bonne action
+dont je vous remercie, puisqu'elle me vaut une si bonne et si
+affectueuse réponse. La seule chose qui me peine véritablement, c'est
+votre départ si prochain pour l'Italie. J'aurai beau faire, je ne
+serai pas libre avant les vacances; mais il ne me sera plus aussi
+facile d'aller vous rejoindre, car où vous trouverais-je? Quoi que
+vous fassiez, ne quittez aucune ville sans m'écrire, ne fût-ce que
+deux lignes, pour me dire où vous êtes et combien de temps vous y
+restez. Rien ne me fera renoncer à l'espérance d'aller vivre quelques
+semaines près de vous. C'est un des plus doux rêves de ma vie, et,
+comme, sans en avoir l'air, je suis très persévérante dans mes
+projets, soyez sûre que, malgré _les destins et les flots_, je les
+réaliserai.
+
+Pour le moment, je ferais mal de m'absenter du pays. Mes adversaires,
+battus au grand jour, cherchent à me nuire dans les ténèbres. Ils
+entassent calomnies sur absurdités pour m'aliéner d'avance l'opinion
+de mes juges. Je m'en soucie assez peu; mais je veux pouvoir rendre
+compte, jour par jour, de toutes mes démarches. Si j'allais à Genève
+maintenant, on ne manquerait pas de dire que j'y vais voir Franz
+seulement et de trouver la chose très criminelle. Ne pouvant dire
+qu'entre Franz et moi il y a un bon ange dont la présence sanctifie
+notre amitié, je resterais sous le poids d'un soupçon qui servirait de
+prétexte entre mille pour me refuser la direction de mes enfants.
+
+S'il ne s'agissait que de ma fortune, je ne voudrais pas y sacrifier
+un jour de la vie du coeur; mais il s'agit de ma progéniture, mes
+seules amours, et à laquelle je sacrifierais les sept plus belles
+étoiles du firmament, si je les avais. Ne quittez toujours pas Genève
+sans me dire où vous allez. Cet hiver, je serai libre, j'aurai quelque
+argent (bien que je n'aie pas hérité de vingt-cinq sous: c'est un
+ragot de journaliste en disette de nouvelles diverses), et j'irai
+certainement courir après vous, loin des huissiers, des avoués et des
+rhumatismes.
+
+Je n'ai pas besoin de vous charger de dire à Franz tous mes regrets de
+ne pas l'avoir vu. Il s'en est fallu de si peu! Il sait bien, au
+reste, que c'est un vrai chagrin pour moi. Il n'y a qu'une chose au
+monde qui me console un peu de toutes mes mauvaises fortunes: c'est
+que vous me semblez heureux tous deux, et que le bonheur de ceux que
+j'aime m'est plus précieux que celui que je pourrais avoir. J'ai si
+bien pris l'habitude de m'en passer, que je ne songe jamais à me
+plaindre, même seule, la nuit sous l'oeil de Dieu. Et pourtant je
+passe de longues heures tête à tête avec dame _Fancy_[1]. Je ne me
+couche jamais avant sept heures du matin; je vois coucher et lever le
+soleil, sans que ma solitude soit troublée par un seul être de mon
+espèce. Eh bien, je vous jure que je n'ai jamais moins souffert. Quand
+je me sens disposée à la tristesse, ce qui est fort rare, je me
+commande le travail, je m'y oublie et je rêve alternativement. Une
+heure est donnée à la corvée d'écrire, l'autre au plaisir de vivre.
+
+Ce plaisir est si pur dans ce temps-ci, avec tous ces chants d'oiseaux
+et toutes ces fleurs! Vous êtes trop jeune pour savoir combien il est
+doux de ne pas penser et de ne pas sentir. Vous n'avez jamais envié le
+sort de ces belles pierres blanches qui, au clair de lune, sont si
+froides, si calmes, si mortes. Moi, je les salue toujours quand je
+passe auprès d'elles, la nuit, dans les chemins. Elles sont l'image de
+la force et de la pureté. Rien ne prouve qu'elle soient insensibles au
+plaisir de ne rien faire. Elles contemplent, elles vivent d'une vie
+qui leur est propre. Les paysans sont convaincus que la lune a une
+action sur elles, _que le clair de lune casse les pierres et dégrade
+les murs_. Moi, je le crois. La lune est une planète toute de glace et
+de marbre blanc. Elle est pleine de sympathie pour ce qui lui
+ressemble, et, quand les âmes solitaires se placent sous son regard,
+elle les favorise d'une influence toute particulière. Voilà pourquoi
+on appelle les poètes _lunatiques_. Si vous n'êtes pas contente de
+cette dissertation, vous êtes bien difficile.
+
+Si vous voulez que je vous parle _histoire ancienne_, je vous dirai de
+madame A..., que je n'ai jamais eu de sympathie pour elle. J'ai eu
+beaucoup d'estime pour son caractère; mais, un beau jour, elle m'a
+fait une méchanceté, la chose du monde que je comprends le moins et
+que je puis le moins excuser. Depuis que je ne vous ai écrit, elle m'a
+fait amende honorable. Est-ce bonté? Est-ce légèreté de tête et de
+coeur? Je n'ai plus guère confiance en elle, et, sans la maltraiter
+(car, à vrai dire, d'après cette conduite fantasque, je m'aperçois que
+je ne la connais pas du tout), je m'éloignerai d'elle avec soin. Je ne
+veux pas la juger; mais il y a sur la figure de celle chez qui l'on a
+surpris un mauvais sentiment quelque chose qui ne s'efface plus et qui
+vous glace à jamais. Je suis toute d'instinct et de premier mouvement.
+N'êtes vous pas de même? Il m'a semblé que si.
+
+Je ne dis pas que je n'aime pas Sainte-Beuve. J'ai eu beaucoup trop
+d'affection pour lui pour qu'il me soit possible de passer à
+l'indifférence ou à l'antipathie, à moins d'un tort grave. Je ne lui
+ai point vu de méchanceté, à lui, mais de la sécheresse, de la
+perfidie non raisonnée, non volontaire, non intéressée, mais partant
+d'un grand _crescendo_ d'égoïsme. Je crois que je le juge mieux que
+vous. Demandez à Franz, qui le connaît davantage.
+
+L'abbé de Lamennais se fixe, dit-on, à Paris. Pour moi, ce n'est pas
+certain. Il y va, je crois, avec l'intention de fonder un journal. Le
+pourra-t-il? Voilà la question. Il lui faut une école, des disciples.
+En morale et en politique, il n'en aura pas s'il ne fait d'énormes
+concessions à notre époque et à nos lumières. Il y a encore en lui,
+d'après ce qui m'est rapporté par ses intimes amis, beaucoup plus du
+_prêtre_ que je ne croyais. On espérait l'amener plus avant dans le
+cercle qu'on n'a pu encore le faire. Il résiste. On se querelle et on
+s'embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l'on
+s'entendît. Tout l'espoir de _l'intelligence vertueuse_ est là.
+Lamennais ne peut marcher seul.
+
+Si, abdiquant le rôle de prophète et de poète apocalyptique, il se
+jette dans l'action progressive, il faut qu'il ait une armée. Le plus
+grand général du monde ne fait rien sans soldats. Mais il faut des
+soldats éprouvés et croyants. Il trouvera facilement à diriger une
+populace d'écrivassiers sans conviction qui se serviront de lui comme
+d'un drapeau et qui le renieront ou le trahiront à la première
+occasion. S'il veut être secondé véritablement, qu'il se méfie des
+gens qui ne disputeront pas avec lui avant d'accepter sa direction. En
+réfléchissant aux conséquences d'un tel engagement, je vous avoue que
+je suis moi-même très indécise. Je m'entendrais aisément avec lui sur
+tout ce qui n'est pas le dogme. Mais, là, je réclamerais une certaine
+liberté de conscience, et il ne me l'accorderait pas. S'il quitte
+Paris sans s'être entendu avec deux ou trois personnes qui sont dans
+les mêmes proportions de dévouement et de résistance que moi,
+j'éprouverai une grande consternation de coeur et d'esprit. Les
+éléments de lumière et d'éducation des peuples s'en iront encore
+épars, flottant sur une mer capricieuse, échouant sur tous les
+rivages, s'y brisant avec douleur, sans avoir pu rien produire. Le
+seul pilote qui eût pu les rassembler leur aura retiré son appui et
+les laissera plus tristes, plus désunis et plus découragés que jamais.
+
+Si Franz a sur lui de l'influence, qu'il le conjure de bien connaître
+et de bien apprécier l'étendue du mandat que Dieu lui a confié. Les
+hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas. C'est là
+leur devoir. Ils n'appartiennent point au passé. Ils ont un pas à
+faire faire à l'humanité. L'humilité d'esprit, le scrupule,
+l'orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu défend aux
+réformateurs. Si l'oeuvre que je rêve pour lui peut s'accomplir, c'est
+_vous_ qui serez obligée de vous joindre à son bataillon sacré. Vous
+avez l'intelligence plus mâle que bien des hommes, vous pouvez être un
+flambeau pur et brillant.
+
+J'ai écrit à Paris pour qu'on vous envoie le numéro du _Droit_. Je
+suis toujours dans le _statu quo_ pour mon procès. L'acte d'appel est
+fait. Je suis encore à la Châtre chez mes amis, qui me gâtent comme un
+enfant de cinq ans. J'habite un faubourg en terrasse sur des rochers;
+à mes pieds, j'ai une vallée admirablement jolie. Un jardin de quatre
+toises carrées, plein de roses, et une terrasse assez spacieuse pour y
+faire dix pas en long, me servent de salon, de cabinet de travail et
+de galerie. Ma chambre à coucher est assez vaste; elle est décorée
+d'un lit à rideaux de cotonnade rouge, vrai lit de paysan, dur et
+plat, de deux chaises de paille et d'une table de bois blanc. Ma
+fenêtre est située à six pieds au-dessus de la terrasse. Par le
+treillage de l'espalier, je sors et je rentre la nuit pour me promener
+dans mes quatre toises de fleurs sans ouvrir de portes et sans
+éveiller personne.
+
+Quelquefois je vais me promener seule à cheval, à la brune. Je rentre
+sur le minuit. Mon manteau, mon chapeau d'écorce et le trot
+mélancolique de ma monture me font prendre dans l'obscurité pour un
+marchand forain ou pour un garçon de ferme. Un de mes grands
+amusements, c'est de voir le passage de la nuit au jour; cela s'opère
+de mille manières différentes. Cette révolution, si uniforme en
+apparence, a tous les jours un caractère particulier.
+
+Avez-vous eu le loisir d'observer cela? Non! Travaillez-vous? Vous
+éclairez votre âme. Vous n'en êtes pas à végéter comme une plante.
+Allons, vivez et aimez-moi. Ne partez pas sans m'écrire. Que les vents
+vous soient favorables et les cieux sereins! Tout prospère aux amants.
+Ce sont les enfants gâtés de la Providence. Ils jouissent de tout,
+tandis que leurs amis vont toujours s'inquiétant. Je vous avertis que
+je serai souvent en peine de vous si vous m'oubliez.
+
+Je vous ferai arranger une belle chambre _chez moi_.
+
+Je fais un nouveau volume à _ Lélia_. Cela m'occupe plus que tout
+autre roman n'a encore fait: Lélia n'est pas moi. Je suis meilleure
+enfant que cela; mais c'est mon idéal. C'est ainsi que je conçois ma
+muse, si toutefois je puis me permettre d'avoir une muse.
+
+Adieu, adieu! le jour se lève sans moi.--_-Per la ala del balcone,
+presto andiamo via di qua_...
+
+ [1] Rêverie, imagination
+
+
+
+
+CXLV
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ La Châtre, 28 juin 1836.
+
+Mon amie,
+
+J'ai écrit pour vous satisfaire, non pas à l'abbé[1], il nous a trop
+positivement défendu à tous de jamais lui adresser qui que ce soit
+(fût-ce le pape); mais à mon ami Didier, qui se chargera de vous faire
+faire connaissance avec lui d'une manière plus affectueuse et plus
+intime, en vous donnant rendez-vous quelque jour rue du Regard. Il ira
+vous voir à cet effet, et vous dira l'heure où vous pourrez rencontrer
+chez lui le bon abbé dans un bon jour.
+
+Toujours affable et modeste, il est quelquefois très troublé et très
+mal à l'aise, quand on lui présente une lettre de recommandation. Il a
+toute la timidité naïve du génie. Si vous le trouvez causant à son
+aise avec ses amis de la rue du Regard, où il passe une partie de ses
+journées, vous le connaîtrez bien mieux, et le plaisir qu'il aura
+lui-même à vous connaître ne sera troublé par aucun mal-à-propos.
+
+Didier est à Genève en ce moment, mais pour très peu de jours.
+Aussitôt qu'il sera revenu à Paris, il ira chez vous. Je lui ai fait
+passer votre adresse.
+
+Vous êtes bien aimable de me donner de vos nouvelles et de me conter
+vos soucis. J'espère que les choses ne tourneront pas aussi mal que
+vous le craignez. Vous avez de la force, ayez aussi de l'espérance,
+c'est une des faces du courage. Quoi qu'il vous arrive, vous me
+trouverez toujours pleine de sollicitude et de dévouement pour vous,
+vous n'en doutez pas, j'espère.
+
+Mon procès est toujours _pendant_ devant la cour de Bourges. J'attends
+l'épreuve décisive et j'ai toujours grand espoir d'en sortir aussi
+bien que des deux autres. Priez pour moi, vous qui êtes une bonne et
+belle âme, chère à Dieu, sans doute.
+
+C'est à cause de cela que je ne puis m'imaginer qu'il vous abandonne
+jamais à un malheur réel.
+
+Adieu; aimez-moi toujours, votre amitié m'est précieuse et douce.
+Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et donnez à votre mari une
+poignée de main de la part de votre ami commun.
+
+GEORGE
+
+ [1] Lamennais.
+
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+1812.
+
+ I. A madame Maurice Dupin 2
+
+
+1815
+
+ II. A madame Maurice Dupin 24 février 2
+
+
+1823
+
+ III. A M. Caron 21 novembre 2
+
+
+1825.
+
+ IV. A madame Maurice Dupin 3
+ V. A la même 29 juin
+ VI. A la même 28 août 7
+
+
+1826
+
+ VII. A madame Maurice Dupin 25 février 16
+ VIII. A madame la baronne Dudevant 30 avril 20
+ IX. A madame Maurice Dupin 12 juillet 23
+ X. A la même 9 octobre 25
+ XI. A M. Caron 19 novembre 28
+ XII. A madame Maurice Dupin 23 décembre 26
+
+
+1827.
+
+ XIII. A M. Hippolyte Chatiron mars 31
+ XIV. A madame Maurice Hupin 5 juillet 34
+ XV. A la même 17 juillet 36
+ XVI. A la même 4 septembre 39
+ XVII. A M. Caron 22 novembre 41
+
+
+1828.
+
+ XVIII. A M. Hippolyte Caron 1er avril 43
+ XIX. A madame Maurice Dupin 7 avril 45
+ XX. A M. Caron 16 avril 47
+ XXI. A madame Maurice Dupin 4 août 49
+ XXII. A M. Caron 15 novembre 52
+ XXIII. A madame Maurice Dupin 27 décembre 53
+
+
+1829.
+
+ XXIV. A M. Caron 20 janvier 55
+ XXV. A madame Maurice Dupin 8 mars 62
+ XXVI. A M. Duteil 10 mai 64
+ XXVII. A M. Caron 4 juin 67
+ XXVIII. A madame Maurice Dupin 11 juin 70
+ XXIX. A la même 1er août 72
+ XXX. A M. Jules Boucoiran 2 septembre 74
+ XXXI. A M. Caron 1er octobre 75
+ XXXII. A M. Jules Boucoiran 30 novembre 76
+ XXXIII. Au même 8 décembre 78
+ XXXIV. A madame Maurice Dupin 29 décembre 80
+
+
+1830.
+
+ XXXV. A madame Maurice Dupin 1er février 82
+ XXXVI. A la même février 85
+ XXXVII. A M. Jules Boucoiran 1er mars 87
+ XXXVIII. Au même 22 mars 93
+ XXXIX. A madame Maurice Dupin 19 avril 97
+ XL. A M. Jules Boucoiran 20 juillet 100
+ XLI. Au même 31 juillet 102
+ XLII. A madame Maurice Dupin 7 septembre 106
+ XLIII. A M. Jules Boucoiran 27 octobre 110
+ XLIV. A madame Maurice Dupin 22 novembre 112
+ XLV. A M. Charles Duvernet 1er décembre 115
+ XLVI. Au même 1er décembre 121
+ XLVII. A M. Jules Boucoiran 3 décembre 129
+ XLVIII. Au même 8 décembre 135
+ XLIX. Au même 27 décembre 140
+
+
+1831.
+
+ L. A Maurice Dudevant janvier 141
+ LI. Au même 8 janvier 142
+ LII. Au même 10 janvier 143
+ LIV. A M. Jules Boucoiran 13 janvier 145
+ LV. A madame Maurice Dupin 18 janvier 148
+ LVI. A M. Charles Duvernet 19 janvier 150
+ LVII. A Maurice Dudevant 25 janvier 154
+ LVIII. A M. Jules Boucoiran 12 février 156
+ LIX. A M. Duteil 15 février 159
+ LX. A Maurice Dudevant 16 février 164
+ LXI. A M. Jules Boucoiran 4 mars 165
+ LXII. A M. Charles Duvernet 6 mars 168
+ LXIII. A M. Jules Boucoiran 9 mars 173
+ LXIV. A madame Maurice Dupin 14 avril 175
+ LXV. A M. Charles Duvernet avril 178
+ LXVI. A madame Maurice Dupin 31 mai 179
+ LXVII. A madame Duvernet mère juin 184
+ LXVIII. A M. Charles Duvernet 25 juin 185
+ LXIX. A Maurice Dudevant 8 juillet 189
+ LXX. Au même 16 juillet 190
+ LXXI. A M. Jules Boucoiran 17 juillet 191
+ LXXII. A M. Charles Duvernet 19 juillet 193
+ LXXIII. A Maurice Dudevant juillet 196
+ LXXIV. A madame Maurice Dupin 9 septembre 199
+ LXXV. A M. Jules Boucoiran 26 septembre 201
+ LXXVI. Au même 6 novembre 204
+ LXXVII. A Maurice Dudevant 3 novembre 206
+ LXXVIII. Au même novembre 207
+ LXXIX. A M. Jules Boucoiran 5 décembre 209
+
+
+1832.
+
+ LXXX. A M. François Rollinat janvier 210
+ LXXXI. A madame Maurice Dupin 22 février 211
+ LXXXII. A Maurice Dudevant 4 avril 213
+ LXXXIII. A madame Maurice Dupin 15 avril 215
+ LXXXIV. A M. Gustave Papet mai 215
+ LXXXV. A Maurice Dudevant 4 mai 216
+ LXXXV. Au même 17 mai 217
+ LXXXVI. A M. Charles Duvernet 6 juillet 219
+ LXXXVII. A Maurice Dudevant 7 juillet 220
+ LXXXVIII. Au même 8 juillet 222
+ LXXXIX. A M. François Rollinat 1er août 225
+ XC. A madame Maurice Dupin 6 août 226
+ XCI. A M. François Rollinat 20 août 228
+ XCII. Au même septembre 230
+ XCIII. A Maurice Dudevant 6 décembre 231
+ XCIV. Au même 12 décembre 233
+ XCV. A M. Jules Boucoiran 20 décembre 234
+
+
+1833
+
+ XCVI. A Maurice Dudevant 11 janvier 236
+ XCVII. A M. Jules Boucoiran 18 janvier 237
+ XCVIII. A Maurice Dudevant 27 février 240
+ XCIX. A M. Jules Boucoiran 6 mars 241
+ C. A Monsieur*** 15 avril 243
+ CI. A madame Maurice Dupin mai 244
+ CII. A M. Casimir Dudevant 20 mai 245
+ CIII. A M. François Rollinat 26 mai 246
+ CIV. A M. Adolphe Guéroult 3 juin 249
+ CV. A madame*** juillet 250
+ CVI. A M. Charles Duvernet 5 juillet 252
+ CVII. A M. François Rollinat 21 novembre 253
+ CVIII. A madame Maurice Dupin décembre 255
+ CIX. A M. Maurice Dudevant 18 décembre 256
+ CX. A M. Jules Boucoiran 20 décembre 258
+
+
+1834.
+
+ CXI. A M. Hippolyte Chatiron 16 mars 260
+ CXII. A M. Jules Boucoiran 6 avril 265
+ CXIII. A M. Gustave Papet mai 269
+ CXIV. A M. Hippolte Chatiron 1er juin 271
+ CXV. A M. Jules Boucoiran 4 juin 274
+ CXVII. A Maurice Dudevant 29 juillet 277
+ CXVIII. A M. François Rollinat 15 août 278
+ CXIX. A M. Jules Boucoiran 31 août 279
+ CXX. A M. Jules Néraud 10 septembre 282
+ CXXI. A M. François Rollinat 20 septembre 284
+ CXXII. A M. Charles Duvernet 15 octobre 286
+
+
+1835.
+
+ CXXII. A M. Hippolyte Chatiron 17 avril 291
+ CXXIII. A M. Adolphe Guéroult 6 mars 293
+ CXXIV. A M. Alexis Duteuil 25 mai 297
+ CXXV. A madame la comtesse d'Agoult mai 299
+ CXXVI. A Madame Claire Brunne mai 302
+ CXXVII. A M. *** juin 303
+ CXXVIII. A Maurice Dudevant 18 juin 309
+ CXXIX. A madame Maurice Dupin 25 octobre 310
+ CXXX. A madame d'Agoult 1er novembre 313
+ CXXXI. A M. Adolphe Guéroult 9 novembre 322
+ CXXXII. Au Rédacteur du _Journal de l'Indre_ 9 novembre 326
+ CXXXIII. A Maurice Dudevant 10 décembre 328
+ CXXXIV. Au même 15 décembre 330
+
+
+1836.
+
+ CXXXV. A Maurice Dudevant 3 janvier 332
+ CXXXVI. A M. François Rollinat 4 février 338
+ CXXXVII. A M. Adolphe Guéroult 11 février 340
+ A la famille Saint-Simonienne de Paris 15 février 341
+ CXXXVIII. A Maurice Dudevant 17 février 345
+ CXXXIX. A madame d'Agoult 26 février 348
+ CXL. A M. Eugène Pelletan 28 février 351
+ CXLI. A M. Adolphe Guéroult mars 353
+ CXLII. A M. Franz Liszt 5 mai 359
+ CXLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez 23 mai 364
+ CXLIV. A madame d'Agoult 25 mai 365
+ CXLV. A madame Marliani 28 juin 373
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 1, 1812-1876 ***
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+Title: Correspondance, Vol. 1, 1812-1876
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 5, 2004 [EBook #13629]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 1, 1812-1876 ***
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+Produced by Carlo Traverso, Frank van Drongen and the PG Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+GEORGE SAND
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+I
+
+
+
+
+QUATRIEME EDITION
+
+PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR. ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES 3, RUE
+AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND
+
+
+
+
+I
+
+A MADAME MAURICE DUPIN[1]
+QUI ALLAIT QUITTER NOHANT[2]
+
+ 1812.
+
+Que j'ai de regret de ne pouvoir te dire adieu! Tu vois combien j'ai
+de chagrin de te quitter. Adieu pense a moi, et sois sure que je ne
+t'oublierai point.
+
+Ta fille.
+
+Tu mettras la reponse derriere le portrait du vieux Dupin[3].
+
+ [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors huit ans.
+ [2] Propriete de madame Dupin de Francueil, puis de George Sand,
+ pres la Chatre (Indre).
+ [3] Portrait au pastel de M. Dupin de Francueil, qui se trouve dans
+ le salon de Nohant.
+
+
+
+
+II
+
+A LA MEME, A PARIS
+
+ Nohant, 24 fevrier 1815
+
+Oh! oui, chere maman, je t'embrasse; je t'attends, je te desire et je
+meurs d'impatience de te voir ici. Mon Dieu, comme tu es inquiete de
+moi! Rassure-toi, chere petite maman. Je me porte a merveille. Je
+profite du beau temps. Je me promene, je cours, je vas, je viens, je
+m'amuse, je mange bien, dors mieux et pense a toi plus encore.
+
+Adieu, chere maman; ne sois donc point inquiete. Je t'embrasse de tout
+mon coeur.
+
+AURORE[1].
+
+ [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors onze ans.
+
+
+
+
+III
+
+A.M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 21 novembre 1823.
+
+J'ai recu votre envoi, mon petit Caron, et je vous remercie de votre
+extreme obligeance. Toutes mes commissions sont faites le mieux du
+monde, et vous etes gentil comme le pere Latreille[1].
+
+Vous m'avez envoye assez de guimauve pour faire pousser deux millions
+de dents; comme j'espere que mon heritier[2] n'en aura pas tout a fait
+autant, j'ai fait deux bouteilles de sirop dont vous vous lecherez les
+barbes si vous vous depechez de venir a Nohant; car mon petit n'est
+pas disposer a vous en laisser beaucoup. Au reste, votre envoi a fait
+bon effet, puisque nous avons deux grandes dents. Vous seriez amoureux
+de lui maintenant: il est beau comme vous, et leste comme son pere.
+J'aimerais autant tenir une grenouille, elle ne sauterait pas mieux.
+
+Adieu, mon petit pere. Nous vous embrassons et sommes vos bons amis.
+
+LES DEUX CASIMIRS[3].
+
+ [1] Vieil ami et correspondant de la famille.
+ [2] Maurice, son fils, qui avait alors quatre mois.
+ [3] Nom de Francois-Casimir Dudevant, son mari.
+
+
+
+
+IV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Je ne sais pas la date.
+ Nous sommes le deuxieme dimanche de
+ careme[1].
+
+Je suis enchantee d'apprendre que vous vous portiez mieux, chere
+petite maman, et j'espere bien qu'a l'heure ou j'ecris, vous etes tout
+a fait guerie; du moins je le desire de tout mon coeur, et, si je le
+pouvais, je vous rendrais vos quinze ans, chose qui vous, ferait grand
+plaisir, ainsi qu'a bien d'autres.
+
+C'est un grand embarras que vous avez pris de sevrer un gros garcon
+comme Oscar[2], et vous avez rendu a Caroline[3] un vrai service de
+mere. Le mien n'a plus besoin de nourrice, il est sevre. C'est
+peut-etre un peu tot; mais il prefere la soupe et l'eau et le vin a
+tout, et, comme il ne cherche pas a teter, mon lait a diminue, sans
+que ni lui ni moi nous en apercevions.
+
+Il est superbe de graisse et de fraicheur il a des couleurs tres
+vives, l'air tres decide, et le caractere _idem_. Il n'a toujours que
+six dents; mais il s'en sert bien pour manger du pain, des oeufs, de
+la galette, de la viande, enfin tout ce qu'il peut attraper. Il mord,
+comme un petit chien, les mains qui, l'ennuient en voulant le coiffer,
+etc. Il pose tres bien ses pieds pour marcher, mais il est encore trop
+jeune pour courir apres Oscar: dans un an ou deux, ils se battront
+pour leurs joujoux.
+
+J'espere, ma chere maman, que le desir que vous me temoignez de nous
+revoir, et que nous partageons, sera bientot rempli. Nous esperons
+faire une petite fugue vers Paques, pour presenter M. Maurice a son
+grand-papa, qui ne le connait pas encore et qui desire bien le voir,
+comme vous pensez. Je veux lui faire une surprise. Je ne lui parlerai
+de rien dans mes lettres et je lui enverrai Maurice sans dire qui il
+est. Nous, nous serons derriere la porte pour jouir de son erreur.
+Mais j'ai tort de vous dire cela, car je veux vous en faire autant.
+Ainsi n'attendez pas que je vous previenne de mon arrivee.
+
+Adieu, ma chere maman; donnez-moi encore de vos nouvelles. Je vous
+embrasse de tout mon coeur, Casimir en fait autant; pour Maurice,
+quand on veut l'embrasser, il tourne la tete et presente son derriere;
+j'espere que vous le corrigerez de cette mauvaise habitude.
+
+ [1] C'etait le 17 mars 1824.
+ [2] Oscar Cazamajou, neveu de George Sand.
+ [3] Madame Cazamajou, soeur ainee de George Sand.
+
+
+
+
+V
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 29 juin 1825.
+
+Vous devez me trouver bien paresseuse, ma chere petite maman, et je le
+suis en effet. Je mene une vie si active, que je ne me sens le courage
+de rien, le soir en rentrant, et que je m'endors aussitot que je reste
+un instant en place.
+
+Ce sont la de bien mauvaises raisons, j'en conviens; mais, du moment
+que nous sommes tous bien portants, quelles nouvelles a vous donner de
+notre tranquille pays, ou nous vivons en gens plus tranquilles encore;
+voyant pen de personnes et nous occupant de soins champetres, dont la
+description ne vous amuserait guere? J'ai recu des nouvelles de
+Clotilde[1], qui m'a dit que vous vous portiez bien; c'est ce qui me
+rassurait sur votre compte et contribuait a mon silence puisque
+j'etais sans inquietude.
+
+Si vous eussiez effectue le projet de venir a Nohant, nous aurions
+dans ce moment le chagrin de vous quitter. Je pars dans huit jours
+pour les Pyrenees. J'ai eu le bonheur d'avoir ici pendant quelques
+jours, deux aimables soeurs, mes amies intimes de couvent, qui se
+rendent aux memes eaux, avec leur pere, et un vieil ami fort gai et
+fort aimable. En quittant Chateauroux, elles n'ont pu se dispenser de
+venir passer quelques jours a Nohant, qui etait devenu pour moi un
+lieu de delices par la presence de ces bonnes amies. Je les ai
+reconduites un bout de chemin et ne les ai quittees qu'avec la
+promesse de les rejoindre bientot.
+
+Nous allons donc entreprendre un petit voyage de cent quarante lieues
+d'une traite. C'est peu pour vous qui faites le voyage d'Espagne comme
+celui de Vincennes; mais c'est beaucoup pour Maurice, qui aura demain
+deux ans. J'espere neanmoins qu'il ne s'en apercevra pas, a en juger
+par celui de Nohant, qu'il trouve trop court a son gre. D'ailleurs,
+nous ne voyagerons que le jour et en poste. Nous sommes donc dans
+l'horreur des paquets. Nous emmenons Fanchou[2], et Vincent[3], qui
+est fou de joie de voyager sur le siege de la voiture. Pour moi, je
+suis enchantee de revoir les Pyrenees, dont je ne me souviens guere,
+mais dont on me fait de si belles descriptions. Ne manquez pas de nous
+donner de vos nouvelles: car il semble qu'on soit plus inquiet quand
+on est plus eloigne.
+
+Adieu, ma chere maman, je vous embrasse tendrement et vous desire une
+bonne sante et du plaisir surtout; car, chez vous comme chez moi, l'un
+ne va guere sans l'autre. Maurice est grand comme pere et mere et
+beau, comme un Amour. Casimir vous embrasse de tout son coeur. Pour
+moi, je me porte tres bien, sauf un reste de toux et de crachement de
+sang qui passeront, j'espere, avec les eaux.
+
+Nous resterons deux mois au plus aux eaux; de la, nous irons a Nerac
+chez le papa[4], ou nous demeurerons tout l'hiver. Au mois de mars ou
+d'avril, nous serons a Nohant, ou nous vous attendrons avec ma tante
+et Clotilde.
+
+ [1] Clotilde Dache, nee Marechal, cousine de George Sand.
+ [2] Femme de chambre.
+ [3] Cocher
+ [4] Le baron Dudevant, beau-pere de George Sand.
+
+
+
+
+VI
+
+A LA MEME
+
+ Bagneres, 28 aout 1825.
+
+Ma chere petite maman,
+
+J'ai recu votre aimable lettre a Cauterets, et je n'ai pu y repondre
+tout de suite pour mille raisons. La premiere, c'est que Maurice
+venait d'etre serieusement malade, ce qui m'avait donne beaucoup
+d'inquietude et d'embarras.
+
+Il est parfaitement gueri depuis quelques jours que nous sommes ici et
+que nous avons retrouve le soleil et la chaleur. Il a repris tout a
+fait appetit, sommeil, gaiete et embonpoint. Aussitot qu'il a ete hors
+de danger, j'ai profite de sa convalescence pour courir les montagnes
+de Cauterets et de Saint-Sauveur, que je n'avais pas eu le temps de
+voir. Je n'ai donc pas eu une journee a moi pour ecrire a qui que ce
+soit; tout le monde m'en veut et je m'en veux a moi-meme. Mais, apres
+avoir fait, presque tous les jours, des courses de huit, dix, douze et
+quatorze lieues a cheval, j'etais tellement fatiguee, que je ne
+songeais qu'a dormir, encore quand Maurice me le permettait. Aussi
+j'ai ete fort souffrante de la poitrine, et j'ai eu des toux
+epouvantables; mais je ne me suis point arretee a ces miseres, et, en
+continuant des exercices violents, j'ai retrouve ma sante et un
+appetit qui effraye nos compagnons de voyage les plus voraces.
+
+Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrenees, que je ne vais plus
+rever et parler, toute ma vie, que montagnes, torrents, grottes et
+precipices. Vous connaissez ce beau pays, mais pas si bien que moi,
+j'en suis sure; car beaucoup des merveilles que j'ai vues, sont
+enfouies dans des chaines de montagnes ou les voitures et meme les
+chevaux n'ont jamais pu penetrer. Il faut marcher a pic des heures
+entieres dans des gravats qui s'ecroulent a tout instant, et sur des
+roches aigues ou on laisse ses souliers et partie de ses pieds.
+
+A Cauterets, on a une maniere de gravir les rochers fort commode. Deux
+hommes vous portent sur une chaise attachee a un brancard, et sautent
+ainsi de roche en roche au-dessus de precipices sans fond, avec une
+adresse, un aplomb et une promptitude qui vous rassurent pleinement et
+vous font braver tous les dangers; mais, comme ils sentent le bouc
+d'une lieue et que tres souvent on meurt de froid apres une ou deux
+heures de l'apres-midi, surtout au haut des montagnes, j'aimais mieux
+marcher. Je sautais comme eux d'une pierre a l'autre, tombant souvent
+et me meurtrissant les jambes, riant quand meme de mes desastres et de
+ma maladresse.
+
+Au reste, je ne suis pas la seule femme qui fasse des actes de
+courage. Il semble que le sejour des Pyrenees inspire de l'audace aux
+plus timides, car les compagnes de mes expeditions en faisaient
+autant. Nous avons ete a la fameuse cascade de Gavarnie, qui est la
+merveille des Pyrenees. Elle tombe d'un rocher de douze cents toises
+de haut, taille a pic comme une muraille. Pres de la cascade, on voit
+un pont de neige, qu'a moins de toucher, on ne peut croire l'ouvrage
+de la nature; l'arche, qui a dix ou douze pieds de haut, est
+parfaitement faite et on croit voir des coups de truelle sur du
+platre.
+
+Plusieurs des personnes qui etaient avec nous, (car on est toujours
+fort nombreux dans ces excursions) s'en sont, retournees, convaincues
+qu'elles, venaient de voir un ouvrage de maconnerie. Pour arriver a ce
+prodige, et pour en revenir, nous avons fait douze lieues a cheval sur
+un sentier de trois pieds de large, au bord d'un precipice qu'en
+certains endroits on appelle l'echelle, et dont on ne voit, pas le
+fond. Ce n'est pourtant pas la ce qu'il y a de plus dangereux; car les
+chevaux y sont accoutumes et passent a une ligne du bord, sans
+broncher. Ce qui m'etonne bien davantage dans ces chevaux de montagne,
+c'est leur aplomb sur des escaliers de rochers qui ne presentent a
+leurs pieds que des pointes tranchantes et polies.
+
+J'en avais un fort laid, comme ils le sont tous, mais a qui j'ai fait
+faire des choses qu'on n'exigerait que d'une chevre: galopant toujours
+dans les endroits les plus effrayants, sans glisser, ni faire un seul
+faux pas, et sautant de roche en roche en descendant. J'avoue que je
+ne supposais pas que cela fut possible et que je ne me serais jamais
+cru le courage de me fier a lui avant que j'eusse eprouve ses moyens.
+
+Nous avons ete hier a six lieues d'ici a cheval, pour visiter les
+grottes de Lourdes. Nous sommes entres a plat ventre dans celle du
+Loup. Quand on s'est bien fatigue pour arriver a un trou d'un pied de
+haut, qui ressemble a la retraite d'un blaireau, j'avoue; que l'on se
+sent un peu decourage. J'etais avec mon mari et deux autres jeunes
+gens avec qui nous nous etions liees a Cauterets et que nous avons
+retrouves a Bagneres, ainsi qu'une grande partie de notre aimable et
+nombreuse societe bordelaise. Nous avons eu le courage de nous
+enfoncer dans cette taniere, et, au bout d'une minute, nous nous
+sommes trouves dans un endroit beaucoup plus spacieux, c'est-a-dire
+que nous pouvions nous tenir debout sans chapeau et que nos epaules
+n'etaient qu'un peu froissees a droite et a gauche.
+
+Apres avoir fait cent cinquante pas dans cette agreable position,
+tenant chacun une lumiere et otant bottes et souliers, pour ne pas
+glisser sur le marbre mouille et raboteux, nous sommes arrives au
+puits naturel, que nous n'avons pas vu, malgre tous nos flambeaux,
+parce que le roc disparait tout a coup sous les pieds, et l'on ne
+trouve plus qu'une grotte si obscure et si elevee, qu'on ne distingue
+ni le haut ni le fond.
+
+Nos guides arracherent des roches avec beaucoup d'effort et les
+lancerent dans l'obscurite; c'est alors que nous jugeames de la
+profondeur du gouffre: le bruit de la pierre frappant le roc fut comme
+un coup de canon, et, retombant dans l'eau comme un coup de tonnerre,
+y causa, une agitation epouvantable. Nous entendimes pendant quatre
+minutes l'enorme masse d'eau ebranlee, frapper le roc avec une fureur
+et un bruit effrayant qu'on aurait pu prendre tantot pour le travail
+de faux monnayeurs, tantot pour les voix rauques et bruyantes des
+brigands. Ce bruit, qui part des entrailles de la terre, joint a
+l'obscurite et a tout ce que l'interieur d'une caverne a de sinistre,
+aurait pu glacer des coeurs moins aguerris que les notres.
+
+Mais nous avions joue a Gavarnie avec les cranes des templiers, nous
+avions passe sur le pont de neige quand nos guides nous criaient qu'il
+allait s'ecrouler. La grotte du Loup n'etait qu'un jeu d'enfant. Nous
+y passames pres d'une heure, et nous revinmes charges de fragments des
+pierres que nous avions lancees dans le gouffre. Ces pierres, que je
+vous montrerai, sont toutes remplies de parcelles de fer et de plomb
+qui brillent comme des paillettes.
+
+En sortant de la grotte du Loup, nous entrames dans _las Espeluches_.
+Notre savant cousin, M. Defos[1], vous dira que ce nom patois vient du
+latin.
+
+Nous trouvames l'entree de ces grottes admirable; j'etais seule en
+avant, je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique soutenue
+par d'enormes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers
+d'architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d'un
+bleu d'azur, les prairies d'un vert eclatant, un premier cercle de
+montagnes couvertes de bois epais, et un second, a l'horizon, d'un
+bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature
+eclairee par le soleil couchant, vue du haut d'une montagne, au
+travers de ces noires arcades de rochers, derriere moi la sombre
+ouverture des grottes: j'etais transportee.
+
+Je parcourus ainsi deux ou trois de ces peristyles, communiquant les
+uns aux autres par des portiques cent fois plus imposants et plus
+majestueux que tout ce que feront les efforts des hommes.
+
+Nos compagnons arriverent et nous nous enfoncames encore dans les
+detours d'un labyrinthe etroit et humide, nous apercumes au-dessus de
+nos tetes une salle magnifique, ou notre guide ne se souciait guere de
+nous conduire. Nous le forcames de nous mener a ce second etage. Ces
+messieurs se dechausserent et grimperent assez adroitement; pour moi,
+j'entrepris l'escalade.
+
+Je passai sans frayeur sur le taillant d'un marbre glissant,
+au-dessous duquel etait une profonde excavation. Mais quand il fallut
+enjamber sur un trou que l'obscurite rendait tres effrayant, n'ayant
+aucun appui ni pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous
+cotes, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j'avoue que
+j'avais peur. Mon mari m'attacha deux ou trois foulards autour du
+corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les
+mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-la.
+Quand je fus en haut, je m'assurai que mes mains (dont je souffre
+encore) n'etaient pas restees dans les leurs, et je fus payee de mes
+efforts par l'admiration que j'eprouvai.
+
+La descente ne fut pas moins perilleuse, et le guide nous dit, en
+sortant, qu'il avait depuis bien des annees conduit des etrangers aux
+_Espeluches,_ mais qu'aucune femme n'avait gravi le second etage. Nous
+nous amusames beaucoup a ses depens en lui reprochant de ne pas
+balayer assez souvent les appartements dont il avait l'inspection.
+
+Nous rentrames a Lourdes dans un etat de salete impossible a decrire;
+je remontai a cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la
+route de Bordeaux, nous primes tous deux celle de Bagneres. Nous
+eumes, pendant dix lieues, une pluie a verse et nous sommes rentres
+ici a dix heures du soir, trempes jusqu'aux os et mourant de faim.
+Nous ne nous en portons que mieux aujourd'hui.
+
+Nous sommes dans l'enchantement de deux chevaux arabes que nous avons
+achetes, et qui seront les plus beaux que l'on ait jamais vus au bois
+de Boulogne.
+
+Voila une lettre eternelle, ma chere maman; mais vous me demandez des
+details et je vous obeis avec d'autant plus de plaisir que je cause
+avec vous. Clotilde m'en demande aussi; mais je n'ai guere le temps de
+lui ecrire aujourd'hui, et demain recommencent mes courses. Veuillez
+l'embrasser pour moi, lui faire lire cette lettre si elle peut
+l'amuser, et lui dire que, dans huit a dix jours, je serai chez mon
+beau-pere et j'aurai le loisir de lui ecrire.
+
+Adressez-moi donc de vos nouvelles chez lui, pres de Nerac
+(Lot-et-Garonne). J'en attends avec impatience, je suis si loin, si
+loin de vous et de tous les miens! Adieu, ma chere maman. Maurice est
+gentil a croquer! Casimir se repose, dans ces courses dont je vous
+parle, de celles qu'il a faites sans moi a Cauterets; il a ete a la
+chasse sur les plus hautes montagnes, il a tue des aigles, des perdrix
+blanches et des _isards_ ou chamois, dont il vous fera voir les
+depouilles; pour moi, je vous porte du cristal de roche. Je vous
+porterais du barege de Bareges meme, s'il etait un peu moins gros et
+moins laid.
+
+Adieu, chere maman; je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+Veuillez, quand vous lui ecrirez, embrasser mille fois ma soeur pour
+moi, lui dire que je suis bien loin de l'oublier; que cette lettre que
+je vous ecris et une a mon frere sont les seules que j'aie eu le temps
+d'ecrire aux Pyrenees, mais que, quand je serai a Guillery[2] je lui
+ecrirai tout de suite. Nous comptons y rester jusqu'au mois de
+janvier; de la, aller passer le carnaval a Bordeaux, et enfin
+retourner avec le printemps a Nohant, ou nous vous attendrons avec ma
+tante.
+
+ [1] Cousin eloigne de George Sand.
+ [2] Propriete du baron Dudevant, pres de Nerac.
+
+
+
+
+VII
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 25 fevrier 1826.
+
+Ma chere maman,
+
+J'ai bien du malheur! Je vais a Paris precisement a l'epoque ou tout
+le monde y est, et ma mauvaise etoile veut que je ne vous y trouve
+pas.
+
+Je cours chez ma tante; pour y apprendre que vous etes a Charleville.
+Je vous espere tous les jours, mais je n'ai signe de vie qu'a mon
+retour ici, ou je trouve enfin une lettre de vous.
+
+C'est une grande maladresse de ma part que d'aller, au bout de deux
+ans, passer quinze jours a Paris et de ne pas vous y rencontrer. Mais
+il y avait si longtemps que je n'avais recu de vos nouvelles, que je
+vous croyais bien de retour chez vous. Caron meme, chez qui nous avons
+demeure, vous croyait sa voisine. Enfin, j'ai joue de malheur, et me
+voila rentree dans mon Berry, ne sachant plus quand j'en sortirai, ni
+quand j'aurai le bonheur de vous embrasser.
+
+Ma sante, a laquelle vous avez la bonte de porter tant d'interet, est
+meilleure que la derniere fois que je vous ecrivis; la preuve en est
+que j'ai eu la force de passer quatre nuits dans le courrier, tant
+pour aller que pour venir sans etre malade, ni a l'arrivee, ni au
+retour. Sans ma mauvaise toux qui ne me laissait pas dormir, je me
+serais assez bien portee.
+
+Merci mille fois de vos bons avis a cet egard; mais ne me grondez pas
+de ne pas les avoir suivis tres exactement. Vous savez que je suis un
+peu incredule, et puis un peu medecin moi-meme, non par theorie, mais
+par pratique. Je n'ai jamais vu de remedes efficaces aux maux de
+poitrine; la nature fait toutes les guerisons quand elle s'en mele, et
+l'honneur en est a l'Esculape, qui ne s'en est pas mele. Je sais bien
+que ces messieurs n'en conviendront jamais. Comment un medecin
+avouerait-il sa nullite? ce ne serait pas adroit. S'ils faisaient,
+comme moi, la medecine gratis, ils seraient de bonne foi; peut-etre
+encore l'amour-propre serait-il la pour les en empecher.
+
+Tant y a que, sans remede et sans docteur, sans me noyer l'estomac de
+boissons qui ne vont pas dans la poitrine, je ne tousse plus; c'est
+l'important. J'ai bien toujours des douleurs et par surcroit une
+fluxion de chaque cote du visage dans ce moment-ci. Mais le printemps,
+s'il veut se depecher de venir, mettra ordre aux affaires.
+
+Je vous dirai, chere maman, que, si vous etiez venue passer le
+carnaval ici, vous ne vous seriez pas du tout ennuyee. Nous avons des
+bals charmants et nous passons des deux et trois nuits par semaine a
+danser. Ce n'est pas ce qui me repose, ni meme ce qui m'amuse le
+mieux; mais il y a des obligations dans la vie qu'il faut prendre
+comme elles viennent. Dernierement nous sommes sortis d'un bal chez
+madame Duvernet[1] a neuf heures du matin. N'etes-vous pas emerveillee
+d'une dissipation pareille? Aussi le _jubile_, traverse par tant de
+fetes, n'en finit-il pas. J'espere que, dans deux ou trois ans, nous
+n'en entendrons plus parler. En attendant, le cure preche tous les
+dimanches matin contre le bal, et, tous les dimanches soir, on danse
+tant qu'on peut.
+
+Quand je parle de cure grognon, vous entendez bien que ce n'est pas
+celui de Saint-Chartier[2] que je veux dire. Tout au contraire:
+celui-la est si bon, que, s'il avait quelque soixante ans de moins, je
+le ferais danser si je m'en melais.
+
+Il est venu ici faire deux mariages dans un jour. Celui d'Andre[3],
+avec une jeune fille que vous ne connaissez pas et qui entrera a notre
+Service a la Saint-Jean, et celui de Fanchon, soeur d'Andre et bonne
+de Maurice, avec la coqueluche du pays, le beau cantonnier
+_Sylvinot_[4], que vous ne vous rappelez sans doute en aucune maniere,
+malgre _ses succes_. La noce s'est faite dans nos remises, on mangeait
+dans l'une, on dansait dans l'autre.
+
+C'etait d'un luxe que vous pouvez imaginer: trois, bouts de chandelle
+pour illumination, force piquette pour rafraichissements, orchestre
+compose d'une vielle et d'une cornemuse, la plus criarde, par
+consequent la plus goutee du pays. Nous avions invite quelques
+personnes de la Chatre et nous avons fait cent mille folies, comme de
+nous deguiser le soir en paysans, et si bien, que nous ne nous
+reconnaissions pas les uns les autres. Madame Duplessis etait
+charmante en cotillon rouge. Ursule[5], en blouse bleue et en grand
+_chapiau_, etait un fort drole de galopin. Casimir, en mendiant, a
+recu des sous qui lui ont ete donnes de tres bonne foi. Stephane de
+Grandsaigne, que vous connaissez, je crois, etait en paysan requinque,
+et, faisant semblant d'etre gris, a ete coudoyer et apostropher notre
+sous-prefet, qui est un agreable garcon et qui etait au moment de s'en
+aller quand il nous a tous reconnus.
+
+Enfin la soiree a ete tres bouffonne et vous aurait divertie, je gage;
+peut-etre auriez-vous ete tentee de prendre aussi le bavolet, et je
+parie qu'il n'y aurait pas eu d'yeux noirs qui vous le disputassent
+encore.
+
+Comptez-vous retourner bientot a Paris, chere maman, et etes-vous
+toujours contente du sejour de Charleville? Embrassez bien ma soeur
+pour moi, ainsi que le cher petit Oscar. Casimir vous presente ses
+tendres hommages, et moi je vous prie de penser un peu a nous quand le
+printemps reviendra.
+
+Donnez-nous de vos nouvelles, chere maman, et recevez mes
+embrassements.
+
+ [1] Mere de Charles Duvernet, amie de la famille de peres en fils.
+ [2] Saint-Chartier (Indre), village pres de Nohant.
+ [3] Domestique de George Sand.
+ [4] Diminutif de Sylvain Biaud.
+ [5] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.
+
+
+
+
+VIII
+
+A MADAME LA BARONNE DUDEVANT
+EN SA TERRE DE POMPIEY, PAR LE PORT-SAINTE-MARIE (LOT-ET-GARONNE)
+
+ Nohant, 30 avril 1826.
+
+Nous avons recu votre bonne lettre, chere madame, et appris avec
+chagrin le triste evenement[1] qui vient encore de vous environner de
+tristesse et de reveiller celle, deja si profonde, que vous eprouviez.
+
+Nous apprecions et nous sentons votre douloureuse et triste situation
+avec la crainte amere de ne pouvoir l'adoucir, puisque rien ne saurait
+remplacer ce que vous avez perdu et que nulle consolation ne peut
+arriver, je le sens, jusqu'a votre coeur brise. C'est en vous-meme,
+c'est dans cette force morale que vous possedez, ou plutot c'est dans
+la profondeur de votre mal, que vous trouvez le moyen de le supporter.
+Si j'ai bien compris votre souffrance, nulle distraction, nul
+temoignage d'interet ne sont assez puissants pour vous apporter un
+instant d'oubli. Vous les recevez avec douceur et bonte, mais ils ne
+sauraient vous faire un bien veritable.
+
+Ce sont vos tristes pensees qui seules vous font jouir d'un triste
+plaisir. Plus vous les sondez, moins elles doivent vous paraitre
+ameres. Vos souvenirs n'ont rien que de doux. Vous aviez entoure toute
+son existence de tant de soins et de douceurs! Son bonheur, ce bonheur
+inexprimable d'une union si parfaite, c'etait l'oeuvre de toute votre
+vie. Ah! je crois que, quand il reste des regrets sans aucun remords,
+la douleur a ses charmes pour une ame comme la votre.
+
+Notre voyage a ete fecond en evenements dont aucun cependant n'a ete
+grave. Nous avons voulu passer par les montagnes de la Marche, pour
+jouir de tableaux pittoresques et interessants. Nous avons paye le
+plaisir de mille dangers. Des chevaux mourants, ou retifs, menacaient
+de nous culbuter ou de se laisser entrainer dans des descentes tres
+rapides, sur des routes sinueuses et bordees de ravins profonds. Notre
+etoile nous a proteges cependant, et nous en avons ete quittes pour la
+peur. Nous sommes arrives tous bien portants.
+
+Maurice a eu, depuis, un gros rhume avec une forte inflammation aux
+yeux; l'eau de gomme pour la toux et l'eau de mauve pour les yeux
+l'ont beaucoup soulage. Il se porte tout a fait bien a present.
+
+Je vous remercie, chere et bonne madame, de l'interet que vous voulez
+bien prendre a ma sante. Elle est assez bonne, quoique j'aie toujours
+des douleurs et un mal opiniatre a la tete, qui est mon inseparable.
+Je ne fais pourtant point d'imprudences, je suis ici d'une sagesse
+forcee, n'ayant point de sujets de courses comme a Guillery; mais,
+ayant plus d'occupations essentielles, je reussis a oublier mes
+miseres et a vaquer a mes affaires comme quelqu'un qui se porte bien.
+C'est de vous, chere madame, qu'il convient de s'occuper; veuillez
+nous tenir au courant de votre precieuse sante.
+
+J'ai eu mon frere pendant quelques jours. Il est reparti pour Paris,
+ou des reparations a sa maison le forcent a la surveillance. J'ai
+obtenu qu'il nous laissat sa femme et sa fille, a qui la campagne
+conviendra mieux.
+
+Adieu, chere madame; ecrivez-nous souvent, peu a la fois, si cela vous
+fatigue, mais ne nous laissez pas ignorer comment vous etes. Casimir
+et moi vous embrassons tendrement.
+
+AURORE D.
+
+Veuillez me rappeler au bon Larnaude [2]; j'ose presque me regarder
+comme un de ses confreres. Je me suis lancee dans la medecine, ou,
+pour parler plus humblement, dans l'apothicairerie. M. Delaveau [3],
+qu'il connait bien, est mon professeur. C'est lui qui ordonne et
+consulte, c'est moi qui prepare les drogues, qui pose les sangsues,
+etc. Nous avons deja opere des cures fort heureuses. Smith [4], avec
+son jalap, me serait ici d'un grand secours.
+
+Maurice n'a point oublie Guillery. Il y revient sans cesse, il sait
+les noms de tout le monde et parle surtout du gros _Totor_. Il a
+trouve ici de quoi se consoler de l'absence de sa poule _favorite_,
+qu'il se rappelle aussi _a ce qu'il pretend_.
+
+ [1] La mort du baron Dudevant, beau-pere de George Sand.
+ [2] Pharmacien a Barbaste (Lot-et-Garonne).
+ [3] Charles Delaveau, medecin a la Chatre, puis depute, de 1846
+ a 1876.
+ [4] Domestiques de la baronne Dudevant.
+
+
+
+
+IX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 13 juillet 1826.
+
+Ma chere maman,
+
+J'ai recu votre aimable lettre il y a quelque temps, et j'ai vu depuis
+M. Duvernet, qui m'a dit vous avoir trouvee bien portante, et avoir
+passe la journee avec vous et l'ami Pierret[1]. Il m'a beaucoup parle
+de vous. Vous savez que c'est une de vos conquetes les plus devouees.
+Il m'a dit que vous viendriez sans la crainte de nous voir partir au
+premier moment et d'avoir fait un voyage inutile. Ce serait une
+crainte bien mal fondee; car, outre que le plaisir d'etre pres de vous
+nous oterait l'envie de courir, nous n'avons pas le moindre projet de
+voyage d'ici a bien longtemps.
+
+Quand je dis _nous_, je parle de moi et de mon enfant; car mon mari
+n'a pas fait voeu de reclusion. Il est a Bordeaux dans ce moment pour
+une affaire indispensable: le payement d'une maison qu'il a vendue
+l'hiver dernier et dont l'echeance etait le 10 de ce mois. Je pense
+qu'il reviendra par Nerac et qu'il passera quelques jours aupres de
+madame Dudevant. Je ne sais au juste quand il sera de retour. Il
+voulait assister a sa moisson. I1 faudra qu'il se depeche; car les
+bles sont murs, et je vais les faire mettre a terre.
+
+Quand il se sera repose un peu de son voyage, il sera force de faire
+celui de Paris pour le placement de ses fonds. Alors il plaidera notre
+cause de vive voix aupres de vous, et peut-etre vous decidera-t-il a
+revenir avec lui!
+
+Vous avez du voir Hippolyte[2] souvent. Il vous aura dit qu'il m'a
+laisse sa petite, dont je prends soin et qui se porte tres bien. Nous
+avons eu des jours tres brillants: d'abord la fete de Maurice, a
+l'occasion de laquelle j'ai regale une centaine de paysans. Les
+danses, les coups de fusil, le carillon des cloches, le son de la
+cornemuse et les chansons des buveurs, auxquels se melaient les
+hurlements des chiens contraries, out celebre avec bruit
+l'anniversaire de notre jeune homme, qui etait charme de ce tapage et
+de ces honneurs.
+
+Nous avons eu ensuite mademoiselle George a la Chatre. Elle y a donne
+deux representations qui ont fait courir tout le pays a mis la ville
+et les environs sens dessus dessous. Je vous conterais bien d'autres
+fetes anterieures; mais Hippolyte vous aura conte notre chasse au
+sanglier; il vous aura dit que Nohant devenait chaque jour plus
+_brillant_. Nous serions bien heureux si cela pouvait vous donner
+l'envie d'y venir.
+
+Adieu, ma chere maman; je vous embrasse tendrement et vous prie de me
+donner de vos nouvelles. Pardonnez-moi le long temps que j'ai mis a
+vous donner des notres. Je suis si occupee en l'absence de mon mari,
+que je suis forcee de remplacer, que je n'ai pas le courage d'ecrire
+le soir, et que je vais me coucher bien lasse.
+
+Vous saurez que je m'occupe beaucoup de medecine, non pas pour moi,
+car j'aime peu a y songer, mais pour mes paysans. J'ai fait de tres
+heureuses cures; mais l'etat a aussi ses desagrements.
+
+ [1] Pierret, ami de la famille.
+ [2] Hippolyte Chatiron, frere de George Sand.
+
+
+
+
+X
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 9 octobre 1826.
+
+Ma chere petite maman,
+
+Pardonnez-moi d'avoir ete si longue a vous remercier des peines que
+vous avez prises pour moi. J'ai ete si occupee, si derangee, et vous
+etes si bonne et si indulgente, que j'espere ma grace.
+
+Vous avez bien voulu courir pour vous occuper de ma toilette et de
+celle de Maurice. Ces emplettes etaient charmantes et font
+l'admiration _d'un chacun_ dans le pays. Quant a la parure d'or mat,
+je nomme Casimir pour l'aimable present, et vous pour le bon gout. Il
+m'a empechee jusqu'a present de vous ecrire, disant qu'il voulait s'en
+charger. Mais ses vendanges l'occupent a tel point, que je me fais
+l'interprete de sa reconnaissance. C'est un sentiment que nous pouvons
+bien avoir en commun. Agreez-la et croyez-la bien sincere.
+
+Vous nous avez mande que vous etiez souffrante d'un rhume. Je crains
+que le froid piquant qui commence a se faire sentir ne contribue pas a
+le guerir. J'en souffre bien aussi et je commence l'hiver par des
+douleurs et des rhumatismes. Pour eviter pourtant d'etre aussi
+maltraitee que l'annee derniere, je me couvre de flanelle, gilet, bas
+de laine. Je suis comme un capucin (a la salete pres) sous un cilice.
+Je commence a m'en trouver bien et a ne plus sentir ce froid qui me
+glacait jusqu'aux os et me rendait toute triste.
+
+Ayez aussi bien soin de vous, ma chere maman; a mon tour, je vais vous
+precher.
+
+Maurice, grace a Dieu, annonce une sante robuste. Il est grand, gros
+et frais comme une pomme. Il est tres bon, tres petulant, assez
+volontaire quoique peu gate, mais sans rancune, sans memoire pour le
+chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractere sera sensible
+et aimant, mais que ses gouts seront inconstants; un fonds d'heureuse
+insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez
+promptement. Voila ses qualites et ses defauts, autant que je puis en
+juger, et je tacherai d'entretenir les unes et d'adoucir les autres.
+Quant a Leontine[1], vous la verrez. Elle etait charmante entre mes
+mains. Je savais la prendre. J'ai eu beaucoup de chagrin a me separer
+d'elle et je m'inquiete de son voyage. Je sens qu'elle me manque et je
+crains qu'elle ne soit pas aussi bien qu'avec moi.
+
+Hippolyte vous dira que nous attendons le retour de James avec sa
+femme; mais il ne vous dira peut-etre pas les folies qu'il faisait
+toute la journee ici avec son _ancien_, son _commandant_ Duplessis[2].
+J'aurais bien envie de vous regaler d'une certaine histoire de
+_portemanteau_, si je ne craignais de vous fatiguer de ces
+enfantillages. Vous pourrez cependant le taquiner vertement, lorsque
+vous le verrez boire a table, en lui disant: _Est-ce que tu as envie
+de faire ton portemanteau aujourd'hui?_ C'est le mot d'ordre, et vous
+obtiendrez sa confession.
+
+Adieu, ma chere maman. Clotilde est donc decidement grosse? j'en suis
+ravie. Caroline ne m'ecrit point. Oscar est-il mieux portant et plus
+fort? Je vous embrasse bien tendrement; donnez-moi de vos nouvelles et
+croyez en vos enfants.
+
+AURORE.
+
+Comment traitez-vous l'ami _vicomte_? Faites-lui mes amities sinceres,
+si toutefois vous etes contente de lui.
+
+ [1] Fille d'Hipolyte Chatiron et niece de George Sand.
+ [2] Ex-colonel de chasseurs a cheval, ami du colonel Maurice Dupin,
+ de George Sand et du colonel Dudevant, son beau pere.
+
+
+
+
+XI
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 19 novembre 1826.
+
+Mon cher Caron,
+
+Je partage bien sincerement votre douleur, dont j'apprecie l'amertume.
+Je sais que vous etiez le modele des bons fils et que jamais larmes ne
+furent plus vraies que les votres. Je n'essayerai point avec vous les
+vaines et communes consolations qu'on donne en pareil cas. Si vous
+etes comme moi, ces steriles efforts ne feraient qu'aigrir votre
+chagrin. Sure que votre raison vous dit, mieux que moi, toutes les
+raisons de notre soumission envers les immuables lois de la destinee,
+je me bornerai a pleurer avec vous dans toute l'effusion d'un coeur
+sincerement attache, qui partagera toujours vos plaisirs et vos
+peines.
+
+Vous avez tort d'ajouter a des regrets trop fondes, des reflexions
+tristes mais imaginaires. Vous dites que cette perte vous laisse seul
+sur la terre. Sans doute, rien ne remplace une bonne mere; mais il
+vous reste de vrais amis. Vous etes fait pour en avoir, et vous savez,
+j'espere, que vous en possedez de bien vrais dans Casimir et dans sa
+femme. Je regrette de n'etre pas aupres de vous pour vous detourner de
+ces noires idees, et vous prouver qu'il est encore des coeurs qui
+s'interessent a vous.
+
+
+
+
+XII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN
+CHEZ MADAME GAZAMAJOU, A CHARLEVILLE (ARDENNES)
+
+ 23 decembre 1826.
+
+Ma chere maman,
+
+Vous m'avez laissee bien longtemps sans nouvelles de vous, et j'ai
+moi-meme attendu bien longtemps a vous remercier de votre lettre. Mais
+j'ai ete si souffrante, et je le suis encore tellement, que j'ai bien
+de la peine a ecrire. Ma sante se ressent du mois de decembre, et j'ai
+des maux de poitrine qui m'epuisent; je n'ai ni sommeil ni appetit.
+Tout me degoute, et je ne trouve de bon que l'eau claire, qui ne
+m'engraisse pas, comme vous pensez bien. La nuit, j'ai des oppressions
+insupportables, mon drap me semble peser cent livres, et je suis
+reduite a regarder les etoiles au lieu de dormir. Tout cela est fort
+ennuyeux, mais je ne perds pas courage. C'est un temps a passer.
+Depuis trois ans, l'hiver m'est tres contraire, et le printemps me
+ramene la sante. J'attends cette douce saison avec impatience.
+
+Vous avez bien raison de quitter Paris, ou l'on se tue, ou l'on se
+vole, ou l'on est moins en surete qu'au milieu de la foret Noire.
+Caroline doit se trouver bien heureuse de votre compagnie, et ne plus
+regretter Paris. Oscar vous distrait et vous interesse. J'ai grande
+impatience de le revoir, il doit etre bien grandi et bien avance.
+Maurice est beau comme un ange. Madame Duplessis raffole de lui. Il
+dit aussi une foule de belles choses dans le plus singulier patois
+_bericho-gascon_ qui se soit jamais entendu. Vous l'aimerez aussi,
+outre la parente, car il a un charmant caractere.
+
+Le pauvre vicomte doit s'ennuyer a perir de votre absence. Vous l'avez
+laisse bien cruellement, a ce qu'il me semble. C'est votre usage; mais
+s'accoutume-t-on aux rigueurs? Vous pretendez qu'il s'endort. Moi, je
+suis bien sure qu'il medite ou qu'il tombe dans une melancolie qui
+ressemble peut-etre bien au sommeil; mais je parie que ce sont des
+soupirs que vous interpretez comme des ronflements dans votre cruaute.
+
+Permettez-moi de vous embrasser, ma chere maman, et de vous souhaiter
+mille prosperites et une bonne sante surtout. Adieu, donnez-moi un peu
+plus souvent de vos nouvelles; embrassez pour moi ma soeur. Mes
+amities a Cazamajou[1], je vous en prie. Casimir vous baise les mains.
+
+ [1] Beau-frere de George Sand.
+
+
+
+
+XIII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
+
+ Nohant, mars 1827
+
+Ce que tu me dis de St... me fait beaucoup de peine; Il ne veut
+soigner ni sa sante ni ses affaires, et n'epargne ni son corps ni sa
+bourse. Qui pis est, il se fache des bons conseils, traite ses vrais
+amis de docteurs et les recoit de maniere a leur fermer la bouche. Je
+savais tout cela bien avant que tu me le dises, et j'avais ete, avant
+toi, bourree plus d'une fois de la bonne maniere.
+
+Je ne m'en suis jamais fachee, parce que je sais que son caractere est
+ainsi fait et que, puisque j'ai de l'amitie pour lui, connaissant ses
+defauts, je ne vois pas de motif a la lui retirer maintenant qu'il
+suit sa pente. Cette decouverte a du te refroidir, je le concois.
+Votre amitie n'etait encore qu'une liaison mal affermie, attendant
+tout de l'avenir et ne recevant rien du passe. Sans doute, a ta place,
+trouvant cette aprete de caractere chez quelqu'un que j'aurais juge
+tout different, j'aurais comme toi rabattu beaucoup du cas que j'en
+faisais.
+
+Quant a moi, je voudrais pouvoir cesser de l'aimer, car ce m'est un
+continuel sujet de peines que de le voir en mauvais chemin et toujours
+refusant de s'en apercevoir. Mais on doit aimer ses amis jusqu'au
+bout, quoi qu'ils fassent, et je ne sais pas retirer mon affection
+quand je l'ai donnee. Je prevois que St..., avec les moyens de
+parvenir, n'arrivera jamais a rien. Je le prevois meme depuis
+longtemps. Cette famille est fort decriee dans le pays et a trop juste
+titre. St... a beaucoup des defauts de ses freres, et c'est tout ce
+qu'on connait de lui; car ses qualites, qui sont grandes et belles,
+celles d'une ame fortement trempee, capable de grandes vertus et de
+grandes erreurs, ne sont pas de nature a sauter aux yeux des
+indifferents et a etre goutees autrement qu'a l'epreuve.
+
+On me saura toujours mauvais gre de lui etre aussi attachee, et, bien
+qu'on n'ose me le temoigner ouvertement, je vois souvent le blame sur
+le visage des gens qui me forcent a le defendre. Je ne retirerai donc
+de lui rien qui puisse flatter ma vanite; peut-etre, au contraire,
+aura-t-elle beaucoup a souffrir de sa condition. Je craindrais, en
+examinant trop attentivement les taches de son caractere, de me
+refroidir sous ce pretexte, mais effectivement de ceder a toutes ces
+considerations d'amour-propre et d'egoisme qui font qu'on rapporte
+tout a soi, et qu'on devrait fouler aux pieds.
+
+St... me sera toujours cher, quelque malheureux qu'il soit. Il l'est
+deja, et plus il le deviendra, moins il inspirera d'interet, telle est
+la regle de la societe. Moi, du moins, je reparerai autant qu'il sera
+en moi ses infortunes. Il me trouvera quand tous les autres lui
+tourneraient le dos, et, dut-il tomber aussi bas que l'aine de ses
+freres, je l'aimerais encore par compassion, apres avoir cesse de
+l'aimer par estime;--ceci n'est qu'une supposition pour te montrer
+quelle est mon amitie;--car on ne soupconne pas de veritables torts a
+ceux qu'on aime, et je suis loin de me preparer a recevoir ce nouveau
+deboire de le voir s'abaisser. Mais il restera dans la misere. De
+tristes pressentiments m'avertissent que ses efforts pour s'en retirer
+l'y plongeront plus avant. Ce sera un grand tort aux yeux de tous,
+excepte aux miens.
+
+Tu penses absolument comme moi a cet egard, puisque tu m'exhortes a ne
+lui pas retirer mon attachement. Tu peux etre tranquille. Quant a toi,
+ce n'est pas tant de ses folies que tu es choque que de l'aveuglement
+qui lui fait preferer ses faux amis aux vrais. Je ne te blame point de
+cette impression. Je te demande seulement de la moderer par un
+sentiment de bonte et d'indulgence qui t'est naturel et qui te fera
+continuer tes bons offices, soit qu'il les accueille bien ou mal. S'il
+les meconnait, ce sera par faussete de jugement, jamais par vice de
+coeur.
+
+Si j'etais homme, avec la volonte que j'ai de le servir, je repondrais
+de lui. Mais, femme, ce que je saurais obtenir de lui devient presque
+nul par la difference de sexe, d'etat, et mille autres choses qui
+viennent a la traverse de mes bons desseins. Entraves cruelles que mon
+amitie maudit, mais qu'elle respecte, parce qu'il n'est donne qu'a
+l'amour. tout faible et inferieur qu'il est a l'autre sentiment, de
+les rompre.
+
+
+
+
+XIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 5 juillet 1827.
+
+Pourquoi donc ne m'ecrivez-vous pas, ma chere maman? Etes-vous malade?
+Si cela etait, je le saurais probablement, Hippolyte ou Clotilde me
+l'auraient ecrit. Mais, depuis le 24 mars, pas un mot de vous!
+
+Vous m'oubliez tout a fait, et me ferez regretter de ne pas habiter
+Paris, si les absents ont si peu de part a votre souvenir. Je ne suis
+pas demonstrative, mais votre silence me peine et me fait mal plus que
+je ne saurais le dire.
+
+Caroline est-elle toujours pres de vous? Ce serait du moins une
+consolation pour moi que de vous savoir heureuse et satisfaite. Je
+n'attribuerais cette absence de lettre a rien de facheux et j'en
+souffrirais seule. Mais que ne puis-je augurer de cette incertitude?
+hors une maladie, dont je serais certainement informee par quelqu'un,
+j'imagine tout. Il faut que vous ayez quelque chagrin. Mais quel
+chagrin vous force a me laisser ainsi dans l'inquietude? Hippolyte me
+mande que la famille Defos va partir pour Clermont[1]; ne serez-vous
+pas tentee de l'accompagner? Il y a longtemps que vous projetez ce
+voyage, et, au retour, vous vous arreteriez ici, ou bien nous vous
+verrions en Auvergne, ou je vais passer quelques semaines, et nous
+reviendrions ensemble a Nohant. Si c'est la la surprise que vous me
+menagez, je ne me plaindrai pas que vous me l'ayez fait trop longtemps
+desirer.
+
+Depuis que je ne vous ai ecrit, je me suis assez bien portee; mais
+j'ai eu plusieurs accidents ou j'ai failli me tuer. Je serais morte
+sans un souvenir de vous, ma chere maman, et ce n'eut pas ete un de
+mes moindres regrets a quitter la vie.
+
+Je ne veux pas vous ecrire plus longuement aujourd'hui. Je vous
+gronderais, je crois, et ce serait passablement ridicule. Il y a deja
+longtemps que j'ai sur le coeur de vous reprocher votre paresse, et
+que je recule toujours, esperant une lettre; mais elle n'arrive pas.
+
+Adieu, ma chere maman; pardonnez-moi d'etre un peu en colere contre
+vous et faites-moi voir, je vous en prie, que vous vous ressouvenez
+d'une fille que vous avez en Berry et qui vous aime plus que vous ne
+songez a elle.
+
+ [1] Clermont-Ferrand (Puy-de-Dome).
+
+
+
+
+XV
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 17 juillet 1827.
+
+Ma chere maman,
+
+Je vous remercie de m'avoir donne de vos nouvelles. Je commencais a
+etre inquiete, non de votre sante, que je savais etre bonne, mais de
+votre oubli. Grace a Dieu, vous vous portez bien et vous n'avez que
+des contrarietes; c'est encore trop.
+
+Vous etes bien malheureuse dans le choix de vos servantes; mais ce
+n'est pas a dire, parce que vous n'en avez point encore trouve de
+bonnes, qu'il n'y en ait point et que vous deviez vous resoudre a vous
+servir vous-meme. Peut-etre vous lasserez-vous bientot de n'etre pas
+chez vous, et il n'est pas prudent a vous, qui etes souvent malade, de
+passer les nuits seule. Pour cette raison, sans compter la peur qui
+vous tourmente, et qui est une vraie maladie, capable meme de faire
+beaucoup de mal, vous devriez ne pas vous isoler ainsi de tout secours
+et de tout soin. Peut-etre choisissez vous vos servantes trop jeunes,
+par consequent sujettes aux defauts de leur age: la coquetterie et
+l'humeur legere. Il me semble que j'aimerais mieux une femme d'un age
+mur, quoiqu'il y ait souvent l'inconvenient de l'humeur reveche et
+rabacheuse.
+
+Vous rappelez-vous Marie Guillard, cette vieille et laide bonne femme
+qui, apres avoir ete longtemps ici, s'etait mariee avec un vieillard
+borgne? Au bout d'une vingtaine d'annees de mariage, elle a enterre
+son mari et place sa fille, qui est assez jolie, et, etant redevenue
+_celibataire_, elle est rentree a notre service. Elle a repris le soin
+de ses vaches et de ses poules (qui ne sont pas tout a fait les memes
+qu'elle soignait il y a vingt ans).
+
+C'est la plus drole de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse,
+propre et fidele, mais grognon au dela de ce qu'on peut imaginer. Elle
+grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en
+faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle
+grogne en mangeant meme. Elle grogne les autres, et, quand elle est
+seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander
+comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. Elle
+vous impatienterait bien, et moi tout autant, si son service la tenait
+plus pres de moi. Aussi je ne vous la propose pas; rien que sa figure
+vous rendrait malade. Au reste, elle n'est pas plus laide qu'elle ne
+l'etait dans sa jeunesse: c'est une de ces figures qui ne changent
+pas, malheureusement pour elles.
+
+A propos de figures, je vous envoie un profil que j'ai fait d'idee en
+barbouillant. Il est bon de vous dire que c'est Caroline que j'ai
+pretendu faire. Il n'y a que moi qui la trouve ressemblante; ce qui
+est facheux pour le merite de l'artiste.
+
+Telle qu'elle est, je vous l'envoie, esperant que vous qui etes plus
+disposee a l'indulgence, vous y mettrez beaucoup du votre et
+parviendrez a retrouver du moins la coupe du visage et l'expression
+douce et candide de la physionomie. Au reste, vous avez bien le talent
+de le retoucher. Je vous le livre. J'ai fait aussi mon portrait, mais
+avec plus de soin et d'attention, parce que j'avais le modele sous les
+yeux et que l'observation travaillait et non l'imagination. Il n'en
+est pas mieux. J'ai meme un air si triste et si sentimental, que je
+lui ris au nez de le voir ainsi et n'ose vous l'envoyer. Il me
+rappelle ces vers:
+
+ D'ou vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage?
+ C'est de se voir si mal grave.
+
+Hippolyte a du vous dire, ma chere maman, que j'avais ecrit a madame
+Defos pour lui demander pardon de la distraction qui m'avait empechee
+de la reconnaitre, et lui temoigner le desir de la voir a Clermont, si
+j'y vais, comme j'en ai le projet, le mois prochain.
+
+C'est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne
+suis qu'a quatre lieues d'elle; car, d'ici par la route de poste, il y
+en a pres de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M.
+Defos n'effectue point son projet de venir nous voir, a moins que
+quelque autre affaire ou le desir de voyager ne lui fasse prendre
+notre route pour revenir. a Paris, route qui est beaucoup moins
+directe et moins bien servie. S'il vient malgre ces obstacles, j'en
+serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n'ose plus vous
+tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien.
+Vous n'auriez pas de peurs a redouter pour la nuit, ni tout l'embarras
+de vivre en pension.
+
+Adieu, ma chere maman; je vous ecris a la lueur des eclairs et aux
+grondements du tonnerre, ce qui n'empeche pas Maurice et Casimir de
+ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si a nous
+trois nous ne couvrons pas le bruit de l'orage, il faudra qu'il fasse
+grand train de son cote. Ecrivez-moi un peu plus souvent.
+
+Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement.
+
+
+
+
+XVI
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 4 septembre 1827.
+
+Ma chere maman,
+
+Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J'ai ete absolument
+empechee d'ecrire durant mon voyage. Toujours en route, soit a cheval,
+soit a pied; je n'ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre
+compte de mes courses. Madame Defos, que j'ai vue avant d'aller au
+Mont-Dore, et en en revenant, m'a dit vous avoir donne de nos
+nouvelles. J'etais donc sure que vous ne seriez point inquiete de
+nous. Cette chere dame nous a recus avec une bonte parfaite. J'ai fait
+connaissance avec mademoiselle Eugenie[1], qui est fort aimable et
+fort aimee dans Clermont et dans sa maison.
+
+Votre adorateur, comme vous l'appelez, est aussi fort aimable et fort
+spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie
+fut faite en votre honneur, comme ceux de _Victoire, Sophie,
+Antoinette_, que vous connaissez. Aglae[2] etait tres bien quand nous
+sommes passes la premiere fois; a notre retour, elle etait dans ses
+crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu'il fut fort
+tranquille. Moi, je n'etais pas trop rassuree et j'ai renvoye le petit
+aussitot apres diner, sous pretexte qu'il etait fatigue.
+
+J'ai ete voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons
+dine tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville
+agreable, situee dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos
+est parfaitement logee, sur une place immense, en face des beaux
+coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dome, qui s'eleve comme un geant a
+l'horizon. La maison qu'elle habite est une des plus belles de la
+ville et passerait pour belle, meme a Paris. Je pense que vous serez
+bien aise d'apprendre ces details et de savoir votre tante dans une
+position douce et agreable. Elle serait heureuse sans le fardeau
+qu'elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur
+les dents. C'est un enfant acariatre qu'il faut endurer tout le jour
+et veiller la nuit; elle se sacrifie a l'interet de ce malheureux
+enfant, qui ne peut pas lui en savoir gre, avec une resignation et une
+tendresse dont le coeur d'une mere est seul capable.
+
+Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs, a Clermont, a
+Pontgibaud, ou sont les mines de plomb, a Aubusson, ou sont les belles
+manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps
+est remarquable. J'ai pris la douche, j'ai ete au bal, j'ai galope a
+cheval, j'ai verse en voiture, et je pourrais faire une tres longue
+relation de ce court voyage; mais je vous en epargne l'ennui.
+
+Je me borne a vous dire, ma chere maman, que tout le monde se porte a
+merveille, gendre, fille et petit-fils. J'ai un appetit effrayant et
+j'ai pris l'habitude de dormir, que je trouve tres agreable.
+
+ [1] Fille de M. Defos.
+ [2] Autre fille de M. Defos.
+
+
+
+
+XVII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 22 novembre 1827.
+
+Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous ecrire, et ma
+mauvaise sante, de jour en jour plus detraquee, m'empeche de faire
+rien qui vaille, de m'appliquer meme au travail qui m'est le plus
+agreable, c'est-a-dire de m'entretenir avec les gens que j'aime. Au
+lieu de cela, il faut m'ennuyer en ceremonies depuis une semaine avec
+des gens occupes de politique et d'elections, que je comprends fort
+peu, mais qu'il faut avoir l'air de comprendre sous peine
+d'impolitesse, et devant qui il faut sembler s'interesser
+prodigieusement au succes de choses dont on entend parler pour la
+premiere fois. Casimir avait l'air tout ce temps d'un chef de parti;
+et, grace a ses efforts, des deputes parfaitement liberaux ont ete
+nommes dans tous les colleges environnants. J'en suis charmee, et je
+le suis encore davantage de voir cette corvee terminee et de ne plus
+voir la fievre sur tous les visages.
+
+Casimir m'a dit que vous aviez ete malade, mon cher Caron. Donnez-nous
+de vos nouvelles; vous nous oubliez tout a fait, et vous avez tort;
+car vous avez toujours en nous de vrais et fideles amis.
+
+Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part: ma mauvaise
+sante et les ennuyeuses elections ont ete la seule cause de mon long
+silence. Casimir m'a dit que vous aviez eprouve beaucoup de chagrins.
+Quelle qu'en soit la cause, croyez que je les partage du fond du coeur
+et qu'ils ne me trouveront jamais indifferente.
+
+Voici l'ami Dutheil et le beau docteur[1] qui me chargent de vous
+assurer de leur amitie et me forcent de vous dire adieu. Mais,
+auparavant, nous nous reunissons en corps pour vous prier de venir
+vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve
+d'oubli, compose de vin de Champagne dont Casimir a decouvert une
+nouvelle source dans sa cave.
+
+Je crois que je serai obligee d'aller passer une huitaine a Paris pour
+consulter sur ma sante. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et
+d'y passer une partie de l'hiver. Vous etes bien sur que j'emmenerai
+Pauline.
+
+Adieu, mon cher _Latreille_; je vous embrasse de tout mon coeur et
+compte que vous accueillerez ma proposition favorablement.
+
+AURORE.
+
+ [1] Charles Delaveau.
+
+
+
+
+XVIII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 1er avril 1828.
+
+Mon cher Caron,
+
+Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais mon Maurice a ete
+si malade pendant tout l'hiver, et moi, j'ai ete si tourmentee de ses
+maux et des miens, que je n'ai donne signe de vie a personne; ce dont
+je recois de vifs reproches de tous cotes.
+
+Quoique vous y mettiez plus d'indulgence que les autres, en ne me
+grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
+_longanimite_, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point
+oublie; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos
+amis de la Chatre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je
+voudrais bien avoir une bonne reponse a leur donner et je n'en perds
+pas l'esperance; car vous trouverez bien quelque temps a nous
+consacrer et vous savez qu'il y a ici de bon vin et de bons garcons.
+
+J'espere que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me
+rendra moins maussade et mieux portante. Pour le present, je suis tout
+a fait ganache et miserable, ne pouvant bouger de ma chambre et a
+peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le marche, et cela fait
+une complication de maux peu agreable. Il ne me faudrait pas moins que
+vous pour me rendre ma bonne humeur et la sante.
+
+Que faites-vous maintenant, mon gros ami? avez-vous gueri ce vilain
+rhume qui vous fatiguait si fort, et etes-vous un peu au courant de
+votre nouvel etat de choses? Il y a bien longtemps aussi que Casimir
+dit tous les jours qu'il veut vous demander de vos nouvelles. Mais
+vous savez comme il est paresseux de l'esprit et enrage des jambes. Le
+froid, la boue, ne l'empechent point d'etre toujours dehors, et, quand
+il rentre, c'est pour manger ou ronfler.
+
+Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne?
+Maurice est un lutin acheve. Il a ete abime d'une coqueluche qui lui a
+ote, pendant deux mois, le sommeil et l'appetit. Heureusement il va a
+merveille maintenant.
+
+Quand vous viendrez, je veux que vous m'ameniez Pauline; vous savez
+que j'en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu'elle
+ne vous sera guere a charge en route.
+
+Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[1]? J'ai ete si paresseuse
+envers elle, que je ne sais ce qu'elle devient.
+
+Maurice, qui s'endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m'empeche
+de vous en dire davantage. Je laisse a Casimir le soin de vous repeter
+que nous vous aimons toujours et vous desirons vivement.
+
+ [1] Amie de George Sand habitant Paris.
+
+
+
+
+XIX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 7 avril 1828.
+
+Ma chere maman,
+
+Vous me traitez bien severement, juste au moment ou je venais de vous
+ecrire, ne m'attendant guere a vous voir fachee contre moi. Vous me
+pretez une foule de motifs d'indifference dont vous ne me croyez
+certainement pas coupable. J'aime a croire qu'en me grondant, vous
+avez un peu exagere mes torts, et qu'au fond du coeur vous me rendiez
+plus de justice; car, vous m'aviez cru insensible a de si graves
+reproches, vous ne me les auriez pas faits.
+
+J'espere qu'en apprenant que ma maladie avait ete la seule cause de ce
+long silence, vous m'avez entierement pardonne. Dites-le-moi bien
+vite; c'est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j'ai
+besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m'avez rendu vos
+bontes.
+
+J'ai appris de la famille Marechal[1] des nouvelles qui m'ont bien
+profondement affligee. J'en suis malade de chagrin et d'inquietude. Je
+viens pourtant de recevoir une lettre d'Hippolyte m'annoncant que
+Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte! pauvre Clotilde,
+qu'elle est malheureuse! si bonne et si aimable! Elle ne meritait pas
+ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant; mais
+il faudra qu'elle l'apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera
+amer! Je suis sure que ma pauvre tante a le coeur brise. Tout est
+chagrin et misere ici-bas.
+
+Vous me mandez que Caroline est malade. Qu'a-t-elle donc? J'espere que
+cela n'est pas serieux, puisque vous m'en parlez si brievement.
+Veuillez m'en parler avec plus de details, ma chere maman, ainsi que
+de vous-meme. Je ne sais si c'est pour me punir que vous me donnez de
+mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait
+trop de severite.
+
+Maurice va a merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus
+joli.
+
+Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense a cette
+pauvre Clotilde, dont le sort, a cet egard, est si different.
+L'aisance et les plaisirs ne sont rien au coeur d'une mere en
+comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre
+ne m'offrirait de consolation dans la retraite ou je vis. Il m'est si
+necessaire, qu'en son absence, je ne passe pas une heure sans
+m'ennuyer.
+
+Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir
+mecontente. Ecrivez-moi, ma chere maman; j'ai le coeur bien triste, et
+un mot de vous en oterait un grand poids.
+
+Casimir vous embrasse tendrement.
+
+ [1] Oncle et tante de George Sand
+
+
+
+
+XX
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 16 avril 1828.
+
+Je recois a l'instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant
+de plaisir, que j'y veux repondre tout de suite. Vous etes mille fois
+aimable de vous etre decide a nous venir trouver. Nous en sautons de
+joie, Casimir et moi. Je vais, par le meme courrier, renouveler mon
+invitation a madame Saint-Agnan, que j'aurai le plus grand plaisir a
+recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j'espere, elle
+n'en doute pas.
+
+Je ne sais _combien de filles_ elle m'amenera. Je sais qu'il y en a
+une en pension; mais, les eut-elles toutes, la maison est assez grande
+pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante
+quantite pour approvisionner un regiment.
+
+J'ai encore une demande a vous faire: c'est, au cas ou madame
+Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l'en dissuader,
+comme si cela venait de vous, en lui disant qu'elle n'en aura pas
+besoin ici, puisque j'en ai une qui n'a rien a faire et qui sera a son
+service. Je ne voudrais pas qu'elle s'apercut de ma repugnance a cet
+egard, parce qu'elle croirait peut-etre que j'y mets de la mauvaise
+grace. Elle se tromperait; car je serai enchantee de la recevoir, elle
+et sa famille. Vous savez aussi que ce n'est pas la crainte de nourrir
+une personne de plus, puisqu'il s'en nourrit dans ma maison plus que
+je ne le sais souvent moi-meme. Je crains ici les domestiques
+etrangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans
+ignorant toutes les rubriques des gens de Paris.
+
+L'annee derniere, la femme de chambre de madame Angel avait mis la
+maison en revolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me
+demandaient leur compte pour aller a Paris, ou elle se faisait fort de
+les placer; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je
+vous entretiens de ces balivernes parce qu'un mot dit en passant a
+madame Saint-Agnan peut m'epargner ces petits desagrements. Si
+cependant elle insiste, qu'il n'en soit plus question et prenez que je
+n'ai rien dit. Vous pensez qu'une aussi petite consideration ne
+refroidira pas le plaisir que j'aurai a la voir.
+
+Adieu, mon bon ami; venez au plus vite. Votre chambre vous attend; le
+lit de Pauline sera aupres du votre, ou, si vous voulez dans ma
+chambre, a cote de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une
+grande impatience, et je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+Votre fille
+
+AURORE.
+
+Les amis de la Chatre vont etre bien joyeux de la bonne nouvelle de
+votre arrivee.
+
+
+
+
+XXI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 4 aout 1828.
+
+Ma chere maman,
+
+Il est vrai que j'ai ete bien longtemps sans vous ecrire; mai je n'ai
+pas cesse de demander de vos nouvelles a Hippolyte. Il pourra vous le
+dire aussi, trois fois de suite je lui ai demande votre adresse sans
+qu'il me l'envoyat. J'ai cherche dans vos lettres precedentes. Je n'y
+ai pas trouve celle que vous m'avez designee. Ce n'est que sa derniere
+lettre (qui m'est arrivee a peu pres en meme temps que la votre) qui
+me l'a apprise. J'etais fort contrariee, je vous assure, de ne savoir
+ou vous etiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installee de
+nouveau a Paris, bien portante et avec la societe de votre enfant[1].
+Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus
+longtemps possible; car j'ai bien envie de le voir.
+
+A cet egard, je ne sais pas du tout quand j'aurai le bonheur de vous
+embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, ou je
+serai plus commodement et plus economiquement pour passer les premiers
+mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le
+projet d'aller passer, cet hiver, quelque temps pres de vous. Ma sante
+est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre
+beaucoup de l'estomac. En ne mangeant pas, j'y echappe. Cela me coute
+fort, car j'ai des faims tres exigeantes, que je ne puis satisfaire
+sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de diete.
+
+Je ne suis pas tres forte, et la moindre course en voiture me fatigue
+beaucoup. A cela pres, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le
+monde pense que je me suis trompee dans mon calcul et que
+j'accoucherai tres prochainement: je ne crois pourtant pas que ce soit
+avant deux mois.
+
+Casimir me charge de vous dire qu'il est tres mecontent de
+l'inexactitude de M. Puget a votre egard. Il ne peut vous adresser a
+M. Lambert, qui n'est plus notaire et qui n'habite plus Paris. Il
+chargera de vos affaires, des le prochain trimestre, une personne sure
+et parfaitement exacte. J'ai vu Leontine un instant. Elle se portait
+bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours.
+
+Adieu, ma chere maman; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je
+puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tot, au gre de mon
+impatience. Je vous embrasse tendrement; Casimir et Maurice se
+joignent a moi.
+
+Le cher pere est tres occupe de sa moisson. Il a adopte une maniere de
+faire battre le ble qui termine en trois semaines les travaux de cinq
+a six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le rateau a la
+main, des le point du jour.
+
+Les ouvriers sont forces de l'imiter; mais ils ne s'en plaignent pas,
+car le vin de pays n'est point menage pour eux. Nous autres femmes,
+nous nous installons sur les tas de ble dont la cour est remplie. Nous
+lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu a sortir.
+Nous faisons aussi beaucoup de musique.
+
+Adieu, chere maman; rappelez-moi a l'amitie du vicomte. Maurice est
+mince comme un fuseau, mais droit et decide comme un homme. On le
+trouve tres beau, son regard est superbe.
+
+ [1] Oscar Cazamajou, son petit-fils.
+
+
+
+
+XII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ 15 novembre, 1828.
+
+Je n'ose pas dire, mon bon reverend, que j'ai bien du regret de ne
+vous pas voir. Ce serait etre egoiste que de s'affliger de vos succes.
+Mais, sauf la joie bien vraie que j'eprouve a vous voir satisfait et
+dont vous ne pouvez pas douter, il m'est bien permis, a part moi,
+d'etre fachee de votre absence, et de regretter votre aimable
+personne.
+
+J'ai l'espoir que vous n'oublierez point notre sincere affection dans
+le cours de vos prosperites, et que, quand vos affaires vous
+laisseront quelque repit, vous viendrez passer ici ce temps de
+liberte, dormir la grasse matinee, flaner avec l'ami Duteil et faire
+jurer Casimir en le gagnant aux echecs.
+
+Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, eclairage,
+_blansissage_, etc., moyennant la somme modique de deux francs
+cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne
+s'achete pas, des coeurs qui vous aiment bien veritablement.
+
+Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a
+le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois
+semaines. C'est un compagnon aimable, et c'est pour la meme raison
+qu'il desire loger avec vous, si vous le trouvez bon.
+
+Adieu, mon venerable octogenaire. Que votre _barque_ vogue au gre de
+vos desirs! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Pere, etc.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur, et desire que vous terminiez
+heureusement et vite afin de revenir nous voir.
+
+AURORE.
+
+Comment va la grosse Pauline[1]? Embrassez-la de ma part et de celle
+de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisiniere,
+je vous en fais mon compliment.
+
+ [1] Niece de Caron.
+
+
+
+
+XXIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 27 decembre 1828.
+
+Mon garde champetre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et
+qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma
+chere maman, une assez belle chasse. Je fais mettre des demain ma
+cuisiniere a l'oeuvre, et, quoiqu'elle ait beaucoup moins de genie que
+le garde champetre, j'espere qu'elle en aura assez pour confectionner
+un bon pate que je vous enverrai pour vos etrennes des qu'il sera
+refroidi. Mon ami Caron, a qui j'adresse un envoi de meme genre, vous
+fera passer ce qui vous revient.
+
+Agreez en meme temps, chere mere, tous mes voeux et mes embrassements
+du jour de l'an; ayez une bonne sante, de la gaiete, et venez nous
+voir, voila mes souhaits.
+
+Je suis charmee que vous ayez trouve mes confitures bonnes. Je
+comptais vous en adresser un second volume; mais mon essai n'a pas ete
+aussi heureux que le premier. Entrainee par l'ardeur du dessin, j'ai
+laisse bruler le tout et je n'ai plus trouve sur mes fourneaux qu'une
+croute noire et fumante qui ressemblait au cratere d'un volcan
+beaucoup plus qu'a un aliment quelconque.
+
+Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez tres
+bien fait de ne rien donner a mon envoye. Il en eut ete tres choque.
+Il veut bien se considerer comme _mon ami et mon voisin_, mais non
+comme un commissionnaire. Il vous eut dit qu'il etait _ne natif_ de
+Nohant, qu'il se rendait mon messager uniquement _par amitie_, mais
+qu'il avait _trop de sentiments_, etc. Enfin il vous aurait dit
+peut-etre de tres belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas
+payer. Il est tres glorieux, je suis sure, de pouvoir dire qu'il nous
+a rendu service.
+
+Je ne sais pas si mon projet d'aller a Paris s'effectuera. J'ai meme
+tout lieu de croire qu'il ira grossir le nombre immense de projets en
+l'air qui sont en depot dans la lune avec tout ce qui se perd sur la
+terre. Ma fille est bien petite et bien delicate pour voyager par ce
+mauvais temps. Du reste, elle est fraiche et jolie a croquer. Maurice
+se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne annee; il embrasse son
+cousin Oscar. Veuillez, chere maman, etre encore mon remplacant dans
+le choix des etrennes a Oscar (ce que je laisse a votre disposition).
+
+Je vous embrasse de toute mon ame, Casimir en prend sa part.
+
+AURORE.
+
+
+
+
+XXIV
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 20 janvier 1829.
+
+Il est tres vrai que je suis une paresseuse, mon _digne vieillard_ et
+bon ami. Vous savez que je suis de force a me laisser bruler les pieds
+plutot que de me deranger, et a vous couvrir une lettre de pates
+plutot que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n'etes pas mal
+_feugnant_ aussi, quand vous vous en melez. Mais ce n'est jamais quand
+il s'agit d'obliger; j'ai pu m'en convaincre mille fois, et j'ai meme
+honte d'abuser si souvent de votre extreme bonte.
+
+Je vous ai demande dans quelque lettre qui se sera perdue:
+
+Les _Memoires de Barbaroux_, les _Memoires de madame Roland_, et les
+_Poesies de Victor Hugo_.
+
+J'ai deux volumes de Paul-Louis Courier intitules _Memoires,
+Correspondance_ et _Opuscules inedits_. Il doit avoir paru un
+troisieme volume contenant des fragments de _Xenophon, l'Ane de
+Lucius, Daphnis et Chloe_, etc. En outre, je voudrais avoir son
+meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules
+litteraires, imprime clandestinement a Bruxelles in-8 deg.. Celui-la sera
+peut-etre difficile a trouver. Aidez-vous d'Hippolyte, qui s'aidera
+d'Ajasson, pour me le depister. Veuillez avoir ma lettre dans votre
+poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper
+ni m'acheter ce que j'ai deja.
+
+Ne confondez pas les _Memoires de Barbaroux_ le _girondin_ sur la
+Revolution, avec quelque chose de nouveau que son fils _C.-O.
+Barbaroux_ vient de publier a la suite ou au commencement d'une
+biographie de la Chambre des pairs. J'attendrai pour lire l'histoire
+des vivants qu'ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je
+m'en passerai.
+
+Cela ne veut pas dire que je dedaigne les oeuvres des contemporains;
+seulement la posterite jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais
+avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard.
+Mais quoi! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez
+m'aider, m'envoyer ce qu'il y a de plus remarquable et le plus a la
+portee d'une bete comme moi.
+
+En voila-t-il assez? Je vous plains bien sincerement, mon vieux, si
+vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras.
+
+Pour faire diversion a ces _factures_, car mes lettres ne sont pas
+autre chose, je vous envoie le recit _lamentable_ d'une histoire
+recemment arrivee a la Chatre. Vous savez qu'il y a sept ou huit
+societes qui ne se melent point. Vous savez que Perigny et moi, qui
+avons la pretention d'etre _philosophes_, nous invitons tout le monde.
+
+Moi, je ne recois pas cette annee; mais, lui, il a commence. La
+premiere soiree s'est assez bien passee, moyennant que les plus
+huppees ont ete stupefaites de surprise en se voyant _amalgamees_ avec
+ce qu'elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les
+vaille et plus. Le maitre de musique et sa femme, fort gentille, ont
+surtout cause par leur admission, une indignation, et les bonnes
+personnes de dire que M. de Perigny comblait d'honnetetes le musicien
+susdit afin d'economiser cinq francs par soiree.
+
+Voulant mettre a profit cet incident, mais ne voulant pas mettre _en
+scene_ l'innocent musicien et son innocente moitie, nous avons, Duteil
+et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres
+individus aux traits de la satire, nous maltraitant _soi-meme_ (nous
+avions tenu l'orchestre a nous deux, la premiere soiree); nous
+detournons par cette ruse adroite les soupcons qui se dirigeraient sur
+nous si nous ne gardions le secret sur notre genie poetique, car _nous
+en pincons_. Il a pu, a Paris, vous chanter des complaintes de notre
+facon; que vous en semble? Nous avons tant d'esprit, que nous en
+sommes _zonteux_ nous-memes. Nous avons montre la susdite chanson a M.
+et madame de Perigny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autorises a
+la repandre _clandestinement_, a condition qu'ils ne soient pas
+reconnus en avoir eu connaissance.
+
+Voyez-vous d'ici la bonne figure qu'ils vont faire, et vous aussi,
+quand, d'un air piteux, on viendra vous raconter qu'un libelle
+impertinent, _arme a deux tranchants_, et dans lequel nous sommes
+particulierement maltraites, circule dans la ville? Voyez-vous l'air
+de philosophie et de generosite avec lequel nous temoignerons notre
+mepris de cet outrage? J'oubliais de vous dire qu'a la seconde soiree
+il n'est venu personne que ce maitre de musique, Casimir et moi; la
+chanson, d'ailleurs, vous l'apprendra; mais vous saurez que j'avais
+l'honneur de faire partie des trois _invites_ qui font une si pauvre
+figure a la fin du dernier couplet. Nous attendons a demain pour voir
+si la _cabale_ continue. Moi, je n'en aurai pas le dementi, et j'irai
+pour voir. Vous voila au courant des cancans.
+
+J'ecrirai a Felicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je
+l'embrasse, que je ne me soucie guere d'apprendre les modes, qu'il me
+suffit qu'elle se porte bien et ne m'oublie pas. Au reste, je lui
+dirai cela moi-meme dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos
+_amoureuses_ et m'acquitterai de vos commissions.
+
+Bonsoir, mon vieux; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize,
+et aimez toujours votre fille
+
+AURORE
+
+
+Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. A propos, j'ai un
+menage entier de porcelaine de Verneuil[1] pour elle; mais comment le
+lui envoyer? le port coutera plus que la chose ne vaut; fixez-moi
+la-dessus.
+
+ LA SOIREE ADMINISTRATIVE
+ ou
+ LE SOUS-PREFET PHILOSOPHE
+
+ Air: _Tous les bourgeois de Chartres_
+
+ 1
+
+
+ Habitants de la Chatre Nobles, bourgeois, vilains. D'un petit
+ gentillatre Apprenez les dedains.
+ Ce jeune homme, egare par la _philosophie_[2],
+ Oubliant, dans sa deraison,
+ Les usages et le bon ton,
+ Vexe la bourgeoisie
+
+ 2
+
+ Voyant que, dans la ville, Plus d'un original Tranche de
+ l'homme habile Et se dit liberal;
+ A nos tendres moities qui frondent la noblesse
+ Il crut plaire en donnant un bal
+ Ou chacun put d'un pas egal
+ Aller comme a la messe.
+
+ 3
+
+ Un ecorcheur d'oreilles, Ci-devant procureur[3]. Croit faire
+ des merveilles Avec madame _Orreur_[4].
+ Sur son piano discord quand l'une nous assomme,
+ L'autre nous fait grincer des dents,
+ Le tout pour epargner cinq francs
+ Au menage econome.
+
+ 4
+
+ Juges et militaires, Medecins, avocats, Chirurgiens et
+ notoires, Chacun prend ses ebats.
+ On entendit pourtant plus d'une grande dame,
+ Pincant la levre et clignant l'oeil,
+ Murmurer dans son noble orgueil:
+ "Voyez! quel amalgame!"
+
+ 5
+
+ Guidant la contredanse, Perigny tout en eau, Croyait par sa
+ prudence Nous dorer le gateau.
+ L'_avant-deux_ n'etait pas la chose delicate:
+ Mais, quand on fut au moulinet,
+ C'est en vain que le sous-prefet
+ Cria: "Donnez la patte!..."
+
+ 6
+
+ Quand finit ce supplice, Chaque dame aussitot Demande sa
+ pelisse, Sa bonne et son falot,
+ Et toutes en sortant se disaient dans la rue,
+ En retroussant leur falbala:
+ "Jamais on ne me reprendra
+ _En pareille cohue_."
+
+ 7
+
+ La semaine suivante Le punch est prepare, La maitresse est
+ brillante, Le salon est cire.
+ vint trois invites de chetive encolure.
+ Dans la ville on disait: "Bravo!
+ On donne un bal _incognito_
+ A la sous-prefecture!"
+
+ [1] Village de potiers pres de Nohant.
+ [2] Pernigy.
+ [3] Duteil.
+ [4] Aurore.
+
+
+
+
+XXV
+
+A MADAME MAURICE-DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 8 mars 1829.
+
+Ma chere maman,
+
+Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais il a fallu que le
+careme arrivat pour m'en laisser le temps. Jamais a Paris on ne mena
+une vie plus active et plus dissipee que celle que nous avons passee
+durant le carnaval: courses a cheval, visites, soirees, diners, tous
+les jours ont ete pris, et nous avons beaucoup moins habite Nohant que
+la Chatre et les grands chemins.
+
+Enfin, nous voici rentres dans un ordre de choses plus paisible, et je
+commence, pour que la retraite me soit aussi agreable que les plaisirs
+me l'ont ete, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que
+je voudrais que vous fussiez ici, ou vous vous porteriez bien et vous
+amuseriez, j'en suis sure. Un peu de mouvement en voiture, la societe
+de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimite est
+composee vous plairaient, a vous qui n'aimez pas plus que moi la gene
+et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte
+l'egaye par son caractere facile, egal, toujours bon et content. Nous
+rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des
+hivers, je ne me suis si bien portee. Je lui en attribue tout
+l'honneur.
+
+Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar? Hippolyte m'a dit
+qu'il etait fort gentil, mais assez delicat. Maurice grandit beaucoup
+et n'est pas non plus tres robuste maintenant. C'est l'age, dit-on, ou
+le temperament se developpe, non sans quelque effort et quelque
+fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa soeur est une
+masse de graisse, blanche et rose, ou on ne voit encore ni nez, ni
+yeux, ni bouche. C'est un enfant superbe, quoique ne imperceptible;
+mais, pour esperer que ce soit une fille, il faut attendre qu'elle ait
+une figure. Jusqu'ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues
+l'une que l'autre.... Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se
+trouve fort bien.
+
+Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte
+vendre son cheval. De la, nous irons un mois a Bordeaux et un mois a
+Nerac, chez ma belle-mere, et nous serons de retour ici au mois de
+juillet. Si vous voulez, a cette epoque, tenir votre promesse, et
+decider Caroline a vous accompagner, nous passerons en famille tout le
+temps que vous voudrez; car je n'aurai plus d'obligations de toute
+l'annee, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, ou j'ai
+pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que
+vous retournerez a Paris fraiche et encore tres dangereuse pour
+beaucoup de tetes.
+
+Adieu, ma chere maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi
+vous embrassons tous bien tendrement. Gare a vous, au milieu d'un
+pareil conflit! vous aurez bien du bonheur si vous n'etes pas etouffee
+par nos caresses, et nos batailles a qui en aura sa part.
+
+Quand-vous me repondrez, aurez-vous la bonte de me donner quelques
+conseils sur la facon d'une robe de foulard fort belle qu'on m'envoie
+de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz ou en est la
+mode et la maniere dont je dois tailler les manches? Je crois que
+maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu'en haut.
+Mais dirigez-moi, car je suis fort en arriere.
+
+
+
+
+XXVI
+
+ A M. DUTEIL, AVOCAT, A LA CHATRE[1]
+ (RECOMMANDE A MADAME LA POSTE DE LA CHATRE)
+
+ Bordeaux, 10 mai 1829.
+
+Helas! mon estimable ami, que c'est cruel, que c'est effrayant, que
+c'est epouvantable, je dirai plus, que c'est sciant, de s'eloigner de
+son endroit et de se voir en si peu de jours _transvase_ a cent vingt
+lieues de sa patrie! Si cette douleur est cuisante pour tous les
+coeurs bien nes, elle est telle pour un coeur berrichon
+particulierement, qu'il s'en est fallu de peu que je ne fusse noyee
+dans un torrent de pleurs, repandues par Pierre[2], Thomas[3],
+Colette[4], Pataud[5], Marie Guillard[6] et Brave[7]; torrent auquel
+j'en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je! un torrent?
+c'etait bien une mer tout entiere.
+
+Apres avoir embrasse ces inappreciables serviteurs, les uns apres les
+autres, je m'elancai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et
+j'arrivai sans encombre a Chateauroux. La, nous fumes singulierement
+egayes par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous
+fit pour la cinquante-septieme fois le recit de la maladie et de la
+mort de sa femme, sans omettre la plus legere particularite.
+
+A Loches, mon ami, vous croyez peut-etre que je me suis amusee a
+penser que ces tourelles noircies, ou ma cuisiniere mourrait du
+spleen, avaient ete la residence d'un roi de France et de sa cour; ou
+bien que j'ai demande aux habitants des nouvelles d'Agnes Sorel?...
+J'avais bien autre chose dans l'esprit. Je songeais, avec
+recueillement, avec emotion, au passage dans cette ville du
+respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[8], lequel fut rattrape
+par des _querdins de zendarmes qui l'attacerent a la queue de leurs
+cevaux et_... Mais vous savez le reste! Il est trop penible de revenir
+sur de si deplorables circonstances.
+
+Enfin, mon estimable ami, la presente est pour vous dire qu'apres cinq
+jours d'une traversee fatigante et dangereuse, a travers des deserts
+brulants et des hordes d'anthropophages, apres une navigation de cinq
+minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de
+perils et supporte plus de maux que la Perouse dans toute sa carriere,
+nous sommes arrives, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque
+aussi belle qu'un des faubourgs de la Chatre, et ou je me trouve fort
+bien; regrettant neanmoins, vous d'abord, mon ami, puis votre
+tabatiere, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fenetres, et
+pour lesquels je donnerais tous les edifices que l'on batit ici.
+
+... Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumieres,
+et de cette immense superiorite que le ciel nous a donnee en partage
+(a vous et a moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice,
+sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le regime de
+l'egalite.
+
+Rappellez-moi au souvenir d'Agasta[9]. Quant a vous, frere, je vous
+donne l'accolade de l'amitie et vous prie de vous souvenir un peu de
+moi.
+
+Helas! loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre
+sont mal cuites, le cafe est trop brule.
+
+Les rues, c'est de la separation de pierres; cette riviere, c'est de
+la separation d'eau; ces hommes, de la separation en chair et en os!
+Voyez Victor Hugo.
+
+AURORE
+
+ [1] Alexis Pouradier-Duteil, avocat a la Chatre, puis president a la
+ Cour d'appel de Bourges, apres avoir occupe les fonctions de
+ procureur general aupres de cette meme cour.
+ [2] Pierre Moreau, jardinier.
+ [3] Thomas Aucante, vacher.
+ [4] Jument de George Sand.
+ [5] Chien de garde.
+ [6] Cuisiniere.
+ [7] Chien des Pyrenees.
+ [8] Proprietaire a la Chatre.
+ [9] Madame Duteil.
+
+
+
+
+XXVII
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Bordeaux, 4 juin 1829.
+
+Aimable, estimable, respectable et venerable octogenaire; c'est pour
+avoir l'_avantage_ de savoir des nouvelles de votre chancelante et
+precieuse sante que la presente vous est adressee par votre fille
+soumise et subordonnee. Comment traitez-vous ou plutot comment vous
+traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la
+mouchomanie, en un mot le cortege innombrable des maux qui vous
+assiegent depuis tantot quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous
+connaitre? Fasse le ciel, o digne vieillard, que vous conserviez le
+peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous
+conserverez, jusqu'a la mort, le sentiment, et le devouement de tous
+ceux qui vous entourent!
+
+C'est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la
+ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amerement
+que vous n'ayez pu mettre a execution le projet que vous aviez forme
+de venir vous y divertir avec nous. Ah! bon pere! de combien de soins,
+de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux,
+n'eussions-nous pas entoure votre vieillesse! Certes notre affection
+et la bonne chere vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que
+vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procure de
+bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts
+crus; et un sommeil reparateur vous eut doucement berce jusqu'a une
+heure de l'apres-midi; mais, helas! ou etes-vous?
+
+Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des
+lievres, que nous flanons comme...? comme vous. Nous allons au
+spectacle, au cafe, a la campagne, sur la riviere; nous visitons les
+collections, les eglises, les caveaux, les morts, les vivants: c'est a
+n'en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous
+confions nos augustes personnes et notre precieuse existence aux flots
+capricieux, aux vents impetueux et au savoir chanceux d'un pilote
+experimente. Priez pour nous, saint homme, vieillard austere et
+seraphique! Si nous perissons dans cette lutte, je vous promets
+d'aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre pale,
+couronnee d'algue verte et sentant la maree a plein nez, errer autour
+de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil.
+Alors, pieux cenobite, dites le chapelet a mon intention et repandez
+de l'eau benite autour de vous.
+
+Si pourtant, comme je l'espere, une destinee moins poetique me ramene
+saine et sauve a l'hotel de _France_[1], je partirai peu de jours
+apres pour Guillery, ou je vous prie de m'adresser votre reponse et
+celle de ma petite Felicie, a qui je vous prie de remettre _en
+particulier_ la lettre ci-incluse.
+
+Nous avons ici M. Desgranges[2], que vous connaissez je crois. Plus,
+l'avocat general[3], qui me charge de vous-dire mille choses
+affectueuses et obligeantes.
+
+Plus, une douzaine de parents ennuyeux; plus, deux ou trois autres
+amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite
+au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l'esprit.
+
+Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures a Nohant.
+Ce n'est pas que je m'en inquiete beaucoup: j'ai, comme vous, bon
+pere, un fonds de nonchalance et d'apathie qui me rattache sans effort
+a la vie sedentaire, et, comme dit Stephane, animale.
+
+Ah ca, que faites-vous? N'etes-vous pas un peu fatigue d'affaires et
+n'aurez-vous pas quelques jours de liberte? Vous savez que vous vous
+etes formellement et solennement engage a venir vous reposer pres de
+nous, des que vous en trouveriez la possibilite. Je desire vivement
+que ce temps arrive, et, en attendant, j'ai l'honneur d'etre, o
+vertueux pere de famille, votre fille et amie,
+
+AURORE.
+
+Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je
+ne sais laquelle.
+
+ [1] A Bordeaux.
+ [2] Armateur bordelais.
+ [3] M. Aurelien de Seze.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Bordeaux, 11 juin 1829
+
+Dites-moi donc, ma chere petite mere, ce que c'est que cette histoire
+de naufrage qui m'a frappee dans mon enfance et qui s'est passee,
+autant qu'il m'en souvient, aux lieux ou je suis? Je vous vois encore
+tout effrayee; je me rappelle mon pere se jetant a l'eau pour sauver
+son sabre, apres nous avoir mises en surete; puis les jurements des
+matelots; puis l'eau qui entrait dans l'embarcation.
+
+Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m'est
+arrive et que je puisse me vanter d'avoir couru un _fameux_ danger. Ce
+sera d'autant plus necessaire a ma gloire, que, dans l'expedition que
+je viens de faire, je n'ai pas eu la satisfaction de la plus petite
+tempete.
+
+Vous qui avez ete partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule
+sur un rocher au milieu de la mer, vis-a-vis des cotes de la Saintonge
+et de la Gascogne. On pretend que c'est un voyage difficile et
+dangereux; et voyez comme c'est vexant: pour une fois que nous y
+allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes
+excellents! Enfin l'humiliation a ete complete, aucun de nous n'a eu
+le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne
+dirai pas aussi frais, car nous etions noirs comme des Cafres et
+rouges comme des Caraibes), en un mot aussi dispos que si nous
+eussions fait un tour sur le boulevard de Gand.
+
+Un succes aussi facile me donne une fiere envie de faire le tour du
+monde sur un navire, et d'aller a la Chine comme qui prend une prise
+de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne
+croyez, pas qu'au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi
+datee de Pekin. Pour le moment, je tacherai de me contenter des pekins
+qui m'environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a
+bien aussi ses Chinois et ses magotes.
+
+Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir a Nohant
+cet ete. Dieu vous maintienne dans cette bonne idee!
+
+Adieu, chere maman; je vous embrasse; mais non, je n'en suis pas
+digne, je baise votre pantoufle.
+
+
+
+
+XXIX
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 1er aout 1829.
+
+Ma chere maman,
+
+Je suis enfin de retour et Hippolyte est pres de moi avec sa famille.
+Sa femme est bien fatiguee; mais j'espere que quelques jours de repos
+la remettront. J'ai passe chez ma belle-mere quinze jours fort
+agreables, qui m'ont retablie a peu pres. J'en avais grand besoin,
+j'etais souffrante jusqu'a perdre patience; malgre cela, je me
+felicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j'ai presque
+entierement passe dans mon lit, mon sejour a Bordeaux m'a offert
+beaucoup de plaisirs de mon gout, c'est-a-dire point de monde et
+beaucoup de courses.
+
+Je n'en ai pas moins eu un plaisir infini a me retrouver chez moi avec
+tous ceux que j'aime. Il ne nous manque que vous pour etre
+parfaitement heureux.
+
+Nous goutons dans tout son charme le calme de la vie paisible et
+retiree; nous n'avons pas d'importuns, pas de faux amis, du moins nous
+le croyons ainsi. Nos jours s'ecoulent comme des heures, et sans que
+rien pourtant en interrompe l'uniformite. Cette paix profonde est fort
+du gout de ma belle-soeur. Hippolyte s'en arrange aussi, parce qu'elle
+lui donne une liberte parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup
+a cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis; mais j'ai retranche
+tout doucement beaucoup de mes relations. J'etais tres fatiguee, je
+pourrais meme dire ennuyee, de voir autant de monde. Une societe
+nombreuse et superficielle n'est pas ce qui me convient, et je crois
+que vous etes tout a fait de mon avis, qu'il vaut mieux le coin du feu
+qu'un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu'on
+ait eu le temps d'apprecier leurs qualites et leurs defauts. Je m'en
+tiens donc a deux ou trois femmes sur l'amitie desquelles je puis me
+reposer, ce qui est deja assez rare. Quant aux hommes, ils n'ont pas
+des dehors fort brillants; mais ce sont les meilleures gens du monde;
+vous en avez vu un echantillon: notre ami Duteil, qui n'est pas beau
+ni elegant, j'en conviens, mais qui a de l'esprit, en revanche, et le
+caractere le plus aimable et le plus egal.
+
+Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chere maman, de venir
+refaire connaissance avec Nohant; vous ne pouvez choisir un meilleur
+moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y
+sont deja et que je n'ai nulle affaire qui me force a le quitter d'ici
+a plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la
+route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous
+distraire autant qu'il dependra de nos ressources a cet egard.
+
+Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons
+tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je reclame
+pourtant un plus gros baiser que les autres.
+
+
+
+
+XXX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS[1]
+
+ Nohant, 2 septembre 1829.
+
+M. Duris-Dufresne [2] m'a fait passer, monsieur, votre reponse aux
+propositions dont il a bien voulu se charger de ma part aupres de
+vous. Nous sommes d'accord des ce moment, et, si mon offre vous
+convient toujours, je vous attendrai au commencement d'octobre. Le
+bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la methode et du
+professeur nous donne un vif desir de connaitre l'un et l'autre, et
+nous nous efforcerons de vous rendre agreable le sejour que vous ferez
+parmi nous.
+
+Si, dans votre methode, il est quelque preparation prealable qu'il
+soit a ma portee de donner a mon fils, veuillez me l'indiquer, afin de
+rendre votre travail plus facile; sinon, je le disposerai toujours a
+vous montrer de la docilite et de la reconnaissance, et, ce dernier
+sentiment, ses parents le partageront, n'en doutez pas.
+
+Agreez, monsieur, l'assurance de la consideration distinguee avec
+laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.
+
+AURORE DUDEVANT.
+
+ [1] Jules Boucoiran, precepteur de Maurice, puis ami intime de la
+ famille. Plus tard, redacteur en chef du _Courrier du Gard_.
+ [2] Duris-Dufresue, depute de l'Indre.
+
+
+
+
+XXXI
+
+A M. CARON, A PARIS
+
+ Nohant, 1er octobre 1829.
+
+Mon cher Caron,
+
+Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout
+mon coeur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d'une certaine
+lettre de Felicie que vous m'annoncez et que vous ne m'avez pas
+envoyee? Tete de linotte! a votre age! fi! Cherchez sur votre bureau
+et reparez votre oubli en me la renvoyant bientot et m'ecrivant aussi,
+pour votre part, une longue lettre.
+
+Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps
+que je ne vous ai _embete_, comme dit Pauline; et ce serait dommage
+d'en perdre l'habitude. Ayez la bonte de m'acheter trois ou quatre
+petites boites de poudre de corail pour les dents, comme celle que
+vous m'avez donnee une fois; plus une aune de levantine noire au grand
+large: c'est pour faire un tablier _sans couture_. En expliquant
+l'affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus,
+j'ai une guitare chez Puget que je desirerais ravoir (la guitare,
+s'entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et,
+s'il n'y a pas de boite, veuillez la faire emballer et tenir ces
+choses pretes chez vous, ou M. de Seze les ira prendre pour me les
+apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort
+desireux. Il nous a demande votre adresse.
+
+Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous
+mes remerciements.
+
+
+
+
+XXXII
+
+A M. JULES BOUGOIRAN, A NOHANT
+
+ Perigueux, 30 novembre 1829.
+
+Mon cher Jules,
+
+Comment vont mes enfants? et vous? et tous les miens? Je suis
+impatiente d'avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n'en ai pas
+encore recu et je suis bien pres de m'en tourmenter.
+
+Vous etiez de retour a Nohant vendredi soir, vous auriez du m'ecrire
+le lendemain; peut-etre demain matin aurai-je une lettre de vous ou de
+mon frere. J'en ai besoin pour etre tout a fait contente; car, a _tous
+autres egards_ (vous pretendez que c'est mon mot), je suis bien de
+corps et d'esprit.
+
+Mon voyage a ete sinon rapide, du moins heureux. Ma sante est fort
+bonne et mon coeur assez content. Hatez-vous donc de me dire que ma
+famille va bien aussi; mon Maurice surtout, mon mechant drole, que
+j'aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n'aurais pas
+de bonheur. Dort-il? mange-t-il? est-il gai? est-il bien? Ne soyez pas
+trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez,
+faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n'est pas chose
+aisee. Quand je suis la pour secher ses pleurs et le voir ensuite
+dormir dans son berceau, je ne m'en inquiete guere; mais, de loin, ma
+faiblesse de mere se reveille, et je ne sens plus que de la douleur,
+en songeant qu'il est peut-etre a se lamenter devant son livre. Sotte
+chose que l'enfance de l'homme, sotte chose que sa vie tout entiere!
+
+Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que
+vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son education; mais,
+avant tout, surveillez sa sante. Ayez aussi l'oeil sur ma petite
+pataude et l'oreille a ses cris. Je vous ai deja dit tout cela. Je
+suis rabacheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le
+pardonnerez; car vous avez une mere aussi, et, si vous etiez malade
+chez moi, je vous soignerais comme elle-meme. Je vous ai confie mon
+bien le plus precieux, vous m'avez promis d'en etre responsable.
+
+Repondez bien a toutes mes questions, repetez dix fois la meme chose
+sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir
+au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amitie pour
+moi que j'en ai pour vous.
+
+Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Ecrivez
+jusqu'a ce que je vous avertisse. Adieu.
+
+Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'etait pas mort de soif
+quand vous etes arrive. Tenez un peu compagnie a ma pauvre Emilie [1],
+qui s'ennuie souvent. Je sais que vous etes bon, attentif et
+obligeant.
+
+Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose.
+
+AURORE DUDEVANT.
+
+ [1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+AU MEME
+
+ Perigueux, 8 decembre 1829.
+
+Mon cher Jules,
+
+J'ai recu trois lettres de vous. J'ai ecrit ce matin a mon frere pour
+lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a
+pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de
+ce moment, je ne me suis peut-etre pas bien expliquee. C'etait
+pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez
+eu, j'espere, a votre disposition la clef de la grande bibliotheque
+vous avez pu lire a votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre
+chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu'a vous d'en allumer, et
+vous n'etes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discretion.
+
+Recommandez donc bien mon bengali et veillez a ce qu'il soit bien
+tenu; car, si je le retrouve mal soigne, je ferai un train du diable a
+Andre [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit reduit,
+afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu a la fin de la semaine, je ne
+le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frere de monter
+souvent Liska [2].
+
+J'ai commence par ou je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les
+petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas
+pressees, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants.
+Ma fille est enrhumee, dites-vous? Si elle l'etait trop, faites-lui le
+soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques
+gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme.
+Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui
+ecris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse.
+
+Ma sante se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de
+chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, heretique, ce que cela
+signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci
+du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles
+de ma chere famille. Soignez toujours mon Maurice.
+
+Adieu; ne m'ecrivez plus, je pars incessamment.
+
+AURORE DUDEVANT
+
+ [1] Domestique de la maison.
+ [2] Jument de selle de George Sand.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 29 decembre 1829
+
+Ma chere petite maman,
+
+Je viens vous souhaiter une bonne sante et tout ce qu'on peut
+souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'annee ou nous entrons
+et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour
+cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie...
+
+Que faites-vous de mon mari? vous mene-t-il au spectacle? est-il gai?
+est-il bon enfant? Il nous a mande qu'il serait de retour cette
+semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet
+engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le
+rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est
+a Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici,
+nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie
+a nous chauffer et a dire des folies. Nous ne faisons rien, et
+pourtant les journees sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une
+gaiete intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants
+nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maitre
+d'ecriture; moi, je suis maitresse de musique.
+
+Ma fille n'est pas tout a fait aussi avancee; mais elle commence a
+parler anglais et a marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol
+et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs
+langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas tres contente de
+mademoiselle _Pepita_ (c'est ainsi que se nomme l'heroine), et je ne
+sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme
+une veritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraiche
+et bien portante. Elle sera, je crois, tres jolie; elle ressemble,
+dit-on, a Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la
+neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison
+plus palpable.
+
+Adieu, chere petite maman; j'ai les doigts tout geles. Je vous
+embrasse tendrement et laisse la place a Hippolyte.
+
+
+
+
+XXXV
+
+A LA MEME
+
+ 1er fevrier 1830
+
+Ma chere maman,
+
+Si je n'avais recu de vos nouvelles par mon mari et par mon frere, qui
+vient d'arriver, je serais inquiete de votre sante; car il y a bien
+longtemps que vous ne m'avez ecrit. Depuis plusieurs jours, je me
+disposais a vous en gronder. J'en ai ete empechee par de vives alarmes
+sur la sante de Maurice.
+
+J'ai ete bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les
+soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise.
+Il a meme ete plus promptement retabli que je n'osais l'esperer. Il va
+bien maintenant et reprend ses lecons, qui sont pour moi une grande
+occupation. Il me reste a peine quelques heures par jour pour faire un
+peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un
+ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une
+bonne etrangere qui lui eut ete fort utile pour apprendre les langues,
+mais qui etait un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que,
+apres bien des indulgences mal placees, j'ai fini par la mettre a la
+porte, ce matin, pour avoir mene Maurice (a peine sorti de son lit a
+la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de
+pain chaud et de vin du cru.
+
+J'ai confie Solange aux soins de la femme d'Andre, que j'ai depuis
+deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essaye le
+soir meme ou il est tombe malade. Je n'ose pas vous dire qu'il
+ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il
+s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil
+apres avoir joue, tandis que c'etait le mal de tete et la fievre qui
+s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas ose le _faire poser,_ dans la
+crainte de le fatiguer.
+
+J'ai cherche autant que possible, en retouchant mon ebauche, de me
+penetrer de sa physionomie espiegle et decidee. Je crois que
+l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus age d'un
+an ou deux. La distance des narines a l'oeil est un peu exageree, et
+la bouche n'est pas assez froncee dans le genre de la mienne. En vous
+representant les traits de cette figure un peu plus rapproches, de
+tres longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent
+au regard beaucoup d'agrement, de tres vives couleurs roses avec un
+teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orange,
+c'est-a-dire d'un moins beau noir que les votres, mais presque aussi
+grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez
+prendre une idee de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite,
+plutot belle que jolie.
+
+La taille est sans defauts: svelte, droite comme un palmier, souple et
+gracieuse; les pieds et les mains sont tres petits; le caractere est
+un peu emporte, un peu volontaire, un peu tetu. Cependant le coeur est
+excellent, et l'intelligence tres susceptible de developpement. Il lit
+tres bien et commence a ecrire; il commence aussi la musique,
+l'orthographe et la geographie; cette derniere, etude est pour lui un
+plaisir.
+
+Voila bien des bavardages de mere; mais vous ne m'en ferez pas de
+reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose
+dans l'esprit que mes lecons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs.
+Voici le moment ou tous mes soins deviennent necessaires. L'education
+d'un garcon n'est pas une chose a negliger. Je m'applaudis plus que
+jamais d'etre forcee de vivre a la campagne, ou je puis me livrer
+entierement a l'instruction.
+
+Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle
+et les courses quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas
+penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a
+une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti:
+c'est d'etre eloignee de vous, a qui je serais si heureuse de
+presenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et
+de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le
+moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux a remplir.
+Moi-meme, j'ose a peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir
+vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez a Paris, et que la
+campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sure interieurement
+que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la
+vie agreable, vous gouteriez celle que je voudrais vous creer ici.
+
+Adieu, ma chere maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les
+petits. Ecrivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que
+vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que
+vous me donniez une benediction.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, fevrier 1830.
+
+Ma chere petite maman,
+
+J'ai recu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais repondu
+tout de suite, sans un nouveau derangement de sante qui m'a mis assez
+bas. Il faudra que je songe serieusement a me mettre en etat de grace;
+chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que
+j'ai de la peine a croire que cela serve a quelque chose.
+
+"Voila, direz-vous, de beaux sentiments!" Vous savez que je plaisante,
+et qu'en etat de sante ou de maladie, je suis toujours la meme, quant
+au moral; ma gaiete n'en est meme pas alteree. Je prends le temps
+comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur
+la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous
+soigner.
+
+Heureusement vous etes toujours jeune et vous pouvez encore mener
+longtemps la vie de garcon; mais un jour viendra, madame ma chere
+mere, ou vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il
+faudra bien alors que vous reveniez a nous. C'est la que je vous
+attends, au coin du feu de Nohant, enveloppee de bonnes couvertures et
+enseignant a lire aux enfants de Maurice et a ceux de Solange;
+moi-meme, je ne serai plus alors tres allante, et, si ma pauvre sante
+detraquee me mene jusque-la, je ne serai pas fachee d'accaparer
+l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires
+qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai,
+moi, beaucoup plus vieille que mon age; car deja, avec une dose de
+sciatique et de douleurs comme celles qui me pesent sur les epaules,
+je gagerais que vous etes plus jeune que moi.
+
+Ainsi donc, chere mere, comptez que nous vieillirons ensemble et que
+nous serons juste au meme point. Puissions-nous finir de meme et nous
+en aller de compagnie la-bas, le meme jour!
+
+Adieu, chere maman; je laisse la plume a Hippolyte; je ne puis pas
+ecrire sans me fatiguer beaucoup. Mon etourdi se charge de vous
+raconter nos amusements.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 1er mars 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Il me semblait que vous nous aviez oublies. Je suis bien aise de
+m'etre trompee. Vous seriez fort ingrat, si vous ne repondiez pas a
+l'amitie sincere que je vous ai temoignee et que vous m'avez paru
+meriter. Je crois que vous y repondez en effet, puisque vous me le
+dites, et je suis sensible a la maniere simple et affectueuse dont
+vous exprimez votre affection.
+
+Vous vous applaudissez d'avoir trouve une amie en moi. C'est bon et
+rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce
+que je vous ai vu ici, c'est-a-dire honnete, doux, sincere, aimant
+votre excellente mere, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas
+un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le
+faire; si vous demeurez, enfin, toujours etranger aux erreurs que vous
+m'avez vue detester et combattre chez mes plus proches amis, vous
+pouvez compter sur cette amitie toute maternelle que je vous ai
+promise.
+
+Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en
+est beaucoup dont la mauvaise education, l'abandon dans la vie ou le
+caractere ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel
+paisible, une bonne mere, si l'on se laisse corrompre, on ne merite
+aucune indulgence. Je connais vos qualites et vos defauts mieux que
+vous ne les connaissez. A votre age, on ne se connait pas. On n'a pas
+assez d'annees derriere soi pour savoir ce que c'est que le passe et
+pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'a l'autre qu'on a
+devant soi, et on la voit bien differente de ce quelle sera!
+
+Je vais vous dire ce que vous etes. D'abord l'apathie domine chez
+vous. Vous etes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens,
+vos etudes ont ete bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tete
+"carree", comme disait Napoleon, un esprit positif et une instruction
+solide, si vous n'etiez pas paresseux. Mais vous l'etes. En second
+lieu, vous n'avez pas le caractere assez bienveillant en general, et
+vous l'avez trop quelquefois. Vous etes taciturne a l'exces, ou
+confiant avec etourderie. Il faudrait chercher un milieu.
+
+Remarquez que ces reproches ne s'adressent point a mon fils, a celui
+que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi,
+etait toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran,
+que les autres jugent, dont ils peuvent avoir a se louer ou a se
+plaindre. Desirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une
+idee juste de vous, et voulant vous apprendre a vivre bien avec tous,
+je dois vous montrer les inconvenients de cet abandon avec lequel vous
+vous livrez a la sensation du moment: tantot l'ennui, tantot
+l'epanchement.
+
+Vous n'aimez point la solitude. Pour echapper a une societe qui vous
+deplait, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence,
+vous passiez toutes vos soirees a la cuisine, et je vous desapprouve
+beaucoup.
+
+Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une
+facon hautaine. Elevee avec eux, habituee pendant quinze ans a les
+regarder comme des camarades, a les tutoyer, a jouer avec eux comme
+fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent
+gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des
+domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'etaient
+pas des valets, mais bien une classe de gens a part qui s'etaient
+engages par gout a faire aller ma maison, en vivant aussi libres,
+aussi _chez eux_ que moi-meme.
+
+Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine,
+en regardant rotir le poulet du diner et en donnant audience a mes
+coquins et a mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart
+d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassembles, pour y passer le temps a
+ecouter leur conversation. Elle m'ennuierait et me degouterait; parce
+que leur education est differente de la mienne; je les generais en
+meme temps que je me trouverais deplacee. Or vous etes eleve comme moi
+et non comme eux. Vous ne devez donc pas etre avec eux comme un egal.
+J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pense, s'il ne
+m'etait revenu quelque chose de semblable d'une maniere indirecte, par
+l'effet du hasard.
+
+Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employe chez le general
+Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou
+comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille
+Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de
+M. Jules. "C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est
+jeune, ca ne sait pas tenir son rang. Ca joue aux cartes ou aux dames
+avec le chasseur du general. Nous autres gens du commun, nous n'aimons
+pas ca; si nous etions eleves en messieurs, nous nous conduirions en
+messieurs."
+
+Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un
+propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui
+me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie
+avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais du avoir
+lieu, parce que vous n'auriez jamais du faire votre societe de gens
+sans education.
+
+Je le repete, l'education etablit entre les hommes la seule veritable
+distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-la me semble
+irrecusable. Celle que vous avez recue vous impose l'obligation de
+vivre avec les personnes qui sont dans la meme position, et de n'avoir
+pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de
+l'obligeance. De l'intimite et de la confiance, jamais; a moins de
+circonstances particulieres qui n'existent point par rapport a vous
+avec mes gens, ou avec ceux du general Bertrand. Voila encore ce qui
+me fait dire que vous etes paresseux.
+
+Quand vos eleves sont couches, au lieu d'aller niaiser avec des gens
+qui ne parlent pas le meme francais que vous, il faudrait prendre un
+livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore.
+Si votre cerveau est fatigue des impatiences et des fadeurs de la
+lecon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de
+litterature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous
+connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de
+mechants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre.
+
+Vous voyez que j'use fort de la liberte que vous m'avez donnee de vous
+gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je
+ne fais que remplir mon devoir de mere; il faut vous aimer et vous
+estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement.
+
+
+ Le 13 mars.
+
+Il y a tantot quinze jours que je vous ecrivis le barbouillage
+precedent. Depuis, il ne m'a pas ete possible de le reprendre; c'est a
+grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrape une sorte de
+refroidissement qui m'a fort maltraite les yeux. Je serai fort a
+plaindre si j'en suis reduite a me chauffer les pieds sans m'occuper;
+c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du
+ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive.
+
+En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot:
+c'est que vous ne vous facherez pas j'espere, de tout ce qui precede,
+un peu severement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon
+amitie pour vous.
+
+Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand.
+Vous trouverez Maurice et Leontine lisant tres bien, ecrivant tres
+mal, faisant du reste assez de progres pour les petites choses que je
+leur enseigne peu a peu. Soulat[2] lit mal et ecrit bien. Il oublie
+les principes que vous lui avez donnes, quoique nous le fassions lire
+tous les jours.
+
+Vous m'aviez propose de me laisser des tableaux pour les leur remettre
+sous les yeux, ce qui souvent est necessaire. Vous l'avez ensuite
+oublie. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales
+regles. Mais j'ai les yeux et la tete si malades, que vous me rendrez
+service en me les faisant passer.
+
+Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le
+monde ici vous fait amitie.
+
+Maurice vous embrasse.
+
+ [1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant.
+ [2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde imperiale, paysan
+ dans le village de Nohant.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 22 mars 1830.
+
+Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je
+veux vous dire de venir me voir avant de retourner a Paris. Il faut
+meme vous arranger de maniere a passer quelque temps chez nous. Les
+enfants ecrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la methode
+d'orthographe dont vous m'avez parle. Ne le voulez-vous pas? Vous
+savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition.
+
+Vous convenez de trop bonne grace de tous _vos torts_, je ne puis vous
+gronder bien haut. Mais un defaut qu'on avoue n'est qu'a moitie
+corrige. Il faut mettre la main a l'oeuvre et s'en debarrasser au plus
+tot. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience.
+
+Vous ne vous trompez guere. J'en ai une inepuisable pour certaines
+contrarietes et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne
+Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou
+jamais d'en avoir. Je prends tellement a coeur ses progres, que je me
+desespere promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous,
+que cela tient a ma constitution, au climat, a la digestion, etc.
+Pourtant, ce serait une pauvre defaite, puisqu'il est beaucoup
+d'occasions ou je reussis a dompter l'emportement de mon caractere. Ce
+qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait
+pouvoir presque toujours. J'espere en venir la pour mes impatiences,
+de meme que vous avec votre apathie. La douceur m'est necessaire pour
+faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour
+faire quelque chose de vous-meme. L'education de Maurice commence, la
+votre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre
+tache quand vous serez ici, et je vous autorise a vous moquer de moi
+quand vous me verrez en colere. Mais deja je me suis beaucoup amendee.
+
+Le second paragraphe de votre reponse n'est pas clair. Vous me
+promettez de me l'expliquer dans un an; a la bonne heure!
+
+Le troisieme est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le
+relire pour voir comme il est solide. Vous dites: "Je suis franc,
+parce que je laisse voir aux gens qu'ils me deplaisent. J'abhorre la
+dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement." Voila
+qui est bien d'une tete de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je
+sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois
+en ma vie ressenti des mouvements d'eloignement et d'indignation
+envers certaines gens? Sans doute cela m'est arrive; mais, avant de le
+leur temoigner, j'ai reflechi.
+
+Je me suis demande sur quoi etaient fondees mes aversions, et j'ai
+presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagerait la difference
+entre moi et ces gens-la, la superiorite usurpee sur eux. Je ne parle
+pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de
+_frequenter_. Je les mets a part. Ils ont bien des motifs d'excuse et
+de compassion inutiles a dire ici. Je vous permets bien, du reste, de
+les considerer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous
+rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes degrades, qu'on
+doit encore secourir, pour les empecher de se degrader de plus en
+plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices meme
+qu'on rencontre dans la societe, dans toutes les societes, avec cette
+seule difference qu'ils sont plus ou moins voiles.
+
+Eh bien, si vous etiez un peu moins jeune, si vous aviez plus
+d'habitude de rencontrer de ces gens a chaque pas (c'est la en quoi
+consiste ce qu'on appelle _experience_), si vous aviez examine _tout_
+en les jugeant, vous seriez beaucoup moins severe pour eux, sans
+cesser d'etre rigidement vertueux pour vous-meme.
+
+Considerez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les
+travers vous choquent ont vecu trois ou quatre fois votre age, ont
+passe par mille epreuves dont vous ne savez pas encore comment vous
+sortiriez, ont manque peut-etre de tous les moyens de salut, de tous
+les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les
+preserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis a leur place,
+et voyez ce qu'est l'homme livre a lui-meme?
+
+Observez-vous avec severite, avec attention, pendant une journee
+seulement! Vous verrez combien de mouvements de vanite miserable,
+d'orgueil rude et fou, d'injuste egoisme, de lache envie, de stupide
+presomption, sont inherents a notre abjecte nature! combien les bonnes
+inspirations sont rares! comme les mauvaises sont rapides et
+habituelles! C'est cette habitude qui nous empeche de les apercevoir,
+et, pour ne pas nous y etre livres, nous croyons ne les avoir pas
+ressentis. Demandez-vous ensuite d'ou vous vient le pouvoir de les
+reprimer; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat
+n'est plus sensible que dans les grandes occasions. "C'est ma
+conscience, direz-vous. Ce sont mes principes."
+
+Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d'eux-memes sans les
+soins que votre mere et tous ceux qui ont travaille a votre education
+ont pris a vous les inculquer? Et maintenant vous oubliez que ce sont
+eux qu'il faut benir et glorifier, et non pas vous, qui etes un
+ouvrage sorti de leurs mains! Ayez donc plutot compassion de ceux a
+qui le secours a ete refuse et qui, livres a leur propre impulsion, se
+sont fourvoyes sans savoir ou ils allaient. Ne les recherchez pas; car
+leur societe est toujours deplaisante et peut-etre dangereuse a votre
+age; mais ne les haissez pas. Vous verrez, en y reflechissant, que la
+bienveillance, qu'on appelle communement _amabilite_, consiste non pas
+a tromper les hommes, mais a leur pardonner.
+
+Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit
+tout ce que j'en pensais la premiere foi. Vous convenez que vous avez
+tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outree en une
+douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des
+elements tres bons en vous; mais le raisonnement est souvent faux.
+C'est un grand mal de s'encourager soi-meme a se tromper.
+
+Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tot que vous
+pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons
+affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 19 avril 1830.
+
+Ma chere maman,
+
+J'ai ete empechee de vous ecrire par une ophthalmie qui m'a fait
+beaucoup souffrir pendant plus d'un mois et dont je ne suis pas tout a
+fait debarrassee, j'ai encore les yeux malades et fatigues le soir.
+Neanmoins, je suis assez bien pour mettre a execution un projet dont
+je n'ai pas voulu vous faire part avant qu'il fut tout a fait arrete.
+Je vais aller passer quelques jours aupres de vous, et, de plus, je
+vous mene Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en
+meurt d'envie et me fait mille questions sur votre compte.
+
+Je profite d'une occasion agreable et commode pour le voyage: le
+sous-prefet et sa femme[1] vont aussi prendre l'air de Paris et
+m'offrent place dans leur caleche. Une fois pres de vous, j'espere
+bien vous decider a revenir avec moi; vous n'aurez plus de defaites a
+me donner; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous
+nous arreterons pour vous laisser reposer ou il vous plaira; enfin, je
+vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la
+fatigue. Mais c'est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble
+la semaine prochaine, c'est-a-dire le 30 de ce mois ou le 1'er mai.
+
+Dites a l'ami Pierret de s'appreter a gater Maurice, comme il m'a
+gatee jadis; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si
+j'avais ete seule, je vous aurais priee de me donner un lit de sangle
+au pied du votre; mais Maurice est un camarade de lit assez
+desagreable; d'ailleurs, Hippolyte desire que je donne un coup d'oeil
+a sa maison[2]. J'occuperai donc son appartement; ce qui ne
+m'empechera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener.
+
+J'espere bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu'a mon
+dernier voyage, je vous ai ete enlever, un jour que vous etiez malade,
+et que j'ai reussi a vous egayer et a vous guerir. Je compte encore
+livrer l'assaut a votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce
+ne sera pas beaucoup dire quant au physique; car je suis un peu dans
+les pommes cuites, comme vous verrez; mais le moral ne vieillit pas
+autant et je suis encore assez folle quand je me mele de l'etre.
+
+Adieu, ma chere maman; bientot je vous dirai bonjour. Je suis heureuse
+d'avance. Faites que je vous trouve bien portante; car, malgre mon
+empressement a vous soigner, j'aime mieux que vous n'en ayez pas
+besoin. Je vous embrasse mille fois.
+
+Emilie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement.
+
+ [1] M. et madame de Perigny
+ [2] Rue de Seine, 31.
+
+
+
+
+XL
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Nohant, 20 juillet 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Ou etes-vous? Je vous ecris a tout hasard a Paris. Vous m'aviez promis
+de venir me voir aussitot votre retour dans le pays, et je ne vous
+vois point arriver. Dernierement madame Saint-Agnan me mandait qu'elle
+vous voyait souvent. Pourquoi ne m'ecrivez-vous pas? Je sais que vous
+vous portez bien, que vous avez conserve l'habitude de cette gaiete
+bruyante que je vous connais. Mais ce n'est pas assez; je veux que
+vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et
+ne faites pas.
+
+Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit a
+Nohant; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de
+suite. L'hiver et l'ete apportent seuls quelque diversion a cet etat
+de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez
+mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le
+temps marche et que la vie coule comme l'eau. C'est un cours
+tranquille, celui qui me mene et je ne demande pas a rouler plus vite.
+Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le
+_fardeau de l'existence_? Ah! il est lourd a porter par un temps
+chaud, avec de longues courses a faire. Je m'y suis _amuse_ ou
+_amusee_ (comme votre sublime exactitude grammaticale l'entendra).
+Mais je suis bien aise d'etre de retour. Arrangez cela comme vous
+voudrez.
+
+J'en conclus que je me trouve bien partout, grace a ma haute
+philosophie, ou a ma profonde nullite. Vous aimiez assez notre vie
+paisible, vous etes ne pour cela, et vous avez une tournure faite
+expres pour le grand canape somnifere de mon silencieux salon. Ne
+viendrez-vous pas bientot y lire les journaux ou vous y enfoncer dans
+une lethargie demi-meditative, demi-ronflante?
+
+Il me tarde de vous embrasser, mon cher enfant, de vous morigener
+par-ci par-la, avec toute l'autorite que mon age venerable et mon
+caractere grave me donnent sur votre folatre jeunesse. En attendant,
+ecrivez-moi, ou nous nous facherons.
+
+Bonsoir, mon cher fils; je suis toujours a moitie aveugle: c'est pour
+qu'il ne me manque aucune des infirmites dont l'imbecillite se
+compose.
+
+Cela ne m'empeche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez,
+demandez, je vous prie, a madame Saint-Agnan si elle n'a rien a
+m'envoyer de chez Gondel[1]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de
+papier pareil a celui de cette lettre. Quand je dis _quelques_,
+c'est-a-dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me
+tarde de m'acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai
+qu'en amitie, c'est l'infatigable obligeance que vous avez eue pour
+moi a Paris et a laquelle je sais etre sensible, quoique bourrue.
+
+Maurice vous embrasse; il lit bien, mais n'ecrit pas assez couramment
+pour commencer l'orthographe; d'ailleurs, je n'ai encore examine
+qu'imparfaitement votre methode. Je veux m'en penetrer un peu plus,
+avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas
+inutile.
+
+ [1] Gondel, marchand.
+
+
+
+
+XLI
+
+AU MEME
+
+ La Chatre, 31 juillet 1830, onze heures du soir.
+
+Oui, oui, mon enfant, ecrivez-moi. Je vous remercie d'avoir pense a
+moi au milieu de ces horreurs. O mon Dieu, que de sang! que de larmes!
+
+Votre lettre du 28 ne m'est arrivee qu'aujourd'hui 31. Nous attendions
+des nouvelles avec une anxiete! Cependant, nous savions a peu pres
+tout ce qu'elle contient par mille voies diverses, et les versions
+different peu les unes des autres. Mais rien d'officiel! Nous esperons
+que ce sera demain; car nous avons besoin de cela pour cooperer aussi
+de tous nos faibles moyens au grand oeuvre de la renovation. Ah Dieu!
+l'emporterons nous? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il a
+leurs femmes et a leurs enfants!
+
+Votre lettre a ete lue par toute la ville; car on est avide de details
+et chacun fournit son contigent; ecrivez donc, songez qu'on
+s'arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques.
+Mon pauvre enfant, en depit de la fusillade et des barricades, vous
+avez reussi a m'informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi
+tous ceux pour qui je fremis, vous n'etes pas un de ceux qui
+m'interessent le moins. Ne vous exposez pas, a moins que ce ne soit
+pour sauver un ami; alors je vous dirais ce que je dirais a mon propre
+fils: "Faites-vous tuer plutot que de l'abandonner." Au nom du ciel,
+si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui
+me sont chers.
+
+Les Saint-Agnan n'ont-ils pas souffert? Le pere etait de la garde
+nationale. On en est a se dire: "Un tel est-il mort?" Il y a trois
+jours, la mort d'un ami nous eut glaces; aujourd'hui, nous en
+apprendrons vingt dans un seul jour peut-etre, et nous ne pourrons les
+pleurer. Dans de tels moments, la fievre est dans le sang, et le coeur
+est trop oppresse pour se livrer a la sensibilite.
+
+Je me sens une energie que je ne croyais pas avoir. L'ame se developpe
+avec les evenements. On me predirait que j'aurai demain la tete
+cassee, je dormirais quand meme cette nuit; mais on saigne pour les
+autres. Ah! que j'envie votre sort! Vous n'avez pas d'enfant! Vous
+etes seul; moi, je veille comme une louve veille sur ses petits. S'ils
+etaient menaces, je me ferais mettre en pieces.
+
+Mais que voulais-je vous dire? Mes pensees se ressentent du desordre
+general. Courez a l'hotel d'_Elboeuf,_ place du Carrousel. Il est
+pille, devaste sans doute. Sachez si ma tante, madame Marechal, et sa
+famille out echappe aux desastres de ces journees de meurtre. Mon
+oncle etait inspecteur de la maison du roi. Je me flatte qu'il etait
+absent. Mais sa femme et sa fille, seules au centre de la tempete! Son
+gendre est brigadier aux gardes du corps; est-il mort? S'il ne l'est
+pas, vivra-t-il demain? Je n'ai pas le courage de leur ecrire.
+D'ailleurs, ou sont-ils? Et puis peuvent-ils songer, s'ils out ete
+maltraites, comme je le crains, a donner de leurs nouvelles? Mais
+vous, mon enfant, qui etes actif, bon et devoue a vos amis, vous
+pouvez peut-etre me tirer de cette horrible inquietude. Faites-le si
+le combat a cesse, comme on le dit. Helas! ne recommencera-t-il pas
+bientot?
+
+Que je vous dise ce qui se passe chez nous. Notre ville est la seule
+qui se montre vraiment energique. Qui l'aurait cru? elle seule marche.
+Chateauroux est moins determinee. Issoudun ne l'est pas du tout;
+neanmoins, les gardes nationales s'organisent, et, si l'autorite
+(l'autorite renversee) lutte encore, nous resisterons bien. Dans ce
+moment, la gendarmerie est la seule force qu'on ait a nous opposer;
+c'est si peu de chose contre la masse, qu'elle se tient prudemment en
+repos. Nous n'avons qu'un danger a courir, celui d'etre assaillis par
+un regiment detache de Bourges pour nous soumettre. Alors on se
+battra.
+
+Les deux hommes d'ici sont des plus decides. Casimir est nomme
+lieutenant de la garde nationale, et cent vingt hommes sont deja
+inscrits. Nous attendons avec impatience la direction que nous donnera
+le gouvernement provisoire. J'ai peur, mais je n'en dis rien; car ce
+n'est pas pour moi que j'ai peur. En attendant, on se reunit, on
+s'excite mutuellement.
+
+Et vous, que ferez-vous? La famille Bertrand viendra-t-elle ici
+bientot? L'accompagnez-vous toujours? Je desire bien vous revoir.
+
+Parlez-moi de notre depute; est-il arrive sans evenement? Nous l'avons
+vu partir au plus rude moment et nous fremissions de ce qui pouvait
+lui arriver. Nous esperons maintenant qu'il a pu entrer sans danger,
+mais nous sommes impatients d'en avoir la certitude. Tachez de le
+voir, et priez-le, s'il a un instant de loisir, de me donner de ses
+nouvelles. Il est notre heros, et, comme notre attachement est son
+unique salaire, il ne peut pas refuser celui-la.
+
+Adieu, mon cher enfant. Ou sont nos paisibles lectures et nos jours de
+repos? Quand reviendront-ils? La guerre n'est pas mon element; mais,
+pour vivre ici-bas, il faut-etre amphibie. S'il ne fallait que mon
+sang et mon bien pour servir la liberte! Je ne puis pas consentir a
+voir verser celui des autres, et nous nageons dans celui des autres!
+Vous etes heureux d'etre homme; chez vous, la colere fait diversion a
+la douleur. Merci encore une fois de votre lettre.
+
+Ne vous lassez pas de nous donner des details. Je ne crois pas qu'il
+ait pu rien arriver a ma mere; mais la pauvre femme a du avoir bien
+peur. Voyez-la, je vous en prie; elle demeure pres de vous, boulevard
+Poissonniere, n^o 6. Ne vous etonnez pas si son accueil est singulier;
+elle a l'etrange manie de prendre tous les gens qu'elle ne connait pas
+pour des voleurs. Criez-lui en entrant que vous venez de ma part
+savoir de ses nouvelles, et, si elle vous recoit froidement, ne vous
+en inquietez pas. Je vous saurai gre de ce nouveau service. Adieu.
+
+
+
+
+XLII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE
+
+ 7 septembre 1830.
+
+J'aurais repondu plus tot a votre lettre, ma chere petite mere, si je
+n'eusse ete fort malade. On a craint pour moi une fievre cerebrale,
+et, pendant quarante-huit heures, j'ai ete je ne sais ou. Mon corps
+etait bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon ame galopait
+dans je ne sais quelle planete. Pour parler tout simplement, je n'y
+etais plus et je ne me sentais plus.
+
+Casimir est fort sensible a vos reproches; il assure qu'il ne les
+merite pas. On lui a dit chez ma tante que vous etiez partie. Il en
+etait si convaincu, qu'il me l'a dit en arrivant ici. Il n'a point ete
+s'en assurer par lui-meme; il regardait cela comme une course inutile,
+dans la certitude ou il etait de ne point vous rencontrer. Il etait
+tellement presse, tellement occupe d'affaires politiques et de
+commissions dont la ville de la Chatre l'avait charge pour les
+Chambres, qu'il regardait, avec raison, son temps comme fort precieux.
+Force de revenir au bout de huit jours, ce n'est pas sans peine qu'il
+a rempli si vite sa mission. Ce que je ne concois pas, c'est qu'on
+l'ait induit en erreur, lorsque, d'apres ce que vous me dites, on
+savait que vous etiez encore a Paris. J'ai des lettres de lui datees
+de cette epoque dans lesquelles il me dit positivement: "Ta mere est
+partie pour Charleville, c'est pourquoi je n'ai pu la voir."
+
+Casimir est incapable d'un mensonge et il ne peut avoir de raison pour
+vous eviter; ainsi, tout cela est le resultat d'un malentendu. Il
+etait decide a vous ramener ici avec lui, si vous y eussiez consenti.
+
+Vous avez ete pres de Caroline. Je suis loin d'en etre jalouse. Elle
+etait malade, et je n'ai qu'un regret, c'est que les liens qui me
+retiennent ici m'aient empechee de vous y accompagner. Je l'aurais
+soignee avec zele; mais, outre que l'arrivee de deux personnes de plus
+dans son menage eut pu la gener beaucoup, il ne m'est pas facile de
+quitter mes petits enfants, encore moins de les faire voyager avec
+moi. Voici l'age ou Maurice a besoin de lecons suivies et je suis
+comme enchainee a la maison. J'ai renonce aux longues courses; ce qui
+me force de negliger celles de mes connaissances qui demeurent a cinq
+ou six lieues.
+
+Oscar doit etre un beau garcon bien avance. S'il etait a moi, avec les
+dispositions qu'il a pour le dessin, j'en ferais un peintre. C'est
+l'avenir que je reve pour le mien. Il annonce aussi du gout pour cet
+art. C'est, a mon gre, le plus beau de tous, celui qui peut occuper le
+plus agreablement la vie, soit qu'il devienne un etat, soit qu'il
+serve seulement a l'amusement. Il me fait passer tant d'heures de
+plaisir et de bonheur que je passerais peut-etre a m'ennuyer! Si
+j'avais un talent veritable, je sens qu'il n'y aurait pas de sort plus
+beau que le mien et j'oublierais bien au fond de mon cabinet les
+intrigues et les ambitions qui font les revolutions.
+
+Que dites-vous de celle-ci? Je suis loin de la croire finie, et j'ai
+peur meme que tout ce qu'on a fait ne serve a rien. Mais vous en avez
+par-dessus la tete, vous qui avez vu tout cela. Je ne veux pas vous en
+parler.
+
+Vous me rendez heureuse en m'apprenant que vous etes plus forte que
+vous ne disiez. Je le pensais bien. Vous vous exageriez votre
+faiblesse. Je crois que je tiens de vous sous le rapport de la sante;
+je suis sujette a de frequentes indispositions, a des souffrances
+presque continuelles; mais, au fond, je suis extremement forte, comme
+vous, et d'etoffe a vivre longtemps sans infirmite, en depit de tous
+ces _arias_ de bobos.
+
+Soignez-vous bien, mais ne vous figurez donc pas que vous avez cent
+ans; toutes les femmes de votre age ont l'air d'avoir vingt ans de
+plus que vous. En ne vous affectant pas, en ne vous laissant pas
+gagner par l'ennui et la tristesse, vous serez longtemps jeune.
+
+Restez pres de ma soeur tant qu'elle aura besoin de vous et que vous
+vous plairez dans ce pays. Des que vous eprouverez le besoin de
+changer de place et la force de le faire, venez ici. Vous y resterez
+dix ans si vous vous y trouvez bien, huit jours si vous vous ennuyez.
+Vous serez libre comme chez vous, vous vous leverez, vous vous
+coucherez, vous serez seule, vous aurez du monde, vous mangerez comme
+bon vous semblera, vous n'aurez qu'a parler pour etre obeie. Si vous
+n'etes pas contente de nous, je suis bien sure que ce ne sera pas de
+notre faute.
+
+Adieu, ma chere maman; je vous embrasse de toute mon ame, ainsi que ma
+soeur et Oscar.
+
+Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs.
+
+
+
+
+XLIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 27 octobre 1830.
+
+Je vous remercie, mon cher enfant, de vos deux billets. Je me doutais
+bien de l'exageration des rapports sur Issoudun qui nous etaient
+parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, veritables cancans
+politiques, qui grossissent en roulant par le monde.
+
+La verite a toujours quelque chose de trivial qui deplait aux esprits
+poetiques. Nous sommes d'ailleurs dans le pays, dans la terre
+classique de la poesie, on ne dit jamais les choses comme elles sont.
+Voit-on des cochons, ce sont des elephants; des oies, ce sont des
+princesses; ainsi du reste. Je suis lasse et degoutee de tout cela;
+aussi je ne lis plus les journaux. J'execre l'esprit de commerage des
+coteries provinciales: c'est une guerre de menteries, un assaut
+d'absurdites qui fait mal au coeur, pour peu qu'on en ait. Je ne
+trouve en dehors de ma vie intime, rien qui merite un sentiment
+d'interet veritable.
+
+De nos jours, l'enthousiasme est la vertu des dupes. Siecle de fer,
+d'egoisme, de lachete et de fourberie, ou il faut railler ou pleurer
+sous peine d'etre imbecile ou miserable. Vous savez quel parti je
+prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je
+m'en entoure comme d'un bataillon sacre qui fait peur aux idees noires
+et decourageantes. Absents ou presents, mes amis remplissent mon ame
+tout entiere; leur souvenir y apporte la joie, efface la pointe aceree
+des douleurs cuisantes, souvent repetees. Le lendemain ramene un rayon
+de soleil et d'esperance. Alors je me moque des larmes de la veille.
+
+Vous vous etonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractere
+flexible. Ou en serais-je sans cette faculte de m'etourdir? Vous
+connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que, sans
+l'heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais
+maussade et sans cesse repliee sur moi-meme, inutile aux autres,
+insensible a leur affection.
+
+Loin de la, cette faculte d'oublier m'inspire tant de reconnaissance,
+m'apporte tant de consolations, que je suis fiere de pouvoir dire a
+ceux qui m'aiment: "Vous me rendez le bonheur et la gaiete, vous me
+dedommagez de ce qui me manque, vous suffisez a toutes mes ambitions."
+Prenez votre part de ce compliment, mon enfant; car vous savez que je
+vous aime comme un fils et comme un frere.
+
+Nous differons de caractere; mais nos coeurs sont honnetes et aimants,
+ils doivent s'entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps
+pres de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde de voir
+arriver ce moment.
+
+Bonsoir, mon fils; ecrivez-moi.
+
+
+
+
+XLIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE
+
+ Nohant, 22 novembre 1830.
+
+Ma chere petite maman,
+
+Vous etes bien paresseuse. Si je ne vous savais en bonnes mains et en
+surete a Charleville, je serais inquiete de vous. Par ce temps-ci, on
+ne sait qui vit ni qui meurt. Il y a des troubles de tous les cotes;
+notre pays, tout pacifique qu'il est d'ordinaire, se mele aussi de
+remuer. Des emeutes assez serieuses ont eu lieu a Bourges, a Issoudun,
+voire a la Chatre; c'est la, par exemple, qu'elles ont ete le plus
+vite apaisees; tout s'est tourne en plaisanterie. Bien des gens ont
+fui de peur, cependant; chaque chose a son cote ridicule dans la vie.
+
+Je me sens peu disposee a m'effrayer de l'avenir si noir qu'on nous
+predit. La frayeur grossit les objets et ces hommes sanguinaires, vus
+de pres, ne sont, la moitie du temps, que des ivrognes, qu'on met en
+gaiete avec du vin et qui n'egorgeront personne. Ils font grand bruit
+et peu de mal, quoi qu'on en dise; cependant, je suis bien aise que
+vous ne soyez pas a Paris. Vous y etes tres isolee, et, dans cette
+position, il est naturel qu'on ne soit pas rassure. La peur fait mal,
+elle rend malade. Reposez-vous donc aupres de vos enfants, mais
+n'oubliez pas les absents et parlez-moi un peu plus souvent de vous et
+d'eux.
+
+Oscar est-il au college? La sante de Caroline se raffermit-elle? Votre
+presence, qu'elle desirait vivement, a du etre pour elle le meilleur
+des remedes, et puis ce beau temps est excellent pour les poitrines
+delicates. Soignez-la bien, elle vous le rendra; mais faites en sorte
+de n'en avoir pas besoin.
+
+J'ai ete assez malade depuis ma derniere lettre. Je cours du matin au
+soir pour me dedommager de l'ennui de souffrir.
+
+Ma belle-soeur[1] ne court guere, on peut meme dire pas du tout. Elle
+est douce et bonne, point exigeante; elle se leve tard, et nous ne
+nous voyons qu'au moment du diner. C'est toujours avec plaisir et
+bonne intelligence. Nous passons la soiree ensemble, soiree qui n'est
+pas longue; car elle se retire a neuf heures, et, moi, je vais ecrire
+ou dessiner dans mon cabinet, tandis que mes deux marmots ronflent a
+qui mieux mieux. Solange est superbe de graisse et de fraicheur. Je
+doute qu'elle soit jolie: elle a la bouche grande et le front
+saillant; mais elle a de jolis yeux, un petit nez et la peau comme du
+satin. Je crois que ce sera une bonne gaillarde berrichonne.
+
+Maurice travaille bien. Il ecrit l'orthographe passablement et son
+caractere gagne beaucoup. Leontine est aussi tres gentille; enfin,
+notre menage va au mieux, mais je crains que nous ne soyons forces de
+nous separer bientot. Hippolyte est a Paris depuis quelques jours, il
+devait y passer une quinzaine et revenir; a present, il nous mande
+qu'il sera force d'y rester tout a fait, a cause de l'obligation de
+faire partie de la garde nationale. Les troubles frequents qui
+eclatent a Paris contraignent ce corps a une grande activite. C'est un
+devoir d'homme d'en faire partie dans un temps d'agitations et de
+desordres civils. Il a vu Pierret, qui venait de monter trente heures
+de garde; il etait sur les dents.
+
+Si mon frere ne peut revenir de l'hiver, probablement sa femme voudra
+l'aller rejoindre. Je verrais cette separation avec regret; l'habitude
+nous avait deja rendus necessaires les uns aux autres; du moins, je le
+sens ainsi pour ma part; c'est un besoin pour moi de m'attacher a ceux
+qui m'entourent.
+
+Pardon de mon bavardage et de mon barbouillage. A propos, vous
+occupez-vous toujours de peinture, distraction agreable dont vous vous
+tirez fort bien? Le mot _barbouillage_, que je fais suivre d'un _a
+propos_ assez impertinent, ne peut s'appliquer qu'a moi. Je fais des
+fleurs qui ont l'air de potirons, mais ca m'amuse.
+
+Adieu, ma chere petite mere; je vous embrasse de toute mon ame.
+Emilie, mon mari et les enfants se joignent a moi et vous chargent
+d'embrasser Caroline, Oscar et Cazamajou.
+
+ [1] Madame Hippolyte Chatiron.
+
+
+
+
+XLV
+
+ A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
+ EPITRE ROMANTIQUE A MES AMIS
+
+ Nohant, 1er decembre 1830.
+
+De meme que ces enfants naifs et deguenilles que l'on voit sur les
+routes, armes de ces ingenieux paniers que leurs petites mains ont
+tresses, apres en avoir ravi les materiaux a l'arbuste flexible qui
+croit dans ces vignes que l'on voit ceindre les collines verdoyantes
+de l'Indre, ramassent, pour engraisser le jardin paternel, les
+immondices nutritives et fecondes (je ne sais pas precisement si le
+mot est masculin ou non... je m'en moque), que les coursiers, les
+mulets, les boeufs, les vaches, les pourceaux et les anes laissent
+echapper, dans leur course vagabonde, comme autant de bienfaits que
+l'active et ingenieuse civilisation met a profit pour ranimer la sante
+debile du choufleur et la delicate complexion de l'artichaut;
+
+De meme que ces hommes patients et laborieux qu'un sot prejuge
+essayerait vainement de fletrir, et qui, munis de ces receptacles
+portatifs qu'on voit egalement servir a recueillir les dons de Bacchus
+et les infortunes animaux que l'on trouve parfois egares et
+languissants au coin des bornes, jusqu'a ce qu'une main cruelle leur
+donne la mort et les engloutisse a jamais dans la hotte parricide,
+ramassent, dans ces torrents fangeux qui se brisent en mugissant dans
+les egouts de la capitale, divers objets abandonnes a la parcimonieuse
+industrie, qui sait tirer parti de tout, et faire du papier a lettres
+avec de vieilles bottes et des chiens morts;
+
+De meme, o mes sensibles et romantiques amis! apres une longue,
+laborieuse et penible recherche, j'ai a peu pres compris la lettre
+bienfaisante et sentimentale que vous m'avez ecrite, au milieu des
+fumees du punch et dans le desordre de vos imaginations, naturellement
+fantasques et poetiques. Triomphez, mes amis, enorgueillissez-vous des
+dons que le ciel prodigue vous a departis; soyez fiers, car vous avez
+droit de l'etre!
+
+Vous avez atteint et depasse les limites du sublime. Vous etes
+inintelligibles pour les autres comme pour vous-memes. Nodier palit,
+Rabelais ne serait que de la Saint-Jean, et Sainte-Beuve baisse
+pavillon devant vous.
+
+Immortels jeunes hommes, mes mains vous tresseront des couronnes de
+verdure quand les arbres auront repris des feuilles, le laurier-sauce
+s'arrondira sur vos fronts et le chene sur vos epaules, si vous
+continuez de la sorte.
+
+Heureuse, trois fois heureuse la ville de la Chatre, la patrie des
+grands hommes, la terre classique du genie!... heureuses vos mamans!
+heureux aussi vos papas!
+
+Enfants gates des Muses, nourris sur l'Olympe (pas d'allusions, je
+vous prie), berces sur les genoux de la Renommee, puissiez-vous faire,
+pendant toute une eternite (comme dit le forcat _delibere_
+Champagnette de Lille), la gloire et l'ornement de la patrie
+reconnaissante! Puissiez-vous m'ecrire souvent pour m'endormir... au
+son de votre lyre pindarique, et pour detendre les muscles
+buccinateurs, infiniment trop contractes, de mes joues amaigries!
+
+Depuis ton depart,--o blond Charles, jeune homme aux reveries
+melancoliques, au caractere sombre comme un jour d'orage, infortune
+misanthrope qui fuis la frivole gaiete d'une jeunesse insensee, pour
+te livrer aux noires meditations d'un cerveau ascetique, les arbres
+ont jauni, ils se sont depouilles de leur brillante parure. Ils ne
+voulaient plus charmer les yeux de personne. L'hote solitaire des
+forets desertes, le promeneur melancolique des sentiers ecartes et
+ombreux n'etant plus la pour les chanter, ils sont devenus secs comme
+des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, o jeune homme.
+
+Et toi, gigantesque Fleury, homme aux pattes immenses, a la barbe
+effrayante, au regard terrible; homme des premiers siecles, des
+siecles de fer; homme au coeur de pierre, homme fossile, homme
+primitif, homme normal, homme anterieur a la civilisation, anterieur
+au deluge! depuis que ta masse immense n'occupe plus, comme les dieux
+d'Homere, l'espace de sept stades dans la contree, depuis que ta
+poitrine volcanique n'absorbe plus l'air vital necessaire aux
+habitants de la terre, le climat du pays est devenu plus froid, l'air
+plus subtil. Les _vents_ qu'emprisonnaient tes poumons, les tempetes
+qui se brisaient contre ton flanc comme au pied d'une chaine de
+montagnes, se sont dechaines avec furie le jour de ton depart. Toutes
+les maisons de la Chatre out ete ebranlees dans leurs fondements, le
+moulin a vent a tourne pour la premiere fois, quoique n'ayant ni
+ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M de la Genetiere a ete
+emportee par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame
+Saint-O... a ete relevee a une hauteur si prodigieuse, que le grand
+Chicot assure avoir vu sa jarretiere.
+
+Et toi, petit Sandeau! aimable et leger comme le colibri des savanes
+parfumees! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front
+battu des vents des tours de Chateaubrun! depuis que tu ne traverses
+plus avec la rapidite d'un chamois, les mains dans les poches, la
+petite place ou tu semas si genereusement cette plante pectorale qu'on
+appelle le _pas d'ane_ et dont Felix Fauchier a fait, grace a toi, une
+ample provision pour la confection du sirop de quatre fleurs, les
+dames de la ville ne se levent plus que comme les chauves-souris et
+les chouettes, au coucher du soleil: elles ne quittent plus leur
+bonnet de nuit pour se mettre a la fenetre, et les papillotes ont pris
+racine a leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu deperit, le fer
+a friser dort inutile sur les tisons refroidis. La main de Laurent[1],
+glacee par l'age et le chagrin, tombe inactive a son cote. Les touffes
+invisibles et les cache-peignes moisissent sans eclat dans la boutique
+de Darnaut[2]. L'usage des peignes commence a se perdre, la brosse
+tombe en desuetude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton
+depart nous a apporte une plaie d'Egypte bien connue.
+
+Quant a votre amie infortunee, ne sachant que faire pour chasser
+l'ennui aux lourdes ailes, fatiguee de la lumiere du soleil, qui
+n'eclaire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux
+Couperies, elle a pris le parti d'avoir la fievre et un _bon_
+rhumatisme, seulement pour se distraire et passer le temps. Vous
+ririez, mes camarades, si vous pouviez me voir sortir de ma chambre,
+non pas comme l'Aurore aux ailes empourprees attelant d'une main
+legere les chevaux du classique Phebus, dont la perruque rousse a fait
+vivre les poetes pendant plusieurs siecles, mais comme la marmotte
+engourdie que le Savoyard tire de sa boite et fait danser a grands
+coups de baton, pour la mettre en train et lui donner l'air enjoue.
+
+C'est ainsi que je me traine, moi qui naguere aurais defie, sur ma
+bonne Lyska, un parti de miguelets. Maintenant, empaquetee de
+flanelles et fraiche comme une momie dans ses bandelettes, je voyage,
+en un jour, de mon cabinet au salon, et une de mes jambes est aupres
+de la cheminee dudit appartement, que l'autre est encore dans la salle
+a manger. Si cet etat facheux continue, je vous prie de m'acheter une
+de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les
+rues de Paris; nous y attellerons Brave, et nous parcourrons ainsi les
+villes et les campagnes, pour attirer la pitie des ames sensibles.
+Fleury fera des tours de force, et Charles avalera des epees comme les
+jongleurs indiens, ou des souris comme Jacques de Falaise; on lui
+laissera le choix.
+
+Et, a propos de Brave, je viens de lui rendre visite dans sa niche.
+Apres les politesses d'usage, je lui ai lu le paragraphe de votre
+lettre qui le concerne. Il eh a ete fort mecontent, et, me suivant
+dans mon cabinet, ou il est presentement etendu devant le feu, il m'a
+prie d'ecrire sous sa dictee une reponse aux accusations dont vous le
+chargez. Je souscris a sa demande, et vous quitte pour servir
+d'interprete a ce bon animal.
+
+Adieu donc, mes chers camarades; ecrivez-moi souvent. Quelque betes
+que vous puissiez etre, je vous promets de n'etre jamais en reste avec
+vous. Je vous tiens quitte des compliments.
+
+Pauvre Fleury! accouchez donc vite de ce fatal cholera-morbus, prenez
+du tabac a fortes doses, il partira dans les eternuements.
+
+Et vous, jeune Chariot, au milieu des tumultueux plaisirs de cette
+ville de bruit et de prestiges, n'oubliez pas la plus ancienne, de vos
+amies.
+
+Une poignee de main a tous les trois, quoique Rochou-Daubert _n'aime
+pas cela dans une femme_.
+
+AURORE D.
+
+ [1] Coiffeur a la Chatre.
+ [2] Autre coiffeur a la Chatre.
+
+
+
+
+XLVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
+
+ Nohant, 1er decembre 1830.
+
+_Reclamation adressee par Brave, chien des Pyrenees, originaire
+d'Espagne,_ garde de nuit _de profession, decore du collier a pointes,
+du grand cordon de la chaine de fer et de plusieurs autres ordres
+honorables._
+
+_A Messieurs Fleury (dit le Germanique) et Duvernet (Charles), pour
+offense a la personne dudit Brave et diffamation gratuite aupres de sa
+protectrice, dame Aurore, chatelaine de Nohant et de beaucoup de
+chateaux en Espagne, dont la description serait trop longue a
+mentionner_.
+
+Messieurs,
+
+Je ne viens point ici faire une vaine montre de mes forces physiques
+et de mes vertus domestiques. Ce n'est point un mouvement d'orgueil,
+assez justifie peut-etre par la purete de mon origine, et le
+temoignage d'une conduite irreprochable, qui m'engage a mettre la
+patte a la plume, pour refuter les imputations calomnieuses qu'il vous
+a plu de presenter a mon honoree protectrice et amie, dame Aurore, que
+j'ai fidelement accompagnee et gardee jusqu'a ce jour; a cette fin de
+detruire la bonne intelligence qui a toujours regne entre elle et moi,
+et de lui inspirer des doutes sur mes principes politiques.
+
+Il me serait facile de mettre au jour des faits qui couvriraient de
+gloire l'espece des chiens, au grand detriment de celle des hommes. Il
+me serait facile encore de vous montrer deux rangees de dents, aupres
+desquelles les votres ne brilleraient guere, et de vous prouver que,
+quand on veut mordre et dechirer, il n'est pas prudent de s'adresser a
+plus fort que soi.
+
+Mais je laisse ces moyens aux esprits rudes et grossiers qui n'en ont
+point d'autres. Je dedaigne des adversaires dont la defaite ne me
+rapporterait point de gloire, et dont je viendrais aussi facilement a
+bout que des chats que je surprends a vagabonder la nuit autour du
+poulailler, au lieu d'etre a leur poste a l'armee d'observation contre
+les souris et les rats.
+
+Je ne veux employer avec vous que les armes du raisonnement. Mon
+caractere paisible prefere terminer a l'amiable les discussions ou la
+rigueur n'est pas absolument necessaire. Accoutume des l'enfance et,
+pour me servir de l'expression de M. Fleury, _des mon bas age_, a des
+etudes graves et utiles, j'ai contracte le gout des meditations
+profondes. J'ai reussi a l'inspirer au chien Bleu, qui ne manque pas
+d'intelligence. Je prends plaisir a m'entretenir avec lui sur toute
+sorte de matieres, lorsque, couches au clair de la lune sur le fumier
+de la basse-cour, durant les longues nuits d'hiver, nous examinons le
+cours des astres et leurs rapports avec le changement des saisons et
+le systeme entier de la nature. C'est en vain que j'ai voulu ameliorer
+l'education et reformer le jugement de mon autre camarade, l'oncle
+Mylord, que vous appelez epileptique et convulsionnaire; car, dans la
+frivolite de vos railleries mordantes, vous n'epargnez pas, messieurs,
+les personnes les plus dignes d'interet et de compassion par leurs
+infirmites et leurs disgraces.
+
+Quoi qu'il en soit, messieurs, je ne m'adjoindrai pas dans cette
+defense le susdit oncle Mylord, parce que, sa complexion nerveuse ne
+le rendant propre qu'aux beaux-arts, il fait societe a part et passe
+la majeure partie de son temps dans le salon, ou on lui permet de se
+chauffer les pattes en ecoutant la musique, dont il est fort amateur,
+pourvu qu'il ne lui _echappe_ aucune impertinence; ce qui
+malheureusement, vous le savez, messieurs, lui arrive quelquefois. Je
+dois en meme temps vous declarer que, dans le systeme de defense que
+j'ai adopte, j'ai ete puissamment aide par les lumieres et les
+reflexions du chien Bleu. La franchise m'oblige a reconnaitre les
+talents et le merite de cette personne estimable, que vous n'avez pas
+craint d'envelopper dans vos soupcons injurieux sur notre patriotisme
+et notre moralite.
+
+D'abord, examinons les faits qu'on m'attribue.
+
+M. Fleury, mon principal accusateur, pretend:
+
+1 deg. Que moi, Brave, assis sur mon posterieur, j'ai ete surpris par lui,
+Fleury, reflechissant aux malheurs que des _factieux_ out attires sur
+la tete de l'ex-roi de France Charles X.
+
+M. Fleury insiste sur l'expression de _factieux_ dont il assure que je
+me suis servi.
+
+2 deg. Il pretend m'avoir surpris lisant _la Quotidienne_ en cachette. Et,
+d'apres ces deux chefs d'accusation, il ne craint pas de se repandre
+en invectives contre ma personne, de me traiter tour a tour de
+carliste, de jesuite, d'ultramontrain, de serpent, de crocodile, de
+boa, d'hypocrite, de chouan, de Ravaillac!
+
+Quelle ame honnete ne serait revoltee a cette epouvantable liste
+d'epithetes infamantes; epithetes gratuitement deversees sur un chien
+de bonne vie et moeurs, d'apres deux accusations aussi frivoles,
+aussi, peu averees!
+
+Mais je meprise ces outrages et n'en fais pas plus de cas que d'un os
+sans viande.
+
+M. Fleury ment a sa conscience lorsqu'il rapporte avoir entendu sortir
+de ma gueule le mot de factieux applique aux glorieux liberateurs de
+la patrie. Je vous le demande, o vous qui ne craignez pas de fletrir
+la reputation d'un chien paisible, ai-je pu me rendre coupable d'une
+aussi absurde injustice? Pouvez-vous supposer que j'aie le moindre
+interet a meconnaitre les bienfaits de la Revolution? N'est-ce pas
+sous l'abominable prefecture d'un favori des Villele et des Peyronnet,
+que les chiens out ete proscrits comme, du temps d'Herode, le furent
+d'innocents martyrs enveloppes dans la ruine d'un seul?
+
+N'est-ce pas en faveur des prerogatives de la noblesse et de
+l'aristocratie que l'entree des Tuileries fut interdite aux chiens
+libres, accordee seulement comme un privilege a cette classe degradee
+des bichons et des carlins, que les douairieres du noble faubourg
+trainent en laisse comme des esclaves au collier dore? Oui, j'en
+conviens, il est une race de chiens devouee de tout temps a la cour et
+avilie dans les antichambres: ce sont les carlins, dont le nom offre
+assez de similitude avec celui de carlistes, pour qu'on ne s'y
+meprenne point. Mais nous, descendants des libres montagnards des
+Pyrenees, race pastorale et agreste, nous qui, au milieu des neiges et
+des rocs inaccessibles, gardons contre la dent sanglante des loups et
+des ours, contre la serre cruelle des aigles et des vautours, les
+jeunes agneaux et les blanches brebis de la romantique vallee
+d'Andore!... Ah! ce souvenir de ma patrie et de mes jeunes ans
+m'arrache des larmes involontaires! Je crois voir encore mon
+respectable pere, le vaillant et redoutable _Pigon_, avec son triple
+collier de pointes de fer, ou la depouille sanglante des loups avait
+laisse de glorieuses empreintes. Je le vois se promener
+majestueusement au milieu du troupeau, tandis que les brebis se
+rangeaient en haie sur son passage dans une attitude respectueuse,
+tandis que moi, faible enfant, je jouais entre les blanches pattes de
+ma mere _Tanbella_, vive Espagnole a l'oeil rouge et a la dent aigue!
+Je crois entendre la voix du pasteur chantant la ballade des montagnes
+aux echos sauvages, etonnes de repondre a une voix humaine dans cette
+apre solitude. Je retrouve dans ma memoire son costume etrange, son
+cothurne de laine rouge, appele _spardilla_; son berret blanc et bleu,
+son manteau taillade et sa longue espingole plus fidele gardienne de
+son troupeau que la houlette, paree de rubans, que les bergeres de
+Cervantes portaient au temps de l'age d'or.
+
+Je revois les pics menacants, embellis de toutes les couleurs du
+prisme refletees sur la glace seculaire; les torrents ecumeux, dont la
+voix terrible assourdit les simples mortels; les lacs paisibles bordes
+de safran sauvage et de rochers blancs comme le marbre de Paros; les
+vieilles forteresses mauresques abandonnees aux lezards et aux
+choucas, les forets de noirs sapins, et les grottes imposantes comme
+l'entree du Tartare.--Pardonnez a ma faiblesse, ce retour sur un temps
+pour jamais efface de ma destinee, et qui remplit mon coeur de
+melancolie.
+
+Mais, dites-moi, Fleury, si vous avez autant d'ame qu'un chien comme
+moi peut en avoir, pensez-vous qu'un simple et hardi montagnard soit
+un digne courtisan du despotisme, un conspirateur dangereux, un
+affilie de Lulworth. Non, vous ne le pensez pas! Vous avez pu me voir
+lire _la Quotidienne_: ma maitresse la recoit, et je ne la soupconne
+pas d'etre infectee de ces gothiques prejuges, de ces haineux
+ressentiments. Je la lis comme vous la liriez, avec degout et mepris,
+pour savoir seulement jusqu'ou l'acharnement des partis peut porter
+des hommes egares. Mais combien de fois, transporte d'une vertueuse
+indignation, j'ai fait voler d'un coup de patte, ou mis en pieces d'un
+coup de dent, ces feuilles empreintes de mauvaise foi et d'esprit de
+vengeance!
+
+Cessez de le dire, et vous, ma chere maitresse, mon estimable amie,
+gardez-vous de le croire. Jamais Brave, jamais le chien honore de
+votre confiance et enchaine par vos bienfaits, ne meconnaitra ses
+devoirs et n'oubliera le sentiment de sa dignite. Qu'on vienne, au nom
+de Charles X ou de Henri V, attaquer votre tranquille demeure, vous
+verrez si Brave ne vaut pas une armee. Vous reconnaitrez la purete de
+son coeur indignement meconnue par vos frivoles amis, vous jugerez
+alors entre eux et moi!
+
+Et vous, jeunes gens sans experience et sans frein, j'ai pitie de
+votre jeunesse et de votre ignorance. Mon ame genereuse, incapable de
+ressentiment, veut oublier vos torts et pardonner a votre legerete:
+soyez donc absous et revenez sans crainte egayer les ennuis de ma
+maitresse solitaire. Vous n'avez rien a redouter de ma vengeance.
+Brave vous pardonne!
+
+Que tout soit oublie, et, si vous etes d'aussi bonne foi que moi,
+qu'un embrassement fraternel soit le sceau de notre reconciliation, je
+vous offre ma patte avec franchise et loyaute et joins ici, pour votre
+surete personnelle, un sauf-conduit qui vous mettra a couvert des
+ressentiments que votre lettre aurait pu exciter dans les environs.
+
+
+Brave, seigneur chien, maitre commandant, general en chef et
+inspecteur de toute la chiennerie du pays: a Mylord, au chien Bleu, a
+Marchant, a Labrie, a Charmette, a Capitaine, a Pistolet, a Caniche, a
+Parpluche, a Mouche, a tous les chiens jeunes ou vieux, males ou
+femelles, ras ou tondus, grands ou petits, galeux ou enrages, infirmes
+ou podagres, hargneux ou arrogants, domicilies dans le bourg de
+Nohant, dans celui de Montgivray, dans la maison a Rochette, a la
+Tuilerie, etc., et tous autres lieux situes entre la Chatre et Nohant:
+
+Defense vous est faite, _sous peine de mort_, de mordre, poursuivre,
+menacer ou insulter les individus ci-dessous mentionnes:
+
+Charles Duvernet, Alphonse Fleury;
+
+Lesquels seront porteurs du present sauf-conduit, que nous leur avons
+delivre le 1^er decembre 1830, en notre niche, en presence du chien
+Bleu et de madame Aurore D..
+
+_Signe_ BRAVE.
+
+
+
+
+XLVII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Nohant, mercredi, 3 decembre 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Si vous aimiez les compliments, je vous dirais que vous m'avez ecrit
+une lettre vraiment remarquable de jugement, d'observation, de
+raisonnement et meme de style; mais vous m'enverriez promener.
+
+Je vous dirai tout bonnement que vos reflexions me paraissent justes.
+J'ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en
+tremblant et sans y avoir confiance vous-meme.
+
+Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur est
+sans moyens et sans moeurs; c'est aussi, je crois, un etre fort
+ordinaire, sans vices ni defauts choquants. Sa physionomie (vous savez
+que je tiens a cet indice) promet de la franchise et de la douceur.
+Cependant les choses vont assez mal en sa faveur. Il a fait
+declarations, protestations et supplications a la pauvre enfant, qui
+ne doute pas plus de leur solidite que de la clarte du soleil. Et
+pourtant, depuis son depart (au mois d'aout), il n'a pas donne signe
+de vie a la famille. Quand on questionne _l'autre,_ reste a Paris et
+qui est (je le crains bien, entre nous) l'amant en titre de la mere,
+il repond des balivernes. Je suppose que le _monsieur_ etait sincere
+aux pieds de la jeune fille. Comment eut-il pu ne pas l'etre? Elle est
+charmante de tous points. Mais, une fois eloigne d'elle, la froide
+raison,--des raisons d'interets sans doute, car on m'assure qu'il a de
+la fortune, et elle n'a rien,--les parents, la legerete, l'absence, un
+parti plus avantageux, que sais-je? la jolie et douce enfant est
+oubliee sans doute. Dans l'ignorance de son coeur, elle le pleurera
+comme s'il en valait la peine. _Si jeunesse savait_! Quoi qu'il
+arrive, je vous remercie de vos lumieres et je vous tiendrai au fait
+des evenements. J'abrege sur cet article, car j'ai bien autre chose a
+vous dire.
+
+Sachez une nouvelle etonnante, surprenante... (pour les adjectifs,
+voyez la lettre de madame de Sevigne, que je n'aime guere, quoi qu'on
+dise!), sachez qu'en depit de mon inertie et de mon insouciance, de ma
+legerete a m'etourdir, de ma facilite a pardonner, a oublier les
+chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un _parti
+violent_. Ce n'est pas pour rire, malgre le ton de badinage que je
+prends. C'est tout ce qu'il y a de plus serieux. C'est encore la un de
+ces secrets qu'on ne confie pas a trois personnes. Vous connaissez mon
+interieur, vous savez s'il est tolerable. Vous avez ete etonne vingt
+fois de me voir relever la tete le lendemain, quand la veille on me
+l'avait brisee. I1 y a un terme a tout. Et puis les raisons qui
+eussent pu me porter plus tot a la resolution que j'ai prise,
+n'etaient pas assez fortes pour me decider, avant les nouveaux
+evenements qui viennent de se produire. Personne ne s'est apercu de
+rien. Il n'y a pas eu de bruit. J'ai simplement trouve un paquet a mon
+adresse, en cherchant quelque chose dans le secretaire de mon mari. Ce
+paquet avait un air solennel qui m'a frappee. On y lisait: _Ne
+l'ouvrez qu'apres ma mort._
+
+Je n'ai pas eu la patience d'attendre que je fusse veuve. Ce n'est pas
+avec une tournure de sante comme la mienne qu'on doit compter survivre
+a quelqu'un. D'ailleurs, j'ai suppose que mon mari etait mort et j'ai
+ete bien aise de voir ce qu'il pensait de moi durant sa vie. Le paquet
+m'etant adresse, j'avais le droit de l'ouvrir sans indiscretion, et,
+mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de
+sang-froid.
+
+Vive Dieu! quel testament! Des maledictions, et c'est tout! Il avait
+rassemble la tous ses mouvements d'humeur et de colere contre moi,
+toutes ses reflexions sur ma _perversite_, tous ses sentiments de
+mepris pour mon caractere. Et il me laissait cela comme un gage de sa
+tendresse! Je croyais rever, moi qui, jusqu'ici, fermais les yeux et
+ne voulais pas voir que j'etais meprisee. Cette lecture m'a enfin
+tiree de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n'a
+pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie
+a un mort. Mon parti a ete pris et, j'ose le dire, _irrevocablement_.
+Vous savez que je n'abuse pas de ce mot.
+
+Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j'ai declare
+ma volonte et decline mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui
+l'ont petrifie. Il ne s'attendait guere a voir un etre comme moi se
+lever de toute sa hauteur pour lui faire tete. Il a gronde, dispute,
+prie. Je suis restee inebranlable. _Je veux une pension, j'irai a
+Paris, mes enfants resteront a Nohant._ Voila le resultat de notre
+premiere explication. J'ai paru intraitable sur tous les points.
+C'etait une feinte, comme vous pouvez croire. Je n'ai nulle envie
+d'abandonner mes enfants. Quand il en a ete convaincu, il est devenu
+doux comme un mouton. Il est venu me dire qu'il affermerait Nohant,
+qu'il ferait maison nette, qu'il emmenerait Maurice a Paris et le
+mettrait au college. C'est ce que je ne veux pas encore. L'enfant est
+trop jeune et trop delicat. En outre, je n'entends pas que ma maison
+soit videe par mes domestiques, qui m'ont vue naitre et que j'aime
+presque comme des amis. Je consens a ce que le train en soit reduit,
+parce que ma modeste pension rendra cette economie necessaire. Je
+garderai Vincent[1] et Andre[2] avec leurs femmes, et Pierre[3]. Il y
+aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc.; je vous fais
+grace du tripotage. De cette maniere, je serai _censee_ vivre de mon
+cote. Je compte passer une partie de l'annee, _six mois au moins_, a
+Nohant, pres de mes enfants, voire pres de mon mari, que cette lecon
+rendra plus circonspect. Il m'a traitee jusqu'ici comme si je lui
+etais odieuse. Du moment que j'en suis assuree, je m'en vais.
+Aujourd'hui, il me pleure, tant pis pour lui! je lui prouve que je ne
+veux pas etre supportee comme un fardeau, mais recherchee et appelee
+comme une compagne libre, qui ne demeurera pres de lui que lorsqu'il
+en sera digne.
+
+Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j'ai ete humiliee!
+cela a dure huit ans! En verite, vous me le disiez souvent, les
+faibles sont les dupes de la societe. Je crois que ce sont vos
+reflexions qui m'ont donne un commencement de courage et de fermete.
+Je ne me suis radoucie qu'aujourd'hui. J'ai dit que je consentirais a
+revenir si ces conditions etaient acceptees, et elles le seront.
+
+Mais elles dependent encore de quelqu'un, ne le devinez-vous pas?
+C'est de vous, mon ami, et j'avoue que je n'ose pas vous prier, tant
+je crains de ne pas reussir. Cependant voyez quelle est ma position:
+si vous etes a Nohant, je puis respirer et dormir tranquille; mon
+enfant sera en de bonnes mains, son education marchera, sa sante sera
+surveillee, son caractere ne sera gate ni par l'abandon ni par la
+rigueur outree. J'aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de
+ces details qu'une mere aime tant a lire. Si je laisse mon fils livre
+a son pere, il sera gate aujourd'hui, battu demain, neglige toujours,
+et je ne retrouverai en lui qu'un mechant polisson. On ne m'ecrira que
+pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir.
+
+Si ce devait etre la son sort, j'aimerais mieux supporter le mien tel
+qu'il est aujourd'hui et rester pres de lui, pour adoucir du moins la
+brutalite de son pere.
+
+D'un autre cote, mon mari n'est pas aimable, madame Bertrand ne l'est
+pas non plus; mais on supporte d'une femme ce qu'on ne supporte pas
+d'un homme, et, pendant trois mois d'ete, trois mois d'hiver (c'est
+ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux interets de
+mon fils, c'est-a-dire a mon repos, a mon bonheur, le sacrifice de
+supporter un interieur triste, froid et ennuyeux? Prendrez-vous sur
+vous d'etre sourd a des paroles aigres et indifferent a un visage
+refrogne? Il est vrai de dire que mon mari a entierement change
+d'opinion a votre egard et qu'il ne vous a donne, cette annee, aucun
+sujet de plainte; mais, a l'egard des gens qu'il aime le mieux, il est
+encore fort maussade parfois. Helas! je n'ose pas vous prier, tandis
+que, la famille Bertrand, riche et aujourd'hui dans une position
+brillante, vous offre mille avantages, le sejour de Paris, ou
+peut-etre elle va se fixer, par suite de la nomination du general a la
+tete de l'Ecole polytechnique.
+
+Que ferai-je si vous me refusez? De quel droit insisterai-je pour vous
+faire pencher en ma faveur? Qu'ai-je fait pour vous, et que suis-je
+pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait? Non,
+je n'ose pas vous prier, et, cependant, je vous benirais si vous
+exauciez ma priere, toute ma vie serait consacree a vous remercier et
+a vous cherir comme l'etre a qui je devrais le plus. Si une
+reconnaissance profonde, une tendresse de mere peuvent vous payer d'un
+tel bienfait, vous ne regretterez point de m'avoir sacrifie, pour
+ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon coeur n'est pas froid, vous le
+savez, et je sens qu'il ne restera point au-dessous de ses
+obligations.
+
+Adieu; repondez-moi courrier par courrier, cela est bien important
+pour la conduite que j'ai a tenir vis-a-vis de mon mari. Si vous
+m'abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois.
+Ah! comme on en abusera!
+
+Adressez-moi votre lettre _poste restante_. Ma correspondance n'est
+plus en surete. Mais, grace a cette precaution, vous pouvez me parler
+librement. Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+ [1] Cocher.
+ [2] Valet de chambre.
+ [3] Jardinier.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+AU MEME
+
+ Lundi soir. Notant, 8 decembre 1830.
+
+Mon cher enfant,
+
+Laissez-moi vous benir, et n'essayez point de diminuer le prix de ce
+que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir
+un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins
+que j'ai eprouves m'ont mise dans la necessite de quitter Nohant une
+partie de l'annee, vous etiez degage de tout lien. Vous pouviez me
+dire: "J'ai fait le sacrifice de mes interets et de toute mon ambition
+a l'espoir de vivre pres d'une amie; mais je ne me suis pas engage a
+veiller sur ses enfants en son absence et a supporter l'ennui de la
+solitude pendant l'autre moitie de l'annee." Quand je vous ai offert
+un sort moins brillant, mais plus doux peut-etre que celui dont vous
+jouissez actuellement, je ne prevoyais pas les circonstances ou je me
+trouve aujourd'hui. Je me disais que mon amitie vous dedommagerait des
+avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour esperer que
+vous gouteriez le bonheur sans eclat que mon affection vous
+promettait. Maintenant que je me vois forcee de prendre un parti
+severe et d'assurer mon repos, ma liberte, par une residence de six
+mois par an a Paris, c'est en tremblant que je vous demande de me
+consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse
+que vous me fites, je vous en affranchis entierement. Si c'est a
+l'honneur seul que je dois votre noble conduite a mon egard, je vous
+rends votre liberte, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime.
+Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu'a votre amitie. Je ne
+veux point me soustraire a la reconnaissance en considerant votre
+sacrifice comme l'accomplissement d'un devoir. Je le regarderai toute
+ma vie comme une preuve d'affection si grande, que je ne pourrai
+jamais assez la reconnaitre. Je me dirai toujours que c'est par
+devouement d'amitie, et non par principe de conscience, que vous avez
+accepte mes propositions, modifiees comme elles le sont par les
+chagrins de mon interieur.
+
+Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez confiees. Je ne
+m'abuse point sur le desavantage pecuniaire qui resulte pour vous
+d'abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le
+desinteressement et la noblesse de votre conduite. Votre mere seule en
+sera un bon juge. Je souffre, je l'avoue, de l'idee que le secret de
+mon interieur sortira de vos mains. Je sais que votre mere gardera ce
+secret comme vous-meme; mais la mort, cet accident imprevu et
+inevitable, peut changer etrangement la destination des ecrits. J'ai
+pour principe de detruire sans tarder tout papier contenant des
+particularites dont la decouverte serait nuisible a la reputation ou
+au bonheur de quelqu'un. Voila le seul motif qui m'engageait a vous
+prier de bruler ma lettre. Si vous la faites passer a votre mere,
+priez-la donc de le faire. Vous devez reconnaitre comme moi l'utilite
+de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait a
+decouvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche eternel de
+les avoir retraces.
+
+Quand a madame Saint-A..., je ne suis guere surprise de ses intentions
+_officieuses_ a mon egard. Je n'ai jamais fait la folie de croire en
+elle; aussi je ne puis etre offensee de sa conduite envers moi, quelle
+qu'elle puisse etre.
+
+Je ne puis rien vous promettre pour le voyage a Nimes. Ce n'est pas la
+consideration de l'argent qui m'arrete le plus. Ce voyage doit etre
+peu dispendieux. Mais je serai desormais dans une position qui me
+prescrira beaucoup de prudence dans mes demarches. Le bon accord que,
+malgre ma separation d'avec mon mari, je veux conserver dans tout ce
+qui concernera mon fils, m'obligera a le menager de loin comme de
+pres. J'ai deja reconnu que ce projet ne lui souriait point.
+Desormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le
+fruit de mon energie serait perdu et j'aurais fourni des armes contre
+moi-meme.
+
+J'eprouve un autre chagrin tres vif: c'est de n'avoir pas une obole
+dont je puisse disposer maintenant. Si j'etais a Paris, je vous
+trouverais de l'argent dans la journee. Je vendrais mes effets plutot
+que de ne pas vous rendre un service; mais, ici, que faire? Je suis
+dans une position delicate envers mon mari. Je lui dois; c'est-a-dire
+que je suis en avance de la pension qu'il me fait. Cela ne m'a pas
+empechee de lui adresser une demande, aussitot votre lettre recue.
+J'ai eprouve un refus assez poli, mais tres decisif. Plaignez-moi, je
+ne maudis mon defaut d'ordre jamais autant que lorsqu'il m'empeche de
+servir l'amitie! Cependant, si vous ne pouvez trouver d'argent
+ailleurs, je tacherai d'en emprunter sans qu'on le sache, quoique je
+sois deja criblee de dettes, que j'acquitterai, Dieu sait comment!
+Repondez-moi immediatement, _poste restante a la Chatre_.
+
+Mes affaires domestiques s'eclaircissent. Mon frere me soutient un peu
+et m'offre son appartement a Paris jusqu'au mois de mars. Pendant ce
+temps, il restera ici avec sa femme. A cette epoque, je reviendrai et
+je passerai quelque temps a Nohant pour vous y installer. Je partirai
+pour Paris des que serai retablie. Je suis encore tres souffrante. Si
+vous pouvez venir passer une journee a Chateauroux, je vous
+previendrai, afin que nous puissions causer a mon passage en cette
+ville.
+
+Adieu, mon cher enfant; je suis encore assez faible, mais j'ai assez
+de tete et de coeur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi.
+Vous aurez beau vous defendre de mes benedictions avec votre rudesse
+spartiate, je vous poursuivrai jusqu'a la mort de mes remerciements et
+de mon ingratitude. _Prenez-le comme vous voudrez_, comme dit mon
+vieux cure.
+
+Bonsoir donc, mon cher fils; parlez de moi a votre mere. Dites-lui que
+je la venere sans la connaitre, ou plutot que je la connais tres bien
+sans l'avoir vue. Certes, je voudrais qu'elle me connut aussi et
+qu'elle sut combien son enfant m'est cher.
+
+
+
+
+XLIX
+
+AU MEME
+
+ (En cas d'absence: _a Paris,
+ Boulevard Poissonniere_, n deg. 20.)
+
+Nohant, 27 decembre 1830.
+
+Qu'etes-vous donc devenu mon cher enfant? Ou etes-vous? Pourquoi ne me
+donnez-vous pas signe de vie? Je suis vraiment inquiete. Dans un
+moment de crise comme celui que j'ai traverse, j'aurais eu besoin de
+votre amitie, de vos encouragements. Vous ne m'avez ecrit qu'un tres
+petit mot. Il est vrai qu'il renfermait bien des choses. Depuis, je
+vous ai ecrit, pour vous dire tout le bien que vous m'aviez apporte.
+Je vous en remerciais dans l''effusion de mon coeur. Votre modestie
+farouche s'est-elle offensee de quelques-unes de mes expressions?
+Apres ce qui m'est arrive, j'ai sujet de trembler. Peut-etre est-ce la
+raison de votre silence. Vous craignez peut-etre de tomber dans les
+mains des infideles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet
+mes lettres qu'a moi, et celles qui me sont adressees _poste restante_
+sont doublement assurees de me parvenir. Peut-etre aussi etes-vous a
+Paris? Je ne vois personne qui puisse me dire ou est la famille du
+general. Je suis tourmentee de ne rien savoir et de tout apprehender.
+N'etes-vous pas malade? Me boudez-vous? et pourquoi? Enfin qu'y
+a-t-il?
+
+Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous etes a la Leuf, ne pourrai-je
+vous voir un instant a Chateauroux? Si vous me repondez
+affirmativement, je partirai d'ici le matin, afin de passer une partie
+de la journee avec vous; sinon, je ne ferai que traverser Chateauroux.
+
+Adieu mon cher enfant; ma sante est mediocrement retablie. Mon
+interieur est calme.
+
+
+
+
+L
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris; janvier 1831
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis arrivee bien lasse! J'ai ete obligee de m'arreter quelques
+heures a Orleans. La chaise de poste ne fermait pas, j'etais glacee.
+Je ne suis arrivee a Paris qu'a minuit. J'etais bien embarrassee de ma
+voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et
+que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je
+l'ai fourree a l'hotel de Narbonne[1]. Je me suis rechauffee, reposee;
+j'ai arrange et termine pour le mieux une affaire qui m'occupait
+beaucoup. Maintenant je vais faire mon demenagement, me reposer
+encore; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit
+jours au plus.
+
+Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m'avais promis de
+m'ecrire tout de suite; ecris-moi donc, petit drole. Je n'ai pas
+encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai
+aujourd'hui.
+
+Adieu, mon cher mignon. Je t'embrasse mille fois.
+
+Ta mere.
+
+Que faut-il que je t'apporte?
+
+ [1] Propriete de George Sand, a Paris
+
+
+
+
+LI
+
+AU MEME
+
+ Paris, 8 janvier 1831
+
+J'ai recu ta petite lettre, mon cher enfant. J'ai eu bien du chagrin
+de voir que tu as ete malade: tu avais mange un peu trop de chocolat,
+je me le rappelle. N'en mange donc plus; soigne-toi bien. J'espere que
+tu m'ecriras bientot que tu es tout a fait gueri.
+
+Sois sur, mon petit amour, que j'ai eu aussi beaucoup de chagrin de te
+quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J'aurais mieux
+aime t'emmener que de venir toute seule a Paris, tu le sais bien; mais
+tu ne te serais guere amuse ici. Tu n'aurais pas ete si bien qu'a
+Nohant, ou tout le monde t'aime et s'occupe de toi.
+
+Bientot tu auras Boucoiran, qui t'aime bien aussi et qui te fera
+travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu'il n'est pas
+mechant; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu
+travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde
+est content; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de
+te voir bien savant et bien aimable! Sois donc bien doux et bien gai;
+joue, mange, cours, ecris-moi et aime-moi toujours bien.
+
+Adieu, mon cher enfant; je t'embrasse mille fois.
+
+Ta maman.
+
+Parle-moi de ta petite soeur et embrasse-la pour moi.
+
+
+
+
+LII
+
+AU MEME
+
+ Paris, 10 janvier 1831
+
+Je suis inquiete de toi, mon cher enfant. Tu m'as ecrit pour me dire
+que tu avais ete malade; ne l'es-tu pas encore? Si je ne recois pas de
+tes nouvelles aujourd'hui, j'aurai bien du chagrin. Ecris-moi donc
+exactement deux fois par semaine, je t'en prie; si tu es malade, prie
+ton papa ou ton oncle de m'ecrire. Pour moi, je me porte bien et je
+cours beaucoup; mais je n'ai pas encore ete au spectacle, parce que je
+travaille le soir. J'ai ete trois fois chez ta bonne maman Dudevant
+sans pouvoir la trouver. Il parait qu'elle sort souvent. Je lui ai
+laisse ta lettre, et j'y retournerai aujourd'hui.
+
+J'ai deja marchande ton habit de garde national, il sera bien joli,
+j'y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu
+pusses voir les hussards d'Orleans. Tu aurais bien envie d'etre
+habille comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir
+et un pantalon rouge; le plumet est noir, il n'y a rien de plus
+elegant.
+
+J'ai vu M. Blaize[1] qui m'a bien demande de tes nouvelles. Dis a ton
+papa de dire a madame Decerf que j'ai fait sa commission. Dis-lui
+aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n'ai pas encore
+le temps d'ecrire des lettres. Je n'ecris qu'a toi.
+
+Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis
+a ton oncle qu'en descendant son escalier un peu trop fort, j'ai fait
+ecrouler douze marches. Embrasse bien fort ta soeur de la part de sa
+maman; parle-t-elle un peu de moi? Et Leontine se porte-t-elle bien?
+Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses
+de ma part a Eugenie, a Francoise, etc.
+
+Adieu, mon cher amour; ecris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois
+sage, et aime toujours ta mere, qui t'embrasse mille et mille fois.
+
+ [1] Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et
+ de son fils, l'annee precedente.
+
+
+
+
+LIV
+
+A JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX
+
+ Mercredi. Paris, 13 janvier 1831
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis enfin libre; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous
+serez pres d'eux, je serai moins triste de leur absence; je veux dire
+que l'inquietude ne se joindra pas a ma tristesse. Merci, mon cher
+enfant, merci! Que Dieu rende a votre mere tout le bien que vous ferez
+a mon fils. Parlez de moi souvent, qu'il ne desapprenne point a
+m'aimer. J'ai dit, en partant, qu'on vous donnat la chambre que vous
+desirez. Si on l'avait oublie, faites-vous-la donner en arrivant. Je
+ne vous parle pas de la conduite a tenir avec mon mari, pour conserver
+la bonne intelligence necessaire. Vous savez maintenant qu'il faut se
+garder de prendre mon parti, sous peine d'etre hai; qu'il faut laisser
+soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes, sans
+donner signe de blame, etc. Je sais, de mon cote, qu'on ne se conduira
+peut-etre pas toujours a votre egard avec l'amitie que vous meritez.
+Les coeurs sont secs et ne s'ouvriront pas pour vous.
+
+Il est necessaire que vous ayez une grande autorite sur Maurice; mais
+il ne faut pas que vous ayez l'air de la disputer a son pere.
+Affectez, au contraire, d'adherer a tout ce qu'il vous dira, et faites
+au fond comme vous jugerez bon. Il n'a pas de constance dans les
+idees, il ne s'inquietera pas de l'effet de ses avis. Ensuite prenez
+garde a vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence
+naturelle. Je vous prie de m'ecrire au moins une fois par semaine et
+de m'avertir si Maurice etait serieusement malade. Eux n'y
+manqueraient pas, je le sais bien; mais ils ne feraient pas faute
+d'exagerer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me
+faire de la peine. En verite, ils m'en ont assez fait, souvent pour le
+seul plaisir qu'ils y trouvaient. Vous, vous me direz la verite; si
+l'un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entierement a
+votre avis de revenir ou de rester. J'aurais de l'inquietude ou je
+n'en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m'epargnerez la douleur
+tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m'abuserez pas non plus par
+une aveugle confiance.
+
+Je vous ecrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce
+que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la litterature.
+Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien,
+et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitie et
+de mon fils, je serai gaie.
+
+Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise
+si vous avez cru que ce serait par rapport aux _convenances, a
+l'opinion_, que j'ai refuse de vous accompagner a Nimes. Les
+convenances sont la regle des gens sans ame et sans vertu. L'opinion
+est une prostituee qui se donne a ceux qui la payent le plus cher. Ce
+n'est pas non plus pour ne pas deplaire a mon mari. Je m'explique. Ce
+n'est pas a cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers
+ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai
+brave cette humeur et supporte ces reproches en beaucoup d'autres
+occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que
+j'aimais bien moins que vous. Mais c'est a cause de _vous_. C'est
+parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de mefiance et
+d'aversion qu'on chercherait a eloigner. Vous pensez rester plus de
+deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais
+que ce fut pour toute la vie. Or vous temoigner une preference
+marquee, une estime particuliere, ce serait... Au reste, vous savez
+comme cela a reussi _autrefois_ entre nous. Ils m'ont appris qu'il
+fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments
+coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir a cause de vous,
+mon cher Jules, des menagements que je dedaignerais s'il ne s'agissait
+que de moi.
+
+Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre
+seconde mere. Ecrivez-moi aussitot que vous serez chez nous. Dites-moi
+un peu comment ou me traite la-bas. Il est toujours bon de savoir ce
+que les autres pensent de vous.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE
+
+ Paris, 18 janvier 1831.
+
+Ma chere petite maman,
+
+L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me
+concernant. Je vous remercie du desir que vous temoignez de me voir.
+Il est bien reciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi
+je ne puis manquer de vous embrasser cette annee. Je n'oserais pas
+vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de
+causer du chagrin a Caroline, si heureuse de vous avoir pres d'elle.
+Elle me reprocherait peut-etre de vous enlever. Ne croyez point, comme
+vous semblez le temoigner a notre ami Pierret, que j'eprouve aucun
+sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien
+bas. Je ne voudrais pas l'eprouver, quand meme il s'agirait d'une
+personne indifferente, a plus forte raison a son egard.
+
+Vous demandez ce que je viens faire a Paris. Ce que tout le monde y
+vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne
+trouve que la dans tout leur eclat. Je cours les musees; je prends des
+lecons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque
+personne. Je n'ai pas encore ete a Saint-Cloud. Depuis plusieurs
+jours, c'est une partie arrangee avec Pierret; mais le mauvais temps
+l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies
+de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un
+peu de ceremonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce
+que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi.
+Il en est temps.
+
+Je recois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien,
+ainsi que sa soeur. Maurice a un tres bon instituteur, fixe pres de
+lui pour deux ans au moins. Cette securite me donne un peu plus de
+liberte. Ne lui etant plus absolument necessaire, je compte venir plus
+souvent a Paris que je n'ai fait jusqu'ici, a moins que je ne m'y
+ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu'a present, je n'en ai
+pas eu le temps, et, si je continue a m'y trouver bien, je ne
+retournerai chez moi qu'au commencement d'avril.
+
+Vous le voyez, ma chere maman, je ne puis manquer de vous embrasser
+cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-la loin de Paris.
+S'il en etait ainsi, j'irais, avant de retourner a Nohant, passer huit
+jours a Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en meme
+temps que vous; mais, je le repete, je ne veux en aucune maniere vous
+prier de la quitter pour moi. Vous devez apprecier la delicatesse du
+sentiment qui me force a vous exprimer avec reserve le desir que j'ai
+d'embrasser ma chere maman.
+
+Vous voulez faire un cadeau a Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il
+vaudrait mieux en faire deux a Oscar. Je sais le plaisir qu'on eprouve
+a donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et
+de la mienne.
+
+ [1] Le comte Rene de Villeneuve, cousin de George Sand.
+
+
+
+
+LVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris 19 janvier 1831.
+
+Mon cher camarade,
+
+Il y a huit jours, nous etions convenus de vous ecrire; mais, pour
+cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions
+resolu de nous reunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est
+chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de
+commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous etes
+bien _ridicule_, de revenir au moment ou je quitte le pays. Vous
+pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions ete
+charmants ici tous ensemble.
+
+Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine
+est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais
+nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mange le lait
+champetre dans des ecuelles rustiques; mais nous aurions respire
+l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont
+Neuf; ce qui a bien son merite, quand on n'a pas le sou pour diner. Ne
+pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en
+venir chercher un autre a Etampes ou aux environs? Je suis pour le
+coup de poignard, c'est une maniere si generalement goutee qu'on ne
+peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent.
+
+Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et
+nous regrettons votre presence, votre bonne humeur, votre bonne amitie
+et vos mauvais calembours.
+
+Votre cousin de Latouche a ete fort aimable pour moi. Remerciez bien
+votre mere du coup de poing... non, du coup de main qu'elle m'a donne
+en cette _occurrence_. Occurrence est bien, n'est-ce pas? Helas! si
+votre cousin savait a quelle lourde bete il rend service, vous en
+auriez des reproches, c'est sur. Ne lui en disons rien. Devant lui, je
+suis charmante, je fais la reverence, je prends du tabac a petites
+prises, j'en jette le moins possible sur son beau tapis a fond blanc.
+Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les
+chaises; enfin je suis gentille tout a fait, vous ne m'avez jamais vue
+comme ca.
+
+Il a ecoute patiemment la lecture de mes oeuvres legeres.--_Le
+Gaulois_[1] n'avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu
+deux mulets pour les trainer jusque-la.--Il m'a dit que c'etait
+charmant, mais que cela n'avait pas le sens commun. A quoi j'ai
+repondu: "C'est juste." Qu'il fallait tout refaire. A quoi j'ai dit:
+"Ca se peut." Que je ferais bien de recommencer. A quoi j'ai ajoute:
+"Suffit."
+
+Quant a la _Revue de Paris_, elle a ete tout a fait charmante. Nous
+lui avons porte un article _incroyable_; Jules l'a signe, et, entre
+nous soit dit, il en a fait les trois quarts; car j'avais la fievre.
+D'ailleurs, je ne possede pas, comme lui, le genre _sublime_ de la
+_Revue de Paris_. Il a promis solennellement de le faire inserer et il
+l'a trouve bien.
+
+J'en suis charmee pour Jules. Cela nous prouve qu'il peut reussir.
+J'ai resolu de l'associer a mes travaux, ou de m'associer aux siens,
+comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prete son nom, car je ne veux
+pas paraitre, et je lui preterai mon aide quand il en aura besoin.
+Gardez-nous le secret sur cette _association litteraire_. (Vraiment!
+j'ai un choix d'expressions delicieux!) On m'habille si cruellement a
+la Chatre (vous n'etes pas sans le savoir), qu'il ne manquerait plus
+que cela pour m'achever.
+
+Apres tout, je m'en moque un peu; l'opinion que je respecte, c'est
+celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m'ait
+empechee jusqu'a present de vivre sans trop de souci, grace a Dieu et
+a quelques bipedes qui m'accordent leur affection.
+
+Je n'ai pas parle de Jules a M. de Latouche; sa protection n'est pas
+tres facile a obtenir, m'a-t-on dit. Sans la recommandation de votre
+maman, j'aurais pu la rechercher longtemps sans succes. J'ai donc
+craint qu'il ne voulut pas l'etendre a deux personnes. Je lui ai dit
+que le nom de _Sandeau_ etait celui d'un de mes compatriotes qui avait
+bien voulu me le preter.
+
+En cela, je suivais son conseil; car, il est bon que je vous le dise,
+M. Veron, le redacteur en chef de la _Revue_, deteste les femmes et
+n'en veut pas entendre parler. Il a les ecrouelles.
+
+C'est a vous de savoir s'il est a propos d'expliquer a votre maman
+pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la _Revue_ et si elle
+n'en parlera point a M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que
+Jules me prete son nom. Quand nous serons assez avances pour voler de
+nos propres ailes, je lui laisserai tout l'honneur de la publication
+et nous partagerons les profits (s'il y en a). Pour moi, ame epaisse
+et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus
+que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette a avoir de
+l'ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu'il ne faut pas meme
+y songer.
+
+Je suis ici pour un peu de temps, c'est-a-dire pour deux ou trois
+mois; apres quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et
+galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et
+mecontentement de nos honorables compatriotes. S'ils vous disent du
+mal de moi, mon cher ami, ne vous echauffez pas la bile a me defendre;
+laissez les dire.
+
+Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et
+de la philosophie. J'en possede autant, et, par-dessus tout, une
+vieille et sincere amitie pour vous, dut-on aussi en medire. Je ne
+suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis a leurs ennemis.
+
+Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse.
+
+ [1] Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Chatre.
+
+
+
+
+LVII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 25 janvier 1831.
+
+Tu as du recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou
+le surlendemain de celle que tu m'as ecrite. Dis a ton papa de
+m'envoyer de l'argent. Aussitot que j'en aurai, je t'enverrai ton
+habit de garde national. J'ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs
+fois. Elle ne m'a pas parle d'argent et je ne me soucie pas de lui en
+demander. Dis tout cela a ton papa. Je n'ai plus que ce qu'il me faut
+pour ma consommation, et je ne puis depenser une cinquantaine de
+francs (au moins) sans en emprunter. C'est ce que je ferai, si je n'en
+recois pas bientot, car tu as bien envie de cet habit, et j'ai bien
+envie aussi de te l'envoyer. Reponds-moi tout de suite et mets dans ta
+lettre un fil pour la grosseur de ta tete afin que je t'achete aussi
+le schako. Dis a ton papa de te mesurer et de me dire ta taille bien
+au juste, afin que l'habit et le pantalon ne soient pas trop grands.
+Ta bonne maman Dupin, qui est a Charleville, a ecrit a M. Pierret de
+t'acheter un joujou pour tes etrennes. Je le mettrai dans la caisse
+avec une poupee pour Leontine et une pour Solange.
+
+Je suis bien aise que tu te portes bien, mon amour; mais je ne veux
+pas que tu aies du chagrin, cela augmenterait beaucoup le mien. J'ai
+reve cette nuit que tu etais bien malade, et je me suis reveillee en
+pleurant. Heureusement, une heure apres, j'ai recu la lettre de ton
+papa et la tienne. Amuse-toi et ne pense a moi que pour te rappeler
+que je t'aime bien et que je reviendrai bientot.
+
+Boucoiran doit etre a Nohant; tu vas avoir de l'occupation. Il te fera
+jouer quand tu auras bien travaille. Tu m'ecriras tout ce que tu fais,
+et, s'il est content de toi, ta petite maman sera bien heureuse et
+t'aimera encore davantage. Tu seras sage par amitie pour moi, n'est-ce
+pas, mon cher enfant?
+
+Embrasse ton papa, et qu'il soit bien content de toi. Embrasse aussi
+ton oncle, ta tante, ta soeur et Leontine. Pour toi, mon cher amour,
+je t'embrasse mille fois. Tu sais que tu es ce que j'ai de plus cher
+au monde. Aime-moi aussi et porte-toi toujours bien.
+
+Ta mere.
+
+Solange parle-t-elle quelquefois de sa maman? Empeche qu'elle ne
+m'oublie.
+
+
+
+
+LVIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN A NOHANT
+
+ Paris, 12 fevrier 1831.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je vous remercie de votre bonne lettre; ecrivez-moi souvent, je vous
+en prie. Je ne sais que par vous avec exactitude l'etat de mes
+enfants. Dites a Maurice de m'ecrire, en le laissant libre et
+d'ecriture, et d'orthographe, et de style. J'aime ses naivetes et ses
+barbouillages. Je ne veux pas qu'il considere l'heure de m'ecrire
+comme une heure de travail. Une page deux fois la semaine, ce ne sera
+pas assez pour l'embrouiller dans ses progres. Je suis bien contente
+qu'il se rende a la necessite de travailler sans verser trop de
+larmes. Une fois l'habitude prise, il ne se trouvera pas plus
+malheureux qu'auparavant.
+
+Mon mari me mande que vous etes maigre et au regime. Etes-vous
+reellement bien gueri, mon cher enfant? Soignez-vous, ne couchez pas
+sans feu comme vous le faisiez par negligence l'annee derniere, et
+ayez toujours une tisane rafraichissante dans votre chambre. Moi, le
+grand medecin de Nohant, je vous traiterais _ex professo_. Que
+deviennent donc tous les malades du village, depuis que je ne suis
+plus la pour les guerir ou pour les tuer?
+
+Je vous dirai en confidence avoir eu ici l'occasion d'exercer mes
+talents; aupres de qui? je vous le donne en cent! Aupres de madame
+P..., mon implacable ennemie. La malheureuse femme vient de faire un
+triste voyage a Paris, pour enterrer un fils de vingt ans. Elle etait
+mourante de douleur lorsque le hasard m'a fait connaitre sa situation.
+J'ai couru a elle sur-le-champ, je l'ai trouvee entouree de jeunes
+gens qui pleuraient leur camarade et s'affligeaient de l'absence d'une
+femme aupres de la mere desolee. J'ai passe la nuit sur une chaise
+aupres d'elle. Une triste nuit! Mais, lorsqu'elle m'a reconnue et
+qu'abjurant son aversion, elle m'a remerciee avec elan, j'ai eprouve
+combien la vengeance noble, celle qui consiste a rendre le bien pour
+le mal, est un sentiment pur et doux. Nous nous sommes quittees tres
+reconciliees. Je parierais bien qu'a la Chatre et a Nohant surtout, ma
+conduite passerait pour un trait de folie. N'en parlez pas; mais, si
+on en parle et si l'on m'accuse, laissez dire.
+
+Je ne crois pas, mon cher enfant, a tous les chagrins qu'on me predit
+dans la carriere litteraire, ou j'essaye d'entrer. Il faut voir et
+apprecier quels motifs m'y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a
+fixe ma depense particuliere a trois mille francs. Vous savez que
+c'est peu pour moi qui aime a donner et qui n'aime pas a compter. Je
+songe donc uniquement a augmenter mon bien-etre par quelques profits.
+Comme je n'ai nulle ambition d'etre connue, je ne le serai point. Je
+n'attirerai l'envie et la haine de personne. La plupart des ecrivains
+vivent d'amertumes et de combats, je le sais; mais ceux qui n'ont
+d'autre ambition que de gagner leur vie vivent a l'ombre paisiblement.
+Beranger, le grand Beranger lui-meme, malgre sa gloire et son eclat,
+vit retire a part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si
+un pauvre talent comme le mien ne pouvait se derober aux regards. Le
+temps n'est plus ou les editeurs faisaient queue a la porte des
+ecrivains. La chose est renversee. De tous les etats, le plus libre et
+le plus obscur, peut-etre, est celui d'auteur pour qui n'a pas
+d'orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que _la gloire_
+est un chagrin de plus que je me prepare, je ne puis m'empecher de
+rire de ce mot, qui n'est pas heureux, et de tous ces lieux communs
+qui ne sont applicables qu'au genie et a la vanite. Je n'ai ni l'un ni
+l'autre, et j'espere ne connaitre aucune de ces tracasseries qu'on
+croit inevitables. J'ai ete incitee chez Keratry et chez madame
+Recamier. J'ai eu le bon sens de refuser. Je vais chez Keratry le
+matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconte comme nous
+avions pleure en lisant _le Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il
+etait plus sensible a ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des
+salons. C'est un digne homme. J'espere beaucoup de sa protection pour
+vendre mon petit roman. Je vais paraitre dans la _Revue de Paris_.
+J'en ai enfin la certitude; ce sera un pas immense de fait.
+
+Voila ou j'en suis. Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout
+mon coeur. J'ai beaucoup de courses et de travail, voila le seul cote
+penible de l'etat que j'ai embrasse. Quand les premiers obstacles
+seront franchis, je me reposerai.
+
+
+
+
+LIX
+
+A M. DUTEIL. AVOCAT, A LA CHATRE
+
+ Paris, 15 fevrier 1831.
+
+Mon cher ami,
+
+Si je ne vous ai pas repondu plus tot, c'est que la patrie etait
+menacee et que j'etais occupee a la defendre. Maintenant que je l'ai
+sauvee, je reviens a mes amis, je rentre dans la vie privee et je me
+repose sur ma gloire.
+
+Vous savez, peut-etre, que nous venons de traverser une petite
+revolution, toute petite a la verite, une revolution de poche, une
+miniature de revolution, mais fort gentille dans ce qu'elle est. Je
+dis _peut-etre_, parce que, pendant qu'on se battait a coups de
+missel, dans les rues de Paris, il est possible que, occupe a chanter,
+a boire, a rire, a dormir, vous n'ayez pas lu une colonne de journal
+et que vous sachiez tout au plus que la France a encore manque de
+perir; ce qui fut infailliblement arrive, sans la conduite impartiale
+et l'attitude ferme que j'ai montrees en cette circonstance difficile.
+
+J'ai fait l'impossible aupres de M. Duris-Dufresne; j'ai fait tout ce
+qu'il fallait pour me faire mettre a la porte par tout autre que lui,
+l'obligeance et la douceur meme. M. Duris-Dufresne s'est remue tant
+qu'il a pu pour M. M*** et pour une autre personne encore que je lui
+recommandais et qui m'interessait non moins vivement. Tout ce qu'il a
+obtenu, ce sont des promesses, ce qu'on appelle des _esperances_, mot
+qui m'a bien l'air d'etre fait pour les dupes. Je n'ai pas besoin de
+vous dire que je n'ai pas neglige une occasion de rechauffer son zele.
+Mais je veux vous dire que vous vous tromperiez et seriez fort injuste
+de croire que M. Duris-Dufresne y eut mis de la mauvaise grace!
+
+Il faut bien voir ou il en est. En examinant la marche des choses,
+vous vous expliquerez la facilite avec laquelle il a fait obtenir des
+places a ses amis et la difficulte qu'il rencontre aujourd'hui pour
+solliciter de simples emplois. Au commencement de ce nouveau
+gouvernement, le parti Lafayette (c'est-a-dire MM. de Tracy, Eusebe
+Salverte, de Podenas, Duris-Dufresne, etc.) etait au mieux avec le
+pouvoir. Ces messieurs venaient de faire un roi, et ce roi n'avait
+rien a leur refuser. C'etait juste. Cependant, comme ces gens-la
+n'etaient pas des polissons, apres avoir ete dupes des promesses de
+l'hotel de ville, ils n'ont pas rampe devant le sire. Ils ne lui ont
+pas dit comme Guizot, Royer-Collard, Dupin et consorts:
+
+"Majeste, tout vous est permis; nous sommes vos serviteurs tres
+humbles et nous defendrons votre pouvoir, juste ou injuste, absurde ou
+raisonnable, parce que vous nous avez donne des places et des
+honneurs."
+
+Le parti Lafayette, c'est-a-dire l'extreme gauche, en voyant des
+fourberies, des turpitudes diplomatiques envahir l'esprit du
+gouvernement et entraver la marche des institutions populaires dont on
+l'avait leurre, s'est regimbe, et, de plus belle, s'est jete dans
+l'opposition.
+
+Il faut bien croire a la bonne foi de ces gens-la. Ils pouvaient, en
+servant le pouvoir, conserver les bonnes graces et la faveur. Ils
+preferent le droit de crier, qui ne rapporte que l'acrimonie et le mal
+de gorge.
+
+Je ne suis pas de leur humeur, moi! J'aime a rire, et j'ai l'egoisme
+de m'amuser de tout, meme de la peur d'autrui. Mais j'estime et
+j'admire la conduite de ces vieux grognards, qui veulent tout ou rien
+en matiere de liberte et que l'on traite d'enrages parce qu'on ne peut
+les acheter.
+
+Je crois donc le credit de Duris-Dufresne diablement tombe. Il a perdu
+aupres du pouvoir ce qu'il a regagne en popularite. S'il n'obtient
+plus rien, il ne faut pas lui en faire un crime; car le pauvre brave
+homme use bien des souliers pour le service d'autrui. Ne
+connaissez-vous pas M. de Bondy? C'est lui qui est en faveur
+maintenant. Il est dans une belle position. Si la famille M... a des
+relations avec lui (il me semble que je ne l'ai pas reve), je me
+chargerai volontiers de tous les pas qu'il faudra faire. Dites-le a
+F... et embrassez-la bien de ma part. Je lui ecrirai dans quelques
+jours.
+
+Pour le moment, je suis ecrasee de besogne; besogne qui ne me mene a
+rien jusqu'ici. J'ai pourtant toujours de l'esperance. Et puis voyez
+l'etrange chose: la litterature devient une passion. Plus on rencontre
+d'obstacles, et plus on apercoit de difficultes, plus on se sent
+l'ambition de les surmonter. Vous vous trompez pourtant bien si vous
+croyez que l'amour de la gloire me possede. C'est une expression a
+crever de rire que celle-la. J'ai le desir de gagner quelque argent;
+et, comme il n'y a pas d'autre moyen que d'avoir un nom en
+litterature, je tache de m'en faire un (de fantaisie). J'essaye de
+fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines
+infinies et une perseverance de chien. Si j'avais prevu la moitie des
+difficultes que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carriere.
+Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la resolution d'avancer. Je
+vais pourtant retourner bientot _cheux nous_, et peut-etre sans avoir
+reussi a mettre ma barque a flot, mais avec l'esperance de mieux faire
+une autre fois et avec des projets de travail plus assidu que jamais.
+
+Il faut une passion dans la vie. Je m'ennuyais, faute d'en avoir. La
+vie agitee et souvent meme assez necessiteuse que je mene ici chasse
+bien loin le spleen. Je me porte bien et vous allez me revoir avec une
+humeur tout a fait rose.
+
+Avec ca que notre bonne Agasta[1] aille bien et que je la retrouve
+fraiche et ingambe! Nous danserons encore la bourree ensemble!
+
+Adieu, mon cher ami. Si vous avez des idees, envoyez-moi-_z'en_; car,
+des idees, par le temps qui court, c'est la chose rare et precieuse.
+On ecrit parce que c'est un metier; mais on ne pense pas, parce qu'on
+n'en a pas le temps. Les choses marchent trop vite et vous emportent
+tout eblouis.
+
+"Les ecrivains (dit le sublime de Latouche), ce sont des instruments.
+Au temps ou nous vivons, ce ne sont pas des hommes; ce sont des
+plumes!"
+
+Et, quand on a lache ca, on se pame d'admiration, on tombe a la
+renverse, ou l'on n'est qu'un ane.
+
+Bonsoir. J'embrasse Agasta et vous de tout mon coeur.
+
+ [1] Madame Duteil.
+
+
+
+
+LX
+
+A M. MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, mercredi soir, 16 fevrier 1831.
+
+Mon cher enfant, je n'ai pas eu le temps de te dire un petit mot, dans
+la lettre de ton oncle. J'ai recu le tien ce matin. Je suis tres
+contente que tu te portes bien et que tu t'amuses. Je serais heureuse
+de te voir, mon cher enfant; mais je serais fachee que tu fusses ici
+maintenant. On ne s'y amuse pas: tout le monde se dispute, on
+s'etouffe dans les rues, on demolit les eglises et on bat le tambour
+toute la nuit. Tu es bien mieux a Nohant, ou l'on t'aime, ou tu peux
+courir et jouer sans voir des mechants qui se battent.
+
+Adieu, mon cher enfant; travaille toujours, ecris-moi souvent,
+embrasse pour moi ton papa, Boucoiran et ta petite soeur. Je vous aime
+tous deux par-dessus tout et je vous embrasse mille fois.
+
+
+
+
+LXI
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 4 mars 1831.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je vous remercie de m'avoir ecrit. Je ne vis que de ce qui concerne
+Maurice, et les nouvelles qui m'arrivent par vous n'en sont que plus
+douces et plus cheres. Aimez-le donc mon pauvre petit, ne le gatez
+pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu'il faut pour
+l'instruire sans le rendre miserable: de la fermete et de la douceur.
+Dites-moi s'il prend ses lecons sans chagrin. Pres de lui, je sais
+montrer de la severite; de loin, toutes mes faiblesses de mere se
+reveillent et la pensee de ses larmes fait couler les miennes. Oh!
+oui, je souffre d'etre separee de mes enfants. J'en souffre bien! Mais
+il ne s'agit pas de se lamenter; encore un mois, et je les tiendrai
+dans mes bras. Jusque-la, il faut que je travaille a mon entreprise.
+
+Je suis plus que jamais resolue a suivre la carriere litteraire.
+Malgre les degouts que j'y rencontre parfois, malgre les jours de
+paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgre la
+vie plus que modeste que je mene ici, je sens que mon existence est
+desormais remplie. J'ai un but, une tache, disons le mot, une
+_passion_. Le metier d'ecrire en est une violente, presque
+indestructible. Quand elle s'est emparee d'une pauvre tete, elle ne
+peut plus la quitter.
+
+Je n'ai point eu de succes. Mon ouvrage a ete trouve invraisemblable
+par les gens auxquels j'ai demande conseil. En conscience, ils m'ont
+dit que c'etait trop bien de morale et de vertu pour etre trouve
+probable par le public. C'est juste, il faut servir le pauvre public a
+son gout et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je
+m'en lave les mains. On m'agree dans la _Revue de Paris_, mais on me
+fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C'est
+trop juste. Patience donc. Je travaille a me faire inscrire dans _la
+Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du meme genre que la _Revue_.
+C'est bien le diable si je ne reussis dans aucun.
+
+En attendant, il faut vivre. Pour cela, je fais le dernier des
+metiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que
+c'est! Mais on est paye sept francs la colonne et avec ca on boit, on
+mange, on va meme au spectacle, en suivant _certain conseil que vous
+m'avez donne_. C'est pour moi l'occasion des observations les plus
+utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut ecrire, tout
+voir, tout connaitre, rire de tout. Ah! ma foi, vive la vie d'artiste!
+Notre devise est _liberte_.
+
+Je me vante un peu pourtant. Nous n'avons pas precisement la _liberte_
+au _Figaro_. M. de Latouche, notre _digne_ patron (ah! si vous
+connaissiez cet homme-la!) est sur nos epaules, taillant, rognant a
+tort et a travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses
+caprices. Et nous d'ecrire comme il l'entend; car, apres tout, c'est
+son affaire. Nous ne sommes que ses manoeuvres; _ouvrier-journaliste,
+garcon-redacteur_, je ne suis pas autre chose pour le moment. Quand je
+vois les platitudes que j'ai griffonnees dans vingt paires de mains
+qui se les arrachent et sous les yeux de ces benevoles lecteurs dont
+le metier est d'etre mystifies, je me prends a rire d'eux et de moi.
+Quelquefois je les vois cherchant a deviner des enigmes sans mot et je
+les aide a s'embrouiller. J'ai fait hier un article pour _madame
+Duvernet_, on dit que c'est pour M. de Quelen [1]. Voyez un peu!
+
+Adieu, mon cher enfant; je vous charge d'embrasser mon frere et _ma
+soeur, si elle vous le permet_. Dites a Polyte de m'ecrire un peu plus
+souvent. Enfermee au bureau d'esprit de mon _digne_ maitre depuis neuf
+heures du matin jusque cinq heures, je n'ai guere le temps d'ecrire,
+moi; mais j'aime bien a recevoir des lettres de Nohant. Elles me
+reposent le coeur et la tete.
+
+Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites
+faire a Maurice?
+
+J'ai revu Keratry et j'en ai assez. Helas! il ne faut pas voir les
+celebrites de trop pres.
+
+_De loin, c'est quelque chose_, etc.
+
+J'aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j'ai
+vu madame Bertrand a la Chambre des deputes. Elle etait derriere moi
+dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J'ai ete
+honnete, elle a ete gracieuse, et l'histoire finit la.
+
+ [1] Archeveque de Paris
+
+
+
+
+LXII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 6 mars 1831.
+
+Vous etes un _fichu_ paresseux mon cher camarade! Si nous n'etions
+d'anciens amis, je me facherais; mais il faut bien vous pardonner, car
+on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu'il
+se passe de belles choses, ici? C'est vraiment tres drole a voir. La
+revolution est en permanence comme la Chambre. Et l'on vit aussi
+gaiement, au milieu des baionnettes, des emeutes et des ruines, que si
+l'on etait en pleine paix. Moi, ca m'amuse. J'en suis fachee pour ceux
+a qui ca deplait; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer
+de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout
+comme une autre, pour le plus souvent je ris.
+
+Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l'humeur bien noire, a
+ce qu'il parait? Le moyen de s'en _dispenser_? Chez moi, la peine ne
+creuse guere; chez vous, l'ennui se cramponne, du moins je crois le
+voir a quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point:
+l'air du pays n'est pas leger, la societe n'est pas delicate, les
+cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On
+vit en tous lieux, je le sais, mais avec des interets, un menage, une
+occupation personnelle, des projets et des profits. A votre age, on
+n'a rien de tout cela, et au mien... que vous dirai-je? cela ne suffit
+pas encore. Un peu de patience! quand nous aurons quarante ans, nous
+serons les meilleurs Berrichons du monde.
+
+En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire
+des sermons, je vous engagerai a venir a Paris le plus que vous
+pourrez. Je sais que les parents ne lachent guere leurs enfants; mais
+vous qu'on aime et qu'on gate passablement, si vous montriez un desir
+bien prononce, vous ne trouveriez pas de resistance. Si l'on voulait
+m'ecouter, je parlerais bien pour vous, tant je suis penetree de
+l'impossibilite de vivre heureux a la Chatre quand on n'est ni vieux,
+ni pere de famille, ni _raisonnable par force_.
+
+Je ne suis pas de ceux qui disent: _Vivre, c'est s'amuser_, ou plutot
+je ne l'entends pas comme eux. Ce n'est pas l'Opera qu'il vous faut
+tous les jours pour passer agreablement la soiree. L'Opera est chose
+delicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son coeur. Odry
+meme, le sublime Odry, n'est pas indispensable a ma felicite,
+quoiqu'il y contribue puissamment. Je m'amuse _partout_.--Partout
+(entendons-nous) ou je ne vois pas la haine, le soupcon, l'injustice
+et l'aigreur empester l'air que je respire. Si les gens n'etaient pas
+mechants, je leur passerais bien d'etre betes; mais, pour notre
+malheur, ils sont l'un et l'autre. Voila pourquoi la province est
+odieuse. Il y a un venin cache partout, et l'on peut dire d'elle ce
+que Victor Hugo dit de la prison: _Vous y cueillez une fleur, et elle
+pique ou elle pue_. C'est barroque, mais c'est vrai.
+
+Il me tarde pourtant de retourner en Berry; car j'ai des enfants que
+j'aime plus que tout le reste. Sans l'espoir de leur etre plus utile
+un jour avec la plume du scribe qu'avec l'aiguille de la menagere, je
+ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgre les difficultes
+sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette
+carriere epineuse.
+
+Je me suis enfin decidee a ecrire dans _le Figaro_, et je suis charmee
+que vous y soyez abonne; ce sera une maniere de causer avec vous,
+surtout si M. de Latouche a souvent la bonne idee de me faire faire
+des articles comme celui de _Molinara_, article dont le coeur a fait
+les frais plus que l'esprit. C'est dans son cabinet, a sa table,
+moitie avec lui, que j'ai ecrit cette _idylle_ dont le bon public
+parisien (public excellent, d'ailleurs, dont le metier est d'etre
+dupe) cherchait le mot avec d'incroyables efforts le lendemain.
+
+Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du cafe _Conti_... (Vous
+connaissez surement le cafe Conti, vis-a-vis le pont Neuf? Vous y avez
+dejeune plus d'une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si
+vous les aviez vus, le nez sur _le Figaro_ et se donnant a tous les
+diables pour savoir quelle enigme politique leur cachait cette
+_Molinara_ et ce polisson de moulin.
+
+D'aucuns disaient: "C'est un embleme;" d'aucuns repondaient: "C'est
+une anagramme;" et d'aucuns reprenaient: "C'est un logogryphe."--Qui
+donc est cette meuniere? C'est Delphine Gay!--Oh! non, c'est la
+duchesse de Berry.--Bah! c'est la femme du dey d'Alger.--Dans tous les
+cas, c'est bien savant, on n'y comprend goutte."
+
+Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatiere, et je
+leur disais d'un air mysterieux: "Messieurs, je sais de bonne
+part que c'est la femme du pape." A quoi ils repondaient: "Pas
+possible?--Parole d'honneur!"
+
+Vous avez vu depuis, un grand article intitule _Vision_. M. de
+Latouche l'a trouve tres remarquable et _m'a priee_ en quelque sorte
+de le lui donner. Il est de J.S..., qui me l'avait confie et qui n'a
+pas ete tres content de le voir mutile et raccourci. Il le destinait
+au _Voleur_, et, moi, je l'ai _vole_, au profit du _Figaro_. Dans le
+meme numero, une bigarrure (la premiere) fait grand scandale. Elle n'a
+rien de joli; mais, comme elle tombe d'aplomb sur le ridicule de la
+circonstance, les rieurs s'en sont empares, le roi citoyen s'en est
+offense, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment
+de recevoir la croix (dont Sa Majeste n'est pas chiche d'ailleurs), se
+l'est vu refuser a cause de l'article susdit, dont il est responsable.
+_C'est pourtant moi qu'a fait ce coup-la!_ J'en peux pas revenir et
+j'en ris a me demettre les mandibules. O auguste juste milieu de la
+Chatre, que diras-tu de mon imprudence!
+
+M. de Latouche, de son cote, ne s'etait pas gene d'annoncer des
+_croisees a louer pour voir passer la premiere emeute que ferait M.
+Vivien_. Toutes ces gentillesses ont indispose le roi citoyen et papa
+Persil, qui lui a dit comme ca:
+
+--Tonnerre de Dieu, sire, c'est trop fort!
+
+--Vous croyez? qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me fache?
+
+--Oui, sire, faut vous facher.
+
+Alors le roi citoyen s'est fache. Et voila qu'on a saisi _le Figaro_
+et qu'on lui intente un _proces de tendance_. Si on incrimine les
+articles en particulier, le mien le sera _pour sur_. Je m'en declare
+l'auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu! quel scandale a la
+Chatre! Quelle horreur, quel desespoir dans ma famille! Mais ma
+reputation est faite et je trouve un editeur pour acheter mes
+platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs
+cinquante centimes pour avoir le bonheur d'etre condamnee.
+
+Je ne vous dis rien de _la Nouvelle Atala_. Je l'ai avalee, il m'en
+souviendra! J'en ai eu le cholera-morbus pendant trois jours. Vous en
+verrez l'analyse un de ces jours dans votre journal.
+
+Bonsoir, mon cher camarade; je vous embrasse de tout mon coeur.
+Ecrivez-moi plus souvent et quand meme vous seriez de mauvaise humeur,
+n'ai-je pas aussi mes jours _nebuleux_? Quand je serai _cheux_ nous,
+c'est-a-dire le mois prochain, si vous vous ennuyez, vous viendrez me
+voir. Nous mettrons nos deux ennuis ensemble et nous tacherons de les
+jeter a l'eau, pour peu qu'il y ait de l'eau.
+
+Je ne vous dis rien de votre _affaire d'honneur_. Etes-vous assez
+bete! je me reserve de vous laver la tete; mais ne recommencez pas
+souvent ces sottises-la.
+
+Adieu.--Bonsoir.--Embrassez pour moi votre chere mere et aimez-moi
+toujours _un brin_.
+
+
+
+
+LXIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 9 mars 1831.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis triste. De loin encore, on essaye de me faire du mal. Une
+lettre de mon frere, aigre jusqu'a l'amertume, contient ce qui suit:
+_Ce que tu as fait de mieux, c'est ton fils; il t'aime plus que
+personne au monde. Prends garde d'emousser ce sentiment-la._
+
+Il y a la bien de la cruaute. C'est me dire, qu'un jour je ne
+trouverai meme pas la tendresse de mon enfant. Sans doute, s'il porte
+un coeur egoiste et froid, je dois m'y attendre. Mais il n'en sera pas
+ainsi, n'est-ce pas?
+
+Vous etes aupres de lui, vous lui parlez de moi et vous me conservez
+mon bien le plus precieux: l'amour de mon fils? Bah! j'ai tort d'etre
+triste. C'est vous faire injure. Je suis tranquille.
+
+On me blame, a ce qu'il parait, d'ecrire dans _le Figaro_. Je m'en
+moque. Il faut bien vivre et je suis assez fiere de gagner mon pain
+moi-meme. _Le Figaro_ est un moyen comme un autre d'arriver. Le
+_journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer. Je sais que
+souvent il est degoutant; mais on n'est pas oblige de se salir les
+mains pour ecrire, et j'arriverai, j'espere, sans cela. Ce petit
+journal fait de _l'opposition_ et de la _diffamation_. Il s'agit de ne
+pas prendre l'un pour l'autre. C'est peu de chose de gagner sept
+francs par colonne; mais c'est beaucoup que de se rendre necessaire
+dans un bureau de litterature. Cela vous mene a tout, meme sans
+_camaraderie_, et sans que la _personne_ paraisse le moins du monde.
+Je n'ai affaire qu'a M. de Latouche. Je vis toujours tranquille et
+retiree. Je vais au spectacle presque tous les soirs avec les loges
+qu'il me donne. C'est tres agreable.
+
+Vous saurez que j'ai debute par un _scandale_, une plaisanterie sur la
+garde nationale. La police a fait saisir _le Figaro_ d'avant-hier.
+Deja je m'appretais a passer six mois a la Force; car j'aurais tres
+certainement pris la responsabilite de mon article. M. Vivien a senti
+ce matin l'absurdite d'une poursuite de ce genre, il a fait signifier
+aux tribunaux d'en rester la. Tant pis! une condamnation politique eut
+fait ma reputation et ma fortune.
+
+La litterature est dans le meme chaos que la politique. Il y une
+preoccupation, une incertitude dont tout se ressent. On veut du neuf,
+et, pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir
+peint l'amour d'un soldat pour une tigresse et celui d'un artiste pour
+un _castrato_. Qu'est-ce que tout cela, bon Dieu!
+
+Les monstres sont a la mode. Faisons des monstres! J'en _enfante_ un
+fort agreable dans ce moment-ci. Je vous conterai, sur tout ce que je
+vois, de singulieres particularites. Si j'avais le temps de les
+enregistrer, ce serait un curieux journal.
+
+Adieu, mon cher enfant; parlez-moi beaucoup de mon fils et de votre
+sante. Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 14 avril 1831.
+
+Ma chere maman,
+
+J'ai bien tarde a vous annoncer mon arrivee, parce que j'ai sejourne
+quelques jours a Bourges, ou j'ai ete assez malade. Je me porte bien
+tout a fait, depuis que j'ai revu mes enfants. Ce sont deux amours.
+Solange est devenue belle comme un ange. Il n'y a pas de rose assez
+fraiche pour vous donner l'idee de sa fraicheur. Maurice est toujours
+mince; mais il se porte bien et on ne peut voir d'enfant plus aimable
+et plus caressant. Je suis aussi tres contente de ses progres et de sa
+douceur au travail. Enfin je suis, jusqu'ici, une heureuse mere.
+
+J'ai trouve Polyte un peu malade; sa femme, toujours la meme, bonne et
+indolente; mon mari, criant fort et mangeant bien; le precepteur avec
+des moustaches qui lui vont comme de la dentelle a un herisson;
+Leontine, ayant fait aussi des progres et toujours tres douce. Voila!
+
+Et vous, ma chere maman, que faites vous par ce beau temps qui donnait
+deja a Paris un air de fete? Promenez-vous Caroline, en attendant que
+la pauvre enfant, aille retrouver son triste Charleville? Mais elle y
+retrouvera son Oscar, et, aupres de ses enfants, on ne peut pas
+s'ennuyer.
+
+Pierret est-il toujours amoureux de son beau fusil qui lui sert de
+bijou sur sa cheminee, et furieux contre les republicains? Dites-lui
+qu'a la premiere revolution, les femmes repousseront les gardes
+nationaux avec des pots de chambre.
+
+Ici, l'on est fort tranquille en masse et l'on ne se dispute qu'en
+famille. Ne pouvant faire d'emeutes, on fait des cancans; ce qui
+m'ennuie tellement, que je vais m'enfermer dans mon cabinet avec mes
+deux mioches pour ne pas entendre parler de haines, d'elections,
+d'intrigues, de propos, de vengeances, etc., etc. Pouah!
+
+La peste des petites villes, c'est le commerage. Les hommes s'en
+melent au moins autant que les femmes quand il s'agit d'interets
+politiques. A Paris, on rit de tout; ici, on prend tout au serieux. Il
+y a de quoi crever d'ennui; car, apres tout, la vie n'est pas faite
+pour se facher d'un bout a l'autre. J'aime mieux laisser les hommes
+comme ils sont que de me donner la peine de les precher.
+
+N'est-ce pas votre avis, chere mere, a vous qui avez l'esprit si jeune
+et le caractere si gai? Je voudrais que Maurice fut d'age a entrer au
+college; alors je passerais, pres de vous et pres de lui, une partie
+de ma vie a Paris. J'aime la liberte dont on y jouit et l'insouciance
+qui fait le fond du caractere de ses habitants.
+
+Tout le monde ici se joint a moi pour vous embrasser mille fois.
+Rendez-le-moi en particulier un peu plus qu'aux autres.
+
+Bonsoir, ma chere petite maman.
+
+
+
+
+LXV
+
+A M. CHARLES DUVERNET. A LA CHATRE
+
+ Nohant, avril 1831.
+
+Je viens vous faire mon compliment, cher camarade. Vous jouez tres
+bien la comedie et je n'ai pas eu besoin de l'indulgence de l'amitie
+pour vous applaudir. J'eusse voulu avoir les pattes du Gaulois pour
+entrainer l'auditoire naturellement peu _entrainable_ et beaucoup plus
+sensible aux farces de cache-cache qu'aux choses bien dites et bien
+senties. Vous etes tres drole en garcon et en vieille femme; mais vous
+etes encore mieux dans vos habits, ce qui est, vous le savez sans
+doute, le plus difficile en scene. Mais dites donc a Soumain de
+changer de figure s'il veut ressembler a Odry. Il est beaucoup trop
+gentil pour faire M. Cagnard, et ne fait pas rire parce qu'il ne peut
+pas etre caricature. Quoiqu'il ait des gestes et des manieres de dire
+tres conformes a son modele, personne a la Chatre ne sent le merite de
+cette imitation, parce que personne n'a vu Odry. Le gros Chabenat est
+excellent. Il a plus de naturel qu'aucun de vous, sauf _vous_.
+Dites-leur d'apprendre leurs roles et de ne pas manquer leurs entrees.
+Individuellement vous jouez bien; mais vous manquez d'ensemble.
+
+J'ai regret d'avoir manque votre precedente representation, j'etais
+trop malade. J'ai charge madame Decerf de me prendre vingt billets a
+votre loterie. J'y aurais coopere par quelque ouvrage si j'avais eu
+plus de temps et de sante.
+
+Votre mere m'a dit que toutes ces comedies vous fatiguaient beaucoup.
+Prenez garde, ne vous faites pas, comme moi, vieux avant le temps.
+
+Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse de tout mon coeur. Avez-vous
+des nouvelles d'Alphonse? personne ne m'en donne, ni lui non plus.
+
+
+
+
+LXVI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 31 mai 1831.
+
+Ma chere maman,
+
+Vous etes triste. Vous allez encore vous trouver seule. C'est une
+chose difficile a arranger avec la liberte, que la societe d'autrui.
+Vous aimez a etre entouree, vous detestez la contrainte; c'est tout
+comme moi. Comment concilier les volontes des autres avec la sienne
+propre? Je ne sais. Peut-etre faudrait-il fermer les yeux sur bien des
+petites choses, tolerer beaucoup d'imperfections a la nature humaine
+et se resigner a certaines contrarietes qui sont inevitables dans
+toutes les positions. Ne jugez-vous pas un peu severement des torts
+passagers? Il est vrai, vous pardonnez aisement et vous oubliez vite;
+mais ne condamnez-vous pas quelquefois un peu a la hate?
+
+Pour moi, ma chere maman, la liberte de penser et d'agir est le
+premier des biens. Si l'on peut y joindre les petits soins d'une
+famille, elle est infiniment plus douce; mais ou cela se
+rencontre-t-il? Toujours l'un nuit a l'autre, l'independance a
+l'entourage ou l'entourage a l'independance. Vous seule pouvez savoir
+lequel vous aimeriez mieux sacrifier. Moi, je ne sais pas supporter
+l'ombre d'une contrainte, c'est la mon principal defaut. Tout ce qu'on
+m'impose comme devoir me devient odieux; tout ce qu'on me laisse faire
+de moi-meme, je le fais de tout mon coeur. C'est souvent un grand
+malheur d'etre ainsi fait, et mes torts, quand j'en ai, viennent tous
+de la.
+
+Mais peut-on changer sa nature? Si vous aviez beaucoup d'indulgence
+pour ce travers, vous m'en trouveriez bientot corrigee sans savoir
+comment. On l'augmente en moi, en me le reprochant sans cesse; et
+cela, je vous jure que ce n'est point esprit de contradiction, c'est
+penchant involontaire, irresistible. Vous me connaissez fort peu,
+j'ose le dire, ma chere maman. Il y a bien des annees que nous n'avons
+vecu ensemble, et souvent vous oubliez que j'ai vingt-sept ans, que
+mon caractere a du subir bien des changements depuis ma premiere
+jeunesse.
+
+Vous me supposez surtout un amour du plaisir, un besoin d'amusement et
+de distraction que je suis loin d'avoir. Ce n'est pas du monde, du
+bruit, des spectacles, de la parure qu'il me faut; vous seule etes
+dans l'erreur sur mon compte; c'est de la liberte. Etre toute seule
+dans la rue et me dire a moi-meme: "Je dinerai a quatre heures ou a
+sept, suivant mon bon plaisir; je passerai par le Luxembourg pour
+aller aux Tuileries, au lieu de passer par les Champs-Elysees, si tel
+est mon caprice." Voila ce qui m'amuse beaucoup plus que les fadeurs
+des hommes et la raideur des salons.
+
+Si je rencontre des coeurs qui prennent mes innocentes fantaisies pour
+des vices hypocrites, je ne sais pas me donner la peine de les
+dissuader. Je sens que ces gens-la m'ennuient, me meconnaissent et
+m'outragent. Alors je ne reponds rien et je les plante la. Suis-je
+bien coupable? Je ne cherche ni vengeance ni reparation, je ne suis
+pas mechante: j'oublie. On dit que je suis legere, parce que je ne
+suis pas haineuse et que je n'ai pas meme l'orgueil de me justifier.
+
+Mon Dieu! quelle rage avons-nous donc, ici-bas, de nous tourmenter
+mutuellement, de nous reprocher aigrement nos defauts, de condamner
+sans pitie tout ce qui n'est pas taille sur notre patron?
+
+Vous, ma chere maman, vous avez souffert de l'intolerance, des fausses
+vertus, des gens a grands principes. Votre beaute, votre jeunesse,
+votre independance, votre caractere heureux et facile, combien ne les
+a-t-on pas noircis! Quelles amertumes ne sont pas venues empoisonner
+votre brillante destinee! Une mere indulgente et tendre qui vous eut
+ouvert ses bras a chaque nouveau chagrin et qui vous eut dit: "Laisse
+les hommes te condamner; moi, je t'absous! laisse-les te maudire; moi,
+je te benis!" Que de bien elle vous eut fait! quelle consolation elle
+eut repandue sur les degouts et les petitesses de la vie!
+
+On vous a dit _que je portais culotte_, on vous a bien trompee; si
+vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En
+revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son
+vetement, chacun sa liberte. J'ai des defauts, mon mari en a aussi,
+et, si je vous disais que notre menage est le modele des menages,
+qu'il n'y a jamais eu un nuage entre nous, vous ne le croiriez pas. Il
+y a dans ma position comme dans celle de tout le monde, du bon et du
+mauvais. Le fait est que mon mari fait tout ce qu'il veut; qu'il a des
+maitresses ou n'en a pas, suivant son appetit; qu'il boit du vin
+muscat ou de l'eau claire selon sa soif; qu'il entasse ou depense,
+selon son gout; qu'il batit, plante, change, achete, gouverne son bien
+et sa maison comme il l'entend. Je n'y suis pour rien.
+
+Je trouve tout fort bon, parce que je sais qu'il a de l'ordre, qu'il
+est plutot econome que prodigue, qu'il aime ses enfants et qu'il ne
+songe qu'a eux dans tous ses projets. Je n'ai pour lui, vous le voyez,
+que de l'estime et de la confiance, et, depuis que je lui ai
+entierement abandonne l'autorite des biens, je ne crois pas qu'on
+puisse me soupconner encore de vouloir le dominer.
+
+Il me faut peu de chose: la meme pension, la meme aisance qu'a vous.
+Avec mille ecus par an, je me trouve assez riche, moyennant que ma
+plume me fait deja un petit revenu. Du reste, il est bien juste que
+cette grande liberte dont jouit mon mari soit reciproque: sans cela,
+il me deviendrait odieux et meprisable; c'est ce qu'il ne veut point
+etre. Je suis donc entierement independante; je me couche quand il se
+leve, je vais a la Chatre ou a Rome, je rentre a minuit ou a six
+heures; tout cela, c'est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas
+bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec
+votre raison et avec votre coeur de mere; l'un et l'autre doivent etre
+pour moi.
+
+J'irai a Paris cet ete. Tant que vous me temoignerez que je vous suis
+agreable et chere, vous me verrez heureuse et reconnaissante. Si je
+trouve autour de vous des critiques ameres, des soupcons offensants
+(vous comprenez que ce n'est pas de vous que je les crains), je
+laisserai la place au plus puissant, et, sans vengeance, sans colere,
+je jouirai de ma conscience et de ma liberte. Vous avez trop d'esprit
+pour ne pas reconnaitre bientot que je ne merite pas toute cette
+durete.
+
+Adieu, chere petite maman; mes enfants se portent bien; ma fille est
+belle et mauvaise, Maurice est maigre et bon. Je suis contente de son
+caractere et de son travail. Je gate un peu ma grosse fille: l'exemple
+de Maurice, qui est devenu si doux, me rassure pour l'avenir.
+
+Ecrivez-moi, chere maman; je vous embrasse de toute mon ame.
+
+
+
+
+LXVII
+
+A MADAME DUVERNET MERE, A LA CHATRE
+
+ Nohant, lundi, juin 1831.
+
+Chere dame,
+
+Je rentre toute comblee de votre bonne amitie et de votre douce
+hospitalite. Je trouve non pas M. de Latouche, mais une lettre de lui
+m'annoncant que des affaires imprevues, relatives au _Figaro_ avec M.
+le prefet de la Charente, qui vient de se declarer en faillite, l'ont
+empeche de partir au moment ou il allait enfin se decider. Il nous
+promet d'arriver quand nous ne l'attendrons plus. Il se plaint un peu
+du silence de Charles et du votre.
+
+Ne viendrez-vous pas aussi manger mes petits pois, cueillir mes fleurs
+et choisir vous-meme vos petites colonies d'oeillets? Deux ou trois
+rayons de soleil secheront nos chemins, et vous avez une infinite de
+pataches en votre possession. Accordez-moi donc une bonne journee tout
+entiere avec le bon meunier, son fils et l'ane... Je ne vois autour de
+vous que le desservant de T... que nous puissions insulter ainsi. Je
+n'ose quasi pas vous embrasser apres une pareille pensee.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Nohant, lundi soir, 25 juin 1831.
+
+Comme nous nous verrons vendredi, entre l'air bienveillant et paternel
+du chatelain, et les _decaudinades_[1], nous ne pourrons guere dire
+deux mots de suite. Je ne veux pas partir, mon bon Charles, sans vous
+dire combien votre amitie m'a ete douce durant ces trois mois. Nous ne
+nous connaissions pas, et notre camaraderie d'enfance ne nous eut rien
+appris l'un de l'autre, si une affection qui nous est commune ne fut
+venue resserrer ce lien et rapprocher nos coeurs, dont les bizarreries
+respectives avaient besoin de s'entendre.
+
+Sans vous, j'aurais eprouve bien plus les amertumes de mon interieur.
+Votre interet, la confiance avec laquelle je m'epanchais pres de vous
+ont adouci ce temps d'epreuves. En mettant nos ennuis en commun, nous
+les avons mieux supportes. Du moins, je puis l'avancer pour mon
+compte, et je voudrais que le bienfait de cette amitie eut ete
+reciproque.
+
+Les fous tels que moi ont cela de bon, qu'ils ne sont pas chiches de
+leur coeur une fois qu'ils l'ont donne. Desabusee sur tout le reste,
+je ne crois plus qu'a ceux qui me sont restes fideles, ou qui m'ont
+comprise, avec mes defauts, mon esprit _antisocial_ et mon mepris pour
+tout ce que la plupart des hommes respectent. Je me sens assez de
+generosite pour recommencer avec ceux-la une existence nouvelle, une
+vie d'affection, d'espoir et de confiance, que ne viendra pas
+refroidir la memoire de tant de deceptions anciennes. Oh! j'oublierai
+tout de bon coeur avec vous autres: et les amis qui trahissent, et
+ceux qui s'ennuient des maux qu'on leur confie, et ceux qui craignent
+de se compromettre en y cherchant remede, et les tiedes, et les
+perfides, et les maladroits qui vous crottent en voulant vous essuyer.
+Je croirai en vous, comme j'ai cru jadis en eux, et ne vous ferai pas
+responsables de leurs torts, en me livrant avec reserve a vos
+promesses. J'y crois et j'y compte.
+
+C'est sur les ruines du passe, du prejuge et des preventions que nous
+nous sommes vus, tels que nous sommes, je crois, tels que la nature
+nous a faits.
+
+C'est en nous confiant nos mutuelles infirmites que nous avons pris
+interet les uns aux autres. Sans le besoin de recevoir des
+consolations, sans celui d'en donner, nous serions peut-etre tous
+restes isoles dans cette societe vaine et sotte qui ne pourra jamais
+nous pardonner de vouloir etre independants de ses lois etroites.
+Laissons-la dire. Elle regarderait notre petite communaute comme un
+hopital de fous. Vivons a part, et ne la voyons que pour en rire ou
+pour y pardonner. Puissiez-vous etre comme moi insensible a ses
+atteintes, et mettre votre vie reelle, votre bonheur entier, dans le
+coeur de ce petit nombre qui vous apprecie et qui me tolere, moi,
+reconnaissante quand j'obtiens seulement de l'indulgence. Toutes les
+peines d'interieur ne deviennent-elles pas supportables, avec cette
+idee qu'il y a des etres tout prets a nous dedommager de l'injustice
+ou de l'ingratitude de ceux-la?
+
+Oh! mon bon Charles, que cette pensee vous soit bienfaisante comme a
+moi! qu'elle ferme toutes les autres blessures, qu'elle aneantisse
+tous les souvenirs qui font mal, qu'elle reconstruise votre avenir et
+rajeunisse votre coeur comme elle a rajeuni le mien, bien plus vieux,
+helas! bien plus mortellement froisse que le votre! Croyez en nous, et
+vous serez heureux partout meme a la Chatre.
+
+Venez pres de nous, dans notre Paris, ou regne sinon la liberte
+publique, du moins la liberte individuelle. Nous aurons de temps en
+temps un billet de parterre aux Italiens ou a l'Opera. Quand nous
+n'aurons pas le sou, nous irons voir les cathedrales, ca ne coute rien
+et c'est toujours interessant a etudier. Ou bien nous prendrons le
+frais sur mon balcon, nous verrons passer l'emeute nouvelle, nous
+cracherons sur tout cela, battants et battus, tous fous a faire pitie.
+Nous garrotterons le Gaulois pour l'empecher d'y prendre part, nous
+ferons brailler Planet et nous nous amuserons des manies de chacun de
+nous, sans les froisser, sans en souffrir. Dans le jour, nous
+travaillerons, car il faut travailler! Quand on ne s'est pas renferme
+le matin comme nous disions l'autre fois au Coudray, on n'a pas de
+plaisir a se trouver libre le soir. Il faut s'imposer la gene une
+moitie de sa vie pour s'amuser l'autre moitie. Vous vous creerez une
+occupation, ne fut-ce que de mettre en rapport Claire et Philippe,
+Jehan Cauvin et la cathedrale, Berido et la prima donna[2]. Nous
+louerons un piano et nous nous y remettrons tous les deux. Si vous ne
+vous trouvez pas bien de votre vie de garcon, il sera toujours temps
+de vous marier; car, avec nous, liberte de rompre quand vous voudrez;
+mais essayez-en d'abord; apres, vous verrez. Il y aura toujours des
+filles nubiles, c'est une espece qui croit et multiplie par la grace
+de Dieu.
+
+Et puis, mon bon Charles, marie ou veuf ou garcon, que vous soyez
+Charlot ruminant dans sa chambrette sur les miseres de l'etudiant, de
+l'artiste et du celibataire, ou bien M. le receveur au sein de son
+_interessante_ famille, que vous soyez libre de nous venir trouver ou
+que votre future epouse vous le defende, aimez-nous toujours, et,
+croyez-le, quand vous pourrez vous echapper, vous nous trouverez
+joyeux de vous voir et empresses a vous distraire. En attendant, nous
+allons parler de vous.
+
+Adieu donc; je vous embrasse. Venez le plus tot que vous pourrez.
+
+ [1] Du nom d'un ami de Duvernet appele Decaudin.
+ [2] Heroines de divers fragments litteraires inedits de George Sand.
+
+
+
+
+LXIX
+
+A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE
+
+ Orleans, samedi 3 juillet 1831.
+
+Mon cher amour, je suis arrivee a Orleans un peu fatiguee. J'ai eu la
+migraine tout le long du chemin. Je vais me reposer un jour ou deux
+ici, afin de bien voir la cathedrale; car tu sais que j'aime beaucoup
+les cathedrales. Il y a un an, tu etais la avec moi, et nous avons ete
+la voir ensemble, t'en souviens-tu? Tu trouvais que c'etait bien
+grand, et qu'il faudrait bien des Maurices les uns sur les autres pour
+monter aussi haut.
+
+Je suis bien contente de toi, mon cher enfant; tu n'as pas beaucoup
+pleure devant moi. Apres, dis-moi ce que tu as fait? As-tu trouve ton
+menage joli? l'as-tu fait voir a ta soeur? Elle a pleure aussi, la
+pauvre grosse. L'as-tu un peu consolee? Joue bien avec elle,
+roulez-vous sur vos lits le soir et endormez-vous en riant et en
+chantant. Ne fais pas de vilains reves tristes, pense a moi sans
+chagrin, et travaille toujours bien pour me faire voir que tu m'aimes.
+
+Tu as vu comme j'etais heureuse de te trouver corrige de ta paresse.
+Continue donc, je t'en recompenserai, en t'aimant tous les jours
+davantage. Je ne sais si tu pourras lire mon griffonnage, je t'ecris
+avec une espece d'allumette qui va tout de travers. Je t'embrasse, de
+tout mon coeur, pour toi d'abord, puis pour ta soeur, pour ton papa,
+pour Boucoiran, et puis pour toi encore un million de fois. Adieu, mon
+petit ange, ecris-moi bien, bien souvent.
+
+
+
+
+LXX
+
+AU MEME
+
+ Paris, 16 juillet 1831
+
+Je suis enfin installee tout a fait chez moi, mon petit amour. J'ai
+trois jolies petites chambres sur la riviere avec une vue magnifique
+et un balcon. Quand tu viendras me voir, tu t'amuseras a voir defiler
+les troupes et a regarder les pompiers sous les armes. Il y a un poste
+vis-a-vis. Toutes les fois qu'un gendarme parait, ces pauvres pompiers
+sont obliges de courir a leurs fusils. Comme cela arrive fort souvent,
+ils n'ont pas une minute de repos par jour, et les passants s'amusent
+a les gouailler. Tu verras aussi les tours de Notre-Dame, qui sont
+toutes couvertes d'hirondelles. Il y a des figures de diables en
+pierre tout autour des murs, et les oiseaux se cachent dans leur
+gueule pour y batir leur nid.
+
+J'ai vu encore ton cousin Oscar hier au soir. Il est bien gentil et ne
+veut pas me quitter. Il va entrer en pension; sans cela, je te
+l'aurais amene et vous auriez joue ensemble, mais il est temps qu'il
+apprenne ce que tu sais deja. Tu seras bien content, lorsque tu
+entreras au college, d'avoir pris de bonnes lecons d'avance. Tu auras
+moins de peine que les autres enfants de ton age, et tu verras que
+c'est un grand bonheur d'avoir ete force de travailler. Ecris-moi
+donc, mon cher enfant; ta derniere lettre est tres bien. Elle m'a fait
+grand plaisir, et je l'ai embrassee bien des fois. Si tu etais la, mon
+pauvre petit, je te mordrais les joues. En attendant, embrasse ta
+soeur et porte-toi bien. Pense souvent a ta mere, qui t'aime plus que
+tout au monde.
+
+
+
+
+LXXI
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 17 juillet 1831
+
+Mon cher enfant,
+
+J'en suis fachee pour votre optimisme politique, mais votre gredin de
+gouvernement indispose cruellement les honnetes gens. Si j'etais
+homme, je ne sais a quels exces je me porterais, dans de certains
+moments d'indignation, que toute ame bien nee doit ressentir a la vue
+des platitudes et des atrocites qui se commettent ici tous les jours.
+
+C'est reellement une guerre civile que les ministres allument et
+alimentent a leur profit. _Infamie!_ Les couleurs nationales sont
+proscrites. Il suffit de les porter pour etre depece avec un odieux
+sang-froid, par des gens armes, laches, qui ne rougissent point
+d'egorger des enfants sans defense et en petit nombre.
+
+Cette belle institution de la garde nationale est devenue un levain de
+discorde et de sang. La police a recours a des moyens dignes des plus
+beaux temps de Carrier (de Nantes). Il semble que Philippe veuille
+trancher du Napoleon. Or c'est un role qu'un Bourbon ne saura jamais
+remplir. Ses efforts retarderont sa chute; mais elle n'en sera que
+plus tragique, et vraiment alors le peuple commettra tous les exces
+sans etre coupable.
+
+Moi, je hais tous les hommes, rois et peuples. Il y a des instants ou
+j'aurais du bonheur a leur nuire. Je n'ai de repos qu'alors que je les
+oublie!
+
+Vous etes bon, vous! C'est different. Les amis, oh! les amis! que
+c'est un tresor rare et difficile a garder! Si l'on ne tient pas sa
+main toujours etroitement fermee, ils s'echappent comme de l'eau au
+travers des doigts.
+
+J'ai le coeur cruellement froisse; mais je sais qu'il y aurait de
+l'ingratitude a pleurer longtemps ceux qui desertent. Plus le nombre
+se reduit, plus je sens l'affection redoubler de vigueur. La part des
+uns revient aux autres.
+
+Je vous remercie de m'avoir parle de Maurice. Faites qu'il m'ecrive
+souvent, qu'il ne soit pas trop livre a lui-meme aux heures ou il ne
+travaille pas, et qu'il continue a apprendre sans chagrin. Sa derniere
+lettre est charmante.
+
+Adieu, mon cher enfant. Je vous embrasse comme je vous aime. C'est du
+fond de mon ame.
+
+
+
+
+LXXII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 19 juillet 1831
+
+Mon bon Charles,
+
+Soyez misericordieux et pardonnez a la lenteur de mes lettres. Je suis
+enfin installee quai Saint-Michel, 25, et j'espere desormais ne plus
+m'exposer au remords de laisser sans reponse prompte vos lettres
+bonnes et aimables. Je vous laisse a penser ce qu'il a fallu de
+memoire, de jambes, de patience et de temps, pour acheter tout un
+petit menage depuis la pelle jusqu'aux mouchettes: c'est a n'en pas
+finir. Le pis de tout cela, c'est l'argent que cela coute. J'aurais
+tort de me plaindre pourtant. Je n'ai rien paye et je payerai s'il
+plait a Dieu.
+
+Le Gaulois et moi comptons sur une bonne tuerie patriotique, ou sur un
+bon cholera-morbus, qui nous delivrera de l'infame sequelle des
+creanciers. D'ailleurs, n'allons-nous pas avoir la republique? et le
+premier article de la nouvelle Charte portera, j'espere, que les
+dettes sont supprimees et tous les creanciers deportes. Nous leur
+faisons grace de la vie, parce que nous sommes grands et genereux,
+mais qu'ils ne s'avisent jamais de rappeler le passe! (Il n'y que des
+carlistes et des jesuites capables de tant de ressentiment.) Nos
+creanciers, s'ils veulent eviter la guillotine, qui est, comme chacun
+sait, _soeur de la liberte_, doivent nous delivrer a tout jamais de
+leur odieuse presence, et purger le sol de la patrie regeneree de leur
+impur et stupide trafic. Tel sera le texte du premier discours du
+Gaulois a la prochaine assemblee constituante.
+
+Mon bon camarade, pourquoi ne travaillez-vous plus? Evitez du moins
+l'ennui, ne fut-ce qu'en taillant des cure-dents. Planet en fait une
+consommation qui vous tiendra en haleine. Si vous n'avez pas l'espoir
+de succeder a votre pere et que les chiffres vous rebutent, faites
+autre chose; lisez, instruisez-vous, la vie est toujours trop courte
+pour tout ce qu'on peut apprendre. Ecrivez des romans, des comedies,
+des proverbes, des drames: tout cela vous fera travailler sans ennui
+et vous forcera a des recherches historiques qui vous arriveront
+pleines d'interet et de vie.
+
+S'ennuyer! je ne le concois pas pour vous. Etre triste! c'est
+different, cela. Cette solitude, les degouts de cette petite existence
+de la province, sont bien faits pour serrer le coeur. J'en sais
+quelque chose. _Quelque chose_ seulement, car j'ai une ressource
+immense: la societe de mes enfants. Vous, tout seul, tout reveur, sans
+un ami qui vous comprenne bien, souffrant de ces peines sans nom que
+le vulgaire regarde comme une manie et une affectation, cherchant a
+repandre votre coeur dans un coeur de la meme nature, et ne trouvant
+que de bonnes et simples ames qui vous disent d'un air surpris:
+"Comment! vous vous plaignez? n'etes-vous pas riche? A votre place, je
+serais heureux!" etc.
+
+Eh bien, je vous vois d'ici et je sais tout ce que vous devez
+souffrir. L'isolement tue les ames actives. Il enerve le caractere;
+mais il redouble le feu interieur et joint, au tourment de desirer, le
+tourment de ne pouvoir pas _vouloir_.
+
+N'est-ce pas la ou vous en etes souvent? Je n'ose pas vous dire:
+"Sortez-en, venez a nous!" Mais combien je le desire! nous vous aimons
+comme vous meritez d'etre aime. Je crois qu'au milieu de nous, vous
+reprendrez vite a la vie. Ecrivez donc souvent et beaucoup; vous avez
+toujours le temps, vous.
+
+Si vous allez a Nohant, dites donc a Boucoiran que mon fils m'ecrit
+bien peu, et que cela me fait beaucoup de peine.
+
+Adieu, mon ami. Ecrivez, ou faites mieux, venez!
+
+Je n'ai pas achete la natte de votre mere, ni les lunettes pour
+Decaudin. J'ai une raison honteuse, secrete, mais _invulnerable_. Je
+n'ai pas un sou. Je paye ecu par ecu mes damnes marchands. O Misere!
+je te ferai elever un temple si tu me quittes un jour; car ceux que tu
+hantes sont plus heureux qu'on ne pense!
+
+Le Gaulois m'a defendu de fermer ma lettre, disant qu'il voulait vous
+ecrire. C'est une raison pour n'y pas compter...
+
+Le voila! Il dit qu'il vous ecrira _demain_: vous connaissez le
+_demain_ du Gaulois.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
+
+ Paris, juillet 1831.
+
+J'ai bien du chagrin quand tu ne m'ecris pas, mon petit enfant. J'ai
+recu tes trois lettres; mais c'est bien peu. Cela ne fait qu'une par
+semaine. Autrefois, tu m'en ecrivais deux et souvent trois. Cela ne
+t'amuse donc plus de m'ecrire? tu n'as pas besoin de montrer tes
+lettres, ni de les ecrire avec tant de soin que ce soit un travail.
+Quand tu m'envoyais des barbouillages et des bonshommes, j'aimais
+autant cela. Ecris-moi donc aussi mal que tu voudras, ne fut-ce que
+quelques lignes. Passer huit jours sans nouvelles de toi et de ta
+soeur, c'est bien long et je suis souvent bien triste. J'ai besoin de
+te savoir gai et heureux; sans cela, je ne peux etre moi-meme
+heureuse.
+
+Il y a de bien beaux tableaux au Musee: le Musee est une grande
+galerie ou tous les peintres exposent leurs tableaux pendant quelques
+mois pour les faire voir au public. Le plus joli de tous represente
+deux enfants de sept ou huit ans qui sont assis sur un lit. L'un est
+malade et appuie sa tete sur l'epaule de son frere. L'autre se porte
+bien; il tient un livre d'images pour l'amuser. C'est le portrait de
+deux jeunes princes anglais qui ont ete etrangles par des mechants[1].
+
+Il y a une quantite de belles statues que tu reconnaitrais, a present
+que tu comprends un peu la mythologie. Ce qu'on a fait de plus beau,
+ce sont _les Trois Graces_, en marbre blanc. Il y a une jolie petite
+divinite allegorique, dont nous n'avons pas parle ensemble: c'est _la
+Candeur_ ou _l'Innocence_, representee comme un enfant qui tient une
+coquille ou vient boire un serpent. Cela signifie que, comme les
+enfants ne se mefient d'aucun danger, les personnes qui ont de la
+_candeur_ ne se mefient pas des mechants qui peuvent leur faire du
+mal.
+
+Si tu ne comprends pas bien cela, Boucoiran te l'expliquera mieux. Il
+y a aussi un gros enfant qui ressemble a Solange et joue avec une
+petite chevre; la chevre mange une couronne de feuilles que l'enfant a
+sur sa tete. Tout cela est en beau marbre blanc. Enfin il y a Mercure,
+Diane, et tout plein d'autres messieurs et d'autres dames de ta
+connaissance. Les fetes ont dure trois jours. De ma fenetre, j'ai vu
+passer le roi et toutes ses troupes. Avant-hier, nous avons eu des
+joutes sur l'eau. Des matelots habilles en blanc, avec des ceintures
+et des chapeaux a rubans, etaient montes sur de jolies barques et
+venaient les uns sur les autres. Ils se battaient, c'est-a-dire qu'ils
+faisaient semblant, comme au spectacle. Beaucoup tombaient dans la
+Seine; comme c'etaient tous de tres bons nageurs, ils s'en moquaient
+et rattrapaient bientot leur barque. Sur le bord de l'eau etait dresse
+un beau pavillon, pour les juges du combat qui ont donne le prix aux
+vainqueurs.
+
+J'avais emmene Leontine, qui a tout vu; le grand Fleury l'a mise sur
+sa tete, et ils sont arrives l'un sur l'autre; moi, je suis revenue
+avec la migraine. Le soir, j'ai vu les illuminations sans sortir de ma
+chambre. Quatre grandes colonnes de lampions autour de la statue
+d'Henri IV; les tours de Notre-Dame etaient illuminees aussi; c'etait
+fort beau. De mon balcon, j'ai vu le feu d'artifice qui se tirait sur
+la place de la Revolution. C'est bien loin de chez moi; mais les
+fusees montaient si haut, qu'on voyait tres bien; il y en avait qui
+lancaient des flammes tricolores; c'etait superbe.
+
+Il y a eu des courses de chameaux, au Champ-de-Mars. Des hommes
+habilles en Bedouins etaient montes sur des chevaux et sur des
+dromadaires. L'un d'eux est tombe et s'est tue. Puis une revue de
+toutes les troupes sur le boulevard; on dit qu'il y avait cent
+cinquante mille hommes. Tout cela serait bien amusant avec moins de
+monde pour regarder. On risque d'etre etouffe dans la foule, et les
+trois quarts ne voient rien, parce qu'on a trop de personnes devant et
+alentour. Tous les spectacles jouaient _gratis_, c'est-a-dire qu'on
+entrait sans payer. Enfin on tirait des coups de fusil, des petards,
+des _boites a feu_, dans toutes les maisons, dans toutes les rues.
+Cela a dure deux jours entiers. On aurait dit qu'on se battait dans
+Paris. Je suis bien aise que ce soit fini et que la ville reprenne sa
+tranquillite.
+
+Ecris-moi bien souvent et dis-moi tout ce que tu fais; tes lettres
+sont trop courtes. Embrasse ta soeur pour moi et aime-la bien. Adieu,
+mon cher petit; pense a ta petite mere, qui t'embrasse un million de
+fois.
+
+ [1] _Les Enfants d'Edouard_, de Paul Delaroche.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 9 septembre 1831.
+
+Ma chere maman,
+
+Je suis arrivee en bonne sante. Merci de votre petite lettre. Je suis
+coupable de ne vous avoir pas prevenue, mais j'etais si lasse et, en
+meme temps, si contente de revoir mes enfants!
+
+J'ai trouve mon mari a Chateauroux; il etait venu au-devant de moi
+avec Maurice. Celui-ci est toujours maigre, sa soeur toujours enorme,
+Nohant toujours tranquille, la Chatre toujours bete. Le precepteur est
+parti en vacances; je le remplace pour le francais et la geographie,
+Casimir pour le latin et le calcul. Vous voyez que c'est une vie
+edifiante. Cela n'empechera pas qu'on ne me trouve tres coupable. Les
+gens qui n'ont rien a faire cherchent des torts a autrui pour
+s'occuper; c'est une maniere comme une autre de passer le temps. Moi,
+je persevere dans une tranquillite qui les demonte.
+
+Je n'ai pas vu Caroline; embrassez-la pour moi. Tachez de m'envoyer
+Hippolyte et sa femme. J'ai trouve mon mari tres bien; je crois qu'il
+serait bien facile a Hippolyte de le tenir toujours dispose en ma
+faveur. Il ne faudrait que le vouloir, et fermer l'oreille aux sales
+petits cancans qui remplissent la vie de ce monde, et qui en font le
+principal ennui.
+
+Si l'on continue a me laisser vivre en paix, je prolongerai mon sejour
+ici. J'ai deja songe a remettre mes engagements du 30 septembre un peu
+plus loin. C'est la conduite des autres qui dictera la mienne. Je
+travaille le soir a mon roman; cela m'amuserait beaucoup si je n'etais
+pas obligee de me depecher. Une autre fois, je prendrai plus de
+latitude avec mon editeur, afin de travailler pour mon plaisir et sans
+fatigue.
+
+On dit que je suis partie pour I'Italie avec Stephane. Ce qu'il y a de
+bon, c'est que je ne sais pas ou il est. Je ne l'ai pas vu depuis six
+mois. Quant a moi, je crois bien etre a Nohant dans ce moment-ci;
+cependant, si les gens de la Chatre sont absolument surs que je sois a
+Rome, je ne voudrais pas leur faire de peine en leur soutenant le
+contraire.
+
+Adieu, ma chere petite maman; traitez-moi toujours avec bonte. Je vous
+embrasse de tout mon coeur, ainsi que mon ami Pierret.
+
+
+
+
+LXXV
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES
+
+ Nohant, 26 septembre 1831
+
+C'est une desolation qu'un voyage de sept jours; je m'en afflige de
+mille manieres: d'abord, parce que cela vous fatigue; ensuite parce
+que ces quinze jours perdus de la plus ennuyeuse maniere du monde
+doivent faire pleurer votre mere. Elle voudra les regagner, je le
+prevois bien. Je ne peux ni ne veux l'affliger. Cependant, mon cher
+enfant, je voudrais que vous fussiez de retour vers le 20 du mois
+prochain.
+
+Mettez donc a profit ces bons jours de famille et de patrie. C'est un
+bonheur de n'etre pas blase ou desabuse de ces biens-la. Apportez-moi
+des cailloux de votre sol, s'ils ont quelque chose de curieux. Si je
+ne l'ai pas reve, vous avez comme nous beaucoup de coquillages marins
+petrifies, des especes qui nous manquent.
+
+Maurice ne fait rien. Je ne suis pas assez rigide. Ce temps de
+devergondage ne devant pas etre long, je le laisse trotter avec
+Leontine, et les jours de travail sont rares. Le seul point, c'est
+qu'il n'oublie pas ce qu'il sait et non qu'il fasse des progres sans
+vous. Je voudrais bien, mon enfant, que l'etude du latin ne fut pas
+aussi exclusive. Vous m'avez promis de commencer l'histoire a votre
+retour et de la faire marcher de front avec la geographie. Il me
+semble que ces etudes poussees un peu rapidement lui seraient fort
+utiles. Non pas qu'il faille esperer une grande memoire des faits a
+son age, mais c'est la seule maniere d'ouvrir ses idees aux choses de
+la vie, aux lois, aux guerres, aux vicissitudes des moeurs, aux
+constitutions, a l'existence des peuples et a la marche de la
+civilisation. C'est d'un peu haut qu'il faudrait donc envisager cette
+science. Au lieu de le faire moisir, comme au temps de l'abbe Rollin,
+sur les petites guerres et les rois insignifiants d'une foule de
+petits Etats de l'antiquite, il faudrait resumer l'histoire
+universelle dans une sorte de cours a votre maniere. Cette analyse
+generale n'est pas l'ouvrage d'un cuistre, et vous trouverez a la
+dresser avantage et plaisir pour vous-meme. Plus tard, sans doute, il
+lui faudra etudier les diverses parties de votre edifice, il le fera
+par la lecture. J'ai fait, pendant cinq ou six ans, des extraits sur
+toutes les dynasties de la terre. C'etait l'histoire enseignee a la
+maniere des jesuites. Beaucoup de recits, pas une reflexion, pas une
+observation qui ne tournat a la plus grande gloire de Dieu, contre
+tout bon sens et toute verite. Aussi, rien de ce fatras n'est reste
+dans mon cerveau fatigue. J'ai perdu cinq ou six ans de ma vie a
+desapprendre le sens commun. Les livres d'histoire, ecrits tous sous
+l'empire de quelque passion politique ou de quelque prejuge religieux,
+ont tous besoin d'etre rectifies par un jugement sain. Ce n'est donc
+pas avec des livres qu'il faudrait enseigner, c'est avec votre memoire
+et votre raison, n'est-il pas vrai, mon enfant?
+
+Bonjour. Je vous embrasse de toute mon ame, ainsi que votre bonne
+mere. Rendez-la bien heureuse, et revenez-nous, des que vous pourrez
+vous arracher comme Regulus a tant d'affection.
+
+Maurice vous embrasse aussi. Il fait la moue dans ce moment, parce
+que, dit-il, il s'est f.... par terre. Est-ce vous qui formez ainsi
+son style?
+
+
+
+
+LXXVI
+
+AU MEME
+
+ Paris, 6 novembre 1831.
+
+Mon enfant,
+
+J'ai ete vraiment affligee de manquer le plaisir de vous embrasser. Je
+vous l'ai dit, je vous aime comme vous m'aimez, sans egoisme, et je me
+rejouis du bonheur de votre mere et du votre. Une autre fois, nous
+serons a meme de nous voir davantage; mais nous n'en avons pas besoin
+pour compter l'un sur l'autre.
+
+Il est tres vrai que madame Bertrand m'a envoye M. de Vasson la veille
+de mon depart, j'ai recu d'elle une lettre qui s'efforcait d'etre
+aimable. Elle me parlait d'abord de l'engagement pris d'aller passer
+_trois mois_ a Laleuf, cet automne, engagement que je savais bien ne
+pas exister. Ensuite elle remettait sa cause entre mes mains et me
+parlait de son Alphonse, comme si mon Maurice ne m'interessait pas
+davantage. Puis elle me disait qu'elle ne savait pas votre adresse a
+Nimes, qu'elle ne voulait pas vous ecrire avant de s'adresser a moi;
+ce qui prouve tout simplement qu'elle l'eut fait si elle eut pu savoir
+votre adresse. Enfin elle daignait se rappeler que je lui avais offert
+ma place a la Chambre et me faisait des remerciments tres gauches et
+tres peu de saison. J'ai repondu en peu de mots, poliment et
+froidement. Je ne sais comment elle aura pris ma lettre. J'ai conte le
+tout au pere Duris-Dufresne, qui a trouve comme moi qu'on aimait mieux
+ses enfants que ceux des autres.
+
+Je ne puis pas vous dire si je resterai ici peu ou beaucoup. Mon
+editeur paye mal; cependant il paye, mais si lentement, que le travail
+des imprimeurs va de meme. Je leur remets le manuscrit a mesure que
+j'en touche le prix, autrement je courrais risque de travailler pour
+_l'honneur_. C'est un mechant salaire quand on est si pauvre d'esprit
+et de bourse. Ce qu'il y a de sur, c'est que je retournerai pres de
+mes chers enfants, aussitot que je serai delivree de ma besogne.
+
+Du reste, je vois avec plaisir que tous les deboires qu'on m'avait
+predits dans cette carriere n'existent pas pour les gens qui vivent,
+comme moi, au fond de leur mansarde, sans autre ambition que celle
+d'un profit modeste. J'ai deja assez vu les _grands hommes_ pour
+savoir qu'ils sont les plus petits de tous. Je les fuis comme la
+peste, excepte Henri de Latouche, qui est bon pour moi et que j'aime
+sincerement.
+
+Je vis fort tranquille, je travaille a mon aise et je me porte bien
+maintenant. J'ai enfin reussi a me debarrasser de la fievre qui m'a
+tourmentee pendant plus d'un mois. Il ne manque a mon bonheur que mes
+enfants et vous. Mais, si je vous avais ici, je serais trop bien et la
+destinee n'a pas coutume de me gater de la sorte. Au reste, elle est
+sage. Elle me garde ce bonheur pour un avenir que je ne voudrais plus
+affronter sans l'esperance que vous l'embellirez.
+
+Adieu, cher enfant; j'embrasse vous, Maurice et ma Solange. Parlez-moi
+d'eux beaucoup, je vous en supplie.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE
+
+ Paris, 3 novembre 1831.
+
+Mon cher petit enfant, tu ne m'as pas dit si tu avais recu le joujou
+que je t'ai envoye. Si tu ne l'as pas, fais-le reclamer chez M.
+Poplin[1], a la Chatre. Il doit etre arrive depuis longtemps.
+
+Quand tu n'auras plus d'images a peindre, tu me l'ecriras, afin que je
+t'en achete d'autres. Dis-moi si tu as envie de quelque chose que je
+puisse t'envoyer. Boucoiran me dit qu'il va te faire commencer
+l'histoire. Tu me diras si cela t'amuse. Quand j'etais petite, cela
+m'amusait beaucoup. Je suis bien contente que Sylvain Meillant[2] soit
+retabli; tu iras le voir et le lui diras de ma part.
+
+As-tu couvert ta maison dans la cour? J'en ai bien fait comme toi,
+dans la meme cour, avec des briques et des ardoises. Je me souviens
+qu'une fois, en ouvrant la porte de ma maison, laquelle porte etait
+une petite planche, j'ai trouve _quelqu'un_ dedans. Ce quelqu'un
+etait, devine quoi? Une belle petite souris qui s'etait emparee de ma
+maison et s'y trouvait bien logee. Je l'ai laissee dedans, mais je ne
+sais plus ce qu'elle est devenue. Et ton jardin, y travailles-tu
+toujours? Il fait bien mauvais maintenant pour jouer dehors. Prends
+garde de t'enrhumer. Il fait un temps affreux ici. On est dans la
+crotte jusqu'aux genoux. La Seine est jaune comme du cafe au lait. Je
+ne sors que pour mes affaires d'obligation.
+
+Adieu, mon cher petit mignon; j'enverrai des bas a ta grosse mignonne.
+Et toi, en as-tu assez pour ton hiver? Je vous embrasse tous les deux.
+Porte-toi bien et ecris-moi souvent.
+
+Ta mere
+
+ [1] Proprietaire a la Chatre.
+ [2] Fermier de Nohant.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+AU MEME
+
+ Paris, novembre 1831.
+
+Ta lettre est bien gentille, mon cher petit; elle est fort bien
+ecrite. Ne reste pas trop dehors par ce vilain froid, tu vois bien que
+tu t'es enrhume. Quand tu es dans le jardin, cours, saute, ne reste
+pas a la meme place. C'est comme cela que tu attrapes toujours du mal.
+Ta pie peut bien rester dans ton jardin, elle n'a pas peur du froid,
+ses plumes lui valent mieux que tes habits et tes pantalons. Nos
+petits bengalis sont plus delicats, ils viennent d'un climat chaud.
+Dis a Eugenie[1] d'en avoir bien soin.
+
+J'ai ete hier au Jardin des Plantes, j'aurais bien voulu pouvoir
+emporter pour toi une petite gazelle fauve avec des raies blanches et
+de grands yeux noirs. Elle mange dans la main, tu serais bien content
+d'en avoir une pareille; mais il faudrait la garder au coin du feu.
+Elles viennent de l'Afrique, et le moindre froid les tue. Au reste, tu
+les as vues; mais tu ne t'en souviens peut-etre plus.
+
+Je serais si contente de t'avoir ici quinze jours pour te faire courir
+partout avec moi.
+
+Adieu, mon petit ami; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta grosse
+mignonne. Fais-lui mettre des bas de laine tous les jours. Embrasse
+pour moi Leontine et Boucoiran.
+
+ [1] Femme de chambre.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+A M JULES BOUCOIRAN, A NOHANT
+
+ Paris, 5 decembre 1831.
+
+Merci, mon cher enfant. Je ne sais pas si je pourrai profiter de cette
+bonne occasion pour retourner a Nohant. Dieu veuille que mon editeur
+me paye d'ici au 8 et que je puisse lui livrer les dernieres feuilles
+de mon manuscrit. Alors je serais a Nohant bientot. N'en parlez pas
+encore. Surtout n'en donnez pas la joie a mon pauvre Maurice; car il
+n'y a rien de sur dans mes projets. Ils dependent d'un animal qui,
+tous les jours, m'annonce le payement de sa dette, j'attends encore.
+Je voudrais qu'il me fit au moins une lettre de change pour les cinq
+cents francs a toucher trois mois apres la livraison. Jusqu'ici, je ne
+tiens rien, et je ne voudrais pourtant pas avoir travaille trois mois
+sans un profit raisonnable.
+
+La lettre que j'ai recue avant-hier de Maurice est fort bien, si vous
+n'en avez pas corrige les fautes. Son ecriture, quand il veut
+s'appliquer un peu, promet d'etre tres lisible et tres jolie. Il a
+dans son esprit d'enfant des idees tres originales; par exemple, j'ai
+bien ri de sa pie, qui se tient dans le jardin et regarde passer le
+monde sur la route.
+
+Pauvre enfant! quand donc sera-t-il assez grand pour ne dependre que
+de lui! Alors je ne serai pas en peine de trouver une consolation et
+un dedommagement a tous les ennuis de ma vie.
+
+Adieu, mon cher fils; restez-moi toujours fidele, vous que j'estime le
+plus solide et le plus genereux de mes amis.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXXX
+
+A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, janvier 1832.
+
+Mon cher Rollinat,
+
+Je vous ai ecrit avant-hier un mot et je vous demandais une reponse
+directe. Etes-vous absent de Chateauroux, ou bien le courrier a-t-il
+perdu ma lettre? Il est sujet a cette infirmite. _Il en est de meme
+tous les etes._ C'est au point qu'il en a seme toute la route depuis
+Nohant jusqu'a Chateauroux, et qu'il en pousserait si ce n'etait de
+mauvais grain.
+
+C'etait pour vous demander l'adresse de Charles[1] a Paris. J'ai une
+commission pressee a lui donner. Repondez-moi, si vous etes vivant,
+mais repondez-moi _poste restante a la Chatre_.
+
+Ce courrier est un drole!
+
+Bonsoir, mon bon petit avocat. Je vous donne ma tres sainte
+benediction.
+
+ [1] Charles Rollinat, frere de Francois
+
+
+
+
+LXXXI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant. 22 fevrier 1832.
+
+Ma chere maman,
+
+Mes enfants ont ete bien vite debarrasses de leur rhume; Maurice est
+plus fou et Solange plus rose que jamais. J'espere vous la conduire ce
+printemps. Elle est assez raisonnable pour faire un tour a Paris avec
+moi; vous verrez qu'elle est bien gentille et bien caressante; mais
+vous serez effrayee de sa grosseur, je voudrais bien la voir s'effiler
+un peu.
+
+Maurice travaille comme un homme. Il devient studieux et grave comme
+son precepteur; mais, a la recreation, il s'en venge bien. Leontine et
+lui, font le diable. Le dimanche, tout le monde joue, grands et
+petits. Il vient des amis de Maurice, de la Chatre, et je joue a
+colin-maillard, au furet, au volant, aux barres, jusqu'a ce que je ne
+puisse plus tenir sur mes jambes. Polyte aussi se met de la partie; il
+fait tres agreablement la cabriole. Il danse comme Taglioni et il
+tombe comme un sac; ce qui fait beaucoup rire Solange. Elle l'appelle
+son _farceur de noncle_. Si Oscar etait la, il s'amuserait bien aussi.
+
+Je suis fort aise que mon livre vous amuse[1]. Je me rends de tout mon
+coeur a vos critiques. Si vous trouvez la soeur Olympe trop troupiere,
+c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai beaucoup connue et je vous
+assure que, malgre ses jurons, c'etait la meilleure et la plus digne
+des femmes. Au reste, je ne pretends pas avoir bien fait de la prendre
+pour modele dans le caractere de ce personnage. Tout ce qui est verite
+n'est pas bon a dire; il peut y avoir mauvais gout dans le choix. En
+somme, je vous ai dit que je n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y
+a beaucoup de farces que je desapprouve: je ne les ai tolerees que
+pour satisfaire mon editeur, qui voulait quelque chose d'un peu
+_egrillard_. Vous pouvez repondre cela pour me justifier aux yeux de
+Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n'aime pas non plus
+les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que
+j'ecris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes collaborateurs
+que le nom; le mien n'etant pas destine a entrer jamais dans le
+commerce du bel esprit.
+
+Je ne m'occupe pas exclusivement de ce travail. A present, je puis en
+prendre a mon aise, sans me tourmenter l'esprit. Si quelquefois je
+travaille avec passion, c'est parce que je ne sais pas m'occuper a
+demi. Je suis comme vous, avec vos dessins et vos vernis. Ici, j'ai de
+tres douces distractions: Maurice me saute sur le dos et ma grosse
+fille me grimpe sur les genoux.
+
+Bonsoir, ma chere petite mere. Donnez-moi des nouvelles de votre oeil.
+A force de vouloir le guerir vite, ne le tourmentez pas trop.
+Embrassez pour moi Caroline et mon vieux Pierret; moi, je vous aime de
+tout mon coeur.
+
+ [1] _Rose et Blanche_.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 4 avril 1832.
+
+Nous sommes arrivees en bonne sante, ta soeur et moi, mon cher petit
+amour. Solange n'a fait qu'un somme depuis Chateauroux jusqu'ici. Elle
+a pense a toi et a sa bonne; elle a pleure deux fois pour vous avoir;
+mais elle s'est consolee bien vite. A son age, le chagrin ne dure
+guere. Elle a ete douce et gentille tout le temps. Quand tu etais tout
+petit, tu n'etais pas si patient qu'elle. En arrivant, elle a reconnu
+tout de suite ton portrait et elle a pleure; puis elle n'a pas tarde a
+s'endormir.
+
+Je l'ai menee au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Elle a vu la
+girafe, et pretend l'avoir deja bien vue a Nohant dans un pre. Elle a
+donne a manger dans sa main aux petits chevreaux du Thibet et aux
+grues. Elle a vu les animaux empailles et ne veut pas comprendre
+qu'ils ne sont pas en vie. Du reste, elle n'a pas peur du tout; pourvu
+que je lui donne la main, elle ne s'effraye de rien.
+
+Elle rit, elle chante, elle est gentille a croquer. Elle mange comme
+six, elle s'endort dans les omnibus, elle se reveille quand on descend
+et se met a marcher sans grogner. Il est impossible d'etre meilleure
+enfant. Je suis bien contente de l'avoir avec moi. Si je t'avais
+aussi, mon pauvre enfant, je serais bien heureuse.
+
+Et toi, mon petit chat, comment te portes-tu? t'amuses-tu toujours
+bien? Ta grue est-elle toujours en vie?
+
+Adieu, mon cher petit ange. Je t'embrasse cent mille fois sur tes
+joues roses et sur ton grand pif, sur tes grands yeux et sur tes beaux
+cheveux. Ecris-moi bien souvent. Ta soeur t'embrasse aussi; elle veut
+te porter des fraises et des glaces dans du papier. Ce sera propre en
+arrivant!
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+A MADAME MAURICE DUPIN. A PARIS
+
+ Paris, 15 avril 1832.
+
+Chere mere,
+
+Soyez sans inquietude. Je me porte tout a fait bien aujourd'hui. Le
+cholera, dit-on, est mort; ainsi dormez en paix. Je serais bien
+heureuse de voir mon vieux Pierret; mais, s'il vient a huit heures du
+matin, qu'il sonne bien fort pour m'eveiller. Je dors comme une buche
+et je n'ai personne pour ouvrir la porte. Priez-le de me donner une
+heure dans la journee; il me fera bien plaisir.
+
+Portez-vous bien, chere maman, et, si vous etiez plus malade, a votre
+tour avertissez-moi.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS
+
+ Paris, mai 1832.
+
+Cher Gustave,
+
+Je compte sur toi... c'est-a-dire sur vous... non, c'est-a-dire sur
+toi, pour diner avec nous dimanche prochain et tous les dimanches
+subsequents, tant que Paris aura le bonheur de vous posseder.
+
+Est-ce vous qui etes venu pour me voir cette semaine? Voici les
+indications de ma bonne: "Un _joli jeune homme_ qui n'a pas voulu dire
+son nom et qui avait une badine a la main." Cette badine m'a paru le
+signe particulier du signalement et se rapporter evidemment a votre
+caractere badin.
+
+Hein, si l'on voulait s'en meler?
+
+A demain donc, mon ami.
+
+Ton camarade
+
+AURORE.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
+
+ Paris, 4 mai 1832.
+
+Mon cher petit mignon.
+
+Nous nous portons bien. Ta soeur est bien mignonne a present. Nous
+allons toujours nous promener au Luxembourg et au Jardin des Plantes.
+Ce dernier est superbe, et tout embaume d'acacias. Nohant doit etre
+bien joli a present. Y a-t-il beaucoup de fleurs, et ton jardin
+pousse-t-il? Le mien se compose d'une douzaine de pots de fleurs sur
+mon balcon; mais il y a des pousses nouvelles longues comme ma main.
+Solange en casse bien quelques-unes, et pour que je ne la gronde pas,
+elle essaye de les raccommoder avec des pains a cacheter.
+
+Nous parlons de toi tous les soirs et tous les matins, en nous
+couchant, en nous levant. J'ai reve, cette nuit, que tu etais aussi
+grand que moi; je ne te reconnaissais plus. Tu es venu m'embrasser, et
+j'etais si contente, que je pleurais. Quand je me suis eveillee, j'ai
+trouve la grosse grimpee sur mon lit et qui m'embrassait. Elle aussi
+grandit beaucoup et maigrit en meme temps. Personne ne veut croire
+qu'elle n'ait pas cinq ans. Elle a la tete de plus que tous les
+enfants de son age.
+
+Tous les bonbons qu'on lui donne, elle les met de cote pour toi; au
+bout d'une heure, elle n'y pense plus et les mange. Quand nous irons
+te voir, nous t'en porterons.
+
+Adieu, mon petit enfant cheri. Ecris-moi plus souvent des lettres un
+peu plus longues, si tu peux. Tu ne me dis pas ce que tu apprends avec
+Boucoiran. Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+AU MEME
+
+ Paris, 17 mai 1832.
+
+Mon cher petit,
+
+J'ai recu tes deux lettres. Je t'en ai envoye une grosse pleine de
+dessins. T'amuses-tu a les copier? Que fais-tu le soir? Travailles-tu
+dans ton cabinet, ou cours-tu dans le jardin avec Leontine?
+Valsez-vous toujours? Dis-moi donc comment tu passes tes journees.
+Raconte-moi depuis le matin jusqu'au soir.
+
+Ta petite soeur se porte bien; elle commence a s'accoutumer a Paris et
+a devenir mechante. Jusqu'a present, elle etait si etonnee de tout ce
+qu'elle voyait, qu'elle ne pensait pas a avoir des caprices. A
+present, elle en a pas mal; mais je ne lui cede pas, et elle redevient
+gentille. Des enfants, qui demeurent sur le meme balcon que nous,
+quand ils l'entendent pleurer, se moquent d'elle en la contrefaisant.
+Cela la vexe cruellement; elle renfonce tout de suite ses larmes et
+n'ose plus rien dire.
+
+Il y a bien longtemps que nous n'avons ete a la campagne; il pleut
+tous les jours et il fait si froid, que nous avons toujours du feu.
+J'ai deux petits serins verts dans une cage. Ils ont fait des oeufs
+qui sont eclos de ce matin. Si tu voyais comme cela amuse Solange!
+Elle n'y concoit rien et voudrait les mettre dans sa poche. Ils sont
+si petits, si secs, si maigres, si peles, si laids, qu'ils creveraient
+si l'on soufflait dessus.
+
+Nous avons aussi un beau jardin sur notre balcon: des roses, des
+jasmins, du lilas, des giroflees, des orangers, un geranium, du reseda
+et meme un cassis tout couvert de fruits verts. Si tu venais me voir
+cet ete, je te les ferais croquer; mais tu en auras de meilleurs a
+Nohant. Solange s'amuse a mettre de la terre dans des pots, elle y
+seme des graines; a peine sont-elles levees, qu'elle les arrache.
+
+Adieu, mon gros mignon. Ecris-moi souvent, parle-moi de tout ce qui
+t'amuse, pense souvent a ta vieille mere qui t'aime.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 6 juillet 1832.
+
+Vous vous mariez, mon bon camarade!
+
+Le bien et le mal n'existant pas _par eux-memes_, le bonheur comme le
+malheur etant dans l'idee qu'on s'en fait, vous vous croyez content;
+donc, vous l'etes. Je n'ai qu'a me rejouir avec vous de l'evenement
+qui vous rejouit et du choix que vous avez fait. Je ne connais pas
+votre fiancee; mais j'ai entendu dire d'elle beaucoup de bien a tout
+le monde et particulierement a mademoiselle Decerf, juge sain et
+solide. Vous lui rendrez le bonheur que vous recevrez d'elle. Croyez,
+de votre cote, que votre bonheur doublera le mien.
+
+Je n'ai le temps de vous dire qu'un mot. Je suis en course du matin au
+soir pour trouver un logement. Le soir, je rentre ereintee par la
+marche, la chaleur et le pave. Je quitte avec regret ma gentille
+mansarde du quai Saint-Michel; le mauvais etat de ma sante me mettant
+dans l'impossibilite d'escalader plusieurs fois par jour un escalier
+de cinq etages, je vais me retirer encore davantage du beau Paris et
+m'enfoncer dans le faubourg.
+
+J'ai ete hier voir Henri de Latouche a Aulnay. Il ne quitte presque
+plus la campagne. Son ermitage est la plus delicieuse chose que je
+connaisse. Je ne sais s'il y travaille. Moi, je ne fais rien et ne me
+remettrai a l'ouvrage qu'a Nohant. Le succes d'_Indiana_ m'epouvante
+beaucoup. Jusqu'ici, je croyais travailler sans consequence et ne
+meriter jamais aucune attention. La fatalite en a ordonne autrement.
+Il faut justifier les admirations non meritees dont je suis l'objet.
+Cela me degoute singulierement de mon etat. Il me semble que je
+n'aurai plus de plaisir a ecrire.
+
+Adieu, mon vieux camarade; je vous ecrirai une autre fois.
+Aujourd'hui, je vous felicite seulement et je vous embrasse avec
+amitie.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+A MAURICE DUDEVANT. A NOHANT
+
+ Paris, 7 juillet 1832.
+
+Mon pauvre petit,
+
+Tu as donc encore ete malade? Comment vas-tu maintenant? Il me tarde
+bien de recevoir une lettre de toi; ton papa m'ecrit que tu t'ennuyes
+de ne pas me voir. Et moi aussi, va, mon enfant! Prends un peu de
+patience, mon cher petit. Bientot je serai pres de toi, sois-en bien
+sur.
+
+Tu verras ta Solange bien grandie, bien bavarde, disant toute sorte de
+betises qui te feront rire. Si tu es encore malade, je te soignerai,
+je resterai la nuit aupres de ton lit, et je t'empecherai de penser a
+ton mal: Boucoiran dit que tu n'as pas de courage. Il faut tacher d'en
+avoir un peu, mon cher enfant. On souffre bien souvent quand on est
+grand; il y a des personnes qui souffrent presque toujours. Tu sais
+bien que je suis ainsi. Si je pleurais tout le temps, je serais
+insupportable. Essaye donc de te faire une raison, quand tu souffres.
+Je sais que tu es bien jeune pour cela; mais tu as assez de bon sens
+pour comprendre tout ce que je te dis. Si je te recommande d'etre
+courageux, c'est que les larmes font beaucoup plus de mal que le mal
+meme. Elles donnent surtout mal a la tete et augmentent la fievre.
+Quand tu te sens malade, il faut le dire sans te desesperer. On fera
+pour toi tout ce qu'il faudra pour te soulager. Enfin, je l'espere a
+present, tu es bien tout a fait et tu ne penses plus a tout cela.
+
+Ecris-moi vite, ne fut-ce qu'un mot; je t'embrasse mille fois de toute
+mon ame. Qu'est-ce qu'il faudra t'apporter de Paris?
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+AU MEME
+
+ Paris, 8 juillet 1832.
+
+Mon cher petit,
+
+Je t'ecrivais dernierement que j'etais inquiete de toi. A peine ma
+lettre partie, j'ai recu la tienne. Ton dessin est gentil; Solange l'a
+bien regarde, elle a reconnu la grue tout de suite. Elle apprend a
+lire et sait deja tres bien tous les sons. Cela l'amuse. Si je
+l'ecoutais, nous ne ferions que lire toute la journee; mais elle en
+serait bientot degoutee. Je lui menage ce plaisir-la. Si elle
+continue, elle saura lire bien plus jeune que toi. Tu etais encore, a
+sept ans, un fameux paresseux, t'en souviens-tu? Heureusement tu as
+repare le temps perdu. Travailles-tu bien? dis-moi ce que tu fais a
+present: est-ce l'histoire des Grecs? Et le latin, t'amuse-t-il
+toujours?
+
+Nous avons ete a Franconi, Solange et moi. Nous etions en bas, tout a
+cote des chevaux. Elle a vu les batailles, les coups de pistolet, les
+chevaux qui galopaient, les deux elephants qui sont descendus sur des
+planches tout a cote d'elle. Elle n'a peur de rien. Elle a touche les
+betes, elle a ri au nez des acteurs! Elle s'est amusee comme une
+folle. Seulement, quand le gros elephant est venu, avec une tour sur
+le dos et que, la tour toute pleine de boites, de fusees et de petards
+a eclate avec un bruit du diable, elle a un peu fait la grimace. Je
+lui ai dit que, si tu etais la, tu n'aurais pas peur, que tu tirais
+des coups de pistolet, que l'elephant n'avait pas peur. Par emulation,
+elle a renfonce ses larmes et s'est enhardie jusqu'a regarder. Elle a
+trouve cela tres beau. En effet, il est impossible de voir rien de
+plus beau que l'elephant tout couvert de velours, de soldats, de
+dorures, de feu, faisant toutes ses evolutions comme un vrai soldat.
+
+Je t'ai bien regrette, mon petit; tu aurais ete bien etonne de voir
+ces deux animaux si intelligents. Il y en a un enorme, gros quatre
+fois comme celui que tu as vu au Jardin des Plantes. Au lieu d'etre
+d'un gris sale comme lui, il est d'un beau noir. Celui-la s'appelle
+Djeck; le petit est trois fois moins gros, mais aussi gentil qu'un
+elephant peut l'etre et aussi savant que le gros. Tout ce qu'ils font
+est incroyable. Ils sont en scene pendant trois actes. Certainement
+Thomas n'a pas le demi-quart de leur intelligence. Le gros danse la
+danse du chale avec une trentaine de bayaderes. C'est a mourir de rire
+de voir danser un elephant. Puis il mange de la salade devant le
+public. Chaque fois qu'il a vide un saladier, il le prend avec sa
+trompe et le donne au petit elephant, qui le prend de la meme maniere
+et le fait passer a son valet de chambre. Le gros a une clochette d'or
+pendue a une corde. Il prend la corde, et sonne jusqu'a ce qu'on
+apporte un autre saladier. Dans la piece, il y a un prince indien que
+ses ennemis poursuivent pour le tuer. Quand il est en prison,
+l'elephant arrache les barreaux de la croisee, approche son dos et
+l'emporte. Une autre fois, on a mis le prince dans un coffre pour le
+jeter a la mer. L'elephant ouvre le coffre avec sa trompe, et va
+cueillir des cerises qu'il lui apporte a manger. Il remet des lettres,
+il bat le tambour, il offre des bouquets aux dames, il se met a
+genoux, il se couche, il s'assied sur son derriere. Tout cela sans
+qu'on voie jamais le cornac. Il est tout seul en scene, il entre dans
+des cavernes, il sort par ou il doit sortir, il ne se trompe jamais.
+Il n'y a pas de figurant qui fasse mieux son metier. Apres la piece,
+le public le redemande et on releve le rideau. Alors les deux
+elephants, apres s'etre fait un peu attendre, comme font les actrices
+pour se faire desirer, arrivent tous les deux, saluent le public avec
+leur trompe, se mettent a genoux, puis s'en vont tres applaudis et
+tres satisfaits. Solange dit qu'ils sont bien gentils et bien mignons.
+Elle a ete aussi voir les marionnettes chez Seraphin; mais elle aime
+bien mieux les chevaux et les elephants.
+
+Adieu, mon petit amour. Quand tu seras a Paris, je te menerai voir
+tout cela. Je te ferai des pantoufles. Je t'envoie des bonshommes
+qu'on m'a donnes pour toi. Adieu, mon enfant. Embrasse pour moi ton
+papa et Boucoiran. Solange vous embrasse tous trois, ainsi que sa
+titine. Elle me disait a Franconi:
+
+--Maman, tu diras tout ca a mon petit frere; moi, je saurais pas y
+dire, c'est trop beau!
+
+Je t'embrasse mille fois. Aime-moi bien et ecris-moi.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 1er aout 1832.
+
+Mon bon vieux,
+
+J'ai passe a Chateauroux a quatre heures du matin. J'en suis repartie
+a six, malade, fatiguee, enrhumee, endormie, stupide. Malgre cela,
+j'avais bien envie de te faire reveiller pour t'emmener. Mon mari m'a
+dit que tu etais encore occupe par les assises, que tu avais beaucoup
+de travail. Je me suis fait conscience de t'arracher cette pauvre
+heure de sommeil.
+
+Duteil pense que tu dois etre debarrasse aujourd'hui. Tu es donc
+libre? Arrive bien vite, mon ami. Je suis impatiente de t'embrasser et
+de passer quelques bons jours avec toi. Viens demain au plus tard,
+n'aie pas de pretexte, pas d'affaire; je n'en veux pas entendre
+parler. Je suis ici pour trois semaines, je n'entends pas perdre ces
+moments de bonheur, si rares dans ma vie et si cherement payes. Viens
+donc, brave homme. Nous t'attendons. Je t'embrasse de toute mon ame.
+
+Ton ami
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+XC
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 6 aout 1832.
+
+Ma chere maman,
+
+Je suis en effet coupable, cette fois, de ne pas vous avoir donne de
+mes nouvelles tout de suite. Pardonnez-moi; ne soyez pas inquiete.
+Tout le monde ici va bien.
+
+Solange a repris ses jeux, ses chevreaux, ses galettes a la terre
+mouillee sur des ardoises. On ne l'a pas trouvee maigrie du tout.
+Maurice est mince comme un fuseau et tres grand. Il est plus beau que
+jamais. Il lui a pousse, en mon absence, les plus belles dents du
+monde, blanches, bien rangees. Il est charmant et d'un caractere
+parfait. Il travaille beaucoup; il a de l'intelligence, beaucoup de
+douceur et un coeur excellent. Il entrera au college le printemps
+prochain.
+
+Pour moi, je vais assez bien, sauf la chaleur qui m'ecrase. Je vous
+plains, si vous en avez autant a Paris. Nous ne savons ou nous
+fourrer. Les puits sont taris, les bestiaux meurent de soif, les
+fleurs et les arbres sont grilles, nos pauvres enfants n'ont plus la
+force de courir et de jouer. La nuit, les rudes orages ne
+rafraichissent pas le temps. Cette nuit, le tonnerre a brule quinze
+maisons et plusieurs granges a deux lieues d'ici.
+
+Je ne puis mieux faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de
+travailler a _Valentine_. Solange se roule sur le parquet et Maurice
+fait du latin comme un pauvre diable.
+
+Mon mari est aux assises a Chateauroux. Il y a beaucoup d'affaires a
+juger; il restera la une quinzaine de jours; ce qui ne l'amuse guere.
+Heureusement le cholera n'y est plus. Madame Hippolyte est toujours la
+meme, pas forte, mais allant son petit train de vie. Polyte chante,
+rit, fume et boit tout le jour. C'est toujours Roger Bontemps.
+
+Adieu, chere petite mere; vous etes bien bonne d'avoir ete a la
+diligence. Je suis bien fachee de n'avoir pu vous attendre.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+Avez-vous des nouvelles de Caroline?
+
+
+
+
+XCI
+
+A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 20 aout 1832.
+
+Mon vieux,
+
+J'ai travaille comme un cheval, et je me sens si aise d'etre
+debarrassee de ma journee, que, loin de faire du spleen, je me plonge
+avec delices dans cette beate stupidite qu'il m'est enfin permis de
+gouter. Ne t'attends donc pas a me voir repondre a toutes les choses
+bonnes et excellentes que tu me dis. J'attendrai pour cela un jour ou
+j'aurai de l'ame, un jour ou je serai Otello. Pour aujourd'hui, je
+suis chien. Je dis que la vie n'est bonne qu'a gaspiller. J'ai mis
+tout ce que j'avais de coeur et d'energie sur des feuilles de papier
+Weynen. Mon ame est sous presse, mes facultes sont dans la main du
+prote. Infame metier! Les jours ou je le fais, il ne me reste plus
+rien le soir. Ce sont autant de jours ou il ne m'est pas permis de
+vivre pour mon compte. Apres tout, c'est peut-etre un bonheur; car,
+livree a moi-meme, je vivrais trop!
+
+Dans deux jours, j'aurai fini _Valentine_, ou je serai morte. Veux-tu
+que j'aille te voir la semaine prochaine? Fixe le jour. Si tu veux,
+nous irons a Valencay. Cela t'arrange-t-il? J'ai tout le mois pour
+courir, mais le froid viendra. Si tu m'en crois, tenons-nous prets aux
+premiers jours de soleil qui reviendront, s'il en revient. J'avertirai
+Gustave[1]. Reponds-moi donc et decide le jour; c'est a toi, qui n'es
+pas libre quand tu veux, de regler l'ordre et la marche. Mais il faut
+nous prevenir d'avance, afin de preparer nos pataches, nos pistolets
+de voyage, nos pelisses fourrees, nos astrolabes, enfin tout
+l'appareil du voyageur.
+
+Je suis charmee qu'on m'accueille chez toi avec bienveillance. J'ai
+fort envie de voir tous ces enfants; Juliette[2] surtout me plait.
+Previens ta mere et tes grandes soeurs que j'ai excessivement mauvais
+ton, que je ne sais pas me contenir plus d'une heure; qu'ensuite,
+semblable au baron de Corbigny, "je ne puis m'empeche _de jurer et de
+m'enivrer_". Que veux-tu! chacun a ses petites faiblesses, disait je
+ne sais plus quel particulier, en faisant bouillir la tete de son pere
+dans une marmite, pour la manger. Enfin garde-toi de me faire passer
+pour quelque chose de presentable. S'il fallait soutenir ensuite la
+dignite de mon role, je souffrirais trop.
+
+Fais-moi le plaisir de m'envoyer une boite de pains a cacheter les
+plus petits possibles. Je t'ai fait de grands et magnifiques presents,
+tu peux bien me faire celui-la: autrement, je serai forcee de
+t'envoyer mes lettres ouvertes. On ignore a la Chatre l'usage des
+pains a cacheter. On se sert de poix de Bourgogne. On y fabrique aussi
+des fromages estimes, les habitants sont fort affables. (Voyez le
+voyage de _l'Astrolabe_.)
+
+Adieu, cher frere de mon coeur. Je t'ecrirai quand je pourrai. Toi, si
+tu as le temps, ecris-moi. Tu sais si je t'aime, petit homme et grande
+ame!
+
+GEORGE.
+
+ [1] Gustave Papet.
+ [2] Juliette Rollinat, soeur de Francois Rollinat.
+
+
+
+
+XCII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, septembre 1832.
+
+Je t'ai ecrit une longue lettre adressee a la Societe des jeunes gens
+(au portier). J'etais inquiete de ta sante, vieux. Pourquoi n'ai-je
+pas encore de reponse? Je crains vraiment que tu ne sois malade.
+
+Ma mere est partie le 13; je ne l'ai pas reconduite a Chateauroux
+comme je t'annoncais devoir le faire. Je te dirai mes raisons;
+peut-etre m'attends-tu? Ecris-moi donc au moins comment se porte ton
+vieux et triste individu. Mon squelette centenaire dort, fume, prend
+du tabac, griffonne du papier, et pleure comme un veau. Si tu te
+portes mieux, si tu peux supporter la compagnie d'un galerien ou d'un
+pendu, reviens. Si ma tristesse t'ennuie et te fait mal, ne reviens
+pas; mais ecris-moi, ne sois plus malade et aime ton vieux George.
+
+Je t'ai demande pour Maurice des instruments _aratoires_, qu'il attend
+avec grande impatience. Il me prie de te _tourmenter_ de sa part. Je
+te tourmente, sois tourmente.
+
+_Amen!_
+
+
+
+
+XCIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 6 decembre 1832.
+
+Mon cher ange,
+
+Nous sommes arrivees hier sans accident et me voila aujourd'hui
+presque sans fatigue. Nous sommes toutes reposees. Ta soeur est gaie,
+fraiche et gentille. Tout le monde la trouve embellie et mignonne a
+croquer. La _petite femme_[1] a tres bien supporte le voyage et n'a
+pas seulement leve le nez en traversant Paris. Elle a l'air de ne se
+guere soucier des choses nouvelles. Si elle continue a etre ce qu'elle
+est aujourd'hui, je serai contente d'elle; car elle fait bien tout ce
+qu'elle peut pour m'etre utile.
+
+Je ne te dirai rien de neuf; je n'ai encore songe qu'a dormir et a
+ranger ma chambre. Ta petite soeur t'embrasse. Elle a pense a toi a
+Chateauroux et s'est mise a pleurer. Je lui ai demande ce qu'elle
+avait: elle m'a repondu qu'elle voulait aller chercher son frere
+mignon. Je l'ai menee chez Rollinat, ou nous avons dine; les petites
+soeurs de Rollinat l'ont consolee, elle s'est mise a faire le diable.
+
+Adieu, mon petit mignon; embrasse ton pere pour moi; dis a ton oncle
+de menager un peu sa cervelle. Dis-lui aussi que j'ai voyage avec le
+fameux pere Bouffard, un des principaux chefs saint-simoniens. Le pere
+Bouffard est gros comme toi, ne mange que des oeufs froids et ne boit
+que de l'eau. Du reste, il est tres aimable et parait tres bon. Il
+ressemble a Jocko a s'y tromper; te souviens-tu de Jocko?
+
+Adieu; ecris-moi, travaille, porte-toi bien et pense a moi. Je
+t'embrasse mille fois, mon pauvre ange; tu sais si je t'aime!
+
+Ta mere.
+
+ [1] Sobriquet de la jeune villageoise amenee a Paris par George
+ Sand.
+
+
+
+
+XCIV
+
+AU MEME
+
+ Paris, 12 decembre 1832.
+
+Mon cher petit amour,
+
+J'ai recu ta lettre; je suis bien contente que tu te portes bien. Ta
+soeur est toujours rose et de bonne humeur. Elle lit tous les jours;
+elle sort avec sa bonne, qui se tire tres bien d'affaire, qui va au
+marche, nous fait la cuisine, et m'est plus utile que je ne
+l'esperais. Moi, je ne suis pas encore sortie. Je suis dans de grandes
+affaires que tu ne comprendrais pas, mais dont il te suffira de savoir
+que je suis assez contente. Ta soeur me tourmente pourtant depuis
+quelques soirs pour que je la mene au _pestacle_. Il fait si froid,
+que je n'ai pas le courage de sortir; je crains surtout qu'elle ne
+s'enrhume. Nous avons, quai Malaquais, 19, un appartement chaud comme
+une etuve. Nous voyons de grands jardins et nous n'entendons pas le
+moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme
+Nohant: c'est tres commode pour travailler. Aussi je travaille
+beaucoup. Il y a des tapis partout, ta soeur se roule comme un gros
+chien. Elle dit des sottises a tout le monde. Elle appelle le pere
+Bouffard _vieux bavard, vieille bete_. Elle se trompe; il n'est pas
+bete du tout, et il gate beaucoup la grosse, malgre ses injures.
+
+Adieu, mon cher mignon. Ton petit bengali se porte bien, je vais lui
+acheter un compagnon. Que fais-tu de ton chien? Ou le fais-tu coucher?
+As-tu un peu soin de lui? Donne-lui une gifle de ma part. Dis a
+Boucoiran de m'ecrire, qu'il est un paresseux.
+
+Embrasse pour moi ton pere, et dis a Leontine de m'ecrire une petite
+lettre, pour que je voie si elle continue ses progres. Je recois un
+journal plein d'images assez droles. Quand j'en aurai un paquet, je te
+l'enverrai.
+
+Adieu, mignon; je t'embrasse cent mille fois sur ton gros pif et sur
+tes joues roses.
+
+Ta mere.
+
+
+
+
+XCV
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE
+
+ Paris, 20 decembre 1832.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je n'ai pas repondu a ce que vous me demandiez par une bonne raison:
+c'est que je ne sais pas de quoi il s'agit. Sachez ce qu'est devenue
+votre lettre et repetez-moi ce qu'il faut faire pour vous.
+
+Vous soignez bien Maurice. Je vous en remercie et vous supplie de
+continuer a l'observer de pres.
+
+Empechez-le de sortir par les temps humides. Ces esquinancies sont
+desesperantes. Tachez qu'il passe l'hiver sans en avoir de nouvelle.
+Au printemps, des qu'il sera ici, je le ferai debarrasser de son
+ennemie. L'operation n'est rien, a ce qu'il parait.
+
+Je vis ici comme une recluse. Mon appartement est si bon, si chaud; il
+y a tant de soleil et un si beau silence, que je ne peux pas m'en
+arracher. Toute la journee, par exemple, je suis obsedee de visiteurs
+qui tous ne m'amusent pas. C'est une calamite de mon metier que je
+suis un peu obligee de supporter. Mais, le soir, je m'enferme avec mes
+plumes et mon encre, Solange, mon piano et mon feu. Avec cela, je
+passe de tres bonnes heures. J'ai, pour tout bruit, les sons d'une
+harpe qui viennent je ne sais d'ou et le bruit d'un jet d'eau qui est
+sous mes fenetres dans le jardin. C'est bien poetique, ne vous en
+moquez pas trop.
+
+Je vous dirai que je fais de l'argent; je recois de tous cotes des
+propositions.
+
+Je vendrai mon prochain roman quatre mille francs. C'est plus que je
+ne demandais, moi qui suis fort bete. La _Revue de Paris_ et la _Revue
+des Deux Mondes_ se sont dispute mon travail. Enfin je me suis livree
+a la _Revue des Deux Mondes_ pour une rente de quatre mille francs,
+trente deux pages d'ecriture toutes les six semaines. _La Marquise_ a
+eu un grand succes et a complete les avantages de ma position.
+
+Je n'ai plus le temps de regarder couler ma vie. Pour moi, dont le
+coeur n'est pas jovial, l'obligation de travailler est un grand bien.
+Solange me donne plus de bonheur a elle seule que tout le reste. Elle
+a fait de grands progres d'intelligence et de gentillesse depuis ces
+quatre mois. Je pense bien que l'etude a beaucoup hate le
+developpement de cette jeune raison. Elle lit tres-bien, avec beaucoup
+d'entendement des regles que vous lui avez donnees.
+
+Je suis maintenant au courant du peu de fautes qu'elle fait; elle ne
+les fait meme presque plus.
+
+Dites-moi donc, mon cher enfant, ce que je puis faire pour vous. Je ne
+peux pas le deviner. Parlez-moi souvent de Maurice et de vous.
+
+Adieu; je vous embrasse de tout coeur.
+
+
+
+
+XCVI
+
+A MAURICE DUDEVANT, A LA CHATRE
+
+ Paris, 11 janvier 1833.
+
+Mon cher petit enfant,
+
+J'ai recu plusieurs lettres de toi auxquelles je n'ai pu repondre. Je
+viens d'etre malade. C'est d'aujourd'hui seulement que je suis levee.
+J'ai eu un gros rhume avec la fievre. Ta soeur est enrhumee aussi. Il
+fait un froid epouvantable, tout le monde tousse. Pour m'achever, le
+feu a pris dans ma cheminee d'une maniere violente. Il a fallu me
+sauver dans le lit de Solange pour laisser agir les pompiers. Ils ont
+eteint le feu, du moins a ce qu'ils ont cru, et ils ont gate mon
+tapis. Le lendemain, un ramoneur a voulu monter dans la cheminee: le
+pauvre petit s'est brule un peu la poitrine. Le feu y etait encore!
+Quoiqu'on n'eut pas allume de feu dans la cheminee, la suie brulait
+toujours. Nous avons eu beaucoup de peine a l'eteindre tout a fait.
+J'ai donc ete chassee de ma chambre plusieurs jours et obligee de
+passer la nuit dans une chambre sans feu.
+
+Prends garde d'etre malade par ce vilain froid; aie toujours les pieds
+bien chauds et la gorge enveloppee. Je suis bien aise que tu sois
+content de tes albums. Je voudrais etre au mois de mars pour courir
+avec toi les boutiques et taper tes joues luisantes. Enfin cela
+viendra.
+
+Adieu, cher mignon; sois sage, travaille et ne sois pas malade. Je
+t'embrasse de toute mon ame; ta grosse t'embrasse aussi. Elle parle de
+toi toute la journee, tu es toujours son mignon cheri.
+
+
+
+
+XCVII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE
+
+ Paris, 18 janvier 1833.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je n'ai pas repondu plus tot a votre question par impossibilite. Le
+fait m'avait paru si peu important qu'il ne m'en est rien reste dans
+la memoire. Mon mari m'a parle une fois de votre retour chez madame
+Bertrand. Je vous ai interroge; vous m'avez repondu non. Cela me
+suffisait. Je ne me souviens pas du tout si j'ai reparle de vous avec
+mon mari. S'il vous importe de le dissuader, n'etes-vous pas bien a
+meme de le faire, vous qui le voyez tous les jours?
+
+Vous me faites des reproches tres graves, mon cher enfant. Ils
+constituent de votre fait un tort bien plus grave. Vous me reprochez
+mes nombreuses liaisons, mes frivoles amities. Je n'entreprends jamais
+de me justifier des accusations qui portent sur mon caractere. Je puis
+expliquer des faits et des actions; des defauts d'esprit ou des
+travers de coeur, jamais. J'ai une trop saine opinion du peu que nous
+valons tous, pour faire de moi le moindre cas. D'ailleurs, en mon
+particulier, je ne m'adore ni ne me revere. Le champ est donc libre a
+ceux qui rabaissent mon merite. Je suis prete a rire avec eux, s'ils
+font appel a ma philosophie. Mais, si c'est une question d'affection,
+si c'est une souffrance de l'amitie que vous m'exprimez, vous avez
+tort. Quand on decouvre de grandes taches dans l'ame de ceux qu'on
+aime, il faut se consulter et savoir si l'on peut les aimer encore
+malgre cela. Le plus sense est de cesser; le plus genereux est de
+continuer. Pour que la generosite soit delicate et complete, il faut
+ne pas leur dire leur fait, car cela est cruel. Tous les reproches qui
+ont pour objet des faits de legere importance ou des defauts
+corrigibles, les avertissements affectueux a donner, les avis tendres
+et les plaintes delicates, tout cela, je le sais, est du domaine de
+l'amitie. C'est meme son plus beau droit. Mais reprocher un passe deja
+loin, contempler en silence des erreurs qu'on juge et qu'on ne
+pardonne pas, puis les condamner le jour ou il n'est plus temps et ou
+l'on ne sait meme plus ou les prendre, c'est injuste. Dire a la
+personne aimee: "Votre coeur est froid, leger ou impuissant!" C'est
+dur, c'est cruel.
+
+C'est une humiliation gratuitement infligee, vous faites souffrir sans
+rendre meilleur. Les coeurs secs ne s'amollissent pas, les coeurs uses
+ne rajeunissent plus, les coeurs incomplets ne rencontrent ni
+sympathie ni pitie. Si c'est la mon sort, il est bien brutal de me le
+signaler.
+
+Vous ajoutez que votre caractere a du me faire souffrir plus d'une
+fois. Vous en ai-je jamais parle, moi? Vous ai-je blesse dans ce que
+nous avons de plus irritable, l'estime de nous-memes? Non, je sais
+trop qu'il faut jeter un voile de pardon et d'oubli sur les
+imperfections de ceux qui nous sont chers.
+
+Adieu, mon cher enfant. Donnez-moi des nouvelles de Maurice et des
+votres le plus tot possible. Je vous embrasse de tout mon coeur.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 27 fevrier 1833.
+
+Tu me dis, mon enfant, que je ne t'ecris pas souvent. C'est toi, petit
+farceur, qui es fierement paresseux a me repondre. Tu m'ecris des
+petits bouts de lettre bien courts. J'aimerais tant a savoir tout ce
+que tu fais, a quoi tu t'amuses, ce qui t'occupe, comment tu dors.
+Enfin, je vais le savoir bientot. Tu diras a ton papa de m'ecrire
+lorsqu'il sera pour partir, afin que j'aille au-devant de vous a la
+diligence. Je te mettrai dans mon lit bien chaud; ta grosse soeur te
+_bigera_ comme du pain. A present, elle t'appelle son petit bijou de
+frere; elle est toujours mignonne et bien drole.
+
+Ce matin, elle a eu bien du chagrin: elle a laisse tomber sa poupee
+dans le jardin et les chiens la lui ont mangee. Quand elle est arrivee
+pour la ramasser, il n'en restait qu'une jambe, que la chienne n'avait
+pas pu digerer. Aussi la pauvre grosse a braille comme un veau.
+
+Adieu, mon petit ange; embrasse tout le monde pour moi. Toi, je
+t'embrasse mille fois sur tes joues roses. Adieu, petit cheri.
+
+J'ai un beau petit chat gris, venu par les toits se donner a nous. Je
+l'ai accueilli, il est tres bon enfant.
+
+
+
+
+XCIX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A LA CHATRE
+
+ Paris, 6 mars 1833.
+
+Mon cher enfant,
+
+Vous etes sur le point de commettre une action tres belle ou tres
+folle. Tres belle, si vous avez mis cette jeune fille dans la position
+de ne pouvoir s'etablir ailleurs; tres folle, si vous obeissez a un
+simple penchant.
+
+On me recommande de vous arreter sur le bord de l'abime. Je ne saurais
+croire que vous ayez besoin de conseil, au point ou vous en etes. Il
+faut que vous ayez des motifs bien puissants pour accepter un lien
+aussi severe avec une personne aussi differente de vous. Vous allez
+trop vite. Prenez garde, mon ami, ne precipitez rien.
+
+Mon Dieu, vous auriez sous la main la plus riche, la plus belle et la
+plus spirituelle des femmes, je vous dirais encore d'attendre et de
+reflechir. Ce ne sont pas l'opinion et les prejuges que je respecte en
+ce monde. Seule entre tous, peut-etre, je ne vous jetterai pas la
+pierre; mais je m'effraye de votre avenir. Vous etes si jeune et vous
+aurez tant de choses a faire avant d'elever cette femme jusqu'a vous!
+Je n'ose pas vous dire tous les deboires que je prevois pour vous. Je
+crains de blesser votre coeur, engage dans une voie aussi delicate.
+Mais je vous supplie de ne pas tant vous hater. Pourquoi ne pas
+remettre cette affaire jusqu'apres votre voyage a Paris? La, vous
+pourriez ouvrir les yeux sur beaucoup d'inconvenients que vous ne vous
+etes peut-etre pas signales. Si, par promesse ou par devoir, vous
+etiez engage de maniere a ne pas revenir sur vos pas, du moins
+seriez-vous en garde contre l'avenir, et mieux prepare a le braver
+courageusement.
+
+Dans tout cela, c'est votre precipitation qui m'inquiete. Vous
+obeissez, j'en suis sure, a d'austeres principes, a de nobles
+sentiments. Ce n'est donc pas avec ironie ou avec durete que je vous
+juge. Je ne vous juge pas, mon enfant. Seulement je me tourmente de
+votre position. Il est possible que ce parti vous reussisse, il est
+possible aussi qu'il vous rende malheureux. Cette pensee ne vous
+ferait pas reculer devant l'accomplissement d'un devoir, je le sais
+bien. Mais, si, en voulant faire le bonheur d'une autre personne, vous
+ne reussissiez qu'a aggraver sa situation! Cela s'est vu souvent; le
+mariage est un etat si contraire a toute espece d'union et de bonheur,
+que j'ai peur avec raison.
+
+Si vous avez pour moi l'amitie que j'ai pour vous, vous vous donnerez
+trois mois de reflexion. Je vous le demande comme une preuve de cette
+affection deja vieille entre nous. Voulez-vous me l'accorder? Je
+crains que la solitude n'ait exalte vos idees, que vous ne vous soyez
+exagere des devoirs qui, dans un etat plus calme et plus vrai, vous
+apparaitraient sous un autre jour. N'affligerez-vous pas votre mere
+par une resolution aussi brusque? L'avez-vous consultee? La personne
+dont nous parlons lui sera-t-elle une societe agreable? Tout cela est
+bien obscur pour moi.
+
+Je ne vous fais pas un reproche de ne m'avoir pas consultee. Mais,
+precisement, le mystere dont vous avez entoure ce projet ne me semble
+pas d'un bon augure. Etes-vous bien d'accord avec vous-meme sur ce que
+vous allez faire?
+
+Adieu, mon enfant. Je vous embrasse. Repondez-moi.
+
+
+
+
+C
+
+A MONSIEUR ***
+
+ Paris, 15 avril 1833.
+
+Je veux croire votre lettre sincere, et, dans ce cas, l'absence pourra
+seule vous guerir.
+
+Si, apres cette reponse, vous persistiez dans des pretentions que je
+ne pourrais plus attribuer a la folie, j'aurais pour vous fermer ma
+porte des motifs plus imperieux et plus decisifs encore.
+
+Ainsi, quelle que soit l'explication que vous preferiez pour la lettre
+inexplicable que vous m'avez envoyee, je vous prie absolument,
+litteralement et definitivement, de ne plus vous presenter chez moi.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CI
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Paris, mai 1833.
+
+Ma chere maman,
+
+Vous avez tort de me gronder. Je n'ai eu que du chagrin et de
+l'inquietude, au lieu de tous les plaisirs que vous me supposez. Mes
+deux enfants ont ete malades et le sont encore: Maurice, de la grippe,
+et Solange, de la coqueluche. J'ai passe tout mon temps a aller de
+chez moi au college Henri IV et du college chez moi; car je n'ai pu
+avoir mon fils pour le faire sortir avant l'invasion de la maladie. Il
+a ete soigne a l'infirmerie par de bonnes religieuses.
+
+Solange, quoiqu'elle soit toujours gaie et gentille, est tres
+fatiguee. Je le suis beaucoup moi-meme.
+
+Un soir que mes deux petits allaient mieux, j'ai ete chez vous, pour
+vous remercier de la belle gravure que vous m'avez envoyee. Il etait
+sept heures, ce n'est pas une heure indue. Depuis, je n'ai pas pu
+sortir, si ce n'est pour aller a _Henri IV_.
+
+J'irai vous voir demain. Aujourd'hui, cela m'est completement
+impossible. Vous avez eu tort d'ecouter votre dignite de mere
+offensee: vous auriez du, puisque vous sortez tous les jours pour
+diner, venir gouter de ma cuisine. J'ai toujours un bon petit plat a
+vous offrir. A six heures, nous aurions ete ensemble voir Maurice au
+college, vous m'auriez rendue heureuse.
+
+Adieu, chere mere; je vous embrasse de tout mon coeur, en attendant
+que vous me pardonniez, et j'espere que vous ne ferez pas longtemps la
+mechante avec moi.
+
+
+
+
+CII
+
+A M. CASIMIR DUDEVANT, A NOHANT
+
+ Paris, 20 mai 1833.
+
+Mon ami,
+
+Je suis aise de ton bon voyage et de ton arrivee en bonne sante.
+
+Maurice a ete a l'infirmerie. C'est le changement de regime qui
+l'eprouve un peu; du reste, il est tres frais et tres gai. On est
+content de son caractere et il parait s'arranger bien avec ses
+camarades. Quant a ses progres, ils ne peuvent pas etre encore
+sensibles. J'espere qu'a ton retour, on commencera a s'en apercevoir.
+Je lui ai dit de t'ecrire. Dans tous les cas, je te donnerai de ses
+nouvelles. Je l'ai vu hier, avec ma mere; il a ete tres gentil. Je ne
+sais si Salmon a de mauvaises affaires ce mois-ci; mais j'ai eu toutes
+les peines du monde a me faire payer, quoique je n'aie envoye chercher
+mon argent que le 15 mai. Il a fallu y envoyer quatre fois de suite.
+La premiere fois, il a fait refuser sa porte; la seconde, son heure de
+reception etait changee; la troisieme, il n'avait pas d'argent; enfin,
+la quatrieme, il a daigne m'envoyer mon mois. Je ne sais pas si tout
+cela est l'effet du hasard; c'est bien possible. Cependant tu devrais
+y faire attention, au cas ou tu aurais des sommes d'une certaine
+importance a deposer chez lui. Ensuite, tu devrais le prier de
+m'envoyer mon argent tous les premiers du mois. Un homme d'affaires
+n'est ni ambassadeur ni ministre, pour qu'on fasse antichambre chez
+lui.
+
+Adieu, mon ami. Ta grosse fille t'embrasse. Dis bien des choses de ma
+part a Duteil et a Jules Neraud, quand tu les verras.
+
+Adieu; je t'embrasse.
+
+
+
+
+CIII
+
+A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Paris, 26 mai 1833.
+
+Cher ami,
+
+Tu ne penses pas que j'aie change d'avis. Tu es toujours a mes yeux le
+meilleur et le plus honnete des hommes. Je ne t'ai pas donne signe de
+souvenir et de vie depuis bien des mois. C'est que j'ai vecu des
+siecles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-la. Socialement,
+je suis libre et plus heureuse. Ma position est exterieurement calme,
+independante, avantageuse. Mais, pour arriver la, tu ne sais pas quels
+affreux orages j'ai traverses. Il faudrait, pour te les raconter
+passer bien des soirs dans les allees de Nohant, a la clarte des
+etoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimions tant. Dieu
+veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore,
+ensemble, le clair de lune sur la cascade d'Urmont!
+
+Mais cette independance si cherement achetee, il faudrait savoir en
+jouir et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans,
+et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de
+passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J'ai double le
+cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent
+dans des hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cedre de leurs
+palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, ecrases de fatigue et
+brules par le soleil, sont a l'ancre et ne peuvent plus risquer sur
+les mers leur chaloupe avariee. Ils n'ont pas de quoi vivre a terre,
+et, d'ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie,
+des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient
+recommencer; mais le navire est demate, la cargaison perdue; il faut
+echouer sur le sable et rester la.
+
+Tu comprends, au fond de cette belle poesie, l'etat maussade de mon
+cerveau. Suis-je plus a plaindre qu'auparavant? Peut-etre; le calme
+qui vient de l'impuissance est une plate chose.
+
+Pour toi, c'est different. La raison, la force, la volonte t'ont place
+ou tu es. Aussi tu as en toi-meme de serieuses jouissances, de nobles
+consolations.
+
+Je t'enverrai une longue lettre avant peu de temps; c'est-a-dire un
+livre que j'ai fait[1] depuis que nous nous sommes quittes. C'est une
+eternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves
+personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras a ta fantaisie. Tu
+iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon ame et jusqu'au fond
+de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es
+avec moi et dans ma pensee a toute heure. Tu verras bien, en me
+lisant, que je ne mens pas.
+
+Adieu, ami; ecris-moi, parle-moi de toi beaucoup, de ta famille, des
+soins austeres de ta grande, belle et triste vie. Je te verrai dans un
+ou deux mois. Adieu; crois que, pour la vie, je suis a toi.
+
+Ton ami
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _Lelia_
+
+
+
+
+CIV
+
+A M. ADOLPHE GUEROULT. A PARIS
+
+ Paris, 3 juin 1833.
+
+Monsieur,
+
+Vous avez ete si bon et si obligeant pour moi, que, malgre le long
+temps qui s'est ecoule sans m'apporter aucune nouvelle et aucune
+visite de vous, je ne crains pas de reclamer votre bienveillance. Je
+viens de faire un livre intitule _Lelia_, qui a besoin de votre appui.
+Si vous voulez bien venir me voir, nous en causerons et je vous
+demanderai de vive voix la continuation de vos bons offices.
+
+Voulez-vous venir diner avec moi demain? Il faut que je vous dise, sur
+ce livre assez embrouille et sur quelques difficultes du succes, plus
+d'une parole, et je ne suis libre que vers cinq heures. Puis-je
+compter sur vous?
+
+Tout a vous, monsieur.
+
+
+
+
+CV
+
+A MADAME ***
+
+ Paris, juillet 1833
+
+Madame,
+
+Vous m'embarrassez avec vos questions. Je tiens singulierement a votre
+estime; pourtant je ne puis me decider a mentir pour la conserver.
+J'ai beaucoup d'egoisme et de nonchalance, vous me forcez a vous
+l'avouer. Je ne sais ce que les influences etrangeres font a mon
+indifference en matiere de saint-simonisme; je crois qu'elles n'y
+entrent pour rien. Je crois meme n'avoir jamais songe a soulever une
+question pour ou contre la societe dans _Indiana_ ou dans _Valentine_.
+Pardonnez-le-moi, ou anathematisez-moi. Je suis forcee de le dire: la
+societe est la moindre des choses que je hais et meprise. L'homme
+livre a son instinct ne me parait pas moins laid, ridicule et sale que
+l'homme dresse a marcher sur les pieds de derriere. Que puis-je faire
+a cela? Et puis, outre cette misanthropie qui va toujours croissant a
+mesure que je vieillis, je suis excessivement femme pour l'ignorance,
+l'inconsequence des idees, le defaut absolu de logique. Vous l'avez
+fort bien dit, je manque de precision et de suite; ce n'est pas de la
+superiorite croyez-le bien. C'est l'infirmite d'une nature pauvre et
+boiteuse. Je n'ai rien etudie, je ne sais rien, pas meme ma langue.
+J'ai si peu d'exactitude dans le cerveau, que je n'ai jamais pu faire
+la plus simple regle d'arithmetique. Voyez si avec cela je puis etre
+utile a quelqu'un et trouver quelque idee salutaire et juste. Vous
+etes tres au-dessus de moi sous tous les rapports, et notamment pour
+l'activite, la raison, l'intelligence et le savoir. Je n'ai que des
+sensations, point de volonte. Pour quoi, pour qui en aurais-je? Au
+dela de deux ou trois personnes, l'univers n'existe pas pour moi. Vous
+voyez que je ne suis bonne a rien; mais vous etes bonne a tout, et,
+par votre talent et par votre caractere, vous n'avez pas besoin de mon
+aide. Gardez-moi seulement votre bienveillance, votre pitie pour ma
+nullite sociale, et votre amitie pour m'en consoler. Ne pouvez-vous
+aimer que les ames grandes et fortes? La mienne ne l'est pas; mais
+j'admire ce qui est autrement que moi. Le fait des natures puissantes
+est de plaindre et de consoler ce qui est au-dessous. Faites du bien
+aux femmes en general par votre zele et votre chaleur de coeur,
+faites-en a moi en particulier par votre douceur et votre tolerance.
+
+Adieu, madame; reviendrez-vous bientot? Je suis tout a vous.
+
+G.S.
+
+
+
+
+CVI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 5 juillet 1833.
+
+Vous avez raison, mon ami, de compter sur mon amitie inalterable.
+J'apprends avec joie la bonne nouvelle, et je partage tout votre
+bonheur de mari, tout votre orgueil de pere. Faites mon compliment a
+l'accouchee et embrassez-la de ma part, ainsi que _cette vieille
+grand'mere_ de madame Duvernet, bien vexee, n'est-ce pas, de porter un
+pareil titre?
+
+Enfin vous etes donc tous bien heureux, mes amis! Je regrette de
+n'etre pas au milieu de vous, comme j'y etais le jour de vos noces,
+pour voir toutes vos figures epanouies, pour serrer toutes vos mains
+affectueuses. Quand vous me disiez jadis que vous aviez horreur des
+_moutards_, je savais bien que vous trouveriez les votres beaux et
+bons. Les miens, je vous le disais, et je vous le dis encore, me
+donnent les seules joies reelles de ma vie. Vous ne me dites pas
+comment s'appelle ce bienvenu. C'est une chose interessante qu'un nom
+de bapteme, a laquelle j'attache autant d'idees que le pere de
+Tristram Shandy. Il ne se nomme, j'espere ni Artaxerces, ni
+Epaminondas, ni Polypheme, ni Polyperchon?
+
+Le mien est au college et se comporte de maniere a meriter dans son
+regiment _l'estime de ses_ CHEFRES _et l'amitie de ses camarades_. Ma
+fille est de la taille du plus jeune elephant de la menagerie royale.
+Elle a horreur des gens de lettres, elle les traite de polissons et de
+matins. En tout, elle annonce les plus brillantes dispositions. Moi,
+j'ai ete longtemps et beaucoup malade. Je vais tres bien depuis que
+j'ai consulte un habile medecin, lequel m'a dit _de me distraire et
+d'eviter les contrarietes_; ce qui m'a paru tres profond, tres neuf,
+et tres aise a faire surtout.
+
+Je fais toujours des livres et suis assez bien dans mes affaires
+maintenant. J'irai au pays avec mon fils a l'epoque des vacances. Vous
+me presenterez l'heritier presomptif et je vous embrasserai tous de
+bien bon coeur. Adieu, mon ami.
+
+Tout a vous.
+
+AURORE.
+
+
+
+
+CVII
+
+A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ 21 novembre 1833.
+
+La presente est pour te dire, mon brave ami, que je vais bientot te
+voir. Mademoiselle Decerf epouse mon Gaulois, qui est Alphonse Fleury,
+et j'irai a leur noce.
+
+Je te verrai en passant et en repassant. Tu trouveras peut-etre
+quelque jour dans la quinzaine pour t'echapper et venir faire du
+Werther avec moi: parler de rasoirs anglais de damnation eternelle et
+autres faceties, sous la grande voute etoilee qu'on voit si bien chez
+nous. Ne crains pas de me voir rire de tes ennuis et de tes chagrins:
+je ne suis pas dangereuse en ce genre; le lendemain du jour ou je
+t'aurais persifle, tu aurais ta revanche. Mes jours ne ressemblent
+guere les uns aux autres, et c'est pour moi que fut invente le
+proverbe: "Tel qui rit vendredi, etc."
+
+Pour le moment, je suis dans les memes sentiments qu'a ma derniere
+lettre. Je serai heureuse de revoir mon pays et mes amis. Ce sont de
+vieux liens qu'on ne rompt pas. Si mon retour peut adoucir un peu ton
+spleen, accueille-le donc avec toute ta bonne affection pour moi.
+
+Charles[1] m'a ecrit une lettre fort reveche. Il a eu tort. Je le lui
+pardonne de tout mon coeur. Il a pris trop a coeur l'affaire de son
+piano. Aussi il a ete bien negligent de le laisser enferme dans sa
+chambre, ne servant a rien et m'exposant aux mefiances et aux
+tracasseries du facteur, qui deja menacait de me faire payer. Cela ne
+m'aurait pas ete facile, vu l'etat de mes finances, pas brillant tous
+les jours.
+
+Comment! tu n'es pas amoureux? Eh bien, mon cher, tu as peut-etre
+parfaitement raison. Toute chose excellente a son mauvais cote; toute
+chose detestable a son avantage, et nous sommes, tous, fous et betes.
+Tachons d'etre le moins mechants possible, avec ou sans amour; soyons
+fideles a l'amitie.
+
+Ton ami
+
+GEORGE.
+
+ [1] Charles Rollinat, musicien, frere cadet de Francois.
+
+
+
+
+CVIII
+
+A MADAME MADRICE DUPIN, A PARIS
+
+ Paris, jeudi, decembre 1833.
+
+Ma chere maman,
+
+Je vous envoie le lit de Maurice et sa petite boite de crayons, pour
+qu'il fasse des bonshommes et se tienne tranquille aupres de vous.
+
+Vous seriez bien bonne et bien gentille de tacher de le faire coucher
+chez vous pour Noel. Madame Dudevant, qui s'en est chargee, le rendra
+bien malheureux, je crains, a force de sermons et de niaiseries. En
+l'envoyant chercher chez elle dans la journee, vous pourriez le
+garder, en lui ecrivant une petite lettre. Au reste, Boucoiran se
+concertera a cet egard avec vous et vous epargnera les courses et les
+ennuis.
+
+Adieu, ma chere maman; je vous remercie mille fois de vos bontes pour
+moi et mes enfants. Je suis tranquille sur le compte de Maurice,
+puisque vous vous chargez de lui. Je pars bien portante ce soir. Je
+vous ecrirai sitot mon arrivee quelque part. Je vous embrasse de toute
+mon ame.
+
+AURORE.
+
+
+
+
+CIX
+
+ A M. MAURICE DUDEVANT,
+ AU COLLEGE HENRI IV, A PARIS
+
+ Marseille, 18 decembre 1833.
+
+Mon cher petit,
+
+Je suis a Marseille, apres avoir toujours voyage, soit en voiture,
+soit en bateau, depuis le jour ou je t'ai quitte. J'ai descendu le
+Rhone sur le bateau a vapeur et je vais m'embarquer sur la mer pour
+aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma
+sante me force a passer quelque temps dans un pays chaud. Je
+retournerai pres de toi, le plus tot possible. Tu sais bien que je
+n'aime pas a vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous
+deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous
+avoir avec moi et vous mener partout ou je vais. Mais ta soeur n'est
+pas assez grande, et, toi, il faut que tu fasses ton education.
+
+Tu le sais, mon cher enfant, c'est indispensable et tu es bien decide
+a t'y livrer de tout ton coeur: J'ai ete bien heureuse, quand M.
+Gaillard[1] m'a dit que tu etais un brave garcon, que tu faisais ton
+possible pour contenter tes maitres, et qu'il avait bonne opinion de
+toi. C'est ainsi, j'espere, qu'on me parlera toujours de toi. Tu ne
+m'as jamais cause de chagrin sous ce rapport et tu feras le bonheur de
+ma vie, si tu le veux.
+
+J'ai ete ce matin me promener au bord de la mer. J'ai mange des
+coquillages tout vivants et dont les coquilles etaient tres jolies.
+J'ai pense a toi qui les aimes tant, et je n'ai pas voulu en chercher
+dans le sable, parce que tu n'etais pas la pour m'aider et que je ne
+me serais pas amusee. Quand tu seras en age de quitter le college et
+d'interrompre tes etudes, nous voyagerons ensemble. Tu te souviens que
+nous avons deja voyage tous deux et que nous nous amusions comme deux
+bons camarades. Nous n'avons peur de rien, ni l'un ni l'autre; nous
+mangeons comme deux vrais loups, et tu dors sur mes genoux comme une
+grosse marmotte.
+
+En attendant que nous recommencions, depeche-toi d'apprendre ce qu'il
+faut que tout le monde sache. Amuse-toi bien. Quand tu sortiras, sois
+aimable avec ma mere et avec madame Dudevant. Remercie bien Boucoiran,
+si bon et si obligeant pour toi, et ecris-moi a toutes tes sorties.
+Raconte-moi ce que tu auras fait, chez qui tu couches, etc. Dis-moi
+aussi si tu as de bonnes notes et des _heures_. Pense a moi souvent et
+travaille, joue, saute, porte-toi bien, decrasse ta frimousse, lave
+tes pattes, ne sois pas trop gourmand et aime bien ta vieille mere,
+qui t'embrasse cent mille fois.
+
+ [1] Proviseur du college Henri IV
+
+
+
+
+CX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Marseille, 20 decembre 1833
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis arrivee ici sans trop de fatigue et j'en repars apres-demain.
+Je vais a Pise ou a Naples, je ne sais lequel. Ecrivez-moi a Livourne,
+poste restante. Donnez-moi des nouvelles de mon gamin. Soyez bon pour
+lui, comme vous l'etes toujours, et protegez-le contre les petits
+ennuis dont je vous ai parle.
+
+Avez-vous reussi a diner le jour de mon depart? Je vous ai fait faire
+une journee de corvee. Sans vous, je ne serais pas venue a bout de
+partir. Avez-vous eu la bonte de ranger tout chez moi, de mettre
+dehors mes chambrieres, de fermer portes et fenetres, etc., etc.? Ayez
+soin de retirer les clefs de tous les meubles et de les mettre en
+paquet dans le secretaire, dont vous prendrez la clef chez vous. Je
+vous remets aussi la surintendance, des rats et souris, avec
+autorisation d'en manger a discretion et de boire tout le vin de ma
+cave.
+
+A propos de cela, il faudra encore que vous ayez l'obligeance de
+descendre a la susdite cave et de surveiller la conduite de mes
+bouteilles de vin, pour empecher la sympathie de ces demoiselles pour
+le gosier des laquais et portiers de la maison.
+
+Faites une note de toutes vos petites depenses pour moi, spectacles et
+sapins pour Maurice, ports de lettres, etc., etc.
+
+Votre pays est tres beau le long du Rhone. Cette navigation est
+magnifique. Du reste; vos villes de Lyon, Avignon et Marseille sont
+stupides. Je ne voudrais pas les habiter en peinture, et je remercie
+le ciel de pouvoir m'en sauver bientot. Marseille est absolument tel
+que vous me l'avez depeint. Il faut faire une lieue pour voir la mer
+et le port ressemble assez a la mare aux canards a Nohant.
+
+Il y fait deja un temps charmant et des matinees qui valent nos
+journees d'avril.
+
+Adieu, mon cher ami. Je vous recommande bien de me donner des
+nouvelles de mon mioche et de me remplacer aupres de lui. Je ne sais
+vraiment pas comment s'arrangerait ma vie si je n'avais pas votre
+bonne amitie et votre eternelle complaisance pour m'aider et me
+tranquilliser Adieu; je vous embrasse.
+
+Tout a vous,
+
+AURORE D.
+
+
+
+
+CXI
+
+A M HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
+
+ Venise, 16 mars 1834.
+
+Mon ami,
+
+Je te remercie de ta lettre. Ton souvenir, malgre tout, me fait
+toujours plaisir. J'ai tarde a te repondre, parce que je viens de
+faire une maladie assez grave. Je suis bien a present, et, au moment
+de quitter l'Italie, je commence a m'y acclimater. J'y reviendrai;
+car, apres avoir goute de ce pays-la, on se croit chasse du paradis
+quand on retourne en France. Voila l'effet que cela me fera.
+
+Je n'ai pas ete charmee de la Toscane; mais Venise est la plus belle
+chose qu'il y ait au monde. Toute cette architecture mauresque en
+marbre blanc au milieu de l'eau limpide et sous un ciel magnifique; ce
+peuple si gai, si insouciant, si chantant, si spirituel; ces gondoles,
+ces eglises, ces galeries de tableaux; toutes les femmes jolies ou
+elegantes; la mer qui se brise a vos oreilles; des clairs de lune
+comme il n'y en a nulle part; des choeurs de gondoliers quelquefois
+tres justes; des serenades sous toutes les fenetres; des cafes pleins
+de Turcs et d'Armeniens; de beaux et vastes theatres ou chantent la
+Pasta et Donzelli, des palais magnifiques; un theatre de polichinelle
+qui enfonce a dix pieds sous terre celui de Gustave Malus; des huitres
+delicieuses, qu'on peche sur les marches de toutes les maisons; du vin
+de Chypre a vingt-cinq sous la bouteille; des poulets excellents a dix
+sous; des fleurs en plein hiver, et, au mois de fevrier, la chaleur de
+notre mois de mai: que veux-tu de mieux?
+
+Je ne me suis pas doutee des autres plaisirs de l'hiver. Je n'aime pas
+le monde, comme tu sais. Je me suis bornee a deux ou trois personnes
+excellentes, et j'ai vu le carnaval de ma fenetre.
+
+Il m'a semble fort au-dessous de sa reputation. Il aurait fallu le
+voir dans les bals masques, aux theatres; mais je me suis trouvee
+malade a cette epoque-la et je n'ai pu y aller. Je le regrette peu; ce
+que je cherchais ici, je l'ai trouve: un beau climat, des objets d'art
+a profusion, une vie libre et calme, du temps pour travailler et des
+amis. Pourquoi faut-il que je ne puisse batir mon nid sur cette
+branche? Mes poussins ne sont pas ici et je ne puis m'y plaire qu'en
+passant. J'attends le mois d'avril pour retraverser les Alpes, et je
+m'en irai par Geneve. Je compte donc etre a Paris dans le courant du
+mois prochain.
+
+Quand j'aurai embrasse Maurice, j'irai passer l'ete en Berri. Engage
+Casimir a garder Solange et a ne pas la mettre en pension avant mon
+retour; cela m'empecherait d'aller a Nohant, et contrarierait beaucoup
+mes projets de repos et d'economie.
+
+Tu ne me parais pas si charme de la Chatre que moi de Venise: tu me
+fais une peinture bouffonne de ses habitants. Vraiment la societe est
+une sotte chose. L'amour du travail sauve le tout. Je benis ma
+grand-mere, qui m'a forcee d'en prendre l'habitude. Cette habitude est
+devenue une faculte, et cette faculte un besoin. J'en suis arrivee a
+travailler, sans etre malade, treize heures de suite, mais, en
+moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la
+besogne. Le travail me rapporte beaucoup d'argent et me prend beaucoup
+de temps, que j'emploierais, si je n'avais rien a faire, a avoir le
+spleen, auquel me porte mon temperament bilieux. Si, comme toi, je
+n'avais pas envie d'ecrire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je
+regrette meme que mes affaires d'argent me forcent de faire toujours
+sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d'y faire
+rien entrer. J'aspire a avoir une annee tout entiere de solitude et de
+liberte complete, afin de m'entasser dans la tete tous les
+chefs-d'oeuvre etrangers que je connais peu ou point. Je m'en promets
+un grand plaisir et j'envie ceux qui peuvent s'en donner a discretion.
+Mais, moi, quand j'ai barbouille du papier a la tache, je n'ai plus de
+facultes que pour aller prendre du cafe et fumer des cigarettes sur la
+place Saint-Marc, en ecorchant l'italien avec mes amis de Venise.
+C'est encore tres agreable, non pas mon italien, mais le tabac, les
+amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t'y transporter d'un coup de
+baguette et jouir de ton etonnement.
+
+Nous savons si peu ce qu'est l'architecture, et notre pauvre Paris est
+si laid, si sale, si rate, si mesquin, sous ce rapport! Il n'y a
+pourtant que lui au monde, pour le luxe et le bien-etre materiel.
+L'industrie y triomphe de tout et supplee a tout; mais, quand on n'est
+pas riche, on y subit toute sorte de privations. Ici, avec cent ecus
+par mois, je vis mieux qu'a Paris avec trois cents. Pourquoi diable,
+toi et ta femme, qui etes independants, qui n'avez ni place, ni
+famille ni amour du monde, ni relations obligatoires en France, ne
+venez-vous pas vous etablir ici? Vous y feriez des economies en y
+vivant tres bien; vous y eleveriez votre fille aussi bien que partout
+ailleurs. Vous y auriez mille commodites que vous ne pouvez avoir a
+Paris: un logement cent fois plus joli et plus vaste, une gondole avec
+un gondolier qui serait en meme temps votre domestique; le tout pour
+soixante francs par mois; ce qui represente a Paris une voiture, une
+paire de chevaux, un cocher et un valet de chambre, c'est-a-dire douze
+a quinze mille francs par an. Le bois et le vin a tres bas prix; les
+habits, les marchandises de toute sorte; les denrees de tout pays a
+moitie prix de Paris. Je paye ici une paire de souliers en maroquin
+quatre francs. Hier, nous avons ete au cafe, nous etions trois; nous y
+avons pris chacun trois glaces, une tasse de cafe et un verre de
+punch, plus des gateaux a discretion pour completer les jouissances de
+deux grandes heures de bavardage. Cela nous a coute, en tout, quatre
+livres autrichiennes la livre autrichienne vaut un peu moins de
+dix-huit sous de France.
+
+Si vous voulez y venir, comme j'y retournerai passer l'hiver prochain,
+je vous y piloterai. Le voyage vous coutera mille francs, pour vous
+deux; mais vous y vivrez pour mille ecus par an. C'est probablement
+moins que vous ne depensez a Paris dans une annee, et, par-dessus le
+marche, vous connaitriez Venise, la plus belle ville de l'univers. Si
+je n'avais pas mon fils cloue au college Henri IV, certainement je
+prendrais ma fille avec moi et je viendrais me planter ici pour
+plusieurs annees. J'y travaillerais comme j'ai coutume de faire et je
+retournerais en France, quand j'en aurais assez, avec un certain magot
+d'argent.
+
+Mais je ne veux pas renoncer a voir mon fils chaque annee, et tout ce
+que je gagne sera toujours mange en voyages ou a Paris.
+
+Adieu, mon vieux; parle-moi de Maurice et de ta fille. Font-ils de
+bonnes parties ensemble, les jours de conge?
+
+J'embrasse Emilie, Leontine et toi, de tout mon coeur. Il y a
+longtemps que je n'ai eu de nouvelles de ma mere; donne-lui des
+miennes et prie-la de m'ecrire.
+
+
+
+
+CXII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Venise, 6 avril 1834.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai recu vos deux effets sur M. Papadopoli[1], et je vous remercie.
+Maintenant je suis sure de ne pas mourir de faim et de ne pas demander
+l'aumone en pays etranger; ce qui, pour moi, serait pire. Je
+m'arrangerai avec Buloz, et il pourra suffire a mes besoins sans se
+faire trop tirailler; car je travaillerai beaucoup.
+
+Alfred est parti pour Paris, et je vais rester ici quelque temps.
+
+Il etait encore bien delicat pour entreprendre ce long voyage. Je ne
+suis pas sans inquietude sur la maniere dont il le supportera; mais il
+lui etait plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour
+consacre a attendre le retour de sa sante la retardait au lieu de
+l'accelerer. Il est parti enfin, sous la garde d'un domestique tres
+soigneux et tres devoue. Le medecin[2] m'a repondu de la poitrine, en
+tant qu'il la menagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.
+
+Nous nous sommes quittes peut-etre pour quelques mois, peut-etre pour
+toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tete et mon
+coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour
+souffrir.
+
+Le manuscrit de _Lelia_ est dans une des petites armoires de Boule. Je
+l'ai, en effet, promis a Planche; pour peu qu'il tienne a ce
+griffonnage, donnez-le-lui, il est bien a son service. Je suis
+profondement affligee d'apprendre qu'il a mal aux yeux. Je voudrais
+pouvoir le soigner et le soulager. Remplacez-moi; ayez soin de lui.
+Dites-lui que mon amitie pour lui n'a pas change, s'il vous questionne
+sur mes sentiments a son egard. Dites-lui sincerement que plusieurs
+propos m'etaient revenus apres l'affaire de son duel avec M. de
+Feuillide; lesquels propos m'avaient fait penser qu'il ne parlait pas
+de moi avec toute la prudence possible.
+
+Ensuite, il avait imprime dans la _Revue_ des pages qui m'avaient
+donne de l'humeur. Lui et moi sommes des esprits trop graves et des
+amis trop vrais, pour nous livrer aux interpretations ridicules du
+public. Pour rien au monde je n'aurais voulu qu'un homme que j'estime
+infiniment devint la risee d'une populace d'artistes haineux qu'il a
+souvent tancee durement; laquelle, pour ce fait, cherche toutes les
+occasions de le faire souffrir et de le rabaisser. Il me semblait que
+le role d'amant disgracie, que ces messieurs voulaient lui donner, ne
+convenait pas a son caractere et a la loyaute de nos relations.
+J'avais cherche de tout mon pouvoir a le preserver de ce role
+mortifiant et ridicule, en declarant hautement qu'il ne s'etait jamais
+donne la peine de me faire la cour. Notre affection etait toute
+paisible et fraternelle. Les mechants commentaires me forcaient a ne
+plus le voir pendant quelques mois; mais rien ne pouvait ebranler
+notre mutuel devouement. Au lieu de me seconder, Planche s'est
+compromis et m'a compromise moi-meme: d'abord par un duel qu'il
+n'avait pas de raisons personnelles pour provoquer; ensuite par des
+plaintes et des reproches, tres doux il est vrai, mais hors de place
+et, qui pis est, tires a dix mille exemplaires.
+
+De si loin et apres tant de choses, les petits accidents de la vie
+disparaissent, comme les details du paysage s'effacent a l'oeil de
+celui qui les contemple du haut de la montagne. Les grandes masses
+restent seules distinctes au milieu du vague de l'eloignement. Aussi
+les susceptibilites, les petits reproches, les mille legers griefs de
+la vie habituelle, s'evanouissent maintenant de ma memoire; il ne me
+reste que le souvenir des choses serieuses et vraies. L'amitie de
+Planche, le souvenir de son devouement, de sa bonte inepuisable pour
+moi, resteront dans ma vie et dans mon coeur comme des sentiments
+inalterables.
+
+Apres avoir quitte Alfred, que j'ai conduit jusqu'a Vicence, j'ai fait
+une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J'ai fait a
+pied jusqu'a huit lieues par jour, et j'ai reconnu que ce genre de
+fatigue m'etait fort bon, physiquement et moralement.
+
+Dites a Buloz que je lui ecrirai des lettres, pour la _Revue_, sur mes
+voyages pedestres.
+
+Je suis rentree a Venise avec sept centimes dans ma poche! Sans cela,
+j'aurais ete jusque dans le Tyrol; mais le besoin de hardes et
+d'argent m'a forcee de revenir. Dans quelques jours, je repartirai et
+je reprendrai la traversee des Alpes par les gorges de la Piave. Je
+puis aller loin ainsi, en depensant cinq francs par jour et en faisant
+huit ou dix lieues, soit a pied, soit a ane. J'ai le projet d'etablir
+mon quartier general a Venise, mais de courir le pays seule et en
+liberte. Je commence a me familiariser avec le dialecte.
+
+Quand j'aurai vu cette province, j'irai a Constantinople, j'y passerai
+un mois, et je serai a Nohant pour les vacances. De la, j'irai faire
+un tour a Paris et je reviendrai a Venise.
+
+Je suis fort affligee du silence de Maurice et fort contente
+d'apprendre au moins qu'il se porte bien. Son pere me dit qu'il
+travaille et qu'on est content de lui. Pour vous, je vous ai prie au
+moins dix fois de voir ses notes et de m'en rendre compte. Il faut que
+j'y renonce; car vous ne m'en avez jamais dit un mot, gredin d'enfant!
+Je suis enchantee que mon mari garde Solange a Nohant. De cette
+maniere, il me plait fort de conserver Julie, puisque je n'ai pas a la
+nourrir. Sans cet arrangement, j'eusse fait mon possible pour
+retourner a Paris, malgre le peu d'argent que j'aurais eu pour un si
+long voyage. Je puis donc, sans aucun prejudice pour l'un ou l'autre
+de mes deux enfants, rester dehors jusqu'aux vacances.
+
+Ne me parlez jamais, je vous prie, des articles qui se publient pour
+ou contre moi dans les journaux. J'ai au moins ici le bonheur d'etre
+tout a fait etrangere a la litterature et de la traiter absolument
+comme un gagne-pain.
+
+Adieu, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur. Ecrivez-moi sur
+mon fils, envoyez-moi une lettre de lui. A tout prix, je la veux.
+Avez-vous de bonnes nouvelles de votre mere? Vous ne me parlez jamais
+de vous. Avez-vous des eleves? Faites-vous bien vos affaires?
+N'etes-vous pas amoureux de quelque femme, de quelque science ou de
+quelque grue[3]? Pensez-vous un peu a votre vieille amie, qui vous
+aime toujours _paternellement_?
+
+G.S.
+
+ [1] Banquier a Venise.
+
+ [2] Le docteur Pagello.
+
+ [3] Allusion a une grue apprivoisee par Boucoiran, a Nohant.
+
+
+
+
+CXIII
+
+A M. GUSTAVE PAPET, A PARIS
+
+ Venise, mai 1834.
+
+Fais-moi le plaisir de voir le proviseur ou le censeur, et de demander
+a voir les notes de Maurice. Je l'ai demande quarante fois a
+Boucoiran. Pas de reponse. Il y a des instants ou ce silence m'effraye
+tellement, que je m'imagine que mon fils est mort et qu'on n'ose pas
+me le dire.
+
+Peut-etre le printemps t'aura-t-il attire en Berri. En ce cas, renvoie
+la lettre a Maurice, directement au college. Tu me rendras le service
+de le voir et de l'observer, quand tu retourneras a Paris. En
+attendant tu verras ma fille a Nohant. Tu me parleras beaucoup d'elle,
+de toi et du pays.
+
+Concois-tu que ni Laure ni Alphonse[1] ne m'ecrivent! M'ont-ils
+oubliee aussi, ceux-la? Il me semble que je suis morte et que je
+frappe en vain a la porte des vivants.--Il est vrai que je leur avais
+annonce mon prochain retour, et que me voila encore a Venise pour
+quelque temps. Donne-moi au moins de leurs nouvelles.
+
+Adieu, mon ami; tu vois que, si je repousse les epanchements de
+l'amitie dans certains cas, je reviens lui demander secours dans les
+affections plus profondes et plus reelles de la vie. Donne-moi aussi
+moyen de te faire du bien.
+
+Je t'embrasse de tout mon coeur. Rappelle-moi l'amitie de ton pere.
+
+Tout a toi.
+
+GEORGE S.
+
+ [1] M. et madame Fleury
+
+
+
+
+CXIV
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS
+
+ Venise, 1er juin 1834.
+
+Mon ami,
+
+A present que je suis revenue de Constantinople, je te dirai que c'est
+un bien beau pays, mais que je n'y suis pas allee. Il fait trop chaud
+et je n'ai pas assez d'argent pour cela. Si j'en avais, j'irais a
+Paris tout de suite et non ailleurs. Si tu entends dire que je suis
+noyee dans l'Archipel, sache donc bien qu'il n'en est rien et que
+c'est une nouvelle litteraire, rien de plus.
+
+Je suis a Venise, travaillant comme un cheval, afin de payer mon
+voyage d'Italie, que je dois encore a mon editeur, mais dont je
+m'acquitte peu a peu. Je comptais etre debarrassee de cette corvee il
+y a deux mois. Des circonstances imprevues, un voyage dans le Tyrol,
+quelques chagrins, m'ont retardee dans mon travail, et dans mes
+profits par consequent.
+
+Neanmoins mon courage n'est pas mort; mais, pour le moment, je souffre
+beaucoup d'etre loin de mes enfants depuis si longtemps. J'ai ete dans
+une grande inquietude par le silence de Boucoiran, lequel silence dure
+encore, je ne sais pourquoi. J'ai recu enfin une lettre de Gustave
+Papet, qui en contenait une de Maurice, et une de Laure Decerf, qui me
+donne d'excellentes nouvelles de Solange.
+
+Je suis donc en paix sur mes pauvres mioches; mais je n'en suis pas
+moins affamee de les revoir, et je serai, au plus tard, a Paris pour
+la distribution des prix. Les notes de Maurice sont excellentes. Il
+m'ecrit la lettre la meilleure et la plus laconique du monde. "Tu me
+demandes si j'oublie ma vieille mere, non. Je pense tous les jours a
+toi. Tu me dis de t'ecrire, espere que je t'ecrirai. Tu me demandes si
+je suis corrige de mes caprices d'enfant, oui."
+
+Voila son style! on dirait un bulletin de la grande armee, et avec
+cela pas une faute d'orthographe; je suis bien contente de lui.
+
+Comment va Leontine? Elle doit etre bien grande, au train dont elle y
+allait quand je suis partie.
+
+Es-tu toujours a Corbeil? D'apres ce que tu me dis, tu es dans un bon
+air et dans une belle situation. Si tu as envie d'aller a Nohant au
+mois d'aout, nous irons ensemble avec Leontine et Emilie, si sa sante
+le permet et si le _coeur lui en dit_.
+
+Tu me parais un peu degoute du pays; mais il y aura une maniere de ne
+pas trop s'apercevoir de ses desagrements. Ce sera de rester a fumer
+sur le perron, de bavarder a tort et a travers entre nous, et de
+dormir en chien sur le grand canape du salon. Venise, avec ses
+escaliers de marbre blanc et les merveilles de son climat, ne me fait
+oublier aucune des choses qui m'ont ete cheres. Sois sur que rien ne
+meurt en moi. J'ai une vie agitee. Mon destin me pousse d'un cote et
+de l'autre, mais mon coeur ne repudie pas le passe. Il souffre et se
+calme selon le temps qu'il fait. Les vieux souvenirs ont une puissance
+que nul ne peut meconnaitre, et moi moins qu'un autre. Il m'est doux,
+au contraire, de les ressaisir, et nous nous retrouverons bientot
+ensemble, dans notre vieux nid de Nohant, ou je n'ai pas pu vivre,
+mais ou je pourrai, peut-etre plus tard, mourir en paix.
+
+Dire que l'on aura une vie uniforme, sans nuages et sans reproches,
+c'est promettre un ete sans pluie; mais, quand le coeur est bon, l'on
+se retrouve et l'on se souvient de s'etre aimes. Il m'a semble
+plusieurs fois que j'avais a me plaindre beaucoup de toi. J'ai pris
+definitivement le parti de ne plus m'en facher. Je savais bien que
+j'en reviendrais et que je ne pourrais pas rester en colere contre
+toi, que tu eusses tort ou non. Et ainsi de tout dans ma vie. Je
+reponds aux bons procedes, j'oublie les mauvais; je me console des
+maux et je sais jouir des biens qui m'arrivent. J'ai la philosophie du
+soldat en campagne.
+
+Nous sommes bien freres sous ce rapport; mais, toi, tu agis ainsi, par
+indifference; tu te consoles sans avoir souffert. Tant mieux, ton
+organisation est la meilleure.
+
+Adieu, mon vieux; ecris-moi donc, cela me fera beaucoup de bien. Je ne
+te dis rien de ma maniere de vivre a Venise. Tu pourras lire beaucoup
+de details sur ce pays, dans la _Revue des Deux Mondes_, numeros du 15
+mai dernier et du 15 juin prochain, si toutefois cela t'interesse.
+
+Je voudrais avoir ici mes enfants et pouvoir y vivre longtemps; c'est
+un beau pays. Embrasse Emilie pour moi, et, si tu vois mon fils,
+parle-moi de lui beaucoup. Je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+Ecris-moi:
+
+_Alla Spezieria Ancillo.
+ Campo San-Luca.
+ Venise_.
+
+
+
+
+CXV
+
+A M. JULES BOUCOIRAN. PARIS
+
+ Venise, 4 juin 1834.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis rassuree sur le compte de Maurice. Je viens de recevoir une
+lettre de lui et une de Papet; mais je commence a etre serieusement
+inquiete de vous, ou tres affligee de votre oubli. Buloz me mande
+qu'il vous a remis, le 15 mai, cinq cents francs pour moi. Je vous
+avais ecrit de me faire parvenir mon argent bien vite, parce que je
+n'avais plus rien. Nous sommes au 2 juin, et je n'ai rien recu.
+
+Je suis aux derniers expedients pour vivre, car j'ai horreur des
+dettes. Maurice m'ecrit qu'il vous a envoye une lettre pour moi il y a
+plusieurs jours. Rien! Qu'est-ce que cela veut dire? Votre lettre
+s'est-elle perdue a la poste comme beaucoup d'autres? Au moins si
+Papadopoli avait recu la lettre d'avis du banquier de Paris! mais il
+n'a rien recu; l'argent n'est donc pas parti. Etes-vous tombe
+subitement assez malade pour etre hors d'etat de faire cette
+commission?
+
+Depuis deux mois, vous m'avez montre une indifference excessive, et,
+malgre toutes mes lettres ou je vous suppliais de me donner des
+nouvelles de mon fils, vous m'avez laissee dans la plus mortelle
+inquietude. Je pense que vous etes devenu amoureux et je vous connais
+a cet egard: quand vous etes dans votre etat ordinaire, vous etes le
+plus exact des hommes; quand vous vous eprenez de quelqu'une, vous
+oubliez tout et vous partez pour le monde insaisissable. Cela est
+momentane, j'espere. L'amour passe, et l'amitie se retrouve toujours,
+apres avoir dormi plus ou moins longtemps. A Nohant, vous aviez cette
+fievre d'oubli, et j'ai ete bien souvent effrayee de votre silence et
+desesperee de n'entendre pas parler de mon fils, pendant des mois
+entiers.
+
+Mais tout cela n'explique pas que vous me laissiez dans une misere
+absolue en pays etranger. Je vis, depuis deux mois, des cinq cents
+francs que vous m'aviez envoyes. Courez donc, je vous en supplie, chez
+le banquier, et faites-moi expedier l'argent que vous avez, pour moi,
+entre les mains.
+
+Vous avez du toucher trois mois chez Salmon (mars, avril, mai); ce qui
+fait neuf cents francs; plus cinq cents de Buloz; quatorze cents.--Mon
+loyer paye et mes petites dettes envers vous, que je vous prie de
+prelever avant tout, il doit vous rester mille francs. Pendant ce
+temps-la, je dine avec la plus stricte economie et je couche sur un
+matelas par terre, faute de lit. Si ce retard est cause par votre
+negligence, vous devez en avoir quelque remords; s'il est cause par un
+accident, tirez-moi bien vite d'anxiete. S'il y a quelque autre raison
+qui vous justifie, ecrivez-la en deux mots, je l'accueillerai avec
+joie; si mes affaires vous ennuient, dites-le sincerement. Je vous
+serai reconnaissante du passe et je ne vous demanderai rien jusqu'a ce
+que vos preoccupations aient cesse.
+
+Vous aviez de bonnes nouvelles a me donner du travail et de la sante
+de mon fils; comment se fait-il que, apres deux mois d'attente, je les
+recoive d'un autre? Ah! mon enfant, votre corps ou votre coeur est
+malade.
+
+Adieu, mon ami; surtout ne soyez pas malade. Tout le reste ne sera
+rien pour moi.
+
+Ne me parlez jamais politique dans vos lettres. D'abord, je m'en
+soucie fort peu; ensuite, c'est une raison certaine pour qu'elles ne
+me parviennent pas.
+
+
+
+
+CXVI
+
+A MAURICE DUDEVANT. A PARIS
+
+ Milan, 29 juillet 1834.
+
+Mon gros minet,
+
+Boucoiran m'a ecrit que la distribution des prix serait pour le 28
+aout; toi, tu m'as ecrit que ce serait le 18. Je ne sais lequel de
+vous deux se trompe.
+
+Dans tous les cas, je serai a Paris avant le 18, si je ne creve pas en
+route! vraiment, il y a de quoi par la chaleur qu'il fait ici!
+J'espere qu'en approchant de la Suisse, je vais avoir plus frais. Je
+voudrais t'avoir avec moi, mon cher petit, pour te montrer toutes les
+belles choses que je vois.
+
+Mais nous reviendrons ensemble dans ce beau pays d'ici a quelques
+annees. Je n'ai pas de plaisir reel sans toi, mon enfant. Depeche-toi
+de grandir, pour que nous ne nous quittions plus.
+
+Je t'embrasse mille fois. Adieu.
+
+
+Paris est en fete aujourd'hui, et tu es sorti, j'imagine? Tu cours, tu
+t'amuses; penses-tu un peu a moi?
+
+
+
+
+CXVII
+
+A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Paris. 15 aout 1834.
+
+Mon ami,
+
+J'ai trouve a Paris ta brave lettre du mois d'avril, hier en arrivant
+de Venise, ou j'ai passe toute l'annee. Je pars dans cinq ou six jours
+pour le pays, et j'espere bien te trouver a Chateauroux. Tache de ne
+pas etre absent du 24 au 26, et de venir avec moi a Nohant. Il le faut
+absolument pour que je sois completement heureuse.
+
+Je ne sais rien te dire de moi; sinon que j'etais malade de l'absence
+de mes enfants, que je suis ivre de revoir Maurice et impatiente de
+revoir Solange, que je t'aime comme un frere, et que, sous les belles
+etoiles de l'Italie, je n'ai pas passe un soir sans me rappeler nos
+promenades et nos entretiens sous le ciel de Nohant.
+
+Je ne t'ai pas ecrit; il eut fallu te raconter ma vie entiere. C'est
+un triste et long pelerinage que je n'avais pas le courage de
+retracer. Je te raconterai tout, sous les arbres de mon jardin ou dans
+les traines d'Urmont. Ne me retire pas ce bonheur-la, mon ami, quelque
+affaire que tu aies. Songe que les affaires se retrouvent et que les
+jours heureux ne pleuvent pas pour nous.
+
+Adieu, mon ami. J'ai trois cent cinquante lieues dans les jambes, car
+j'ai traverse la Suisse a pied; plus, un coup de soleil sur le nez, ce
+qui fait que je suis _charmante_. Il est bien heureux pour toi que
+nous soyons amis; car je defie bien tout animal appartenant a notre
+espece de ne point reculer d'horreur en me voyant. Ca m'est bien egal,
+j'ai le coeur rempli de joie.
+
+
+
+
+CXVIII
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS
+
+ Nohant, 31 aout 1834.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je suis arrivee tres lasse et assez malade; je vais mieux. Maurice va
+bien. Tous mes amis, Gustave Papet, Alphonse Fleury, Charles Duvernet
+et Duteil sont venus, le lendemain, diner avec mesdames Decerf et
+Jules Neraud[1].
+
+J'ai eprouve un grand plaisir a me retrouver la. C'etait un adieu que
+je venais dire a mon pays, a tous les souvenirs de ma jeunesse et de
+mon enfance; car vous avez du le comprendre et le deviner: la vie
+m'est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu.
+
+Nous en reparlerons.
+
+En attendant, je vous remercie de l'amitie constante, infatigable, que
+vous avez pour moi. J'aurais ete heureuse si je n'eusse rencontre que
+des coeurs comme le votre. Dans ce moment, vous comblez de soins et de
+services mon ami Pagello.
+
+Je vous en suis reconnaissante. Pagello est un brave et digne homme,
+de votre trempe, bon et devoue comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred
+et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois a Paris. Je
+vous le confie et je vous le legue; car, dans l'etat de maladie
+violente ou est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver.
+
+Il est bien possible que je ne retourne point a Paris de sitot. C'est
+pourquoi, craignant de ne jamais revoir ce brave garcon, qui repartira
+peut etre bientot pour son pays, je l'invite (avec l'agrement de M.
+Dudevant) a venir passer huit ou dix jours ici. Je ne sais s'il
+acceptera. Joignez-vous a moi pour qu'il me fasse ce plaisir non en
+lui lisant ma lettre, dont la tristesse l'affecterait, mais en lui
+disant qu'il me donnera l'occasion de lui temoigner une amitie
+malheureusement sterile et prete a descendre au tombeau.
+
+J'aurai a causer longuement avec vous et a vous charger de l'execution
+de volontes sacrees. Ne me sermonnez pas d'avance. Quand nous aurons
+parle ensemble une heure, quand je vous aurai fait connaitre l'etat de
+mon cerveau et de mon coeur, vous direz avec moi qu'il y a paresse et
+lachete a essayer de vivre, quand je devrais en avoir deja fini. Le
+moment n'est pas venu de nous expliquer a cet egard. Il viendra
+bientot.
+
+Si Pagello se decide a venir, donnez-lui les instructions necessaires
+et faites-le partir vendredi prochain. Si vous pouviez l'accompagner,
+cela me ferait beaucoup de bien; c'est pourquoi je ne m'en flatte pas.
+Expliquez-lui ce qu'il a a faire a Chateauroux, ou l'on arrive a
+quatre heures du matin pour en repartir a six, par la voiture de la
+Chatre; car, chez Suard[2], on est peu affable pour les voyageurs de
+passage.
+
+Adieu. J'ai la fievre. Solange est charmante. Je ne peux l'embrasser
+sans pleurer.
+
+Faites carder mes matelas. Je ne veux pas etre mangee aux vers de mon
+vivant.
+
+Adieu, mon ami. Votre vieille mere va mal. Faites dire a mon
+proprietaire que je garderai l'appartement.
+
+A quoi bon changer pour le peu de temps que je veux passer en ce
+monde?
+
+ [1] La Malgache
+ [2] Aubergiste a Chateauroux.
+
+
+
+
+CXIX
+
+A M. JULES NERAUD. A LA CHATRE
+
+ Nohant, 10 septembre 1834.
+
+Mon pauvre ami,
+
+Tu avais entrepris de me conseiller de me prouver que la vie est
+supportable: ton destin et le mien se chargent de la reponse aux
+questions inquietes que je t'adressais. Voila ta vie! voila le bonheur
+qu'on obtient a force de privations, de resignation et d'efforts
+courageux. Tu n'en es que plus, admirable, mon ami, de te soumettre a
+de tels ennuis.
+
+Parle-moi de vertu, d'heroisme une autre fois; et non de raison ni
+d'espoir de guerison. Tu souffres, tu vis, c'est bien. Mais, moi, je
+n'ai pas tant de vertu. Tous les espoirs m'abandonnent, tous mes
+sujets de consolation tombent dans l'abime, ou tremblent battus des
+vents sur le bord, pres d'y tomber a leur tour.
+
+Je ne veux pas t'entretenir de ma tristesse: tu es triste toi-meme, et
+tes chagrins maintenant m'occupent plus que les miens. C'est donc a
+mon tour de te consoler et de t'encourager. Je ne l'aurais pas cru!
+Mais pourquoi pas, au reste? J'ai fini pour mon compte, je m'en vais,
+je n'ai besoin de rien. Toi, tu restes ici-bas.
+
+Un tendre adieu, l'etreinte affectueuse d'une ame, qui ne se detachera
+jamais de toi, et qui priera pour toi dans une autre vie, peuvent
+adoucir ton epreuve. Eh bien, mon vieux ami, benis Dieu qui t'a donne
+du courage et ne neglige pas ses dons.
+
+Il t'en coutera peu, et cette separation ne changera rien a notre
+sort; car, depuis des annees, nous vivons presque toujours eloignes et
+comme perdus l'un pour l'autre. Voila deux ans que nous ne nous etions
+vus, et, si j'avais a vivre, deux ans encore se passeraient peut-etre
+sans que je revinsse au pays. Quant a toi, mon ami, je desire, avant
+tout, que ton existence soit la moins mauvaise possible. Ne t'attriste
+plus de mes douleurs; envoie-moi une larme ou un sourire, sur l'aile
+de quelque oiseau voyageur, qui laissera tomber ce don en passant sur
+ma tete; soit que je dorme sous le gazon, soit que, enlevant ma fille,
+j'aille vivre en ermite a l'ile Maurice ou a la Louisiane.
+
+Retourne tranquille a ton ajoupa, a ta brouette, a tes livres, a tes
+enfants surtout. Console-toi des ennuis comme tu sais le faire avec
+une bouffonne et inoffensive pointe d'ironie contre ta destinee.
+Accomplis ta tache.
+
+Ou que je sois, je penserai a toi, et te benirai de cette amitie qui,
+en toi, a survecu aux mecomptes, aux contrarietes, aux obstacles, a
+l'absence et a mon apparent oubli.
+
+
+
+
+CXX
+
+A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ Nohant, 20 septembre 1834.
+
+Je voulais t'ecrire une longue lettre tout de suite apres ton depart;
+mais je n'ai trouve aucun argument a te donner en faveur de mes idees.
+Il ne s'agit la que d'un sentiment, que d'un instinct d'heroisme qui
+est exceptionnel tout a fait, et dont je n'oserais parler serieusement
+avec plus de trois personnes a ma connaissance.
+
+Je n'ai jamais eu pour toi ni amour moral, ni amour physique; mais,
+des le jour ou je t'ai connu, j'ai senti une de ces sympathies rares,
+profondes et invincibles que rien ne peut alterer; car plus on
+s'approfondit, plus on se connait identique a l'etre qui l'inspire et
+la partage. Je ne t'ai pas trouve superieur a moi par nature; sans
+cela, j'aurais concu pour toi cet enthousiasme qui conduit a l'amour.
+Mais je t'ai senti mon egal, mon semblable, _mio compare_, comme on
+dit a Venise.
+
+Tu valais mieux que moi, parce que tu etais plus jeune, parce que tu
+avais moins vecu dans la tourmente, parce que Dieu t'avait mis
+d'emblee dans une voie plus belle et mieux tracee. Mais tu etais sorti
+de sa main avec la meme somme de vertus et de defauts, de grandeurs et
+de miseres que moi.
+
+Je connais bien des hommes qui te sont superieurs; mais jamais je ne
+les aimerai du fond des entrailles comme je t'aime. Jamais il ne
+m'arrivera de marcher avec eux toute une nuit sous les etoiles, sans
+que mon esprit ou mon coeur ait un instant de dissidence ou
+d'antipathie. Et pourtant ces longues promenades et ces longs
+entretiens, combien de fois nous les avons prolonges jusqu'au jour,
+sans qu'il s'eveillat en moi un elan de l'ame qui n'eveillat le meme
+elan dans la tienne, sans qu'il vint a mes levres l'aveu d'une misere
+pareille.
+
+L'indulgence profonde et l'espece de complaisance lache et tendre que
+l'on a pour soi-meme, nous l'avons l'un pour l'autre. L'espece
+d'engouement qu'on a pour ses propres idees et la confiance
+orgueilleuse qu'on a pour sa propre force, nous l'avons l'un pour
+l'autre. Il ne nous est pas arrive _une seule fois_ de discuter quoi
+que ce soit, bon ou mauvais. Ce que dit l'un de nous est adopte par
+l'autre aussitot, et cela, non par complaisance, non par devouement,
+mais par sympathie necessaire.
+
+Je n'ai jamais cru a la possibilite d'une telle adoption reciproque
+avant de te connaitre, et, quoique j'aie de grands, de nombreux et de
+precieux amis, je n'en ai pas trouve un seul (a moins que ce ne fut un
+enfant n'ayant encore rien senti et rien pense par lui-meme) dont il
+ne m'ait fallu conquerir l'affection et dont il ne me faille la
+conserver encore avec quelque soin, quelque travail et quelque effort
+sur moi-meme.
+
+Il est heureux que l'humanite soit faite ainsi et que toutes ces
+differences s'y trouvent nuancees a l'infini, afin que les hommes
+adoucissent leurs asperites par le frottement mutuel et se fassent des
+regles de conduite pour ne pas se briser les uns contre les autres.
+
+Mais, quand deux creatures identiques se rencontrent face a face,
+quand, apres un jour de tete-a-tete, elles s'apercoivent avec surprise
+et enchantement qu'elles peuvent passer ainsi tous les jours de leur
+vie sans jamais se voiler ni se contraindre, et sans jamais se faire
+souffrir, quelles actions de graces ne doivent-elles pas rendre a
+Dieu! car il leur a accorde une faveur d'exception; il leur a fait,
+dans la personne de l'_ami_, un don inappreciable, que la plupart des
+hommes cherchent en vain.
+
+
+
+
+CXXI
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 15 octobre 1834.
+
+Mon cher camarade,
+
+Je te trouve injuste et fou de douter de mon amitie. Ce qui repare ta
+faute, c'est que tu promets de t'en rapporter aveuglement et pour
+toujours a ma reponse.
+
+Eh bien, oui, mon ami, je t'aime sincerement et de tout mon coeur. Je
+m'inquiete fort peu de savoir si ton caractere est bon ou mauvais,
+aimable ou maussade. J'accepte tous les caracteres tels qu'ils sont,
+parce que je ne crois guere qu'il soit au pouvoir de l'homme de
+refaire son temperament, de faire dominer le systeme nerveux sur le
+sanguin, ou le bilieux sur le lymphatique. Je crois que notre maniere
+d'etre dans l'habitude de la vie tient essentiellement a notre
+organisation physique, et je ne ferai un crime a personne d'etre
+semblable a moi, ou different de moi. Ce dont je m'occupe, c'est du
+fond des pensees et des sentiments serieux, c'est ce qu'on appelle le
+coeur; quand il n'y en a pas chez un homme, quoique cela ne soit guere
+sa faute non plus, je m'eloigne de lui, parce que, apres tout, j'en ai
+un, moi! N'ayant rien a debrouiller avec les caracteres, dans ma vie
+d'independance et d'isolement social, je n'ai a traiter que de
+conscience a conscience et de coeur a coeur. J'ai toujours connu le
+tien bon et sincere; je l'ai cru peut-etre quelquefois moins chaud
+qu'il ne l'est, et c'est un tort que j'ai eu envers tous mes amis.
+
+Cela est venu a la suite de grands chagrins qui m'avaient reduite
+moralement a un etat maladif. Il faut me le pardonner; car je n'en ai
+point parle et j'en ai cruellement souffert. Il n'y avait aucune
+raison qui ne vint de moi et non des autres. Ainsi j'aurais ete folle
+de me plaindre.
+
+Il ne faut pas me reprocher d'avoir garde le silence; mais surtout il
+ne faut pas croire que cela dure encore.
+
+Je suis guerie, non que je sois heureuse d'ailleurs, mais parce que je
+suis habituee et resignee a mes maux, et que le sentiment de la
+douleur n'egare plus mon jugement.
+
+J'ai ete vers vous, repentante et attristee de mes doutes interieurs,
+et vous m'avez si bien recue, vous m'avez temoigne une affection si
+vraie, que j'ai ete tout a fait guerie en vous pressant la main. Il y
+a bien des explications, bien des justifications, bien des
+attestations, dans une brave poignee de main. On dit qu'une poignee de
+main d'amitie vaut mieux que mille baisers d'amour. Comment veux-tu
+que celle que je t'ai donnee en arrivant et en partant ne soit pas
+sincere?
+
+Nous sommes les deux plus vieux camarades _de la societe_, et je sais
+qu'en toute occasion, tu m'as defendue contre les injustices d'autrui.
+Je sais que tu n'as pas doute de moi quand on me calomniait, et que tu
+m'as pardonne, quand je faisais les folies que le monde traite de
+fautes. Que me faut-il de plus? Tu as de l'esprit par-dessus le
+marche, et ta societe est agreable et recreante; c'est du luxe, mon
+enfant. Tu as une femme gentille et excellente, qui m'a traitee tout
+de suite comme une vieille amie. La meilleure preuve que je puisse
+avoir de ton affection, c'est la conduite d'Eugenie[1] envers moi.
+Tout cela m'a fait un bien que je n'ai pas su vous exprimer, mais que
+je croyais vous avoir fait comprendre en revenant de Valencay. Jamais
+je n'avais eu le coeur si doucement emu, si attendri, si console au
+milieu des sujets de douleur les plus profonds et les plus graves.
+
+Si quelquefois tu as mal compris mon rire et mon visage, c'est
+apparemment la faute de ce combat interieur entre mes peines secretes
+et le bonheur qui me vient de vous autres. Apres tout, vous me restez,
+et, quand j'aurais tout perdu d'ailleurs, vous seriez encore pour moi
+un bienfait bien grand, bien reel. Ne craignez plus que je le
+meconnaisse; j'en ai trop senti le prix durant ces derniers jours.
+C'est en vous, mes amis, que je chercherai mon refuge, et, si le
+degout de la vie me travaille encore, j'irai encore vous demander de
+m'y rattacher.
+
+Mais la premiere condition de mon bonheur serait de vous trouver tous
+heureux. Vous l'etes, n'est-ce pas? ne me dis pas le contraire; cela
+m'effrayerait trop. Tu es de nature pensive et melancolique, je le
+sais; mais cela ne rend ni altier ni ingrat. Des joies bien vraies se
+sont mises dans ta vie, a la place des ennuis et du vide dont tu me
+parlais autrefois; tu as une femme charmante, un bel enfant. Pendant
+que vous etiez malades tous deux a Valencay, je vous ai vus vous
+embrasser. Vous vous aimez, mes chers enfants, vous etes l'un a
+l'autre; la societe, au lieu de vous en faire un crime, met la votre
+honneur et votre vertu.
+
+Croyez-moi, votre sort est le plus beau possible. Celui de vous qui
+imaginerait et desirerait mieux serait bien ingrat. Je conviens qu'il
+te faut une occupation habituelle, il en faut a tout le monde. Tu es
+resolu a en chercher une, et je t'approuve tout a fait. C'est une
+folie de ne se croire bon a rien. Moi, je crois que tout le monde est
+propre a tout, que tu peux faire des romans et que je peux etre
+receveur particulier. Il ne faut que vouloir. Si tu es bien decide a
+quelque chose, et que tu aies besoin de moi, mon coeur, mon bras, ma
+bourse, sont a toi. Si tu viens faire ton droit, amene ta femme, je
+serai sa mere et sa soeur.
+
+En attendant, je lui envoie une jolie robe a la mode et des
+manchettes. Je la prie de faire porter le chapeau chez la petite
+Gauloise[2]. Quant a ta musique et a la pipe d'Alphonse, ce sera
+l'objet d'un second envoi. Je suis pour une huitaine sans le plus
+leger sou, ce qui m'arrive quelquefois sans manquer de rien
+d'ailleurs, par suite de l'ordre admirable qui me caracterise. Je ne
+veux pas faire attendre la robe, je trouverai une occasion pour vous
+faire passer le reste. Mais dis-moi quelles sont les contredanses
+qu'Eugenie m'avait demandees: il faut avouer aussi que je ne m'en
+souviens pas. Les manchettes ne sont pas telles qu'elle les desirait,
+on n'en porte plus d'autres que celles que je lui envoie.
+
+Quand vous reverrai-je, mes bons amis? le plus tot que je pourrai
+certainement. En attendant, aimez-moi, aimez-vous. Vous etes tous si
+bons, et si pres les uns des autres. Le Gaulois, sa femme, Papet,
+Duteil, que de bons coeurs, que de braves amis! et vous vivez au
+milieu de tout cela, et vous ignorez jusqu'au nom des chagrins qui me
+rongent!
+
+Que Dieu en soit loue! Vous meritez mieux que cela; mais donnez-moi
+place a votre festin, quand j'irai m'y asseoir.
+
+Adieu; je vous embrasse de toute mon ame.
+
+ [1] Madame Charles Duvernet.
+ [2] Madame Alphonse Fleury
+
+
+
+
+CXXII
+
+A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A CORBEIL, PRES PARIS
+
+ Nohant, 17 avril 1835.
+
+Je suis ici tres calme et tres bien, mon cher vieux. Tout le monde se
+porte bien, boit, rit et braille; il ne manque que toi. Ou es-tu?
+Laisseras-tu donc bouter le vin du cru? Viendras-tu au moins passer
+les vacances? J'ai besoin de toi, non seulement pour m'amuser tout a
+fait, mais encore pour m'aider a reinstaller et a arranger la maison
+comme elle doit etre; car je n'entends pas grand'chose aux affaires
+d'ici. Nous en causerons en attendant a Paris, ou je serai dans les
+premiers jours de mai. Tu viendras bien y faire un tour avant que je
+m'en aille en Suisse, d'ou je reviendrai pour les vacances de mes
+mioches.
+
+J'ai fait connaissance avec Michel, qui me parait un gaillard
+solidement trempe pour faire un tribun du peuple. S'il y a un
+bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le
+connais-tu?
+
+Planet est toujours un charmant jeune homme, bon comme un ange. Fleury
+a une fille charmante, une femme _idem_. Madame Charles est encore
+grosse. Le pere Duvernet se meurt; j'en suis tres peinee, c'est un
+vieux debris de notre ancien Nohant qui s'en va rejoindre notre pere
+et notre grand'mere. En outre, c'est un brave homme qui manquera
+beaucoup au pays. Agasta va tout doucement. Felicie reste pres d'elle.
+Madame *** va rejoindre ses parents pour les aider a transporter leur
+nouvelle residence. Par la meme occasion, elle plantera une corne ou
+deux a son imbecile de mari, si elle en trouve l'occasion. Que n'es-tu
+la, consolateur de la beaute delaissee! M. de... s'en serait charge,
+si elle eut ete tant soit peu bien nee; mais c'etait trop d'honneur
+pour une roturiere, et il attend que la duchesse de Berri vienne a
+B... pour deranger sa cravate et sa vertu.
+
+Ton _fils_ Duplomb va, dit-on, revenir; il envoie en present des
+perruches aux dames de la Chatre: c'est un cadeau ironique et
+facetieux comme lui; Fleury a manque etouffer M. Vilcocq[1] en
+l'embrassant, Bengali[2] rossignolise toujours en faisant des
+oeillades a tout le sexe en particulier et en general. Son frere est
+toujours mon vieux de predilection. Voila l'etat des affaires; si
+celles des cabinets d'Europe allaient aussi bien, on n'aurait plus
+besoin de diplomates.
+
+Quand tu seras la, nous serons au grand complet; il faudra t'occuper
+de marier Hydrogene[3] et tacher de le fixer au pays.
+
+Adieu, mon vieux; je t'embrasse mille fois, ainsi que ta femme et
+Leontine. Il faut l'amener absolument aux vacances.
+
+ [1] Marchand de vins.
+ [2] Charles Rollinat
+ [3] Adolphe Duplomb, pharmacien.
+
+
+
+
+CXXIII
+
+A M. ADOLPHE GUEROULT, A PARIS
+
+ Paris, 6 mai 1835.
+
+Mon cher enfant,
+
+Votre lettre est belle et bonne comme votre ame; mais je vous renvoie
+cette page-ci, qui est absurde et tout a fait inconvenante. Personne
+ne doit m'ecrire ainsi. Critiquer mon costume avec d'autres idees et
+dans d'autres termes, si vous avez envie de disserter sur un
+accessoire aussi pueril. Il vaut mieux ne pas vous en occuper. Relisez
+les lignes que j'ai soulignees. Elles sont souverainement
+impertinentes. Je pense que vous etiez gris en les ecrivant. Je ne
+m'en fache nullement et ne vous en aime pas moins. Je vous avertis de
+ne pas faire deux fois une chose ridicule; cela ne vous va point. Je
+vous ai toujours vu un tact exquis et une delicatesse de coeur que
+j'ai su apprecier.
+
+Pour tout le reste, vous avez raison entiere, et je ne suis nullement
+disposee a soutenir une controverse a propos des saint-simoniens.
+J'aime ces hommes et j'admire leur premier jet dans le monde. Je
+crains qu'ils ne s'amendent trop a notre grossiere et cupide raison,
+non par corruption, mais par lassitude, ou peut-etre par une erreur de
+direction dans un zele soutenu.
+
+Vous savez que je juge de tout par sympathie. Je sympathise peu avec
+notre civilisation, triomphante en Orient. J'en aimerais mieux une
+autre, qui n'eut pas Louis-Philippe pour patron et Janin pour
+coryphee.
+
+C'est peut-etre une mauvaise querelle. Aussi n'y devez-vous pas faire
+attention, et, surtout, ne jamais vous effrayer des moments de spleen
+ou d'irritation bilieuse ou vous pouvez me trouver.
+
+Vous vous trompez, si vous me croyez plus _agacee_ maintenant
+qu'autrefois. Au contraire, je le suis moins. J'ai sous les yeux de
+grands hommes et de grandes pensees. J'aurais mauvaise grace a nier la
+vertu et le travail.
+
+Mes idees sur le reste sont le resultat de mon caractere. Mon sexe,
+avec lequel je m'arrange fort bien sous plus d'un rapport, me dispense
+de faire grand effort pour m'amender. Je serais le plus beau genie du
+monde que je ne remuerais pas une paille dans l'univers, et, sauf
+quelques bouffees d'ardeur virile et guerriere, je retombe facilement
+dans une existence toute poetique, toute en dehors des doctrines et
+des systemes.
+
+Si j'etais garcon, je ferais volontiers le coup d'epee par-ci par-la,
+et des lettres le reste du temps. N'etant pas garcon, je me passerai
+de l'epee et garderai la plume, dont je me servirai. L'habit que je
+mettrai pour m'asseoir a mon bureau importe fort peu a l'affaire, et
+mes amis me respecteront, j'espere, tout aussi bien sous ma veste que
+sous ma robe.
+
+Je ne sors pas, ainsi vetue, sans une canne; ainsi soyez en paix. Il
+n'y aura pas de grande revolution dans ma vie pour cette fantaisie de
+porter une _redingote de bousingot_ quelques jours, en passant, dans
+des circonstances donnees.
+
+Soyez rassure, je n'ambitionne pas la dignite de l'homme. Elle me
+parait trop risible pour etre preferee de beaucoup a la servilite de
+la femme. Mais je pretends posseder, aujourd'hui et a jamais, la
+superbe et entiere independance dont vous seuls croyez avoir le droit
+de jouir. Je ne la conseillerai pas a tout le monde; mais je ne
+souffrirai pas qu'un amour quelconque y apporte, pour mon compte, la
+moindre entrave. J'espere faire mes conditions, si rudes et si
+claires, que nul homme ne sera assez hardi ou assez vil pour les
+accepter.
+
+Ces considerations-la, vous le sentez, sont choses toutes
+personnelles, qui peuvent vous laisser du doute ou du blame sans que
+je m'en offense; mais souffrent-elles une discussion serieuse? Non,
+vraiment. Il n'y a pas plus a raisonner la-dessus que sur la faim qui
+s'apaise ou recommence. Nous verrons bien! Il est inutile de parler du
+lendemain quand on est satisfait du plan de sa journee. Si on ne
+croyait pas a la duree d'un projet, il n'existerait pas une minute
+dans le cerveau. Mais, si on pouvait assurer cette duree, on serait
+Dieu.
+
+Prenez-moi donc pour un homme ou pour une femme, comme vous voudrez.
+Duteil dit que je ne suis ni l'un ni l'autre, mais que je suis un
+_etre_. Cela implique tout le bien et tout le mal, _ad libitum_.
+
+Quoi qu'il en soit, prenez-moi pour une amie, frere et soeur tout a la
+fois: frere pour vous rendre des services qu'un homme pourrait vous
+rendre; soeur pour ecouter et comprendre les delicatesses de votre
+coeur.
+
+Mais dites a vos amis et connaissances qu'il est absolument inutile
+d'avoir envie de m'embrasser pour mes yeux noirs, parce que je
+n'embrasse pas plus volontiers sous un costume que sous un autre!
+
+Adieu; ne _parlons_ plus de cela, ce serait ennuyeux et deplace.
+Parlons de l'avenir du monde et des beautes du saint-simonisme tant
+que vous voudrez. Je serais bien fachee de changer votre caractere, et
+je vous avertis qu'il serait bien mal aise de changer le mien.
+
+Tout a vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXXIV
+
+A M. ALEXIS DUTEIL, A LA CHATRE
+
+ Paris, 25 mai 1835.
+
+Mon vieux,
+
+Je vois que, apres tout, Casimir est fort triste, qu'il regrette
+beaucoup son petit royaume et que l'idee de voir apporter par moi le
+moindre changement _a son ordre de choses_ lui est amere et
+mortifiante, bien qu'il n'en dise rien.
+
+Je vois aussi que cette separation d'argent et de domicile ne
+s'effectuera pas sans humeur et sans chagrin de sa part, et qu'il
+croit faire la une action vraiment romaine. Je ne suis pas disposee a
+prendre au serieux une pareille affaire. Ma profession est la liberte,
+et mon gout est de ne recevoir grace ni faveur de personne, meme
+lorsqu'on me fait la charite avec mon argent. Je ne serais pas fort
+aise que mon mari (qui subit, a ce qu'il parait, des influences contre
+moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux
+yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir
+me faire rendre ce temoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou
+de mauvais, qu'il n'ait autorise ou souffert. Ne reponds pas a cela
+par des considerations de _sentiment_ de sa part. Je ne juge jamais
+des sentiments que par les actions, et tout ce que je desire, c'est
+qu'il reste avec moi dans des relations de bonne amitie qui soient
+d'un bon exemple a mes enfants. Je ne veux etablir mon bien-etre aux
+depens de l'amour-propre ou des plaisirs de personne. _Voila mon
+caractere_, comme dit Odry.
+
+Je te renvoie donc les conventions qu'il a signees et, qui plus est,
+je te les renvoie dechirees, afin qu'il n'ait plus que la peine de les
+jeter au feu, s'il a le moindre regret de cet arrangement propose et
+redige par lui. Adieu, mon vieux; j'irai vous voir aux vacances. Je
+demeurerai chez M. Dudevant, s'il veut me donner l'hospitalite. Sinon,
+je louerai une chambre chez Brazier[1]; car rien au monde ne me fera
+renoncer a vous autres. Mais, pour une separation stipulee, annoncee a
+son de trompe et arrosee des larmes de ses amis, cela m'embete, je
+n'en veux pas et ne _reviendrais jamais de Constantinople_, plutot que
+de voir maigrir le maire de Nohant-Vic.
+
+Vive la joie, mon vieux! je suis et serai toujours ton meilleur ami.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Brazier, aubergiste a la Chatre.
+
+
+
+
+CXXV
+
+A MADAME LA COMTESSE D'AGOULT[1], A GENEVE
+
+ Paris, mai 1835.
+
+Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds,
+
+Je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz[2]
+parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'apres cela, je puis
+sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule
+chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la
+sphere patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante
+pour que j'aie oublie que vous etes comtesse.
+
+Mais, a present, vous etes pour moi le veritable type de la princesse
+fantastique, artiste, aimante et noble de manieres, de langage et
+d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poetiques. Je vous
+vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous etes et pour ce que
+vous etes.
+
+Noble, soit, puisqu'en etant noble selon les mots, vous avez reussi a
+l'etre suivant les idees, et puisque comtesse vous m'etes apparue
+aimable et belle, douce comme la Valentine que j'ai revee autrefois,
+et plus intelligente; car vous l'etes diablement trop, et c'est le
+seul reproche que je trouve a vous faire. C'est celui que j'adresse a
+Franz, a tous ceux que j'aime. C'est un grand mal que le nombre et
+l'activite des idees. Il n'en faudrait guere dans toute une vie: on
+aurait trouve le secret du bonheur.
+
+Je me nourris de l'esperance d'aller vous voir, comme d'un des plus
+riants projets que j'aie caresses dans ma vie. Je me figure que nous
+nous aimerons reellement, vous et moi, quand nous nous serons vues
+davantage. Vous valez mille fois mieux que moi; mais vous verrez que
+j'ai le sentiment de tout ce qui est beau, de tout ce que vous
+possedez. Ce n'est pas ma faute. J'etais un bon ble, la terre m'a
+manque, les cailloux m'ont recue et les vents m'ont dispersee. Peu
+importe! le bonheur des autres ne me donne nulle aigreur. Tant s'en
+faut. Il remplace le mien. Il me reconcilie avec la Providence et me
+prouve qu'elle ne maltraite ses enfants que par distraction. Je
+comprends encore les langues que je ne parle plus, et, si je gardais
+souvent le silence pres de vous, aucune de vos paroles ne tomberait
+cependant dans une oreille indifferente ou dans un coeur sterile.
+
+Vous avez envie d'ecrire? pardieu, ecrivez! Quand vous voudrez
+enterrer la gloire de Miltiade, ce ne sera pas difficile. Vous etes
+jeune, vous etes dans toute la force de votre intelligence, dans toute
+la purete de votre jugement. Ecrivez vite, avant d'avoir pense
+beaucoup; quand vous aurez reflechi a tout, vous n'aurez plus de gout
+a rien en particulier et vous ecrirez par habitude. Ecrivez, pendant
+que vous avez du genie, pendant que c'est le dieu qui vous dicte, et
+non la memoire. Je vous predis un grand succes. Dieu vous epargne les
+ronces qui gardent les fleurs sacrees du couronnement! Et pourquoi les
+ronces s'attacheraient-elles a vous? Vous etes de diamant, vous a qui
+les passions haineuses et vindicatives ne sont pas plus entrees dans
+le coeur qu'a moi, et qui, en outre, n'avez pas marche dans le desert.
+Vous etes toute fraiche et toute brillante.
+
+Montrez-vous.--S'il faut des articles de journaux pour faire lire
+votre premier livre, j'en remplirai les journaux. Mais, quand on
+l'aura lu, vous n'aurez plus besoin de personne.
+
+Adieu; parlez de moi au coin du feu. Je pense a vous tous les jours,
+et je me rejouis de vous savoir aimee et comprise comme vous meritez
+de l'etre. Ecrivez-moi quand vous en aurez le temps. Ce sera un rayon
+de votre bonheur dans ma solitude. Si je suis triste, il me ranimera;
+si je suis heureuse, il me rendra plus heureuse encore; si je suis
+calme, comme c'est l'etat, ou l'on me trouve le plus habituellement
+desormais, il me rendra plus religieux l'aspect de la vie.
+
+Oui, tout ce que Dieu a donne a l'homme lui est bon, suivant le temps,
+quand il sait l'accepter. Son ame se transforme sous la main d'un
+grand artiste qui sait en tirer tout le parti possible, si l'argile ne
+resiste pas a la main du potier.
+
+Adieu, chere Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_
+
+GEORGE.
+
+ [1] Madame la comtesse d'Agoult (Daniel Stern), auteur de la
+ _Revolution de 1848_, de l'_Histoire des Pays-Bas_, des _Esquisses
+ morales_, etc., etc.
+
+ [2] Franz Liszt.
+
+
+
+
+CXXVI
+
+A MADAME CLAIRE BRUNNE[1]. A PARIS
+
+ Paris, mai 1835.
+
+Madame,
+
+Recevez l'expression de toute ma gratitude pour la bienveillance dont
+vous m'honorez. Soyez sure que _les amis inconnus que j'ai dans le
+monde_, et dont vous daignez faire partie, ont, devant Dieu, une
+communion intime avec moi.
+
+Mais, a vous qui me paraissez une femme superieure, je puis dire ce
+que je n'oserais dire a toutes les autres: Ne cherchez point a me
+voir! les louanges me troublent et m'affectent peniblement. Je sens
+que je ne les merite point. Je vous semblerais froide, et je vous
+deplairais, sans doute, comme j'ai deplu a beaucoup de personnes qui
+m'intimidaient, malgre mes efforts pour leur exprimer ma
+reconnaissance C'est pour moi un chatiment de ma vaine et ennuyeuse
+celebrite, que ce regard curieux, severe ou exigeant, que le monde
+m'accorde. Laissez-moi le fuir.
+
+Si je vous rencontrais dans un champ, dans une auberge, si je vous
+voyais dans votre maison a la campagne, ou dans la mienne, je pourrais
+esperer de reparer le mauvais effet de la premiere entrevue, et je ne
+me mefierais pas de moi-meme. Mais, ici, nous ne nous trouverions
+jamais seules ensemble; ma mansarde n'a qu'une piece, et trente
+personnes s'y succedent chaque jour, soit a titre d'amis, soit pour
+raison d'affaires, soit par oisivete de curieux. Je cede souvent a
+ceux-la, par crainte d'etre jugee orgueilleuse. Comprenez-moi mieux et
+aimez-moi mieux qu'eux tous. Vous n'avez pas besoin de moi; sans cela,
+j'irais au-devant de vous.
+
+Ne me croyez pas ingrate. Je baise la main qui a trace mon eloge avec
+tant de grace.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Veuve Marbouty, femme de lettres.
+
+
+
+
+CXXVII
+
+A M***.
+
+ Paris, juin 1835.
+
+L'amour, tel que notre nature le concoit et le ressent en 1835, n'est
+pas tout ce qu'il y a de plus pur et de plus beau au monde. Il a ete
+pire et meilleur, selon les temps.
+
+Aujourd'hui, c'est un melange d'enthousiasme et d'egoisme qui lui
+donne, chez les femmes, un caractere tout particulier. Privees des
+_salutaires_ prejuges de la devotion, abandonnees a la fermentation de
+l'intelligence qui penetre a tort et a travers dans leur education,
+elles n'en sont pas moins rigoureusement fletrie par l'opinion.
+L'opinion, c'est, d'un cote, l'intolerance des femmes laides, froides
+ou laches; de l'autre, c'est la censure railleuse et insultante des
+hommes, qui ne veulent plus de femmes devotes, qui ne veulent pas
+encore de femmes eclairees, et qui veulent toujours des femmes
+fideles. Or il n'est pas facile que la femme soit philosophe et chaste
+a la fois. Cela ne se voit guere; a moins qu'il n'y ait pas de
+temperament, et encore, il ne faut pas s'y fier. La vanite fait faire
+plus de folies et de sottises.
+
+Les femmes de notre temps ne sont donc ni eclairees, ni devotes, ni
+chastes. La revolution morale qui devait les transformer au gre de la
+nouvelle generation masculine a ete prise de travers. On n'a pas voulu
+relever la femme a ses propres yeux, on n'a pas voulu lui creer un
+role noble et la mettre sur un pied d'egalite qui la rendit apte aux
+vertus viriles. La chastete eut ete glorieuse a des femmes libres. A
+des femmes esclaves, c'est une tyrannie qui les blesse et dont elles
+secouent le joug hardiment. Je ne puis les en blamer.
+
+Mais je ne les estime pas. Elles ont perdu leur cause en se jetant
+dans le desordre au nom de l'amour et de l'enthousiasme, et leur
+conduite a toutes, quelle qu'elle soit, est toujours remplie de folie
+et d'imprudence, jointe a ce qu'il y a de plus oppose, la faiblesse et
+la peur. De tous leurs ecarts, nous ne voyons jamais, jusqu'ici,
+resulter quelque chose de bon, de durable et de noble. Jamais elles ne
+savent se creer, apres leur faute, une existence honorable et fiere.
+Nous voyons l'une rompre avec le monde ostensiblement, et, bientot
+apres, faire mille plates tentatives pour y rentrer; l'autre demande
+l'aumone apres avoir ruine son amant, et, accoutumee a porter des
+robes de satin, se trouve tres malheureuse d'etre en guenilles. Une
+troisieme, pour echapper a de tels revers, se deprave et devient pire
+qu'une catin publique. Une autre enfin, et c'est probablement la
+meilleure de toutes, voyant le malheur ou elle a entraine celui
+qu'elle aime, et n'y sachant pas de remede, se donne la mort; ce qui
+ne produit autre chose que de rendre le survivant un objet d'horreur,
+s'il ne se hate d'en faire autant.
+
+Voila ce que, jusqu'ici, j'ai vu dans les aventures romanesques de
+notre epoque. D'union de ce genre, qui fut calme, estimable et
+enviable, je n'en ai pas vu, et je doute qu'il en existe une en
+France. Notre societe est encore toute hostile a ceux qui la bravent,
+et la race feminine, qui sent le besoin de liberte, et qui n'en est
+pas encore digne, n'a ni la force ni le pouvoir de lutter contre une
+societe entiere qui la condamne a l'abandon, a la misere, pour ne rien
+dire de plus.
+
+Voila le tableau social qu'il faut mettre sous les yeux de ta jeune
+amie. Il faut lui montrer, sans flatterie, la condition de la femme en
+ce temps de transition, qui prepare des destinees meilleures a celles
+qui nous succederont. Quant a elle, encore pure comme une fleur, il
+faut lui montrer qu'il y a un beau role a jouer; mais pas dans le
+systeme des coups de tete. Ce role, je te l'expliquerai tout a
+l'heure.
+
+Un homme libre, riche jusqu'a un certain point, pourrait enlever sa
+maitresse et devenir son protecteur. Encore, pour trouver la une
+existence supportable, faudrait-il que cette maitresse eut beaucoup de
+force d'ame et que son protecteur fut parfait. Il faudrait qu'il
+constituat a lui tout seul une existence tout entiere.
+
+Tu es bien un des meilleurs hommes que je connaisse, et ta jeune
+amante est peut-etre douee d'une tres grande force pour supporter les
+peines de la vie; quoique, jusqu'ici, elle n'en ait pas donne de
+preuves. Mais tu es pauvre, tu es esclave d'un devoir sacre et sans
+l'accomplissement duquel tu ne serais qu'une ame mediocre et seche. La
+femme qui t'y ferait manquer, et qui t'aimerait encore apres, serait
+une femme echauffee de desirs seulement. Apres quoi, tu pourrais ne
+jamais entendre parler d'elle; jamais un amour honnete et veritable ne
+se nourrira de honteux sacrifices.
+
+Que pouvez-vous donc l'un pour l'autre? Rien, quant aux faits. Il ne
+t'est pas permis (sans compter l'amitie du mari, qui te cree des
+devoirs en plus) de changer la position sociale de quelque femme que
+ce soit. Il ne t'est pas meme permis de te marier, a moins que tu ne
+trouves une dot.
+
+Ne pouvant vous appartenir librement, je pense qu'il doit repugner a
+l'un et a l'autre d'entrer dans ce commerce lache et malpropre qui
+menage au mari les hasards de la paternite. Je ne te crois pas capable
+d'aimer huit jours une femme qui, pour echapper a un malheur
+inevitable, irait preter aux caresses maritales un flanc feconde par
+toi.
+
+Soyez donc sages, faites-y vos efforts et que de longs tete-a-tete,
+que des heures d'enthousiasme prolonge ne degenerent pas, sous le
+voile de l'extase, en des besoins physiques auxquels il n'est plus
+possible de resister quand on leur a indiscretement donne le change.
+
+Epurez vos coeurs, soyez des martyrs et des saints ou fuyez-vous au
+plus vite; car une faiblesse vous jettera dans une serie d'infortunes
+ou de deboires ou l'amour s'eteindra. Je le garantis pour toi, dont
+l'ame ne pourrait recevoir une souillure sans en detester aussitot la
+cause.
+
+Cette vertu rigide ne sera, je le suppose, vraiment difficile qu'a
+toi, homme. Je serais bien etonnee qu'une femme toute jeune et toute
+pure n'en comprit pas la poesie et le charme, et qu'au bout de tres
+peu de temps, elle n'y trouvat pas toutes les garanties de son bonheur
+et de sa securite.
+
+Quant au role noble, et au digne exemple qu'elle presentera en
+agissant ainsi, il est facile de le concevoir sous l'aspect general.
+Les femmes placees dans cette lutte terrible de la passion et du
+devoir, plaideront puissamment leur cause en montrant de quelle force
+d'ame elles sont capables. Leurs epoux, forces a les estimer, ne les
+opprimeront jamais. S'ils le font si decidement et reellement on voit
+un sexe irreprochable, genereux, prudent et stoique insulte et meconnu
+par un sexe despote et brutal, il y aura bientot des lois
+d'affranchissement; car, dans chaque sexe, il y a pour la cause de la
+verite un sentiment de justice et un besoin d'equite qui s'eveillent,
+et qui prevaudront quand il en sera temps.
+
+Toutes ces conventions arretees et observees, je ne doute pas que
+votre amour ne soit heureux, durable et digne d'admiration. Ton
+caractere est la constance, l'egalite et la tendresse memes. Une femme
+digne de toi te fixera, et il est impossible qu'une femme qui t'a
+compris ne soit pas ton egale en courage et en delicatesse.
+
+La societe est mauvaise et cruelle. Nos passions ne sont ni bonnes ni
+mauvaises. Il faut de rien faire quelque chose. Ce n'est pas
+grand'merveille que d'aimer. La moindre grisette ecrit de belles
+lettres d'amour et se sacrifie avec autant de devouement qu'une muse.
+Il faut un travail rude et une haute volonte pour faire de la passion
+une vertu. Si nous voulons relever la societe, relevons aussi nos
+passions. Mais, en nous y abandonnant, nous ne ferons qu'une chose
+fort ordinaire et digne de fournir un sujet de vaudeville ou de
+nouvelle a MM. Scribe, Balzac, George Sand et consorts. Ce ne sont pas
+ces gens-la qu'il faut prendre pour arbitres en fait de sagesse et de
+raison. Ils font des contes pour amuser. Ils raconteraient la vie
+telle qu'elle est, s'ils avaient un cours de morale serieuse a faire.
+
+
+
+
+CXXVIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, AU COLLEGE HENRI IV
+
+ Paris, 18 juin 1835.
+
+Travaille, sois fort, sois fier, sois independant, meprise les petites
+vexations attribuees a ton age. Reserve ta force de resistance pour
+des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps
+viendront. Si je n'y suis plus, pense a moi qui ai souffert, et
+travaille gaiement. Nous nous ressemblons d'ame et de visage. Je sais
+des aujourd'hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi
+bien des douleurs profondes, j'espere pour toi des joies bien pures.
+Garde en toi le tresor de la bonte. Sache donner sans hesitation,
+perdre sans regret, acquerir sans lachete. Sache mettre dans ton coeur
+le bonheur de ceux que tu aimes a la place de celui qui te manquera!
+Garde l'esperance d'une autre vie, c'est la que les meres retrouvent
+leurs fils. Aime toutes les creatures de Dieu; pardonne a celles qui
+sont disgraciees; resiste a celles qui sont iniques; devoue-toi a
+celles qui sont grandes par la vertu.
+
+Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si
+nous ne sommes pas appeles a ce bonheur (le plus grand qui puisse
+m'arriver, le seul qui me fasse desirer une longue vie), tu prieras
+Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s'il reste dans l'univers
+quelque chose de moi, l'ombre de ta mere veillera sur toi.
+
+Ton amie,
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXXIX
+
+A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
+
+ Nohant, 25 octobre
+
+Ma chere maman,
+
+Je vous dois, a vous la premiere, l'expose de faits que vous ne devez
+point appendre par la voie publique. J'ai forme une demande en
+separation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par
+egard pour lui, je ne vous les detaillerai pas. J'irai a Paris dans
+quelque temps et je vous prendrai vous-meme pour juge de ma conduite.
+Dans mon interet, dans le sien propre, et dans celui de mes enfants,
+je crois que j'ai bien fait. Dudevant sent que sa cause est mauvaise;
+car il n'essaye pas de la defendre, il retourne a Paris dans quelques
+jours, pendant que les tribunaux prononceront le jugement.
+
+Si vous le voyez, ne paraissez point informee de ce qui se passe; car
+son amour-propre, qui souffre deja beaucoup, pourrait etre irrite s'il
+pensait que je me livre contre lui a des recriminations. Il me
+susciterait peut-etre alors quelque chicane qui produirait du scandale
+et n'ameliorerait pas sa position. D'ailleurs, vous ne desirez pas que
+je perde un proces a la suite duquel je me trouverais a sa
+disposition. J'ai mille chances pour le gagner; mais une seule peut
+m'etre contraire, et c'est assez pour succomber.
+
+Soyez donc prudente; car il ira sans doute pres de vous dans
+l'intention de se justifier ou de vous sonder. Ayez l'air, chere
+maman, de ne rien savoir. Quant a moi, sans avoir l'intention de
+l'accuser inutilement, je croirais manquer a mon devoir, si je ne vous
+informais pas de ma situation dans une circonstance si grave.
+
+Voici quels seront les resultats du jugement que j'espere obtenir et
+dont il a pose ou accepte toutes les clauses. Je lui ferai une pension
+de trois mille huit cents francs qui, jointe a douze cents francs de
+rente (seul reste de cent mille francs qu'il possedait), lui
+constituera cinq mille francs par an. En outre, je payerai et je
+dirigerai l'education de mes deux enfants. Vous voyez que sa position
+est tres honorable.
+
+Ma fille sera exclusivement sous ma gouverne; mon fils restera au
+college et passera un mois de vacances avec son pere, l'autre mois
+avec moi. Tous deux ignoreront la separation prononcee; ce sont des
+choses faciles a leur cacher, inutiles et facheuses meme a leur dire,
+et, si mon mari respecte les convenances et les devoirs, ni l'un ni
+l'autre des enfants n'apprendront a aimer l'un de nous aux depens de
+l'autre.
+
+Moyennant ces arrangements, Dudevant laissera agir les lois sans
+batailler, et, si la loi me donne gain de cause, comme cela n'est pas
+douteux, je rentrerai dans ma liberte et dans ma dignite. Mes biens
+seront certes mieux geres qu'ils ne l'etaient par lui, et ma vie ne
+sera plus exposee a des violences qui n'avaient plus de frein.
+
+ Rien ne m'empechera de faire ce que je dois et ce que je veux faire.
+Je suis la fille de mon pere, et je me moque des prejuges, quand mon
+coeur me commande la justice et le courage. Si mon pere eut ecoute les
+sots et les fous de ce monde, je ne serais pas l'heritiere de son nom:
+c'est un grand exemple d'independance et d'amour paternel qu'il m'a
+laisse, je le suivrai, dut l'univers s'en scandaliser. Je me soucie
+peu de l'univers, je me soucie de Maurice et de Solange.
+
+Quand vous voudrez venir a Nohant, vous y serez a l'avenir chez moi,
+et, si l'ennui de vivre seule vous prend, vous pourrez vous y retirer
+et en faire votre _chez vous_.
+
+Je compte aussi m'y etablir avec ma fille, m'occuper de son education
+et ne plus aller a Paris que de temps a autre, pour vous voir, ainsi
+que mon fils.
+
+Veuillez ne parler a personne du contenu de cette lettre, a moins que
+ce ne soit a Pierret, qui comprendra ce que la prudence dicte en
+pareil cas. Je n'en ecrirai pas encore a ma tante: sa maison est trop
+nombreuse pour qu'il n'en transpire pas quelque chose par etourderie,
+et Dudevant pourrait croire que je veux indisposer toute ma famille
+contre lui.
+
+Adieu, ma mere; je vous embrasse de toute mon ame. Donnez-moi de vos
+nouvelles, poste restante a la Chatre.
+
+
+
+
+CXXX
+
+A MADAME D'AGOULT. A GENEVE
+
+ Nohant, 1er novembre 1835.
+
+M. Franz et M. Puzzi[1] sont des jeunes gens affreux: ils ne m'ont pas
+repondu, et je les livre a votre colere. Vous, vous etes bonne comme
+un ange et je vous remercie; mais ne soyez pas bonne pour eux et
+vengez-moi de leur oubli, en ne donnant pas un sourire a l'un, pas un
+bonbon a l'autre pendant tout un jour.
+
+Geneve est donc habitable en hiver, que vous y restez? Comme votre vie
+est belle et enviable! Aussi pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas fait
+naitre avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus bien calmes,
+une expression toute celeste et l'ame a l'avenant.
+
+Au lieu de cela, la bile me ronge et me confine dans une cellule ou je
+n'ai d'autre societe qu'une tete de mort[2] et une pipe turque. Je
+tiens la comme un Lapon a la croute de glace qu'il appelle sa patrie,
+et je ne saurais me figurer, pour le moment, un autre Eden. Vous, etes
+sous les myrtes et sous les orangers, vous, belle et bonne Marie. Eh
+bien, priez-y pour moi, afin que je ne quitte pas mes glaces; car
+c'est la mon element et le soleil ne luit pas sur moi.
+
+Je ne vous jalouse pas; mais je vous admire et vous estime; car je
+sais que l'amour durable est un diamant auquel il faut une boite d'or
+pur, et votre ame est ce tabernacle precieux.
+
+Tout ce que vous dites sur la non-superiorite des diverses classes
+sociales les unes sur les autres est bien dit, bien pense. C'est vrai
+et j'y crois, parce que c'est vous qui le dites. Pourtant, je ne
+permettrai a nul autre de me dire, que les derniers ne sont pas les
+premiers, et que l'opprime ne vaut pas mieux que l'oppresseur, le
+depouille mieux que le spoliateur l'esclave que le tyran. C'est une
+vieille haine que j'ai contre tout ce qui va s'elevant sur des degres
+d'argile. Mais ce n'est pas avec vous que je puis disputer la-dessus.
+Votre rang est eleve, je le salue, je le reconnais. Il consiste a etre
+bonne, intelligente et belle. Abandonnez-moi votre couronne de
+comtesse et laissez-moi la briser, je vous en donne une d'etoiles qui
+vous va mieux.
+
+Pardonnez-moi si je suis metaphorique aujourd'hui et ne vous moquez
+pas de moi, je vous en prie, pour l'amour, de Dieu. Vous, savez que je
+n'ai pas d'emphase ordinairement, et, si je me mets a prendre le ton
+pedant, c'est que j'ai ma pauvre tete malade de ce brouillard qu'on
+appelle poesie. D'ailleurs, les manieres raisonnables sont bonnes avec
+cette fourmiliere ennemie qu'on appelle les indifferente. Avec ceux
+qu'on aime, on peut etre ridicule a son aise. Et je veux ne pas plus
+me gener pour vous dire des choses de mauvais gout que pour vous
+envoyer une lettre toute barbouillee.
+
+Imaginez-vous, ma chere amie, que mon plus grand supplice, c'est la
+timidite. Vous ne vous en douteriez guere, n'est-ce pas? Tout le monde
+me croit l'esprit et le caractere fort audacieux. On se trompe. J'ai
+l'esprit indifferent et le caractere _quinteux_. Je ne crains pas, je
+me mefie, et ma vie est un malaise affreux quand je ne suis pas seule,
+ou avec des gens avec lesquels je me gene aussi peu qu'avec mes
+chiens. Il ne faut pas esperer que vous me guerirez de sitot de
+certains moments de raideur qui ne s'expriment que par des reticences.
+Si nous nous lions davantage, comme j'y compte, comme je le veux, il
+faudra que vous preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai
+toujours desagreable. Si vous me traitez comme un enfant, je
+deviendrai bonne, parce que je serai a l'aise, parce que je ne
+craindrai pas de tirer a consequence, parce que je pourrai dire tout
+ce qu'il y a de plus bete, de plus fou, de plus deplace, sans avoir
+honte. Je saurai que vous m'avez _acceptee_. Si j'ai de mauvais
+moments, j'en aurai aussi de bons. Autrement, je ne serai ni bien ni
+mal. Je vous ennuierai et je m'ennuierai avec vous, quelque parfaite
+que vous soyez.
+
+Voyez-vous, l'espece humaine est mon ennemie, laissez-moi vous le
+dire; j'aime mes amis avec tendresse, avec engouement, avec
+aveuglement. J'ai deteste profondement tout le reste. Je n'ai plus de
+furie pour la haine aujourd'hui; mais il y a un froid de mort pour
+tout ce que je ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit la ce
+qu'on appelle l'egoisme de la vieillesse. Je me ferais maintenant
+hacher pour des idees qui ne se realliseront sans doute pas de mon
+vivant. Je rendrais service au dernier des goujats, par obstination
+pour les esperances de toute ma vie, qui n'est peut-etre plus qu'un
+long reve. Pour mon plaisir, je ne retirerais pas de l'eau l'enfant de
+mon voisin. J'ai donc quelque chose en moi qui serait odieux, si ce
+n'etait pure infirmite, reste d'une maladie aigue.
+
+Il faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien
+facile. D'abord, j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a
+repondu de vous comme de lui.
+
+La premiere fois que je vous ai vue, je vous ai trouvee jolie; mais
+vous etiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je detestais la
+noblesse. Je ne savais pas que vous en etiez. Au lieu de me donner un
+soufflet, comme je le meritais, vous m'avez parle de votre ame, comme
+si vous me connaissiez depuis dix ans. C'etait bien, et j'ai eu tout
+de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce
+n'est pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais
+autant que je vous connaitrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me
+connaissez pas assez. Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je
+suis en realite, je ne veux pas vous aimer encore.
+
+C'est une chose trop serieuse et trop absolue pour moi qu'une amitie.
+Si vous voulez que je vous aime, il faut donc que vous commenciez par
+m'aimer; cela est tout simple, je vais vous le prouver. Une main douce
+et blanche rencontre le dos agreable d'un porc-epic, le charmant
+animal sait bien que la main blanche ne lui fera aucun mal. Il sait
+qu'il est peu mignon a caresser, lui, le pauvre malheureux. Il attend,
+pour repondre aux caresses qu'on se soit habitue a ses piquants; car,
+si la main qu'il aime le quitte (il n'y a pas de raison pour qu'elle y
+revienne), le porc-epic aura beau se dire:, "Ce n'est pas ma faute,"
+cela ne le consolera pas du tout.
+
+Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre coeur a un porc-epic. Je
+suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai
+sur les pieds. Je vous repondrai une grossierete a propos de rien. Je
+vous reprocherai un defaut que vous n'avez pas. Je vous supposerai une
+intention que vous n'aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un
+mot, je serai insupportable jusqu'a ce que je sois bien sure que je ne
+peux pas vous facher et vous degouter de moi.
+
+Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je
+laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz, me semblera divin.
+Si vous marchez dans quelque chose de sale, e trouverai que cela sent
+bon. Je vous verrai avec les memes yeux que j'ai pour moi-meme quand
+je me porte bien et que je suis de bonne humeur; c'est-a-dire, que je
+me considere comme une perfection, et que tout ce qui n'est pas de mon
+avis est l'objet de mon profond mepris. Arrangez-vous donc pour que je
+vous fasse entrer dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mes veines,
+dans tout mon etre. Vous saurez alors que personne sur la terre n'aime
+plus que moi, parce que j'aime sans rougir de la raison qui me fait
+aimer. Cette raison, c'est la reconnaissance que j'ai pour ceux qui
+m'adoptent. Voila mon resume. Il n'est pas modeste; mais il est tres
+sincere. Je considere comme un amphigouri de paroles toute amitie qui
+ne convient pas de sa partialite, de son impudence, de sa camaraderie,
+de tout ce qui fait que le monde se moque et dit: "Ils s'adorent entre
+eux (_asinus asinum_)." S'il en est autrement, dites-moi qui m'aimera
+sur la terre? Qui est semblable a un autre? Qui n'est pas choque et
+blesse cent fois par jour par son meilleur ami, s'il veut l'examiner
+des sommets _planchiques_ de l'analyse, de la philosophie, de la
+critique, de l'esthetique (et tout ce qui rime en _ique_)? Il faut
+toujours trouver que notre ami a raison, meme dans les choses ou nous
+aurions tort de l'imiter. Pour cela, il faut etre sur que l'etre
+auquel on confere ce grand droit et ce grand titre d'ami ne fera
+jamais que des choses bonnes ou excusables, ou dignes de misericorde.
+
+Songez-y donc, et voyez si vous pouvez etre ainsi pour moi. J'aimerais
+mieux terminer tout de suite nos relations et, m'en tenir avec vous a
+des, froideurs gauches, seule chose dont je sois capable quand je
+n'aime pas, que de vous tromper sur les asperites de mon charmant
+caractere. Mais je serais bien malheureuse pourtant de rencontrer une
+femme comme vous, et de ne pas engrener le rouage de ma vie au sien.
+
+Bonsoir, mon amie; repondez-moi tout de suite, et longuement. Si vous
+ne sentez rien pour moi, dites-le. Je ne vous en voudrai pas. Je vous
+estimerai pour votre franchise. Si vous vous mefiez, dites-le encore:
+cela me laissera l'esperance, car les defauts que j'ai sont de nature
+a etre toleres, et peut-etre adoucis par vous.
+
+Je me suis permis de vous dedier _Simon_, conte assez gros qui va
+paraitre dans la _Revue_. Comme je ne sais quelle est la position
+exterieure que vous avez adoptee a Geneve, j'ai fait cette dedicace
+excessivement mysterieuse, et telle qu'on ne vous devinera pas,--a
+moins, que vous ne m'autorisiez a m'expliquer davantage.
+
+Je ne vous disais rien de ma vie. Il faut que vous sachiez que je suis
+toujours a la campagne, chez moi. Je plaide en separation contre mon
+epoux, qui a deguerpi, me laissant maitresse du champ de bataille
+j'attends la decision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette
+grande maison isolee; il n'y a pas un domestique qui couche sous mon
+toit, pas meme un chien. Le silence est si profond la nuit (vous ne
+voudrez pas me croire, et pourtant c'est certain), que, quand j'ouvre
+ma fenetre et que le vent n'est pas contraire, j'entends distinctement
+sonner l'horloge de la ville, qui est a une grande lieue de chez moi,
+a vol d'oiseau. Je ne recois personne, je mene une vie monacale.
+J'attends l'issue de mon proces, d'ou depend le pain de mes vieux
+jours; car vous pensez bien, que je n'amasserai jamais un denier pour
+payer l'hopital ou la tendresse d'un mari me laisserait mourir.
+
+Mais voyez! Il a eu l'heureuse idee de vouloir me tuer un soir qu'il
+etait ivre. En attendant que cette benoite fantaisie de meurtre
+conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de
+ble qui me nourriront quand mes longues veilles m'auront jetee dans
+l'idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentre sous le
+hangar et on n'entend pas voler une mouche autour de mon cloitre
+desert.
+
+Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m'ont suppliee de ne
+pas les faire demeurer dans la maison. J'ai voulu en savoir le motif.
+Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit: "C'est que
+madame a une tete si laide, que ma femme, etant enceinte, pourrait
+etre malade de peur." Or c'est de la tete de mort qui est sur ma
+table, dont il voulait parler (du moins a ce qu'il m'a jure ensuite);
+car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais gout et je me
+fachai.--Ensuite j'ai songe que cette tete si laide ferait grand
+effet. J'ai permis a mon jardinier de s'eloigner et de garder la
+pensee que cette tete etait un signe de penitence et de devotion.
+
+Ainsi, a l'heure qu'il est, a une lieue d'ici, quatre mille betes me
+croient a genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes peches
+comme Madeleine. Le reveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire,
+je jette ma bequille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins
+de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie a la raison,
+a la morale publique, a l'amour des lois d'exception, a
+Louis-Philippe, le pere tout-puissant, et a son fils Poulot-Rosolin,
+et a sa sainte Chambre catholique, ne vous etonnez de rien. Je suis
+capable de faire une ode au roi, ou un sonnet a M. Jacqueminot.
+
+Je vous ecris tout ce qu'il y a de plus bete. Tachez d'en faire autant
+pour vous mettre a mon niveau. Il n'y a pas a dire, vous y etes
+forcee.
+
+Bonsoir. A vous.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Hermann Cohen, eleve de Liszt.
+
+ [2] Une piece anatomique avec des compartiments, legendes et numeros
+ traces a l'encre, d'apres le systeme phrenologique de Gall et
+ Spurzheim.
+
+
+
+
+CXXXI
+
+A M. ADOLPHE GUEROULT, A PARIS
+
+ La Chatre, 9 novembre 1835.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai a repondre a deux lettres de vous et je veux le faire avant de me
+mettre au travail; car j'ai un roman arrange dans ma tete.
+Dussiez-vous dire que je fais mes embarras, vous n'entendrez pas plus
+parler de moi, d'ici a deux ou trois mois, que si j'etais morte.
+
+J'ai ecrit les premieres pages hier, et je suis dans le coup de feu.
+Vous connaissez cela. Pour toutes choses, il y a un beau moment, c'est
+le commencement. C'est peut-etre a cause de cela que je suis si
+republicaine, et vous si peu saint-simonien. Quoi qu'il en soit, allez
+votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons
+tous le bien et nous allons au meme but par des moyens differents.
+Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus
+d'esprit que son voisin, et se console d'aller fort mal, en voyant que
+les autres ne vont pas mieux: triste consolation, en verite, qui fait
+beaucoup de mal a notre epoque. Toute cette guerre a coups d'epingle
+que se fait l'amour-propre des uns et des autres n'avance a rien; tout
+au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments
+s'accueillait avec tolerance, on ferait le double d'ouvrage.
+
+Vous ne pouvez nier, mon cher _Marius a Minturnes_, que je n'aie plus
+de bonne foi que vous. Vous abimez nos republicains de la tete aux
+pieds, et moi, je ne cesse d'aimer vos saint-simoniens et de les
+placer au-dessus de tout.
+
+Je me defends meme d'une chose, c'est d'aimer les republicains avec
+exces. J'aime ceux qui se trouvent etre mes amis, et j'examine les
+autres par curiosite, ou je les accueille par savoir-vivre et
+politesse.
+
+Cela ne fait rien au principe.
+
+Robespierre etait diablement saint-simonien. Il etait pour l'execution
+prompte et violente du systeme. Vous etes pour la marche lente et
+evangelique. Eh bien, chacun devrait etre republicain a la maniere de
+Robespierre, ou saint-simonien a la maniere d'Enfantin, selon son
+temperament. Les uns saperaient, les autres batiraient. Soyez sur que
+cela viendra, qu'il y aura entre vous et nous une etroite alliance et
+que vous ne ferez rien sans nous.
+
+Vous savez comment s'est etabli le christianisme, c'est-a-dire fort
+mal, meme dans ce qu'on appelle son meilleur temps. Il etait dans un
+si beau desaccord avec les moeurs, qu'en son nom, on commettait les
+crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposes a son
+institution et a son esprit. Douze corps d'armee, commandes par les
+douze apotres, eussent, je crois, mieux valu que Paul repetant cette
+lachete: "Rendez a Cesar, etc."
+
+Faites a votre idee, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si
+votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais a
+votre tiedeur croissante, comme je me moque des railleries que vous
+adressez a mon recent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez
+cependant, et que l'amour de l'egalite a ete la seule chose qui n'ait
+pas varie en moi depuis que j'existe. Je n'ai jamais pu accepter de
+maitre.
+
+A propos, mon proces marche, il est en bon train. Le baron ne plaide
+pas, il demande de l'argent et beaucoup. Je lui en donne, on le
+condamne a me laisser tranquille et tout va bien. Quant a ce qu'on en
+pensera a Paris, cela m'occupe aussi peu que de ce qu'on pense en
+Chine de Gustave Planche.
+
+L'opinion est une prostituee qu'il faut mener a grands coups de pied
+quand on a raison. Il ne faut jamais se soumettre a des avanies pour
+obtenir des salutations et des courbettes en public. Je voudrais bien
+vous voir digerer des menaces et des coups! Allons donc. Il faudrait
+que tout votre sang y passat, ou celui de votre provocateur.
+
+Croyez-vous que je n'aie pas de dignite personnelle a defendre parce
+que je suis femme? Allons donc, encore! Souvenez-vous d'avoir preche
+l'affranchissement de la femme.
+
+Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de
+provoquer nos maris en duel; on a bien raison, ils nous tueraient, ce
+qui leur ferait trop de plaisir.
+
+Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d'invoquer trois
+imbeciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et
+qui, en vertu de certaine _bonte_ de legislation envers les esclaves
+menacees de mort, daignent nous dire: "On vous permet de ne plus aimer
+monsieur votre maitre, et, si la maison est a vous, de le mettre
+dehors."
+
+Malgre tout ce que je vous dis la, par bonte pour monsieur mon epoux,
+je fais tenir l'affaire aussi secrete que possible. Jusqu'ici, rien
+n'a transpire, meme dans la petite ville que j'habite, ce qui est
+merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N'en parlez donc a qui que
+ce soit.
+
+Bonsoir, mon ami; je vous embrasse de tout mon coeur; je suis bien
+fachee que vous n'ayez pas le plus petit fait a rapporter comme
+temoin; car l'enquete va reunir une vingtaine d'amis autour de moi.
+Grace a Duteil, a Planet et a votre serviteur, il sera impossible
+d'etre plus spirituel que ne le sera cette charmante reunion. Defense
+d'y parler affaires et proces surtout. Ce sera l'adieu eternel que
+j'adresserai a mes amis, si je suis deboutee de ma demande.
+
+En attendant, j'aurai fait mon livre. J'irai a Paris apres mon proces
+juge. Au revoir donc; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le
+temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites a Vincard que je lui
+donne une grosse poignee de main.
+
+G.S.
+
+
+
+
+CXXXII
+
+AU REDACTEUR DU _JOURNAL DE L'INDRE_
+
+ La Chatre, 9 novembre 1835.
+
+Monsieur,
+
+Un oracle dont la signature ne trahit pas l'incognito attaque
+brutalement, dans le feuilleton de votre journal, la moralite de mes
+livres. J'abandonne a la critique tous mes defauts litteraires et
+toutes les obscurites de mon raisonnement. Mais, dans cette province,
+ma patrie d'adoption, je defends a tout adulateur des abus de la
+societe de me choisir pour holocauste, lorsqu'il lui plait d'offrir un
+hommage aux puissances qu'il veut se rendre favorables, soit pour se
+faire un nom a defaut de talent, soit pour obtenir des protections
+dans ce monde, qui se paye souvent de declamations a defaut de
+preuves.
+
+Un de nos plus beaux talents ecrivait, il y a quelques semaines: "Il
+est bien decourageant d'ecrire pour des gens qui ne savent pas lire."
+Je sais quelque chose de plus facheux, c'est d'ecrire pour les gens
+qui ne _veulent_ pas lire. La profession de tout journaliste aux gages
+de l'etat social l'investit du droit de connaitre la pensee d'un
+auteur rien qu'en regardant la couleur de la couverture du livre.
+
+Le public le sait aussi; c'est au public que j'en appelle, pour
+repousser les interpretations malpropres du chaste critique qui
+pretend avoir saisi _le resultat et le but definitif_ de tous mes
+ouvrages. Je declare ici que ce juge eclaire d'_Indiana_, de
+_Valentine_, de _Lelia_ et de _Jacques_ n'a ni compris ni lu aucun de
+ces livres.
+
+Si la franchise de ce dementi le blesse, mon sexe ne me permettant pas
+de lui donner ou de lui demander reparation, j'institue mon defenseur
+tout mien compatriote homme de coeur et de conscience, qui se trouvera
+devant lui.
+
+J'ai l'honneur d'etre, etc.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXXXIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, AU COLLEGE HENRI IV
+
+ La Chatre, 10 decembre 1835.
+
+Tu es un drole de gamin avec tes reves, tu mets Emmanuel[1] a toute
+sauce; lui as-tu raconte cette farce-la?
+
+Tu dois avoir recu, par lui, une lettre de moi, datee du 27; ainsi tu
+ne te plaindras plus de mon silence. Ta lettre est bien ecrite et tres
+comique; mais l'orthographe n'est pas si bonne que les autres fois. Il
+faut t'appliquer bien serieusement a apprendre ta langue, chose des
+plus difficiles, qu'on apprend assez mal dans les colleges.
+
+Il y a un grand inconvenient a l'apprendre tard, parce qu'alors on
+l'oublie et l'on fait des fautes toute sa vie; ce qui arrive aux trois
+quarts des personnes, et ce qui n'est pas pardonnable. A dix ans, je
+ne faisais pas une faute; mais on se depecha trop de me faire quitter
+la grammaire, j'oubliai donc ce que je savais si bien. Au couvent, on
+m'apprit l'anglais, l'italien, et on negligea d'examiner si je savais
+bien ma langue. Ce ne fut qu'a seize ans qu'etant a Nohant, ayant
+honte de si mal ecrire en francais, je rappris moi-meme la grammaire.
+Je n'ai pourtant jamais pu la retenir tres bien. Je suis souvent
+embarrassee, et je fais des brioches.
+
+Apprends donc! C'est le bon age, ni trop tot ni trop tard. J'etais
+bien contente de ton avant-derniere lettre; mais, cette fois-ci, tu as
+mis des _s_ partout. Il y en a tant que, si je pouvais te les
+renvoyer, tu n'aurais pas besoin d'en mettre de nouvelles dans la
+prochaine lettre que tu m'ecriras.
+
+Quand tu sortiras avec ton pere, prie-le de te laisser aller chez
+Buloz, qui te donnera pour moi quelque chose que tu choisiras.
+
+As-tu donne des etrennes a ta grosse cherie? donne-lui-en de ma part,
+je te rendrai l'argent. Si tu n'en as pas, dis a Buloz ou a Emmanuel
+de te donner cinq francs que je leur devrai.
+
+Je suis clouee ici, mon pauvre chat, pour tout ce mois de janvier.
+J'ai des affaires dont je ne peux pas me depetrer. J'espere que ce
+sera fini le 15 fevrier; mais, pour etre plus sure de ne pas te
+manquer de parole, j'aime mieux te promettre d'etre aupres de toi a la
+fin de fevrier. Ainsi, deux mois encore sans nous voir! je trouve cela
+bien long; mais j'y suis absolument forcee. D'abord, je n'ai pas
+d'argent; ensuite, je te dirai le reste quand nous nous verrons.
+
+Je travaille toutes les nuits jusqu'a sept heures du matin; je suis
+comme une vieille lampe. Je pense a toi, je relis tes bonnes lettres,
+et je prie Dieu qu'il te rende bon et courageux; avec cela, tu seras
+aussi heureux qu'on peut l'etre en ce monde. Je ne te fais presque
+plus de sermons. Je vois que tu comprends parfaitement, et que je
+pourrai causer avec toi, comme avec un ami. Tu es un brave homme.
+
+Bonsoir, vieux! Je t'embrasse un million, un milliard de fois. Dis-moi
+quelles places tu as.
+
+ _s. s. s. s. s. s. s. s. s. s._
+
+Ce sont tes _s_ que je te renvoie.
+
+ [1] Emmanuel Arago.
+
+
+
+
+CXXXIV
+
+AU MEME
+
+ La Chatre, 15 decembre 1835.
+
+Mon bon ange,
+
+Ta petite lettre est bien gentille, malgre tes gros enfantillages. Tu
+peux bien rire de _la poire_, si cela t'amuse; mais il ne faut avoir
+de haine pour personne a ton age. Cela ne sert a rien, tu ne peux
+faire encore aucun bien aux hommes, aucun mal aux ennemis de
+l'humanite. Il est bien vrai que Louis-Philippe est l'ennemi de
+l'humanite; mais, quand tu le traites de _grosse bete_, tu te trompes
+beaucoup. C'est peut-etre l'homme le plus fin et le plus habile de
+France. Malheureusement, il fait de ses talents un usage funeste, et,
+au lieu de repandre l'amour de la vertu autour de lui, il deshonore de
+son mieux tout ce qui l'entoure. Il deshonore reellement la France qui
+le supporte. C'est un grand malheur de voir qu'un seul homme peut, en
+caressant les vices et les mauvais sentiments, degrader toute une
+nation et l'entrainer dans le mal.
+
+Tu raisonnes tres bien d'ailleurs, seulement tu fais encore une erreur
+en disant: "_La nature_ a ete injuste envers une grande partie du
+genre humain;" tu veux dire _la societe_.
+
+La nature, mon pauvre enfant, est une bonne mere; c'est Dieu, ou du
+moins c'est son ouvrage; c'est elle qui nous donne les moissons, les
+forets, les fruits, les prairies, ces belles fleurs que j'aime tant,
+et ces beaux papillons que tu soignes si bien. La nature offre
+d'elle-meme toutes ses productions a l'homme qui seme et recueille.
+Les arbres ne refusent pas leurs fruits au voyageur qui les cueille en
+passant, et les legumes viennent aussi beaux dans le terreau d'un
+simple jardinier que dans le jardin d'un prince.
+
+_La societe_, c'est autre chose: ce sont les conventions faites entre
+les hommes pour le partage des productions de la nature. Ce n'est pas
+la justice, ce n'est pas le sentiment de la nature qui a dicte ces
+lois, c'est la force. Les faibles ont eu moins que les autres, et les
+infirmes n'ont rien eu du tout. Le droit d'heritage a conserve cette
+inegalite; et puis, dans les temps civilises, comme le notre par
+exemple, les plus instruits et les plus habiles sont devenus riches et
+n'en sont pas devenus meilleurs pour cela. Les pauvres ignorants sont
+et seront toujours dans une affreuse misere, si on ne fait rien pour
+eux. Dis donc que la societe est injuste, et non pas la nature.
+
+Nous parlerons de tout cela souvent et peu a peu nous nous entendrons.
+Pour le moment, je ne veux pas te fatiguer l'esprit. Tu vas bientot
+lire un tres beau livre que l'on donne heureusement dans les colleges:
+c'est le _De viris illustribus_, par Plutarque. Il faudra le lire avec
+attention. Tout ce qu'il y a de beau dans l'ame humaine est senti et
+indique dans ce livre.
+
+J'irai a Paris pour Noel, parce que tu auras plusieurs jours de sortie
+et que j'en profiterai. Fais attention de compter le nombre de sorties
+que tu auras eues avec ton pere, depuis le jour de son arrivee a Paris
+jusqu'a Noel. N'y manque pas, je te dirai ensuite pourquoi, et
+souviens-toi de tout ce que je t'ai recommande. Tu as tres bien fait
+de ne pas montrer ta lettre a Buloz. Il faut garder les lettres que je
+t'ecris pour toi seul.
+
+Adieu, mon amour; je t'embrasse mille fois.
+
+Ton GEORGE.
+
+
+
+
+CXXXV
+
+AU MEME
+
+ La Chatre, 3 janvier 1836.
+
+J'ai recu ta lettre, mon enfant cheri, et je vois que tu as tres bien
+compris la mienne; ta comparaison est tres juste, et, puisque tu te
+sers de si belles metaphores, nous tacherons de monter ensemble sur la
+montagne ou reside la vertu. Il est, en effet, tres difficile d'y
+parvenir; car, a chaque pas, on rencontre des choses qui vous
+seduisent et qui essayent de vous en detourner. C'est de cela que je
+veux te parler, et le defaut que tu dois craindre, c'est le trop grand
+amour de toi-meme. C'est celui de tous les hommes et de toutes les
+femmes.
+
+Chez les uns, il produit la vanite des rangs; chez d'autres,
+l'ambition de l'argent; chez presque tous, l'egoisme. Jamais aucun
+siecle n'a professe l'egoisme d'une maniere aussi revoltante que le
+notre. Il s'est etabli il y a cinquante ans une guerre acharnee entre
+les sentiments de justice et ceux de cupidite. Cette guerre est loin
+d'etre finie, quoique les cupides aient le dessus pour le moment.
+
+Quand tu seras plus grand, tu liras l'histoire de cette revolution
+dont tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas a la
+raison et a la justice. Cependant, ceux qui l'avaient entreprise n'ont
+pas ete les plus forts et ceux qui y ont travaille avec le plus de
+generosite ont ete vaincus par ceux qui, aimant les richesses et les
+plaisirs, ne se servaient du grand mot de Republique que pour etre des
+especes de princes pleins de vices et de fantaisies. Ceux-la furent
+donc les maitres; car le peuple est faible, a cause de son ignorance.
+Parmi ceux qui pourraient prendre son parti et le secourir par leurs
+lumieres, il en est un sur mille qui prefere le plaisir de faire du
+bien a celui d'etre riche et comble d'amusements et de vanite. Ainsi,
+la classe la moins nombreuse, celle qui recoit de l'education,
+l'emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe
+soit la masse des nations.
+
+Vois quel est l'avantage et la necessite de l'education. Sans elle, on
+vit dans une espece d'esclavage, puisque, tous les jours, un paysan
+sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dependance d'un
+homme mechant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l'avantage
+de savoir lire et ecrire. Vois ce qu'est un homme qui, ayant recu de
+l'education, n'en est pas meilleur pour cela. Vois combien est
+coupable devant Dieu celui qui, connaissant les malheurs et les
+besoins de ses semblables, pouvant consacrer son coeur et sa vie a les
+secourir, s'endort tranquillement tous les soirs dans un lit moelleux,
+ou se remplit le ventre a une bonne table en se disant: "Tout est
+bien, la societe est parfaitement organisee. Il est juste que je sois
+riche et qu'il y ait des pauvres. Ce qui est a moi, est a moi; donc,
+je dois tuer tous ceux qui ne me demanderont pas a manger, chapeau
+bas, et, quand meme ils seraient bien polis, je dois les mettre
+brutalement a la porte, s'ils m'importunent. Je le fais parce que j'en
+ai le droit."
+
+Voila le raisonnement de l'egoiste, voila les sentiments de cette
+immense armee de coeurs impitoyables et d'ames viles qui s'appelle la
+_garde nationale_. Parmi tous ces hommes qui defendent la propriete
+avec des fusils et des baionnettes, il y a plus de betes que de
+mechants. Chez la plupart, c'est le resultat d'une education
+antiliberale. Leurs parents et leurs maitres d'ecole leur ont dit, en
+leur apprenant a lire, que le meilleur etat de choses etait celui qui
+conservait a chacun sa propriete. Ils appellent revolutionnaires,
+brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du
+peuple.
+
+C'est parce que je ne veux pas que tu sois un de ces hommes, sans ame
+ou sans raison, que je t'ecris en particulier et _en secret_, ce que
+je pense de tout cela. Reflechis et dis-moi si cela se presente de
+meme a ton esprit et a ton coeur. Dis-moi si tu trouves juste cette
+maniere de partager inegalement les produits de la terre, les fruits,
+les grains, les troupeaux, les materiaux de toute espece, et l'or (ce
+metal qui represente toutes les jouissances, parce qu'un petit
+fragment se prend en echange de tous les autres biens). Dis-moi, en un
+mot, si la repartition des dons de la creation est bien faite, lorsque
+celui-ci a une part enorme, cet autre une moindre, un troisieme
+presque rien, un quatrieme rien du tout!
+
+Il me semble que la terre appartient a Dieu, qui l'a faite, et qui l'a
+confiee aux hommes pour qu'elle leur servit d'eternel asile. Mais il
+ne peut pas etre dans ses desseins que les uns y crevent d'indigestion
+et que les autres y meurent de faim. Tout ce qu'on pourra dire
+la-dessus ne m'empechera pas d'etre triste et en colere quand je vois
+un mendiant pleurant a la porte d'un riche.
+
+Quant aux moyens de changer tout cela, il faudra que je t'ecrive
+encore bien des lettres, et que nous ayons ensemble bien des
+conversations avant que je t'en parle. Je ne veux pas t'en dire trop
+long a la fois: il faut que tu aies le temps de reflechir a chaque
+chose, et de me repondre a mesure si tu penses comme moi et si tu
+comprends bien. Nous en restons la. _L'amour de soi-meme est ce qu'il
+faut moderer, limiter et diriger._ C'est-a-dire qu'il faut s'habituer
+a trouver le bonheur qui coute le moins d'argent et qui permet d'en
+donner davantage a ceux qui en manquent. Nous chercherons ensemble
+cette vertu, et, si nous n'y atteignons pas tout a fait, du moins nous
+aurons des principes justes et de bonnes intentions.
+
+Je ne te cache pas, et tu peux deja t'en apercevoir, que les principes
+dont je te parle sont tout a fait en opposition avec ceux de vos
+lycees. Les lycees, diriges par l'esprit du gouvernement, professeront
+toujours le principe regnant. Ils vous precheraient l'Empire et la
+guerre, si Napoleon etait encore sur le trone. Ils vous diraient
+d'etre republicains, si la Republique etait etablie. Il ne faut pas
+t'occuper des reflexions que vos professeurs ou meme les livres que
+l'on vous donne font sur l'histoire. Ces livres sont dictes a des
+pedants, esclaves du pouvoir.
+
+Souvent, en lisant l'histoire des grandes actions des temps antiques,
+ecrite par les hommes d'aujourd'hui, tu verras que les heros sont
+traites de scelerats. Ton bon sens et la justice de ton coeur
+redresseront ces jugements hypocrites. Tu liras les faits et tu seras
+le juge des hommes qui les auront accomplis. Souviens-toi que, depuis
+le commencement du monde, ceux qui ont travaille pour la liberte et
+l'honneur de leurs freres sont des grands hommes. Ceux qui ont
+travaille pour leur propre renommee et pour leur ambition personnelle
+sont des hommes qui ont fait un emploi coupable de leurs grandes
+qualites. Ceux qui n'ont songe qu'a leurs plaisirs sont des brutes.
+
+Mais tu comprends que notre correspondance doit rester secrete et que
+tu ne dois ni la montrer ni seulement en parler. Je desire aussi que
+tu n'en dises pas un mot a ton pere: tu sais que ses opinions
+different des miennes. Tu dois ecouter avec respect tout ce qu'il te
+dira; mais ta conscience est libre et tu choisiras, entre ses idees et
+les miennes, celles qui te paraitront meilleures. Je ne te demanderai
+jamais ce qu'il te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce
+que je t'ecris.
+
+Aie donc soin de laisser mes lettres dans ta _baraque_ au college; je
+te les ferai remettre par Emmanuel, et tu lui remettras ta reponse
+trois ou quatre jours apres.
+
+Comprends tu bien? De cette maniere, personne ne verra ce que nous
+nous ecrivons, et nous n'aurons pas de contradictions. Tu auras le
+temps de lire mes lettres et d'y repondre sans te presser.
+
+Mon ange cheri, tu es ce que j'aime le mieux au monde. Je suis venue
+passer quelque temps a la Chatre; je demeure chez Duteil.
+
+Adieu; je t'embrasse mille fois. Apprends bien d'histoire, c'est un
+grand point.
+
+
+
+
+CXXXVI
+
+A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX
+
+ La Chatre, 4 fevrier 1836.
+
+Qu'as-tu donc, bon vieux? manques-tu de courage? t'est-il arrive
+quelque chose de pis que la vie ordinaire? pourquoi es-tu si consterne
+et si abattu? Ta lettre m'inquiete beaucoup. Si tu ne peux venir me
+voir, et que je puisse te donner un peu de coeur, j'irai te voir la
+semaine prochaine. Mon affaire est remise a quinzaine; c'est le seul
+mal que le president ait pu me faire, et il l'a fait. Du reste, cette
+affaire etant imperdable au dire de tous, et le ministere public ayant
+conclu en ma faveur avec beaucoup de chaleur, je ne m'inquiete pas.
+
+Mais, toi, qu'as-tu? Tu es fou avec ta mort morale! Les hommes comme
+toi ne sont pas appeles a une pareille fin. Il y a, en toi, une si
+grande serenite de vertu, que l'intelligence ne peut que gagner avec
+les annees, et meme avec les fatigues et les douleurs. C'est la le
+fouet, l'aiguillon des grandes ames. Je redoute pour toi les
+preoccupations de l'amour et je crains quelque chose comme cela dans
+ta tristesse. S'il en est ainsi, j'irai te voir et je te donnerai le
+courage de briser, s'il le faut, des liens funestes. L'amour, tel que
+la plupart des hommes et des femmes l'entend, n'est fait que pour les
+enfants. Il ne convient pas aux esprits serieux; il les tiraille et
+les torture sans jamais les satisfaire.
+
+Je ferai mon possible pour t'aller voir, pour te confesser, et pour te
+remettre a flot. Tu ne t'appartiens pas, mon vieux; tu n'as meme pas
+le droit de souffrir pour ton propre compte. C'est une terrible tache;
+mais c'est une grande destinee. Porte le joug et ne te laisse pas
+tomber dessous. Tu te dois a ta famille, tu te dois a moi aussi, ton
+meilleur ami. Tu me dois ce grand exemple de la force, ce grand
+spectacle de la volonte persistante qui m'a soutenue dans mes luttes,
+qui m'a grandie depuis que je te connais.
+
+Songe a cela. Tu es l'homme que j'estime le plus. Je ne puis
+m'habituer desormais a vivre sans toi. Songe, vieux Montagne, a ton
+Laboetie, qui t'a connu, etant deja vieux, et qui s'est depeche de
+t'aimer beaucoup afin de reparer le temps perdu.
+
+Reponds-moi, explique-toi, et compte que je ne te laisserai pas seul
+dans cette crise.
+
+Tout a toi. G.
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+A M. ADOLPHE GUEROULT, A PARIS
+
+ La Chatre, 11 fevrier 1836.
+
+C'est le mardi gras qu'on prononce mon jugement en separation.
+
+Je ne puis aller a Paris par consequent avant le mois de mars. J'en ai
+bien du regret, d'abord parce que j'ai grand besoin de voir mes
+enfants et mes amis, ensuite ce bal dont je me serais fait une fete.
+Tachez qu'il y en ait un autre ou je puisse me trouver.
+
+J'aime vos proletaires, d'abord parce qu'ils sont proletaires, et puis
+parce que je crois qu'il y a en eux la semence de la verite, le germe
+de la civilisation future. Faites-leur part de tous mes regrets.
+Dites-leur que je tiens extraordinairement aux etrennes qu'ils ont
+bien voulu me destiner. Je veux faire connaissance avec eux tous, des
+que je serai non plus femme esclave, mais une femme libre, autant que
+notre mechante civilisation le permet. Rappelez-moi particulierement
+au souvenir de Vincard.
+
+Que devenez-vous, mon ami? Allez-vous en Egypte? Si je gagne mon
+proces, je renoncerai au tour du monde, que nous avions modestement
+projete de faire ensemble. La gouverne de mes enfants et celle de mon
+petit patrimoine ne me permettront plus de longues absences. Je
+pourrai toujours vous conduire jusqu'a la frontiere, si vous prenez
+votre volee dans un moment ou les plumes repousseront a mon aile. La,
+je vous saluerai et vous suivrai de l'oeil jusqu'a l'horizon.
+
+Avant tout, soyez heureux autant que faire se peut. Le bonheur est-il
+refuse a la jeunesse? Je le crois en me sentant devenir de plus en
+plus calme et satisfaite a mesure que je redescends la vie. _La
+jeunesse est un bonheur par elle-meme, ses distractions lui
+suffisent._ Ceci n'est pas de moi. Je crois que c'est vrai.
+
+Adieu, mon cher Jules Cesar; portez-vous bien, _et me ama_.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+A LA FAMILLE SAINT-SIMONIENNE DE PARIS
+
+ La Chatre, 15 fevrier 1836.
+
+Ne pouvant vous remercier chacun separement aujourd'hui, permettez,
+freres, que je vous remercie collectivement en m'adressant a Vincard.
+Vous avez eu pour moi de la sympathie et des bienveillances pleines de
+charme et de bonte. Je ne meritais pas votre attention, et je n'avais
+rien fait pour etre honoree a ce point. Je ne suis pas une de ces ames
+fortes et retrempees qui peuvent s'engager par un serment dans une
+voie nouvelle. D'ailleurs, fidele a de vieilles affections d'enfance,
+a de vieilles haines sociales, je ne puis separer l'idee de
+_republique_ de celle de _regeneration_; le salut du monde me semble
+reposer sur nous pour detruire, sur vous pour rebatir. Tandis que les
+bras energiques du republicain feront la _ville_, les predications
+sacrees du saint-simonien feront la _cite_. Je l'espere ainsi. Je
+crois que mes vieux freres doivent frapper de grands coups, et que
+vous, revetus d'un sacerdoce d'innocence et de paix, vous ne pouvez
+tremper dans le sang des combats vos robes levitiques. Vous etes les
+pretres, nous sommes les soldats: a chacun son role, a chacun sa
+grandeur et ses faiblesses. Le pretre s'epouvante parfois de
+l'impatience belliqueuse du soldat, et le soldat, a son tour, raille
+la longanimite sublime du pretre. Soyons tranquilles pour l'avenir.
+Nous tomberons tous a genoux devant le meme Dieu, et nous unirons nos
+mains dans un saint transport d'enthousiasme, le jour ou la verite
+luira pour tous; la verite est une.
+
+Ces temps sont loin; nous avons, je le pense, des siecles de
+corruption a traverser, et, tandis qu'il arrivera souvent encore a
+votre phalange sacree de chanter dans des solitudes sans echo, il nous
+arrivera peut-etre bien, a nous autres, de traverser en vain la _mer
+rouge_ et de lutter contre les elements, le lendemain du jour ou nous
+croirons les avoir soumis. C'est le destin de l'humanite d'expier son
+ignorance et sa faiblesse par des revers et par des epreuves. Votre
+mission est de la ranimer par des conseils, et de lui verser le baume
+de l'union et de l'esperance. Accomplissez donc cette tache sacree, et
+sachez que vos freres ne sont pas les hommes du passe, mais ceux de
+l'avenir.
+
+Vous avez eu un seul tort, en ces jours-ci, un tort grave, a mes yeux,
+et je vous le dirai dans la sincerite de mon coeur, parce que je vous
+aime trop pour vous cacher une seule des pensees que vous m'inspirez.
+Vous avez cherche a vous eloigner de nous. Ce tort, nous l'avons eu a
+votre exemple et les deux familles, les enfants de la meme mere, de la
+meme idee, veux-je dire, se sont divises sur le champ de bataille.
+Cette faute retardera la venue des temps annonces. Elle est plus grave
+chez vous, qui etes des envoyes de paix et d'amour, que chez nous, qui
+sommes des ministres de guerre, des glaives d'extermination.
+
+Quant a moi, solitaire jete dans la foule, sorte de rapsode,
+conservateur devot des enthousiasmes du vieux Platon, adorateur
+silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur indecis et stupefait
+du grand Spinosa, sorte d'etre souffrant et sans importance qu'on
+appelle un poete, incapable de formuler une conviction et de prouver,
+autrement que par des recits et des plaintes, le mal et le bien des
+choses humaines, je sens que je ne puis etre ni soldat ni pretre, ni
+maitre ni disciple, ni prophete ni apotre; je serai pour tous un frere
+debile mais devoue; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je
+n'ai pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la
+guerre sainte et la sainte paix; car je crois a la necessite de l'une
+et de l'autre. Je reve dans ma tete de poete des combats homeriques,
+que je contemple le coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien
+au milieu desquels je me precipite sous les pieds des chevaux, ivre
+d'enthousiasme et de sainte vengeance. Je reve aussi, apres la
+tempete, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique, des autels
+pares de fleurs, des legislateurs couronnes d'olivier, la dignite de
+l'homme rehabilitee, l'homme affranchi de la tyrannie de l'homme, la
+femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exercee par le pretre
+sur l'homme, une tutelle d'amour exercee par l'homme sur la femme. Un
+gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas _domination,
+persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je chanterai au
+diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car je suis
+l'enfant de mon siecle, j'ai subi ses maux, j'ai partage ses erreurs,
+j'ai bu a toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis plus
+fervent que la masse pour desirer son salut, je ne suis pas plus
+savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gemir et
+prier sur cette Jerusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore
+salue son messie. Ma vocation est de hair le mal, d'aimer le bien, de
+m'agenouiller devant le beau.
+
+Traitez-moi donc comme un ami veritable. Ouvrez-moi vos coeurs et ne
+faites point d'appel a mon cerveau. Minerve n'y est point et n'en
+saurait sortir. Mon ame est pleine de contemplations et de voeux que
+le monde raille, les croyant irrealisables et funestes. Si je suis
+porte vers vous d'affection et de confiance, c'est que vous avez en
+vous le tresor de l'esperance et que vous m'en communiquez les feux,
+au lieu d'eteindre l'etincelle tremblante au fond de mon coeur.
+
+Adieu; je conserverai vos dons comme des reliques; je parerai la table
+ou j'ecris des fleurs que les mains industrieuses de vos soeurs ont
+tissees pour moi. Je relirai souvent le beau cantique que Vincard m'a
+adresse, et les douces prieres de vos poetes se meleront dans ma
+memoire a celles que j'adresse a Dieu chaque nuit. Mes enfants seront
+pares de vos ouvrages charmants, et les bijoux que vous avez destines
+a mon usage leur passeront comme un heritage honorable et cher. Tout
+mon desir est de vous voir bientot et de vous remercier par
+l'affectueuse etreinte des mains.
+
+Tout a vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXXXVIII
+
+A MAURICE DUDEVANT, AU COLLEGE HENRI IV
+
+ La Chatre, 17 fevrier 1836.
+
+Mon bon petit,
+
+Voici le carnaval, tout le monde s'amuse, ou fait semblant de
+s'amuser. Moi, je m'amuserais, si je t'avais, et tu t'amuserais aussi.
+Je suis chez Duteil, nous passons tres gaiement les jours gras. Tous
+les soirs, nous avons bal masque. Je deguise tous les enfants, Duteil
+prend son violon, nous allumons quatre chandelles et nous dansons. Si
+tu etais la, avec ta soeur, la fete serait complete. Helas! tous ces
+mioches me font sentir l'absence des miens.
+
+Si j'etais libre de quitter mes affaires, ce n'est pas avec eux que je
+serais en train de me divertir, mais bien avec vous, mes pauvres
+petits. Vous amusez-vous, du moins? Tu es sorti avec ton pere, Solange
+avec ma tante; racontez-moi a quoi vous avez passe le temps. Il est
+bien facile de s'amuser avec les gens qu'on aime. Pour moi, il n'y a
+pas de vrai plaisir sans vous.
+
+Aux vacances, nous nous amuserons; car s'amuser, c'est etre heureux,
+et tu sais, quand nous sommes ensemble tous les trois, nous n'avons
+besoin de personne pour etre joyeux toute la journee.
+
+J'esperais etre a Paris ces jours-ci; mais les gens avec lesquels je
+suis en affaires m'ont fait attendre et retardee. Il me faut donc
+attendre encore quinze jours avant d'aller t'embrasser. Garde-moi des
+_sorties_ pour le mois de mars, afin que je t'aie le jeudi et le
+dimanche pendant deux ou trois semaines. Cette fois, c'est certain, et
+je ne prevois plus d'obstacle possible a mon voyage. N'en parle
+cependant pas; tu sais, une fois pour toutes, que tu ne dois rien dire
+de ce que je t'ecris, pas meme les choses en apparence les plus
+indifferentes.
+
+Tu vas donc chez la reine? c'est fort bien, tu es encore trop jeune
+pour que cela tire a consequence; mais, a mesure que tu grandiras, tu
+reflechiras aux consequences des liaisons avec les aristocrates. Je
+crois bien que tu n'es pas tres lie avec Sa Majeste et que tu n'es
+invite que comme faisant partie de la classe de Montpensier. Mais, si
+tu avais dix ans de plus, tes opinions te defendraient d'accepter ces
+invitations.
+
+Dans aucun cas un homme ne doit dissimuler, pour avoir les faveurs de
+la puissance, et les amusements que Montpensier t'offre sont deja des
+faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent a rien; mais, s'il
+arrivait qu'on te fit, devant lui, quelque question sur tes opinions,
+tu repondrais, j'espere, comme il convient a un enfant, que tu ne peux
+pas en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sure, comme il convient
+a un homme, que tu es republicain de race et de nature; c'est-a-dire
+qu'on t'a enseigne deja a desirer l'egalite, et que ton coeur se sent
+dispose a ne croire qu'a cette justice-la. La crainte de mecontenter
+le prince ne t'arreterait pas, je pense. Si, pour un diner ou un bal,
+tu etais capable de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui
+deplaire par ta franchise, ce serait deja une grande lachete.
+
+Il ne faut pourtant jamais d'arrogance deplacee. Si tu allais dire,
+devant cet enfant, du mal de son pere, ce serait un espece de crime.
+Mais, si, pour etre bien vu de lui, tu lui en disais du bien, lorsque
+tu sais qu'il n'y a que du mal a en dire, tu serais capable de vendre
+un jour ta conscience pour de l'argent, des plaisirs ou des vanites.
+Je sais que cela ne sera pas; mais je dois te montrer les
+inconvenients des relations avec ceux qui se regardent comme
+superieurs aux autres, et a qui la societe donne, en effet, de
+l'autorite sur vous.
+
+Garde-toi donc de croire qu'un prince soit, par nature, meilleur et
+plus utile a ecouter qu'un autre homme. Ce sont, au contraire, nos
+ennemis naturels, et, quelque bon que puisse etre l'enfant d'un roi,
+il est destine a etre tyran. Nous sommes destines a etre avilis,
+repousses ou persecutes par lui.
+
+Ne te laisse donc pas trop eblouir par les bons diners et par les
+fetes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est-a-dire, fier,
+prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coutent l'honneur et la
+sincerite.
+
+Bonsoir, mon ange; ecris-moi. Aime ton vieux George, qui t'aime plus
+que sa vie.
+
+
+
+
+CXXXIX
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENEVE
+
+ 26 fevrier 1836.
+
+Je ne vous ecris qu'un mot a la hate, chere bonne et belle Marie. Je
+suis accablee d'affaires, de travail et de courses. Je vous ecris
+d'une chambre d'auberge, ne sachant quand je retrouverai un quart
+d'heure de loisir. Ainsi prenez que ceci n'est rien, qu'un signe et un
+regard de tendresse jete en courant a quelqu'un qu'on voudrait
+embrasser, mais dont le galop de votre cheval vous eloigne.
+
+Votre grande lettre est charmante et bonne comme celle d'un ange.
+Votre seconde lettre est encore mieux, sauf qu'il s'y trouve un
+_madame_, dont je ne veux pas. Vous me parlez de coeur et de bourse.
+Non, cela n'est pas inconvenant; l'offrir ou l'accepter est le plus
+saint privilege de l'amitie, la plus sure marque de l'antique loyaute.
+Si j'avais besoin de pain, j'en recevrais de vous, et vous seriez
+encore la plus obligee de nous deux; car vous etes capable d'offrir au
+premier mendiant venu, et, moi, je ne suis capable d'en accepter que
+de bien peu de mains.
+
+Je n'irai pas en Chine avec vous, quoique je le fisse de bien bon
+coeur, si je le pouvais. Mais j'ai mes enfants qui m'attachent a ce
+sol de France. Je ne pourrai plus m'absenter que pour quelques
+semaines.
+
+Grace a Dieu, j'ai gagne mon proces et j'ai mes deux enfants a moi. Je
+ne sais si c'est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes
+ennuis. Mais je serai toujours libre au printemps et, si vous n'etes
+pas partie, j'irai vous voir en Suisse.
+
+Ecrivez donc sur le sort des femmes et sur leurs droits; ecrivez
+hardiment et modestement, comme vous sauriez le faire, vous. Madame
+Allart vient de faire une brochure ou il y a reellement des choses
+fortes, belles et vraies. Moi, je suis trop ignare pour ecrire autre
+chose que des contes, et je n'ai pas la force de m'instruire.
+
+Vous me parlez de Beautin, de Marphyrius et de Jouffroy. Je n'ai
+jamais entendu parler de ces gens-la. Je n'ai rien lu de ma vie, je ne
+sais que ce que j'ai vu materiellement. En lisant votre lettre, je
+m'_etonnais_ (le mot est modeste) de votre incommensurable superiorite
+sur moi. Faites-en donc profiter le monde, vous le devez. Franz doit
+vous y engager; moi, je vous en supplie.
+
+Bonjour, ma douce et belle cenobite. Je vous ecrirai une longue lettre
+bien bete, et bien bonne enfant, a la premiere journee de repos et de
+liberte que j'aurai.
+
+Je vous aime tendrement, quoique vous soyez capable de m'empoisonner.
+Heureusement que je n'ai pas peur de M. Franz, et que, s'il avait une
+pareille idee, je le tuerais d'une chiquenaude. Il est vrai que vous
+me tueriez apres, et que je n'en serais pas plus avancee. Esperons que
+la destinee nous preservera de ces catastrophes etranges, que
+Ballanche appellerait... Ah! ma foi, je ne me souviens plus du mot.
+
+Dites a Franz que j'ai lu _Orphee_ ces jours-ci, et que je suis tombee
+dans des extases incroyables. C'est le premier ouvrage de Ballanche
+que je lis. Je ne comprends pas tout; mais ce que je comprends
+m'enchante. On pretend ici que cela me rendra tout a fait imbecile. Je
+ne demande pas mieux, pourvu que vous ne m'abandonniez pas dans le
+malheur.
+
+Mille tendresses.
+
+
+
+
+CXL
+
+A M. EUGENE PELLETAN, A PARIS
+
+ Bourges, 28 fevrier 1836.
+
+J'ai recu votre lettre hier seulement. Je n'habite point Paris, et je
+n'habite rien les trois quarts de l'annee.
+
+Vous avez prodigieusement d'esprit, d'imagination et de talent. Mais
+votre simplicite est plus affectee que reelle.
+
+Travaillez, vous etes deja poete, si, pour l'etre, il suffit de faire
+tres bien les vers. S'il y faut quelque chose de plus, vous etes
+capable de l'acquerir.--Faites-vous imprimer quand vous l'aurez
+acquis.
+
+La plastique vous manque, vous le savez; cherchez-la en tout. Byron et
+Goethe ne s'en sont pas affranchis dans leurs plus fougueuses
+compositions.
+
+Ne soyez d'aucune ecole, n'imitez aucun modele. Ceux qui posent comme
+tels envient presque toujours les qualites du talent qu'ils censurent
+et eteignent chez leurs adeptes.
+
+Fuyez Paris, c'est le tombeau des poetes et des artistes. Tout y est
+_chic_.
+
+_Le troupeau blanc des flots_ est admirable.
+
+_De l'or avec du fer_ est detestable.
+
+... _Rien faire qui vaille un sou_ n'aura jamais de grace ni de sens.
+
+... _De tout... de rien, du prix des moutons cette annee_ est naif et
+charmant, etc., etc.
+
+Ne soyez pas un compose de noble et de plat, de grand et d'etrique.
+Soyez correct, c'est plus rare que d'etre excentrique par le temps qui
+court. Plaire par le mauvais gout est devenu plus commun que de
+recevoir la croix d'honneur.
+
+Hugo, le plus grand novateur de notre temps, n'a pas triomphe de ces
+bons classiques dont il s'est moque, quoiqu'en mille endroits il ait
+ete plus grand qu'eux. Les beautes de detail ne sont rien sans
+l'ensemble.
+
+Vivant comme je vis, je ne puis vous voir; mais je m'interesse a vous.
+Cela vous est du. Je vous souhaite et vous predis de l'avenir, si vous
+etes severe envers vous-meme, et patient. Si je puis vous obliger je
+le ferai de bon coeur. Mais soyez sur que, si vous produisez une bonne
+oeuvre, vous n'aurez besoin de personne. Soyez sur, au contraire, que
+toutes les amities litteraires ne feront pas un vrai succes a une
+production negligee.
+
+Tout a vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CXLI
+
+A M ADOLPHE GUEROULT, A PARIS
+
+ La Chatre, mars 1836.
+
+Mon ami
+
+J'admire beaucoup vos perplexites a propos du titre que vous devez me
+donner. Il me semble que je m'appelle George et que je suis votre ami,
+ou votre amie, comme vous voudrez. Je n'entends rien aux compliments.
+Si je n'avais pas pour vous estime, attachement et confiance, je ne
+vous aurais pas temoigne confiance, estime et attachement. Apres cela,
+je ne sais plus ce qui peut vous gener, et vous prie de vous souvenir
+que je ne suis pas _begueule_. Ainsi appelez-moi comme il vous plaira;
+mais ecrivez-moi pour me parler de vous et de mes mioches. Merci mille
+fois de l'amitie que vous leur accordez. Ils n'en sentent pas le prix
+maintenant; mais j'acquitterai leur dette d'affection et de
+reconnaissance tant que je vivrai.
+
+Ils sortiront tous deux aux vacances de Paques, et vous serez a meme
+de voir Maurice chez Buloz. Emmenez-le quelquefois promener avec vous
+pour decharger Buloz d'un si lourd fardeau, et rendez-moi bon compte
+de la conduite de monsieur mon fils. Morigenez-le paternellement;
+c'est un bon diable qui vous comprendra si vous lui parlez raison.
+
+Solange est impayable avec son poignard dans le coeur ou dans
+l'estomac. Je pense que ce dernier organe est celui qui joue le plus
+grand role dans sa vie. Elle decouchera, je crois, pour les fetes de
+Paques, et ma tante de l'Elysee-Bourbon[1] se chargera d'elle; car il
+faut, par respect pour les moeurs, qu'elle ait son domicile chez des
+femmes.
+
+Serez-vous assez bon pour conduire son frere aupres d'elle quand il
+voudra et pour le ramener chez Buloz ensuite, ou au moins pour
+surveiller ses allees: et venues, de maniere qu'il ne soit qu'avec des
+personnes sures, qui ne le perdront pas en chemin. Je compte sur vous,
+sur Papet, sur Boucoiran et sur Buloz.
+
+Je ne puis, quelque chagrin que j'eprouverai a vous perdre pour
+longtemps peut-etre, vous dissuader du voyage en Egypte. Voyager,
+c'est apprendre; savoir, c'est exister. Vous n'irez pas en Orient et
+vous n'en reviendrez pas sans avoir acquis beaucoup de connaissances
+qui vous feront tres superieur a ce que vous etes deja. Les gens du
+monde et les femmes voyagent sans fruit; il n'en sera pas ainsi de
+vous. Vous observerez, vous verrez differentes races d'hommes,
+differents modes d'organisation sociale. Vous ne negligerez pas
+d'apprendre leur histoire, si vous ne la savez deja, et d'examiner
+leurs penchants, leurs habitudes.
+
+Vous saurez tout cela, et, quelque talent, quelque merite que je vous
+reconnaisse, vous ne changerez pas la face du monde d'une maniere bien
+importante ou bien utile. J'ai mes idees la-dessus. Je n'espere ni ne
+desire vous les faire partager; car ce sont des idees qui font
+souffrir ceux qui les ont et qui ne servent a rien pour les autres.
+Mais je suis sure que vous reviendrez plus avance, plus rempli, par
+consequent plus calme et plus apte aux choses reelles.
+
+Le seul inconvenient que je voie a cette determination, c'est qu'un
+sejour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le
+sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n'aime
+pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l'eprouve
+souvent, et il n'y a pas vingt-quatre heures que j'ai eu une forte
+lutte a soutenir contre moi-meme pour m'en defendre, en presence d'un
+homme politique d'un tres grand aspect.
+
+Je ne me suis enrolee sous le drapeau d'aucun meneur, et, tout en
+conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent
+noblement une religion, je reste convaincue qu'il n'y a pas sous le
+ciel d'homme qui merite qu'on plie le genou devant lui. Mettez-vous au
+service d'une idee, et non pas au pouvoir d'Enfantin. Les idees se
+modifient et s'elargissent en presence de la verite. Les systemes
+reves par des individus sont toujours arretes au beau milieu du
+progres par la fantaisie, l'erreur ou l'impuissance du Createur, qui
+ne veut pas de rebellion chez ses creatures. Prenez bien garde a cela.
+
+J'ai cause avec les saint-simoniens, avec les carlistes, avec
+Lamennais, avec Coessin, avec le juste milieu, et, hier, avec
+Robespierre en personne. J'ai trouve chez tous ces hommes de grandes
+doses de vertu, de probite, d'intelligence et de raison, et celui qui
+m'a le plus agitee, c'est celui dont je hais le plus les idees et dont
+j'admire le plus l'individualite. C'est le dernier, ce qui prouve
+qu'il est facile d'egarer les hommes et d'abuser des dons de Dieu;
+mais je fais serment devant lui que, si l'extreme gauche vient a
+regner, ma tete y passera comme bien d'autres, car je dirai mon mot.
+
+Ce que je vois au milieu de ces divergences de sectes renovatrices,
+c'est un gaspillage de sentiments genereux et de pensees elevees;
+c'est une tendance a l'amelioration sociale; une impossibilite de
+produire pour le moment, faute de tete a ce grand corps aux cent bras,
+qui se dechire lui-meme, ne sachant a quoi s'attaquer. Ce conflit ne
+fait encore que bruit et poussiere. Nous ne sommes pas dans l'ere ou
+il construira des societes, et les peuplera d'hommes perfectionnes.
+
+Croyez le contraire si vous voulez. L'esperance est chose bonne et
+fortifiante. Mais, plus vous croirez a un prochain succes, plus vous
+devez le hater par des efforts inouis. Travaillez a elargir vos
+cerveaux. Ce qui vous perd tous, c'est leur etroitesse. Vous n'y
+pouvez loger qu'un plan de campagne. Quand le terrain change de
+nature, vous ne savez pas changer de sentier. Vous avez un drapeau au
+bout de votre lance, un nom sur la langue, une formule dans la tete,
+et vous vous faites un point d'honneur imbecile et fatal de n'en pas
+changer a mesure que vous vous eclairez.
+
+Je voudrais voir un homme d'intelligence et de coeur chercher partout
+la verite et l'arracher par morceaux a chacun de ceux qui l'ont
+depecee et partagee entre eux. Je voudrais le voir passer par toutes
+les sectes pour les connaitre et les juger. Je voudrais qu'au lieu de
+le mepriser et de le railler pour sa mobilite, les hommes
+l'ecoutassent comme le plus eclaire et le plus zele des pretres de
+l'avenir.
+
+Mais on fait une vertu de l'obstination,--cela convenant aux passions
+des uns, a l'ignorance des autres.--Si vous n'etes pas d'une
+organisation magnifique pour etre un chef (et vous etes d'une nature
+cent fois trop elevee pour etre un soldat), n'ayez ni presomption
+folle ni servilisme d'humilite. Vous n'etes donc destine ni a
+commander ni a servir. Souvenez-vous de ce que je vous dis: un jour,
+vous ne croirez plus a aucune secte religieuse, a aucun parti
+politique, a aucun systeme social. Vous ne verrez pour les hommes
+qu'une possibilite d'amelioration soumise a mille vicissitudes. Vous
+verrez qu'il faut, pour les abriter, un toit de pierre, de paille ou
+de papier suivant la saison, mais qu'ils etoufferaient vite dans vos
+palais de diamant, reves de jeunesse!
+
+Allez toujours, vivez! Aidez a fournir une pierre pour un edifice qui
+ne sera jamais ni parfait ni solide, mais auquel travailleront de
+mieux en mieux les generations futures. Travaillez pour que ce qui va
+mal aille tant soit peu mieux, mais travaillez sans trop d'orgueil. Il
+vous arriverait plus tard, en voyant le peu que vous avez pu, de
+tomber dans le decouragement, comme vous avez deja fait par moments;
+et convenez que, dans ces moments-la, vous etes sensiblement
+au-dessous de vous-meme.
+
+Il ne serait pas impossible qu'au milieu de tous mes sermons, je me
+misse aussi a labourer le champ avec une epingle noire et un
+cure-dent. Ne partez pas trop vite pour l'Egypte. Il est possible que
+je m'y fasse envoyer pour tacher d'operer une fusion entre cette
+nuance et une autre.
+
+Ma vie de femme est finie, et, puisqu'on m'a fait une petite
+reputation et une sorte d'influence (que je n'ai ni ambitionnee ni
+meritee), il m'arrivera peut-etre de faire aussi de mon cote un metier
+de jeune homme.
+
+J'ai regret a ces tresors de vertu et de courage qui s'isolent les uns
+des autres, et, si je pouvais reussir a fondre ensemble le produit de
+cinq paires de bras, je croirais avoir assez fait pour ma part, eu
+egard a la force des miens. Ne parlez de cela a personne et
+attendez-moi jusqu'au mois de mai. Je vous dirai ou j'en suis.
+
+Adieu, mon ami. A vous de tout coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Madame Marechal.
+
+
+
+
+CXLII
+
+A M. FRANZ LISZT, A GENE
+
+ La Chatre, 5 mai 1836.
+
+Mon bon enfant et frere,
+
+Je vous prie de me pardonner mon enorme silence. J'ai ete bien agitee
+et terriblement occupee depuis que je ne vous ai ecrit. Mon proces a
+ete gagne; puis l'adversaire, apres avoir engage son honneur a ne pas
+plaider, s'est mis a manquer de parole et a oublier sa signature et
+son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de mode. Si la
+possession de mes enfants et la securite de ma vie n'etaient en jeu,
+vraiment ce ne serait pas la peine de les defendre au prix de tant
+d'ennuis. Je combats par devoir plutot que par necessite.
+
+Voila les raisons de mon long silence. J'attendais toujours que mon
+sort fut decide pour vous dire le present et l'avenir. De lenteur en
+lenteur, la chere Themis m'a conduite jusqu'a ce jour, sans que je
+puisse rien fixer pour le lendemain. Je serais depuis longtemps pres
+de vous, sans tous ces deboires. C'est mon reve, c'est l'Eldorado que
+je me fais quand je puis avoir, entre le proces et le travail, un
+quart d'heure de revasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau chateau en
+Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne
+Marie, sous le piano de Votre Excellence, ou sur quelque roche suisse,
+avec l'illustre docteur _Ratissimo_?
+
+Helas! je suis un pauvre diable bien miserable! J'ai toujours vecu le
+nez en l'air, le nez dans les etoiles, tandis que le puits etait a mes
+pieds, et qu'un tas de myrmidons crottes, criards, haineux je ne sais
+de quoi, en fureur je ne sais pourquoi, tachaient de m'y faire rouler.
+Esperons!
+
+Si vous ne partez qu'a la fin de juin, peut-etre pourrai-je encore
+vous aller trouver et passer quelques jours avec vous; apres quoi,
+vous vous envolerez pour l'Italie, heureux oiseau a qui l'on n'arrache
+pas mechamment et cruellement les ailes; et moi, plus eclopee et plus
+modeste, j'irai m'asseoir sur la rive de quelque petit lac de poche,
+pour y dormir le reste de la saison.
+
+J'ai ete a Paris passer un mois, j'y ai vu tous mes amis: Meyerbeer,
+sur qui j'ecris assez longuement a l'heure qu'il est (j'adore _les
+Huguenots_); madame Jal[1], pour qui j'ai eu le bonheur de faire
+quelque chose; votre mere, qui a eu la bonte de venir m'embrasser;
+Henri Heine, qui tombe dans la monomanie du calembour, etc., etc. Je
+n'ai pas vu Jules Janin et je ne sais pas s'il a ecrit contre moi.
+C'est vous qui me l'apprenez; je n'irai pas aux informations. J'ai le
+bonheur de ne pas lire de journaux et de ne pas en entendre parler.
+
+Je ne comprends rien a Sainte-Beuve. Je l'ai aime, _fraternellement_.
+Il a passe sa vie a me vexer, a me grogner, a m'epiloguer et a me
+soupconner; si bien que j'ai fini par l'envoyer au diable. Il s'est
+fache, et nous sommes brouilles, a ce qu'il parait. Je crois qu'il ne
+se doute pas de ce que c'est que l'amitie, et qu'il a, en revanche,
+une profonde connaissance de l'amour de soi-meme, pour ne pas dire de
+_soi seul_.
+
+_Jocelyn_ est, en somme, un mauvais ouvrage. Pensees communes,
+sentiment faux, style lache, vers plats et diffus, sujet rebattu,
+personnages trainant partout, affectation jointe a la negligence;
+mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui
+n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'a sept fois de
+suite en pleurant comme un ane. Ces endroits sont faciles a noter; ce
+sont tous ceux qui ont rapport au sentiment _theosophique_, comme
+disent les phrenologues. La, le poete est sublime; la description,
+souvent diffuse, vague et trop chatoyante, est, en certains endroits,
+delicieuse. En somme, il est facheux que Lamartine ait fait _Jocelyn_,
+et il est heureux pour l'editeur que _Jocelyn_ ait ete fait par
+Lamartine.
+
+J'ai fait connaissance avec lui. Il a ete tres bon pour moi. Nous
+avons fume ensemble dans un salon qui est extremement bonne compagnie,
+mais ou on me passe tous mes caprices; il m'a donne de bon tabac et de
+mauvais vers. Je l'ai trouve excellent homme, un peu maniere et tres
+vaniteux. J'ai fait aussi connaissance avec Berryer, qui m'a semble
+beaucoup meilleur garcon, plus simple et plus franc, mais pas assez
+serieux pour moi; car je suis tres serieuse, malgre moi et sans qu'il
+y paraisse.
+
+Je me suis brouillee avec madame A..., qui est une bavarde. J'ai fait
+connaissance et amitie avec David Richard[2]. Il y a entre nous deux
+liens: l'abbe de Lamennais, que j'adore, comme vous savez, et Charles
+Didier, qui est mon vieux et fidele ami. A propos, vous me demandez ce
+qui en est d'une nouvelle histoire sur mon compte, ou il jouerait un
+role?--Je ne sais ce que c'est. Que dit-on?--Ce qu'on dit de vous et
+de moi. Vous savez comme c'est vrai; jugez du reste. Beaucoup de gens
+disent a Paris et en province que ce n'est pas madame d'... qui est a
+Geneve avec vous, mais moi. Didier est dans le meme cas que vous, a
+l'egard d'une dame qui n'est pas du tout moi.
+
+Je n'ai pas vu madame Montgolfier. Elle m'a ecrit et m'a envoye votre
+lettre. Je lui repondrai a Lyon, je n'en ai pas encore eu le temps.
+
+Cette lettre de vous est la troisieme a laquelle je n'avais pas encore
+repondu. Je vous en donne aujourd'hui pour votre argent.--Bonjour! il
+est six heures du matin. Le rossignol chante, et l'odeur d'un lilas
+arrive jusqu'a moi par une mauvaise petite rue tortueuse, noire et
+sale, que j'habite au sein de la jolie ville de la Chatre,
+sous-prefecture recommandable, ou ma pauvre poesie se bat les flancs
+contre l'atmosphere mortelle. Si vous voyiez ce sejour, vous ne
+comprendriez pas que je m'en accommode; mais j'y ai de bons amis, des
+hotes excellents, et, a deux pas de la ville, des promenades
+charmantes, une Suisse en miniature.
+
+Adieu, cher Franz. Dites a Marie que je l'aime, que c'est a son tour
+de m'ecrire; au docteur _Ratto_, qu'il est un pedant, parce qu'il ne
+m'ecrit pas. Vous, je vous embrasse de coeur.
+
+J'oubliais de vous dire que j'ai fait un roman en trois volumes
+in-octavo, rien que ca! Je ne peux pas le faire paraitre avant la fin
+de mon proces, parce qu'il est trop republicain. Buloz, qui l'a paye,
+enrage[3].--Vous, qu'est-ce que c'est que toute cette musique que vous
+faites? Quand, ou et comment l'entendrai-je? Que vous etes heureux
+d'etre musicien!
+
+GEORGE.
+
+ [1] Femme de lettres.
+ [2] Le docteur David Richard, savant phrenologiste, ami de l'abbe de
+ Lamennais et de Charles Didier.
+ [3] _Engelvald_, roman dont l'action se passait au Tyrol et qui fut
+ detruit.
+
+
+
+
+CXLIII
+
+A M. AUGUSTE MARTINEAU-DESCHENEZ, A PARIS
+
+ La Chatre. 23 mai 1836.
+
+J'espere, mon enfant, que tu me pardonnes de ne t'avoir pas ecrit la
+victoire que les tribunaux m'ont accordee.
+
+Dabord, j'avais de mon histoire par-dessus la tete, et, si j'avais pu
+oublier que j'existais, je l'aurais fait de bon coeur. J'ai permis que
+ma biographie matrimoniale fut inseree dans _le Droit_; tu la liras,
+ou tu l'as lue. Dispense-moi donc de t'en _embeter_ une seconde fois.
+
+Ensuite, je n'ai pas cru manquer a l'amitie, j'ai cru user de son plus
+doux privilege en me reposant sur _mes lauriers_. Ma paresse a fait
+des mecontents, des grognons. Tu n'en es pas, toi qui es si doux, si
+affectueux, si sympathique. Dis-moi que tu n'as pas songe a me bouder,
+que tu n'as pas doute de mon affection, et n'en parlons plus.
+
+Que fais-tu? donne-moi de tes nouvelles. Moi, je vegete. Couchee sur
+une terrasse, dans un site delicieux, je regarde les hirondelles
+voler, le soleil se lever, se coucher, se barbouiller le nez de
+nuages, les hannetons donner de la tete contre les branches, et je ne
+pense a rien du tout, sinon qu'il fait beau et que nous sommes au mois
+de mai. Je suis dans le plus parfait et dans le plus desirable des
+cretinismes connus.
+
+M. D... est toujours campe a Nohant, tandis que mes bons amis de la
+Chatre continuent a me donner l'hospitalite. J'attends qu'il formule
+un acte d'appel ou qu'il prenne le parti de se tenir pour battu. Mon
+sort est donc encore incertain, non pour l'avenir, mais pour la saison
+presente. Je gagnerai, mais je voudrais bien que ce fut fini. On me
+dit qu'il desire entrer en arrangement, je ne m'y refuserai pas si
+c'est de l'argent seulement qu'il demande. Je suis ici en attendant
+une fin a ces incertitudes.
+
+Bonsoir, bon petit enfant! je t'embrasse fraternellement.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CXLIV
+
+A MADAME D'AGOULT, A GENEVE
+
+ La Chatre, 25 mai 1836.
+
+Vous avez bien fait de decacheter ma lettre, c'est une bonne action
+dont je vous remercie, puisqu'elle me vaut une si bonne et si
+affectueuse reponse. La seule chose qui me peine veritablement, c'est
+votre depart si prochain pour l'Italie. J'aurai beau faire, je ne
+serai pas libre avant les vacances; mais il ne me sera plus aussi
+facile d'aller vous rejoindre, car ou vous trouverais-je? Quoi que
+vous fassiez, ne quittez aucune ville sans m'ecrire, ne fut-ce que
+deux lignes, pour me dire ou vous etes et combien de temps vous y
+restez. Rien ne me fera renoncer a l'esperance d'aller vivre quelques
+semaines pres de vous. C'est un des plus doux reves de ma vie, et,
+comme, sans en avoir l'air, je suis tres perseverante dans mes
+projets, soyez sure que, malgre _les destins et les flots_, je les
+realiserai.
+
+Pour le moment, je ferais mal de m'absenter du pays. Mes adversaires,
+battus au grand jour, cherchent a me nuire dans les tenebres. Ils
+entassent calomnies sur absurdites pour m'aliener d'avance l'opinion
+de mes juges. Je m'en soucie assez peu; mais je veux pouvoir rendre
+compte, jour par jour, de toutes mes demarches. Si j'allais a Geneve
+maintenant, on ne manquerait pas de dire que j'y vais voir Franz
+seulement et de trouver la chose tres criminelle. Ne pouvant dire
+qu'entre Franz et moi il y a un bon ange dont la presence sanctifie
+notre amitie, je resterais sous le poids d'un soupcon qui servirait de
+pretexte entre mille pour me refuser la direction de mes enfants.
+
+S'il ne s'agissait que de ma fortune, je ne voudrais pas y sacrifier
+un jour de la vie du coeur; mais il s'agit de ma progeniture, mes
+seules amours, et a laquelle je sacrifierais les sept plus belles
+etoiles du firmament, si je les avais. Ne quittez toujours pas Geneve
+sans me dire ou vous allez. Cet hiver, je serai libre, j'aurai quelque
+argent (bien que je n'aie pas herite de vingt-cinq sous: c'est un
+ragot de journaliste en disette de nouvelles diverses), et j'irai
+certainement courir apres vous, loin des huissiers, des avoues et des
+rhumatismes.
+
+Je n'ai pas besoin de vous charger de dire a Franz tous mes regrets de
+ne pas l'avoir vu. Il s'en est fallu de si peu! Il sait bien, au
+reste, que c'est un vrai chagrin pour moi. Il n'y a qu'une chose au
+monde qui me console un peu de toutes mes mauvaises fortunes: c'est
+que vous me semblez heureux tous deux, et que le bonheur de ceux que
+j'aime m'est plus precieux que celui que je pourrais avoir. J'ai si
+bien pris l'habitude de m'en passer, que je ne songe jamais a me
+plaindre, meme seule, la nuit sous l'oeil de Dieu. Et pourtant je
+passe de longues heures tete a tete avec dame _Fancy_[1]. Je ne me
+couche jamais avant sept heures du matin; je vois coucher et lever le
+soleil, sans que ma solitude soit troublee par un seul etre de mon
+espece. Eh bien, je vous jure que je n'ai jamais moins souffert. Quand
+je me sens disposee a la tristesse, ce qui est fort rare, je me
+commande le travail, je m'y oublie et je reve alternativement. Une
+heure est donnee a la corvee d'ecrire, l'autre au plaisir de vivre.
+
+Ce plaisir est si pur dans ce temps-ci, avec tous ces chants d'oiseaux
+et toutes ces fleurs! Vous etes trop jeune pour savoir combien il est
+doux de ne pas penser et de ne pas sentir. Vous n'avez jamais envie le
+sort de ces belles pierres blanches qui, au clair de lune, sont si
+froides, si calmes, si mortes. Moi, je les salue toujours quand je
+passe aupres d'elles, la nuit, dans les chemins. Elles sont l'image de
+la force et de la purete. Rien ne prouve qu'elle soient insensibles au
+plaisir de ne rien faire. Elles contemplent, elles vivent d'une vie
+qui leur est propre. Les paysans sont convaincus que la lune a une
+action sur elles, _que le clair de lune casse les pierres et degrade
+les murs_. Moi, je le crois. La lune est une planete toute de glace et
+de marbre blanc. Elle est pleine de sympathie pour ce qui lui
+ressemble, et, quand les ames solitaires se placent sous son regard,
+elle les favorise d'une influence toute particuliere. Voila pourquoi
+on appelle les poetes _lunatiques_. Si vous n'etes pas contente de
+cette dissertation, vous etes bien difficile.
+
+Si vous voulez que je vous parle _histoire ancienne_, je vous dirai de
+madame A..., que je n'ai jamais eu de sympathie pour elle. J'ai eu
+beaucoup d'estime pour son caractere; mais, un beau jour, elle m'a
+fait une mechancete, la chose du monde que je comprends le moins et
+que je puis le moins excuser. Depuis que je ne vous ai ecrit, elle m'a
+fait amende honorable. Est-ce bonte? Est-ce legerete de tete et de
+coeur? Je n'ai plus guere confiance en elle, et, sans la maltraiter
+(car, a vrai dire, d'apres cette conduite fantasque, je m'apercois que
+je ne la connais pas du tout), je m'eloignerai d'elle avec soin. Je ne
+veux pas la juger; mais il y a sur la figure de celle chez qui l'on a
+surpris un mauvais sentiment quelque chose qui ne s'efface plus et qui
+vous glace a jamais. Je suis toute d'instinct et de premier mouvement.
+N'etes vous pas de meme? Il m'a semble que si.
+
+Je ne dis pas que je n'aime pas Sainte-Beuve. J'ai eu beaucoup trop
+d'affection pour lui pour qu'il me soit possible de passer a
+l'indifference ou a l'antipathie, a moins d'un tort grave. Je ne lui
+ai point vu de mechancete, a lui, mais de la secheresse, de la
+perfidie non raisonnee, non volontaire, non interessee, mais partant
+d'un grand _crescendo_ d'egoisme. Je crois que je le juge mieux que
+vous. Demandez a Franz, qui le connait davantage.
+
+L'abbe de Lamennais se fixe, dit-on, a Paris. Pour moi, ce n'est pas
+certain. Il y va, je crois, avec l'intention de fonder un journal. Le
+pourra-t-il? Voila la question. Il lui faut une ecole, des disciples.
+En morale et en politique, il n'en aura pas s'il ne fait d'enormes
+concessions a notre epoque et a nos lumieres. Il y a encore en lui,
+d'apres ce qui m'est rapporte par ses intimes amis, beaucoup plus du
+_pretre_ que je ne croyais. On esperait l'amener plus avant dans le
+cercle qu'on n'a pu encore le faire. Il resiste. On se querelle et on
+s'embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l'on
+s'entendit. Tout l'espoir de _l'intelligence vertueuse_ est la.
+Lamennais ne peut marcher seul.
+
+Si, abdiquant le role de prophete et de poete apocalyptique, il se
+jette dans l'action progressive, il faut qu'il ait une armee. Le plus
+grand general du monde ne fait rien sans soldats. Mais il faut des
+soldats eprouves et croyants. Il trouvera facilement a diriger une
+populace d'ecrivassiers sans conviction qui se serviront de lui comme
+d'un drapeau et qui le renieront ou le trahiront a la premiere
+occasion. S'il veut etre seconde veritablement, qu'il se mefie des
+gens qui ne disputeront pas avec lui avant d'accepter sa direction. En
+reflechissant aux consequences d'un tel engagement, je vous avoue que
+je suis moi-meme tres indecise. Je m'entendrais aisement avec lui sur
+tout ce qui n'est pas le dogme. Mais, la, je reclamerais une certaine
+liberte de conscience, et il ne me l'accorderait pas. S'il quitte
+Paris sans s'etre entendu avec deux ou trois personnes qui sont dans
+les memes proportions de devouement et de resistance que moi,
+j'eprouverai une grande consternation de coeur et d'esprit. Les
+elements de lumiere et d'education des peuples s'en iront encore
+epars, flottant sur une mer capricieuse, echouant sur tous les
+rivages, s'y brisant avec douleur, sans avoir pu rien produire. Le
+seul pilote qui eut pu les rassembler leur aura retire son appui et
+les laissera plus tristes, plus desunis et plus decourages que jamais.
+
+Si Franz a sur lui de l'influence, qu'il le conjure de bien connaitre
+et de bien apprecier l'etendue du mandat que Dieu lui a confie. Les
+hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas. C'est la
+leur devoir. Ils n'appartiennent point au passe. Ils ont un pas a
+faire faire a l'humanite. L'humilite d'esprit, le scrupule,
+l'orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu defend aux
+reformateurs. Si l'oeuvre que je reve pour lui peut s'accomplir, c'est
+_vous_ qui serez obligee de vous joindre a son bataillon sacre. Vous
+avez l'intelligence plus male que bien des hommes, vous pouvez etre un
+flambeau pur et brillant.
+
+J'ai ecrit a Paris pour qu'on vous envoie le numero du _Droit_. Je
+suis toujours dans le _statu quo_ pour mon proces. L'acte d'appel est
+fait. Je suis encore a la Chatre chez mes amis, qui me gatent comme un
+enfant de cinq ans. J'habite un faubourg en terrasse sur des rochers;
+a mes pieds, j'ai une vallee admirablement jolie. Un jardin de quatre
+toises carrees, plein de roses, et une terrasse assez spacieuse pour y
+faire dix pas en long, me servent de salon, de cabinet de travail et
+de galerie. Ma chambre a coucher est assez vaste; elle est decoree
+d'un lit a rideaux de cotonnade rouge, vrai lit de paysan, dur et
+plat, de deux chaises de paille et d'une table de bois blanc. Ma
+fenetre est situee a six pieds au-dessus de la terrasse. Par le
+treillage de l'espalier, je sors et je rentre la nuit pour me promener
+dans mes quatre toises de fleurs sans ouvrir de portes et sans
+eveiller personne.
+
+Quelquefois je vais me promener seule a cheval, a la brune. Je rentre
+sur le minuit. Mon manteau, mon chapeau d'ecorce et le trot
+melancolique de ma monture me font prendre dans l'obscurite pour un
+marchand forain ou pour un garcon de ferme. Un de mes grands
+amusements, c'est de voir le passage de la nuit au jour; cela s'opere
+de mille manieres differentes. Cette revolution, si uniforme en
+apparence, a tous les jours un caractere particulier.
+
+Avez-vous eu le loisir d'observer cela? Non! Travaillez-vous? Vous
+eclairez votre ame. Vous n'en etes pas a vegeter comme une plante.
+Allons, vivez et aimez-moi. Ne partez pas sans m'ecrire. Que les vents
+vous soient favorables et les cieux sereins! Tout prospere aux amants.
+Ce sont les enfants gates de la Providence. Ils jouissent de tout,
+tandis que leurs amis vont toujours s'inquietant. Je vous avertis que
+je serai souvent en peine de vous si vous m'oubliez.
+
+Je vous ferai arranger une belle chambre _chez moi_.
+
+Je fais un nouveau volume a _ Lelia_. Cela m'occupe plus que tout
+autre roman n'a encore fait: Lelia n'est pas moi. Je suis meilleure
+enfant que cela; mais c'est mon ideal. C'est ainsi que je concois ma
+muse, si toutefois je puis me permettre d'avoir une muse.
+
+Adieu, adieu! le jour se leve sans moi.--_-Per la ala del balcone,
+presto andiamo via di qua_...
+
+ [1] Reverie, imagination
+
+
+
+
+CXLV
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ La Chatre, 28 juin 1836.
+
+Mon amie,
+
+J'ai ecrit pour vous satisfaire, non pas a l'abbe[1], il nous a trop
+positivement defendu a tous de jamais lui adresser qui que ce soit
+(fut-ce le pape); mais a mon ami Didier, qui se chargera de vous faire
+faire connaissance avec lui d'une maniere plus affectueuse et plus
+intime, en vous donnant rendez-vous quelque jour rue du Regard. Il ira
+vous voir a cet effet, et vous dira l'heure ou vous pourrez rencontrer
+chez lui le bon abbe dans un bon jour.
+
+Toujours affable et modeste, il est quelquefois tres trouble et tres
+mal a l'aise, quand on lui presente une lettre de recommandation. Il a
+toute la timidite naive du genie. Si vous le trouvez causant a son
+aise avec ses amis de la rue du Regard, ou il passe une partie de ses
+journees, vous le connaitrez bien mieux, et le plaisir qu'il aura
+lui-meme a vous connaitre ne sera trouble par aucun mal-a-propos.
+
+Didier est a Geneve en ce moment, mais pour tres peu de jours.
+Aussitot qu'il sera revenu a Paris, il ira chez vous. Je lui ai fait
+passer votre adresse.
+
+Vous etes bien aimable de me donner de vos nouvelles et de me conter
+vos soucis. J'espere que les choses ne tourneront pas aussi mal que
+vous le craignez. Vous avez de la force, ayez aussi de l'esperance,
+c'est une des faces du courage. Quoi qu'il vous arrive, vous me
+trouverez toujours pleine de sollicitude et de devouement pour vous,
+vous n'en doutez pas, j'espere.
+
+Mon proces est toujours _pendant_ devant la cour de Bourges. J'attends
+l'epreuve decisive et j'ai toujours grand espoir d'en sortir aussi
+bien que des deux autres. Priez pour moi, vous qui etes une bonne et
+belle ame, chere a Dieu, sans doute.
+
+C'est a cause de cela que je ne puis m'imaginer qu'il vous abandonne
+jamais a un malheur reel.
+
+Adieu; aimez-moi toujours, votre amitie m'est precieuse et douce.
+Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et donnez a votre mari une
+poignee de main de la part de votre ami commun.
+
+GEORGE
+
+ [1] Lamennais.
+
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+1812.
+
+ I. A madame Maurice Dupin 2
+
+
+1815
+
+ II. A madame Maurice Dupin 24 fevrier 2
+
+
+1823
+
+ III. A M. Caron 21 novembre 2
+
+
+1825.
+
+ IV. A madame Maurice Dupin 3
+ V. A la meme 29 juin
+ VI. A la meme 28 aout 7
+
+
+1826
+
+ VII. A madame Maurice Dupin 25 fevrier 16
+ VIII. A madame la baronne Dudevant 30 avril 20
+ IX. A madame Maurice Dupin 12 juillet 23
+ X. A la meme 9 octobre 25
+ XI. A M. Caron 19 novembre 28
+ XII. A madame Maurice Dupin 23 decembre 26
+
+
+1827.
+
+ XIII. A M. Hippolyte Chatiron mars 31
+ XIV. A madame Maurice Hupin 5 juillet 34
+ XV. A la meme 17 juillet 36
+ XVI. A la meme 4 septembre 39
+ XVII. A M. Caron 22 novembre 41
+
+
+1828.
+
+ XVIII. A M. Hippolyte Caron 1er avril 43
+ XIX. A madame Maurice Dupin 7 avril 45
+ XX. A M. Caron 16 avril 47
+ XXI. A madame Maurice Dupin 4 aout 49
+ XXII. A M. Caron 15 novembre 52
+ XXIII. A madame Maurice Dupin 27 decembre 53
+
+
+1829.
+
+ XXIV. A M. Caron 20 janvier 55
+ XXV. A madame Maurice Dupin 8 mars 62
+ XXVI. A M. Duteil 10 mai 64
+ XXVII. A M. Caron 4 juin 67
+ XXVIII. A madame Maurice Dupin 11 juin 70
+ XXIX. A la meme 1er aout 72
+ XXX. A M. Jules Boucoiran 2 septembre 74
+ XXXI. A M. Caron 1er octobre 75
+ XXXII. A M. Jules Boucoiran 30 novembre 76
+ XXXIII. Au meme 8 decembre 78
+ XXXIV. A madame Maurice Dupin 29 decembre 80
+
+
+1830.
+
+ XXXV. A madame Maurice Dupin 1er fevrier 82
+ XXXVI. A la meme fevrier 85
+ XXXVII. A M. Jules Boucoiran 1er mars 87
+ XXXVIII. Au meme 22 mars 93
+ XXXIX. A madame Maurice Dupin 19 avril 97
+ XL. A M. Jules Boucoiran 20 juillet 100
+ XLI. Au meme 31 juillet 102
+ XLII. A madame Maurice Dupin 7 septembre 106
+ XLIII. A M. Jules Boucoiran 27 octobre 110
+ XLIV. A madame Maurice Dupin 22 novembre 112
+ XLV. A M. Charles Duvernet 1er decembre 115
+ XLVI. Au meme 1er decembre 121
+ XLVII. A M. Jules Boucoiran 3 decembre 129
+ XLVIII. Au meme 8 decembre 135
+ XLIX. Au meme 27 decembre 140
+
+
+1831.
+
+ L. A Maurice Dudevant janvier 141
+ LI. Au meme 8 janvier 142
+ LII. Au meme 10 janvier 143
+ LIV. A M. Jules Boucoiran 13 janvier 145
+ LV. A madame Maurice Dupin 18 janvier 148
+ LVI. A M. Charles Duvernet 19 janvier 150
+ LVII. A Maurice Dudevant 25 janvier 154
+ LVIII. A M. Jules Boucoiran 12 fevrier 156
+ LIX. A M. Duteil 15 fevrier 159
+ LX. A Maurice Dudevant 16 fevrier 164
+ LXI. A M. Jules Boucoiran 4 mars 165
+ LXII. A M. Charles Duvernet 6 mars 168
+ LXIII. A M. Jules Boucoiran 9 mars 173
+ LXIV. A madame Maurice Dupin 14 avril 175
+ LXV. A M. Charles Duvernet avril 178
+ LXVI. A madame Maurice Dupin 31 mai 179
+ LXVII. A madame Duvernet mere juin 184
+ LXVIII. A M. Charles Duvernet 25 juin 185
+ LXIX. A Maurice Dudevant 8 juillet 189
+ LXX. Au meme 16 juillet 190
+ LXXI. A M. Jules Boucoiran 17 juillet 191
+ LXXII. A M. Charles Duvernet 19 juillet 193
+ LXXIII. A Maurice Dudevant juillet 196
+ LXXIV. A madame Maurice Dupin 9 septembre 199
+ LXXV. A M. Jules Boucoiran 26 septembre 201
+ LXXVI. Au meme 6 novembre 204
+ LXXVII. A Maurice Dudevant 3 novembre 206
+ LXXVIII. Au meme novembre 207
+ LXXIX. A M. Jules Boucoiran 5 decembre 209
+
+
+1832.
+
+ LXXX. A M. Francois Rollinat janvier 210
+ LXXXI. A madame Maurice Dupin 22 fevrier 211
+ LXXXII. A Maurice Dudevant 4 avril 213
+ LXXXIII. A madame Maurice Dupin 15 avril 215
+ LXXXIV. A M. Gustave Papet mai 215
+ LXXXV. A Maurice Dudevant 4 mai 216
+ LXXXV. Au meme 17 mai 217
+ LXXXVI. A M. Charles Duvernet 6 juillet 219
+ LXXXVII. A Maurice Dudevant 7 juillet 220
+ LXXXVIII. Au meme 8 juillet 222
+ LXXXIX. A M. Francois Rollinat 1er aout 225
+ XC. A madame Maurice Dupin 6 aout 226
+ XCI. A M. Francois Rollinat 20 aout 228
+ XCII. Au meme septembre 230
+ XCIII. A Maurice Dudevant 6 decembre 231
+ XCIV. Au meme 12 decembre 233
+ XCV. A M. Jules Boucoiran 20 decembre 234
+
+
+1833
+
+ XCVI. A Maurice Dudevant 11 janvier 236
+ XCVII. A M. Jules Boucoiran 18 janvier 237
+ XCVIII. A Maurice Dudevant 27 fevrier 240
+ XCIX. A M. Jules Boucoiran 6 mars 241
+ C. A Monsieur*** 15 avril 243
+ CI. A madame Maurice Dupin mai 244
+ CII. A M. Casimir Dudevant 20 mai 245
+ CIII. A M. Francois Rollinat 26 mai 246
+ CIV. A M. Adolphe Gueroult 3 juin 249
+ CV. A madame*** juillet 250
+ CVI. A M. Charles Duvernet 5 juillet 252
+ CVII. A M. Francois Rollinat 21 novembre 253
+ CVIII. A madame Maurice Dupin decembre 255
+ CIX. A M. Maurice Dudevant 18 decembre 256
+ CX. A M. Jules Boucoiran 20 decembre 258
+
+
+1834.
+
+ CXI. A M. Hippolyte Chatiron 16 mars 260
+ CXII. A M. Jules Boucoiran 6 avril 265
+ CXIII. A M. Gustave Papet mai 269
+ CXIV. A M. Hippolte Chatiron 1er juin 271
+ CXV. A M. Jules Boucoiran 4 juin 274
+ CXVII. A Maurice Dudevant 29 juillet 277
+ CXVIII. A M. Francois Rollinat 15 aout 278
+ CXIX. A M. Jules Boucoiran 31 aout 279
+ CXX. A M. Jules Neraud 10 septembre 282
+ CXXI. A M. Francois Rollinat 20 septembre 284
+ CXXII. A M. Charles Duvernet 15 octobre 286
+
+
+1835.
+
+ CXXII. A M. Hippolyte Chatiron 17 avril 291
+ CXXIII. A M. Adolphe Gueroult 6 mars 293
+ CXXIV. A M. Alexis Duteuil 25 mai 297
+ CXXV. A madame la comtesse d'Agoult mai 299
+ CXXVI. A Madame Claire Brunne mai 302
+ CXXVII. A M. *** juin 303
+ CXXVIII. A Maurice Dudevant 18 juin 309
+ CXXIX. A madame Maurice Dupin 25 octobre 310
+ CXXX. A madame d'Agoult 1er novembre 313
+ CXXXI. A M. Adolphe Gueroult 9 novembre 322
+ CXXXII. Au Redacteur du _Journal de l'Indre_ 9 novembre 326
+ CXXXIII. A Maurice Dudevant 10 decembre 328
+ CXXXIV. Au meme 15 decembre 330
+
+
+1836.
+
+ CXXXV. A Maurice Dudevant 3 janvier 332
+ CXXXVI. A M. Francois Rollinat 4 fevrier 338
+ CXXXVII. A M. Adolphe Gueroult 11 fevrier 340
+ A la famille Saint-Simonienne de Paris 15 fevrier 341
+ CXXXVIII. A Maurice Dudevant 17 fevrier 345
+ CXXXIX. A madame d'Agoult 26 fevrier 348
+ CXL. A M. Eugene Pelletan 28 fevrier 351
+ CXLI. A M. Adolphe Gueroult mars 353
+ CXLII. A M. Franz Liszt 5 mai 359
+ CXLIII. A M. Auguste Martineau-Deschenez 23 mai 364
+ CXLIV. A madame d'Agoult 25 mai 365
+ CXLV. A madame Marliani 28 juin 373
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 1, 1812-1876 ***
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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