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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de mon
+temps (Tome 3), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3)
+
+Author: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: March 21, 2005 [EBook #15433]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+POUR SERVIR
+A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (III)
+
+PARIS
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS.
+RUE VIVIENNE, 2 BIS.
+
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+ POUR SERVIR A
+ L'HISTOIRE DE MON TEMPS
+
+ PAR
+
+ M. GUIZOT
+
+ TOME TROISIÈME
+
+ 1860
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ CHAPITRE XV
+
+ MON MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. (1832-1837.)
+
+Caractère et but du cabinet du 11 octobre 1832.--Difficultés de sa
+situation.--Avantages de sa composition.--D'où vient la popularité
+du ministère de l'instruction publique.--Son importance pour les
+familles;--pour l'État.--Des divers moyens de gouvernement des esprits
+selon les temps.--Caractère laïque de l'état actuel de l'intelligence et
+de la science.--Du système et de l'état des établissements d'instruction
+publique en Angleterre.--Mes conversations à Londres à ce sujet.--Unité
+nécessaire du système d'instruction publique en France.--Des essais
+d'organisation de l'instruction publique depuis 1789.--L'Assemblée
+constituante et M. de Talleyrand.--L'Assemblée législative et M. de
+Condorcet.--La Convention nationale et M. Daunou.--Le Consulat et la loi
+du 1er mai 1802.--L'Empire et l'Université.--L'instruction publique et
+la Charte.--Vicissitudes de l'organisation du ministère de l'instruction
+publique.--Comment je le fis organiser en y entrant.--Débuts du
+cabinet.--Préparation du discours de la Couronne.--Ouverture de la
+session de 1832.--Tentative d'assassinat sur le Roi.--État des affaires
+au dedans et au dehors.--Je tombe malade.
+
+
+Je n'ai nul dessein de toucher aux questions et aux querelles du temps
+présent; j'ai bien assez de celles qu'éveillent les souvenirs du passé;
+j'évite les comparaisons et les allusions, bien loin de les chercher.
+
+Cependant, à l'époque où j'arrive, je rencontre un fait auquel je ne
+puis me dispenser d'assigner son caractère et son sens véritables. C'est
+au cabinet du 11 octobre 1832 qu'on rapporte en général le premier essai
+prémédité de ce qu'on a appelé depuis le gouvernement parlementaire. Ce
+fut effectivement en vue du parlement, ou pour mieux dire des chambres
+et dans leur sein, que ce cabinet fut choisi pour assurer à la monarchie
+nouvelle leur intime et actif concours. Je tiens à dire avec précision
+ce qu'était, à nos yeux, la mission dont nous acceptions ainsi le
+fardeau.
+
+Les hommes de sens souriront un jour au souvenir du bruit qui se fait
+depuis quelque temps autour de ces mots: «gouvernement parlementaire,»
+et des mots qu'on met en contraste avec ceux-là. On repousse le
+gouvernement parlementaire, mais on admet le régime représentatif. On ne
+veut pas de la monarchie constitutionnelle telle que nous l'avons vue
+de 1814 à 1848; mais à côté d'un trône on garde une constitution. On
+distingue, on explique, on disserte pour bien séparer du gouvernement
+parlementaire le régime national et libéral, mais très-différent, qu'on
+entend lui donner pour successeur. J'admets ce travail; je livre le
+gouvernement parlementaire aux anatomistes politiques qui le tiennent
+pour mort et en font l'autopsie; mais je demande ce que sera son
+successeur. Que signifieront cette constitution et cette représentation
+nationale qui restent en scène? La nation influera-t-elle efficacement
+sur ses affaires? Aura-t-elle pour ses droits, pour ses biens, pour
+son repos comme pour son honneur, pour tous les intérêts, moraux
+et matériels qui sont la vie des peuples, de réelles et puissantes
+garanties? On lui retire le gouvernement parlementaire, soit; lui
+donnera-t-on, sous d'autres formes, un gouvernement libre? Ou bien, lui
+dira-t-on nettement et en face qu'elle doit s'en passer, et que les
+formes qu'on lui en conserve ne sont que de vaines apparences, indigne
+mensonge et puérile illusion?
+
+Qu'il y ait des formes et des degrés divers de gouvernement libre, que
+la répartition des droits et des forces politiques entre le pouvoir
+et la liberté ne doive pas être toujours et partout la même, cela est
+évident; ce sont là des questions de temps, de lieu, de moeurs, d'âge
+national, de géographie et d'histoire. Que, sur ces questions, notre
+régime parlementaire se soit plus d'une fois trompé, qu'il ait trop
+donné ou trop refusé, tantôt au pouvoir, tantôt à la liberté, peut être
+à tous les deux, je ne conteste pas. Mais si c'est là tout ce qu'on veut
+dire quand on l'attaque, ce n'est pas la peine de faire tant de bruit;
+les fautes de ce régime reconnues, reste toujours la vraie, la grande
+question: la France aura-t-elle ou n'aura-t-elle pas un gouvernement
+libre? C'est un acte d'hypocrisie que de prétendre se retrancher
+derrière les erreurs du régime parlementaire pour ne pas répondre à
+cette question suprême, ou pour la résoudre négativement sans oser le
+dire. On parle sans cesse de 1789: oublie-t-on que c'était précisément
+un gouvernement libre, ses principes et ses garanties, que la France
+voulait en 1789? Croit-on qu'elle se fût alors contentée d'un nouveau
+code civil et d'hommes nouveaux, sur le trône ou autour du trône, pour
+prix de la révolution où elle se lançait?
+
+Quand nous entrâmes dans le cabinet du 11 octobre 1832, c'était là, pour
+nous, une question résolue. Nous ne nous inquiétions guère alors du
+gouvernement parlementaire; nous n'en imaginions même pas le nom; mais
+nous voulions sérieusement un gouvernement libre, c'est-à-dire
+des garanties efficaces de la sécurité des droits et des intérêts
+individuels comme de la bonne gestion des affaires publiques. C'est là
+la liberté politique, et c'était bien la liberté politique que nous
+entendions pratiquer pour notre compte et fonder pour notre pays.
+
+Dans ce principe et ce but commun résidait l'unité du nouveau cabinet.
+Il était loin de réunir toutes les conditions et d'offrir tous les
+caractères qu'on a coutume de regarder comme essentiels à un cabinet
+parlementaire. Nous n'entrions pas tous ensemble et en même temps au
+pouvoir; nous ne sortions pas tous des mêmes rangs politiques; nous
+n'avions pas tous professé les mêmes maximes et suivi le même drapeau.
+Des huit ministres du 11 octobre 1832, quatre avaient appartenu au
+cabinet précédent, quatre seulement étaient nouveaux. Quelques-uns
+avaient soutenu et servi, d'autres avaient combattu la Restauration. Qui
+aurait regardé de près à nos idées et à nos tendances générales, à nos
+habitudes d'esprit et de vie, aurait trouvé entre nous des différences
+graves; mais soit par principe, soit par goût, soit par bon sens
+et prudence, nous regardions tous le gouvernement libre comme le
+gouvernement nécessaire; nous voulions tous que la monarchie et la
+Charte fussent l'une et l'autre une vérité.
+
+Aux yeux des spectateurs les plus intelligents et les plus
+bienveillants, l'entreprise était difficile et hasardeuse. Grâce aux
+rudes combats de M. Casimir Périer et à la grande lutte des 5 et 6
+juin, le gouvernement de Juillet était debout, mais c'était là tout son
+succès; les mêmes ennemis l'entouraient, les mêmes périls le menaçaient.
+Les conspirations et les insurrections étaient toujours flagrantes
+ou imminentes; les sociétés secrètes se montraient de plus en plus
+passionnées et audacieuses; la presse périodique, en majorité violemment
+hostile, agressive, destructive, dominait l'opposition parlementaire
+entraînée ou intimidée. Cette vanité de la victoire, ce bouillonnement
+continu de la tempête quand on se croyait dans le port, frappaient
+les meilleurs esprits de surprise et d'inquiétude, et leur faisaient
+concevoir, sur le succès d'une politique à la fois de résistance et de
+liberté, de tristes doutes: «Vous voilà dans les plus grandes aventures,
+vous et le pays, m'écrivait de Turin M. de Barante, le 17 octobre; je
+suis content, mais inquiet. Ces horribles et stupides clameurs ont-elles
+une grande influence dans la Chambre? Avez-vous persuasion que vous
+trouverez une majorité? Probablement; sans cela vous n'auriez pas risqué
+vous, vos amis et le sort commun.»
+
+Huit jours plus tard, le 25 octobre, M. Rossi m'exprimait de Genève des
+appréhensions analogues: «La partie est, comme vous le dites, engagée à
+fond. Elle l'est partout. Mais c'est vous qui avez la grosse affaire sur
+les bras. Nul, vous le savez, ne fait plus que moi des voeux sincères
+pour votre succès. Vous l'obtiendrez si vous pouvez vous déployer tout
+entier pour l'affermissement, le progrès et la gloire de la France. Le
+pourrez-vous? Serez-vous compris? Ne serez-vous pas entravé? Voilà mes
+craintes, tout en me flattant qu'elles sont chimériques.» Au moment
+de la formation du cabinet, les mêmes inquiétudes préoccupaient
+quelques-uns de ses membres les plus considérables; le duc de Broglie,
+qui fit de mon entrée la condition de la sienne, avait douté peu
+auparavant que lui-même fût en mesure de prendre part au pouvoir; il
+m'écrivait le 25 juin: «Le développement qu'ont pris depuis six semaines
+les affaires de la Vendée me paraît rendre mon entrée au ministère tout
+à fait impossible. C'est bien assez de l'inimitié qui s'attache au nom
+de doctrinaire; il ne faut pas dans ce moment y joindre l'inconvénient
+de passer pour carliste aux yeux des sots; il ne faut pas donner, contre
+un ministère qui se forme, les armes que donnerait ma conduite politique
+dans la Chambre des pairs pendant le cours de la session dernière. C'est
+un malheur dont je ne pourrais me racheter qu'en devenant persécuteur,
+ce qui ne me convient nullement. J'ignore où vous en êtes, ce que vous
+croyez possible ou désirable. Je pense que, si vous pouvez entrer avec
+Thiers et Dupin, la chose sera bonne; mais si vous ne le pouvez pas, il
+vaut mieux ne pas s'user et se compromettre en pure perte. Ce n'est pas
+à vous, qui me connaissez, que j'ai besoin de dire que tout ce que je
+puis vous appartient, en dedans comme en dehors du ministère, et que je
+mettrai très-volontiers ma tête là où vous mettrez la vôtre; mais, je
+le répète, il me paraîtrait absurde de braver l'orage que mon nom seul
+soulèverait. Le cri de carlisme est véritablement le seul qui, en ce
+moment, ait du retentissement en France; et quelque extravagant qu'il
+soit de le pousser contre moi, il y a la moitié de la bonne portion de
+la Chambre des députés et les trois quarts de notre meilleur public qui
+ne se feraient pas faute d'y croire.»
+
+Même le cabinet une fois formé, ses membres n'étaient pas tous bien
+confiants dans sa composition et ses chances; l'amiral de Rigny écrivait
+à M. Dupin: «J'étais peu porté, vous le savez, pour une pareille
+combinaison, malgré ma haute estime pour les personnes. On ne m'accusera
+pas au moins d'être resté par goût, car je déclare, et je crois encore
+avoir le droit d'être cru, que je me suis fait violence. Certes, la
+partie est périlleuse, je ne me le dissimule pas; elle l'eût été avec
+votre appui, quoique, suivant moi, à un moindre degré; que sera-t-elle
+privée de ce secours?»
+
+M. Thiers aussi restait un peu inquiet de l'alliance des doctrinaires,
+et quoique convaincu de la nécessité de leur concours, il prenait
+quelque soin pour rester et paraître, non pas séparé d'eux, mais
+différent et distinct.
+
+Une circonstance atténuait les difficultés de cette situation, et devait
+aider le pouvoir nouveau à les surmonter. Indépendamment de la pensée
+commune qui unissait tous ses membres dans la politique générale, le
+cabinet du 11 octobre 1832 avait cet avantage que chacun d'eux était
+bien approprié au poste spécial qu'il occupait. L'armée avait besoin
+d'être non-seulement réorganisée, mais relevée de l'échec qu'elle avait
+subi en 1830; le maréchal Soult était plus capable que personne de lui
+rendre ce double service: «le plus grand organisateur de troupes»,
+disait de lui l'empereur Napoléon; vieux soldat, glorieux capitaine,
+Gascon sérieux, habile à se servir, pour les affaires publiques comme
+pour les siennes propres, de son nom et de sa gloire, et doué de
+cette autorité à la fois rude et prudente qui sait se déployer en se
+ménageant. Le respect des traités, l'indépendance et la dignité dans la
+paix, la confiance de l'Europe dans la probité du nouveau gouvernement
+de la France, les rapports intimes avec l'Angleterre, ces bases
+nécessaires de notre politique extérieure étaient garanties par le
+caractère comme par la situation du duc de Broglie qui trouvait, dans
+ses relations personnelles avec lord Granville, alors ambassadeur
+d'Angleterre à Paris, de précieuses facilités et de loyaux moyens de
+succès. En acceptant le ministère de l'intérieur presque exclusivement
+réduit aux attributions de sûreté générale, M. Thiers s'était
+comme personnellement chargé de mettre fin à l'état d'insurrection
+qu'entretenait dans les départements de l'Ouest la présence de madame la
+duchesse de Berry; hardi témoignage de son dévouement à la cause qu'il
+servait et au cabinet où il entrait. L'amiral de Rigny, qui s'était fait
+honneur dans le commandement de notre escadre du Levant et à Navarin,
+avait le rare mérite d'être exempt de préjuges dans les questions
+relatives au régime de nos colonies, et disposé à entreprendre les
+grandes réformes que commandaient, dans ce régime, le droit humain et la
+bonne administration. M. Barthe avait été, sous la Restauration, trop
+engagé dans les rangs et dans les actes de l'opposition la plus ardente
+pour que son dévouement au service de la monarchie de 1830 ne soulevât
+pas contre lui ceux de ses anciens amis qui restaient hostiles à toute
+monarchie; mais sa situation et sa disposition convenaient au gros du
+parti libéral qui adoptait franchement le gouvernement nouveau; il ne
+pouvait être soupçonné de complaisance pour le parti légitimiste, et il
+se montrait résolu dans la défense du pouvoir contre ses divers ennemis.
+Le roi Louis-Philippe, qu'il avait bien servi dans les embarras du
+ministère Laffitte, lui portait confiance: «Bien peu d'avocats, me
+disait-il un jour, comprennent les conditions du gouvernement; Barthe
+y est arrivé; ce n'est pas un transfuge, c'est un converti; il a vu la
+lumière.» M. Humann ne trouvait pas tout à fait auprès du roi la
+même faveur; c'était un ministre des finances exigeant, ombrageux,
+susceptible, et qui craignait qu'on ne le crût facile envers la
+couronne; mais sa capacité reconnue, sa grande fortune personnelle,
+fruit de sa capacité, la gravité de ses moeurs qui n'ôtait rien à sa
+finesse, son esprit d'ordre et de règle dans l'administration de la
+fortune publique, lui donnaient au sein des Chambres, pour les affaires
+de son département, une autorité que, dans les grandes occasions et
+avec une intelligence élevée, il savait mettre au service de la bonne
+politique générale. C'était, parmi les ministres du 11 octobre 1832,
+l'un de ceux dont le mérite spécial était bien reconnu du public et
+contribuait au crédit du cabinet.
+
+J'ai occupé quatre ans le ministère de l'instruction publique. J'ai
+touché, pendant ce temps, à presque toutes les questions qui en
+dépendent ou qui s'y rattachent. J'ai à coeur de retracer ce que j'y
+ai fait, ce que j'y ai commencé sans pouvoir l'achever, ce que je me
+proposais d'y faire. J'ai été engagé, durant la même époque, dans toutes
+les luttes de la politique intérieure ou extérieure, dans toutes les
+vicissitudes de la composition et de la destinée du cabinet. Je placerai
+hors de ce tumulte des affaires et des passions du jour les questions
+relatives à l'instruction publique. Non que ces questions n'aient aussi
+leurs passions et leur bruit; mais ce sont des passions qui s'allument à
+un autre foyer, et un bruit qui se passe dans une autre sphère. Il y
+a des combats et des orages dans la région des idées; mais alors même
+qu'elle cesse d'être sereine, elle ne cesse pas d'être haute; et quand
+on y est monté, il ne faut pas avoir à tout moment à en descendre pour
+rentrer dans l'arène des intérêts temporels: quand j'aurai dit ce que
+fut, de 1832 à 1837, mon travail au service des intelligences et des
+âmes dans les générations futures, je reprendrai ma part, à la même
+époque, dans les luttes politiques de mes contemporains.
+
+Il y a un fait trop peu remarqué. Parmi nous et de nos jours, le
+ministère de l'instruction publique est de tous les départements
+ministériels le plus populaire, celui auquel le public porte le plus de
+bienveillance et d'espérance. Bon symptôme dans un temps où les hommes
+ne sont, dit-on, préoccupés que de leurs intérêts matériels et actuels.
+Le ministère de l'instruction publique n'a rien à faire avec les
+intérêts matériels et actuels de la génération qui possède en passant le
+monde; c'est aux générations futures, à leur intelligence et à leur sort
+qu'il est consacré. Notre temps et notre pays ne sont donc pas aussi
+indifférents qu'on les en accuse à l'ordre moral et à l'avenir.
+
+Les sentiments et les devoirs de famille ont aujourd'hui un grand
+empire. Je dis les sentiments et les devoirs, non l'esprit de famille
+tel qu'il existait dans notre ancienne société. Les liens politiques et
+légaux de la famille se sont affaiblis; les liens naturels et
+moraux sont devenus très-forts; jamais les parents n'ont vécu si
+affectueusement et si intimement avec leurs enfants; jamais ils n'ont
+été si préoccupés de leur éducation et de leur avenir. Bien que
+très-mêlée d'erreur et de mal, la forte secousse que Rousseau et son
+école ont imprimée en ce sens aux âmes et aux moeurs n'a pas été vaine,
+et il en reste de salutaires traces. L'égoïsme, la corruption et la
+frivolité mondaines ne sont certes pas rares; les bases mêmes de la
+famille ont été naguère et sont encore en butte à de folles et perverses
+attaques; pourtant, à considérer notre société en général et dans ces
+millions d'existences qui ne font point de bruit mais qui sont la
+France, les affections et les vertus domestiques y dominent, et font
+plus que jamais, de l'éducation des enfants, l'objet de la vive et
+constante sollicitude des parents.
+
+Une idée se joint à ces sentiments et leur prête un nouvel empire,
+l'idée que le mérite personnel est aujourd'hui la première force comme
+la première condition du succès dans la vie, et que rien n'en
+dispense. Nous assistons depuis trois quarts de siècle au spectacle de
+l'insuffisance et de la fragilité de toutes les supériorités que donne
+le sort, de la naissance, de la richesse, de la tradition, du rang; nous
+avons vu en même temps, à tous les étages et dans toutes les carrières
+de la société, une foule d'hommes s'élever et prendre en haut leur place
+par la seule puissance de l'esprit, du caractère, du savoir, du travail.
+A côté des tristes et mauvaises impressions que suscite dans les âmes ce
+trouble violent et continu des situations et des existences, il en sort
+une grande leçon morale, la conviction que l'homme vaut surtout par
+lui-même, et que de sa valeur personnelle dépend essentiellement sa
+destinée. En dépit de tout ce qu'il y a dans nos moeurs de mollesse et
+d'impertinence, c'est là aujourd'hui, dans la société française, un
+sentiment général et profond, qui agit puissamment au sein des familles
+et donne aux parents, pour l'éducation de leurs enfants, plus de bon
+sens et de prévoyance qu'ils n'en auraient sans ces rudes avertissements
+de l'expérience contemporaine. Bon sens et prévoyance plus nécessaires
+encore dans les classes déjà bien traitées du sort que dans les autres:
+un grand géologue, M. Élie de Beaumont nous a fait assister aux
+révolutions de notre globe; c'est de sa fermentation intérieure que
+proviennent les inégalités de sa surface; les volcans ont fait les
+montagnes. Que les classes qui occupent les hauteurs sociales ne se
+fassent point d'illusion; un fait analogue se passe sous leurs pieds;
+la société humaine fermente jusque dans ses dernières profondeurs, et
+travaille à faire sortir de son sein des hauteurs nouvelles. Ce vaste
+et obscur bouillonnement, cet ardent et général mouvement d'ascension,
+c'est le caractère essentiel des sociétés démocratiques, c'est la
+démocratie elle-même. Que deviendraient, en présence de ce fait, les
+classes déjà investies des avantages sociaux, les anciens, les riches,
+les grands et les heureux de toute sorte, si aux bienfaits du sort ils
+ne joignaient les mérites de l'homme; si par l'étude, le travail, les
+lumières, les fortes habitudes de l'esprit et de la vie, ils ne se
+mettaient en état de suffire dans toutes les carrières à l'immense
+concurrence qui leur est faite, et qu'on ne peut régler qu'à condition
+de la bien soutenir?
+
+C'est à cet état de notre société, au juste instinct de ses besoins, au
+sentiment de sollicitude ambitieuse ou prévoyante qui règne dans les
+familles, que le ministère de l'instruction publique doit sa popularité.
+Tous les parents s'intéressent vivement à l'abondance et à la salubrité
+de la source où leurs enfants iront puiser.
+
+A côté de ce puissant intérêt domestique un grand intérêt public vient
+se placer. Nécessaire aux familles, le ministère de l'instruction
+publique ne l'est pas moins à l'État.
+
+Le grand problème des sociétés modernes, c'est le gouvernement des
+esprits. On a beaucoup dit dans le siècle dernier, et on répète encore
+souvent que les esprits ne doivent point être gouvernés, qu'il faut les
+laisser à leur libre développement, et que la société n'a ni besoin ni
+droit d'y intervenir. L'expérience a protesté contre cette solution
+orgueilleuse et insouciante; elle a fait voir ce qu'était le
+déchaînement des esprits, et rudement démontré que, dans l'ordre
+intellectuel aussi, il faut des guides et des freins. Les hommes
+qui avaient soutenu, ici comme ailleurs, le principe du complet
+laisser-aller, se sont eux-mêmes hâtés d'y renoncer dès qu'ils ont eu
+à porter le fardeau du pouvoir: jamais les esprits n'ont été plus
+violemment pourchassés, jamais ils n'ont été moins libres de s'instruire
+et de se développer à leur gré, jamais plus de systèmes n'ont été
+inventés, ni plus d'efforts tentés pour les dominer que sous l'empire
+des partis qui avaient réclamé l'abolition de toute autorité dans
+l'ordre intellectuel.
+
+Mais si, pour le progrès comme pour le bon ordre dans la société, un
+certain gouvernement des esprits est toujours nécessaire, les conditions
+et les moyens de ce gouvernement ne sont pas toujours ni partout les
+mêmes; de notre temps, ils ont grandement changé.
+
+L'Église avait seule jadis le gouvernement des esprits. Elle possédait
+à la fois l'autorité morale et la suprématie intellectuelle. Elle était
+chargée de nourrir les intelligences comme de régler les âmes, et la
+science était son domaine presque aussi exclusivement que la foi.
+
+Cela n'est plus: l'intelligence et la science se sont répandues et
+sécularisées; les laïques sont entrés en foule dans le champ des
+sciences morales et l'ont cultivé avec éclat; ils se sont presque
+entièrement approprié celui des sciences mathématiques et physiques.
+L'Église n'a point manqué d'ecclésiastiques savants; mais le monde
+savant, docteurs et public, est devenu plus laïque qu'ecclésiastique. La
+science a cessé de vivre habituellement sous le même toit que la foi;
+elle a couru le monde. Elle est de plus devenue une puissance pratique,
+féconde en applications quotidiennes à l'usage de toutes les classes de
+la société.
+
+En devenant plus laïques, l'intelligence et la science ont prétendu à
+plus de liberté. C'était la conséquence naturelle de leur puissance, de
+leur popularité et de leur orgueil qui grandissaient à la fois. Et le
+public les a soutenues dans leur prétention, car tantôt il a vu que sa
+propre liberté était intimement liée à la leur, tantôt il a jugé que la
+liberté était, pour les maîtres de la pensée et de la science, la juste
+récompense des forces nouvelles qu'ils mettaient à la disposition de la
+société et des services qu'ils lui rendaient.
+
+Qu'on s'en félicite ou qu'on les déplore, qu'on s'accorde ou qu'on
+diffère sur leurs conséquences, qu'on s'aveugle ou qu'on s'alarme
+sur leurs dangers, ce sont là des faits certains et irrévocables.
+L'intelligence et la science ne redeviendront pas essentiellement
+ecclésiastiques; l'intelligence et la science laïques ne se passeront
+pas d'une large mesure de liberté.
+
+Mais précisément parce qu'elles sont maintenant plus laïques, plus
+puissantes et plus libres que jadis, l'intelligence et la science ne
+sauraient rester en dehors du gouvernement de la société. Qui dit
+gouvernement ne dit pas nécessairement autorité positive et directe:
+«l'influence n'est pas le gouvernement,» disait Washington, et dans
+l'ordre politique il avait raison; l'influence n'y saurait suffire; il y
+faut l'action directe et promptement efficace. Il en est autrement dans
+l'ordre intellectuel; quand il s'agit des esprits, c'est surtout par
+l'influence que le gouvernement doit s'exercer. Deux faits, à mon
+sens, sont ici nécessaires: l'un, que les forces vouées aux travaux
+intellectuels, les supériorités lettrées et savantes soient attirées
+vers le gouvernement, librement groupées autour de lui et amenées
+à vivre avec lui en rapport naturel et habituel; l'autre, que le
+gouvernement ne reste pas étranger au développement moral des
+générations successives, et qu'à mesure qu'elles paraissent sur la scène
+il puisse établir des liens intimes entre elles et l'État au sein duquel
+Dieu les fait naître. De grands établissements scientifiques et de
+grands établissements d'instruction publique soutenus par les grands
+pouvoirs publics, c'est la part légitime et nécessaire du gouvernement
+civil dans l'ordre intellectuel.
+
+Par quels moyens pouvons-nous aujourd'hui, en France, assurer au
+gouvernement cette part, et satisfaire à ce besoin vital de notre
+société? La France possédait autrefois, et en grand nombre, des
+établissements spéciaux et subsistant par eux-mêmes, des universités,
+des corporations enseignantes ou savantes qui, sans dépendre de l'État,
+lui étaient cependant unies par des liens plus ou moins étroits, plus ou
+moins apparents, tantôt avaient besoin de son appui, tantôt ne pouvaient
+se soustraire à son intervention, et donnaient ainsi au pouvoir
+civil une influence réelle, bien qu'indirecte et limitée, sur la vie
+intellectuelle et l'éducation de la société. L'Université de Paris, la
+Sorbonne, les Bénédictins, les Oratoriens, les Lazaristes, les Jésuites
+et tant d'autres corporations, tant d'autres écoles diverses
+dispersées dans les provinces, n'étaient certes pas des branches de
+l'administration publique, et lui causaient souvent de graves embarras.
+Avant de disparaître dans la tempête révolutionnaire, plusieurs de ces
+établissements étaient tombés dans des abus ou dans une insignifiance
+qui avaient détruit leur crédit moral et fait oublier leurs services.
+Mais pendant des siècles, ils avaient secondé le développement
+intellectuel de la société française et prêté à son gouvernement un
+utile concours. Presque tous anciens et propriétaires, attachés à leurs
+traditions, fondés dans un dessein religieux, ils avaient des instincts
+d'ordre et d'autorité en même temps que d'indépendance. C'était, dans
+l'ensemble, un mode d'action de l'État sur la vie intellectuelle et
+l'éducation de la nation; mode confus et incohérent, qui avait ses
+difficultés et ses vices, mais qui ne manquait ni de dignité, ni
+d'efficacité.
+
+En 1848, pendant mon séjour en Angleterre, on y débattait la question
+de savoir s'il ne conviendrait pas d'instituer un ministère de
+l'instruction publique, et de placer ainsi, sous l'autorité directe du
+pouvoir civil et central, ce grand intérêt de la société. Des hommes
+considérables, les uns engagés dans la politique et membres du
+parlement, les autres appartenant à l'Église anglicane, d'autres,
+esprits libres et purs philosophes, me demandèrent ce que j'en pensais.
+Nous nous en entretînmes à plusieurs reprises; je leur exposai notre
+système d'instruction publique en France; ils connaissaient bien celui
+de l'Allemagne. Après un sérieux examen de la question, ils arrivèrent,
+pour le compte de leur pays, à une conclusion que je tiens à reproduire
+ici telle qu'elle se manifesta, car en même temps qu'elle peint
+avec vérité la nature des établissements d'instruction publique en
+Angleterre, elle jette, à cet égard, sur l'état comparé des deux pays,
+une vive lumière.
+
+«Nous n'avons point, disaient-ils, comme la France et la Prusse, un
+système général et unique d'instruction publique; mais nous avons, en
+abondance, des établissements d'instruction publique de tous les genres
+et de tous les degrés: des écoles élémentaires pour l'éducation du
+peuple, des colléges pour les études classiques et littéraires, des
+universités pour l'enseignement supérieur de toutes les sciences.»
+
+«Ces établissements sont distincts et isolés; ils subsistent chacun
+à part et pour son propre compte, avec leurs ressources et leur
+administration particulières. Ils sont divers; ils ont été et ils
+restent organisés selon la pensée et le voeu des personnes qui les ont
+fondés, ou de celles qui les dirigent, ou de la portion du public qui
+leur confie ses enfants. Ils sont indépendants, sinon complètement, du
+moins à un haut degré, du gouvernement central qui les surveille et y
+intervient quelquefois, mais ne les dirige point. Enfin ils sont placés,
+non pas tous, mais la plupart, sous des influences religieuses; le plus
+grand nombre sous l'influence de l'Église anglicane, d'autres sous
+celles des communions ou sectes dissidentes.
+
+«Il y a certainement, dans l'organisation et l'administration intérieure
+de ces établissements, beaucoup d'imperfections à signaler, d'abus à
+réformer, de lacunes à combler, d'améliorations à introduire. Nous
+désirons ces réformes; nous approuvons que le pouvoir central de l'État,
+soit le parlement, soit la couronne, intervienne pour suppléer à
+l'insuffisance des établissements actuels, pour en redresser les abus,
+pour leur fournir des moyens de développement, pour stimuler entre eux
+le zèle et l'émulation. Mais nous regardons comme essentiel que le
+gouvernement central borne là son action, et qu'il n'institue pas un
+ministère spécial de l'instruction publique, chargé soit de fonder, en
+dehors et à côté des établissements actuels, un système général d'écoles
+diverses, soit de mettre la main sur les établissements actuels pour
+les réunir dans un grand ensemble et les placer sous une seule et même
+autorité. Une pareille tentative serait une véritable révolution en
+matière d'instruction publique. Nous préférons le maintien de ce qui
+existe.
+
+«D'abord parce que cela existe, et que nous tenons essentiellement au
+maintien des droits acquis et des faits établis, dans l'instruction
+publique comme ailleurs. Il n'est pas aisé de créer des êtres qui vivent
+réellement, et qui durent. Nos écoles élémentaires, soit celles de
+l'Église, soit celles des dissidents, nos colléges classiques d'Éton,
+de Harrow, de Westminster, de Rugby, nos universités d'Oxford et de
+Cambridge sont des êtres vivants, éprouvés. On peut organiser sur
+le papier des établissements d'instruction plus complets et plus
+systématiques. Ces établissements s'élèveraient-ils au-dessus du papier?
+grandiraient-ils? fructifieraient-ils? dureraient-ils? Il est permis
+d'en douter: nous avons plus de confiance dans les faits consacrés par
+le temps que dans les essais de la pensée humaine.
+
+«La variété et l'isolement de nos établissements actuels sont d'ailleurs
+des gages de liberté. Or, nous tenons beaucoup à la liberté, à la
+liberté réelle et pratique, en matière d'instruction publique comme
+en toute autre. C'est la liberté qui a fondé la plupart de nos écoles
+actuelles, grandes et petites. Elles doivent leur existence aux
+intentions libres, aux dons volontaires de personnes qui ont voulu
+satisfaire un certain sentiment, réaliser une certaine idée. Les mêmes
+idées, les mêmes sentiments qui animaient les fondateurs, tiennent
+encore probablement une grande place dans notre société. Le monde
+ne change pas autant, ni aussi vite que se le figurent des esprits
+superficiels, et la liberté s'accommode mal de l'uniformité
+scientifique. Nous voulons que les établissements divers, fondés jadis
+par le voeu libre de personnes bienfaisantes, continuent d'offrir
+au libre choix des parents, pour l'éducation de leurs enfants, des
+satisfactions variées; et nous croyons cela essentiel à la prospérité
+de l'instruction publique, qui ne peut se passer de la confiance des
+familles, autant qu'à la stabilité de l'ordre social.
+
+«Nous attachons de plus un prix immense aux influences et aux
+habitudes religieuses qui prévalent aujourd'hui dans la plupart de nos
+établissements d'instruction publique: influences et habitudes
+qui disparaîtraient, qui seraient du moins fort affaiblies si ces
+établissements formaient un vaste ensemble soumis à l'action directe et
+partout présente du gouvernement de l'État. Nous ne voudrions nullement
+confier à l'Église le gouvernement général de l'instruction publique;
+mais nous ne voulons pas non plus remettre l'instruction publique tout
+entière aux mains d'un pouvoir central laïque qui, peut-être en le
+voulant, et quand même il ne le voudrait pas, y ferait bientôt perdre
+aux pouvoirs religieux l'influence qu'ils y doivent exercer.
+
+«On invoque un principe: l'instruction civile et l'instruction
+religieuse doivent, dit-on, être complétement séparées; en laissant au
+clergé seul l'instruction religieuse, et en lui assurant les moyens
+comme la liberté de la donner, il faut placer sous la seule autorité
+laïque l'instruction civile tout entière. Nous tenons ce principe pour
+faux et funeste, du moins dans le sens et l'étendue qu'on voudrait lui
+donner. En matière de hautes sciences et pour les hommes, ou pour les
+jeunes gens qui touchent à l'âge d'homme, l'instruction civile et
+l'instruction religieuse peuvent être complétement séparées; la nature
+de ces études le comporte, et la liberté de l'esprit humain l'exige.
+Mais l'enseignement supérieur n'est que l'un des degrés de tout système
+général d'instruction publique. De quoi s'agit-il dans la plupart
+des établissements, dans les écoles élémentaires, dans les écoles
+classiques, et pour le plus grand nombre des enfants qui y vivent et
+des années qu'ils y passent? Il s'agit essentiellement d'éducation,
+de discipline morale. Bonne en elle-même et par les richesses qu'elle
+ajoute aux facultés naturelles de l'homme, c'est surtout par son intime
+rapport avec le développement moral que l'instruction intellectuelle
+est excellente. Or, on peut diviser l'enseignement; on ne divise
+pas l'éducation. On peut limiter à certaines heures les leçons qui
+s'adressent à l'intelligence seule; on ne mesure pas, on ne cantonne
+pas ainsi les influences qui s'exercent sur toute l'âme, notamment les
+influences religieuses. Pour atteindre leur but, pour produire
+leur effet, il faut que ces influences soient partout présentes et
+habituellement senties. L'instruction purement civile peut former
+l'esprit et le caractère; elle ne nourrit et ne règle point l'âme. Dieu
+et les parents ont seuls ce pouvoir. Il n'y a de véritable éducation
+morale que par la famille et par la religion. Et là où n'est pas la
+famille, c'est-à-dire dans les écoles publiques, l'influence de la
+religion est d'autant plus nécessaire. C'est l'honneur et le bonheur de
+notre pays que, dans nos établissements d'instruction publique, cette
+influence soit en général puissante. Nous ne voyons pas qu'elle ait nui
+chez nous à l'activité ni au libre développement de l'esprit humain, et
+en même temps il est évident qu'elle a grandement servi l'ordre public
+et la moralité individuelle.
+
+«Nous regarderions donc comme un grand mal et nous repousserions toute
+organisation de l'instruction publique qui altérerait gravement l'état
+actuel de nos divers établissements et les influences qui y prévalent.
+Nous applaudirons à toutes les réformes, à tous les développements qui
+pourront y être introduits; mais nous ne voulons ni les refondre dans un
+seul et même moule, ni en concentrer le gouvernement dans une seule et
+même main.»
+
+Je comprends que les Anglais arrivent à cette conclusion, et je les en
+approuve. En France, nous n'avons pas même à nous poser la question qui
+les y conduit. Chez nous, tous les anciens et divers établissements
+d'instruction publique ont disparu, les maîtres et les biens, les
+corporations et les dotations. Nous n'avons, dans la grande société,
+plus de petites sociétés particulières, subsistant par elles-mêmes et
+vouées aux divers degrés de l'éducation. Ce qui s'est relevé ou ce qui
+essaye de naître, en ce genre, est évidemment hors d'état de suffire aux
+besoins publics. En matière d'instruction publique, comme dans toute
+notre organisation sociale, un système général, fondé et soutenu par
+l'État, est pour nous une nécessité; c'est la condition que nous ont
+faite et notre histoire et le génie national. Nous voulons l'unité;
+l'État seul peut la donner; nous avons tout détruit; il faut créer.
+
+C'est un curieux spectacle que celui de l'homme aux prises avec le
+travail de la création, et l'ambitieuse grandeur de sa pensée se
+déployant sans souci des étroites limites de son pouvoir. De 1789
+à 1800, trois célèbres assemblées, vrais souverains de leur temps,
+l'Assemblée constituante, l'Assemblée législative et la Convention
+nationale, se promirent de donner à la France un grand système
+d'instruction publique. Trois hommes d'un esprit éminent et très-divers,
+M. de Talleyrand, M. de Condorcet et M. Daunou furent successivement
+chargés de faire un rapport et de présenter un projet sur cette
+importante question dont les gens d'esprit engagés dans les luttes
+révolutionnaires se plaisaient à se préoccuper, comme pour prendre, dans
+cette sphère de la spéculation et de l'espérance philosophique, quelque
+repos des violences du temps. Les rapports de ces trois hommes,
+brillants représentants de la société, de la politique et de la science
+de leur époque, sont des oeuvres remarquables et par leur caractère
+commun et par leurs traits divers et distinctifs. Dans tous les trois
+une pensée commune éclate: l'homme règne seul en ce monde, et la
+révolution de 1789 est l'avénement de son règne; il s'y lance confiant
+dans sa toute-puissance, disposant en maître de la société humaine, dans
+l'avenir comme dans le présent, et assuré de la façonner à son gré. Dans
+le travail auquel M. de Talleyrand a donné son nom, c'est l'orgueil de
+l'esprit qui domine, avec une ardeur bienveillante, sans colère encore
+comme sans mécompte. L'instruction publique y est appelée un _pouvoir_
+qui embrasse tout, depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux fêtes les
+plus imposantes de la nation;--tout nécessite une _création_ en ce
+genre;--son caractère essentiel doit être _l'universalité_, et quant aux
+choses, et quant aux personnes;--l'État règle les études théologiques
+comme les autres; «la morale évangélique est le plus beau présent que la
+Divinité ait fait aux hommes; c'est un hommage que la nation française
+s'honore de lui rendre.» _L'Institut_, successeur de toutes les
+académies, est présenté comme l'école suprême, le sommet de
+l'instruction publique; il sera à la fois corps savant, corps
+enseignant, et corps administrant les établissements scientifiques
+et littéraires. Entre le rapport de M. de Talleyrand à l'Assemblée
+constituante et celui de M. de Condorcet à l'Assemblée législative,
+la filiation est visible; on a roulé sur la même pente; mais l'espace
+parcouru est déjà immense; l'ambition philosophique a cédé la place à
+la passion révolutionnaire; une pensée politique spéciale, exclusive,
+domine le nouveau travail; l'égalité en est le principe et le but
+souverain: «L'ordre de la nature, dit Condorcet, n'établit dans
+la société d'autre inégalité que celle de l'instruction et de la
+richesse;--établir entre les citoyens une égalité de fait et rendre
+réelle l'égalité établie par la loi, tel doit être le premier but d'une
+instruction nationale;--à tous les degrés, dans tous les établissements
+publics d'instruction, l'enseignement sera totalement gratuit;--la
+gratuité de l'instruction doit être considérée surtout dans son rapport
+avec l'égalité sociale.» Tout le rapport et le plan de Condorcet sont
+dédiés à ce tyrannique dessein de l'égalité qui pénètre jusque dans le
+sein de la grande société nationale des sciences et des arts, destinée
+à être le couronnement de l'édifice; nul membre ne pourra être de deux
+classes à la fois, «ce qui nuit à l'égalité.» La liberté tient plus de
+place que l'égalité dans le travail de M. Daunou pour la Convention
+nationale; il reproche à ses prédécesseurs de n'en avoir pas assez
+reconnu et garanti les droits; dans le plan de M. de Talleyrand, il
+trouve «trop de respect pour les anciennes formes, trop de liens et
+d'entraves; Condorcet, dit-il, instituait en quelque sorte une Église
+académique.» M. Daunou ne veut point d'organisation publique de
+l'enseignement scientifique et littéraire; l'État, selon lui, ne
+doit s'occuper que de l'instruction primaire et de l'instruction
+professionnelle; hors de là, «liberté de l'éducation, liberté des
+établissements particuliers d'instruction, liberté des méthodes
+instructives.» Mais à côté de ce large laisser-aller en fait
+d'instruction publique, M. Daunou aussi a son idée fixe et sa manie;
+la passion de la république est, pour lui, ce qu'était, pour M. de
+Condorcet, la passion de l'égalité: «Il n'y a de génie, dit-il, que dans
+une âme républicaine;--un système d'instruction publique ne peut se
+placer qu'à côté d'une constitution républicaine;» sous l'empire d'une
+telle constitution, «le plus vaste moyen d'instruction publique, dit-il,
+est dans l'établissement des fêtes nationales;» et il consacre tout un
+titre de son projet de loi à l'énumération et au règlement de ces fêtes
+annuelles instituées au nombre de sept, fêtes de la République, de la
+Jeunesse, des Époux, de la Reconnaissance, de l'Agriculture, de la
+Liberté et des Vieillards.
+
+Au milieu de la tourmente révolutionnaire, tous ces projets, tous ces
+rêves, tour à tour généreux, dangereux ou puérils, demeurèrent sans
+résultats. On décréta l'instruction primaire universelle et gratuite;
+mais il n'y eut ni écoles, ni instituteurs. On essaya sous le nom
+_d'écoles centrales_ un système d'instruction secondaire qui, malgré
+des apparences ingénieuses et libérales, ne répondait ni aux traditions
+del'enseignement, ni aux lois naturelles du développement intellectuel
+de l'homme, ni aux conditions morales de l'éducation. En matière
+d'instruction supérieure et spéciale, quelques grandes et célèbres
+écoles s'élevèrent. L'Institut fut fondé. Les sciences mathématiques et
+physiques prodiguèrent à la société leurs services et leur gloire;
+mais aucun grand et efficace ensemble d'instruction publique ne vint
+remplacer les établissements détruits. On s'était et on avait beaucoup
+promis; on ne fit rien. Des chimères planaient sur des ruines.
+
+Le gouvernement consulaire fut plus sérieux et plus efficace. La loi
+du 1er mai 1802, vaine quant à l'instruction primaire, incomplète et
+hypothétique quant à l'instruction supérieure, rétablit, sous le nom et
+au sein des lycées, une véritable instruction secondaire dans laquelle
+se retrouvaient de bons principes d'enseignement et des garanties
+d'influence sociale et de durée. Pourtant l'oeuvre manquait
+d'originalité et de grandeur: l'instruction publique était considérée
+comme un simple service administratif, et placée à ce titre, personnes
+et choses, parmi les nombreuses et très-diverses attributions du
+ministre de l'intérieur. Ni le rang qui lui appartenait, ni le mode de
+gouvernement qui lui convenait n'étaient compris; elle tombait sous
+l'empire de ce mécanisme bureaucratique qui règle et dirige bien les
+affaires d'ordre matériel, mais dont les affaires d'ordre moral ne
+sauraient s'accommoder.
+
+L'empereur Napoléon ne s'y trompa point: averti par ces instincts
+grands et précis qui lui révélaient la vraie nature des choses et les
+conditions essentielles du pouvoir, il reconnut, dès qu'il y pensa
+lui-même et à lui seul, que l'instruction publique ne pouvait être ni
+livrée à la seule industrie privée, ni gouvernée par une administration
+ordinaire, comme les domaines, les finances ou les routes de l'État.
+Il comprit que, pour donner aux hommes chargés de l'enseignement la
+considération, la dignité, la confiance en eux-mêmes et l'esprit de
+dévouement, pour que ces existences si modestes et si faibles se
+sentissent satisfaites et fières dans leur obscure condition, il fallait
+qu'elles fussent groupées et comme liées entre elles, de manière à
+former un corps qui leur prêtât sa force et sa grandeur. Le souvenir des
+corporations religieuses et enseignantes revint à l'esprit de Napoléon;
+mais en les admirant, comme il admirait volontiers ce qui avait duré
+avec éclat, il reconnut leurs vices qui seraient plus graves de nos
+jours. Les corporations religieuses étaient trop étrangères et au
+gouvernement de l'État et à la société elle-même; par le célibat, par
+l'absence de toute propriété individuelle et bien d'autres causes
+encore, elles vivaient en dehors des intérêts, des habitudes et presque
+des sentiments généraux. Le gouvernement n'exerçait sur elles qu'une
+influence indirecte, rare et contestée. Napoléon comprit que, de nos
+jours, le corps enseignant devait être laïque, menant la vie sociale,
+partageant les intérêts de famille et de propriété personnelle,
+étroitement uni, sauf sa mission spéciale, à l'ordre civil et à la masse
+des citoyens; Il fallait aussi que ce corps tînt de près au gouvernement
+de l'État, qu'il reçût de lui ses pouvoirs et les exerçât sous son
+contrôle général. Napoléon créa l'Université, adaptant, avec un
+discernement et une liberté d'esprit admirables, l'idée-mère des
+anciennes corporations enseignantes au nouvel état de la société.
+
+Les meilleures oeuvres n'échappent pas à la contagion des vices de
+leur auteur. L'Université était fondée sur le principe que l'éducation
+appartient à l'État. L'État, c'était l'Empereur. L'Empereur voulait et
+avait le pouvoir absolu. L'Université fut, en naissant, un régime de
+pouvoir absolu. En dehors de l'institution, ni les droits de la famille,
+ni ceux de l'Église, ni ceux de l'industrie privée n'étaient reconnus
+et respectés. Dans le sein même de l'institution, il n'y avait, pour la
+situation, la dignité et la juste indépendance des personnes, point
+de réelles garanties. Si, en France, l'Empereur était l'État, dans
+l'Université le grand-maître était l'empereur. Je me sers d'expressions
+trop absolues; en fait, le gouvernement de l'Université s'est toujours
+appliqué à ménager les droits divers; mais quelles que soient la
+prudence ou l'inconséquence des hommes, les principes portent leurs
+fruits; selon les principes de la constitution universitaire, il n'y
+avait, en matière d'instruction publique, point de liberté pour les
+citoyens, point de responsabilité du pouvoir envers le pays.
+
+Aussi quand la Charte eut institué en France le gouvernement libre,
+quand la liberté des citoyens et la responsabilité du pouvoir
+furent devenues le droit commun et pratique du pays, l'embarras de
+l'Université, et du gouvernement à son sujet, fut extrême; ses
+maximes, ses règles, ses traditions n'étaient plus en rapport avec les
+institutions générales; au nom de la religion, des familles, de la
+liberté, de la publicité, on élevait; autour d'elle et contre elle, des
+réclamations qu'elle ne savait comment repousser sans se mettre en lutte
+avec le système constitutionnel, ni comment admettre sans se démentir
+et se mutiler elle-même. Le pouvoir qui la gouvernait, qu'il s'appelât
+grand-maître, conseil royal ou président, n'était ni un ministre, ni
+assez petit et assez dépendant pour n'être que le subordonné d'un
+ministre. Nul ministre ne voulait répondre de lui; et il ne pouvait
+porter lui-même, auprès des chambres et du public, le poids de la
+responsabilité. Pendant six ans, de 1815 à 1821, des hommes supérieurs,
+M. Royer-Collard, M. Cuvier, M. Silvestre de Sacy, M. Lainé, usèrent
+leur talent et leur influence dans cette situation anormale; ils
+gagnèrent du temps; ils sauvèrent la vie à l'Université, mais sans
+résoudre la question de son existence constitutionnelle. C'était une
+pièce qui ne trouvait, dans la nouvelle machine de gouvernement, ni sa
+place, ni son jeu.
+
+Le sort a des combinaisons qui semblent se moquer de la prévoyance
+humaine: ce fut sous un ministère regardé, non sans motif, comme hostile
+à l'Université, et au moment où elle en redoutait le plus les coups,
+qu'elle sortit de sa situation embarrassée et monta à son rang dans
+l'État; M. de Villèle avait fait l'abbé Frayssinous grand-maître;
+l'instruction publique était sous la direction d'un évêque; pour
+satisfaire le clergé et pour l'attirer en même temps sous son influence,
+il fallait à M. de Villèle quelque chose de plus; il associa l'Église
+au gouvernement de l'État; il fit l'évêque d'Hermopolis ministre des
+affaires ecclésiastiques, mais en lui donnant au même moment le titre et
+les fonctions, non plus seulement de grand-maître de l'Université, mais
+de ministre de l'instruction publique. L'instruction publique fut
+ainsi officiellement classée parmi les grandes affaires publiques;
+l'Université entra, à la suite de l'Église, dans les cadres et dans les
+conditions du régime constitutionnel.
+
+Moins de quatre ans après, elle fit un nouveau pas. Partout redoutée
+et vivement combattue, la prépondérance ecclésiastique était
+particulièrement suspecte en matière d'instruction publique; le
+mouvement libéral qui, en 1827, renversa M. de Villèle et amena le
+cabinet Martignac aux affaires, eut là aussi son effet; l'ordonnance
+royale du 4 janvier 1828, en nommant les nouveaux ministres, déclara
+«qu'à l'avenir l'instruction publique ne ferait plus partie du ministère
+des affaires ecclésiastiques;» et le 10 février suivant, elle devint,
+dans les conseils de l'État, un département spécial et indépendant qui
+fut confié à M. de Vatimesnil.
+
+Cette intelligente et prudente organisation ne fut alors qu'éphémère;
+avec M. de Polignac, les passions de parti reprirent leur pouvoir;
+l'Université rentra sous la main de l'Église; il n'y eut plus qu'un
+ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique.
+La Révolution de 1830 laissa d'abord subsister cet état de choses;
+seulement, par une mauvaise concession à la vanité de l'esprit laïque
+et comme pour marquer sa victoire, elle changea les mots et déplaça les
+rangs; l'Université prit le pas sur l'Église; il y eut un ministre de
+l'instruction publique et des cultes. Ce fut sous ce titre et avec ces
+attributions que le duc de Broglie, M. Mérilhou, M. Barthe, le comte
+de Montalivet et M. Girod de l'Ain occupèrent ce département jusqu'au
+moment où le cabinet du 11 octobre 1832 se forma.
+
+En prenant le ministère de l'instruction publique, je fus le premier à
+demander qu'on en détachât les cultes. Protestant, il ne me convenait
+pas, et il ne convenait pas que j'en fusse chargé. J'ose croire que
+l'Église catholique n'aurait pas eu à se plaindre de moi; je l'aurais
+peut-être mieux comprise et plus efficacement défendue que beaucoup de
+ses fidèles; mais il y a des apparences qu'il ne faut jamais accepter.
+L'administration des cultes passa dans les attributions du ministre
+de la justice. Ce fut, à mon sens, une faute de n'en pas former un
+département séparé; c'est un honneur dû à l'importance et à la dignité
+des intérêts religieux. Précisément de nos jours et après tant de
+victoires, le pouvoir laïque ne saurait trop ménager la fierté
+susceptible du clergé et de ses chefs. C'est d'ailleurs une combinaison
+malhabile de placer les rapports de l'Église avec l'État dans les mains
+de ses rivaux ou de ses surveillants officiels. On ne témoigne pas
+la méfiance sans l'inspirer, et le meilleur moyen de bien vivre avec
+l'Église, c'est d'accepter franchement sa grandeur et de lui faire
+largement sa place et sa part.
+
+Réduites à l'instruction publique, les attributions du département que
+j'allais occuper étaient, sous ce rapport, très-incomplètes; il avait eu
+l'Université pour berceau et n'en était pas sorti; le grand-maître de
+l'Université avait pris le titre de ministre de l'instruction publique
+en général, mais sans le devenir effectivement. Je réclamai pour ce
+ministère ses possessions et ses limites naturelles. D'une part,
+tous les grands établissements d'instruction fondés en dehors de
+l'Université, le Collège de France, le Muséum d'histoire naturelle,
+l'École des chartes, les Écoles spéciales de langues orientales et
+d'archéologie; d'autre part, les établissements consacrés, non à
+l'enseignement, mais à la gloire et au progrès des sciences et des
+lettres, l'Institut, les diverses sociétés savantes, les bibliothèques,
+les encouragements scientifiques et littéraires furent placés sous la
+main du ministre de l'instruction publique. Quelques lacunes restent
+encore dans les attributions qui sont en quelque sorte le droit de
+ce département; il n'a pas entre autres, dans la direction et
+l'encouragement des beaux-arts, la part d'influence qui devrait lui
+appartenir; les arts ont, avec les lettres, des liens naturels et
+nécessaires; ce n'est que par ce commerce intime et habituel qu'ils sont
+assurés de conserver leur propre et grand caractère qui est le culte du
+beau, et sa manifestation aux yeux des hommes. Si Léonard de Vinci et
+Michel-Ange n'avaient pas été des lettrés, passant leur vie dans le
+monde lettré de leur temps, ni leur influence, ni même leur génie ne se
+seraient déployés avec un si pur et si puissant éclat. Placés hors de la
+sphère des lettres et dans le domaine de l'administration ordinaire, les
+arts courent grand risque de tomber sous le joug, ou de la seule utilité
+matérielle, ou des petites fantaisies du public. Le département de
+l'instruction publique a encore, sous ce rapport, et dans l'intérêt
+des arts eux-mêmes, une importante conquête à faire. A tout prendre
+cependant, ce département reçut, au moment où j'y entrai, son extension
+légitime et son organisation rationnelle; de 1824 à 1830, il n'avait
+guère été qu'un expédient; en 1832, il devint, dans l'ensemble de nos
+institutions, un rouage complet et régulier, capable de rendre à la
+société et au pouvoir, dans l'ordre intellectuel et moral, les services
+dont, aujourd'hui moins que jamais, ils ne sauraient se passer.
+
+Le cabinet ainsi constitué et les attributions de tous les ministres
+réglées, chacun de nous se mit à l'oeuvre pour accomplir sa mission
+particulière dans la politique commune dont nous poursuivions le succès.
+Le duc de Broglie entra en négociation intime avec le cabinet de Londres
+pour résoudre enfin, par l'action concertée des deux puissances sur
+Anvers, la question belge que la résistance du roi de Hollande aux
+instances de l'Europe tenait encore en suspens. Le maréchal Soult et
+l'amiral de Rigny se hâtèrent d'organiser l'un l'armée, l'autre la
+flotte qui devaient être chargées de cette délicate opération. M. Thiers
+porta, sur les moyens de mettre fin aux troubles des départements
+de l'Ouest, tout l'effort de sa fertile et habile activité. Nous
+entreprîmes, M. Humann, M. Barthe, M. d'Argout et moi, la prompte
+préparation des divers projets de loi dont il avait été convenu que
+nous occuperions les Chambres dans leur prochaine session. Elle devait
+s'ouvrir le 19 novembre. Le discours d'ouverture du Roi était, pour la
+couronne et pour le cabinet, d'une grande importance; la politique de
+résistance et de liberté, d'indépendance et de paix, tentée dès le
+lendemain de la Révolution et énergiquement pratiquée par M. Casimir
+Périer, y devait être hautement adoptée au nom des diverses nuances
+d'opinion qui venaient de s'unir autour du trône pour former le
+Gouvernement. Je fus chargé d'en préparer la rédaction.
+
+C'est une tâche qui m'est presque toujours échue dans les divers
+cabinets dont j'ai fait partie. Tâche difficile en elle-même, car peu de
+choses le sont davantage que de résumer, dans quelques phrases à la fois
+générales et précises, et significatives sans être compromettantes, la
+situation et la politique d'un gouvernement, à un moment donné et au
+milieu même de l'action. Ce qui est plus difficile encore, c'est
+de faire parler en même temps, parla bouche royale, le Roi et ses
+conseillers, de façon à satisfaire à la dignité comme à la vraie pensée
+des uns et des autres, en écartant les dissidences qui peuvent exister
+entre eux, pour ne laisser paraître que l'action harmonique du pouvoir
+qu'ils exercent ensemble. Malgré ces embarras, et précisément à cause
+de ces embarras, cette épreuve que le régime constitutionnel impose
+périodiquement au prince et à ses ministres est bonne et salutaire; elle
+leur rappelle, à jour fixe et solennel, leur situation mutuelle et la
+nécessité où ils sont de se montrer unis et de parler comme d'agir en
+commun. Il y a, dans cette manifestation publique du Gouvernement tout
+entier devant le pays, un hommage au rang qu'y tient la royauté et une
+garantie pour l'influence du pays auprès de la royauté. C'est beaucoup
+d'être obligé de paraître tel qu'il est à souhaiter qu'on soit en effet.
+La publicité inévitable détermine souvent la bonne conduite et prévient
+bien plus de fautes qu'elle n'en révèle.
+
+Ni pour le roi Louis-Philippe, ni pour ses conseillers, cette obligation
+n'avait, en novembre 1832, rien d'embarrassant; ils étaient parfaitement
+d'accord et sur les maximes générales de la politique, et sur la
+conduite à suivre dans les questions particulières qu'ils avaient à
+résoudre. Ni de la part du Roi, ni de celle des ministres, aucune
+prétention exorbitante, aucune susceptibilité jalouse ne gênaient entre
+eux les rapports. Le cabinet se réunissait tantôt chez son président, le
+maréchal Soult, tantôt aux Tuileries autour du Roi, selon la nature et
+l'état des affaires dont il avait à s'occuper; et dans l'une comme dans
+l'autre de ces réunions, la liberté de la discussion était entière
+sans grand'peine, car elle n'avait point de profonds dissentiments à
+surmonter. La rédaction du discours de la couronne n'offrait donc,
+quant au fond même de la politique, point de difficulté grave; restait
+seulement l'obligation, toujours difficile, de se mettre d'accord, et
+entre ministres et avec le Roi, sur la mesure, les convenances et les
+nuances du langage qu'à propos des diverses questions à l'ordre du jour,
+le Roi devait tenir, au nom de la France devant l'Europe, au nom du
+gouvernement devant la France. Avant, d'arriver devant le cabinet tout
+entier, c'était entre le Roi et moi que cette difficulté se rencontrait,
+et ici ma tâche ne laissait pas d'être laborieuse. Non-seulement le
+roi Louis-Philippe prenait fort au sérieux ses devoirs de Roi et les
+affaires du pays; il avait de plus l'esprit singulièrement abondant,
+soudain, vif, mobile, et chaque idée, chaque impression exerçait sur
+lui, au moment où elle lui arrivait, un grand empire. Clairvoyant et
+judicieux dans le but qu'il se proposait d'atteindre en parlant, il ne
+pressentait pas toujours avec justesse l'effet de ses paroles sur le
+public auquel elles s'adressaient, et ne se préoccupait guère que de
+satisfaire sa propre et actuelle pensée à laquelle il attachait souvent
+plus d'importance qu'elle n'en avait réellement. Je lui remis mon projet
+de discours dans les premiers jours de novembre, et pendant quinze
+jours, nous eûmes, sur chaque paragraphe, presque sur chaque mot, des
+discussions sans cesse déroutées et renouvelées par quelque nouvelle
+intention ou quelque nouveau doute qui venait se jeter à la traverse
+des résolutions adoptées la veille. Je recevais chaque jour, et souvent
+plusieurs fois dans la journée, de petits billets du Roi qui me
+transmettaient les résultats de cet incessant travail de son esprit, et
+m'obligeaient à remanier incessamment le mien. Par respect monarchique,
+et aussi dans la conviction qu'en définitive le résultat en serait bon,
+j'acceptais de bonne grâce cette longue controverse, souvent assez
+insignifiante quoique assez vive. Mon espérance ne fut pas trompée; en
+relisant au bout de vingt-sept ans, et comme dans une ancienne histoire,
+ce discours d'ouverture de la session de 1832, je le trouve digne du
+gouvernement sensé d'un peuple libre; et si je ne m'abuse, tout juge
+impartial en recevrait encore aujourd'hui la même impression.
+
+Quand nous en fûmes à peu près tombés d'accord, le Roi et moi, le
+cabinet, que j'avais tenu au courant de nos petits débats, adopta
+sur-le-champ mon projet de discours, avec de légères modifications.
+
+Je tiens à dire qu'en y insérant, à propos de la politique de
+résistance, cette phrase en l'honneur de M. Casimir Périer: «C'est là le
+système que vous avez affermi par votre concours, et qu'a soutenu avec
+tant de constance le ministre habile et courageux dont nous déplorons la
+perte,» je ne rencontrai, de la part du Roi, aucune objection.
+
+Les événements servirent bien le discours. Quand le jour de l'ouverture
+des Chambres arriva, le 19 novembre, la politique extérieure et
+intérieure du cabinet avait déjà réussi. L'entente et l'action commune
+de la France et de l'Angleterre pour mettre fin à la question belge
+étaient conclues; les flottes française et anglaise bloquaient ensemble
+les côtes de Hollande; l'armée française entrait en Belgique; les ducs
+d'Orléans et de Nemours venaient de partir pour aller prendre place dans
+ses rangs. Madame la duchesse de Berry avait été découverte à Nantes et
+aussitôt transférée à Blaye. Un incident, fort inattendu alors, vint
+ajouter à l'effet déjà grand de ces succès du pouvoir: au moment même où
+le Roi entrait dans la salle du Palais-Bourbon et commençait à prononcer
+son discours, l'assemblée apprit qu'un coup de pistolet venait d'être
+tiré sur lui, comme il passait sur le pont des Tuileries; l'émotion fut
+aussi vive et aussi générale que soudaine: émotion d'indignation encore
+plus que d'alarme; le public n'était pas encore blasé sur l'assassinat.
+
+J'assistais, avec mes collègues, à la séance royale. Ce fut de ma part
+un effort; j'étais atteint, depuis trois semaines, d'une bronchite
+que la préparation du discours de la couronne et toutes les allées et
+venues, les conversations et les discussions auxquelles elle donnait
+lieu avaient fort aggravée. Je me mis au lit en rentrant de la séance,
+amèrement triste de me sentir hors d'état de prendre part aux débats qui
+allaient s'ouvrir.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVI
+
+ INSTRUCTION PRIMAIRE.
+
+Je suis malade pendant six semaines.--Prise d'Anvers.--Arrestation de
+S. A. R. madame la duchesse de Berry.--De la politique du cabinet dans
+cette circonstance.--Je reprends les affaires.--Présentation à la
+Chambre des députés du projet de loi sur l'instruction primaire.--Ma vie
+domestique.--Des projets et des progrès en fait d'instruction primaire
+de 1789 à 1832.--Questions essentielles.--L'instruction primaire
+doit-elle être obligatoire?--Doit-elle être gratuite?--De la liberté
+dans l'instruction primaire.--Des objets et des limites de l'instruction
+primaire.--De l'éducation et du recrutement des instituteurs
+primaires.--De la surveillance des écoles primaires.--Concours
+nécessaire de l'État et de l'Église.--Que l'instruction primaire doit
+être essentiellement religieuse.--Mesures administratives pour assurer
+l'exécution et l'efficacité de la loi.--Mesures morales.--Promulgation
+de la loi du 28 juin 1833,--Ma circulaire à tous les instituteurs
+primaires.--Visite générale des écoles primaires.--Établissement des
+inspecteurs des écoles primaires.--Mes rapports avec les corporations
+religieuses vouées à l'instruction primaire.--Le frère Anaclet.--L'abbé
+J. M. de la Mennais.--L'abbé F. de la Mennais.--Mon rapport au Roi en
+avril 1834 sur l'exécution de la loi du 28 juin 1833.--De l'état actuel
+de l'instruction primaire.
+
+
+Je fus malade et condamné à l'inaction pendant plus de six semaines. Mon
+mal fut assez grave pour qu'on doutât un moment de ma guérison. Le bruit
+courut que j'étais parti pour Nice et que le séjour dans le midi me
+serait longtemps nécessaire. Pendant que j'étais confiné dans mon lit,
+et que non-seulement toute action, mais toute conversation m'était
+interdite, les événements se développaient, les débats se succédaient.
+Les deux Chambres discutèrent et votèrent leurs adresses en réponse au
+discours du trône. L'action concertée de la France et de l'Angleterre
+pour consommer enfin la séparation de la Belgique et de la Hollande
+atteignit son but; Anvers fut pris. Quand, le 24 décembre au soir, le
+Roi en reçut les félicitations, j'étais encore hors d'état de sortir;
+ma femme alla seule porter les miennes aux Tuileries: «J'ai été hier
+au château, écrivait-elle le lendemain à sa soeur; le Roi et la reine
+faisaient plaisir à voir, si patriotes et si paternels, si heureux de
+la gloire de nos armes, si contents de voir leurs enfants à l'abri du
+danger, si simples en parlant de leur bonne conduite:--Mes fils ont fait
+leur devoir, m'a dit la reine; je suis charmée que l'on sache qu'on peut
+compter sur eux en toute occasion.» Quelques jours après, le cabinet eut
+à défendre, à la Chambre des députés, sa résolution de ne point traduire
+madame la duchesse de Berry devant les tribunaux: le débat fut grave;
+le duc de Broglie et M. Thiers en portèrent seuls le poids; j'étais
+étranger aux luttes comme aux fêtes.
+
+Il ne m'est resté pourtant, de cette retraite forcée, point de mauvais
+souvenirs: j'étais entouré des soins les plus tendres; mes collègues
+dans le cabinet ne négligeaient rien pour atténuer mon déplaisir de ne
+pouvoir prendre ma part de leur fardeau et pour éloigner de moi
+toute préoccupation irritante. Le duc de Broglie, quoique le moins
+démonstratif des hommes, est plein de délicatesse et de scrupule dans
+ses affections. M. Thiers, avec qui je n'avais point de lien intime,
+voulut aussi que j'eusse confiance dans son fidèle intérêt; il écrivit à
+ma femme: «J'ai voulu plusieurs fois, Madame, aller voir M. Guizot; mais
+j'en ai été empêché par M. de Broglie qui me l'a défendu tout à fait. Il
+craint que la vue d'un collègue ne l'agite et ne le fasse trop parler.
+Je me suis donc abstenu, malgré le désir que j'aurais de voir un
+collègue que j'aime, et dont, plus que personne, je sens le besoin
+auprès de nous. Obligez-moi de lui exprimer la part que je prends à son
+état et les voeux que je forme pour son rétablissement prochain. On nous
+dit que nous jouirons bientôt de sa présence; je le désire ardemment,
+car nous avons de lui un besoin indispensable. Dites-moi, je vous
+prie, quand je pourrai le voir.» J'étais touché de ces manifestations
+amicales. Il n'est pas dans ma nature de m'irriter, même des maux
+auxquels je ne me résigne pas; je n'aggravais pas mon impuissance par
+mon agitation; mais je la subissais avec un profond chagrin; au fond de
+mon lit et dans mon silence, je passais mon temps à réfléchir sur les
+événements qui s'accomplissaient, sur les batailles qui se livraient
+sans moi; je discutais en moi-même ce que j'aurais fait ou dit, je
+sentais ce que j'aurais senti si j'y avais assisté. C'est le puissant
+attrait de la vie politique qu'elle emploie l'homme à des desseins
+infiniment plus grands que lui-même, et mêle un sentiment désintéressé
+aux joies et aux peines personnelles qu'il éprouve en les poursuivant.
+Je me soulageais dans ma tristesse et je l'oubliais presque en occupant
+ma pensée solitaire des intérêts publics pour lesquels je ne pouvais
+rien en ce moment.
+
+La question de la conduite déjà tenue, ou encore à tenir envers madame
+la duchesse de Berry me préoccupait surtout fortement. En novembre
+1831, pendant le ministère de M. Casimir Périer, j'avais pris part à la
+discussion de la loi du 10 avril 1832 qui avait interdit aux membres
+de la branche aînée de la maison de Bourbon, comme aux membres de la
+famille Bonaparte, le territoire de la France. Nous avions cru faire
+beaucoup, à cette époque, au nom de la politique comme de la convenance
+morale, en bornant la loi à cette prohibition, sans y insérer aucune
+sanction pénale. Et il y avait eu, dans cet acte, quelque mérite, car il
+avait fallu, de la part du gouvernement et de ses amis, un grand effort
+pour faire écarter de cette loi l'article 91 du Code pénal, c'est-à-dire
+les poursuites judiciaires et la peine de mort pour les princes des
+maisons qui avaient régné sur la France, si, en rentrant sur le sol
+français, ils y suscitaient la guerre civile. Placés, en novembre 1832,
+en face de l'occurrence ainsi prévue, nous nous aperçûmes à l'instant
+qu'on n'avait pas assez fait, en 1831, pour garantir la bonne politique:
+les poursuites judiciaires et l'article 91 du Code pénal n'étaient pas
+écrits, il est vrai, dans la loi du 10 avril 1832; mais la question
+de leur application restait ouverte; la loi ne la résolvait pas et ne
+donnait pas au gouvernement le droit de la résoudre lui-même. Nous nous
+hâtâmes de déclarer dans _le Moniteur_, par une ordonnance du Roi,
+«qu'un projet de loi serait présenté aux Chambres pour statuer
+relativement à madame la duchesse de Berry.» C'était, disait-on, le seul
+moyen de couper court à l'action des tribunaux déjà commencée par la
+Cour royale de Poitiers, et à l'application du Code pénal que la loi du
+10 avril n'avait pas plus interdite que prescrite. Mais ce moyen était
+d'un difficile et périlleux emploi. C'est un principe constitutionnel
+qu'en pareille matière les Chambres n'agissent que d'avance et par des
+mesures générales, jamais après coup et en prononçant sur les personnes;
+les souvenirs des temps révolutionnaires et de leurs proscriptions
+législatives accroissaient beaucoup dans les esprits l'autorité de ce
+principe; il était aisé de prévoir que la Chambre des députés n'aurait
+nulle envie de statuer elle-même et directement sur madame la duchesse
+de Berry, et que l'opposition aurait beau jeu à exploiter ses scrupules
+ou, son humeur. Nous le sentîmes si bien que nous ne donnâmes, à
+l'ordonnance qui avait annoncé un projet de loi, aucune suite: au lieu
+de porter aux Chambres la question tout entière, le gouvernement prit le
+parti de la résoudre lui-même, d'interdire envers madame la duchesse
+de Berry toute poursuite judiciaire, toute application pénale, et de
+n'avoir ainsi à débattre, devant les Chambres, qu'un fait accompli et sa
+propre responsabilité en l'accomplissant. C'était, sans nul doute, dans
+l'embarras de sa situation, la conduite que lui prescrivaient, et la
+seule que lui permissent les convenances morales et la politique,
+l'équité et le bon sens. Mais l'embarras eût été bien moindre et
+probablement la résolution du cabinet bien plus complète si la loi du 10
+avril 1832, en interdisant aux princes des familles royales déchues
+le sol de la France, avait expressément déclaré d'avance que, s'ils
+violaient cette interdiction, ils ne seraient, de leur personne, l'objet
+d'aucune poursuite judiciaire, et qu'ils resteraient à la disposition
+du gouvernement qui les renverrait du territoire ou les retiendrait
+prisonniers, selon qu'il le jugerait opportun et sous sa responsabilité.
+Contre cette législation exceptionnelle et toute politique, on réclamait
+l'égalité devant la loi: il y a des cas où l'égalité devant la loi est
+un mensonge qui choque également la justice et la politique, la morale
+et la raison. Ce sont des esprits bien superficiels ceux qui disent que,
+dans la monarchie, l'inviolabilité du monarque est une fiction; c'est au
+contraire la simple reconnaissance d'une vérité morale que l'instinct
+des hommes a pressentie, et qui est toujours ressortie plus éclatante
+des orages où elle avait momentanément succombé. Quand une personne a
+été le symbole permanent du pouvoir social suprême, rien ne peut faire
+qu'elle redevienne un simple sujet, et la fiction est du côté de ceux
+qui prétendent la faire rentrer dans le droit commun. On peut n'avoir
+pas de rois; on ne juge pas les rois; et l'histoire est là pour nous
+apprendre que la prétention de les juger n'a jamais produit que des
+iniquités funestes, car la conscience publique n'a jamais vu, dans les
+arrêts de cette prétendue justice, que les coups de la haine ou de la
+peur. Sans être inviolables comme le Roi lui-même, les membres des
+familles royales restent toujours, moralement et politiquement,
+très-difficiles et très-nuisibles à juger, surtout quand le trône
+qu'ils entouraient est tombé dans une tempête, et qu'ils ont l'air de
+poursuivre leur droit en essayant de le relever. Il y a, entre leur
+élévation comme princes et leur détresse comme déchus et accusés, un
+contraste qui inspire pour eux plus d'intérêt que leurs entreprises
+n'excitent de colère ou d'alarme; acquittés, ils deviennent presque des
+vainqueurs; condamnés, ils sont des victimes de leur cause et de leur
+courage. Gouvernement et Chambres, nous agissions en 1832 et en
+1836 sous l'empire de cette juste appréciation morale quand, après
+l'arrestation de madame la duchesse de Berry à Nantes et celle du prince
+Louis-Napoléon à Strasbourg, nous prenions le parti de ne point les
+livrer aux tribunaux; mais la loi du 10 avril 1832, par son timide
+silence, rendit notre résolution plus difficile et plus incomplète.
+Quand on a raison, on a plus raison qu'on ne croit et qu'on n'ose. Il
+y a de la force comme de la dignité à proclamer hautement dans son
+principe et à accepter pleinement dans ses conséquences la politique
+qu'on se décide à pratiquer. Si nous avions trouvé la nôtre autorisée
+d'avance dans la loi, nous aurions probablement reconduit sur-le-champ
+madame la duchesse de Berry hors de France, et nous aurions ainsi
+épargné à la monarchie de 1830 de pesants embarras et de tristes
+spectacles sans lui faire courir un danger de plus.
+
+C'était là, dès le premier moment, l'avis et le désir du roi
+Louis-Philippe; il avait vu avec déplaisir la loi du 10 avril 1832, ne
+la jugeant nécessaire ni pour la sûreté de la France, ni pour la sienne
+propre, et la trouvant fâcheuse dès qu'elle n'était pas indispensable;
+ses ministres ne l'avaient point proposée; malgré les atténuations
+qu'elle avait subies à travers les débats des deux Chambres, il avait
+tardé longtemps à la sanctionner, détestant sincèrement la moindre
+apparence et jusqu'aux simples mots de proscription et de confiscation.
+Quand le jour vint d'en faire l'application, le Roi eût souhaité qu'on
+se bornât à la stricte observation du texte légal; la loi interdisait à
+Charles X et à ses descendants le territoire de la France; elle était
+satisfaite si madame la duchesse de Berry était immédiatement reconduite
+hors de France: «Personne, au fond, ne veut la faire juger, me dit-il
+un jour; on ne sait pas quels embarras on encourt en la retenant; les
+princes sont aussi incommodes en prison qu'en liberté; on conspire pour
+les délivrer comme pour les suivre, et leur captivité entretient chez
+leurs partisans plus de passions que n'en soulèverait leur présence.»
+Mais dans l'état des esprits en 1832, après les conspirations et les
+insurrections de Paris et de la Vendée, aucun cabinet n'eût pu mettre
+sur-le-champ madame la duchesse de Berry en liberté à la frontière, et
+tout en laissant entrevoir sa pensée, le Roi ne nous le demanda point.
+La méfiance est le fléau des révolutions; elle hébète les peuples, même
+quand elle ne leur fait plus commettre des crimes. Pas plus que mes
+collègues, je ne jugeai possible, en 1833, de ne pas retenir madame la
+duchesse de Berry: des esprits grossiers ou légers ont pu croire que les
+incidents de sa captivité avaient tourné au profit de la monarchie de
+1830; je suis convaincu qu'on aurait bien mieux servi cette monarchie en
+agissant avec une hardiesse généreuse, et que tous, pays, Chambres et
+cabinet, nous aurions fait acte de sage comme de grande politique en
+nous associant au désir impuissant, mais clairvoyant, du Roi.
+
+Dans les premiers jours de janvier, je me sentis en état de rentrer dans
+la vie active, et je la repris en présentant à la Chambre des députés
+le projet de loi que, depuis la formation du cabinet, j'étais occupé de
+préparer sur l'instruction primaire. J'étais encore si faible que je
+ne pus lire moi-même à la tribune ni l'exposé des motifs, ni le projet
+même. M. Renouard, l'un de mes amis particuliers dans la Chambre, et sur
+qui je comptais avec raison pour me seconder dans cette discussion, s'en
+acquitta pour moi. J'abordais avec plaisir et confiance cette grande
+question tant de fois soulevée, jamais résolue, et à laquelle je me
+croyais en mesure d'apporter une solution vraiment efficace. Je ne
+savais pas quelles épreuves m'attendaient avant que je fusse appelé à
+débattre le projet de loi que je présentais.
+
+Je n'ai nul penchant à entretenir le public de ma vie privée; plus les
+sentiments intimes sont profonds et doux, moins ils aiment à se montrer,
+car il leur est impossible de se montrer tels qu'ils sont. Les rois
+livrent aux regards des curieux les diamants de leur couronne; on
+n'étale pas les trésors dont ceux-là seuls qui les possèdent connaissent
+le prix. Mais quand arrive le jour fatal où ces trésors nous sont ravis,
+ce serait leur manquer de respect et de foi que de ne pas laisser
+voir ce qu'ils étaient pour nous et quel vide ils nous laissent. J'ai
+beaucoup aimé la vie politique; je m'y suis adonné avec ardeur; j'ai
+fait, sans compter, les sacrifices et les efforts qu'elle m'a demandés;
+mais elle a toujours été loin, bien loin de me suffire. Non que je
+me plaigne de ses épreuves: beaucoup d'hommes publics ont parlé avec
+amertume des mécomptes qu'ils avaient éprouvés, des revers qu'ils
+avaient subis, des rigueurs du sort et de l'ingratitude des hommes. Je
+n'ai rien de semblable à dire, car je n'ai pas connu de tels sentiments:
+quelque violemment que j'aie été atteint, je n'ai pas trouvé les hommes
+plus aveugles ou plus ingrats, ni ma destinée politique plus rude que je
+ne m'y attendais; elle avait eu ses grandes joies, elle a eu ses grandes
+tristesses; c'est la loi de l'humanité. C'est dans les plus heureux
+jours et au milieu des meilleurs succès de ma carrière que j'ai toujours
+trouvé la vie politique insuffisante; le monde politique est froid et
+sec; les affaires des sociétés humaines sont grandes et s'emparent
+puissamment de la pensée; mais elles ne remplissent point l'âme; elle a
+des ambitions autres, et plus variées, et plus exigeantes que celle des
+plus ambitieux politiques; elle veut un bonheur plus intime, et plus
+doux que tous les travaux et tous les triomphes de l'activité et de la
+grandeur sociale n'en peuvent donner. Ce que je sais aujourd'hui, au
+terme de ma course, je l'ai senti quand elle commençait et tant qu'elle
+a duré; même au milieu des grandes affaires, les affections tendres sont
+le fond de la vie, et la plus glorieuse n'a que des joies superficielles
+et incomplètes si elle est étrangère au bonheur de la famille et de
+l'intimité.
+
+Je le possédais bien complet en 1832, quand je pris place dans le
+cabinet du 11 octobre. Je me permets, non sans quelque hésitation, mais
+sans scrupule, le douloureux plaisir d'en citer ici un témoignage qui
+en dit plus que je ne pourrais et n'en voudrais dire moi-même. Le 22
+octobre, ma femme écrivait à sa soeur: «Je sais que les affaires sont
+difficiles, orageuses, périlleuses peut-être, et pourtant je jouis
+beaucoup d'y voir mon mari rentré. Avant notre mariage, il me demanda un
+jour si je ne serais jamais effrayée des vicissitudes de sa destinée; je
+vois encore ses yeux briller sur moi en m'entendant lui répondre qu'il
+pouvait être tranquille, que je jouirais passionnément de ses succès
+et n'aurais pas un soupir pour ses revers. Ce que je lui ai dit est
+toujours vrai; ce que je lui ai promis, je le tiendrai; je m'inquiète,
+je me désole des obstacles, des ennuis, des luttes, des dangers qu'il
+trouvera sur son chemin; mais, somme toute, j'ai bonne confiance et je
+suis contente, car il l'est. Ma vie d'ailleurs n'est pas brisée, comme
+pendant son ministère de l'intérieur; je le vois bien moins que je ne
+voudrais, mais enfin je le vois; ma chambre est près de son cabinet; il
+se porte bien, quoiqu'il travaille beaucoup; de plus son ministère lui
+est agréable; il se retrouve avec plaisir au milieu des compagnons et
+des travaux de sa jeunesse; l'instruction publique le repose de la
+politique générale. C'est un grand avantage. Et puis, ma chère amie, que
+Dieu me laisse à lui et lui à moi; je serai toujours, même au milieu
+de toutes les craintes et de toutes les épreuves, la plus heureuse des
+créatures.»
+
+Moins de trois mois après cette lettre, le 11 janvier 1833, ma femme me
+donna un fils, son plus vif désir au milieu de son bonheur, et l'objet,
+à peine entrevu, de son jeune orgueil maternel. Elle semblait se
+rétablir parfaitement; onze jours après ses couches, elle se leva,
+pleine de confiance, et tous autour d'elle confiants comme elle. M.
+Royer-Collard vint me voir; elle voulut le voir, et causa gaiement avec
+lui. Il me dit en sortant: «Elle est très-bien; veillez-y pourtant;
+l'âme est plus forte que le corps; c'est une de ces natures héroïques
+qui ne se doutent pas du mal tant qu'elles n'en sont pas vaincues.»
+Trois jours après, la fièvre la reprit; elle se remit au lit; six
+semaines après, le 11 mars, je l'avais perdue.
+
+Il en est du malheur intime comme du bonheur; on ne peut ni en parler,
+ni s'en taire absolument. Je me hâtai de reprendre mes travaux; je
+rentrai au conseil et aux Chambres dès que je le pus avec convenance et
+efficacité. Chaque jour, quand j'en avais fini avec mes affaires et mes
+devoirs, je restais seul avec mes enfants, ma mère, et souvent avec
+la duchesse de Broglie dont la sympathique amitié me fut, dans cette
+épreuve, très-douce et secourable. M. Royer-Collard venait aussi me voir
+quelquefois, et je prenais plaisir à sa conversation, sans lui parler de
+moi et sans qu'il m'en parlât. Vers la fin du mois de juillet suivant,
+pendant qu'il était dans sa terre de Châteauvieux, je lui écrivis, sans
+doute dans un accès d'amère tristesse et avec plus d'effusion que je
+n'avais jamais fait; il me répondit: «Votre lettre, mon cher ami, ne m'a
+pas seulement ému; elle m'a fait descendre avec vous dans cet abîme où
+vous êtes tombé. Je ne le croyais pas si profond; l'empire que vous avez
+sur vous, et qui semblait régler votre âme comme vos paroles, sans me
+tromper tout-à-fait, ne m'avait pas laissé pénétrer assez avant. Je
+comprends votre état, autant qu'il est possible, n'ayant pas vu d'assez
+près quel a été votre bonheur. Je trouve en moi de quoi compatir à vos
+sentiments et à votre douleur. J'ai la confiance que, loin de la tourner
+en désespoir, le temps, sans la guérir, sans la dénaturer, vous la
+rendra supportable. Vous avez devant vous une longue vie, l'éducation de
+vos enfants, une carrière à peine ouverte que vous êtes sûr d'honorer
+par des services rendus à la cause de l'humanité. Ce sont de puissantes
+distractions; vous les recevrez peu à peu, et vous les laisserez agir.
+Quoique mon état diffère beaucoup du vôtre, comme la fin du jour diffère
+du plein midi, il s'en rapproche en ce que je vis, comme vous et depuis
+bien plus longtemps, dans une parfaite solitude, assez préoccupé du
+passé, fort peu de l'avenir, ne comptant guère avec le présent, et
+repassant silencieusement ma vie écoulée dans laquelle je trouve bien
+des enseignements dont je ne profiterai pas.»
+
+Cette lettre à la fois sympathique et fortifiante me fut bonne, et
+aujourd'hui encore, je ne la relis pas sans émotion. Elle est du 6 août
+1833.
+
+Ce fut pour moi, à cette douloureuse époque, une circonstance propice
+que le projet de loi sur l'instruction primaire se trouvât à l'ordre
+du jour, et m'imposât des efforts assidus. En entrant au ministère de
+l'instruction publique, j'avais cette oeuvre-là particulièrement à
+coeur. Parce que j'ai combattu les théories démocratiques et résisté aux
+passions populaires, on a dit souvent que je n'aimais pas le peuple,
+que je n'avais point de sympathie pour ses misères, ses instincts, ses
+besoins, ses désirs. Il y a, dans la vie publique comme dans la vie
+privée, des amours de plus d'une sorte; si ce qu'on appelle aimer le
+peuple, c'est partager toutes ses impressions, se préoccuper de ses
+goûts plus que de ses intérêts, être en toute occasion enclin et prêt à
+penser, à sentir et à agir comme lui, j'en conviens, ce n'est pas là ma
+disposition; j'aime le peuple avec un dévouement profond, mais libre et
+un peu inquiet; je veux le servir, mais pas plus m'asservir à lui que me
+servir de lui pour d'autres intérêts que les siens; je le respecte
+en l'aimant, et parce que je le respecte, je ne me permets ni de
+le tromper, ni de l'aider à se tromper lui-même. On lui donne la
+souveraineté; on lui promet le complet bonheur; on lui dit qu'il a droit
+à tous les pouvoirs de la société et à toutes les jouissances de la vie.
+Je n'ai jamais répété ces vulgaires flatteries; j'ai cru que le peuple
+avait droit et besoin de devenir capable et digne d'être libre,
+c'est-à-dire d'exercer, sur ses destinées privées et publiques, la part
+d'influence que les lois de Dieu accordent à l'homme dans la vie et, la
+société humaines. C'est pourquoi, tout en ressentant pour les détresses
+matérielles du peuple une profonde sympathie, j'ai été surtout touché et
+préoccupé de ses détresses morales, tenant pour certain que, plus il se
+guérirait de celles-ci, plus il lutterait efficacement contre celles-là,
+et que, pour améliorer la condition des hommes, c'est d'abord leur âme
+qu'il faut épurer, affermir et éclairer.
+
+C'est à l'instinct de cette vérité qu'est due l'importance qu'on attache
+partout aujourd'hui à l'instruction populaire. D'autres instincts, moins
+purs et moins sains, se mêlent à celui-là, l'orgueil, une confiance
+présomptueuse dans le mérite et la puissance de l'intelligence seule,
+une ambition sans mesure, la passion d'une prétendue égalité. Mais en
+dépit de ce mélange dans les sentiments qui la recommandent, en dépit de
+ses difficultés intrinsèques et des inquiétudes qu'elle inspire encore,
+l'instruction populaire n'en est pas moins, de nos jours, fondée en
+droit comme en fait, une justice envers le peuple et une nécessité pour
+la société. Pendant sa mission en Allemagne, l'un des hommes qui ont
+le mieux étudié cette grande question, M. Eugène Rendu demandait à un
+savant et respectable prélat, le cardinal de Diepenbrock, prince-évêque
+de Breslau, «si, dans sa pensée, la diffusion de l'enseignement au sein
+des masses devait créer un péril pour la société.--Jamais, répondit
+le cardinal, si l'idée religieuse assigne à l'instruction son but
+et préside à sa marche. D'ailleurs il ne s'agit plus de discuter la
+question; elle est posée; sous peine de mort, la société doit la
+résoudre. Quand le wagon est sur les rails, que reste-t-il à faire? à le
+diriger.»
+
+Il y avait en 1832 autre chose encore à faire, parmi nous, que de
+diriger le wagon; il fallait le mettre vraiment en mouvement, en
+mouvement effectif et durable. Quand on regarde de près à ce qui s'est
+passé de 1789 à 1832 en fait d'instruction primaire, on est frappé à la
+fois de la puissance de cette idée et de la vanité des essais tentés
+pour la réaliser. Elle préoccupe tous les hommes qui gouvernent ou
+aspirent à gouverner la France. Quand elle s'éclipse un moment, c'est
+devant d'autres préoccupations plus pressantes, et elle ne tarde pas à
+reparaître. Elle pénètre jusqu'au sein des partis et des pouvoirs qui
+semblent la redouter; de 1792 à 1795, la Convention nationale rend sept
+décrets pour déclarer qu'il y aura partout des écoles primaires et pour
+prescrire ce qu'elles seront; paroles stériles, et pourtant sincères.
+L'Empire parle et s'occupe peu de l'instruction primaire; c'est
+l'instruction secondaire qui est l'objet favori de sa sollicitude et de
+ses habiles soins. Pourtant un homme se rencontre dans les conseils de
+l'Empire où il ne tient qu'un rang modeste, mais d'un esprit et d'un
+renom assez élevés pour attirer l'attention publique sur ses travaux et
+ses idées, quel qu'en soit l'objet; M. Cuvier voyage en Hollande, en
+Allemagne, en Italie, et rend compte, à son retour, des établissements
+d'instruction publique qu'il a visités, notamment des écoles primaires
+hollandaises dont la bonne et efficace organisation l'a frappé; un vif
+intérêt se réveille pour ces institutions; on y pense, on en parle,
+on compare, on regrette. L'Empire tombe; la Restauration arrive; les
+grandes luttes politiques recommencent; mais au milieu de leur bruit, le
+gouvernement de l'instruction publique est dans les mains d'hommes
+qui veulent sérieusement le bien du peuple sans lui faire la cour; M.
+Royer-Collard y préside; M. Cuvier y exerce une grande influence; ils
+s'appliquent à multiplier, à améliorer, à surveiller efficacement les
+écoles primaires; sur leur provocation, le Roi rend des ordonnances
+qui réclament et règlent le concours des autorités et des sympathies
+locales; le Conseil de l'instruction publique entretient une
+correspondance assidue pour en assurer l'exécution. De nouvelles
+méthodes s'annoncent en Europe avec quelque fracas, l'enseignement
+mutuel, l'enseignement simultané, le docteur Bell, M. Lancaster; elles
+inspirent aux uns de l'enthousiasme, aux autres de l'inquiétude; sans
+prendre parti, sans rien épouser comme sans rien proscrire, le Conseil
+de l'instruction publique accueille, encourage, surveille. Le pouvoir
+politique change de mains; il passe dans celles d'un parti qui se méfie
+de cet élan libéral; mais en même temps qu'ils ménagent les méfiances et
+font de funestes concessions aux exigences de leurs adhérents, les chefs
+intelligents de ce parti ne veulent pas qu'on les tienne pour ennemis de
+l'instruction populaire; ils sentent qu'il y a là une force qui ne se
+laissera pas étouffer, et ils essayent de la diriger à leur profit en
+lui donnant satisfaction. De 1821 à 1826, huit ordonnances du Roi,
+contre-signées par M. Corbière, ministre de l'intérieur, autorisent,
+dans quatorze départements, des congrégations religieuses sincèrement
+vouées à l'instruction primaire, et qui instituent un certain nombre
+de nouvelles écoles; les Frères de l'instruction chrétienne fondés en
+Bretagne par l'abbé J.-M. de la Mennais, les Frères de la doctrine
+chrétienne de Strasbourg, de Nancy, de Valence, les Frères de
+Saint-Joseph dans le département de la Somme, les Frères de
+l'instruction chrétienne du Saint-Esprit dans cinq départements de
+l'Ouest, datent de cette époque et l'honorent. En 1827, une nouvelle
+secousse politique reporte vers d'autre rangs le gouvernement de la
+France; le ministère Martignac remplace le ministère Villèle; un des
+premiers soins du nouveau ministre de l'instruction publique, M. de
+Vatimesnil, est non-seulement de donner aux écoles primaires de nouveaux
+encouragements, mais de rappeler dans leur administration l'esprit
+libéral des ordonnances provoquées en 1816 et 1820 par M. Cuvier. La
+crise fatale de la Restauration approche; son mauvais génie prévaut
+dans sa politique générale; appelé en novembre 1829, comme ministre
+de l'instruction publique, dans le cabinet du prince de Polignac, M.
+Guernon de Ranville y propose cependant, pour l'extension des écoles
+primaires et le meilleur sort des instituteurs, des mesures excellentes;
+il rencontre des doutes, des objections, une résistance timide, mais
+répétée; il persiste, et sur sa demande le roi Charles X signe une
+ordonnance remarquable non-seulement par ses prescriptions pratiques,
+mais par les idées et les sentiments dont l'expression officielle les
+accompagne. On ne peut pas dire que, de 1814 à 1830, l'instruction
+primaire ne se soit pas ressentie des atteintes de la politique; mais
+elle n'a point péri dans ce dangereux contact; soit équité, soit
+prudence, les pouvoirs même qui s'inquiétaient de ses prétentions ont
+cru devoir la traiter avec bienveillance et seconder ses progrès.
+
+Le gouvernement de 1830 lui devait être et lui fut, dès son origine,
+hautement favorable. M. Barthe, sous le ministère de M. Laffitte, et
+M. de Montalivet, sous celui de M. Casimir Périer, s'empressèrent
+de présenter, l'un à la Chambre des pairs, l'autre à la Chambre des
+députés, des projets de loi destinés à multiplier rapidement les écoles
+primaires, à leur donner des garanties d'avenir, et à introduire dans ce
+premier degré de l'enseignement, la liberté promise par la Charte. Il y
+avait rivalité entre le gouvernement et les Chambres pour entreprendre
+cette oeuvre; au même moment où ces projets de loi étaient présentés,
+deux propositions spontanées naissaient dans la Chambre des députés,
+conçues dans des principes un peu différents, mais inspirées par le même
+esprit et tendant au même dessein. M. Daunou fit, sur l'un des projets
+de loi, un rapport remarquable par un sentiment profondément libéral,
+un langage habilement modéré et une antipathie visible, quoique
+discrètement contenue, pour l'Université impériale. Mais aucun de ces
+projets n'alla jusqu'à une discussion publique: le mouvement était
+imprimé, les obstacles écartés, le public impatient de voir enfin
+l'instruction primaire fondée; quand le cabinet du 11 octobre 1832
+se forma, l'oeuvre était de toutes parts réclamée et solennellement
+promise, mais à peine commencée.
+
+J'avais autour de moi, dans le Conseil royal de l'instruction publique,
+toutes les lumières et tout l'appui que je pouvais souhaiter pour
+l'accomplir. Investis dans les lettres, dans les sciences, dans le
+monde, de cette autorité librement acceptée que donnent le talent
+supérieur et la longue expérience, les membres de ce conseil étaient
+de plus mes confrères et mes amis. Nous vivions dans une grande et
+naturelle intimité. Quelle que fût la diversité de nos études et de nos
+travaux, nous avions tous, quant à l'instruction populaire, les mêmes
+idées et les mêmes désirs. M. Villemain et M. Cousin, M. Poisson et M.
+Thénard, M. Guéneau de Mussy et M. Rendu portaient, au projet de loi que
+nous préparions ensemble, presque autant d'intérêt que moi. M. Cousin,
+pendant son voyage en Allemagne en 1831 et dans le beau rapport publié à
+son retour, en avait posé et étudié avec soin toutes les questions. Je
+doute qu'elles aient jamais été plus sérieusement débattues qu'elles ne
+le furent dans notre conseil intérieur, avant la présentation du projet
+de loi.
+
+La première, et celle qui, non pas pour moi, mais pour de bons esprits,
+demeure encore indécise, fut la question de savoir s'il fallait faire,
+de l'instruction primaire pour tous les enfants, une obligation absolue,
+imposée par la loi à tous les parents, et sanctionnée par certaines
+peines en cas de négligence, ainsi que cela se pratique en Prusse et
+dans la plupart des États de l'Allemagne. Je n'ai rien à dire des pays
+où cette règle est depuis longtemps établie et acceptée par le sentiment
+national; elle y a certainement produit de bons résultats; mais je
+remarque qu'elle n'existe guère que chez des peuples jusqu'ici peu
+exigeants en fait de liberté, et qu'elle a pris naissance chez ceux où,
+par suite de la Réforme du XVIe siècle, le pouvoir civil est, dans les
+matières religieuses ou qui touchent de près aux intérêts religieux, le
+pouvoir suprême. La fière susceptibilité des peuples libres et la forte
+indépendance mutuelle du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel
+s'accommoderaient mal de cette action coercitive de l'État dans
+l'intérieur de la famille; et là où les traditions ne la sanctionnent
+pas, les lois échoueraient à l'introduire, car ou bien elles n'iraient
+pas au delà d'un commandement vain, ou bien elles auraient recours, pour
+se faire obéir, à des prescriptions et à des recherches inquisitoriales
+odieuses à tenter et presque impossibles à exécuter, surtout dans un
+grand pays. La Convention nationale le tenta; c'est-à-dire le décréta
+en 1793, et parmi toutes ses tyrannies, celle-là du moins demeura sans
+effet. L'instruction populaire est de nos jours en Angleterre, de la
+part des pouvoirs nationaux et municipaux comme des simples citoyens,
+l'objet d'un zélé et persévérant effort; personne pourtant ne propose
+de la commander aux parents absolument et par la loi. Elle prospère aux
+États-Unis d'Amérique; les gouvernements locaux et les associations
+particulières font de grands sacrifices pour multiplier et perfectionner
+les écoles; on ne songe pas à pénétrer dans l'intérieur des familles
+pour y recruter forcément des écoliers. C'est le caractère et l'honneur
+des peuples libres d'être à la fois confiants et patients, de compter
+sur l'empire de la raison éclairée, de l'intérêt bien entendu, et de
+savoir en attendre les effets. Je fais peu de cas des règles qui portent
+l'empreinte du couvent ou de la caserne; j'écartai décidément la
+contrainte de mon projet de loi sur l'instruction primaire, et nul de
+mes collaborateurs n'insista pour l'y introduire, pas même ceux qui en
+ressentaient quelque regret.
+
+Après la question de l'instruction primaire obligatoire venait celle de
+l'instruction primaire libre. Sur celle-ci, il ne pouvait y avoir de
+doute; la Charte avait promis la liberté de l'enseignement, et ce
+n'était pas en fait d'instruction primaire que cette promesse
+pouvait donner lieu à des interprétations diverses et à de longues
+contestations. Personne ne songeait à vouloir que l'instruction primaire
+fût complétement livrée à l'industrie particulière évidemment incapable
+d'y suffire et peu tentée de l'entreprendre. L'oeuvre est immense et
+sans brillantes perspectives; l'action de l'État y est indispensable. La
+libre concurrence entre l'État et les particuliers, les écoles privées
+ouvertes à côté des écoles publiques et aux mêmes conditions, c'était là
+tout ce que demandaient les libéraux les plus exigeants, et ce que ne
+contestaient pas les plus prudents amis du pouvoir.
+
+Une troisième question élevait plus de débats: dans les écoles
+publiques, l'instruction primaire serait-elle absolument gratuite et
+réellement donnée par l'État à tous les enfants du pays? C'était le
+rêve de généreux esprits. Dans la Constitution de 1791, l'Assemblée
+constituante avait décrété «qu'il serait créé et organisé une
+instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard
+des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes.» La
+Convention nationale, en maintenant ce principe, avait fixé à 1,200
+livres le _minimum_ du traitement des instituteurs. L'expérience
+avait démontré la vanité de ces promesses aussi peu fondées en droit
+qu'impossibles à réaliser. L'État doit offrir l'instruction primaire à
+toutes les familles et la donner à celles qui ne peuvent pas la payer;
+et en cela il fait plus pour la vie morale des peuples qu'il ne peut
+faire pour leur condition matérielle. C'est là sur ce point le vrai
+principe, et ce fut celui qu'adopta mon projet de loi.
+
+Ces questions générales et en quelque sorte préliminaires ainsi
+résolues, restaient les questions spéciales dont la solution devait
+devenir le texte et le commandement de la loi. Quels doivent être les
+objets et les limites de l'instruction primaire? Comment se formeront
+et se recruteront les instituteurs publics? Quelles autorités seront
+chargées de la surveillance des écoles primaires? Quels seront les
+moyens et les garanties pour l'exécution efficace de la loi?
+
+Parmi les sentiments qui peuvent animer un peuple, il en est un dont
+il faudrait déplorer l'absence s'il n'existait pas, mais qu'il faut
+se garder de flatter ou d'exciter là où il existe, c'est l'ambition.
+J'honore les générations ambitieuses; il y a beaucoup à en attendre,
+pourvu qu'elles ne puissent pas tenter aisément tout ce qu'elles
+désirent. Et comme de toutes les ambitions, la plus ardente de nos
+jours, sinon la plus apparente, surtout dans les classes populaires,
+c'est l'ambition de l'esprit, dont elles espèrent à la fois des plaisirs
+d'amour-propre et des moyens de fortune, c'est surtout de celle-là qu'il
+faut, tout en la traitant avec bienveillance, surveiller et diriger avec
+soin le développement. Je ne connais rien de plus nuisible aujourd'hui
+pour la société, et pour le peuple lui-même, que le mauvais petit
+savoir populaire, et les idées vagues, incohérentes et fausses, actives
+pourtant et puissantes, dont il remplit les têtes.
+
+Pour lutter contre ce péril, je distinguai dans le projet de loi deux
+degrés d'instruction primaire: l'une élémentaire et partout nécessaire,
+dans les campagnes les plus retirées et pour les plus humbles conditions
+sociales; l'autre supérieure et destinée aux populations laborieuses
+qui, dans les villes, ont à traiter avec les besoins et les goûts d'une
+civilisation plus compliquée, plus riche et plus exigeante. Je renfermai
+strictement l'instruction élémentaire dans les connaissances les plus
+simples et d'un usage vraiment universel. Je donnai à l'instruction
+primaire supérieure plus de variété et d'étendue; et tout en en
+déterminant d'avance les principaux objets, le projet de loi ajoutait
+«qu'elle pourrait, selon les besoins et les ressources des localités,
+recevoir les développements qui seraient jugés convenables.» J'assurais
+ainsi les progrès les plus étendus de l'instruction primaire là où ils
+seraient naturels et utiles, sans les porter là où leur inutilité est
+peut-être leur moindre défaut. La Chambre des députés demanda que
+la perspective d'une extension variable et indéfinie fût ouverte à
+l'instruction primaire élémentaire, aussi bien qu'à l'instruction
+primaire supérieure. Je ne crus pas devoir lutter obstinément contre
+cet amendement qui rencontra une approbation presque générale; mais il
+indiquait peu d'intelligence du but que se proposait le projet de loi en
+distinguant les deux degrés d'instruction primaire. Précisément parce
+qu'elle est partout nécessaire, l'instruction primaire élémentaire doit
+être fort simple, et partout à peu près la même. C'était faire assez
+pour la variété des situations et pour l'esprit d'ambition dans
+l'éducation populaire que de leur ouvrir les écoles primaires
+supérieures. La tendance à étendre, par fantaisie d'esprit plutôt que
+par besoin réel, l'instruction primaire universelle ne mérite pas
+d'encouragement légal; les lois ont pour objet de pourvoir à ce qui est
+nécessaire, non d'aller au-devant de ce qui peut devenir possible, et
+leur mission est de régler les forces sociales, non de les exciter
+indistinctement.
+
+L'éducation des instituteurs eux-mêmes est évidemment l'un des plus
+importants objets d'une loi sur l'instruction populaire. J'adoptai sans
+hésiter, pour y pourvoir, le système des écoles normales primaires dont
+les premiers essais avaient commencé en France en 1810, et qui comptait
+déjà en 1833 quarante-sept établissements de ce genre créés par le libre
+bon vouloir des départements ou des villes et les encouragements du
+gouvernement. J'en fis une institution générale et obligatoire. Dans
+l'état actuel et avec le caractère essentiellement laïque de notre
+société, c'est là le seul moyen d'avoir toujours, pour l'instruction
+primaire, un nombre suffisant de maîtres, et d'avoir des maîtres formés
+pour leur mission. C'est de plus une carrière intellectuelle ouverte à
+ces classes de la population qui n'ont guère devant elles, à leur entrée
+dans la vie, que des professions de travail matériel; c'est enfin une
+influence morale placée au milieu de ce peuple sur qui le pouvoir n'agit
+plus guère aujourd'hui que par les percepteurs, les commissaires de
+police et les gendarmes. A coup sûr, l'éducation des instituteurs dans
+les écoles normales où ils se forment, et leur influence, quand ils sont
+formés, peuvent être mauvaises; il n'y a point de bonne institution qui,
+mal dirigée, ne puisse tourner à mal, et qui, même bien dirigée, n'ait
+ses inconvénients et ses périls; mais ce n'est là que la condition
+générale de toutes les oeuvres humaines, et on n'en accomplirait aucune
+si l'on ne se résignait et à leur imperfection, et à la nécessité de
+veiller toujours pour empêcher que l'ivraie ne s'empare du champ et n'y
+étouffe le bon grain.
+
+En faisant des écoles normales primaires une institution publique et
+légale, j'étais loin de vouloir détruire ou seulement affaiblir
+les autres pépinières d'instituteurs que forment les associations
+religieuses vouées à l'éducation populaire; je souhaitais, au contraire,
+que celles-là aussi se développassent largement, et qu'une salutaire
+concurrence s'établît entre elles et les écoles normales laïques.
+J'aurais même désiré faire un pas de plus et donner, aux associations
+religieuses vouées à l'instruction primaire, une marque publique de
+confiance et de respect. Dans la plupart des ordonnances royales rendues
+de 1821 à 1826 pour autoriser des associations de ce genre, notamment
+pour la congrégation de l'instruction chrétienne fondée par l'abbé de la
+Mennais dans les départements de Bretagne, pour la congrégation de même
+nom à Valence, pour les Frères de Saint-Joseph dans le département de
+la Somme, il était prescrit que «le brevet de capacité exigé de tout
+instituteur primaire serait délivré à chaque frère de ces diverses
+congrégations sur le vu de la lettre particulière d'obédience qui lui
+aurait été remise par le supérieur général de celle à laquelle il
+appartenait.» Il n'y avait, selon moi, dans cette dispense d'un nouvel
+examen accordée aux membres des associations religieuses que l'État
+avait formellement reconnues et autorisées pour l'éducation populaire,
+rien que de parfaitement juste et convenable, et je l'aurais volontiers
+écrite dans mon projet de loi; mais elle eût été certainement repoussée
+par le public de ce temps et par les Chambres; le débat qui s'y éleva,
+quand nous en vînmes à examiner quelles autorités devaient être chargées
+de la surveillance des écoles primaires, révéla clairement l'esprit qui
+y prévalait.
+
+L'État et l'Église sont, en fait d'instruction populaire, les seules
+puissances efficaces. Ceci n'est pas une conjecture fondée sur des
+considérations morales; c'est un fait historiquement démontré. Les seuls
+pays et les seuls temps où l'instruction populaire ait vraiment prospéré
+ont été ceux où soit l'Église, soit l'État, soit mieux encore l'un et
+l'autre ensemble s'en sont fait une affaire et un devoir. La Hollande,
+l'Allemagne, catholique ou protestante, et les États-Unis d'Amérique
+sont là pour l'attester: il faut, à une telle oeuvre, l'ascendant d'une
+autorité générale et permanente, comme celle de l'État et de ses lois,
+ou d'une autorité morale partout présente et permanente aussi, comme
+celle de l'Église et de sa milice.
+
+En même temps que l'action de l'État et de l'Église est indispensable
+pour que l'instruction populaire se répande et s'établisse solidement,
+il faut aussi, pour que cette instruction soit vraiment bonne et
+socialement utile, qu'elle soit profondément religieuse. Et je n'entends
+pas seulement par là que l'enseignement religieux y doit tenir sa place
+et que les pratiques de la religion y doivent être observées; un
+peuple n'est pas élevé religieusement à de si petites et si mécaniques
+conditions; il faut que l'éducation populaire soit donnée et reçue au
+sein d'une atmosphère religieuse, que les impressions et les habitudes
+religieuses y pénètrent de toutes parts. La religion n'est pas une étude
+ou un exercice auquel on assigne son lieu et son heure; c'est une foi,
+une loi qui doit se faire sentir constamment et partout, et qui n'exerce
+qu'à ce prix, sur l'âme et la vie, toute sa salutaire action. C'est
+dire que, dans les écoles primaires, l'influence religieuse doit
+être habituellement présente; si le prêtre se méfie ou s'isole de
+l'instituteur, si l'instituteur se regarde comme le rival indépendant,
+non comme l'auxiliaire fidèle du prêtre, la valeur morale de l'école est
+perdue, et elle est près de devenir un danger.
+
+Quand je proposai mon projet de loi, et avant même que l'expérience
+eût porté dans mon esprit sa grande lumière, j'étais déjà profondément
+convaincu de ces vérités, et elles avaient présidé à mon travail,
+quoique, par instinct des préjugés publics, je ne les eusse présentées
+et appliquées qu'avec ménagement. C'était sur l'action prépondérante et
+unie de l'État et de l'Église que je comptais pour fonder l'instruction
+primaire. Or le fait dominant que je rencontrai, dans la Chambre des
+députés comme dans le pays, fut précisément un sentiment de méfiance et
+presque d'hostilité contre l'Église et contre l'État; ce qu'on redoutait
+surtout dans les écoles, c'était l'influence des prêtres et du pouvoir
+central; ce qu'on avait à coeur de protéger d'avance et par la loi,
+c'était l'action des autorités municipales et l'indépendance des
+instituteurs envers le clergé. L'opposition soutenait ouvertement ce
+système, et le parti conservateur, trop souvent dominé, au fond du
+coeur et presque à son insu, par les idées mêmes qu'il redoute, ne le
+repoussait que mollement. J'avais proposé que le curé ou le pasteur fût
+de droit membre du comité chargé, dans chaque commune, de surveiller
+l'école, et qu'il appartînt au ministre de l'instruction publique
+d'instituer définitivement les instituteurs. À la Chambre des députés,
+ces deux dispositions furent rejetées dans un premier débat, et il
+fallut le vote de la Chambre des pairs et mon insistance lors d'un
+second débat pour les faire rétablir dans la loi. On semblait
+s'inquiéter du mauvais esprit qui pouvait envahir les instituteurs; on
+parlait beaucoup de la nécessité qu'ils fussent efficacement dirigés;
+et on s'appliquait à énerver dans leurs écoles, on voulait à peine y
+laisser entrer l'Église et l'État, c'est-à-dire les seules autorités
+capables d'étouffer les mauvais germes que le siècle y semait à pleines
+mains.
+
+Malgré ces luttes et ces faiblesses, je n'eus, à vrai dire, dans cette
+circonstance, nul droit de me plaindre ni du public, ni des Chambres; la
+loi sur l'instruction primaire fut accueillie, discutée et votée avec
+faveur, et sans altération capitale. Restait la grande épreuve devant
+laquelle toutes les lois sur cette matière avaient jusque-là succombé;
+quelle en serait l'exécution?
+
+Elle exigeait des mesures de deux sortes: des mesures administratives et
+des mesures morales. Il fallait que les prescriptions de la loi pour
+la création, l'entretien, la surveillance des écoles et le sort des
+instituteurs, devinssent des faits réels et durables. Il fallait que les
+instituteurs eux-mêmes fussent appelés à l'intelligence et animés de
+l'esprit de cette loi dont ils devaient être les derniers et véritables
+exécuteurs.
+
+Quant aux mesures administratives, la loi avait pourvu d'avance aux plus
+essentielles: loin de se borner à prescrire, dans toutes les communes
+du royaume, l'établissement des écoles primaires, élémentaires ou
+supérieures, elle avait décrété qu'un logement convenable et un
+traitement fixe seraient partout fournis aux instituteurs, et qu'en cas
+d'insuffisance des revenus ordinaires des communes, il y serait pourvu
+au moyen de deux impositions spéciales obligatoires, votées, l'une
+par les conseils municipaux, l'autre par les conseils généraux de
+département, et qui, à défaut de ces votes, seraient établies par
+ordonnance royale. Si ces impositions locales étaient elles-mêmes
+insuffisantes, le ministre de l'instruction publique devrait combler le
+déficit par une subvention prélevée sur le crédit porté annuellement
+pour l'instruction primaire au budget de l'État. L'existence permanente
+des écoles et les moyens de satisfaire à leurs besoins matériels étaient
+ainsi assurés, indépendamment même de l'intelligence ou du zèle des
+populations appelées à en recueillir le bienfait, et le pouvoir central
+ne restait jamais désarmé devant leur mauvais vouloir ou leur apathie.
+
+Une assez grave difficulté se rencontrait pour l'exécution efficace
+et régulière de ces dispositions: elles exigeaient le concours de
+l'administration générale de l'État, représentée dans les localités par
+les préfets et leurs subordonnés, et de l'administration spéciale
+de l'instruction publique, représentée par les recteurs et les
+fonctionnaires de l'Université. Personne n'ignore combien il est malaisé
+de faire ainsi marcher ensemble et vers un but commun deux séries
+d'agents publics chargés de fonctions diverses et placés sous les ordres
+de chefs différents. Après m'en être entendu avec M. Thiers, alors
+ministre de l'intérieur, j'adressai aux préfets et aux recteurs des
+instructions détaillées qui indiquaient aux deux administrations leurs
+attributions spéciales dans l'exécution de la loi nouvelle et les
+conditions de leur harmonie. Je fis un pas de plus: sur ma demande, il
+fut décidé, en conseil du cabinet, que l'instruction primaire serait
+annuellement, dans chaque département, l'objet d'un budget particulier
+qui prendrait place dans le budget général du département, et qui,
+annuellement aussi, en serait détaché pour être transmis au ministre de
+l'instruction publique et soumis à son examen, comme le budget général
+de chaque département est soumis à l'examen du ministre de l'intérieur.
+J'atteignais ainsi un double but: d'une part je plaçais, dans toutes les
+localités, l'instruction primaire, ses besoins, ses ressources et
+ses dépenses, à part et en relief, ce qui en faisait une véritable
+institution locale et permanente, investie de droits et objet de soins
+particuliers; d'autre part, tout en assurant à l'instruction primaire le
+concours de l'administration générale, je la rattachais fortement aux
+attributions du ministère de l'instruction publique, comme le premier
+degré de ce grand ensemble d'études et d'écoles que le génie de
+l'empereur Napoléon avait voulu fonder sous le nom d'_Université de
+France_, et dont j'avais à coeur de maintenir la grandeur et l'harmonie,
+en l'adaptant à un régime de liberté et aux principes généraux du
+gouvernement de l'État.
+
+Je n'aurais pu réussir dans ce dessein un peu compliqué si je n'avais
+trouvé dans M. Thiers cette largeur d'esprit et ce goût du bien public
+qui font taire les ombrageuses rivalités d'attributions et les mesquines
+jalousies personnelles; il se prêta de bonne grâce aux petites
+altérations que je demandais dans les habitudes du ministère de
+l'intérieur, et rendit facile cette action commune de nos deux
+départements dont la loi sur l'instruction primaire avait besoin pour
+son prompt et complet succès.
+
+Huit jours après la formation du cabinet, dès que j'avais commencé à
+m'occuper de cette loi, et pour la préparer dans l'esprit de ses agents
+futurs en même temps que dans le conseil du Roi, j'avais fait créer,
+sous le titre de _Manuel général de l'instruction primaire_, un recueil
+périodique destiné à faire promptement arriver, sous les yeux des
+instituteurs, des administrateurs et des inspecteurs des écoles, les
+faits, les documents et les idées qui pouvaient les intéresser ou les
+éclairer[1]. La loi une fois rendue, je fis composer et publier cinq
+manuels élémentaires propres à diriger les instituteurs dans le modeste
+enseignement dont elle déterminait les objets et les limites. J'avais
+hâte de pourvoir aux besoins intellectuels de ces écoles et de ces
+maîtres dont les besoins matériels étaient, sinon pleinement satisfaits,
+du moins mis à l'abri du dénûment et de l'oubli.
+
+[Note 1: _Pièces historiques_, n° I.]
+
+Les meilleures lois, les meilleures instructions, les meilleurs livres
+sont peu de chose tant que les hommes chargés de les mettre en oeuvre
+n'ont pas l'esprit plein et le coeur touché de leur mission, et n'y
+apportent pas eux-mêmes une certaine mesure de passion et de foi. Je
+n'ai nul dédain du travail législatif et du mécanisme administratif;
+pour être insuffisants, ils n'en sont pas moins nécessaires; ce sont les
+plans et les échafaudages de l'édifice; mais les ouvriers, des ouvriers
+intelligents et dévoués y importent bien plus encore, et ce sont surtout
+les hommes qu'il faut former et animer au service des idées quand on
+veut qu'elles deviennent des faits réels et vivants. Je tentai de
+pénétrer jusqu'à l'âme des instituteurs populaires, et d'y susciter
+quelques notions claires et un respect affectueux pour la tâche à
+laquelle ils étaient appelés. Trois semaines après que la loi sur
+l'instruction primaire eut été publiée, je l'envoyai directement
+à 39,300 maîtres d'école, en l'accompagnant d'une lettre où je
+m'appliquais non-seulement à leur en faire bien comprendre l'intention
+et les dispositions, mais encore à élever leurs sentiments au niveau
+moral de leur humble situation sociale, sans leur donner le prétexte
+ni la tentation d'en sortir[2]. Je leur demandai de m'accuser
+personnellement réception de cette lettre, désirant avoir quelque indice
+de l'impression qu'ils en avaient reçue. 13,850 réponses me parvinrent,
+et beaucoup me donnèrent lieu de penser que je n'avais pas toujours
+frappé en vain à la porte de ces modestes demeures où des milliers
+d'enfants obscurs devaient venir recevoir d'un homme ignoré les
+premières, et pour la plupart d'entre eux les seules leçons de la vie.
+Cette expérience et d'autres encore m'ont appris que, lorsqu'on veut
+agir un peu puissamment sur les hommes, il ne faut pas craindre de leur
+montrer un but et de leur parler un langage au-dessus de leur situation
+et de leurs habitudes, ni se décourager si beaucoup d'entre eux ne
+répondent pas à ces provocations inaccoutumées; elles atteignent bien
+plus d'âmes qu'on ne pense, et il faut savoir croire à la vertu des
+germes, même quand on ne voit pas les fruits.
+
+[Note 2: _Pièces historiques_, n° II.]
+
+Quand l'idée me vint de cette circulaire aux instituteurs, j'en parlai à
+M. de Rémusat et je le priai d'en essayer, pour moi, la rédaction. C'est
+de lui, en effet, que je la reçus à peu près telle qu'elle fut envoyée
+à sa destination et bientôt publiée. Je prends plaisir à le rappeler
+aujourd'hui: les amitiés rares, même quand elles ont paru en souffrir,
+survivent aux incertitudes de l'esprit et aux troubles de la vie.
+
+Un autre moyen, inattendu et d'une assez difficile exécution, me parut
+nécessaire et efficace pour entrer en rapport avec les instituteurs
+dispersés sur toute la face de la France, pour les connaître réellement
+et agir sur eux autrement que par des paroles vagues et au hasard. Un
+mois après la promulgation de la loi nouvelle, j'ordonnai une inspection
+générale de toutes les écoles primaires du royaume, publiques ou
+privées. Je ne voulais pas seulement constater les faits extérieurs et
+matériels qui sont communément l'objet des recherches statistiques en
+fait d'instruction primaire, tels que le nombre des écoles, celui des
+élèves, leur classification, leur âge, les dépenses de ce service;
+je donnai surtout pour mission aux inspecteurs d'étudier le régime
+intérieur des écoles, l'aptitude, le zèle, la conduite des instituteurs,
+leurs relations avec les élèves, les familles, les autorités locales,
+civiles et religieuses, l'état moral en un mot de l'instruction primaire
+et ses résultats. Les faits de ce genre ne peuvent être recueillis de
+loin, par voie de correspondance et de tableaux; des visites spéciales,
+des conversations personnelles, la vue immédiate des choses et des
+hommes sont indispensables pour les observer et les apprécier. Quatre
+cent quatre-vingt-dix personnes, la plupart fonctionnaires de tout ordre
+dans l'Université, se livrèrent pendant quatre mois à ce rude travail.
+Trente-trois mille quatre-cent-cinquante-six écoles furent effectivement
+visitées et moralement décrites dans les rapports qui me furent adressés
+par les inspecteurs. L'un d'entre eux, dont j'avais depuis longtemps
+éprouvé la rare capacité et l'infatigable zèle, M. Lorain, aujourd'hui
+recteur honoraire, tira de tous ces rapports un Tableau de l'instruction
+primaire en France, en 1833, encore plus remarquable par les vues
+morales et pratiques qui y sont développées que par le nombre et la
+variété des faits qu'il contient. Cette laborieuse mesure n'eut pas
+seulement pour effet de me donner une connaissance plus complète et plus
+précise de l'état et des besoins de l'instruction primaire; elle fut,
+pour le public, jusque dans les coins les plus reculés du pays,
+un témoignage vivant de l'active sollicitude du gouvernement pour
+l'éducation populaire, et elle remua fortement les instituteurs
+eux-mêmes en leur donnant le sentiment de l'intérêt qu'on leur portait
+et de la vigilance avec laquelle on les observait.
+
+Deux ans plus tard, sur ma proposition, une ordonnance du Roi transforma
+cette visite accidentelle et unique des écoles primaires en une
+institution permanente. Dans chaque département, un inspecteur fut
+chargé de visiter régulièrement ces écoles et d'en faire bien connaître
+au ministre, aux recteurs, aux préfets, aux conseils généraux et
+municipaux, l'état et les besoins[3]. Depuis cette époque, et à travers
+des débats répétés soit dans les Chambres, soit dans les conseils locaux
+et électifs, l'utilité de cette institution est devenue si évidente que,
+sur la demande de la plupart de ces conseils, un inspecteur a été établi
+dans chaque arrondissement, et que l'inspection périodique des écoles
+primaires a pris place dans l'administration de l'instruction publique
+comme l'une des plus efficaces garanties de leurs mérites et de leurs
+progrès.
+
+[Note 3: _Pièces historiques_, n° III.]
+
+C'est quelquefois l'erreur du pouvoir, quand il entreprend une oeuvre
+importante, de vouloir l'accomplir seul, et de se méfier de la liberté,
+comme d'une rivale, ou même une ennemie. J'étais loin de ressentir cette
+méfiance; j'avais au contraire la conviction que le concours du zèle
+libre, surtout du zèle religieux, était indispensable et pour la
+propagation efficace de l'instruction populaire, et pour sa bonne
+direction. Il y a, dans le monde laïque, des élans généreux, des accès
+d'ardeur morale qui font faire aux grandes bonnes oeuvres publiques
+de rapides et puissants progrès; mais l'esprit de foi et de
+charité chrétienne porte seul, dans de tels travaux, ce complet
+désintéressement, ce goût et cette habitude du sacrifice, cette
+persévérance modeste qui en assurent et en épurent le succès. Aussi
+pris-je grand soin de défendre les associations religieuses vouées à
+l'instruction primaire contre les préventions et le mauvais vouloir dont
+elles étaient souvent l'objet. Non-seulement je les protégeai dans leur
+liberté, mais je leur vins en aide dans leurs besoins, les considérant
+comme les plus honorables concurrents et les plus sûrs auxiliaires
+que, dans ses efforts pour l'éducation populaire, le pouvoir civil
+pût rencontrer. Et je leur dois la justice de dire que, malgré
+la susceptibilité ombrageuse que ressentaient naturellement ces
+congrégations pieuses envers un gouvernement nouveau et un ministre
+protestant, elles prirent bientôt confiance dans la sérieuse sincérité
+de la bienveillance que je leur témoignais, et vécurent avec moi dans
+les meilleurs rapports. Au moment même où la loi du 28 juin 1833 était
+discutée dans les Chambres, pour en marquer nettement l'esprit, et
+donner à la principale de ces associations, aux Frères de la doctrine
+chrétienne, un témoignage public d'estime, je fis demander au frère
+Anaclet, leur supérieur général, si les statuts de sa congrégation lui
+permettaient de recevoir la croix d'honneur. Il me répondit par cette
+lettre que je prends plaisir à publier:
+
+«Monsieur le ministre, La démarche si honorable pour notre Institut
+que M. Delebecque fit hier soir auprès de moi, de la part de Votre
+Excellence, m'a pénétré de la plus vive reconnaissance, et convaincu de
+plus en plus de la bienveillance toute paternelle dont le gouvernement
+daigne nous honorer.
+
+Notre saint instituteur n'a rien mis dans nos règles qui nous interdise
+formellement d'accepter l'offre que vous avez eu la bonté de nous faire,
+sans aucun mérite de notre part; parce qu'il n'a pu prévoir que ses
+humbles disciples pourraient avoir un jour à refuser des offres aussi
+flatteuses. Mais, en consultant l'esprit de ses règles, qui tendent
+toutes à nous inspirer l'éloignement du monde et le renoncement à ses
+honneurs et à ses distinctions, nous croyons devoir vous remercier
+humblement, Monsieur le ministre, de l'offre si honorable que vous avez
+daigné nous faire, et vous prier d'agréer nos excuses et nos actions de
+grâces en même temps que notre refus. Nous ne conserverons pas moins,
+tant que nous vivrons, le souvenir et la reconnaissance de vos
+inappréciables bontés, et nous publierons hautement, comme nous le
+faisons tous les jours, les marques de bienveillance et de protection
+que nous recevons, à chaque instant, du gouvernement du Roi, et en
+particulier de M. le ministre de l'instruction publique et de Messieurs
+les membres du Conseil royal.»
+
+Une autre association religieuse, la Congrégation de l'instruction
+chrétienne, fondée en Bretagne par l'abbé J. M. de la Mennais, attira
+particulièrement mon attention et mon appui. Le nom du fondateur, son
+esprit à la fois simple et cultivé, son entier dévouement à son oeuvre,
+son habileté pratique, son indépendance envers son propre parti,
+sa franchise dans ses rapports avec le pouvoir civil, tout en lui
+m'inspirait un confiant attrait, et il y répondit au point de provoquer
+lui-même (rare abandon dans un ecclésiastique) l'inspection du
+gouvernement dans ses écoles. Il m'écrivait le 3 mai 1834: «Lorsque
+j'eus l'honneur de vous voir dans le mois d'octobre de l'année dernière,
+vous eûtes la bonté de me dire qu'un inspecteur général de l'Université
+visiterait de votre part, en 1834, mon établissement de Ploërmel. J'ai
+le plus grand désir de voir s'accomplir cette bienveillante promesse;
+mais je voudrais savoir à quelle époque M. l'inspecteur pourra venir,
+car autrement il est presque certain qu'il ne me trouverait pas ici,
+à cause des continuels voyages que je suis obligé de faire dans cette
+saison. Cependant il m'importe beaucoup de m'entretenir avec M.
+l'inspecteur; j'aurais à lui dire une foule de choses qui sont d'un
+grand intérêt pour le progrès de l'instruction primaire en Bretagne.» Et
+deux ans plus tard, le 15 octobre 1836, il me rendait compte avec
+détail de l'état de son Institut, des obstacles qu'il rencontrait, de
+l'insuffisance de ses ressources, des besoins auxquels il me demandait
+de pourvoir; et il finissait en disant: «M. le ministre de la marine
+à chargé M. le préfet du Morbihan de m'exprimer son désir d'avoir
+quelques-uns de mes frères pour l'instruction des esclaves affranchis de
+la Martinique et de la Guadeloupe: je n'ai pas dit _non_, par ce serait
+une si belle et si sainte oeuvre! mais je n'ai pas encore dit _oui_, car
+la triste objection revient toujours; où prendre assez de sujets pour
+suffire à tant de besoins, et pourquoi les jeter si loin quand on en a
+si peu?..... Ah! si j'étais aidé comme je voudrais l'être[4].»
+
+[Note 4: _Pièces historiques_, n° IV.]
+
+Chaque fois que je voyais cet honnête et ferme Breton, devenu un pieux
+ecclésiastique et un ardent instructeur du peuple, et si absolument
+enfermé dans son état et dans son oeuvre, ma pensée se reportait
+tristement vers son frère, ce grand esprit égaré dans ses passions,
+tombé parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps, lui qui semblait
+né pour être l'un de ses guides les plus sévères. Je n'ai point connu,
+je n'ai jamais vu l'abbé Félicité de la Mennais; je ne le connais que
+par ses écrits, par ce qu'ont dit de lui ses amis, et par cette image
+bilieuse, haineuse, malheureuse, qu'a tracée de lui Ary Scheffer, le
+peintre des âmes. J'admire autant que personne cet esprit élevé et hardi
+qui avait besoin de s'élancer jusqu'au dernier terme de son idée, quelle
+qu'elle fût, ce talent grave et passionné, brillant et pur, amer et
+mélancolique, âpre avec élégance et quelquefois tendre avec tristesse.
+J'ai la confiance qu'il y avait dans cette âme, où l'orgueil blessé à
+mort semblait seul régner, beaucoup de nobles penchants, de bons désirs
+et de douloureux combats. A quoi ont abouti tous ces dons? Ce sera l'un
+des griefs les plus sérieux contre notre époque que ce qu'elle a fait de
+cette nature supérieure, et de quelques autres de même rang que je ne
+veux pas nommer, et qui, sous nos yeux, se sont également perverties et
+perdues. Sans doute, ces anges déchus ont eu eux-mêmes leur part dans
+leur chute; mais ils ont subi tant de pernicieuses tentations, ils ont
+assisté à des spectacles si troublants et si corrupteurs, ils ont vécu
+au milieu d'un tel dérèglement de la pensée, de l'ambition et de la
+destinée humaines; ils ont obtenu, par leurs égarements mêmes et en
+flattant les passions et les erreurs de leur temps, de si faciles et si
+brillants succès, qu'il n'y a pas à s'étonner beaucoup que les mauvais
+germes se soient développés et aient fini par dominer en eux. Pour moi,
+en contemplant ces quelques hommes rares, mes illustres et funestes
+contemporains, je ressens plus de tristesse que de colère, et je demande
+grâce pour eux, au moment même où je ne puis m'empêcher de prononcer
+dans mon âme, sur leurs oeuvres et leur influence, une sévère
+condamnation.
+
+Je reviens à l'instruction primaire. Le 15 avril 1834, moins d'un an
+après la promulgation de la loi du 28 juin 1833, je rendis compte au Roi
+des commencements de son exécution, dans un rapport détaillé où j'en
+recueillis les actes, les documents et les résultats. Je résume ici,
+en quelques paroles et en quelques chiffres, ceux de ces résultats qui
+peuvent s'exprimer sous cette forme. Dans le cours de cette année, le
+nombre des écoles primaires de garçons avait été porté de 31,420 à
+33,695, et celui des élèves présents dans ces écoles de 1,200,715
+à 1,654,828. Dans 1,272 communes, des maisons d'école avaient été
+construites, ou achetées ou complètement réparées. Enfin 15 nouvelles
+écoles normales primaires avaient été instituées. Treize ans plus tard,
+à la fin de 1847, grâce aux efforts soutenus de mes successeurs dans le
+département de l'instruction publique, le nombre des écoles primaires de
+garçons s'était élevé de 33,695 à 43,514; celui des élèves de 1,654,828
+à 2,176,079, et celui des maisons d'école appartenant aux communes de
+10,316 à 23,761. Soixante-seize écoles normales primaires fournissaient
+des maîtres à tous les départements. Je passe sous silence tout ce qui
+avait été commencé ou déjà accompli pour les écoles de filles, les
+salles d'asile, les ouvroirs et les divers établissements directement ou
+indirectement affectés à l'éducation populaire. Tels étaient, au bout
+de quinze ans, les résultats de la loi du 28 juin 1833, et du mouvement
+qu'elle avait, non pas créé, mais fait aboutir à une véritable et
+efficace institution.
+
+L'année 1848 mit cette loi, comme toutes nos lois, et les écoles comme
+la France, à une terrible épreuve. Dès que la tempête fut un peu
+apaisée, une forte réaction s'éleva contre l'instruction primaire,
+comme contre la liberté, le mouvement et le progrès. Les instituteurs
+primaires furent en masse accusés d'être des fauteurs ou des instruments
+de révolution. Le mal était réel, quoique moins général qu'on ne l'a cru
+et dit. Je demandai un jour, à un respectable et judicieux évêque qui
+connaissait très-bien l'histoire des écoles dans l'un de nos grands
+départements, combien d'instituteurs, à son avis, s'y étaient livrés à
+l'esprit révolutionnaire: «Tout au plus un cinquième,» me répondit-il.
+C'était beaucoup, beaucoup trop, et le symptôme d'un mal bien digne de
+remède. Comment ce mal n'eût-il pas atteint les écoles quand il régnait
+partout? J'ai dit quels germes de faiblesse morale et politique étaient
+restés, malgré mes efforts, dans la loi et dans toute l'organisation de
+l'instruction primaire; on y avait redouté et affaibli les autorités
+naturelles et efficaces, l'Église et l'État. Et quand la révolution
+éclata, l'État lui-même, les pouvoirs publics du jour provoquèrent les
+instituteurs primaires à devenir les associés de tous les rêves, les
+complices de tous les désordres révolutionnaires. Nous nous en prenons
+aux institutions et aux lois du mal que nous nous faisons nous-mêmes;
+nous les en accusons pour nous en acquitter; comme ferait un homme qui
+maudirait sa maison et n'en voudrait plus, après y avoir lui-même mis le
+feu. L'instruction primaire n'est point une panacée qui guérisse
+toutes les maladies morales du peuple, ni qui suffise à sa santé
+intellectuelle; c'est une puissance salutaire ou nuisible selon qu'elle
+est bien ou mal dirigée et contenue dans ses limites ou poussée hors
+de sa mission. Quand une grande force nouvelle, matérielle ou morale,
+vapeur ou esprit, est entrée dans le monde, on ne l'en chasse plus; il
+faut apprendre à s'en servir; elle porte partout pêle-mêle la fécondité
+et la destruction. A notre degré et dans notre état de civilisation,
+l'instruction du peuple est une nécessité absolue, un fait à la fois
+indispensable et inévitable. Et la conscience publique en est évidemment
+convaincue, car dans la catastrophe où les infirmités de l'instruction
+primaire ont éclaté, au milieu de la grande alarme qui s'est élevée à
+son sujet, elle n'a point succombé; beaucoup de gens l'ont accusée;
+personne n'a cru qu'on pût ni qu'on dût l'abolir. La loi du 28 juin
+1833 a reçu diverses modifications, quelques-unes salutaires, d'autres
+contestables; mais tous ses principes, toutes ses dispositions
+essentielles sont restés debout et en vigueur. Fondée par cette loi,
+l'instruction primaire est maintenant, parmi nous, une institution
+publique et un fait acquis. Il reste, à coup sûr, beaucoup à faire pour
+le bon gouvernement des écoles, pour faire dominer dans leur sein les
+influences de religion et d'ordre, de foi et de loi, qui font la dignité
+comme la sûreté d'un peuple: mais si, comme j'en ai la confiance, Dieu
+n'a pas condamné la société française à s'user, tantôt bruyamment,
+tantôt silencieusement, dans de stériles alternatives de fièvre ou de
+sommeil, de licence ou d'apathie, ce qui reste à faire pour la grande
+oeuvre de l'éducation populaire se fera; et quand l'oeuvre sera
+accomplie, elle n'aura pas coûté trop cher.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVII
+
+ INSTRUCTION SECONDAIRE.
+
+Difficulté de l'introduction du principe de la liberté dans
+l'instruction secondaire.--Constitution originaire de l'Université.--Ses
+deux sortes d'ennemis.--Leur injustice.--Causes naturelles et légitimes
+de leur hostilité.--L'Université dans ses rapports avec l'Église.--État
+intérieur et situation sociale du catholicisme en 1830.--Réclamation
+de la liberté d'enseignement.--M. de Montalembert et l'abbé
+Lacordaire.--Tendances diverses dans le catholicisme.--Efforts pour
+le réconcilier avec la société moderne.--L'abbé F. de la
+Mennais.--L'_Avenir_.--Voyage de l'abbé de la Mennais, de l'abbé
+Lacordaire et de M. de Montalembert à Rome.--Le pape Grégoire XVI
+condamne l'_Avenir._--L'Université dans ses rapports avec la société
+civile.--Quelle eût été la bonne solution du problème.--Pourquoi et
+par qui elle était alors repoussée.--Je prépare un projet de loi sur
+l'instruction secondaire.--Son caractère et ses limites.--Comment il
+fut accueilli.--Rapport de M. Saint-Marc Girardin à la Chambre des
+députés.--Discussion du projet.--M. de Lamartine.
+
+
+J'avais, en fait d'instruction secondaire, la même question à résoudre
+qu'en fait d'instruction primaire; là aussi il fallait établir la
+liberté promise par la Charte. Mais si le devoir était le même, la
+situation était bien différente. Dans l'instruction primaire, tout était
+à fonder; l'établissement public aussi bien que le droit privé; il
+fallait créer les écoles de l'État en même temps que garantir la liberté
+des écoles particulières. Et dans cette oeuvre double que j'avais à
+accomplir, je rencontrais peu d'adversaires ou de rivaux; la fondation
+des écoles publiques était ma grande mission; commandée par la Charte et
+au nom d'un principe, la liberté des écoles particulières n'était
+point réclamée ni soutenue par des intérêts puissants et des passions
+ardentes; c'était surtout du gouvernement que le public attendait
+l'accomplissement de ses voeux; en fait d'instruction primaire,
+l'industrie privée avait des droits, mais peu de prétentions et de
+crédit.
+
+Dans l'instruction secondaire, au contraire, j'étais en présence d'un
+grand établissement public tout fondé, systématique, complet, en pleine
+activité, et en présence aussi des rivaux, je ne veux pas dire des
+ennemis de cet établissement, nombreux, puissants, réclamant la liberté
+pour eux-mêmes et avec passion. Et la liberté qu'ils réclamaient était,
+pour l'établissement qu'ils attaquaient, un fait nouveau, étranger à son
+origine et à ses principes constitutifs. Fondée au nom de cette maxime
+que l'éducation appartient à l'État, l'Université reposait sur la double
+base du privilège et du pouvoir absolu. J'avais à introduire la liberté
+dans une institution où elle n'existait pas naturellement, et en même
+temps à défendre cette institution elle-même contre de redoutables
+assaillants. Il fallait à la fois garder la place et en ouvrir les
+portes.
+
+L'Université avait deux sortes d'adversaires presque également animés
+contre elle, quoique très-divers: des libéraux qui la taxaient de
+despotisme, et des dévots qui l'accusaient d'irréligion. La constitution
+même, je dirais presque la physionomie de l'Université déplaisaient aux
+libéraux; ils n'aimaient pas ce corps enseignant qui leur rappelait ces
+anciennes corporations qu'ils avaient tant combattues, ni ces formes et
+cette discipline militaires qui préparaient les jeunes générations au
+régime belliqueux qu'ils détestaient dans l'État. Les catholiques zélés
+n'avaient pas confiance dans les principes religieux d'un grand nombre
+des maîtres de l'Université; ils regrettaient les congrégations dans
+lesquelles la religion et l'éducation étaient étroitement unies, et
+s'efforçaient de les faire revivre pour leur confier leurs enfants.
+Plusieurs de ces congrégations, plus ou moins déguisées, s'étaient
+rétablies sous la Restauration; et pour assurer leur succès, leurs
+partisans attaquaient incessamment l'Université qu'ils représentaient
+comme imbue de l'esprit irréligieux du XVIIIe siècle, et propageant
+parmi la jeunesse, sinon l'impiété, du moins l'indifférence.
+
+Il y avait, dans ces attaques, beaucoup d'injustice et quelque
+ingratitude. Le gouvernement de l'Université, grand-maître ou conseil
+royal, ministre ou président, avait toujours usé de son pouvoir avec
+une grande modération; à la fois rival et maître des établissements
+particuliers d'instruction secondaire, il les avait surveillés sans
+jalousie et sans rigueur, les autorisant partout où ils offraient des
+chances de légitime succès, et ne portant jamais, sans de puissants
+motifs, atteinte à leur stabilité ou à leur liberté. C'était, au milieu
+du despotisme général et d'une institution despotique elle-même, une
+administration juste et libérale.
+
+C'était aussi une administration sincèrement et sérieusement préoccupée
+des droits et des intérêts religieux. Si les chrétiens ennemis de
+l'Université s'étaient reportés à son origine, si l'état dans lequel
+elle avait alors trouvé l'instruction publique avait été replacé devant
+leurs veux, s'ils s'étaient rappelé tout ce qu'elle avait fait pour
+ramener à la religion les générations naissantes, toutes les luttes
+qu'elle avait soutenues, tous les obstacles qu'elle avait surmontés dans
+ce dessein, s'ils avaient été obligés de mesurer eux-mêmes la distance
+entre le point de départ de l'Université dans les voies chrétiennes en
+1808 et le point où elle était arrivée en 1830; ils auraient, j'ose le
+dire, ressenti dans leur coeur quelque embarras à ne tenir aucun compte
+de tous ces faits, de faits si nombreux et si clairs.
+
+A côté des faits se placent les noms: M. de Fontanes, M. le cardinal
+de Beausset, M. Royer-Collard, M. Cuvier, M. l'abbé Frayssinous, voilà
+quels ont été, de 1810 à 1830, les principaux chefs de l'Université. Il
+faut les oublier aussi pour croire que, pendant ce temps, elle a été
+tyrannique et impie.
+
+Mais la passion; même honnête, ne s'inquiète guère d'être équitable
+envers le passé et envers les personnes; c'est du présent seul et de
+ses propres intérêts dans le présent qu'elle se soucie. Après 1830,
+abstraction faite du passé, il y avait, dans le système et dans l'état
+de l'Université, soit pour des libéraux, soit pour des catholiques, des
+motifs sérieux et naturels d'hostilité et de lutte.
+
+En fait, le gouvernement de l'Université avait toujours été modéré; mais
+en droit, il était absolu et fondé sur un principe absolu: «En matière
+d'éducation, hors de l'enceinte de la famille, l'État est souverain;
+dès que l'enfant, pour son éducation, fait un pas hors des mains de son
+père, il tombe dans les mains de l'État; l'État seul a droit de faire
+élever ceux que n'élèvent pas leurs propres parents, et nul ne peut,
+sans l'autorisation de l'État, prendre lui-même, ni recevoir des parents
+eux-mêmes cette mission.» Un tel principe n'est autre que la dictature
+placée, en fait d'éducation, sur le seuil de la maison paternelle. Or,
+au lendemain d'une grande anarchie révolutionnaire et pour en sortir,
+toutes les dictatures sont possibles et peut-être nécessaires; mais sous
+un gouvernement constitutionnel, dans un régime de liberté, en présence
+de la liberté de conscience, de la liberté de discussion, de la liberté
+des professions, la dictature en matière d'éducation; sous quelque forme
+qu'elle se présentât et de quelques adoucissements qu'elle pût être
+entourée, ne pouvait pas ne pas susciter les vives réclamations des
+libéraux qui possédaient d'ailleurs contre elle, dans les promesses de
+la Charte, un titre écrit et incontestable.
+
+On ne sait pas d'ailleurs combien d'abus et de griefs secrets naissent
+et subsistent sous la main du despotisme le plus modéré, ni combien de
+fois il lui arrive de choquer et de blesser profondément les sentiments
+qu'il s'applique le plus à ménager. La souffrance et la colère
+s'amassent ainsi sans qu'on s'en doute. Le pouvoir a besoin d'y voir
+clair pour savoir ce qu'il fait, et c'est seulement à la lumière de la
+liberté qu'il peut bien apprécier ses propres actions et leurs effets,
+pour lui-même comme pour les peuples.
+
+La situation de l'Université n'était guère moins difficile en fait de
+religion qu'en fait de liberté: son gouvernement avait constamment
+protégé l'esprit religieux; dans ses instructions générales, dans
+le choix des maîtres, dans son travail de tous les jours, les
+considérations et les intentions religieuses avaient toujours tenu une
+grande place; mais il avait pour mobile dominant, dans cette conduite,
+l'intérêt de l'ordre social plutôt que la foi; il était bien plus en
+réaction contre l'impiété révolutionnaire qu'en retour vers la piété
+chrétienne; il rendait à la religion des services sincères, mais qui
+n'excluaient pas l'indifférence de l'âme. On croit communément de nos
+jours que, lorsqu'on a assuré à l'Église le plein exercice de son culte,
+quand on a pourvu à ses besoins et qu'on lui témoigne un bienveillant
+respect, on a fait pour elle tout ce qu'elle peut désirer, et qu'on est
+en droit d'attendre d'elle tout ce qu'entre alliés on peut avoir à se
+demander. La méprise est profonde: la religion ne se contente pas qu'on
+la regarde comme un moyen d'ordre et une grande utilité sociale; elle
+a de sa mission une plus haute idée; elle a besoin de croire que
+ses alliés politiques sont aussi de ses fidèles, ou du moins qu'ils
+comprennent et respectent vraiment son divin caractère; et quand elle
+n'est pas intimement persuadée que ce sont là les sentiments intimes
+qu'ils lui portent, l'Église se tient sur la réserve, et, même en
+faisant son devoir, elle ne donne pas son dévouement.
+
+Le catholicisme n'était plus d'ailleurs, en 1830, dans la situation
+où il s'était trouvé au commencement du siècle, sous le Consulat et
+l'Empire: il n'avait plus besoin, pour vivre tranquille, de l'appui
+quotidien du pouvoir civil; il avait repris dans la société une place
+incontestée et sur les âmes une grande puissance; il se sentait en état
+de prétendre à bien plus que la sécurité de son culte; la foi vive,
+exigeante, expansive, l'activité intellectuelle et la confiance dans sa
+propre force lui étaient revenues. Il avait eu, sous la Restauration, la
+faveur royale, souvent l'influence parlementaire; il comptait, parmi
+ses fidèles et ses serviteurs, de puissants et brillants esprits, des
+philosophes, des orateurs, des écrivains du premier ordre; en lui
+enlevant la prépondérance politique, la révolution de Juillet lui avait
+ouvert une nouvelle carrière, celle de l'indépendance; il s'y engageait
+de jour en jour plus avant, relevant une multitude de questions que
+l'indifférence religieuse croyait éteintes, et appelant à son aide, pas
+toujours à propos, mais toujours avec une ardeur efficace, l'alliance un
+peu oubliée de l'esprit religieux et de l'esprit de liberté.
+
+Ce fut surtout en dehors de l'Église officielle, parmi les dévots
+laïques et les prêtres sans charge d'âmes, qu'éclata d'abord ce
+mouvement, et la question de la liberté d'enseignement en fut le premier
+drapeau. On la réclama au nom du droit des familles, du droit de
+l'Église, du droit de la Charte. On fit plus que la réclamer: deux
+hommes jeunes, sincères, ardents, brillants, l'un pair de France,
+l'autre moine, le comte de Montalembert et l'abbé Lacordaire,
+entreprirent de la pratiquer; ils ouvrirent une école publique sans
+demander au ministre de l'instruction publique, grand-maître de
+l'Université, aucune autorisation. Traduits pour ce fait devant la Cour
+des pairs, en août 1831, sous le ministère de M. Casimir Périer, ils
+furent condamnés, comme ils devaient l'être aux termes des lois en
+vigueur; mais ils s'étaient défendus avec éclat; ils avaient soutenu et
+répandu, dans une portion respectable du public, l'idée, le dessein, la
+passion dont ils étaient eux-mêmes animés. La lutte au nom de l'Église
+était engagée, et engagée au sommet de l'État, au sein des grands
+pouvoirs constitutionnels.
+
+Le mouvement qui fermentait dans le catholicisme était plus profond que
+cette lutte même, et il s'agissait de bien autre chose que de la liberté
+d'enseignement. A côté de l'esprit de réaction et de l'esprit de
+soumission qui semblaient seuls présents et puissants dans l'Église
+catholique, un esprit nouveau, l'esprit, je ne veux pas dire de réforme,
+mais de rajeunissement et de progrès, tentait d'y pénétrer. Ces
+tendances diverses se marquaient plus nettement de jour en jour.
+Beaucoup de catholiques, prêtres ou laïques, convaincus que la religion
+ne reprendrait son empire sur les âmes que si l'Église reprenait toute
+sa place dans l'État, reportaient vers l'ancien régime leurs regrets et
+leurs efforts. D'autres, plus sensés et plus pacifiques, pensaient que
+l'Église n'avait rien de mieux à faire que d'occuper sans bruit la
+position que le régime nouveau lui avait faite, de chercher, dans
+l'alliance avec le pouvoir civil, sa force comme sa sûreté, et de mettre
+à profit pour elle-même, en s'accommodant à leurs vicissitudes, le
+besoin qu'avaient de son concours les gouvernements divers pour le
+maintien de l'ordre social. Mais il y avait, parmi les catholiques
+sincères, des esprits plus jeunes, plus sympathiques et plus hardis,
+à qui ni cette ardeur rétrograde des uns, ni cette attitude un peu
+subalterne des autres ne convenaient, et qui aspiraient, pour l'Église,
+à des destinées plus fières et plus fécondes. Ceux-là regardaient
+l'ancien régime comme ruiné sans retour, la nouvelle société française,
+son organisation, ses idées, ses institutions comme définitivement
+victorieuses; à leur sens, l'Église catholique pouvait et devait les
+accepter hautement, en réclamant dans ce régime sa propre indépendance
+et en usant de toutes les libertés qu'il promettait de fonder. Ainsi
+seulement elle retrouverait son influence avec son efficacité morale, et
+grandirait de concert avec la société elle-même, au lieu de prétendre
+vainement à la rejeter dans un moule brisé, ou de se réduire à l'humble
+rôle d'allié soldé du pouvoir.
+
+Il y avait là le pressentiment d'une grande oeuvre à accomplir, et un
+intelligent instinct des intérêts supérieurs comme des vraies forces de
+la religion et de l'Église chrétiennes. Par malheur cette excellente
+cause eut alors pour principal champion l'homme le moins propre à la
+comprendre et à la servir. L'abbé Félicité de la Mennais avait débuté et
+brillé en attaquant indistinctement les principes comme les tendances
+de la société moderne, et en soutenant les maximes comme les souvenirs
+théocratiques; il inspira plus de surprise que de confiance quand on le
+vit réclamer, au profit de l'Église, tous les droits de la liberté; on
+le soupçonnait d'y chercher un moyen plutôt qu'un but, et de ne vouloir
+l'Église si libre que pour la rendre souveraine maîtresse. Il
+laissa bientôt éclater, je ne dirai pas son dessein, mais sa nature
+personnelle, et comme on eût dit dans d'autres temps, le démon intérieur
+qui le possédait. Esprit aussi superficiel qu'élevé, logicien aussi
+aveugle que puissant, très-ignorant de l'histoire, capable d'aperçus et
+d'élans sublimes, mais incapable d'observer les faits réels et divers,
+de les mettre à leur vraie place et de leur assigner leur juste valeur,
+il pensait et écrivait toujours sous l'empire d'une idée exclusive qui
+devenait pour lui la loi, toute la loi divine; il érigeait en droit les
+plus extrêmes conséquences d'un principe incomplet, et s'enflammait
+d'une violente haine contre les adversaires de son absolue domination.
+Il était de plus sujet à cette séduction que le talent supérieur exerce
+souvent sur l'homme qui le possède, encore plus que sur ceux qui
+l'écoutent. L'idée qui avait sa foi, le sentiment dont il était pénétré
+se présentaient à lui sous de si beaux aspects, il était si vivement
+frappé de leurs mérites et de leurs charmes qu'en se livrant au plaisir
+de les contempler ou de les peindre il perdait toute faculté d'en
+apercevoir les erreurs ou les lacunes, même les plus graves, et que,
+dans son enthousiasme idolâtre, il méprisait et détestait, comme des
+barbares et des impies, quiconque ne partageait pas ses adorations et
+ses sympathies. Les effets naturels de cette passion du logicien et de
+l'artiste ne tardèrent pas à se manifester dans l'abbé de la Mennais:
+quand une fois il se fut plongé dans le spectacle des misères de la
+société humaine, des imperfections et des torts des gouvernements, des
+souffrances matérielles et morales du peuple, quand il eut appliqué à
+les peindre toute la puissance de son imagination et de son âme, il ne
+vit plus rien hors de là, nul autre fait, nulle autre question; le monde
+fut tout entier, pour lui, dans les sombres tableaux où se déployait son
+talent. Cet ardent défenseur de l'autorité ecclésiastique absolue, qui
+avait fondé l'_Avenir_ pour la conquête des libertés de l'Église, devint
+peu à peu l'apôtre de la liberté absolue et universelle; avec une
+sincérité tantôt arrogante, tantôt mélancolique, le théoricien
+théocratique se transforma en libéral, républicain, démocrate,
+révolutionnaire, et les esprits clairvoyants purent de bonne heure
+pressentir le jour où les doctrines et les passions les plus anarchiques
+trouveraient en lui leur plus éloquent et plus amer interprète.
+
+Les hommes sensés de l'Église catholique, entre autres la plupart des
+évêques, ne s'y trompèrent point. Compromettant par ses violences, même
+quand il soutenait leur cause, l'_Avenir_ leur parut bientôt dangereux
+par ses doctrines, et tout en admirant encore l'abbé de la Mennais,
+ils le regardèrent comme un allié suspect qui pourrait bien devenir
+un ennemi. La cour de Rome les mit à l'aise en donnant raison à leurs
+méfiances et à leurs alarmes. Quand l'abbé de la Mennais et ses deux
+principaux collaborateurs dans l'_Avenir,_ le comte de Montalembert et
+l'abbé Lacordaire, portèrent à Rome la question du mérite et de la durée
+de leur entreprise, le pape Grégoire XVI les traita avec de grands
+égards, loua leurs intentions, et essaya d'assoupir ou de laisser tomber
+la contestation; il lui en coûtait de condamner un homme qui avait
+naguère défendu avec tant d'éclat l'autorité ecclésiastique, et il
+espérait sans doute le ramener en le ménageant. Mais poussé à bout
+et par l'insistance intraitable de l'abbé de la Mennais, et par la
+nécessité de mettre un ferme au trouble de l'Église, le pape en vint
+enfin, dans son encyclique du 15 août 1832, à un blâme formel et
+péremptoire, bien qu'exprimé en termes généraux et bienveillants. L'abbé
+Lacordaire, avec une sagacité rare dans un esprit brillant et passionné,
+avait pressenti ce résultat, s'était efforcé d'engager ses deux amis à
+le prévenir par une soumission modeste, et ne pouvant les y décider, il
+avait seul quitté Rome, laissant l'abbé de la Mennais de plus en plus
+irrité dans son âme, et M. de Montalembert encore charmé et retenu par
+son influence. Quand l'encyclique du 15 août 1832 eut paru, une nouvelle
+scission s'opéra; M. de Montalembert et, si je ne me trompe, tous les
+autres rédacteurs de l'_Avenir_ se soumirent à leur tour, pleinement et
+sans équivoque, bien résolus, quelles que fussent leurs pensées intimes,
+à se conduire en catholiques fidèles. Resté seul en proie à la lutte
+intérieure de son ancienne foi et des idées nouvelles qui grandissaient
+en lui sous le souffle de l'orgueil offensé, l'abbé de la Mennais essaya
+d'abord de quelques apparences de docilité mêlées aux réserves d'une
+colère mal contenue; et trouvant la cour de Rome décidée à ne s'en point
+contenter, il s'engagea enfin, par la publication des _Paroles d'un
+croyant_, dans une révolte déclarée qui devint bientôt une guerre
+implacable contre le pape, l'Église romaine, l'épiscopat français, les
+rois, la monarchie, toutes les autorités, religieuses ou politiques,
+qui, selon lui, tenaient sous un joug odieux les esprits et les peuples,
+et leur ravissaient la liberté et le bonheur auxquels ils avaient droit.
+
+Ainsi tomba cette première tentative pour réformer, non pas la doctrine
+religieuse, mais l'attitude politique du catholicisme, et pour rétablir,
+entre l'Église catholique et la société moderne, non pas seulement une
+froide paix, mais une vraie et féconde harmonie. La pensée était grande
+et répondait à un grand intérêt social. Par son esprit faux et son
+fougueux orgueil, l'abbé de la Mennais l'entraîna, pour un temps, dans
+son propre naufrage, en l'associant à ces rêveries et à ces passions
+antisociales qui ont toujours porté et porteront toujours, partout où
+elles pénétreront, l'anarchie tyrannique au lieu de la liberté et le
+chaos au lieu du progrès. Une seule question, la question de la
+liberté d'enseignement, resta debout sur les ruines de l'_Avenir_,
+déplorablement aggravée et envenimée par la polémique générale dont elle
+avait été, sinon le principal objet, du moins la première origine. M. de
+Montalembert, l'abbé Lacordaire et leurs amis, en se séparant hautement
+de l'abbé de la Mennais rebelle à l'Église, reportèrent, sur la lutte
+spéciale engagée entre l'Église et l'Université, toute leur ardeur. Là,
+ils trouvèrent l'épiscopat français, sinon déjà prêt à les suivre, du
+moins disposé à les soutenir dans le combat. C'était surtout en matière
+d'éducation que les évêques conservaient, dans leurs rapports avec
+l'État, des souvenirs et des désirs d'indépendance; ils avaient à
+défendre leurs propres établissements d'instruction secondaire, les
+petits séminaires, concurrents redoutables des collèges de l'Université;
+ils protégeaient plus ou moins ouvertement les congrégations
+religieuses, Jésuites, Ligoristes, Dominicains ou autres qui fondaient
+des maisons d'éducation. Ils étaient ainsi les rivaux naturels de
+l'Université et les alliés naturels des hommes engagés contre elle, au
+nom de la liberté d'enseignement, dans une guerre de jour en jour plus
+vive, précisément parce qu'elle s'était concentrée contre un seul
+adversaire et sur un seul objet.
+
+Aux prises et avec les chefs officiels et avec les hardis volontaires
+de l'Église, l'Université ne trouvait pas, dans la société laïque
+elle-même, tout l'appui qu'elle aurait pu en espérer. Non-seulement
+beaucoup de familles catholiques accueillaient les méfiances religieuses
+du clergé; non-seulement les libéraux ardents persistaient de leur côté
+à taxer l'Université de bigoterie en même temps que de despotisme; à
+raison même de son caractère essentiel et de la pensée qui avait présidé
+à sa fondation, elle rencontrait, dans une certaine région de la société
+française, peu de confiance et de sympathie. Quand l'empereur Napoléon,
+en créant l'Université, lui donna surtout pour mission de rendre à
+l'instruction secondaire, aux études littéraires et classiques, leur
+force et leur éclat, il était guidé par un instinct profond de notre
+état social, de son histoire, de sa nature et de ses besoins; il savait
+qu'après les prodigieux bouleversements de notre Révolution, après la
+chute violente de toutes les existences hautes, au milieu de tant de
+fortunes nouvelles et soudaines, pour consacrer de tels résultats, pour
+sanctionner, en quelque sorte, le triomphe des classes moyennes et
+assurer leur influence, il fallait cultiver et développer dans ces
+classes les études fortes, les habitudes du travail d'esprit, le savoir,
+la supériorité intellectuelle, et par là les montrer, les rendre en
+effet dignes de leur rang. Il fallait qu'au même moment où la France
+nouvelle prouvait sa force et se couvrait de gloire sur les champs de
+bataille, elle fît dans l'ordre civil les mêmes preuves et jetât le même
+éclat. Des magistrats, des administrateurs, des avocats, des médecins,
+des professeurs capables, savants, lettrés, ce n'est pas seulement le
+besoin intérieur d'un peuple, c'est sa dignité, c'est son crédit dans le
+monde. C'était surtout à former ces grandes professions, ces portions
+les plus élevées des classes moyennes que l'Université était vouée.
+Beaucoup de familles de l'ancienne noblesse française ne voyaient pas
+sans humeur ce foyer d'activité et de force sociale où la bourgeoisie
+venait s'élever au niveau de ses laborieuses destinées; et elles ne
+s'étaient pas encore décidées à envoyer aussi leurs enfants dans cette
+arène commune pour y acquérir les mêmes moyens de succès, et s'y
+préparer à reprendre, par l'intelligence et le travail, leur place dans
+l'État.
+
+C'était en présence de tous ces faits et de tous ces adversaires que
+j'avais à préparer et à discuter publiquement une loi sur l'instruction
+secondaire, c'est-à-dire à résoudre encore une fois, pour l'instruction
+publique en France et dans ses plus difficiles parties, l'éternel
+problème de la conciliation du pouvoir et de la liberté.
+
+Une seule solution était bonne: renoncer complétement au principe de la
+souveraineté de l'État en matière d'instruction publique, et adopter
+franchement, avec toutes ses conséquences, celui de la libre concurrence
+entre l'État et ses rivaux, laïques ou ecclésiastiques, particuliers
+ou corporations. C'était la conduite à la fois la plus simple, la plus
+habile et la plus efficace. Elle réduisait tous les adversaires de
+l'Université au silence en satisfaisant, d'un seul coup, à leur plus
+bruyante prétention, et, en même temps, elle leur imposait, pour rester
+en lice, de continuels efforts, car l'État restait maître de donner, à
+ses propres établissements d'instruction, tous les développements, tous
+les mérites que l'intérêt social ou le voeu public pouvaient réclamer.
+Aucun des prétendants à l'enseignement n'avait à se plaindre, car ils
+avaient le plein et libre usage de toutes leurs armes; mais c'était
+l'État qui fixait lui-même le niveau de la lutte, acceptant ainsi, au
+moment où il abandonnait son empire, la salutaire obligation de ne rien
+épargner pour maintenir ou ressaisir sa supériorité.
+
+L'expérience, qui enseigne en général la réserve et la prudence, m'a
+donné la leçon contraire; quand on a raison, on a bien plus raison et on
+peut risquer bien plus qu'on ne croit. Il valait beaucoup mieux, pour
+l'Université, accepter hardiment la lutte contre des rivaux libres que
+défendre avec embarras la domination et le privilége contre des ennemis
+acharnés. Le premier ébranlement une fois passé, elle était en état de
+soutenir cette lutte, non-seulement avec succès, mais avec éclat, et
+elle y eût bientôt gagné en puissance autant qu'en dignité.
+
+Mais tout repoussait, sous le gouvernement de Juillet, cette politique
+complète et hardie que, malgré sa faveur pour l'Église, la Restauration
+n'avait pas osé tenter. L'immense majorité du public, je pourrais
+dire le public voyait dans la liberté ecclésiastique le précurseur et
+l'instrument de la domination ecclésiastique, objet d'antipathie et
+d'effroi. L'esprit laïque, devenu si puissant, restait âprement méfiant,
+et ne se croyait pas en sûreté si ses rivaux déployaient, comme lui, et
+peut-être contre lui, les libertés qu'il avait conquises sur eux. Les
+traditions de la vieille monarchie française venaient en aide, sur ce
+point, aux passions de la France nouvelle; nos anciennes lois sur les
+rapports de l'État et de l'Église, sur les interdictions ou les entraves
+imposées aux congrégations religieuses, étaient invoquées comme
+le rempart des conquêtes libérales. A ces méfiances générales et
+historiques, la Révolution de 1830 en avait ajouté de nouvelles, plus
+directes et plus personnelles. L'État et l'Église ne sont vraiment en
+bons rapports que lorsqu'ils se croient sincèrement acceptés l'un par
+l'autre, et se tiennent pour assurés qu'ils ne portent mutuellement,
+à leurs principes essentiels et à leurs destinées vitales, aucune
+hostilité. Telle n'était pas malheureusement, depuis 1830, la
+disposition mutuelle des deux puissances; elles vivaient en paix, non en
+intimité, se soutenant et s'entr'aidant par sagesse, non par confiance
+et attachement réciproque. Au sein même de l'Église officielle et
+ralliée au pouvoir nouveau, apparaissaient souvent des regrets et des
+arrière-pensées favorables au pouvoir déchu, et l'Église à son tour se
+voyait souvent en présence de l'indifférence ironique des disciples de
+Voltaire ou de l'hostilité brutale des séides de la Révolution. Les
+ardents apôtres de la liberté d'enseignement aggravaient eux-mêmes les
+obstacles que lui opposait cet état des partis et des esprits; les
+emportements tour à tour théocratiques et démocratiques de l'abbé de
+la Mennais redoublaient les méfiances et les colères civiles les plus
+diverses, celles des conservateurs comme celles des libéraux, celles
+des magistrats comme celles des avocats et des étudiants. Quiconque
+eût donné alors au gouvernement le conseil de renoncer absolument, en
+matière d'instruction publique, à la souveraineté de l'État, au
+régime de l'Université, aux entraves de l'Église et des congrégations
+religieuses, et d'encourir, sans précautions fortes, la libre
+concurrence de tant de rivaux, je ne veux pas dire d'ennemis, eût passé
+pour un Jésuite secret, ou pour un lâche déserteur, ou pour un aveugle
+rêveur.
+
+Sans me rendre, de toutes ces difficultés, un compte aussi clair que je
+le fais aujourd'hui, j'en avais, en 1836, un vif instinct, et j'en fis,
+soit dans la préparation, soit dans la discussion du projet de loi sur
+l'instruction secondaire, la règle de ma conduite. Je concentrai sur
+trois points mon dessein et mon effort: maintenir l'Université, fonder à
+côté d'elle la liberté, ajourner les diverses questions dont l'état des
+partis et des esprits ne permettait pas une bonne et efficace
+solution. Je pris l'Université, son organisation et ses établissements
+d'instruction, comme un grand fait accompli et bon en soi, qui pouvait
+être amélioré et devait être adapté au régime constitutionnel, mais
+qu'il ne fallait pas remettre en discussion. Je soumis l'Université à la
+libre concurrence de tous ses rivaux, sans distinction ni exception, et
+sans imposer à aucun d'eux aucune condition particulière. Je renvoyai
+à d'autres temps et à d'autres lois les questions qui ne tenaient pas
+essentiellement au principe que je voulais fonder, entre autres celles
+que soulevaient les petits séminaires, les congrégations religieuses et
+les divers établissements, ecclésiastiques ou laïques, qui avaient été
+l'objet de mesures spéciales, soit de faveur, soit de rigueur.
+
+Dans un projet ainsi conçu, il y avait, je n'hésite pas à le dire, acte
+de désintéressement et de courage. En maintenant fermement l'Université
+et en acceptant franchement la liberté, j'encourais à la fois
+les attaques et des libéraux opposants, et d'un grand nombre de
+conservateurs mes amis. En me refusant à remettre en question
+l'établissement universitaire et le régime exceptionnel de certains
+établissements ecclésiastiques, je fermais l'arène aux systèmes nouveaux
+et aux vieilles passions. Mon projet de loi avait une apparence de
+timidité en même temps que d'obstination, et je me condamnais à défendre
+partout des positions très-menacées, au lieu de me donner les plaisirs
+et les chances d'une grande guerre en rase campagne, contre une seule
+sorte d'ennemis.
+
+Le débat m'apprit que, malgré ma prudence dans l'entreprise, j'avais
+encore été trop confiant dans mon espérance. M. Saint-Marc Girardin fit,
+au nom de la commission de la Chambre des députés, un habile rapport,
+modèle de cet art, où il excelle, de marcher à son but en se jetant
+tantôt à droite, tantôt à gauche de la route directe, et de faire
+alternativement, avec une impartialité complaisante, la part des idées
+contraires, sans déserter sa propre idée comme sans s'y enfermer tout à
+fait. En apportant au projet de loi d'assez nombreuses modifications, ce
+rapport en confirmait cependant les principes et en laissait intacts les
+résultats essentiels. Quand on vint à la discussion, M. de Tracy et M.
+Arago, l'un avec une honnête tristesse, l'autre avec un peu de faste
+savant et de plaisanterie lourde, attaquèrent le projet de loi comme
+incomplet, étroit, uniquement destiné à réparer çà et là l'édifice
+universitaire, quand il aurait fallu construire un grand et général
+système d'instruction publique. Ils exposaient leurs propres idées et
+la loi qu'ils auraient faite eux-mêmes, bien plus qu'ils ne discutaient
+celle dont la Chambre était saisie. Je redoutais peu ces attaques
+générales et vagues qui ne touchaient pas à la question fondamentale
+que mon projet tentait de résoudre. Mais bientôt des députés de moindre
+renom, et qui n'appartenaient pas tous à l'opposition, dirigèrent leurs
+attaques sur ce point délicat. Inquiets des suites de la liberté,
+surtout de la liberté ecclésiastique qui était, à leurs yeux,
+l'instruction publique livrée aux Jésuites, ils demandèrent, d'une
+part, que les petits séminaires fussent soumis à toutes les conditions
+imposées par la loi aux établissements privés d'instruction secondaire,
+d'autre part, que tout chef d'un tel établissement fût tenu,
+non-seulement de prêter le serment politique, mais encore de jurer qu'il
+n'appartenait à aucune association ou corporation non autorisée. Je
+réussis à faire écarter le premier de ces amendements; mais le second
+fut adopté. C'était imposer, à la liberté de l'Église catholique et de
+sa milice en matière d'enseignement, des restrictions particulières, et
+enlever à la loi proposée ce grand caractère de sincérité et de droit
+commun libéral que j'avais eu à coeur de lui imprimer. Seul parmi les
+orateurs qui prirent part à ce débat, M. de Lamartine, qui n'était alors
+ni de mes adversaires, ni de mes amis, comprit bien l'importance de ce
+caractère et le mérite de la loi qui le consacrait: «J'entends depuis
+quelques jours, dit-il, et à cette tribune et sur ces bancs, beaucoup de
+membres d'opinions opposées déclarer qu'ils donneront une boule noire
+à cette loi. Je m'en afflige. Les uns se préoccupent de ce fantôme de
+jésuitisme que l'on fait sans cesse apparaître ici, et qu'il faudrait
+déclarer plus puissant que jamais s'il avait la force de nous faire
+reculer devant la liberté. Les autres semblent appréhender que le clergé
+ne possède pas exclusivement la jeunesse, et que l'esprit du temps,
+représenté par l'Université, n'exerce le monopole sur l'élément
+traditionnel et religieux représenté par des corps enseignants. C'est
+précisément à cause de ces mécontentements des partis opposés que je
+voterai et que je conjure la Chambre de voter la loi avec une plus
+certaine conviction. Quoi? Après sept ans d'attente, après une
+révolution faite pour obtenir cette liberté d'enseignement, après
+qu'elle a été demandée par les opinions les plus diverses, et inscrite
+dans la Charte comme une condition synallagmatique du gouvernement de
+1830, nous irions la rejeter au ministre sincère et courageux qui nous
+l'offre, et faire penser ainsi à la France et à l'Europe que la sphère
+de la liberté n'est pas assez large pour nous contenir tous, et que nous
+ne voulons de liberté que pour nous! Non, Messieurs, cela n'est pas
+possible! Hâtons-nous, malgré les inconvénients, malgré ce serment
+impolitique, malgré ces restrictions plus ou moins gênantes, hâtons-nous
+de voter la loi. C'est un gage de liberté que tous les partis se donnent
+involontairement entre vos mains contre l'intolérance religieuse ou la
+tyrannie athée, et que plus tard on ne pourra plus nous arracher.»
+
+La loi fut votée en effet par la Chambre des députés; mais peu de jours
+après, le cabinet fut dissous; je sortis des affaires, et mon projet
+tomba avec moi, sans aller jusqu'à la Chambre des pairs. S'il fût
+resté tel que je l'avais présenté d'abord, peut-être, malgré quelques
+incohérences et quelques lacunes, eût-il suffi à résoudre la question de
+la liberté d'enseignement, et à prévenir la lutte déplorable dont elle
+devint plus tard l'objet. Mais, par les amendements qu'il avait subis,
+ce projet de loi, en restreignant expressément, surtout pour l'Église
+et sa milice, la liberté que la Charte avait promise, envenimait la
+querelle au lieu de la vider. Il ne méritait plus aucun regret.
+
+J'avais entrepris, par ce même projet, de poursuivre la solution, déjà
+commencée dans ma loi sur l'instruction primaire, d'une question
+dont les esprits ont été naguère vivement préoccupés, la question de
+l'enseignement intermédiaire et pratique qui convient à des professions
+et à des situations sociales sans lien nécessaire avec les études
+savantes, mais importantes par leur nombre, leur activité et leur
+influence sur la force et le repos de l'État. Les écoles primaires
+supérieures étaient le premier degré de cet enseignement qui devait
+devenir plus complet et plus spécial dans les collèges communaux de
+second ordre, et trouver aussi une place dans les grands collèges de
+l'État et des villes, sans que le haut enseignement littéraire et
+scientifique, nécessaire et commun à toutes les professions libérales,
+eût à en souffrir. La liberté de l'enseignement général et le
+développement de l'enseignement intermédiaire, c'étaient là les deux
+idées essentielles de mon projet de loi; elles tombèrent à la fois.
+
+Je n'ai rien à dire d'une multitude de mesures spéciales dont,
+pendant ces quatre années de mon administration, les établissements
+d'instruction secondaire furent, pour moi, l'objet. Les grands problèmes
+de cet important degré de l'instruction publique sont les seuls sur
+lesquels j'aie à coeur de rappeler mes vues et mes travaux. Ma situation
+était à cet égard, et j'ai déjà dit pourquoi, bien plus compliquée
+et plus difficile qu'en matière d'instruction primaire: j'ai défendu
+l'Université contre d'impatients rivaux dont j'ai reconnu les droits,
+et dans l'Université les grandes études classiques contre de frivoles
+novateurs dont je n'ai pas repoussé les légitimes voeux. Quand j'ai
+voulu innover moi-même et résoudre, sur la liberté d'enseignement, les
+questions qu'avait posées la Charte, je n'ai fait que des tentatives
+modestes, et pourtant j'ai plus tenté qu'accompli. Les bons esprits qui
+prendront la peine d'y regarder jugeront si ce fut ma faute, ou celle du
+public auquel j'avais affaire, adversaires et amis.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVIII
+
+ INSTRUCTION SUPÉRIEURE.
+
+Disposition des esprits de 1832 à 1837, quant à l'instruction
+supérieure.--Réformes et innovations nécessaires.--Comment je les
+entreprends.--Chaires vacantes au Collège de France.--Nomination de MM.
+Eugène Burnouf, Jouffroy, Ampère et Rossi.--Mes relations personnelles
+avec eux.--Création de la chaire de droit constitutionnel dans la
+Faculté de droit de Paris.--Nomination de M. Rossi.--Opposition à son
+cours.--M. Auguste Comte et _la philosophie positive_.--Des procédés des
+Chambres envers les savants et les lettrés.--Du cumul des emplois.--Des
+logements.--Lettre de M. Geoffroy Saint-Hilaire.--Savants
+voyageurs.--MM. Victor Jacquemont et Champollion jeune.--De
+l'introduction du principe de la liberté dans l'instruction
+supérieure.--Des agrégés.--De la décentralisation dans l'instruction
+supérieure.--De l'absence de toute discipline morale dans l'instruction
+supérieure.--Moyen d'y porter remède.
+
+
+Ma situation, comme ministre de l'instruction publique, était infiniment
+plus commode quand il s'agissait de l'instruction supérieure qu'en
+matière d'instruction primaire ou secondaire. Je ne rencontrais point
+de forte opinion publique qui me pressât d'accomplir, dans le haut
+enseignement, quelque oeuvre générale et nouvelle. Je n'étais là en
+présence ni d'un ardent appel à la liberté, ni d'une rivalité acharnée.
+Dans les sciences mathématiques et physiques, la supériorité et
+l'indépendance des écoles françaises étaient reconnues. Dans les
+lettres, la philosophie et l'histoire, notre enseignement public venait
+tout récemment de se déployer avec succès et de faire ses preuves de
+liberté. Le gouvernement de la Restauration était modéré, même quand il
+cédait à ses mauvaises pentes; les cours de la Sorbonne ouverts, fermés
+et rouverts tour à tour, avaient montré que ses rigueurs n'avaient rien
+d'irrévocable. Il était certain que le gouvernement de 1830 apporterait,
+à la liberté des esprits, encore moins d'entraves. En fait d'instruction
+supérieure, le public, à cette époque, ne souhaitait et ne craignait à
+peu près rien; il n'était préoccupé, à cet égard, d'aucune grande idée,
+d'aucun impatient désir; l'ambition intellectuelle faiblissait devant
+l'ambition politique; le haut enseignement, tel qu'il était constitué et
+donné, suffisait aux besoins pratiques de la société qui le considérait
+avec un mélange de contentement et d'insouciance.
+
+Je ne partageais qu'à moitié le premier de ces sentiments, et pas du
+tout le second. L'instruction supérieure ne manquait, à coup sûr, à
+Paris, ni de force, ni de dignité, ni d'éclat. Dans l'Université, les
+facultés des lettres, des sciences, de droit et de médecine comptaient
+des chaires nombreuses, variées et occupées par des hommes éminents. En
+dehors de l'Université et étrangers à son régime, le Collège de France,
+le Jardin-des-Plantes, les diverses écoles spéciales assuraient
+l'indépendance comme l'étendue du haut enseignement, et ne permettaient
+pas que l'esprit exclusif ou la routine d'un corps unique s'en pussent
+emparer. Dans le choix des maîtres et dans l'enseignement même,
+le mérite et la liberté n'étaient pas sans garanties; soit par la
+présentation de candidats, soit par le concours, les corps enseignants
+et savants, les facultés, les écoles spéciales, l'Institut avaient,
+sur les nominations, une juste part d'influence. Le gouvernement ne
+prétendait à intervenir et n'intervenait en effet dans l'enseignement
+que pour nommer les professeurs selon les règles établies, et pour
+maintenir, dans les cours, l'ordre public. Ni l'efficacité pratique pour
+les jeunes gens destinés aux diverses professions libérales, ni le luxe
+intellectuel pour les amateurs d'esprit et de science ne manquaient à
+ce grand ensemble d'instruction supérieure. Cependant elle était, à mon
+avis, loin de satisfaire, dans la France entière, aux besoins sérieux
+de la civilisation française, et surtout au développement moral des
+générations près d'atteindre à l'âge d'homme et d'entrer, à leur tour,
+en possession du sort de la patrie comme de leur propre destinée. Il
+y avait là, dans l'intérêt de l'intelligence, de la liberté et de la
+moralité nationales, de vastes lacunes dont le public ne s'inquiétait
+guère, mais dont j'étais très-frappé, et que j'avais à coeur de remplir.
+
+Je n'eus garde cependant d'entreprendre, dès le début, les réformes
+et les innovations que je me proposais. De tous les départements
+ministériels, l'instruction publique est peut-être celui où il importe
+le plus au ministre de ménager l'opinion des hommes qui l'entourent, et
+de s'assurer leur appui dans ses entreprises, car ils ont les droits et
+quelquefois les prétentions de gens d'esprit par profession, accoutumés
+à faire, du raisonnement et de la pensée, un continuel et très-libre
+usage. Dans aucune branche du gouvernement, le choix des hommes, les
+relations du chef avec ses associés, l'influence personnelle et la
+confiance mutuelle ne jouent un si grand rôle. Avant de toucher, dans
+le haut enseignement, à des questions difficiles et qui sommeillaient
+encore, je voulais avoir acquis, parmi les maîtres des grandes écoles,
+des collaborateurs, je dirais mieux des amis disposés et propres à me
+seconder.
+
+Le sort m'en fournit bientôt des occasions naturelles: dans la première
+année de mon ministère, quatre chaires, les chaires de langue et
+philosophie grecques, de langue et littérature sanscrites, de
+littérature française et d'économie politique, vinrent à vaquer au
+Collège de France. Les hommes dont la mort créait ces vides, MM. Thurot,
+de Chézy, Andrieux, J.-B. Say avaient, dans le monde lettré, des noms
+tous honorés, quelques-uns célèbres et populaires. Il leur fallait de
+dignes successeurs. Je ne pouvais les choisir que parmi les candidats
+présentés par le Collège de France et l'Institut, et je devais
+m'attendre, pour deux au moins de ces chaires, à des présentations
+diverses et disputées qui feraient peser sur moi l'embarras et la
+responsabilité des choix. Je ne connais guère l'embarras, et je ne
+crains pas la responsabilité. La chaire de langue et de littérature
+sanscrites n'était l'objet d'aucune concurrence; présenté à la fois par
+le Collège de France et par l'Académie des inscriptions, jeune alors et
+destiné à mourir jeune encore, usé avant le temps par la passion et le
+travail de la science, M. Eugène Burnouf était comme nommé d'avance par
+tous les savants orientalistes de l'Europe, et je n'eus que le plaisir
+de faire officiellement confirmer leur suffrage. Pour les chaires de
+philosophie grecque, de littérature française et d'économie politique,
+ma situation était moins simple: parmi les candidats présentés par le
+Collège de France se trouvaient MM. Jouffroy, Ampère et Rossi, qu'on
+savait mes amis et dont je désirais ouvertement le succès; mais M.
+Jouffroy était engagé dans les luttes philosophiques de l'école
+spiritualiste contre l'école sensualiste du dernier siècle; au lieu
+de M. Ampère, l'Académie française avait présenté, pour la chaire de
+littérature, l'un de ses plus honorables membres, M. Lemercier, poëte
+brillant malgré ses chutes et critique éminent malgré le dérèglement
+de la plupart de ses oeuvres; M. Rossi, réfugié d'Italie, professeur
+à Genève, n'avait encore en France qu'une de ces réputations aisément
+acceptées tant qu'elles demeurent lointaines, mais qui rencontrent, dès
+qu'elles se rapprochent, des adversaires et des rivaux. L'Académie des
+sciences morales et politiques opposait à cette candidature celle de
+son secrétaire perpétuel, M. Charles Comte, homme d'études sérieuses,
+d'opinions consciencieuses, d'un caractère aussi ferme que droit, et
+gendre de M. J.-B. Say à qui l'on cherchait un successeur. Évidemment
+MM. Ampère, Jouffroy et Rossi ne pouvaient être portés au sommet de
+l'enseignement public sans susciter de vives jalousies, et sans faire
+taxer d'esprit de parti ou de coterie, ou de faveur personnelle et
+prématurée, le pouvoir qui les y appellerait.
+
+Je n'hésitai point: malgré les humeurs et les attaques que je prévoyais,
+MM. Ampère, Jouffroy et Rossi furent nommés, comme M. Eugène Burnouf,
+aux chaires qui vaquaient.
+
+Je n'avais alors, avec M. Ampère, point de relation intime et
+habituelle; il n'avait encore accompli aucun de ces voyages ni produit
+aucun de ces ouvrages qui ont montré en lui tour à tour un sagace
+observateur du temps présent et un savant critique des temps anciens,
+également curieux des hommes et des livres, aussi empressé à rechercher
+et aussi habile à démêler la vérité dans les tombeaux de l'Égypte que
+dans les rochers de la Norwége, et vivant avec la même familiarité
+intelligente au milieu des ruines de Rome et dans les grandes villes
+improvisées de la démocratie américaine. Mais quoique jeune, comme M.
+Eugène Burnouf, M. Ampère s'était déjà distingué en 1833, d'abord dans
+un cours de littérature générale qu'il avait fait à Marseille, puis
+comme suppléant de MM. Villemain et Fauriel dans leurs chaires de
+littérature française et étrangère. C'était l'un des esprits les plus
+actifs, les plus laborieux et les plus ingénieux dans cette génération
+de lettrés philosophes qui entreprenaient, je ne dirai pas de
+renouveler, l'expression serait aussi fausse qu'impertinente, mais
+d'agrandir et de raviver les lettres françaises, un peu menacées de
+langueur, en leur ouvrant, dans le monde ancien et moderne, de nouveaux
+espaces pour y faire, sous leur drapeau, de fécondes conquêtes. La
+querelle des romantiques et des classiques a été, comme toutes les
+querelles, l'occasion de prétentions fantasques et d'exagérations
+puériles; mais elle révélait en Europe une nouvelle phase de l'esprit
+humain, et en France un besoin profond de l'esprit national. La
+littérature de l'Empire nous avait rendu un important service, trop
+oublié; elle avait tiré les lettres des dérèglements et des déclamations
+révolutionnaires, et les avait ramenées sous l'autorité de la tradition,
+du bon sens et du goût; mais si la tradition, le bon sens et le goût
+dirigent et règlent, ils n'inspirent pas; à l'esprit dans ses travaux,
+comme aux navires sur l'Océan, il faut du vent aussi bien qu'une
+boussole: le souffle inspirateur manquait à notre littérature quand
+l'école romantique alla le chercher à des sources nouvelles, les
+littératures étrangères et la liberté. Ce fut là son caractère original
+et son vrai mérite. Elle n'a pas donné tout ce qu'elle avait promis;
+c'est le sort des promesses humaines; les oeuvres sont rarement au
+niveau des tentatives; mais elle a imprimé aux lettres françaises un
+mouvement qui n'a manqué ni d'éclat, ni d'effet, et dont ses adversaires
+se sont ressentis aussi bien que ses adeptes. M. Ampère me parut,
+en 1833, très-propre à seconder, dans l'enseignement public, cette
+renaissance littéraire; et j'ai la confiance que tout ce qu'il a fait
+depuis cette époque, ses voyages et ses travaux, cette singulière
+alliance de courses aventureuses et d'études patientes, cette
+infatigable ardeur intellectuelle, si désintéressée, si variée et
+toujours jeune, ont bien justifié le pressentiment qui décida mon choix.
+
+En appelant M. Jouffroy à la chaire de philosophie grecque et latine,
+j'agissais, non par pressentiment, mais avec pleine connaissance et
+confiance. A peine sorti de l'École normale, ce jeune philosophe m'avait
+inspiré beaucoup d'estime et un intérêt affectueux. Il y avait en lui,
+dans son âme comme dans sa figure, un beau et aimable mélange de
+fierté et de douceur, de passion et de réserve, d'indépendance un peu
+ombrageuse et de dignité tranquille. C'était un esprit parfaitement
+libre et même hardi, avec un goût naturel pour l'ordre et le respect;
+capable d'entraînement téméraire, mais sans entêtement, et toujours prêt
+à s'arrêter ou à revenir sur ses pas, pour écouter les leçons de la vie
+ou considérer les diverses faces de la vérité. Il avait l'imagination
+vive et la réflexion lente, plus d'abondance et de finesse que de
+puissance dans la pensée, plus d'observation progressive que d'invention
+première, et quelque penchant à s'engager dans des vues ingénieuses ou
+des déductions subtiles qui auraient pu l'égarer si sa droiture de coeur
+et de sens ne l'avait averti et contenu. Je n'ai point connu d'homme
+plus sérieux ni plus sincère, dans la science comme dans la vie; et
+son orgueil même, car il en avait, ne dominait ni sa conscience, ni
+sa raison. Quand je le fis nommer au Collége de France, il avait déjà
+déployé depuis quinze ans, soit dans l'intérieur de l'École normale,
+soit à la Faculté des lettres, son rare talent pour le haut enseignement
+philosophique; il siégeait depuis dix-huit mois dans la Chambre des
+députés, et s'y montrait un juge aussi sensé que libre de la politique,
+sans intention d'y devenir un grand acteur. Il était de ce petit
+nombre d'excellents esprits ouverts à l'expérience quoique voués à la
+spéculation, et en qui la vie publique éclaire et règle la pensée au
+lieu de l'enivrer.
+
+Trois ans après sa nomination, il fut atteint du mal auquel, sept ans
+plus tard, il devait succomber. Sa poitrine gravement menacée lui
+rendait nécessaire, non-seulement le repos, mais l'air doux et chaud du
+Midi. Il était marié et presque sans fortune. Je lui offris une mission
+en Italie, à Florence et à Pise, où il pourrait se rétablir en faisant
+à loisir des études sur l'état de l'instruction publique en Toscane,
+et des recherches dans les manuscrits de ses bibliothèques. Dans les
+journaux et dans les Chambres, une légèreté dure et brutale a souvent
+attaqué ces faveurs accordées, sous des prétextes plausibles, pour des
+causes très-légitimes. Je n'ai jamais tenu compte de ces attaques. Quel
+plus digne et plus utile emploi peuvent recevoir les fonds destinés à
+l'encouragement des lettres que de soutenir, dans les difficultés de la
+vie, la force et le courage des hommes qui les honorent? M. Jouffroy
+accepta la mission que je lui proposais; et je prends plaisir à
+retrouver dans les lettres qu'il m'écrivit d'Italie[5], la preuve
+qu'elle lui fut bonne pour la tranquillité de son esprit comme pour la
+prolongation de sa vie.
+
+[Note 5: _Pièces historiques_, n° V.]
+
+J'étais lié depuis plusieurs années avec M. Rossi. Le duc de Broglie,
+qui l'avait beaucoup vu à Genève et à Coppet, m'avait souvent parlé de
+lui. Avant 1830, il avait fait à Paris des voyages pendant lesquels nous
+avions beaucoup causé. Il était devenu l'un des collaborateurs de la
+_Revue française_ dont je dirigeais la publication. Les divers cours sur
+le droit, l'économie politique et l'histoire qu'il avait faits à Genève,
+et son _Traité de droit pénal_ publié à Paris en 1828 l'avaient placé en
+Europe parmi les maîtres du haut enseignement, soit par la parole, soit
+par les écrits. Depuis 1830, il avait pris, aux affaires générales de la
+Suisse, une part active et influente; le canton de Genève l'avait élu
+son représentant à la grande Diète réunie à Lucerne en 1832 pour revoir
+et modifier l'organisation de la Confédération helvétique; la Diète
+l'avait nommé membre de la commission chargée de réviser le pacte
+fédéral, et la commission l'avait pris pour son rapporteur. Il avait
+manifesté ses principes et fait ses preuves comme acteur politique aussi
+bien que comme publiciste. Je savais ce qu'il avait été en Italie, ce
+qu'il était en Suisse, ce qu'il deviendrait partout. Je résolus de
+l'attirer et de le fixer en France. Pendant le moyen âge, l'Église a
+plus d'une fois admis dans son sein et porté à ses premiers rangs des
+proscrits qui s'étaient réfugiés dans ses asiles, et dont elle avait
+démêlé les mérites; pourquoi l'État n'aurait-il pas aussi cette
+intelligence généreuse, et ne s'approprierait-il pas les hommes éminents
+que les troubles de leur patrie ont contraints de chercher au loin
+l'hospitalité? Une seule chose importe; c'est de n'accorder cette faveur
+qu'à bonnes enseignes et à des hommes capables d'y répondre dignement.
+A cette condition, elle sera toujours rare. La Suisse ne s'était pas
+trompée en adoptant M. Rossi. Je ne me trompai pas quand je pris à coeur
+de faire de lui un Français.
+
+Ce n'est pas qu'il ne soit toujours resté très-italien. Nos
+conversations ne m'en avaient pas laissé douter, et j'ai déjà publié de
+lui, dans ces _Mémoires_, des lettres qui prouvent avec quelle ardeur,
+en 1831, il se préoccupait des destinées italiennes. Mais je le savais
+trop homme de sens et d'honneur pour sacrifier, ou seulement subordonner
+jamais les intérêts de sa patrie adoptive aux espérances de sa jeunesse.
+Je reviendrai plus tard sur ce sujet. En 1848, M. Rossi est mort pour
+l'Italie. De 1833 à 1848, il a bien servi et honoré la France.
+
+Quoique critiquée, sa nomination comme professeur d'économie politique
+au Collége de France ne rencontra point d'obstacle; il avait été
+présenté par le Collége même, et le succès de son cours fit bientôt
+cesser les critiques. Mais cette chaire ne pouvait suffire à le
+dédommager de la situation qu'il avait abandonnée en Suisse, et à le
+fixer définitivement en France. Quand on veut acquérir un homme rare et
+ses services, c'est à la fois justice et bonne politique de lui assurer
+ces conditions extérieures de la vie qui donnent la liberté et le repos
+d'esprit dans le travail. En appelant M. Rossi à Paris, je lui avais
+laissé entrevoir la perspective d'une autre chaire qui compléterait sa
+situation dans le haut enseignement, et le mettrait à portée de prendre
+toute sa place dans sa nouvelle patrie. J'avais dessein d'établir
+en France l'enseignement du droit constitutionnel devenu la base du
+gouvernement français. Un essai avait été tenté en ce genre peu de mois
+après la Révolution de 1830; une chaire de droit public français avait
+été instituée dans la Faculté de droit de Toulouse, au profit d'un homme
+très-populaire dans sa ville et vraiment distingué, M. Romiguières, qui
+devint plus tard procureur général près la Cour royale de Toulouse et
+membre de la Chambre des pairs. Je voulais que cet enseignement fût
+institué avec plus d'efficacité et d'éclat, sous son vrai nom, au centre
+des grandes études, et que la Charte constitutionnelle fût expliquée et
+commentée, dans son vrai sens, devant les nombreux étudiants de l'École
+de droit de Paris. Je proposai au Roi, qui l'accepta, la création d'une
+chaire de droit constitutionnel dans cette école; et le jour même où le
+_Moniteur_ publiait le rapport destiné à exposer les motifs et l'objet
+précis de cette chaire[6], je nommai M. Rossi pour la remplir.
+
+[Note 6: _Pièces hitcriques_, n° VI.]
+
+Plus vivement contestée que la première, cette nomination pourtant ne
+parut d'abord susciter que les attaques des opposants d'habitude et
+l'humeur des rivaux de profession. Mais lorsque à la rentrée annuelle
+de l'École de droit, le 29 novembre 1834, M. Rossi ouvrit son cours de
+droit constitutionnel, il fut assailli par des interruptions et des
+clameurs qui ne lui permirent pas d'aller jusqu'au bout de sa leçon.
+Trois fois, aux jours assignés, il remonta dans sa chaire et s'efforça,
+mais en vain, de commencer son enseignement. Les perturbateurs étaient
+en minorité; un grand nombre d'auditeurs, les élèves sérieux et libéraux
+essayaient, par des cris _à l'ordre_ et des applaudissements au
+professeur, de lutter contre le tumulte: ils échouaient toujours. Il
+y avait évidemment, dans l'École, une petite émeute organisée, où se
+jetaient volontiers des étudiants ignorants et turbulents, qui ne
+croyaient pas déplaire à tous leurs professeurs, et qui prenaient
+plaisir à se sentir soutenus par les émeutiers ordinaires du dehors.
+A ce désordre obstiné et à des insultes qui menaçaient de devenir
+violentes, M. Rossi opposait sa persévérance, son sang-froid, quelques
+paroles dignes; et à chaque nouvelle scène, en sortant de l'École,
+il venait me raconter ce qui s'était passé et concerter avec moi sa
+conduite, un peu surpris, lui réfugié libéral et appelé à fonder un
+enseignement libéral, de rencontrer, contre sa personne et son oeuvre,
+cette opposition brutale et subalterne. Le conseil des ministres et
+le conseil royal de l'instruction publique, à qui je rendis compte de
+l'incident, pensèrent avec moi qu'après avoir fait arrêter quelques-uns
+des perturbateurs, il convenait d'ordonner une enquête sur les causes du
+tumulte, pour intimider les intrigues hostiles, et de suspendre le cours
+jusqu'à ce que l'enquête fût terminée, pour donner aux esprits le temps
+de se calmer. Les deux mesures atteignirent leur but; les ennemis eurent
+un peu de honte; les turbulents se lassèrent; M. Rossi reprit son cours;
+et quelques années après, à la complète approbation des étudiants comme
+des professeurs ses collègues, il était le doyen de cette École de droit
+dans laquelle il était entré au milieu de tant d'inimitié et de bruit.
+
+Il était très-propre à surmonter les obstacles, à dissiper les
+préventions hostiles, et à se concilier les esprits mal disposés, pourvu
+qu'il eût devant lui du temps. Il était au fond plein de passion et
+d'autorité; mais elles ne se manifestaient pas du premier coup, ni
+avec cet élan et cette énergie extérieure qui dominent quelquefois les
+tumultes parlementaires ou populaires. D'une apparence froide, lente et
+dédaigneuse, il exerçait plus d'action sur les individus que sur les
+masses, et savait mieux plaire et vaincre dans le tête-à-tête qu'au
+milieu des troubles et des péripéties de la foule réunie en assemblée ou
+en émeute. Pendant que les désordres suscités à l'occasion de son cours
+devenaient presque une affaire de gouvernement, le Roi me dit un jour:
+«Êtes-vous bien sûr que l'homme vaille l'embarras qu'il nous donne?--Il
+vaut infiniment mieux, Sire; le Roi fera un jour de M. Rossi bien autre
+chose qu'un professeur de droit constitutionnel.--En ce cas, vous avez
+raison; soutenons-le bien.»
+
+J'eus à la même époque quelques rapports avec un homme qui a fait, je ne
+dirai pas quelque bruit, car rien n'a été moins bruyant, mais quelque
+effet, même hors de France, parmi les esprits méditatifs, et dont les
+idées sont devenues le _Credo_ d'une petite secte philosophique. Ces
+chaires nouvelles, créées soit au Collége de France, soit dans les
+Facultés, mettaient en mouvement toutes les ambitions savantes. M.
+Auguste Comte, l'auteur de ce qu'on a appelé et de ce qu'il a appelé
+lui-même _la Philosophie positive_, me demanda à me voir. Je ne le
+connaissais pas du tout, et n'avais même jamais entendu parler de lui.
+Je le reçus et nous causâmes quelque temps. Il désirait que je fisse
+créer pour lui, au Collége de France, une chaire d'histoire générale
+des sciences physiques et mathématiques; et pour m'en démontrer la
+nécessité, il m'exposa lourdement et confusément ses vues sur l'homme,
+la société, la civilisation, la religion, la philosophie, l'histoire.
+C'était un homme simple, honnête, profondément convaincu, dévoué à
+ses idées, modeste en apparence quoique, au fond, prodigieusement
+orgueilleux, et qui sincèrement se croyait appelé à ouvrir, pour
+l'esprit humain et les sociétés humaines, une ère nouvelle. J'avais
+quelque peine, en l'écoutant, à ne pas m'étonner tout haut qu'un esprit
+si vigoureux fût borné au point de ne pas même entrevoir la nature ni
+la portée des faits qu'il maniait ou des questions qu'il tranchait,
+et qu'un caractère si désintéressé ne fût pas averti par ses propres
+sentiments, moraux malgré lui, de l'immorale fausseté de ses idées.
+C'est la condition du matérialisme mathématicien. Je ne tentai même
+pas de discuter avec M. Comte; sa sincérité, son dévouement et son
+aveuglement m'inspiraient cette estime triste qui se réfugie dans le
+silence. Il m'écrivit peu de temps après une longue lettre pour me
+renouveler sa demande de la chaire dont la création lui semblait
+indispensable pour la science et la société[7]. Quand j'aurais jugé à
+propos de la faire créer, je n'aurais certes pas songé un moment à la
+lui donner.
+
+[Note 7: _Pièces historiques_, n° VII.]
+
+Les deux chaires conférées coup sur coup à M. Rossi ranimèrent, dans les
+Chambres et dans les journaux, une question déjà plusieurs fois débattue
+et qui devait l'être plus d'une fois encore, la question du cumul des
+emplois et des traitements dans la sphère des lettres, des sciences et
+de l'enseignement supérieur, car ce n'est guère que là que ce cumul peut
+avoir lieu. Ce fut une explosion répétée de cette parcimonie jalouse
+qui s'acharne contre le bien-être d'hommes laborieux, la, plupart
+distingués, quelques-uns illustres, presque tous sans fortune native, et
+qui leur marchande les fruits, toujours bien modestes, de leurs longs
+travaux. Il y a là une injustice honteuse et un ignorant calcul: on
+méconnaît à la fois les droits des personnes et les intérêts du pays. Si
+on dressait la liste des hommes qui, de 1830 à 1848, occupaient, soit
+dans l'enseignement, soit dans les sciences et les lettres, plusieurs
+emplois, on trouverait en tête les maîtres des diverses carrières
+intellectuelles, les hommes qui, dans les applications de la science
+comme dans la science pure, pouvaient le mieux servir et ont en effet
+le mieux servi l'État dans les divers postes qui leur étaient confiés.
+C'est à ces hommes que l'on contestait tantôt leurs traitements, tantôt
+leurs logements, tantôt les suppléants qu'ils réclamaient après bien
+des années d'exercice personnel. Quelques-uns, pour échapper à ces
+douloureuses piqûres, se démettaient de telle ou telle de leurs
+fonctions; d'autres, qui s'étaient promis de mourir sous le même toit
+que les collections qu'ils gardaient ou les établissements qu'ils
+dirigeaient, se voyaient contraints d'aller vivre hors du séjour de leur
+esprit et des instruments de leur travail. Et pour ceux-là même qu'elle
+poursuivait sans les atteindre, cette petite guerre subalterne laissait
+dans leur coeur un profond sentiment d'amertume contre des pouvoirs
+inintelligents et ingrats.
+
+Je veux insérer ici textuellement une lettre que m'adressa, à cette
+occasion, l'un de nos plus éminents naturalistes, le collègue et,
+selon quelques-uns, le rival scientifique de M. Cuvier, M. Geoffroy
+Saint-Hilaire. Il avait été attaqué dans la Chambre des députés comme
+occupant, disait-on, au Jardin-des-Plantes, un logement de soixante
+pièces. Il m'écrivit sur-le-champ, le 8 avril 1833:
+
+«Monsieur le ministre,
+
+Le Muséum d'histoire naturelle a son personnel placé sous les ordres
+et sous la surveillance des deux ministères; _Instruction publique_
+et _Travaux publics._ Pour les logements nous dépendons du dernier
+ministère. Attaqué vendredi dernier comme logé au Jardin du Roi, à la
+tribune de la Chambre des députés, je viens de me justifier auprès de S.
+E. monsieur le ministre Thiers. Permettez-moi, je vous prie, d'adresser
+à Votre Excellence la même justification.
+
+«M. le député Lherbette a cru devoir dénoncer le logement que j'occupe
+dans les bâtiments de l'État, _trop fastueux,_ dit-il, et qu'il a dit
+être composé de soixante pièces. Il n'en est rien; la chose est de toute
+fausseté: entre les deux époques des dénonciations de M. Lherbette, il
+y a eu vérification des lieux par un député, membre de la commission du
+budget, M. Prunelle. Cet honorable membre de la Chambre s'est porté sous
+les combles et dans tous les galetas de mon habitation. L'escalier par
+où il s'est introduit pouvait à peine le contenir; les deux basques de
+son habit touchaient les deux murailles à la fois, et tout le logement
+est à l'avenant.
+
+Propriété privée autrefois, la maisonnette que j'occupe, laquelle n'est
+composée que d'un rez-de-chaussée sous des combles, servait de demeure à
+un appareilleur placé sous la main d'un maître maçon. Un état des lieux,
+que l'on étendit à une description minutieuse de compartiments, de
+planches, de tous les petits espaces, éclairés ou non, fut, avec
+intention, communiqué à M. Lherbette, et causa les illusions que ce
+député s'est faites.
+
+Si, après quarante années de travaux non interrompus (mon entrée au
+Jardin du Roi, à la place de Lacépède, date de mars 1793), si, après ce
+laps de temps et la poursuite de recherches qui chaque jour commencent
+dès trois à quatre heures de nuit, j'avais employé à un métier mon
+activité, je serais riche maintenant. Tout au contraire, je me suis
+appauvri, ayant consommé une bonne partie de mon patrimoine à acquérir
+matériaux et livres pour mes recherches; je me suis appauvri en publiant
+à mes frais des idées qui, non comprises dans leur nouveauté et
+nullement populaires, ne sont point fructueuses pécuniairement, et sont
+destinées à préparer dans l'avenir, à la philosophie, de nouvelles
+bases.
+
+«Jamais je n'ai rien demandé, par conséquent rien obtenu des
+gouvernements qui répondent à ceux qui les obsèdent; rien obtenu, à
+moins que l'on ne me compte ma croix d'argent, que Napoléon m'a de son
+propre mouvement accordée. Loin de tourmenter les hommes puissants, j'ai
+vécu dans la retraite, seule favorable au travail. Et c'est au bout
+d'une carrière de quarante ans qu'on s'occupe enfin de moi pour me
+reprocher le toit modeste sous lequel j'habite, et dont on vante
+injustement l'étendue et les agréments; ma maisonnette, jusque-là non
+encore enviée de personne, et dans laquelle je me plais, me suffit, il
+est vrai, mes prétentions se bornant à la médiocrité célébrée par les
+poëtes de la saine philosophie.
+
+«Que si Votre Excellence, monsieur le ministre, croit tout ceci exagéré,
+qu'elle fasse faire une nouvelle descente dans cette maisonnette; qu'on
+la trouve trop spacieuse et qu'on songe à m'en renvoyer, je suis prêt,
+comme le sont tous les novateurs, à tous les sacrifices; prêt, sans
+murmurer, à aller errer, le bâton de la misère à la main, jusqu'à ce
+qu'enfin ma vieillesse rencontre et recueille le repos éternel.»
+
+Ce n'est pas un médiocre mal pour un gouvernement d'inspirer à de tels
+hommes de tels sentiments, et les amis du régime parlementaire ne
+savent pas assez quel tort lui a fait cette inquisition mesquinement
+tracassière qui semblait ne voir partout, dans les plus modestes comme
+dans les plus hautes fonctions, que des serviteurs trop chers dont elle
+avait à contrôler les bénéfices ou à réduire les gages. Je pris à tâche,
+pendant toute mon administration, de lutter contre cette disposition,
+et j'eus souvent le bonheur d'en triompher. Quand on traite, avec des
+assemblées politiques, de ce qui touche à l'intérêt et à l'honneur
+intellectuel du pays, il ne faut pas craindre de proposer, de demander,
+d'insister, de faire appel aux idées larges et aux sentiments généreux;
+on réussit souvent plus qu'on n'a espéré, et quand on échoue, on n'a
+pas beaucoup à souffrir de l'échec. Parmi les hommes engagés dans les
+carrières scientifiques, quelques-uns surtout m'inspiraient un vif
+et particulier intérêt; c'étaient les voyageurs savants, ces hardis
+pionniers de la science et de l'intelligence, qui, pour conquérir à leur
+pays des connaissances et des relations nouvelles, pour agrandir sa
+renommée et sa fortune, vont user au loin, à travers toutes sortes de
+souffrances et de périls, leur jeunesse, leur courage, leur santé, leur
+vie, et qui, revenus dans leurs foyers, n'y retrouvent même pas la
+modeste situation qu'ils y avaient en les quittant, et ne savent
+seulement pas s'ils parviendront à mettre sous les yeux du public les
+trésors de science et de nouveauté qu'ils ont amassés pour lui. En 1832
+et 1833, je me trouvai en présence, non de la personne, mais déjà de
+la mémoire de deux des plus illustres parmi ces héros-martyrs de la
+science, Champollion jeune et Victor Jacquemont, morts tous deux, l'un
+à quarante et un, l'autre à trente et un ans, victimes tous deux des
+fatigues de leurs travaux, et laissant tous deux, inédits et enfouis
+dans leurs familles, les manuscrits et les collections, oeuvres de leur
+génie et prix de leur vie. Peu de jours après mon entrée au ministère de
+l'instruction publique, M. de Tracy vint me parler de Victor Jacquemont,
+déjà malade et mourant dans l'Inde sans qu'on le sût à Paris. On lui
+avait alloué, pour son voyage, un traitement si insuffisant qu'il aurait
+langui dans l'impuissance et la détresse si l'amitié de lord William
+Bentinck, alors gouverneur général des Indes, ne fût venue à son aide.
+Lorsque, à la fin du XVIIe siècle, l'infatigable adversaire de Louis XIV
+et de la France, Guillaume III, veillait, avec une tendre sollicitude
+dont on est tenté de s'étonner, sur le fils de J. W. Bentinck, son
+intime et presque son seul ami, il ne se doutait pas que, près d'un
+siècle et demi plus tard, un Bentinck, maître, au nom de l'Angleterre,
+d'un grand empire en Asie, rendrait, à un jeune Français isolé loin de
+sa patrie, les mêmes affectueux services. Je me plais à rapprocher ces
+souvenirs qui attestent, entre la France et l'Angleterre, le progrès des
+moeurs douces et généreuses. Je m'empressai de doubler le traitement
+alloué à Victor Jacquemont; justice encore bien petite et qui arriva
+trop tard. Quand on sut à Paris qu'il était mort du choléra à Bombay, je
+m'entendis avec sa famille et ses amis pour assurer la publication
+du _Journal et_ des _Collections_ de son voyage; grand ouvrage plein
+d'observations et de peintures piquantes autant que de recherches
+savantes, et aussi intéressant à lire pour les esprits cultivés que
+curieux à étudier pour les géologues et les naturalistes de profession.
+La mémoire et les travaux de Champollion jeune méritaient une justice
+encore plus éclatante; je présentai aux Chambres une loi qui ordonna
+l'acquisition de ses manuscrits dont je fis commencer aussitôt la
+publication, et qui donna à sa veuve une pension de 3,000 francs. Par
+une loi semblable et simultanée, la bibliothèque de M. Cuvier fut
+achetée pour l'État, et sa veuve reçut, avec une pension de 6,000
+francs, l'autorisation de continuer à occuper toute sa vie, au
+Jardin-des-Plantes, l'appartement qu'il avait habité.
+
+C'étaient là des actes d'administration, des améliorations spéciales et
+des justices personnelles qui ne contenaient et n'annonçaient aucune
+grande réforme dans notre système général d'instruction supérieure.
+J'en méditais pourtant plusieurs, importantes mais difficiles, et pour
+lesquelles le public, le gouvernement et l'Université n'étaient encore
+que peu empressés ou peu préparés.
+
+Personne encore ne réclamait, ou du moins n'insistait pour réclamer
+l'application à l'instruction supérieure du principe de la liberté
+d'enseignement. En fait, la liberté, déjà grande dans cette région de
+l'instruction publique, donnait satisfaction au désir des esprits; en
+principe, le bon sens public pressentait l'extrême péril et partant
+l'impossibilité de reconnaître au premier venu le droit d'ouvrir à
+tout venant un lieu de réunion, d'y élever une chaire, et de professer
+publiquement, sur toutes les matières du haut enseignement, toutes les
+idées qui peuvent traverser l'esprit humain. Quelles limites devaient
+être assignées à ce droit et quelles garanties exigées pour son
+exercice? Ces questions étaient plutôt entrevues que posées, et il n'y
+avait, pour le pouvoir, aucune nécessité pratique et pressante de
+les résoudre. C'est précisément à un tel moment et dans une telle
+disposition des esprits qu'il convient à un gouvernement sensé d'aborder
+de telles questions; il le peut faire alors avec prévoyance et mesure,
+sans avoir à lutter contre des passions ou des systèmes déjà puissants,
+et en plaçant de fortes garanties pour l'ordre et la morale publique à
+côté d'une liberté encore peu aguerrie. Je ne doutais pas que bientôt,
+par le mouvement naturel des idées et des institutions, on n'en vînt à
+demander la liberté pour le haut enseignement comme pour l'instruction
+primaire et secondaire, et je voulais que ce voeu, quand il deviendrait
+sérieux, se trouvât déjà réglé et contenu en même temps que satisfait.
+
+L'institution des agrégés auprès des diverses facultés offrait un moyen
+naturel d'atteindre à ce but. Ces professeurs encore jeunes et en
+attente, élus par leurs maîtres après les fortes épreuves du concours,
+existaient déjà depuis 1823 dans les facultés de médecine, et sous le
+nom de suppléants dans les facultés de droit, où ils étaient admis à
+suppléer, dans l'occasion, les professeurs titulaires. En 1840, M.
+Cousin, alors ministre de l'instruction publique, étendit cette
+institution aux facultés des lettres et des sciences, et la développa
+en donnant aux agrégés, dans toutes les facultés, le droit de faire des
+cours libres à côté des cours des professeurs titulaires de l'État.
+C'était précisément ce que je me proposais de faire en 1835 pour ouvrir,
+dans le haut enseignement, une place convenable au principe de la
+liberté. J'en aurais réglé les conditions un peu autrement que ne le fit
+M. Cousin; j'aurais donné à la liberté, soit pour l'ouverture, soit pour
+la suspension des cours des agrégés, quelques garanties de plus, et fait
+une plus large part à l'intervention des facultés elles-mêmes entre le
+ministre de l'instruction publique et les professeurs libres. Mais en
+soi et dans ses dispositions essentielles, la mesure était excellente,
+et si elle eût été exécutée comme elle avait été conçue, elle eût
+réalisé, dans l'instruction supérieure, l'un des principaux progrès que
+je me proposais d'y accomplir.
+
+Pour une autre réforme, bien plus considérable, nous avons eu aussi, M.
+Cousin et moi, les mêmes vues. J'ai déjà parlé, dans ces Mémoires, de la
+part que j'ai prise à l'ordonnance du 17 février 1815, rendue par le roi
+Louis XVIII, sur l'organisation générale et le régime de l'Université.
+Elle avait pour but de décentraliser, comme on dit aujourd'hui, non pas
+le gouvernement de l'instruction publique, mais l'enseignement même,
+surtout le haut enseignement. Elle créait, en beaucoup trop grand
+nombre, des universités particulières, distribuées sur les divers points
+du territoire, et où devaient se trouver réunies toutes les parties de
+l'instruction, supérieure, littérature, philosophie, histoire,
+sciences mathématiques et physiques, droit, médecine, l'ensemble des
+connaissances humaines et des études nécessaires aux professions
+libérales. Nous ne saurions nous le dissimuler: si nous promenons nos
+regards sur toute la France, nous voyons, partout ailleurs qu'à Paris,
+ces belles études en déclin; en même temps que le niveau général de
+l'instruction primaire et industrielle s'élève, celui de l'instruction
+supérieure et du grand développement intellectuel s'abaisse; et la
+France d'aujourd'hui, bien mieux pourvue d'écoles élémentaires et de
+bons praticiens en divers genres qu'elle ne l'était jadis, offre, loin
+de sa capitale, bien moins d'esprits richement cultivés et noblement
+ambitieux qu'elle n'en possédait en 1789, lorsque l'Assemblée
+constituante sortit tout à coup de son sein. Je fais grand cas du savoir
+élémentaire et pratique; c'est le pain quotidien des nations; mais
+comme le dit l'Évangile, «l'homme ne vit pas seulement de pain,» ni les
+nations non plus; quand elles ont été et pour qu'elles restent grandes,
+il faut que la grande culture de l'esprit n'y soit pas un phénomène rare
+et concentré au seul sommet de la société. C'est malheureusement ce qui
+arrive de nos jours; par une multitude de causes très-diverses, Paris
+attire et absorbe moralement la France. La richesse et le bien-être
+matériel s'accroissent partout, mais c'est vers Paris que les esprits se
+tournent et que leur ambition aspire. Nos départements ne voient plus
+guère, comme autrefois les provinces, des hommes considérables par les
+lumières et les goûts intellectuels comme par leur situation sociale,
+rester fixés dans leur ville ou dans leur campagne natale, et y vivre
+satisfaits et animés, répandant autour d'eux les trésors de leur
+intelligence comme ceux de leur fortune. Les économistes se plaignent
+que la population afflue outre mesure vers les grandes villes, surtout
+vers Paris; les moralistes sont encore plus en droit d'élever la même
+plainte; car cette concentration de la vie intellectuelle dans Paris
+n'a pas seulement pour effet de la faire languir et dépérir dans les
+provinces; elle l'altère et finit par l'énerver ou la corrompre là même
+où elle la développe. Ce ne sont pas seulement des esprits cultivés et
+éclairés qu'il faut à une grande nation; il lui faut des esprits variés,
+originaux, indépendants, qui travaillent par eux-mêmes, pensent en
+liberté, et restent, en se développant, tels que les ont faits leur
+nature et les accidents particuliers de leur destinée. Or, les esprits
+ne conservent guère ces précieuses qualités que lorsqu'ils grandissent
+et vivent là où ils sont nés, recevant la lumière de tous les points
+de l'horizon d'où elle vient, mais sans se détacher du sol paternel.
+L'homme peut vivre partout, corps et âme; pourtant, la transplantation
+lui enlève beaucoup de sa beauté propre et de sa vigueur naturelle.
+L'unité nationale est admirable; l'uniformité des poids et mesures est
+bonne; mais l'uniformité des esprits fait tôt ou tard leur faiblesse et
+leur servitude; résultat aussi déplorable pour l'honneur et l'influence
+d'un peuple dans le monde que pour sa liberté.
+
+Je n'ai garde de croire que trois ou quatre universités, placées çà et
+là loin de Paris, puissent avoir la vertu de guérir ce mal produit et
+fomenté par tant de causes, quelques-unes peut-être insurmontables.
+Pourtant, de tous les remèdes à employer en pareil cas, celui-là est
+l'un des plus praticables et des plus efficaces. Beaucoup de liens
+puissants, de sentiment comme d'intérêt, attachent les hommes aux lieux
+de leur naissance et de leur enfance; et ces liens ont leur empire
+sur les esprits actifs, avides d'étude et de science, comme sur les
+caractères tranquilles dont le désir se borne à cultiver les champs,
+ou à pratiquer sous le toit natal la profession de leurs pères. Ce qui
+éloigne de leur ville ou de leur province les hommes en qui l'ambition
+intellectuelle est vive, c'est qu'ils n'y trouvent ni les moyens de
+s'élever au but où ils aspirent, ni les jouissances dont, ce but une
+fois atteint, ils ne sauraient se passer. Qu'il y ait, sur divers points
+de la France, de grands foyers d'étude et de vie intellectuelle où les
+lettres et les sciences, dans toute leur variété et leur richesse,
+offrent à leurs adeptes de solides leçons, les instruments du travail,
+d'honorables carrières, les satisfactions de l'amour-propre, les
+plaisirs d'une société cultivée; à coup sûr, les maîtres éminents et
+les jeunes gens distingués se fixeront volontiers là où ils trouveront
+réunis et à leur portée de tels avantages; ils y attireront et y
+formeront peu à peu un public animé des mêmes goûts, sensible aux mêmes
+plaisirs; et Paris, sans cesser d'être, parmi nous, le grand théâtre de
+l'activité littéraire et savante, cessera d'être le gouffre où viennent
+s'engloutir tant d'esprits capables d'une plus utile vie et dignes d'un
+meilleur sort.
+
+Mais pour répondre à leur destination, de tels établissements veulent
+être complets et un peu éclatants; si la parcimonie scientifique ou
+économique s'en mêle, elle les tuera au moment même de leur naissance.
+Il faut que, dans les nouvelles universités et dans leurs diverses
+facultés, lettres, sciences, droit, médecine, théologie (si l'Église s'y
+prête), le nombre et l'objet des chaires soient en harmonie avec l'état
+actuel des connaissances humaines, et que la condition des professeurs y
+soit assurée, commode, digne. Le but vaut la peine que l'État fasse
+les sacrifices indispensables pour l'atteindre. C'est d'ailleurs la
+disposition de notre pays que les innovations n'y réussissent que
+si elles sont hardies et grandes; pour être bien venu à fonder des
+établissements nouveaux, il faut faire et demander beaucoup. Aussi
+avais-je dessein, en proposant aux Chambres la création des universités
+locales, de montrer ce plan d'instruction supérieure dans toute son
+étendue et de réclamer toutes les conditions nécessaires à son succès.
+J'avais étudié la difficile question des lieux les plus propres à
+recevoir et à faire prospérer de tels établissements, et quatre villes,
+Strasbourg, Rennes, Toulouse et Montpellier, m'avaient paru celles
+qui, à tout prendre, offraient à l'institution nouvelle les meilleures
+chances, et satisfaisaient le mieux aux besoins généraux de la France.
+J'aurais présenté à cet égard, un projet d'ensemble, et recherché
+d'un seul coup un résultat complet. Quand M. Cousin tenta, en 1840,
+l'exécution de la même idée, il crut devoir procéder autrement; il
+se borna à demander pour la ville de Rennes, déjà en possession des
+facultés de droit et des lettres, la création d'une faculté des sciences
+et d'une faculté de médecine, présentant ce projet comme un essai et
+un échantillon «des grands centres d'instruction supérieure que le
+gouvernement avait l'intention de créer sur quelques points de la
+France.» Ainsi resserrée dans ces modestes limites, la proposition fut
+encore mutilée; la Chambre des députés en rejeta ce qu'elle avait de
+plus considérable, la création d'une faculté de médecine à Rennes. Un
+projet plus grand et plus exigeant eût obtenu, je crois, plus de succès.
+
+Une troisième réforme, plus morale que scientifique, était, de tous mes
+projets quant à l'instruction supérieure, celui que j'avais le plus à
+coeur.
+
+Quand je visitai les universités d'Oxford et de Cambridge, une chose
+surtout me frappa: la discipline à côté de la liberté, les maîtres
+présents et vigilants au milieu d'une jeunesse en possession d'une large
+mesure d'indépendance, l'éducation encore continuée dans l'âge des
+études supérieures et de l'émancipation. Les jeunes gens vivent,
+la plupart du moins, dans l'intérieur des divers collèges dont ces
+universités se composent, fort libres chacun dans son logement
+particulier, mais prenant leurs repas ensemble, tenus d'assister tous
+les jours à la prière commune, d'être rentrés à une heure déterminée,
+astreints à certaines règles, à certaines habitudes qui rappellent
+l'intérieur de la famille, la soumission du nombre, le respect de
+l'autorité, et maintiennent des devoirs stricts et de fortes influences
+morales dans la vie déjà bouillonnante de ces générations qui touchent
+au moment où elles prendront à leur tour possession du monde. Il y a, à
+Oxford et à Cambridge, bien des jeunes gens qui étudient fort peu, qui
+se dérangent, jouent, commettent des excès, font des sottises et des
+dettes; la liberté est grande, mais la règle subsiste et se fait sentir;
+l'autorité vit au sein de la liberté, présente aux esprits, même quand
+elle ne gouverne pas les actions. Et c'est loin des grands foyers de
+population et de mouvement, dans de petites villes exclusivement vouées
+à l'étude, où les établissements d'instruction frappent partout les
+yeux, où les étudiants rencontrent sans cesse leurs maîtres, que la
+jeunesse anglaise vit sous ce régime spécial et sain, point asservie à
+des exigences tracassières, mais point livrée à elle-même dans une
+foule inconnue; assez médiocrement instruite à certains égards, mais
+moralement contenue et disciplinée au moment où elle essaye sa force et
+dans le passage difficile de l'enfance à la condition virile.
+
+Quel contraste entre ce régime et la situation des jeunes gens qui
+viennent à Paris faire leurs études supérieures et se préparer aux
+diverses professions de la vie! Au sortir de la famille et du collège,
+ils tombent dans cette ville immense, seuls, sans gardien, sans
+conseiller, affranchis tout à coup de toute autorité et de toute règle,
+perdus dans la foule et dans l'obscurité de leur vie, en proie à tous
+les ennuis de l'isolement, à toutes les tentations, à toutes les
+contagions de la passion, de l'inexpérience, de l'occasion, de
+l'exemple, dénués de frein et d'appui moral précisément à l'époque où
+ils en auraient le plus impérieux besoin. Je n'ai jamais regardé
+ou pensé sans un profond sentiment de tristesse à cette déplorable
+condition de la jeunesse qui afflue dans nos grandes écoles. Personne ne
+sait, personne ne peut calculer combien de nos enfants se perdent dans
+cette épreuve désordonnée et délaissée, ni quelles traces en restent,
+pour tout le cours de leur vie, dans les moeurs, les idées, le caractère
+de ceux-là même qui n'y succombent pas tout entiers.
+
+Pourquoi ne placerions-nous pas, à côté de nos grandes écoles
+d'instruction supérieure, des établissements où les jeunes gens
+retrouveraient quelque chose du foyer domestique, et vivraient réunis en
+un certain nombre, avec une large mesure d'indépendance personnelle et
+de liberté, soumis pourtant à une certaine discipline, et surveillés,
+soutenus dans leur conduite en même temps qu'aidés et encouragés dans
+leurs travaux? A la tête de ces établissements devraient être des hommes
+instruits, honorés, des chefs de famille capables de prendre un intérêt
+sérieux à la vie morale comme aux études de leurs jeunes hôtes et
+d'exercer sur eux une salutaire influence. C'est dans ce but que furent
+fondés jadis, c'est à peu près là ce qu'étaient ces collèges des
+diverses provinces, dites _nations_, où les étudiants, accourus aux
+leçons de l'Université de Paris, habitaient et vivaient en commun. Les
+formes, les règles, les habitudes de semblables maisons devraient être,
+de nos jours, très-différentes de ce qu'elles étaient alors; mais l'idée
+et le résultat seraient, au fond, les mêmes; les jeunes gens seraient
+mis à l'abri du dérèglement comme de l'isolement. Par condescendance
+pour nos habitudes et nos moeurs, je ne voudrais prescrire, à cet égard,
+rien d'obligatoire; les étudiants qui le préféreraient resteraient
+libres de vivre seuls et dans la foule, comme ils le font aujourd'hui;
+mais les avantages moraux de la vie hospitalière dont je parle seraient
+si évidents, et il serait si aisé d'y attacher, pour les études même,
+des secours précieux, que la plupart des pères de famille n'hésiteraient
+certainement pas à placer ainsi leurs fils.
+
+C'était là l'institution que je me proposais de fonder et l'exemple
+que je voulais donner pour prolonger l'éducation dans l'instruction
+supérieure, et exercer quelque influence morale sur les jeunes gens dans
+leur passage du collége au monde. Loin de prétendre placer sous la main
+de l'État seul de tels établissements, je désirais au contraire qu'à
+côté des siens il s'en fondât plusieurs divers par l'origine, la
+tendance, et parfaitement indépendants. J'en avais exposé l'idée à
+un digne prêtre catholique et à un pieux évêque qui l'avaient fort
+accueillie, et s'étaient montrés disposés à soutenir de leur patronage
+une fondation de ce genre. J'en avais aussi entretenu quelques-uns de
+mes amis protestants qui ne demandaient pas mieux que de se concerter
+pour ouvrir, aux étudiants de leur communion, un tel foyer de vie
+laborieuse et régulière. Les objections et les difficultés abondent sous
+les premiers pas de toute innovation sérieuse; pourtant il y a grande
+chance de succès quand le pouvoir qui l'entreprend ne craint pas de s'y
+compromettre et accepte sans hésiter le concours de la liberté.
+
+Mais ce qui manque, de nos jours, aux desseins un peu difficiles, c'est
+le temps: nous avons à peine quelques heures d'activité puissante et
+tranquille; nous vivons au milieu tantôt de la tempête, tantôt du calme
+plat, condamnés tour à tour au naufrage ou à l'immobilité. Plus rapides
+et plus forts que nous, les événements emportent nos idées et nos
+intentions avant qu'elles aient pu passer dans les faits, souvent même
+avant qu'elles soient devenues seulement des tentatives. J'ai peut-être
+moins à me plaindre que d'autres de ce trouble continu de mon temps,
+puisque j'ai pu, comme ministre de l'instruction publique, laisser çà
+et là quelques traces durables de mon passage. Pourtant, je ne puis
+me défendre de quelque tristesse quand ma pensée se reporte vers les
+projets que j'avais formés, que je croyais bons, et qui ne se sont pas
+même laissé entrevoir. Je dirai tout à l'heure comment la politique de
+cette époque vint les arrêter, et me jeter dans des questions et des
+luttes bien différentes de celles que je rappelle en ce moment.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIX
+
+ ACADÉMIES ET ÉTABLISSEMENTS LITTÉRAIRES.
+
+Rétablissement de l'Académie des sciences morales et politiques dans
+l'Institut.--Motifs et objections.--Lettre de M. Royer-Collard.--Je
+communique mon projet aux membres survivants de l'ancienne classe des
+sciences morales et politiques. L'abbé Sieyès.--Le comte Roederer.--M.
+Daunou.--Élections nouvelles.--M. Lakanal.--Des travaux de l'Académie
+des sciences morales et politiques et de l'utilité générale
+des académies.--Mes relations avec les sociétés savantes des
+départements.--De l'administration des établissements littéraires
+et scientifiques.--Idées fausses à ce sujet.--De la suppression des
+logements pour les conservateurs et employés dans l'intérieur de ces
+établissements.--Réformes dans l'administration de la Bibliothèque
+royale.--Augmentation du budget des établissements littéraires et
+scientifiques.--Constructions nouvelles au Muséum d'histoire naturelle.
+
+
+J'entrai au ministère de l'instruction publique profondément convaincu
+que c'est maintenant pour le gouvernement de la France, quelque nom
+qu'il porte, un intérêt éminent de se montrer, non-seulement exempt
+de toute crainte, mais bienveillant et protecteur pour les travaux de
+l'esprit humain, aussi bien dans les sciences morales et politiques que
+dans les autres. Je ne connais guère, de nos jours, une situation plus
+fausse et plus affaiblissante pour le pouvoir que d'être pris pour un
+adversaire méfiant et systématique de l'activité intellectuelle, même
+lorsque, étrangère à toute vue de circonstance ou de parti politique,
+elle ne s'applique qu'à la recherche générale et abstraite de la vérité.
+Je sais quels liens puissants unissent les idées abstraites aux intérêts
+positifs de la société, et combien la transition est prompte des
+principes aux faits et de la théorie à l'application. Je sais aussi
+qu'il y a des temps et des lieux où la vérité, même générale et purement
+scientifique, peut être, pour l'ordre établi un embarras et un danger.
+Je n'ai rien à dire de cette difficile situation; je ne m'occupe que de
+mon propre pays et de mon propre temps. Au point où nous sommes de
+la vie nationale, après les expériences que nous avons faites et les
+spectacles auxquels nous avons assisté, l'ordre et le pouvoir, loin
+d'avoir, parmi nous, rien à craindre du libre et sérieux développement
+scientifique de l'esprit humain, y trouveront de la force et de l'appui.
+Non que beaucoup d'erreurs, et d'erreurs dangereuses, ne viennent encore
+ainsi à se produire; mais dans les régions élevées de l'intelligence
+comme de la société, les erreurs dangereuses, en morale et en politique,
+n'ont plus maintenant le vent en poupe; elles y sont promptement
+signalées, combattues et décriées. Ce n'est plus en haut, c'est en bas
+que les théories qui portent le dérèglement dans les âmes et dans
+les peuples sont favorablement accueillies et deviennent aisément
+puissantes; ce n'est plus dans le monde savant, c'est dans le monde
+ignorant qu'il faut les redouter et les poursuivre. Sur les hauteurs, la
+tendance actuelle de l'esprit est de se redresser et de s'épurer; c'est
+dans les rangs obscurs et pressés des régions inférieures qu'habitent et
+travaillent aujourd'hui les démons pervers et ardents à répandre leur
+perversité. Que le gouvernement sache avoir confiance dans le mouvement
+intellectuel d'en haut; il y rencontrera plus de secours que de péril.
+Et qu'il soit infatigable à combattre le désordre intellectuel d'en bas;
+les faits ne lui en fourniront que trop souvent les occasions avec la
+nécessité; car c'est en bas surtout que les erreurs de l'esprit
+se transforment rapidement en passions anarchiques, en actions
+destructives, et qu'elles tombent ainsi sous les justes atteintes du
+pouvoir.
+
+Ce fut dans ces vues, et avec des espérances ainsi limitées, que, peu
+de jours après la formation du cabinet, je proposai au Roi le
+rétablissement, dans l'Institut, de la classe des sciences morales et
+politiques fondée en 1795 par la Convention, et supprimée en 1803
+par Napoléon, alors premier Consul. Naguère, au plus fort des orgies
+politiques et intellectuelles de 1848, le général Cavaignac, alors chef
+du gouvernement républicain, demanda à cette Académie de raffermir
+dans les esprits, par de petits ouvrages répandus avec profusion, les
+principes fondamentaux de l'ordre social, le mariage, la famille, la
+propriété, le respect, le devoir. C'était se faire, dans un bon dessein,
+une grande illusion sur la nature des travaux d'une telle compagnie et
+sur la portée de son action. Il n'est pas donné à la science de réprimer
+l'anarchie dans les âmes, ni de ramener au bon sens et à la vertu les
+masses égarées; il faut, à de telles oeuvres, des puissances plus
+universelles et plus profondes; il y faut Dieu et le malheur. C'est dans
+les temps réguliers que, par les justes satisfactions données et
+la saine direction imprimée aux esprits élevés et cultivés, les
+corporations savantes exercent, au profit du bon ordre intellectuel, une
+influence salutaire, et peuvent prêter au pouvoir lui-même, s'il sait
+entretenir avec elles d'intelligents rapports, un indirect, mais utile
+appui. C'était là le résultat que je me promettais de l'Académie des
+sciences morales et politiques; rien de plus, mais rien de moins. Le Roi
+et le cabinet adoptèrent avec empressement ma proposition.
+
+Ce n'est pas qu'elle ne rencontrât des objections graves et que
+d'excellents esprits ne la reçussent avec peu de faveur. Dans mon propre
+parti et parmi les plus fermes soutiens de notre politique, plusieurs se
+méfiaient grandement de la spéculation philosophique, et doutaient que,
+même animée des plus sages intentions, elle pût servir à raffermir
+l'ordre et le pouvoir. D'autres voyaient avec déplaisir des hommes
+fameux dans les plus mauvais temps révolutionnaires remis en honneur au
+nom de la science et en dépit de leurs fâcheux souvenirs. La première et
+inévitable conséquence de la mesure proposée était en effet de rappeler,
+comme noyau de la nouvelle Académie, les douze membres encore vivants de
+l'ancienne classe des sciences morales et politiques; deux d'entre eux,
+l'abbé Sieyès et M. Merlin de Douai, avaient voté la mort de Louis XVI;
+un troisième, M. Garat, était ministre de la justice à cette sanglante
+époque, et avait lu au Roi son arrêt; presque tous appartenaient à
+l'école sensualiste du XVIIIe siècle et convenaient mal à la philosophie
+spiritualiste et à l'esprit religieux. On s'inquiétait du retour de leur
+influence; on regrettait que le gouvernement parût s'en faire le patron.
+
+J'eus, de cette disposition d'une portion du public, un témoignage
+irrécusable: M. Royer-Collard, absent au moment où l'Académie restaurée
+se préparait à se compléter par l'élection de nouveaux membres,
+m'écrivit: «Si le public et les gens de lettres mettent beaucoup
+d'intérêt à votre Académie des sciences morales et politiques, vous
+avez bien fait pour vous; mais comme elle ne serait pour moi qu'une
+niaiserie, un réchauffé de lieux communs, et qu'elle s'élève d'ailleurs
+sur des fondements conventionnels et révolutionnaires, je ne me soucie
+nullement d'y figurer. Je l'ai écrit, il y a quelques jours, à
+Cousin. Écartez donc mon nom.» Selon son voeu, ce nom qui était là si
+naturellement appelé, n'y fut pas même prononcé.
+
+M. Royer-Collard était parfaitement libre de ne consulter, dans cette
+circonstance, que ses goûts ou ses dégoûts personnels; mais j'aurais
+eu grand tort de me conduire par de tels mobiles: j'avais, comme homme
+public, un double devoir à remplir; l'un, de rétablir une institution
+scientifique que je jugeais bonne; l'autre, de placer cette institution
+en dehors des dissentiments et des ressentiments politiques, même
+légitimes. Je n'ignorais pas que des idées philosophiques, qui n'étaient
+point les miennes, dominaient dans cette classe de l'Institut au moment
+de sa première fondation et y reparaîtraient dans sa renaissance; mais
+je ne craignais pas que, dans l'enceinte que je leur rouvrais, ces idées
+redevinssent puissantes ni redoutables; et les inconvénients de quelques
+mauvais souvenirs révolutionnaires étaient, à mon avis, bien inférieurs
+aux avantages présents et futurs de cette éclatante démonstration de la
+confiance du pouvoir dans la liberté laborieuse et réfléchie de l'esprit
+humain.
+
+La mesure une fois résolue, je n'hésitai pas plus sur le mode
+d'exécution que sur le principe. J'étais bien décidé à ne faire faire
+par ordonnance du Roi aucune nomination académique; l'élection est de
+l'essence des sociétés savantes; on n'y entre dignement que par le choix
+de ses pairs. Je me souvenais qu'un vieux et fidèle royaliste, l'abbé
+de Montesquiou, nommé en 1816 membre de l'Académie française par
+l'ordonnance royale qui écarta de cette compagnie quelques-uns de ses
+membres, n'avait jamais voulu y prendre séance, disant: «Je ne suis
+pas académicien; ce n'est pas le Roi qui fait des académiciens.» Je ne
+voulus pas même faire rendre l'ordonnance de rétablissement sans en
+avoir concerté les dispositions et l'exécution avec les membres encore
+vivants de l'ancienne classe des sciences morales et politiques qui
+devaient y être appelés. Je n'ai pas plus de goût aux formes qu'aux
+maximes du pouvoir absolu; je me sens à l'aise et satisfait pour mon
+propre compte en témoignant, aux hommes avec qui j'ai à traiter, les
+égards dus à des créatures intelligentes et libres. A part mon penchant
+personnel, le pouvoir a, dans la plupart des cas, bien plus d'avantage
+à accepter de bonne grâce le travail de la délibération préalable et
+officieuse qu'à affronter aveuglément les critiques en agissant seul
+et brusquement, selon sa seule science et fantaisie; quand il procède
+ainsi, c'est bien plus souvent par paresse et inhabileté que par
+nécessité et prudence. Décidé donc à communiquer aux anciens
+académiciens les bases de mon projet, je cherchai quel était, parmi eux,
+celui avec qui je pourrais le plus sûrement m'entendre, et qui aurait
+ensuite le plus d'influence sur ses collègues. De tous les survivants,
+l'abbé Sieyès était le plus célèbre. J'allai lui faire une visite.
+J'eus quelque peine à en être reçu, et je le trouvai dans un extrême
+affaiblissement d'esprit et de mémoire. Un moment, dans notre courte
+entrevue, le nom de la classe des sciences morales et politiques parut
+le ranimer et lui inspirer quelque intérêt: lueur vacillante et qui
+s'évanouit rapidement. Je renonçai à toute intervention de sa part dans
+la petite négociation que je méditais. En parcourant les autres noms,
+le comte Roederer me parut le plus propre à en être chargé. C'était un
+homme d'un esprit ouvert, flexible, sensé, libéral, lettré, et, malgré
+sa préoccupation de bien des préjugés de son temps, exempt de passion et
+d'entêtement de parti dans la pratique des affaires. Il était dans sa
+terre de Matignon; sur ma prière il vint sur-le-champ à Paris; je lui
+communiquai mon projet et mes vues pour son exécution, en le priant de
+réunir ses anciens collègues et de s'en entretenir avec eux. Il s'en
+chargea avec empressement, et le 24 octobre, je reçus de lui cette
+lettre:
+
+«Monsieur, j'ai lu aux anciens membres de la classe des sciences morales
+de l'Institut la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ce
+matin.
+
+Ils applaudissent au rétablissement de cette classe.
+
+Ils pensent que, sans la diviser en sections, quant à présent, il
+convient de réunir dans un article général les attributions des
+sections, et d'y ajouter _la philosophie de l'histoire_ (ou les méthodes
+à suivre dans les compositions historiques pour qu'elles soient, le plus
+qu'il se pourra, profitables à la morale et à la politique).
+
+Ils estiment que cette classe pourrait être bornée à trente membres, et
+recevoir le titre _d'Académie des sciences morales et politiques_.
+
+Ils regardent comme une conséquence de la réintégration de la classe
+celle de tous les membres qui en subsistent encore, et de plus celle de
+deux membres qui n'étaient qu'associés lors de la dissolution, mais
+qui ont reçu depuis le caractère électoral dans une des classes
+subsistantes.
+
+Ils croient convenable d'adjoindre quatre membres pour élire les quinze
+autres qui feront le complément de l'académie; mais ils estiment que
+cette adjonction doit se faire par voie _d'élection régulière_, et
+qu'aucune élection ne peut avoir de régularité qu'après l'émission de
+l'ordonnance de rétablissement.
+
+Ils croient que les élections doivent être faites en trois temps.
+
+La première, immédiatement après la publication de l'ordonnance; elle
+nommera les quatre adjoints.
+
+Par la seconde, les quinze membres formés par l'adjonction aux onze
+anciens nommeront huit membres, ce qui fera vingt-trois.
+
+La troisième sera faite par les vingt-trois, et nommera les sept membres
+complémentaires de la classe.
+
+Voilà, monsieur, le résultat de notre longue délibération, où tous se
+sont montrés bienveillants pour le projet.»
+
+Il n'y avait rien là que de parfaitement conforme aux idées que j'avais
+communiquées à M. Roederer, et l'ordonnance fut immédiatement rendue.
+Mais quand on en vint à l'exécution, et d'abord à l'élection, par les
+anciens membres, des quatre adjoints qui devaient, de concert avec
+eux, compléter l'Académie, les rivalités, les susceptibilités et les
+méfiances philosophiques apparurent. Les quatre adjoints devaient être
+pris dans les autres classes de l'Institut, et parmi les noms mis en
+avant pour ces choix se trouvait fort naturellement celui de M.
+Cousin. M. Daunou le repoussa, non pas, dit-il, qu'il voulût l'écarter
+absolument de l'Académie; il trouvait convenable et même nécessaire que
+M. Cousin en devînt membre, mais il demandait qu'il ne fût élu que plus
+tard et quand l'Académie aurait à se compléter définitivement. Pressé
+d'objections et de questions, il répondit qu'il ne voulait pas, en
+appelant M. Cousin parmi les quatre premiers adjoints, lui donner sur
+les élections suivantes une influence dont il pourrait abuser «au profit
+de son parti doctrinal contre le nôtre.» Comme la discussion continuait,
+M. Daunou finit par dire qu'il ne faisait point d'objection à ce que
+le gouvernement nommât lui-même d'office les quatre adjoints dans
+l'ordonnance de rétablissement de l'Académie, et y comprît M. Cousin;
+ce ne serait là que suivre les exemples du passé, et personne n'y
+trouverait à redire. M. Merlin se rangea à cet avis. Ces académiciens
+renonçaient ainsi à leur droit d'élire eux-mêmes leurs collègues et
+provoquaient le pouvoir à un acte de bon plaisir pour s'épargner
+l'embarras d'écarter ou le déplaisir d'admettre un candidat dont les
+doctrines philosophiques inquiétaient les leurs. Je déclarai que je ne
+proposerais jamais au Roi de nommer lui-même des académiciens, et que
+les anciens membres de l'Académie rétablie étaient parfaitement libres
+d'élire les quatre premiers adjoints comme il leur conviendrait.
+L'élection eut lieu en effet; je ne sais comment vota M. Daunou, mais
+M. Cousin fut l'un des quatre élus; les seize membres ainsi réunis se
+complétèrent par deux élections successives qui appelèrent chacune sept
+nouveaux membres, et le 4 janvier 1833, M. Roederer ouvrit les séances
+de l'Académie définitivement constituée par un discours plein d'une
+satisfaction joyeuse et d'une espérance un peu vaniteuse dans
+l'influence de la philosophie, caractère persévérant de la brillante et
+forte génération à laquelle il appartenait.
+
+J'eus, deux ans plus tard, un piquant exemple de l'énergique et
+confiante activité de ces derniers survivants de 1789, dans les plus
+simples comme dans les plus graves circonstances de la vie: je me
+trouvai un matin avec quelques personnes chez M. de Talleyrand venu en
+congé de Londres à Paris: «Messieurs, nous dit-il avec un sourire de
+contentement presque jeune que j'ai vu quelquefois sur sa froide figure,
+je veux vous dire ce qui m'est arrivé hier; je suis allé à la Chambre
+des pairs; nous n'étions que six dans la salle quand je suis entré: M.
+de Montlosier, le duc de Castries, M. Roederer, le comte Lemercier (j'ai
+oublié qui il nomma comme le cinquième) et moi; nous étions tous de
+l'Assemblée constituante et nous avions tous plus de quatre-vingts ans.»
+Ces fermes vieillards se plaisaient à voir et à faire remarquer que
+partout ils arrivaient encore les premiers.
+
+Un autre vieillard, l'un des débris d'une autre célèbre Assemblée, et
+qui probablement se croyait célèbre lui-même par les grandes scènes et
+l'acte terrible auxquels il avait pris part, M. Lakanal, membre de la
+Convention nationale et l'un de ceux qui avaient voté la mort de Louis
+XVI, avait été aussi membre de l'ancienne classe des sciences morales et
+politiques. C'était même lui qui, en 1795, avait proposé et fait adopter
+dans la Convention le règlement de fondation de l'Institut et la liste
+des membres appelés à en former le noyau. En 1832, quand il fut question
+du rétablissement de l'Académie à laquelle il avait appartenu, personne,
+pas plus parmi ses anciens collègues que dans le public, ne se souvint
+de lui; personne ne pensa à demander ce qu'il était devenu. On le
+croyait mort, ou plutôt on ne s'enquit nullement de lui, tant il était
+oublié. Il vivait pourtant; il était cultivateur dans l'un des États
+naissants des États-Unis d'Amérique, dans l'Alabama, sur la dernière
+limite, à cette époque, entre la civilisation américaine et les
+sauvages. Il apprit là le rétablissement de son Académie et de ses
+anciens collègues; il m'écrivit pouf réclamer son droit à reprendre,
+parmi eux, sa place; je transmis à l'Académie son incontestable
+réclamation; la mort de M. Garat laissait, à ce moment, dans la section
+de morale, une place vacante; M. Lakanal y fut admis, de droit et sans
+élection. Quand il le sut, il hésita à rentrer en France, et m'écrivit,
+pour m'offrir ses services aux États-Unis, une longue lettre, singulier
+mélange d'idées justes et d'idées confuses, de prudence expérimentale et
+d'énergique fidélité à ses souvenirs révolutionnaires[8]. Je n'employai
+point M. Lakanal; il rentra en France, reprit son siége à l'Académie, et
+mourut en 1845, obscur encore, quoique avec tous les honneurs d'usage
+rendus aux académiciens.
+
+[Note 8: _Pièces historiques_, n° VIII.]
+
+En activité depuis vingt-sept ans, l'Académie des sciences morales et
+politiques a parfaitement expliqué et pleinement justifié elle-même sa
+fondation. L'esprit de parti politique ou d'intolérance philosophique
+n'y a jamais dominé; il a pu y apparaître quelquefois; c'est le fait
+de la liberté; il a toujours été contre-balancé et contenu; c'est le
+résultat du rapprochement habituel d'hommes divers de situations et
+d'opinions, mais unis par le goût et le respect communs de la science
+et de la vérité. Dans ses rapports soit avec le public, soit avec le
+pouvoir, l'Académie a constamment fait preuve d'indépendance comme de
+mesure; elle a, en toute occasion, fermement combattu le dérèglement et
+hautement secondé le mouvement régulier des esprits. Le compte rendu
+de ses séances et le recueil de ses mémoires attestent l'activité
+intellectuelle de ses membres. Par les concours qu'elle a ouverts et les
+questions qu'elle a proposées, elle a suscité hors de son sein beaucoup
+de travaux importants, plusieurs très-remarquables, sur la philosophie,
+l'histoire, la législation, l'économie politique, toutes les belles
+et difficiles sciences auxquelles elle est consacrée. Des hommes d'un
+mérite inconnu, des jeunes gens laborieux et distingués ont été ainsi
+mis en lumière et sur la voie des fortes études comme des solides
+succès. Jamais il n'a été plus inintelligent et plus inopportun que de
+nos jours de combattre les académies: nous vivons dans une société plus
+équitablement réglée et plus soigneuse du bonheur de tous que ne l'ont
+été la plupart des sociétés humaines; mais les centres variés, les
+groupes durables, les agrégations fortes, les impulsions indépendantes y
+manquent; c'est une société à la fois dissoute et concentrée, qui montre
+partout l'individu isolé en face de l'unité toute-puissante de l'État.
+Nous cherchons depuis longtemps déjà, et jusqu'ici sans beaucoup de
+succès dans l'ordre politique, quelque remède à ces lacunes d'un état
+social qui, à côté de grands bienfaits publics, laisse les droits bien
+faibles, les libertés bien mal assurées et les existences individuelles
+à la fois bien languissantes et bien mobiles. Les académies sont
+aujourd'hui, dans l'ordre intellectuel, le remède naturel et presque
+unique à ce grave défaut de notre société générale; elles groupent sous
+un drapeau pacifique, sans leur imposer aucun joug, ni aucune unité
+factice, des hommes distingués qui, sans ce lien, resteraient absolument
+étrangers les uns aux autres; et en les groupant elles leur procurent à
+tous, avec les plaisirs de généreuses relations, des moyens d'influence
+et des garanties d'indépendance. Au dehors, elles attirent les esprits
+vers les études et les questions où ils peuvent s'exercer et se
+satisfaire sans se déchaîner; elles les contiennent dans certaines
+limites de raison et de convenance en provoquant leur activité et en
+soutenant leur liberté.
+
+Préoccupé de ces idées, je tentai de les appliquer au delà de Paris, et
+de faire concourir, au bon mouvement comme au bon ordre intellectuel,
+les sociétés savantes des départements. Le nombre de ces sociétés,
+l'attachement que leur portent la plupart de leurs membres, la faveur
+qu'elles rencontrent d'ordinaire dans les Conseils électifs de leurs
+départements et de leurs villes, prouvent qu'elles répondent à des
+sentiments vivaces et qui ne demandent qu'à se déployer. Mais la
+principale condition du succès, une notoriété et une sympathie vraiment
+publiques, manque trop souvent à ces libérales associations. La plupart
+languissent faute de grand jour, et leurs membres les plus zélés se
+découragent, privés tantôt des moyens d'étude dont ils auraient besoin,
+tantôt de leur part de gloire un peu étendue après leurs travaux. Des
+esprits généreux, entres autres un savant archéologue français et
+l'un des plus actifs correspondants de l'Académie des inscriptions et
+belles-lettres, M. de Caumont, se sont efforcés, soit par des congrès
+scientifiques, soit en formant, par la réunion fictive des sociétés
+locales sous le nom _d'Institut des Provinces_, une société générale
+quoique dispersée, d'imprimer à toutes ces associations le mouvement et
+la publicité fécondante qui leur manquent. Je ne saurais bien mesurer
+quel a été, ni bien prévoir quel pourra être le succès de ces efforts;
+mais quoi qu'il en soit; je pensais, en 1834, qu'il appartenait au
+pouvoir central de mettre la main à cette oeuvre; et après avoir
+recueilli, sur les sociétés savantes de France, des renseignements
+précis, je leur adressai uno circulaire pour les inviter à établir,
+entre elles et le ministère de l'instruction publique, une
+correspondance régulière: «Les sociétés, leur disais-je, me feront
+connaître les travaux dont elles s'occupent ou voudraient s'occuper,
+ce qui leur manque en ressources de tout genre, livres, instruments,
+informations scientifiques. Je m'appliquerai à leur procurer tout ce qui
+pourra les seconder dans leur libérale activité, et je ferai publier
+chaque année, sous les auspices du Gouvernement, d'abord un recueil
+contenant quelques-uns des mémoires les plus importants qui auront été
+lus dans les principales sociétés savantes du royaume, ensuite un compte
+rendu sommaire de leurs travaux, rédigé soit d'après leurs propres
+comptes rendus, soit d'après les relations qu'elles m'auront adressées,
+ce qui sera un véritable monument de l'activité intellectuelle du pays,
+entant du moins qu'elle s'exerce et se manifeste par l'organe des
+sociétés savantes.»
+
+Pour bien convaincre ces sociétés que je ne m'adressais point à elles
+par pure curiosité administrative, et que j'attachais à ma proposition
+une importance réelle, j'ajoutai, aux motifs puisés dans leur intérêt
+particulier, un motif d'intérêt général et supérieur: «Au moment, leur
+disais-je, où l'instruction populaire se répand de toutes parts, et
+où les efforts dont elle est l'objet doivent amener, dans les classes
+nombreuses qui sont vouées au travail manuel, un grand et vif mouvement,
+il importe beaucoup que les classes aisées, qui se livrent au travail
+intellectuel, ne se laissent pas aller à l'indifférence et à l'apathie.
+Plus l'instruction élémentaire deviendra générale et active, plus il
+est nécessaire que les hautes études, les grands travaux scientifiques
+soient également en progrès. Si le mouvement d'esprit allait croissant
+dans les masses pendant que l'inertie régnerait dans les classes
+élevées de la société, il en résulterait tôt ou tard une dangereuse
+perturbation. Je regarde donc comme le devoir du Gouvernement, dans
+l'intérêt de la société tout entière, d'imprimer, autant qu'il est en
+lui, une forte impulsion aux études élevées et à la science pure, aussi
+bien qu'à l'instruction pratique et populaire.» Enfin, pour dissiper
+d'avance, dans les sociétés savantes des départements, des méfiances que
+je pressentais, je leur dis en terminant: «Il ne s'agit ici d'aucune
+centralisation d'affaires et de pouvoir. Je n'ai nul dessein de porter
+atteinte à la liberté et à l'individualité des sociétés savantes, ni de
+leur imposer quelque organisation générale ou quelque idée dominante. Il
+s'agit uniquement de leur transmettre, d'un centre commun, les moyens
+de travail et de succès qui ne sauraient leur venir d'ailleurs, et de
+recueillir, à ce même centré, les fruits de leur activité pour les
+répandre dans une sphère étendue. Loin qu'une telle mesure puisse rien
+faire perdre aux sociétés savantes de leur indépendance et de leur
+importance locale, elle doit au contraire l'assurer et l'accroître en
+donnant plus d'efficacité et de portée à leurs efforts.»
+
+Envoyée à soixante-quinze sociétés savantes éparses dans tout le
+royaume, cette circulaire y répandit un peu de mouvement et d'espérance.
+Plusieurs de ces sociétés entamèrent avec mon département une
+correspondance animée. Je leur fis parvenir des livres, des documents
+nationaux et étrangers, des informations scientifiques, et quelques
+petites sommes pour les aider dans leurs recherches et leurs
+publications locales. L'un de mes successeurs au ministère de
+l'instruction publique, M. de Salvandy, reprit en 1837 et en 1846, avec
+l'ardeur généreuse qu'il portait partout où il touchait, l'oeuvre ainsi
+commencée; il demanda aux Chambres et en obtint dans son budget un
+chapitre spécial consacré aux sociétés savantes et doté de 50,000
+francs. Il répartit cette somme entre soixante de ces sociétés; mode
+d'appui que je suis loin de croire inutile, mais que je ne regarde pas,
+dans ce cas particulier, comme le plus nécessaire ni le plus efficace.
+Les encouragements doivent être appropriés aux personnes et aux travaux;
+ce sont des satisfactions intellectuelles bien plutôt que des secours
+pécuniaires qu'il importe d'assurer aux sociétés savantes; ce qu'elles
+désirent surtout, c'est de se voir connues et appréciées dans le monde
+lettré. Je me proposais de charger, dans mon département, un ou deux
+hommes distingués d'entretenir avec ces sociétés une correspondance
+assidue, et de préparer, de concert avec elles, les publications dont
+elles devaient être l'objet. Ce genre d'encouragement leur eût été, je
+crois, plus agréable et plus utile qu'une petite part dans une modique
+allocation.
+
+Je ne parlerais pas de quelques mesures assez peu importantes que
+je pris dans les établissements scientifiques et littéraires,
+bibliothèques, musées et collections diverses, si mes idées à cet égard
+n'avaient été et ne restaient fort différentes de celles qui prévalent
+aujourd'hui. Je tiens à dire avec précision ce que furent, envers ces
+établissements, ma conduite et ses motifs.
+
+Je suis grand partisan de la monarchie et de l'administration; la France
+leur doit beaucoup de son bien-être et de ses progrès, mais je ne crois
+pas qu'un roi soit nécessaire partout, ni que les ministres doivent tout
+régler. Je sais gré à l'empereur Napoléon d'avoir dit un jour à M. de
+Fontanes: «Laissez-nous au moins la république des lettres;» et je
+prends cette parole plus au sérieux que ne le faisait probablement
+Napoléon. Le régime de la monarchie administrative, son unité
+intraitable, son impulsion monotone de haut en bas, sa froide
+préoccupation des choses bien plus que des personnes, sa rigueur contre
+les irrégularités et son indifférence pour les libertés ne conviennent
+nullement là où domine le caractère littéraire et scientifique; il
+faut à de tels établissements une plus large part d'indépendance, de
+spontanéité, de variété et de gouvernement propre. Non pour complaire
+à des fantaisies d'imagination où de vanité, mais à cause de la nature
+même des hommes avec qui l'on traite et des affaires qui se traitent en
+pareil cas. Ce que veut l'administration générale et supérieure, ce sont
+des règles et des agents; ce qu'elle redoute et réprouve par-dessus
+tout, ce sont les volontés individuelles, les actes imprévus, les
+anomalies, les abus. Elle est peu propre à manier des lettrés et des
+savants, des hommes habitués et enclins à inventer, à critiquer, à
+décider eux-mêmes de leurs idées et de leurs travaux, et avec qui il
+faut causer et discuter sans cesse, au lieu de leur adresser tout
+simplement des instructions et des circulaires. L'administration
+mettra-t-elle au-dessus d'eux un agent qui lui soit analogue, un petit
+souverain administratif? Ou bien les savants et les lettrés qu'elle lui
+subordonnera s'offenseront, et elle aura à encourir leur opposition
+sourde et leur humeur; ou bien ils se résigneront, s'annuleront, et
+les affaires des lettres et des sciences seront faites par des hommes
+étrangers à leurs besoins, à leurs goûts, à leurs désirs, à leurs
+plaisirs, à leurs études, à leurs livres, qui mettront l'ordre peut-être
+dans les établissements littéraires, mais qui y tueront la vie. Et l'on
+s'étonnera ensuite de la langueur des lettres et de la malveillance des
+lettrés!
+
+Je veux donner un exemple des erreurs où tombe l'autorité et du mal
+qu'elle fait lorsqu'elle applique aux établissements scientifiques et
+littéraires les idées purement administratives; et je prendrai l'un des
+exemples les plus favorables à l'administration, un cas où des motifs
+plausibles semblent justifier ses mesures. Depuis longtemps et sous le
+régime parlementaire comme aujourd'hui, on a taxé d'abus les logements
+accordés dans les établissements scientifiques aux conservateurs,
+professeurs ou employés divers qui y exercent leurs fonctions; on à
+trouvé ces logements tantôt trop multipliés, tantôt trop vastes, tantôt
+trop beaux, et j'ai cité naguère la réponse amère d'un savant illustre
+à ces plaintes acharnées. Pour couper court aux abus, on a, dans la
+Bibliothèque impériale, aboli récemment l'usage; il a été décidé
+qu'aucun conservateur ou employé n'habiterait plus dans l'établissement,
+et on a alloué à ceux qu'on expulsait ainsi une indemnité de logement.
+On a voulu et cru faire un acte de bonne administration; mais on
+a méconnu la nature et la puissance morale des établissements
+scientifiques; on a porté aux moeurs et à la vie savantes une grave
+atteinte. Une bibliothèque publique, un musée d'histoire naturelle, des
+conservatoires de grandes collections sont, pour les hommes chargés de
+les conserver, de les enrichir, d'y enseigner, tout autre chose qu'un
+bâtiment où ils s'acquittent de leurs fonctions; c'est une patrie où
+habite leur âme, où ils vivent au milieu des instruments de leur travail
+et des plaisirs de leur pensée; je dirais volontiers que c'est un
+couvent laïque et voué à la science, où s'enferment librement des hommes
+pour qui la science est une affaire de tous les moments, et qui trouvent
+là leur délassement comme leur occupation. Ils font bien plus qu'y
+recevoir le public et satisfaire à ses demandes; ils exploitent
+eux-mêmes les richesses qu'ils gardent; ces bibliothèques, ces musées
+qu'ils habitent sont leur laboratoire personnel; c'est à la faveur de
+cette cohabitation continue, de cette intimité matérielle, si l'on peut
+ainsi parler, avec les monuments et les dépôts de la science qu'ont été
+préparés et accomplis, par les employés eux-mêmes des établissements
+scientifiques, la plupart des grands travaux qui en sont sortis. Se
+figure-t-on que les mêmes sentiments se développeront, que les mêmes
+liens se resserreront, que les mêmes résultats seront obtenus lorsque
+ces établissements seront des édifices déserts, excepté à certains
+jours et certaines heures où les conservateurs et les professeurs s'y
+rendront, comme le public, pour s'acquitter de leur tâche, sauf à en
+sortir aussitôt pour aller retrouver dans leurs propres foyers ces
+jouissances, de l'étude: et de la famille qui ne s'incorporent plus pour
+eux avec ces salles et ces murs où ils ne vivent plus? On a, détruit la
+cité et la famille savantes; fussent-ils les plus savants et les plus
+exacts, du monde, des employés dispersés ne la remplaceront pas.
+
+C'est trop sauvent notre disposition de nous préoccuper exclusivement
+de certaines fautes, de certains maux qui frappent notre esprit ou
+soulèvent notre humeur, et d'oublier, de sacrifier, pour les faire
+cesser, les biens précieux auxquels ils s'attachent. Je n'ai nul goût
+pour les abus; mais j'aime mieux supporter quelques plantes parasites
+autour de l'arbre que d'abattre ou d'énerver l'arbre lui-même. Je crois
+d'ailleurs qu'avec quelques mesures persévérantes d'inspection et de
+publicité, on pourrait prévenir ou redresser la plupart des griefs qui
+s'élèvent contre l'administration des établissement scientifiques sans
+leur enlever leur caractère. Lorsqu'en novembre 1832, je fus appelé par
+les réclamations et les commissions des Chambres mêmes, à apporter dans
+le régime de la Bibliothèque royale certaines modifications, je pris
+grand soin qu'elles ne détruisissent point l'ancienne indépendance, et
+ce que j'appellerai l'autonomie littéraire de cet établissement; je
+laissai le gouvernement intérieur de ses affaires à la réunion de
+ses conservateurs; je leur imposai seulement l'obligation d'indiquer
+eux-mêmes; et parmi eux, par la présentation de trois candidats,
+un président du conservatoire qui en serait, au dedans, le pouvoir
+exécutif, et au dehors le représentant vis-à-vis de l'administration
+générale. C'était un principe d'unité et de responsabilité introduit
+dans l'établissement, sans altérer la dignité de ses chefs savants,
+ni leur enlever leurs attributions naturelles. Je fortifiai même la
+position des employés, supérieurs et inférieurs, de la Bibliothèque,
+en leur donnant, pour leur nomination et leur avancement, de sérieuses
+garanties contre l'action spontanée et arbitraire du pouvoir central.
+
+L'administration du Muséum d'histoire naturelle eût été susceptible de
+quelques modifications analogues; mais le public les réclamait moins
+vivement, et les chefs de l'établissement, tous professeurs de renom,
+paraissaient les redouter encore davantage. Je leur laissai, sans y
+toucher, cette ancienne organisation sous laquelle les sciences et leur
+enseignement ont fait tant de progrès et jeté tant d'éclat.
+
+Je fis, pour ces deux établissements, ce qui importe beaucoup plus à la
+prospérité des sciences et des lettres que la suppression de quelques
+logements ou la répression de quelques irrégularités administratives;
+je demandai et j'obtins des Chambres un notable accroissement à leur
+dotation. De 1833 à 1837, le budget ordinaire du Muséum d'histoire
+naturelle fut porté de 337,000 à 434,000 francs, et celui de la
+Bibliothèque royale de 205,000 à 274,000 francs. C'était une
+augmentation d'un tiers, principalement appliquée à mettre en bon état
+et à enrichir le matériel de ces établissements. En vertu de la loi des
+travaux publics extraordinaires, proposée le 29 avril 1833 par M. Thiers
+et promulguée le 27 juin suivant, une somme de 2,400,000 francs fut
+consacrée à l'extension des terrains du Muséum d'histoire naturelle et
+à la construction d'une galerie minéralogique et de grandes serres
+nouvelles depuis longtemps désirées dans l'intérêt laborieux des savants
+comme pour la satisfaction curieuse du public. Le roi Louis-Philippe
+alla poser lui-même, le 29 juillet 1833, la première pierre de la
+galerie minéralogique, et je l'accompagnai dans cette cérémonie. La
+foule était grande; tous les savants du Muséum, ses visiteurs habituels,
+des étudiants, la garde nationale du quartier; au nom de ce public,
+je remerciai le Roi des nouveaux moyens qu'il venait mettre à la
+disposition de la science pour faire valoir ses richesses: «C'est votre
+destinée, Sire, lui dis-je, et ce sera votre gloire, dans les petites
+comme dans les grandes choses, d'accomplir ce qui était projeté, de
+terminer ce qui était commencé, de toucher au but marqué par tous les
+voeux, de satisfaire définitivement aux besoins modestes de la science
+comme aux grands intérêts de la société.» J'exprimais là le sentiment
+commun des nombreux assistants qui m'écoutaient. Les plus honnêtes
+espérances sont présomptueuses; mais les hommes sentiraient leur coeur
+se glacer et tomberaient dans l'inertie s'ils savaient combien leurs
+oeuvres sont incertaines et si l'avenir cessait d'être obscur à leurs
+yeux.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XX
+
+ ÉTUDES HISTORIQUES.
+
+Importance morale et politique des études historiques.--État des études
+historiques dans l'instruction publique avant 1818.--Introduction de
+l'enseignement spécial de l'histoire dans les collèges.--Du caractère et
+des limites de cet enseignement.--État des études historiques après
+la Révolution de 1830.--Lettre de M. Augustin Thierry à ce
+sujet.--Fondation de la _Société pour l'histoire de France_.--Je propose
+la publication, par le ministère de l'Instruction publique, d'une grande
+collection des Documents inédits relatifs à l'histoire de
+France.--Débat dans les Chambres à ce sujet.--Mon rapport au roi
+Louis-Philippe.--Lettre du Roi.--M. Michelet et M. Edgar Quinet.--De
+l'état actuel des études sur l'histoire générale et locale de la France,
+et de l'influence de ces études.
+
+
+Nos goûts deviennent aisément des manies, et une idée qui nous a
+longtemps et fortement préoccupés prend, à nos yeux, une importance à
+laquelle notre vanité ajoute souvent trop de foi. Pourtant, plus j'y
+ai pensé, plus je suis demeuré convaincu que je ne m'exagérais point
+l'intérêt que doit avoir, pour une nation, sa propre histoire, ni ce
+qu'elle gagne, en intelligence politique comme en dignité morale, à la
+connaître et à l'aimer. Dans ce long cours de générations successives
+qu'on appelle un peuple, chacune passe si vite! Et dans notre passage si
+court, notre horizon est si borné! Nous tenons si peu de place et nous
+voyons, de nos propres yeux, si peu de choses! Nous avons besoin de
+grandir dans notre pensée pour prendre au sérieux notre vie. La religion
+nous ouvre l'avenir et nous met en présence de l'éternité. L'histoire
+nous rend le passé et ajoute à notre existence celle de nos pères. En
+se portant sur eux, notre vue s'étend et s'élève. Quand nous les
+connaissons bien, nous nous connaissons et nous nous comprenons mieux
+nous-mêmes; notre propre destinée, notre situation présente, les
+circonstances qui nous entourent et les nécessités qui pèsent sur nous
+deviennent plus claires et plus naturelles à nos yeux. Ce n'est pas
+seulement un plaisir de science et d'imagination que nous éprouvons à
+rentrer ainsi en société avec les événements et les hommes qui nous ont
+précédés sur le même sol, sous le même ciel; les idées et les passions
+du jour en deviennent moins, étroites et moins âpres. Chez un peuple
+curieux et instruit de son histoire, on est presque assuré de trouver un
+jugement plus sain et plus équitable, même sur ses affaires présentes,
+ses conditions de progrès et ses chances d'avenir.
+
+La même idée qui m'avait conduit, la même espérance qui m'avait animé
+quand je retraçais, dans mes cours à la Sorbonne, le développement de
+notre civilisation française, me suivirent au ministère de l'instruction
+publique et dans mes efforts pour ranimer et répandre le goût et l'étude
+de notre histoire nationale. J'étais certes loin d'en attendre aucun
+effet étendu ni prompt pour l'apaisement des passions politiques ou le
+redressement des préjugés populaires; je savais trop déjà combien leurs
+racines sont profondes, et quels coups puissants et redoublés, de la
+main de Dieu même, sont nécessaires pour les extirper. Mais je me
+promettais qu'à Paris d'abord, au centre des études et des idées, puis
+çà et là dans toute la France, un certain nombre d'esprits intelligents
+arriveraient à des notions plus exactes et plus impartiales sur les
+éléments divers qui ont formé la société française, sur leurs rapports
+et leurs droits mutuels, et sur la valeur de leurs traditions
+historiques dans les nouvelles combinaisons sociales de nos jours. Ni la
+lenteur inévitable de ce progrès intellectuel, ni la lenteur bien plus
+grande encore de son influence publique ne me rebutaient: c'est une
+prétention un peu orgueilleuse de vouloir redresser les idées de son
+temps; ceux qui la forment doivent se résigner à voir à peine poindre
+leur succès; ils prêchent aux peuples la patience dans la poursuite de
+leurs désirs; il faut qu'ils sachent la pratiquer eux-mêmes dans leurs
+travaux et leurs espérances.
+
+Avant 1830, j'avais obtenu, non-seulement dans le public et par mes
+cours, mais dans le système général de l'instruction publique, quelques
+résultats importants pour l'étude de l'histoire. Cette étude n'était pas
+même nommée dans la loi qui, sous le Consulat, en 1802, avait rétabli
+l'instruction secondaire: «On enseignera dans les lycées, dit l'article
+10, les langues anciennes, la rhétorique, la logique, la morale et les
+éléments des sciences mathématiques et physiques.» On fit un pas dans
+le statut par lequel le Conseil de l'Université régla, en 1814, la
+discipline et les études dans les collèges; l'enseignement de l'histoire
+et de la géographie y fut introduit, mais d'une façon très-accessoire;
+les professeurs de langues anciennes furent chargés de le donner en même
+temps que l'enseignement littéraire; dans les mois d'été, depuis le 1er
+avril jusqu'aux vacances, une demi-heure fut ajoutée aux classes du
+soir des collèges, «et la demi-heure de plus, dit l'article 129, sera
+exclusivement consacrée à la géographie et à l'histoire.» En 1818
+seulement, la mesure décisive et seule efficace fut adoptée; M.
+Royer-Collard et M. Cuvier, avec qui je m'en étais souvent entretenu,
+firent prendre un arrêté portant:
+
+«La Commission de l'instruction publique,
+
+«Vu la disposition du règlement des colléges qui prescrit aux
+professeurs de consacrer, pendant les mois d'été, une demi-heure,
+après chaque classe du soir, à l'enseignement de l'histoire et de la
+géographie;
+
+«Considérant que les intentions de ce règlement n'ont point été
+généralement remplies jusqu'à présent, et qu'il importe de donner,
+à cette partie des études classiques, tous les développements que
+réclament l'état de la société et le voeu des familles,
+
+«Arrête ce qui suit:
+
+«L'enseignement de l'histoire et de la géographie, dans les colléges
+royaux et dans les colléges communaux qui seront désignés par la
+Commission, sera confié à un professeur ou à un agrégé spécial.»
+
+L'exécution répondit à la promesse; des professeurs spéciaux d'histoire
+furent nommés et convenablement traités; l'enseignement des diverses
+époques historiques fut distribué entre les classes successives;
+l'histoire et la géographie eurent leur part dans les honneurs du
+concours général comme leur place dans les écoles de l'État.
+
+Un peu plus tard, en 1820., la Commission de l'instruction publique,
+en communiquant aux professeurs le plan du nouvel enseignement, en
+détermina sagement le caractère et la portée: «Le professeur aurait,
+dit-elle, une fausse idée des soins qu'on attend de son zèle s'il se
+croyait obligé d'entrer dans les développements et dans les discussions
+de haute critique qui appartiennent à un enseignement approfondi; ce
+n'est point ici un cours de faculté. Le professeur ne peut espérer
+d'être utile à ses élèves qu'en se mettant toujours à leur portée; c'est
+pour eux, et non pour lui, qu'il doit faire sa classe. Son objet étant
+de graver dans leur mémoire les principaux faits de l'histoire, dont
+on n'acquiert la connaissance qu'imparfaitement et avec beaucoup de
+difficultés dans un âge plus avancé, il ne doit chercher d'autres
+sources d'intérêt que dans la simple exposition des faits historiques et
+dans la liaison naturelle qu'ils ont entre eux. Il devra surtout éviter
+tout ce qui pourrait appeler les élevés dans le champ de la politique,
+et servir d'aliment aux discussions de parti.»
+
+Malgré cette réserve, quand l'influence d'abord et bientôt le pouvoir
+passèrent aux mains de M. de Villèle, ou plutôt, de son parti,
+l'enseignement de l'histoire devint suspect; et dans les mesures de ce
+temps, notamment dans le nouveau statut rédigé en septembre 1821 pour le
+régime des collèges, on entrevoit un effort caché, sinon pour abolir cet
+enseignement, du moins pour l'amoindrir et le repousser dans l'ombre.
+Mais visiblement aussi cet effort est embarrassé et timide. Ce fut, à
+cette époque, le tort et le malheur des partis en lutte, des amis comme
+des ennemis de la Restauration, de se trop redouter les uns les autres,
+et de se croire mutuellement bien plus de pouvoir qu'ils n'en avaient
+réellement. Leurs peurs réciproques dépassaient de beaucoup leurs
+périls, et ils se menaçaient bien plus qu'ils ne se frappaient. En dépit
+des méfiances affichées et des actes hostiles de ce qu'on appelait la
+Congrégation contre l'Université et ses progrès, quand la Restauration
+tomba, non-seulement l'Université restait debout, mais dans son sein et
+aux divers degrés de l'instruction publique, dans les collèges comme
+dans les facultés, l'enseignement de l'histoire était fondé.
+
+Le régime de 1830 fit disparaître, quant à la sécurité de cet
+enseignement dans les collèges, toute inquiétude; mais il lui fit tort
+dans les régions supérieures; plusieurs des hommes qui avaient fait
+sa force se donnèrent tout entiers à la vie politique, et les travaux
+historiques ne tardèrent pas à se ressentir du dérèglement des esprits.
+Déjà presque aveugle et malade, M. Augustin Thierry, qui vivait auprès
+de son frère Amédée, alors préfet de la Haute-Saône, m'écrivait de
+Luxeuil le 3 septembre 1833: «Croyez-vous, mon cher ami, que ma présence
+à Paris serait sans utilité pour les études historiques? Notre école a
+été dissoute par votre retraite à tous; il n'en reste que des débris qui
+vont se perdant de jour en jour. Je les rassemblerais autour de moi;
+je me ferais centre d'études, et en vérité il y a urgence. Voyez quel
+enseignement léger et sautillant commence à devenir populaire. Dans
+les livres, ce qui se publie est encore plus étrange; sous le nom
+d'histoire, on fait du dithyrambe et de la poésie. Vous avez créé un
+conservateur des monuments historiques; créez un conservateur de la
+méthode et du style en histoire; sans quoi, avant quatre ans, il ne
+restera plus la moindre trace de ce qui nous a coûté, à vous surtout,
+tant de peines et de travaux. Je consacrerai à cette oeuvre ce qui me
+reste de vie. Mettez-moi en état de vivre à Paris; que votre justice
+prononce sur les droits que me donne ce que j'ai fait pour la science et
+ce que j'ai perdu pour elle; la Providence fera le reste.»
+
+J'étais plus impatient que personne d'ouvrir de nouvelles sources de
+force saine et de prospérité à des études qui m'étaient chères et
+dont je voyais le péril. Le sentiment public me vint en aide.
+Si l'enseignement supérieur de l'histoire avait fait des pertes
+considérables, le goût des recherches et des méditations historiques se
+répandait de plus en plus; c'était, pour beaucoup d'esprits actifs
+que la politique n'attirait ou n'accueillait pas, une satisfaction
+intellectuelle et une chance de renom littéraire, local ou général.
+Quelques-uns de mes amis vinrent me parler de leur projet de fonder,
+sous le nom de _Société de l'Histoire de France_, une société
+spécialement vouée à publier des documents originaux relatifs à
+notre histoire nationale, et à répandre, soit par une correspondance
+régulièrement suivie, soit par un _bulletin_ mensuel, la connaissance
+des travaux épars et ignorés dont elle était l'objet. Je m'empressai de
+donner à ce projet mon assentiment et mon concours. Nous nous réunîmes
+le 27 juin 1833, au nombre de vingt fondateurs; nous arrêtâmes les bases
+de l'association; et six mois après, le 23 janvier 1834, la _Société de
+l'Histoire de France_, qui comptait déjà cent membres, se formait en
+assemblée générale, adoptait son règlement définitif, nommait un conseil
+chargé de diriger ses travaux, et entrait sur-le-champ en activité. On
+sait tout ce qu'elle a fait depuis vingt-cinq ans. Elle a publié 71
+volumes de Mémoires et Documents inédits, presque tous d'un grand
+intérêt pour notre histoire, et dont quelques-uns sont de vraies
+découvertes historiques, curieuses pour le public amateur aussi
+bien qu'importantes pour le public savant. Elle a dépensé pour ces
+publications 360,000 francs. Elle a suscité, dans tout le pays et jusque
+dans une multitude de petites villes étrangères à tout établissement
+scientifique, l'étude curieuse du passé local, de ses souvenirs et
+de ses documents. Elle compte aujourd'hui 450 membres; et ce nombre
+toujours croissant, l'importance de ses publications, l'étendue de sa
+correspondance, la régularité et l'intérêt de son _bulletin_ mensuel,
+tout lui garantit un long et fécond avenir.
+
+Mais au moment même de sa fondation, et par mes entretiens avec ses plus
+zélés fondateurs, il me fut évident qu'elle serait loin de suffire à sa
+tâche, et que le gouvernement seul possédait les moyens littéraires
+et financiers indispensables pour une telle oeuvre. Je résolus de
+l'entreprendre comme ministre de l'instruction publique, et de lui
+donner, dès l'abord, l'étendue et l'éclat qui pouvaient seuls déterminer
+les Chambres aux largesses que j'avais à leur demander. Dans l'ordre
+intellectuel comme dans l'ordre politique, c'est par les grandes
+espérances et les grandes exigences qu'on provoque à d'énergiques
+efforts la sympathie et l'activité humaines. J'avais plusieurs buts à
+atteindre. Je voulais faire rechercher, recueillir et mettre en sûreté
+dans toute la France les monuments de notre histoire qui n'avaient pas
+péri dans les destructions et les dilapidations révolutionnaires. Je
+voulais choisir, dans les archives locales ainsi rétablies et dans
+celles de l'État, diplomatiques et militaires, les documents importants
+de l'histoire nationale, et les faire publier successivement, sans
+blesser aucun intérêt ni convenance publique, mais aussi sans puérile
+pusillanimité. Pour qu'un tel travail fût dignement exécuté, il fallait
+que les hommes éminents dans les études historiques vinssent s'y
+associer, soit réunis en comité autour du ministre de l'instruction
+publique pour juger l'importance et le mérite des documents, soit
+individuellement pour en diriger la publication. Il fallait aussi que,
+de tous les points du territoire, les érudits, les archéologues locaux
+entrassent en correspondance avec le ministre et son comité pour lui
+indiquer les richesses ignorées et en seconder l'exploitation. A ces
+conditions seulement, l'oeuvre pouvait répondre à la pensée, et produire
+une collection de documents inédits qui jetât de vives lumières, non sur
+une seule époque et une seule province, mais sur tous les temps et tous
+les théâtres de la longue et forte vie de la France.
+
+Dans le projet de budget présenté à la Chambre des députés le 10 janvier
+1834, je demandai une allocation spéciale de 120,000 francs pour
+commencer l'entreprise. Des réclamations s'élevèrent contre une si
+nouvelle et si _grosse_ dépense. La commission spécialement chargée de
+l'examen du budget de mon département proposa de la réduire à 50,000
+francs. La commission générale du budget en demanda à la Chambre le
+rejet absolu. Je maintins ma proposition. La discussion fut vive et
+très-mêlée. Je trouvai des défenseurs parmi mes adversaires et des
+adversaires parmi mes amis. M. Garnier-Pagès m'accusa de vouloir enlever
+aux journaux les jeunes gens qui y soutenaient _les principes_, pour les
+attirer et les absorber dans des études étrangères à la politique. En
+revanche, M. Mauguin se félicita et me félicita de la publicité que
+j'allais donner aux archives et aux correspondances diplomatiques, bonne
+école, dit-il, pour former les hommes politiques dont la France avait
+besoin, et il ajouta: «Quand vous en formeriez seulement quelques-uns,
+vous seriez indemnisés au centuple de vos frais.» M. de Sade et M. Pagès
+de l'Ariége, M. Pelet de la Lozère et M. Gillon, firent valoir, pour et
+contre ma demande, des arguments plus sérieux; la passion de l'économie
+et le goût de la science étaient aux prises. La Chambre avait confiance
+en moi pour de telles questions, et se plaisait aux mesures d'un
+caractère libéral qui n'altéraient point la politique d'ordre et de
+résistance. Elle me donna gain de cause. Le budget voté, je présentai au
+Roi un rapport où j'exposai avec détail les motifs et les espérances, le
+plan et les moyens d'exécution de l'entreprise[9]; il m'écrivit en me le
+renvoyant: «Mon cher ministre, j'ai lu avec bien de l'intérêt le rapport
+que vous m'avez remis ce matin. Vous le trouverez ci-joint revêtu de
+mon approbation. C'est une grande, belle et utile entreprise que cette
+publication. Il était digne de vous d'en concevoir la pensée, et son
+exécution ne pouvait être confiée à des mains plus capables que les
+vôtres d'en assurer le succès. C'est pour moi un motif de plus de
+m'applaudir de vous avoir pour ministre.» J'avais l'adhésion et l'appui
+des grands pouvoirs publics; je me mis immédiatement à l'oeuvre.
+
+[Note 9: _Pièces historiques_, n° IX.]
+
+Le bon vouloir et l'activité efficace que je rencontrai chez tous les
+amis des études historiques me furent bientôt de sûrs garants du succès.
+Les plus éminents parmi eux, MM. Augustin Thierry, Mignet, Fauriel,
+Guérard, Cousin, Auguste Le Prévost, le général Pelet, s'empressèrent,
+non-seulement de s'associer aux travaux du comité central institué
+dans mon ministère, mais de diriger eux-mêmes les premières grandes
+publications qui devaient inaugurer la collection. Le nombre et le zèle
+de nos correspondants historiques dans les départements s'accrurent
+rapidement; quatre-vingt-neuf étaient désignés en décembre 1834, quand
+je leur envoyai mon rapport au Roi et des instructions générales sur
+les travaux projetés; cinq mois après, en mai 1835, soit par des offres
+spontanées, soit par des désignations nouvelles, ce nombre s'était élevé
+à 153. Évidemment le sentiment national et scientifique était ému et
+satisfait.
+
+Je trouve, dans les papiers qui me restent de cette époque, deux noms
+que je ne lis pas sans une impression de triste et affectueux regret:
+un rapport de M. Michelet sur les bibliothèques et archives des
+départements du sud-ouest de la France que je l'avais chargé de visiter,
+et une lettre de M. Edgar Quinet qui m'offre son concours pour la
+recherche et la publication des documents inédits. J'avais eu, avec l'un
+et l'autre, de sérieuses et bonnes relations: la traduction, par M.
+Quinet, du grand ouvrage de Herder sur l'histoire de l'humanité, et
+l'_Introduction_ remarquable qu'il y avait ajoutée, m'avaient inspiré
+pour lui un vif intérêt. Par mon choix, M. Michelet avait été un
+moment mon suppléant dans ma chaire de la Sorbonne, et c'était sur mon
+indication qu'il avait été appelé aux Tuileries pour donner des leçons
+d'histoire, d'abord, si je m'en souviens bien, à S. A. R. Mademoiselle,
+aujourd'hui madame la duchesse de Parme, ensuite aux jeunes princesses,
+filles du roi Louis-Philippe. Le rapport que je retrouve de lui, sous
+la date de 1835, est simple, net, un pur voyage archéologique,
+sans prétention ni fantaisie. Quant à M. Quinet: «Si vous jugiez,
+m'écrivait-il le 18 mai 1834, que la publication de quelques fragments
+épiques du XIIe et du XIIIe siècles dût être comprise dans votre
+collection, ce serait avec empressement que je me livrerais à ce
+travail. Je serais de même à vos ordres s'il entrait dans vos
+convenances de faire explorer les bibliothèques d'Allemagne, d'Italie
+ou d'Espagne, et c'est même là ce que je désirerais plus. Dans tous
+les cas, je m'estimerai heureux de recevoir vos instructions sur des
+questions qui font l'objet de mes études journalières; et de pouvoir
+profiter ainsi plus immédiatement de vos lumières.» Encore deux esprits
+rares et généreux, que le mauvais génie de leur temps a séduits et
+attirés dans son impur chaos, et qui valent mieux que leurs idées et
+leurs succès.
+
+Je n'ai rien à dire de la collection même qui commença ainsi par mes
+soins, des documents qu'elle a mis au jour et des travaux qu'elle a
+suscités sur notre histoire. A travers les troubles du temps et en dépit
+des chutes des rois, des républiques et des ministres, cette oeuvre a
+persisté et s'est développée, comme elle l'eût pu faire dans des jours
+tranquilles. La collection compte aujourd'hui cent-quatorze volumes, et
+dans ce nombre plusieurs des monuments les plus importants et jusque-là
+les plus ignorés du passé de la France. Les maîtres éprouvés et leurs
+disciples les plus distingués dans les études historiques continuent de
+donner leurs soins à ces publications. Le ministère de l'instruction
+publique a maintenant dans les départements trois cents correspondants
+groupés autour de ce foyer de recherches nationales. Rien ne manque au
+public pour apprécier l'oeuvre, sa pensée première et son exécution.
+Je tiens seulement, pour ce qui me touche, à rappeler encore un fait.
+Lorsque, au mois de février 1836, le cabinet du 11 octobre 1832 fut
+dissous et que j'eus quitté le ministère de l'instruction publique, mon
+successeur dans ce département, le baron Pelet de la Lozère, se fit
+faire un rapport sur la situation des travaux historiques qu'il trouvait
+accomplis, commencés ou ordonnés d'après mes instructions. Ce rapport,
+en date du 23 mars 1836, constate avec précision l'impulsion donnée et
+les pas déjà faits dans la voie que je venais d'ouvrir. Je me permets
+de l'insérer dans les _Pièces historiques_ que je joins à ces
+_Mémoires_[10].
+
+[Note 10: _Pièces historiques_, n° X.]
+
+J'ai dit quelle espérance politique, réelle et vive quoique lointaine,
+s'était unie pour moi, dès le premier moment, à la valeur scientifique
+de ces travaux. Elle ne m'a point abandonné. Même aujourd'hui, au
+lendemain de nos convulsions sociales à peine comprimées, si un
+observateur éclairé et impartial parcourait la France, il trouverait
+partout, dans toutes nos villes, grandes ou petites, et jusqu'au fond de
+nos campagnes, des hommes modestes, instruits, laborieux, voués avec une
+sorte de passion à l'étude de l'histoire, générale ou locale, de leur
+patrie. S'il causait avec ces hommes, il serait frappé de l'équité de
+leurs sentiments comme de la liberté de leur esprit sur l'ancienne comme
+sur la nouvelle société française; et il aurait quelque peine à croire
+que tant d'idées justes, répandues sur tous les points du territoire,
+puissent rester toujours sans influence sur les dispositions et les
+destinées du pays.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXI
+
+ POLITIQUE INTÉRIEURE (1832-1836).
+
+Vrai caractère de la politique de résistance de 1830 à 1836.--État des
+partis dans les chambres en 1832.--Nomination de pairs.--Naissance
+du tiers-parti dans la chambre des députés.--M. Dupin
+président.--Révocation de MM. Dubois, de Nantes, et Baude.--Débat à ce
+sujet.--Sessions de, 1832 et 1833.--Bonne situation du cabinet.--Des
+sociétés secrètes à cette époque.--De l'appui qu'elles trouvaient dans
+la Chambre des députés.--Des journaux.--Quelle conduite doit tenir le
+pouvoir en présence de la liberté de la presse périodique.--Quelle fut,
+à cet égard, notre erreur.--Procès de _la Tribune_ devant la Chambre des
+députés.--Concessions inutiles à l'esprit révolutionnaire.--Session
+de 1834.--Débat entre M. Dupin et moi; _Parce que_ et _Quoique_
+Bourbon.--Explosion des attaques républicaines et anarchiques.--Loi sur
+les crieurs publics.--Loi sur les associations.--Traité des 25
+millions avec les États-Unis d'Amérique.--Échec et retraite du duc
+de Broglie.--Pourquoi je reste dans le cabinet.--Sa
+reconstitution.--Insurrections d'avril 1834 à Lyon et sur plusieurs
+autres points.--A Paris.--Leur défaite.--Procès déféré à la Cour des
+pairs.--Dissolution de la Chambre des députés.---Les élections nous sont
+favorables,--Péril de la situation.--Attitude du tiers-parti.--Embarras
+intérieurs du cabinet.--Question du gouvernement de l'Algérie.--Le
+maréchal Soult.--Sa retraite. Le maréchal Gérard, président du
+conseil.--Ouverture de la session de 1835.--Adresse de la Chambre
+des députés.--Question de l'amnistie.--Le maréchal Gérard se
+retire.--Démission de MM. Duchâtel, Humann, Rigny, Thiers et
+moi.--Ministère des trois jours.--Sa retraite soudaine.--Nous rentrons
+au pouvoir, avec le maréchal Mortier comme président du conseil.--M. de
+Talleyrand se retire de l'ambassade de Londres.--Mort et obsèques de M.
+de La Fayette.--Ma brouillerie avec M. Royer-Collard.--Affaiblissement
+et retraite du cabinet.--Crise ministérielle.--Le roi et le duc de
+Broglie.--M. Thiers.--Le duc de Broglie rentre Comme président du
+conseil et ministre des affaires étrangères.--Travaux du cabinet
+reconstitué.--Procès des accusés d'avril devant la Cour des
+pairs.--Recrudescence anarchique.--Attentat Fieschi--Lois de
+septembre.--Forte situation du cabinet.--Incident inattendu; M. Humann
+et la conversion des rentes.--Échec et dissolution du cabinet du 11
+octobre 1832.
+
+
+Bien des gens penseront qu'en quittant ces régions sereines où se
+préparaient les progrès de l'intelligence publique pour rentrer dans
+l'arène tumultueuse où se débattait le gouvernement du pays, je devais
+avoir le sentiment d'un pénible et fatigant contraste. Il n'en était
+rien. J'ai dit pour quel but et dans quelle pensée s'était formé le
+cabinet; nous avions tous à coeur de fonder en France un gouvernement
+légal et libre; l'oeuvre était à nos yeux, belle en soi et glorieuse
+pour nous-mêmes en même temps que salutaire pour notre pays; nous la
+poursuivions avec ardeur et confiance, quels qu'en fussent les soucis
+et les périls. On a souvent, à cette époque, accusé la politique de
+résistance d'être négative et stérile, dénuée de vues et de grandeur. Je
+n'imagine pas une accusation plus inintelligente, ni qui révèle mieux
+à quel point des esprits, même distingués, peuvent être faussés et
+abaissés par les spectacles et les routines révolutionnaires. La
+politique de résistance tenta précisément, après 1830, l'oeuvre la plus
+grande, la plus difficile et la plus nouvelle qu'un gouvernement puisse
+jamais accomplir; car en luttant contre le désordre, elle entreprit
+de le vaincre uniquement par les lois, et par des lois rendues et
+appliquées en présence de la liberté. Quoi de plus grand que le
+gouvernement de la loi, d'une règle générale, permanente et connue, mise
+à la place des volontés personnelles, changeantes et imprévues d'un
+homme ou de quelques hommes? C'est le plus noble effort que puissent
+faire les sociétés humaines pour assimiler leur ordre politique à
+l'ordre divin qui régit le monde. Et quoi de plus difficile et de plus
+nouveau dans un pays livre pendant vingt-cinq ans aux révolutions ou au
+despotisme, et le lendemain d'une révolution nouvelle dans laquelle le
+premier essai sérieux de la monarchie représentative venait de faillir
+et de succomber? Le régime politique légal reposé, de nos jours, sur
+deux conditions: la première, qu'avant d'être établie, la loi soit
+librement discutée par les grands pouvoirs de l'État, sous les yeux du
+public, et par le public lui-même; la seconde, qu'une fois établie, la
+loi soit scrupuleusement respectée, par le public comme par le pouvoir,
+quelles que soient les difficultés attachées à ce respect. Qu'on varie
+et qu'on dispute tant qu'on voudra sur l'origine et la forme de tel ou
+tel pouvoir, sur la mesure et les garanties de telle ou telle liberté;
+partout où seront réellement remplies ces deux conditions, la libre
+discussion préalable et l'observation fidèle de la loi, la société peut
+se rassurer; elle est dans les voies de la vraie liberté et de la vraie
+grandeur.
+
+Le roi Louis XVIII, en fondant la monarchie constitutionelle, avait fait
+entrer la France dans ces voies; le roi Charles X l'en avait violemment
+arrachée; porté violemment au trône, le roi Louis-Philippe l'y fit
+aussitôt rentrer et marcher. Il n'avait pas, dans le plein développement
+du régime constitutionnel parmi nous, une foi bien ferme; mais il était
+profondément convaincu de sa nécessité, et parfaitement résolu à s'y
+renfermer fidèlement. Il portait d'ailleurs, aux droits généraux de la
+nation, à la justice égale pour tous, et au serment qu'il avait prêté en
+acceptant la couronne, un respect sincère, et la loi lui paraissait le
+meilleur bouclier pour le trône comme pour les citoyens. Il fit, du
+régime légal, la base de sa politique intérieure; jamais il ne demanda à
+ses conseillers de s'en écarter; il les y eût rappelés lui-même s'il en
+eût eu l'occasion, et il se rendait sur-le-champ à cette observation
+«c'est la loi,» quelque désagréable ou embarrassante qu'elle lui fût.
+Son gouvernement a été mis, en ce genre, à de rudes épreuves; il les a
+toujours courageusement acceptées.
+
+La politique de résistance a fait plus que respecter scrupuleusement le
+régime légal; elle ne lui a pas demandé toutes les armes qu'elle eût
+pu en recevoir. Je ne parle pas de ces temps révolutionnaires où, sous
+l'empire d'une assemblée unique, le nom de la loi a servi de passe-port
+et de voile à la tyrannie. Sous le régime constitutionnel même, et dans
+des temps de liberté, la puissance de la loi s'est souvent déployée au
+delà des limites du droit habituel et commun. En Angleterre, à diverses
+époques, en France, avant 1830, les Chambres ont souvent voté des lois
+d'exception ou de prévention, vivement débattues, accordées à
+courte échéance, mais qui ont investi le gouvernement de pouvoirs
+extraordinaires et porté tout à coup sa force au niveau du péril. Sous
+la monarchie de 1830, la politique de la résistance n'a jamais demandé
+ni reçu de tels pouvoirs; à coup sûr, les ennemis et les périls ne
+lui ont pas manqué; elle n'a point voulu de lois d'exception ni de
+prévention; elle n'a résisté et gouverné que par les lois générales,
+permanentes et répressives; au milieu des plus grands dangers, elle n'a
+invoqué que le droit commun.
+
+Cette politique se trouvait pourtant dans une situation singulière
+et peut-être sans exemple dans l'histoire. Presque tous les États de
+l'Europe, même les États libres, comme l'Angleterre et la Hollande, ont
+une législation pénale ancienne, instituée dans des temps très-rudes, et
+qui, bien qu'adoucie ou en partie délaissée, met encore à la disposition
+du pouvoir des moyens de police et de répression très-énergiques.
+Quiconque a observé de près ce qui se pratique en Angleterre dans
+l'administration de la justice criminelle, surtout l'action des
+autorités municipales et des juges, ne peut conserver aucun doute sur la
+valeur répressive des prescriptions ou des traditions de ces anciennes
+lois. Rien de pareil n'existe plus en France depuis 1789; tout l'ancien
+régime pénal a été aboli. On y a suppléé, d'abord par la violence
+révolutionnaire, puis par le pouvoir absolu. Quoique refaite dans un
+esprit d'ordre, quelquefois même de rigueur, si la législation pénale de
+l'Empire eût été en présence de la liberté et au service d'un pouvoir
+contraint de se renfermer strictement dans la légalité, elle se fût
+trouvée, à coup sûr, bien incomplète et insuffisante; mais elle n'était
+point mise à une telle épreuve, et il y avait, dans le libre arbitre
+du pouvoir, de quoi combler les lacunes de la loi. La monarchie
+constitutionnelle de 1814 à 1830 fut le premier gouvernement qui eut à
+porter réellement le poids de ces lacunes; elle y remédia par quelques
+lois nouvelles, et plus souvent en recourant à des mesures préventives
+et temporaires, préalablement discutées dans les chambres et appliquées
+par des conseillers responsables. La monarchie de 1830 n'avait à sa
+disposition ni la tyrannie révolutionnaire, ni le despotisme impérial,
+et elle ne voulut pas des lois d'exception. Elle se trouva donc, après
+le vif élan de ses premiers pas et quand ses ennemis commencèrent à
+l'attaquer passionnément, plus découverte et plus désarmée que ne
+l'avait été aucun des gouvernements antérieurs.
+
+Ce n'est pas tout: en même temps que le pouvoir nouveau avait à
+combattre pour sauver l'ordre, et à se fonder lui-même en combattant,
+il était appelé à développer rapidement les libertés publiques, et à
+mettre, entre les mains de quiconque voulait l'attaquer, des armes
+nouvelles, tandis qu'à lui-même les armes anciennes mêmes manquaient. Le
+principe électif pénétrait partout, dans l'administration comme dans le
+gouvernement, au sein de la force armée comme dans l'ordre civil, aux
+extrémités comme au centre de l'État. La liberté de la presse, le jury,
+toutes les institutions indépendantes et délibérantes étendaient
+leur domaine, et le gouvernement voyait les moyens d'opposition et
+d'agression s'accroître de jour en jour, précisément quand ses propres
+moyens de défense et d'action allaient déclinant.
+
+Je place, parmi les _Pièces historiques_ jointes à ces _Mémoires_, le
+tableau comparatif des lois rendues de 1830 à 1837, les unes pour
+la résistance au désordre et la défense du pouvoir, les autres pour
+l'extension et la garantie de la liberté[11]. Ce simple rapprochement en
+dira plus que personne n'en pourrait dire sur le vrai caractère de la
+politique de résistance durant cette époque; politique essentiellement
+modérée et libérale, qui innova bien plus qu'elle ne résista, et qui, en
+résistant, demeura en deçà de la nécessité, bien loin de la dépasser.
+C'est trop souvent l'erreur et le malheur de notre pays de ne pas
+s'attacher à l'exacte appréciation des faits mêmes, de s'enivrer de mots
+et d'apparences, et de se livrer au flot qui l'emporte, dût ce flot
+le porter où il ne veut point aller. La France n'avait cru et n'avait
+voulu, en 1830, que défendre son honneur et ses droits; mais la France
+est restée, depuis 1789, profondément imbue de l'esprit révolutionnaire,
+quelquefois comprimé ou transformé, jamais extirpé ni vraiment vaincu.
+Par moments, la France s'en-croit guérie; elle le maudit ou elle n'y
+pense plus, mais le fatal esprit demeure; des factions subalternes, des
+coteries rêveuses, des sociétés secrètes sont là qui se tiennent prêtes
+à relever son empire. Dès que quelque grand événement lui fait jour, le
+démon sort des retraites où il vivait caché, mais toujours actif; il
+s'avance sous des noms divers, aujourd'hui la république, demain le
+socialisme, puis le communisme, puis enfin et ouvertement l'anarchie,
+son vrai et dernier drapeau. Tant qu'elle peut se faire illusion et
+ne pas voir ce sinistre drapeau, la France se refuse à le prévoir, et
+contre ses plus chers comme ses plus nobles intérêts, contre son voeu
+réel et général, elle se complaît dans le mouvement qui ouvre à son
+imagination des perspectives indéfinies et rallume dans sa mémoire des
+feux mal éteints.
+
+[Note 11: _Pièces historiques_, n° XI.]
+
+Ce fut sur cette pente que la révolution de 1830 lança notre patrie, et
+que la politique de la résistance, sans connaître ni mesurer elle-même
+tout l'abîme, entreprit de la retenir. Bien loin d'en vouloir à la
+liberté, au progrès, à l'amélioration du sort du peuple, à tout ce qui
+embellit et honore les sociétés humaines, cette politique les défendait,
+aussi bien que l'ordre, contre leur véritable et commun ennemi, l'esprit
+révolutionnaire, ennemi flatteur, menteur et mortel.
+
+Nous étions tous, dans le cabinet, également résolus à mettre en
+pratique, avec son double caractère de résistance et de liberté, cette
+politique, condition d'honneur comme de salut, selon nous, et pour le
+pays et pour le gouvernement que nous avions à fonder. Nous acceptions
+mutuellement, sans embarras, les diverses nuances d'attitude et de
+langage qui existaient entre nous. La parfaite unité eût, à coup sûr,
+mieux valu; mais c'est une grande petitesse d'esprit de porter dans la
+vie publique les exigences ou les susceptibilités du foyer domestique,
+et de ne pas savoir s'accommoder aux différences, même aux dissidences
+qui n'empêchent pas le concours efficace vers le but commun. Nous
+n'avions pas, avec le Roi, plus de difficulté qu'entre nous: sur tous
+les points essentiels, il était d'accord avec le cabinet et lui portait
+une confiance sans jalousie; aucun de nous n'avait, avec lui, la
+situation exclusive ni l'humeur rude de M. Casimir Périer; et pourtant
+nous étions tranquilles sur l'efficacité et la dignité de notre rôle
+dans le gouvernement, bien sûrs que, lorsque nous aurions arrêté, entre
+nous, un avis et une résolution, le Roi y accéderait, sauf quelqu'une de
+ces occasions suprêmes où la royauté et ses ministres, en désaccord sur
+une question capitale, ont droit et raison de se séparer. Mais aucune
+occasion semblable n'était alors en perspective, même à l'horizon.
+
+C'était dans les chambres que résidaient, pour nous, la difficulté et
+l'incertitude. Y trouverions-nous tout l'appui dont nous avions besoin
+pour que notre politique fût efficace et parût, à l'Europe comme à la
+France, assurée d'un peu d'avenir? Je regrette d'avoir à me servir de
+mots que des souvenirs ou des préjugés historiques ont rendus suspects à
+des hommes de bien et de sens, mais je ne saurais les éviter. Pour que,
+sous le régime représentatif, le gouvernement acquière la régularité,
+la force, la dignité et l'esprit de suite qui sont au nombre de ses
+conditions les plus essentielles, il faut que les grands intérêts et les
+grands principes qui sont en présence et en lutte soient représentés et
+soutenus par des hommes qui en aient fait la cause et l'habitude de leur
+vie: c'est-à-dire pour appeler les choses par leur nom, qu'il faut des
+partis, de grands partis, avoués, disciplinés et fidèles, qui, soit dans
+le pouvoir, soit dans l'opposition, s'appliquent à faire prévaloir les
+principes et les intérêts qu'ils ont pris pour foi et pour drapeau.
+
+Ceci n'est point, comme on l'a dit souvent, une fantaisie de philosophe
+ou un emprunt aux exemples de l'Angleterre; c'est la leçon de l'histoire
+de tous les pays libres et le conseil du bon sens politique. On
+demandait à l'un des députés les plus indépendants et les plus
+intelligents de notre temps, à M. Dugas-Montbel, le traducteur d'Homère,
+comment il faisait pour voter constamment avec nous: «Vous êtes donc
+toujours de l'avis des ministres? lui disait-on.--Non, répondit-il; je
+ne fais pas toujours ce que je veux; mais je fais toujours ce que j'ai
+voulu.» Je ne connais pas de meilleure définition, ni de meilleure
+raison des partis politiques dans le régime représentatif; ils sont un
+principe d'ordre et de stabilité porté dans les régions les plus agitées
+et les plus mobiles du gouvernement.
+
+Nous ne trouvions parmi nous, en 1832, point de partis semblables; ni
+les traditions de notre histoire, ni l'organisation de notre société ne
+nous les donnaient. Nous étions au début du régime représentatif, et
+c'était au sein d'une société démocratique que nous avions à l'établir.
+Nous ne méconnaissions nullement ces faits, et nous n'avions nulle
+prétention d'introduire dans nos assemblées, avec toutes ses exigences
+et ses habitudes, l'organisation des partis anciens et aristocratiques.
+Mais nous étions en présence de deux opinions très-diverses sur le
+caractère que devait prendre et la ligne de conduite que devait tenir
+le gouvernement nouveau. La politique de résistance et la politique de
+concession avaient eu, dès les premiers jours, leurs adhérents et leurs
+adversaires. C'était là un fait actuel, national, incontestable, qui
+devait naturellement enfanter, non pas des tories et des whigs anglais,
+mais deux partis de gouvernement et d'opposition, très-modernes et
+très-français l'un et l'autre, et très-différents de principes et de
+tendances dans l'exercice ou la recherche du pouvoir. C'étaient là les
+partis que, dans un intérêt public et permanent plus que dans notre
+propre intérêt du jour, nous avions à coeur de constater et de former.
+
+Au moment même de la formation du cabinet, nous prîmes, sur la Chambre
+des pairs, une de ces mesures qui restent pesantes, même quand elles
+sont nécessaires. Depuis la double mutilation que lui avaient fait
+subir, d'abord la révolution de 1830, puis l'abolition de l'hérédité,
+cette chambre était languissante et comme dépeuplée. Elle n'offrait
+plus, comme la Chambre des pairs de la Restauration, la réunion des
+hommes les plus considérables et les plus éprouvés parmi les adhérents
+du pouvoir établi. Nous essayâmes de lui rendre ce caractère et
+l'autorité qui s'y attache. Une nomination de soixante pairs fit entrer
+dans cette chambre des magistrats, des officiers généraux, des
+membres de l'Institut, de grands propriétaires influents dans leurs
+départements, de grands chefs d'industrie, d'anciens membres de la
+Chambre des députés, et quelques administrateurs importants, tous hommes
+dont les noms rappelaient ou de fortes situations sociales, ou de longs
+services rendus à l'État. La simple inspection de ces noms prouvait que
+nous n'avions point cherché, en les choisissant, des complaisants pour
+nous-mêmes, mais d'honorables, solides et utiles appuis pour le régime
+que nous avions à fonder. Restait l'inconvénient de ces promotions
+nombreuses et soudaines jetées par la couronne dans l'un des grands
+corps de l'État; mais c'était là une condition inévitable de l'oeuvre de
+création trop complète à laquelle nous étions appelés.
+
+Avec la Chambre des députés, la difficulté était pour nous tout
+autre. Nous avions là à conserver et à cimenter, pour la politique de
+résistance, une majorité que, sous le ministère de M. Casimir Périer et
+après l'insurrection des 5 et 6 juin, l'extrême péril avait ralliée,
+mais dont les éléments étaient divers et mal unis. A l'ouverture de la
+session de 1832, le vent du péril soufflait encore; les dissentiments
+restaient couverts, le tiers-parti ne dressait pas encore son drapeau;
+mais il était là, déjà visible et semant dans les rangs de la majorité
+des germes d'humeur et de désunion. A mon avis, on a été tour à tour,
+envers le tiers-parti, peu juste et trop peu sévère. C'était un
+petit camp très-mêlé lui-même: d'honnêtes indécis et des intrigants
+méticuleux; des esprits sages, mais timides et enclins à placer la
+sagesse dans la fluctuation; des esprits vaniteux et prétentieux, sans
+hardiesse ni puissance, mais exigeants et tracassiers; des coeurs droits
+mais faibles; des amours-propres susceptibles et jaloux. Déposé dans un
+petit nombre de personnes, ce levain dissolvant fermentait au sein de la
+majorité et en troublait la cohésion. Le tiers-parti s'attribuait pour
+représentant et pour chef l'un des hommes les plus importants de la
+Chambre, M. Dupin; en quoi il avait tort, car M. Dupin ne se donne et
+ne se lie jamais à personne, guère plus à ceux qui lui ressemblent qu'à
+ceux dont il diffère; mais sans appartenir au tiers-parti, M. Dupin
+avait, avec ses divers éléments, bons et mauvais, d'assez fortes
+analogies; il leur plaisait et les servait même dans l'occasion,
+quoiqu'ils se fussent grandement trompés s'ils avaient compté sur lui.
+
+Nous n'hésitâmes point; nous adoptâmes M. Dupin comme candidat du
+gouvernement à la présidence de la Chambre, et nous fîmes à ses amis,
+connus ou présumés, une large part dans les honneurs du bureau. Autant
+nous étions décidés à pratiquer fermement la politique de résistance,
+autant nous avions à coeur de ménager la majorité qui l'avait jusque-là
+soutenue. Il ne faut pas voir les divisions qu'on ne veut pas aggraver.
+
+Notre prudence à cet égard ne tarda pas à être mise à l'épreuve. Dans
+la discussion du budget de 1833, un membre de l'opposition proposa, par
+voie d'amendement, «la révision générale des pensions accordées depuis
+le 1er avril 1814 jusqu'au 29 juillet 1830, et la radiation de toutes
+celles qui auraient été accordées pour services rendus en dehors des
+armées nationales, ou pour services particuliers aux princes de la
+branche aînée des Bourbons, enfin de toutes celles dont les titulaires
+ne réunissaient pas toutes les conditions exigées par les lois
+existantes.» C'était une violation formelle de l'article 60 de la
+Charte de 1830 qui portait: «Les militaires en activité de service, les
+officiers et soldats en retraite, les veuves, les officiers et soldats
+pensionnés conserveront leurs grades, honneurs et pensions.» C'était de
+plus la résurrection financière, pour ainsi dire, de la guerre civile,
+de ses inimitiés, de ses vengeances, de ses classifications entre les
+citoyens. La loi fondamentale et la politique repoussaient également cet
+amendement. Le cabinet le combattit de tout son pouvoir. Deux membres
+de la Chambre, investis de fonctions publiques, et qui n'étaient
+pas habituellement engagés dans l'opposition, M. Dubois de Nantes,
+inspecteur général de l'Université, et M. Baude, conseiller d'État,
+l'appuyèrent chaudement. Après un vif débat, l'amendement fut rejeté;
+et au moment où le président déclara le vote, quelques membres de la
+majorité, ravis de la victoire, se levèrent en s'écriant: «_Vive la
+Charte!»_ A ce cri, M. Dubois répondit par cette exclamation: «_Vivent
+les traîtres! vivent les chouans_!» répétée aussitôt sur les bancs de
+l'opposition. La séance fut levée au milieu d'un tumulte passionné.
+
+Le conseil se réunit dans la soirée; autant la majorité avait été
+ferme, autant elle était irritée; elle demandait avec vivacité que le
+gouvernement soutînt ceux qui le soutenaient et se séparât de ceux qui
+l'attaquaient; la résistance à l'esprit de réaction révolutionnaire,
+déjà si difficile, deviendrait impossible, disait-on, si cet esprit
+était toléré dans nos propres rangs. La révocation de MM, Baude et
+Dubois fut mise en délibération dans le conseil. J'avais des doutes sur
+la convenance de la mesure. M. Dubois et M. Baude étaient des hommes
+quelquefois peu conséquents dans leurs idées et d'un caractère
+indépendant jusqu'à la susceptibilité fougueuse, mais étrangers à toute
+intrigue, à toute manoeuvre intéressée, point engagés dans l'opposition
+ni dans le tiers-parti, et qui avaient parlé et voté dans cette
+circonstance avec peu de jugement politique, mais sans dessein prémédité
+ni hostile contre la politique générale du cabinet. Ils avaient l'un
+et l'autre, pendant la Restauration et dans les journées de juillet,
+déployé un dévouement et un courage qui méritaient des égards. La
+révocation de M. Dubois, comme inspecteur général des études, soulevait
+d'ailleurs des questions délicates: jusqu'à quel point ses droits comme
+membre de l'Université le suivaient-ils dans sa situation politique?
+Pouvait-il être révoqué sans les formes prescrites par les décrets
+constitutifs de l'Université? Je soumis au conseil ces considérations;
+mais il y avait eu scandale et il y avait clameur; le conseil persista
+à penser que les deux révocations étaient nécessaires. C'était à moi à
+prononcer celle qui devait rencontrer les objections les plus vives:
+je me déclarai prêt à faire ce que désiraient mes collègues et à en
+accepter la responsabilité. J'écrivis, en rentrant chez moi, à M.
+Dubois: «Je ne veux pas, monsieur, que vous appreniez par le _Moniteur_
+que vous avez cessé d'exercer les fonctions d'inspecteur général de
+l'instruction publique. C'est avec un véritable regret que je me crois
+obligé de vous les retirer. Je n'ai sans doute pas besoin de vous dire
+les motifs qui m'y décident. Vous tenez avec raison à votre dignité
+personnelle; vous comprendrez sans peine que le gouvernement aussi soit
+attaché à la sienne et prenne soin de la maintenir.»
+
+Dès le lendemain, comme il était aisé de le prévoir, la mesure fut
+violemment attaquée dans la Chambre. Plus violemment qu'habilement. Au
+lieu de se borner à en contester l'équité et la convenance, on éleva
+confusément des questions générales et des prétentions absolues; on posa
+en principe que tout député fonctionnaire avait droit de voter selon
+son opinion, et droit en même temps de conserver ses fonctions, sans
+s'inquiéter de savoir si sa conscience et sa situation étaient d'accord,
+et sans que le gouvernement, qu'il servait et attaquait à la fois, eût
+droit de renoncer à ses services pour mettre fin au désordre intérieur
+de ses attaques. En cela, disait-on, consistait essentiellement
+l'indépendance du député fonctionnaire, et s'il n'était pas maître
+d'attaquer sans risque ni sacrifice, comme député, le pouvoir qu'il
+servait comme fonctionnaire, cette indépendance n'existait plus. C'était
+me rendre la défense plus facile qu'elle n'eût dû l'être, car c'était
+détruire à la fois l'harmonie du gouvernement, la responsabilité des
+ministres et la probité politique des fonctionnaires. Je revendiquai ces
+principes nécessaires de tout gouvernement régulier et libre;
+j'établis que, dans l'instruction publique, les droits des fonctions
+administratives n'étaient pas et ne pouvaient pas être les mêmes que
+ceux des fonctions enseignantes; je distinguai l'opposition générale et
+habituelle de la dissidence spéciale et accidentelle; et sur le terrain
+où les adversaires du cabinet s'étaient placés, je réduisis le débat à
+une question de bon sens et de loyauté, à la question de savoir si l'on
+pouvait être à la fois dans la garnison de la place et dans l'armée des
+assiégeants. Le succès ne pouvait guère me manquer; j'avais pour moi les
+maximes constitutionnelles, les nécessités pratiques du gouvernement et
+la passion comme la conviction de la majorité. Loin de compromettre le
+cabinet, cette affaire, dans laquelle je persiste à penser que nous
+avions un peu dépassé la mesure de l'intérêt politique et de l'équité
+envers les personnes, le fortifia sensiblement en donnant satisfaction
+et confiance à ses adhérents.
+
+En juin 1833, quand les deux sessions de 1832 et 1833, qui s'étaient
+suivies à vingt-quatre heures d'intervalle, eurent atteint leur terme,
+la situation du cabinet était bonne; il avait réussi au delà de
+l'attente de ses amis et de la sienne propre. Aux premiers succès
+qui avaient marqué son avènement, la fin de l'insurrection dans les
+départements de l'Ouest et la prise d'Anvers, étaient venus se joindre
+d'importants succès législatifs. M. Humann, en préparant, présentant, et
+discutant coup sur coup les deux budgets de 1833 et 1834, avait mis fin
+à la nécessité des crédits provisoires pour les dépenses publiques,
+grief sans cesse répété des hommes d'ordre en matière de finances. Il
+avait de plus, par une forte loi sur l'amortissement, réglé et affermi
+cette base du crédit public. Le maréchal Soult et l'amiral Rigny avaient
+présenté, sur l'état des officiers de terre et de mer, des lois qui,
+sans compromettre l'autorité du Roi sur l'armée, donnaient aux droits
+privés de solides garanties. Sur la proposition de l'amiral Rigny,
+l'exercice des droits civils et politiques et le régime législatif dans
+les colonies avaient été libéralement réglés, et tout en attribuant
+aux colons une juste part d'influence, ces lois faisaient pressentir
+l'abolition de l'esclavage. M. d'Argout avait proposé, sur
+l'organisation et les attributions des conseils départementaux et
+municipaux, et sur l'expropriation en matière d'utilité publique,
+plusieurs lois qui associaient sincèrement le contrôle du principe
+électif et du jury à l'action du pouvoir central, et qui donnaient
+aux intérêts privés d'efficaces garanties. Un projet complet sur la
+responsabilité des ministres et des agents du pouvoir avait été proposé
+par M. Barthe. M. Thiers avait demandé, obtenu et commencé sur-le-champ
+un grand ensemble de travaux publics. J'avais fondé l'instruction
+primaire en y introduisant le principe de la liberté. Sur ces quinze
+propositions législatives, dont quatre satisfaisaient aux promesses de
+l'article 68 de la Charte, neuf avaient été votées et étaient devenues
+des lois de l'État; les autres étaient prêtes pour la session prochaine.
+Beaucoup d'autres travaux législatifs et d'ordonnances royales avaient
+pourvu aux affaires courantes du pays. L'activité du cabinet, dans ses
+rapports avec les Chambres, avait été féconde et efficace. Il avait
+honorablement soutenu la lutte contre ses adversaires, et constamment
+obtenu l'adhésion de la majorité. Aucun grand désordre extérieur n'avait
+troublé la paix publique et la marche du gouvernement.
+
+Des esprits hardis, et parmi eux quelques-uns de mes amis particuliers,
+pressaient le cabinet de mettre à profit une situation si favorable, de
+dissoudre la Chambre des députés, et de faire ainsi consacrer son succès
+par une Chambre nouvelle qui serait née sous son influence et aurait
+en perspective cinq ans de durée: «Sur toute ma route, m'écrivait de
+Toulouse M. de Rémusat, j'ai trouvé la dissolution à peu près acceptée,
+comprise même. Sur toute ma route, j'ai constaté qu'elle réussirait. La
+situation générale est au moins aussi bonne que nous le croyons à Paris.
+Je suis même surpris de l'intelligence du pays. On y voit beaucoup plus
+clair que je n'espérais. On jouit réellement de la tranquillité et de la
+prospérité renaissantes. Pour le moment, il n'y a, je vous en réponds,
+nul souci à prendre de satisfaire les imaginations et de captiver les
+esprits. Le repos leur est une chose nouvelle qui leur suffit et leur
+suffira jusqu'à la session.» Le cabinet n'avait pas tant de confiance et
+ne partagea point cet avis; après en avoir attentivement délibéré, il
+fit dire dans le _Moniteur_: «On a discuté depuis quelque temps la
+question de la dissolution de la Chambre des députés. Beaucoup de
+personnes ont paru croire que telle était l'intention du gouvernement;
+ces bruits sont dénués de fondement. Le gouvernement n'a aucun motif
+d'abréger la durée légale d'une Chambre qui a prêté à la monarchie et à
+la Charte de 1830 un concours si loyal et si efficace.»
+
+On m'a souvent reproché de me préoccuper trop exclusivement de la
+situation parlementaire et des dispositions de ce qu'on a appelé le pays
+légal, et de tenir trop peu de compte de la situation nationale et des
+dispositions du pays tout entier. Je dirai ailleurs ce que je pense de
+ce reproche et des causes qui m'ont fait tomber dans cette faute, si en
+effet j'y suis tombé. Quoi qu'il en soit, nous en étions fort loin en
+1833, et notre sollicitude sur l'état général du pays fut l'un des
+principaux motifs qui nous firent écarter l'idée de la dissolution.
+Ni la majorité groupée autour de nous dans les Chambres, ni la paix
+rétablie dans les rues ne nous faisaient illusion sur l'ardente
+opiniâtreté des partis ennemis et sur les périls permanents qu'ils nous
+préparaient. Après leur défaite dans l'Ouest et à Paris en 1832, les
+républicains et les légitimistes avaient, pour un temps du moins,
+renoncé à l'insurrection; elle leur donnait l'armée à combattre et
+ralliait contre eux les diverses fractions du grand parti attaché au
+régime nouveau. Mais ils avaient contre lui d'autres armes, les unes
+plus cachées, les autres plus légales en apparence: à l'aide des
+sociétés secrètes et de la presse périodique, ils pouvaient miner
+l'édifice et entretenir sous ses fondements un foyer destructeur, en
+attendant un jour propice pour rallumer l'incendie. Ce fut à ces deux
+moyens d'attaque qu'ils eurent recours en 1833, et ils les exploitèrent
+avec une audace et une persévérance qui, au milieu de nos succès
+parlementaires, ne nous permettaient ni confiance, ni repos.
+
+Parmi les nombreuses sociétés secrètes nées ou renouvelées depuis 1830,
+la principale, celle des _Amis du peuple,_ avait été dissoute en 1832
+par un arrêt de la Cour d'assises de Paris, mais d'une façon peu
+décourageante, car le jury, en reconnaissant son existence, avait
+déclaré ses membres non coupables, et la Cour avait à la fois interdit
+leurs réunions et prononcé leur acquittement. Ses chefs se hâtèrent
+de la ressusciter sous le nom déjà connu de _Société des droits de
+l'homme._ Ils l'organisèrent en sections, formées chacune de vingt
+membres et dirigées par un comité de onze directeurs. Le nombre des
+sections s'éleva bientôt, dans Paris, à cent-soixante-deux. Le comité
+central avait ainsi sous ses ordres environ 3,000 hommes, tête de
+l'insurrection et colonne d'attaque quand le jour viendrait d'attaquer.
+Une multitude d'autres associations, la _Société de propagande_, la
+_Société des droits du peuple_, la _Société patriotique et populaire_,
+l'_Union_, etc., étaient en rapports intimes avec la _Société des droits
+de l'homme,_ dont le comité central pouvait dire, dans ce qu'il appelait
+un _ordre du jour_ adressé à ses fidèles: «Le comité vous déclare que la
+_Société des droits de l'homme_ peut dès à présent se considérer comme
+une société mère de plus de trois cents associations qui se rallient,
+sur tous les points de la France, aux mêmes principes et à la même
+direction.» Ces principes n'étaient pas équivoques et les sociétés
+secrètes ne pouvaient être taxées d'hypocrisie; elles proclamaient leur
+dessein de renverser, non-seulement la monarchie de 1830, mais toute
+monarchie, et de fonder sur leurs ruines la république: non pas une
+république abstraite et nouvelle, organisée d'après les utopies
+des philosophes ou les exemples des États-Unis d'Amérique, mais la
+république une et indivisible, née en 1792, et que connaissait déjà la
+France. Le comité central, ne voulant laisser à cet égard aucun doute,
+publia un exposé de ses principes et des bases de la constitution
+républicaine qu'il préparait: «Héritiers de la mission qu'avait
+entreprise le génie de la Convention nationale, voulant que la société
+soit ramenée vers son véritable but, voulant à la fois affranchir et
+assurer sa marche, les républicains doivent, avant tout, chercher les
+guides qui, en l'améliorant, l'empêcheront de s'égarer. C'est dans cet
+esprit que, dès son origine, la _Société des droits de l'homme_ adopta,
+comme expression de ses principes, la déclaration présentée à la
+Convention nationale par le représentant du peuple Robespierre. Le
+comité central s'est uni à cette adoption.» Le comité ne se bornait pas
+aux principes; il adoptait avec la même ferveur les souvenirs pratiques
+de 1793, les noms propres, les enseignes, les images; les sections de la
+Société à Paris se faisaient gloire de se les approprier; quatre d'entre
+elles portaient le nom de _Saint-Just;_ d'autres s'appelaient _Marat,
+Babeuf, Robespierre, Couthon_, _Le 21 janvier, Guerre aux châteaux,
+Abolition de la propriété mal acquise_, etc. En vain ces résurrections
+répugnaient à quelques-uns des membres ou des patrons de ces sociétés;
+en vain ils essayaient de refouler de tels noms dans le passé et
+d'affranchir de leur contact la république future; leur voix se perdait
+dans le tumulte; leurs réclamations étaient qualifiées de prétention
+aristocratique ou de radotage girondin. C'était pitié de voir un
+illustre et généreux vieillard, M. de La Fayette, et un jeune écrivain
+d'un esprit et d'un caractère élevés, M. Armand Carrel, embarrassés à
+désavouer timidement et sans succès des turpitudes atroces ou stupides
+qu'ils auraient dû fouler aux pieds avec indignation et mépris.
+
+Là était peut-être, sinon le plus grave péril, du moins la circonstance
+la plus aggravante des périls contre lesquels nous avions à lutter.
+Quelque dangereux que soit le travail des démolisseurs d'États par les
+conspirations et les insurrections populaires, s'ils ne rencontraient
+point d'appui dans d'autres régions sociales et au sein des pouvoirs
+publics, ils auraient peu de chances de succès. Il faut qu'il y ait des
+mains tendues d'en haut à ceux qui s'agitent en bas; il faut que des
+situations aristocratiques viennent en aide aux passions démocratiques,
+que des sages prêtent leur crédit aux fous, que d'honnêtes gens couvrent
+de leur bonne renommée les desseins pervers. Cet appui nécessaire
+ne manquait point aux républicains acharnés et aux conspirateurs
+anarchiques qui travaillaient à renverser la monarchie de 1830. Ils
+avaient pour alliés permanents les conspirateurs légitimistes; et parmi
+les anciens chefs libéraux, quelques-uns des plus considérables, devenus
+hostiles à la monarchie nouvelle qu'ils accusaient de leurs mécomptes,
+prêtaient à ses plus ardents ennemis un concours plus ou moins avoué;
+tantôt ils s'engageaient eux-mêmes, sous le nom de _Société pour la
+défense de la liberté de la presse, pour le soulagement des condamnés_,
+ou tel autre, dans des associations publiques distinctes, par leur
+objet légal, des sociétés secrètes, mais qui, en définitive, par la
+fermentation qu'elles excitaient et les rapports qu'elles établissaient
+entre les personnes, tendaient au même résultat; tantôt ils protégeaient
+dans les Chambres, par leurs discours et leurs votes, les conspirateurs
+compromis. D'autres membres de l'opposition, étrangers à toute menée
+hostile, mais plus préoccupés de leur situation populaire que de leur
+mission parlementaire, se conduisaient en toute occasion, envers les
+meneurs les plus agressifs, avec les plus pusillanimes ménagements.
+J'en témoignais un jour quelque surprise à l'un d'entre eux, banquier
+considérable dont je connaissais les opinions très-monarchiques: «Que
+voulez-vous? me dit-il, vous autres, vous ne me ferez jamais de mal;
+mais ces gens-là seront quelque jour les maîtres, et ils ont des amis
+qui pourraient bien avoir la fantaisie de me prendre mon bien et de me
+couper la tête; je ne veux pas me brouiller avec eux.» Par toutes ces
+voies, les conspirateurs du dehors, les ennemis actifs de l'ordre établi
+trouvaient dans les hautes régions sociales, et jusqu'au sein des grands
+pouvoirs de l'État, des appuis qui leur donnaient une assurance et des
+chances que, par eux-mêmes, ils n'auraient jamais possédées.
+
+Ils avaient dans les journaux des alliés bien plus ardents encore et
+plus efficaces. C'est aujourd'hui un lieu commun de regarder la presse
+périodique libre comme le principal péril des gouvernements, et je ne
+crois pas qu'il y ait, dans ce qu'on a dit de la part qu'elle a plus
+d'une fois prise à leur chute, beaucoup d'exagération. Mais je crois en
+même temps qu'on s'est beaucoup trompé et qu'on se trompe encore sur
+la conduite à tenir en face de cette puissance et sur les moyens de
+résister à ses coups. Je ne reviens pas sur ce que j'en ai déjà dit;
+je persiste à penser que, si la liberté de la presse est, pour les
+gouvernements et les peuples libres, la plus rude des épreuves, c'est en
+même temps, dans nos sociétés modernes, une épreuve inévitable, et qu'il
+n'y a qu'une façon de vivre honorablement avec une telle compagne, c'est
+de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Pour garder
+cette difficile situation, de justes lois répressives, très-nécessaires,
+sont insuffisantes; il faut encore deux conditions trop souvent
+méconnues ou négligées, car il y a ici une question de conduite et de
+caractère qu'aucune législation ne saurait résoudre.
+
+Il faut d'abord que le pouvoir et ses amis n'hésitent pas à se servir
+eux-mêmes de la liberté de la presse, à s'en servir habituellement,
+énergiquement, à soutenir cette lutte comme des champions dans une
+arène, non comme des accusés sur leur banc. Un habile et honnête
+journaliste écossais, M. Mac Laren, fondateur de l'un des journaux les
+plus accrédités de son pays, _The Scotchman,_ vint en France pendant mon
+administration; il s'étonnait que le gouvernement, dont il approuvait
+et honorait la politique, n'eût pas, dans la presse périodique, un plus
+grand nombre de partisans volontaires, et qu'une majorité parlementaire,
+qui représentait si évidemment de grands principes et de grands intérêts
+sociaux, ne créât pas elle-même, pour sa cause, de plus multipliés et
+plus actifs organes. Il avait raison de s'étonner, et il touchait là à
+l'une des faiblesses du parti conservateur en France; mais il ignorait
+les causes qui, dans une certaine mesure, l'expliquent et l'excusent,
+Dans les pays où, avec plus ou moins de liberté selon les temps, de
+grands partis politiques se disputent depuis longtemps l'exercice du
+pouvoir, ils ont senti la nécessité et pris l'habitude de s'expliquer et
+de se défendre devant ce public où sont les juges qu'ils redoutent
+et les alliés qu'ils recherchent. De là ces organes permanents et
+indépendants, ces interprètes et ces avocats assidus, journaux, revues,
+recueils, publications de toutes sortes, que de tels partis ont soin
+d'instituer et de maintenir. Mais la France n'a jamais été un pays
+de vrais partis politiques; jamais les grands intérêts et les grands
+principes, divers ne s'y sont groupés, disciplinés et mis en présence
+les uns des autres pour conquérir la prépondérance dans le gouvernement
+du pays. La royauté, soutenue ou exploitée, servie ou entravée par les
+diverses classes sociales, et, autour de la royauté et de ses plus
+éminents serviteurs, un public sans organisation régulière, sans droits
+reconnus, sans institutions efficaces, libre pourtant d'esprit et de
+parole, et mettant toute sa liberté à regarder, à critiquer, à fronder,
+comme des spectateurs au théâtre, tel a été pendant des siècles, sauf
+quelques circonstances passagères, le régime politique de la France. Les
+partis capables de prétendre au pouvoir, et de concourir à ce dessein
+devant le pays, ne se forment point à un tel régime; aussi, quand la
+monarchie constitutionnelle a été établie en France, n'en a-t-elle point
+trouvé qui fussent prêts à jouer le rôle auquel elle les appelait, à en
+comprendre les devoirs, à en remplir les conditions, à en accepter les
+combats. Les amis ne manquaient point au pouvoir; mais c'étaient des
+amis aussi peu exercés au mouvement que peu dressés à la discipline
+politique, point accoutumés à agir par eux-mêmes et à soutenir
+spontanément, avec indépendance et pour leur propre compte, le
+gouvernement qui soutenait leur cause. De là l'isolement, le
+délaissement et par conséquent la faiblesse où s'est souvent trouvé le
+pouvoir: «Je suis approuvé, disait avec un peu de tristesse et d'humeur
+le roi Louis-Philippe, mais je ne suis pas défendu.»
+
+Il y avait, dans cette plainte, un peu d'injuste oubli; le gouvernement
+du roi Louis-Philippe et le Roi lui-même n'ont pas manqué, dans la
+presse périodique, d'habiles défenseurs; de 1830 à 1848, le _Journal
+des Débats_ a soutenu la politique d'ordre légal et de résistance avec
+autant de constance que de fermeté, d'esprit et de talent. Pour mon
+compte, j'ai reçu de ce journal, sauf dans une circonstance dont je
+parlerai à son temps, le plus décidé et le plus utile appui. J'ai
+dit quelles furent d'abord mes relations avec ses deux principaux
+propriétaires, MM. Bertin, surtout avec M. Bertin de Vaux. Après leur
+mort, M. Armand Bertin, devenu rédacteur en chef du journal, et M. de
+Sacy, son fidèle et infatigable compagnon, m'ont soutenu, durant tout
+mon ministère, comme on soutient sa propre cause et ses meilleurs amis.
+M. de Sacy a fait réimprimer naguère ses principaux articles de critique
+philosophique, historique et littéraire pendant sa longue coopération au
+journal qu'il dirige aujourd'hui; si, comme je l'espère, il recueille
+aussi un jour ses principaux articles politiques, on verra que la
+fermeté de sa foi monarchique et libérale et son actif dévouement à sa
+foi n'ont pas été moindres que la judicieuse verve de son talent. On n'a
+pas le droit de se dire délaissé quand on a de tels défenseurs. Mais il
+n'en est pas moins vrai que, dans la lutte qu'il soutenait, le _Journal
+des Débats_ était trop seul, et que le parti conservateur n'a pas su
+se servir de la liberté de la presse, ni lancer dans cette arène assez
+d'indépendants et hardis champions.
+
+Une autre condition n'est pas moins nécessaire pour que, dans un régime
+de liberté, le pouvoir et la presse périodique vivent à côté l'un de
+l'autre sans grand trouble pour l'État: il faut que le pouvoir s'arme
+d'indifférence aussi bien que de hardiesse, et qu'en même temps que ses
+partisans soutiennent résolument la lutte, il supporte tranquillement
+les coups, sans beaucoup prétendre à les arrêter ni à les punir. Point
+de langueur à combattre devant le public; point d'empressement à
+poursuivre devant les tribunaux. Le plus illustre et le plus sensé
+des chefs de gouvernement libre, Washington, a donné à cet égard des
+exemples d'autant plus frappants qu'à lui-même sa sagesse lui coûtait
+beaucoup; personne n'a été plus indigné des violences de la presse, ni
+plus blessé de ses calomnies; personne n'en a plus vivement ressenti
+le mal et reconnu le péril: «Si le mécontentement, la méfiance,
+l'irritation, sont ainsi semés à pleines mains, écrivait-il au procureur
+général Randolph; si le gouvernement et ses officiers ont incessamment
+à subir les outrages des journaux, sans qu'on daigne seulement examiner
+les faits et les motifs, je crains qu'il ne devienne impossible à aucun
+homme sous le soleil de manier le gouvernail et de tenir ensemble les
+pièces de la machine.» Et plus tard, à propos des attaques personnelles
+dont il était l'objet: «Je ne croyais pas, je n'imaginais pas, jusqu'à
+ces derniers temps, qu'il fût, je ne dis pas probable, mais possible,
+que, pendant que je me livrais aux plus pénibles efforts pour établir
+une politique nationale, une politique à nous, et pour préserver ce pays
+des horreurs de la guerre, tous les actes de mon administration seraient
+torturés, défigurés, de la façon à la fois la plus grossière et la
+plus insidieuse, et en termes si exagérés, si indécents qu'à peine
+pourrait-on les appliquer à un Néron, à un malfaiteur notoire ou même
+à un filou vulgaire. Mais en voilà bien assez: j'ai déjà été trop loin
+dans l'expression de mes sentiments.» Washington n'alla pas plus loin;
+il attendit la justice de l'opinion sans réclamer celle des lois. Je
+conviens que cette patience dédaigneuse lui était facile; sa politique
+et sa personne étaient, il est vrai, indignement attaquées; mais les
+attaques ne portaient guère au delà. Il en était bien autrement pour
+nous en 1833: c'était à l'existence même du Gouvernement, bien plus, aux
+bases fondamentales de la société elle-même que s'adressaient les coups
+de la presse ennemie; tout nous poussait à les réprimer fortement, le
+péril réel, la violation évidente des lois, les clameurs indignées des
+amis de l'ordre, l'effroi que répandaient dans le public ces attaques
+désordonnées, et le besoin d'intimider à leur tour ceux qui alarmaient
+ainsi la société. Pressés par de si puissants motifs, nous nous
+engageâmes dans une série de procès de presse qui étaient loin
+d'atteindre tous les cas dignes de poursuite, ni de satisfaire aux
+instances de nos amis, mais qui ramenaient sans cesse les mêmes
+questions, les mêmes délits, les mêmes scènes, souvent les mêmes
+accusés. Ce fût là, j'en suis convaincu, une faute inévitable peut-être
+dans l'état des partis et des esprits; mais qui aggrava le mal que
+nous voulions étouffer. La plupart de ces procès aboutirent à des
+acquittements scandaleux qui révélaient la faiblesse des jurés,
+quelquefois celle des juges, et qui redoublaient l'audace des
+assaillants. Parmi les condamnations qui furent prononcées, plusieurs
+manquaient d'équité, car elles frappaient plus sévèrement les
+légitimistes que les républicains: triste symptôme d'une partialité
+pusillanime, et source d'irritation dans le parti d'une inégale rigueur.
+Les cours d'assises et les tribunaux devinrent des théâtres sur lesquels
+les conspirateurs ne craignaient pas de paraître et se déployaient
+plus encore qu'ils ne l'avaient fait dans leurs écrits. La rareté des
+poursuites, au milieu du scandale des attaques, n'eût certainement pas
+été sans inconvénients; elle eût surtout soulevé contre le pouvoir les
+reproches et les plaintes de ses amis; mais bien expliquée, soit à la
+tribune, soit dans les luttes mêmes des journaux, et présentée comme un
+acte, non d'insouciance ou de crainte, mais de volonté et de prévoyance
+politique, elle eût fini par être comprise, et; en tout case, ses
+inconvénients auraient mieux valu que l'étalage continu des violences et
+des insolences des factions à côté des faiblesses de la justice, et de
+nouveaux prétextes incessamment fournis aux déclamations haineuses ou
+calomnieuses, sans aucun sérieux effet de répression ni d'intimidation.
+
+De tous ces procès, j'en veux rappeler un seul, le plus éclatant, l'un
+des plus provoqués par les faits, et aussi celui où la faute que je
+signale apparut le plus évidemment. Depuis longtemps, la Chambre
+des députés, le corps et les membres, étaient indignement outragés,
+calomniés, vilipendés par les journaux républicains, surtout par la
+_Tribune_, alors le plus audacieux et le plus cynique de tous. Un homme
+d'esprit et de courage, qui a eu ce rare mérite et cet heureux privilège
+que ses élans d'amour-propre et ses boutades de langage, ses colères
+naïves et ses libres épigrammes, n'ont jamais altéré ni sa conduite ni
+l'estime et l'affection de ses nombreux amis, M. Viennet proposa à la
+Chambre de citer à la barre le journaliste et de réprimer de tels excès.
+Après de longs débats et malgré l'abstention déclarée de la plupart des
+membres de l'opposition, la Chambre adopta la proposition; le gérant de
+_la Tribune_ fut mandé, et ses deux principaux rédacteurs, M. Godefroi
+Cavaignac et M. Armand Marrast furent admis à le défendre. Ils s'en
+acquittèrent tous deux en gens d'esprit et de talent; l'un avec l'âpre
+et menaçant orgueil d'un fanatique héritier de la Convention et des
+Jacobins; l'autre avec l'intarissable fiel d'un lettré vaniteux et
+envieux, irrité de vivre dans une situation au-dessous de son esprit, et
+qui s'en venge en exhalant ses prétentions et ses haines sous le voile
+de ses idées. Nous vîmes là s'étaler fastueusement devant nous les
+principes et les desseins du parti appelé sur la scène; la tyrannie de
+la multitude apparut sous le nom de souveraineté du peuple; le mensonge
+électoral fut décoré du titre de suffrage universel; l'écrasante unité
+du pouvoir central fut intronisée comme symbole de l'unité nationale;
+nous entendîmes célébrer la prétendue abolition de toutes les inégalités
+de condition, l'impôt progressif, l'intervention législative pour
+assurer et accélérer la division illimitée de la propriété, toutes les
+idées, tous les sentiments, tous les rêves antisociaux et antilibéraux
+qui, plus d'une fois déjà, ont perdu et déshonoré parmi nous le nom
+même de la République, mais qui, en attendant le jour des mécomptes,
+soulèvent contre l'ordre établi tant de passions et d'espérances, les
+unes essentiellement mauvaises et illégitimes, les autres absurdes
+et chimériques. La Chambre assista avec une dignité triste à cette
+représentation du chaos intellectuel, prélude du chaos politique qu'on
+ne lui pardonnait pas de repousser. Son président, M. Dupin, conduisit
+convenablement cette scène, sans mollesse et sans rudesse, et en
+maintenant le respect dû à la Chambre et aux lois, en même temps qu'il
+respectait lui-même le droit de libre défense pour l'accusé. Le
+gérant de la _Tribune_ fut condamné; mais MM. Cavaignac et Marrast se
+retirèrent fiers et contents, pour leur parti comme pour eux-mêmes, des
+satisfactions qu'ils avaient données à leurs adhérents et des peurs
+qu'ils avaient faites à leurs ennemis. Il ne convient pas aux grands
+pouvoirs publics de se montrer ainsi silencieusement aux prises avec
+les docteurs de la révolte et de l'anarchie; c'est dans l'arène de la
+liberté, et avec ses armes, que doivent se livrer de tels combats.
+
+En même temps que nous engagions ainsi quelquefois, contre l'esprit
+révolutionnaire, des luttes peu opportunes et peu efficaces, nous lui
+faisions quelquefois aussi, par nos actes ou par notre silence, de
+fâcheuses concessions. Le dissentiment recommença entre les deux
+Chambres sur l'abrogation de la loi relative au deuil du 21 janvier;
+nous le laissâmes se rengager et se prolonger sans y prendre nous-mêmes,
+dès le début, une attitude décidée et conforme au langage qu'avait
+tenu le duc de Broglie en 1832, quand la Chambre des pairs avait eu
+à délibérer pour la première fois sur cette proposition. M. Bavoux
+renouvela à la Chambre des députés sa demande du rétablissement du
+divorce; nous demeurâmes étrangers à la discussion de cette grave
+question de morale sociale et de droit civil, et elle alla s'éteindre
+dans la Chambre des pairs sans que le cabinet en eût dit son avis. Nous
+gardâmes le même silence sur une autre grande question d'ordre civil et
+politique, l'abolition des majorats, qui tient de si près à la portée du
+droit de propriété et à la constitution de la famille. Nous nous crûmes
+obligés de présenter le projet de loi provoqué par des pétitions en 1831
+pour donner des pensions aux survivants d'entre les vainqueurs de la
+Bastille, et en nous y associant, nous nous dispensâmes d'exprimer, à ce
+sujet, les réserves que tout gouvernement se doit à lui-même quand il
+s'agit d'une insurrection populaire accompagnée de meurtres et de
+scènes déplorables. Notre abstention dans ces diverses occasions était
+peut-être nécessaire; nous avions, en pratiquant la politique d'ordre
+et de résistance, tant de luttes à soutenir, tant de graves questions à
+décider nous-mêmes, que nous étions bien naturellement enclins à rester
+en dehors de celles qui ne nous étaient pas absolument imposées, ou qui
+pouvaient avoir, sans notre intervention, une bonne issue. Mais dans un
+régime de liberté, il ne convient pas au pouvoir, et c'est pour lui une
+triste apparence, de demeurer inerte au milieu des grands débats qui
+s'élèvent autour de lui, et de souffrir qu'ils s'agitent entre ses
+amis et ses adversaires sans y jouer lui-même le rôle et y exercer
+l'influence qui lui appartiennent. Si ce n'est pas toujours un tort,
+c'est toujours un affaiblissement.
+
+Malgré ces troubles et ces embarras, nous avions droit, en ouvrant
+la session de 1834, de croire le pays et son gouvernement dans une
+situation favorable; aucun grand désordre matériel n'avait éclaté et
+porté l'alarme dans les intérêts privés: «Les voyageurs qui reviennent
+de France, m'écrivait de Turin M. de Barante, disent merveilles de notre
+prospérité, du calme de notre situation, de notre incroyable liberté
+et de la patience habile du roi Louis-Philippe.» Les nombreuses et
+importantes lois rendues dans la session précédente recevaient leur
+régulière application, les travaux publics étaient en pleine activité;
+les écoles primaires se multipliaient rapidement; l'élection plaçait
+tranquillement, dans toute la France, à côté de l'administration active,
+de nouveaux conseils de département, et d'arrondissement, patrons
+éclairés des intérêts locaux, et qui apportaient au gouvernement et à
+sa politique l'appui de leur indépendante adhésion. La vie politique se
+déployait au sein de l'ordre, sinon bien assuré, du moins maintenu dans
+le présent, et ce qui restait d'alarme excitait les courages au lieu de
+les glacer: «La situation s'est améliorée, m'écrivait de Toulouse M. de
+Rémusat, précisément parce qu'elle est moins sereine. Vous savez que je
+ne crains rien tant qu'une sécurité exagérée qui ferait éclater toutes
+les nuances, toutes les prétentions, toutes les vanités. Nous avons
+toujours besoin d'un peu de danger pour être raisonnables. Par les mêmes
+raisons, je ne me préoccupe pas trop de ces coalitions d'ouvriers.
+Malgré bien des apparences, je ne crois pas cela grave encore. Nul
+ne croit plus que moi que nous avons en France une maladie sociale
+sérieuse, supérieure peut-être à tous les remèdes connus; mais elle
+peut être encore palliée longtemps; ces troubles sont des symptômes
+prématurés; ils ne peuvent que rallier et mettre sur ses gardes la
+classe moyenne. On est ici très-préoccupé de ces sortes d'événements;
+des gens qui ne s'inquiétaient pas jusqu'à présent commencent à
+s'inquiéter et à voir ce qui nous crève les yeux, à vous et à moi,
+depuis trois ans.»
+
+M. de Rémusat avait raison de croire que nous avons besoin d'un peu de
+danger pour être raisonnables. Il en restait beaucoup dans la situation,
+pas assez pourtant, c'est-à-dire pas assez de danger pressant et visible
+pour maintenir unis les divers éléments du parti de l'ordre dans la
+nouvelle monarchie. Dès les premières séances de la Chambre des députés,
+dans la formation de son bureau, dans la composition et la discussion
+de son adresse en réponse au discours du trône, la diversité de ces
+éléments, sinon encore leur dissidence, s'empressa de se manifester. On
+eut quelque peine à s'entendre pour le choix des vice-présidents et des
+secrétaires de la Chambre, et le tiers-parti y eut une part plus large
+que sa force réelle ne semblait le comporter. La première rédaction de
+l'adresse, cette ébauche qui décide presque invinciblement de la couleur
+du tableau, fut confiée à M. Étienne, écrivain-né du tiers-parti, esprit
+mou et terne avec une clarté apparente et un agrément de mauvais aloi,
+fin sans distinction, habile à laisser entendre sans dire et à nuire
+sans frapper. L'adresse, pleine de déclarations générales en faveur de
+l'ordre et contre toutes les factions, était d'ailleurs vague, presque
+silencieuse sur la politique en vigueur, semée de conseils détournés et
+d'espérances toutes portées sur l'avenir, comme s'il n'eût pas dû être
+la continuation du présent. Aussi fut-elle, dans le débat, louée et
+acceptée par les principaux orateurs de l'opposition, empressés à
+signaler les symptômes et à développer les germes de division au sein de
+la majorité. Le cabinet ne se laissa point attirer dans ce piége: sans
+nous préoccuper de l'adresse, sans en rechercher les tendances cachées,
+nous maintînmes fermement, contre des attaques ardentes quoique
+vieillies, la politique que nous avions pratiquée et que nous entendions
+poursuivre. Je persistai, comme je l'avais fait sous le ministère de
+M. Casimir Périer, à la caractériser par son vrai nom, la résistance à
+l'anarchie, et par son principe monarchique, le contrat du pays avec
+un prince de la maison royale, étranger aux fautes comme aux fausses
+maximes de ses aînés, et seul roi possible dans la crise que ces fautes
+avaient fait éclater. Ce fut dans ce débat que se produisit en termes
+formels le dissentiment tant de fois rappelé entre ma définition de
+l'appel de M. le duc d'Orléans au trône en 1830, _parce que Bourbon_,
+et celle de M. Dupin, _quoique Bourbon:_ dissentiment un peu puéril
+en apparence, car les deux assertions étaient vraies; si M. le duc
+d'Orléans n'eût pas été prince et Bourbon, personne n'eût pensé à lui;
+et s'il eût été un autre Bourbon, un Bourbon engagé dans la cause de
+l'ancien régime, le prince de Condé, par exemple, personne n'eût voulu
+de lui. Mais malgré la vanité de son motif apparent, la dissidence était
+sérieuse et caractérisait deux politiques très-diverses; où je voyais
+un roi nécessaire et la charte maintenue en même temps que modifiée, M.
+Dupin voyait «un roi élu et une charte faite par vous, disait-il à la
+Chambre, et imposée par la nation à la royauté.» Je réclamais, au profit
+de l'établissement de 1830, les traditions monarchiques; M. Dupin lui
+donnait la révolution pour unique berceau.
+
+Si je m'arrête un moment sur ces querelles aujourd'hui si loin de nous,
+c'est qu'elles expliquent les événements comme elles ont contribué à les
+produire. Les idées premières qui s'établissent comme des maximes dans
+l'esprit des hommes ont sur eux plus de puissance qu'ils ne le savent
+eux-mêmes, et il y a des entraînements de logique comme de passion
+auxquels ils n'échappent point. Je dirai sans réserve ma pensée: il y
+avait dans l'esprit de M. Dupin, sur ce sujet, plus de confusion et
+d'incohérence que de système clair et de parti pris; il n'était point et
+n'a jamais été un révolutionnaire, ni en principes, ni en conduite; et
+quand ils se sont violemment mis en scène, il les a plus d'une fois
+résolument combattus; mais il n'attaquait le mal ni, dans sa source, ni
+dans ses lointains progrès. Par imprévoyance ou par prudence, d'autres,
+avec moins d'esprit et de talent, gardaient, envers les avant-coureurs,
+volontaires ou involontaires, des tentatives révolutionnaires, les mêmes
+ménagements, et m'en voulaient de signaler trop haut et trop longtemps
+d'avance des périls qu'ils se flattaient de conjurer en n'en parlant
+pas. J'ai cru bien souvent entendre résonner à mes oreilles les paroles
+de Prusias à Nicomède:
+
+«Ah! ne me brouillez pas avec la république!»
+
+Et je n'avais rien de satisfaisant à y répondre, car, regardant de
+nos jours et parmi nous la république comme le passe-port menteur
+de l'anarchie, c'était précisément avec elle que j'avais à coeur de
+brouiller mon temps et mon pays.
+
+Encore une fois l'esprit révolutionnaire se chargea de prouver lui-même
+qu'on se trompait quand on espérait avec lui quelque accommodement.
+Pendant que les mérites ou les torts de la politique de résistance
+étaient débattus dans les Chambres, le parti anarchique (je ne veux pas
+dire toujours le parti républicain, quoiqu'il se donnât constamment ce
+nom) employait, pour la combattre et pour fomenter la révolte, ses plus
+audacieux moyens. Une multitude de crieurs publics parcouraient les
+rues, vendant ou distribuant aux passants toute sorte de pamphlets et
+de petits écrits, inventions du jour ou réimpressions des plus mauvais
+jours: le _Catéchisme républicain,_ le _Catéchisme des droits de l'homme
+et du citoyen, OEuvres choisies de Maximilien Robespierre, Opinion de
+Couthon, membre de la Convention nationale, sur le jugement de Louis
+XVI_, le _Calendrier républicain_, avec un portrait de Robespierre
+dans un soleil, et daté de l'an 42 de la république qui réclamait sa
+légitimité, le _Pilori, à la potence les sergents de ville!_ etc. Le
+contenu de ces écrits répondait à leurs titres: c'étaient tantôt la
+provocation directe à l'insurrection, tantôt la déclamation furibonde
+contre les rois, les nobles, les riches, toutes les autorités, toutes
+les supériorités non élues, tantôt les calomnies et les injures les plus
+grossières contre les dépositaires du pouvoir, depuis le plus élevé
+jusqu'au plus humble. L'administration tenta de mettre fin à ce bruyant
+désordre; elle fit arrêter quelques crieurs et les déféra aux tribunaux.
+Les tribunaux, la Cour royale aussi bien que les juges de première
+instance, déclarèrent qu'aux termes de la législation existante, et
+pourvu que les crieurs eussent fait la déclaration préalable exigée par
+la loi du 10 décembre 1830, c'était là une profession libre, à laquelle
+aucun obstacle ne pouvait être apporté, et qui ne pouvait donner lieu
+qu'à des poursuites pour délits de la presse, comme tout autre genre
+d'ouvrages et tout autre mode de vente ou de distribution. Armé de cet
+arrêt, le gérant d'un journal populaire, _le Bon sens,_ M. Rodde, se
+rendit en blouse et en casquette, costume ordinaire des crieurs, sur la
+place de la Bourse, et commença à distribuer un paquet d'imprimés:
+«Je résisterai, avait-il dit d'avance, à toute tentative de saisie et
+d'arrestation arbitraire; je repousserai la violence par la violence;
+j'appelle à mon aide tous les citoyens qui croient encore que force doit
+rester à la loi. Qu'on y prenne garde; la perturbation, s'il y en a, ne
+viendra pas de mon fait; je suis sur le terrain de la légalité, et
+j'ai le droit d'en appeler au courage des Français. J'ai le droit d'en
+appeler _à l'insurrection;_ dans ce cas, elle sera, ou jamais non, le
+plus saint des devoirs.» Le courage était facile; l'administration avait
+annoncé qu'elle cesserait, contre les crieurs, toute poursuite jusqu'à
+ce que la jurisprudence eût été définitivement fixée, soit par la Cour
+de cassation, soit par la loi. La foule qui, à son arrivée, avait
+entouré et fêté le crieur journaliste, se dispersa. Le mal était
+flagrant, le scandale au comble, l'impuissance légale constatée; plus de
+six millions d'exemplaires d'écrits incendiaires ou insensés avaient été
+distribués dans l'espace de trois mois. Le cabinet présenta à la Chambre
+des députés une loi nouvelle qui soumettait la profession de crieur,
+vendeur ou distributeur d'écrits sur la voie publique à l'autorisation
+et à la surveillance de l'autorité municipale. La discussion fut vive;
+le ministre de l'intérieur, M. d'Argout, lut à la tribune plusieurs
+passages des pamphlets distribués; la Chambre écoutait avec colère et
+dégoût: «Assez! s'écria de sa place M. Dubois de Nantes, c'est une
+honte!» Les défenseurs ne manquèrent pourtant pas aux crieurs; les
+plus modérés réclamèrent la liberté de l'industrie, les plus violents
+accusèrent la police de faire elle-même imprimer et distribuer les
+pamphlets les plus choquants. La Chambre, à une forte majorité, adopta
+la loi proposée; il se trouva pourtant 122 voix pour la repousser.
+J'incline à croire que, dans ce nombre, plusieurs l'auraient votée s'ils
+l'avaient crue en péril. Bien des gens se dispensent volontiers du
+courage quand d'autres se chargent d'en avoir pour eux.
+
+Nulle illusion n'était plus possible; la situation redevenait ce qu'elle
+avait été sous M. Casimir Périer; la lutte recommençait dans les rues;
+c'était à la force matérielle que le parti révolutionnaire voulait de
+nouveau en appeler. Plus irrité que découragé par ses défaites répétées,
+son espérance n'avait pas plus fléchi que sa passion. L'esprit s'enivre
+comme le corps; il y a des idées capiteuses qui, une fois entrées dans
+l'intelligence, troublent la vue, enflamment le sang, tendent les
+muscles, et précipitent les hommes vers l'objet auquel ils aspirent et
+qu'ils se promettent, quels que soient pour l'atteindre, les périls à
+courir, les attentats à commettre et les obstacles à surmonter. Au nom
+de la souveraineté du peuple, les révolutionnaires se croyaient en
+possession du droit et du nombre; le sens moral et le bon sens ainsi
+aveuglés, ils avaient également foi dans leur cause et dans leur succès.
+Le renversement par l'attaque à main armée était leur idée fixe et leur
+incessant effort. Ils s'y préparèrent en 1833 avec un singulier mélange
+d'audace publique et de menées obscures; grâce à la discipline de
+diverses sociétés secrètes sous le comité central de la _Société
+des droits de l'homme_, ils avaient partout des affiliés, des
+correspondants, des agents perdus dans la foule et ardents à y recruter
+des alliés. Dans les villes manufacturières, dans tous les grands
+foyers de population et d'industrie, ils entraient en rapport avec les
+confréries et les associations de secours mutuels des classes ouvrières,
+fomentaient parmi elles les mécontentements et les coalitions que
+suscitaient les langueurs du travail ou les questions de salaire, et les
+attiraient, souvent contre leur instinct et leur gré, dans le camp de
+la république, tantôt en leur dissimulant son approche, tantôt en leur
+promettant, en son nom, des satisfactions et des prospérités que, pas
+plus que tout autre régime, elle ne pouvait leur donner. Dans l'été
+de 1833 aux jours anniversaires de la Révolution de juillet, le
+parti s'était promis à Paris une occasion favorable et avait préparé
+l'insurrection. Elle avorta, grâce aux mesures de l'autorité, et un peu
+aussi par les dissentiments intérieurs du parti lui-même. Il avait dans
+son sein quelques hommes, non pas républicains moins décidés que leurs
+fougueux amis, mais moins dénués de prévoyance et de scrupule, qui
+désapprouvaient les violences désordonnées, les appels à la force
+matérielle, et s'efforçaient d'en retarder du moins l'explosion. Mais de
+telles entraves sont promptement usées et brisées; quand on ne veut pas
+être entraîné par les liens de parti, il faut les rompre nettement après
+avoir vainement tenté de les employer à retenir ses associés; M. de la
+Fayette et M. Armand Carrel ne prirent point cette résolution, et
+plus puissants qu'eux, M. Godefroi Cavaignac et M. Armand Marrast
+continuèrent à se prévaloir de leurs noms en méprisant leurs conseils.
+Ils n'hésitaient pas davantage à compromettre leurs soldats que leurs
+chefs; dès qu'ils recevaient, de leurs associés dans les départements,
+des adhésions et des promesses de fidélité à tout événement, _la
+Tribune_ les publiait avec un grand fracas d'éloges et d'espérances. Le
+parti faisait ainsi acte, tantôt d'habileté souterraine, tantôt d'audace
+éclatante, et exploitait tour à tour, au service de ses desseins, les
+avantages du mystère et ceux de la publicité.
+
+Quand la loi sur les crieurs publics fut promulguée, on essaya d'en
+repousser l'exécution: le comité protesta; des crieurs reparurent dans
+les rues; ils furent arrêtés; ils résistèrent; des groupes tumultueux
+se formèrent; les sergents de ville et quelques compagnies de gardes
+nationaux et de soldats intervinrent; des luttes s'engagèrent; la
+répression fut efficace; elle était nécessaire et légale; elle fut
+peut-être quelquefois brutale. La sédition était flagrante: à Lyon, à
+Marseille, à Saint-Étienne, elle éclatait comme à Paris; un agent de la
+police municipale fut assassiné, un commissaire de police grièvement
+blessé; les gouvernements n'ont pas à leur service des anges pour lutter
+contre les démons. On fit grand bruit à la Chambre des députés de la
+rudesse des agents pour pallier la violence des séditieux; mais cette
+querelle tomba bientôt; de part et d'autre, on s'attendait à de plus
+sérieux combats: déterminés à l'attaque, les républicains se mettaient
+partout en armes; le cabinet résolut d'attaquer le mal dans sa racine;
+huit jours après la promulgation de la loi sur les crieurs publics, la
+loi sur les associations fut présentée.
+
+Je n'en veux nullement atténuer la portée et le caractère: elle
+soumettait à la nécessité de l'autorisation du gouvernement, et d'une
+autorisation toujours révocable, toutes les associations formées,
+selon les termes du Code pénal, «pour s'occuper d'objets religieux,
+littéraires, politiques ou autres.» Elle assurait, par la classification
+des juridictions, par la prévoyance des récidives, et par la précision
+plus que par la gravité des peines, l'efficacité de ses dispositions. Le
+gouvernement qui la proposait n'avait, à coup sûr, nulle intention
+de l'appliquer aux réunions étrangères à la politique, notamment aux
+réunions religieuses; il s'en expliqua formellement dans les deux
+Chambres; mais des explications parlementaires ne sont pas des
+dispositions législatives; les paroles d'un ministre ne lient
+passes successeurs; les réunions les plus innocentes comme les plus
+séditieuses, la religion comme la conspiration, tombèrent sous la
+nécessité de l'autorisation préalable; et n'eût-elle jamais apporté, en
+fait, aux réunions non politiques, aucune entrave, la loi nouvelle n'en
+eût pas moins été en principe une grave dérogation à la liberté, surtout
+à la liberté religieuse. Elle maintenait, en le développant, le Code
+pénal de l'Empire; elle est devenue la base de la législation de
+l'Empire nouveau. C'était une loi de circonstance, nécessaire, j'en
+demeure convaincu, et que les pouvoirs constitutionnels avaient
+pleinement le droit de rendre, mais qui n'eût dû être présentée que
+comme une loi d'exception et pour un temps limité. C'était là son vrai
+caractère, et ainsi définie, elle n'eût eu à redouter aucune solide
+objection. Mais le nom seul de loi d'exception était devenu si
+impopulaire, il semblait si étroitement lié aux plus mauvais souvenirs
+de la Révolution et de la Restauration, que personne, pas plus parmi les
+amis du cabinet que parmi ses adversaires, n'en eût voulu prendre la
+responsabilité; lorsque des amendements furent proposés dans ce sens,
+ils furent presque universellement repoussés. On acceptait un mauvais
+principe plutôt qu'une apparence décriée; on aimait mieux restreindre à
+toujours les libertés publiques que les suspendre formellement, mais
+à temps et en les reconnaissant. Ce n'est pas là l'unique occasion où
+l'esprit public se soit montré si peu judicieux et si routinier dans ses
+préoccupations, au grand dommage des intérêts permanents et des libertés
+du pays.
+
+Pendant quinze jours, la Chambre discuta solennellement ce projet
+de loi. Jamais peut-être toutes les opinions et toutes les nuances
+d'opinion ne s'étaient manifestées avec tant de vérité. Les partisans
+de la politique de résistance, convaincus qu'ils faisaient face à
+une nécessité urgente et qu'ils remplissaient un devoir impérieux,
+adhérèrent sans réserve à la loi proposée, et la défendirent aussi
+énergiquement que les ministres eux-mêmes. Dans l'opposition, le gros du
+parti, les hommes qui désiraient sincèrement le maintien du gouvernement
+de 1830, étaient perplexes; ils sentaient le mal et ne voulaient pas
+du remède; ils en proposèrent d'autres plus propres à calmer leur
+perplexité qu'à guérir le mal; M. Bérenger de la Drôme et M. Odilon
+Barrot furent les honorables et habiles organes de cette consciencieuse
+et inefficace timidité. Dans l'un et l'autre camp, deux voix isolées
+s'élevèrent, l'une pour combattre, l'autre pour appuyer le projet de
+loi, mais par des considérations étrangères au tour général du débat: M.
+Mauguin, avec l'adroite et quelquefois brillante faconde où se déployait
+sa fatuité, reprit la querelle des premiers jours de 1830, de l'Hôtel
+de ville contre la Chambre des députés, de M. Casimir Périer contre M.
+Laffitte, imputant à la politique de résistance tous les maux, tous les
+périls de la situation, et faisant appel à toutes les passions, à toutes
+les routines révolutionnaires, tout en se donnant l'air de les désavouer
+avec le dédain d'un politique consommé. M. Jouffroy admit le danger des
+associations, sans le croire aussi grave, et l'utilité de la loi, sans
+la croire aussi efficace que le pensaient ses défenseurs. C'était,
+dit-il, à un mal plus profond que le pays était en proie et qu'il
+fallait un plus puissant remède: depuis l'affaiblissement de la foi et
+de la discipline chrétiennes, la France était travaillée d'un besoin
+moral non satisfait, vraie cause du trouble social; et il appela, sur
+ce point élevé de l'horizon, la sollicitude du pouvoir, tout en lui
+donnant, dans des régions inférieures, l'appui qu'il demandait.
+Étrangers aux deux camps en présence, mais spectateurs très-intéressés
+des coups qu'ils se portaient, M. Berryer et M. Garnier-Pagès, l'un au
+nom du droit monarchique, l'autre au nom du suffrage universel et de la
+république, l'un avec son expansive éloquence, l'autre avec ses claires
+réticences, se donnèrent le facile plaisir de dire au cabinet et à
+l'opposition: «Vous traitez un mal incurable; vos remèdes sont iniques
+et vains; résignez-vous à votre impuissance comme à vos périls.» La
+Chambre écoutait tout le monde avec sympathie ou déplaisir selon que
+ses sentiments étaient satisfaits ou heurtés, mais dans une complète
+indépendance des orateurs; la gravité de la situation avait réglé
+d'avance les opinions et les conduites; la fermeté des résolutions avait
+même amorti les passions. La discussion, solide et brillante, ne fut ni
+orageuse ni efficace; au bout de quinze jours, la Chambre, à une forte
+majorité, vota le projet de loi comme elle l'aurait probablement voté
+dès le premier jour, c'est-à-dire tel que l'avait présenté le cabinet
+qui le porta immédiatement à la Chambre des pairs.
+
+Avant qu'il y subît l'épreuve d'un nouveau débat, un incident inattendu
+vint altérer la composition du cabinet et ouvrir une série de fâcheuses
+complications. Les décrets rendus à Berlin et à Milan par l'empereur
+Napoléon, en 1806 et 1807, en représailles des ordres du conseil
+britannique sur le commerce des neutres pendant la guerre, avaient amené
+la saisie ou la destruction d'un grand nombre de navires américains.
+Lorsqu'en 1810 de meilleures relations commencèrent à se rétablir
+entre la France et l'Amérique, le gouvernement des États-Unis réclama
+vivement, pour ses nationaux, des indemnités qu'il évaluait à environ
+70 millions. En 1812, l'empereur Napoléon admit le principe de cette
+réclamation, et elle fut alors l'objet de quatre rapports dont le
+dernier proposait aux États-Unis une indemnité de 18 millions qu'ils
+repoussèrent comme insuffisante. Les divers cabinets de la Restauration,
+sans contester au fond le droit des réclamations américaines, en
+éludèrent l'examen efficace, et le gouvernement de Juillet, à son
+avénement, trouva la question pendante et pressante. Il tenait très
+justement à conserver avec les États-Unis les meilleurs rapports; leurs
+réclamations redevinrent l'objet d'un examen approfondi, et le 4 juillet
+1831, sous le ministère de M. Casimir Périer, un traité signé par le
+général Sébastiani régla à 25 millions l'indemnité due aux Américains,
+en prélevant sur cette somme 1,500,000 francs pour satisfaire à diverses
+réclamations de Français sur les États-Unis. Le gouvernement américain
+conférait de plus, pour dix ans, aux vins de France, d'assez notables
+avantages. Peu de mois après la formation du cabinet du 11 octobre 1832,
+M. Humann proposa à la Chambre des députés les mesures financières
+nécessaires pour l'exécution de ce traité. La session était trop avancée
+pour que ce projet de loi pût être discuté; reproduit dans la courte
+session de 1833, puis dans celle de 1834, il fut, le 10 mars, l'objet
+d'un long rapport dans lequel M. Jay, au nom d'une commission unanime,
+en proposa la complète adoption. Le débat fut, non pas violent, il n'y
+avait nul prétexte à la violence, mais acharné. Je n'hésite pas à dire,
+sur les cendres si froides de cette époque, que le duc de Broglie et
+M. Duchâtel démontrèrent péremptoirement l'équité morale et la sagesse
+politique de la transaction qui mettait fin, entre les deux pays, à une
+vieille querelle de jour en jour plus envenimée. Le droit des gens et le
+bon sens en prescrivaient également l'adoption. Mais c'était là une de
+ces questions qui en contiennent une foule d'autres, petites, obscures,
+chargées de détails et de chiffres où la subtilité des légistes et la
+malice des opposants puisent aisément des armes. Ils ne s'y épargnèrent
+pas: la discussion fut close précisément au moment où un incident mal
+compris embarrassait la question principale, et l'article 1er, qui était
+la loi même, fut rejeté à une majorité de huit voix.
+
+La Chambre ne s'attendait pas à ce résultat, et cherchait avec
+inquiétude à se l'expliquer; on parlait d'intrigues, de divisions
+sourdes dans le cabinet. Parmi ses fidèles amis, quelques-uns s'en
+prenaient à M. Humann que les 25 millions à payer aux États-Unis
+dérangeaient dans son budget, et qui avait, disait-on, laissé entrevoir
+qu'il tenait peu à l'adoption du projet de loi. M. Humann était
+incapable d'une telle déloyauté; mais il avait eu le tort de ne pas
+prendre la parole dans le débat pour soutenir lui-même le projet qu'il
+avait présenté; le silence, gardé par complaisance pour son propre
+penchant, passe aisément pour trahison. D'autres accusaient le maréchal
+Soult qu'on croyait hostile au duc de Broglie, par jalousie ou par
+humeur, et on citait quelques-uns de ses amis particuliers qui avaient
+voté, disait-on, contre le projet de loi. Quoi qu'il en fût, le duc de
+Broglie, aussi fier que peu ambitieux, et décidé à ne pas accepter un
+échec si personnel, alla sur-le-champ porter au Roi sa démission; le
+général Sébastiani qui était rentré dans le conseil comme ministre sans
+portefeuille, précisément à l'appui du traité qu'il avait signé, en fit
+autant, et une brèche se trouva ouverte dans le cabinet.
+
+Il était urgent qu'elle fût fermée: dans les Chambres, le projet de
+loi sur les associations était en suspens; au dehors, l'insurrection
+grondait de toutes parts, n'attendant qu'une heure propice pour éclater.
+Mon intimité avec le duc de Broglie ne me fit pas hésiter un instant; je
+me déclarai prêt à rester dans l'arène pour soutenir la lutte, pourvu
+qu'il fût non-seulement certain, mais évident, que la politique de
+résistance n'était point compromise, et que le cabinet, affaibli dans sa
+composition, ne l'était nullement dans ses résolutions. Je demandai en
+même temps que le successeur du duc de Broglie fût l'un de ses amis,
+bien connu pour tel, et décidé à suivre, dans les affaires extérieures,
+la même ligne de conduite. L'amiral de Rigny répondait pleinement à
+ces deux conditions, et prit en effet le portefeuille des affaires
+étrangères en cédant celui de la marine à l'amiral Jacob. Le remaniement
+alla plus loin: deux autres ministres, M. Barthe et M. d'Argout,
+n'avaient certes point manqué, depuis la formation du cabinet, de
+fidélité ni de courage; mais ils exerçaient dans les Chambres peu
+d'influence, et ils y étaient plus attaqués que soutenus. Nous nous
+concertâmes, M. Thiers et moi, pour qu'en sortant du cabinet
+ils n'eussent pas lieu d'accuser la couronne ni leurs collègues
+d'ingratitude, et pour proposer au Roi, à leur place, d'efficaces
+successeurs. Le Roi agréa nos propositions; M. Thiers passa au
+département de l'intérieur; M. Duchâtel, l'un de mes plus intimes amis,
+et qui venait de défendre si fermement le traité américain, lui succéda
+au ministère du commerce et des travaux publics; M. Persil, qui avait
+fait ses preuves dans la pratique judiciaire comme dans la défense
+parlementaire de la politique de résistance, devint garde des sceaux en
+remplacement de M. Barthe, et quatre jours après la retraite du duc de
+Broglie, le cabinet était reconstitué.
+
+Le jour même où il se réunit pour la première fois, le 5 avril,
+l'insurrection républicaine éclatait à Lyon. Je dis l'insurrection
+républicaine; tel fut en effet, dès son début, le caractère de la lutte
+sanglante dont, en 1834, Lyon redevint le théâtre. En novembre 1831,
+pendant le ministère de M. Casimir Périer, c'était la question
+industrielle, la querelle des salaires et des tarifs obligatoires qui
+avait suscité la sédition; la population ouvrière de Lyon s'était
+soulevée pour ses propres affaires et sans complot politique; le parti
+révolutionnaire avait fomenté le mouvement et s'était empressé de s'y
+associer; mais la plupart des ouvriers lyonnais avaient hautement
+protesté contre les desseins dont on voulait les faire les instruments.
+J'ai déjà rappelé leurs démarches et leur langage à cette occasion.
+Vaincus en 1831 dans leur cause personnelle, ils étaient restés tristes
+et irrités. Le parti révolutionnaire se mit vivement à l'oeuvre pour
+exploiter leurs ressentiments: en 1833, il avait à Lyon trois journaux,
+le _Précurseur_, la _Glaneuse_ et _l'Écho de la fabrique_, divers de
+nuance et de manière comme le _National_ et la _Tribune_ à Paris, mais
+tous trois républicains, ennemis déclarés de la monarchie de 1830
+et ardents à la renverser. Les sociétés secrètes se développèrent
+rapidement à Lyon, et entrèrent, avec les diverses associations
+d'ouvriers, dans des rapports de jour en jour plus intimes; les
+_Carbonari_ avaient là leur _Comité invisible_; la _Société des droits
+de l'homme_ y fonda en octobre 1833 un comité central chargé de diriger,
+dans la ville et dans les départements environnants, ses affaires et ses
+affiliés. Les chefs du parti, entre autres M. Godefroi Cavaignac et M.
+Garnier-Pagès, faisaient de temps en temps à Lyon des voyages, tantôt
+pour encourager, tantôt pour contenir leur monde, toujours pour
+organiser avec ensemble l'insurrection qui se préparait. Un coup de
+main tenté, non pas à Lyon même, mais à ses portes et sur un territoire
+étranger, devait donner le signal et le branle: les réfugiés italiens,
+polonais et autres, qui vivaient en Suisse et en France dans le
+voisinage de la Suisse, se disposaient à entrer en armes dans la Savoie,
+et à susciter là un mouvement destiné, d'un côté à passer les Alpes pour
+soulever l'Italie, de l'autre à repasser la frontière pour se
+répandre en France. Le chef, ou pour mieux dire l'âme de l'Italie
+révolutionnaire, M. Mazzini, était en Suisse, d'où il gouvernait
+politiquement l'insurrection; le général Ramorino, qui s'était acquis en
+Pologne quelque renom, devait la commander militairement. En 1833, par
+de bonnes raisons ou sous des prétextes douteux, le général s'éloigna,
+revint, hésita, traîna; le projet fut ajourné. Sur les instances
+passionnées de M. Mazzini, on le reprit à la fin de janvier 1834, et il
+fut convenu, entre les conspirateurs, qu'au moment où l'expédition se
+mettrait en marche, les ouvriers de Lyon réclameraient une augmentation
+de salaire, feraient suspendre le travail dans tous les ateliers si elle
+leur était refusée, et livreraient ainsi au mouvement une population
+oisive, irritée et souffrante. Vers le 10 février, les deux faits
+s'accomplirent simultanément; les réfugiés entrèrent en Savoie; les
+ouvriers lyonnais, de plein gré ou par menaces, arrêtèrent les travaux
+de la fabrique. Mais à peine engagée, la tentative des réfugiés échoua
+misérablement; conduits d'une façon inepte et ne trouvant en Savoie nul
+appui, ils rentrèrent précipitamment en France et en Suisse; les soldats
+se dispersèrent; les chefs retournèrent dans leur asile. Restés seuls
+en scène, les ouvriers lyonnais étaient inquiets et divisés: «Ils ne
+veulent pas travailler, écrivait l'un des meneurs, mais ils ne veulent
+pas commencer. Ils disent que c'est aux républicains. Ils se trompent.
+Au surplus, encore quelques jours, et le besoin les guidera où le
+patriotisme et le devoir auraient dû déjà les conduire. Les groupes que
+nous avons formés chantent la _Marseillaise_ sur la place des Terreaux.
+Ils viennent d'être refoulés dans les rues adjacentes à la place de
+l'Hôtel-de-Ville. Ils en finiront un jour.» Le jour n'était pas
+encore venu. Beaucoup d'ouvriers voulaient reprendre les travaux. Ils
+demandèrent au préfet de régler leur différend avec les fabricants; mais
+le préfet de Lyon en 1834, M. de Gasparin, était un homme également
+prudent, ferme et patient, aussi judicieux dans la pratique de
+l'administration que bien instruit des principes de l'économie publique;
+il répondit qu'il n'avait point à intervenir dans les rapports des
+ouvriers avec les fabricants et qu'une liberté mutuelle y devait
+présider; il maintint l'ordre en même temps que la liberté. A la fin de
+février, les ouvriers se lassèrent d'une oisiveté aussi douloureuse que
+vaine, et reprirent leurs travaux. A Lyon, la querelle industrielle
+était ainsi apaisée. Mais la lutte politique devenait de plus en plus
+ardente à Paris; la Chambre des députés discutait la loi sur les
+associations; les républicains prirent là des flammes pour rallumer à
+Lyon l'incendie. Ceux d'entre les ouvriers qui s'étaient engagés dans
+la _Société des droits de l'homme_ propagèrent aisément, parmi leurs
+camarades, l'irritation et la méfiance; les désordres recommencèrent.
+Quelques meneurs avaient été arrêtés comme chefs de sédition et de
+coalition. Ils comparurent le 5 avril devant le tribunal. Confiants dans
+l'autorité morale de la justice et jaloux de sa dignité, le président et
+le procureur du Roi avaient demandé la veille au préfet qu'aucune
+force armée ne fût d'avance chargée de les protéger sur leurs sièges.
+L'audience commencée, la foule se pressait dans la salle et sur la
+place; un grand tumulte s'éleva; un témoin à charge fut insulté et
+maltraité; le procureur du Roi, M. Chegaray, jeune, courageux et dévoué
+à son devoir, se précipita pour le protéger, et fut insulté et maltraité
+à son tour. Le président requit en hâte la force militaire; un piquet
+d'infanterie arriva, peu nombreux et embarrassé dans ses mouvements:
+«Pas de baïonnettes!» cria-t-on dans la foule, et des ouvriers
+arrachaient amicalement les fusils aux mains des soldats qui les
+défendaient mollement. L'audience fut levée et le procès remis au 9
+avril, au milieu de la joie bruyante des républicains qui se flattaient
+d'avoir gagné la troupe et intimidé le pouvoir.
+
+Le 9 avril, dès que le jour parut, aucun doute ne fut plus possible;
+Lyon était en proie, non à une agitation tumultueuse et confuse, mais à
+un mouvement à la fois violent et régulier; évidemment les résolutions
+étaient prises, les instructions données, les préparatifs accomplis, les
+heures fixées. Le tribunal devait ouvrir son audience à onze heures;
+jusqu'à ce moment, devant ses portes, la place Saint-Jean demeura vide
+et solitaire; les insurgés voulaient paraître en masse et agir tout à
+coup; les affiliés de la _Société des droits de l'homme_ attendaient,
+réunis dans leurs sections. A onze heures et demie, l'audience ouverte,
+une première bande arriva, puis d'autres; des barricades furent aussitôt
+formées aux angles de la place; elles s'élevaient au même moment dans
+tous les quartiers de la ville; une proclamation datée de la veille,
+hautement républicaine et outrageusement violente contre le roi
+Louis-Philippe et ses ministres, était partout répandue avec profusion.
+L'attaque commença partout. Elle trouva partout les autorités, civiles
+et militaires, prêtes aussi et attendant les premiers coups. De concert
+avec le préfet et les magistrats municipaux, le général Aymard et les
+généraux sous ses ordres avaient arrêté leur plan; dès le matin, les
+troupes des diverses armes, pourvues de munitions et de vivres, avaient
+occupé les postes qui leur étaient assignés: nulle apparence d'un
+mouvement populaire et inopiné; c'était la guerre préméditée et
+organisée par les prétendants républicains contre le gouvernement
+établi. Elle ensanglanta et dévasta Lyon pendant cinq jours, soutenue
+par les insurgés avec une audace inventive et un acharnement fanatique,
+par l'autorité avec une fermeté patiente, par les troupes avec une
+fidélité au drapeau et une vigueur qui, à la fin, n'étaient pas exemptes
+de colère. Je n'ai garde d'en raconter ici les détails, ni de discuter
+les accusations et les récriminations mutuelles des deux partis: toute
+guerre, et la guerre civile plus que toute autre, abonde en actes de
+violence et de clémence, de générosité et de barbarie, et en accidents
+déplorables autant qu'inévitables. Je ne veux que marquer nettement
+le caractère politique de la lutte engagée en 1834: la conspiration
+révolutionnaire était générale et de longue haleine; pendant qu'elle
+éclatait à Lyon, les républicains tentaient le même coup sur une
+multitude d'autres points, à Saint-Étienne, à Vienne, à Grenoble, à
+Châlons, à Auxerre, à Arbois, à Marseille, à Lunéville. Dans les rues de
+Lyon, pendant le combat, des bulletins datés, comme les proclamations,
+de l'an 42 de la république, répandaient incessamment, parmi les
+insurgés, des nouvelles, presque toujours fausses, pour soutenir leur
+courage: «A Vienne, disait l'un de ces bulletins (_22 germinal_, 11
+avril), la garde nationale est maîtresse de la ville; elle a arrêté
+l'artillerie qui venait contre nous. Partout l'insurrection éclate.
+Patience et courage! La garnison ne peut que s'affaiblir et se
+démoraliser. Quand même elle conserverait ses positions, il suffit de
+la tenir en échec jusqu'à l'arrivée de nos frères des départements.» La
+garnison ne se démoralisa point; les frères des départements ne vinrent
+point; le 13 avril au soir, dans tous les quartiers de la ville,
+l'insurrection vaincue renonçait au combat; et l'autorité, partout
+rétablie, s'étonnait de trouver, parmi les morts, les prisonniers et
+les blessés apportés dans les hôpitaux, à peine un dixième d'ouvriers
+appartenant aux fabriques de soieries, et six étrangers pour un
+Lyonnais.
+
+Au premier bruit et dès la première heure de ces événements, nous ne
+nous fîmes aucune illusion sur leur gravité. En même temps qu'elles
+étendaient au loin leurs bras et suscitaient l'insurrection sur tant
+de points divers, les sociétés républicaines se mettaient en mesure de
+soutenir vigoureusement à Paris ces soulèvements épars. Loin de les
+arrêter, leurs dissensions intérieures enflammaient leurs passions et
+les poussaient aux grands coups. Un gentilhomme breton, neveu par sa
+mère de La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de France, et qui
+s'était fait lui-même dans l'armée, où il avait servi quinze ans, un
+renom mérite de bravoure et de capacité hardie, M. de Kersausie, nature
+à la fois fougueuse et opiniâtre, dominante et populaire, était devenu
+carbonaro, républicain, membre du comité central de la _Société des
+droits de l'homme_, et s'indignait de toute hésitation. Il organisa,
+pour son compte et à part, sous le nom de _Société d'action_, une petite
+association de douze cents hommes, choisis un à un, tous bien connus de
+lui et le connaissant tous, aveuglément hardis et dociles, pleins de
+foi dans leur chef et prêts à lui obéir, sans question ni délai. Ils
+n'avaient entre eux nulle communication écrite, nulle réunion fixe; M.
+de Kersausie leur indiquait à quels moments et sur quels points ils
+devaient se rendre, isolément ou par petits groupes; il arrivait,
+donnait en passant ses instructions, et allait à d'autres, comptant sur
+le dévouement et promettant le succès. Depuis que les troubles avaient
+éclaté à Lyon, il tenait ses fidèles en haleine, pressés d'agir et
+n'attendant que son signal. A côté de cette organisation silencieuse,
+les journaux républicains annonçaient à grand bruit la prétendue
+victoire de l'insurrection lyonnaise: «Le peuple est resté maître du
+terrain, disait la _Tribune;_ il a proclamé un gouvernement provisoire
+et la République. Les troupes se sont peu à peu découragées; une trêve
+de quelques heures a été demandée et obtenue par le général. Ces faits
+sont immenses.» Les faits étaient faux, et, dans ses journaux comme
+devant les Chambres, le cabinet les démentait hautement; mais là
+où règne la passion la vérité ne détruit pas l'effet du mensonge;
+évidemment les conspirateurs de Paris se disposaient à venir en aide à
+ceux de Lyon; c'était notre devoir, même en doutant que nous y pussions
+réussir, de tenter d'étouffer l'incendie dans son foyer; M. Thiers,
+avec une hardiesse prévoyante, fit arrêter les chefs de la _Société des
+droits de l'homme;_ MM. Godefroi Cavaignac et Kersausie échappèrent
+seuls; mais le lendemain, M. de Kersausie, se promenant sur le boulevard
+pour passer encore en revue ses séides disperses, fut reconnu, saisi et
+emmené, malgré sa résistance et ses cris: «A moi, républicains!» qui ne
+lui attirèrent aucun secours. Un second comité, désigné sur-le-champ par
+la Société, fut également surpris et arrêté; les scellés furent mis
+sur les presses de la _Tribune_; M. Thiers prenait l'initiative de ces
+actes, et nous y engagions tous, avec lui, notre responsabilité; mais
+nous ne nous dissimulions pas que de telles mesures, nécessaires pour
+témoigner de la ferme résolution du pouvoir, et utiles pour porter
+le trouble dans l'insurrection, ne suffiraient pas pour la prévenir.
+Incertains encore de l'issue de la lutte engagée à Lyon et près
+d'éclater à Paris, nous convînmes, M. Thiers et moi, que, si elle se
+prolongeait, l'un de nous deux se rendrait, avec M. le duc d'Orléans, à
+l'armée de Lyon, pour défendre la monarchie contre les révoltés du Midi,
+tandis que l'autre, resté à Paris, veillerait à la sûreté du Roi et aux
+soins généraux du gouvernement. Nous n'eûmes point à recourir à
+ces résolutions extrêmes: le 13 avril arriva de Lyon une dépêche
+télégraphique datée de la veille au soir, et portant: «Lyon est délivré;
+les faubourgs occupés par les insurgés sont tombés en notre pouvoir; les
+communications sont rétablies partout. Les malles-postes ont repris ce
+soir leur service. Les anarchistes sont dans le plus grand désordre.»
+Immédiatement, à deux heures de l'après-midi, un supplément du
+_Moniteur_ répandit dans Paris ces nouvelles, en ajoutant: «A Paris, le
+calme s'est maintenu. Les complices, les instigateurs des anarchistes
+lyonnais méditaient de sinistres projets; ils ont été saisis en grand
+nombre. L'autorité veille et les réprimera avec la plus grande énergie.
+Le devoir du Gouvernement est d'avertir les insensés qui voudraient se
+livrer à des désordres que des forces considérables sont préparées, et
+que la répression sera aussi prompte que décisive.» C'était bien à des
+insensés que le pouvoir adressait en vain ce loyal avertissement: les
+hommes qui jusque-là s'étaient bornés à de sinistres menaces, attendant
+de Lyon la victoire, cédèrent tout à coup, en apprenant la défaite, aux
+emportements de la colère, au désir de la vengeance et à la honte de
+n'avoir rien fait eux-mêmes pour la cause à laquelle leurs amis
+venaient de se dévouer. Ce même jour 13 avril, à cinq heures du soir,
+l'insurrection éclata dans Paris; de nombreuses barricades s'élevèrent
+dans les rues les plus populeuses des deux rives de la Seine; les
+cris _vivent les Lyonnais! vive la République!_ retentirent; un jeune
+officier de la garde nationale, M. Baillot, qui portait un ordre à la
+mairie du XIIe arrondissement, fut tué d'un coup de feu tiré par une
+main cachée; le colonel de la 4e légion, M. Chapuis, et plusieurs
+officiers furent frappés et grièvement blessés en approchant des
+barricades. Ces attaques soudaines et obscures allumèrent, dès le
+premier moment, la colère au sein de la lutte. Vivement pressés de
+toutes parts, les insurgés furent bientôt contraints de se concentrer
+dans ce même quartier Saint-Merry qui avait été, les 5 et 6 juin 1832,
+le théâtre de leur résistance désespérée; la nuit était venue; les chefs
+de la garde nationale et de l'armée résolurent d'attendre le jour pour
+les forcer dans cette retraite. Vers minuit, le général Bugeaud sortit
+pour aller prendre une position qu'il jugeait nécessaire d'occuper;
+M. Thiers l'accompagna, voulant reconnaître par lui-même la portée du
+combat et du péril. Ils cheminaient le long des maisons, à la tête d'une
+petite colonne, sans autre clarté que celle des lumières placées sur
+quelques fenêtres, et qui tombait sur les uniformes et les armes.
+Un coup de feu, tiré par le soupirail d'une cave, frappa à mort un
+capitaine de leur troupe; un autre coup blessa mortellement un jeune
+auditeur au Conseil d'État, venu pour porter à M. Thiers un message.
+A mesure qu'ils avançaient, de nouvelles victimes tombaient, et les
+regards cherchaient en vain les meurtriers. La colère bouillonnait dans
+le coeur des soldats. Dès que le jour parut, une attaque générale fut
+dirigée contre les insurgés; ils se réfugiaient dans des rues étroites
+et tortueuses, et là, embusqués derrière leurs barricades ou cachés
+dans les maisons, ils faisaient feu sans être vus et s'échappaient sans
+pouvoir être atteints. Dans la rue Transnonain, des soldats emportaient
+sur un brancard leur capitaine blessé; plusieurs coups de feu, partis
+d'une maison devant laquelle ils passaient, les assaillirent et tuèrent
+leur capitaine entre leurs mains. Furieux, ils enfoncèrent les portes de
+la maison, se précipitèrent à tous les étages, dans toutes les chambres,
+et un massacre indistinct et cruel vengea aveuglément de sauvages
+assassinats. Ces soldats appartenaient à la brigade du général Lascours,
+l'un des officiers les plus équitables, les plus humains et les plus
+libéraux de l'armée. Il n'était pas sur le lieu même au moment de cette
+scène déplorable, et, lorsqu'il eut à s'en expliquer dans la Chambre des
+pairs, où il siégeait, il le fit avec une fermeté sincère, défendant,
+comme il le devait, ses soldats et l'armée, sans pallier ni excuser
+leurs emportements: dans l'effervescence populaire et militaire, le
+meurtre et la vengeance vont vite. Dès sept heures du matin, la lutte
+avait cessé; on n'entendait plus que de rares coups de fusil, tirés dans
+le lointain par des fugitifs; on ne rencontrait plus dans les rues que
+des prisonniers emmenés par bandes. Ce même jour, dès que les Chambres
+furent réunies, nous allâmes, l'amiral de Rigny à la Chambre des pairs
+et moi à la Chambre des députés, annoncer qu'à Paris comme à Lyon
+l'insurrection était vaincue. Les deux Chambres suspendirent à l'instant
+leur séance, et se rendirent en corps auprès du Roi pour se féliciter
+avec lui de la défaite de l'anarchie, car la tentative révolutionnaire
+qui venait d'échouer n'eût amené, pour la France, point d'autre
+résultat, et ne méritait pas un autre nom.
+
+Quand un gouvernement a été contraint de remporter de telles victoires,
+c'est son devoir le plus impérieux de prendre sur-le-champ les mesures
+qui peuvent en prévenir désormais la nécessité. La première, et
+peut-être la plus urgente, était que de si déplorables événements, leurs
+causes, leurs développements progressifs, le caractère et les vues de
+leurs auteurs, fussent mis complétement à découvert; il fallait que,
+devant le pays, le grand jour se levât sur la maladie révolutionnaire,
+sur ses sources, ses symptômes, ses ravages et ses effets. Il fallait
+aussi que les moyens matériels qui avaient servi à commettre ces
+sanglants désordres fussent enlevés et interdits à ceux qui en avaient
+fait ou qui voudraient en faire un si coupable emploi. Éclairer les
+esprits et désarmer les bras, tels devaient être les premiers soins
+du pouvoir et les premiers fruits du succès. Nous nous empressâmes de
+satisfaire à cette double nécessité. Dès le lendemain, une ordonnance du
+Roi déféra à la Cour des pairs le jugement de l'attentat général ou des
+attentats qui venaient d'être commis contre la sûreté de l'État. C'était
+à la fois la juridiction constitutionnelle et la seule capable de
+porter la lumière dans ce vaste chaos de faits et d'acteurs, en plaçant
+toujours l'équité à côté de la loi. Je dirai plus tard avec quelle
+efficacité, malgré des obstacles inouïs, la Cour des pairs s'acquitta de
+sa mission. Ce même jour, 15 avril, un projet de loi fut présenté à la
+Chambre des députés pour régler à quelles conditions des armes et
+des munitions de guerre pourraient être possédées, et quelles peines
+encourraient ceux qui contreviendraient à ces dispositions, ou qui
+feraient de ces moyens d'attaque un illégitime emploi. Complétée et
+fortifiée par les deux Chambres, cette loi fut immédiatement promulguée,
+et le jour même de sa promulgation, le 24 mai 1834, la Chambre des
+députés, qui touchait au terme de ses pouvoirs, fut dissoute et la
+réunion des colléges électoraux ordonnée. Il nous convenait, après une
+telle lutte, de nous présenter devant le pays.
+
+Son jugement nous fut hautement favorable; les élections sanctionnèrent
+la politique de résistance et sa victoire; l'opposition y perdit plus
+du tiers de ses forces; le rétablissement de la confiance publique,
+l'activité promptement renaissante des affaires, la satisfaction
+générale qui se manifestait confirmèrent le suffrage du corps électoral,
+et prouvèrent combien la masse de la population était étrangère aux
+voeux et aux menées des factions: «Je suis content, m'écrivait de
+Toulouse M. de Rémusat; je trouve la victoire au moins suffisante. Ce
+n'est pas que l'état intérieur de la société me paraisse rassurant;
+mais à cet égard, je n'attends de remède que du temps qui ramènera les
+esprits, ou y produira des changements supérieurs à toute prévoyance. A
+ne voir les choses qu'en politique pratique, je n'aurais pas voulu d'une
+victoire plus complète; la nôtre doit donner lieu à deux tendances qu'à
+mon avis il faut repousser également: la première, qui vous entraînerait
+à une réaction sous prétexte d'achever votre ouvrage; la seconde qui
+amènerait une dispersion générale par excès de sécurité. Ne prendre de
+nouvelles mesures d'ordre que si de nouveaux événements les commandent,
+ne revenir sur aucune des largesses, même abusives, qui pourraient avoir
+été faites en matière de libertés publiques; à ces deux conditions, on
+évitera les deux fautes que je redouterais beaucoup.»
+
+Le cabinet n'était enclin à commettre ni l'une ni l'autre: nous n'avions
+nulle envie de provoquer de nouvelles luttes en aggravant la répression
+victorieuse, ni de restreindre des libertés légales dont la présence
+nous donnait dans le public une grande force morale, et dont l'appui ne
+nous avait jamais manqué dans les jours de péril. Je répondis à M. de
+Rémusat: «La victoire est grande en effet; mais la campagne prochaine
+sera très-difficile. L'impression évidente ici est une détente générale;
+chacun se croit et se croira libre de penser, de parler et d'agir comme
+il lui plaira; chacun sera rendu à la pente de ses préjugés et de ses
+prétentions personnelles. On répète de tous côtés, avec une complaisance
+visible, que la situation est bien changée, que les choses et les
+personnes prendront une face toute nouvelle, qu'il ne sera plus question
+d'émeutes, de dangers imminents, de nécessités impérieuses. Il y a du
+vrai en cela, mais pas tant qu'on le dit; les choses ne changent pas,
+les dangers ne disparaissent pas ainsi en un clin d'oeil. Nous avons
+fait un grand pas dans la voie de l'affermissement et de la sécurité;
+mais nous y chancellerons encore plus d'une fois, et il faudra plus
+d'une fois se rallier pour faire face à l'ennemi. Tenez pour certain que
+longtemps encore nous aurons sur les bras assez de périls pour que la
+fermeté et la discipline soient indispensables à tout ce monde si pressé
+de se rassurer et de s'émanciper.»
+
+Nous étions sur le point de rencontrer des difficultés d'une autre sorte
+que les insurrections et les complots, et presque aussi graves quoique
+moins éclatantes. Tout nous indiquait que la Chambre nouvelle,
+tranquille sur l'ordre public et la politique générale, serait, en
+matière de finances, ombrageuse et exigeante; l'idée s'accréditait qu'au
+sein de la paix européenne et après la défaite des factions,
+l'armée pouvait être réduite, qu'elle coûtait trop cher, que, dans
+l'administration de la guerre, de larges économies étaient possibles, et
+devaient rendre possible la réduction de certains impôts: «Les finances,
+m'écrivait aussi M. de Rémusat, seront une plus grande affaire que
+jamais; on dit couramment que la question financière est désormais
+toute la question politique.» Nous pressentions que, dans la session
+prochaine, le tiers-parti chercherait et trouverait dans cette question
+un moyen facile de popularité et d'attaque; la conversation de M. Dupin
+disait d'avance quels seraient, à cet égard, quand il serait rentré au
+fauteuil de la présidence, son attitude et son langage[12]. Le maréchal
+Soult surtout était l'objet des plaintes et des méfiances; on le croyait
+dépensier et désordonné, peu soucieux des votes des Chambres, trop
+complaisant avec le Roi; et son administration plus active que
+régulière, son goût pour des innovations souvent coûteuses et douteuses,
+sa façon à la fois rude et confuse d'expliquer les affaires et
+de repousser les attaques, fournissaient contre lui des armes et
+refroidissaient envers lui beaucoup de fidèles amis du cabinet. Tel
+était, sur son compte, l'état des esprits que, même hors de France, les
+spectateurs attentifs en étaient frappés; M. de Barante m'écrivait de
+Turin, le 5 juin 1834: «Le maréchal sera prochainement un grand sujet
+d'embarras; je sais, parce qu'on me l'écrit, et sans qu'on me l'écrive,
+que tant de dépenses est une chose odieuse au pays, et qu'elles ne
+seront endurées que peu de temps encore. Et pourtant pouvons-nous nous
+contenter d'un administrateur de l'armée? N'est-ce pas encore un chef de
+l'armée qui est indispensable? A l'étranger, où l'on ne comprend rien
+à la raison publique, à la force de l'opinion, le gouvernement paraît
+reposer sur le maréchal. Je prévois sa chute, et elle me fait peur.»
+
+[Note 12: Dans le petit discours qu'il prononça, selon l'usage, en
+prenant possession du fauteuil, le 9 août 1834, il s'exprima ainsi:
+
+«Ce qui devra surtout préoccuper vos esprits, c'est notre état
+financier. Vainement la Chambre a proclamé, dans trois adresses
+successives, «qu'il importait de travailler sans relâche à mettre les
+dépenses en équilibre avec les revenus, et à renfermer avec sévérité les
+ministres dans les allocations du budget.» (Adresses de 1832, 1833 et
+1834.) Le contraire est toujours arrivé; les dépenses se sont de plus en
+plus élevées au-dessus des recettes; les limites des crédits législatifs
+ont été constamment dépassées.
+
+«Cependant, messieurs, la Chambre a l'initiative de l'impôt; elle fixe,
+par ses allocations, la mesure des charges dont il sera permis de grever
+le pays. Elle ne doit donc pas tolérer qu'on lui force la main après
+coup, par l'allégation tardive qu'il faut bien que l'on paye ce qui,
+quoique malgré elle, a été une fois dépensé.
+
+«Si la législation actuelle est insuffisante pour parer à cet abus, il
+y faudra chercher un remède plus efficace; mais certainement la Chambre
+doit porter sur ce point la plus sérieuse attention, à peine de voir
+annuler la souveraineté qui lui appartient en fait de subsides, et de
+déchoir, aux yeux de la nation, du rang qu'elle occupe et qu'elle doit
+garder dans la constitution.»]
+
+Aux embarras qui nous attendaient, à cause de lui, dans les Chambres, le
+maréchal Soult en ajoutait d'autres, au sein même du cabinet et dans ses
+rapports soit avec le Roi, soit avec ses collègues. Nul homme ne m'a
+offert un aussi frappant exemple de la diversité des qualités et des
+procédés par lesquels le pouvoir s'acquiert et s'exerce dans la vie
+militaire et dans la vie civile. Quand il avait affaire à ses compagnons
+d'armes, généraux, officiers ou soldats, le maréchal Soult avait des
+aperçus justes et fermes, des instincts puissants, des mouvements et des
+mots heureux, qui lui donnaient une rare autorité. Le général Hulot,
+qu'il avait fait mettre à la retraite, lui en témoignait à lui-même son
+humeur avec une violence qui avait l'air d'une provocation personnelle:
+«Vous n'y pensez pas, général, lui dit le maréchal, vous oubliez qu'il
+y a quarante ans que je ne me bats plus qu'à coups de canon.» Un jour,
+pendant que nous étions réunis en conseil au ministère de la guerre, il
+fit appeler le colonel Simon Lorière pour l'envoyer en mission à Nantes;
+ses instructions reçues, avec l'ordre de partir sur-le-champ, le colonel
+se retira; mais, à peine hors du salon, il en rouvrit précipitamment la
+porte en disant: «Monsieur le maréchal, où trouverai-je une voiture?--Me
+prenez-vous pour un carrossier?» lui dit le maréchal en refermant
+brusquement sur lui la porte. Ce mélange de hauteur et de rudesse, cette
+brutalité spirituelle étaient familiers au duc de Dalmatie dans l'armée,
+et lui réussissaient toujours. Mais quand il avait à traiter avec des
+hommes politiques, très-différents de lui par l'origine, les idées, les
+habitudes, et ses associés très-indépendants, ce grand chef militaire
+perdait beaucoup de ses qualités et de ses avantages; il manquait de
+tact, jugeait mal des situations ou des caractères, et déployait plus
+d'activité tracassière et de ruse inquiète que de prompte et fine
+sagacité. Il était méfiant, susceptible, bourru, et semblait vouloir se
+venger, en se rendant incommode, de l'autorité qu'il n'avait pas. Il
+y réussissait trop bien: nous supportions tous avec déplaisir ses
+exigences, ses vacillations, les inégalités de son humeur; c'était un
+grand ennui d'avoir à répondre devant les Chambres d'une administration
+confuse, et qui se défendait mal elle-même; le Roi lui-même, qui tenait
+fort au maréchal Soult, «car, disait-il, il me faut une grande épée,»
+se montrait impatienté de ses caprices et las de continuels
+raccommodements.
+
+Une question qui commençait alors à s'élever dans toute sa grandeur, la
+question de l'Algérie, devint, pour cette mésintelligence intérieure du
+cabinet, jusque-là contenue, une occasion d'éclater. Les affaires de la
+France elle-même avaient été depuis 1830 si graves et si pressantes, que
+le gouvernement n'avait guère donné à celles de l'Algérie que la part de
+soin et de force absolument commandée par la nécessité. Bien décidé, par
+honneur et par instinct, à ne point abandonner ce que la Restauration
+avait conquis, il avait maintenu à Alger les troupes indispensables pour
+résister aux efforts d'expulsion que tentaient sans cesse les Turcs
+et les Arabes. Quatre commandants militaires, le général Clauzel, le
+général Berthezène, le duc de Rovigo et le général Voirol, s'y étaient
+succédé avec des conduites fort diverses et de continuelles alternatives
+de succès et de revers. Par le seul fait de notre présence et des
+nécessités ou des entraînements de la guerre, notre domination s'était
+portée sur les principaux points de l'ancienne Régence; nous avions
+pris l'attitude et commencé l'oeuvre de conquérants du pays; mais notre
+possession était très-bornée, précaire, rudement contestée, également
+incertaine quant à son étendue et quant au système d'établissement et
+d'administration qui devait y être adopté. L'accroissement progressif
+des dépenses et l'incertitude de plus en plus évidente du plan de
+conduite ne tardèrent pas à exciter une vive sollicitude; en 1833, une
+commission formée d'hommes considérables, pris dans les deux Chambres,
+dans l'armée et dans la marine, fut chargée d'aller visiter l'Algérie et
+d'étudier, sur place, ce qui s'y faisait, ce qui s'y devait faire, ce
+qu'on en pouvait espérer, et par quels moyens. A son retour, une autre
+grande commission, présidée par le duc Decazes, recueillit tous les
+faits, les exposa, les discuta dans un long rapport qui devint public;
+et à la fin d'avril 1834, un grand débat, élevé dans la Chambre des
+députés à l'occasion du budget de la guerre, fit de la possession et
+du mode de gouvernement de l'Algérie l'une des plus sérieuses
+préoccupations des Chambres, et l'un des plus graves embarras du
+cabinet. Deux idées se déployèrent dans ce débat: l'une, que l'Algérie
+était, pour la France, un fardeau dont il serait sage de se décharger,
+et qu'il fallait du moins atténuer autant qu'on le pourrait, en
+attendant que l'expérience conseillât évidemment et que le sentiment
+éclairé du pays permît de faire mieux; l'autre, que le gouvernement
+purement militaire de l'Algérie était de tous le plus compromettant, le
+plus entaché d'abus impossibles à prévenir, et qu'il fallait se hâter
+de substituer aux généraux un chef civil, aux conquérants un
+administrateur. M. Dupin et M. Passy surtout développèrent habilement
+ces deux idées, et leurs raisonnements, leurs critiques du passé,
+leurs prévisions de l'avenir, leurs inquiétudes, manifestées avec
+une honorable indépendance des instincts populaires, laissèrent dans
+beaucoup d'esprits, sur les divers bancs de la Chambre, une impression
+profonde.
+
+Presque tout ce que disaient M. Dupin et M. Passy était vrai; mais ils
+oubliaient d'autres vérités supérieures à celles dont ils se montraient
+si préoccupés. Pour les peuples comme pour les individus, la grandeur
+a ses conséquences et ses conditions auxquelles ils ne sauraient se
+soustraire sans déchoir, et la Providence leur assigne, dans ses
+desseins sur l'humanité, un rôle qu'ils sont tenus d'accomplir. Non que
+les tentatives hardies ou les persévérances obstinées, dont l'occasion
+se présente dans la vie d'une nation, lui soient toutes également
+commandées; il en est beaucoup d'illégitimes et d'insensées auxquelles
+elle doit et peut sans péril d'honneur se refuser. Quelles sont celles
+qui portent un plus grand et plus impérieux caractère? C'est une
+question d'instinct politique, et, si j'ose le dire, d'intuition humaine
+dans l'ordre divin. La conservation de l'Algérie était, j'en suis
+convaincu, après 1830, une nécessité de cette sorte: il y avait là, pour
+la France, un cas de grandeur personnelle et un devoir envers l'avenir
+du monde chrétien. Nous nous serions plus affaiblis et plus courbés à
+rejeter le fardeau qu'à le porter.
+
+La conservation de l'Algérie une fois admise, le maintien du
+gouvernement militaire y était aussi, en 1834, une nécessité,
+non-seulement pour la sûreté de notre possession, mais même pour
+son administration intérieure. Le pire mal dans un état naissant et
+très-contesté, c'est l'incertitude et la discorde au sein du pouvoir.
+Dompter et gouverner les Arabes était en Afrique notre première affaire,
+bien autrement pressante et incessante que le soin d'administrer de
+rares colons. L'unité, la promptitude et la discipline du régime
+militaire y étaient indispensables. De graves abus entachaient ce
+régime, et quelques soins que prît le pouvoir central pour les réprimer,
+il ne pouvait se flatter de les supprimer absolument; mais la lutte et
+l'affaiblissement mutuel de deux régimes incohérents eussent été bien
+plus graves encore. C'est le devoir des gouvernements d'accepter, sans
+cesser de les combattre, les inconvénients d'un choix nécessaire entre
+des systèmes divers. On pouvait d'ailleurs espérer que beaucoup de nos
+officiers, appliqués avec leur vive, ferme et sympathique intelligence
+au gouvernement des Arabes, se formeraient promptement à cette nouvelle
+mission. Déjà, en 1832, le capitaine Lamoricière, premier chef du
+premier bureau arabe organisé par le général Trézel, alors chef
+d'état-major de l'armée d'Afrique, était un bon exemple et un heureux
+augure. On sait que, malgré quelques exceptions déplorables, cette
+institution a tenu au delà de ce qu'on s'en était promis.
+
+Appelés à résoudre les deux questions ainsi posées quant à l'Algérie,
+nous n'eûmes pas sur le maintien de notre établissement un moment
+d'hésitation; le maréchal Soult déclara, au nom du conseil, que la
+France garderait, en tout cas, sa conquête. Sur le mode de gouvernement
+de l'Algérie, nous fûmes moins clairvoyants et moins fermes; les abus
+du régime militaire avaient fait grand bruit; la Chambre des députés,
+chagrine et indécise, avait réduit les fonds demandés pour la
+colonisation; on espérait, d'une administration civile, moins de
+violence en Afrique et plus de faveur en France; le duc Decazes venait
+de présider, avec beaucoup d'activité et d'esprit pratique, la grande
+commission dont le rapport avait mis les faits en lumière et nettement
+posé les questions. Dans une réunion du cabinet, son nom fut proposé
+pour le gouvernement de l'Algérie qu'il était temps, disions-nous, de
+rendre civil pour redresser les griefs que le régime militaire avait
+suscités, et pour écarter les obstacles que ces griefs nous suscitaient
+dans les Chambres. Le maréchal Soult repoussa brusquement cette idée
+comme une personnalité blessante, et soutint l'absolue nécessité d'un
+gouverneur militaire. La discussion s'engagea, s'anima, se renouvela
+dans plusieurs réunions successives. Le maréchal, plus entêté qu'habile
+à défendre son avis, déclara avec humeur qu'il se retirerait du cabinet
+plutôt que de céder à cet égard. Le ministre de la marine, l'amiral
+Jacob, se récria avec une surprise inquiète: «Mais, monsieur le
+maréchal, votre retraite serait la dissolution du cabinet; si vous étiez
+mort, encore passe.» L'humeur du maréchal redoubla; nous étions, M.
+Thiers et moi, et presque tous nos collègues avec nous, peu troublés
+de sa menace; l'occasion nous paraissait bonne pour nous délivrer d'un
+président devenu plus compromettant qu'utile, et que nous supportions
+aussi impatiemment dans le conseil que nous étions, dans les Chambres,
+embarrassés à le soutenir. Nous persistâmes à réclamer pour l'Algérie
+un gouverneur civil, comme le maréchal à s'y refuser. La session
+approchait; le cabinet ne pouvait s'y présenter dans cet état de
+discorde inerte. Nous résolûmes d'y mettre un terme. A nos premières
+ouvertures, le Roi fit beaucoup d'objections: «Prenez-garde, le maréchal
+Soult est un gros personnage; je connais comme vous ses inconvénients,
+mais c'est quelque chose que de les connaître; avec son successeur, s'il
+accepte (c'était du maréchal Gérard qu'il s'agissait), vos embarras
+seront autres, mais plus graves peut-être; vous perdrez au change.»
+Notre parti était pris d'insister. Le Roi partit le 8 juillet pour le
+château d'Eu; je l'y accompagnai, chargé par mes collègues de le décider
+au changement, pendant que M. Thiers, plus lié qu'aucun de nous avec le
+maréchal Gérard, déciderait celui-ci à l'acceptation. A peine arrivé
+au château d'Eu, je reçus de M. Thiers cette lettre: «J'ai causé
+très-longuement, et voici le résultat. On ne craint plus, comme il y a
+deux mois, le fardeau des affaires; on craint la tribune; évidemment
+c'est la crainte de quelqu'un qui songe à s'exécuter. J'ai dit
+formellement que je parlais d'accord avec vous et Rigny, que nous
+allions faire une démarche formelle à la première occasion, et on m'a
+répondu: «Mais voyez, prenez garde; tâchez de vous entendre entre vous;
+je crains un pareil fardeau.» Jamais on ne m'a dit non, ni oui, et ma
+conviction, c'est qu'on céderait à la première attaque formelle du Roi.
+Faites-lui bien sentir la nécessité de nous tirer d'un gâchis atroce
+où nous perdons tous les jours quelque chose.» Le lendemain, M. Thiers
+était moins confiant: «Mon convive d'avant-hier est retourné; sa femme,
+effrayée pour sa santé, travaille sans relâche à nous l'enlever; il
+recule, il recule à perte de vue, et je ne vois plus moyen de fonder sur
+un terrain qui cède indéfiniment. Soyez donc moins insistant auprès du
+Roi; ce serait lui donner une espérance trompeuse. Je pensais, avec nos
+amis, à l'illustre personnage de Londres, quand est venue aujourd'hui
+une dépêche télégraphique de Calais qui annonce la retraite de lord
+Grey. Voilà un nouvel horizon. Ce sera peut-être une occasion de faire,
+et plus probablement une occasion de ne rien faire du tout. Il faut
+voir, et songer à exiger une concession du vieux maréchal.» Le jour
+suivant, le maréchal Gérard se montrait plus près d'accepter: «On croit,
+m'écrivait M. Thiers, que l'impossibilité d'avoir M. de Talleyrand, qui
+est aujourd'hui indispensable à Londres, peut être un moyen sur mon
+convive qui toujours s'est retranché sur la possibilité d'en avoir un
+autre. Tous nos collègues, Rigny, Duchâtel, Persil, sont unanimes sur
+l'impossibilité de marcher longtemps comme nous sommes.»
+
+Plus en effet l'incertitude se prolongeait, plus la difficulté du
+_statu quo_ devenait grande. Le Roi le sentit, et tout en répétant ses
+objections et ses pronostics, il prit son parti de presser lui-même
+l'acceptation du maréchal Gérard. La distribution des récompenses, à la
+suite de l'exposition des produits de l'industrie, le rappelait à Paris;
+nous quittâmes le château d'Eu le 13 juillet, et le 18, le _Moniteur_
+annonça que la démission du maréchal Soult était acceptée, et que le
+maréchal Gérard devenait ministre de la guerre et président du Conseil.
+
+Je raconte avec quelque détail cette crise ministérielle pour en
+rétablir le vrai caractère. C'est le penchant des spectateurs de
+chercher, dans de tels incidents, des motifs cachés, des vues
+lointaines, des intrigues profondes, et d'attribuer les complications du
+drame aux passions ou aux intérêts personnels des acteurs. On se plaît à
+étaler ainsi, sous le manteau de l'histoire, des plans et des scènes de
+tragédie ou de comédie savamment inventées. Plusieurs écrivains sont
+tombés, à l'occasion du fait que je rappelle ici, dans cette sagacité
+imaginaire et crédule; ils ont vu, dans la retraite du maréchal Soult
+en 1834, le dénoûment d'une longue lutte entre les hommes d'épée et les
+hommes de parole, le symptôme d'une rivalité déjà flagrante entre M.
+Thiers et moi, le travail sourd d'ambitions impatientes, mais encore
+obligées de marcher à leur but par des voies détournées. Je sais quelle
+est la complication des mobiles qui déterminent la conduite des hommes,
+et combien de sentiments confus, de désirs secrets, de velléités
+flatteuses s'élèvent dans les coeurs à mesure que les événements se
+développent et entr'ouvrent les perspectives de l'avenir. Mais dans
+un régime de liberté et de publicité, ces causes occultes et purement
+personnelles sont fort loin de jouer, dans la marche des affaires, le
+grand rôle qu'on leur prête; et quand des hommes d'un esprit un peu
+sensé sont engagés dans le gouvernement de leur pays, quelles que soient
+leurs tentations et leurs faiblesses, c'est surtout par des nécessités
+et des motifs publics qu'ils agissent. A l'éloignement du maréchal Soult
+purent se mêler quelques-uns des instincts par lesquels on a voulu
+l'expliquer; il se peut qu'il n'eût pas beaucoup de goût pour les
+orateurs et les doctrinaires, et qu'à leur tour ils désirassent un chef
+plus sympathique et plus sûr pour leurs idées et leur cause; il se peut
+que M. Thiers lui préférât, comme président du conseil, le maréchal
+Gérard dont la nuance politique se rapprochait de la sienne, et sur
+lequel il pouvait se promettre une influence particulière; mais aucun de
+ces motifs n'entra pour beaucoup dans l'éloignement du maréchal Soult,
+et la mesure ne fut déterminée que par les causes purement politiques
+que j'indiquais tout à l'heure. Ce fut de notre part une faute, et une
+double faute: nous avions tort, en 1834, de vouloir un gouverneur civil
+en Algérie; il s'en fallait bien que le jour en fût venu. Nous eûmes
+tort de saisir cette occasion pour rompre avec le maréchal Soult et
+l'écarter du cabinet; il nous causait des embarras parlementaires et
+des ennuis personnels; mais il ne contrariait jamais et il servait bien
+quelquefois notre politique générale. C'était à nous de donner aux
+Chambres le conseil et l'exemple de le soutenir; et s'il devait tomber,
+il valait mieux qu'il tombât devant un échec public que par un
+mouvement intérieur. La retraite du duc de Broglie avait déjà été un
+affaiblissement pour le cabinet; celle du duc de Dalmatie aggrava le
+mal, et nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que la porte par
+laquelle il était sorti restait une brèche ouverte à l'ennemi que nous
+combattions.
+
+Dès que la session s'ouvrit, l'adresse proposée dans la nouvelle Chambre
+des députés révéla le péril; elle fut l'oeuvre et la manoeuvre du
+tiers-parti à qui l'avénement du maréchal Gérard donnait confiance et
+espérance. L'oeuvre était équivoque et la manoeuvre sournoise, selon le
+caractère et la coutume de leurs auteurs; le cabinet et la politique de
+résistance n'étaient pas attaqués dans l'adresse, mais ils y étaient
+encore moins soutenus; on se félicitait des victoires qui avaient
+rétabli l'ordre, mais en se gardant bien de s'engager avec les
+vainqueurs, et en laissant entrevoir le désir d'un autre drapeau. Les
+hommes sont bien plus pressés de se délivrer de leurs alarmes que de
+leurs périls; le tiers-parti voulait croire et persuader que la lutte
+était définitivement close, et qu'il n'y avait plus à parler que de
+conciliation et de paix. Ces faiblesses d'esprit et de coeur étaient
+précisément ce que nous avions le plus à redouter, car elles nous
+affaiblissaient et nous énervaient nous-mêmes en face d'ennemis ardents
+et qui ne songeaient à rien moins qu'à désarmer. Quand l'adresse fut
+discutée, quelques-uns de nos amis, entre autres le général Bugeaud et
+M. Janvier, demandèrent qu'on sortît des équivoques, et que la Chambre
+se prononçât nettement pour ou contre la politique bien connue du
+cabinet. En dehors de la Chambre, notre plus ferme appui dans la presse,
+le _Journal des Débats_, nous engageait à provoquer nous-mêmes cette
+épreuve décisive. Je demandai des explications sur le paragraphe de
+l'adresse qui semblait contenir, envers le cabinet, des insinuations
+malveillantes. Le rédacteur, M. Étienne, s'en défendit, toujours
+obscurément, mais de façon à donner à mon insistance, si elle se fût
+prolongée, l'air d'un entêtement agressif et inutile. L'opposition
+presque tout entière vota l'adresse en déclarant avec ironie qu'elle
+n'en acceptait pas les commentaires, et le cabinet sortit affaibli de ce
+débat qu'il eût certainement bien fait de transformer en combat sérieux,
+car dès que l'adresse fut votée, non-seulement l'opposition, mais les
+hommes mêmes qui avaient protesté contre toute intention hostile, la
+présentèrent comme un échec grave pour le cabinet, échec qui prouvait
+son peu de crédit dans la Chambre, et ne lui permettait pas de rester au
+pouvoir.
+
+Éludée dans les Chambres, la question fut bientôt nettement posée dans
+l'intérieur du cabinet. Depuis la défaite des insurrections de Lyon
+et de Paris et la victoire des élections, on parlait d'une amnistie
+générale. Le maréchal Gérard, en entrant dans le cabinet, n'en avait
+point fait la condition de son acceptation, mais c'était son voeu et son
+espoir. Ce vaillant homme, si ferme sur les champs de bataille, était
+singulièrement timide et incertain dans l'arène politique, surtout quand
+il fallait soutenir des luttes qui le troublaient dans ses amitiés ou
+ses habitudes. Toujours prêt à risquer sa vie, il ne pouvait souffrir ce
+qui la dérangeait. Sincèrement attaché à la monarchie nouvelle, il était
+fort loin de se faire le patron des républicains ses ennemis; mais les
+amis des républicains, leurs anciens associés, leurs apologistes plus ou
+moins explicites l'entouraient et l'assiégeaient de leurs conseils, de
+leurs inquiétudes, de leurs désirs. Ils lui représentaient le procès
+engagé devant la Cour des pairs contre les insurgés vaincus comme
+une entreprise impossible, qui amènerait des scènes déplorables,
+de nouvelles violences, et finirait par un dénoûment funeste. La
+perspective de ce procès pesait sur l'esprit du maréchal comme un
+cauchemar dont l'amnistie seule pouvait le délivrer. Rien n'est plus
+séduisant que la générosité venant en aide et servant de voile à la
+faiblesse. Les grandes discordes civiles ne finissent que par des
+amnisties, mais pourvu que l'amnistie arrive au moment où les discordes
+sont près de finir, et qu'elle en scelle réellement la fin. Nous étions
+fort loin de cette issue: non-seulement les conspirateurs vaincus ne
+renonçaient point à leurs desseins et à leurs espérances, mais ils les
+poursuivaient, ils les proclamaient avec la plus opiniâtre audace, aussi
+arrogants, aussi menaçants du fond des prisons que dans leurs journaux,
+et repoussant tout haut l'amnistie que dans leur coeur ils désiraient,
+comme une délivrance pour eux-mêmes, et bien plus encore comme une
+éclatante démonstration de la faiblesse et de la peur du gouvernement
+qu'ils voulaient abattre. Nous avions, M. Thiers et moi, un profond
+sentiment de cette situation, et nous regardions l'amnistie, mise à la
+place du procès, comme un acte de lâcheté inintelligente et imprévoyante
+qui redoublerait, parmi les ennemis de l'ordre établi, l'ardeur et la
+confiance, en les glaçant chez ses défenseurs. Le Roi partageait notre
+conviction. Nous nous refusâmes décidément à cette mesure quand le
+maréchal Gérard en fit la demande formelle, et il se retira du cabinet
+le 29 octobre 1834, plus satisfait, je crois, d'être affranchi de la
+responsabilité qui eût accompagné l'adoption de sa proposition que fâché
+de n'avoir pas réussi à la faire accepter.
+
+Il n'y a point de plus grande colère que celle qui naît d'un grand
+mécompte. Dans les diverses régions de l'opposition, les espérances
+étaient très-diverses; la retraite du maréchal Gérard les décevait
+toutes, celles qui se promettaient la dislocation du cabinet comme
+celles qui voulaient le renversement de la monarchie; les amours-propres
+étaient aussi froissés que les convictions ardentes étaient irritées,
+et le tiers-parti montrait autant d'humeur que les républicains de
+violence. Évidemment la situation du cabinet allait être à la fois
+aggravée et affaiblie. Après quelques tentatives pour lui chercher un
+nouveau président, M. Thiers vint me trouver un matin, et nous tombâmes
+d'accord que, pour nous, la meilleure conduite était de nous retirer
+comme le maréchal Gérard, et de laisser le champ libre au tiers-parti.
+S'il réussissait à former un ministère et à pratiquer sa politique, ce
+serait la preuve que la nôtre n'était, pour le moment, plus de saison et
+que notre retraite était opportune; s'il échouait, nous puiserions,
+dans l'impuissance démontrée de nos adversaires, une force nouvelle. M.
+Duchâtel, l'amiral Rigny et M. Humann furent pleinement de cet avis; M.
+Persil et l'amiral Jacob seuls s'y refusèrent. Nous allâmes offrir au
+Roi nos cinq démissions. Il s'en montra surpris et inquiet, mais pas
+beaucoup; notre conduite et ses raisons n'avaient pas besoin de grande
+insistance pour être comprises. On a dit qu'il n'y avait eu, dans cette
+circonstance, qu'un jeu concerté entre le Roi et nous. C'est encore là
+un exemple de cette prétendue sagacité qui se croit profonde quand elle
+suppose partout des intrigues savantes et met de petits drames arrangés
+à la place de la vérité. Il n'y a pas tant de préméditation dans les
+affaires humaines, et leur cours est plus naturel que ne le croit le
+vulgaire. Le Roi jugea comme nous de la situation, et prit sur-le-champ
+son parti d'en courir, comme nous, les chances; il fit appeler le comte
+Molé et le chargea de recomposer le cabinet.
+
+M. Molé était à la fois très-propre et très-embarrassé à remplir cette
+mission; il n'avait, sur aucune question, ni pour ou contre aucune
+personne, aucun engagement; il pouvait traiter avec le tiers-parti et
+lui faire, pour s'assurer son alliance, certaines concessions. Mais
+il avait trop d'esprit et de sens pour ne pas vouloir maintenir la
+politique de résistance, et pour ne pas voir à quelles conditions
+elle pouvait être maintenue. Au lieu de chercher à former un cabinet
+réellement nouveau, il essaya de reconstituer, avec quelques
+modifications, celui qui venait de se dissoudre, et dont les principaux
+éléments lui semblaient indispensables. Nous trouvant décidés à ne pas
+nous séparer les uns des autres, il renonça sur-le-champ à sa tentative,
+et le Roi, par l'entremise assez étrange de M. Persil, resté garde
+des sceaux, demanda aux meneurs mêmes du tiers-parti de former une
+administration.
+
+Mais là aussi l'homme principal, M. Dupin, avait trop d'esprit, et
+l'esprit trop attentif au soin de sa situation personnelle, pour
+s'engager dans des combinaisons évidemment hasardeuses et faibles. Il
+refusa de se donner lui-même et offrit son frère en gage de son appui.
+Deux hommes de mérite, M. Passy et le général Bernard, consentirent à
+entrer, sans lui, sous son drapeau. Deux absents, MM. Bresson et Sauzet,
+furent désignés comme leurs collègues. Un vétéran du régime impérial,
+le duc de Bassano, s'assit avec confiance au gouvernail de cette barque
+légèrement montée. On raconte qu'il dit en acceptant: «Ce ministère sera
+la Restauration de la révolution de Juillet.» Parole bien étourdie de
+la part d'un vieux serviteur du pouvoir, et qui fut aussi vaine qu'elle
+était étourdie; Au bout de trois jours, sans qu'aucun événement, aucun
+obstacle, aucun débat leur en fît une nécessité, las du fardeau qu'ils
+n'avaient pas encore porté, inquiets de leur situation auprès du Roi
+comme dans les Chambres, et un peu troublés du sourire public à leur
+aspect, les nouveaux ministres avaient donné leur démission; le Roi nous
+avait rappelés en nous demandant, non sans sourire aussi, de reprendre
+les affaires; et dix jours après sa retraite, l'ancien cabinet était
+rétabli, avec l'amiral Duperré pour ministre de la marine et le maréchal
+Mortier pour ministre de la guerre et président du conseil.
+
+Mais c'était là une de ces victoires qui enveniment la lutte plus
+qu'elles ne fortifient les vainqueurs. De cette apparition fugitive du
+tiers-parti dans le gouvernement, il resta des amours-propres blessés,
+des prétentions excitées, des engagements précipités, des hommes
+compromis les uns contre les autres au delà de leurs opinions réelles,
+et de la part des diverses nuances de l'opposition, un redoublement
+d'humeur et d'ardeur contre le ministère, suscité par le déplaisir que
+leur causait leur propre impuissance à former un gouvernement. Ce
+qu'on tenta alors, ce fut de nous attaquer en éludant les questions de
+cabinet, et de nous affaiblir sans nous renverser. Nous n'eûmes garde
+d'accepter une telle situation; après ces brusques mouvements de
+retraite et de retour, nous avions besoin et hâte de mettre fin aux
+obscurités parlementaires qui les avaient suscités, et d'amener la
+Chambre des députés à se prononcer clairement pour ou contre la
+politique que nous avions pratiquée et que nous entendions maintenir.
+En décembre 1834, dès que la session fut rouverte, nous provoquâmes
+nous-mêmes à ce sujet deux grands débats: l'un, à propos d'une demande
+d'explications sur les dernières crises ministérielles; l'autre, sur
+un crédit que le ministre de l'intérieur vint demander pour faire
+construire au Luxembourg une salle où la Cour des pairs pût tenir ses
+séances dans le grand procès qu'elle avait à juger. La question générale
+de la politique de résistance remplit le premier de ces débats; le
+second eut l'amnistie et la situation du moment pour objet. Dans le
+premier, M. Dupin et M. Sauzet, l'un avec sa brusque adresse, l'autre
+avec son abondante et ingénieuse éloquence, s'appliquèrent à dissuader
+la Chambre de se prononcer comme nous le lui demandions; à les entendre,
+elle ne devait s'engager dans aucun système de politique; elle était
+le critique et le juge, non l'associé du pouvoir; ils s'efforçaient
+d'émouvoir son indépendance comme d'inquiéter sa prudence. Le second
+débat ne fut que la répétition assez froide de tout ce qui avait déjà
+été dit pour ou contre l'amnistie. La Chambre ne se laissa ni séduire
+par les raisonnements caressants qu'on lui adressait de la tribune, ni
+intimider par les injures et les menaces qui l'assaillaient au
+dehors; l'esprit de gouvernement et l'intelligence des conditions
+du gouvernement libre pénétraient dans la majorité; elle se déclara
+satisfaite des explications du cabinet sur le maintien de la politique
+de résistance; elle vota les fonds demandés pour la construction de la
+salle d'audience de la Cour des pairs. Nous sortîmes vainqueurs des deux
+combats que nous avions engagés.
+
+Pendant ce temps, la Cour des pairs poursuivait, sans se soucier
+des clameurs extérieures, l'instruction du grand procès que les
+insurrections d'avril à Lyon, à Paris, à Saint-Étienne, à Lunéville,
+etc., avaient amené devant elle. Dans les longues discordes civiles, un
+moment arrive où elles sont sur leur déclin et pourtant toujours près
+de recommencer; un jour plus serein se lève à l'horizon, et pourtant
+l'orage bat et soulève encore les flots. Deux devoirs également
+impérieux et difficiles pèsent alors sur le gouvernement; il faut que la
+politique n'altère pas la justice et que la justice reprenne son empire
+dans la politique; les tribunaux sont en même temps appelés à ne pas
+permettre que les passions politiques influent sur leurs arrêts et à ne
+pas souffrir que, devant les passions politiques, les lois demeurent
+impuissantes. La société a un égal besoin que les tentatives
+révolutionnaires soient efficacement punies et qu'elles ne le soient que
+dans la mesure de la stricte et juste nécessité; il lui importe au
+même degré que la crainte des lois rentre dans les âmes et que leurs
+interprètes se montrent indépendants et calmes en les appliquant. La
+Cour des pairs comprit et accomplit admirablement cette double mission.
+Dès le début du procès, au milieu des emportements des prévenus et des
+journaux du parti, elle s'appliqua à saisir et à mettre en lumière le
+caractère général et les principaux auteurs du vaste complot qu'elle
+avait à juger, en laissant tomber dans l'ombre les faits et les acteurs
+secondaires. D'après le travail de sa commission d'instruction et du
+rapporteur, M. Girod de l'Ain, la prévention était établie contre quatre
+cent quarante individus. Le procureur général, M. Martin du Nord, dans
+son acte d'accusation, réduisit ce nombre à trois cent dix-huit. La
+Cour, après de longues délibérations, n'en mit en accusation que cent
+soixante-quatre, dont quarante-trois contumaces. Quiconque prendrait
+aujourd'hui la peine d'examiner en détail cette immense procédure
+demeurerait convaincu qu'il était impossible d'apporter, dans la défense
+de l'ordre public et dans l'application des lois, plus d'imperturbable
+fermeté et d'intelligente équité.
+
+La crise semblait à son terme; la politique de résistance avait triomphé
+et des embarras intérieurs du cabinet et des hostilités ouvertes ou
+détournées qu'il rencontrait dans les Chambres. Nous l'avions fermement
+soutenue. M. Thiers, dans cette lutte, ne s'était pas plus ménagé que
+moi. Nous étions restés scrupuleusement fidèles à notre cause et à notre
+alliance. Sur toutes les questions à l'ordre du jour, l'accord régnait
+entre nous. Le maréchal Mortier occupait, avec une modestie loyale, le
+poste d'honneur qu'il avait accepté par dévouement. A en croire les
+apparences, ni au dehors, ni au dedans, rien ne menaçait plus le
+cabinet. Pourtant il demeurait chancelant et précaire; les esprits
+étaient encore pleins de ses récentes vicissitudes; ce qui a été
+fortement secoué semble longtemps près de tomber. En passant, dans
+l'espace de six mois, du maréchal Soult au maréchal Gérard et du
+maréchal Gérard au maréchal Mortier, la présidence du Conseil avait été
+prise de plus en plus pour une fiction, et plus la fiction devenait
+apparente, plus l'opposition y trouvait une arme et nos amis un
+embarras. Pratiquement, cette question avait moins d'importance qu'on ne
+lui en attribuait; quand nous aurions eu le président du conseil le plus
+réel et le plus efficace, notre politique et nos actes n'auraient pas
+été autres qu'ils n'étaient alors; nous étions très-décidés, très-unis,
+et fort en mesure de faire prévaloir nos idées aussi bien aux Tuileries
+que dans les Chambres. Le Roi nous disait souvent à M. Thiers et à moi:
+«Qu'avez-vous besoin d'un président du conseil? Est-ce que vous n'êtes
+pas d'accord entre vous? Est-ce que je ne suis pas d'accord avec vous?
+Vous avez la majorité dans les Chambres; vous y faites les affaires
+comme vous l'entendez, et je trouve que vous les faites: bien; pourquoi
+s'inquiéter d'autre chose?» Le Roi ne s'inquiétait pas toujours assez
+des conséquences du régime représentatif et des sentiments qu'il
+provoque soit dans les acteurs qui y jouent un rôle, soit dans le public
+qui y assiste. De même que, sous ce régime, les intérêts et les opinions
+politiques veulent se résumer dans des partis qui les expriment et les
+soutiennent, de même les partis aspirent à se résumer dans des chefs qui
+les représentent en les dirigeant. Les corps s'efforcent instinctivement
+de produire leur tête; c'est pour eux un besoin d'amour-propre comme de
+confiance, et tant que ce besoin n'est pas satisfait, ils se sentent
+incomplets et mal assurés. Le parti de la politique de résistance avait
+possédé dans M. Casimir Périer un chef qui le représentait dignement
+et le servait efficacement; il aspirait à le retrouver; un président
+nominal n'y suffisait point; et lorsqu'en cherchant un président réel,
+les regards se portaient sur M. Thiers et sur moi, nous divisions, au
+lieu de les rallier, les idées et les espérances. Aussi, bien que la
+machine constitutionnelle marchât régulièrement et suffît chaque jour à
+sa tâche, elle semblait manquer d'unité et d'avenir; on y sentait une
+lacune; on y craignait un trouble intérieur.
+
+Divers incidents vinrent aggraver, soit pour le cabinet en général,
+soit pour moi en particulier, les embarras et les faiblesses de cette
+situation.
+
+En novembre 1834, au moment où le cabinet du tiers-parti apparaissait et
+disparaissait en quelques jours, M. de Talleyrand, alors en congé dans
+son château de Valençay, envoya au Roi sa démission de l'ambassade
+d'Angleterre. Elle ne fut acceptée du Roi et publiée dans le _Moniteur_
+que le 8 janvier suivant; mais quand la lettre qui la contenait parut,
+la retraite était accomplie depuis trois mois. M. de Talleyrand ne s'y
+était pas décidé sans hésitation; il aimait les affaires et sa position
+à Londres; mais, quoique son esprit demeurât remarquablement clairvoyant
+et ferme, il ressentait l'affaiblissement de l'âge et cédait aisément
+à la fatigue. Les fluctuations de la politique en France, nos crises
+ministérielles répétées, l'aspect chancelant du pouvoir, même vainqueur,
+les ténèbres qui s'en répandaient sur l'avenir, les doutes des
+gouvernements européens, tout cet état de nos affaires altérait
+profondément sa confiance dans sa situation et son goût pour sa mission.
+En Angleterre, quoiqu'il fût toujours dans les meilleurs termes avec
+lord Grey, ses rapports avec lord Palmerston étaient devenus moins
+confiants et moins agréables. Au moment même où il venait de se décider
+à la retraite, le cabinet whig tomba; les tories, avec le duc de
+Wellington et sir Robert Peel pour chefs, furent appelés au pouvoir;
+le duc de Wellington écrivit sur-le-champ à M. de Talleyrand pour le
+presser avec instance de rester ambassadeur à Londres. M. de Talleyrand
+persista dans sa résolution. En quittant son ambassade, il expliqua,
+dans sa lettre au Roi, avec une rare fermeté de pensée et de langage,
+pourquoi il l'avait acceptée en 1830, ce qu'il y avait fait dans
+l'intérêt de la France et du Roi, et comment, ne s'y jugeant plus aussi
+utile qu'il avait pu l'être, il demandait à s'en retirer. Mais les
+explications ne changent point la physionomie et l'effet des actes; même
+auprès de ceux qui étaient loin de la regretter, la retraite de M. de
+Talleyrand fut considérée, au dehors surtout, comme un fâcheux symptôme
+de l'état de notre gouvernement. Le général Sébastiani, qui lui succéda
+dans l'ambassade de Londres, avait plus de capacité réelle que de renom
+européen. Il y eut là, pour la politique française, une diminution
+sensible de bonne apparence et d'autorité.
+
+Peu de mois avant que M. de Talleyrand se retirât des affaires, un autre
+homme célèbre, bien différent et célèbre à de bien autres titres, M. de
+La Fayette avait disparu de la scène du monde. Nulle vie n'avait été
+plus exclusivement, plus passionnément politique que celle de M. de
+La Fayette; nul homme n'avait plus constamment placé ses idées et ses
+sentiments politiques au-dessus de toute autre préoccupation et de tout
+autre intérêt. La politique fut complètement étrangère à sa mort. Malade
+depuis trois semaines, il touchait à sa dernière heure; ses enfants et
+sa famille entouraient seuls son lit; il ne parlait plus; on ne savait
+pas s'il voyait encore. Son fils George s'aperçut que, d'une main
+incertaine, il cherchait quelque chose sur sa poitrine; le fils vint
+en aide à son père, et lui mit dans la main un médaillon que M. de La
+Fayette portait toujours suspendu à son cou. M. de La Fayette le porta
+à ses lèvres; ce fut son dernier mouvement. Ce médaillon contenait le
+portrait et des cheveux de madame de La Fayette, sa femme, qu'il avait
+perdue depuis vingt-sept ans. Ainsi, déjà séparé du monde entier, seul
+avec la pensée et l'image de la compagne dévouée de sa vie, il mourut.
+Quand il s'agit de ses obsèques, c'était un fait reconnu dans la famille
+que M. de La Fayette voulait être enseveli dans le petit cimetière
+adjoint au couvent de Picpus, à côté de madame de La Fayette, au milieu
+des victimes de la Révolution, la plupart royalistes et aristocratiques,
+dont les parents avaient fondé ce pieux établissement. Ce voeu du
+vétéran de 1789 fut scrupuleusement respecté et accompli. Une foule
+immense, troupes, gardes nationaux, peuple, accompagna son convoi à
+travers les boulevards et les rues de Paris. Arrivée à la porte du
+couvent de Picpus, cette foule s'arrêta; l'enceinte intérieure ne
+pouvait admettre plus de deux ou trois cents personnes; la famille, les
+proches parents, les autorités principales entrèrent seuls, traversèrent
+silencieusement le couvent même, puis son modeste jardin, puis
+pénétrèrent dans le cimetière. Là, aucune manifestation politique n'eut
+lieu; aucun discours ne fut prononcé: la religion et les souvenirs
+intimes de l'âme étaient seuls présents; la politique n'eut point de
+place auprès du lit de mort ni du tombeau de l'homme dont elle avait
+rempli et dominé la vie.
+
+Vers la même époque, une circonstance toute personnelle fut pour moi une
+vraie peine. M. Royer-Collard, avec qui, depuis 1830, je continuais de
+vivre en relation intime, désira et demanda, pour l'un de ses parents,
+un avancement considérable dans la haute administration. J'en entretins
+plusieurs fois mes collègues, qui ne pensèrent pas qu'une telle faveur
+fût possible. Après l'avoir plusieurs fois réclamée, je ne crus pas
+devoir prolonger mon insistance. J'offris à M. Royer-Collard des
+compensations qui ne le satisfirent point; autant il recherchait peu le
+pouvoir, autant il tenait à l'influence; quand il avait exprimé un voeu
+ou entrepris de servir une cause, le succès devenait pour lui un besoin
+passionné, et le mécompte lui semblait presque une offense. C'est
+d'ailleurs pour les hommes, même pour les meilleurs, une épreuve
+difficile de voir grandir sans leur concours, et dans une complète
+indépendance, des renommées et des fortunes qu'ils ont vu naître
+et longtemps soutenues. Je ne tardai pas à m'apercevoir que M.
+Royer-Collard était profondément blessé de son échec: nous dînions un
+jour ensemble; je ne sais plus quelle circonstance amena sur ses lèvres
+les paroles de Bossuet, dans l'oraison funèbre de la princesse Palatine,
+sur «l'illusion des amitiés de la terre qui s'en vont avec les années
+et les intérêts;» il les prononça d'un accent plein d'amertume, et en
+détournant vers moi ses regards. L'injustice était grande; mais la
+passion ne se doute pas qu'elle est injuste. Quelques jours après, M.
+Royer-Collard me témoigna formellement, par quelques lignes amères et
+tristes, son désir de rompre nos anciennes relations. J'en fus plus
+attristé que surpris; je connaissais cette nature ardemment susceptible
+en qui ni la force de l'esprit, ni la gravité du caractère ne
+surmontaient la domination orageuse des impressions. Je ne me sentais
+aucun tort, et je comptais sur le temps pour rendre à l'équité son
+empire. Je ne me trompais pas; la vérité et l'amitié rentrèrent dans
+l'âme de M. Royer-Collard avant que sa mort vînt nous séparer; mais,
+pendant quelques années, cette rupture avec un illustre et ancien ami
+fut, pour moi, un chagrin de coeur et quelquefois un ennui de situation.
+
+Malgré nos succès dans les Chambres, nous ne nous sentions pas en ferme
+possession de l'avenir, et, malgré sa modestie, le maréchal Mortier
+souffrait de son insignifiance politique, de jour en jour plus visible
+et plus commentée par l'opposition. Dans chaque occasion qui réveillait
+en lui ce sentiment, il témoignait timidement son honnête déplaisir.
+Quelques désordres eurent lieu dans l'École polytechnique, et firent
+craindre la nécessité de mesures graves: le maréchal vint me trouver et
+me demanda de prendre dans mon département cette grande école dont il ne
+voulait plus avoir à répondre. Les raisons spécieuses ne manquaient
+pas pour ce changement d'attributions: l'École polytechnique n'est pas
+spécialement militaire; l'enseignement scientifique y est général, et
+elle forme ses élèves pour d'importants services civils aussi bien que
+pour les corps savants de l'armée. On sentait de plus la convenance d'y
+fortifier les études littéraires et historiques, pour donner aux esprits
+plus de variété, de souplesse et d'étendue. Je me refusai pourtant
+expressément au désir du maréchal: au milieu de notre relâchement de
+l'autorité et des moeurs, la discipline est, pour cette célèbre école,
+une condition nécessaire d'ordre et de succès; elle doit surtout à ce
+fort régime l'originalité et la permanence de son caractère, et ce
+qu'elle pourrait gagner à la liberté de nos écoles purement civiles ne
+vaudrait pas ce qu'elle courrait grand risque d'y perdre. Le duc de
+Trévise renonça avec peine à une proposition qui l'eût déchargé, sur un
+point du moins, d'une responsabilité qui troublait son repos. Il n'en
+put supporter longtemps le fardeau, et, le 20 février 1835, donnant pour
+raison l'état de sa santé, il apporta au Roi sa démission en termes si
+positifs que ni le Roi, ni aucun de nous, ne put insister pour qu'il y
+renonçât; et le cabinet se vit de nouveau condamné à la recherche d'un
+président.
+
+Je pris à l'instant la résolution de ne plus accepter, dans ce poste,
+aucune fiction, aucune vaine quoique brillante apparence, et de faire
+tous mes efforts pour y porter le duc de Broglie, le seul alors, parmi
+les défenseurs de la politique de résistance libérale, dont l'élévation
+ne dût blesser aucun amour-propre, le seul aussi que les Chambres et le
+public fussent disposés à regarder comme un chef sérieux du cabinet, et
+dont on se promît, envers la couronne, une fermeté respectueuse, avec
+ses collègues une dignité amicale. Je n'ignorais pas quels obstacles
+je rencontrerais dans cette entreprise; mais je comptais, pour les
+surmonter, sur ma persévérance tranquille et sur l'empire de la
+nécessité.
+
+Le premier de ces obstacles était le Roi lui-même, ou du moins ce qu'on
+disait de sa disposition plus encore que ce qu'elle était réellement. Le
+roi Louis-Philippe n'était jamais sourd à la raison ni aveugle sur les
+besoins de la situation; mais il est vrai qu'il avait pour le duc de
+Broglie, comme ministre des affaires étrangères, plus d'estime et de
+confiance que d'attrait. J'ai rarement rencontré deux hommes plus
+divers, quoique animés du même dessein, et travaillant à la même oeuvre
+par des procédés plus différents. A propos de je ne sais plus quel
+projet de loi, une discussion s'éleva un jour dans le conseil sur le
+sens et la portée du mot _droits_; le duc de Broglie affirmait les
+droits naturels; le roi Louis-Philippe ne reconnaissait que des droits
+légaux. Ils auraient pu discuter indéfiniment sans jamais parvenir à
+s'entendre, tant le point de départ et le tour des esprits étaient
+dissemblables. Ce n'est pas que le duc de Broglie soit un théoricien
+obstiné, ni un caractère difficile; il comprend à merveille les
+exigences pratiques des choses humaines, et sait s'y prêter avec une
+modération large et prévoyante, mais il se préoccupe toujours des idées
+générales auxquelles se rattachent les affaires qu'il traite, et trop
+peu des personnes avec qui il les traite; il porte, dans l'examen des
+questions et des moyens de les résoudre, plus d'habile invention et
+de ménagement que dans ses rapports avec les hommes; et tout en
+s'appliquant à donner aux intérêts divers les satisfactions qui leur
+sont dues, il prend peu de soin pour plaire aux divers acteurs et pour
+s'assurer leur adhésion facile ou leur concours. Le roi Louis-Philippe,
+au contraire, vivement préoccupé des difficultés ou des embarras du
+moment, et toujours pressé d'y échapper, mettait une grande importance
+aux impressions quotidiennes des diplomates européens, et s'inquiétait
+de l'humeur que la fierté ou la prévoyance lointaine du duc de Broglie
+pouvaient leur donner. De là provenait surtout son peu de penchant à
+lui remettre, avec la présidence du conseil, la direction des affaires
+étrangères, quoiqu'il se confiât pleinement dans l'accord des intentions
+et de la conduite générale du duc avec sa propre politique de paix et
+d'ordre européen.
+
+Une circonstance particulière avait naguère aggravé à cet égard sa
+disposition. Vers la fin de 1833, M. de Talleyrand, alors en congé
+à Paris, dit au Roi que le cabinet anglais, préoccupé des affaires
+d'Orient et d'Espagne, se montrait disposé à entrer, avec le
+gouvernement français, dans une alliance défensive et formelle. Le Roi,
+ardemment convaincu que l'alliance anglaise était le gage de la paix
+européenne, accueillit sur-le-champ cette idée, en entretint vivement le
+duc de Broglie, et le pressa d'en causer à fond avec M. de Talleyrand
+et d'en poursuivre l'exécution. Plusieurs conversations, tantôt à deux,
+tantôt à trois, eurent lieu en effet, à ce sujet, entre le Roi, son
+ministre et son ambassadeur. Le duc de Broglie s'y montra peu enclin à
+croire, soit à l'utilité, soit au succès d'une telle combinaison. A
+son avis, autant il importait de vivre en très-bons rapports avec
+l'Angleterre et de s'entendre avec elle, dans chaque occasion, sur les
+grandes affaires européennes, autant il était dangereux de se lier à
+elle par un lien général et permanent, qui ferait perdre à la France
+l'indépendance dont elle avait besoin pour sa politique propre, sans lui
+donner, contre les diverses chances de l'avenir européen, la sécurité
+qu'on se promettait. Il doutait fort d'ailleurs que le cabinet anglais
+fût sérieusement disposé à contracter l'alliance dont on parlait; il
+voyait, dans tout ce qu'en rapportait M. de Talleyrand, des impressions
+momentanées et le laisser-aller de la conversation plutôt que des
+intentions efficaces et de véritables ouvertures. Ce qui le confirmait
+dans son doute, c'est que M. de Talleyrand, tout en faisant valoir les
+dispositions du cabinet anglais, ne paraissait pas empressé à entamer
+lui-même, à ce sujet, une négociation positive, et demandait que le
+duc de Broglie profitât de son intimité personnelle avec l'ambassadeur
+d'Angleterre à Paris, lord Granville, pour mener à bien cette affaire.
+Le duc de Broglie se refusa à cette façon de procéder qui eût placé sous
+sa responsabilité directe une proposition dont le mérite et le succès
+lui semblaient également douteux; mais, tout en persistant dans son
+doute, il engagea M. de Talleyrand, qui était sur le point de retourner
+à Londres, à sonder attentivement les dispositions d'abord de lord
+Granville, ensuite du cabinet anglais, et à s'assurer qu'elles étaient
+vraiment sérieuses. Il y aurait alors lieu d'examiner jusqu'à quel point
+il convenait à la France de s'avancer dans cette voie; et quant au duc
+de Broglie lui-même, sans prendre aucun engagement, il ne repoussait pas
+formellement la combinaison dont il s'agissait, si elle devenait réelle
+et bien garantie. Sur ces termes, M. de Talleyrand partit; arrivé à
+Calais, et avant de s'embarquer, il écrivit au duc de Brolie pour
+lui demander, sur cette perspective d'une alliance étroite avec
+l'Angleterre, des instructions précises. Le duc de Broglie s'empressa de
+lui répondre qu'il n'avait point d'autres instructions à lui donner que
+les conversations qu'ils avaient déjà eues à ce sujet, soit ensemble,
+soit avec le Roi; il le mit au courant de ce qu'il avait dit lui-même à
+lord Granville sur le fond de la question, donnant à M. de Talleyrand
+toute liberté de poursuivre à Londres les chances de son idée, mais sans
+lui témoigner confiance dans le succès et sans lui rien prescrire qui
+engageât l'avenir. Cette lettre reçue, M. de Talleyrand la garda pour
+lui seul, ne fit à Londres aucune question, aucune démarche nouvelle,
+et l'affaire en resta là, bornée aux idées vagues et aux conversations
+vaines que je viens de rappeler.
+
+Aujourd'hui comme il y a vingt-cinq ans, je crois que le duc de Broglie
+avait raison. Personne n'attache plus de prix que moi aux bons rapports
+de la France et de l'Angleterre; personne n'honore plus la nation
+anglaise, et n'est plus convaincu que la paix entre les deux États
+et l'entente entre les deux gouvernements sont, pour nous, la bonne
+politique; notre prospérité intérieure et notre influence dans le monde
+y sont pareillement intéressées; toute rupture éclatante, toute guerre
+avec l'Angleterre, dût-elle plaire aux passions nationales et nous
+valoir d'abord de brillants succès, nous deviendrait tôt ou tard une
+cause d'affaiblissement, et nous jetterait hors des voies de la grande
+et vraie civilisation. Mais, pour que la bonne entente des deux peuples
+et des deux gouvernements soit efficace et durable, il faut qu'elle soit
+et demeure libre, que ni pour l'un ni pour l'autre, elle ne devienne une
+chaîne, et qu'elle n'apporte aucune entrave permanente au développement
+des diversités naturelles de leurs situations, de leurs caractères, de
+leurs intérêts. Ils peuvent et doivent souvent s'unir dans telle ou
+telle circonstance, pour obtenir tel ou tel résultat particulier; mais
+toute assimilation générale de leur politique, toute union obligée et
+indéfinie, loin d'assurer entre eux la paix, amènerait des complications
+et des conflits. C'était là ce que prévoyait et voulait éviter le duc de
+Broglie quand il repoussait l'idée d'une alliance générale offensive et
+défensive. Mais le roi Louis-Philippe, trop dominé par ses impressions
+ou ses désirs du moment, garda, de la résistance de son ministre dans
+cette occasion, un fâcheux souvenir, et M. de Talleyrand, qui n'avait
+trouvé dans sa proposition qu'un mécompte au lieu du succès personnel
+qu'il s'en était promis, resta également peu favorable au duc de
+Broglie, et plus disposé à l'écarter du ministère des affaires
+étrangères qu'à l'y rappeler.
+
+Après la retraite du maréchal Mortier, et dans la vanité de nos premiers
+essais pour lui trouver un successeur, nous avions tous donné au Roi
+notre démission, et il avait à chercher, non-seulement un président du
+Conseil, mais un cabinet nouveau. Il manda de Saint-Amand le maréchal
+Soult, de Londres le général Sébastiani, appela M. Dupin, le maréchal
+Gérard, tenta plusieurs combinaisons; aucune ne put aboutir. Tantôt le
+futur chef appelé déclinait cet honneur, ne voulant pas courir la
+chance d'un échec; tantôt, après l'avoir accepté, il ne trouvait pas de
+collègues, ou n'en trouvait que d'évidemment insuffisants pour partager
+avec lui le fardeau. Le maréchal Soult, qui ne demandait pas mieux que
+de réussir, frappa à diverses portes, disant partout: «Les doctrinaires
+ont si bien fait qu'il n'y a plus que moi de possible;» et rien ne
+lui fut possible. Plus judicieux et plus dégagé de toute prévention
+personnelle, car il était content de son poste de Londres, le général
+Sébastiani disait: «C'est dommage; les doctrinaires ont du talent et du
+courage; mais ils ne veulent pas que le Roi s'en serve.» J'allai le voir
+un matin; la crise ministérielle durait déjà depuis dix ou douze jours;
+il ne me parla que de l'Angleterre et de son dessein d'y retourner
+promptement, quel que fût son déplaisir de voir et de laisser le Roi
+dans l'embarras: «Il ne veut faire, et il a bien raison, ajouta-t-il,
+qu'une combinaison forte et durable.» En le quittant, j'allai aux
+Tuileries; je n'avais pas vu le Roi depuis plusieurs jours, ne voulant
+ni le gêner dans sa recherche de nouveaux ministres, ni m'y associer;
+«Sébastiani est arrivé, me dit-il en me voyant.--Je l'ai vu, Sire.--Et
+que vous a-t-il dit?--Qu'il était venu pour peu de jours et qu'il ne
+tarderait pas à repartir.--Oui, oui, il ne fera pas ici un long séjour;»
+et laissant là brusquement Sébastiani: «Vous ai-je raconté ma dernière
+conversation avec Dupin?--Non, Sire.--Eh bien! comme, grâce à vous, je
+suis toujours dans l'embarras, j'ai fait venir Dupin; nous avons débattu
+trois ou quatre combinaisons, toutes si difficiles qu'elles sont
+impossibles; je lui ai dit enfin: «Faites-moi donc vous-même un
+ministère; n'avez-vous dans votre monde personne à me donner?»--Ma foi!
+non, m'a-t-il dit, et il m'a nommé quatre ou cinq personnes, Bignon,
+Teste, Étienne, en ajoutant: «Nous n'irions pas trois mois avec
+cela»--Mais, mon cher Dupin, ce que j'ai de mieux à faire, c'est donc
+de garder ceux que j'ai?--Ma foi! oui, Sire, m'a-t-il dit, je crois que
+c'est là ce qu'il y a de mieux, et je vous le conseille.»
+
+Le Roi s'interrompit un moment, et, me regardant avec un mélange
+d'humeur et de bienveillance, il continua: «Le maréchal Soult arrive
+demain pour le dîner; nous essayerons de nous entendre et de prendre un
+parti; mais je ne veux pas recommencer l'aventure du mois de novembre
+dernier; je ne veux pas d'un replâtrage, d'un fantôme de cabinet; je
+veux un arrangement solide, sérieux, comme vous dites, messieurs les
+doctrinaires, un cabinet qui inspire de la confiance par sa seule
+composition et ses talents connus. J'essayerai avec le maréchal Soult;
+si j'échoue, il faudra bien subir votre joug.--Ah! Sire, que le Roi me
+permette de protester contre ce mot; nous disons franchement au Roi ce
+qui nous paraît bon pour son service; nous ne pouvons le bien servir que
+selon notre avis.--Allons, allons, reprit le Roi en riant, quand nous
+ne sommes pas du même avis, et qu'il faut que j'adopte le vôtre, cela
+ressemble bien à ce que je vous dis là.» Je le quittai, persuadé qu'au
+fond du coeur il voyait déjà, dans le duc de Broglie, sa ressource
+nécessaire, et que son parti était pris de l'accepter.
+
+La principale difficulté et la plus longue hésitation étaient ailleurs.
+Il en coûtait à M. Thiers de voir le duc de Broglie, un doctrinaire et
+mon intime ami, devenir ministre des affaires étrangères et président
+du conseil. Non que les vues et les intentions politiques de M. Thiers
+fussent, à cette époque, différentes des nôtres; sur toutes les grandes
+questions, intérieures ou extérieures, nous avions été et nous étions
+d'accord; mais il craignait que son influence, ou plutôt sa position
+dans le cabinet ne fût et surtout ne parût affaiblie. C'est sa
+disposition, et une disposition qui, à mon avis, l'a trompé plus d'une
+fois, de n'avoir pas assez de confiance dans sa propre force, de ne pas
+compter suffisamment sur lui-même et sur lui seul, et de faire, dans sa
+conduite, une trop large part au désir d'éviter le mécontentement du
+parti qui a été son berceau politique. Par sa raison et son goût, il est
+homme d'ordre et de gouvernement, ce qu'on n'est guère dans les rangs
+au milieu desquels il a habituellement vécu. De là résulte, entre sa
+situation et son esprit, entre les traditions de sa vie et les instincts
+de sa pensée, un désaccord qui a été souvent, pour lui, une source
+d'embarras et une cause de faiblesse. Plus touché d'un juste orgueil,
+plus ferme dans sa propre idée et sa propre volonté, il eût, je crois,
+mieux gouverné sa destinée, pour lui-même comme pour son pays, car il
+eût trouvé dans son indépendance bien plus de force que ne pouvait lui
+en donner le parti, révolutionnaire ou flottant, auquel il tenait. Au
+fond, il n'avait, à la personne ni à la politique du duc de Broglie,
+aucune objection; il était bien sûr que, dans le cabinet ainsi modifié,
+et précisément parce que la modification ne paraîtrait pas son ouvrage,
+sa part d'influence serait grande et loyalement acceptée; mais on
+verrait là un triomphe des doctrinaires; on dirait qu'entre les
+diverses nuances du cabinet, l'équilibre allait être rompu; ses amis
+l'assiégeraient de leur humeur. Il hésitait, tantôt adhérant, tantôt se
+refusant à l'entrée du duc de Broglie dans le conseil, et tenant ainsi
+en suspens une combinaison de jour en jour plus nécessaire, mais qui ne
+pouvait se faire, et qu'aucun de nous ne voulait faire que de son aveu
+et avec son concours.
+
+Les Chambres, comme le public, commençaient à s'émouvoir de tant de
+lenteur et d'incertitude: des interpellations, annoncées dans la Chambre
+des députés, et d'abord ajournées, étaient à la veille d'être reprises;
+le 9 mars 1835, je me rendis aux Tuileries, où je n'étais pas allé
+depuis plusieurs jours, pour m'entretenir avec le Roi de ce que nous y
+pourrions répondre. Le maréchal Soult était au château. Le Roi m'emmena
+dans l'embrasure d'une fenêtre, et me dit en me le montrant: «Le
+maréchal ne peut rien faire, il faut aviser à d'autres que lui.» La
+conversation n'alla pas plus loin sur ce point; mais le lendemain matin,
+je reçus un billet du Roi qui me demandait d'aller le voir sans retard:
+«Toutes les combinaisons qu'on a tentées ont échoué, me dit-il, il faut
+en finir; je veux que vous me donniez un conseil précis, positif.--Le
+Roi sait ce que je pense de la situation et du moyen d'en sortir; mais
+je ne dois me séparer en rien de mes collègues; je ne puis donner au
+Roi un conseil formel que de concert avec eux.--A la bonne heure; en
+attendant, allez trouver le duc de Broglie et envoyez-le moi; je désire
+causer avec lui.» Je me rendis aussitôt chez le duc de Broglie, qui
+alla dans la matinée aux Tuileries. Le Roi le reçut de bonne humeur,
+s'entretint amicalement avec lui de toutes les affaires, ne fit
+d'objection à aucune de ses propositions, pas même à ce que le conseil
+se réunît, quand nous le jugerions à propos, hors de sa présence. Sa
+résolution était prise; il n'y avait plus, du côté de la couronne, aucun
+obstacle à surmonter.
+
+Pourtant rien ne finissait; M. Thiers hésitait toujours. La Chambre
+des députés s'impatientait de plus en plus; la majorité, qui avait
+constamment appuyé le cabinet, se montrait hautement favorable à
+l'entrée du duc de Broglie comme au meilleur moyen de le raffermir. Il
+fut question d'une adresse au Roi, pour lui donner la certitude de la
+persévérante adhésion de la Chambre à la politique en vigueur. Les
+interpellations plusieurs fois annoncées eurent lieu le 11 mars; je pris
+une grande part au débat; je me sentais soutenu et poussé par la faveur
+de la Chambre pour la solution que je désirais. J'engageai la Chambre,
+tout en ménageant avec soin la prérogative de la couronne, à manifester
+son influence pour mettre fin à la crise. Les membres de la majorité se
+réunirent en très-grand nombre chez l'un d'eux, M. Fulchiron, et ils
+chargèrent sept d'entre eux d'aller témoigner, à ceux des ministres qui
+se montraient incertains sur la combinaison proposée, leur désir de voir
+cesser ces incertitudes, et de les assurer que le cabinet ainsi complété
+serait fermement soutenu. La démarche fut décisive; M. Thiers saisit de
+bonne grâce cette raison de sortir d'une hésitation qui devenait pour
+lui-même un embarras, et, le 12 mars, le cabinet fut reconstitué sous
+la présidence du duc de Broglie, ministre des affaires étrangères; le
+maréchal Maison remplaça le maréchal Mortier au ministère de la guerre;
+l'amiral Rigny, qui, dès le premier moment de la crise, et avec le plus
+loyal désintéressement, s'était déclaré prêt à se retirer, devant le
+duc de Broglie, du département des affaires étrangères, resta dans
+le conseil comme ministre sans portefeuille, et nous conservâmes, M.
+Duchâtel, M. l'amiral Duperré, M. Humann, M. Persil, M. Thiers et moi,
+les départements que nous occupions.
+
+On s'est beaucoup plaint des crises ministérielles, et c'est, contre
+le régime parlementaire, un des griefs les plus accueillis. Je ne m'en
+étonne pas; c'est un triste spectacle que celui des ébranlements, des
+tiraillements, des lacunes du pouvoir, et de la lutte des ambitions,
+légitimes ou illégitimes, qui s'en disputent la possession. Le public
+s'alarme de ces entr'actes politiques, et il est rare que les acteurs
+ne perdent pas quelque chose dans ces révélations des agitations de la
+coulisse. A vrai dire, l'apparence est plus fâcheuse que le mal n'est
+grave; ni le bruit qu'en fait l'opposition, ni l'inquiétude qu'en prend
+le public ne sont la juste mesure des inconvénients réels de telles
+crises; on ne voit pas, quand on y regarde de près, que les affaires
+publiques en aient jamais vraiment souffert; et les personnes qui y sont
+engagées y courent plus de risque que l'État. Mais il y a, aux reproches
+dont ces incidents du régime parlementaire sont l'objet, une réponse
+plus décisive. La liberté et la publicité ne sont jamais plus
+nécessaires ni plus salutaires qu'au moment où des prétendants divers
+aspirent au gouvernement du pays; c'est alors surtout qu'il importe
+que toutes les intentions se révèlent, que toutes les combinaisons se
+tentent, que toutes les transactions utiles s'accomplissent, que nul ne
+réussisse sans avoir subi l'épreuve de la discussion devant le public
+et de la lutte ouverte avec ses rivaux. Cette épreuve est bonne au
+caractère des hommes politiques comme aux intérêts du pays; tant pis
+pour ceux qui s'y décrient; il est juste et utile que leurs faiblesses
+soient connues; d'autres y prendront des leçons de dignité, de constance
+dans leurs idées et leur conduite, de fidélité à leurs amis. Ainsi se
+forment de dignes chefs pour les grands partis politiques; ainsi le pays
+apprend à connaître les hommes qui tentent de le gouverner, et peut
+savoir, quand ils entrent en scène, s'il doit, ou non, prendre en eux
+confiance. Ce n'est pas aux crises ministérielles en particulier que
+doivent s'en prendre ceux qui les accusent si vivement; c'est au
+gouvernement libre tout entier, dont elles sont l'un des incidents
+naturels et inévitables. La liberté a ses ennuis qu'il faut subir pour
+jouir de ses bienfaits; mais, dans le nombre, les crises ministérielles
+ne sont pas l'un des plus graves, ni des plus difficiles à surmonter.
+
+Dès que le cabinet fut reconstitué, le débat recommença dans la Chambre
+des députés sur les causes de sa dissolution et de sa reconstitution:
+pendant deux jours, MM. Mauguin, Garnier-Pagès, Sauzet, Odilon Barrot,
+s'efforcèrent de démontrer à la Chambre qu'il n'aurait dû ni se
+dissoudre, ni se reformer comme il l'avait fait. Le déplaisir de
+l'opposition était extrême; elle avait espéré que ces fluctuations
+et ces crises du pouvoir, qui se succédaient depuis près d'un an,
+aboutiraient à un changement complet, non-seulement de personnes, mais
+de système, et que la politique de concession remplacerait enfin la
+politique de résistance. Il s'agissait en effet de savoir si les
+conspirations et les insurrections anarchiques d'avril 1834 seraient
+punies après avoir été réprimées, ou si le pouvoir, qui avait vaincu
+les insurgés dans les rues, se déclarerait impuissant à les faire
+juger selon les lois, et leur rouvrirait lui-même l'arène quand ils
+proclamaient de toutes parts leur ardeur à recommencer le combat.
+C'était là la question qui se débattait sous le nom de l'amnistie;
+l'opposition, dans ses diverses nuances, s'était crue sur le point de la
+résoudre elle-même; et elle voyait se reformer précisément le cabinet
+qui, depuis trois ans, avait soutenu la politique de résistance, et qui
+regardait comme sa mission patriotique d'assurer le triomphe de l'ordre
+en droit comme en fait, par les arrêts de la justice comme par les
+victoires de la force publique. En prenant pour la première fois la
+parole comme président du conseil, le duc de Broglie, avec un accent
+plein d'autorité et de franchise, établit nettement, d'une part, la
+politique dans laquelle le cabinet était bien résolu de persévérer,
+d'autre part, le caractère vraiment constitutionnel du cabinet lui-même
+et des principes d'après lesquels il s'était réorganisé. Son langage
+plut à la majorité comme le grand jour plaît à ceux qui cherchent
+leur route; toute indécision cessa dans les Chambres comme dans le
+gouvernement; et le cabinet se mit à l'oeuvre, confiant dans sa
+situation parlementaire et dans ses éléments intérieurs.
+
+Ses premiers travaux répondirent à ses espérances et à l'attente
+publique. La plupart des grandes questions qui demeuraient en suspens
+furent vidées; un nouveau projet de loi, présenté pour le règlement de
+la dette envers les États-Unis d'Amérique, fut discuté, adopté, et,
+malgré les difficultés diplomatiques qui en retardèrent quelque temps
+l'exécution, cette cause de trouble et peut-être de querelle entre les
+deux nations disparut complétement. Des lois sur les attributions des
+autorités municipales et sur la responsabilité des ministres et des
+agents du pouvoir furent l'objet de sérieux débats. Une loi qui
+modifiait, dans un sens favorable à l'affranchissement progressif des
+esclaves, la législation criminelle des colonies, fut promulguée.
+Une autre loi, aussi importante pour la prospérité matérielle de nos
+campagnes que l'a été la loi de l'instruction primaire pour leur progrès
+intellectuel, la loi sur les chemins vicinaux fut proposée, discutée,
+adoptée, et mise, l'année suivante, en régulière exécution. Dès l'année
+précédente, en juin et juillet 1834, M. Duchâtel avait commencé, dans
+notre régime commercial, d'importantes réformes. Deux ordonnances[13],
+rendues en vertu de pouvoirs spéciaux accordés par la loi de finances,
+et concertées entre deux commissaires français et deux commissaires
+anglais (lord Clarendon était l'un de ceux-ci), avaient aboli diverses
+prohibitions et réduit les droits d'entrée sur un grand nombre d'objets,
+les fers, les houilles, les laines, les lins, etc. Des réductions
+correspondantes avaient été prononcées en Angleterre, et la liberté du
+commerce était entrée dans les voies d'un progrès graduel, mutuel et
+sévèrement discuté. Un peu plus tard, en octobre 1834, M. Duchâtel
+entreprit une grande enquête commerciale pour rechercher, par l'étude
+précise des faits, quelles seraient les conséquences de la levée des
+prohibitions, et à quelles conditions elles pourraient être abolies.
+Cette enquête avait lieu devant le Conseil supérieur du commerce, et, à
+la suite de chaque séance, les dépositions des témoins entendus étaient
+publiées dans les journaux. Le gouvernement ne voulait accomplir les
+réformes libérales qu'avec l'aide du temps, à la lumière des faits
+bien connus, et sous les yeux du public averti et éclairé. Les crises
+ministérielles qui survinrent à la fin de 1834 suspendirent les
+résultats de l'enquête; mais en octobre 1835, quand l'ordre raffermi
+permit les espérances et les travaux d'avenir, M. Duchâtel, par une
+ordonnance nouvelle[14], rentra dans la voie qu'il avait ouverte, et fit
+faire à la libre extension de nos relations commerciales de nouveaux
+progrès, si prudemment mesurés qu'ils furent acceptés presque sans
+murmure par les intérêts même qui ne les désiraient pas. Ainsi, en
+même temps que l'esprit conservateur prévalait dans la politique, une
+activité intelligente régnait dans l'administration, et les travaux
+parlementaires du cabinet ne l'empêchaient point de veiller avec soin
+aux affaires courantes et matérielles de l'État.
+
+[Note 13: Des 2 juin et 8 juillet 1834.]
+
+[Note 14: Du 10 octobre 1835.]
+
+Pendant que nous mettions ainsi sincèrement en pratique le régime
+constitutionnel, la Cour des pairs le défendait fermement contre les
+ennemis acharnés à le renverser. Je dis les ennemis, car, de la part des
+insurgés vaincus, le procès d'avril 1834 fut encore la guerre, la guerre
+transportée des rues dans le Palais-de-Justice, hautement proclamée et
+systématiquement poursuivie à coups de théories, de déclamations et
+d'invectives, au lieu de coups de fusil. Je ne crois pas que l'histoire
+judiciaire du monde ait jamais offert un pareil spectacle: cent vingt et
+un accusés se portant accusateurs des juges, des lois, du gouvernement
+tout entier, refusant absolument de leur reconnaître aucun droit, se
+taisant quand on les interrogeait, parlant, vociférant quand on leur
+ordonnait de se taire, opposant leurs violences personnelles à la force
+publique, maudissant, injuriant, menaçant, prédisant leur victoire et
+leur vengeance prochaines, l'anarchie fanatique et pratique s'étalant
+avec arrogance au nom de la république, et se donnant toute licence pour
+prolonger et enflammer le procès, dans l'espoir d'en faire sortir de
+nouveau la guerre civile. Et par une inconséquence qui serait étrange,
+si quelque chose pouvait être étrange dans le chaos, ces accusés, qui
+proclamaient la guerre contre leurs juges, réclamaient de ces mêmes
+juges toutes les garanties, toutes les formes, tous les scrupules de la
+justice régulière, et prétendaient imposer toutes leurs exigences au
+pouvoir auquel ils refusaient tous les droits.
+
+Loin de la Cour, et dans les actes ou les conciliabules intérieurs du
+parti, la même politique était pratiquée; la même indifférence régnait
+sur la nature et la moralité des moyens, pourvu qu'ils servissent à la
+cause. On voulait dégoûter la garde nationale du service qu'elle avait
+à faire au Luxembourg; on essaya de faire circuler et signer une
+protestation; la tentative échoua; on adressa alors au président de
+la Cour des pairs une lettre par laquelle plusieurs honorables gardes
+nationaux de la 9e légion se refusaient à ce service. Les prétendus
+signataires désavouèrent la lettre; elle était fausse. Un journal du
+parti, le _Réformateur_, avait subi une condamnation; il publia une
+lettre qu'il avait reçue, disait-il, de l'un des jurés, qui déclarait
+qu'il n'avait voté la culpabilité que pour se soustraire aux
+persécutions dont on le menaçait; les douze jurés qui avaient prononcé
+dans l'affaire réclamèrent, niant tous ensemble la prétendue lettre.
+Celle-là aussi était fausse. Une fabrication plus étrange encore amena
+un incident qui aggrava singulièrement le procès. La _Tribune_ et le
+_Réformateur_ publièrent une lettre adressée aux accusés par le comité
+de leurs défenseurs, pour les exhorter à persévérer dans leur ardente
+résistance, et qui finissait par cet outrage à la Cour des pairs:
+«L'infamie du juge fait la gloire de l'accusé.» Sur la proposition du
+duc de Montebello, la Cour, justement indignée, ordonna des poursuites
+contre les auteurs de cette lettre, et le procès des défenseurs vint se
+joindre au procès des insurgés. Deux députés, MM. de Cormenin et Audry
+de Puyraveau, figuraient parmi les signataires; la Cour des pairs
+demanda à la Chambre des députés l'autorisation de les poursuivre. M. de
+Cormenin déclara qu'il n'avait point signé; la même déclaration vint de
+la plupart des personnes dont les noms étaient au bas de la lettre; elle
+avait été rédigée et signée sans leur aveu, et dans l'espoir qu'ils ne
+la désavoueraient pas. Une surprise ironique éclata dans le public; un
+violent débat s'éleva dans l'intérieur du parti: fallait-il que tous
+avouassent la lettre, comme s'ils l'avaient effectivement signée, ou
+devait-on convenir de la vérité? Ce dernier avis prévalut; deux membres
+du comité, MM. Trélat et Michel de Bourges, se déclarèrent seuls auteurs
+de la lettre; quelques autres des prétendus signataires en acceptèrent
+tacitement la responsabilité; ils furent seuls poursuivis et condamnés
+avec les éditeurs des deux journaux qui l'avaient publiée; mais ce
+mensonge, commis avec tant de légèreté et abandonné avec tant de
+faiblesse, fit grand tort, dans le public comme dans la Cour, aux
+accusés comme à leurs défenseurs, et le procès, un moment compliqué par
+cet incident, en marcha plus aisément vers sa conclusion.
+
+De tous les chaos où tombe souvent l'humanité, le plus déplorable à
+contempler est celui de l'âme humaine elle-même: les accusés et leur
+parti offraient ce triste spectacle: le bien et le mal, le vrai et le
+faux, le juste et l'injuste, l'utile et le funeste, le possible et
+l'impossible, tout était mêlé et confondu dans ces esprits troublés
+jusqu'à la frénésie ou pervertis jusqu'au crime; et ce qu'il y avait
+en eux de bon et de noble, la conviction sincère, le dévouement, le
+courage, ne servait plus qu'à les précipiter eux-mêmes dans cet abîme
+de l'anarchie où ils s'efforçaient d'entraîner leur pays, croyant
+l'affranchir et le régénérer.
+
+La Cour des pairs renouvela, dans cette difficile épreuve, les grands
+exemples de fermeté tranquille et de modération judicieuse qu'elle avait
+déjà donnés. En 1830, dans le procès des ministres de Charles X, elle
+avait maintenu l'équité envers les accusés contre la passion publique;
+en 1835, elle maintint l'ordre public contre les fureurs des accusés,
+en gardant aussi l'équité. Ni la longueur du procès, ni la violence des
+scènes, ni les incidents imprévus, ni les complications légales, ni
+la retraite successive de plusieurs pairs lassés ou troublés, rien ne
+l'irrita, rien ne l'arrêta; elle était résolue à être en même temps
+modérée et efficace. Cent soixante-quatre pairs avaient assisté à la
+première audience, cent dix-huit étaient présents à la dernière et
+signèrent l'arrêt définitif. Le procès avait duré neuf mois. Les
+accusés, leurs défenseurs, leurs journaux, avaient constamment parlé,
+protesté, déclamé comme en présence de l'échafaud: «Vous voulez cent
+soixante-quatre têtes, prenez-les.--Envoyez à la mort les soutiens de
+cent cinquante familles du peuple.--On m'a amené ici par force; on
+m'a déchiré; on m'a massacré; tenez, voilà ma poitrine; frappez-moi,
+tuez-moi.» Pas une condamnation à mort ne fut prononcée; la déportation
+fut la peine la plus grave. La Cour maintint l'empire des lois sans user
+de toute leur force, et défendit l'État contre l'insurrection anarchique
+sans se soucier des emportements et des menaces des insurgés.
+
+Plus le procès avait été difficile et orageux, plus le succès était
+grand pour le gouvernement; c'était la victoire des lois après celle des
+armes; ni la force ni la justice n'avaient manqué à la société. Pourtant
+les obstacles et les périls persistaient ou renaissaient incessamment
+sur les pas du pouvoir; ses ennemis, loin de se montrer découragés par
+leurs défaites, redoublaient de colère et de manoeuvres; la violence
+de leurs journaux demeurait la même; les procès de presse, toujours
+nombreux, aboutissaient toujours à des résultats variables et presque
+alternatifs, aujourd'hui des condamnations, demain des acquittements,
+également inefficaces, les uns pour réprimer, les autres pour satisfaire
+les passions factieuses. Le public s'étonnait que la victoire de l'ordre
+ne lui rendît pas plus de repos et de sécurité. Un homme d'un esprit
+ferme et d'un courage indomptable, libéral éprouvé, et qui, par son nom,
+son caractère et son talent, exerçait dans le sud-ouest de la France
+une grande influence, M. Henri Fonfrède m'écrivait de Bordeaux:
+«Nous restons sur un champ de bataille où, malgré tant de succès si
+péniblement conquis, les obstacles et les dangers se renouvellent sans
+cesse, et entravent l'action du pouvoir au moment où elle semblerait se
+manifester plus ferme et mieux assurée. Cela inquiète ici beaucoup les
+esprits. Je crois pouvoir dire que le principal germe de ce mal est dans
+l'influence démocratique trop puissamment excitée, et dans l'absence de
+principes clairs et fixes au sein de notre propre parti. Nos collèges
+électoraux eux-mêmes, dans leur portion gouvernementale qui forme
+évidemment la grande majorité, du moins ici, sont tellement décousus et
+abandonnés aux mille nuances théoriques de la première argumentation
+tenue, qu'avec les meilleures intentions du monde, ils pourraient, sans
+s'en douter, voter au contre-sens de leur propre opinion politique, et
+contribuer ainsi, non pas à une conciliation toujours désirable
+entre les opinions modérées et consciencieuses, mais à une confusion
+inextricable de principes hétérogènes et contraires, qui ôterait aux
+hommes engagés dans le travail de la restauration sociale tous les
+leviers dont ils ont besoin pour agir efficacement.»
+
+Pendant que le procès suivait son cours, nous reconnûmes bientôt que, en
+même temps que la guerre continuait, le champ de bataille était changé.
+Ce n'était plus à de grands mouvements publics, à de vastes complots,
+aux soulèvements populaires, que les ennemis demandaient le succès;
+c'était dans la personne même du Roi qu'ils voulaient frapper et
+détruire le régime tout entier. L'assassinat remplaçait l'insurrection.
+De l'automne de 1834 à l'été de 1835, sept projets de ce crime alors
+nouveau furent découverts et déjoués par l'autorité: les uns conçus
+et poursuivis avec une obstination profonde, les autres rêvés par des
+imaginations en délire et par cette détestable ambition de célébrité,
+n'importe à quel prix, que suscitent les grands désordres sociaux. Nous
+approchions des fêtes annuelles de juillet; le Roi devait passer sur les
+boulevards une grande revue de la garde nationale; des bruits sinistres
+circulaient; des révélations à la fois précises et obscures parvenaient
+à l'administration; des symptômes épars, des propos décousus et pourtant
+d'une coïncidence singulière indiquaient une forte préoccupation partout
+répandue. M. de Nouvion les a recueillis avec soin et bien résumés en
+ces termes: «À l'approche du 28 juillet, plusieurs journaux de province
+publièrent simultanément une correspondance de Paris ainsi conçue: «On
+continue à dire que Louis Philippe sera assassiné, ou du moins qu'on
+tentera de l'assassiner à la revue du 28. Ce bruit a sans doute pour but
+de déterminer sa bonne garde nationale à venir, nombreuse, le protéger
+de ses baïonnettes.» On lisait dans la _Quotidienne_ du 24 juillet: «Le
+Gouvernement affecte d'envelopper encore du plus profond mystère
+le prétendu complot dirigé contre la personne de Louis-Philippe.
+Fantasmagorie! conspiration dont le secret est la formation de quelques
+gardes du corps, à laquelle on veut préparer les esprits par des
+simulacres de danger pour la famille royale.» Le 24, le _Corsaire_
+disait: «Le prince L... (le roi Léopold) a envoyé demander à son
+beau-père ses recettes d'assassinat politique. L'enthousiasme baisse à
+Bruxelles. Il y a maintenant, à la Préfecture de police, une brigade
+préposée aux assassinats mensuels.» Le 26, le _Charivari_ contenait ces
+deux lignes: «Hier, le Roi citoyen est venu à Paris avec sa superbe
+famille, sans être aucunement assassiné.» Le 28, jour du crime, le
+_Corsaire_ disait, en faisant allusion au passage du Roi sur la place
+Vendôme: «On parie pour l'éclipse totale du Napoléon de la paix.» Le
+même jour, la _France_, après avoir rendu compte de la journée de la
+veille, dite _fête des morts_, ajoutait cette affreuse plaisanterie:
+«Peut-être est-ce à la fête des vivants qu'il est réservé, par
+compensation, de nous offrir le spectacle d'un enterrement. Nous verrons
+bien cela demain ou après-demain.» A l'étranger, le _Correspondant de
+Hambourg_ du 25 juillet annonce qu'on s'attend à une catastrophe pendant
+l'anniversaire des trois jours. Une lettre de Berlin, du 26, constate
+que le même bruit s'y était répandu. Le 28, des jeunes gens voyageant
+en Suisse, après avoir inscrit sur un registre d'auberge les noms de
+Louis-Philippe et de ses fils, les font suivre de ces mots: «Qu'ils
+reposent en paix[15]!»
+
+[Note 15: _Histoire du règne de Louis-Philippe Ier,_ par Victor de
+Nouvien, t. III, p. 501-502.]
+
+Au milieu de ces bruits, la plupart ignorés alors ou peu remarqués, et
+qui pourtant semaient dans l'air une vague alarme, nous nous rendîmes le
+28 juillet aux Tuileries, au moment où le Roi se disposait à partir pour
+la revue. La famille royale était réunie, la Reine émue et silencieuse,
+Madame Adélaïde visiblement affectée et demandant qu'on la rassurât,
+les jeunes princes prenant plaisir à entendre dire que la troupe était
+superbe et que la garde nationale serait très-nombreuse. Il était
+convenu que quelques-uns des ministres accompagneraient le Roi, et que
+les autres iraient, ainsi que la Reine, à l'hôtel de la Chancellerie,
+place Vendôme, attendre le retour du Roi qui devait s'arrêter là pour
+assister au défilé. Le Roi monta à cheval et partit avec ses trois fils,
+le duc d'Orléans, le duc de Nemours et le prince de Joinville, quatre de
+ses ministres, le duc de Broglie, le maréchal Maison, l'amiral Rigny et
+M. Thiers, les maréchaux Mortier et Lobau et un nombreux état-major.
+Nous nous rendîmes, l'amiral Duperré, M. Duchâtel, M. Humann, M. Persil
+et moi, à la Chancellerie. Plus d'une heure s'écoula; des nouvelles
+venaient à chaque instant de la revue; on se félicitait de l'ordre qui y
+régnait, du bel aspect des troupes, du bon esprit de la garde nationale.
+Tout à coup la Reine et les Princesses arrivèrent saisies de trouble
+et de douleur; au au moment où elles quittaient les Tuileries pour se
+rendre à la Chancellerie, le colonel Boyer, l'un des aides de camp du
+Roi, était accouru au galop leur annoncer l'attentat auquel le Roi et
+ses fils venaient d'échapper, et qui avait fait, autour de lui, tant de
+victimes. Quelques minutes après midi, sur le boulevard du Temple, le
+Roi cheminait tranquillement le long des rangs de la garde nationale, et
+un peu en avant de son cortége; un jet de flamme, parti d'une fenêtre
+sur la gauche, frappa soudain ses yeux: «Joinville, dit-il à son fils en
+ce moment le plus voisin de lui, ceci me regarde;» et au même instant
+une nuée de balles éclatait sur son passage, frappant à mort ou blessant
+grièvement quarante et une des personnes qui l'entouraient. Le Roi
+s'arrêta un moment, vit ses fils debout à ses côtés, promena ses regards
+sur les mourants, donna quelques ordres, et, montrant du doigt au duc de
+Broglie, qui s'était rapproché de lui, l'oreille de son cheval percée
+d'une balle: «Il faut continuer, mon cher duc; marchons, marchons;» et
+il poursuivit en effet la revue, au milieu des explosions d'indignation
+et des acclamations incessantes de la garde nationale, de la troupe et
+de la population.
+
+La nouvelle nous était venue à la Chancellerie en même temps qu'elle
+arrivait aux Tuileries; mais le récit encore obscur de l'attentat, les
+bruits incertains déjà répandus sur le nombre et les noms des victimes,
+l'absence prolongée du Roi et de sa suite maintenaient et redoublaient
+les alarmes; les salons de la Chancellerie étaient pleins des femmes,
+des mères, des soeurs, des filles de ceux qui accompagnaient le Roi; on
+accourait de tous côtés pour demander ou apporter des nouvelles: qui
+était tué? qui était blessé? que se passait-il à la revue continuée? La
+duchesse de Broglie arriva cherchant son mari; la Reine se jeta dans ses
+bras, étouffant à grand'peine ses larmes. Toute cette société royale
+était en proie à toutes les terreurs, à toutes les angoisses du coeur
+humain, et personne ne savait bien encore quelle serait la mesure de ses
+douleurs.
+
+La vérité complète et précise, cruelle pour les uns, calmante pour
+les autres, fut enfin connue. La revue terminée, le Roi arriva à la
+Chancellerie avec son cortége: autour de la famille royale réunie et
+rassurée, on comptait les pertes, on répétait les noms de dix-huit
+autres familles, les unes illustres, les autres obscures, un maréchal,
+des généraux, des gardes nationaux, des ouvriers, des femmes, une
+jeune fille, toutes frappées du même coup, toutes en proie à la même
+désolation. Après un court repos, le Roi et les princes ses fils
+remontèrent à cheval, à la porte de la Chancellerie: les bataillons de
+la garde nationale et les régiments de l'armée défilèrent devant eux,
+avec ces acclamations ardentes, mêlées de sympathie et de colère, que
+suscite dans les masses le spectacle d'un grand crime, d'une grande
+douleur et d'un grand péril. Le défilé terminé, tous se dispersèrent,
+princes et peuple; chacun retourna à ses tristesses et à ses affaires;
+le duc de Broglie, en se déshabillant, vit tomber de sa cravate une
+balle qui s'y était arrêtée après avoir, sans qu'il s'en aperçût au
+moment, emporté et ensanglanté le collet de son habit. La population
+affluait autour des Tuileries, sur le théâtre de l'attentat, à la
+porte des blessés connus; et le soir même, le Roi, la Reine et Madame
+Adélaïde, dans une voiture de ville, sans escorte, allèrent porter à la
+veuve du maréchal Mortier, la duchesse de Trévise, ces témoignages de
+sympathie qui honorent ceux qui les donnent plus qu'ils ne consolent
+ceux qui en sont l'objet.
+
+L'horreur fut générale et profonde. Le public était indigné et attendri.
+Le crime avait été préparé et exécuté avec une indifférence atroce.
+Toutes les classes, tous les rangs, tous les âges avaient été frappés.
+Les douleurs royales et les douleurs populaires s'étaient confondues. Le
+Roi avait déployé, au moment du péril, une fermeté imperturbable, et en
+revoyant sa famille, une sensibilité expansive. Nul homme n'a jamais eu
+un courage plus simple, plus exempt d'ostentation, moins empressé à se
+faire remarquer et valoir. Des milliers de spectateurs avaient vu et
+racontaient tous les détails, affreux ou touchants, de l'événement. Huit
+jours après, le 5 août, quatorze cercueils, portés sur quatorze chars
+funèbres, précédés et suivis d'un cortége immense, gouvernement, garde
+nationale, armée, clergé, magistrats, corps savants, écoles publiques,
+les représentants de la société tout entière, cheminèrent le long des
+boulevards, de la place de la Bastille aux Invalides, à travers une
+population innombrable, passionnément émue et silencieuse. Le Roi, la
+Reine, toute la famille royale attendaient et reçurent le cortége à
+l'hôtel des Invalides. En présence de toutes ces grandeurs divines et
+humaines, tous ces cercueils qu'un seul crime avait remplis de morts
+si divers, descendirent l'un après l'autre dans le même caveau. La
+cérémonie terminée, quand ce peuple de spectateurs se fut écoulé, les
+jours suivants, au sein des familles, dans les lieux publics, partout où
+se rencontraient des hommes qui n'avaient rien à cacher, un sentiment
+unanime éclatait; c'était le cri général qu'un devoir impérieux
+commandait de mettre un terme aux attaques, aux provocations, aux
+manoeuvres qui suscitaient de tels forfaits et infligeaient à la société
+de tels périls, au coeur humain de telles douleurs.
+
+Le cabinet n'hésita pas un instant à remplir ce devoir. Le mal, c'était
+la provocation continue, tantôt audacieuse, tantôt astucieuse, au
+renversement de l'ordre établi. Pour atteindre à ce but, on s'arrogeait
+le droit de tenir et de remettre incessamment toutes choses en question,
+les bases même de la société comme les actes de son gouvernement, le
+droit primitif et fondamental des pouvoirs publics aussi bien que leur
+conduite. C'était là ce qu'on appelait la liberté de l'esprit humain et
+de la presse. Il fallait attaquer et vaincre dans son principe cette
+prétention anarchique, après l'avoir vaincue dans sa conséquence
+matérielle et armée, l'insurrection.
+
+Nous abordâmes de front l'ennemi. Les lois que nous proposâmes le 4 août
+1835, et qui devinrent les lois du 9 septembre suivant, qualifiaient
+d'attentat à la sûreté de l'État toute attaque contre le principe et la
+forme du gouvernement établi en 1830, lorsque cette attaque avait pour
+but d'exciter à la destruction ou au changement du gouvernement. Elles
+sanctionnaient et garantissaient l'inviolabilité constitutionnelle du
+Roi en punissant quiconque ferait remonter jusqu'à lui la responsabilité
+ou le blâme des actes de son gouvernement. Elles prenaient des
+précautions précises contre les divers moyens de dissimuler ces délits
+et d'en éluder la peine tout en les commettant. Elles réglaient, dans
+les limites et selon les conditions générales instituées par la Charte,
+les peines attachées aux délits, les juridictions appelées à en
+connaître et les formes de la procédure, de façon à assurer l'efficacité
+et la promptitude de la répression.
+
+Pour tout esprit libre et ferme, il n'y avait rien là que de conforme
+aux traditions des nations civilisées et aux règles du commun bon sens.
+C'est une dérision de réclamer, au nom de la liberté de l'esprit
+humain, le droit de mettre incessamment en question les institutions
+fondamentales de l'État, et de confondre les méditations de
+l'intelligence avec les coups de la guerre. Il faut, à toute société
+humaine, des points fixes, des bases à l'abri de toute atteinte; nul
+État ne peut subsister en l'air, ouvert à tous les vents et à tous les
+assauts. Quand Dieu a, comme dit l'Écriture, livré le monde aux disputes
+des hommes, il connaissait les limites de leur puissance; il savait
+combien elle serait vaine, au fond, contre son oeuvre, même quand elle
+en troublerait la surface. Mais les oeuvres humaines sont bien autrement
+faibles et fragiles que l'oeuvre divine; elles ont besoin de garanties
+qu'elles ne trouvent pas dans leur force propre et native. Et quand
+la limite a été posée entre la discussion scientifique et la guerre
+politique, c'est un devoir pour le législateur de ne pas se contenter de
+défenses vaines, et d'opposer aux assaillants des remparts solides. Les
+lois de septembre n'inventèrent, pour réprimer les délits dont elles
+proclamaient la gravité, aucune pénalité inouïe et repoussée par nos
+moeurs, aucune juridiction nouvelle et qui parût prédestinée à la
+rigueur ou à la servilité. La déportation, avec des conditions diverses,
+était dès lors et sera de jour en jour plus acceptée comme la peine
+la mieux appropriée aux crimes politiques. La Cour des pairs faisait,
+depuis vingt ans, ses preuves d'indépendance et de modération en même
+temps que de fermeté efficace. Les modifications apportées dans la
+procédure n'avaient d'autre objet que d'assurer la prompte répression du
+délit, sans enlever aux accusés aucun de leurs moyens de défense.
+Les lois de septembre ne portaient nullement les caractères de lois
+d'exception et de colère; elles maintenaient les garanties essentielles
+du droit, tout en pourvoyant aux besoins accidentels et actuels de
+la société; définitions, juridictions, formes, peines, tout y était
+combiné, non pour frapper des ennemis, mais pour que la justice publique
+fût puissante et suffît pleinement à sa mission, en conservant son
+indépendance et son équité.
+
+La discussion de ces lois amena un exemple frappant de la déplorable
+faiblesse d'esprit et de coeur qui, sous l'influence des passions
+personnelles ou des clameurs extérieures, peut obscurcir les notions
+les plus certaines et les plus simples. En parlant de la peine de la
+déportation que l'opposition qualifiait d'atroce, je fus conduit à dire:
+«On oublie constamment dans ce débat le but de toute peine, de toute
+législation pénale. Il ne s'agit pas seulement de punir ou de réprimer
+le condamné; il s'agit surtout de prévenir des crimes pareils. Il ne
+faut pas seulement mettre celui qui a commis le crime hors d'état de
+nuire de nouveau; il faut surtout empêcher que ceux qui seraient tentés
+de commettre les mêmes crimes se laissent aller à cette tentation.
+L'intimidation préventive et générale, tel est le but principal, le
+but dominant des lois pénales. Il faut choisir, dans ce monde, entre
+l'intimidation des honnêtes gens et l'intimidation des malhonnêtes gens,
+entre la sécurité des brouillons et la sécurité des pères de famille;
+il faut que les uns ou les autres aient peur, que les uns ou les
+autres redoutent la société et ses lois. Il faut le sentiment profond,
+permanent, d'un pouvoir supérieur toujours capable d'atteindre et de
+punir. Dans l'intérieur de la famille, dans les rapports de l'homme
+avec son Dieu, il y a de la crainte; il y en a naturellement et
+nécessairement. Qui ne craint rien bientôt ne respecte rien. La nature
+morale de l'homme a besoin d'être contenue par une puissance extérieure,
+de même que sa nature physique, son sang, tout son corps ont besoin
+d'être contenus par l'air extérieur, par la pression atmosphérique qui
+pèse sur lui. Opérez le vide autour du corps de l'homme; vous verrez à
+l'instant toute son organisation se troubler et se détruire. Il en est
+de même de sa nature morale; il faut qu'un pouvoir constant, énergique,
+redoutable, veille sur l'homme et le contienne; sans quoi, l'homme se
+livrera à toute l'intempérance, à toute la démence de l'égoïsme et de la
+passion.» Il n'y avait là; à coup sûr, qu'une vérité proclamée par le
+bon sens général, et de tout temps admise par les publicistes et par
+les moralistes, comme une des bases fondamentales de la législation
+religieuse et civile. Les partis et les journaux en firent une
+prétention tyrannique et barbare; le mot _intimidation_ devint le
+synonyme d'iniquité préventive et de cruauté pénale; on l'écrivit, on le
+répéta à côté de mon nom comme le terrible caractère de ma politique.
+Et comme il est utile d'apporter des faits à l'appui des mots, on en
+inventa pour établir que, ce que je disais, je le faisais aussi dans
+l'occasion; on dit, on redit que, pendant les insurrections de Lyon,
+en 1831 et en 1834, j'avais donné, pour les réprimer, «des ordres
+impitoyables.» Le mensonge était grossier: en 1831, j'étais étranger au
+cabinet, et en 1834, je n'avais eu, par la nature de mes attributions,
+aucun ordre à donner à Lyon, et je n'en avais en effet donné aucun. Mais
+peu importe la vérité aux passions ennemies; la crédulité vient, pour
+elles, en aide au mensonge, et elles ne s'inquiètent guère qu'avec le
+temps la lumière se fasse sur leurs assertions; le profit, et plus
+encore le plaisir momentané qu'elles y trouvent suffisent à leur
+vulgaire satisfaction.
+
+Le duc de Broglie se fit grand honneur dans ce débat; il expliqua
+et défendit les lois proposées avec une franchise, une fermeté, une
+lucidité, une élévation d'idées et de langage qui firent, sur la
+Chambre, une impression profonde. Il obtint, dans cette circonstance le
+plus honnête et le plus utile des succès; il donna aux partisans de la
+politique de résistance la satisfaction d'entendre prouver avec éclat
+qu'ils avaient raison, et il les affermit dans leur conviction en les
+laissant bien certains qu'il était lui-même profondément convaincu.
+En dépit des mauvaises velléités de la nature humaine, les hommes se
+plaisent à estimer en admirant, et les partis ne sont jamais plus animés
+et plus fidèles que lorsqu'ils se sentent honorés par le caractère et le
+talent de leurs chefs.
+
+Les lois de septembre une fois votées et promulguées, l'état des esprits
+dans le pays, à leur sujet, fut très-mêlé et divers. L'opposition les
+avait ardemment combattues; les uns, par hostilité radicale, routine
+ou passion de parti; les autres, avec une inquiétude sincère. Plus j'y
+réfléchis, plus je demeure convaincu que l'opposition de ce temps a été
+constamment sous l'empire d'une double erreur; elle redoutait trop peu
+le mal et trop les remèdes; elle n'avait pas le sentiment juste des
+périls dont notre société était menacée par les idées fausses et les
+mauvaises passions qui fermentaient dans son sein; elle était infiniment
+trop prompte à croire les libertés publiques compromises ou même
+perdues. Les nations libres ont besoin de s'abriter sous des
+constructions fortes, surtout lorsqu'elles ont déjà longtemps vécu,
+et que leur longue vie a développé des éléments très-divers et des
+situations très-compliquées. Leurs libertés y sont aussi intéressées que
+leur repos, car la liberté, dont les germes peuvent être semés au vent
+des révolutions, ne s'enracine et ne grandit qu'au sein de l'ordre et
+sous des pouvoirs réguliers et durables. Le ferme établissement du
+gouvernement nouveau était pour nous, après 1830, la première et
+essentielle condition de la liberté; et telle était la situation comme
+la nature de ce gouvernement qu'il ne pouvait faire courir à la liberté
+aucun risque sérieux. L'opposition, je parle de l'opposition loyale et
+sans arrière-pensée, méconnut cet état général du pays; et son erreur
+était naturelle, car c'était celle d'une partie considérable du pays
+lui-même; il croyait sa santé politique plus forte qu'elle n'était
+réellement, et il repoussait comme inutiles et presque comme injurieux
+la plupart des remèdes qui lui étaient présentés. Aussi, en combattant
+les lois de septembre, l'opposition parlementaire ne manqua ni d'écho ni
+d'effet; et ces lois rencontrèrent, hors des Chambres, le même genre et
+à peu près le même degré de mécontentement et de blâme qu'elles avaient
+trouvés dans leur sein.
+
+En revanche, l'adhésion, non-seulement des amis déclarés de la politique
+de résistance, mais des spectateurs impartiaux, fut prompte et décidée.
+Dans les départements, la grande majorité des conseils généraux, élus
+par les classes les plus indépendantes comme les plus éclairées, et
+représentants tranquilles des sentiments comme des intérêts locaux,
+s'empressèrent de témoigner leur satisfaction de la fermeté franche du
+cabinet et des garanties qu'il venait de donner à la paix publique. On
+ne tarda pas à reconnaître que ces garanties n'étaient ni oppressives,
+ni vaines: la presse ennemie baissa de ton, sans cesser d'être libre;
+ses violences et ses scandales furent plus rares et mieux réprimés; mais
+la discussion de la politique et des actes du pouvoir demeura ouverte
+et vive. Mises à l'épreuve de l'expérience, les lois de septembre ont,
+pendant plusieurs années, efficacement protégé l'ordre public, et à coup
+sûr elles n'ont pas détruit la liberté.
+
+L'Europe fut frappée du spectacle qu'offrait alors la France. Le
+tranquille courage et la présence d'esprit du Roi, au moment de
+l'attentat, étaient fort admirés; on parlait de la main visible de la
+Providence qui l'avait préservé, lui et ses fils, dans cet immense
+péril. Treize ans plus tard, quand le gouvernement de 1830 n'existait
+plus, un vieux tory de ma connaissance, légitimiste déclaré pour la
+France, M. Croker me disait à Londres: «Après l'attentat de Fieschi,
+quand je vis par quelle fortune le roi Louis-Philippe y avait échappé,
+et avec quelle vigueur son gouvernement défendait la société menacée,
+je le crus, pour la première fois, destiné à fonder en France le régime
+constitutionnel et sa dynastie.» La Providence se réservait de nous
+apprendre qu'il faut de bien autres conditions que le courage et la
+bonne conduite de quelques hommes pour mettre fin aux révolutions et
+fonder un gouvernement.
+
+Pendant les quatre mois qui s'écoulèrent entre la promulgation des lois
+de septembre et l'ouverture de la session de 1836, la situation du
+cabinet fut forte et tranquille; aucun grand événement ne vint nous
+troubler, aucun dissentiment intérieur ne nous embarrassait dans le
+travail régulier du gouvernement. Le procès de Fieschi et de ses
+complices, la conclusion du procès des insurgés d'avril, les
+négociations relatives à l'exécution du traité des 25 millions entre la
+France et les États-Unis, les mouvements diplomatiques de l'Europe, les
+crises révolutionnaires de l'Espagne, la préparation des projets de loi
+qui devaient être présentés aux Chambres dans la session prochaine
+nous occupaient sérieusement sans nous susciter dans le présent aucune
+complication fâcheuse, pour l'avenir aucune grave inquiétude. Un seul
+incident me donna à prendre une résolution qui pouvait entraîner, pour
+moi, une responsabilité délicate. Le maréchal Clauzel, alors gouverneur
+général de l'Algérie, préparait une expédition dans l'intérieur de la
+province d'Oran et sur Mascara. Le duc d'Orléans désirait ardemment
+aller en Afrique et y prendre part. Son désir rencontrait dans le
+cabinet beaucoup d'objections; on se souciait peu d'exposer l'héritier
+de la couronne à de graves périls dans une entreprise sur une terre
+inconnue et sans nécessité politique. On doutait que le maréchal Clauzel
+vît avec plaisir la présence du prince à l'armée et on craignait entre
+eux quelque embarras. Le Roi me parla du désir de son fils: «désir bien
+naturel, me dit-il, et qu'à tout prendre il est bon de satisfaire;
+quelles que soient les chances, il faut que mon fils vive avec l'armée
+et s'y fasse honneur. Aidez-moi à lever les obstacles qu'il rencontre;
+soyez favorable, dans le conseil, à son départ pour l'Afrique; il vous
+en saura beaucoup de gré, et je désire qu'il soit bien pour vous.» Le
+Roi avait raison: l'activité, l'empressement à servir le pays, à s'en
+faire connaître et à s'y distinguer, sont le devoir et font la fortune
+des princes. J'appuyai auprès de mes collègues, en particulier et dans
+le conseil, la proposition du départ du duc d'Orléans pour l'expédition
+projetée. En s'y rendant, il devait passer par la Corse, s'y arrêter
+quelques jours, et s'y montrer attentif aux besoins de cette terre si
+négligée du maître qu'elle avait donné à l'Europe. Il partit en effet
+dans les derniers jours d'octobre, et le 26 novembre suivant, au moment
+de se mettre en marche avec l'armée pour Mascara, il m'écrivait d'Oran:
+
+«Je ne puis partir, Monsieur, pour l'expédition qui doit compléter
+un voyage que je vous dois d'avoir entrepris, sans vous remercier de
+nouveau d'avoir senti que l'intérêt de mon avenir, autant que le
+devoir de ma position, m'appelait partout où l'armée avait une tâche à
+accomplir. J'ai la confiance que le résultat de mon voyage ne pourra
+d'aucune façon vous faire regretter d'avoir donné votre adhésion à mon
+projet; et je sais que, tout en me conduisant de manière à me concilier
+l'estime de l'armée, je dois éviter ce qui, plus tard, pourrait faire
+peser des reproches spécieux sur la responsabilité du gouvernement.
+
+«Je n'ai point la place de consigner, dans une lettre écrite à la hâte
+et au moment de monter à cheval, les observations nombreuses que j'ai
+cherché à recueillir avec impartialité sur l'état de notre marine, sur
+la Corse, et sur l'Afrique; mais je ne puis laisser échapper cette
+occasion de vous dire que je n'ai eu qu'à me louer, sous tous les
+rapports, de la manière d'être du maréchal Clauzel à mon égard. Je me
+suis efforcé pourtant de ne point laisser influencer, par l'accueil que
+j'ai reçu ici, le jugement que je devais porter sur l'état de ce pays;
+et j'ai dû reconnaître que des résultats importants, et auxquels, vous
+le savez, j'étais loin de m'attendre, avaient déjà été obtenus par
+le maréchal. Il a éteint toute dissidence politique; il représente
+convenablement et fait respecter l'autorité royale, et l'esprit de parti
+n'existe plus dans la population que sa composition y rendait le
+plus accessible. Les troupes ont repris confiance en leur chef et
+en elles-mêmes, et sous le point de vue militaire la situation est
+très-satisfaisante. Quant à la direction générale de son commandement,
+je crois pouvoir affirmer que le maréchal a compris maintenant ce qu'il
+fallait pour être soutenu par le gouvernement; et il veut le faire, même
+vis-à-vis des colons. Je pense même qu'il a senti qu'il deviendrait
+nécessaire de diminuer dans quelque temps les charges excessives que nos
+possessions africaines font peser sur la France; et j'ai eu occasion de
+discuter avec lui un plan de gouvernement de la Régence d'Alger que je
+désire vivement soumettre et faire approuver au Roi et à ses ministres
+à mon retour à Paris. Je serai au plus tard le 18 ou le 19 décembre à
+Toulon, et d'ici là, je vous prie, monsieur, de recevoir l'assurance de
+tous mes sentiments pour vous.»
+
+L'expédition atteignit pleinement son but; Mascara fut occupé; le duc
+d'Orléans se fit grand honneur, dans l'armée et auprès de ses chefs, par
+son intelligence aussi prompte et aussi brillante que sa bravoure; et le
+19 décembre, comme il me l'avait annoncé, il débarqua à Toulon, charmé
+d'avoir fait avec succès ce premier pas dans sa vie militaire en
+Afrique, et gardant un bon souvenir de mon intervention pour lui dans
+cette occasion.
+
+Le même jour, à dix heures du soir, un convoi plus que modeste, presque
+un convoi de pauvre, suivi seulement d'un frère, d'une soeur et d'un
+prêtre, traversait Paris transportant dans une église de village, près
+de Bordeaux, le cercueil d'un grand homme de bien, grand citoyen dans
+les jours de péril suprême, et quelquefois grand orateur dans les débats
+politiques. L'ancien président de la Chambre des députés, le ministre
+de Louis XVIII, M. Lainé était mort à Paris le 17 décembre, et c'était
+selon sa dernière volonté qu'il était conduit, sans le moindre appareil,
+à sa dernière demeure. En 1830, après la révolution de Juillet, il
+se tint d'abord à l'écart, portant, par vraie tristesse comme par
+convenance, le deuil de cette ancienne royauté qu'il avait servie
+pendant seize ans, sinon avec un esprit politique clairvoyant et ferme,
+du moins avec un patriotisme sincère, une modération généreuse et
+un courage mélancolique qui s'élevait parfois à de beaux mouvements
+d'éloquence. Quand il vit la nouvelle monarchie établie et luttant
+contre l'anarchie, dès le 17 septembre 1830, il vint silencieusement
+prendre son siège dans la Chambre des pairs; et depuis ce jour jusqu'à
+sa mort, il s'acquitta scrupuleusement de tous ses devoirs politiques,
+sans sortir, pour aucun autre motif, de la retraite à laquelle il avait
+voué la fin de sa vie. C'était une âme très-noble, facilement émue,
+triste, et dont les instincts, plus grands que ses idées, s'élevaient,
+avec un touchant mélange de simplicité morale et de pompe oratoire,
+jusqu'à la vertu éloquente. Il avait dans l'esprit peu d'originalité,
+peu de vigueur, des aspirations hautes plutôt que des convictions
+claires, et son talent, qui manquait de précision au fond et de
+pureté dans la forme, ne laissait pas d'être toujours élevé, animé
+et sympathique. L'ordre et la liberté, le Roi et le pays ont eu des
+conseillers plus profonds et plus efficaces, jamais un ami plus dévoué
+et un serviteur plus digne. J'ai souvent pensé et agi autrement que M.
+Lainé; depuis 1830, je ne l'ai plus rencontré que rarement; mais soit
+dans mes rapports avec lui, soit en regardant de loin sa conduite et sa
+vie, je lui ai toujours porté une profonde estime, et je prends plaisir
+à rendre aujourd'hui à sa mémoire un hommage qu'en 1835 j'aurais
+volontiers rendu à son cercueil.
+
+La session s'ouvrit le 29 décembre 1835 sous des auspices favorables;
+aucun trouble violent et prochain ne menaçait le pays; aucune question
+vitale ne pesait sur le gouvernement; la confiance renaissait, les
+libertés publiques se déployaient au sein de l'ordre que l'on commençait
+à croire effectivement rétabli: «J'espère, dit le Roi en ouvrant la
+session, que le moment est venu, pour la France, de recueillir les
+fruits de sa prudence et de son courage. Éclairés par le passé,
+profitons d'une expérience si chèrement acquise; appliquons-nous à
+calmer les esprits, à perfectionner nos lois, à protéger, par de
+judicieuses mesures, tous les intérêts d'une nation qui, après tant
+d'orages, donne au monde civilisé le salutaire exemple d'une noble
+modération, seul gage des succès durables. Le soin de son repos, de sa
+liberté, de sa grandeur, est mon premier devoir; son bonheur sera ma
+plus chère récompense.» Deux jours après, M. Dupin, réélu président de
+la Chambre des députés, disait en prenant possession du fauteuil: «Si,
+dans les précédentes sessions, les agitations du dehors ont quelquefois
+réagi jusque dans cette enceinte, je n'en doute pas, la paix profonde
+qui règne dans l'État étendra sur nous sa salutaire influence. La lutte
+sera toute parlementaire; elle sera digne; les intérêts du pays seront
+noblement et librement débattus; les rivalités, s'il s'en élève, ne
+seront inspirées que par l'amour du bien public; chacun voudra remporter
+chez soi le sentiment d'un devoir généreusement accompli.»
+
+Le 14 janvier 1836, M. Humann proposa à la Chambre des députés les lois
+de finances. Dès le début de son discours, en exposant les besoins
+et les ressources de l'exercice 1837, il présenta comme nécessaire,
+légitime, opportune, et, sinon comme immédiate, du moins comme
+imminente, la mesure que M. de Villèle avait tentée sans succès en 1824,
+le remboursement ou la réduction des rentes. La Chambre accueillit ses
+paroles avec une faveur marquée, et nous, au banc des ministres, nous
+les entendîmes avec une extrême surprise. Bonne ou mauvaise, une telle
+mesure était évidemment trop grave pour être annoncée sans l'examen
+approfondi et l'assentiment formel du cabinet; elle n'y avait été ni
+décidée, ni même mise en délibération; la démarche qui s'accomplissait
+en ce moment était le fait du ministre des finances seul; ni le Roi, ni
+les autres membres du cabinet ne l'avaient acceptée ni connue.
+
+Bien des spectateurs à cette époque et plusieurs historiens depuis
+lors ont vu là un acte perfidement prémédité, une intrigue ourdie pour
+diviser, disloquer et renverser le cabinet, intrigue dont M. Humann
+aurait été l'instrument crédule et involontaire. C'est mettre dans la
+politique plus de comédie machiavélique qu'il n'y en a réellement,
+quoiqu'il y en ait beaucoup. M. Humann n'était ni un instrument ni une
+dupe; il n'avait, pour son propre compte, nul mauvais dessein envers le
+cabinet dont il partageait sincèrement les vues générales, et il ne fut
+nullement, dans cette occasion, l'aveugle agent des desseins d'autrui.
+Profondément convaincu de la légalité et de l'utilité de la conversion
+des rentes, il avait, en 1824, appuyé M. de Villèle dans cette
+tentative; plus tard, soit avant, soit depuis son entrée dans le
+cabinet, il s'était plusieurs fois expliqué dans le même sens; peut-être
+même, en préparant le budget de 1837, avait-il reparlé de son idée à
+quelques-uns de ses collègues; mais il n'en avait jamais proposé
+au conseil ni l'adoption formelle, ni l'exécution prochaine; il la
+développa dans son exposé des motifs pour se donner à lui-même une
+grande satisfaction et pour poser la base d'un budget normal auquel il
+avait hâte d'arriver. C'était un esprit à la fois profond et gauche,
+obstiné et timide devant la contradiction, et persévérant dans ses vues
+quoique embarrassé à les produire et à les soutenir. Il tenait beaucoup
+à accomplir, pendant son ministère, quelque acte important et qui lui
+fît honneur: «Que voulez-vous? disait M. Royer-Collard, qui ne se
+refusait guère un peu d'ironie envers ses amis, M. Guizot a sa loi sur
+l'instruction primaire, M. Thiers sa loi sur l'achèvement des monuments
+publics; Humann aussi veut avoir sa gloire.» En tenant, sur la
+conversion des rentes, un langage officiellement positif et pressant, M.
+Humann en dit beaucoup plus qu'il n'avait osé en dire d'avance au Roi
+et à ses collègues; mais il ne formait point le propos délibéré de les
+engager à tout risque et sans leur aveu; il marchait à son but avec
+un mélange de précipitation et d'embarras, mais sans arrière-pensée
+déloyale. Il y eut là, de sa part, une imprudence un peu égoïste et
+sournoise, mais point d'intrigue, ni de complaisance secrète pour les
+intrigues qui s'agitaient autour du cabinet.
+
+Quoi qu'il en fût, un tel acte et la situation qu'il faisait au Roi
+et au cabinet n'étaient pas supportables; la dignité des personnes et
+l'harmonie intérieure du gouvernement en étaient également compromises.
+Nous nous en expliquâmes nettement avec M. Humann. Il sentit la portée
+de ce qu'il avait fait, nous en exprima son regret en persistant dans
+ses vues, et donna sa démission. Le comte d'Argout, gouverneur de la
+Banque, lui succéda immédiatement dans le ministère des finances.
+
+Restait la question même que M. Humann avait soulevée, qu'il n'emportait
+pas en se retirant, et sur laquelle le cabinet était obligé de prendre
+sans délai un parti. Nous étions prévenus que des interpellations nous
+seraient adressées à ce sujet, non par l'opposition, mais par l'un de
+nos plus sincères amis, M. Augustin Giraud, car la conversion des rentes
+avait, dans nos propres rangs, des partisans aussi chauds que parmi nos
+adversaires politiques. Notre situation était délicate. Le Roi était
+vivement opposé à la mesure qu'il regardait comme injuste en soi,
+contraire à la bonne foi publique, nuisible à son gouvernement, et dont
+il contestait même la légalité. La plupart d'entre nous pensaient, au
+contraire, que la mesure était légale en principe et bonne à prendre dès
+qu'elle deviendrait opportune, mais que l'opportunité n'existait pas
+encore et qu'il fallait l'attendre. Nous résolûmes de n'aborder la
+question au fond que si elle devenait, dans la Chambre, l'objet d'une
+proposition formelle, et de déclarer en attendant que le cabinet était
+décidé, d'une part à ne point proposer lui-même, dans la cession
+actuelle, la conversion des rentes, d'autre part à ne contracter, sur
+l'époque où cette mesure pourrait être adoptée, aucun engagement positif
+et à jour fixe. Ce fut là le langage que tint le duc de Broglie en
+expliquant, dans les termes les plus amicaux, notre dissidence avec M.
+Humann, les motifs de sa retraite et le regret que nous en ressentions.
+Tant de réserve ne convenait pas aux partisans impatients de la
+conversion des rentes; ils voulaient que sur-le-champ le cabinet
+adoptât la mesure en principe, dît pour quelles raisons il la jugeait
+momentanément inopportune, et indiquât pour quel temps il en espérait
+l'opportunité. On se plaignit que le duc de Broglie ne se fût pas,
+disait-on, expliqué assez clairement. Il assigna de nouveau les limites
+comme les raisons de sa réserve, et en répétant les termes mêmes dont il
+s'était servi pour répondre à l'interpellation qui nous était adressée,
+il adressa à son tour aux questionneurs cette question: «Est-ce clair?»
+Rien n'était plus clair en effet que ses paroles, ni plus sensé et plus
+loyal que la conduite qu'il tenait au nom du cabinet: c'est précisément
+dans les questions embarrassantes et douteuses que le premier devoir des
+hommes qui gouvernent est de dire franchement ce que, dans le présent,
+ils veulent ou ne veulent pas faire, et de réserver, pour l'avenir,
+leur droit de délibérer et de se résoudre selon les nécessités ou les
+convenances des temps. Le duc de Broglie pratiquait, en agissant ainsi,
+la seule politique digne d'un gouvernement sérieux en face d'un pays
+libre. Il ne pressentit pas bien la disposition de la Chambre et l'effet
+de ses paroles quand il termina sa réponse par ce tour un peu sec et
+moqueur: «Est-ce clair?» Je n'ai rencontré nul homme qui, dans ses
+rapports soit avec les assemblées publiques, soit avec les individus
+isolés, fût plus scrupuleusement appliqué à bien agir et moins préoccupé
+de plaire. La Chambre fut piquée de cette attitude et de plus en plus
+échauffée dans son désir de peser fortement sur le cabinet pour que
+la conversion des rentes fût, sinon immédiatement accomplie, du moins
+résolue en principe et annoncée pour une époque prochaine. Trois
+propositions formelles furent déposées à ce sujet, et la principale,
+celle de M. Gouin, accueillie par les bureaux de la Chambre, devint, les
+5 et 6 février, l'objet d'un débat solennel.
+
+Des membres du cabinet, M. Thiers et M. Duchâtel furent ceux qui y
+prirent la principale part. Avec l'inventive et souple rectitude de son
+esprit, M. Thiers traita la question sous toutes ses faces: au nom du
+cabinet tout entier, il reconnut non-seulement que la réduction des
+rentes était légale et utile pour l'État, mais encore qu'elle serait
+inévitablement amenée par le temps. Il exposa ensuite combien, si elle
+s'opérait soudainement, elle serait peu équitable et dure, ce qu'il y
+avait d'exagéré dans les avantages qu'on s'en promettait, et quels en
+pourraient être les inconvénients si elle était entreprise au milieu
+d'une situation naguère orageuse et à peine raffermie. Sa conclusion fut
+aussi modeste que sa discussion avait été lucide; il se borna à
+demander l'ajournement de la proposition. Par des considérations plus
+spécialement financières, M. Duchâtel soutint, et sur le fond de la
+mesure et sur la convenance de l'ajournement, la même politique. Mais,
+par des motifs très-divers, la Chambre était fortement prévenue; les uns
+voulaient établir immédiatement, et à tout prix, l'équilibre du budget;
+les autres avaient, contre les capitalistes et les rentiers de Paris,
+une secrète humeur; le goût des plans de finances, les jalousies de
+province, les engagements d'amour-propre, les intrigues de parti, les
+rancunes et les ambitions personnelles se joignirent aux efforts de
+l'opposition contre la demande de l'ajournement; elle fut rejetée à deux
+voix de majorité, et le cabinet, décidé à ne pas accepter un tel échec,
+porta aussitôt au Roi sa démission.
+
+Dix jours après ce vote, un député absent, et l'un des plus indépendants
+comme des plus judicieux, M. Jouffroy m'écrivait de Pise, où la maladie
+le retenait encore: «Le _Journal des Débats_ arrivé hier vient de me
+faire connaître la belle décision de la Chambre sur la proposition de
+M. Gouin et la retraite du cabinet. Je ne suis pas encore revenu de la
+surprise que me cause cet étrange événement. Renverser un cabinet qui,
+depuis trois ans, fait face à l'ennemi, au moment où il a achevé de le
+vaincre et où, grâce à son énergie, la cause de l'ordre est sauvée; le
+renverser après avoir marché avec lui dans les moments difficiles, et
+triomphé avec lui; le renverser à propos d'une question de finances
+inexécutable cette année, inexécutable l'année prochaine, parce qu'il
+dit qu'il faut prendre six mois pour y réfléchir; le renverser enfin
+parce qu'il hésite sur une mesure dont la justice est douteuse, c'est
+une absurdité qui n'a pas de nom et qui révèle une absence d'esprit
+politique incroyable. Je suis affligé pour la Chambre, affligé pour mon
+pays d'un tel acte; il étonne ici tous les hommes sensés et leur paraît
+inexplicable. Il ne l'est pourtant pas pour ceux qui connaissent notre
+Chambre comme je la connais, et je vois bien d'ici comment et de quoi
+s'est formée la majorité des 194 contre 192. Mais précisément parce que
+je le sais, je ne conçois pas quel profit retireront de la dissolution
+du cabinet ceux qui l'ont amenée; composée comme elle l'est, il me
+semble douteux que cette agglomération puisse rester unie jusqu'à la
+formation d'un cabinet nouveau, et il m'est démontré qu'elle ne
+le créera que pour le déchirer. Le Roi ne peut aller au sein du
+tiers-parti. Les deux oppositions ne soutiendront pas trois mois un
+ministère du tiers-parti. Il faudra donc qu'il meure, comme il a déjà
+fait, ou qu'il s'abjure et se fasse semblable à la ci-devant majorité, à
+laquelle il restera toujours suspect parce qu'il l'a désertée, et dont
+les membres sortants de l'ancien cabinet resteront toujours les chefs.
+Ainsi il vivra sous la protection et par la grâce des vaincus, ce qui le
+rendra ridicule. Je comprends mal une telle situation; je n'en voudrais
+à aucun prix; et si les membres du cabinet tombé restent unis, elle ne
+sera pas longtemps tenable. Mais quelle mauvaise aventure pour le pays
+en présence de la question d'Orient, de la guerre civile d'Espagne et de
+l'affaire des États-Unis!»
+
+M. Jouffroy avait, je crois, pleinement raison, et dans son jugement
+sur la crise naguère accomplie, et dans son appréciation des chances de
+l'avenir. Si les membres du cabinet tombé, qui, depuis plus de trois
+ans, pratiquaient la même politique et qui venaient de succomber
+ensemble en soutenant la même cause, étaient restés unis après leur
+chute comme ils l'avaient été au sein du pouvoir, s'ils s'étaient
+refusés à toute séparation dans leur retraite comme ils s'étaient
+défendus de toute discorde dans le gouvernement, ils auraient
+certainement ramené bientôt le succès de leur politique, et fait faire
+au gouvernement représentatif un grand pas vers son régulier et complet
+établissement. Mais les dispositions et les résolutions qu'eût exigées
+une telle conduite ne se rencontraient point chez plusieurs des hommes
+dont le concours y eût été nécessaire, et l'espérance de M. Jouffroy
+était un rêve que les faits ne devaient pas tarder à démentir.
+
+Le roi Louis-Philippe était fort capable d'avoir une idée fixe, une
+résolution permanente, et de la maintenir ou de la reprendre à travers
+les difficultés variables des circonstances. Il l'a bien prouvé par son
+constant et efficace attachement, dans les affaires extérieures à la
+paix européenne, et pour l'intérieur à l'ordre légal. S'il eût été aussi
+convaincu que la solide union des diverses nuances qui avaient formé le
+cabinet du 11 octobre 1832, et de leurs principaux représentants, était
+nécessaire à la sûreté de son trône et au succès de son gouvernement,
+il aurait employé, à maintenir ou à rétablir cette union, sa constance
+comme son savoir-faire, et il y aurait probablement réussi. Mais le Roi
+n'avait point de conviction semblable; il était porté à croire que, par
+lui-même, il suffirait toujours pour faire prévaloir la bonne politique,
+et quand il s'agissait de la formation ou de la chute des cabinets, il
+cédait quelquefois à ses goûts personnels, à ses préventions ou à
+ses convenances du moment, bien plus qu'il ne l'eût fait s'il eût eu
+constamment en vue la nécessité de tenir groupées et agissant ensemble
+autour de lui toutes les forces vitales de son gouvernement. J'ai déjà
+dit comment et par quelles causes il portait au duc de Broglie plus
+d'estime et de confiance que de faveur. Quand, sur la question de
+la conversion des rentes, éclata la crise ministérielle, diverses
+circonstances aggravaient encore, dans le Roi, cette disposition:
+quelques-uns des diplomates européens, entre autres le prince de
+Metternich et le baron de Werther, ministre de Prusse à Paris, avaient
+eu, avec le duc de Broglie, de petits différends qui leur avaient
+laissé, pour lui, un secret mauvais vouloir. Le prince de Talleyrand
+qui, dans sa retraite, conservait, auprès du Roi, des habitudes
+d'intimité et d'influence, n'avait pas oublié son dernier dissentiment
+avec le duc de Broglie à propos du vague projet d'alliance offensive et
+défensive avec l'Angleterre, et lui en gardait quelque humeur. De tous
+ces faits résultaient, autour du Roi, un langage, un travail quotidien
+peu favorable au duc de Broglie; on le représentait comme assez
+souvent incommode, quelquefois compromettant, et, en tout cas, point
+indispensable. En mars 1835,1e Roi ne s'était pas décidé sans peine à
+le rappeler au département des affaires étrangères; en février 1836, il
+l'en vit sortir sans regret.
+
+Loin de rien faire ou de rien dire qui le séparât de ses collègues dans
+le cabinet, M. Thiers avait fermement soutenu, à propos de la conversion
+des rentes comme en toute autre occasion, leur politique commune; il ne
+pouvait être taxé de défection cachée ou seulement de mollesse; il avait
+agi aussi loyalement qu'utilement. Pourtant il conservait toujours
+quelque crainte d'être trop intimement uni aux doctrinaires, et quelque
+soin de s'en distinguer. La rentrée du duc de Broglie en 1835, comme
+président du conseil, lui avait laissé une impression de contrariété et
+de malaise qui n'influa point sur sa conduite tant que le cabinet resta
+debout, mais qui le disposa à se considérer, après notre chute, comme
+dégagé de tout lien et libre de suivre à part sa propre destinée. Il
+était las du ministère de l'intérieur et ne cachait pas son goût pour
+le département des affaires étrangères. A la cour, dans le monde
+diplomatique, dans les salons, les politiques peu favorables au duc
+de Broglie ne manquaient pas de flatter ce goût de M. Thiers, et
+de satisfaire ainsi leur mauvais vouloir pour le ministre qui leur
+déplaisait en se préparant le bon vouloir de son successeur. Il eût
+fallu, de la part de M. Thiers, une conviction profonde de la nécessité
+des liens qui avaient uni le cabinet du 11 octobre et une forte
+résolution de les maintenir à travers les diverses chances de la
+fortune. Ni cette conviction, ni cette résolution ne se rencontraient en
+lui, pas plus que dans le Roi.
+
+Quelle qu'en dût être l'issue, la crise était flagrante; le Roi se mit à
+l'oeuvre pour former un cabinet. Il appela successivement M. Humann,
+M. Molé, le maréchal Gérard, M. Dupin, M. Passy, M. Sauzet. Les trois
+premiers déclinèrent formellement l'invitation du Roi; ils croyaient
+plusieurs des ministres tombés nécessaires au gouvernement, et ne se
+jugeaient pas en mesure, soit de les retenir dans un cabinet nouveau,
+soit de se passer de leur concours. Les trois derniers, appelés ensemble
+et à plusieurs reprises aux Tuileries, se dirent prêts à servir le Roi
+et le pays, mais ne voulurent pas entreprendre de former eux-mêmes un
+ministère; ils donnèrent au Roi le conseil d'en charger spécialement
+un homme politique qui deviendrait le président du cabinet futur,
+rôle auquel, selon le dire de M. Dupin, aucun d'eux ne prétendait. Le
+tiers-parti se souciait peu de renouveler l'épreuve du ministère des
+trois jours. Dans ces divers entretiens, le Roi fit l'éloge du cabinet
+tombé, exprima le, vif regret que lui laissait sa retraite, et
+n'insista pas beaucoup pour que M. Dupin et ses amis en devinssent les
+successeurs.
+
+C'était autour de M. Thiers et sur lui-même que se faisait un travail
+sérieux pour reconstruire un cabinet; c'était sur lui que le Roi
+comptait pour maintenir l'ancienne politique en en faisant un peu
+fléchir les apparences, et pour éluder ou du moins ajourner la réduction
+des rentes sans s'y refuser, dans le présent, aussi nettement que
+l'avait fait le duc de Broglie. Des personnes importantes à la cour,
+bien des députés du tiers-parti ou même de l'opposition pressaient
+M. Thiers de se prêter à cette combinaison, et lui promettaient leur
+concours. M. de Talleyrand l'approuvait hautement, dans le monde
+diplomatique comme auprès du Roi, et par des paroles élégamment
+flatteuses, il encourageait M. Thiers à l'entreprendre. M. Thiers
+hésitait; il lui en coûtait de se séparer de ses anciens collègues et de
+tenir une conduite autre que la leur; il avait éprouvé leur loyauté
+et leur courage; il savait ce que, malgré les clameurs de parti, ils
+avaient de considération et d'influence dans le pays comme dans les
+Chambres; il ne prévoyait pas sans inquiétude les dissentiments qui
+naissent et se développent presque infailliblement entre les hommes
+quand leurs situations deviennent très-diverses. Il fit des efforts
+répétés pour décider M. Duchâtel à rester avec lui dans le nouveau
+cabinet; il lui offrit de lui laisser la désignation de deux ministres
+et de me proposer l'ambassade d'Angleterre. M. Duchâtel refusa
+péremptoirement; il ne voulait ni accepter, pour la politique jusque-là
+pratiquée, un drapeau et des alliés plus incertains, ni se séparer de
+ses intimes amis. Après quinze jours de fluctuation, M. Thiers se décida
+enfin, et le _Moniteur_ du 22 février 1836 annonça la formation du
+nouveau cabinet. M. Thiers le présidait comme ministre des affaires
+étrangères; trois membres du cabinet précédent, le maréchal Maison,
+l'amiral Duperré et le comte d'Argout continuaient d'y siéger; trois
+députés du tiers-parti, MM. Passy, Pelet de la Lozère et Sanzet, y
+entraient comme ministres du commerce, de l'instruction publique et de
+la justice; le comte de Montalivet, investi de la confiance particulière
+du Roi et qui avait naguère courageusement soutenu la politique de
+résistance, fut chargé du ministère de l'intérieur.
+
+Le lendemain du jour où la formation du nouveau cabinet fut décidée, au
+moment où elle paraissait dans le _Moniteur_, je reçus de M. Thiers ce
+billet:
+
+«Mon cher monsieur Guizot, je n'ai pas eu le temps d'aller vous annoncer
+hier soir notre constitution définitive, car nous sommes sortis fort
+tard des Tuileries. Les événements nous ont séparés; mais ils laisseront
+subsister, je l'espère, les sentiments qu'avaient fait naître tant
+d'années passées ensemble, dans les mêmes périls. S'il dépend de moi,
+il restera beaucoup de notre union, car nous avons encore beaucoup de
+services à rendre à la même cause, quoique placés dans des situations
+diverses. Je ferai de mon mieux pour qu'il en soit ainsi. J'irai vous
+voir dès que j'aurai suffi aux nécessités du premier moment.»
+
+Je lui répondis sur-le-champ:
+
+«Mon cher ami, vous avez toute raison de croire à la durée des
+sentiments qu'a fait naître entre nous une si longue communauté de
+travaux et de périls. J'appartiens à la cause que nous avons soutenue
+ensemble. J'irai où elle me mènera, et je compte bien vous y retrouver
+toujours. Adieu. J'irai vous voir dès que je vous supposerai un peu de
+loisir.»
+
+Il y a, dans toute grande entreprise humaine, une idée supérieure,
+souveraine, qui doit être le point fixe, l'étoile dirigeante des hommes
+appelés à y jouer un rôle. En 1832, et à travers bien des difficultés de
+situation, de relations, d'habitudes, de caractère, c'était une idée de
+cet ordre qui avait présidé à la formation du cabinet du 11 octobre.
+Acteurs, conseillers ou spectateurs, tous ceux qui avaient pris part à
+l'événement avaient senti que l'union et l'action commune des hommes
+déjà éprouvés dans le travail du gouvernement monarchique et libre
+étaient l'impérieuse condition de son succès. Ce sentiment avait
+surmonté toutes les hésitations, tous les obstacles et déterminé toutes
+les conduites. Sentiment parfaitement sensé et clairvoyant, car les
+grandes oeuvres et les bonnes causes n'ont jamais échoué que par la
+désunion des hommes et des partis qui, au fond, formaient les mêmes
+voeux et avaient pour mission de concourir aux mêmes desseins. Cette
+idée dominante, cette grande lumière de 1832 disparut en 1836; et
+elle disparut dans une bien petite circonstance, devant une question
+très-secondaire et par des motifs bien légers ou bien personnels. La
+conversion plus ou moins prompte des rentes était, à coup sûr, fort loin
+de valoir l'abandon de l'union des personnes et des politiques qui,
+depuis 1830, travaillaient ensemble à fonder le gouvernement. Ce fut la
+faute de cette époque. La révolution de 1830 avait déjà fort rétréci le
+cercle et désuni les rangs des conseillers efficaces de la royauté sous
+le régime constitutionnel; la crise ministérielle de 1836 rompit le
+faisceau que, sous l'influence d'une pensée haute et prévoyante, celle
+de 1832 avait formé.
+
+
+
+
+
+
+
+ PIÈCES HISTORIQUES
+
+
+
+I
+
+_Rapport au roi Louis-Philippe sur la publication d'un Manuel général de
+l'instruction primaire_.
+
+(19 octobre 1832.)
+
+SIRE,
+
+Le gouvernement de Juillet a dû comprendre, et il a compris la haute
+importance de l'instruction primaire: une puissante impulsion a été
+donnée, de grands résultats ont été obtenus. Pour les assurer et les
+étendre, une institution me paraît indispensable; je veux dire une
+publication périodique qui recueille et répande tout ce qui peut servir
+à l'amélioration des écoles et à l'instruction du peuple.
+
+Bien peu d'instituteurs primaires ont reçu, dans les écoles normales
+récemment fondées, le secret des bonnes méthodes et les principes d'une
+éducation nationale. Ceux qui sortent de ces écoles demandent à être
+dirigés dans leurs études et dans leurs efforts; sans cela, leur zèle
+s'affaiblit, et bientôt une triste routine devient leur ressource
+dernière. Ainsi l'ignorance se maintient et se propage par ceux-là même
+qui sont chargés de la combattre, et les sacrifices faits par l'État,
+les départements, les communes, demeurent stériles.
+
+Nos nouvelles institutions, spécialement celle des comités locaux,
+appellent d'ailleurs, à la surveillance des écoles, des citoyens que
+nulles études spéciales n'ont préparés à l'accomplissement de cette
+mission. C'est pour eux un assez grand sacrifice que de dérober à leurs
+intérêts et à leurs affaires quelques instants pour la surveillance qui
+leur est confiée. Il appartient donc à l'autorité qui les institue de
+leur adresser des instructions précises qui rendent cette surveillance
+plus facile pour eux-mêmes, et vraiment efficace pour les écoles qui en
+sont l'objet.
+
+Pour satisfaire à ce besoin, des théories générales sont loin de
+suffire; il faut des indications précises, des conseils répétés. Chaque
+jour voit éclore, en matière d'enseignement, un nouveau livre, une
+méthode nouvelle: le pays doit s'en féliciter; mais ces inventions, ces
+essais ont besoin d'être appréciés avec science et indépendance. Des
+rapports précieux, pleins de faits et de vues, rédigés par les comités,
+les inspecteurs, les recteurs, les maires, les préfets, demeurent
+inconnus du public. Le gouvernement doit prendre soin de connaître et de
+répandre toutes les méthodes heureuses, de suivre tous les essais, de
+provoquer tous les perfectionnements.
+
+Dans nos moeurs, dans nos institutions, un seul moyen offre assez
+d'action, assez de puissance pour assurer cette influence salutaire:
+c'est la presse.
+
+Je propose donc à Votre Majesté d'autoriser en principe la publication
+d'un recueil périodique à l'usage des écoles primaires de tous les
+degrés.
+
+Ce recueil devra contenir: 1° la publication de tous les documents
+relatifs à l'instruction populaire en France; 2° la publication de tout
+ce qui intéresse l'instruction primaire dans les principaux pays du
+monde civilisé; 3° l'analyse des ouvrages relatifs à l'instruction
+primaire; 4° des conseils et des directions propres à assurer le progrès
+de cette instruction dans toutes les parties du royaume.
+
+Pour présenter toutes les garanties désirables, cette publication serait
+confiée à un haut fonctionnaire de l'Université, sous la direction du
+Conseil royal.
+
+Ce fonctionnaire devra être pénétré de cette vérité que, si les
+institutions font les destinées des peuples, ce sont les moeurs qui font
+les institutions nationales, et que la base la plus inébranlable de
+l'ordre social est l'éducation morale de la Jeunesse.
+
+Il comprendra aussi que les moeurs se rattachent aux convictions
+religieuses, et que l'action de la conscience ne se remplace par aucune
+autre. C'est en Hollande, en Allemagne, en Écosse que se trouvent les
+écoles les plus florissantes, les plus efficaces de notre époque; et
+dans tous ces pays, la religion s'associe à l'instruction primaire et
+lui prête le plus utile appui.
+
+La France, Sire, ne restera point en arrière de tels exemples. Elle
+saura concilier des convictions profondes avec des lumières rapidement
+progressives, des moeurs fortes avec des institutions libres. C'est
+la mission de l'éducation nationale d'assurer ces beaux résultats.
+L'institution pour laquelle j'ai l'honneur de solliciter l'approbation
+de Votre Majesté me parait un des meilleurs moyens de les préparer.
+
+Je suis avec le plus profond respect,
+Sire,
+De Votre Majesté,
+Le très-humble, très-obéissant et
+très-fidèle serviteur et sujet,
+
+Le ministre secrétaire d'État
+au département de l'instruction publique,
+GUIZOT.
+
+_Approuvé_: LOUIS-PHILIPPE.
+
+
+
+II
+
+_Circulaire adressée le 18 juillet 1833 à tous les instituteurs
+primaires en leur envoyant la loi du 28 juin 1833_.
+
+Paris, 18 juillet 1833.
+
+Monsieur, je vous transmets la loi du 28 juin dernier sur l'instruction
+primaire, ainsi que l'exposé des motifs qui l'accompagnait lorsque,
+d'après les ordres du Roi, j'ai eu l'honneur de la présenter, le 2
+janvier dernier, à la Chambre des députés.
+
+Cette loi, monsieur, est vraiment la charte de l'instruction primaire;
+c'est pourquoi je désire qu'elle parvienne directement à la connaissance
+et demeure en la possession de tout instituteur. Si vous l'étudiez avec
+soin, si vous méditez attentivement ses dispositions ainsi que les
+motifs qui en développent l'esprit, vous êtes assuré de bien connaître
+vos devoirs et vos droits, et la situation nouvelle que vous destinent
+nos institutions.
+
+Ne vous y trompez pas, monsieur: bien que la carrière de l'instituteur
+primaire soit sans éclat, bien que ses soins et ses jours doivent le
+plus souvent se consumer dans l'enceinte d'une commune, ses travaux
+intéressent la société tout entière, et sa profession participe de
+l'importance des fonctions publiques. Ce n'est pas pour la commune
+seulement et dans un intérêt purement local que la loi veut que tous les
+Français acquièrent, s'il est possible, les connaissances indispensables
+à la vie sociale, et sans lesquelles l'intelligence languit et
+quelquefois s'abrutit: c'est aussi pour l'État lui-même et dans
+l'intérêt public; c'est parce que la liberté n'est assurée et régulière
+que chez un peuple assez éclairé pour écouter en toute circonstance la
+voix de la raison. L'instruction primaire universelle est désormais une
+des garanties de l'ordre et de la stabilité sociale. Comme tout, dans
+les principes de notre gouvernement, est vrai et raisonnable, développer
+l'intelligence, propager les lumières, c'est assurer l'empire et la
+durée de la monarchie constitutionnelle.
+
+Pénétrez-vous donc, monsieur, de l'importance de votre mission; que son
+utilité vous soit toujours présente dans les travaux assidus qu'elle
+vous impose. Vous le voyez: la législation et le gouvernement se
+sont efforcés d'améliorer la condition et d'assurer l'avenir des
+instituteurs. D'abord le libre exercice de leur profession dans tout
+le royaume leur est garanti, et le droit d'enseigner ne peut être ni
+refusé, ni retiré à celui qui se montre capable et digne d'une telle
+mission. Chaque commune doit, en outre, ouvrir un asile à l'instruction
+primaire. A chaque école communale un maître est promis. A chaque
+instituteur communal un traitement fixe est assuré. Une rétribution
+spéciale et variable vient l'accroître. Un mode de perception, à la
+fois plus conforme à votre dignité et à vos intérêts, en facilite
+le recouvrement, sans gêner d'ailleurs la liberté des conventions
+particulières. Par l'institution des caisses d'épargne, des ressources
+sont préparées à la vieillesse des maîtres. Dès leur jeunesse, la
+dispense du service militaire leur prouve la sollicitude qu'ils
+inspirent à la société. Dans leurs fonctions, ils ne sont soumis qu'à
+des autorités éclairées et désintéressées. Leur existence est mise à
+l'abri de l'arbitraire ou de la persécution. Enfin l'approbation de
+leurs supérieurs légitimes encouragera leur bonne conduite et constatera
+leurs succès; et quelquefois même une récompense brillante, à laquelle
+leur modeste ambition ne prétendait pas, peut venir leur attester que le
+gouvernement du Roi veille sur leurs services et sait les honorer.
+
+Toutefois, monsieur, je ne l'ignore point: la prévoyance de la loi, les
+ressources dont le pouvoir dispose ne réussiront jamais à rendre la
+simple profession d'instituteur communal aussi attrayante qu'elle est
+utile. La société ne saurait rendre, à celui qui s'y consacre, tout ce
+qu'il fait pour elle. Il n'y a point de fortune à faire, il n'y a guère
+de renommée à acquérir dans les obligations pénibles qu'il accomplit.
+Destiné à voir sa vie s'écouler dans un travail monotone, quelquefois
+même à rencontrer autour de lui l'injustice ou l'ingratitude de
+l'ignorance, il s'attristerait souvent et succomberait peut-être s'il ne
+puisait sa force et son courage ailleurs que dans les perspectives d'un
+intérêt immédiat et purement personnel. Il faut qu'un sentiment profond
+de l'importance morale de ses travaux le soutienne et l'anime, et que
+l'austère plaisir d'avoir servi les hommes et secrètement contribué au
+bien public devienne le digne salaire que lui donne sa conscience
+seule. C'est sa gloire de ne prétendre à rien au delà de son obscure et
+laborieuse condition, de s'épuiser en sacrifices à peine comptés de ceux
+qui en profitent, de travailler enfin pour les hommes et de n'attendre
+sa récompense que de Dieu.
+
+Aussi voit-on que, partout où l'enseignement primaire a prospéré, une
+pensée religieuse s'est unie, dans ceux qui le répandent, au goût des
+lumières et de l'instruction. Puissiez-vous, monsieur, trouver dans de
+telles espérances, dans ces croyances dignes d'un esprit sain et d'un
+coeur pur, une satisfaction et une constance que peut-être la raison
+seule et le seul patriotisme ne vous donneraient pas!
+
+C'est ainsi que les devoirs nombreux et divers qui vous sont réservés
+vous paraîtront plus faciles, plus doux et prendront sur vous plus
+d'empire. Il doit m'être permis, monsieur, de vous les rappeler.
+Désormais, en devenant instituteur communal, vous appartenez à
+l'instruction publique; le titre que vous portez, conféré par le
+ministre, est placé sous sa sauvegarde. L'Université vous réclame; en
+même temps qu'elle vous surveille, elle vous protège et vous admet
+à quelques-uns des droits qui font de l'enseignement une sorte de
+magistrature. Mais le nouveau caractère qui vous est donné m'autorise à
+vous retracer les engagements que vous contractez en le recevant. Mon
+droit ne se borne pas à vous rappeler les dispositions des lois et
+règlements que vous devez scrupuleusement observer; c'est mon devoir
+d'établir et de maintenir les principes qui doivent servir de
+règle morale à la conduite de l'instituteur, et dont la violation
+compromettrait la dignité du corps auquel il pourra appartenir
+désormais. Il ne suffit pas, en effet, de respecter le texte des lois;
+l'intérêt seul y pourrait contraindre, car elles se vengent de celui qui
+les enfreint; il faut encore et surtout prouver par sa conduite qu'on a
+compris la raison morale des lois, qu'on accepte volontairement et de
+coeur l'ordre qu'elles ont pour but de maintenir, et qu'à défaut de
+l'autorité on trouverait dans sa conscience une puissance sainte comme
+les lois et non moins impérieuse.
+
+Les premiers de vos devoirs, monsieur, sont envers les enfants confiés à
+vos soins. L'instituteur est appelé par le père de famille au partage
+de son autorité naturelle; il doit l'exercer avec la même vigilance et
+presque avec la même tendresse. Non-seulement la vie et la santé des
+enfants sont remises à sa garde, mais l'éducation de leur coeur et de
+leur intelligence dépend de lui presque tout entière. En ce qui concerne
+l'enseignement proprement dit, rien ne vous manquera de ce qui peut vous
+guider. Non-seulement une École normale vous donnera des leçons et des
+exemples; non-seulement les comités s'attacheront à vous transmettre des
+instructions utiles, mais encore l'Université même se maintiendra avec
+vous en constante communication. Le Roi a bien voulu approuver la
+publication d'un journal spécialement destiné à l'enseignement primaire.
+Je veillerai à ce que le _Manuel général_ répande partout, avec les
+actes officiels qui vous intéressent, la connaissance des méthodes
+sûres, des tentatives heureuses, les notions pratiques que réclament les
+écoles, la comparaison des résultats obtenus en France ou à l'étranger,
+enfin tout ce qui peut diriger le zèle, faciliter le succès, entretenir
+l'émulation.
+
+Mais quant à l'éducation morale, c'est en vous surtout, monsieur, que
+je me fie. Rien ne peut suppléer en vous la volonté de bien faire. Vous
+n'ignorez pas que c'est là, sans aucun doute, la plus importante et la
+plus difficile partie de votre mission. Vous n'ignorez pas qu'en vous
+confiant un enfant, chaque famille vous demande de lui rendre un honnête
+homme et le pays un bon citoyen. Vous le savez: les vertus ne suivent
+pas toujours les lumières, et les leçons que reçoit l'enfance pourraient
+lui devenir funestes si elles ne s'adressaient qu'à son intelligence.
+Que l'instituteur ne craigne donc pas d'entreprendre sur les droits des
+familles en donnant ses premiers soins à la culture intérieure de l'âme
+de ses élèves. Autant il doit se garder d'ouvrir son école à l'esprit
+de secte ou de parti, et de nourrir les enfants dans des doctrines
+religieuses ou politiques qui les mettent pour ainsi dire en révolte
+contre l'autorité des conseils domestiques, autant il doit s'élever
+au-dessus des querelles passagères qui agitent la société, pour
+s'appliquer sans cesse à propager, à affermir ces principes
+impérissables de morale et de raison sans lesquels l'ordre universel est
+en péril, et à jeter profondément dans de jeunes coeurs ces semences de
+vertu et d'honneur que l'âge et les passions n'étoufferont point. La foi
+dans la Providence, la sainteté du devoir, la soumission à l'autorité
+paternelle, le respect dû aux lois, au prince, aux droits de tous, tels
+sont les sentiments qu'il s'attachera à développer. Jamais, par sa
+conversation ou son exemple, il ne risquera d'ébranler chez les enfants
+la vénération due au bien; jamais, par des paroles de haine ou de
+vengeance, il ne les disposera à ces préventions aveugles qui créent,
+pour ainsi dire, des nations ennemies au sein de la même nation. La
+paix et la concorde qu'il maintiendra dans son école doivent, s'il est
+possible, préparer le calme et l'union des générations à venir.
+
+Les rapports de l'instituteur avec les parents ne peuvent manquer d'être
+fréquents. La bienveillance y doit présider: s'il ne possédait la
+bienveillance des familles, son autorité sur les enfants serait
+compromise, et le fruit de ses leçons serait perdu pour eux. Il ne
+saurait donc porter trop de soin et de prudence clans cette sorte de
+relations. Une intimité légèrement contractée pourrait exposer son
+indépendance, quelquefois même l'engager dans ces dissensions locales
+qui désolent souvent les petites communes. En se prêtant avec
+complaisance aux demandes raisonnables des parents, il se gardera bien
+de sacrifier à leurs capricieuses exigences ses principes d'éducation et
+la discipline de son école. Une école doit être l'asile de l'égalité,
+c'est-à-dire de la justice.
+
+Les devoirs de l'instituteur envers l'autorité sont plus clairs encore
+et non moins importants. Il est lui-même une autorité dans la commune;
+comment donc donnerait-il l'exemple de l'insubordination? Comment ne
+respecterait-il pas les magistrats municipaux, l'autorité religieuse,
+les pouvoirs légaux qui maintiennent la sécurité publique? Quel avenir
+il préparerait à la population au sein de laquelle il vit si, par son
+exemple ou par des discours malveillants, il excitait chez les enfants
+cette disposition à tout méconnaître, à tout insulter, qui peut devenir
+dans un autre âge l'instrument de l'immoralité et quelquefois de
+l'anarchie!
+
+Le maire est le chef de la commune; il est à la tête de la surveillance
+locale; l'intérêt pressant comme le devoir de l'instituteur est donc de
+lui témoigner en toute occasion la déférence qui lui est due. Le curé ou
+le pasteur ont aussi droit au respect, car leur ministère répond à ce
+qu'il y a de plus élevé dans la nature humaine. S'il arrivait que, par
+quelque fatalité, le ministre de la religion refusât à l'instituteur une
+juste bienveillance, celui-ci ne devrait pas sans doute s'humilier pour
+la reconquérir, mais il s'appliquerait de plus en plus à la mériter par
+sa conduite, et il saurait l'attendre. C'est au succès de son école à
+désarmer des préventions injustes; c'est à sa prudence à ne donner
+aucun prétexte à l'intolérance. Il doit éviter l'hypocrisie à l'égal de
+l'impiété. Rien d'ailleurs n'est plus désirable que l'accord du prêtre
+et de l'instituteur; tous deux sont revêtus d'une autorité morale; tous
+deux peuvent s'entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens
+divers, une commune influence. Un tel accord vaut bien qu'on fasse, pour
+l'obtenir, quelques sacrifices, et j'attends de vos lumières et de votre
+sagesse que rien d'honorable ne vous coûtera pour réaliser cette union
+sans laquelle nos efforts pour l'instruction populaire seraient souvent
+infructueux.
+
+Enfin; monsieur, je n'ai pas besoin d'insister sur vos relations avec
+les autorités spéciales qui veillent sur les écoles, avec l'Université
+elle-même: vous trouverez là des conseils, une direction nécessaire,
+souvent un appui contre des difficultés locales et des inimitiés
+accidentelles. L'administration n'a point d'autres intérêts que ceux
+de l'instruction primaire, qui au fond sont les vôtres. Elle ne vous
+demande que de vous pénétrer de plus en plus de l'esprit de votre
+mission. Tandis que de son côté elle veillera sur vos droits, sur vos
+intérêts, sur votre avenir, maintenez, par une vigilance continuelle,
+la dignité de votre état; ne l'altérez point par des spéculations
+inconvenantes, par des occupations incompatibles avec l'enseignement;
+ayez les yeux ouverts sur tous les moyens d'améliorer l'instruction que
+vous dispensez autour de vous. Les secours ne vous manqueront pas:
+dans la plupart des grandes villes, des cours de perfectionnement
+sont ouverts; dans les Écoles normales, des places sont ménagées aux
+instituteurs qui voudraient venir y retremper leur enseignement. Il
+devient chaque jour plus facile de vous composer à peu de frais
+une bibliothèque suffisante à vos besoins. Enfin, dans quelques
+arrondissements, dans quelques cantons, des conférences ont déjà été
+établies entre les instituteurs: c'est là qu'ils peuvent mettre leur
+expérience en commun, et s'encourager les uns les autres en s'aidant
+mutuellement.
+
+Au moment où, sous les auspices d'une législation nouvelle, nous entrons
+tous dans une nouvelle carrière, au moment où l'instruction primaire va
+être l'objet de l'expérience la plus réelle et la plus étendue qui ait
+encore été tentée dans notre patrie, j'ai dû, monsieur, vous rappeler
+les principes qui guident l'administration de l'instruction publique et
+les espérances qu'elle fonde sur vous. Je compte sur tous vos efforts
+pour faire réussir l'oeuvre que nous entreprenons en commun: ne doutez
+jamais de la protection du gouvernement, de sa constante, de son
+active sollicitude pour les précieux intérêts qui vous sont confiés.
+L'universalité de l'instruction primaire est à ses yeux l'une des plus
+grandes et des plus pressantes conséquences de notre Charte; il lui
+tarde de la réaliser. Sur cette question comme sur toute autre, la
+France trouvera toujours d'accord l'esprit de la Charte et la volonté du
+Roi.
+
+Recevez, etc.
+
+
+
+III
+
+_Circulaire adressée le 13 août 1835 aux inspecteurs des écoles
+primaires institués par une ordonnance du Roi du 26 février 1835_.
+
+Monsieur l'inspecteur, le Roi, par son ordonnance du 26 février dernier,
+a institué sommairement les fonctions qui vous sont conférées; et le
+conseil royal de l'instruction publique, par un statut du 27 du même
+mois, auquel j'ai donné mon approbation, a réglé d'une manière plus
+explicite l'exercice de ces fonctions.
+
+M. le recteur de l'Académie à laquelle vous appartenez est chargé de
+vous communiquer ces deux actes qui sont votre règle fondamentale.
+
+Mais au moment de votre entrée en fonctions, j'ai besoin de vous faire
+connaître, avec précision et dans toute son étendue, la mission qui vous
+est confiée, et tout ce que j'attends de vos efforts.
+
+La loi du 28 juin 1833 a désigné les autorités appelées à concourir à
+son exécution. Toutes ces autorités, les recteurs, les préfets, les
+comités, ont reçu de moi des instructions détaillées qui les ont
+dirigées dans leur marche. Je n'ai qu'à me louer de leur bon esprit et
+de leur zèle, et d'importants résultats ont déjà prouvé l'efficacité de
+leurs travaux. Cependant, au moment même où la loi a été rendue, tous
+les hommes éclairés ont pressenti que l'action de ces diverses autorités
+ne suffirait pas pour atteindre le but que la loi se proposait. La
+propagation et la surveillance de l'instruction primaire sont une tâche
+à la fois très-vaste et surchargée d'une infinité de détails minutieux;
+il faut agir partout et regarder partout de très-près; ni les recteurs,
+ni les préfets, ni les comités ne peuvent suffire à un tel travail.
+
+Placés à la tête d'une circonscription très-étendue, les recteurs ne
+sauraient donner, aux nombreuses écoles primaires qu'elle contient,
+cette attention spéciale et précise dont elles ont besoin; ils ne
+sauraient visiter fréquemment les écoles, entrer inopinément dans celles
+des campagnes comme dans celles des villes, et y ranimer sans cesse par
+leur présence la règle et la vie. Ils sont contraints de se borner à des
+instructions générales, à une correspondance lointaine; ils administrent
+l'instruction primaire, ils ne sauraient la vivifier réellement.
+
+L'instruction secondaire et les grands établissements qui s'y rattachent
+sont d'ailleurs l'objet essentiel de l'attention de MM. les recteurs:
+c'est là le résultat presque inévitable de la nature de leurs propres
+études et du système général d'instruction publique pour lequel ils
+ont été originairement institués. Leur autorité et leur surveillance
+supérieure sont indispensables à l'instruction primaire, mais on ne doit
+ni demander, ni attendre qu'ils s'y consacrent tout entiers.
+
+Quant à MM. les préfets, ils ont déjà rendu, et ils seront constamment
+appelés à rendre à l'instruction primaire les plus importants services;
+elle se lie étroitement à l'administration publique; elle prend
+place dans les budgets de toutes les communes; elle a, dans chaque
+département, son budget particulier, que le préfet doit présenter chaque
+année au conseil général; elle donne lieu fréquemment à des travaux
+publics qui se rattachent à l'ensemble de l'administration. Le concours
+actif et bienveillant des préfets est donc essentiel, non-seulement à
+l'instruction première, mais à la prospérité permanente des écoles. Mais
+en même temps, il est évident que MM. les préfets, occupés avant tout
+des soins de l'administration générale, étrangers aux études spéciales
+qu'exige l'instruction primaire, ne sauraient la diriger.
+
+L'intervention des comités dans les écoles est plus directe et plus
+rapprochée: ils influeront puissamment, partout où ils le voudront, sur
+leur bonne tenue et leur prospérité. Cependant, on ne saurait espérer
+non plus qu'ils y suffisent: réunis seulement à des intervalles éloignés
+pour se livrer à des travaux qui sortent du cercle de leurs occupations
+journalières, les notables qui en font partie ne peuvent porter, dans la
+surveillance de l'instruction primaire, ni cette activité constante
+et réglée qui n'appartient qu'à l'administration permanente, ni cette
+connaissance intime du sujet qu'on n'acquiert qu'en s'y dévouant
+spécialement et par profession. Si les comités n'existaient pas, ou
+s'ils négligeaient de remplir les fonctions que la loi leur attribue,
+l'instruction primaire aurait beaucoup à en souffrir, car elle
+demeurerait beaucoup trop étrangère aux notables de chaque localité,
+c'est-à-dire au public dont l'influence ne pénétrerait plus suffisamment
+dans les écoles; mais on se tromperait grandement si l'on croyait que
+cette influence peut suffire; il faut à l'instruction primaire l'action
+d'une autorité spéciale, vouée par état à la faire prospérer.
+
+La loi du 28 juin 1833 n'est en exécution que depuis deux ans, et déjà
+l'expérience a démontré la vérité des considérations que je viens
+de vous indiquer. Recteurs, préfets, comités, tous ont apporté dans
+l'application de la loi, non-seulement la bonne volonté et le soin qu'on
+sera toujours en droit d'attendre d'eux, mais encore cette ardeur
+qui s'attache naturellement à toute grande amélioration nouvelle et
+approuvée du public: cependant, plus j'ai suivi de près et attentivement
+observé leur action et ses résultats, plus j'ai reconnu qu'elle était
+loin de suffire, et que ce serait se payer d'apparences que de croire
+qu'on peut faire, avec ces moyens, je ne dis pas tout le bien possible,
+mais seulement tout le bien nécessaire.
+
+J'ai reconnu en même temps, et tous les administrateurs éclairés ont
+acquis la même conviction, que, malgré leur égale bonne volonté et leur
+empressement à agir de bon accord, le concours de ces diverses autorités
+à la direction de l'instruction primaire donnait lieu quelquefois à des
+tâtonnements, à des frottements fâcheux, qu'il manquait entre elles un
+lien permanent, un moyen prompt et facile de s'informer réciproquement,
+de se concerter et d'exercer, chacune dans sa sphère, les attributions
+qui leur sont propres, en les faisant toutes converger, sans perte de
+temps ni d'efforts, vers le but commun.
+
+Combler toutes ces lacunes, faire, dans l'intérêt de l'instruction
+primaire, ce que ne peut faire ni l'une ni l'autre des diverses
+autorités qui s'en occupent, servir de lien entre ces autorités,
+faciliter leurs relations, prévenir les conflits d'attributions
+et l'inertie ou les embarras qui en résultent, tel est, monsieur
+l'inspecteur, le caractère propre de votre mission. D'autres pouvoirs
+s'exerceront concurremment avec le vôtre dans le département qui vous
+est confié; le vôtre seul est spécial et entièrement adonné à une seule
+attribution. M. le recteur, M. le préfet, MM. les membres des comités
+se doivent en grande partie à d'autres soins: vous seul, dans le
+département, vous êtes l'homme de l'instruction primaire seule. Vous
+n'avez point d'autres affaires que les siennes, sa prospérité fera toute
+votre gloire. C'est assez dire que vous lui appartenez tout entier, et
+que rien de ce qui l'intéresse ne doit vous demeurer étranger.
+
+Votre première obligation sera donc de prêter, aux diverses autorités
+qui prennent part à l'administration de l'instruction primaire, une
+assistance toujours dévouée. Quels que soient les travaux dans lesquels
+vous pourrez les seconder, tenez-les à honneur, et prenez-y le même
+intérêt qu'à vos propres attributions. Je ne saurais énumérer ici
+d'avance tous ces travaux, et après la recommandation générale que je
+vous adresse, j'espère qu'une telle énumération n'est point nécessaire.
+Cependant, je crois devoir vous indiquer quelques-uns des objets sur
+lesquels je vous invite spécialement à mettre à la disposition de MM.
+les recteurs, de MM. les préfets et des comités, votre zèle et votre
+travail.
+
+Le 31 juillet 1834, j'ai annoncé à MM. les préfets que MM. les
+inspecteurs des écoles primaires concourraient à la préparation
+des tableaux relatifs aux dépenses ordinaires des écoles primaires
+communales, tableaux dressés jusqu'à présent par les soins réunis de ces
+magistrats et de MM. les recteurs. Le 20 avril dernier, j'ai donné à
+MM. les recteurs le même avis. Les recherches que les bureaux des
+préfectures ont à faire pour cet objet absorbent souvent le temps que
+réclament aussi des affaires non moins urgentes, et cette complication
+peut nuire à l'exactitude du travail. D'un autre côté, le personnel des
+bureaux des académies est trop peu considérable pour que les recteurs
+demeurent chargés de la partie de ces tableaux qui leur est confiée. Nul
+ne pourra mieux que vous rédiger ce travail qui sera désormais placé
+dans vos attributions. Le registre du personnel des instituteurs que
+vous devez tenir, les nominations, révocations et mutations récentes
+dont il vous sera donné connaissance, vos inspections, l'examen des
+délibérations des conseils municipaux, ainsi que des budgets des
+communes qui vous seront communiqués dans les bureaux de la préfecture,
+vous fourniront les éléments nécessaires pour dresser avec exactitude ce
+tableau dont les cadres vous seront remis, et qui fera connaître le
+nom des instituteurs en exercice au 1er janvier de chaque année, leur
+traitement, les frais de location des maisons d'école, ou les indemnités
+de logement accordées aux instituteurs, enfin le montant des fonds
+communaux, départementaux et de l'État affectés au payement de ces
+dépenses.
+
+Vous soumettrez ce tableau à la vérification de M. le préfet, qui doit
+me l'adresser dans les quinze premiers jours du mois de janvier.
+
+Vous suivrez la même marche à l'égard de l'état des changements survenus
+pendant chaque trimestre parmi les instituteurs. Cet état sera rédigé
+par vous et remis à M. le préfet, qui me le transmettra dans les quinze
+jours qui suivront l'expiration du trimestre.
+
+Vous vous ferez remettre les budgets des dépenses des comités
+d'arrondissement et des commissions d'instruction primaire, et vous les
+transmettrez avec vos observations à MM. les recteurs.
+
+Le service de l'instruction primaire exige un certain nombre d'imprimés
+qui sont distribués en petite quantité dans les départements. Pour
+diminuer les dépenses que chaque département aurait à supporter si MM.
+les préfets étaient obligés de faire préparer ces imprimés, j'ai décidé
+qu'ils seraient fournis à chaque département par l'Imprimerie royale,
+sauf remboursement sur les fonds votés par le conseil général. Ces
+imprimés seront adressés aux inspecteurs qui en feront la répartition
+entre les fonctionnaires auxquels ils seront nécessaires.
+
+Un règlement sur la comptabilité des dépenses de l'instruction primaire,
+dans lequel sera déterminée la part que les inspecteurs des écoles
+primaires devront prendre à ces travaux, sera très-incessamment adressé
+à MM. les recteurs et à MM. les préfets.
+
+Un statut que je prépare réglera de même les devoirs de MM. les
+inspecteurs des écoles primaires relativement aux caisses d'épargne qui
+seront établies.
+
+J'en viens maintenant aux fonctions qui vous sont propres et dans
+lesquelles vous serez appelé, non plus à concourir avec d'autres
+autorités, mais à agir par vous-même et seul, sous la direction du
+recteur et du préfet.
+
+Votre premier soin doit être, ainsi que le prescrit l'article 1er du
+statut du 27 février, de dresser chaque année le tableau des écoles de
+votre ressort qui devront être, de votre part, l'objet d'une visite
+spéciale. Ce serait mal comprendre le but de cette disposition que d'y
+chercher une excuse préparée à la négligence, ou une autorisation de
+choisir, parmi les écoles soumises à votre inspection, celles qui vous
+promettraient un plus prompt succès et moins de fatigue. Gardez-vous
+bien même d'en conclure qu'il vous suffira de visiter les
+établissements les plus importants, tels que les écoles des chefs-lieux
+d'arrondissement et de canton. En principe, toutes les écoles du
+département ont droit à votre visite annuelle; mais cette visite ne doit
+pas être une pure formalité; une course rapide et vaine; et l'article
+1er du Statut a voulu pourvoir au cas, malheureusement trop fréquent,
+où l'étendue de votre ressort vous mettrait dans l'impossibilité d'en
+inspecter réellement et sérieusement chaque année toutes les écoles.
+Dans le choix que vous serez appelé à faire, sans doute les écoles
+des villes trouveront leur place, mais je n'hésite pas à appeler
+spécialement sur les écoles des campagnes toute votre sollicitude.
+Placées au milieu d'une population plus active, plus près des comités
+qui les régissent, sous la conduite de maîtres plus expérimentés,
+encouragées et animées par la concurrence, les écoles des villes
+trouvent dans leur situation seule des causes efficaces de prospérité:
+il vous sera facile d'ailleurs de les visiter accidentellement et
+lorsque des motifs variés vous attireront dans les lieux où elles sont
+situées. Mais les établissements qui doivent surtout être de votre part
+l'objet d'une surveillance persévérante et systématiquement organisée,
+ce sont les écoles que la loi du 28 juin 1833 a fait naître dans les
+campagnes, loin des ressources de la civilisation et sous la direction
+de maîtres moins éprouvés; c'est là surtout que vos visites sont
+nécessaires et seront vraiment efficaces. En voyant que ni la distance,
+ni la rigueur des saisons, ni la difficulté des chemins, ni l'obscurité
+de son nom ne vous empêchent de vous intéresser vivement à elle, et
+de lui apporter le bienfait de l'instruction qui lui manque, cette
+population, naturellement laborieuse, tempérante et sensée, se pénétrera
+pour vous d'une véritable reconnaissance, s'accoutumera à mettre
+elle-même beaucoup d'importance à vos travaux, et ne tardera pas à vous
+prêter, pour la prospérité des écoles rurales, son appui modeste, mais
+sérieux.
+
+Pour dresser le tableau des écoles que vous aurez à visiter
+spécialement, vous aurez soin de vous concerter d'avance avec M. le
+recteur et M. le préfet, afin qu'aucune de celles qui leur paraîtraient
+mériter une attention particulière ne soit omise sur ce tableau; vous
+consulterez chaque année le rapport de votre inspection précédente; et,
+pour l'inspection prochaine qui doit commencer vos travaux, j'aurai soin
+que M. le recteur de l'Académie vous remette le rapport des inspecteurs
+qui ont été extraordinairement chargés, en 1833, de visiter les écoles
+de votre département. Vous trouverez dans les bureaux de la préfecture
+les états que les comités ont dû dresser de la situation des écoles
+primaires en 1834. Vous étudierez avec soin les observations consignées
+dans ces divers tableaux, et, d'après l'état des écoles à cette époque,
+il vous sera facile de connaître celles qui exigent aujourd'hui votre
+première visite. Les rapports des comités transmis par vous à M. le
+recteur et dont vous aurez pris aussi préalablement connaissance,
+serviront de même à fixer votre détermination. Enfin, l'article 15 de
+l'ordonnances du 16 juillet 1833 m'ayant chargé de faire dresser tous
+les ans un état des communes qui ne possèdent point de maisons d'école,
+et de celles qui n'en ont pas en nombre suffisant ou de convenablement
+disposées, cet état a été rédigé au commencement de 1834 par les soins
+des comités d'arrondissement; il est déposé à la préfecture; vous ne
+négligerez pas d'en prendre communication avant votre départ, afin de
+pouvoir plus sûrement rédiger vous-même un semblable état pour 1835,
+d'après la série de questions et le modèle que je vous ferai remettre à
+cet effet; vous consignerez, après votre inspection, le résultat de
+vos visites locales et les renseignements recueillis par vous près des
+comités.
+
+Pour réunir tous les éléments qu'exigera la rédaction de cet état,
+il sera nécessaire que vous visitiez toutes les communes de votre
+département, même celles où il n'existe pas encore d'instituteur; vous
+les placerez dans votre itinéraire de la manière que vous jugerez la
+plus convenable pour vous mettre promptement en mesure de constater, à
+cet égard, l'état des choses et d'assurer l'exécution de la loi.
+
+Quant à l'époque à laquelle votre inspection doit avoir lieu, je ne
+saurais vous donner à cet égard aucune règle générale et précise: sans
+doute il serait désirable que toutes les époques de l'année offrissent
+à l'inspecteur des écoles également peuplées, et qu'elles ne fussent
+désertes que pendant les vacances déterminées par les statuts; c'est le
+voeu de la loi, c'est le droit des communes qui assurent un traitement
+annuel à l'instituteur, et vous ne sauriez trop employer votre influence
+à combattre, sur ce point, les mauvaises habitudes des familles.
+Mais, avant qu'elles aient enfin ouvert les yeux sur leurs véritables
+intérêts, longtemps encore, dans les campagnes, le retour des travaux
+rustiques disputera les enfants aux travaux de l'école, et peut-être
+y a-t-il ici, dans la situation même des classes laborieuses, une
+difficulté qu'on ne saurait espérer de surmonter absolument. Quoi qu'il
+en soit, dans l'état actuel des choses, l'automne et l'hiver sont la
+vraie saison des écoles, et vous ne pourrez guère visiter avec fruit
+pendant le printemps, et surtout pendant l'été, que les écoles urbaines,
+moins exposées que les autres à ces émigrations fâcheuses.
+
+Il ne conviendrait pas non plus de prendre pour époque de votre départ
+le moment même où la cessation des travaux champêtres donne aux enfants
+le premier signal de la rentrée des classes: pour juger l'enseignement
+des maîtres et le progrès des élèves, il faut attendre que plusieurs
+semaines d'exercice régulier aient permis à l'instituteur de mettre en
+jeu sa méthode et de renouveler chez les enfants cette aptitude, et,
+pour ainsi dire, cette souplesse intellectuelle qu'émoussent aisément
+six mois de travaux rudes et grossiers.
+
+Autant que l'on peut déterminer d'avance, et d'une façon générale, une
+limite subordonnée à tant de circonstances particulières, je suis enclin
+à penser que, pour les écoles rurales, c'est vers le milieu du mois
+de novembre que devront commencer d'ordinaire les fatigues de votre
+inspection. Quant aux écoles urbaines, il vous sera beaucoup plus facile
+de choisir dans tout le cours de l'année le moment convenable pour les
+visiter. Je m'en rapporterai, du reste, à cet égard, aux renseignements
+que vous recueillerez vousmême dans votre département, et aux conseils
+que vous donneront les diverses autorités.
+
+Quand vous aurez ainsi dressé le tableau des écoles que doit atteindre
+votre visite annuelle et déterminé l'époque de votre départ, quand
+vous aurez reçu de M. le recteur et de M. le préfet des instructions
+particulières sur des questions que leur correspondance habituelle
+n'aurait pas suffisamment éclaircies, quand votre itinéraire enfin sera
+revêtu de leur approbation, vous en donnerez connaissance aux comités
+dont vous devrez parcourir la circonscription et aux maires des communes
+que vous devrez visiter. Peut-être votre apparition inattendue dans une
+école vous offrirait-elle un moyen plus sûr d'en apprécier la situation;
+et, lorsque vous aurez de justes sujets de défiance sur la conduite du
+maître et sur la tenue de son école, vous ferez bien de vous y présenter
+à l'improviste, ou de vous concerter avec les autorités locales pour
+qu'elles tiennent secret l'avis que vous leur aurez donné de votre
+prochaine arrivée. Mais, en général, les communications que vous aurez,
+dans le cours de votre inspection, soit avec les comités, soit avec les
+maires et les conseils municipaux, sont trop précieuses pour que vous
+couriez le risque d'en être privé en ne les trouvant pas réunis à jour
+fixe. Vous échapperez aisément aux pièges que pourraient vous tendre
+quelques instituteurs en préparant d'avance leurs élèves à surprendre
+votre suffrage; un oeil exercé n'est pas dupe de ces représentations
+d'apparat. La présence des membres du conseil municipal, ou du comité
+local, ou du comité d'arrondissement, qui souvent vous accompagneront
+dans l'école, en donnant plus de solennité à votre inspection, vous
+mettra aussi à couvert de toute espèce de fraude de la part du maître,
+ou vous en seriez promptement averti par leur propre étonnement. Je ne
+doute pas, d'ailleurs, que vous ne preniez les précautions propres à
+vous garantir de toute surprise, en vous faisant remettre, par exemple,
+l'état nominatif des élèves qui fréquentent l'école, et en vous assurant
+qu'on n'y a pas appelé ce jour-là des enfants qui n'en font plus partie
+pour faire briller leur savoir, ni exclus de l'examen ceux dont on
+aurait voulu dissimuler la faiblesse.
+
+Aux termes de l'article 1er du statut du 27 février, vos premières
+relations, dans le cours de votre inspection, seront avec les
+comités. Je ne saurais trop vous recommander de prendre soin que vos
+communications avec eux ne soient pas à leurs yeux une pure et vaine
+formalité. Appliquez-vous à les convaincre de l'importance que
+l'administration supérieure attache à leur intervention; et, pour y
+réussir, recueillez avec soin et ne laissez jamais tomber dans l'oubli
+les renseignements qu'ils vous fourniront. Rien ne blesse et ne
+décourage plus les hommes notables qui, dans chaque localité, prêtent
+à l'administration leur libre concours, que de la voir traiter avec
+légèreté les faits locaux dont ils l'informent. Vous vous appliquerez en
+même temps à tenir les comités au courant des idées générales d'après
+lesquelles se dirige l'administration supérieure: c'est surtout à cet
+égard que les comités locaux sont sujets à se tromper; le désir même des
+perfectionnements les égare souvent; vivant dans un horizon resserré, et
+manquant de termes de comparaison, ils se laissent aisément séduire
+par les promesses de progrès que répand une charlatanerie frivole, et
+tombent ainsi dans des tentatives d'innovation souvent malheureuses.
+C'est en faisant pénétrer dans les comités les vues de l'administration
+que vous les prémunirez contre ce péril, et que, sans faire violence aux
+circonstances locales, vous maintiendrez dans le régime de l'instruction
+primaire l'unité et la régularité qui feront sa force.
+
+Vous rencontrerez presque toujours dans chaque comité un ou deux membres
+qui se seront plus soigneusement occupés des écoles, et qui leur
+porteront un zèle particulier. Il n'est guère de petite ville, de
+population un peu agglomérée, qui n'offre quelques hommes de cette
+trempe; mais ils se découragent souvent, soit à cause de la froideur
+de leurs alentours, soit à cause de l'indifférence de l'administration
+supérieure. Recherchez avec soin de tels hommes, honorez leur zèle,
+demandez-leur de vous accompagner dans les écoles, ne négligez rien pour
+les convaincre de la reconnaissance que leur porte l'administration.
+Ce serait de sa part un tort grave de ne pas savoir attirer et grouper
+autour d'elle, dans chaque localité, les hommes d'une bonne volonté
+active et désintéressée; rien ne peut suppléer au mouvement
+qu'ils répandent autour d'eux, et à la force qu'ils procurent à
+l'administration lorsqu'elle prend soin elle-même de les encourager et
+de les soutenir.
+
+Indépendamment des comités, vous aurez à traiter, dans toutes les
+communes que vous visiterez, avec les autorités civiles et religieuses
+qui interviennent dans les écoles, avec les maires, les conseils
+municipaux, les curés ou les pasteurs. Vos bonnes relations avec ces
+diverses personnes sont de la plus haute importance pour la prospérité
+de l'instruction primaire; ne craignez pas d'entrer avec elles dans
+de longues conversations sur l'état et les intérêts de la commune;
+recueillez tous les renseignements qu'elles voudront vous fournir;
+donnez-leur, sur les démarches diverses qu'elles peuvent avoir à faire
+dans l'intérêt de leur école; toutes les explications, toutes les
+directions dont elles ont besoin; faites appel à l'esprit de famille,
+aux intérêts et aux sentiments de la vie domestique: ce sont là, dans le
+modeste horizon de l'activité communale, les mobiles à la fois les plus
+puissants et les plus moraux qu'on puisse mettre en jeu.
+
+Je vous recommande spécialement d'entretenir avec les curés et les
+pasteurs les meilleures relations. Appliquez-vous à leur bien persuader
+que ce n'est point par pure convenance et pour étaler un vain respect
+que la loi du 28 juin 1833 a inscrit l'instruction morale et religieuse
+en tête des objets de l'instruction primaire; c'est sérieusement et
+sincèrement que nous poursuivrons le but indiqué par ces paroles, et que
+nous travaillerons, dans les limites de notre pouvoir, à rétablir dans
+l'âme des enfants l'autorité de la religion. Croyez bien qu'en donnant
+à ses ministres cette confiance, et en la confirmant par toutes les
+habitudes de votre conduite et de votre langage, vous vous assurerez
+presque partout, pour les progrès de l'éducation populaire, le plus
+utile appui.
+
+J'inviterai MM. les préfets à donner les ordres nécessaires pour la
+convocation des conseils municipaux dans toutes les communes que vous
+devrez visiter.
+
+Quant à l'inspection que vous avez à faire dans l'intérieur même des
+écoles, je ne puis vous donner que des instructions très-générales, et
+déjà contenues dans les art. 2 et 3 du statut du 27 février; ce sera à
+vous de juger, dans chaque localité, comment vous devez vous y prendre,
+quelles questions vous devez faire pour bien connaître et apprécier
+la tenue de l'école, le mérite des méthodes du maître et le degré
+d'instruction des élèves. Je vous invite seulement à ne jamais vous
+contenter d'un examen superficiel et fait en courant; non-seulement vous
+n'en recueilleriez pour l'administration que des notions inexactes
+et trompeuses, mais vous compromettriez auprès des assistants votre
+caractère et votre influence. Rien ne discrédite plus l'autorité que les
+apparences de la légèreté et de la précipitation, car tout le monde se
+flatte alors de lui cacher ce qu'elle a besoin de connaître, ou d'éluder
+ce qu'elle aura prescrit.
+
+Je vous recommande, dans vos relations avec les maîtres, au sein même
+de l'école, de ne rien faire et de ne rien dire qui puisse altérer
+le respect ou la confiance que leur portent les élèves. Nourrir et
+développer ces sentiments doit être le but principal de l'éducation
+et de tous ceux qui y concourent. Recueillez sur les maîtres tous
+les renseignements, donnez leur à eux-mêmes en particulier tous les
+avertissements qui vous paraîtront nécessaires; mais qu'à votre sortie
+de l'école, le maître ne se sente jamais affaibli ou déchu dans l'esprit
+de ses élèves et de leurs parents.
+
+Les résultats de votre inspection annuelle seront consignés dans des
+tableaux dont je vous ferai remettre les cadres. Les faits statistiques
+relatifs aux communes et aux écoles que vous n'aurez pu visiter y seront
+inscrits d'après les renseignements que vous vous ferez adresser par les
+comités locaux. Une colonne spéciale sera ouverte, dans le tableau de la
+situation des écoles, pour recevoir vos observations sur la capacité,
+l'aptitude, le zèle et la conduite morale des instituteurs. Je vous
+recommande de la remplir avec soin, au fur et à mesure que vous aurez
+visité chaque école, et avant que les impressions que vous aurez reçues
+aient pu s'altérer ou s'effacer.
+
+L'état de situation des écoles primaires, divisé en autant de cahiers
+qu'il y a de comités d'arrondissement dans le département, sera remis en
+quadruple expédition dans le mois de janvier à chacun de ces comités,
+qui y consignera ses observations, et en enverra une expédition au
+recteur, au préfet et au ministre. La quatrième restera déposée dans ses
+archives.
+
+Quant aux observations générales qui auraient pour objet de me faire
+connaître la situation de l'instruction primaire dans l'ensemble du
+département, ses besoins divers, les difficultés qui retardent
+sa propagation sur tel ou tel point du territoire, les moyens de
+l'améliorer, enfin, tous les faits qui ne pourraient trouver place dans
+le cadre de l'état de situation, vous les consignerez dans le rapport
+annuel qui vous est prescrit par l'article 9 du statut du 27 février, et
+que vous devez envoyer au recteur et au préfet, qui me le transmettront
+avec leurs observations.
+
+Après les écoles primaires communales qui sont le principal objet
+de votre mission, divers établissements d'instruction primaire,
+et notamment les écoles normales primaires, les écoles primaires
+supérieures, les salles d'asile et les écoles d'adultes doivent aussi
+vous occuper.
+
+Sur les deux premières classes d'établissements, j'ai peu de chose à
+ajouter aux prescriptions des articles 4 et 5 du statut du 27 février.
+Je vous recommande seulement, en ce qui concerne les écoles primaires
+supérieures, de ne rien négliger pour en presser la fondation dans les
+communes où elle doit avoir lieu. Ces établissements sont destinés
+à satisfaire aux besoins d'éducation d'une population nombreuse et
+importante, pour qui la simple instruction primaire est insuffisante et
+l'instruction classique inutile. En vous prescrivant chaque année, sur
+chaque école primaire supérieure, un rapport spécial et détaillé, le
+statut du 27 février vous indique quelle importance s'attache à ces
+établissements. Quand j'aurai recueilli, sur les essais déjà tentés en
+ce genre, de plus amples renseignements, je vous adresserai, à ce sujet,
+des instructions particulières.
+
+Vous ne sauriez prêter à l'école normale primaire de votre département
+une trop constante attention, ni en suivre de trop près les travaux:
+entretenez avec son directeur des relations aussi intimes qu'il vous
+sera possible; de vous et de lui dépend la destinée de l'instruction
+primaire dans le département; vous serez chargé de suivre et de diriger,
+dans chaque localité, les maîtres qu'il aura formés au sein de l'école.
+Votre bonne intelligence, l'unité de vos vues, l'harmonie de vos
+influences sont indispensables pour assurer votre succès et le sien.
+Votre situation vous appelle l'un et l'autre à contracter ensemble une
+véritable fraternité de pensées et d'efforts. Qu'elle soit réelle et
+animée par un profond sentiment de vos devoirs communs: votre tâche à
+l'un et à l'autre en sera bien plus facile, et votre action bien plus
+efficace.
+
+Lorsque vous aurez à communiquer des instructions au directeur de
+l'école normale, lorsque vous croirez devoir lui donner des conseils
+ou lui adresser des observations sur la marche de son établissement,
+faites-le avec tous les ménagements que demande votre position
+respective. Si vous remarquiez qu'il n'eut pas déféré à vos conseils ou
+à vos observations, vous réclameriez l'intervention du recteur ou du
+préfet, selon qu'il s'agirait de l'enseignement ou de quelque fait
+administratif dépendant de l'administration générale.
+
+Les salles d'asile et les écoles d'adultes commencent à se multiplier;
+cependant ce ne sont pas encore des établissements assez nombreux ni
+assez régulièrement organisés pour que je puisse vous adresser dès ce
+moment, à leur sujet, toutes les instructions nécessaires; elles vous
+parviendront plus tard.
+
+Les écoles privées sont aussi placées sous votre inspection: sans
+exercer sur elles une surveillance aussi habituelle que sur les écoles
+communales, vous ne devez cependant pas négliger de les visiter de
+temps en temps, surtout dans les villes où elles sont nombreuses et
+importantes. Dans ces visites vous ne ferez pas, de l'enseignement et
+des méthodes, l'objet particulier de votre attention; il est naturel
+que les écoles privées exercent à cet égard toute la liberté qui leur
+appartient; mais vous porterez, sur la tenue et l'état moral de ces
+écoles, un regard attentif: c'est le pressant intérêt des familles et
+le devoir de l'autorité publique. Les maîtres qui les dirigent ont
+d'ailleurs à remplir des obligations légales dont vous devez constater
+l'accomplissement.
+
+Les renseignements que vous recueillerez sur les écoles privées seront
+aussi consignés dans les états de situation de l'instruction primaire.
+
+Il me reste à vous entretenir de quelques fonctions particulières qui
+vous sont également confiées, et qui, bien qu'elles ne concernent
+pas l'inspection des écoles, n'en sont pas moins, pour l'instruction
+primaire en général, de la plus haute importance.
+
+La première est votre participation aux travaux de la commission établie
+en vertu de l'article 35 de la loi du 28 juin 1833, et qui est chargée
+de l'examen de tous les aspirants aux brevets de capacité, ainsi que des
+examens d'entrée et de sortie, et de fin d'année, des élèves-maîtres des
+écoles normales primaires du département.
+
+Des travaux de ces commissions dépend peut-être, presque autant que de
+toute autre cause, l'avenir de l'instruction primaire: le vice de la
+plupart des examens parmi nous, c'est de dégénérer en une formalité peu
+sérieuse où la complaisance de l'examinateur couvre la faiblesse du
+candidat: On s'accoutume ainsi d'une part, à nuire à la société en
+déclarant capables ceux qui ne le sont point: d'autre part, à traiter
+légèrement les prescriptions légales, et à les convertir en une sorte
+de mensonge officiel, ce qui est un mal moral au moins aussi grave.
+J'espère que les commissions d'instruction primaire ne tomberont point
+dans un tel vice; vous êtes spécialement appelé à y veiller: les examens
+dont elles sont chargées doivent être sérieux et réellement propres à
+constater la capacité des candidats. N'oubliez jamais, monsieur, et
+rappelez constamment, aux membres des commissions au sein desquelles
+vous aurez l'honneur de siéger, que, munis de leur brevet de capacité,
+les instituteurs admis par elles pourront aller se présenter partout,
+et obtenir de la confiance des communes le soin de donner l'éducation
+primaire à des générations qui n'en recevront point d'autre.
+
+Quant à l'étendue de l'exigence qu'il convient d'apporter dans ces
+examens, elle est réglée par les dispositions mêmes de la loi qui
+détermine les objets de l'instruction primaire, élémentaire et
+supérieure. Souvent les candidats essayent de faire beaucoup valoir des
+connaissances en apparence assez variées; ne vous laissez jamais prendre
+à ce piège; exigez toujours, comme condition absolue de l'admission,
+une instruction solide sur les matières qui constituent vraiment
+l'instruction primaire. Sans doute il convient de tenir compte aux
+candidats des connaissances qu'ils peuvent posséder au delà de ce
+cercle; mais ces connaissances ne doivent jamais servir à couvrir la
+légèreté de leur savoir dans l'intérieur même du cercle légal.
+
+Je ne saurais trop vous recommander de donner, au rapport spécial
+que vous aurez à m'adresser à chaque session, sur les opérations des
+commissions d'examen, votre plus scrupuleuse attention.
+
+L'article 7 du statut du 27 février vous charge encore d'assister, aussi
+souvent que vous le pourrez, aux conférences d'instituteurs qui auront
+été dûment autorisées dans votre département; je me propose, à mesure
+que ces conférences se multiplieront, de recueillir à leur sujet tous
+les renseignements de quelque importance, et de vous adresser ensuite,
+sur leur tenue et sur la manière dont il convient de les régler, des
+instructions particulières. En attendant, vous veillerez à ce que de
+telles réunions ne soient jamais détournées de leur objet: il pourrait
+se faire que, soit par des prétentions chimériques, soit dans des vues
+moins excusables encore, on essayât dans quelques lieux d'y faire
+pénétrer des questions qui doivent en être absolument bannies.
+L'instruction primaire serait non-seulement compromise, mais pervertie,
+le jour où les passions politiques essayeraient d'y porter la main. Elle
+est essentiellement, comme la religion, étrangère à toute intention
+de ce genre, et uniquement dévouée au développement de la moralité
+individuelle et au maintien de l'ordre social.
+
+En vous appelant à donner votre avis motivé sur toutes les propositions
+et encouragements de tout genre en faveur de l'instruction primaire, et
+à constater le résultat des allocations accordées, l'article 8 du statut
+du 27 février vous impose un travail minutieux, mais d'une grande
+utilité. Trop souvent les encouragements et les secours sont accordés
+un peu au hasard, et livrés ensuite à un hasard nouveau, celui de
+l'exécution. Il est indispensable que l'administration, en les
+accordant, sache bien ce qu'elle fait, et qu'après les avoir accordés,
+elle sache encore si ce qu'elle a voulu faire se fait réellement. Ne
+craignez, en pareille matière, ni l'exactitude des investigations, ni la
+prolixité des détails; vous resterez probablement toujours au-dessous de
+ce qu'exigerait la nécessité.
+
+Je pourrais, monsieur l'inspecteur, donner aux instructions que je
+vous adresse beaucoup plus de développement; mais elles sont déjà fort
+étendues, et j'aime mieux, quant aux conséquences des principes qui y
+sont posés, m'en rapporter à votre sagacité et à votre zèle. J'appelle,
+en finissant, toute votre attention sur l'idée qui me préoccupe
+constamment moi-même. Vous êtes chargé, autant, et peut-être plus que
+personne, de réaliser les promesses de la loi du 28 juin 1833, car
+c'est à vous d'en suivre l'application dans chaque cas particulier, et
+jusqu'au moment définitif où elle s'accomplit. Ne perdez jamais de
+vue que, dans cette grande tentative pour fonder universellement et
+effectivement l'éducation populaire, le succès dépend essentiellement de
+la moralité des maîtres et de la discipline des écoles. Ramenez, sans
+cesse sur ces deux conditions votre sollicitude et vos efforts.
+Qu'elles s'accomplissent de plus en plus; que le sentiment du devoir et
+l'habitude de l'ordre soient incessamment en progrès dans nos écoles;
+que leur bonne renommée s'affermisse et pénètre au sein de toutes les
+familles. La prospérité de l'instruction primaire est, à ce prix, aussi
+bien que son utilité.
+
+Recevez, etc.
+
+Le ministre secrétaire d'État de
+l'instruction publique.
+_Signé_: GUIZOT.
+
+
+
+IV
+
+_Correspondance entre l'abbé J.-M. de la Mennais et M. Guizot sur les
+écoles primaires de la Congrégation de l'instruction chrétienne_.
+
+
+_1° L'abbé J.-M. de la Mennais à M. Guizot_.
+
+Ploërmel, le 15 octobre 1836.
+
+Monsieur le Ministre,
+
+Je suis heureux d'avoir à renouveler avec vous d'anciens rapports dont
+le souvenir me sera toujours bien doux, et qui ont si puissamment
+encouragé et soutenu mes efforts pour répandre l'instruction primaire
+dans notre Bretagne. J'ai la consolation de voir mes établissements se
+multiplier et prospérer, malgré des difficultés de détail sans cesse
+renaissantes et qui fatiguent quelquefois. Cependant elles sont
+moins nombreuses et moins vives qu'elles ne l'ont été; on reconnaît
+généralement aujourd'hui qu'il n'y a guère d'écoles possibles dans nos
+communes rurales que celles des frères: aussi, à la fin de la retraite
+où je les ai tous réunis dernièrement, ne m'en est-il pas resté un seul
+de disponible, et si chacun d'eux avait été partagé en quatre, il n'y en
+aurait pas eu encore assez pour satisfaire à toutes les demandes.
+
+Je dois donc m'occuper plus que jamais de peupler mon noviciat, et c'est
+toujours là ce qui m'embarrasse; non qu'il ne se présente des sujets,
+mais ce sont presque toujours des jeunes gens qui n'ont rien, qui savent
+fort peu de chose au moment où ils arrivent, et qu'il faut garder
+longtemps pour qu'ils deviennent capables. Sous certains rapports, leur
+pauvreté même est un avantage; leurs moeurs sont plus simples et
+plus pures, leur esprit est plus solide; ils n'ont aucune habitude
+dispendieuse, aucun goût de luxe; nés dans les campagnes, ils y
+retournent plus volontiers que d'autres; ils y vivent à moins de frais,
+et ils n'aspirent point à un état plus élevé: mais habiller et nourrir
+ces pauvres et si excellents enfants, jusqu'à ce qu'ils soient en état
+de diriger une école, c'est une dépense énorme; et il serait inutile,
+sans doute, de chercher à vous convaincre de la nécessité où je suis,
+plus que jamais, de continuer à réclamer de vous des secours. Pour 1836,
+vous avez bien voulu m'allouer 3,000 fr.; pour 1837, vous me donnerez
+tout ce que vous pourrez me donner, j'en suis sûr d'avance: c'est
+pourquoi je n'insiste pas pour obtenir davantage, malgré tous les motifs
+que j'ai de le désirer ardemment. Je me confie entièrement dans la
+bienveillance généreuse dont vous m'avez honoré, et si je me hâte
+d'y avoir recours, c'est parce qu'il est très-important pour moi de
+recevoir, dès le commencement de 1837, la somme que vous m'accorderez.
+En conséquence, je vous prie, monsieur le ministre, de l'ordonnancer
+le plus tôt qu'il vous sera possible, comme vous l'avez fait l'année
+dernière avec tant de bonté.
+
+Vous apprendrez avec plaisir que le Finistère, si arriéré jusqu'ici, me
+demande des écoles, depuis que je suis parvenu à y en établir... une...,
+qui a eu un grand succès. A tous ceux qui m'écrivent de ce pays-là pour
+en avoir de semblables, je réponds: «Envoyez-moi des sujets et payez
+pour eux;» mais cette condition déconcerte. De même, aux instances
+très-pressantes que l'on me fait de diverses provinces de France pour me
+déterminer à y fonder des noviciats, je réponds encore: «Envoyez-moi des
+sujets et payez pour eux;» cette si juste parole ne satisfait personne,
+et on abandonne un projet dont l'exécution exigerait quelque sacrifice.
+D'un autre côté, M. le ministre de la marine a chargé M. le préfet du
+Morbihan de m'exprimer son désir d'avoir quelques-uns de mes frères
+pour l'instruction des esclaves affranchis de la Martinique et de la
+Guadeloupe: je n'ai pas dit _non_, car ce serait une si belle et
+si sainte oeuvre! Mais je n'ai pas encore dit _oui_, car la triste
+objection revient toujours: où prendre assez de sujets pour suffire
+à tant de besoins, et pourquoi les jeter si loin quand on en a si
+peu?--Ah! si j'étais aidé comme je voudrais l'être!...
+
+Je suis avec respect,
+Monsieur le ministre,
+Votre très-humble et
+très-obéissant serviteur,
+L'abbé J.-M. DE LA MENNAIS.
+
+
+2° _M. Guizot à l'abbé J.-M. de la Mennais_.
+
+Paris, le 8 novembre 1836.
+
+Je vous aiderai avec grand plaisir, monsieur, à continuer l'oeuvre
+salutaire que vous poursuivez avec tant de persévérance. Je comprends
+toutes vos difficultés; mais ne vous plaignez pas, vous les surmonterez;
+il n'y a point de travail qui ne soit effacé par le succès, et ce n'est
+pas à la paix que nous devons prétendre, mais à la victoire. Je vous
+allouerai, dès les premiers jours de 1837, 3,000 fr. d'encouragement
+pour votre institut de Ploërmel. Je ne puis le faire plus tôt; vous avez
+déjà reçu 3,000 fr. sur l'exercice 1836, et il faut que celui de 1837
+soit ouvert pour que je puisse ordonnancer une somme quelconque sur ses
+crédits.
+
+Je voudrais avoir de vous quelques détails sur ce que vous pourriez
+faire, si vous étiez aidé, vraiment aidé, pour l'éducation des
+esclaves de nos colonies. Personne n'est plus convaincu que moi que
+l'affranchissement n'est possible qu'après qu'on aura fait vivre, et
+vivre longtemps, ces malheureux dans l'atmosphère religieuse. Dans les
+colonies anglaises, Antigue est celle où l'émancipation a le mieux
+réussi, quoiqu'elle ait été soudaine, parce que les frères Moraves
+y étaient établis depuis près d'un siècle et avaient pris, sur la
+population noire, une influence immense. Combien coûteraient vos frères?
+Combien pourriez-vous en destiner à cette mission? Faudrait-il former
+une branche particulière de votre institut? Je voudrais recueillir tous
+les renseignements possibles avant d'entamer positivement l'affaire au
+ministère de la marine.
+
+Adieu, monsieur; si vous avez besoin de mon appui, croyez qu'il ne vous
+manquera pas tant que vous ferez le bien que vous faites à l'éducation
+populaire, et recevez l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
+
+GUIZOT.
+
+
+
+V
+
+
+_1° M. Jouffroy à M. Guizot_.
+Marseille, 6 décembre 1835.
+
+Monsieur,
+
+Je vous écris quelques lignes de Marseille pour vous informer de mon
+heureuse arrivée en cette ville. Quoique assez fatigué, je ne suis pas
+plus mal qu'à mon départ de Paris, et c'est tout ce que je pouvais
+espérer. Je compte partir mardi pour Livourne par le bateau à vapeur. Le
+temps est beau, et s'il ne change pas, nous aurons une traversée fort
+douce. Si la mer me fatiguait trop, je m'arrêterais à Gênes, d'où
+j'irais à Pise en voiturin.
+
+Je suis enchanté de la vallée du Rhône, de Lyon à Avignon; ce sont les
+plus belles lignes du monde, et j'aimais jusqu'aux teintes sévères que
+l'hiver répandait sur le paysage. La campagne d'Avignon m'a révélé
+une nature que je ne connaissais pas et qui m'a causé une impression
+inexprimable. Je ne dis rien de la gracieuse vallée d'Aix ni de la belle
+rade de Marseille; j'étais mieux préparé au spectacle qu'elles m'ont
+offert. Il ne m'a pas ému comme la vieille ville des papes et le
+magnifique horizon semé de ruines qui l'entoure.
+
+J'espère arriver heureusement à Pise d'où je vous écrirai. Je sais que
+vous avez eu la bonté de m'y ménager une connaissance agréable et utile
+dans la personne de M.....; c'est une nouvelle obligation que j'aurai
+à votre bienveillance; je la retrouverai là comme à Paris. Je ne vous
+dirai pas combien j'en suis touché et reconnaissant; ce sont des choses
+qui s'expriment mal. Adieu, monsieur; croyez à mon vieil et invariable
+attachement et à mon respectueux dévouement.
+
+JOUFFROY.
+
+
+2° _M. Jouffroy à M. Guizot_.
+Pise, 4 janvier 1836.
+
+Monsieur,
+
+Quoique je sois établi à Pise depuis quinze jours, je n'ai pas voulu
+vous écrire avant d'avoir fait connaissance avec ce pays et
+ses habitants. J'ai trouvé aux bords de l'Arno une température
+extraordinaire qui, depuis mon arrivée, ne s'est pas un moment adoucie;
+à plusieurs reprises le fleuve a charrié, et le thermomètre est descendu
+la nuit à six degrés au-dessous de zéro; par un temps pareil, il était
+impossible que le rétablissement de ma santé fît de grands progrès,
+et toutefois je me sens beaucoup mieux qu'à Paris; le voyage surtout,
+quoique pénible, m'a fait le plus grand bien; tant que j'ai été en
+mouvement, je me suis parfaitement porté, et je n'ai retrouvé le
+sentiment de ma faiblesse que dans le repos. Je suivrai cette
+indication, et quand la température sera devenue meilleure, je ferai de
+nombreuses excursions dans les environs de Pise; j'espère à l'aide de ce
+régime, et sous un ciel qui ne peut manquer prochainement de s'adoucir,
+atteindre le but de mon voyage. Je ne vous demande point pardon d'entrer
+dans ces détails; vous m'avez trop prouvé l'intérêt que vous vouliez
+prendre à ma santé pour que j'hésite à vous les donner.
+
+J'ai reçu ici l'accueil le plus aimable et le plus amical de tous
+les professeurs de l'université que j'ai visités. Je me suis
+particulièrement lié avec M. Rosellini, qui poursuit avec zèle et aux
+frais du grand-duc la publication de son grand ouvrage sur les monuments
+de l'Égypte et de la Nubie; avec M. Rosini, l'un des poëtes et des
+prosateurs les plus distingués de l'Italie, l'auteur de la _Monaca di
+Monza_ qui a balancé dans ce pays l'immense succès du roman de Manzoni;
+enfin avec M. Requoli, élève de Dupuytren, et le premier chirurgien de
+l'Italie depuis la mort de Vacca. Ces trois hommes occuperaient en tous
+pays un rang élevé, et ne négligent rien pour me rendre le séjour de
+Pise agréable et facile. Tous trois sont professeurs à l'université,
+qui compte dans son sein d'autres hommes de mérite; malheureusement le
+professeur de philosophie est un vieux prêtre moitié scolastique et
+moitié condillaciste, tout à fait inabordable.
+
+Mon espérance de rencontrer dans la bibliothèque de Pise quelques
+manuscrits intéressants pour l'histoire de la philosophie française dans
+le moyen âge s'est tout à fait évanouie. Les Florentins victorieux ont
+dépouillé les Pisans de tous les monuments littéraires que ceux-ci
+possédaient, et la bibliothèque de Pise, composée de 50,000 volumes,
+est tout à fait moderne et ne contient aucun manuscrit. J'en serai donc
+réduit à parcourir les catalogues des bibliothèques de Florence quand
+j'irai visiter cette dernière ville, et peut-être y découvrirai-je
+quelque chose. En attendant je recueille des renseignements sur l'état
+de l'instruction publique en Toscane; mais je crains bien qu'il n'ait
+fort peu changé depuis M. Cuvier. Toutefois, veuillez me dire, ou me
+faire dire par M. Dubois, jusqu'à quel point de telles recherches
+pourraient vous être utiles, et dans quel sens elles devraient être
+particulièrement dirigées.
+
+La rigueur de la saison ne m'a pas encore permis de travailler
+sérieusement; mais, quand viendra le beau temps, j'espère mener à bien
+mon travail sur Reid. J'attends avec impatience les discussions de la
+Chambre sur la politique extérieure; je compte sur bien des légèretés
+de la part de nos avocats; mais après les tristes débats sur notre
+état intérieur qui ont rempli, avec tant de dangers pour le pays, les
+dernières sessions, ce sera un grand progrès de voir enfin la Chambre
+s'occuper de nos véritables affaires qui sont celles du dehors, dût-elle
+s'y montrer très-ignorante et très-faible, comme je m'y attends.
+L'attention de la France une fois détournée d'elle-même, les passions se
+calmeront, et nous entrerons enfin dans une vie politique régulière. Je
+regrette beaucoup sous ce rapport la session qui va s'ouvrir; je crois
+que j'aurais pris quelque part aux discussions; mais nos véritables
+intérêts ne manqueront pas de représentants et je jouirai de loin de vos
+victoires.
+
+Adieu, monsieur; veuillez croire à mon vieil et bien constant et bien
+véritable attachement.
+
+JOUFFROY.
+
+
+
+VI
+
+_Rapport au roi Louis-Philippe sur la création d'une chaire de droit
+constitutionnel dans la Faculté de droit de Paris_.
+
+Paris, le 22 août 1834.
+
+Sire,
+
+Une somme de 25,000 fr. a été portée au budget de 1835 pour créations
+nouvelles dans l'enseignement des facultés du royaume. L'objet de
+quelques-unes de ces créations était indiqué dans le rapport que j'ai
+eu l'honneur de présenter à Votre Majesté, sous la date du 31 décembre
+1833:
+
+«On se plaint que l'enseignement du droit est incomplet... Plusieurs
+facultés réclament des chaires de droit administratif;... et il n'en est
+pas une où soit enseigné notre droit constitutionnel français, ancien et
+moderne... Cependant le gouvernement sous lequel nous vivons aujourd'hui
+appelle tant de citoyens à prendre part aux affaires de l'État, à celles
+du département et de la commune, qu'on ne saurait trop désirer que la
+partie de notre législation qui se rattache à l'exercice des droits
+politiques et aux attributions des divers pouvoirs soit expliquée et
+commentée, au moins dans nos principales écoles. De tels cours, faits
+par des hommes d'expérience et d'une haute raison, pourraient devenir
+d'un grand intérêt social. Je crois donc qu'il est urgent de faire
+quelques essais en ce genre.»
+
+Le crédit demandé fut alloué par les Chambres, dans des vues conformes
+à celles que Votre Majesté avait daigné approuver. J'ai dû, en
+conséquence, m'occuper du lieu le plus convenable au premier essai de
+cet enseignement, de son objet précis, de la forme qu'il doit avoir et
+du rang qu'il doit prendre dans l'ordre des études.
+
+Bien que l'établissement d'un cours de droit constitutionnel soit
+un fait entièrement nouveau dans nos écoles, il peut d'autant plus
+facilement y être introduit que le principe de cet enseignement avait
+été reconnu dès l'origine par les décrets constitutifs des facultés de
+droit, et spécialement par celui du 21 septembre 1804, qui statuait,
+article 10:
+
+«Dans la deuxième et dans la troisième années, outre la suite du Code
+des Français, on enseignera le droit public français et le droit civil
+dans ses rapports avec l'administration publique.»
+
+Mais cette promesse resta stérile sous l'Empire. Il en fut de même sous
+la Restauration. Dans le développement momentané que reçut la Faculté
+de Paris, par l'ordonnance du 24 mai 1819, le droit public français fut
+réduit à une chaire de droit administratif qui elle-même fut bientôt
+supprimée. Il appartient au gouvernement de Votre Majesté de faire, sur
+ce point, ce qu'on a toujours redouté, et d'enseigner hautement les
+principes de liberté légale et de droit constitutionnel qui sont la base
+de nos institutions.
+
+Un tel enseignement, sans doute, ne peut s'improviser dans toutes les
+écoles à la fois; médiocre, il serait inutile, ou même nuisible. Il
+veut des hommes supérieurs qui puissent le donner avec l'autorité de la
+conviction et du talent. Qu'une seule chaire de ce genre soit créée et
+dignement remplie, elle exercera bientôt une grande influence.
+
+Ce point reconnu, Sire, il ne peut y avoir de doute sur le lieu de cette
+première création. C'est dans l'École de droit de Paris, c'est au centre
+même de l'enseignement le plus actif et le plus complet qu'on doit
+ouvrir ce cours nouveau et appeler tout le monde à le juger.
+
+Quant à son objet et à sa forme, ils sont déterminés par le titre même:
+c'est l'exposition de la Charte et des garanties individuelles comme des
+institutions politiques qu'elle consacre. Ce n'est plus là, pour nous,
+un simple système philosophique livré aux disputes des hommes; c'est une
+loi écrite, reconnue, qui peut et doit être expliquée, commentée, aussi
+bien que la loi civile ou toute autre partie de notre législation. Un
+tel enseignement, à la fois vaste et précis, fondé sur le droit public
+national et sur les leçons de l'histoire, susceptible de s'étendre
+par les comparaisons et les analyses étrangères, doit substituer, aux
+erreurs de l'ignorance et à la témérité des notions superficielles, des
+connaissances fortes et positives.
+
+A mes yeux, c'est dans la pleine franchise et l'étendue de ce cours
+que se trouvera son efficacité. Comme le droit constitutionnel est
+maintenant parmi nous une vraie science dont les principes sont
+déterminés et les applications journalières, il n'a point de
+conséquences extrêmes qu'on doive craindre, ni de mystères qu'on doive
+cacher; et plus l'exposition faite par un esprit élevé sera complète et
+approfondie, plus l'impression en sera paisible et salutaire.
+
+Mais, par cette raison même, Votre Majesté jugera sans doute que cet
+enseignement nouveau ne saurait être ajouté comme un simple ornement à
+l'École de droit de Paris, et qu'il y doit être incorporé comme partie
+intégrante des études.
+
+Déjà, depuis 1804, des objets nouveaux d'enseignement, que ne comprenait
+pas la première organisation, furent, à diverses époques, ajoutés aux
+anciens cours, et sont devenus obligatoires pour les élèves. Ainsi,
+l'ordonnance du 4 novembre 1820 prescrivit de suivre, dans la troisième
+année, indépendamment du cours de Code civil, un cours de Code
+commercial et un cours de droit administratif. Un règlement du 5
+mai 1829 décida également que le droit administratif ferait partie
+nécessaire du second examen de licence. Par les mêmes motifs et par une
+considération plus haute encore, le cours de droit constitutionnel doit
+être rendu obligatoire, en troisième année, pour les aspirants à la
+licence, dans la Faculté de droit de Paris, et le second examen de
+licence devra comprendre une épreuve spéciale sur les objets du nouveau
+cours.
+
+Il résultera de ces diverses dispositions que le titre de licencié en
+droit sera plus élevé, plus difficile à obtenir dans la Faculté de Paris
+que dans les autres facultés du royaume. Mais une semblable inégalité
+existe déjà entre les facultés où l'enseignement du droit administratif
+fait partie des cours et celles où il n'a pas lieu. D'ailleurs, ce qu'il
+importe surtout, c'est d'améliorer ce qui prospère déjà et d'établir
+quelque part le modèle d'un enseignement étendu et bien dirigé, sauf à
+multiplier ensuite, sur les divers points de la France, une création
+heureusement éprouvée.
+
+J'ai l'honneur de proposer, en conséquence, à Votre Majesté, de vouloir
+bien donner son approbation au projet d'ordonnance ci-joint.
+
+Je suis avec le plus profond respect,
+Sire,
+De Votre Majesté,
+Le très-humble et très-obéissant
+serviteur et fidèle sujet,
+
+GUIZOT.
+
+
+
+VII
+
+_M. Auguste Comte à M. Guizot_.
+Paris, le samedi 30 mars 1833.
+
+Monsieur,
+
+Quoique, depuis plus de trois semaines, je diffère à dessein de vous
+écrire, je dois d'abord vous demander sincèrement pardon de vous
+entretenir d'affaires si peu de temps après la perte cruelle et
+irréparable que vous venez d'éprouver, et à laquelle je compatis
+vivement. Mais, comme, d'après ce que vous aviez bien voulu m'annoncer
+dans notre dernière entrevue, c'était vers le commencement de mars que
+devait être examinée définitivement la proposition que j'ai eu l'honneur
+de vous soumettre le 29 octobre dernier, sur la création d'une chaire
+_d'histoire générale des sciences physiques et mathématiques_ au Collège
+de France, je craindrais, en gardant plus longtemps le silence à cet
+égard, de donner lieu de croire que j'aurais renoncé à ce projet.
+
+Il serait déplacé, monsieur, de rappeler ici, même sommairement, les
+diverses considérations principales propres à faire sentir l'importance
+capitale de ce nouvel enseignement, et sa double influence nécessaire
+pour contribuer à imprimer aux études scientifiques une direction plus
+philosophique, et pour combler une lacune fondamentale dans le système
+des études historiques: c'est, ce me semble, le complément évident et
+indispensable de la haute instruction, surtout à l'époque actuelle. Je
+m'en réfère à cet égard à ma note du 29 octobre; ou, pour mieux dire,
+monsieur, je m'en rapporte à votre opinion propre et spontanée sur une
+question que la nature de votre esprit et de vos méditations antérieures
+vous met plus que personne en état de juger sainement. Car, je vous
+avoue, monsieur, que ce à quoi j'attache le plus d'importance dans
+cette affaire, c'est que vous veuilliez bien la décider uniquement
+par vous-même, à l'abri de toute influence, en usant de votre droit à
+l'égard du Collège de France qui se trouve heureusement, et par la loi,
+et par l'usage, hors des attributions du conseil d'instruction publique.
+Les deux seuls savants qui fassent actuellement partie de ce conseil,
+quoique distingués d'ailleurs dans leurs spécialités, sont, en effet,
+par une singulière coïncidence, généralement reconnus dans le monde
+scientifique comme parfaitement étrangers à tout ce qui sort de la
+sphère propre de leurs travaux, et comme pleinement incompétents en tout
+ce qui concerne la philosophie des sciences et l'histoire de l'esprit
+humain. Il y aurait, monsieur, je dois le dire avec ma franchise
+ordinaire, plus que de la modestie, dans une intelligence comme la
+vôtre, à subordonner votre opinion à la leur sur une question de la
+nature de celle que j'ai eu l'honneur de soulever auprès de vous. Si
+vous pouvez à ce sujet recueillir des conseils utiles, ce n'est pas du
+moins de la part de vos conseillers officiels.
+
+Comme depuis cinq mois, vous avez eu certainement le loisir d'examiner
+cette affaire avec toute la maturité suffisante, sans être importuné de
+mes instances, je crois pouvoir enfin, monsieur, sans être indiscret,
+réclamer à cet égard votre décision définitive. Je suis loin de me
+plaindre de la situation précaire et parfois misérable dans laquelle
+je me suis toujours trouvé jusqu'à présent, car je sens combien elle a
+puissamment contribué à mon éducation. Mais cette éducation ne saurait
+durer toute la vie, et il est bien temps, à trente-cinq ans, de
+s'inquiéter enfin d'une position fixe et convenable. Les mêmes
+circonstances qui ont été utiles (et à mon avis indispensables
+ordinairement) pour forcer l'homme à mûrir ses conceptions et à combiner
+profondément le système général de ses travaux, deviennent nuisibles par
+une prolongation démesurée, quand il ne s'agit plus que de poursuivre
+avec calme l'exécution de recherches convenablement tracées. Pour un
+esprit tel que vous connaissez le mien, monsieur, il y a, j'ose le dire,
+un meilleur emploi de son temps, dans l'intérêt de la société, que de
+donner chaque jour cinq à six leçons de mathématiques. Je n'ai pas
+oublié, monsieur, que, dans les conversations philosophiques trop rares
+et si profondément intéressantes que j'ai eu l'honneur d'avoir avec
+vous autrefois, vous avez bien voulu m'exprimer souvent combien vous me
+jugeriez propre à contribuer à la régénération de la haute instruction
+publique, si les circonstances vous en conféraient jamais la direction.
+Je ne crains pas, monsieur, de vous rappeler aujourd'hui cette
+disposition bienveillante et d'en réclamer les effets lorsqu'il s'agit
+d'une création, qui, abstraction faite de mon avantage personnel,
+présente en elle-même une utilité scientifique incontestable et du
+premier ordre, et qui se trouve en une telle harmonie avec la nature de
+mon intelligence et des recherches de toute ma vie qu'il serait, je
+crois, fort difficile aujourd'hui qu'elle pût convenir à aucune autre
+personne.
+
+J'espère, monsieur, que vous ne trouverez pas déplacée mon insistance à
+cet égard après un si long délai. Vous n'ignorez pas que, bien que ce
+projet fût pleinement arrêté dans mon esprit avant votre ministère, je
+n'ai point essayé de le soumettre à votre prédécesseur, par la certitude
+que j'avais de n'en être pas compris, et il est plus que probable que la
+même raison m'empêchera également d'en parler à votre successeur. Vous
+concevez donc, monsieur, qu'il est de la dernière importance pour moi
+de faire juger cette question pendant que le ministère de l'instruction
+publique est occupé, grâce à une heureuse exception, par un esprit de
+la trempe du vôtre et dont j'ai le précieux avantage d'être connu
+personnellement.
+
+Comme cette fonction ne présente heureusement aucun caractère politique,
+je ne pense pas qu'on puisse trouver, dans le système général du
+gouvernement actuel, aucun motif de m'exclure, malgré l'incompatibilité
+intellectuelle de ma philosophie positive avec toute philosophie
+théologique ou Métaphysique, et par suite avec les systèmes politiques
+correspondants. Dans tous les cas, cette exclusion ne saurait offrir
+l'utilité d'arrêter mon essor philosophique qui est maintenant trop
+caractérisé et trop développé pour pouvoir être étouffé par aucun
+obstacle matériel, dont l'effet ne pourrait être au contraire que d'y
+introduire, par le ressentiment involontaire d'une injustice profonde,
+un caractère d'irritation contre lequel je me suis soigneusement tenu
+en garde jusqu'ici. Comme je ne pense pas que les vexations purement
+gratuites et individuelles se présentent à l'esprit d'aucun homme
+d'État, dans quelque système que ce soit, je dois donc être pleinement
+rassuré à cet égard. Si cependant, monsieur, quelque motif de ce genre
+contrariait ici l'effet de votre bienveillance, je ne doute pas que vous
+ne crussiez devoir me le déclarer franchement, par la certitude que vous
+auriez que je vous connais trop bien pour ne pas regarder un esprit
+aussi élevé que le vôtre comme parfaitement étranger à toute difficulté
+de cette nature.
+
+Je ne pense pas non plus avoir aucun obstacle à rencontrer dans les
+considérations financières, car le budget du Collège de France me semble
+actuellement pouvoir comporter aisément cette nouvelle dépense sans
+aucune addition de fonds, la chaire d'économie politique ne devant
+point probablement être rétablie, à cause du caractère vague et de la
+conception irrationnelle de cette prétendue science, telle qu'elle est
+entendue jusqu'ici. Dans tous les cas, il est nécessaire d'abord de
+reconnaître en principe la convenance du cours d'histoire des sciences
+positives, sans y mêler aucune question d'argent. Je puis d'autant plus
+faciliter une telle décision que je consentirais volontiers à faire ce
+cours sans aucun traitement jusqu'à ce que la Chambre eût alloué des
+fonds spéciaux, si le budget était réellement insuffisant.
+
+Par ces divers motifs, j'espère, monsieur, que vous voudrez bien
+m'assigner prochainement une dernière entrevue pour me faire connaître,
+au sujet de cette création, votre détermination définitive, soit dans un
+sens, soit dans un autre. J'ai besoin de n'être pas tenu plus longtemps
+en suspens à cet égard, afin de pouvoir donner suite, si une telle
+carrière m'était malheureusement fermée, aux démarches susceptibles,
+dans une autre direction, de me conduire à une position convenable, ce
+qui est devenu maintenant pour moi, après une insouciance philosophique
+aussi prolongée, un véritable devoir.
+
+J'ai dédaigné, monsieur, d'employer, auprès d'un homme de votre valeur,
+les procédés ordinaires de sollicitations indirectes et de patronages
+plus ou moins importants que j'eusse pu néanmoins mettre en jeu tout
+comme un autre. C'est moi seul, monsieur, qui m'adresse à vous seul. Il
+s'agit ici d'une occasion unique de m'accorder une position convenable,
+sans léser aucun intérêt, et en fondant une institution d'une haute
+importance scientifique, susceptible, je ne crains pas de le dire,
+d'honorer à jamais votre passage au ministère de l'instruction publique.
+Je crois donc pouvoir compter sur l'épreuve décisive à laquelle je
+soumets ainsi votre ancienne bienveillance pour moi et votre zèle pour
+les véritables progrès de l'esprit humain.
+
+Veuillez agréer, monsieur, l'assurance bien sincère de la respectueuse
+considération de Votre dévoué serviteur,
+
+Auguste COMTE.
+N° 459, rue Saint-Jacques.
+
+_P.-S._ Je vous prie, monsieur, de vouloir bien accepter l'hommage
+du premier volume de mon _Cours de philosophie positive_, dont j'ai
+l'honneur de vous envoyer ci-joint un exemplaire. La publication de cet
+ouvrage, que les désastres de la librairie avaient suspendue pendant
+deux ans, va maintenant être continuée sans interruption par un autre
+éditeur. Je m'empresse de profiter de la première disponibilité de
+quelques exemplaires pour satisfaire le désir que j'avais depuis si
+longtemps de soumettre ce travail à un juge tel que vous.
+
+
+
+VIII
+
+_M. Lakanal à M. Guizot_.
+Mobile,--État d'Alabama, 16 juillet 1835.
+
+Excellence,
+
+Mon grand travail en deux volumes sur les États-Unis, avec la traduction
+anglaise en regard du texte, est sous presse, et vous y êtes célébré
+plusieurs fois: d'abord, en traitant de l'état de l'instruction publique
+aux États-Unis, comparé à celui où elle se trouve en France et en
+Angleterre; votre éloge naît du sujet, aussi naturellement que la fleur
+sort de sa tige; vous êtes le moderne restaurateur de l'instruction
+publique dans notre belle patrie: cette vérité est connue et non
+contestée, même dans les journaux; j'ai sous les yeux celui des
+_Connaissances utiles_, l'_Abeille américaine_, et le _Moniteur de
+la Nouvelle-Orléans._ Voire cours d'histoire est devenu une époque
+mémorable dans les annales de notre Université. Vos ouvrages
+historiques, qu'on étudie après les avoir lus, présentent cette partie
+de nos connaissances comme l'avait conçue l'orateur romain, comme
+le précepteur, comme l'institutrice de la vie, _magistra vitae_. En
+traitant de l'état actuel de la législation aux États-Unis, en France
+et en Angleterre, j'ai occasion de signaler les orateurs qui priment au
+congrès, au parlement et à la tribune, et certes je ne puis pas omettre
+l'orateur dont le beau talent d'improvisateur protège les saines
+doctrines qui dirigent le gouvernement actuel de la France. J'ai, avec
+tous les bons esprits, l'intime conviction que si le gouvernement
+s'était lancé dans toute autre direction, s'il avait imprimé une
+toute autre tournure aux affaires publiques, la France aurait subi de
+nouvelles révolutions, depuis les journées de juillet; il suffit, pour
+en être convaincu, de connaître le caractère inquiet et mobile de la
+généralité des Français, et l'esprit qui régit les cabinets de l'Europe.
+La France foulée, démembrée, aurait été envahie pour la troisième fois.
+
+Les tumultueux débats mus, de toutes parts, aux États-Unis à l'occasion
+du traité des vingt-cinq millions, forment un appendice remarquable dans
+mon ouvrage. Les orateurs de l'opposition, qui ont traité cette question
+à la tribune, se sont placés dans une fausse position. Ils ont mal jugé
+les Américains. Ils ont ignoré ou feint de méconnaître l'état moral de
+ces contrées à demi-civilisées. En général, les habitants des États-Unis
+ne forment pas un corps de nation proprement dit, un peuple homogène.
+Les fondateurs du gouvernement fédéral reposent tous dans la tombe,
+et leurs descendants ne forment que la partie la plus exiguë de la
+population générale; celle-ci se compose d'Irlandais, d'Allemands, de
+Suisses, d'Espagnols, d'Italiens, de Polonais, de Français, etc.
+Jackson lui-même, né Américain, n'avait que huit ans à l'époque de
+la proclamation de l'Indépendance, étant né le 7 mars 1767. Tous ces
+peuples, si divers d'esprit, de moeurs, d'habitudes, de langage,
+jouissent ici d'une liberté semi-sauvage que les lois ne refrènent
+jamais, et se donnent, de préférence, un chef vieux soldat, qui, toute
+sa vie, a cultivé ses champs dans le Tennessee, ou pourchassé de
+misérables sauvages dans les forêts. Croit-on, espère-t-on qu'un tel
+homme, dur de caractère, traitera les affaires publiques comme nos
+courtisans et nos académiciens? Jackson, soldat très-despote, comme il
+l'a prouvé à Pensacola et à la Nouvelle-Orléans, passe à pieds joints
+sur toutes les convenances, par habitude et non par mauvaise intention;
+il est bien placé à la tête d'un peuple nouveau et peu avancé dans
+la carrière de la civilisation. Cette vérité est bien connue par M.
+Livingston lui-même: ce citoyen avait été chargé par la législature de
+la Louisiane de la rédaction d'un code de lois; j'étais, à cette
+époque, président de l'Université de la Nouvelle-Orléans, et je vivais
+très-familièrement, et même dans une sorte d'intimité, avec Livingston,
+Je lui écrivis pour lui signaler une foule de lacunes dans son travail;
+sa réponse fut, et il ne l'a pas certainement oubliée, _que ce code
+ébauché suffisait, pour le moment, à un peuple nouveau, économe et
+laborieux, et qui ne possédait encore que les établissements nécessaires
+aux premiers besoins de la vie_. Le peuple américain a, dans ses
+habitudes et son langage, quelque chose de trop âpre et de trop vert
+pour pouvoir découvrir rien d'offensant pour les Français dans le
+message de son président. J'atteste que je n'ai pas rencontré un seul
+Américain de marque qui, retranché comme ils le sont tous derrière leurs
+habitudes, ait pu rien découvrir d'offensant, pour les Français, dans le
+message de Jackson. L'excessive susceptibilité française doit faire des
+concessions à un peuple dont les formes et le langage sont naturellement
+austères et même acerbes. On ne traite pas affaires, politiques à
+Samarkande comme à Paris, à Sparte comme à Athènes, aux beaux jours du
+siècle de Périclès. Le passage incriminé est, si l'on peut s'exprimer
+ainsi, un fruit du cru. Jackson ne traite pas autrement avec les
+autorités constituées des États-Unis, et probablement avec les cabinets
+de l'Europe, qui ont le bon esprit de ne pas s'en fâcher. Voyez les
+messages relatifs à la Banque, et surtout aux troubles qui ont agité
+les Carolines: toutes ces discussions, où le Sénat accuse le président
+d'avoir violé la constitution, où le président proteste contre le Sénat,
+où Jackson menace de contraindre, par la force, les États du Sud,
+où l'on lui répond en lui prodiguant les qualifications de nouveau
+_Robespierre_, de second _Marat_, ne laissent après elles aucune
+irritation, et ne troublent nullement la grande famille. On est tolérant
+aux États-Unis, et l'ambition ne fait pas fermenter les têtes des
+membres du congrès, pour supplanter les ministres. On a été généralement
+fort surpris, dans ces contrées, de ne voir attaquer le traité que par
+les libéraux, ou soi-disant tels, et par les légitimistes avec. Les
+Américains, dans leur gros bon sens, ont jugé que l'attaque contre le
+traité de Jackson n'était que la raison ostensible, et que la véritable
+était dirigée contre le ministère, et l'on formule ainsi toutes les
+récriminations du parti libéral par ces mots: _ôte-toi de là que je m'y
+mette_. Quant aux légitimistes, à visière levée, ils rappellent, dans
+leurs voeux pour l'_économie_ et leur appel à la _dignité nationale_, la
+réflexion de Laocoon à la vue du cheval de Troie: _Timeo Danaos et dona
+ferentes._
+
+En résumé:
+
+1. Le langage du peuple des États-Unis, tel qu'il s'est formé, tel qu'il
+est constitué, diffère essentiellement de celui d'un peuple parvenu à
+son dernier degré de civilisation.
+
+2. Jackson a cédé à l'impulsion que lui a donnée Livingston dans
+plusieurs lettres qui ont été publiées textuellement dans tous les
+journaux de l'Amérique.
+
+3. Le message donne au peuple français de grands éloges qui doivent bien
+affaiblir l'impression défavorable produite par l'article incriminé.
+
+4. Le gouvernement français a fait justice de l'inconsidéré agent
+diplomatique donneur de mauvais conseils.
+
+5. Et ne doit-on pas faire entrer en ligne de compte, et par forme de
+compensation, les réflexions pesantes tombées sur Jackson du haut de la
+tribune?
+
+Partant, je crois, avec les Américains et même les Français qui habitent
+ce pays, que _justice est faite_.
+
+Je ne vous parle plus de moi. Je crois cependant que, connaissant à fond
+les États-Unis et les régions environnantes, que, possédant surtout
+l'anglais et l'espagnol, et la langue est une sorte de consanguinité
+entre les peuples, je pourrais vous être utile, robuste et bien portant
+comme je suis, et tout dévoué à votre gouvernement, auquel j'ai offert
+mes hommages aux premiers jours de son installation. Je ne vous
+importunerai plus jamais, et je me bornerai, dans ma solitude, à me
+plaindre à la nature de ce que, m'ayant rempli toute ma vie du désir de
+servir ma patrie, elle m'en a refusé les moyens.
+
+J'ai l'honneur d'être,
+De Votre Excellence,
+Le très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+_Signé_: LAKANAL.
+
+Doctrinaire dans l'ancienne acception, et pour toujours dans la
+nouvelle. Il défendrait, le cas échéant, les nouveaux doctrinaires,
+comme il défendit, dans des jours d'orage, le vénérable général des
+doctrinaires, menacé de la mort et caché chez moi, jusqu'au moment où
+je pus, non sans peine et sans efforts, le produire au grand jour et le
+placer.
+
+
+
+IX
+
+_Rapports au roi Louis-Philippe sur la publication d'une Collection des
+Documents inédits relatifs à l'histoire de France_.
+
+(31 décembre 1833 et 27 novembre 1834.)
+
+
+1° _Extrait du rapport au Roi sur le budget du ministère de
+l'instruction publique pour l'exercice de_ 1835.
+
+Sire,
+
+.....Depuis quinze ans environ l'étude des sources historiques a repris
+une activité nouvelle. Des hommes d'un esprit clairvoyant, d'une science
+rare, d'une constance laborieuse, ont pénétré, les uns dans le vaste
+dépôt des archives du royaume, les autres dans les collections de
+manuscrits de la Bibliothèque royale; quelques-uns ont poussé
+leurs recherches jusque dans les bibliothèques et les archives dès
+départements. Partout il a été prouvé, dès les premiers essais, en
+fouillant au hasard, que de grandes richesses étaient restées enfouies.
+Les efforts ont redoublé, et l'on a pas tardé à obtenir des découvertes
+aussi importantes qu'inattendues, de véritables révélations qui
+éclairent d'un jour nouveau tels ou tels événements, tels ou tels
+siècles de notre histoire; à ce point qu'il est peut-être permis
+d'avancer que les manuscrits et monuments originaux, qui ont été jusqu'à
+présent mis au jour, ne surpassent guère en nombre ni en importance ceux
+qui sont restés inédits.
+
+Depuis que ce fait est constaté, il ne se passa pas un jour sans que les
+hommes jaloux des progrès de la science et de la gloire littéraire de la
+France n'expriment le regret de voir l'exploitation d'une mine si riche
+abandonnée à des individus isolés, dont les plus grands efforts ne
+peuvent produire que des résultats partiels et bornés. À la vérité,
+parmi ces explorateurs volontaires, il faut distinguer l'Académie des
+inscriptions qui travaille à recueillir diverses séries de monuments
+relatifs à notre histoire nationale. Mais Votre Majesté a pu se
+convaincre, il y a quelques instants, de l'extrême exiguïté des
+ressources dont l'Académie dispose pour la publication de ces recueils,
+et de la lenteur qui en résulte inévitablement. Aussi, quelle que soit
+l'excellence de ses travaux, ils sont insuffisants pour calmer les
+regrets et satisfaire les désirs de ceux qui voudraient entrer en
+possession de tant de trésors, encore inutiles ou ignorés.
+
+Le besoin de voir mettre un terme à ces efforts isolés commence à être
+si vivement senti que quelques personnes se sont récemment formées en
+société pour tenter de concentrer et de coordonner les recherches de
+tous les hommes qui se vouent à ce genre de travaux[16]. J'espère que
+cette société n'aura pas fait un vain appel aux amis de la science; je
+m'associe à ses efforts; mais je ne puis me dissimuler que, lors même
+qu'elle parviendrait à disposer de ressources plus considérables qu'il
+n'est permis de le supposer, son action ne serait encore que partielle,
+et ses publications n'embrasseraient que quelques séries de monuments.
+
+[Note 16: La Société de l'histoire de France, fondée en juin 1833,
+compte déjà plus de deux cents membres, et a déjà fait, indépendamment
+de son _Bulletin_ qui parait tous les mois, plusieurs publications
+importantes.]
+
+Au gouvernement seul il appartient, selon moi, de pouvoir accomplir
+le grand travail d'une publication générale de tous les matériaux
+importants et encore inédits sur l'histoire de notre patrie. Le
+gouvernement seul possède les ressources de tout genre qu'exige cette
+vaste entreprise. Je ne parle même pas des moyens de subvenir aux
+dépenses qu'elle doit entraîner; mais, comme gardien et dépositaire de
+ces legs précieux des siècles passés, le gouvernement peut enrichir
+une telle publication d'une foule d'éclaircissements que de simples
+particuliers tenteraient en vain d'obtenir. C'est là une oeuvre
+toute libérale et digne de la bienveillance de Votre Majesté pour la
+propagation de l'instruction publique et la diffusion des lumières.
+
+Mais chaque jour de retard rend la tâche plus difficile: non-seulement
+les traditions s'effacent et nous enlèvent en s'effaçant bien des moyens
+de compléter et d'interpréter les témoignages écrits; mais les monuments
+eux-mêmes s'altèrent matériellement. Il est une foule de dépôts, surtout
+dans les départements, où les pièces les plus anciennes s'égarent ou
+deviennent indéchiffrables, faute de soins nécessaires à leur entretien.
+Je crois donc qu'il est urgent que l'entreprise soit mise à exécution,
+et qu'elle reçoive immédiatement une assez grande extension.
+
+Une des premières opérations serait de dresser un inventaire des
+richesses paléographiques de tous les départements. Les recherches
+seraient faites dans deux sortes d'établissements; d'abord dans les
+bibliothèques communales, en second lieu dans les dépôts d'archives,
+soit communales, soit départementales. Je sais déjà qu'il est plusieurs
+bibliothèques qui pourraient être exploitées avec grand profit, et
+presque toutes offriraient quelque chose à recueillir. Ce sont surtout
+des éclaircissements sur l'histoire des localités, des particularités
+toutes provinciales, que fourniraient ces bibliothèques. Malgré les
+ravages qui, depuis quarante ans, ont produit, dans la plupart de ces
+dépôts, d'irréparables lacunes, on peut encore y faire une abondante
+moisson. Il en est même qui, par un heureux hasard, ont été préservés
+du pillage; et quand le sort a voulu que ce fût dans une de ces villes,
+anciennes capitales d'importantes provinces, telles que Dijon ou Lille
+par exemple, on sent combien de faits précieux doivent y rester enfouis.
+Il est telle de ces villes qui peut nous offrir une correspondance non
+interrompue avec tous nos souverains pendant cinq ou six siècles, telle
+autre qui possède plus de deux ou trois mille chartes, plus de dix
+mille pièces de tout genre, non-seulement inédites, mais inconnues des
+paléographes, et dont aucune analyse, aucun catalogue, n'a encore
+révélé l'importance. En un mot, les bibliothèques et les archives
+départementales deviendraient probablement une des sources où seraient
+puisés les plus nombreux matériaux de cette grande publication.
+
+Le département des manuscrits de la Bibliothèque royale serait également
+fouillé, et fournirait une masse de documents originaux, dont il serait
+difficile de calculer l'importance. Les collections dites de _Colbert_,
+de _Brienne_, de _Dupuy_, de _Gaignières_, et tant d'autres qu'il
+serait trop long d'énumérer, n'ont encore été pour ainsi dire
+qu'entr'ouvertes. Là sont ensevelis des correspondances, des mémoires,
+des écrits de toute espèce, reflets vivants de tous les siècles,
+répertoires des jugements que chaque époque a portés sur elle-même.
+Aucun autre dépôt n'est plus riche que la Bibliothèque royale en
+matériaux pour cette sorte d'histoire qu'on peut appeler contemporaine,
+histoire qui ne consiste pas moins dans la révélation des idées que dans
+celle des faits.
+
+Les archives du royaume, au contraire, jetteraient de vives lumières sur
+telles ou telles circonstances d'événements défigurés par la tradition.
+On y puiserait des rectifications importantes, des renseignements
+curieux sur tous les faits sociaux qui laissent de leur passage une
+trace officielle et authentique. Il est aussi, dans le dépôt des
+archives, des trésors qu'on ne serait pas tenté d'y chercher, tels
+que des correspondances diplomatiques, des traités de politique, des
+fragments d'histoire. Ainsi, en résumé, bibliothèques et archives des
+départements, Bibliothèque royale et bibliothèques secondaires de Paris,
+archives du royaume, tels seraient les principaux établissements dont il
+s'agirait de produire les richesses au grand jour.
+
+Mais il est une autre source historique plus abondante encore peut-être,
+et jusqu'ici plus inconnue. Les dépôts dont je viens de parler sont
+publics; le gouvernement ne ferait qu'en extraire et rendre plus
+abordable à tous les lecteurs ce que, avec de grands efforts sans doute,
+les particuliers peuvent accomplir par eux-mêmes. Le bienfait serait
+immense, mais le gouvernement doit faire davantage. Il possède
+d'autres archives dont lui seul dispose, et dont il peut, sans aucun
+inconvénient, communiquer, en partie du moins, les inappréciables
+trésors: je veux parler des archives des différents ministères, et
+notamment du ministère des affaires étrangères.
+
+Jusqu'ici, tantôt la nature du gouvernement, tantôt de justes
+convenances, ont rendu ces grands dépôts à peu près inaccessibles; mais
+la séparation est si profonde entre notre temps et les temps passés,
+la politique de notre époque est si peu solidaire de celle des siècles
+antérieurs, que le gouvernement peut, sans crainte et sans scrupule,
+associer le public à une partie de ces richesses historiques.
+
+En s'arrêtant vers le commencement du dernier siècle, non-seulement
+l'intérêt de l'État, mais l'intérêt des familles, ne pourront souffrir
+la moindre atteinte.
+
+Évidemment les faits, les documents antérieurs au règne de Louis
+XV n'appartiennent plus à la politique, mais à l'histoire, et rien
+n'empêche plus de publier ceux qui méritent la publicité.
+
+En exploitant ainsi avec sagesse les archives des divers ministères, et
+surtout celles des affaires étrangères, qui sont dans un ordre parfait,
+la publication que j'ai l'honneur de proposer à Votre Majesté sera un
+monument tout à fait digne d'elle et de la France.
+
+L'histoire des villes, des provinces, des faits et des usages locaux
+sera éclairée par les bibliothèques et les archives départementales;
+l'histoire générale des idées, des usages, des moeurs et des rites par
+les manuscrits des grandes bibliothèques de Paris, par les archives du
+royaume; enfin l'histoire particulière des traités et des ambassades par
+les archives des affaires étrangères; celle de la législation et des
+grands procès par les archives du Parlement; celle des sièges, des
+batailles, de la marine et des colonies par les archives de la guerre et
+de la marine.
+
+Je ne puis, dans cet exposé, offrir à Votre Majesté qu'un sommaire, une
+ébauché incomplète de l'entreprise que je soumets à Son approbation.
+Je souhaite que les résultats que je ne puis que faire entrevoir, mais
+qu'on serait assuré d'atteindre, justifient aux yeux de Votre Majesté et
+à ceux des Chambres ma demande d'une allocation extraordinaire. Si ce
+crédit est accordé, j'aurai l'honneur de présenter à Votre Majesté un
+plan plus détaillé de cette grande publication nationale, et de lui
+soumettre les moyens d'exécution les plus propres à en assurer le
+succès.
+
+Je suis avec le plus profond respect,
+Sire,
+De Votre Majesté,
+Le très-humble et très-obéissant
+serviteur et fidèle sujet,
+
+Paris, 31 décembre 1833. Le ministre secrétaire
+d'État au département de l'instruction publique,
+
+GUIZOT.
+
+
+2. _Rapport au Roi sur les Mesures prescrites pour la recherche et la
+publication des Documents inédits relatifs à l'histoire de France_.
+
+SIRE,
+
+Votre Majesté a daigné accueillir les vues que j'ai eu l'honneur de lui
+soumettre relativement à la recherche et à la publication des monuments
+inédits de l'histoire de France. Les Chambres ont voté, dans le budget
+de 1835, un crédit de 120,000 fr. consacré à ces travaux, et qui atteste
+hautement l'intérêt qu'inspire l'entreprise scientifique et nationale
+qu'a approuvée Votre Majesté.
+
+Je me suis appliqué à en préparer le succès, et je demande à Votre
+Majesté la permission de mettre sous ses yeux le plan que je me propose
+de suivre et les dispositions que j'ai déjà prescrites.
+
+Dès le 22 novembre 1833, je me suis adressé à MM. les préfets pour leur
+demander des renseignements précis et détaillés sur la situation des
+bibliothèques et des archives des départements qu'ils administrent,
+ainsi que sur les divers ouvrages manuscrits qui peuvent être contenus
+dans ces dépôts. Les réponses que j'ai reçues m'ont déjà fourni quelques
+documents curieux; elles m'ont surtout indiqué les voies qu'il convient
+de suivre pour arriver à des résultats importants.
+
+Le 20 juillet dernier, je me suis mis en rapport avec les académies et
+sociétés savantes établies dans les départements; j'ai sollicité leur
+concours; j'ai cherché à encourager leurs efforts, et tout me porte à
+croire qu'elles me seconderont avec zèle et efficacité.
+
+Le 18 juillet dernier, j'ai formé, auprès du ministère de l'instruction
+publique, un comité où se réunissent quelques-uns des hommes les
+plus considérables par le savoir et par le mérite de leurs travaux
+historiques. Ce comité sera spécialement chargé de surveiller et
+de diriger, de concert avec moi, tous les détails de cette vaste
+entreprise. Il s'est assemblé plusieurs fois sous ma présidence, et,
+grâce à l'assistance éclairée que ses membres ont bien voulu me prêter,
+on entrevoit déjà les résultats qu'il sera possible d'obtenir.
+
+Un premier soin a dû occuper le comité, celui de déterminer nettement le
+but que doit se proposer l'administration et les limites dans lesquelles
+il convient de se renfermer. Il suffit, à cet égard, de s'en tenir
+rigoureusement aux termes mêmes de la loi de finances de 1835. Ils
+contiennent et expliquent toute la pensée de l'entreprise. Puiser à
+toutes les sources, dans les archives et bibliothèques de Paris et
+des départements, dans les collections publiques et particulières;
+recueillir, examiner et publier, s'il y a lieu, tous les documents
+inédits importants et qui offrent un caractère historique, tels que
+manuscrits, chartes, diplômes, chroniques, mémoires, correspondances,
+oeuvres même de philosophie, de littérature ou d'art, pourvu qu'elles
+révèlent quelque face ignorée des moeurs et de l'état social d'une
+époque de notre histoire: tel sera le but de ces travaux.
+
+J'ai examiné soigneusement, avec le comité, quels seraient les plus sûrs
+moyens d'exécution.
+
+La recherche des documents présente d'assez grandes difficultés. A
+Paris, et dans quelques villes en petit nombre, il existe des archives
+classées méthodiquement, et dans lesquelles a été dressé avec exactitude
+l'inventaire des pièces qui s'y trouvent déposées; mais partout
+ailleurs, règnent le désordre et la confusion. A l'époque des troubles
+révolutionnaires, une foule de documents, jusque-là conservés dans les
+anciens monastères, dans les châteaux ou dans les archives des communes,
+ont été livrés tout à coup au pillage et à la dévastation. Des amas de
+papiers et de parchemins, transportés dans les municipalités voisines,
+ont été jetés pêle-mêle dans des greniers ou dans des salles
+abandonnées; le souvenir même s'est effacé, dans plusieurs endroits,
+de ces translations opérées négligemment et sans formalités. De là
+l'opinion généralement établie, et devenue, pour ainsi dire, de
+tradition dans un grand nombre de départements, que tout a péri dans ces
+temps d'agitation. Il est certain néanmoins qu'on peut retrouver encore
+une partie considérable des anciennes archives, notamment dans les
+villes d'évêché et de parlement, et qu'une foule de pièces importantes
+ont été sauvées et rendues aux villes lorsque, plus tard, une autorité
+conservatrice fit déposer dans les chefs-lieux des districts les débris
+des anciennes abbayes, confondus avec les chartes et autres monuments
+authentiques. Plusieurs pièces aussi furent gardées alors comme titres
+de propriété ou de droits utiles des biens qui avaient été vendus par
+l'autorité publique.
+
+Je ne saurais former le dessein de procéder actuellement et directement
+à un classement général et méthodique de toutes les archives locales,
+soit des départements, soit des communes: le temps et les ressources
+manqueraient pour un si immense travail. La Bibliothèque du Roi possède
+déjà un inventaire général de toutes les archives qui existaient en
+France avant la révolution, inventaire dressé, vers 1784, sous le
+ministère de M. Bertin, et auquel sont joints un grand nombre de
+cartulaires ou répertoires des principales pièces que ces archives
+locales renfermaient. Ces renseignements suffiront aux premières
+recherches; à mesure que l'on pénétrera dans les dépôts publics pour en
+extraire les richesses, on éprouvera le besoin de les mettre en ordre;
+de premières améliorations susciteront le zèle qui aspire à des
+améliorations nouvelles, et le zèle créera des ressources. Les autorités
+locales, les conseils généraux et municipaux seront naturellement
+provoqués et conduits, on peut l'espérer, à réintégrer leurs archives
+dans des lieux convenables, et à faire dresser le catalogue des pièces
+qu'on y conserve. Il convient donc de se mettre dès à présent à
+l'oeuvre, sans prétendre commencer méthodiquement par un travail de
+classement général qui offrirait, dans l'état actuel des choses, plus
+d'embarras que d'avantages, et que nos recherches amèneront, d'ailleurs,
+presque nécessairement.
+
+J'ai cherché, de concert avec MM. les membres du comité, quels pouvaient
+être, dans chaque département, dans chaque ville, les hommes déjà connus
+par leurs travaux sur l'histoire nationale, et capables de s'associer
+à ceux que je dois faire entreprendre. Nous avons dressé une première
+liste de quatre-vingt-sept personnes avec lesquelles je me propose de
+me mettre en rapport, afin de les charger spécialement des recherches
+relatives aux lieux qu'elles habitent. Une correspondance régulière
+s'établira entre elles et mon département, par l'intermédiaire de MM.
+les préfets; et, sans imposer partout un ordre toujours le même, une
+organisation systématique et uniforme, qui s'accorderaient mal avec les
+besoins et les ressources particulières de chaque localité, j'ai rédigé
+cependant des instructions générales qui peuvent s'appliquer également à
+toutes les recherches et à tous les pays, et qui seront adressées à tous
+les correspondants de mon ministère.
+
+Dans les lieux où je ne pourrai obtenir le concours de quelques
+correspondants propres à ce genre de travail, je tâcherai d'y suppléer
+en envoyant des commissaires spéciaux déjà exercés, et dont le mérite me
+soit bien connu. Du reste, j'accueillerai avec empressement toutes les
+communications, toutes les propositions. Je sais que beaucoup d'hommes
+modestes et laborieux vivent dispersés et presque ignorés sur notre
+territoire, prêts à mettre leur savoir et leur zèle à la disposition
+d'une administration bienveillante. Je serai attentif à les chercher et
+heureux de les découvrir. Le comité central se tiendra constamment au
+courant des diverses recherches qui seront entreprises à Paris et dans
+les départements. Il dirigera, par des instructions particulières, tous
+les travaux que j'aurai prescrits ou autorisés; il transmettra aux
+correspondants du ministère les renseignements qui leur seront
+indispensables pour juger de la valeur réelle de telles ou telles
+archives, de tels ou tels manuscrits. Aussitôt qu'une découverte
+importante aura été signalée à mon attention, l'un des membres du comité
+sera chargé spécialement de l'examiner, de s'entendre avec la personne
+qui m'aura adressé cette communication, de rechercher toutes les
+pièces relatives au même sujet qui pourraient exister dans d'autres
+collections; et toutes les fois que, après cet examen, la publication
+de tel ou tel manuscrit, de telle ou telle pièce, aura été jugée
+convenable, elle aura lieu sous la surveillance du comité, soit par les
+soins directs de l'un de ses membres, soit par une révision attentive du
+travail de ses correspondants.
+
+Tel est, Sire, dans ses traits essentiels, le plan que je crois devoir
+adopter. L'exécution en est déjà commencée, et je puis en indiquer à
+Votre Majesté les premiers et prochains résultats.
+
+Les archives de plusieurs villes du royaume sont en assez bon ordre et
+assez bien connues pour qu'on ait pu s'y livrer immédiatement à d'utiles
+travaux. La bibliothèque publique de Besançon est, depuis longtemps,
+dépositaire des papiers du principal ministre de Charles-Quint et de
+Philippe II, d'un homme qui a été mêlé à toutes les grandes affaires
+du XVIe siècle, du cardinal Perrenot de Granvelle. Ce vaste recueil se
+compose des correspondances de ce ministre, des notes de ses agents, et
+de toutes les pièces relatives à son administration dans les Pays-Bas
+et dans le royaume de Naples. Il n'a été connu des savants, jusqu'à ce
+jour, que par l'ébauche d'un catalogue imprimé, et par la courte analyse
+de quelques pièces, que l'on doit à un religieux bénédictin du
+XVIIIe siècle. J'ai formé à Besançon, sous la présidence du savant
+bibliothécaire de cette ville, M. Weiss, une commission chargée de
+procéder à l'analyse complète de ces matériaux. Elle en fera le
+dépouillement et mettra à part ceux qui présentent assez d'intérêt pour
+être livrés à la publicité. J'espère que bientôt une partie considérable
+de ces pièces historiques sera préparée pour l'impression.
+
+Les riches et précieuses archives des anciens comtes de Flandre sont
+conservées à Lille: elles contiennent des documents qui remontent
+jusqu'au XIe siècle. Je prends des mesures, de concert avec M. le
+préfet du Nord, pour faire explorer ces archives, et en tirer tous les
+documents qui paraîtraient dignes d'être mis en lumière.
+
+Les restes des anciennes archives du Roussillon sont conservés à
+Perpignan: on y trouvera des renseignements intéressants pour l'histoire
+de cette province et pour celle des relations des rois de France avec
+les rois d'Aragon. Des spoliations nombreuses et une longue négligence,
+dont ces archives sont enfin préservées, grâce au zèle du bibliothécaire
+de la ville de Perpignan, ne les ont pas tellement appauvries qu'elles
+ne puissent encore offrir des pièces importantes.
+
+A Poitiers, où sont déposées les archives de l'ancienne province
+d'Aquitaine, j'ai envoyé, avec le titre d'archiviste de la ville, un des
+élèves les plus distingués de l'école des Chartes, M. Redet. M. Chelles,
+élève de la même école, a été également envoyé à Lyon avec le même
+titre.
+
+Dans les bibliothèques et les archives de Paris, les travaux sont déjà
+en pleine activité, et promettent d'importants résultats.
+
+Le département des manuscrits, à la Bibliothèque royale, dépôt immense
+de matériaux de toute espèce, est, pour la première fois, livré à une
+exploration générale et régulière. Il présente des corps d'ouvrages
+rédigés, tantôt par des hommes instruits sur des sujets divers de notre
+histoire, tantôt par des personnes qui ont voulu transmettre à la
+postérité le détail des affaires auxquelles elles ont pris part. On y
+trouve aussi des recueils de pièces détachées en nombre considérable,
+formant des sources de documents authentiques sur presque tous les
+sujets. Des collections rassemblées par des particuliers dont elles ont
+conservé les noms, celles de _Colbert_, de _Dupuy_, de _Brienne_, de
+_Gaignières_, de _Baluze_, du _président de Mesmes_, et plusieurs
+autres, y ont été déposées dans leur intégrité après la mort de leurs
+possesseurs. Des jeunes gens exercés à ce genre d'étude sont
+chargés, sous la surveillance et la direction des conservateurs, MM.
+Champollion-Figeac et Guérard, d'explorer ces mines fécondes, et de
+signaler les manuscrits divers, mémoires ou autres pièces, qui leur
+paraîtraient dignes de publication, pour que le comité en fasse ensuite
+l'objet d'un examen spécial. Déjà plusieurs ouvrages ont été puisés à
+cette source, et sont livrés aux personnes chargées d'en préparer la
+publication. Je citerai, entre autres, une réunion de notes curieuses,
+écrites de la main même du cardinal de Mazarin, et relatives aux
+incidents journaliers de sa conduite pendant les guerres de la Fronde.
+Ces notes, écrites le plus souvent en italien et d'une façon fort
+abrégée, seront publiées avec une traduction française et les
+éclaircissements nécessaires.
+
+Un journal des États généraux tenus à Tours en 1484, dont la
+Bibliothèque royale possède plusieurs copies, a été rédigé en latin par
+Jean Masselin, l'un des membres de ces États. Les nombreux détails qu'il
+fournit sur les discussions, les usages et les idées politiques de ce
+temps ont été, en grande partie, ignorés de nos historiens. Quelques-uns
+se sont contentés de le faire connaître par des extraits que les autres
+ont copiés. Il sera publié, pour la première fois, dans son texte
+original, et accompagné d'une traduction.
+
+Un monument important de la langue, de la poésie et de l'histoire d'un
+temps déjà reculé, est une vaste chronique en vers de la guerre des
+Albigeois, écrite dans la langue du pays, à une époque très-voisine
+encore de cet événement, par un auteur qui avait été témoin des faits
+qu'il raconte. C'est une source de renseignements également intéressants
+pour les philologues et pour les historiens, et aussi l'un des plus
+curieux monuments littéraires du XIIIe siècle. Le soin de sa publication
+est confié à M. Fauriel.
+
+Après la paix de 1763, M. de Bréquigny fut envoyé à Londres avec un
+bureau composé de sept personnes, pour y prendre copie de toutes les
+pièces déposées aux archives de la Tour de Londres qui pouvaient se
+rapporter à l'histoire de France. Ce travail dura plusieurs années; il
+a produit une collection d'environ cent cinquante volumes in-folio
+de copies de documents divers concernant celles de nos provinces qui
+avaient été rangées longtemps sous la domination anglaise. Les originaux
+de plusieurs de ces documents se sont perdus depuis à la Tour de
+Londres. La nature de ces recherches, leur étendue, et jusqu'aux
+événements qui ont eu lieu depuis qu'elles ont été accomplies, tout
+contribue à donner à cette immense collection un intérêt que le temps
+n'a fait qu'accroître. J'ai ordonné le dépouillement de ce recueil
+déposé maintenant à la Bibliothèque du Roi; chacun des documents qu'il
+renferme sera successivement examiné; ceux qui n'ont point encore été
+publiés, et qui néanmoins mériteront de l'être, seront relevés, classés
+et mis au jour.
+
+Une autre collection, que je crois propre à jeter des lumières nouvelles
+sur l'histoire politique de l'ancienne monarchie française, sera celle
+des chartes concédées aux villes et aux communes par les rois et les
+seigneurs, du XIe au XVe siècle. Ces chartes sont en grand nombre; elles
+embrassent presque toute l'étendue de la France, et la teneur en est
+fort variée. Plusieurs ont déjà été publiées, mais beaucoup d'autres
+n'ont point vu le jour; et peut-être ces dernières ne sont-elles pas
+les moins curieuses et les moins importantes. La Bibliothèque du Roi en
+possède une collection formée par les soins de Dupuy, et qui remplit
+quelques volumes in-folio. Elle sera soumise à une sévère analyse: on
+évitera de produire ce qui est déjà connu; on y ajoutera les pièces et
+les documents nécessaires pour la compléter. Enfin, j'ai l'intention d'y
+faire joindre les chartes et constitutions primitives des différentes
+corporations, maîtrises et sociétés particulières établies en France, de
+telle sorte que cette collection rapproche et mette dans tout leur
+jour les nombreuses et diverses origines de la bourgeoisie française,
+c'est-à-dire les premières institutions qui ont servi à affranchir et
+à élever la nation. Ce travail s'exécutera sous la direction de M.
+Augustin Thierry.
+
+Les archives générales du royaume, compulsées en même temps et de la
+même manière que la Bibliothèque du Roi, fourniront un grand nombre de
+pièces détachées, actes de l'autorité publique, relations d'événements
+particuliers, diplômes, chartes et autres monuments authentiques propres
+à jeter de nouvelles lumières sur les points les plus obscurs de notre
+histoire, et à corriger souvent des versions fautives ou incomplètes.
+
+Les archives spéciales des différents ministères nous promettent encore
+de plus importantes richesses; ces matériaux doivent être exploités
+avec prudence et discernement: aussi nos recherches s'adresseront-elles
+exclusivement aux époques qui peuvent être considérées comme tombées
+dans le domaine de l'histoire. Mais nous trouverons dans ces limites de
+quoi exciter et satisfaire la plus avide curiosité des savants et du
+public. MM. les directeurs de ces précieux dépôts ont bien voulu me
+promettre leur concours le plus empressé.
+
+Les archives du ministère des affaires étrangères, classées avec un
+ordre parfait, forment le dépôt historique le plus considérable par
+l'abondance et la valeur de ses documents. Les publications que je me
+propose d'y puiser s'exécuteront par les soins du directeur, M. Mignet,
+qui a déjà préparé un recueil important et étendu destiné à en commencer
+la série. Les longues et curieuses négociations relatives à la
+succession d'Espagne, ouverte par la mort de Charles II, seront l'objet
+de ce recueil. Entamées immédiatement après le traité des Pyrénées
+en 1659, elles n'ont été terminées qu'en 1713, à l'époque où la
+paix d'Utrecht vint fixer enfin le droit public de l'Europe et sa
+distribution territoriale sur de nouvelles bases. Cette publication
+fera connaître la marche progressive des grands événements qui en sont
+l'objet, et mettra pour la première fois au jour, dans toute sa réalité
+et toute son étendue, la politique de Louis XIV.
+
+Les archives du dépôt de la guerre seront consultées en même temps que
+celles des affaires étrangères, et les renseignements empruntés à ces
+deux sources différentes seront rapprochés entre eux et comparés les uns
+avec les autres. Ainsi, tandis que l'on recherchera, dans les archives
+de notre diplomatie, tout ce qui se rapporte aux négociations
+qu'entraîna l'affaire de la succession d'Espagne, le dépôt de la guerre
+mettra à notre disposition l'histoire des campagnes qui suivirent et
+secondèrent ces négociations, accompagnée de la correspondance de Louis
+XIV, de Philippe V, du duc d'Orléans, du maréchal de Berwick et du duc
+de Vendôme.
+
+A ces dernières publications seront joints les cartes et plans
+nécessaires pour l'intelligence des opérations militaires; M. le
+directeur du dépôt actuel de la guerre a bien voulu m'offrir les riches
+matériaux de ce genre qu'il a recueillis lui-même. Ils seront mis au
+jour par ses soins personnels et sous sa surveillance.
+
+Des travaux analogues seront exécutés aussi dans les archives du
+ministère de la marine: l'état de notre marine, l'histoire de nos
+campagnes maritimes ou des grandes batailles navales, celle de nos
+colonies depuis plus de cent cinquante ans, y sont conservés dans des
+collections authentiques dont le choix sera fait par des hommes versés
+dans cette étude toute spéciale.
+
+Après l'histoire politique, l'histoire intellectuelle et morale du pays
+a droit également à notre attention; c'est aussi une grande et belle
+partie des destinées d'un peuple que la série de ses efforts et de ses
+progrès dans la philosophie, les sciences et les lettres. Sans doute
+l'abondance et le caractère spécial des monuments de ce genre doivent
+nous prescrire à cet égard quelque réserve; ils ne sauraient être
+accueillis facilement ni en très-grand nombre dans une collection dont
+l'histoire proprement dite est l'objet dominant. Mais les ouvrages qui,
+à certaines époques, ont fortement agité les esprits et exercé une
+action puissante sur le développement intellectuel des générations
+contemporaines, ceux qui ont ouvert, dans le mouvement des idées, une
+ère nouvelle, ceux enfin qui, sous une forme purement littéraire, nous
+révèlent des moeurs oubliées, des usages ou des faits sociaux dont on
+avait perdu la trace, de tels ouvrages se rattachent de bien près à
+l'histoire; et si nous découvrions quelques monuments de ce genre, nous
+croirions devoir nous empresser de les publier, en en formant dans la
+collection générale une série particulière.
+
+Je puis déjà, Sire, signaler en ce genre à Votre Majesté une découverte
+récente et d'un haut intérêt pour les personnes qui se vouent à l'étude
+de la philosophie et de son histoire parmi nous. Le manuscrit du fameux
+ouvrage d'Abailard, intitulé le _Oui et non (Sic et non)_, vient d'être
+retrouvé dans la bibliothèque d'Avranches. Ce livre, qu'on croyait
+irréparablement perdu, est celui qui donna lieu à la condamnation
+d'Abailard, au concile de Sens, en 1140. M. Cousin en surveillera la
+publication.
+
+Enfin, Sire, l'histoire des arts doit occuper une place dans ce vaste
+ensemble de recherches qui embrasse toutes les parties de l'existence
+et des destinées nationales. Aucune étude peut-être ne nous révèle plus
+vivement l'état social et le véritable esprit des générations passées
+que celle de leurs monuments religieux, civils, publics, domestiques,
+des idées et des règles diverses qui ont présidé à leur construction,
+l'étude, en un mot, de toutes les oeuvres et de toutes les variations de
+l'architecture qui est à la fois le commencement et le résumé de tous
+les arts.
+
+Je me propose, Sire, de faire incessamment commencer un travail
+considérable sur cette matière: je m'appliquerai à faire dresser un
+inventaire complet, un catalogue descriptif et raisonné des monuments
+de tous les genres et de toutes les époques qui ont existé ou existent
+encore sur le sol de la France. Un tel travail, en raison de sa nature
+spéciale, de son importance et de sa nouveauté, doit demeurer distinct
+des autres travaux historiques dont je viens d'entretenir Votre Majesté;
+aussi mon intention est-elle d'en confier la direction à un comité
+spécial, et d'en faire l'objet de mesures particulières que j'aurai
+l'honneur de proposer à Votre Majesté.
+
+Telles sont, Sire, les mesures que j'ai prises, préparées ou projetées
+pour assurer l'accomplissement de la grande entreprise au sujet de
+laquelle le vote des Chambres a répondu aux vues de Votre Majesté. Cette
+entreprise ne doit pas être un effort accidentel et passager; ce sera un
+long hommage et, pour ainsi dire, une institution durable en l'honneur
+des origines, des souvenirs et de la gloire de la France. J'ose espérer
+que, grâce au savant et zélé concours des personnes qui veulent bien me
+seconder, les premiers résultats ne se feront pas longtemps attendre et
+ne seront pas indignes de la noble pensée dont Votre Majesté a daigné me
+confier l'exécution.
+
+Je suis avec le plus profond respect,
+Sire,
+De Votre Majesté,
+Le très-humble et très-obéissant serviteur et fidèle sujet,
+
+Le ministre de l'instruction publique,
+
+Guizot.
+
+
+
+X
+
+_Rapport à M. le comte Pelet de la Lozère, ministre de l'instruction
+publique, sur l'état des travaux relatifs à la collection des documents
+inédits concernant l'histoire de France_.
+
+(23 mars 1836.)
+
+Monsieur le ministre,
+
+Depuis la dernière réunion du comité, les travaux historiques entrepris
+par les ordres de M. le ministre, votre prédécesseur, n'ont pas été
+interrompus. Ces travaux, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous
+l'expliquer, sont de deux sortes: la _recherche_ des documents et leur
+_publication_; cette division est indiquée par le texte même de la loi
+des finances, qui ouvre au ministère de l'instruction publique un crédit
+spécial pour recueil et publication des monuments inédits relatifs à
+l'histoire de France.
+
+La recherche des documents comprend le dépouillement et le classement
+des collections diverses de manuscrits, l'analyse des pièces qui
+paraissent dignes d'attention, et l'examen des propositions adressées au
+ministre.
+
+Parmi les publications, il en est qui sont terminées, d'autres qui sont
+seulement commencées, quelques-unes enfin qui ont été prescrites
+par arrêtés ministériels, et dont les matériaux ne sont pas encore
+suffisamment préparés pour l'impression.
+
+Je me propose de mettre sous vos yeux, dans ce rapport, la situation
+actuelle des travaux historiques entrepris sous la direction du premier
+comité, afin que vous puissiez apprécier par vous-même, monsieur le
+ministre, ce qui a été fait jusqu'à ce jour, et ce qu'il conviendra de
+faire ultérieurement.
+
+Il n'y a qu'une seule publication qui soit véritablement terminée, c'est
+celle du _Journal des États-généraux de_ 1484, par Jehan Masselin.
+L'ouvrage a été imprimé et livré au public depuis trois mois.
+
+Les tomes I et II des _Négociations relatives à la succession d'Espagne_
+ont été mis au jour par M. Mignet, ainsi que le 1er tome du _Recueil
+de pièces pour servir à l'histoire de la guerre de la succession
+d'Espagne_, par M. le général baron Pelet, directeur du dépôt de la
+guerre. Le travail nécessaire à l'achèvement de ces deux grandes
+publications se poursuit sans relâche.
+
+Un volume intitulé: _Journal des séances du conseil du roi Charles VIII_
+va paraître immédiatement; M. Fallot a bien voulu se charger de rédiger
+une introduction à cet ouvrage.
+
+Plusieurs autres ouvrages sont livrés à l'impression:
+
+1° _L'Histoire en vers de la croisade contre les hérétiques albigeois_,
+traduite sur le texte provençal par M. Fauriel;
+
+2° _Un choix de lettres de rois, reines, princes et princesses de
+France_, par M. Champollion-Figeac, extraites des copies de Bréquigny;
+
+3° _La chronique du religieux de Saint-Denis._
+
+MM. Fauriel et Champollion voudront bien expliquer au comité à quel
+degré d'avancement leur travail est parvenu.
+
+M. Ravenel a terminé son travail sur _les carnets de Mazarin_; il a
+joint au texte de ces carnets divers papiers inédits de Mazarin, sa
+correspondance avec Colbert, et plusieurs autres pièces relatives aux
+troubles de la Fronde.
+
+M. le ministre de l'instruction publique n'a point encore donné
+l'autorisation nécessaire pour l'impression du travail de M. Ravenel; il
+serait bon de prendre, à cet égard, l'avis du comité, dans sa prochaine
+séance.
+
+M. Francisque Michel poursuit la publication de la _Chro__nique en vers
+des ducs de Normandie_, par Benoît de Sainte-Maure, dont il a recueilli
+le texte dans son dernier voyage en Angleterre.
+
+Je ne mentionnerai pas ici la publication presque entièrement terminée
+des ouvrages inédits d'Abailard, par M. Cousin, le second comité
+étant spécialement chargé de la direction de tout ce qui concerne la
+littérature, la philosophie, les sciences et les arts, dans leurs
+rapports avec l'histoire générale.
+
+M. le ministre, votre prédécesseur, a autorisé récemment la publication
+de plusieurs autres ouvrages qu'il a jugés dignes d'intérêt.
+
+M. Jules Desnoyers, membre du premier comité, a été chargé de rédiger
+un _Exposé critique des recherches entreprises en France à toutes les
+époques, et qui ont eu pour but l'étude et la publication des anciens
+monuments de l'histoire nationale_. Ce travail est destiné à servir
+d'analogue à celui qui a été confié à M. Sainte-Beuve, _sur l'histoire
+de la critique littéraire_.
+
+Les Bénédictins de Solesmes, réunis en société sous la direction de M.
+l'abbé Guéranger, chanoine de la ville du Mans, ont reçu la mission de
+continuer le recueil intitulé: _Gallia christiana_. Ils travailleront
+d'abord, pendant un an, à la rédaction du volume pour lequel ils ont
+déjà rassemblé un nombre considérable de matériaux. Le comité, après
+avoir examiné le résultat de ces travaux, décidera s'il convient de leur
+confier cette entreprise pour un temps plus long.
+
+M. Tommaseo publiera, sous la direction de M. Mignet, _les Relations
+des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France_, pendant le XVIe
+siècle.
+
+M. Claude fait imprimer, sous la direction et la surveillance de M.
+Guérard, _le Cartulaire de l'abbaye de Saint-Bertin._ Quand cet ouvrage
+aura été mis au jour, le même travail aura lieu pour _le Cartulaire de
+l'église de Notre-Dame de Chartres_.
+
+Le dépouillement des manuscrits de la Bibliothèque royale, confié à M.
+Champollion-Figeac, a donné d'importants résultats pendant le cours de
+l'année 1835; depuis un mois, ce service a été complètement
+réorganisé, sept personnes y sont employées au lieu de douze, et trois
+principalement ont pour fonction spéciale de recueillir et d'analyser
+les pièces qui contiennent des documents précieux pour l'histoire de
+France.
+
+La commission instituée à Besançon, sous la présidence de M. Weiss,
+continue le dépouillement des papiers manuscrits du cardinal de
+Granvelle.
+
+M. Leglay poursuit son travail sur les manuscrits déposés aux archives
+de Lille et de Cambray.
+
+M. de Courson exécute des recherches semblables à Rennes, de concert
+avec M. Maillet, bibliothécaire de cette ville.
+
+La correspondance des départements a donné, depuis quelque temps,
+d'utiles renseignements. Je vais vous exposer en peu de mots,
+monsieur le ministre, le résumé des travaux les plus importants des
+correspondants du ministre.
+
+M. Maillard de Chambure, correspondant pour le département de la Côte
+d'Or, adresse (29 juin 1835) une notice sur _le manuscrit de l'histoire
+de Saint Jean de Réôme_, lequel provient de l'abbaye de Moutiers-Saint
+Jean, où il était mal à propos désigné sous le titre de Cartulaire de
+Réôme.
+
+Le même correspondant fait part (24 juillet 1835) de la découverte qu'il
+a faite, dans la bibliothèque de l'Académie des sciences de Dijon,
+de deux manuscrits, dont l'un, qui a appartenu à la bibliothèque du
+président Bouhier, est intitulé: _Journal de ce qui s'est passé en
+Bourgogne, durant la Ligue de_ 1571 à 1601, _par le sieur Pépin,
+chanoine musical de la sainte chapelle de Dijon_, petit in-4°, mentionné
+dans la bibliothèque historique, n° 38,897.--Le second manuscrit a pour
+titre: _Mémoire de ce qui s'est passé au Parlement de Dijon, du_ 10
+_novembre_ 1574 _au_ 3 _juillet_ 1602, _par Gabriel Breunot, conseiller
+au Parlement_. Grand in-8°, n° 33,053.
+
+M. Piers, correspondant à Saint-Omer, envoie la continuation de ses
+notices sur les manuscrits que possède la bibliothèque historique de
+cette ville. Celles qu'il adresse aujourd'hui sont relatives aux
+n° 249: _Cyrilli Alexandrini Thesaurus;_---n° 750: _Cartularium
+Folciami_;--n° 769: _vita beati Petri, Tharantasiensis archipiscopi_.
+Enfin, il indique encore les suivants: _Vita beatoe Marioe de
+Onyaco--Genealogia comitum Flandrensium,_ etc. M. Piers joint à ces
+renseignements une notice biographique sur l'abbaye de Clairmarais avec
+la description de l'Église; cette dernière partie se rapporte plutôt aux
+travaux spéciaux du second comité.
+
+M. Maurice Ardant jeune, président du tribunal de commerce de Limoges,
+adresse une copie d'un manuscrit intitulé: _De l'affranchissement des
+habitants de Rochechouart et de la création de leur commune en 1296_.
+
+M. le docteur Leglay, en poursuivant ses investigations dans les
+archives et les bibliothèques du département du Nord, a trouvé plusieurs
+manuscrits qu'il a jugés dignes d'attention, et qui mériteraient,
+suivant lui, d'être imprimés et publiés par le gouvernement, sinon
+en totalité, du moins en grande partie. Il a signalé d'abord deux
+chapitres, inédits jusqu'à ce jour, de la chronique de Molinet.
+Peut-être conviendrait-il d'ordonner la copie de ces fragments, afin de
+les publier plus tard dans un recueil de pièces diverses. Les mémoires
+de Robert d'Esclaibes, gentilhomme de Hainaut, qui servait dans l'armée
+de la Ligue du temps de Henri III et de Henri IV, ont été signalés par
+M. Leglay; ceux du baron de Fuverdin, formant au moins dix gros volumes,
+lui ont paru contenir aussi une foule de renseignements intéressants
+et souvent inconnus sur les affaires publiques du XVIIe siècle. Si le
+comité croyait devoir donner suite aux propositions de M. Leglay, il
+ajouterait de nouveaux détails sur ces deux ouvrages à ceux que renferme
+déjà la lettre adressée par lui à M. le Ministre de l'instruction
+publique. On s'est borné provisoirement à remercier M. Leglay des
+communications qu'il avait faites au Ministre; on lui répondra d'une
+manière plus précise lorsque vous aurez consulté le comité à ce sujet.
+
+M. Jouffroy et M. Weiss ont indiqué aussi, comme un monument historique
+d'une haute importance, une _Histoire en 16 livres, des guerres de la
+Franche-Comté de 1632 à 1642, par le sieur Girardot de Beauchemin_,
+conseiller au Parlement de Dôle, et membre du gouvernement de la
+province à cette époque. Cet ouvrage intéresse non-seulement par
+l'exposé des faits qu'il raconte, mais encore par un style vif et animé,
+par la représentation fidèle de l'esprit du temps, et une intelligence
+remarquable des événements politiques. M. le ministre, votre
+prédécesseur a autorisé M. Weiss à s'occuper de la publication de cette
+histoire; il lui a demandé, toute fois, quel plan de travail il comptait
+suivre, à quelle époque il pourrait se mettre à l'oeuvre, et combien de
+temps serait nécessaire pour l'achèvement de cette entreprise. M. Weiss
+n'a point encore envoyé sa réponse.
+
+Divers documents, faisant partie des papiers inédits du cardinal
+Granvelle, ont été recueillis à Bruxelles par M. le baron de Reiffenberg
+et M. Gachard, archiviste de Belgique; ils ont bien voulu nous adresser
+ces documents qui ont été mis à la disposition de la commission de
+Besançon.
+
+M. Larrigaudière, relieur à Moissac (Tarn-et-Garonne), et possesseur
+d'un certain nombre de chartes et de manuscrits relatifs à l'abbaye de
+Moissac, propose de vendre ces documents au gouvernement. M. le ministre
+de l'instruction publique n'a pu obtenir encore, sur la valeur des
+pièces qu'on lui offrait, des renseignements suffisants pour être en
+mesure de prendre aucune décision à cet égard. Il n'y a d'ailleurs aucun
+fonds au budget du ministère qui puisse être appliqué à des dépenses de
+cette nature. Si l'on employait, à l'achat des pièces historiques qui
+sont tombées entre les mains des particuliers, le crédit destiné aux
+travaux de recherche et de publication, ce crédit, déjà fort borné,
+serait bientôt insuffisant; et le ministère ne pouvant, d'ailleurs,
+conserver dans ses archives les documents qu'il aurait achetés, se
+trouverait obligé de les donner à des établissements qui doivent
+eux-mêmes avoir des fonds pour des acquisitions de cette nature. M.
+Larrigaudière a donc gardé ses manuscrits; il menace _de les employer
+aux travaux de son état_; ce sont là les expressions dont il se sert; il
+n'est pas inutile, je pense, d'appeler sur cette affaire l'attention du
+comité.
+
+M. Buchon adresse un rapport sur plusieurs manuscrits de George
+Chastelain, qu'il dit avoir découverts en visitant les bibliothèques de
+l'ancienne Flandre. Il n'y a plus lieu de s'occuper des propositions de
+M. Buchon; depuis l'époque où il a écrit au Ministre à ce sujet, il a
+annoncé l'intention de publier ces documents pour son propre compte,
+dans la collection générale qu'il a entrepris de mettre au jour.
+
+M. de Formeville, conseiller à la Cour royale de Caen et correspondant
+du ministère, communique l'inventaire des documents qu'il a recueillis
+dans divers dépôts publics et particuliers du département du Calvados.
+La lettre de M. de Formeville et les indications qui s'y trouvaient
+jointes ont été examinées avec le plus grand soin par M. Champollion, et
+d'après l'avis que M. Champollion a bien voulu donner au ministre, de
+nouvelles instructions ont été adressées à M. de Formeville, dont on
+attend maintenant la réponse.
+
+M. Maillet, correspondant du ministère et bibliothécaire de la ville
+de Rennes, annonce qu'il existe, dans une petite commune, située à six
+lieues de cette ville, un manuscrit de 1225, contenant des concessions
+de privilèges faites par le duc Pierre, dit de Mauclerc, et confirmées
+par ses successeurs. D'autres communications de M. Maillet ont été
+examinées par M. Fallot. On attend la réponse que M. Maillet doit
+adresser au ministère consécutivement aux instructions spéciales qu'il a
+reçues depuis cette époque.
+
+M. le baron de Gaujal, premier président de la Cour royale de Limoges,
+informe M. le ministre qu'il est parvenu à réunir la collection complète
+des coutumes et privilèges des villes de l'ancienne province du
+Rouergue, depuis le commencement du XIIe siècle jusqu'à la fin du XIVe.
+Il pense que ces documents offrent assez d'intérêt pour être publiés aux
+frais de l'État dans la collection des monuments inédits de l'histoire
+de France.
+
+M. Adhelm Bernier propose de publier, à la suite du journal des séances
+du conseil privé du roi Charles VIII, les pièces suivantes qu'il assure
+être inédites:
+
+1° Un document original concernant les ducs de Lorraine, entre autres
+celui qui figure principalement dans le conseil privé de Charles VIII;
+
+2° Poésies historiques sur Charles VIII, qui se composent de la
+prophétie du roi Charles VIII par Guilloche, et d'une satyre intitulée:
+_L'aisnée fille de Fortune, ou louange d'Anne de Beaujeu_.
+
+Monsieur le ministre n'ayant point de renseignements précis sur les
+monuments indiqués par M. Bernier, et se proposant, d'une autre part,
+de publier très-prochainement le journal du Conseil privé, a renvoyé à
+l'examen du comité les nouvelles propositions de M. Bernier.
+
+Le même M. Bernier transmet au ministre la chronique inédite de Gaston
+IV, comte de Foix, gouverneur, pour Charles VIII et Louis XI, de la
+province de Guyenne, écrite par Guillaume Leseur, son domestique, et
+copiée sur le manuscrit unique de la Bibliothèque Royale.
+
+M. le baron Laugier de Chartrouse, correspondant et ancien maire de la
+ville d'Arles, transmet une notice sur un grand nombre de documents
+historiques tirés des archives de la ville d'Arles. M. de Chartrouse ne
+donne guère que des titres; si l'un de messieurs les membres du comité
+voulait bien prendre la peine de les examiner, on pourrait, demander a
+M. de Chartrouse des détails plus étendus et plus circonstanciés.
+
+M. Henri, correspondant et bibliothécaire de la ville de Perpignan, fait
+connaître le résultat des recherches auxquelles il s'est livré dans
+divers dépôts d'archives. Les renseignements qu'il fournit sont
+trop vagues pour qu'il ait été possible d'accéder, sur cette simple
+information, au désir exprimé par M. Henri, qui demandait une allocation
+spéciale pour poursuivre ses recherches.
+
+M. Léchaudé d'Anisy, correspondant à Caen, donne des renseignements
+sur les débris des archives de l'abbaye de Savigny, déposés à la
+sous-préfecture de Mortain. M. le ministre avait spécialement chargé M.
+Léchaudé d'Anisy d'examiner ces pièces, sur lesquelles on avait appelé
+son attention. Il reste démontré qu'elles sont loin d'avoir l'importance
+qu'on leur supposait.
+
+M. Legonidec, qui s'est livré depuis longtemps à une étude approfondie
+des dialectes breton et gallois, prie M. le ministre de lui faire
+délivrer une commission pour la recherche des monuments celtiques, des
+manuscrits, chartes, etc., qui pourront se trouver dans la Bretagne
+et les provinces qui l'avoisinent. M. le ministre a décidé que cette
+proposition serait soumise au comité.
+
+M. Ollivier, correspondant de Valence (Drôme), adresse un rapport fort
+étendu sur les manuscrits relatifs à l'histoire de France que possède la
+ville de Grenoble. Une indemnité a été accordée à M. Ollivier, et il a
+été chargé de continuer ses travaux de dépouillement.
+
+M. Chambaud, secrétaire de l'administration du musée Calvet à Avignon,
+a entrepris, par les ordres de M. le préfet de Vaucluse et avec
+l'autorisation du ministre, le dépouillement des archives communales de
+ce département; il communique, dans une première lettre, les résultats
+de son travail.
+
+Enfin, monsieur le ministre, des missions particulières ont été confiées
+à quelques personnes.
+
+M. Michelet a relevé les catalogues des manuscrits que possèdent les
+bibliothèques de Poitiers, La Rochelle, Angoulême, Bordeaux, Toulouse,
+Limoges et Bourges; un rapport détaillé de M. Michelet a été remis par
+lui à M. le ministre de l'instruction publique.
+
+Un autre rapport a été fait par M. Granier de Cassagnac, chargé de faire
+une tournée dans quelques départements du sud-ouest de la France,
+à l'effet de vérifier la situation des archives et le travail des
+correspondants.
+
+M. Dugua, correspondant pour le département de Vaucluse, a fait
+connaître aussi les résultats du travail auquel il s'est livré, par
+ordre du ministre, sur les manuscrits historiques de la bibliothèque de
+Carpentras, et sur ceux qui appartiennent à M. Requien d'Avignon.
+
+Tels sont, monsieur le ministre, les travaux terminés, commencés ou
+proposés. Je n'ai rien à dire de tout ce qui est terminé. Pour ce
+qui est commencé, il s'agit de poursuivre; le zèle éclairé des
+collaborateurs du ministère n'a pas besoin d'être stimulé, puisque,
+chaque jour, un progrès remarquable se fait sentir dans leurs travaux.
+Quant aux propositions diverses qui vous ont été faites, le comité les
+examinera successivement, et verra ce qu'il y aura lieu de faire pour
+chacune d'elles. Je me bornerai à vous faire remarquer que les fonds
+alloués au budget pour les travaux historiques, bien loin d'excéder les
+besoins, seraient, au contraire, insuffisants si l'administration ne se
+faisait un devoir d'ajourner un grand nombre d'entreprises utiles, si
+elle accordait seulement, à toutes les personnes qu'elle emploie, des
+indemnités convenables et méritées. Sur tous les points du royaume, de
+longues et pénibles recherches s'exécutent sans relâche; il n'est
+point un seul dépôt de quelque importance qui ne soit exploré avec une
+activité d'autant plus digne d'éloges qu'elle est presque toujours
+désintéressée. L'amour de la science suffit seul à tant de travaux. Vous
+penserez sans doute, monsieur le ministre, qu'il est de l'honneur, je
+dirai plus, qu'il est du devoir du Gouvernement de s'associer de plus en
+plus à ces nobles efforts, en les secondant par tous les moyens qui sont
+en son pouvoir, en augmentant surtout les ressources nécessaires pour
+garantir leur durée et assurer leur succès.
+
+Le chef de la 3e division,
+
+Signé: Hippolyte Royer-Collard.
+
+
+XI
+
+_Tableau comparatif des lois rendues de 1830 à 1837, les unes pour
+la résistance au désordre et la défense du pouvoir, les autres pour
+l'extension et la garantie des libertés publiques_.
+
+Lois pour la résistance au désordre Lois pour l'extension et la
+et la défense du pouvoir. garantie des libertés publiques.
+
+1830. 1830
+
+_10 décembre_. Loi sur les affiches, _12 septembre_. réélection des
+Loi sur la afficheurs et crieurs députés nommés à des fonctions
+publics. publiques.
+
+1831. _8 octobre_. Loi sur l'application
+ du jury aux délits de la presse
+_8 avril_. Loi sur le cautionnement et aux délits politiques.
+des journaux ou écrits périodiques,
+modifiant l'article 1er de la loi _11 octobre_. Loi relative au vote
+du 14 décembre 1830. annuel du contingent de l'armée.
+
+--Loi sur la procédure en matière _24 décembre_. Loi qui réduit le
+de délits de la presse, cautionnement et le droit de
+d'affichage et de criage publics. timbre des journaux.
+
+_10 avril_. Loi sur les attroupe- 1831
+ments. _8 février_. Loi qui met les
+ traitements du culte israélite
+1832. à la charge de l'état.
+
+_avril_. Loi qui autorise le _4 mars_. Loi sur la composition
+gouvernement à suspendre des cours d'assises et la
+pour un an l'élection des déclaration du jury.
+conseils municipaux dans
+certaines communes. _21 mars_. Loi sur l'organisation
+ municipale.
+1834.
+_16 février_. Loi sur les crieurs _22 mars_. Loi sur la garde
+publics. nationale.
+
+ _19 avril_. Loi sur l'élection
+_23 février_. Loi qui confère aux de la chambre des députés.
+maréchaux-des-logis et brigadiers
+de gendarmerie dans huit 1832
+départements de l'ouest les
+pouvoirs d'officiers de police _16 avril_. Loi qui donne au
+judiciaire (temporaire). gouvernement la faculté d'autoriser
+ les mariages entre beaux-frères
+_10 avril_. Loi sur les associa- et belles-soeurs.
+tions.
+ _28 avril_. Loi contenant des
+_24 mai_. Loi contre les modifications au code pénal et
+fabricants, débitants, au code d'instruction criminelle.
+distributeurs et détenteurs
+d'armes et munitions de guerre. 1833
+
+ _24 avril_. Loi sur l'exercice des
+1835. droits civils et politiques
+ dans les colonies.
+_9 septembre_. Loi sur les crimes, --Loi sur le régime législatif
+délits et contraventions de dans les colonies.
+la presse et autres moyens
+de publication. _22 juin_. Loi sur l'organisation
+--Loi sur les cours d'assises. des conseils généraux de
+--Loi sur le jury et sur la départements et des conseils
+déportation. d'arrondissement.
+
+1836. _23 juin_. Loi sur l'instruction
+_13 mai_. Loi sur le vote secret primaire.
+du jury. 1834
+
+ _20 avril_. Loi sur l'organisation
+ départementale et municipale du
+ département de la Seine et de
+ Paris.
+
+ _19 mai_. Loi sur l'état des
+ officiers.
+
+ 1835
+
+ _22 juin_. Loi qui modifie la
+ législation criminelle dans les
+ colonies.
+
+ 1837
+
+ _14 juillet_. Loi sur
+ l'organisation de la garde
+ nationale de la Seine.
+
+ _18 juillet_. Loi sur
+ l'administration municipale.
+
+
+
+XII
+
+_Récit de l'insurrection de Lyon en avril 1834, écrit en mai 1834, par
+un témoin oculaire._
+
+La voix de la presse lyonnaise, un moment couverte et interrompue par le
+bruit du canon, se fait entendre de nouveau, depuis que l'ordre matériel
+est rétabli. Quelques personnes ont la simplicité de s'en étonner,
+beaucoup s'en affligent.
+
+Je n'en suis ni affligé ni surpris. Je sais que, Dieu merci, pour
+combler l'abîme qui s'était ouvert il n'a pas été nécessaire d'y
+précipiter une liberté ou un principe; je sais qu'on ne doit pas offrir
+les lois en holocauste aux mains de ceux qui viennent de mourir pour les
+lois; je sais qu'il ne faut pas jeter son bouclier, même pour écraser
+un ennemi; je sais que ces enquêtes irrégulières, que la polémique
+quotidienne a coutume d'instruire sur les grands événements, offrent
+souvent des leçons salutaires, des vérités profondes, et ramènent
+nos esprits, si oublieux de leur nature, sur la méditation des faits
+accomplis.
+
+Mais ce que je n'ignore pas non plus, c'est qu'il est du devoir de tout
+bon citoyen d'apporter son témoignage consciencieux dans cette grande
+procédure; c'est qu'on est mal reçu à se plaindre de l'abus que font
+certaines gens du droit de publier leur pensée quand on refuse soi-même
+d'en faire usage pour la défense de la vérité.
+
+Aussi, n'ai-je point hésité à prendre la plume pour exposer, d'une
+manière aussi vraie et aussi complète que possible, les circonstances de
+la lutte qui vient d'ensanglanter Lyon, les causes qui l'ont amenée, et
+les conséquences qu'on doit en attendre.
+
+C'est ici une relation écrite à la hâte et dans un moment où tous les
+faits n'ont pu être encore officiellement constatés; mais la crainte de
+commettre involontairement quelques erreurs partielles ne m'empêchera
+pas de combattre les erreurs générales et systématiques que l'on cherche
+à faire prévaloir.
+
+Il importe de fixer avant tout le véritable caractère du mouvement qui
+vient d'avoir lieu.
+
+Politique, il n'a rien de menaçant pour notre avenir; c'est le dernier
+effort d'un parti aux abois, qui a présenté et perdu cette bataille
+qu'il nous annonçait à la tribune. C'est le dernier acte d'un drame qui
+n'a été que trop long et trop sanglant.
+
+Industriel, au contraire, il offre les symptômes les plus fâcheux. Il
+nous montre la question de la fabrique lyonnaise toujours la même depuis
+1831; et cette question, indépendante de la marche générale des affaires
+et de l'affermissement progressif du gouvernement constitutionnel, n'est
+pas de celles qui se jugent par la force. La victoire remportée serait
+ici de peu de valeur; il faudrait se préparer seulement à en gagner tous
+les ans une nouvelle, jusqu'à la ruine complète du commerce de Lyon.
+
+Heureusement l'affaire ne se présente point ainsi; heureusement
+l'insurrection de 1834 a déployé, aux yeux de tous, la bannière toute
+politique qu'elle suivait; elle a crié bien haut son mot de ralliement,
+_République_: mot bien différent de celui qu'on répétait en 1831,
+_Tarif_.
+
+Cependant, l'habitude est si bien prise de ne voir à Lyon qu'une lutte
+des fabricants et des ouvriers en soie, que beaucoup d'hommes sincères
+ne peuvent se résoudre à voir autre chose dans les derniers événements.
+Pour eux, les insurgés sont toujours des ouvriers; avril 1834 est une
+revanche de novembre 1831.
+
+C'est spécialement à ces hommes que j'adresse les réflexions qui vont
+suivre. Quant aux écrivains du _Précurseur_ ou aux membres de la
+_Société des droits de l'homme_, ils savent mieux que moi ce qu'il
+en est; mais ils sont dans leur rôle quand ils repoussent toute
+participation à une tentative qui a échoué.
+
+Un premier fait mérite d'être remarqué, c'est le petit nombre d'ouvriers
+en soie qui ont pris part à l'insurrection. Que l'on consulte l'état des
+blessés civils apportés dans les hôpitaux, celui des morts, celui des
+prisonniers, on trouvera à peine un dixième d'hommes appartenant à la
+fabrique des soieries. Il y a mieux; on rencontre sur ces listes six
+étrangers pour un Lyonnais; or, tel est le caractère des mouvements
+politiques d'employer presque exclusivement les hommes qu'aucun lien de
+famille ne rattache à la ville qu'ils vont mettre à feu et à sang.
+
+Ceux qui verraient encore, dans une cause qui n'a enrégimenté que si
+peu de Lyonnais et d'ouvriers en soie, la cause spéciale de Lyon et
+du commerce de soieries, je les prie de se rappeler la crise vraiment
+industrielle de novembre 1831, et de mettre le programme d'alors en
+regard du programme d'aujourd'hui. En 1831, on se levait à ce cri
+terrible: _Vivre en travaillant, ou mourir en combattant!_ En 1834, on
+a déclaré la guerre en lisant sur la place Saint-Jean une longue
+proclamation, qui n'a de remarquable que son caractère essentiellement
+politique. La voici:
+
+«Citoyens,
+
+L'audace de nos gouvernants est loin de se ralentir; ils espèrent par
+là cacher leur faiblesse, mais ils se trompent: le peuple est trop
+clairvoyant aujourd'hui. Ne sait-il pas d'ailleurs que toute la France
+les abandonne, et qu'il n'est pas un homme de conscience, dans quelque
+position qu'il soit, manufacturier ou prolétaire, citoyen ou soldat, qui
+ose se proclamer leur défenseur!...
+
+Citoyens, voici ce que le gouvernement de Louis-Philippe vient encore
+de faire... Par des ordonnances du 7 de ce mois, il a nommé plusieurs
+courtisans, ennemis du peuple, à des fonctions très-lucratives. Ce sont
+des sangsues de plus qui vont se gorger de l'or que nous avons tant de
+peine à amasser pour payer d'écrasants impôts. Parmi eux, se trouve
+Barthe, le renégat, qui est aussi nommé pair de France!... Ainsi on
+récompense les hommes sans honneur, sans conscience, et on laisse
+souffrir de misère tous ceux qui sont utiles au pays, les ouvriers, par
+exemple, et les vieux soldats. Pourquoi nous en étonner?... Ceux-ci sont
+purs et braves; ils ne chérissent l'existence que parce qu'elle leur
+donne la faculté d'aimer et de servir leur patrie; c'est pourquoi aussi
+on les emprisonne, on les assomme dans les rues, ou on les envoie à
+Alger!... Ce n'est pas là ce que ferait un gouvernement national, un
+gouvernement républicain.
+
+Mais l'acte le plus significatif de la royauté, c'est la nomination
+de Persil au ministère de la justice!... Persil, citoyens, c'est un
+pourvoyeur d'échafauds!... C'est Persil qui a voulu faire rouler les
+têtes des hommes les plus patriotes de la France, et si les jurés les
+lui ont refusées, ce n'est pas faute d'insistance de sa part!... C'est
+Persil qui a eu l'infamie de dire le premier qu'il fallait détruire les
+associations et abolir le jury! En le prenant pour ministre, la royauté
+a donc adopté toutes les pensées, toutes les haines de cet homme! Elle
+va donc leur laisser un libre cours!... Pauvre France, descendras-tu au
+degré d'esclavage et de honte auquel on te conduit?...
+
+La loi contre les associations est discutée, dans ce moment à la Chambre
+des pairs. Nous savons tous qu'elle y sera immédiatement adoptée. Nous
+la verrons donc très-incessamment placardée dans nos rues!... Vous le
+voyez, citoyens; ce n'est pas seulement notre honneur national et notre
+liberté qu'ils veulent détruire, c'est notre vie à tous, notre existence
+qu'ils viennent attaquer. En. abolissant les sociétés, ils veulent
+empêcher aux ouvriers de se soutenir dans leurs besoins, dans leurs
+maladies, de s'entr'aider surtout pour obtenir l'amélioration de leur
+malheureux sort!... Le peuple est juste, le peuple est bon; ceux qui
+lui attribuent des pensées de dévastation et de sang sont _d'infâmes
+calomniateurs_; mais ceux qui lui refusent _des droits et du pain_ sont
+infiniment coupables.
+
+Ouvriers, soldats, vous tous enfants de l'héroïque France,
+souffrirez-vous les maux dont on vous menace? consentirez-vous à courber
+vos têtes sous le joug honteux qu'on prépare à votre patrie? Non, c'est
+du sang français qui coule dans vos veines, ce sont des coeurs français
+qui battent dans vos poitrines; vous ne pouvez donc être assimilés à de
+vils esclaves. Vous vous entendrez tous pour sauver la France et lui
+rendre son titre de première _des nations_.
+
+8 Avril 1834.»
+
+Je le demande, est-ce là le cri de guerre des ouvriers contre les
+maîtres? Est-ce une affaire de salaire ou de tarif? Non, toutes les
+questions industrielles sont mises en oubli, pour ne penser qu'à M.
+Persil et à la loi sur les associations; il est impossible de déclarer
+plus franchement dans quel esprit on veut agir, et cet esprit a présidé
+à l'insurrection jusqu'au dernier moment; les placards républicains, le
+drapeau rouge, le tutoiement obligé, tout indiquait une protestation
+armée contre le gouvernement de Juillet bien plus que contre
+l'organisation de la fabrique lyonnaise.
+
+Si la question était moins grave, je pourrais m'arrêter ici; mais il
+importe de répondre à toutes les objections, de dissiper tous les
+doutes. Dans ce but, je vais remonter plus haut et expliquer, par
+l'histoire abrégée de la crise qui a précédé les derniers événements,
+comment la querelle industrielle s'est éteinte peu à peu, sous
+l'influence d'une prudente administration, comment elle s'est abdiquée
+au profit de la querelle politique, comment la _Société des droits de
+l'homme_ a absorbé la _Société des mutuellistes_, comment elle a seule
+inspiré, dirigé et exécuté le mouvement insurrectionnel d'avril.
+
+On sait que la fabrique des soies a quatre rouages bien distincts,
+l'ouvrier, le chef d'atelier, le fabricant et le commissionnaire. Sur
+ces quatre rouages, trois sont nécessaires; mais l'intervention du chef
+d'atelier, qui reçoit les matières du fabricant et les remet à l'ouvrier
+auquel il loue ses métiers, ne semble propre qu'à diminuer inutilement
+le salaire de ce dernier. Plus désoeuvré et plus ambitieux que le simple
+ouvrier, le chef d'atelier est aussi plus turbulent; mais, d'un autre
+côté, il est plus moral, plus instruit, plus éloigné des idées de
+pillage et de subversion complète. Les chefs d'atelier ont fait novembre
+1831, mais ils ont aussi enchaîné cette fatale victoire; ils ont empêché
+qu'elle ne dégénérât en dévastation et en incendie.
+
+Quant aux ouvriers, ce qui leur manque essentiellement, c'est la
+prévoyance que possèdent jusqu'à un certain point les chefs d'atelier.
+Quand les salaires sont élevés, ils dépensent davantage et jamais ils
+ne mettent un centime de côté pour les mauvais jours. A Lyon, la caisse
+d'épargne ne reçoit point de dépôts; aussi l'ouvrier voit-il arriver
+avec terreur le moment du chômage de la fabrique et de la baisse des
+salaires; son idée fixe, c'est le tarif, c'est-à-dire un minimum
+au-dessous duquel ne pourrait descendre, dans aucun cas, le prix qu'il
+reçoit pour sa journée.
+
+Ce tarif, il l'a demandé d'abord à l'autorité administrative; en 1831,
+la requête fut présentée à M. Bouvier-Dumolard par trente mille hommes
+enrégimentés. Il y donna son consentement, et cette foule, ivre de joie
+d'avoir vu se réaliser son rêve favori, se retira en criant: _Vive
+Dumolard! vive notre père_! Le préfet s'endormit tranquille au milieu de
+ces protestations d'amour. Il crut avoir résolu le problème.
+
+Mais il avait compté sans les nécessités de l'industrie qui,
+ne permettant pas au fabricant de travailler à perte, frappent
+d'impuissance et de ridicule toute fixation immuable du prix de la
+journée. Les fabricants protestèrent contre le pacte absurde qu'on
+leur imposait; les ouvriers, forts de la faute qu'on avait commise,
+descendirent sur la place publique pour défendre ce traité qu'ils
+devaient regarder comme leur charte. La garnison fut expulsée, et la
+population des ateliers, forcée, quelques jours après, de courber la
+tête devant une armée, n'en dut pas moins conserver au fond du coeur ce
+souvenir qu'elle était restée maîtresse du champ de bataille. Souvenir
+fatal, qui exaltait ses prétentions, entretenait la pensée d'un nouvel
+appel à la force et exigeait peut-être un sanglant démenti. C'est en
+ce sens, mais en ce sens seulement, qu'avril 1834 peut passer pour une
+revanche de novembre 1831.
+
+La seconde fois, le tarif ne fut pas demandé à l'administration, mais à
+la libre discussion et aux lois. Le tribunal des prudhommes fut l'arène
+du nouveau débat. _L'Écho de la fabrique_ fut l'organe des réclamations
+de la classe ouvrière; mais ces réclamations insensées ne pouvaient
+réussir sur un semblable terrain. On ne tarda pas à l'abandonner.
+
+C'est à la force organisée qu'on s'est adressé en dernier lieu. Cette
+troisième expérience ayant échoué en février 1834, la crise industrielle
+a expiré; elle n'avait plus de transformation nouvelle à subir.
+
+Ceci demande quelques détails.
+
+La _Société des mutuellistes_ est composée de chefs d'atelier. Celle des
+_Ferrandiniers_, créée à son image, reçoit dans son sein les ouvriers
+ou compagnons. Ces deux sociétés, déjà anciennes, avaient pris quelque
+importance depuis la révolution de Juillet, et surtout depuis que la
+fabrique était entrée dans la troisième période, celle dont il est ici
+question. Divisés par loges de vingt membres, gouvernés par un comité
+central de vingt personnes, organisés, en un mot, comme toutes les
+sociétés politiques, qui ont fini depuis par les absorber, les
+_Mutuellistes_ et les _Ferrandiniers_ ont cru imposer enfin le tarif en
+saisissant l'arme puissante des interdictions de travail.
+
+Les moyens d'exécution étaient: 1° la cessation du travail pour le
+compte de tout fabricant qui ne se soumettrait pas aux ordres des
+sociétés; 2° la désertion des métiers des chefs d'atelier insoumis; 3°
+une caisse de secours pour les ouvriers restés sans travail par suite de
+leur obéissance.
+
+Cette caisse, à peine suffisante pour les interdictions partielles, ne
+pouvait dédommager les ouvriers du mal que leur causait une suspension
+générale, et c'est dans ce cas que des dons considérables, provenant de
+sources en général inconnues, ont soutenu un zèle qui menaçait de se
+refroidir très-promptement. Ce fait n'est pas le seul qui signale
+l'intervention de plus en plus complète des partis politiques dans
+la lutte industrielle. Bientôt les interdictions vinrent frapper les
+opinions des chefs d'atelier, comme leur désobéissance aux règlements
+mutuellistes. Mais ne devançons pas la marche des événements.
+
+Contre le mode d'exécution adopté par les ouvriers, les moyens légaux
+étaient impuissants; un système absolu de non intervention était
+prescrit à l'autorité. Elle n'avait d'autre mission que de protéger les
+chefs d'atelier et les fabricants contre la force matérielle et de les
+rassurer contre les menaces que leur attirait tout acte de fermeté.
+
+Ce rôle, fort simple en apparence, offrait d'immenses difficultés;
+rester impartial et calme au milieu de ces débats passionnés, résister
+aux provocations insultantes des uns, aux instantes prières des autres,
+se résigner à voir, pendant quelque temps, ses intentions ou du moins
+ses lumières méconnues pour attendre sa réhabilitation d'un succès lent,
+éloigné et incertain, telle était la position qu'il fallait accepter
+avec courage et ne pas abandonner un seul moment. La lutte qui s'est
+terminée en février 1834 est la plus glorieuse époque de la pénible
+administration de M. de Gasparin. A forée de prudence, d'habileté et de
+courage, il a remporté, sur les mauvaises passions de la fabrique, une
+victoire décisive, victoire dont l'influence a réagi sur celle d'avril,
+et qu'on peut se rappeler sans amertume parce qu'elle n'a pas coûté de
+sang français..
+
+Il était dans la nature de la _Société des Mutuellistes_ de s'unir de
+plus en plus, et presque à son insu, avec les sociétés politiques;
+destinée à être un jour absorbée, dominée et exploitée par celles-ci,
+elle devait se présenter d'abord comme leur alliée contre l'ordre de
+choses existant, qui les blessait également, quoique sous des rapports
+divers. C'est ce qui arriva à la fin de 1833; à cette époque, on
+commença à préparer une vaste explosion; l'entrée des ouvriers en Suisse
+et la suspension générale du travail à Lyon devaient en donner le
+signal. Ces deux opérations devaient avoir lieu simultanément le 10
+février 1834.
+
+Heureusement le gouvernement Suisse, soupçonnant les projets du général
+Ramorino et de ses réfugies, prit des mesures qui les forcèrent à
+devancer le jour indiqué. L'expédition mal préparée échoua complètement:
+quant aux _Mutuellistes_, ils tinrent parole; au moment convenu, le 10
+février, tous les métiers cessèrent de battre.
+
+Alors la ville de Lyon offrit un spectacle vraiment extraordinaire: les
+magasins étaient fermés, les ateliers déserts; cinquante mille ouvriers
+parcouraient les rues; et, espérant prendre les fabricants par la
+famine, ils avaient la constance de supporter huit jours entiers de
+chômage, sans autres ressources que les faibles secours de ceux qui
+soutenaient leur courage et entretenaient leurs espérances.
+
+Ces espérances furent entièrement déçues; les fabricants tinrent bon
+jusqu'au bout, et huit jours d'interdiction n'amenèrent pas un centime
+d'augmentation dans les salaires. Les ouvriers, sentant toute la force
+de cette expérience, tournèrent leur ressentiment contre ceux qui les
+avaient flattés d'un espoir chimérique. De ce moment, les sociétés
+industrielles ne conservèrent plus une existence et une action
+indépendantes; les _Mutuellistes_ se retirèrent, en partie de ces
+intrigues, et c'est dans cette situation que les derniers événements ont
+trouvé la fabrique lyonnaise. Ai-je tort de dire qu'en 1834 février a
+sauvé avril?
+
+A mesure que ces sociétés industrielles se divisaient et s'effaçaient,
+la société politique des _Droits de l'homme,_ qui a fini par absorber
+leurs débris, prenait chaque jour plus d'importance, d'audace et
+d'ascendant. MM. Garnier-Pagès, Cavaignac et Ramorino étaient venus, à
+différentes époques, lui apporter les instructions de la société mère,
+examiner et réformer son organisation et ses plans.
+
+C'est surtout depuis la présentation de la loi sur les associations,
+c'est à l'approche du soulèvement d'avril que la société manifeste
+une activité extraordinaire. Le 30 mars, elle essaie de se réunir aux
+Brotteaux pour protester contre la loi; mais les abords du local étant
+occupés par un piquet d'infanterie et une cinquantaine de dragons, le
+comité central reconnaît l'impossibilité d'y pénétrer et se retire sans
+rien entreprendre.
+
+A la même époque, la société envoie à Paris un délégué spécial qui
+visite en passant les affiliés de Châlons, de Beaune et de Dijon, et
+donne le mot d'ordre pour l'explosion générale qui doit avoir lieu.
+
+Cependant les _Mutuellistes_, comme nous l'avons dit plus haut, se
+perdent de plus en plus dans la _Société des Droits de l'homme. L'Écho
+de la fabrique_, qui est leur organe, dit positivement, dans son numéro
+du 30 mars: «Si, dans l'ordre du jour cité par M. Prunelle, il est
+recommandé de repousser des loges les imprimés des _Droits de l'homme,_
+c'est une mesure de discipline momentanée et non une prescription à
+toujours; ces papiers n'ont jamais été prohibés en temps ordinaires,
+ce qui est d'autant plus naturel que plusieurs des _Mutuellistes_ font
+partie de la _Société des Droits _de l'homme_ et de plusieurs sociétés
+politiques.»
+
+Enfin le moment de l'action approchant, le comité central éprouve le
+besoin de s'adresser à tous les sectionnaires et de se retremper dans
+une élection nouvelle. Tel est le but de la circulaire suivante:
+
+«Lyon, le 15 germinal an XLII de l'ère républicaine (4 avril 1834).
+
+UNITÉ, ÉGALITÉ. ASSOCIATION, PROPAGANDE.
+
+Le comité central du département du Rhône de la _Société des Droits de
+l'homme,_ aux citoyens composant les sections.
+
+Citoyens,
+
+Plus les circonstances deviennent graves, plus ceux que vous avez
+choisis pour diriger la puissante action que vous donnent votre
+dévouement et vos convictions sentent le besoin de s'entendre
+précisément avec vous et de connaître d'une manière fixe l'esprit qui
+vous anime. C'est dans ce but que nous avions décidé qu'une assemblée
+générale aurait lieu; mais, sûrs des précautions que nous avions prises,
+nous ne pouvions l'être aussi bien de la discrétion ou de la fermeté de
+ceux avec lesquels nous avions été contraints de traiter pour avoir un
+local: l'autorité a été prévenue, notre réunion a été empêchée.
+
+Nous avons dû immédiatement réunir ceux qui représentent le plus
+largement la société, et c'est aux chefs des sections que nous avons
+verbalement présenté l'état actuel de l'association et le compte rendu
+de nos travaux pendant le trimestre qui vient d'expirer. Vous demanderez
+chacun au chef de votre section le résumé de ce rapport; mais nous
+sentons le besoin d'aider leur mémoire en vous rappelant nous-mêmes les
+traits suivants.
+
+Quant aux finances, le comité s'est plaint du peu d'exactitude qui a été
+apporté dans le versement de la cotisation entre les mains du caissier.
+Il a annoncé qu'il existait encore un arriéré sur les payements de
+janvier; que la moitié seulement des sections avait payé pour février
+et qu'aucun versement n'avait été fait pour mars; que, cependant, les
+dépenses avaient été continuées, même pendant le dernier mois cité, et
+que parmi elles figurait principalement le chiffre des sommes dépensées
+pour les prisonniers de Lyon ou de Saint-Etienne, lequel ne s'élevait
+pas à moins de 600 francs; que, dans cette situation, il était
+impossible de donner sur le champ l'état précis des finances pendant ce
+trimestre; qu'enfin il engageait formellement les chefs de section
+à faire leurs versements à la prochaine réunion des conseils
+d'arrondissement et à nommer deux délégués à l'examen desquels les
+comptes généraux seraient livrés par le caissier, suivant le règlement.
+
+Le comité a, comme organe de l'association, témoigné, avec une franchise
+toute républicaine, le mécontentement qu'il avait éprouvé par suite de
+l'inconcevable conduite de quelques chefs de section qui, au mépris des
+règlements, loi formelle que nous devons tous suivre tant qu'il n'y a
+pas réellement impossibilité matérielle, ont cherché, eux, infiniment
+faible majorité, à entraîner, par des voies détournées, la majorité à
+l'adoption de leurs projets. Ce n'était rien moins que la division et
+l'anarchie qu'ils allaient jeter dans nos rangs, et cela dans le moment
+où plus que jamais nous avons besoin de nous unir; mais, malgré tous
+leurs efforts, ils n'ont pu réussir dans leurs tentatives, et c'est
+plus sous le rapport de sa considération que sous celui de sa force
+intérieure qu'ils ont nui à la société, car la dernière réunion des
+chefs des sections nous a pleinement confirmés dans ce que nous savions
+déjà, à savoir que c'était à trois ou quatre citoyens seulement que le
+mal était dû.
+
+Néanmoins le comité, principalement à cause de la situation grave
+dans laquelle la France est placée et de l'immense adjonction de
+sectionnaires survenue pendant le dernier trimestre, a voulu savoir s'il
+était toujours la représentation fidèle et vraie de la société, et si la
+volonté de la majorité des membres actuels était que le mandat dont il
+est revêtu lui fut continué. Afin de ne gêner en rien l'émission de
+la pensée de chaque sectionnaire, les membres composant le comité ont
+déclaré qu'il donnaient tous leur démission. En conséquence, les chefs
+de section ont été invités à prévenir immédiatement les sectionnaires de
+se réunir dimanche pour procéder à de nouvelles élections.
+
+Citoyens,
+
+«Vous allez faire acte entier de souveraineté; sans considération de
+nous, mais en examinant seulement les services rendus à notre cause,
+comme gages nécessaires de dévouement et d'abnégation pour l'avenir,
+vous fixerez vos choix. En attendant que l'expression générale de vos
+voeux soit précisée, nous conserverons la direction que vous nous avez
+donnée. Si, pendant cet espace de temps, des événements survenaient,
+vous nous trouveriez ce que nous serons toujours, c'est à dire résolus à
+tous les sacrifices que peut exiger l'intérêt bien entendu de la sainte
+cause républicaine. Tout pleins de respect pour vos volontés, nous
+serons honorés de reprendre, s'il le faut, nos places de simples
+sectionnaires, et nous n'en continuerons pas moins à travailler avec
+notre dévouement habituel. Mais nous vous le déclarons dès à présent,
+nous combattrons directement par tous les moyens quiconque tenterait à
+l'avenir d'agir en dehors du règlement et de porter le trouble dans la
+société.
+
+«Pour assurer la régularité des opérations électorales, le comité a
+arrêté les dispositions suivantes:
+
+«Le règlement veut que les élections soient faites en assemblée
+générale; mais tous les sectionnaires doivent reconnaître qu'il y a
+impossibilité matérielle d'exécuter cet article, puisque indépendamment
+de la difficulté qu'il y aurait à les réunir pendant toute une journée
+dans un lieu où ils ne pussent être inquiétés par les poursuites de
+l'autorité, le mauvais temps, que personne n'arrête, peut rendre
+impossible tout scrutin; qu'en outre, chacun doit comprendre combien il
+serait difficile de procéder, dans une si grande réunion et avec l'ordre
+nécessaire, à un scrutin qu'il serait ensuite impossible de dépouiller,
+puisque deux jours ne suffiraient peut-être pas pour terminer cette
+opération; que ces difficultés étant reconnues, et un précédent existant
+déjà avec l'approbation des sectionnaires, la société se trouve
+aujourd'hui placée dans cette position, ou de se dissoudre, ou de
+modifier de bonne foi un article de son règlement. Dans une pareille
+situation, il ne peut pas y avoir d'hésitation sur le choix; c'est
+pourquoi le comité arrête:
+
+«1° Les élections seront faites par chaque section séparément réunie
+dans le lieu ordinaire de ses séances;
+
+«2° Après l'ouverture des travaux, le chef donnera lecture de la
+présente circulaire;
+
+«3° Les sept membres futurs du comité seront nommés à la majorité
+absolue des suffrages. Dans le cas où deux tours de scrutin n'auraient
+pas donné cette majorité à un ou plusieurs des membres à élire,
+l'élection aura lieu par un troisième tour de scrutin à la majorité
+relative;
+
+«4° Procès-verbal sera dressé sur le champ du résultat des votes,
+certifié sincère par le chef, le sous-chef et le premier quinturion de
+la section, puis cacheté;
+
+5° Tous les procès verbaux seront apportés lundi soir, à sept heures,
+extrêmement précises, par les chefs de l'arrondissement. Ils seront
+ensuite ouverts et lus dans une réunion qui aura lieu le même jour. Le
+résultat sera proclamé, puis annoncé ultérieurement aux sections par une
+nouvelle circulaire.
+
+Salut et dévouement fraternel.
+
+_Les membres du comité_: POUJOL, J. T. HUGON, P. A. MARTIN, E. BAUNE,
+ÉDOUARD ALBERT, SILVAIN COURT, BERTHOLON.»
+
+Il y aurait beaucoup de remarques à faire sur cette pièce; je ne m'y
+arrêterai pas; je dirai seulement que le comité central a continué ses
+publications pendant la durée du combat; c'est ce que prouve l'ordre
+du jour que je vais transcrire, et qui est daté, comme la circulaire
+précédemment citée, de l'an 42 de la République. On voit qu'elle aussi a
+sa légitimité et ne tient pas compte du règne des usurpateurs.
+
+«A Vienne, la garde nationale est maîtresse de la ville; elle a arrêté
+l'artillerie qui venait contre nous. Partout l'insurrection éclate.
+Patience et courage! La garnison ne peut que s'affaiblir et se
+démoraliser. Quand même elle conserverait sa position, il suffit de la
+tenir en échec jusqu'à l'arrivée de nos frères des départements; au
+premier jour nous recevrons des nouvelles favorables.
+
+Lyon, le 22 germinal, an 42 de la République.»
+
+A chacun donc la responsabilité de ses oeuvres; c'est aux partis
+politiques que Lyon doit ses derniers malheurs.
+
+En vain dira-t-on que l'insurrection aurait éclaté ailleurs; à Paris
+d'abord par exemple, si elle avait été véritablement républicaine,
+tandis qu'en se montrant à Lyon elle a trahi une tout autre origine.
+Mais on oublie que le désordre, tant de fois comprimé à Paris, a déserté
+cette ville où une police active, une armée immense, une garde nationale
+unanime dans son dévouement ne lui laissaient plus aucune chance de
+succès. On oublie que les factions ont émigré à Lyon, qu'elles y ont
+établi le centre et le foyer de toutes leurs intrigues, qu'elles lui ont
+conféré le triste honneur d'être pour elles, non-seulement une capitale
+industrielle, mais une capitale politique. En effet, où trouver des
+éléments plus favorablement disposés pour le triomphe de l'anarchie? Où
+trouver ces débris d'associations d'ouvriers, dont on pourrait encore
+exploiter le mécontentement? Où trouver une cité plus grande, plus
+importante à tous égards, plus influente par sa position entre les
+républicains de la Bourgogne et les légitimistes du Midi? Où en trouver
+une qui soit plus abandonnée aux graves dangers qu'entraîne, toujours
+une industrie dominante? Il est évident que la révolte, quel qu'en
+fût le caractère, devait trouver ici son centre et son point d'appui
+principal.
+
+D'ailleurs l'explosion ne devait point être locale; la promulgation de
+la loi sur les associations devait en donner le signal pour toute la
+France. Les anarchistes lyonnais ont cru devoir faire feu avant le
+signal. Ils ont pensé qu'en saisissant l'occasion du procès des
+_Mutuellistes_, ils trouveraient le moyen de rattacher à leur cause tous
+ces ouvriers en soie qui commençaient à renoncer au désordre. Par là ils
+ont pu accroître ici le nombre de leurs partisans; mais ils ont isolé
+leur mouvement, et ils en ont rendu la répression plus facile.
+
+Puisque j'ai parlé de cette loi sur les associations dont la
+promulgation devait être le signal d'une protestation à coups de fusil,
+qu'il me soit permis de dire toute ma pensée sur les protestations
+écrites qui ont précédé et préparé celle-là. Je puis la dire sans
+hésiter, car, je le déclare en commençant, les intentions sont choses
+sacrées pour moi. Je crois qu'on peut avoir les vues les plus honorables
+quand on a embrassé le parti de la République ou celui de la légitimité;
+je crois même (et ceci scandalisera bien des gens) qu'on peut vouloir
+par patriotisme le soulèvement des rues et la violation des lois. Je
+déplore l'erreur de ceux qui prétendent arriver au bien par le mal; mais
+jusqu'à preuve contraire, je crois à leur désintéressement et à leur
+sincérité.
+
+Ces réserves une fois faites, je déclare que, de toutes les tentatives
+anarchiques qui ont eu lieu depuis trois ans, je n'en connais pas de
+plus monstrueuse que le discours de, l'honorable M. Pagès (de l'Ariége)
+sur la loi des associations. Dans une nation civilisée et soumise au
+régime légal, un citoyen qui viole la loi, qui la viole à bon escient,
+qui proclame même hautement la nécessité de la violer, doit soulever
+contre lui l'animadversion de tous les partis, car tous sont intéressés
+au respect de la loi qui n'est la propriété exclusive de personne. Mais
+quand ce citoyen est lui-même législateur, quand il abuse de la tribune
+pour se poser, à la face du pays, comme adversaire de la loi qui vient
+d'être adoptée, quand il foule aux pieds ces deux grands principes de
+tout gouvernement représentatif, respect de la majorité et respect de la
+loi, quand il fait un appel à toutes les résistances pour s'y associer,
+quand il établit ce principe anti-social que chacun est juge en dernière
+analyse de la législation du pays, et peut choisir, pour les rejeter ou
+s'y soumettre, les dispositions qui lui conviennent et celles qui ne
+lui conviennent pas; c'est le comble du désordre moral; il n'y a pas de
+paroles assez énergiques pour repousser un système aussi dangereux.
+
+Je crois que l'étonnement avait fermé la bouche à tous les collègues de
+M. Pagès, car personne ne prit la parole pour relever ses doctrines, et
+demander qu'on donnât à ce discours le commentaire indispensable d'un
+rappel à l'ordre: aussi d'autres députés ont-ils protesté à son exemple;
+aussi avons-nous vu, comme une chose toute simple, les journaux ouvrir
+leurs colonnes aux protestations de tous les mécontents de toutes les
+provinces; et puis sont venues les protestations à main armée, que M.
+Pagès ne souhaitait certainement pas, et qui ne sont pourtant qu'une
+déduction logique de ses paroles. Il y avait peut-être quelque
+exagération à prétendre que le 6 juin 1832 fût sorti du _compte rendu_;
+mais personne ne peut nier que les protestations des députés n'aient été
+traduites en coups de fusil le 9 avril 1834.
+
+Parmi les journaux qui ont nié l'origine politique des derniers
+événements, le _Précurseur_ mérite une mention spéciale. Il s'est fait
+un argument des articles qu'il a publiés quelques jours auparavant, et
+dans lesquels il prêchait, sinon la paix et la concorde, du moins la
+renonciation à tout projet d'agression armée.
+
+Je ne suis pas de ceux qui pensent que, sous ces conseils pacifiques, le
+_Précurseur_ cachait un désir secret de voir les hostilités commencer.
+Je crois, au contraire, qu'il appartient à cette fraction peu nombreuse
+du parti républicain qui redoute sincèrement les émeutes et qui ne croit
+pas le moment venu pour une révolution; mais ce qu'il ne voit pas ou ce
+qu'il fait semblant de ne pas voir, c'est qu'il est dépassé et absorbé
+depuis longtemps par les hommes d'action, par les impatients et les
+écervelés du parti; c'est qu'il ne représente plus l'opposition
+républicaine, et que, par conséquent, tous ses articles et ses conseils
+ne peuvent plus passer pour la véritable pensée de cette faction.
+D'ordinaire les partis attendent le moment du triomphe pour se
+décomposer; mais celui de la république a déjà dépossédé ses premiers
+chefs et a fait descendre rapidement le pouvoir des hommes du _National_
+et du _Précurseur_ à ceux de la _Tribune_ et de la _Glaneuse_. Qu'on
+juge par là des éléments de ce parti, et qu'on ne vienne plus dire qu'on
+ne se répète pas en politique, qu'on ne recommence pas deux fois, et
+de la même manière, les mêmes scènes. Non, sans doute, et la seconde
+république ne ressemblerait certainement pas à la première; elle serait
+moins glorieuse, moins longue. Vous n'auriez plus, comme la première
+fois, ces hommes généreux, patriotes, qui, pleins d'enthousiasme pour le
+mouvement de 89, ne s'en détachèrent qu'à la dernière extrémité. Dès le
+premier jour, vous n'auriez pour vous gouverner que des hommes de rebut
+qui se hâteraient d'étaler leurs rêves insensés pour compenser ce qui
+manquerait à leur règne en durée et en grandeur.
+
+Espérons que ces dernières folies achèveront de détacher du parti
+anarchiste quelques hommes distingués qui lui prêtent le secours de leur
+nom, mais qui doivent s'y trouver mal à l'aise et y sont probablement
+peu appréciés. Qu'ils comparent, dans l'affaire de Lyon en 1834, la
+conduite de leurs partisans avec celle de l'autorité. D'un côté, toutes
+les provocations, toutes les violences; de l'autre, toute la patience et
+la modération que comporte la fermeté. Quelques personnes ont reproché à
+M. de Gasparin de n'avoir pas saisi toutes les occasions de sévir et de
+réprimer. C'est qu'il voulait laisser aux factions tout l'odieux d'une
+semblable lutte. Aussi pas une voix ne s'est élevée pour attribuer le
+conflit aux provocations de l'autorité; dans un temps où toutes les
+calomnies ont cours, on n'a pas encore inventé celle-là.
+
+Personne n'a prétendu non plus qu'il fallût attribuer l'explosion à
+quelque circonstance particulière et inattendue; on y a généralement
+reconnu une entreprise préméditée et préparée de longue main. Depuis
+longtemps, des tentatives d'embauchage étaient faites auprès des soldats
+de la garnison. Dès la veille de l'insurrection, les maisons dont il
+fallait s'emparer, celles qui avaient des allées traversantes ou dont
+les fenêtres plongeaient sur plusieurs rues, avaient été marquées à la
+craie, et au moment où la lutte s'engageait sur la barricade de la
+place Saint-Jean, l'attaque de la Préfecture était déjà tentée, et des
+barricades s'élevaient sur tous les points de la ville et des faubourgs,
+dans les positions les plus fortes, dont le choix indiquait une
+étude sérieuse du terrain et une habileté stratégique à laquelle les
+militaires rendent hommage.
+
+Ceci répond d'avance aux insinuations de ceux qui regardent les
+désordres de l'audience où devaient se juger les chefs _Mutuellistes_
+comme la cause de l'insurrection qui a éclaté quatre jours après, et
+attribuent d'ailleurs ces désordres à l'imprudence ou à la faiblesse de
+l'autorité administrative, donnant à entendre qu'elle est responsable du
+sang répandu. Il est évident qu'il n'était au pouvoir de personne ni de
+faire naître ni d'empêcher l'explosion.
+
+Quelques mots d'explication suffiront pour éclairer la scène du
+Palais-de-Justice.
+
+Le président du tribunal et le procureur du roi avaient conféré la
+veille sur les mesures à prendre avec le général Aymard et avec le
+préfet; ils avaient insisté pour qu'aucun appareil militaire n'entourât
+l'audience; ils avaient cité tous les précédents qui autorisaient la
+confiance, et avaient dit que la justice devait puiser sa force dans sa
+propre dignité et non dans l'appui des baïonnettes. La noblesse de
+ces sentiments fut comprise et leur demande d'autant plus facilement
+accueillie que l'on connaissait les dispositions de la _Société des
+Mutuellistes_ qui recommandait le calme à tous les ouvriers.
+
+Cependant, malgré les conventions de la veille, le président crut devoir
+appeler des soldats pour arrêter le tumulte que produit toujours une
+foule nombreuse et agitée; il fit une réquisition pour une centaine
+d'hommes, force tout à fait insuffisante au milieu de cette multitude
+qui encombrait l'audience, la cour de l'hôtel Chevrière et la place
+Saint-Jean; il fit cette réquisition sans prévenir autrement les
+autorités militaires et administratives.
+
+Le piquet appelé se trouva donc compromis et dans l'impossibilité
+presque absolue d'agir. Sa situation fut d'autant plus fâcheuse qu'un
+incident postérieur à la levée de l'audience, et relatif à un témoin à
+charge indignement attaqué, avait changé l'inquiétude et l'agitation de
+la foule en une hostilité véritable; de là des désordres et des excès
+que tout le monde déplore, mais que l'administration ne pouvait prévenir
+et qu'elle fit cesser très-promptement.
+
+Ainsi, pour résumer en quelques mots ces considérations préliminaires,
+l'insurrection lyonnaise de 1834 a été politique. Elle devait éclater à
+la fois dans toute la France, et le désir seul de rattacher la cause des
+ouvriers en soie à celle de la _Société des Droits de l'homme_ a fait
+devancer ici le moment fixé; on ne peut l'attribuer ni aux provocations
+de l'autorité locale, ni à l'effet produit par quelques circonstances
+particulières et inattendues.
+
+J'entre maintenant dans l'histoire des six journées.
+
+Le procès des _Mutuellistes_ avait été renvoyé au mercredi 9 avril 1834.
+Il était évident pour tout le monde que, si l'insurrection devait avoir
+lieu, elle éclaterait ce jour-là. Aussi chacun s'y préparait à sa
+manière; les habitants paisibles émigraient en foule; les fiacres, les
+omnibus ne pouvaient suffire aux familles qui allaient chercher un asile
+à la campagne. Pendant ce temps, la _Société des Droits de l'homme_
+et l'autorité militaire faisaient leurs dispositions d'attaque et de
+défense.
+
+Les sections étaient unanimes pour le soulèvement; elles croyaient le
+moment favorable; leurs membres ne doutaient pas que les affiliés de
+Mâcon, de Dijon, de Grenoble et de Saint-Étienne, auxquels on avait
+écrit de se tenir prêts, ne secondassent le mouvement. Ils se faisaient
+illusion sur l'esprit des départements; ils croyaient allumer une
+traînée de poudre qui porterait en quelques heures le feu de la sédition
+dans les provinces légitimistes et dans les provinces républicaines, et
+jusque dans les murs de la capitale. Mais leur plus grande erreur était
+de compter sur les soldats. La contenance de la compagnie du 7e léger,
+appelée le samedi à l'audience du tribunal, avait achevé de les
+confirmer dans cette idée; d'ailleurs, ils citaient avec complaisance le
+nom de quelques sous-officiers engagés dans la _Société_; ils parlaient
+de lettres écrites par des artilleurs; enfin, ils se berçaient d'une
+espérance qui reçut dès la première attaque un éclatant démenti.
+
+Les plus prudents voulaient retarder cette attaque jusqu'au moment de
+la condamnation; mais on fit observer qu'en commençant aussi tard on
+s'exposerait à ne pas achever dans la journée le mouvement qui devait
+emprisonner chaque corps dans le quartier où il se trouvait, l'isoler du
+reste de la garnison, couper toutes les communications de la troupe et
+empêcher ainsi qu'une direction unique ne présidât à ses mouvements. La
+nuit venue, on ne pourrait plus retenir les combattants à leur poste,
+et les soldats profiteraient de cette circonstance pour regagner leurs
+positions et rétablir leurs communications interrompues.
+
+Ces observations déterminèrent la majorité; il fut décidé qu'on
+engagerait l'affaire à onze heures, après que les juges seraient entrés
+en séance. Quant au plan des opérations, je viens déjà d'en donner un
+aperçu. Une première ligne de barricades devait s'élever à la fois dans
+toutes les parties de la ville; on devait en défendre les abords en
+tirant des fenêtres et des toits; et pendant ce temps, une seconde ligne
+mieux fortifiée, plus difficile à enlever, devait offrir un nouvel
+obstacle aux soldats, dans le cas où ils seraient parvenus à forcer la
+première.
+
+On avait une assez grande quantité de poudre tirée de Suisse par
+contrebande; et d'ailleurs on devait en fabriquer dans plusieurs
+quartiers, d'après la recette que la _Glaneuse_ avait publiée quelques
+jours auparavant. Les balles ne manquaient pas; mais les fusils
+n'étaient pas en très-grand nombre; plusieurs membres de la société
+furent chargés de parcourir les communes voisines et de désarmer les
+gardes nationales. Un poste fut assigné à chaque section, et la besogne
+étant ainsi distribuée, on attendit sans impatience le moment d'agir.
+
+De son côté, le général Aymard faisait ses préparatifs; il donnait des
+instructions confidentielles aux généraux et aux chefs de corps; il
+chargeait les officiers de visiter avec soin les localités où ils
+pourraient être appelés à agir; il faisait approvisionner de vivres et
+de munitions les principaux forts et les casernes les plus importantes.
+
+Son plan avait cela de commun avec celui des insurgés que lui aussi
+cherchait à les scinder, à les isoler, à empêcher tout ensemble dans
+leurs mouvements; de part et d'autre, on avait compris l'importance
+de cette opération, à laquelle la longueur de la ville se prêtait
+merveilleusement; on avait compris que celui-là devait l'emporter qui
+conserverait ses communications en interrompant celles de l'ennemi. Or,
+ce grand résultat fut obtenu dès le premier jour par les troupes, qui
+emportèrent les premières barricades et occupèrent sur-le-champ les
+positions que le général leur avait assignées.
+
+Ces positions étaient les suivantes:
+
+Le premier corps, commandé par le général Fleury, s'étendait de la
+barrière Saint-Clair jusqu'à la barrière de Serin, en suivant les
+remparts qui séparent Lyon de la Croix-Rousse, et occupait la caserne
+des Bernardines. Le second corps, établi à l'Hôtel-de-Ville, défendait
+la ligne du pont de la Feuillée, des Terreaux et du pont Morand; il
+était placé sous les ordres du colonel Dietmann, du 27e de ligne,
+remplissant les fonctions de commandant de la place.
+
+Le général Buchet dirigeait le troisième corps, qui séparait Bellecour
+de Perrache et du reste de la ville, en s'étendant de Saint-Jean à
+la Guillotière par le pont de l'Archevêché et la place Bellecour. Le
+général Dejean commandait sur cette place une réserve qui, en parcourant
+sans cesse les larges et droites rues de Perrache, a maintenu la
+tranquillité dans ce quartier et assuré les derrières du général Aymard,
+dont le quartier-général était établi sur la place Bellecour.
+
+Ainsi, trois lignes d'opérations, qui devaient couper les insurgés
+en quatre fractions, sans rapports et sans relations entre elles. Ce
+mouvement les a d'autant mieux déconcertés que la défense absolue
+de circulation, en consignant dans leurs demeures tous les citoyens
+inoffensifs, a complété l'isolement des bandes armées qu'on attaquait.
+
+Telles étaient les dispositions de l'autorité militaire qui d'ailleurs
+devait occuper tous les ponts et communiquer par les quais. Elle était
+décidée à repousser énergiquement toute agression, mais l'ordre était
+donné d'essuyer le feu des révoltés avant de tirer sur eux; on voulait
+leur laisser jusqu'au bout l'odieux d'une provocation à la guerre
+civile. Du reste, on était sans crainte sérieuse sur le résultat; la
+garnison offrait un effectif de 6,500 hommes disponibles; les 3,400
+hommes qui complétaient la garnison étaient absorbés par les hôpitaux
+ou par la garde de plusieurs postes qui les paralysaient entièrement;
+c'était assez pour vaincre, mais trop peu pour vaincre promptement. Il
+avait donc fallu prévoir toutes les chances, et l'on s'était assuré que
+les approvisionnements en farine suffiraient pour nourrir la population
+lyonnaise pendant dix-neuf joues, si la prolongation des hostilités
+et le soulèvement des départements voisins ne permettaient pas de se
+procurer de nouvelles subsistances.
+
+Le 9 avril, au matin, les troupes de la garnison, le sac au dos, avec
+des provisions de guerre et de bouche, se rendent aux différents postes
+qui leur ont été assignés. Sur la place Bellecour stationnent plusieurs
+bataillons d'infanterie, massés vers le milieu de l'enceinte, du côté
+de la promenade des tilleuls; ils sont flanqués par de nombreux
+détachements de dragons et par deux batteries. Les principales têtes
+de pont sont occupées par des piquets d'infanterie et de cavalerie, et
+quelques-unes défendues par des bouches à feu. L'Hôtel-de-Ville est
+entouré d'une force imposante; les troupes de la caserne des Bernardines
+sont prêtes à marcher. Les abords du Palais-de-Justice sont gardés
+par le 7e régiment d'infanterie légère qui a demandé à être placé en
+première ligne pour se laver des soupçons qu'on avait émis sur sa
+fidélité. Il est posté en grande partie dans la cour de l'archevêché.
+
+A Onze heures, le préfet était placé sur la galerie de l'église
+Saint-Jean, en face de l'hôtel de Chevrières, où le tribunal
+correctionnel jugeait les _Mutuellistes_; il était accompagné de MM.
+Faye, conseiller de préfecture; de Casenove, adjoint, et Chinart,
+conseiller municipal, qui ne l'ont pas quitté un moment pendant les six
+journées; il voulait juger lui-même de la nécessité et du moment de la
+répression. La place Saint-Jean était silencieuse, solitaire; il était
+évident que les assaillants voulaient se présenter en masse; les
+sections des _Droits de l'homme_ étaient en permanence dans leurs
+locaux.
+
+A onze heures et demie, une bande arrive, une proclamation est lue,
+des barricades sont formées aux différents angles de la place. Au même
+moment, elles s'élèvent dans toute la ville.
+
+Aussitôt le préfet donne avis au général Buchet de ce qui se passe, et
+lui dit d'aborder les barricades. En effet, le général fait sortir ses
+troupes de l'archevêché et se porte à celle qui obstruait l'entrée de la
+rue Saint-Jean. Un coup de pistolet est tiré sur la troupe; le colonel
+de gendarmerie Camuset commande un feu de peloton à ses gendarmes; il
+est imité par le 7e léger; la barricade est emportée et les assaillants
+prennent la fuite.
+
+Une nouvelle barricade s'élevait sur la place Montazet, à l'entrée de
+la rue des Prêtres. Le préfet s'y porte lui-même avec une section de
+voltigeurs; ils sont assaillis par une grêle de pierres, et un jeune
+homme bien mis, placé sur le perron qui domine la rue des Prêtres,
+reconnaissant M. de Gasparin pour le préfet, lui lance un énorme pavé
+qui ne manque son but que de quelques lignes. Cependant les soldats
+hésitaient à s'engager dans cet étroit défilé. Alors le lieutenant
+monte sur le perron avec quelques hommes, le débarrasse de ceux qui s'y
+trouvaient, et la barricade abandonnée est occupée par les troupes. En
+revanche des coups de feu partent des fenêtres et signalent la tactique
+des insurgés qui nulle part n'ont tenu dans la rue devant la troupe, et
+se sont contentés de lui faire une guerre de lucarnes et de cheminées.
+
+Les assaillants, chassés de la place Saint-Jean, allaient se retirer au
+pont au Change, défendu des deux côtés par une forte barricade, et le
+général Buchet y marchait pour les enlever, quand il s'aperçut qu'en
+allant d'une barricade à l'autre, sa troupe se dispersait et que des
+feux s'établissaient sur ses derrières; il s'arrêta et se replia sur la
+rive droite de la Saône, à la hauteur de la prison de Roanne, où il se
+retrancha.
+
+Mais avant même le premier engagement du quartier Saint-Jean, une
+tentative hardie, et qui faillit réussir, avait lieu sur la place
+Concert. Une foule immense, et dont l'hostilité ne put bientôt plus être
+mise en doute, s'était rassemblée devant l'hôtel de la préfecture; le
+secrétaire général, M. Alexandre, accourut au bruit et fit fermer les
+grilles; le piquet de vingt-cinq hommes qui gardait l'hôtel se rangea
+à quelques pas en arrière dans la cour. Bientôt des hommes armés
+s'emparèrent des planches du théâtre provisoire pour former des
+barricades et se mettre à l'abri si des troupes débouchaient sur la
+place; d'autres dressaient des échelles et commençaient à y monter; la
+préfecture allait être envahie quand le général Dejean, auprès duquel le
+fils du secrétaire général s'était rendu, à travers la fusillade, envoie
+sur la place une compagnie de grenadiers du 6e régiment. Les insurgés
+se réfugient dans le théâtre provisoire, où ils parviennent à se
+retrancher; un d'entre eux, moins prompt à prendre la fuite, est tué
+d'un coup de baïonnette sur l'échelle où il se trouvait encore.
+
+En même temps de nouvelles troupes, dirigées par le général Aymard sur
+ce point important, débouchent sur la place; quelques coups de canon,
+tirés du quai par la rue Neuve-de-la-Préfecture, débusquent les hommes
+enfermés dans la salle de spectacle; il ne s'agit plus que de faire
+taire un feu assez vif qui part des croisées et surtout de la galerie de
+l'Orgue. Un canon est amené, il ouvre aux soldats l'entrée du passage,
+et des voltigeurs, lancés au pas de course, arrivent en même temps que
+la fumée vomie par la pièce; quelques hommes tombent dans ce périlleux
+trajet, mais le but est atteint: on est maître de la galerie.
+
+Au delà se trouve un massif de rues étroites et tortueuses où il est
+dangereux et difficile de poursuivre les insurgés. Cependant le général
+Buchet y pénètre hardiment; un combat s'engage dans la rue de l'Hôpital
+et principalement auprès d'une maison toute remplie de tirailleurs. Pour
+y pénétrer, on fait placer un pétard sous la porte d'allée; mais en
+éclatant il met le feu à toute la maison, et comme un vent très-sec
+souffle du nord, tout fait craindre un embrasement général. En effet
+l'incendie se communique à la maison en face; mais les pompes de
+l'hôpital et de la préfecture arrivent à temps pour éviter de plus
+grands malheurs; les soldats et les insurgés travaillent ensemble à
+éteindre l'incendie. Une fois ce résultat obtenu, chacun reprend ses
+positions et le combat s'engage de nouveau.
+
+La journée finit de ce côté par une fusillade très-nourrie sur le quai
+du Rhône. La tête du pont Concert est vivement attaquée; les soldats,
+retranchés dans les pavillons de ce pont du côté de la ville et répandus
+en tirailleurs le long du quai de Bon-Rencontre, font feu sur toutes les
+rues aboutissantes et refoulent dans l'intérieur les insurgés qui se
+présentent pour déboucher. Cependant, vers la nuit, ce poste avancé, et
+que son isolement à côté du quartier général des rebelles exposait à
+être enlevé par eux, se replie et abandonne sa position. Des pièces de
+canon placées sur l'autre rive foudroient cette partie du quai; mais
+les communications sur la rive droite du Rhône sont complètement
+interrompues.
+
+Aux Terreaux, le colonel Dietmann n'était pas resté inactif; il avait
+enlevé une barricade dressée au coin de la place des Carmes et celle de
+la Boucherie. Poursuivant ses avantages, il s'avance jusqu'à la place de
+l'Herberie où un pétard, attaché à la porte d'une maison, détruit les
+devantures de tous les magasins environnants, et brise presque toutes
+les vitres du quartier. Mais obligé de faire face au nord, vers le
+quartier des côtes et la place Sathonay, le colonel Dietmann ne peut
+pousser au midi jusqu'au pont de pierre, et sa communication reste
+incertaine, avec la ligne de Bellecour par le quai de Saône, toute la
+nuit et une partie du jour suivant.
+
+L'affaire s'est également engagée à la Croix-Rousse; une barricade
+formée en face la caserne des Bernardines, est prise à revers et enlevée
+par le général Fleury, qui tue un grand nombre d'insurgés; de ce moment,
+les attaques de vive force ont cessé de ce côté, la Croix-Rousse est
+restée silencieuse, mais occupée par l'ennemi. Le général Fleury emploie
+le reste de la journée à faire battre le quartier Saint-Paul par
+quelques pièces d'artillerie placées à la caserne des Chartreux.
+
+Pendant tout ce temps, le son du tocsin se faisait entendre à tous les
+clochers. Des proclamations républicaines étaient lues et répandues
+dans les quartiers du théâtre de l'insurrection. Elles contenaient en
+substance la déchéance de Louis-Philippe, et la nomination de Lucien
+Bonaparte comme premier consul.
+
+Partout les troupes ont montré une résolution vraiment admirable;
+partout elles ont attendu le feu des insurgés et y ont répondu sans
+hésiter. On cite ce propos d'un soldat du 6e léger, régiment composé en
+partie de Lyonnais, qui, arrivant sur la place de la préfecture, cria à
+sa mère: «Ma mère, fermez votre fenêtre; nous allons tirer;» et puis il
+fait feu comme les autres.
+
+En récapitulant les résultats de cette première journée, nous trouverons
+que l'ennemi, coupé sur tous les points et resserré dans les quartiers
+où il tient encore, occupe Saint-George, où les premières attaques l'ont
+refoulé, le Change, le quai de Bondy et celui de Bourgneuf sur la rive
+droite de la Saône. Sur cette même rive, les troupes se maintiennent de
+Saint-Jean à la prison de Roanne.
+
+Entre les fleuves, l'insurrection est coupée en quatre tronçons; à
+Perrache, la largeur des rues ne lui a pas permis de s'établir en force;
+elle occupe les environs de l'Hôpital et de la place des Cordeliers. Les
+maisons qui bordent le quai Saint-Vincent, Saint-Polycarpe et les Côtes,
+sont en son pouvoir. Enfin elle est prisonnière, mais armée dans la
+Croix-Rousse.
+
+Les trois lignes du général Aymard conservent une communication
+parfaitement libre, par la rive gauche du Rhône, le pont de la
+Guillotière et le pont Morand.
+
+Ces résultats n'ont pas été obtenus sans éprouver une perte
+considérable. Les soldats, peu accoutumés à ce genre de guerre, tirent à
+découvert contre des hommes cachés dans les maisons; il fallait changer
+de tactique et les imiter; il fallait en outre profiter des moyens que
+fournissait l'artillerie pour épargner le sang, en forçant les maisons
+qui faisaient le plus de résistance. C'est ce qu'on a fait les jours
+suivants, et les pertes de la troupe ont sensiblement diminué.
+
+On avait espéré que le calme de la nuit et le succès des opérations de
+la veille feraient rentrer en elle-même cette partie de la population
+que les factieux avaient égarée; mais le 10, de grand matin, le tocsin
+sonnait déjà dans toutes les parties de la ville; évidemment la bataille
+n'était pas finie.
+
+Cette seconde journée ne fut employée qu'à assurer et nettoyer les
+positions que dès la veille on avait conquises. Des succès partiels
+permirent de rétablir les communications avec l'Hôtel-de-Ville, du côté
+de la Saône. La grande communication, par la rive gauche du Rhône, un
+moment interceptée par l'insurrection de la Guillotière, fut également
+rétablie. Dans l'intérieur de la ville, les différentes lignes
+s'occupèrent à éteindre les feux qui les gênaient et à s'étendre plus à
+l'aise dans leurs quartiers; on évita, pour ces différentes opérations,
+d'exposer les soldats comme la veille, et l'on fit un usage presque
+constant de l'artillerie. Le son du canon retentit sans interruption, et
+l'action, moins sanglante que le premier jour, dut sembler plus terrible
+encore aux habitants enfermés dans leurs demeures.
+
+De leur côté, les insurgés complétèrent leur mouvement par le
+soulèvement des quartiers qui jusqu'alors étaient restés calmes.
+Saint-Just, La Guillotière, Vaise, le quartier du Jardin-des-Plantes,
+celui de la Grande-Côte, se hérissèrent de barricades. La caserne du
+Bon-Pasteur, située au-dessus du Jardin-des-Plantes et abandonnée
+par les troupes, ainsi qu'il avait été convenu, fut occupée par les
+assaillants. Des drapeaux rouges ou noirs portant d'un côté: _liberté,
+ordre public,_ et de l'autre: _la République ou la mort_, furent
+arborés ce jour-là ou le lendemain sur l'église de Saint-Polycarpe, sur
+Fourvières, sur l'Antiquaille, sur le clocher de Saint-Nizier et sur
+celui de Saint-Bonaventure.
+
+Ainsi de part et d'autre on s'occupe d'asseoir, d'assurer, de dessiner
+ses positions.
+
+Dès le matin, le général Aymard avait fait garnir de bouches à feu
+le pont Morand, le pont du Concert et celui de la Guillotière; ces
+précautions avaient pour but de maintenir la communication principale
+sur la rive gauche du Rhône, et de faciliter l'arrivée d'un convoi de
+munitions qu'on attend de Grenoble et des renforts qui doivent arriver
+du Midi.
+
+Le retard de ces renforts et les mauvaises dispositions qui se
+manifestent déjà à la Guillotière, semblent nécessiter l'évacuation
+du quartier Saint-Jean, dont les troupes pourraient être employées si
+utilement ailleurs; mais la crainte de l'effet moral que produirait
+infailliblement tout mouvement rétrograde ne permet pas de s'arrêter
+à cette idée; on se contente de donner à la petite garnison du fort
+Saint-Irénée l'ordre de se replier sur Bellecour. La nuit venue, elle
+abandonne ce poste, en arrière de l'ennemi et où le succès possible du
+mouvement de Saint-Étienne peut la compromettre gravement, et, après
+avoir encloué ses pièces, elle se rend au quartier général, en passant
+par Saint-Foy et par le pont de la Mulatière.
+
+Cependant le quartier Perrache tente aussi son insurrection; c'est aux
+environs de la manufacture de tabac que le mouvement paraît avoir le
+plus de gravité. Les dragons s'y portent en toute hâte et l'ordre est
+promptement rétabli.
+
+Mais l'existence du Pont-Chajourne, à l'extrémité duquel les insurgés de
+Saint-George soutiennent avec les troupes une fusillade continuelle, est
+inquiétante pour le quartier de Perrache; c'est une fâcheuse diversion
+sur les derrières du quartier-général. Le soir, on amarre contre le
+pont un énorme bateau de foin, auquel on met le feu; après avoir brûlé
+pendant une heure, trois arches s'abîment dans la rivière.
+
+Depuis le matin, les batteries placées sur les ponts du Rhône et le
+cours Bourbon criblent de boulets les maisons du quai de Retz et du quai
+de Bon-Rencontre, d'où partent des coups de fusil. Un obus lancé sur une
+de ces maisons, au coin de la rue Gentil, est cause d'un incendie qui a
+failli avoir des suites épouvantables. Un instant on a craint que le
+feu ne se communiquât aux bâtiments de la Bibliothèque et du Collège;
+l'anxiété et l'effroi ont été à leur comble; heureusement cette crainte
+ne s'est pas réalisée, et l'incendie a été restreint à son foyer
+primitif.
+
+Pendant ce temps, on s'efforce de détruire les pavillons du pont du
+Concert que les soldats ont abandonnés et qui pourraient offrir un poste
+avancé aux séditieux. La construction solide de ces pavillons rend plus
+lente cette oeuvre de destruction qui occupe quatre pièces de huit
+jusqu'à la nuit.
+
+Mais les craintes qu'inspirait la Guillotière se sont réalisées. Cette
+ville vient de s'insurger. Les maisons placées à la tête du pont font
+feu sur les soldats. La grande communication est coupée; il faut la
+rétablira tout prix. Pendant qu'on riposte aux insurgés placés aux
+fenêtres les plus avancées, des canons et des obusiers placés sur
+le cours de Bourbon lancent de nombreux projectiles sur la tête du
+faubourg. Une maison prend feu, et les flammes, poussées par le vent, se
+communiquent aux maisons voisines avec une effrayante rapidité. Alors la
+fusillade s'affaiblit et bientôt elle cesse complètement. Le général,
+qui n'a pas de troupes pour occuper le faubourg, est obligé de se
+contenter de la promesse faite par les habitants d'empêcher la reprise
+des hostilités.
+
+Vers le soir, plusieurs détonations se font entendre au fort Lamothe
+qui, pendant ce jour et les suivants, s'occupe de débarrasser les
+grandes routes de Marseille et de Grenoble des pillards Dauphinois qui
+se rendent à Lyon. Il tire plusieurs coups de canon sur le clocher de la
+Guillotière où on sonne le tocsin.
+
+Aux Terreaux, la première opération a été d'occuper le beffroi et les
+pavillons de l'Hôtel-de-ville et du palais Saint-Pierre; de là les
+tirailleurs de la ligne font cesser par leur feu celui qui part des
+toits situés à une certaine distance; plusieurs maisons remplies
+d'insurgés sont enlevées par les soldats. On s'occupe ensuite de
+déloger l'ennemi des environs de la boucherie des Terreaux et du
+quai Saint-Vincent; on parvient aussi à rétablir les communications
+interrompues avec la manutention et la poudrière.
+
+Bientôt une expédition plus sérieuse encore est dirigée vers la place
+Sathonay, dont une forte barricade défend l'approche; il est important
+de reprendre cette place et le Jardin-des-Plantes. Une compagnie de
+grenadiers du 27e se porte vers cet emplacement. Le colonel Monnier
+du 28° la commande en personne. Déjà blessé au commencement de
+l'insurrection, il tombe percé d'un coup mortel au moment où la
+barricade est emportée par ses soldats.
+
+Ce brave militaire était parti le 7 pour aller revoir sa famille; il
+apprit à Grenoble, le mardi, que son régiment pourrait être engagé le
+lendemain. Il revient aussitôt sur ses pas et trouve dans les rues
+de Lyon la fin d'une carrière glorieuse et consacrée jusqu'au bout à
+combattre les ennemis de la France.
+
+A la Croix-Rousse, la caserne des Bernardines avait été attaquée de
+nouveau; le feu de l'artillerie et de la mousqueterie n'avait cessé de
+retentir de ce côté. Pendant la nuit, on envoie à la munitionnaire, à
+Serin. Des convois de vivres ravitaillent les troupes aux Bernardines,
+aux Terreaux, à Bellecour et dans les forts. Il a fallu se battre pour
+arriver aux magasins et en revenir; des officiers et des soldats sont
+blessés.
+
+Pendant cette journée, si pleine de désordre, de mouvement et de bruit,
+des crieurs ont colporté à grand'peine la proclamation suivante dans les
+quartiers occupés par les troupes:
+
+«Habitants de Lyon!
+
+Nos efforts pour éviter la collision ont été vains; le siège de la
+justice a été attaqué par les factieux, et nous nous sommes vus réduits
+à la nécessité de le faire respecter par les armes.
+
+«Partout nos troupes se sont montrées avec un calme et un dévouement
+admirables; partout les insurgés ont pris la fuite et n'ont su s'opposer
+à leur élan qu'en se cachant dans des maisons, d'où ils ont été
+débusqués toutes les fois qu'on a jugé convenable de l'entreprendre.
+
+Resserrée dans un étroit espace, la révolte ne peut se maintenir; coupée
+sur tous les points de ses communications, espérant en vain des renforts
+des villes voisines dont la tranquillité n'a pu être altérée, elle sera
+bientôt réduite à céder.
+
+Ayez confiance dans vos magistrats, dont la sollicitude ne tend qu'à
+vous adoucir des malheurs qu'elle n'a pu vous éviter; ayez confiance
+dans les talents, dans le zèle des généraux; dans la contenance et le
+courage de nos braves soldats, et votre ville sera bientôt délivrée des
+maux passagers qu'elle éprouve.
+
+Lyon, 10 avril 1834.
+Le conseiller d'État, préfet du Rhône,
+GASPARIN.»
+
+Le 10 avril, rien d'important ne fut tenté par les troupes; le général
+attendait des renforts pour s'étendre; d'ailleurs il fallait lancer des
+reconnaissances dans les quartiers insurgés et préparer ainsi l'attaque
+décisive et générale qui devait avoir lieu le lendemain.
+
+Cependant la canonnade ne se ralentit pas, et les maisons du quai de
+Retz continuèrent à être battues par les pièces placées sur la rive
+gauche. Dans l'intérieur de la ville, les soldats firent taire tous les
+feux rapprochés qui les gênaient; les pétards continuèrent à leur servir
+pour pénétrer dans les maisons occupées; ils commençaient d'ailleurs
+à entendre cette guerre d'un nouveau genre; à l'exemple de leurs
+adversaires, ils montaient sur les toits, se cachaient derrière les
+cheminées, se postaient sur les points les plus élevés de la ville, sur
+le belvédère de la préfecture, et de là, ils nettoyaient les toits à une
+grande distance. Dans les rues, ils savaient aussi protéger leur marche
+par des barricades; on les voyait mettre en réquisition les charrettes
+et les matériaux qu'ils parvenaient à découvrir et qu'ils conduisaient
+jusqu'à leur destination, escortés par d'autres soldats, le fusil en
+joue.
+
+C'est à deux heures du matin que le premier engagement a eu lieu. Les
+insurgés du quartier Saint-Bonaventure ont fait des tentatives pour se
+faire jour sur différents points; ils sont repoussés à coups de fusil et
+à coups de canon. Cette fusillade, ces décharges d'artillerie, dont le
+silence de la nuit augmente encore l'horreur, rappellent aux habitants
+des quartiers qui avoisinent les Terreaux la funeste nuit du 22 novembre
+1831, où la troupe effectua sa retraite.
+
+Quelques heures plus tard, le pont de la Mulatière est attaqué; et
+en même temps le quartier Perrache continue à se soulever, et les
+militaires isolés y sont désarmés par des groupes de rebelles. Tout
+porte à croire que les insurgés de Lyon attendent l'arrivée de ceux
+de Saint-Étienne pour tenter un effort plus général; en effet, les
+nouvelles qu'on reçoit de cette dernière ville ne sont pas rassurantes.
+L'escorte du bagage du 16e léger vient d'être désarmée sur la route qui
+y conduit.
+
+J'ai dit que le fort Saint-Irénée avait été évacué dans la nuit du jeudi
+au vendredi; les révoltés de Saint-Just y ont pénétré depuis; ils sont
+parvenus à désenclouer une des pièces abandonnées; ils l'ont placée sur
+la terrasse de Fourvières, et de là ils essaient de lancer des boulets
+et des pierres sur le quartier-général de Bellecour. Mais leurs
+projectiles atteignent rarement leur but. On leur riposte avec deux
+pièces de 24, qui ont été amenées sur la place et qui criblent de
+boulets la terrasse où se tiennent les artilleurs improvisés de
+l'ennemi.
+
+Cependant l'impatience des habitants est au comble; enfermés depuis
+trois jours dans leurs maisons, ils s'indignent de la timidité apparente
+du général, dont ils ne connaissent pas la véritable position; ils
+voudraient qu'on se portât en avant, et qu'on en finît avec la
+rébellion. Toutes les émeutes, toutes les révolutions ont duré trois
+jours; il leur semble qu'il n'est pas permis à l'insurrection nouvelle
+de se prolonger au delà.
+
+Ces réclamations, ces plaintes ne changent rien et ne doivent rien
+changer aux plans de l'autorité militaire. Cependant on rétablit pendant
+deux heures la circulation, pour les femmes seulement; elles assiègent
+les boutiques de boulangers et de bouchers pour renouveler leurs
+provisions épuisées; les denrées de première nécessité sont encore
+abondantes, mais celles d'une utilité secondaire manquent déjà
+entièrement.
+
+Quelques citoyens dévoués avaient offert de prendre les armes et de
+seconder l'effort des troupes; le général Buchet, auquel on avait
+communiqué leur proposition, s'était empressé de l'accueillir. Il avait
+promis des fusils et des capotes de soldats. Cette garde civique aurait
+été employée à maintenir la tranquillité dans les quartiers déjà
+occupés; elle aurait remplacé la ligne dans les postes les moins
+périlleux, et lui aurait permis de se porter tout entière en avant.
+Par malheur, il se trouva peu de personnes pour prendre part à cet
+enrôlement volontaire; c'est sans doute à l'isolement des habitants,
+sans communication entre eux, comme aussi sans rapports avec l'autorité,
+qu'il faut attribuer cette circonstance.
+
+Vers trois heures, le préfet avait publié une proclamation:
+
+«Habitants de Lyon,
+
+La prolongation de l'état pénible où se trouve la ville de Lyon tient
+à un petit nombre de factieux qui pénètrent dans les maisons et
+recommencent à tirer dans quelques quartiers. Dans cet état de choses,
+permettre la circulation complète, ce serait leur donner la facilité de
+changer de position, de communiquer entre eux et de porter le désordre
+partout. Pour diminuer cependant cette gêne, qui ne dépend pas de
+l'autorité, mais qui est le résultat des désordres auxquels les
+habitants n'ont pas su s'opposer avec énergie, on vient d'autoriser,
+autant qu'il sera possible, la circulation des femmes.
+
+La ville de la Guillotière a bien apprécié cette position, et les
+habitants qui ont tant eu à souffrir des mesures militaires qui ont été
+prises pour faire cesser l'agression, ont obligé les factieux à faire
+cesser le feu et ont reconquis leur repos.
+
+Sachez les imiter; sachez, dans chaque rue, dans chaque quartier, vous
+entendre entre voisins pour qu'on ne viole pas vos domiciles et que
+l'on ne vous expose pas aux risques des mesures militaires et à la
+destruction qu'elles entraînent, et tout changera de face en un instant,
+et vous serez rendus à vos travaux et à vos habitudes.
+
+Croyez la voix de l'autorité qui, après avoir si longtemps hésité à
+répondre aux provocations, vous indique les vrais moyens de faire cesser
+le désordre.
+
+Lyon, le 11 avril 1834.
+Le conseiller d'État, préfet du Rhône,
+GASPARIN.»
+
+Quoique relativement calme, cette journée du vendredi n'a pas cessé
+d'être troublée par le bruit de la mousqueterie et du canon; mais déjà
+l'on commence à se familiariser avec ces détonations continuelles;
+bravant la défense et le péril, des groupes de curieux se réunissent sur
+le quai Saint-Clair pour contempler la canonnade dirigée contre la
+place du Concert. Le soir, les soldats allument des feux de charbon et
+bivouaquent au coin des rues; quelques-uns construisent des baraques en
+planches, d'autres couchent en plein air; et toujours leur gaieté, leur
+patience sont admirables, malgré les dangers et les souffrances de tous
+genres dont ils ont été assaillis pendant ces déplorables journées et
+les longues nuits que le froid et la neige venaient encore attrister.
+
+La journée du 12 avril devait être décisive pour le triomphe de l'ordre;
+la fusillade qui avait duré toute la nuit à de rares intervalles,
+reprend, vers le matin, une intensité nouvelle. Les troupes d'un côté,
+les insurgés de l'autre, conservent à peu près les mêmes positions que
+la veille; seulement, le nombre de ces derniers et la vivacité de leurs
+feux vont toujours en diminuant.
+
+Mais un funeste incident semble détruire les espérances qu'on avait
+conçues. Pendant qu'un premier demi-bataillon de renfort, venu de la
+Drôme, arrive au fort Lamothe, la Guillotière, qui n'a pas cessé d'être
+suspecte, recommence à tirer. La grande communication est de nouveau
+compromise. D'ailleurs on n'est pas encore rassuré sur Grenoble, et
+principalement sur Saint-Étienne, où le succès des ouvriers peut fournir
+des armes à tous les mécontents qui en manquent, et décupler les forces
+de la sédition.
+
+Dans cette position, une alternative déplorable était offerte à
+l'autorité militaire. Il fallait ou évacuer le quartier Saint-Jean,
+celui de Perrache et de Bellecour pour occuper le faubourg révolté,
+ou le détruire complètement. Entre ces deux extrémités, l'hésitation
+n'était pas permise; tout mouvement de retraite, même apparent, devait
+être rejeté, sous peine d'accroître à l'infini l'audace et le nombre des
+rebelles. Ces raisons sont appréciées à leur juste valeur par le général
+et par le préfet, qui adresse la sommation suivante aux habitants de la
+Guillotière:
+
+«Lyon, le 12 avril 1834.--6 heures du matin.
+
+A MM. les maires, adjoints, conseillers municipaux, habitants notables
+de la ville de la Guillotière.
+
+Messieurs,
+
+L'existence prolongée dans votre ville d'un noyau de rebelles, que vous
+y tolérez par faiblesse, ne permet plus au général d'hésiter sur les
+moyens à employer pour la prompte réduction de votre faubourg, et il me
+charge de vous déclarer que si, dans quatre heures, c'est-à-dire à dix
+heures précises, vous n'avez pas, par l'énergie de vos habitants, mis
+entre ses mains les principaux rebelles, le feu commencera immédiatement
+du fort du Colombier et de la ville, et ne s'arrêtera qu'après qu'il
+aura obtenu ce qu'il demande.
+
+J'ai cru devoir vous avertir du danger qui vous menace; le général
+n'attend plus qu'une seule réponse: c'est l'exécution des conditions
+qu'il met à la suspension du feu. Il ne s'agit donc plus de négocier,
+mais d'agir promptement et vigoureusement, si vous voulez éviter la
+ruine de votre cité.
+
+Recevez; etc.
+
+Le Conseiller d'État,
+préfet du Rhône,
+GASPARIN.»
+
+A cette sommation, M. de Gasparin avait joint une lettre pour le
+commissaire de police de la Guillotière, par laquelle il l'engageait à
+faire tous ses efforts pour inspirer aux habitants une sage résolution.
+Mais ces dépêches, qu'un agent dévoué eut le courage de porter dans le
+faubourg insurgé, ne purent être remises. La mairie était occupée par
+les insurgés et le commissaire de police n'était pas chez lui.
+
+Cependant on répugnait à employer les moyens extrêmes avant d'avoir
+tenté tous les autres; peut-être la Guillotière serait-elle emportée
+sans sacrifier beaucoup de soldats. Le général Aymard se décide à
+lancer, dans ce faubourg, une reconnaissance hardie. Sous ses yeux, le
+1er bataillon du 21e de ligne se précipite dans la grande rue avec une
+résolution et une impétuosité remarquables; il ne rencontre qu'une
+faible résistance, parvient rapidement à la place de l'église où il tue
+un certain nombre d'insurgés. En même temps, le demi-bataillon venant
+de la Drôme, fait son entrée dans la Guillotière, qu'il est chargé
+d'occuper. Cette grave affaire est terminée, et son succès a été plus
+prompt, plus complet, et surtout moins chèrement acheté qu'on ne l'avait
+espéré d'abord.
+
+Aussitôt l'ordre est donné au général Buchet d'enlever le
+quartier-général de l'ennemi, situé à Saint-Nizier et à
+Saint-Bonaventure. Il faut connaître ce quartier de Lyon pour apprécier
+toute la difficulté de l'entreprise, et l'habileté avec laquelle avaient
+été choisies les positions des rebelles. Entre Saint-Bonaventure et
+Saint-Nizier, ce ne sont que rues étroites, tortueuses, où quelques
+hommes peuvent arrêter une armée, et en avant sur le quai du Rhône,
+se trouve la place du Concert, espèce d'entonnoir où des assaillants
+hésiteront toujours à s'engager. Mais l'attaque avait été préparée de
+longue main; la place du Concert avait été foudroyée par l'artillerie.
+Le général Buchet avait dressé lui-même les soldats à la guerre de
+lucarnes et d'embuscade qu'ils devaient faire. Présent partout, il
+postait l'un, donnait l'exemple à l'autre, encourageait tout le monde.
+Enfin, une barricade avait été établie par la troupe auprès de la place
+de la Fromagerie, qui, les jours précédents, avait été le théâtre de
+plusieurs combats.
+
+Les insurgés sont embusqués dans l'Église Saint-Nizier, et retranchés
+dans une maison qui fait face à la rue Sirène. Ils ont leur retraite
+assurée, sur le derrière, par les petites rues qui aboutissent au
+quartier des Cordeliers, centre de l'insurrection; de là, ils font un
+feu assez vif sur l'entrée de la rue Sirène, pour empêcher les troupes
+de déboucher. Les soldats n'ont garde de prodiguer inutilement leur
+sang, en s'exposant à découvert aux coups de l'ennemi, toujours
+invisible, qui tire sur eux. Ils se glissent de maison en maison, se
+postent sur les toits, s'embusquent aux croisées, et de là dirigent un
+feu très-vif sur les bâtiments occupés par les insurgés. C'est ainsi que
+les troupes parviennent à s'établir dans l'église Saint-Nizier. Elles
+enlèvent le drapeau noir et le remplacent par un drapeau tricolore, qui
+se déploie sur la nef; à cette vue, les soldats font retentir le cri
+de _Vive le Roi_! et entonnent la _Parisienne_, ce chant consacré aux
+souvenirs de guerre civile et au triomphe de l'ordre légal.
+
+L'attaque de la place des Cordeliers et de l'église Saint-Bonaventure
+est couronnée du même succès; on y pénètre à la fois de plusieurs côtés,
+et le nouveau cloître Saint-Méry est emporté au pas de course. Rien
+ne peut donner une idée de l'aspect bizarre et affreux que présentait
+l'église lorsque les portes en furent enfoncées. Cette foule éperdue,
+qui, cherchant une issue et n'en trouvant aucune, tourbillonnait sous
+le feu des soldats; ce sang, ces armes, ces fabriques de balles et
+de poudre, tout cet appareil guerrier sous les voûtes religieuses de
+l'église, et, au milieu, cet autel paré comme à l'ordinaire et respecté
+par les deux partis. Quel spectacle!
+
+De son côté, le colonel Dietmann pousse vivement ses avantages dans
+le quartier qu'il occupe. Une barricade, placée dans la rue de la
+Grande-Côte, arrête quelque temps les soldats qui finissent par s'en
+rendre maîtres.
+
+Ils se portent ensuite vers la boucherie des Terreaux et s'occupent de
+déloger les insurgés établis aux fenêtres du quai de Bondy, en face de
+l'église Saint-Louis, et qui, depuis deux jours, inquiétaient vivement
+le poste du pont de la Feuillée. Une compagnie se loge dans la maison en
+construction, en face de la passerelle Saint-Vincent; une autre se poste
+à l'angle de la place de la Boucherie; les tirailleurs protègent le feu
+de deux pièces d'artillerie. Les canons de la terrasse des Chartreux
+sont dirigés sur le même point; un feu soutenu de deux heures fait taire
+celui des insurgés; l'hôtel du _Chapeau rouge_, qui leur servait de
+redoute, est criblé de boulets et presque détruit.
+
+Pendant que ces différentes affaires avaient lieu au centre de la ville,
+le faubourg de Vaise demandait au général de le délivrer des bandes dont
+il était infesté.
+
+Dès la veille, les insurgés étaient venus tirailler contre l'École
+vétérinaire, occupée par un détachement d'infanterie et un piquet de
+dragons; d'autres, réunis dans les premières maisons du faubourg,
+cherchaient, par un feu continuel, à intercepter les communications
+avec la manutention et la poudrière. Dans ce quartier se trouvaient la
+plupart des disciplinaires d'Alger qui, ayant désarmé leur escorte,
+s'étaient joints aux rebelles, et dirigeaient leurs mouvements.
+
+Le général Fleury se décide à enlever le faubourg de vive force; à cet
+effet, une première colonne, commandée par le capitaine Vien et composée
+de deux compagnies du 15e léger et d'une compagnie de sapeurs du génie,
+se forme devant la manutention, passe le pont de Serin, et se dirige par
+Pierre-Scize, sur les hauteurs qui couronnent l'École vétérinaire. Elle
+disperse dans ce mouvement une bande qui traînait une des pièces du fort
+Saint-Irénée, et la leur reprend. Arrivée au point le plus élevé de
+sa course, la tête de la colonne fait un signal convenu d'avance, et
+quelques minutes après, la seconde colonne, composée de deux compagnies
+du 15e léger, de quatre compagnies du 28e et d'un détachement de sapeurs
+du génie, part du même point, au pas de charge battu par tous les
+tambours, traverse le pont, pénètre dans Vaise, et enlève les cinq
+barricades élevées dans la grande rue. Pendant ce temps, deux pièces de
+six, placées sur les ruines du fort Saint-Jean, tiraient sur les maisons
+du faubourg, d'où l'on voyait partir des coups de fusil. Bientôt, ceux
+des révoltés qui se retiraient devant les soldats, en tiraillant des
+maisons ou des coins de rue, sont rencontrés par la première colonne,
+qui leur tue encore quelques hommes. Vingt minutes après le signal,
+les deux colonnes se réunissaient sur la place de la Pyramide. Cette
+opération, conduite avec une vigueur et une précision extraordinaires, a
+coûté la vie à un certain nombre de soldats et d'officiers. Presque
+tous les disciplinaires d'Alger ont péri; la perte des insurgés a été
+considérable.
+
+Les résultats de cette quatrième journée sont immenses. En délivrant
+Vaise et la Guillotière, les généraux ont rouvert aux malles-postes la
+route de Paris et celle du Midi; toutes les populations inquiètes qui
+attendaient avec anxiété la malle de Lyon, comme le signe le plus
+certain du triomphe des lois, vont enfin être rassurées. Rien ne
+s'oppose plus à l'arrivée des renforts. La rébellion, on peut le dire,
+n'existe plus. Pendant que les nouvelles les plus favorables arrivent
+de Grenoble et de Saint-Étienne, l'insurrection est chassée de ses
+principales positions. Elle ne possède plus, dans les faubourgs, que la
+Croix-Rousse, et dans Lyon que la droite de la Saône, et une partie des
+côtes, entre les Terreaux et la Croix-Rousse.
+
+Le 13, on essaya de rendre la circulation dans les quartiers occupés par
+les troupes. Le préfet l'annonça dans la proclamation suivante:
+
+«Habitants de Lyon!
+
+La sainte cause des lois, de l'ordre et de la vraie liberté vient de
+triompher dans les rues de Lyon. Quelques restes de rébellion existent
+encore dans quelques quartiers et seront soumis aujourd'hui. Cet heureux
+résultat a été acheté par un sang précieux; vous avez éprouvé de la gêne
+et des souffrances; mais, qui de vous s'en souvient encore en présence
+du grand résultat obtenu par la valeur, la constance et la discipline
+des troupes?
+
+Pour mettre, aussitôt que possible, un terme à l'état de contrainte
+que l'action militaire nécessitait, il est arrêté aujourd'hui que
+la circulation des piétons sera rétablie en ville, mais que l'on ne
+souffrira pas de stationnement sur la voie publique, ni de réunion de
+plus de cinq personnes, et que le passage des ponts continuera à être
+interdit. Ces restrictions seront enlevées aussitôt qu'il sera possible
+sans compromettre les opérations militaires.
+
+Le Conseiller d'État,
+préfet du Rhône,
+GASPARIN.
+
+Lyon, 13 avril 1834.»
+
+A peine connut-on la mesure nouvelle qu'une foule immense se précipita
+dans les rues; on s'aperçut bientôt qu'il y aurait danger à la laisser
+circuler autour des soldats; l'attitude menaçante des hommes du peuple
+pouvait faire craindre un conflit; d'ailleurs les hostilités n'étaient
+pas terminées; l'insurrection, quoique vaincue, et vaincue sans espoir,
+conservait encore ses positions; il importait de l'en déloger.
+
+La première opération de la journée fut de reprendre Saint-Just. Un
+demi-bataillon, un détachement de sapeurs et cinquante dragons furent
+confiés au chef de bataillon du génie Million qui, par une marche rapide
+et audacieuse, se porta sur Fourvières, par la Mulatière et Sainte-Foy.
+Les insurgés furent expulsés après une faible engagement; Fourvières
+fut repris; le drapeau rouge fut remplacé sur la tour par le drapeau
+national. Au signal, le colonel du 7e léger, qui commandait à la place
+Saint-Jean, dirigea, par le Chemin-Neuf, deux compagnies qui enlevèrent
+une barricade, et allèrent se réunir au détachement qui, depuis le 9,
+occupait les Minimes.
+
+De son côté, le général Fleury s'occupa de délivrer le quartier des
+Côtes et les environs de Saint-Polycarpe. Au moyen de la sape, et en
+perçant plusieurs maisons, il arriva sans bruit au milieu même
+des ennemis; quand ses soldats y furent parvenus, douze tambours
+commencèrent à battre la charge, et les insurgés surpris, effrayés, ne
+sachant à quelle cause attribuer cette invasion inattendue, prirent
+la fuite de toutes parts. Cependant il fallut encore livrer plusieurs
+combats extrêmement vifs pour compléter l'occupation de l'espace compris
+entre la Croix-Rousse et l'Hôtel-de-ville.
+
+Dès lors, les trois lignes d'opérations dont j'ai expliqué la position
+respective au commencement de la lutte avaient opéré leur jonction sur
+tous les points. Celle de Bellecour avait pu joindre celle des Terreaux;
+après la prise de Saint-Nizier et de Saint-Bonaventure, cette dernière
+avait pu joindre celle de la Croix-Rousse; après la libération de
+Saint-Polycarpe, il n'y avait plus que des résistances excentriques, à
+la Croix-Rousse et dans les quartiers Saint-George et Saint-Paul, au
+nord et à l'ouest de tous les corps.
+
+Saint-George était fortement barricadé; dans la nuit du 13 au 14, une
+colonne s'y dirige par la Mulatière et le chemin des Étroits; une autre
+par la montée du Gourguillon. Toutes les hauteurs sont couronnées; c'est
+le général Buchet qui dirige les attaques.
+
+Le 14, au point du jour, les insurgés se dispersent; ils abandonnent une
+partie de leurs armes dans les rues où la troupe entre tambour battant.
+Elle détruit une barricade, et pénètre de la même manière dans le
+quartier Saint-Paul. Nulle part elle ne rencontre une résistance
+opiniâtre. Il ne reste plus que la Croix-Rousse à soumettre.
+
+Des renforts en infanterie, artillerie et cavalerie, ont été envoyés au
+général Fleury qui cerne le faubourg insurgé, et veut l'affamer pour
+éviter l'effusion du sang. Cependant le général Aymard s'y transporte,
+et jugeant qu'il faut en finir, il ordonne une attaque de vive force;
+une affaire très-chaude a lieu près du clos Dumon, dont les troupes
+se rendent maîtresses. Mais il est tard, et l'on remet au lendemain
+l'entière occupation de la Croix-Rousse.
+
+Pendant la nuit, le maire, M. Peyroche, réuni à MM. Laurent Dugas et
+Saudier, anciens maires, sentant que les plus grands efforts vont être
+faits le lendemain pour enlever la ville, s'attachent à persuader aux
+chefs des insurgés de renoncer à une résistance téméraire. C'est après
+une longue conférence et beaucoup d'efforts, après des tentatives pour
+obtenir une capitulation que le général Fleury ne veut ni ne peut
+admettre, que les insurgés se dispersent enfin dans toutes les
+directions. Les habitants détruisent eux-mêmes les barricades, et les
+troupes peuvent le lendemain matin pénétrer dans la ville sans coup
+férir.
+
+Ainsi le 14 avril fut le dernier jour de l'insurrection républicaine de
+Lyon. Un almanach imprimé à Saint-Étienne, au commencement de l'année,
+porte à cette même date du 14 avril les lettres suivantes: _Viv. la
+Rép_. C'est une coïncidence bizarre et que je donne pour ce qu'elle
+vaut.
+
+On a souvent demandé quel était le nombre des insurgés, et quelques
+journaux, dans une intention qu'il est facile de comprendre, ont
+prétendu que cinq ou six cents hommes avaient tenu en échec une armée,
+pendant cette longue semaine. J'ai déjà dit ce qu'était _l'armée_ dont
+on fait tant de bruit; jamais, malgré les renforts arrivés les derniers
+jours, les généraux n'ont pu disposer de huit mille hommes. Quant aux
+révoltés, leur nombre a constamment décru depuis le commencement de
+l'affaire; mais il est certain qu'ils ont toujours compté trois mille
+combattants armés de fusils. Le jour où la Croix-Rousse s'est soumise,
+des rapports dignes de foi attestent que les insurgés y étaient au
+nombre de douze cents; sept cents seulement avaient des fusils en état
+de servir. Avec de telles forces, et dans une ville comme Lyon, on eût
+pu tenir plus longtemps encore qu'on ne l'a fait.
+
+On estime que les insurgés ont dû perdre environ cinq cents hommes tués
+ou blessés; ces derniers n'ont guère été transportés dans les hôpitaux;
+on en conçoit le motif: l'Hôtel-Dieu n'en a pas reçu cent cinquante.
+
+Quant à la troupe, ses pertes ont été évaluées ainsi qu'il suit:
+
+ Tués. Blessés. Total.
+
+Officiers.... 5 19 24
+Soldats...... 49 249 298
+
+Voilà bien du sang versé sans doute. On pouvait craindre cependant qu'il
+n'y en eût eu beaucoup plus encore, car les soldats ont tiré 269,000
+coups de fusil, et 1,729 coups de canon.
+
+Quelques-uns de ces coups ont atteint, je le sais, des personnes qui
+n'étaient coupables que d'imprudence et d'autres qui n'avaient même pas
+ce tort à se reprocher; mais ces accidents ont été fort rares; ils
+sont la conséquence inévitable de l'état de guerre, et ne peuvent être
+attribués qu'à ceux qui ont appelé ce fléau sur notre pays. Permis aux
+hommes qui ont successivement calomnié tous les corps et toutes les
+classes dont ils se sont vus abandonnés, de s'attaquer aussi à l'armée
+qui les combat; à leurs yeux, le gouvernement trahit, les Chambres sont
+vendues, le corps électoral est stupide, la magistrature servile, la
+garde nationale ridicule; la France entière encourt leur dédain. Comment
+l'armée y échapperait-elle? On la cajolait encore il y a quelques mois;
+à présent on écrit que les soldats de Lyon se sont battus comme des
+tigres. On raconte des scènes de pillage, de massacre, de viol, que
+sais-je?
+
+Qu'on produise ces accusations; qu'on précise les faits; qu'on désigne
+les magasins pillés; qu'on nomme les personnes égorgées de sang-froid,
+et certes les conseils de guerre feront justice de tous ces crimes. Mais
+on se retranche dans les généralités; on n'a pas oublié son Basile:
+_Calomnions, calomnions; il en reste toujours quelque chose_.
+
+Non, la gloire de nos défenseurs est pure; aucun excès n'est venu la
+souiller; leur patience a été admirable comme leur courage. On a parlé
+de ces dragons qui, ayant blessé par accident un jeune homme à Perrache,
+se sont empressés d'abandonner une journée de solde, pour réparer,
+autant qu'il était en eux, le mal involontaire qu'ils avaient commis; il
+y aurait mille traits semblables à citer; et certes, s'il est un genre
+de guerre qui soit fait pour exaspérer les soldats, c'est cette guerre
+d'embuscade où l'on ne voit jamais l'ennemi.
+
+Il est impossible de ne pas rendre aussi un éclatant témoignage à la
+conduite des généraux. Le plan d'opérations était excellent, et il a été
+exécuté avec un discernement, une sagesse et une constance admirables.
+Le général Aymard et les chefs qui commandaient sous ses ordres ont
+montré à la fois et le courage militaire et le courage civil qui sait
+prendre la responsabilité des événements, et cette patience qui, seule
+ici, pouvait assurer le succès.
+
+Après avoir fait le procès de la troupe, on a fait l'apologie des
+insurgés; c'est tout simple; on a demandé si quelqu'un les accusait du
+moindre vol, du moindre désordre. Je répondrai d'abord qu'on les en a
+très-formellement accusés; on a prétendu que les troncs de l'église
+Saint-Bonaventure avaient été enfoncés et pillés, que plusieurs magasins
+d'habillement avaient été mis à contribution pour recomposer leur
+garde-robe, qu'un magasin de draps de la place de la Fromagerie
+avait éprouvé, par leur fait, une perte considérable, qu'un de leurs
+artilleurs de Fourvières avait dépouillé la statue de la Vierge de trois
+colliers en pierres précieuses et enlevé dans la sacristie une somme
+de 3,600 fr. Ces faits sont-ils tous exacts? Je l'ignore. J'ai voulu
+prouver seulement que la probité et le désintéressement des insurgés
+d'avril avaient été mis en doute par bien des personnes.
+
+Au reste, je suis le premier à reconnaître qu'en général ils n'ont pas
+pillé; il y a plus, des citoyens paisibles, dont les opinions leur
+étaient bien connues, ont pu rester au milieu des quartiers soulevés
+sans éprouver le moindre dommage ni dans leurs personnes, ni dans leurs
+propriétés. Le maire de la Croix-Rousse a pu descendre dans la rue,
+haranguer ses administrés en armes et leur inspirer une résolution
+salutaire. Pourquoi cela? Parce que l'insurrection ne se sentait pas
+assez puissante pour se livrer à tous ses caprices. Elle occupait
+certains quartiers sans y être maîtresse pour cela; plutôt tolérée
+qu'obéie, elle sentait que ses excès pourraient tourner contre elle,
+qu'ils pourraient rendre de l'énergie à ceux qui restaient impassibles
+par timidité; elle éprouvait le besoin de n'avoir pas trop mauvaise
+réputation. Aussi ses chefs avaient-ils soin de maintenir partout une
+discipline assez sévère.
+
+J'ai dit ses chefs; et cependant selon l'usage, les véritables chefs
+n'ont pas paru; l'action n'a été dirigée que par des hommes en
+sous-ordre. Parmi ceux qui sont en fuite ou arrêtés, on ne cite pas un
+seul personnage politique de quelque importance.
+
+J'ai déjà donné une idée du genre de guerre adopté par les insurgés; il
+paraît que leurs positions n'étaient abandonnées ni le jour ni la nuit;
+on subvenait à la nourriture des combattants en mettant en réquisition
+tout le voisinage. Des fenêtres, on leur jetait assez d'argent, et
+plusieurs propriétaires ont même obtenu, en payant une certaine somme,
+qu'on ne monterait pas dans leurs maisons pour tirer. Les secours
+distribués étaient fort inégalement répartis; il y a telle barricade où
+l'on s'est plaint de n'avoir que 32 fr. pour dix-huit hommes, tandis
+qu'à telle autre, on a fait des prisonniers dont les poches étaient
+pleines d'argent.
+
+Ces barricades ont été fort admirées, et le général Buchet est même allé
+en visiter une avec plusieurs officiers, auxquels il a recommandé de
+la prendre pour modèle; le fait est que celles des quartiers longtemps
+occupés par l'ennemi, celles qu'il a pu construire et perfectionner à
+son aise, étaient de véritables chefs-d'oeuvre; rien n'y manquait, pas
+même les fossés; que dis-je? à la Croix-Rousse, on a eu la patience de
+ramasser toute la neige qui tombait et de se procurer ainsi des
+fossés pleins d'eau sur une montagne desséchée! C'était le luxe de
+l'insurrection.
+
+A ce propos, je citerai ici le bulletin d'une barricade tel qu'il a
+été publié par le _Précurseur_; on voit que la révolte a eu aussi ses
+rapports officiels. Quelle que soit la défiance que peut mériter un tel
+document, il m'a paru propre à compléter le tableau de l'insurrection
+lyonnaise.
+
+«Mercredi, 9 avril, je fus forcé par les circonstances de me retirer à
+la côte des Carmélites; la consternation était sur tous les visages;
+néanmoins les ouvriers travaillaient avec activité à former des
+barricades; peu d'hommes armés protégeaient leurs travaux. A trois
+heures de l'après-midi, la grande côte, la côte des Carmélites, le bas
+de la rue de Flessolles, le clos Casoti et la rue Vieille-Monnaie furent
+en état de défense.
+
+La caserne du Bon-Pasteur fut prise; Meunier, aide-major au 27e, fut
+arrêté par un poste au moment où il se rendait à ses fonctions. Il
+fut conduit chez lui, sur parole, et sommé de panser les blessés. Les
+ouvriers n'ont qu'à se louer de la conduite de cet officier; les matelas
+et les sommiers de la caserne furent portés aux barricades.
+
+Le jeudi 10, à cinq heures du matin, la rue des Petits-Pères fut garnie
+d'une forte barricade; vers midi, la troupe fit mine de vouloir nous
+débusquer; mais nous nous portâmes en avant et nous nous emparâmes de la
+place Sathonay. Les hommes sans armes entrèrent dans différentes maisons
+et s'en munirent; peu après, il partit un feu roulant des croisées; nous
+n'eûmes que deux blessés. C'est alors que nos camarades montèrent aux
+barricades et s'y maintinrent d'une manière toute militaire. La caserne
+fut aussitôt crénelée, ce qui garantissait le Jardin-des-Plantes
+d'une invasion. Dès lors, on fit la cuisine dans les postes; dans
+l'après-midi, le courrier de la malle fut arrêté et conduit au grand
+poste; quatre autres personnes furent également arrêtées; tous les
+égards leur furent prodigués; elles peuvent en rendre témoignage.
+
+Tout se passa ainsi, jusqu'au dimanche 12, en escarmouches de coups de
+fusil; c'est alors qu'on adressa aux habitants du quartier la demande
+suivante:
+
+«Citoyens,
+
+Vous êtes invités, par les amis de l'ordre et de la liberté, à coopérer
+à la subsistance des citoyens armés pour la cause publique. Divers
+individus sans qualité se sont permis de recueillir des dons en en
+faisant leur propre profit, et nous voulons prévenir de si lâches
+infamies. Les chefs de poste sont spécialement chargés de recevoir et de
+partager entre les postes de la division.»
+
+Le lundi 13, après cinq jours de résistance, sans communications et
+presque sans armes, on assembla un conseil composé de vingt-cinq
+citoyens, où l'on délibéra sur les moyens de retraite. L'état des armes
+et des hommes y fut soumis.
+
+En voici le résultat:
+
+Soixante-dix mauvais fusils pour deux cents hommes, tels étaient les
+moyens de défense.
+
+Celui qui présidait ce conseil fit l'allocution suivante:
+
+«Citoyens, Dans la position où nous nous trouvons, en face d'une armée,
+la résistance est inutile; votre courage, loin de s'affaiblir, semble
+s'augmenter; vous ne voudriez pas être la cause de la destruction des
+familles qui vous entourent; ce serait du sang français qui coulerait
+de plus et inutilement. L'humanité nous commande de chercher les moyens
+d'une retraite honorable. On peut faire retraite, mais on n'est pas pour
+cela vaincu; nous pouvons encore être utiles au pays; nos efforts, j'en
+suis convaincu, feront ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas suivi notre
+exemple; mais il faut tout attendre du temps. Si cependant vous vouliez
+combattre encore, je serais le premier à vous en donner l'exemple, et si
+ma vie pouvait payer ce que nous demandons, je suis prêt à la livrer à
+la bouche du canon.»
+
+«On délibéra pour que la retraite se fît dans la nuit du 13 au 14. On
+délibéra également pour renvoyer les prisonniers, et chacun d'eux put
+retourner chez lui. Après la délibération, on travailla aux barricades
+comme si l'on ne songeait qu'à la défense; on se dit adieu en
+s'embrassant; des larmes coulèrent sur le sort de nos frères morts pour
+la liberté, ce qui est pour l'histoire des peuples encore une leçon.
+
+_P. S_. Dans cinq jours, nous avons eu un homme tué chez lui et cinq
+blessés.»
+
+Voilà l'histoire d'une barricade racontée par un homme qui n'a rien
+épargné sans doute pour la rendre intéressante et pathétique. Par
+malheur, je n'aurai pas de peine à lui en opposer de plus intéressantes
+et de plus pathétiques encore. C'est dans les établissements consacrés à
+l'instruction de la jeunesse que j'irai chercher mes exemples, car il
+me semble que, dans ces asiles d'étude et de paix, l'apparition de la
+guerre civile est plus révoltante et plus terrible que partout ailleurs.
+
+Le jeudi 10 avril, le feu devenait vif autour de l'École vétérinaire;
+des hauteurs qui la dominent et se prolongent à l'ouest de Vaise, on
+faisait feu sur les soldats qui étaient dans la caserne de Serin, sur
+la rive gauche de la Saône et sur ceux qui, sur la rive droite, étaient
+postés à la tête du pont de Serin, tout près de l'École. Les tirailleurs
+insurgés occupaient les clos Fessot et Bourget; des coups de fusil ne
+tardèrent pas à partir du bois qui couronne le jardin. On ne pouvait en
+douter: les révoltés avaient pénétré dans le parc.
+
+Le directeur, M. Bredin, fait dire au commandant du poste voisin que ses
+blessés seront soignés à l'École. Ces blessés, quand on les transportait
+sur la rive opposée, étaient poursuivis de coups de fusil sur le pont
+Serin.
+
+Bientôt après, des tirailleurs insurgés descendent dans le bois de
+l'École; deux d'entre eux, armés de carabines, grimpent dans les
+dortoirs des élèves. C'est alors que l'École semble menacée d'un grand
+danger. M. Bredin court à la fenêtre par laquelle ils s'introduisent,
+trouve les révoltés seuls (deux jeunes gens d'assez bonne tournure);
+mais les élèves accourent, et c'est en leur présence que les insurgés,
+après quelques contestations et quelques menaces, se décident à
+rejoindre leurs camarades en avertissant que cinquante des leurs, qui
+descendent du parc, vont enfoncer les portes. Pas un élève ne se permet
+de dire un mot. Un quart d'heure après, plusieurs de ces tirailleurs se
+présentent en effet, gens déguenillés, l'oeil hagard, le regard troublé
+par l'ivresse. L'un d'eux dit rudement au directeur: «faites-nous
+ouvrir cette porte;» un _non_ sec est toute la réponse. «Eh bien,
+nous l'enfoncerons» reprend-il, et sans hésiter, il disparaît sous le
+passage. Un des ses compagnons crie, avant d'y entrer: «Ne nous forcez
+pas à attenter à votre vie et à celle de vos écoliers.» La porte ayant
+résisté, les révoltés font sauter la serrure en tirant un coup de fusil
+à bout portant. Les voilà donc dans la cour, d'où ils font feu sur les
+soldats.
+
+Alors les militaires, qui jusque là avaient ménagé un établissement
+inoffensif, durent croire qu'il avait pris le parti de la révolte, et
+dirigèrent contre lui les balles, les boulets et les obus; un seul élève
+a été légèrement blessé dans l'escalier.
+
+Les révoltés ne restèrent qu'environ une heure dans la cour; au bout de
+ce temps ils la quittent et reprennent leur premier poste dans le bois,
+d'où ils ont continué à tirailler jusqu'au soir. Alors M. Bredin écrit
+au général Aymard pour qu'il place des soldats dans l'École.
+
+Le 11, au matin, un capitaine du 28e de ligne, M. Latour, arrive à la
+tête de trente grenadiers. A peine les soldats sont-ils placés aux
+fenêtres, derrière des matelas qu'on leur donne, que les élèves
+manifestent une grande inquiétude et renouvellent, d'une manière bien
+plus pressante encore que la veille, la demande de quitter l'École. M.
+le capitaine Latour, qui observait avec calme et fermeté l'état de cette
+jeunesse, ne trouvait pas ses soldats en sûreté, éparpillés au milieu
+de cent quarante jeunes têtes méridionales; à sa prière, le directeur
+écrivit la lettre suivante au général Aymard:
+
+«Monsieur le général, je vous prie de donner des ordres soit pour que le
+poste de trente hommes qui s'est placé ce matin dans l'École soit posté
+d'une manière plus avantageuse, soit pour qu'il soit triplé, car notre
+maison est dominée par le bois qu'occupent les ouvriers et d'où il
+serait facile de les débusquer par Pierre-Scize. Monsieur le capitaine
+voit, comme moi, l'extrême inquiétude de nos cent quarante élèves qui,
+hier, ont empêché les ouvriers de monter dans leurs chambres, en leur
+promettant d'empêcher les soldats d'y entrer. Je vous prie aussi de
+permettre que l'on nous donne du pain de munition, que l'École paiera.»
+
+La fusillade continue toute la journée et deux révoltés sont tués dans
+le parc.
+
+Dans l'après-midi, un grand tumulte éclate tout à coup dans toute la
+maison; des cris perçants de colère et d'indignation partent à la fois
+de tous les points. M. Bredin court à la salle où il avait établi les
+grenadiers et les dragons; les élèves en masse voulaient y pénétrer. M.
+le capitaine Latour, à la tête d'une douzaine de soldats sous les armes,
+leur en interdit énergiquement l'entrée. «Monsieur le directeur, dit-il,
+si vous ne faites sur-le-champ retirer vos élèves, je fais faire faire
+feu sur eux; c'est indigne! Deux de leurs camarades viennent d'être
+arrêtés tirant sur nous, et les jeunes gens fraternisent avec eux, leur
+touchent la main et veulent les arracher à nos soldats.» Le directeur
+fait rentrer les élèves et leur demandent l'explication de cette
+altercation; des deux côtés il y a malentendu, les prisonniers ne sont
+point élèves de l'École. Il n'a point été question de les passer par les
+armes, comme les élèves avaient cru d'abord.
+
+Dans l'après-midi les insurgés de Vaise jettent, du haut d'un vieux
+bastion de la maison Fessot, deux tonneaux remplis de matières
+combustibles enflammées qui mettent le feu à des broussailles dans le
+clos de M. Bourget, d'où ils espéraient, comme on l'a su depuis, que
+le vent du nord propagerait l'incendie jusqu'à l'École. Le feu s'est
+bientôt éteint, faute d'aliment.
+
+Le commandant de service avait fait donner du pain de munition; on avait
+tué une vache; on fît préparer un repas pour les militaires; on leur
+donna du vin et ils soupèrent dans le réfectoire des élèves.
+
+Enfin, le samedi 12, les insurgés qui occupaient le plateau du parc en
+furent débusqués par les dragons qui gravirent par les sentiers du
+bois et par d'autres soldats qui montèrent par Pierre-Scize. Dans leur
+retraite précipitée ils abandonnèrent une pièce de canon qui ne leur
+avait pas encore servi.
+
+L'histoire du Collège-Royal, plus dramatique encore que celle de l'École
+vétérinaire, mérite d'être racontée avec quelques détails.
+
+Le 10 avril, le feu a repris, des bruits divers circulent; ils affligent
+sans abattre; on y ajoute peu de foi. Les insurgés occupent la place du
+Collège et les rues aboutissantes, jusqu'à leur quartier-général, place
+des Cordeliers, très-près du Collège-Royal.
+
+Le Collège est dans la direction et semble être un des buts de la
+fusillade et de la canonnade de la troupe, campée sur la rive gauche du
+Rhône, parce qu'elle est harcelée par le feu des insurgés qui occupent
+ce quartier de la ville.
+
+Des balles, des biscaïens sont tombés dans les dortoirs, dans les
+quartiers, dans les cours des élèves et dans les logements des
+fonctionnaires du Collège et de l'Académie.
+
+Des dispositions sont prises pour mettre les élèves à l'abri du danger.
+On écrit au général et au maire pour les prier de faire épargner cet
+établissement. Un des maîtres, malgré le danger, se charge de porter
+cette lettre.
+
+Le feu prend à des maisons très-voisines du Collège, dans la rue
+Gentil: l'incendie menace de se propager, il gagne le Collège; les
+communications ne peuvent se faire qu'à travers les balles qui sifflent
+de toutes parts; mais, grâce au dévouement de deux professeurs, on
+parvient à requérir une pompe; la ville envoie la seule qui lui reste et
+que le secrétaire de la mairie conduit, non sans péril, avec trois ou
+quatre pompiers; les élèves, grands et petits, en font le service avec
+un zèle admirable, et c'est avec peine qu'on peut modérer leur ardeur.
+Les toits sont couverts de pompiers et d'élèves mêmes; les domestiques
+se dévouent; le feu devient menaçant; le bâtiment, la bibliothèque
+publique vont être la proie des flammes! Et pour comble de malheur, les
+balles, les biscaïens et les boulets sont lancés sur tout ce qui paraît
+sur les toits pour arrêter l'incendie. L'artillerie, toujours inquiétée
+par le feu des tirailleurs de ces quartiers et celui qui part des
+maisons incendiées, occupées, dit-on, à d'autres étages par des insurgés
+qui tirent sur elle, semble décidée à foudroyer tout ce qu'elle
+aperçoit; elle croit voir des ennemis dans les personnes mêmes qui
+travaillent à éteindre le feu. On écrit de nouveau à l'autorité pour
+arrêter les effets de cette méprise, et faire cesser la canonnade et
+la fusillade qui n'arrêtent pas le travail des fonctionnaires et des
+élèves.
+
+Le feu des troupes semble se ralentir pendant quelque temps. L'incendie
+dure encore, la chaîne est toujours formée des trois cents élèves; la
+pompe est encore mise en jeu par eux; ils rivalisent tous de zèle et de
+courage. Le feu va gagner le bâtiment des professeurs, et les élèves,
+mus par un sentiment de dévouement honorable, s'empressent de déménager,
+non sans danger, les appartements; tout se fait avec célérité, mais
+sans désordre. L'incendie s'affaiblit; il est arrêté par l'ardeur et
+l'intrépidité des élèves, des fonctionnaires et des employés, et c'est
+à eux qu'on doit peut-être la conservation du collège et de la
+bibliothèque publique. La canonnade reprend et des projectiles tombent
+encore; la nuit arrive, le feu se ralentit de tous côtés. Les élèves,
+après une journée pénible mais honorable pour eux, rentrent dans leurs
+quartiers, contents d'un léger souper; ils vont bivouaquer dans leurs
+salles d'étude, parce que les dortoirs ne sont pas habitables; les
+balles et les biscaïens y ont plus d'une fois pénétré. Ils se couchent
+heureux d'avoir rempli une noble tâche.
+
+Dans le cours de la journée, les insurgés tentent d'enfoncer les portes
+du collège; ils demandent les armes dont les élèves se servaient
+autrefois dans les exercices militaires. Pour prévenir une invasion
+qu'une résistance inutile pourrait rendre terrible, les fonctionnaires
+se présentent à eux; leur présence et leurs paroles imposent aux
+révoltés qui se retirent sans avoir pris aucune arme, et sans faire
+aucun mal.
+
+Le 11, la nuit a été assez calme; la journée s'annonce devoir être vive;
+on ne circule plus dans les rues; les troupes conservent leurs postes;
+les ouvriers tâchent d'avancer sur quelques points.
+
+La place du collège semble devoir être un lieu de retraite pour eux; des
+barricades s'y élèvent; le feu des maisons est éteint, mais la canonnade
+menace toujours le collège; les deux pavillons occupés par l'Académie et
+le collège sont percés de balles et de boulets; il en tombe aussi dans
+les dortoirs, dans les escaliers et dans le réfectoire. Aucun des
+élèves, personne de l'établissement n'est blessé.
+
+Les insurgés se présentent de nouveau aux portes; ils veulent les
+enfoncer; on les ouvre et on se présente encore. Ils ne viennent pas
+cette fois pour demander des armes ou pour se réfugier; ils veulent les
+plus grands élèves pour entrer dans leurs rangs. La réponse unanime des
+fonctionnaires est que ces enfants ne peuvent ni ne veulent sortir,
+qu'ils sont un dépôt confié à leurs soins et qu'avant de les leur ôter,
+on leur arrachera la vie. Persuadés par leurs paroles énergiques ou
+contenus par leur présence, les révoltés se retirent sans coup férir.
+
+Le 12, même nuit, même inquiétude dans ce quartier. Cependant les
+barricades sont presque abandonnées; dix à douze insurgés, quelquefois
+deux ou trois harcellent, derrière les barricades, les postes établis
+plus loin. Cette tactique est, dit-on, à peu près la même partout. A
+en juger par là, on peut assurer que le peuple marchand, les personnes
+aisées ne les secondent pas et ne prennent aucune part à l'insurrection;
+on en gémit et on laisse faire, parce que aucune force civile ne s'est
+organisée.
+
+On ne connaît rien de ce qui se passe en dehors; cependant des bruits
+font appréhender que le collège ne soit l'objet de représailles, parce
+que de l'établissement on a, dit-on, tiré sur la troupe, qu'un artilleur
+a été tué, et que quelques élèves auraient secondé le mouvement.
+
+Le recteur et le proviseur écrivent au général pour protester contre ces
+bruits funestes, auxquels a pu donner lieu la démarche des insurgés qui
+étaient venus demander des armes et des élèves pour renforcer leurs
+rangs.
+
+L'autorité a été instamment priée une seconde fois de donner des ordres
+pour ne pas exposer des enfants et pour que, si les circonstances
+devenaient plus graves, il fût permis d'évacuer le collège et de
+conduire les élèves à la maison de campagne. Ce qui a pu faire naître
+ces bruits désastreux, c'est que le collège se trouve entouré d'un grand
+nombre de boutiques et magasins avec entre-sol au premier étage, habités
+par des fabricants et des ouvriers; si le fait d'hostilité était vrai,
+ce qu'on ignore, il serait parti de ces locations qui n'ont jamais été à
+la disposition du collège.
+
+Des balles, des biscaïens, provoqués par le feu des insurgés, arrivent
+dans presque toutes les directions. On est inquiet pour mettre à l'abri
+les élèves; on les conduit des cours aux quartiers, et des quartiers
+dans les cours.
+
+Un boulet tombe dans l'escalier du plus haut étage; la poussière qui
+s'élève ressemble à de la fumée et fait craindre le feu; tout le monde
+accourt pour l'éteindre; un second boulet tombe, un troisième, puis un
+quatrième; fort heureusement personne n'est atteint; mais des débris
+de murs frappent au dos un élève et un domestique; cette contusion n'a
+aucune suite. Les élèves, abandonnent les quartiers et n'ont d'asile
+que dans les classes où ils restent quelques heures. Il parait que ces
+boulets avaient pour but l'église des Cordeliers où les insurgés se sont
+retranchés; mais, s'il en était autrement, ce ne pourrait être que
+par suite des bruits dont on a parlé et de ce que les révoltés, ayant
+d'ailleurs voulu pénétrer dans le collège, on aurait pu croire qu'ils
+s'y étaient établis. La difficulté des communications ne permettait pas
+de faire connaître l'état des choses.
+
+Vers les quatre heures du soir le feu se ralentit; les barricades sont
+abandonnées; un parlementaire des ouvriers se rend à l'Hôtel-de-ville;
+on parle de soumission; le feu a cessé; la place est évacuée. On annonce
+la fin d'un drame qui menaçait la France des plus grands malheurs. Le
+calme renaît au dehors et la sécurité dans le collège.
+
+Tel est le résumé des événements qui ont eut lieu pendant les quatre
+journées que le voisinage du quartier-général des insurgés et la
+responsabilité envers les familles rendaient encore plus terribles pour
+les maîtres.
+
+Les élèves ont mérité des éloges par leur bon esprit et leur conduite
+loyale et généreuse. Le recteur, M. Soulacroix, les fonctionnaires du
+collège et les employés ont montré toute la prudence, le courage et le
+dévouement que pouvait inspirer le sentiment profond de leur devoir dans
+une aussi grave circonstance.
+
+J'ai choisi deux scènes entre mille que j'aurais pu citer. Partout,
+c'étaient les mêmes souffrances, la même agitation, la même terreur.
+Les citoyens, surpris loin de leur demeure par la défense de circuler,
+restaient prisonniers dans la maison la plus voisine; l'hospitalité
+était de droit, mais que d'angoisses dans ces séparations inattendues
+et si cruellement prolongées! A l'asile Saint-Paul, dont les soins
+charitables de plusieurs dames ont doté un des quartiers de Lyon, il
+a fallu recourir aux expédients pour nourrir, pendant cinq jours, une
+douzaine de petits enfants que leurs mères n'avaient pu venir chercher.
+On frémit en pensant aux vives alarmes de ces familles, en pensant à
+toutes les douleurs privées ou publiques qui ont pesé sur la population
+lyonnaise, pendant la lutte d'avril.
+
+Au milieu du fracas des armes, les administrations civiles n'ont cessé
+de déployer la plus grande activité. M. Vachon-Imbert n'a pas quitté
+l'Hôtel-de-ville. M. Victor Arnaud, l'un des administrateurs de
+l'Hôtel-Dieu, s'est dévoué complètement à la tâche pénible et souvent
+périlleuse de diriger et de protéger cet établissement. Mais nulle part
+le mouvement n'a été plus vif, plus continu qu'à la préfecture.
+Là campaient pêle-mêle les autorités militaires, judiciaires et
+administratives. Le parquet de M. Chégaray, toujours encombré de
+prisonniers, l'état-major du général Buchet, le cabinet de M. de
+Gasparin, tout cela était réuni sous le même toit. Les cours, le jardin
+étaient encombrés de soldats, tandis que d'autres tiraient sur le
+belvédère. Les caves, les remises étaient pleines de prisonniers; et les
+aides-de-camp portant des ordres se croisaient dans les corridors avec
+les estafettes venant de Paris, ou les commissaires de police se rendant
+à leurs fonctions qu'ils ont remplies avec tant de zèle; il y avait un
+ordre réel dans cette apparente confusion.
+
+Quant aux habitants, j'ai déjà fait sentir quelle était leur position;
+enfermés chez eux, ils étaient réduits à un rôle purement passif, et on
+leur a trop vivement reproché une apathie dont la cause principale était
+dans les ordres mêmes de l'autorité. Je sais qu'ils auraient pu montrer
+tous, contre les révoltés en armes, la fermeté dont quelques-uns d'entre
+eux ont donné la preuve et qui partout a été couronnée du succès.
+Avouons cependant qu'il n'était pas facile d'interdire l'accès des
+maisons lyonnaises, avec leurs allées toujours ouvertes et sans
+portiers, avec leurs six étages, peuplées en grande partie d'ouvriers
+fort enclins à aider leurs confrères. Ce qui était moins facile encore,
+c'était d'oublier le passé et d'avoir pleine confiance en l'avenir.
+
+Au reste, la bourgeoisie de Lyon a bien prouvé que sa sympathie
+avait accompagné les efforts de l'armée. Elle a témoigné toute sa
+reconnaissance pour ses défenseurs: souscriptions abondantes en faveur
+des soldats blessés, applaudissements au théâtre, proclamations
+municipales, remercîments publics, rien n'a manqué à la manifestation de
+ses sentiments. Je vais transcrire ici les pièces officielles où respire
+la pensée véritable d'une ville à laquelle on a cherché depuis à prêter
+un langage tout différent.
+
+Voici les proclamations qui ont été publiées:
+
+«Mes chers concitoyens,
+
+«Après les déplorables événements dont nous venons d'être les témoins et
+les victimes, votre premier magistrat éprouve le besoin de vous faire
+partager les sentiments de gratitude qui l'animent pour la brave
+garnison dont l'héroïsme a sauvé votre cité de sa ruine et préservé la
+France de la plus grande anarchie.
+
+Vous l'avez vu, mes chers concitoyens; les hommes qui, depuis
+longtemps, rêvaient le renversement du gouvernement de Juillet n'ont pas
+reculé devant les conséquences de leurs criminels projets. Préparant la
+guerre civile, ils s'appliquaient à égarer, par de fausses théories,
+une population jusqu'alors laborieuse et paisible, et ils ont préludé à
+cette guerre civile par la suspension forcée du travail, par les menaces
+et par la violation du sanctuaire de la Justice. Pourquoi, jusqu'à ce
+jour, nos efforts n'ont-ils pas pu conjurer l'orage? C'est que la voix
+de l'autorité, ordinairement si bien comprise des Lyonnais, a été
+étouffée par les passions politiques.
+
+Vaincus au sein de la capitale, dans les événements de Juin, c'est
+Lyon que les factieux de toutes les provinces ont pris pour point de
+ralliement. Ici, comme à Paris, leurs criminelles tentatives ont échoué.
+Le triomphe des amis des lois et de l'ordre n'a pas été un instant
+douteux; et la lutte eût été courte, si le besoin de ménager le sang de
+nos défenseurs n'eût nécessité l'emploi de l'artillerie.
+
+«C'est pour la seconde fois que notre malheureuse cité est devenue le
+théâtre de sanglantes collisions; et la douloureuse expérience que nous
+venons de faire sera à l'avenir un grand enseignement pour nous et pour
+la France entière.
+
+Que la population se rassure! Que chacun reprenne le cours de ses
+travaux habituels. Nous comptons sur le bon esprit de nos concitoyens
+pour hâter le retour de la paix et de l'ordre.
+
+Fait à l'Hôtel de ville, Lyon, le 15 avril 1834.
+Le maire de la ville de Lyon,
+VACHON-IMBERT, adjoint.»
+
+«Mes chers concitoyens,
+
+Profondément affligé des malheurs qui ont affligé la cité, c'est pour
+moi un nouveau besoin de vous apporter des paroles de paix. J'espère que
+ma voix sera entendue par la population tout entière.
+
+Les malheureux, que de perfides conseils ont si cruellement égarés,
+pourraient-ils aujourd'hui ne pas ouvrir les yeux à la lumière?
+Pourraient-ils ne pas voir par quelle voie les fauteurs de l'anarchie
+voulaient nous ramener à ces temps de calamité qui ont pesé, il y a
+quarante ans, sur notre belle patrie? Mais il faut le dire pour la
+justification de la cité lyonnaise; il faut le dire pour rendre hommage
+à la vérité: la masse de la population ouvrière est restée étrangère
+aux criminels efforts qui ont été faits pour renverser la monarchie
+constitutionnelle et substituer au régime des lois l'empire de la force
+aveugle et brutale. Pour une oeuvre si criminelle, les hommes qui,
+depuis longtemps, méditaient notre ruine, et qui pour la plupart sont
+étrangers à la ville de Lyon et même au sol de la France, ne pouvaient,
+malgré leurs hypocrites doléances, trouver des sympathies au milieu
+d'une population qui vit par le travail, et qui sait que le travail
+est inséparable de l'ordre. Ils sont bien coupables ceux qui n'ont pas
+craint d'attirer sur nous la guerre civile et les désastres qui la
+suivent! Abandonnons ces hommes à leurs remords et à la sagesse des
+lois.
+
+«Lyonnais! nos malheurs sont bien grands, mais que la paix et l'union
+renaissent au milieu de nous, et le temps les aura bientôt réparés.
+C'est un terrible enseignement que celui qui doit ressortir pour tous de
+nos tristes journées. Les chefs d'atelier, les ouvriers de toutes
+les professions repousseront désormais avec horreur toutes ces idées
+politiques anti-sociales qui traînent après elles la misère et le
+désespoir, bouleversent toutes les existences et ont failli amener la
+destruction de la cité la plus industrieuse de France.
+
+Lyon a souffert pour la cause de la civilisation; c'est l'ordre social
+tout entier qui a été attaqué au milieu de nous. L'anarchie a été
+vaincue et un gouvernement juste et réparateur ne peut manquer de
+reconnaître que la France est solidaire des dommages éprouvés par les
+Lyonnais dans l'intérêt de tous.
+
+Que la confiance renaisse, que les habitants se rassurent, que chaque
+citoyen reprenne ses travaux habituels. Les négociants, nous en sommes
+certains, redoubleront de zèle et de soins, dans ces malheureuses
+circonstances, pour donner une activité nouvelle à leurs opérations
+commerciales et procurer ainsi du travail à ceux qui peuvent en manquer.
+Nous espérons enfin que chacun de nos concitoyens unira ses efforts aux
+nôtres pour adoucir, autant qu'il sera en son pouvoir, des maux qu'il
+n'a pas dépendu de nous de prévenir.
+
+Le maire de la ville de Lyon,
+VACHON-IMBERT, adjoint.»
+
+Pendant que la mairie faisait afficher ces proclamations, le conseil
+municipal votait une épée d'honneur aux généraux Aymard, Buchet et
+Fleury, et au colonel Dietmann. Il votait une adresse aux troupes que le
+général a fait connaître dans un ordre du jour ainsi conçu:
+
+«Au quartier-général de Lyon, le 16 avril 1834.
+Ordre du jour de la 7e division militaire.
+
+Le lieutenant-général, commandant la 7e division militaire, s'empresse
+de porter à la connaissance des troupes placées sous ses ordres
+l'adresse suivante votée à l'unanimité à la garnison par le conseil
+municipal de la ville de Lyon:
+
+«Soldats!
+
+La ville de Lyon, la France, la civilisation tout entière ont couru
+un immense danger que votre valeur a su repousser. Après une lutte
+prolongée, après les efforts si constants d'un courage dont chacun
+de ses membres a été témoin, le conseil municipal de cette grande et
+malheureuse cité éprouvait le besoin de vous payer le juste tribut de
+son admiration et de sa reconnaissance.
+
+Vous avez vaincu l'anarchie. Vous avez repoussé loin du sol de la France
+les principes anti-sociaux qui déjà l'avaient envahie, mais qui ne
+sauraient jamais y pousser de profondes racines. Appuyée sur la
+monarchie constitutionnelle qu'elle-même a fondée, la liberté ne
+pourrait périr en France que par ses propres excès. C'est à ces excès
+que vous avez déclaré la guerre; c'est sur eux que vous avez remporté la
+plus glorieuse victoire, et vous avez ainsi bien mérité de la liberté de
+la France et en particulier de la ville de Lyon.
+
+Pour le maire de la ville de Lyon,
+Signé: VACHON-IMBERT.»
+
+Acceptez ce témoignage de reconnaissance d'une grande cité; vous le
+méritez! Votre intrépidité, votre persévérance l'ont sauvée d'un affreux
+désastre, ont sauvé la France de l'anarchie, le plus épouvantable des
+fléaux.
+
+«Armés pour le maintien des lois et la protection des citoyens, vous
+avez dignement rempli votre mandat. Au bruit de votre victoire, les
+factieux, naguère partout menaçants, aujourd'hui convaincus de leur
+impuissance contre votre valeur, ont, de toutes parts, cherché leur
+salut dans la fuite.
+
+La France renaît au repos, à l'espérance. Soldats! vous avez bien mérité
+du Roi et de la patrie!
+
+Signé: Baron AYMARD.»
+
+Le même jour, la lettre suivante était adressée à M. de Gasparin:
+
+«Lyon, le 16 avril 1834.
+
+Monsieur le préfet,
+
+Je remplis avec le plus vif empressement la mission dont m'a chargé le
+conseil municipal.
+
+Il vient de s'assembler, et son premier sentiment a été celui de la
+reconnaissance envers ceux qui ont sauvé notre malheureuse ville des
+horreurs de l'anarchie.
+
+Vous, monsieur le préfet, vous avez été un de ceux qui avez inspiré ce
+sentiment le plus profondément, et j'ai été chargé de vous exprimer
+combien mes concitoyens ont éprouvé d'admiration pour votre courage et
+votre dévouement.
+
+Vous serez compté désormais par les Lyonnais au nombre de leurs
+bienfaiteurs, puisqu'ils vous doivent le raffermissement de leur
+existence, et que vous avez contribué si puissamment à les délivrer des
+maux incalculables qui les menaçaient.
+
+Veuillez agréer, etc.
+
+Le maire de Lyon.»
+
+
+Voici la réponse du préfet:
+
+«Monsieur le maire,
+
+Après avoir cherché pendant plus de deux ans les moyens de rétablir la
+paix et la concorde dans Lyon, j'ai vu avec douleur s'éloigner chaque
+jour l'espoir que j'en avais un moment conçu. Les progrès de l'esprit
+de désordre, favorisés par ceux des associations politiques et des
+coalitions industrielles, ont été tels depuis un an qu'il fallait
+prévoir la triste issue que ces complots devaient avoir. Je ne m'en
+suis jamais dissimulé l'imminence, et j'ai constamment veillé avec
+sollicitude sur les moyens de sortir vainqueurs de cette lutte, si nous
+étions réduits à la triste nécessité de l'engager.
+
+«Quand ensuite nous avons été obligés de résister à la plus odieuse des
+agressions, quand le siège de la justice s'est vu entouré tout à coup
+de barricades, qui, au même instant, se dressaient dans toute la ville,
+quand les troupes investies ont été obligées de se faire jour à travers
+les fusillades préparées traîtreusement et d'avance aux fenêtres et aux
+toits de la ville, nous avons eu de rigoureux devoirs à remplir. Il
+fallait sauver Lyon et la France; je m'y suis dévoué. Deux de vos
+adjoints, MM. Cazenove et Chinard, placés au même poste que moi, ont
+partagé mes dangers et mes sollicitudes. Ils ont dignement représenté
+l'autorité municipale dans le midi de la ville.
+
+Il m'est bien doux, après ces pénibles moments, de recevoir du conseil
+municipal de la ville de Lyon le témoignage que mes efforts ont pu
+obtenir son approbation. Puissé-je maintenant contribuer à adoucir les
+maux qui n'ont pu être évités! Je me dévouerai à cette nouvelle tâche,
+et vous me trouverez toujours prêt à appuyer les intérêts de votre
+ville, avec le dévouement d'un homme qui est devenu votre concitoyen par
+le coeur et les sentiments.
+
+Agréez, etc.
+
+Le conseiller d'État,
+préfet du Rhône,
+GASPARIN.»
+
+Il était impossible que le retentissement des événements de Lyon ne
+se fît pas sentir dans les campagnes environnantes. Les projets des
+insurgés y ont excité, on peut le dire, une réprobation universelle;
+mais cette réprobation ne s'est pas manifestée partout avec la même
+énergie. Par une faiblesse déplorable, un certain nombre de communes ont
+abandonné aux bandes révoltées les armes de leurs gardes nationales.
+Trois cents fusils environ sont venus ainsi grossir l'arsenal des
+rebelles. Je sais qu'il n'y a point d'excuse pour de tels faits. Je sais
+qu'aucun fusil n'aurait peut-être été enlevé si tout le monde avait
+montré le courage dont quelques personnes ont fait preuve. Cependant
+il est certain que le ton décidé des émissaires lyonnais, leur force
+énergique, enfin l'absence forcée de toute nouvelle et de tout ordre ont
+pu imposer, même à des hommes de coeur. Le désarmement ordonné par le
+préfet est déjà sans doute un châtiment assez grave. Je me tairai donc;
+seulement pour donner une idée de ces expéditions dont je déplore le
+succès, je raconterai ce qui s'est passé dans deux communes, où le cas
+de force majeure est trop évident pour que ma citation puisse ressembler
+à un blâme.
+
+A Vaise, le 10 avril, un homme d'une haute stature, coiffé d'une
+casquette, ceint d'un sabre de cavalerie, suivi d'une soixantaine
+d'individus armés, et d'un même nombre sans armes, se présenta à
+l'Hôtel-de-ville, et s'adressant à l'un des secrétaires, il demanda si
+le maire était présent. Ayant reçu une réponse affirmative, il s'exprima
+à peu près en ces termes: «Je suis Français et propriétaire. Indigné des
+assassinats commis sur mes concitoyens par la garnison de Lyon, j'ai
+pris les armes pour les venger. _Il ne s'agit point aujourd'hui d'une
+discussion de deux sous par aune, mais de la grande question d'existence
+entre Louis-Philippe et la République_. Il faut que la République
+triomphe; c'est en son nom que je viens demander à la mairie de Vaise
+des armes et des munitions qui, au dire de citoyens dignes de foi,
+doivent s'y trouver. Je vous somme de nous les faire délivrer.»
+
+Il est inutile d'aller plus loin. Quelques fusils furent livrés; il
+fallait céder à la violence.
+
+Les événements d'Oullins méritent d'être rapportés ici dans tous leurs
+détails.
+
+Le mercredi, le bruit du canon et celui de la fusillade mettent toute la
+commune d'Oullins en alarme; mais l'arrivée d'un bataillon d'infanterie
+calme les esprits, et la journée se passe tranquillement, malgré les
+récits les plus exagérés de succès de la part des révoltés et de pertes
+de la part de l'armée.
+
+Ces récits sont sur-le-champ repoussés et démentis par les hommes
+attachés au gouvernement.
+
+Dans la journée, le bataillon d'infanterie quitte Oullins et se porte
+sur Lyon en laissant à Oullins un poste de dix-huit hommes.
+
+Dans la nuit, l'artillerie quitte Pierre-Bénite et se rend à Lyon sans
+laisser un seul homme.
+
+Le jeudi, toute la journée, les révoltés chassés de la Guillotière
+et des Brotteaux, se portent sur la rive gauche du Rhône, en face de
+Pierre-Bénite, traversent le fleuve et se dirigent sur Saint-Just. Ils
+sont sans armes, mais leurs figures noircies par la poudre, leurs
+joues droites marquées par la crosse et leurs discours les font assez
+reconnaître. Partout ils annoncent qu'ils sont victorieux et jettent
+l'effroi dans la commune.
+
+A midi, une bande armée en partie, composée d'une soixantaine d'hommes,
+attaque et désarme le poste d'infanterie.
+
+Cet événement porte la terreur dans les esprits; ce désarmement
+audacieux de soldats, si près du pont de la Mulatière occupé par
+l'armée, paraît un signe certain que tout est perdu.
+
+On s'efforce de ranimer les courages abattus; on veut faire prendre
+les armes à toute la garde nationale, prêter des fusils aux soldats
+désarmés, les placer dans ses rangs; les efforts les plus pénibles sont
+sans effet.
+
+Des groupes d'hommes étrangers à la commune se forment partout; les
+cafés, les cabarets en sont pleins; leurs cris, leurs chants séditieux
+ne peuvent être réprimés; les honnêtes gens gémissent et se cachent. La
+nuit se passe dans l'anxiété la plus grande.
+
+Le vendredi, les choses sont dans le même état; à une heure, une bande
+en partie armée se porte chez l'adjoint et demande les armes avec les
+menaces les plus atroces.
+
+Le commandant de la garde nationale est averti que les révoltés ont
+bloqué le conseil municipal et menacent de le fusiller si les armes ne
+sont pas livrées; il accourt, entre seul sur la place où une soixantaine
+d'hommes l'entourent aussitôt; quatre seulement avaient des fusils, les
+autres avaient des pistolets, des poignards, des fleurets aiguisés.
+
+D'autres hommes armés étaient dans la cour de la mairie, dans le
+corps-de-garde; ils avaient avec eux un soldat en uniforme qu'ils
+conduisaient de force pour faire croire que l'armée sympathisait avec la
+révolte.
+
+Enfin, plusieurs individus de cette bande avaient déjà pénétré
+violemment dans les maisons et, en intimidant les femmes et les hommes
+faibles, ils s'étaient fait livrer les armes, les avaient chargées, et
+s'étaient embusqués dans les allées.
+
+Aucun officier, sous-officier ou soldat de la garde nationale n'a paru
+sur la place; tout était déjà perdu.
+
+Le chef de la bande demande le reste des armes au nom du gouvernement
+républicain provisoire, en annonçant que Louis-Philippe était partout
+renversé, que l'armée qui avait combattu pour lui dans Lyon et ses
+autorités étaient cernées et ne pouvaient correspondre avec personne,
+que les républicains étaient maîtres du télégraphe, de tous les forts,
+que leurs canons étaient braqués sur la place de Fourvières, que l'armée
+était prête à faire sa retraite par Oullins, et que la commune de
+Sainte-Foy avait livré ses armes. Il offrit de n'exiger le reste des
+fusils qu'après la vérification de tout ce qu'il avait annoncé. Le garde
+est envoyé à Sainte-Foy; il revient déclarer que le télégraphe est
+brisé, que le fort Sainte-Irénée est aux révoltés, que leurs canons sont
+sur la place de Fourvières, et enfin que Sainte-Foy a rendu les armes.
+
+Le désarmement avait continué pendant ce temps-là; mais voulant le
+presser, le chef de la bande demande le contrôle et un tambour; on
+refuse; il envoie des hommes pour sonner le tocsin; le tocsin eût fait
+plus de mal que le roulement; on cède et on se retire.
+
+Le samedi, de nouvelles bandes parcourent le Pérou et Pierre-Bénite;
+mais, peu nombreuses et mal armées, elles n'ont pas de succès. Les
+révoltés continuent à traverser le Rhône; ce n'est plus la même espèce
+d'homme; ceux-ci sont furieux, leurs menaces épouvantables; se venger
+des canonniers, incendier leurs casernes, piller leurs logements,
+massacrer leurs femmes, tels sont les projets sinistres qu'ils osent
+manifester, et que ces malheureuses, logées en partie dans des auberges,
+entendent elles-mêmes ou apprennent de toutes parts. L'horreur se répand
+par tout; mais le désespoir ranime les courages; on met les femmes et
+les objets précieux en sûreté; on s'arme en silence et on veille. Des
+ouvriers égarés mais honnêtes, auxquels on a recours, jurent de ne pas
+laisser, par des crimes aussi épouvantables, déshonorer leur victoire
+(ils se croyaient victorieux).
+
+La nuit se passe sans événement; la fusillade continue à la Mulatière et
+dans les Saulées, mais elle est faible.
+
+Le dimanche, rien de remarquable; la fusillade faiblit de plus en plus à
+la Mulatière.
+
+Le lundi, des révoltés embusqués derrière le four à chaux d'Oullins
+font encore feu sur les soldats; mais, vers midi, ils se retirent; on
+commence à entrevoir le terme des malheurs. Le soir tout est calme.
+
+Enfin, le mardi, la circulation et la tranquillité sont rétablies.
+
+Pendant que ces scènes déplorables se passaient dans la commune
+d'Oullins, celle de Venissieux, qui fait partie de l'arrondissement
+de Vienne, approvisionnait le fort Lamothe et refusait ses armes aux
+insurgés; l'arrondissement de Vienne tout entier faisait proposer à M.
+de Gasparin ses 3,000 gardes nationaux qui, une fois déjà, avaient fait
+avec lui le voyage de Lyon; Neuville, Trevoux, toutes les communes
+environnantes rassemblaient leurs gardes nationales, et armaient de
+bâtons et de fourches le reste de leurs citoyens; l'arrondissement de
+Villefranche se levait tout entier à la voix de son sous-préfet, M.
+Silvain Blot, dont le courage et l'activité ont surmonté tous les
+obstacles; les gardes nationaux de Messimieux et de Thurins, encouragés
+par leur chef de bataillon, repoussaient les bandes ennemies. Le maire
+de Calmire approvisionnait le fort Montessuy. Les habitants de Brignais
+opposaient aux tentatives des insurgés une contenance pleine d'énergie,
+et ceux de Couson, sans armes, désarmaient les perturbateurs qui avaient
+osé les assaillir.
+
+On le voit; l'insurrection lyonnaise a trouvé, dans les campagnes
+voisines, quelquefois de la faiblesse, jamais de la sympathie.
+Malheureusement il n'en a pas été partout ainsi; dans un certain nombre
+de villes, les affiliés des _Droits de l'homme_ ont essayé de soutenir
+leurs amis de Lyon, et ont révélé ainsi le péril immense qu'un revers
+momentané dans cette ville pouvait faire courir. A Avignon, à Nîmes, à
+Marseille, une agitation sourde et menaçante annonçait une explosion
+terrible; et si la malle-poste avait manqué un jour de plus, la
+tranquillité publique était gravement compromise. A Clermont, à
+Grenoble, à Châlons, à Vienne, des émeutes ou des tentatives d'émeutes
+présagent de plus vastes soulèvements. L'émeute passe même la frontière,
+et Ferney sent le contre-coup de Lyon. A Arbois, la République est
+formellement proclamée. Enfin, à Paris et à Saint-Étienne, des scènes
+de sang viennent compléter ce drame lugubre, où Lyon joue le principal
+personnage, et où chaque ville de France semble s'apprêter à prendre un
+rôle.
+
+A Paris, ce n'est qu'une tentative désespérée contre une garde nationale
+animée du meilleur esprit, contre des troupes nombreuses; la République
+ne peut rien; c'est une protestation en l'honneur de l'insurrection
+lyonnaise, rien de plus.
+
+Mais, à Saint-Étienne, il n'en est pas de même. Là, les ouvriers
+sont nombreux et la force armée insignifiante. Là, les associations
+politiques et industrielles ont fait leur oeuvre; le danger est donc
+très-réel; et ce danger s'accroît de toute l'influence que les troubles
+de Saint-Étienne doivent exercer sur ceux de Lyon. Si la manufacture
+d'armes avait été emportée, la conséquence de ce désastre aurait été
+incalculable; et quand on songe que ce désastre a failli arriver, on
+éprouve le besoin d'exprimer au général Pegot et à sa petite garnison,
+au préfet de la Loire, M. Sers, et à M. Dugât, sous-préfet de
+Saint-Étienne, tous les sentiments qui sont dus à leur belle conduite et
+toute la reconnaissance que mérite un service aussi éminent.
+
+J'ai raconté cette lutte sacrilège que l'esprit de désordre a provoquée
+et soutenue. Je veux réduire une dernière fois à leur véritable valeur
+les assertions de ceux qui, après avoir dénaturé les causes de nos
+catastrophes, cherchent à en exagérer les conséquences.
+
+A les entendre, Lyon n'est plus qu'un monceau de ruines. Soixante
+millions, cent millions peut-être ne suffiront pas pour indemniser
+les propriétaires des pertes qu'ils ont essuyées. A les entendre,
+l'insurrection, un moment comprimée, est prête à reparaître plus
+menaçante et plus furieuse; les ouvriers et les fabricants, saisis d'une
+terreur légitime, abandonnent de tous côtés la cité qui ne peut leur
+offrir un asile paisible, et l'industrie lyonnaise doit émigrer ou
+périr.
+
+Ces tableaux sont tracés par la malveillance et accueillis par la peur.
+
+La vérité est que les désastres matériels ne sont pas aussi
+considérables qu'on le suppose. Dès le lundi, pendant que les derniers
+coups de fusil étaient échangés à la Croix-Rousse, j'ai parcouru ces
+rues encore hérissées de barricades, ces quais couverts de soldats,
+ces places gardées par des canons. Alors c'était l'état de guerre; les
+maisons occupées militairement, les bivouacs, la population prisonnière
+dans les maisons, le bruit lointain du combat, tout rappelait à l'esprit
+les idées sinistres qui depuis se sont effacées peu à peu. Alors je
+comparais Lyon, après les journées d'avril, avec Paris après les
+journées de juin, ou même après celles de juillet, et j'étais effrayé de
+la différence. En voyant, dans le quartier Saint-George et Saint-Jean,
+dans la grande rue de Vaise, dans la rue Mercière, dans les rues qui
+montent à la Croix-Rousse, dans la grande rue de la Guillotière, sur
+toutes les places du centre de la ville, des traces multipliées de la
+lutte, ces marques innombrables de balles et de boulets qui se détachent
+si bien sur les noires murailles de Lyon; en contemplant des ruines plus
+déplorables encore, les maisons ébranlées par les pétards dans tous les
+quartiers de la ville et des faubourgs, et celles qui ont été incendiées
+dans la rue de l'Hôpital, sur le quai du Rhône, à la tête du pont de la
+Guillotière, je n'ai pu m'empêcher, moi aussi, de croire le mal plus
+grand qu'il n'était. Il est vrai que dans ce moment je ne l'ai pas
+évalué en francs et centimes. A côté de la pensée grande et terrible
+de la guerre civile, il n'y a pas de place pour la mesquine idée des
+indemnités.
+
+Mais depuis, les barricades se sont abaissées; les troupes sont rentrées
+dans leurs casernes et les canons à l'arsenal; le peuple est redescendu
+dans les rues; les magasins se sont ouverts; les métiers ont recommencé
+à battre; les traces des boulets et des balles ont disparu en grande
+partie; Lyon a repris sa physionomie ordinaire et, n'étaient les
+décombres des maisons incendiées, on se douterait à peine que la guerre
+a passé par là. En même temps on s'est livré à une appréciation plus
+exacte et moins passionnée du dommage, et l'on s'est accordé à regarder
+quatre ou cinq millions comme une suffisante indemnité.
+
+Mon but n'est pas de discuter ici des questions de droit et de décider
+si cette somme doit être payée par l'État, ou si nous sommes dans le cas
+prévu par la loi de vendémiaire an IV, qui met cette dépense à la charge
+des communes. Je ne me permettrai qu'une seule observation, c'est que la
+querelle vidée à Lyon n'est point une querelle locale; c'est la grande
+querelle politique entre le gouvernement constitutionnel et les partis
+extrêmes qui l'ont constamment attaqué; c'est la querelle de juillet
+1830 et de juin 1832. Or, à ces deux époques, les Chambres ont jugé
+avec beaucoup de sagesse que Paris ne devait pas payer pour la France
+entière, qu'il était assez malheureux déjà d'être le théâtre de la lutte
+sans qu'on en mit encore les frais à sa charge. J'invoque en faveur de
+Lyon l'autorité de ces précédents.
+
+Un mot, avant de quitter ce sujet, sur les reproches qu'on adresse à nos
+généraux pour avoir fait usage de l'artillerie et des pétards. C'est une
+de ces déclamations banales qu'il faut réfuter une fois pour toutes.
+Oui, sans doute, on a employé le canon, les obus, les pétards, pour
+épargner le sang des soldats. Oui, les généraux ont eu le tort de penser
+que la vie de ces hommes, qui ont accompli avec tant de courage de si
+pénibles devoirs, valait bien quelques pans de muraille, valait même
+la vie des forcenés qui pensaient avoir trouvé dans ces murailles un
+inviolable rempart. Permis à ceux qui ne voient de Français en France
+que ce qui combat le gouvernement du pays, de refuser aux soldats qui
+le servent le titre de citoyens; mais nous, qui pensons que, pour avoir
+endossé un uniforme, on n'a pas perdu le droit de compter comme membre
+de la grande association nationale, si l'on nous parle de dix maisons
+brûlées, nous répondrons que cinquante braves ont été épargnés. Malheur
+à ceux qui ne sentent pas la force de cette réponse!
+
+J'ai exposé l'état matériel où la révolte d'avril a laissé Lyon. La
+disposition des esprits est plus intéressante, mais aussi plus difficile
+à apprécier.
+
+Si nous jetons les yeux d'abord sur cette classe fort nombreuse qui,
+sans prendre directement part au mouvement, y a prêté les mains,
+s'est intéressée au succès des insurgés, et n'attendait qu'une chance
+favorable pour s'associer à leurs efforts, nous la verrons plus furieuse
+qu'humiliée. Elle forme mille projets extravagants de vengeance. Les
+ouvriers mêmes, que l'expérience de février avait complètement dégoûtés
+des associations et des intrigues, se rallient momentanément à leurs
+frères, parce qu'il leur semble que la classe tout entière vient d'être
+vaincue, et leur orgueil de héros de novembre est blessé par cette
+idée. Il y a donc une fermentation très-grande dans cette partie de la
+population; fermentation inévitable après un tel échec. Ce sont des
+plaideurs qui maudissent leurs juges; on leur donne vingt-quatre heures
+au palais; à Lyon, ce n'est pas trop de leur donner un mois.
+
+Il faut sans doute attribuer aux folles menaces de ces ouvriers les
+craintes non moins insensées auxquelles sont en proie un grand nombre de
+fabricants. Ils ne réfléchissent pas à l'impossibilité d'une tentative
+sérieuse, au moment où la garnison, est triplée, où, d'ailleurs,
+le parti est vaincu, la société dissoute, les chefs en fuite ou
+prisonniers, et une partie des armes enlevée. Malgré tous ces motifs
+de sécurité, ils ajoutent foi aux contes les plus ridicules: c'est un
+projet de désarmer tous les postes et d'enlever les autorités pendant
+la nuit; c'est un dépôt de fusils; c'est une fabrique de cartouches.
+L'exécution est fixée au 26, puis remise au 28, puis indéfiniment
+ajournée; et cependant beaucoup de personnes quittent la ville et vont
+attendre à la campagne, ou même à l'étranger, l'issue d'une crise
+qu'elles croient imminente au lieu de la regarder comme terminée.
+
+Mais cet effet, comme le précédent, est peu durable de sa nature. Pour
+qui se rappelle les terreurs si vives et si prolongées qui suivirent
+la catastrophe de 1831, ces nouvelles terreurs ne paraîtront pas
+incurables. Je suis assuré qu'elles feront bientôt place au sentiment de
+sécurité que la prolongation de la paix publique amènera incessamment,
+et dont la défaite des partis violents, la dissolution définitive des
+coalitions industrielles ou politiques et la prospérité commerciale qui
+doit en résulter garantissent l'affermissement et la durée.
+
+Plût au ciel que nos derniers troubles n'eussent pas eu d'autre
+conséquence fâcheuse que l'irritation des uns et la frayeur momentanée
+des autres! Ils ont donné une nouvelle force à ce besoin exclusif
+d'ordre et de repos qui doit surgir nécessairement de nos désordres et
+de nos souffrances sans fin. Peut-être s'étonnera-t-on que je signale ce
+sentiment si légitime comme un danger pour le pays. Mais, si je me fais
+gloire d'appartenir au parti du juste milieu, c'est pour avoir le droit
+de repousser tout principe exclusif, c'est pour voler au secours de
+l'ordre quand la liberté occupe seule tous les esprits, au secours de la
+liberté quand on ne pense plus qu'à l'ordre public; c'est pour ne pas
+scinder la devise de notre drapeau. Oui, je le répète, ceci est plus
+grave qu'on ne l'imagine: à chaque émeute, l'indifférence en matière
+politique, cette gangrène du corps social, fait quelques progrès
+nouveaux; les partisans de la répression à tout prix deviennent plus
+nombreux et plus menaçants. Il n'y a pas de violence de la presse, pas
+de désordre des rues qui n'enlève à la véritable liberté quelqu'un de
+ses anciens défenseurs. Encore une insurrection, et bien des gens seront
+prêts à sacrifier la liberté de la presse, la liberté individuelle.
+Encore une insurrection, et les coups d'État seront réclamés, el un 18
+brumaire sera possible, et un gouvernement militaire pourra s'établir.
+Alors les modérés d'aujourd'hui se montreront peut-être plus fidèles à
+leurs principes, plus énergiques et plus passionnés pour la défense des
+libertés publiques, que ceux qui les accusent de tiédeur.
+
+Il n'est pas probable que nous en venions jamais là; les factions,
+partout vaincues, ne tarderont pas à disparaître entièrement. J'en ai la
+ferme conviction: la bataille électorale sera gagnée comme la bataille
+des rues; l'opposition violente posera les armes et dès lors ce
+paroxisme d'ordre public qu'elle seule excite s'apaisera naturellement.
+Mais j'ai dû le signaler; je l'ai dû surtout en parlant d'une ville qui
+est livrée plus que toute autre à ce genre de préoccupations.
+
+Pour ne parler que des conséquences qui intéressent spécialement la
+ville de Lyon, il est impossible de ne pas voir que les derniers
+événements l'ont enfin délivrée des souvenirs de novembre 1831, de cette
+menace perpétuelle, de cette épée de Damoclès qui, depuis deux années,
+lui interdisait le repos. Ils ont porté le coup mortel à la _Société
+mutuelliste_ et à celle _des Droits de l'homme,_ qui avaient mission de
+s'agiter tour à tour. Ils l'ont préparée à repousser avec plus d'énergie
+toute tentative nouvelle de soulèvement, parce qu'ils ont appris à tous
+les habitants paisibles ce qu'il en coûte de laisser envahir la maison
+qu'on habite par les bandes des révoltés.
+
+Il y a plus: quoique la question industrielle n'ait pas été directement
+engagée dans la lutte, elle en a senti le contrecoup, et l'on doit s'en
+féliciter. Je m'explique le mal qui travaille la fabrique de Lyon; c'est
+la concurrence des fabriques étrangères qui produisent les tissus unis
+aussi bien qu'elle et à meilleur marché; pour résister, il fallait
+baisser le prix de la main-d'oeuvre. Mais cette baisse n'était guère
+conciliable avec l'existence des ouvriers dans une grande ville où les
+dépenses sont multipliées. Avant de se résoudre à s'établir dans les
+campagnes, les ouvriers ont essayé de défendre leurs salaires par le
+tarif. Nous avons suivi cette grande expérience dans ses trois crises
+principales, en novembre 1831, au conseil des Prud'hommes, et au mois de
+février 1834. La démonstration a été complète, et les dernières affaires
+l'ont encore confirmée en rendant désormais impraticables les coalitions
+politiques et industrielles. Aussi a-t-on décidément renoncé au tarif.
+Cela est si vrai que _l'Écho de la fabrique_, qui en était le champion,
+vient de lancer un prospectus tout rempli du sentiment de sa détresse;
+il a demandé à ses amis les quatre mille francs qui lui sont nécessaires
+pour fournir un cautionnement, et se donner ainsi le droit de traiter
+les questions politiques sans lesquelles il ne pourrait subsister quinze
+jours. Personne n'a répondu à cet appel; le tarif est bien mort; il ne
+peut ressusciter sous aucune forme.
+
+Mais ce n'est là qu'une solution négative. Il faut encore trouver le
+moyen de diminuer les frais de fabrication. Déjà, avant les derniers
+événements, beaucoup d'ateliers s'étaient établis dans les communes
+rurales qui avoisinent Lyon; depuis, cette émigration est devenue plus
+générale; il est même question, à ce qu'on assure, de fonder hors des
+murs de Lyon des manufactures considérables. Voilà, j'ose le dire, la
+seule issue possible de ces interminables débats. A la campagne, la vie
+est moins chère, et les ouvriers trouveront d'ailleurs, dans quelques
+occupations agricoles, le supplément qui leur manque ici dans la saison
+du ralentissement des travaux. Dans les grandes manufactures, le chef
+d'atelier disparaîtra, et les frais généraux de fabrication seront
+diminués par la suppression de ce rouage inutile.
+
+Je sais qu'à la tribune l'émigration des ouvriers en soie a été déclarée
+impossible. J'ai une excellente réponse à faire: c'est qu'elle a lieu;
+elle a lieu sans difficulté, parce que la division du travail, qu'on
+cite comme un obstacle, n'est nulle part moins grande que dans la
+fabrique de Lyon. Aussi tous les villages du département du Rhône
+retentissent du bruit des métiers; une grande partie des étoffes unies
+en sortent, et cette tendance, qui s'est manifestée depuis plus d'un
+an, a reçu, des troubles du mois d'avril, une nouvelle et salutaire
+impulsion.
+
+Qu'on ne pense pas au reste que la ville de Lyon, ainsi abandonnée par
+une partie de ses habitants, doive perdre de son importance et céder
+à une autre cité le rang qu'elle occupe aujourd'hui; beaucoup de gens
+prédisent sa chute; moi, je lui prédis au contraire le plus brillant
+avenir.
+
+Ceux de ses ouvriers qui s'établiront dans la campagne ne pourront
+s'éloigner beaucoup; leurs relations avec les fabricants sont trop
+multipliées pour permettre une longue séparation. Ainsi, les villages
+se peupleront d'ateliers, mais seulement les villages voisins, qui
+deviendront ainsi les faubourgs avancés de la grande métropole
+industrielle. Dans cette, nouvelle position, la fabrique des tissus unis
+pourra lutter avantageusement contre la concurrence étrangère et ramener
+à Lyon beaucoup de commandes qui l'abandonnaient. La sécurité produite
+par cette nouvelle prospérité réagira à son tour sur elle. Garantie par
+les mesures de l'administration, par le désarmement des communes qui ont
+livré des fusils aux rebelles, par l'expulsion des étrangers turbulents,
+par les renforts envoyés à la garnison, elle sera complétée par une
+organisation plus puissante de la police locale et par sa concentration
+aux mains du préfet.
+
+Vienne alors le chemin de fer de Lyon à Marseille; viennent la réunion
+des Brotteaux et l'affranchissement du Pont-Morand, et un nouveau
+quartier plus important et plus riche viendra compenser amplement ce que
+d'autres quartiers de la ville pourront avoir perdu en population. Lyon
+descendra de Fourvières et de la Croix-Rousse; il sortira de ses rues
+noires et étroites pour s'étendre à l'aise dans la presqu'île de
+Perrache et dans la plaine des Brotteaux. A Perrache, le chemin de fer
+de Saint-Étienne continuera à apporter tout ce commerce de houilles,
+toutes ces industries qui travaillent le fer et emploient le charbon,
+toutes ces usines enfumées qui en ont déjà pris possession. Aux
+Brotteaux, le chemin de fer de Marseille achèvera de créer un immense
+commerce d'entrepôt. Voyez cette file non interrompue de charrettes
+provençales qui transportent à Lyon les produits qu'il doit distribuer
+dans toutes les directions; jetez ensuite les yeux sur la carte et
+cherchez une vallée qui, de la mer Méditerranée, pénètre dans le coeur
+de l'Europe; vous ne trouverez que la vallée du Rhône, et c'est à
+Lyon seulement qu'elle se bifurque; c'est à Lyon que la grande route
+européenne se divise en trois chemins, l'un gagnant Paris, l'autre
+l'Allemagne et le troisième la Suisse. Quel rôle joueraient Marseille et
+Lyon si le chemin de fer projeté faisait affluer sur cette ligne unique
+tout le commerce du nord avec le midi!
+
+Là est la destinée de Lyon. L'industrie des soies ne l'abandonnera pas
+sans doute; mais, dût-elle l'abandonner, sa grandeur survivrait à cette
+perte; l'avenir lui destine des compensations immenses et sa prospérité
+ne périra pas.
+
+FIN DES PIÈCES HISTORIQUES DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+MON MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. (1832-1837.)
+
+Caractère et but du cabinet du 11 octobre 1832.--Difficultés de sa
+situation.--Avantages de sa composition.--D'où vient la popularité
+du ministère de l'instruction publique.--Son importance pour les
+familles;--pour l'État.--Des divers moyens de gouvernement des esprits
+selon les temps.--Caractère laïque de l'état actuel de l'intelligence et
+de la science.--Du système et de l'état des établissements d'instruction
+publique en Angleterre.--Mes conversations à Londres à ce sujet.--Unité
+nécessaire du système d'instruction publique en France.--Des essais
+d'organisation de l'instruction publique depuis 1789.--L'Assemblée
+constituante et M. de Talleyrand.---L'Assemblée législative et M. de
+Condorcet.--La Convention nationale et M. Daunou.--Le Consulat et la loi
+du 1er mai 1802.--L'Empire et l'Université.--L'instruction publique et
+la Charte.--Vicissitudes de l'organisation du ministère de l'instruction
+publique.--Comment je le fis organiser en y entrant.--Débuts du
+cabinet.--Préparation du discours de la Couronne.--Ouverture de la
+session de 1832.--Tentative d'assassinat sur le Roi.--État des affaires
+au dedans et au dehors.--Je tombe malade.
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+INSTRUCTION PRIMAIRE.
+
+Je suis malade pendant six semaines--Prise d'Anvers.--Arrestation de
+S.A.R. madame la duchesse de Berry.--De la politique du cabinet dans
+cette circonstance.--Je reprends les affaires.--Présentation à la
+Chambre des députés du projet de loi sur l'instruction primaire.--Ma vie
+domestique.--Des projets et des progrès en fait d'instruction primaire
+de 1789 à 1832.--Questions essentielles.--L'instruction primaire
+doit-elle être obligatoire?--Doit-elle être gratuite?--De la liberté
+dans l'instruction primaire.--Des objets et des limites de l'instruction
+primaire.--De l'éducation et du recrutement des instituteurs
+primaires.--De la surveillance des écoles primaires.--Concours
+nécessaire de l'État et de l'Église.--Que l'instruction primaire doit
+être essentiellement religieuse.--Mesures administratives pour assurer
+l'exécution et l'efficacité de la loi.--Mesures morales.--Promulgation
+de la loi du 28 juin 1833.--Ma circulaire à tous les instituteurs
+primaires.--Visite générale des écoles primaires.--Établissement des
+inspecteurs des écoles primaires.--Mes rapports avec les corporations
+religieuses vouées à l'instruction primaire.--Le frère Anaclet.--L'abbé
+J. M. de la Mennais.--L'abbé F. de la Mennais.--Mon rapport au Roi en
+avril 1834 sur l'exécution de la loi du 28 juin 1833.--De l'état actuel
+de l'instruction primaire.
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+INSTRUCTION SECONDAIRE.
+
+Difficulté de l'introduction du principe de la liberté dans
+l'instruction secondaire.--Constitution originaire de l'Université.--Ses
+deux sortes d'ennemis.--Leur injustice.--Causes naturelles et légitimes
+de leur hostilité.--L'Université dans ses rapports avec l'Église.--État
+intérieur et situation sociale du catholicisme en 1830.--Réclamation
+de la liberté d'enseignement.--M. de Montalembert et l'abbé
+Lacordaire.--Tendances diverses dans le catholicisme.--Efforts pour
+le réconcilier avec la société moderne.--L'abbé F. de la
+Mennais.--L'_Avenir_.--Voyage de l'abbé de la Mennais, de l'abbé
+Lacordaire et de M. de Montalembert à Rome.--Le pape Grégoire XVI
+condamne l'_Avenir_.--L'Université dans ses rapports avec la société
+civile.--Quelle eût été la bonne solution du problème.--Pourquoi et
+par qui elle était alors repoussée.--Je prépare un projet de loi sur
+l'instruction secondaire.--Son caractère et ses limites.--Comment il
+fut accueilli.--Rapport de M. Saint-Marc Girardin à la Chambre des
+députés.--Discussion du projet.--M. de Lamartine.
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+INSTRUCTION SUPÉRIEURE.
+
+Disposition des esprits de 1832 à 1837, quant à l'instruction
+Supérieure.--Réformes et innovations nécessaires.--Comment je les
+entreprends.--Chaires vacantes au Collège de France.--Nomination de MM.
+Eugène Burnouf, Jouffroy, Ampère et Rossi.--Mes relations personnelles
+avec eux.--Création de la chaire de droit constitutionnel dans la
+Faculté de droit de Paris.--Nomination de M. Rossi.--Opposition à son
+cours.--M. Auguste Comte et la _Philosophie positive_.--Des procédés des
+Chambres envers les savants et les lettrés.--Du cumul des emplois.--Des
+logements.--Lettre de M. Geoffroy Saint-Hilaire.--Savants
+voyageurs.--MM. Victor Jacquemont et Champollion jeune.--De
+l'introduction du principe de la liberté dans l'instruction
+supérieure.--Des agrégés.--De la décentralisation dans l'instruction
+supérieure.--De l'absence de toute discipline morale dans l'instruction
+supérieure.--Moyen d'y porter remède.
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+ACADÉMIES ET ÉTABLISSEMENTS LITTÉRAIRES.
+
+Rétablissement de l'Académie des sciences morales et politiques dans
+l'Institut.--Motifs et objections.--Lettre de M. Royer-Collard.--Je
+communique mon projet aux membres survivants de l'ancienne classe des
+sciences morales et politiques. L'abbé Sieyès.--Le comte Roederer.--M.
+Daunou.--Élections nouvelles.--M. Lakanal.--Des travaux de l'Académie
+des sciences morales et politiques et de l'utilité générale
+des académies.--Mes relations avec les sociétés savantes des
+départements.--De l'administration des établissements littéraires
+et scientifiques.--Idées fausses à ce sujet.--De la suppression des
+logements pour les conservateurs et employés dans l'intérieur de ces
+établissements.--Réformes dans l'administration de la Bibliothèque
+royale.--Augmentation du budget des établissements littéraires et
+scientifiques.--Constructions nouvelles au Muséum d'histoire naturelle.
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+ÉTUDES HISTORIQUES.
+
+Importance morale et politique des études historiques.--État des études
+historiques dans l'instruction publique avant 1818.--Introduction de
+l'enseignement spécial de l'histoire dans les colléges.--Du caractère et
+des limites de cet enseignement.--État des études historiques après la
+Révolution de 1830.--Lettre de M. Augustin Thierry à ce sujet--Fondation
+de la _Société pour l'histoire de France_.--Je propose la publication,
+par le ministère de l'Instruction publique, d'une grande collection
+des Documents inédits relatifs à l'histoire de France.--Débat Dans les
+Chambres à ce sujet.--Mon rapport au roi Louis-Philippe.--Lettre du
+Roi.--M. Michelet et M. Edgar Quinet.--De l'état actuel des études sur
+l'histoire générale et locale de la France, et de l'influence de ces
+études.
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+POLITIQUE INTÉRIEURE. (1832-1836.)
+
+Vrai caractère de la politique de résistance de 1830 à 1836.--État des
+partis dans les chambres en 1832.--Nomination de pairs.--Naissance
+du tiers-parti dans la chambre des députés.--M. Dupin
+président.--Révocation de MM. Dubois, de Nantes, et Baude.--Débat à ce
+sujet.--Sessions de 1832 et 1833.--Bonne situation du cabinet.--Des
+sociétés secrètes à cette époque.--De l'appui qu'elles trouvaient dans
+la Chambre des députés.--Des journaux.--Quelle conduite doit tenir le
+pouvoir en présence de la liberté de la presse périodique.--Quelle fut,
+à cet égard, notre erreur.--Procès de _la Tribune_ devant la Chambre des
+députés.--Concessions inutiles à l'esprit révolutionnaire.--Session
+de 1834.--Débat entre M. Dupin et moi; _Parce que_ et _Quoique_
+Bourbon.--Explosion des attaques républicaines et anarchiques.--Loi sur
+les crieurs publics.---Loi sur les associations.--Traité des 25
+millions avec les États-Unis d'Amérique.--Échec et retraite du duc
+de Broglie.--Pourquoi je reste dans le cabinet.--Sa
+reconstitution.--Insurrections d'avril 1834 à Lyon et sur plusieurs
+autres points.--A Paris.--Leur défaite.--Procès déféré à la Cour des
+pairs;--Dissolution de la Chambre des députés.--Les élections nous sont
+favorables.--Péril de la situation.--Attitude du tiers-parti.--Embarras
+intérieurs du cabinet.--Question du gouvernement de l'Algérie.--Le
+maréchal Soult.--Sa retraite. Le maréchal Gérard, président du
+conseil.--Ouverture de la session de 1835.--Adresse de la Chambre
+des députés.--Question de l'amnistie.--Le maréchal Gérard se
+retire.--Démission de MM. Duchâtel, Humann, Rigny, Thiers et
+moi.--Ministère des trois jours.--Sa retraite soudaine.--Nous rentrons
+au pouvoir, avec le maréchal Mortier comme président du conseil.--M. de
+Talleyrand se retire de l'ambassade de Londres.--Mort et obsèques de M.
+de La Fayette.--Ma brouillerie avec M. Royer-Collard.--Affaiblissement
+et retraite du cabinet.--Crise ministérielle.--Le roi et le duc de
+Broglie.--M. Thiers.--Le duc de Broglie rentre comme président du
+conseil et ministre des affaires étrangères.--Travaux du cabinet
+reconstitué.--Procès des accusés d'avril devant la Cour des
+pairs.--Recrudescence anarchique.--Attentat Fieschi.--Lois de
+septembre.--Forte situation du cabinet.--Incident inattendu; M. Humann
+et la conversion des rentes.--Échec et dissolution du cabinet du 11
+octobre 1832.
+
+PIÈCES HISTORIQUES.
+
+I.
+
+Rapport au roi Louis-Philippe sur la publication d'un Manuel général de
+l'instruction primaire (19 octobre 1832).
+
+II.
+
+Circulaire adressée le 18 juillet 1833 à tous les instituteurs primaires
+en leur envoyant la loi du 28 juin 1833 (18 juillet 1833).
+
+III.
+
+Circulaire adressée le 13 août 1835 aux inspecteurs des écoles primaires
+institués par une ordonnance du roi du 26 février 1835.
+
+IV.
+
+Correspondance entre l'abbé J.-M. de la Mennais et M. Guizot sur les
+écoles primaires de la Congrégation de l'instruction chrétienne.
+1° L'abbé J-M. de la Mennais à M. Guizot. 2° M. Guizot à l'abbé de la
+Mennais.
+
+V.
+
+1° M. Jouffroy à M. Guizot. 2° M. Jouffroy à M. Guizot.
+
+VI.
+
+Rapport au roi Louis-Philippe sur la création d'une chaire de droit
+constitutionnel dans la Faculté de droit de Paris.
+
+VII.
+
+M. Auguste Comte à M. Guizot (30 mars 1833).
+
+VIII.
+
+M. Lakanal à M. Guizot. (Mobile, État d'Alabama.--16 juillet 1835).
+
+IX.
+
+Rapports au roi Louis-Philippe sur la publication d'une Collection des
+documents inédits relatifs à l'histoire de France.
+1° Extrait du rapport au Roi sur le budget du ministère de l'instruction
+publique pour l'exercice de 1835.
+2° Rapport au Roi sur les mesures prescrites pour la recherche et la
+publication des documents inédits relatifs à l'histoire de France.
+
+X.
+
+Rapport à M. le comte Pelet de la Lozère, ministre de l'instruction
+publique, sur l'état des travaux relatifs à la Collection des documents
+inédits concernant l'histoire de France (23 mars 1836).
+
+XI.
+
+Tableau comparatif des lois rendues de 1830 à 1837, les unes pour
+la résistance au désordre et la défense du pouvoir, les autres pour
+l'extension et la garantie des libertés Publiques.
+
+XII.
+
+Récit de l'insurrection de Lyon, en avril 1834, écrit en mai 1834, par
+un témoin oculaire.
+
+
+
+ FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.
+
+ERRATUM. Page 287, ligne 6, supprimez les mots _offensive et défensive_.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de
+mon temps (Tome 3), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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