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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/15433-8.txt b/15433-8.txt new file mode 100644 index 0000000..15ac0f1 --- /dev/null +++ b/15433-8.txt @@ -0,0 +1,14082 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de mon +temps (Tome 3), by François Pierre Guillaume Guizot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3) + +Author: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: March 21, 2005 [EBook #15433] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +MÉMOIRES +POUR SERVIR +A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (III) + +PARIS +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS. +RUE VIVIENNE, 2 BIS. + + + + + + MÉMOIRES + POUR SERVIR A + L'HISTOIRE DE MON TEMPS + + PAR + + M. GUIZOT + + TOME TROISIÈME + + 1860 + + + + + + + + + + + CHAPITRE XV + + MON MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. (1832-1837.) + +Caractère et but du cabinet du 11 octobre 1832.--Difficultés de sa +situation.--Avantages de sa composition.--D'où vient la popularité +du ministère de l'instruction publique.--Son importance pour les +familles;--pour l'État.--Des divers moyens de gouvernement des esprits +selon les temps.--Caractère laïque de l'état actuel de l'intelligence et +de la science.--Du système et de l'état des établissements d'instruction +publique en Angleterre.--Mes conversations à Londres à ce sujet.--Unité +nécessaire du système d'instruction publique en France.--Des essais +d'organisation de l'instruction publique depuis 1789.--L'Assemblée +constituante et M. de Talleyrand.--L'Assemblée législative et M. de +Condorcet.--La Convention nationale et M. Daunou.--Le Consulat et la loi +du 1er mai 1802.--L'Empire et l'Université.--L'instruction publique et +la Charte.--Vicissitudes de l'organisation du ministère de l'instruction +publique.--Comment je le fis organiser en y entrant.--Débuts du +cabinet.--Préparation du discours de la Couronne.--Ouverture de la +session de 1832.--Tentative d'assassinat sur le Roi.--État des affaires +au dedans et au dehors.--Je tombe malade. + + +Je n'ai nul dessein de toucher aux questions et aux querelles du temps +présent; j'ai bien assez de celles qu'éveillent les souvenirs du passé; +j'évite les comparaisons et les allusions, bien loin de les chercher. + +Cependant, à l'époque où j'arrive, je rencontre un fait auquel je ne +puis me dispenser d'assigner son caractère et son sens véritables. C'est +au cabinet du 11 octobre 1832 qu'on rapporte en général le premier essai +prémédité de ce qu'on a appelé depuis le gouvernement parlementaire. Ce +fut effectivement en vue du parlement, ou pour mieux dire des chambres +et dans leur sein, que ce cabinet fut choisi pour assurer à la monarchie +nouvelle leur intime et actif concours. Je tiens à dire avec précision +ce qu'était, à nos yeux, la mission dont nous acceptions ainsi le +fardeau. + +Les hommes de sens souriront un jour au souvenir du bruit qui se fait +depuis quelque temps autour de ces mots: «gouvernement parlementaire,» +et des mots qu'on met en contraste avec ceux-là. On repousse le +gouvernement parlementaire, mais on admet le régime représentatif. On ne +veut pas de la monarchie constitutionnelle telle que nous l'avons vue +de 1814 à 1848; mais à côté d'un trône on garde une constitution. On +distingue, on explique, on disserte pour bien séparer du gouvernement +parlementaire le régime national et libéral, mais très-différent, qu'on +entend lui donner pour successeur. J'admets ce travail; je livre le +gouvernement parlementaire aux anatomistes politiques qui le tiennent +pour mort et en font l'autopsie; mais je demande ce que sera son +successeur. Que signifieront cette constitution et cette représentation +nationale qui restent en scène? La nation influera-t-elle efficacement +sur ses affaires? Aura-t-elle pour ses droits, pour ses biens, pour +son repos comme pour son honneur, pour tous les intérêts, moraux +et matériels qui sont la vie des peuples, de réelles et puissantes +garanties? On lui retire le gouvernement parlementaire, soit; lui +donnera-t-on, sous d'autres formes, un gouvernement libre? Ou bien, lui +dira-t-on nettement et en face qu'elle doit s'en passer, et que les +formes qu'on lui en conserve ne sont que de vaines apparences, indigne +mensonge et puérile illusion? + +Qu'il y ait des formes et des degrés divers de gouvernement libre, que +la répartition des droits et des forces politiques entre le pouvoir +et la liberté ne doive pas être toujours et partout la même, cela est +évident; ce sont là des questions de temps, de lieu, de moeurs, d'âge +national, de géographie et d'histoire. Que, sur ces questions, notre +régime parlementaire se soit plus d'une fois trompé, qu'il ait trop +donné ou trop refusé, tantôt au pouvoir, tantôt à la liberté, peut être +à tous les deux, je ne conteste pas. Mais si c'est là tout ce qu'on veut +dire quand on l'attaque, ce n'est pas la peine de faire tant de bruit; +les fautes de ce régime reconnues, reste toujours la vraie, la grande +question: la France aura-t-elle ou n'aura-t-elle pas un gouvernement +libre? C'est un acte d'hypocrisie que de prétendre se retrancher +derrière les erreurs du régime parlementaire pour ne pas répondre à +cette question suprême, ou pour la résoudre négativement sans oser le +dire. On parle sans cesse de 1789: oublie-t-on que c'était précisément +un gouvernement libre, ses principes et ses garanties, que la France +voulait en 1789? Croit-on qu'elle se fût alors contentée d'un nouveau +code civil et d'hommes nouveaux, sur le trône ou autour du trône, pour +prix de la révolution où elle se lançait? + +Quand nous entrâmes dans le cabinet du 11 octobre 1832, c'était là, pour +nous, une question résolue. Nous ne nous inquiétions guère alors du +gouvernement parlementaire; nous n'en imaginions même pas le nom; mais +nous voulions sérieusement un gouvernement libre, c'est-à-dire +des garanties efficaces de la sécurité des droits et des intérêts +individuels comme de la bonne gestion des affaires publiques. C'est là +la liberté politique, et c'était bien la liberté politique que nous +entendions pratiquer pour notre compte et fonder pour notre pays. + +Dans ce principe et ce but commun résidait l'unité du nouveau cabinet. +Il était loin de réunir toutes les conditions et d'offrir tous les +caractères qu'on a coutume de regarder comme essentiels à un cabinet +parlementaire. Nous n'entrions pas tous ensemble et en même temps au +pouvoir; nous ne sortions pas tous des mêmes rangs politiques; nous +n'avions pas tous professé les mêmes maximes et suivi le même drapeau. +Des huit ministres du 11 octobre 1832, quatre avaient appartenu au +cabinet précédent, quatre seulement étaient nouveaux. Quelques-uns +avaient soutenu et servi, d'autres avaient combattu la Restauration. Qui +aurait regardé de près à nos idées et à nos tendances générales, à nos +habitudes d'esprit et de vie, aurait trouvé entre nous des différences +graves; mais soit par principe, soit par goût, soit par bon sens +et prudence, nous regardions tous le gouvernement libre comme le +gouvernement nécessaire; nous voulions tous que la monarchie et la +Charte fussent l'une et l'autre une vérité. + +Aux yeux des spectateurs les plus intelligents et les plus +bienveillants, l'entreprise était difficile et hasardeuse. Grâce aux +rudes combats de M. Casimir Périer et à la grande lutte des 5 et 6 +juin, le gouvernement de Juillet était debout, mais c'était là tout son +succès; les mêmes ennemis l'entouraient, les mêmes périls le menaçaient. +Les conspirations et les insurrections étaient toujours flagrantes +ou imminentes; les sociétés secrètes se montraient de plus en plus +passionnées et audacieuses; la presse périodique, en majorité violemment +hostile, agressive, destructive, dominait l'opposition parlementaire +entraînée ou intimidée. Cette vanité de la victoire, ce bouillonnement +continu de la tempête quand on se croyait dans le port, frappaient +les meilleurs esprits de surprise et d'inquiétude, et leur faisaient +concevoir, sur le succès d'une politique à la fois de résistance et de +liberté, de tristes doutes: «Vous voilà dans les plus grandes aventures, +vous et le pays, m'écrivait de Turin M. de Barante, le 17 octobre; je +suis content, mais inquiet. Ces horribles et stupides clameurs ont-elles +une grande influence dans la Chambre? Avez-vous persuasion que vous +trouverez une majorité? Probablement; sans cela vous n'auriez pas risqué +vous, vos amis et le sort commun.» + +Huit jours plus tard, le 25 octobre, M. Rossi m'exprimait de Genève des +appréhensions analogues: «La partie est, comme vous le dites, engagée à +fond. Elle l'est partout. Mais c'est vous qui avez la grosse affaire sur +les bras. Nul, vous le savez, ne fait plus que moi des voeux sincères +pour votre succès. Vous l'obtiendrez si vous pouvez vous déployer tout +entier pour l'affermissement, le progrès et la gloire de la France. Le +pourrez-vous? Serez-vous compris? Ne serez-vous pas entravé? Voilà mes +craintes, tout en me flattant qu'elles sont chimériques.» Au moment +de la formation du cabinet, les mêmes inquiétudes préoccupaient +quelques-uns de ses membres les plus considérables; le duc de Broglie, +qui fit de mon entrée la condition de la sienne, avait douté peu +auparavant que lui-même fût en mesure de prendre part au pouvoir; il +m'écrivait le 25 juin: «Le développement qu'ont pris depuis six semaines +les affaires de la Vendée me paraît rendre mon entrée au ministère tout +à fait impossible. C'est bien assez de l'inimitié qui s'attache au nom +de doctrinaire; il ne faut pas dans ce moment y joindre l'inconvénient +de passer pour carliste aux yeux des sots; il ne faut pas donner, contre +un ministère qui se forme, les armes que donnerait ma conduite politique +dans la Chambre des pairs pendant le cours de la session dernière. C'est +un malheur dont je ne pourrais me racheter qu'en devenant persécuteur, +ce qui ne me convient nullement. J'ignore où vous en êtes, ce que vous +croyez possible ou désirable. Je pense que, si vous pouvez entrer avec +Thiers et Dupin, la chose sera bonne; mais si vous ne le pouvez pas, il +vaut mieux ne pas s'user et se compromettre en pure perte. Ce n'est pas +à vous, qui me connaissez, que j'ai besoin de dire que tout ce que je +puis vous appartient, en dedans comme en dehors du ministère, et que je +mettrai très-volontiers ma tête là où vous mettrez la vôtre; mais, je +le répète, il me paraîtrait absurde de braver l'orage que mon nom seul +soulèverait. Le cri de carlisme est véritablement le seul qui, en ce +moment, ait du retentissement en France; et quelque extravagant qu'il +soit de le pousser contre moi, il y a la moitié de la bonne portion de +la Chambre des députés et les trois quarts de notre meilleur public qui +ne se feraient pas faute d'y croire.» + +Même le cabinet une fois formé, ses membres n'étaient pas tous bien +confiants dans sa composition et ses chances; l'amiral de Rigny écrivait +à M. Dupin: «J'étais peu porté, vous le savez, pour une pareille +combinaison, malgré ma haute estime pour les personnes. On ne m'accusera +pas au moins d'être resté par goût, car je déclare, et je crois encore +avoir le droit d'être cru, que je me suis fait violence. Certes, la +partie est périlleuse, je ne me le dissimule pas; elle l'eût été avec +votre appui, quoique, suivant moi, à un moindre degré; que sera-t-elle +privée de ce secours?» + +M. Thiers aussi restait un peu inquiet de l'alliance des doctrinaires, +et quoique convaincu de la nécessité de leur concours, il prenait +quelque soin pour rester et paraître, non pas séparé d'eux, mais +différent et distinct. + +Une circonstance atténuait les difficultés de cette situation, et devait +aider le pouvoir nouveau à les surmonter. Indépendamment de la pensée +commune qui unissait tous ses membres dans la politique générale, le +cabinet du 11 octobre 1832 avait cet avantage que chacun d'eux était +bien approprié au poste spécial qu'il occupait. L'armée avait besoin +d'être non-seulement réorganisée, mais relevée de l'échec qu'elle avait +subi en 1830; le maréchal Soult était plus capable que personne de lui +rendre ce double service: «le plus grand organisateur de troupes», +disait de lui l'empereur Napoléon; vieux soldat, glorieux capitaine, +Gascon sérieux, habile à se servir, pour les affaires publiques comme +pour les siennes propres, de son nom et de sa gloire, et doué de +cette autorité à la fois rude et prudente qui sait se déployer en se +ménageant. Le respect des traités, l'indépendance et la dignité dans la +paix, la confiance de l'Europe dans la probité du nouveau gouvernement +de la France, les rapports intimes avec l'Angleterre, ces bases +nécessaires de notre politique extérieure étaient garanties par le +caractère comme par la situation du duc de Broglie qui trouvait, dans +ses relations personnelles avec lord Granville, alors ambassadeur +d'Angleterre à Paris, de précieuses facilités et de loyaux moyens de +succès. En acceptant le ministère de l'intérieur presque exclusivement +réduit aux attributions de sûreté générale, M. Thiers s'était +comme personnellement chargé de mettre fin à l'état d'insurrection +qu'entretenait dans les départements de l'Ouest la présence de madame la +duchesse de Berry; hardi témoignage de son dévouement à la cause qu'il +servait et au cabinet où il entrait. L'amiral de Rigny, qui s'était fait +honneur dans le commandement de notre escadre du Levant et à Navarin, +avait le rare mérite d'être exempt de préjuges dans les questions +relatives au régime de nos colonies, et disposé à entreprendre les +grandes réformes que commandaient, dans ce régime, le droit humain et la +bonne administration. M. Barthe avait été, sous la Restauration, trop +engagé dans les rangs et dans les actes de l'opposition la plus ardente +pour que son dévouement au service de la monarchie de 1830 ne soulevât +pas contre lui ceux de ses anciens amis qui restaient hostiles à toute +monarchie; mais sa situation et sa disposition convenaient au gros du +parti libéral qui adoptait franchement le gouvernement nouveau; il ne +pouvait être soupçonné de complaisance pour le parti légitimiste, et il +se montrait résolu dans la défense du pouvoir contre ses divers ennemis. +Le roi Louis-Philippe, qu'il avait bien servi dans les embarras du +ministère Laffitte, lui portait confiance: «Bien peu d'avocats, me +disait-il un jour, comprennent les conditions du gouvernement; Barthe +y est arrivé; ce n'est pas un transfuge, c'est un converti; il a vu la +lumière.» M. Humann ne trouvait pas tout à fait auprès du roi la +même faveur; c'était un ministre des finances exigeant, ombrageux, +susceptible, et qui craignait qu'on ne le crût facile envers la +couronne; mais sa capacité reconnue, sa grande fortune personnelle, +fruit de sa capacité, la gravité de ses moeurs qui n'ôtait rien à sa +finesse, son esprit d'ordre et de règle dans l'administration de la +fortune publique, lui donnaient au sein des Chambres, pour les affaires +de son département, une autorité que, dans les grandes occasions et +avec une intelligence élevée, il savait mettre au service de la bonne +politique générale. C'était, parmi les ministres du 11 octobre 1832, +l'un de ceux dont le mérite spécial était bien reconnu du public et +contribuait au crédit du cabinet. + +J'ai occupé quatre ans le ministère de l'instruction publique. J'ai +touché, pendant ce temps, à presque toutes les questions qui en +dépendent ou qui s'y rattachent. J'ai à coeur de retracer ce que j'y +ai fait, ce que j'y ai commencé sans pouvoir l'achever, ce que je me +proposais d'y faire. J'ai été engagé, durant la même époque, dans toutes +les luttes de la politique intérieure ou extérieure, dans toutes les +vicissitudes de la composition et de la destinée du cabinet. Je placerai +hors de ce tumulte des affaires et des passions du jour les questions +relatives à l'instruction publique. Non que ces questions n'aient aussi +leurs passions et leur bruit; mais ce sont des passions qui s'allument à +un autre foyer, et un bruit qui se passe dans une autre sphère. Il y +a des combats et des orages dans la région des idées; mais alors même +qu'elle cesse d'être sereine, elle ne cesse pas d'être haute; et quand +on y est monté, il ne faut pas avoir à tout moment à en descendre pour +rentrer dans l'arène des intérêts temporels: quand j'aurai dit ce que +fut, de 1832 à 1837, mon travail au service des intelligences et des +âmes dans les générations futures, je reprendrai ma part, à la même +époque, dans les luttes politiques de mes contemporains. + +Il y a un fait trop peu remarqué. Parmi nous et de nos jours, le +ministère de l'instruction publique est de tous les départements +ministériels le plus populaire, celui auquel le public porte le plus de +bienveillance et d'espérance. Bon symptôme dans un temps où les hommes +ne sont, dit-on, préoccupés que de leurs intérêts matériels et actuels. +Le ministère de l'instruction publique n'a rien à faire avec les +intérêts matériels et actuels de la génération qui possède en passant le +monde; c'est aux générations futures, à leur intelligence et à leur sort +qu'il est consacré. Notre temps et notre pays ne sont donc pas aussi +indifférents qu'on les en accuse à l'ordre moral et à l'avenir. + +Les sentiments et les devoirs de famille ont aujourd'hui un grand +empire. Je dis les sentiments et les devoirs, non l'esprit de famille +tel qu'il existait dans notre ancienne société. Les liens politiques et +légaux de la famille se sont affaiblis; les liens naturels et +moraux sont devenus très-forts; jamais les parents n'ont vécu si +affectueusement et si intimement avec leurs enfants; jamais ils n'ont +été si préoccupés de leur éducation et de leur avenir. Bien que +très-mêlée d'erreur et de mal, la forte secousse que Rousseau et son +école ont imprimée en ce sens aux âmes et aux moeurs n'a pas été vaine, +et il en reste de salutaires traces. L'égoïsme, la corruption et la +frivolité mondaines ne sont certes pas rares; les bases mêmes de la +famille ont été naguère et sont encore en butte à de folles et perverses +attaques; pourtant, à considérer notre société en général et dans ces +millions d'existences qui ne font point de bruit mais qui sont la +France, les affections et les vertus domestiques y dominent, et font +plus que jamais, de l'éducation des enfants, l'objet de la vive et +constante sollicitude des parents. + +Une idée se joint à ces sentiments et leur prête un nouvel empire, +l'idée que le mérite personnel est aujourd'hui la première force comme +la première condition du succès dans la vie, et que rien n'en +dispense. Nous assistons depuis trois quarts de siècle au spectacle de +l'insuffisance et de la fragilité de toutes les supériorités que donne +le sort, de la naissance, de la richesse, de la tradition, du rang; nous +avons vu en même temps, à tous les étages et dans toutes les carrières +de la société, une foule d'hommes s'élever et prendre en haut leur place +par la seule puissance de l'esprit, du caractère, du savoir, du travail. +A côté des tristes et mauvaises impressions que suscite dans les âmes ce +trouble violent et continu des situations et des existences, il en sort +une grande leçon morale, la conviction que l'homme vaut surtout par +lui-même, et que de sa valeur personnelle dépend essentiellement sa +destinée. En dépit de tout ce qu'il y a dans nos moeurs de mollesse et +d'impertinence, c'est là aujourd'hui, dans la société française, un +sentiment général et profond, qui agit puissamment au sein des familles +et donne aux parents, pour l'éducation de leurs enfants, plus de bon +sens et de prévoyance qu'ils n'en auraient sans ces rudes avertissements +de l'expérience contemporaine. Bon sens et prévoyance plus nécessaires +encore dans les classes déjà bien traitées du sort que dans les autres: +un grand géologue, M. Élie de Beaumont nous a fait assister aux +révolutions de notre globe; c'est de sa fermentation intérieure que +proviennent les inégalités de sa surface; les volcans ont fait les +montagnes. Que les classes qui occupent les hauteurs sociales ne se +fassent point d'illusion; un fait analogue se passe sous leurs pieds; +la société humaine fermente jusque dans ses dernières profondeurs, et +travaille à faire sortir de son sein des hauteurs nouvelles. Ce vaste +et obscur bouillonnement, cet ardent et général mouvement d'ascension, +c'est le caractère essentiel des sociétés démocratiques, c'est la +démocratie elle-même. Que deviendraient, en présence de ce fait, les +classes déjà investies des avantages sociaux, les anciens, les riches, +les grands et les heureux de toute sorte, si aux bienfaits du sort ils +ne joignaient les mérites de l'homme; si par l'étude, le travail, les +lumières, les fortes habitudes de l'esprit et de la vie, ils ne se +mettaient en état de suffire dans toutes les carrières à l'immense +concurrence qui leur est faite, et qu'on ne peut régler qu'à condition +de la bien soutenir? + +C'est à cet état de notre société, au juste instinct de ses besoins, au +sentiment de sollicitude ambitieuse ou prévoyante qui règne dans les +familles, que le ministère de l'instruction publique doit sa popularité. +Tous les parents s'intéressent vivement à l'abondance et à la salubrité +de la source où leurs enfants iront puiser. + +A côté de ce puissant intérêt domestique un grand intérêt public vient +se placer. Nécessaire aux familles, le ministère de l'instruction +publique ne l'est pas moins à l'État. + +Le grand problème des sociétés modernes, c'est le gouvernement des +esprits. On a beaucoup dit dans le siècle dernier, et on répète encore +souvent que les esprits ne doivent point être gouvernés, qu'il faut les +laisser à leur libre développement, et que la société n'a ni besoin ni +droit d'y intervenir. L'expérience a protesté contre cette solution +orgueilleuse et insouciante; elle a fait voir ce qu'était le +déchaînement des esprits, et rudement démontré que, dans l'ordre +intellectuel aussi, il faut des guides et des freins. Les hommes +qui avaient soutenu, ici comme ailleurs, le principe du complet +laisser-aller, se sont eux-mêmes hâtés d'y renoncer dès qu'ils ont eu +à porter le fardeau du pouvoir: jamais les esprits n'ont été plus +violemment pourchassés, jamais ils n'ont été moins libres de s'instruire +et de se développer à leur gré, jamais plus de systèmes n'ont été +inventés, ni plus d'efforts tentés pour les dominer que sous l'empire +des partis qui avaient réclamé l'abolition de toute autorité dans +l'ordre intellectuel. + +Mais si, pour le progrès comme pour le bon ordre dans la société, un +certain gouvernement des esprits est toujours nécessaire, les conditions +et les moyens de ce gouvernement ne sont pas toujours ni partout les +mêmes; de notre temps, ils ont grandement changé. + +L'Église avait seule jadis le gouvernement des esprits. Elle possédait +à la fois l'autorité morale et la suprématie intellectuelle. Elle était +chargée de nourrir les intelligences comme de régler les âmes, et la +science était son domaine presque aussi exclusivement que la foi. + +Cela n'est plus: l'intelligence et la science se sont répandues et +sécularisées; les laïques sont entrés en foule dans le champ des +sciences morales et l'ont cultivé avec éclat; ils se sont presque +entièrement approprié celui des sciences mathématiques et physiques. +L'Église n'a point manqué d'ecclésiastiques savants; mais le monde +savant, docteurs et public, est devenu plus laïque qu'ecclésiastique. La +science a cessé de vivre habituellement sous le même toit que la foi; +elle a couru le monde. Elle est de plus devenue une puissance pratique, +féconde en applications quotidiennes à l'usage de toutes les classes de +la société. + +En devenant plus laïques, l'intelligence et la science ont prétendu à +plus de liberté. C'était la conséquence naturelle de leur puissance, de +leur popularité et de leur orgueil qui grandissaient à la fois. Et le +public les a soutenues dans leur prétention, car tantôt il a vu que sa +propre liberté était intimement liée à la leur, tantôt il a jugé que la +liberté était, pour les maîtres de la pensée et de la science, la juste +récompense des forces nouvelles qu'ils mettaient à la disposition de la +société et des services qu'ils lui rendaient. + +Qu'on s'en félicite ou qu'on les déplore, qu'on s'accorde ou qu'on +diffère sur leurs conséquences, qu'on s'aveugle ou qu'on s'alarme +sur leurs dangers, ce sont là des faits certains et irrévocables. +L'intelligence et la science ne redeviendront pas essentiellement +ecclésiastiques; l'intelligence et la science laïques ne se passeront +pas d'une large mesure de liberté. + +Mais précisément parce qu'elles sont maintenant plus laïques, plus +puissantes et plus libres que jadis, l'intelligence et la science ne +sauraient rester en dehors du gouvernement de la société. Qui dit +gouvernement ne dit pas nécessairement autorité positive et directe: +«l'influence n'est pas le gouvernement,» disait Washington, et dans +l'ordre politique il avait raison; l'influence n'y saurait suffire; il y +faut l'action directe et promptement efficace. Il en est autrement dans +l'ordre intellectuel; quand il s'agit des esprits, c'est surtout par +l'influence que le gouvernement doit s'exercer. Deux faits, à mon +sens, sont ici nécessaires: l'un, que les forces vouées aux travaux +intellectuels, les supériorités lettrées et savantes soient attirées +vers le gouvernement, librement groupées autour de lui et amenées +à vivre avec lui en rapport naturel et habituel; l'autre, que le +gouvernement ne reste pas étranger au développement moral des +générations successives, et qu'à mesure qu'elles paraissent sur la scène +il puisse établir des liens intimes entre elles et l'État au sein duquel +Dieu les fait naître. De grands établissements scientifiques et de +grands établissements d'instruction publique soutenus par les grands +pouvoirs publics, c'est la part légitime et nécessaire du gouvernement +civil dans l'ordre intellectuel. + +Par quels moyens pouvons-nous aujourd'hui, en France, assurer au +gouvernement cette part, et satisfaire à ce besoin vital de notre +société? La France possédait autrefois, et en grand nombre, des +établissements spéciaux et subsistant par eux-mêmes, des universités, +des corporations enseignantes ou savantes qui, sans dépendre de l'État, +lui étaient cependant unies par des liens plus ou moins étroits, plus ou +moins apparents, tantôt avaient besoin de son appui, tantôt ne pouvaient +se soustraire à son intervention, et donnaient ainsi au pouvoir +civil une influence réelle, bien qu'indirecte et limitée, sur la vie +intellectuelle et l'éducation de la société. L'Université de Paris, la +Sorbonne, les Bénédictins, les Oratoriens, les Lazaristes, les Jésuites +et tant d'autres corporations, tant d'autres écoles diverses +dispersées dans les provinces, n'étaient certes pas des branches de +l'administration publique, et lui causaient souvent de graves embarras. +Avant de disparaître dans la tempête révolutionnaire, plusieurs de ces +établissements étaient tombés dans des abus ou dans une insignifiance +qui avaient détruit leur crédit moral et fait oublier leurs services. +Mais pendant des siècles, ils avaient secondé le développement +intellectuel de la société française et prêté à son gouvernement un +utile concours. Presque tous anciens et propriétaires, attachés à leurs +traditions, fondés dans un dessein religieux, ils avaient des instincts +d'ordre et d'autorité en même temps que d'indépendance. C'était, dans +l'ensemble, un mode d'action de l'État sur la vie intellectuelle et +l'éducation de la nation; mode confus et incohérent, qui avait ses +difficultés et ses vices, mais qui ne manquait ni de dignité, ni +d'efficacité. + +En 1848, pendant mon séjour en Angleterre, on y débattait la question +de savoir s'il ne conviendrait pas d'instituer un ministère de +l'instruction publique, et de placer ainsi, sous l'autorité directe du +pouvoir civil et central, ce grand intérêt de la société. Des hommes +considérables, les uns engagés dans la politique et membres du +parlement, les autres appartenant à l'Église anglicane, d'autres, +esprits libres et purs philosophes, me demandèrent ce que j'en pensais. +Nous nous en entretînmes à plusieurs reprises; je leur exposai notre +système d'instruction publique en France; ils connaissaient bien celui +de l'Allemagne. Après un sérieux examen de la question, ils arrivèrent, +pour le compte de leur pays, à une conclusion que je tiens à reproduire +ici telle qu'elle se manifesta, car en même temps qu'elle peint +avec vérité la nature des établissements d'instruction publique en +Angleterre, elle jette, à cet égard, sur l'état comparé des deux pays, +une vive lumière. + +«Nous n'avons point, disaient-ils, comme la France et la Prusse, un +système général et unique d'instruction publique; mais nous avons, en +abondance, des établissements d'instruction publique de tous les genres +et de tous les degrés: des écoles élémentaires pour l'éducation du +peuple, des colléges pour les études classiques et littéraires, des +universités pour l'enseignement supérieur de toutes les sciences.» + +«Ces établissements sont distincts et isolés; ils subsistent chacun +à part et pour son propre compte, avec leurs ressources et leur +administration particulières. Ils sont divers; ils ont été et ils +restent organisés selon la pensée et le voeu des personnes qui les ont +fondés, ou de celles qui les dirigent, ou de la portion du public qui +leur confie ses enfants. Ils sont indépendants, sinon complètement, du +moins à un haut degré, du gouvernement central qui les surveille et y +intervient quelquefois, mais ne les dirige point. Enfin ils sont placés, +non pas tous, mais la plupart, sous des influences religieuses; le plus +grand nombre sous l'influence de l'Église anglicane, d'autres sous +celles des communions ou sectes dissidentes. + +«Il y a certainement, dans l'organisation et l'administration intérieure +de ces établissements, beaucoup d'imperfections à signaler, d'abus à +réformer, de lacunes à combler, d'améliorations à introduire. Nous +désirons ces réformes; nous approuvons que le pouvoir central de l'État, +soit le parlement, soit la couronne, intervienne pour suppléer à +l'insuffisance des établissements actuels, pour en redresser les abus, +pour leur fournir des moyens de développement, pour stimuler entre eux +le zèle et l'émulation. Mais nous regardons comme essentiel que le +gouvernement central borne là son action, et qu'il n'institue pas un +ministère spécial de l'instruction publique, chargé soit de fonder, en +dehors et à côté des établissements actuels, un système général d'écoles +diverses, soit de mettre la main sur les établissements actuels pour +les réunir dans un grand ensemble et les placer sous une seule et même +autorité. Une pareille tentative serait une véritable révolution en +matière d'instruction publique. Nous préférons le maintien de ce qui +existe. + +«D'abord parce que cela existe, et que nous tenons essentiellement au +maintien des droits acquis et des faits établis, dans l'instruction +publique comme ailleurs. Il n'est pas aisé de créer des êtres qui vivent +réellement, et qui durent. Nos écoles élémentaires, soit celles de +l'Église, soit celles des dissidents, nos colléges classiques d'Éton, +de Harrow, de Westminster, de Rugby, nos universités d'Oxford et de +Cambridge sont des êtres vivants, éprouvés. On peut organiser sur +le papier des établissements d'instruction plus complets et plus +systématiques. Ces établissements s'élèveraient-ils au-dessus du papier? +grandiraient-ils? fructifieraient-ils? dureraient-ils? Il est permis +d'en douter: nous avons plus de confiance dans les faits consacrés par +le temps que dans les essais de la pensée humaine. + +«La variété et l'isolement de nos établissements actuels sont d'ailleurs +des gages de liberté. Or, nous tenons beaucoup à la liberté, à la +liberté réelle et pratique, en matière d'instruction publique comme +en toute autre. C'est la liberté qui a fondé la plupart de nos écoles +actuelles, grandes et petites. Elles doivent leur existence aux +intentions libres, aux dons volontaires de personnes qui ont voulu +satisfaire un certain sentiment, réaliser une certaine idée. Les mêmes +idées, les mêmes sentiments qui animaient les fondateurs, tiennent +encore probablement une grande place dans notre société. Le monde +ne change pas autant, ni aussi vite que se le figurent des esprits +superficiels, et la liberté s'accommode mal de l'uniformité +scientifique. Nous voulons que les établissements divers, fondés jadis +par le voeu libre de personnes bienfaisantes, continuent d'offrir +au libre choix des parents, pour l'éducation de leurs enfants, des +satisfactions variées; et nous croyons cela essentiel à la prospérité +de l'instruction publique, qui ne peut se passer de la confiance des +familles, autant qu'à la stabilité de l'ordre social. + +«Nous attachons de plus un prix immense aux influences et aux +habitudes religieuses qui prévalent aujourd'hui dans la plupart de nos +établissements d'instruction publique: influences et habitudes +qui disparaîtraient, qui seraient du moins fort affaiblies si ces +établissements formaient un vaste ensemble soumis à l'action directe et +partout présente du gouvernement de l'État. Nous ne voudrions nullement +confier à l'Église le gouvernement général de l'instruction publique; +mais nous ne voulons pas non plus remettre l'instruction publique tout +entière aux mains d'un pouvoir central laïque qui, peut-être en le +voulant, et quand même il ne le voudrait pas, y ferait bientôt perdre +aux pouvoirs religieux l'influence qu'ils y doivent exercer. + +«On invoque un principe: l'instruction civile et l'instruction +religieuse doivent, dit-on, être complétement séparées; en laissant au +clergé seul l'instruction religieuse, et en lui assurant les moyens +comme la liberté de la donner, il faut placer sous la seule autorité +laïque l'instruction civile tout entière. Nous tenons ce principe pour +faux et funeste, du moins dans le sens et l'étendue qu'on voudrait lui +donner. En matière de hautes sciences et pour les hommes, ou pour les +jeunes gens qui touchent à l'âge d'homme, l'instruction civile et +l'instruction religieuse peuvent être complétement séparées; la nature +de ces études le comporte, et la liberté de l'esprit humain l'exige. +Mais l'enseignement supérieur n'est que l'un des degrés de tout système +général d'instruction publique. De quoi s'agit-il dans la plupart +des établissements, dans les écoles élémentaires, dans les écoles +classiques, et pour le plus grand nombre des enfants qui y vivent et +des années qu'ils y passent? Il s'agit essentiellement d'éducation, +de discipline morale. Bonne en elle-même et par les richesses qu'elle +ajoute aux facultés naturelles de l'homme, c'est surtout par son intime +rapport avec le développement moral que l'instruction intellectuelle +est excellente. Or, on peut diviser l'enseignement; on ne divise +pas l'éducation. On peut limiter à certaines heures les leçons qui +s'adressent à l'intelligence seule; on ne mesure pas, on ne cantonne +pas ainsi les influences qui s'exercent sur toute l'âme, notamment les +influences religieuses. Pour atteindre leur but, pour produire +leur effet, il faut que ces influences soient partout présentes et +habituellement senties. L'instruction purement civile peut former +l'esprit et le caractère; elle ne nourrit et ne règle point l'âme. Dieu +et les parents ont seuls ce pouvoir. Il n'y a de véritable éducation +morale que par la famille et par la religion. Et là où n'est pas la +famille, c'est-à-dire dans les écoles publiques, l'influence de la +religion est d'autant plus nécessaire. C'est l'honneur et le bonheur de +notre pays que, dans nos établissements d'instruction publique, cette +influence soit en général puissante. Nous ne voyons pas qu'elle ait nui +chez nous à l'activité ni au libre développement de l'esprit humain, et +en même temps il est évident qu'elle a grandement servi l'ordre public +et la moralité individuelle. + +«Nous regarderions donc comme un grand mal et nous repousserions toute +organisation de l'instruction publique qui altérerait gravement l'état +actuel de nos divers établissements et les influences qui y prévalent. +Nous applaudirons à toutes les réformes, à tous les développements qui +pourront y être introduits; mais nous ne voulons ni les refondre dans un +seul et même moule, ni en concentrer le gouvernement dans une seule et +même main.» + +Je comprends que les Anglais arrivent à cette conclusion, et je les en +approuve. En France, nous n'avons pas même à nous poser la question qui +les y conduit. Chez nous, tous les anciens et divers établissements +d'instruction publique ont disparu, les maîtres et les biens, les +corporations et les dotations. Nous n'avons, dans la grande société, +plus de petites sociétés particulières, subsistant par elles-mêmes et +vouées aux divers degrés de l'éducation. Ce qui s'est relevé ou ce qui +essaye de naître, en ce genre, est évidemment hors d'état de suffire aux +besoins publics. En matière d'instruction publique, comme dans toute +notre organisation sociale, un système général, fondé et soutenu par +l'État, est pour nous une nécessité; c'est la condition que nous ont +faite et notre histoire et le génie national. Nous voulons l'unité; +l'État seul peut la donner; nous avons tout détruit; il faut créer. + +C'est un curieux spectacle que celui de l'homme aux prises avec le +travail de la création, et l'ambitieuse grandeur de sa pensée se +déployant sans souci des étroites limites de son pouvoir. De 1789 +à 1800, trois célèbres assemblées, vrais souverains de leur temps, +l'Assemblée constituante, l'Assemblée législative et la Convention +nationale, se promirent de donner à la France un grand système +d'instruction publique. Trois hommes d'un esprit éminent et très-divers, +M. de Talleyrand, M. de Condorcet et M. Daunou furent successivement +chargés de faire un rapport et de présenter un projet sur cette +importante question dont les gens d'esprit engagés dans les luttes +révolutionnaires se plaisaient à se préoccuper, comme pour prendre, dans +cette sphère de la spéculation et de l'espérance philosophique, quelque +repos des violences du temps. Les rapports de ces trois hommes, +brillants représentants de la société, de la politique et de la science +de leur époque, sont des oeuvres remarquables et par leur caractère +commun et par leurs traits divers et distinctifs. Dans tous les trois +une pensée commune éclate: l'homme règne seul en ce monde, et la +révolution de 1789 est l'avénement de son règne; il s'y lance confiant +dans sa toute-puissance, disposant en maître de la société humaine, dans +l'avenir comme dans le présent, et assuré de la façonner à son gré. Dans +le travail auquel M. de Talleyrand a donné son nom, c'est l'orgueil de +l'esprit qui domine, avec une ardeur bienveillante, sans colère encore +comme sans mécompte. L'instruction publique y est appelée un _pouvoir_ +qui embrasse tout, depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux fêtes les +plus imposantes de la nation;--tout nécessite une _création_ en ce +genre;--son caractère essentiel doit être _l'universalité_, et quant aux +choses, et quant aux personnes;--l'État règle les études théologiques +comme les autres; «la morale évangélique est le plus beau présent que la +Divinité ait fait aux hommes; c'est un hommage que la nation française +s'honore de lui rendre.» _L'Institut_, successeur de toutes les +académies, est présenté comme l'école suprême, le sommet de +l'instruction publique; il sera à la fois corps savant, corps +enseignant, et corps administrant les établissements scientifiques +et littéraires. Entre le rapport de M. de Talleyrand à l'Assemblée +constituante et celui de M. de Condorcet à l'Assemblée législative, +la filiation est visible; on a roulé sur la même pente; mais l'espace +parcouru est déjà immense; l'ambition philosophique a cédé la place à +la passion révolutionnaire; une pensée politique spéciale, exclusive, +domine le nouveau travail; l'égalité en est le principe et le but +souverain: «L'ordre de la nature, dit Condorcet, n'établit dans +la société d'autre inégalité que celle de l'instruction et de la +richesse;--établir entre les citoyens une égalité de fait et rendre +réelle l'égalité établie par la loi, tel doit être le premier but d'une +instruction nationale;--à tous les degrés, dans tous les établissements +publics d'instruction, l'enseignement sera totalement gratuit;--la +gratuité de l'instruction doit être considérée surtout dans son rapport +avec l'égalité sociale.» Tout le rapport et le plan de Condorcet sont +dédiés à ce tyrannique dessein de l'égalité qui pénètre jusque dans le +sein de la grande société nationale des sciences et des arts, destinée +à être le couronnement de l'édifice; nul membre ne pourra être de deux +classes à la fois, «ce qui nuit à l'égalité.» La liberté tient plus de +place que l'égalité dans le travail de M. Daunou pour la Convention +nationale; il reproche à ses prédécesseurs de n'en avoir pas assez +reconnu et garanti les droits; dans le plan de M. de Talleyrand, il +trouve «trop de respect pour les anciennes formes, trop de liens et +d'entraves; Condorcet, dit-il, instituait en quelque sorte une Église +académique.» M. Daunou ne veut point d'organisation publique de +l'enseignement scientifique et littéraire; l'État, selon lui, ne +doit s'occuper que de l'instruction primaire et de l'instruction +professionnelle; hors de là, «liberté de l'éducation, liberté des +établissements particuliers d'instruction, liberté des méthodes +instructives.» Mais à côté de ce large laisser-aller en fait +d'instruction publique, M. Daunou aussi a son idée fixe et sa manie; +la passion de la république est, pour lui, ce qu'était, pour M. de +Condorcet, la passion de l'égalité: «Il n'y a de génie, dit-il, que dans +une âme républicaine;--un système d'instruction publique ne peut se +placer qu'à côté d'une constitution républicaine;» sous l'empire d'une +telle constitution, «le plus vaste moyen d'instruction publique, dit-il, +est dans l'établissement des fêtes nationales;» et il consacre tout un +titre de son projet de loi à l'énumération et au règlement de ces fêtes +annuelles instituées au nombre de sept, fêtes de la République, de la +Jeunesse, des Époux, de la Reconnaissance, de l'Agriculture, de la +Liberté et des Vieillards. + +Au milieu de la tourmente révolutionnaire, tous ces projets, tous ces +rêves, tour à tour généreux, dangereux ou puérils, demeurèrent sans +résultats. On décréta l'instruction primaire universelle et gratuite; +mais il n'y eut ni écoles, ni instituteurs. On essaya sous le nom +_d'écoles centrales_ un système d'instruction secondaire qui, malgré +des apparences ingénieuses et libérales, ne répondait ni aux traditions +del'enseignement, ni aux lois naturelles du développement intellectuel +de l'homme, ni aux conditions morales de l'éducation. En matière +d'instruction supérieure et spéciale, quelques grandes et célèbres +écoles s'élevèrent. L'Institut fut fondé. Les sciences mathématiques et +physiques prodiguèrent à la société leurs services et leur gloire; +mais aucun grand et efficace ensemble d'instruction publique ne vint +remplacer les établissements détruits. On s'était et on avait beaucoup +promis; on ne fit rien. Des chimères planaient sur des ruines. + +Le gouvernement consulaire fut plus sérieux et plus efficace. La loi +du 1er mai 1802, vaine quant à l'instruction primaire, incomplète et +hypothétique quant à l'instruction supérieure, rétablit, sous le nom et +au sein des lycées, une véritable instruction secondaire dans laquelle +se retrouvaient de bons principes d'enseignement et des garanties +d'influence sociale et de durée. Pourtant l'oeuvre manquait +d'originalité et de grandeur: l'instruction publique était considérée +comme un simple service administratif, et placée à ce titre, personnes +et choses, parmi les nombreuses et très-diverses attributions du +ministre de l'intérieur. Ni le rang qui lui appartenait, ni le mode de +gouvernement qui lui convenait n'étaient compris; elle tombait sous +l'empire de ce mécanisme bureaucratique qui règle et dirige bien les +affaires d'ordre matériel, mais dont les affaires d'ordre moral ne +sauraient s'accommoder. + +L'empereur Napoléon ne s'y trompa point: averti par ces instincts +grands et précis qui lui révélaient la vraie nature des choses et les +conditions essentielles du pouvoir, il reconnut, dès qu'il y pensa +lui-même et à lui seul, que l'instruction publique ne pouvait être ni +livrée à la seule industrie privée, ni gouvernée par une administration +ordinaire, comme les domaines, les finances ou les routes de l'État. +Il comprit que, pour donner aux hommes chargés de l'enseignement la +considération, la dignité, la confiance en eux-mêmes et l'esprit de +dévouement, pour que ces existences si modestes et si faibles se +sentissent satisfaites et fières dans leur obscure condition, il fallait +qu'elles fussent groupées et comme liées entre elles, de manière à +former un corps qui leur prêtât sa force et sa grandeur. Le souvenir des +corporations religieuses et enseignantes revint à l'esprit de Napoléon; +mais en les admirant, comme il admirait volontiers ce qui avait duré +avec éclat, il reconnut leurs vices qui seraient plus graves de nos +jours. Les corporations religieuses étaient trop étrangères et au +gouvernement de l'État et à la société elle-même; par le célibat, par +l'absence de toute propriété individuelle et bien d'autres causes +encore, elles vivaient en dehors des intérêts, des habitudes et presque +des sentiments généraux. Le gouvernement n'exerçait sur elles qu'une +influence indirecte, rare et contestée. Napoléon comprit que, de nos +jours, le corps enseignant devait être laïque, menant la vie sociale, +partageant les intérêts de famille et de propriété personnelle, +étroitement uni, sauf sa mission spéciale, à l'ordre civil et à la masse +des citoyens; Il fallait aussi que ce corps tînt de près au gouvernement +de l'État, qu'il reçût de lui ses pouvoirs et les exerçât sous son +contrôle général. Napoléon créa l'Université, adaptant, avec un +discernement et une liberté d'esprit admirables, l'idée-mère des +anciennes corporations enseignantes au nouvel état de la société. + +Les meilleures oeuvres n'échappent pas à la contagion des vices de +leur auteur. L'Université était fondée sur le principe que l'éducation +appartient à l'État. L'État, c'était l'Empereur. L'Empereur voulait et +avait le pouvoir absolu. L'Université fut, en naissant, un régime de +pouvoir absolu. En dehors de l'institution, ni les droits de la famille, +ni ceux de l'Église, ni ceux de l'industrie privée n'étaient reconnus +et respectés. Dans le sein même de l'institution, il n'y avait, pour la +situation, la dignité et la juste indépendance des personnes, point +de réelles garanties. Si, en France, l'Empereur était l'État, dans +l'Université le grand-maître était l'empereur. Je me sers d'expressions +trop absolues; en fait, le gouvernement de l'Université s'est toujours +appliqué à ménager les droits divers; mais quelles que soient la +prudence ou l'inconséquence des hommes, les principes portent leurs +fruits; selon les principes de la constitution universitaire, il n'y +avait, en matière d'instruction publique, point de liberté pour les +citoyens, point de responsabilité du pouvoir envers le pays. + +Aussi quand la Charte eut institué en France le gouvernement libre, +quand la liberté des citoyens et la responsabilité du pouvoir +furent devenues le droit commun et pratique du pays, l'embarras de +l'Université, et du gouvernement à son sujet, fut extrême; ses +maximes, ses règles, ses traditions n'étaient plus en rapport avec les +institutions générales; au nom de la religion, des familles, de la +liberté, de la publicité, on élevait; autour d'elle et contre elle, des +réclamations qu'elle ne savait comment repousser sans se mettre en lutte +avec le système constitutionnel, ni comment admettre sans se démentir +et se mutiler elle-même. Le pouvoir qui la gouvernait, qu'il s'appelât +grand-maître, conseil royal ou président, n'était ni un ministre, ni +assez petit et assez dépendant pour n'être que le subordonné d'un +ministre. Nul ministre ne voulait répondre de lui; et il ne pouvait +porter lui-même, auprès des chambres et du public, le poids de la +responsabilité. Pendant six ans, de 1815 à 1821, des hommes supérieurs, +M. Royer-Collard, M. Cuvier, M. Silvestre de Sacy, M. Lainé, usèrent +leur talent et leur influence dans cette situation anormale; ils +gagnèrent du temps; ils sauvèrent la vie à l'Université, mais sans +résoudre la question de son existence constitutionnelle. C'était une +pièce qui ne trouvait, dans la nouvelle machine de gouvernement, ni sa +place, ni son jeu. + +Le sort a des combinaisons qui semblent se moquer de la prévoyance +humaine: ce fut sous un ministère regardé, non sans motif, comme hostile +à l'Université, et au moment où elle en redoutait le plus les coups, +qu'elle sortit de sa situation embarrassée et monta à son rang dans +l'État; M. de Villèle avait fait l'abbé Frayssinous grand-maître; +l'instruction publique était sous la direction d'un évêque; pour +satisfaire le clergé et pour l'attirer en même temps sous son influence, +il fallait à M. de Villèle quelque chose de plus; il associa l'Église +au gouvernement de l'État; il fit l'évêque d'Hermopolis ministre des +affaires ecclésiastiques, mais en lui donnant au même moment le titre et +les fonctions, non plus seulement de grand-maître de l'Université, mais +de ministre de l'instruction publique. L'instruction publique fut +ainsi officiellement classée parmi les grandes affaires publiques; +l'Université entra, à la suite de l'Église, dans les cadres et dans les +conditions du régime constitutionnel. + +Moins de quatre ans après, elle fit un nouveau pas. Partout redoutée +et vivement combattue, la prépondérance ecclésiastique était +particulièrement suspecte en matière d'instruction publique; le +mouvement libéral qui, en 1827, renversa M. de Villèle et amena le +cabinet Martignac aux affaires, eut là aussi son effet; l'ordonnance +royale du 4 janvier 1828, en nommant les nouveaux ministres, déclara +«qu'à l'avenir l'instruction publique ne ferait plus partie du ministère +des affaires ecclésiastiques;» et le 10 février suivant, elle devint, +dans les conseils de l'État, un département spécial et indépendant qui +fut confié à M. de Vatimesnil. + +Cette intelligente et prudente organisation ne fut alors qu'éphémère; +avec M. de Polignac, les passions de parti reprirent leur pouvoir; +l'Université rentra sous la main de l'Église; il n'y eut plus qu'un +ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique. +La Révolution de 1830 laissa d'abord subsister cet état de choses; +seulement, par une mauvaise concession à la vanité de l'esprit laïque +et comme pour marquer sa victoire, elle changea les mots et déplaça les +rangs; l'Université prit le pas sur l'Église; il y eut un ministre de +l'instruction publique et des cultes. Ce fut sous ce titre et avec ces +attributions que le duc de Broglie, M. Mérilhou, M. Barthe, le comte +de Montalivet et M. Girod de l'Ain occupèrent ce département jusqu'au +moment où le cabinet du 11 octobre 1832 se forma. + +En prenant le ministère de l'instruction publique, je fus le premier à +demander qu'on en détachât les cultes. Protestant, il ne me convenait +pas, et il ne convenait pas que j'en fusse chargé. J'ose croire que +l'Église catholique n'aurait pas eu à se plaindre de moi; je l'aurais +peut-être mieux comprise et plus efficacement défendue que beaucoup de +ses fidèles; mais il y a des apparences qu'il ne faut jamais accepter. +L'administration des cultes passa dans les attributions du ministre +de la justice. Ce fut, à mon sens, une faute de n'en pas former un +département séparé; c'est un honneur dû à l'importance et à la dignité +des intérêts religieux. Précisément de nos jours et après tant de +victoires, le pouvoir laïque ne saurait trop ménager la fierté +susceptible du clergé et de ses chefs. C'est d'ailleurs une combinaison +malhabile de placer les rapports de l'Église avec l'État dans les mains +de ses rivaux ou de ses surveillants officiels. On ne témoigne pas +la méfiance sans l'inspirer, et le meilleur moyen de bien vivre avec +l'Église, c'est d'accepter franchement sa grandeur et de lui faire +largement sa place et sa part. + +Réduites à l'instruction publique, les attributions du département que +j'allais occuper étaient, sous ce rapport, très-incomplètes; il avait eu +l'Université pour berceau et n'en était pas sorti; le grand-maître de +l'Université avait pris le titre de ministre de l'instruction publique +en général, mais sans le devenir effectivement. Je réclamai pour ce +ministère ses possessions et ses limites naturelles. D'une part, +tous les grands établissements d'instruction fondés en dehors de +l'Université, le Collège de France, le Muséum d'histoire naturelle, +l'École des chartes, les Écoles spéciales de langues orientales et +d'archéologie; d'autre part, les établissements consacrés, non à +l'enseignement, mais à la gloire et au progrès des sciences et des +lettres, l'Institut, les diverses sociétés savantes, les bibliothèques, +les encouragements scientifiques et littéraires furent placés sous la +main du ministre de l'instruction publique. Quelques lacunes restent +encore dans les attributions qui sont en quelque sorte le droit de +ce département; il n'a pas entre autres, dans la direction et +l'encouragement des beaux-arts, la part d'influence qui devrait lui +appartenir; les arts ont, avec les lettres, des liens naturels et +nécessaires; ce n'est que par ce commerce intime et habituel qu'ils sont +assurés de conserver leur propre et grand caractère qui est le culte du +beau, et sa manifestation aux yeux des hommes. Si Léonard de Vinci et +Michel-Ange n'avaient pas été des lettrés, passant leur vie dans le +monde lettré de leur temps, ni leur influence, ni même leur génie ne se +seraient déployés avec un si pur et si puissant éclat. Placés hors de la +sphère des lettres et dans le domaine de l'administration ordinaire, les +arts courent grand risque de tomber sous le joug, ou de la seule utilité +matérielle, ou des petites fantaisies du public. Le département de +l'instruction publique a encore, sous ce rapport, et dans l'intérêt +des arts eux-mêmes, une importante conquête à faire. A tout prendre +cependant, ce département reçut, au moment où j'y entrai, son extension +légitime et son organisation rationnelle; de 1824 à 1830, il n'avait +guère été qu'un expédient; en 1832, il devint, dans l'ensemble de nos +institutions, un rouage complet et régulier, capable de rendre à la +société et au pouvoir, dans l'ordre intellectuel et moral, les services +dont, aujourd'hui moins que jamais, ils ne sauraient se passer. + +Le cabinet ainsi constitué et les attributions de tous les ministres +réglées, chacun de nous se mit à l'oeuvre pour accomplir sa mission +particulière dans la politique commune dont nous poursuivions le succès. +Le duc de Broglie entra en négociation intime avec le cabinet de Londres +pour résoudre enfin, par l'action concertée des deux puissances sur +Anvers, la question belge que la résistance du roi de Hollande aux +instances de l'Europe tenait encore en suspens. Le maréchal Soult et +l'amiral de Rigny se hâtèrent d'organiser l'un l'armée, l'autre la +flotte qui devaient être chargées de cette délicate opération. M. Thiers +porta, sur les moyens de mettre fin aux troubles des départements +de l'Ouest, tout l'effort de sa fertile et habile activité. Nous +entreprîmes, M. Humann, M. Barthe, M. d'Argout et moi, la prompte +préparation des divers projets de loi dont il avait été convenu que +nous occuperions les Chambres dans leur prochaine session. Elle devait +s'ouvrir le 19 novembre. Le discours d'ouverture du Roi était, pour la +couronne et pour le cabinet, d'une grande importance; la politique de +résistance et de liberté, d'indépendance et de paix, tentée dès le +lendemain de la Révolution et énergiquement pratiquée par M. Casimir +Périer, y devait être hautement adoptée au nom des diverses nuances +d'opinion qui venaient de s'unir autour du trône pour former le +Gouvernement. Je fus chargé d'en préparer la rédaction. + +C'est une tâche qui m'est presque toujours échue dans les divers +cabinets dont j'ai fait partie. Tâche difficile en elle-même, car peu de +choses le sont davantage que de résumer, dans quelques phrases à la fois +générales et précises, et significatives sans être compromettantes, la +situation et la politique d'un gouvernement, à un moment donné et au +milieu même de l'action. Ce qui est plus difficile encore, c'est +de faire parler en même temps, parla bouche royale, le Roi et ses +conseillers, de façon à satisfaire à la dignité comme à la vraie pensée +des uns et des autres, en écartant les dissidences qui peuvent exister +entre eux, pour ne laisser paraître que l'action harmonique du pouvoir +qu'ils exercent ensemble. Malgré ces embarras, et précisément à cause +de ces embarras, cette épreuve que le régime constitutionnel impose +périodiquement au prince et à ses ministres est bonne et salutaire; elle +leur rappelle, à jour fixe et solennel, leur situation mutuelle et la +nécessité où ils sont de se montrer unis et de parler comme d'agir en +commun. Il y a, dans cette manifestation publique du Gouvernement tout +entier devant le pays, un hommage au rang qu'y tient la royauté et une +garantie pour l'influence du pays auprès de la royauté. C'est beaucoup +d'être obligé de paraître tel qu'il est à souhaiter qu'on soit en effet. +La publicité inévitable détermine souvent la bonne conduite et prévient +bien plus de fautes qu'elle n'en révèle. + +Ni pour le roi Louis-Philippe, ni pour ses conseillers, cette obligation +n'avait, en novembre 1832, rien d'embarrassant; ils étaient parfaitement +d'accord et sur les maximes générales de la politique, et sur la +conduite à suivre dans les questions particulières qu'ils avaient à +résoudre. Ni de la part du Roi, ni de celle des ministres, aucune +prétention exorbitante, aucune susceptibilité jalouse ne gênaient entre +eux les rapports. Le cabinet se réunissait tantôt chez son président, le +maréchal Soult, tantôt aux Tuileries autour du Roi, selon la nature et +l'état des affaires dont il avait à s'occuper; et dans l'une comme dans +l'autre de ces réunions, la liberté de la discussion était entière +sans grand'peine, car elle n'avait point de profonds dissentiments à +surmonter. La rédaction du discours de la couronne n'offrait donc, +quant au fond même de la politique, point de difficulté grave; restait +seulement l'obligation, toujours difficile, de se mettre d'accord, et +entre ministres et avec le Roi, sur la mesure, les convenances et les +nuances du langage qu'à propos des diverses questions à l'ordre du jour, +le Roi devait tenir, au nom de la France devant l'Europe, au nom du +gouvernement devant la France. Avant, d'arriver devant le cabinet tout +entier, c'était entre le Roi et moi que cette difficulté se rencontrait, +et ici ma tâche ne laissait pas d'être laborieuse. Non-seulement le +roi Louis-Philippe prenait fort au sérieux ses devoirs de Roi et les +affaires du pays; il avait de plus l'esprit singulièrement abondant, +soudain, vif, mobile, et chaque idée, chaque impression exerçait sur +lui, au moment où elle lui arrivait, un grand empire. Clairvoyant et +judicieux dans le but qu'il se proposait d'atteindre en parlant, il ne +pressentait pas toujours avec justesse l'effet de ses paroles sur le +public auquel elles s'adressaient, et ne se préoccupait guère que de +satisfaire sa propre et actuelle pensée à laquelle il attachait souvent +plus d'importance qu'elle n'en avait réellement. Je lui remis mon projet +de discours dans les premiers jours de novembre, et pendant quinze +jours, nous eûmes, sur chaque paragraphe, presque sur chaque mot, des +discussions sans cesse déroutées et renouvelées par quelque nouvelle +intention ou quelque nouveau doute qui venait se jeter à la traverse +des résolutions adoptées la veille. Je recevais chaque jour, et souvent +plusieurs fois dans la journée, de petits billets du Roi qui me +transmettaient les résultats de cet incessant travail de son esprit, et +m'obligeaient à remanier incessamment le mien. Par respect monarchique, +et aussi dans la conviction qu'en définitive le résultat en serait bon, +j'acceptais de bonne grâce cette longue controverse, souvent assez +insignifiante quoique assez vive. Mon espérance ne fut pas trompée; en +relisant au bout de vingt-sept ans, et comme dans une ancienne histoire, +ce discours d'ouverture de la session de 1832, je le trouve digne du +gouvernement sensé d'un peuple libre; et si je ne m'abuse, tout juge +impartial en recevrait encore aujourd'hui la même impression. + +Quand nous en fûmes à peu près tombés d'accord, le Roi et moi, le +cabinet, que j'avais tenu au courant de nos petits débats, adopta +sur-le-champ mon projet de discours, avec de légères modifications. + +Je tiens à dire qu'en y insérant, à propos de la politique de +résistance, cette phrase en l'honneur de M. Casimir Périer: «C'est là le +système que vous avez affermi par votre concours, et qu'a soutenu avec +tant de constance le ministre habile et courageux dont nous déplorons la +perte,» je ne rencontrai, de la part du Roi, aucune objection. + +Les événements servirent bien le discours. Quand le jour de l'ouverture +des Chambres arriva, le 19 novembre, la politique extérieure et +intérieure du cabinet avait déjà réussi. L'entente et l'action commune +de la France et de l'Angleterre pour mettre fin à la question belge +étaient conclues; les flottes française et anglaise bloquaient ensemble +les côtes de Hollande; l'armée française entrait en Belgique; les ducs +d'Orléans et de Nemours venaient de partir pour aller prendre place dans +ses rangs. Madame la duchesse de Berry avait été découverte à Nantes et +aussitôt transférée à Blaye. Un incident, fort inattendu alors, vint +ajouter à l'effet déjà grand de ces succès du pouvoir: au moment même où +le Roi entrait dans la salle du Palais-Bourbon et commençait à prononcer +son discours, l'assemblée apprit qu'un coup de pistolet venait d'être +tiré sur lui, comme il passait sur le pont des Tuileries; l'émotion fut +aussi vive et aussi générale que soudaine: émotion d'indignation encore +plus que d'alarme; le public n'était pas encore blasé sur l'assassinat. + +J'assistais, avec mes collègues, à la séance royale. Ce fut de ma part +un effort; j'étais atteint, depuis trois semaines, d'une bronchite +que la préparation du discours de la couronne et toutes les allées et +venues, les conversations et les discussions auxquelles elle donnait +lieu avaient fort aggravée. Je me mis au lit en rentrant de la séance, +amèrement triste de me sentir hors d'état de prendre part aux débats qui +allaient s'ouvrir. + + + + + CHAPITRE XVI + + INSTRUCTION PRIMAIRE. + +Je suis malade pendant six semaines.--Prise d'Anvers.--Arrestation de +S. A. R. madame la duchesse de Berry.--De la politique du cabinet dans +cette circonstance.--Je reprends les affaires.--Présentation à la +Chambre des députés du projet de loi sur l'instruction primaire.--Ma vie +domestique.--Des projets et des progrès en fait d'instruction primaire +de 1789 à 1832.--Questions essentielles.--L'instruction primaire +doit-elle être obligatoire?--Doit-elle être gratuite?--De la liberté +dans l'instruction primaire.--Des objets et des limites de l'instruction +primaire.--De l'éducation et du recrutement des instituteurs +primaires.--De la surveillance des écoles primaires.--Concours +nécessaire de l'État et de l'Église.--Que l'instruction primaire doit +être essentiellement religieuse.--Mesures administratives pour assurer +l'exécution et l'efficacité de la loi.--Mesures morales.--Promulgation +de la loi du 28 juin 1833,--Ma circulaire à tous les instituteurs +primaires.--Visite générale des écoles primaires.--Établissement des +inspecteurs des écoles primaires.--Mes rapports avec les corporations +religieuses vouées à l'instruction primaire.--Le frère Anaclet.--L'abbé +J. M. de la Mennais.--L'abbé F. de la Mennais.--Mon rapport au Roi en +avril 1834 sur l'exécution de la loi du 28 juin 1833.--De l'état actuel +de l'instruction primaire. + + +Je fus malade et condamné à l'inaction pendant plus de six semaines. Mon +mal fut assez grave pour qu'on doutât un moment de ma guérison. Le bruit +courut que j'étais parti pour Nice et que le séjour dans le midi me +serait longtemps nécessaire. Pendant que j'étais confiné dans mon lit, +et que non-seulement toute action, mais toute conversation m'était +interdite, les événements se développaient, les débats se succédaient. +Les deux Chambres discutèrent et votèrent leurs adresses en réponse au +discours du trône. L'action concertée de la France et de l'Angleterre +pour consommer enfin la séparation de la Belgique et de la Hollande +atteignit son but; Anvers fut pris. Quand, le 24 décembre au soir, le +Roi en reçut les félicitations, j'étais encore hors d'état de sortir; +ma femme alla seule porter les miennes aux Tuileries: «J'ai été hier +au château, écrivait-elle le lendemain à sa soeur; le Roi et la reine +faisaient plaisir à voir, si patriotes et si paternels, si heureux de +la gloire de nos armes, si contents de voir leurs enfants à l'abri du +danger, si simples en parlant de leur bonne conduite:--Mes fils ont fait +leur devoir, m'a dit la reine; je suis charmée que l'on sache qu'on peut +compter sur eux en toute occasion.» Quelques jours après, le cabinet eut +à défendre, à la Chambre des députés, sa résolution de ne point traduire +madame la duchesse de Berry devant les tribunaux: le débat fut grave; +le duc de Broglie et M. Thiers en portèrent seuls le poids; j'étais +étranger aux luttes comme aux fêtes. + +Il ne m'est resté pourtant, de cette retraite forcée, point de mauvais +souvenirs: j'étais entouré des soins les plus tendres; mes collègues +dans le cabinet ne négligeaient rien pour atténuer mon déplaisir de ne +pouvoir prendre ma part de leur fardeau et pour éloigner de moi +toute préoccupation irritante. Le duc de Broglie, quoique le moins +démonstratif des hommes, est plein de délicatesse et de scrupule dans +ses affections. M. Thiers, avec qui je n'avais point de lien intime, +voulut aussi que j'eusse confiance dans son fidèle intérêt; il écrivit à +ma femme: «J'ai voulu plusieurs fois, Madame, aller voir M. Guizot; mais +j'en ai été empêché par M. de Broglie qui me l'a défendu tout à fait. Il +craint que la vue d'un collègue ne l'agite et ne le fasse trop parler. +Je me suis donc abstenu, malgré le désir que j'aurais de voir un +collègue que j'aime, et dont, plus que personne, je sens le besoin +auprès de nous. Obligez-moi de lui exprimer la part que je prends à son +état et les voeux que je forme pour son rétablissement prochain. On nous +dit que nous jouirons bientôt de sa présence; je le désire ardemment, +car nous avons de lui un besoin indispensable. Dites-moi, je vous +prie, quand je pourrai le voir.» J'étais touché de ces manifestations +amicales. Il n'est pas dans ma nature de m'irriter, même des maux +auxquels je ne me résigne pas; je n'aggravais pas mon impuissance par +mon agitation; mais je la subissais avec un profond chagrin; au fond de +mon lit et dans mon silence, je passais mon temps à réfléchir sur les +événements qui s'accomplissaient, sur les batailles qui se livraient +sans moi; je discutais en moi-même ce que j'aurais fait ou dit, je +sentais ce que j'aurais senti si j'y avais assisté. C'est le puissant +attrait de la vie politique qu'elle emploie l'homme à des desseins +infiniment plus grands que lui-même, et mêle un sentiment désintéressé +aux joies et aux peines personnelles qu'il éprouve en les poursuivant. +Je me soulageais dans ma tristesse et je l'oubliais presque en occupant +ma pensée solitaire des intérêts publics pour lesquels je ne pouvais +rien en ce moment. + +La question de la conduite déjà tenue, ou encore à tenir envers madame +la duchesse de Berry me préoccupait surtout fortement. En novembre +1831, pendant le ministère de M. Casimir Périer, j'avais pris part à la +discussion de la loi du 10 avril 1832 qui avait interdit aux membres +de la branche aînée de la maison de Bourbon, comme aux membres de la +famille Bonaparte, le territoire de la France. Nous avions cru faire +beaucoup, à cette époque, au nom de la politique comme de la convenance +morale, en bornant la loi à cette prohibition, sans y insérer aucune +sanction pénale. Et il y avait eu, dans cet acte, quelque mérite, car il +avait fallu, de la part du gouvernement et de ses amis, un grand effort +pour faire écarter de cette loi l'article 91 du Code pénal, c'est-à-dire +les poursuites judiciaires et la peine de mort pour les princes des +maisons qui avaient régné sur la France, si, en rentrant sur le sol +français, ils y suscitaient la guerre civile. Placés, en novembre 1832, +en face de l'occurrence ainsi prévue, nous nous aperçûmes à l'instant +qu'on n'avait pas assez fait, en 1831, pour garantir la bonne politique: +les poursuites judiciaires et l'article 91 du Code pénal n'étaient pas +écrits, il est vrai, dans la loi du 10 avril 1832; mais la question +de leur application restait ouverte; la loi ne la résolvait pas et ne +donnait pas au gouvernement le droit de la résoudre lui-même. Nous nous +hâtâmes de déclarer dans _le Moniteur_, par une ordonnance du Roi, +«qu'un projet de loi serait présenté aux Chambres pour statuer +relativement à madame la duchesse de Berry.» C'était, disait-on, le seul +moyen de couper court à l'action des tribunaux déjà commencée par la +Cour royale de Poitiers, et à l'application du Code pénal que la loi du +10 avril n'avait pas plus interdite que prescrite. Mais ce moyen était +d'un difficile et périlleux emploi. C'est un principe constitutionnel +qu'en pareille matière les Chambres n'agissent que d'avance et par des +mesures générales, jamais après coup et en prononçant sur les personnes; +les souvenirs des temps révolutionnaires et de leurs proscriptions +législatives accroissaient beaucoup dans les esprits l'autorité de ce +principe; il était aisé de prévoir que la Chambre des députés n'aurait +nulle envie de statuer elle-même et directement sur madame la duchesse +de Berry, et que l'opposition aurait beau jeu à exploiter ses scrupules +ou, son humeur. Nous le sentîmes si bien que nous ne donnâmes, à +l'ordonnance qui avait annoncé un projet de loi, aucune suite: au lieu +de porter aux Chambres la question tout entière, le gouvernement prit le +parti de la résoudre lui-même, d'interdire envers madame la duchesse +de Berry toute poursuite judiciaire, toute application pénale, et de +n'avoir ainsi à débattre, devant les Chambres, qu'un fait accompli et sa +propre responsabilité en l'accomplissant. C'était, sans nul doute, dans +l'embarras de sa situation, la conduite que lui prescrivaient, et la +seule que lui permissent les convenances morales et la politique, +l'équité et le bon sens. Mais l'embarras eût été bien moindre et +probablement la résolution du cabinet bien plus complète si la loi du 10 +avril 1832, en interdisant aux princes des familles royales déchues +le sol de la France, avait expressément déclaré d'avance que, s'ils +violaient cette interdiction, ils ne seraient, de leur personne, l'objet +d'aucune poursuite judiciaire, et qu'ils resteraient à la disposition +du gouvernement qui les renverrait du territoire ou les retiendrait +prisonniers, selon qu'il le jugerait opportun et sous sa responsabilité. +Contre cette législation exceptionnelle et toute politique, on réclamait +l'égalité devant la loi: il y a des cas où l'égalité devant la loi est +un mensonge qui choque également la justice et la politique, la morale +et la raison. Ce sont des esprits bien superficiels ceux qui disent que, +dans la monarchie, l'inviolabilité du monarque est une fiction; c'est au +contraire la simple reconnaissance d'une vérité morale que l'instinct +des hommes a pressentie, et qui est toujours ressortie plus éclatante +des orages où elle avait momentanément succombé. Quand une personne a +été le symbole permanent du pouvoir social suprême, rien ne peut faire +qu'elle redevienne un simple sujet, et la fiction est du côté de ceux +qui prétendent la faire rentrer dans le droit commun. On peut n'avoir +pas de rois; on ne juge pas les rois; et l'histoire est là pour nous +apprendre que la prétention de les juger n'a jamais produit que des +iniquités funestes, car la conscience publique n'a jamais vu, dans les +arrêts de cette prétendue justice, que les coups de la haine ou de la +peur. Sans être inviolables comme le Roi lui-même, les membres des +familles royales restent toujours, moralement et politiquement, +très-difficiles et très-nuisibles à juger, surtout quand le trône +qu'ils entouraient est tombé dans une tempête, et qu'ils ont l'air de +poursuivre leur droit en essayant de le relever. Il y a, entre leur +élévation comme princes et leur détresse comme déchus et accusés, un +contraste qui inspire pour eux plus d'intérêt que leurs entreprises +n'excitent de colère ou d'alarme; acquittés, ils deviennent presque des +vainqueurs; condamnés, ils sont des victimes de leur cause et de leur +courage. Gouvernement et Chambres, nous agissions en 1832 et en +1836 sous l'empire de cette juste appréciation morale quand, après +l'arrestation de madame la duchesse de Berry à Nantes et celle du prince +Louis-Napoléon à Strasbourg, nous prenions le parti de ne point les +livrer aux tribunaux; mais la loi du 10 avril 1832, par son timide +silence, rendit notre résolution plus difficile et plus incomplète. +Quand on a raison, on a plus raison qu'on ne croit et qu'on n'ose. Il +y a de la force comme de la dignité à proclamer hautement dans son +principe et à accepter pleinement dans ses conséquences la politique +qu'on se décide à pratiquer. Si nous avions trouvé la nôtre autorisée +d'avance dans la loi, nous aurions probablement reconduit sur-le-champ +madame la duchesse de Berry hors de France, et nous aurions ainsi +épargné à la monarchie de 1830 de pesants embarras et de tristes +spectacles sans lui faire courir un danger de plus. + +C'était là, dès le premier moment, l'avis et le désir du roi +Louis-Philippe; il avait vu avec déplaisir la loi du 10 avril 1832, ne +la jugeant nécessaire ni pour la sûreté de la France, ni pour la sienne +propre, et la trouvant fâcheuse dès qu'elle n'était pas indispensable; +ses ministres ne l'avaient point proposée; malgré les atténuations +qu'elle avait subies à travers les débats des deux Chambres, il avait +tardé longtemps à la sanctionner, détestant sincèrement la moindre +apparence et jusqu'aux simples mots de proscription et de confiscation. +Quand le jour vint d'en faire l'application, le Roi eût souhaité qu'on +se bornât à la stricte observation du texte légal; la loi interdisait à +Charles X et à ses descendants le territoire de la France; elle était +satisfaite si madame la duchesse de Berry était immédiatement reconduite +hors de France: «Personne, au fond, ne veut la faire juger, me dit-il +un jour; on ne sait pas quels embarras on encourt en la retenant; les +princes sont aussi incommodes en prison qu'en liberté; on conspire pour +les délivrer comme pour les suivre, et leur captivité entretient chez +leurs partisans plus de passions que n'en soulèverait leur présence.» +Mais dans l'état des esprits en 1832, après les conspirations et les +insurrections de Paris et de la Vendée, aucun cabinet n'eût pu mettre +sur-le-champ madame la duchesse de Berry en liberté à la frontière, et +tout en laissant entrevoir sa pensée, le Roi ne nous le demanda point. +La méfiance est le fléau des révolutions; elle hébète les peuples, même +quand elle ne leur fait plus commettre des crimes. Pas plus que mes +collègues, je ne jugeai possible, en 1833, de ne pas retenir madame la +duchesse de Berry: des esprits grossiers ou légers ont pu croire que les +incidents de sa captivité avaient tourné au profit de la monarchie de +1830; je suis convaincu qu'on aurait bien mieux servi cette monarchie en +agissant avec une hardiesse généreuse, et que tous, pays, Chambres et +cabinet, nous aurions fait acte de sage comme de grande politique en +nous associant au désir impuissant, mais clairvoyant, du Roi. + +Dans les premiers jours de janvier, je me sentis en état de rentrer dans +la vie active, et je la repris en présentant à la Chambre des députés +le projet de loi que, depuis la formation du cabinet, j'étais occupé de +préparer sur l'instruction primaire. J'étais encore si faible que je +ne pus lire moi-même à la tribune ni l'exposé des motifs, ni le projet +même. M. Renouard, l'un de mes amis particuliers dans la Chambre, et sur +qui je comptais avec raison pour me seconder dans cette discussion, s'en +acquitta pour moi. J'abordais avec plaisir et confiance cette grande +question tant de fois soulevée, jamais résolue, et à laquelle je me +croyais en mesure d'apporter une solution vraiment efficace. Je ne +savais pas quelles épreuves m'attendaient avant que je fusse appelé à +débattre le projet de loi que je présentais. + +Je n'ai nul penchant à entretenir le public de ma vie privée; plus les +sentiments intimes sont profonds et doux, moins ils aiment à se montrer, +car il leur est impossible de se montrer tels qu'ils sont. Les rois +livrent aux regards des curieux les diamants de leur couronne; on +n'étale pas les trésors dont ceux-là seuls qui les possèdent connaissent +le prix. Mais quand arrive le jour fatal où ces trésors nous sont ravis, +ce serait leur manquer de respect et de foi que de ne pas laisser +voir ce qu'ils étaient pour nous et quel vide ils nous laissent. J'ai +beaucoup aimé la vie politique; je m'y suis adonné avec ardeur; j'ai +fait, sans compter, les sacrifices et les efforts qu'elle m'a demandés; +mais elle a toujours été loin, bien loin de me suffire. Non que je +me plaigne de ses épreuves: beaucoup d'hommes publics ont parlé avec +amertume des mécomptes qu'ils avaient éprouvés, des revers qu'ils +avaient subis, des rigueurs du sort et de l'ingratitude des hommes. Je +n'ai rien de semblable à dire, car je n'ai pas connu de tels sentiments: +quelque violemment que j'aie été atteint, je n'ai pas trouvé les hommes +plus aveugles ou plus ingrats, ni ma destinée politique plus rude que je +ne m'y attendais; elle avait eu ses grandes joies, elle a eu ses grandes +tristesses; c'est la loi de l'humanité. C'est dans les plus heureux +jours et au milieu des meilleurs succès de ma carrière que j'ai toujours +trouvé la vie politique insuffisante; le monde politique est froid et +sec; les affaires des sociétés humaines sont grandes et s'emparent +puissamment de la pensée; mais elles ne remplissent point l'âme; elle a +des ambitions autres, et plus variées, et plus exigeantes que celle des +plus ambitieux politiques; elle veut un bonheur plus intime, et plus +doux que tous les travaux et tous les triomphes de l'activité et de la +grandeur sociale n'en peuvent donner. Ce que je sais aujourd'hui, au +terme de ma course, je l'ai senti quand elle commençait et tant qu'elle +a duré; même au milieu des grandes affaires, les affections tendres sont +le fond de la vie, et la plus glorieuse n'a que des joies superficielles +et incomplètes si elle est étrangère au bonheur de la famille et de +l'intimité. + +Je le possédais bien complet en 1832, quand je pris place dans le +cabinet du 11 octobre. Je me permets, non sans quelque hésitation, mais +sans scrupule, le douloureux plaisir d'en citer ici un témoignage qui +en dit plus que je ne pourrais et n'en voudrais dire moi-même. Le 22 +octobre, ma femme écrivait à sa soeur: «Je sais que les affaires sont +difficiles, orageuses, périlleuses peut-être, et pourtant je jouis +beaucoup d'y voir mon mari rentré. Avant notre mariage, il me demanda un +jour si je ne serais jamais effrayée des vicissitudes de sa destinée; je +vois encore ses yeux briller sur moi en m'entendant lui répondre qu'il +pouvait être tranquille, que je jouirais passionnément de ses succès +et n'aurais pas un soupir pour ses revers. Ce que je lui ai dit est +toujours vrai; ce que je lui ai promis, je le tiendrai; je m'inquiète, +je me désole des obstacles, des ennuis, des luttes, des dangers qu'il +trouvera sur son chemin; mais, somme toute, j'ai bonne confiance et je +suis contente, car il l'est. Ma vie d'ailleurs n'est pas brisée, comme +pendant son ministère de l'intérieur; je le vois bien moins que je ne +voudrais, mais enfin je le vois; ma chambre est près de son cabinet; il +se porte bien, quoiqu'il travaille beaucoup; de plus son ministère lui +est agréable; il se retrouve avec plaisir au milieu des compagnons et +des travaux de sa jeunesse; l'instruction publique le repose de la +politique générale. C'est un grand avantage. Et puis, ma chère amie, que +Dieu me laisse à lui et lui à moi; je serai toujours, même au milieu +de toutes les craintes et de toutes les épreuves, la plus heureuse des +créatures.» + +Moins de trois mois après cette lettre, le 11 janvier 1833, ma femme me +donna un fils, son plus vif désir au milieu de son bonheur, et l'objet, +à peine entrevu, de son jeune orgueil maternel. Elle semblait se +rétablir parfaitement; onze jours après ses couches, elle se leva, +pleine de confiance, et tous autour d'elle confiants comme elle. M. +Royer-Collard vint me voir; elle voulut le voir, et causa gaiement avec +lui. Il me dit en sortant: «Elle est très-bien; veillez-y pourtant; +l'âme est plus forte que le corps; c'est une de ces natures héroïques +qui ne se doutent pas du mal tant qu'elles n'en sont pas vaincues.» +Trois jours après, la fièvre la reprit; elle se remit au lit; six +semaines après, le 11 mars, je l'avais perdue. + +Il en est du malheur intime comme du bonheur; on ne peut ni en parler, +ni s'en taire absolument. Je me hâtai de reprendre mes travaux; je +rentrai au conseil et aux Chambres dès que je le pus avec convenance et +efficacité. Chaque jour, quand j'en avais fini avec mes affaires et mes +devoirs, je restais seul avec mes enfants, ma mère, et souvent avec +la duchesse de Broglie dont la sympathique amitié me fut, dans cette +épreuve, très-douce et secourable. M. Royer-Collard venait aussi me voir +quelquefois, et je prenais plaisir à sa conversation, sans lui parler de +moi et sans qu'il m'en parlât. Vers la fin du mois de juillet suivant, +pendant qu'il était dans sa terre de Châteauvieux, je lui écrivis, sans +doute dans un accès d'amère tristesse et avec plus d'effusion que je +n'avais jamais fait; il me répondit: «Votre lettre, mon cher ami, ne m'a +pas seulement ému; elle m'a fait descendre avec vous dans cet abîme où +vous êtes tombé. Je ne le croyais pas si profond; l'empire que vous avez +sur vous, et qui semblait régler votre âme comme vos paroles, sans me +tromper tout-à-fait, ne m'avait pas laissé pénétrer assez avant. Je +comprends votre état, autant qu'il est possible, n'ayant pas vu d'assez +près quel a été votre bonheur. Je trouve en moi de quoi compatir à vos +sentiments et à votre douleur. J'ai la confiance que, loin de la tourner +en désespoir, le temps, sans la guérir, sans la dénaturer, vous la +rendra supportable. Vous avez devant vous une longue vie, l'éducation de +vos enfants, une carrière à peine ouverte que vous êtes sûr d'honorer +par des services rendus à la cause de l'humanité. Ce sont de puissantes +distractions; vous les recevrez peu à peu, et vous les laisserez agir. +Quoique mon état diffère beaucoup du vôtre, comme la fin du jour diffère +du plein midi, il s'en rapproche en ce que je vis, comme vous et depuis +bien plus longtemps, dans une parfaite solitude, assez préoccupé du +passé, fort peu de l'avenir, ne comptant guère avec le présent, et +repassant silencieusement ma vie écoulée dans laquelle je trouve bien +des enseignements dont je ne profiterai pas.» + +Cette lettre à la fois sympathique et fortifiante me fut bonne, et +aujourd'hui encore, je ne la relis pas sans émotion. Elle est du 6 août +1833. + +Ce fut pour moi, à cette douloureuse époque, une circonstance propice +que le projet de loi sur l'instruction primaire se trouvât à l'ordre +du jour, et m'imposât des efforts assidus. En entrant au ministère de +l'instruction publique, j'avais cette oeuvre-là particulièrement à +coeur. Parce que j'ai combattu les théories démocratiques et résisté aux +passions populaires, on a dit souvent que je n'aimais pas le peuple, +que je n'avais point de sympathie pour ses misères, ses instincts, ses +besoins, ses désirs. Il y a, dans la vie publique comme dans la vie +privée, des amours de plus d'une sorte; si ce qu'on appelle aimer le +peuple, c'est partager toutes ses impressions, se préoccuper de ses +goûts plus que de ses intérêts, être en toute occasion enclin et prêt à +penser, à sentir et à agir comme lui, j'en conviens, ce n'est pas là ma +disposition; j'aime le peuple avec un dévouement profond, mais libre et +un peu inquiet; je veux le servir, mais pas plus m'asservir à lui que me +servir de lui pour d'autres intérêts que les siens; je le respecte +en l'aimant, et parce que je le respecte, je ne me permets ni de +le tromper, ni de l'aider à se tromper lui-même. On lui donne la +souveraineté; on lui promet le complet bonheur; on lui dit qu'il a droit +à tous les pouvoirs de la société et à toutes les jouissances de la vie. +Je n'ai jamais répété ces vulgaires flatteries; j'ai cru que le peuple +avait droit et besoin de devenir capable et digne d'être libre, +c'est-à-dire d'exercer, sur ses destinées privées et publiques, la part +d'influence que les lois de Dieu accordent à l'homme dans la vie et, la +société humaines. C'est pourquoi, tout en ressentant pour les détresses +matérielles du peuple une profonde sympathie, j'ai été surtout touché et +préoccupé de ses détresses morales, tenant pour certain que, plus il se +guérirait de celles-ci, plus il lutterait efficacement contre celles-là, +et que, pour améliorer la condition des hommes, c'est d'abord leur âme +qu'il faut épurer, affermir et éclairer. + +C'est à l'instinct de cette vérité qu'est due l'importance qu'on attache +partout aujourd'hui à l'instruction populaire. D'autres instincts, moins +purs et moins sains, se mêlent à celui-là, l'orgueil, une confiance +présomptueuse dans le mérite et la puissance de l'intelligence seule, +une ambition sans mesure, la passion d'une prétendue égalité. Mais en +dépit de ce mélange dans les sentiments qui la recommandent, en dépit de +ses difficultés intrinsèques et des inquiétudes qu'elle inspire encore, +l'instruction populaire n'en est pas moins, de nos jours, fondée en +droit comme en fait, une justice envers le peuple et une nécessité pour +la société. Pendant sa mission en Allemagne, l'un des hommes qui ont +le mieux étudié cette grande question, M. Eugène Rendu demandait à un +savant et respectable prélat, le cardinal de Diepenbrock, prince-évêque +de Breslau, «si, dans sa pensée, la diffusion de l'enseignement au sein +des masses devait créer un péril pour la société.--Jamais, répondit +le cardinal, si l'idée religieuse assigne à l'instruction son but +et préside à sa marche. D'ailleurs il ne s'agit plus de discuter la +question; elle est posée; sous peine de mort, la société doit la +résoudre. Quand le wagon est sur les rails, que reste-t-il à faire? à le +diriger.» + +Il y avait en 1832 autre chose encore à faire, parmi nous, que de +diriger le wagon; il fallait le mettre vraiment en mouvement, en +mouvement effectif et durable. Quand on regarde de près à ce qui s'est +passé de 1789 à 1832 en fait d'instruction primaire, on est frappé à la +fois de la puissance de cette idée et de la vanité des essais tentés +pour la réaliser. Elle préoccupe tous les hommes qui gouvernent ou +aspirent à gouverner la France. Quand elle s'éclipse un moment, c'est +devant d'autres préoccupations plus pressantes, et elle ne tarde pas à +reparaître. Elle pénètre jusqu'au sein des partis et des pouvoirs qui +semblent la redouter; de 1792 à 1795, la Convention nationale rend sept +décrets pour déclarer qu'il y aura partout des écoles primaires et pour +prescrire ce qu'elles seront; paroles stériles, et pourtant sincères. +L'Empire parle et s'occupe peu de l'instruction primaire; c'est +l'instruction secondaire qui est l'objet favori de sa sollicitude et de +ses habiles soins. Pourtant un homme se rencontre dans les conseils de +l'Empire où il ne tient qu'un rang modeste, mais d'un esprit et d'un +renom assez élevés pour attirer l'attention publique sur ses travaux et +ses idées, quel qu'en soit l'objet; M. Cuvier voyage en Hollande, en +Allemagne, en Italie, et rend compte, à son retour, des établissements +d'instruction publique qu'il a visités, notamment des écoles primaires +hollandaises dont la bonne et efficace organisation l'a frappé; un vif +intérêt se réveille pour ces institutions; on y pense, on en parle, +on compare, on regrette. L'Empire tombe; la Restauration arrive; les +grandes luttes politiques recommencent; mais au milieu de leur bruit, le +gouvernement de l'instruction publique est dans les mains d'hommes +qui veulent sérieusement le bien du peuple sans lui faire la cour; M. +Royer-Collard y préside; M. Cuvier y exerce une grande influence; ils +s'appliquent à multiplier, à améliorer, à surveiller efficacement les +écoles primaires; sur leur provocation, le Roi rend des ordonnances +qui réclament et règlent le concours des autorités et des sympathies +locales; le Conseil de l'instruction publique entretient une +correspondance assidue pour en assurer l'exécution. De nouvelles +méthodes s'annoncent en Europe avec quelque fracas, l'enseignement +mutuel, l'enseignement simultané, le docteur Bell, M. Lancaster; elles +inspirent aux uns de l'enthousiasme, aux autres de l'inquiétude; sans +prendre parti, sans rien épouser comme sans rien proscrire, le Conseil +de l'instruction publique accueille, encourage, surveille. Le pouvoir +politique change de mains; il passe dans celles d'un parti qui se méfie +de cet élan libéral; mais en même temps qu'ils ménagent les méfiances et +font de funestes concessions aux exigences de leurs adhérents, les chefs +intelligents de ce parti ne veulent pas qu'on les tienne pour ennemis de +l'instruction populaire; ils sentent qu'il y a là une force qui ne se +laissera pas étouffer, et ils essayent de la diriger à leur profit en +lui donnant satisfaction. De 1821 à 1826, huit ordonnances du Roi, +contre-signées par M. Corbière, ministre de l'intérieur, autorisent, +dans quatorze départements, des congrégations religieuses sincèrement +vouées à l'instruction primaire, et qui instituent un certain nombre +de nouvelles écoles; les Frères de l'instruction chrétienne fondés en +Bretagne par l'abbé J.-M. de la Mennais, les Frères de la doctrine +chrétienne de Strasbourg, de Nancy, de Valence, les Frères de +Saint-Joseph dans le département de la Somme, les Frères de +l'instruction chrétienne du Saint-Esprit dans cinq départements de +l'Ouest, datent de cette époque et l'honorent. En 1827, une nouvelle +secousse politique reporte vers d'autre rangs le gouvernement de la +France; le ministère Martignac remplace le ministère Villèle; un des +premiers soins du nouveau ministre de l'instruction publique, M. de +Vatimesnil, est non-seulement de donner aux écoles primaires de nouveaux +encouragements, mais de rappeler dans leur administration l'esprit +libéral des ordonnances provoquées en 1816 et 1820 par M. Cuvier. La +crise fatale de la Restauration approche; son mauvais génie prévaut +dans sa politique générale; appelé en novembre 1829, comme ministre +de l'instruction publique, dans le cabinet du prince de Polignac, M. +Guernon de Ranville y propose cependant, pour l'extension des écoles +primaires et le meilleur sort des instituteurs, des mesures excellentes; +il rencontre des doutes, des objections, une résistance timide, mais +répétée; il persiste, et sur sa demande le roi Charles X signe une +ordonnance remarquable non-seulement par ses prescriptions pratiques, +mais par les idées et les sentiments dont l'expression officielle les +accompagne. On ne peut pas dire que, de 1814 à 1830, l'instruction +primaire ne se soit pas ressentie des atteintes de la politique; mais +elle n'a point péri dans ce dangereux contact; soit équité, soit +prudence, les pouvoirs même qui s'inquiétaient de ses prétentions ont +cru devoir la traiter avec bienveillance et seconder ses progrès. + +Le gouvernement de 1830 lui devait être et lui fut, dès son origine, +hautement favorable. M. Barthe, sous le ministère de M. Laffitte, et +M. de Montalivet, sous celui de M. Casimir Périer, s'empressèrent +de présenter, l'un à la Chambre des pairs, l'autre à la Chambre des +députés, des projets de loi destinés à multiplier rapidement les écoles +primaires, à leur donner des garanties d'avenir, et à introduire dans ce +premier degré de l'enseignement, la liberté promise par la Charte. Il y +avait rivalité entre le gouvernement et les Chambres pour entreprendre +cette oeuvre; au même moment où ces projets de loi étaient présentés, +deux propositions spontanées naissaient dans la Chambre des députés, +conçues dans des principes un peu différents, mais inspirées par le même +esprit et tendant au même dessein. M. Daunou fit, sur l'un des projets +de loi, un rapport remarquable par un sentiment profondément libéral, +un langage habilement modéré et une antipathie visible, quoique +discrètement contenue, pour l'Université impériale. Mais aucun de ces +projets n'alla jusqu'à une discussion publique: le mouvement était +imprimé, les obstacles écartés, le public impatient de voir enfin +l'instruction primaire fondée; quand le cabinet du 11 octobre 1832 +se forma, l'oeuvre était de toutes parts réclamée et solennellement +promise, mais à peine commencée. + +J'avais autour de moi, dans le Conseil royal de l'instruction publique, +toutes les lumières et tout l'appui que je pouvais souhaiter pour +l'accomplir. Investis dans les lettres, dans les sciences, dans le +monde, de cette autorité librement acceptée que donnent le talent +supérieur et la longue expérience, les membres de ce conseil étaient +de plus mes confrères et mes amis. Nous vivions dans une grande et +naturelle intimité. Quelle que fût la diversité de nos études et de nos +travaux, nous avions tous, quant à l'instruction populaire, les mêmes +idées et les mêmes désirs. M. Villemain et M. Cousin, M. Poisson et M. +Thénard, M. Guéneau de Mussy et M. Rendu portaient, au projet de loi que +nous préparions ensemble, presque autant d'intérêt que moi. M. Cousin, +pendant son voyage en Allemagne en 1831 et dans le beau rapport publié à +son retour, en avait posé et étudié avec soin toutes les questions. Je +doute qu'elles aient jamais été plus sérieusement débattues qu'elles ne +le furent dans notre conseil intérieur, avant la présentation du projet +de loi. + +La première, et celle qui, non pas pour moi, mais pour de bons esprits, +demeure encore indécise, fut la question de savoir s'il fallait faire, +de l'instruction primaire pour tous les enfants, une obligation absolue, +imposée par la loi à tous les parents, et sanctionnée par certaines +peines en cas de négligence, ainsi que cela se pratique en Prusse et +dans la plupart des États de l'Allemagne. Je n'ai rien à dire des pays +où cette règle est depuis longtemps établie et acceptée par le sentiment +national; elle y a certainement produit de bons résultats; mais je +remarque qu'elle n'existe guère que chez des peuples jusqu'ici peu +exigeants en fait de liberté, et qu'elle a pris naissance chez ceux où, +par suite de la Réforme du XVIe siècle, le pouvoir civil est, dans les +matières religieuses ou qui touchent de près aux intérêts religieux, le +pouvoir suprême. La fière susceptibilité des peuples libres et la forte +indépendance mutuelle du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel +s'accommoderaient mal de cette action coercitive de l'État dans +l'intérieur de la famille; et là où les traditions ne la sanctionnent +pas, les lois échoueraient à l'introduire, car ou bien elles n'iraient +pas au delà d'un commandement vain, ou bien elles auraient recours, pour +se faire obéir, à des prescriptions et à des recherches inquisitoriales +odieuses à tenter et presque impossibles à exécuter, surtout dans un +grand pays. La Convention nationale le tenta; c'est-à-dire le décréta +en 1793, et parmi toutes ses tyrannies, celle-là du moins demeura sans +effet. L'instruction populaire est de nos jours en Angleterre, de la +part des pouvoirs nationaux et municipaux comme des simples citoyens, +l'objet d'un zélé et persévérant effort; personne pourtant ne propose +de la commander aux parents absolument et par la loi. Elle prospère aux +États-Unis d'Amérique; les gouvernements locaux et les associations +particulières font de grands sacrifices pour multiplier et perfectionner +les écoles; on ne songe pas à pénétrer dans l'intérieur des familles +pour y recruter forcément des écoliers. C'est le caractère et l'honneur +des peuples libres d'être à la fois confiants et patients, de compter +sur l'empire de la raison éclairée, de l'intérêt bien entendu, et de +savoir en attendre les effets. Je fais peu de cas des règles qui portent +l'empreinte du couvent ou de la caserne; j'écartai décidément la +contrainte de mon projet de loi sur l'instruction primaire, et nul de +mes collaborateurs n'insista pour l'y introduire, pas même ceux qui en +ressentaient quelque regret. + +Après la question de l'instruction primaire obligatoire venait celle de +l'instruction primaire libre. Sur celle-ci, il ne pouvait y avoir de +doute; la Charte avait promis la liberté de l'enseignement, et ce +n'était pas en fait d'instruction primaire que cette promesse +pouvait donner lieu à des interprétations diverses et à de longues +contestations. Personne ne songeait à vouloir que l'instruction primaire +fût complétement livrée à l'industrie particulière évidemment incapable +d'y suffire et peu tentée de l'entreprendre. L'oeuvre est immense et +sans brillantes perspectives; l'action de l'État y est indispensable. La +libre concurrence entre l'État et les particuliers, les écoles privées +ouvertes à côté des écoles publiques et aux mêmes conditions, c'était là +tout ce que demandaient les libéraux les plus exigeants, et ce que ne +contestaient pas les plus prudents amis du pouvoir. + +Une troisième question élevait plus de débats: dans les écoles +publiques, l'instruction primaire serait-elle absolument gratuite et +réellement donnée par l'État à tous les enfants du pays? C'était le +rêve de généreux esprits. Dans la Constitution de 1791, l'Assemblée +constituante avait décrété «qu'il serait créé et organisé une +instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard +des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes.» La +Convention nationale, en maintenant ce principe, avait fixé à 1,200 +livres le _minimum_ du traitement des instituteurs. L'expérience +avait démontré la vanité de ces promesses aussi peu fondées en droit +qu'impossibles à réaliser. L'État doit offrir l'instruction primaire à +toutes les familles et la donner à celles qui ne peuvent pas la payer; +et en cela il fait plus pour la vie morale des peuples qu'il ne peut +faire pour leur condition matérielle. C'est là sur ce point le vrai +principe, et ce fut celui qu'adopta mon projet de loi. + +Ces questions générales et en quelque sorte préliminaires ainsi +résolues, restaient les questions spéciales dont la solution devait +devenir le texte et le commandement de la loi. Quels doivent être les +objets et les limites de l'instruction primaire? Comment se formeront +et se recruteront les instituteurs publics? Quelles autorités seront +chargées de la surveillance des écoles primaires? Quels seront les +moyens et les garanties pour l'exécution efficace de la loi? + +Parmi les sentiments qui peuvent animer un peuple, il en est un dont +il faudrait déplorer l'absence s'il n'existait pas, mais qu'il faut +se garder de flatter ou d'exciter là où il existe, c'est l'ambition. +J'honore les générations ambitieuses; il y a beaucoup à en attendre, +pourvu qu'elles ne puissent pas tenter aisément tout ce qu'elles +désirent. Et comme de toutes les ambitions, la plus ardente de nos +jours, sinon la plus apparente, surtout dans les classes populaires, +c'est l'ambition de l'esprit, dont elles espèrent à la fois des plaisirs +d'amour-propre et des moyens de fortune, c'est surtout de celle-là qu'il +faut, tout en la traitant avec bienveillance, surveiller et diriger avec +soin le développement. Je ne connais rien de plus nuisible aujourd'hui +pour la société, et pour le peuple lui-même, que le mauvais petit +savoir populaire, et les idées vagues, incohérentes et fausses, actives +pourtant et puissantes, dont il remplit les têtes. + +Pour lutter contre ce péril, je distinguai dans le projet de loi deux +degrés d'instruction primaire: l'une élémentaire et partout nécessaire, +dans les campagnes les plus retirées et pour les plus humbles conditions +sociales; l'autre supérieure et destinée aux populations laborieuses +qui, dans les villes, ont à traiter avec les besoins et les goûts d'une +civilisation plus compliquée, plus riche et plus exigeante. Je renfermai +strictement l'instruction élémentaire dans les connaissances les plus +simples et d'un usage vraiment universel. Je donnai à l'instruction +primaire supérieure plus de variété et d'étendue; et tout en en +déterminant d'avance les principaux objets, le projet de loi ajoutait +«qu'elle pourrait, selon les besoins et les ressources des localités, +recevoir les développements qui seraient jugés convenables.» J'assurais +ainsi les progrès les plus étendus de l'instruction primaire là où ils +seraient naturels et utiles, sans les porter là où leur inutilité est +peut-être leur moindre défaut. La Chambre des députés demanda que +la perspective d'une extension variable et indéfinie fût ouverte à +l'instruction primaire élémentaire, aussi bien qu'à l'instruction +primaire supérieure. Je ne crus pas devoir lutter obstinément contre +cet amendement qui rencontra une approbation presque générale; mais il +indiquait peu d'intelligence du but que se proposait le projet de loi en +distinguant les deux degrés d'instruction primaire. Précisément parce +qu'elle est partout nécessaire, l'instruction primaire élémentaire doit +être fort simple, et partout à peu près la même. C'était faire assez +pour la variété des situations et pour l'esprit d'ambition dans +l'éducation populaire que de leur ouvrir les écoles primaires +supérieures. La tendance à étendre, par fantaisie d'esprit plutôt que +par besoin réel, l'instruction primaire universelle ne mérite pas +d'encouragement légal; les lois ont pour objet de pourvoir à ce qui est +nécessaire, non d'aller au-devant de ce qui peut devenir possible, et +leur mission est de régler les forces sociales, non de les exciter +indistinctement. + +L'éducation des instituteurs eux-mêmes est évidemment l'un des plus +importants objets d'une loi sur l'instruction populaire. J'adoptai sans +hésiter, pour y pourvoir, le système des écoles normales primaires dont +les premiers essais avaient commencé en France en 1810, et qui comptait +déjà en 1833 quarante-sept établissements de ce genre créés par le libre +bon vouloir des départements ou des villes et les encouragements du +gouvernement. J'en fis une institution générale et obligatoire. Dans +l'état actuel et avec le caractère essentiellement laïque de notre +société, c'est là le seul moyen d'avoir toujours, pour l'instruction +primaire, un nombre suffisant de maîtres, et d'avoir des maîtres formés +pour leur mission. C'est de plus une carrière intellectuelle ouverte à +ces classes de la population qui n'ont guère devant elles, à leur entrée +dans la vie, que des professions de travail matériel; c'est enfin une +influence morale placée au milieu de ce peuple sur qui le pouvoir n'agit +plus guère aujourd'hui que par les percepteurs, les commissaires de +police et les gendarmes. A coup sûr, l'éducation des instituteurs dans +les écoles normales où ils se forment, et leur influence, quand ils sont +formés, peuvent être mauvaises; il n'y a point de bonne institution qui, +mal dirigée, ne puisse tourner à mal, et qui, même bien dirigée, n'ait +ses inconvénients et ses périls; mais ce n'est là que la condition +générale de toutes les oeuvres humaines, et on n'en accomplirait aucune +si l'on ne se résignait et à leur imperfection, et à la nécessité de +veiller toujours pour empêcher que l'ivraie ne s'empare du champ et n'y +étouffe le bon grain. + +En faisant des écoles normales primaires une institution publique et +légale, j'étais loin de vouloir détruire ou seulement affaiblir +les autres pépinières d'instituteurs que forment les associations +religieuses vouées à l'éducation populaire; je souhaitais, au contraire, +que celles-là aussi se développassent largement, et qu'une salutaire +concurrence s'établît entre elles et les écoles normales laïques. +J'aurais même désiré faire un pas de plus et donner, aux associations +religieuses vouées à l'instruction primaire, une marque publique de +confiance et de respect. Dans la plupart des ordonnances royales rendues +de 1821 à 1826 pour autoriser des associations de ce genre, notamment +pour la congrégation de l'instruction chrétienne fondée par l'abbé de la +Mennais dans les départements de Bretagne, pour la congrégation de même +nom à Valence, pour les Frères de Saint-Joseph dans le département de +la Somme, il était prescrit que «le brevet de capacité exigé de tout +instituteur primaire serait délivré à chaque frère de ces diverses +congrégations sur le vu de la lettre particulière d'obédience qui lui +aurait été remise par le supérieur général de celle à laquelle il +appartenait.» Il n'y avait, selon moi, dans cette dispense d'un nouvel +examen accordée aux membres des associations religieuses que l'État +avait formellement reconnues et autorisées pour l'éducation populaire, +rien que de parfaitement juste et convenable, et je l'aurais volontiers +écrite dans mon projet de loi; mais elle eût été certainement repoussée +par le public de ce temps et par les Chambres; le débat qui s'y éleva, +quand nous en vînmes à examiner quelles autorités devaient être chargées +de la surveillance des écoles primaires, révéla clairement l'esprit qui +y prévalait. + +L'État et l'Église sont, en fait d'instruction populaire, les seules +puissances efficaces. Ceci n'est pas une conjecture fondée sur des +considérations morales; c'est un fait historiquement démontré. Les seuls +pays et les seuls temps où l'instruction populaire ait vraiment prospéré +ont été ceux où soit l'Église, soit l'État, soit mieux encore l'un et +l'autre ensemble s'en sont fait une affaire et un devoir. La Hollande, +l'Allemagne, catholique ou protestante, et les États-Unis d'Amérique +sont là pour l'attester: il faut, à une telle oeuvre, l'ascendant d'une +autorité générale et permanente, comme celle de l'État et de ses lois, +ou d'une autorité morale partout présente et permanente aussi, comme +celle de l'Église et de sa milice. + +En même temps que l'action de l'État et de l'Église est indispensable +pour que l'instruction populaire se répande et s'établisse solidement, +il faut aussi, pour que cette instruction soit vraiment bonne et +socialement utile, qu'elle soit profondément religieuse. Et je n'entends +pas seulement par là que l'enseignement religieux y doit tenir sa place +et que les pratiques de la religion y doivent être observées; un +peuple n'est pas élevé religieusement à de si petites et si mécaniques +conditions; il faut que l'éducation populaire soit donnée et reçue au +sein d'une atmosphère religieuse, que les impressions et les habitudes +religieuses y pénètrent de toutes parts. La religion n'est pas une étude +ou un exercice auquel on assigne son lieu et son heure; c'est une foi, +une loi qui doit se faire sentir constamment et partout, et qui n'exerce +qu'à ce prix, sur l'âme et la vie, toute sa salutaire action. C'est +dire que, dans les écoles primaires, l'influence religieuse doit +être habituellement présente; si le prêtre se méfie ou s'isole de +l'instituteur, si l'instituteur se regarde comme le rival indépendant, +non comme l'auxiliaire fidèle du prêtre, la valeur morale de l'école est +perdue, et elle est près de devenir un danger. + +Quand je proposai mon projet de loi, et avant même que l'expérience +eût porté dans mon esprit sa grande lumière, j'étais déjà profondément +convaincu de ces vérités, et elles avaient présidé à mon travail, +quoique, par instinct des préjugés publics, je ne les eusse présentées +et appliquées qu'avec ménagement. C'était sur l'action prépondérante et +unie de l'État et de l'Église que je comptais pour fonder l'instruction +primaire. Or le fait dominant que je rencontrai, dans la Chambre des +députés comme dans le pays, fut précisément un sentiment de méfiance et +presque d'hostilité contre l'Église et contre l'État; ce qu'on redoutait +surtout dans les écoles, c'était l'influence des prêtres et du pouvoir +central; ce qu'on avait à coeur de protéger d'avance et par la loi, +c'était l'action des autorités municipales et l'indépendance des +instituteurs envers le clergé. L'opposition soutenait ouvertement ce +système, et le parti conservateur, trop souvent dominé, au fond du +coeur et presque à son insu, par les idées mêmes qu'il redoute, ne le +repoussait que mollement. J'avais proposé que le curé ou le pasteur fût +de droit membre du comité chargé, dans chaque commune, de surveiller +l'école, et qu'il appartînt au ministre de l'instruction publique +d'instituer définitivement les instituteurs. À la Chambre des députés, +ces deux dispositions furent rejetées dans un premier débat, et il +fallut le vote de la Chambre des pairs et mon insistance lors d'un +second débat pour les faire rétablir dans la loi. On semblait +s'inquiéter du mauvais esprit qui pouvait envahir les instituteurs; on +parlait beaucoup de la nécessité qu'ils fussent efficacement dirigés; +et on s'appliquait à énerver dans leurs écoles, on voulait à peine y +laisser entrer l'Église et l'État, c'est-à-dire les seules autorités +capables d'étouffer les mauvais germes que le siècle y semait à pleines +mains. + +Malgré ces luttes et ces faiblesses, je n'eus, à vrai dire, dans cette +circonstance, nul droit de me plaindre ni du public, ni des Chambres; la +loi sur l'instruction primaire fut accueillie, discutée et votée avec +faveur, et sans altération capitale. Restait la grande épreuve devant +laquelle toutes les lois sur cette matière avaient jusque-là succombé; +quelle en serait l'exécution? + +Elle exigeait des mesures de deux sortes: des mesures administratives et +des mesures morales. Il fallait que les prescriptions de la loi pour +la création, l'entretien, la surveillance des écoles et le sort des +instituteurs, devinssent des faits réels et durables. Il fallait que les +instituteurs eux-mêmes fussent appelés à l'intelligence et animés de +l'esprit de cette loi dont ils devaient être les derniers et véritables +exécuteurs. + +Quant aux mesures administratives, la loi avait pourvu d'avance aux plus +essentielles: loin de se borner à prescrire, dans toutes les communes +du royaume, l'établissement des écoles primaires, élémentaires ou +supérieures, elle avait décrété qu'un logement convenable et un +traitement fixe seraient partout fournis aux instituteurs, et qu'en cas +d'insuffisance des revenus ordinaires des communes, il y serait pourvu +au moyen de deux impositions spéciales obligatoires, votées, l'une +par les conseils municipaux, l'autre par les conseils généraux de +département, et qui, à défaut de ces votes, seraient établies par +ordonnance royale. Si ces impositions locales étaient elles-mêmes +insuffisantes, le ministre de l'instruction publique devrait combler le +déficit par une subvention prélevée sur le crédit porté annuellement +pour l'instruction primaire au budget de l'État. L'existence permanente +des écoles et les moyens de satisfaire à leurs besoins matériels étaient +ainsi assurés, indépendamment même de l'intelligence ou du zèle des +populations appelées à en recueillir le bienfait, et le pouvoir central +ne restait jamais désarmé devant leur mauvais vouloir ou leur apathie. + +Une assez grave difficulté se rencontrait pour l'exécution efficace +et régulière de ces dispositions: elles exigeaient le concours de +l'administration générale de l'État, représentée dans les localités par +les préfets et leurs subordonnés, et de l'administration spéciale +de l'instruction publique, représentée par les recteurs et les +fonctionnaires de l'Université. Personne n'ignore combien il est malaisé +de faire ainsi marcher ensemble et vers un but commun deux séries +d'agents publics chargés de fonctions diverses et placés sous les ordres +de chefs différents. Après m'en être entendu avec M. Thiers, alors +ministre de l'intérieur, j'adressai aux préfets et aux recteurs des +instructions détaillées qui indiquaient aux deux administrations leurs +attributions spéciales dans l'exécution de la loi nouvelle et les +conditions de leur harmonie. Je fis un pas de plus: sur ma demande, il +fut décidé, en conseil du cabinet, que l'instruction primaire serait +annuellement, dans chaque département, l'objet d'un budget particulier +qui prendrait place dans le budget général du département, et qui, +annuellement aussi, en serait détaché pour être transmis au ministre de +l'instruction publique et soumis à son examen, comme le budget général +de chaque département est soumis à l'examen du ministre de l'intérieur. +J'atteignais ainsi un double but: d'une part je plaçais, dans toutes les +localités, l'instruction primaire, ses besoins, ses ressources et +ses dépenses, à part et en relief, ce qui en faisait une véritable +institution locale et permanente, investie de droits et objet de soins +particuliers; d'autre part, tout en assurant à l'instruction primaire le +concours de l'administration générale, je la rattachais fortement aux +attributions du ministère de l'instruction publique, comme le premier +degré de ce grand ensemble d'études et d'écoles que le génie de +l'empereur Napoléon avait voulu fonder sous le nom d'_Université de +France_, et dont j'avais à coeur de maintenir la grandeur et l'harmonie, +en l'adaptant à un régime de liberté et aux principes généraux du +gouvernement de l'État. + +Je n'aurais pu réussir dans ce dessein un peu compliqué si je n'avais +trouvé dans M. Thiers cette largeur d'esprit et ce goût du bien public +qui font taire les ombrageuses rivalités d'attributions et les mesquines +jalousies personnelles; il se prêta de bonne grâce aux petites +altérations que je demandais dans les habitudes du ministère de +l'intérieur, et rendit facile cette action commune de nos deux +départements dont la loi sur l'instruction primaire avait besoin pour +son prompt et complet succès. + +Huit jours après la formation du cabinet, dès que j'avais commencé à +m'occuper de cette loi, et pour la préparer dans l'esprit de ses agents +futurs en même temps que dans le conseil du Roi, j'avais fait créer, +sous le titre de _Manuel général de l'instruction primaire_, un recueil +périodique destiné à faire promptement arriver, sous les yeux des +instituteurs, des administrateurs et des inspecteurs des écoles, les +faits, les documents et les idées qui pouvaient les intéresser ou les +éclairer[1]. La loi une fois rendue, je fis composer et publier cinq +manuels élémentaires propres à diriger les instituteurs dans le modeste +enseignement dont elle déterminait les objets et les limites. J'avais +hâte de pourvoir aux besoins intellectuels de ces écoles et de ces +maîtres dont les besoins matériels étaient, sinon pleinement satisfaits, +du moins mis à l'abri du dénûment et de l'oubli. + +[Note 1: _Pièces historiques_, n° I.] + +Les meilleures lois, les meilleures instructions, les meilleurs livres +sont peu de chose tant que les hommes chargés de les mettre en oeuvre +n'ont pas l'esprit plein et le coeur touché de leur mission, et n'y +apportent pas eux-mêmes une certaine mesure de passion et de foi. Je +n'ai nul dédain du travail législatif et du mécanisme administratif; +pour être insuffisants, ils n'en sont pas moins nécessaires; ce sont les +plans et les échafaudages de l'édifice; mais les ouvriers, des ouvriers +intelligents et dévoués y importent bien plus encore, et ce sont surtout +les hommes qu'il faut former et animer au service des idées quand on +veut qu'elles deviennent des faits réels et vivants. Je tentai de +pénétrer jusqu'à l'âme des instituteurs populaires, et d'y susciter +quelques notions claires et un respect affectueux pour la tâche à +laquelle ils étaient appelés. Trois semaines après que la loi sur +l'instruction primaire eut été publiée, je l'envoyai directement +à 39,300 maîtres d'école, en l'accompagnant d'une lettre où je +m'appliquais non-seulement à leur en faire bien comprendre l'intention +et les dispositions, mais encore à élever leurs sentiments au niveau +moral de leur humble situation sociale, sans leur donner le prétexte +ni la tentation d'en sortir[2]. Je leur demandai de m'accuser +personnellement réception de cette lettre, désirant avoir quelque indice +de l'impression qu'ils en avaient reçue. 13,850 réponses me parvinrent, +et beaucoup me donnèrent lieu de penser que je n'avais pas toujours +frappé en vain à la porte de ces modestes demeures où des milliers +d'enfants obscurs devaient venir recevoir d'un homme ignoré les +premières, et pour la plupart d'entre eux les seules leçons de la vie. +Cette expérience et d'autres encore m'ont appris que, lorsqu'on veut +agir un peu puissamment sur les hommes, il ne faut pas craindre de leur +montrer un but et de leur parler un langage au-dessus de leur situation +et de leurs habitudes, ni se décourager si beaucoup d'entre eux ne +répondent pas à ces provocations inaccoutumées; elles atteignent bien +plus d'âmes qu'on ne pense, et il faut savoir croire à la vertu des +germes, même quand on ne voit pas les fruits. + +[Note 2: _Pièces historiques_, n° II.] + +Quand l'idée me vint de cette circulaire aux instituteurs, j'en parlai à +M. de Rémusat et je le priai d'en essayer, pour moi, la rédaction. C'est +de lui, en effet, que je la reçus à peu près telle qu'elle fut envoyée +à sa destination et bientôt publiée. Je prends plaisir à le rappeler +aujourd'hui: les amitiés rares, même quand elles ont paru en souffrir, +survivent aux incertitudes de l'esprit et aux troubles de la vie. + +Un autre moyen, inattendu et d'une assez difficile exécution, me parut +nécessaire et efficace pour entrer en rapport avec les instituteurs +dispersés sur toute la face de la France, pour les connaître réellement +et agir sur eux autrement que par des paroles vagues et au hasard. Un +mois après la promulgation de la loi nouvelle, j'ordonnai une inspection +générale de toutes les écoles primaires du royaume, publiques ou +privées. Je ne voulais pas seulement constater les faits extérieurs et +matériels qui sont communément l'objet des recherches statistiques en +fait d'instruction primaire, tels que le nombre des écoles, celui des +élèves, leur classification, leur âge, les dépenses de ce service; +je donnai surtout pour mission aux inspecteurs d'étudier le régime +intérieur des écoles, l'aptitude, le zèle, la conduite des instituteurs, +leurs relations avec les élèves, les familles, les autorités locales, +civiles et religieuses, l'état moral en un mot de l'instruction primaire +et ses résultats. Les faits de ce genre ne peuvent être recueillis de +loin, par voie de correspondance et de tableaux; des visites spéciales, +des conversations personnelles, la vue immédiate des choses et des +hommes sont indispensables pour les observer et les apprécier. Quatre +cent quatre-vingt-dix personnes, la plupart fonctionnaires de tout ordre +dans l'Université, se livrèrent pendant quatre mois à ce rude travail. +Trente-trois mille quatre-cent-cinquante-six écoles furent effectivement +visitées et moralement décrites dans les rapports qui me furent adressés +par les inspecteurs. L'un d'entre eux, dont j'avais depuis longtemps +éprouvé la rare capacité et l'infatigable zèle, M. Lorain, aujourd'hui +recteur honoraire, tira de tous ces rapports un Tableau de l'instruction +primaire en France, en 1833, encore plus remarquable par les vues +morales et pratiques qui y sont développées que par le nombre et la +variété des faits qu'il contient. Cette laborieuse mesure n'eut pas +seulement pour effet de me donner une connaissance plus complète et plus +précise de l'état et des besoins de l'instruction primaire; elle fut, +pour le public, jusque dans les coins les plus reculés du pays, +un témoignage vivant de l'active sollicitude du gouvernement pour +l'éducation populaire, et elle remua fortement les instituteurs +eux-mêmes en leur donnant le sentiment de l'intérêt qu'on leur portait +et de la vigilance avec laquelle on les observait. + +Deux ans plus tard, sur ma proposition, une ordonnance du Roi transforma +cette visite accidentelle et unique des écoles primaires en une +institution permanente. Dans chaque département, un inspecteur fut +chargé de visiter régulièrement ces écoles et d'en faire bien connaître +au ministre, aux recteurs, aux préfets, aux conseils généraux et +municipaux, l'état et les besoins[3]. Depuis cette époque, et à travers +des débats répétés soit dans les Chambres, soit dans les conseils locaux +et électifs, l'utilité de cette institution est devenue si évidente que, +sur la demande de la plupart de ces conseils, un inspecteur a été établi +dans chaque arrondissement, et que l'inspection périodique des écoles +primaires a pris place dans l'administration de l'instruction publique +comme l'une des plus efficaces garanties de leurs mérites et de leurs +progrès. + +[Note 3: _Pièces historiques_, n° III.] + +C'est quelquefois l'erreur du pouvoir, quand il entreprend une oeuvre +importante, de vouloir l'accomplir seul, et de se méfier de la liberté, +comme d'une rivale, ou même une ennemie. J'étais loin de ressentir cette +méfiance; j'avais au contraire la conviction que le concours du zèle +libre, surtout du zèle religieux, était indispensable et pour la +propagation efficace de l'instruction populaire, et pour sa bonne +direction. Il y a, dans le monde laïque, des élans généreux, des accès +d'ardeur morale qui font faire aux grandes bonnes oeuvres publiques +de rapides et puissants progrès; mais l'esprit de foi et de +charité chrétienne porte seul, dans de tels travaux, ce complet +désintéressement, ce goût et cette habitude du sacrifice, cette +persévérance modeste qui en assurent et en épurent le succès. Aussi +pris-je grand soin de défendre les associations religieuses vouées à +l'instruction primaire contre les préventions et le mauvais vouloir dont +elles étaient souvent l'objet. Non-seulement je les protégeai dans leur +liberté, mais je leur vins en aide dans leurs besoins, les considérant +comme les plus honorables concurrents et les plus sûrs auxiliaires +que, dans ses efforts pour l'éducation populaire, le pouvoir civil +pût rencontrer. Et je leur dois la justice de dire que, malgré +la susceptibilité ombrageuse que ressentaient naturellement ces +congrégations pieuses envers un gouvernement nouveau et un ministre +protestant, elles prirent bientôt confiance dans la sérieuse sincérité +de la bienveillance que je leur témoignais, et vécurent avec moi dans +les meilleurs rapports. Au moment même où la loi du 28 juin 1833 était +discutée dans les Chambres, pour en marquer nettement l'esprit, et +donner à la principale de ces associations, aux Frères de la doctrine +chrétienne, un témoignage public d'estime, je fis demander au frère +Anaclet, leur supérieur général, si les statuts de sa congrégation lui +permettaient de recevoir la croix d'honneur. Il me répondit par cette +lettre que je prends plaisir à publier: + +«Monsieur le ministre, La démarche si honorable pour notre Institut +que M. Delebecque fit hier soir auprès de moi, de la part de Votre +Excellence, m'a pénétré de la plus vive reconnaissance, et convaincu de +plus en plus de la bienveillance toute paternelle dont le gouvernement +daigne nous honorer. + +Notre saint instituteur n'a rien mis dans nos règles qui nous interdise +formellement d'accepter l'offre que vous avez eu la bonté de nous faire, +sans aucun mérite de notre part; parce qu'il n'a pu prévoir que ses +humbles disciples pourraient avoir un jour à refuser des offres aussi +flatteuses. Mais, en consultant l'esprit de ses règles, qui tendent +toutes à nous inspirer l'éloignement du monde et le renoncement à ses +honneurs et à ses distinctions, nous croyons devoir vous remercier +humblement, Monsieur le ministre, de l'offre si honorable que vous avez +daigné nous faire, et vous prier d'agréer nos excuses et nos actions de +grâces en même temps que notre refus. Nous ne conserverons pas moins, +tant que nous vivrons, le souvenir et la reconnaissance de vos +inappréciables bontés, et nous publierons hautement, comme nous le +faisons tous les jours, les marques de bienveillance et de protection +que nous recevons, à chaque instant, du gouvernement du Roi, et en +particulier de M. le ministre de l'instruction publique et de Messieurs +les membres du Conseil royal.» + +Une autre association religieuse, la Congrégation de l'instruction +chrétienne, fondée en Bretagne par l'abbé J. M. de la Mennais, attira +particulièrement mon attention et mon appui. Le nom du fondateur, son +esprit à la fois simple et cultivé, son entier dévouement à son oeuvre, +son habileté pratique, son indépendance envers son propre parti, +sa franchise dans ses rapports avec le pouvoir civil, tout en lui +m'inspirait un confiant attrait, et il y répondit au point de provoquer +lui-même (rare abandon dans un ecclésiastique) l'inspection du +gouvernement dans ses écoles. Il m'écrivait le 3 mai 1834: «Lorsque +j'eus l'honneur de vous voir dans le mois d'octobre de l'année dernière, +vous eûtes la bonté de me dire qu'un inspecteur général de l'Université +visiterait de votre part, en 1834, mon établissement de Ploërmel. J'ai +le plus grand désir de voir s'accomplir cette bienveillante promesse; +mais je voudrais savoir à quelle époque M. l'inspecteur pourra venir, +car autrement il est presque certain qu'il ne me trouverait pas ici, +à cause des continuels voyages que je suis obligé de faire dans cette +saison. Cependant il m'importe beaucoup de m'entretenir avec M. +l'inspecteur; j'aurais à lui dire une foule de choses qui sont d'un +grand intérêt pour le progrès de l'instruction primaire en Bretagne.» Et +deux ans plus tard, le 15 octobre 1836, il me rendait compte avec +détail de l'état de son Institut, des obstacles qu'il rencontrait, de +l'insuffisance de ses ressources, des besoins auxquels il me demandait +de pourvoir; et il finissait en disant: «M. le ministre de la marine +à chargé M. le préfet du Morbihan de m'exprimer son désir d'avoir +quelques-uns de mes frères pour l'instruction des esclaves affranchis de +la Martinique et de la Guadeloupe: je n'ai pas dit _non_, par ce serait +une si belle et si sainte oeuvre! mais je n'ai pas encore dit _oui_, car +la triste objection revient toujours; où prendre assez de sujets pour +suffire à tant de besoins, et pourquoi les jeter si loin quand on en a +si peu?..... Ah! si j'étais aidé comme je voudrais l'être[4].» + +[Note 4: _Pièces historiques_, n° IV.] + +Chaque fois que je voyais cet honnête et ferme Breton, devenu un pieux +ecclésiastique et un ardent instructeur du peuple, et si absolument +enfermé dans son état et dans son oeuvre, ma pensée se reportait +tristement vers son frère, ce grand esprit égaré dans ses passions, +tombé parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps, lui qui semblait +né pour être l'un de ses guides les plus sévères. Je n'ai point connu, +je n'ai jamais vu l'abbé Félicité de la Mennais; je ne le connais que +par ses écrits, par ce qu'ont dit de lui ses amis, et par cette image +bilieuse, haineuse, malheureuse, qu'a tracée de lui Ary Scheffer, le +peintre des âmes. J'admire autant que personne cet esprit élevé et hardi +qui avait besoin de s'élancer jusqu'au dernier terme de son idée, quelle +qu'elle fût, ce talent grave et passionné, brillant et pur, amer et +mélancolique, âpre avec élégance et quelquefois tendre avec tristesse. +J'ai la confiance qu'il y avait dans cette âme, où l'orgueil blessé à +mort semblait seul régner, beaucoup de nobles penchants, de bons désirs +et de douloureux combats. A quoi ont abouti tous ces dons? Ce sera l'un +des griefs les plus sérieux contre notre époque que ce qu'elle a fait de +cette nature supérieure, et de quelques autres de même rang que je ne +veux pas nommer, et qui, sous nos yeux, se sont également perverties et +perdues. Sans doute, ces anges déchus ont eu eux-mêmes leur part dans +leur chute; mais ils ont subi tant de pernicieuses tentations, ils ont +assisté à des spectacles si troublants et si corrupteurs, ils ont vécu +au milieu d'un tel dérèglement de la pensée, de l'ambition et de la +destinée humaines; ils ont obtenu, par leurs égarements mêmes et en +flattant les passions et les erreurs de leur temps, de si faciles et si +brillants succès, qu'il n'y a pas à s'étonner beaucoup que les mauvais +germes se soient développés et aient fini par dominer en eux. Pour moi, +en contemplant ces quelques hommes rares, mes illustres et funestes +contemporains, je ressens plus de tristesse que de colère, et je demande +grâce pour eux, au moment même où je ne puis m'empêcher de prononcer +dans mon âme, sur leurs oeuvres et leur influence, une sévère +condamnation. + +Je reviens à l'instruction primaire. Le 15 avril 1834, moins d'un an +après la promulgation de la loi du 28 juin 1833, je rendis compte au Roi +des commencements de son exécution, dans un rapport détaillé où j'en +recueillis les actes, les documents et les résultats. Je résume ici, +en quelques paroles et en quelques chiffres, ceux de ces résultats qui +peuvent s'exprimer sous cette forme. Dans le cours de cette année, le +nombre des écoles primaires de garçons avait été porté de 31,420 à +33,695, et celui des élèves présents dans ces écoles de 1,200,715 +à 1,654,828. Dans 1,272 communes, des maisons d'école avaient été +construites, ou achetées ou complètement réparées. Enfin 15 nouvelles +écoles normales primaires avaient été instituées. Treize ans plus tard, +à la fin de 1847, grâce aux efforts soutenus de mes successeurs dans le +département de l'instruction publique, le nombre des écoles primaires de +garçons s'était élevé de 33,695 à 43,514; celui des élèves de 1,654,828 +à 2,176,079, et celui des maisons d'école appartenant aux communes de +10,316 à 23,761. Soixante-seize écoles normales primaires fournissaient +des maîtres à tous les départements. Je passe sous silence tout ce qui +avait été commencé ou déjà accompli pour les écoles de filles, les +salles d'asile, les ouvroirs et les divers établissements directement ou +indirectement affectés à l'éducation populaire. Tels étaient, au bout +de quinze ans, les résultats de la loi du 28 juin 1833, et du mouvement +qu'elle avait, non pas créé, mais fait aboutir à une véritable et +efficace institution. + +L'année 1848 mit cette loi, comme toutes nos lois, et les écoles comme +la France, à une terrible épreuve. Dès que la tempête fut un peu +apaisée, une forte réaction s'éleva contre l'instruction primaire, +comme contre la liberté, le mouvement et le progrès. Les instituteurs +primaires furent en masse accusés d'être des fauteurs ou des instruments +de révolution. Le mal était réel, quoique moins général qu'on ne l'a cru +et dit. Je demandai un jour, à un respectable et judicieux évêque qui +connaissait très-bien l'histoire des écoles dans l'un de nos grands +départements, combien d'instituteurs, à son avis, s'y étaient livrés à +l'esprit révolutionnaire: «Tout au plus un cinquième,» me répondit-il. +C'était beaucoup, beaucoup trop, et le symptôme d'un mal bien digne de +remède. Comment ce mal n'eût-il pas atteint les écoles quand il régnait +partout? J'ai dit quels germes de faiblesse morale et politique étaient +restés, malgré mes efforts, dans la loi et dans toute l'organisation de +l'instruction primaire; on y avait redouté et affaibli les autorités +naturelles et efficaces, l'Église et l'État. Et quand la révolution +éclata, l'État lui-même, les pouvoirs publics du jour provoquèrent les +instituteurs primaires à devenir les associés de tous les rêves, les +complices de tous les désordres révolutionnaires. Nous nous en prenons +aux institutions et aux lois du mal que nous nous faisons nous-mêmes; +nous les en accusons pour nous en acquitter; comme ferait un homme qui +maudirait sa maison et n'en voudrait plus, après y avoir lui-même mis le +feu. L'instruction primaire n'est point une panacée qui guérisse +toutes les maladies morales du peuple, ni qui suffise à sa santé +intellectuelle; c'est une puissance salutaire ou nuisible selon qu'elle +est bien ou mal dirigée et contenue dans ses limites ou poussée hors +de sa mission. Quand une grande force nouvelle, matérielle ou morale, +vapeur ou esprit, est entrée dans le monde, on ne l'en chasse plus; il +faut apprendre à s'en servir; elle porte partout pêle-mêle la fécondité +et la destruction. A notre degré et dans notre état de civilisation, +l'instruction du peuple est une nécessité absolue, un fait à la fois +indispensable et inévitable. Et la conscience publique en est évidemment +convaincue, car dans la catastrophe où les infirmités de l'instruction +primaire ont éclaté, au milieu de la grande alarme qui s'est élevée à +son sujet, elle n'a point succombé; beaucoup de gens l'ont accusée; +personne n'a cru qu'on pût ni qu'on dût l'abolir. La loi du 28 juin +1833 a reçu diverses modifications, quelques-unes salutaires, d'autres +contestables; mais tous ses principes, toutes ses dispositions +essentielles sont restés debout et en vigueur. Fondée par cette loi, +l'instruction primaire est maintenant, parmi nous, une institution +publique et un fait acquis. Il reste, à coup sûr, beaucoup à faire pour +le bon gouvernement des écoles, pour faire dominer dans leur sein les +influences de religion et d'ordre, de foi et de loi, qui font la dignité +comme la sûreté d'un peuple: mais si, comme j'en ai la confiance, Dieu +n'a pas condamné la société française à s'user, tantôt bruyamment, +tantôt silencieusement, dans de stériles alternatives de fièvre ou de +sommeil, de licence ou d'apathie, ce qui reste à faire pour la grande +oeuvre de l'éducation populaire se fera; et quand l'oeuvre sera +accomplie, elle n'aura pas coûté trop cher. + + + + + CHAPITRE XVII + + INSTRUCTION SECONDAIRE. + +Difficulté de l'introduction du principe de la liberté dans +l'instruction secondaire.--Constitution originaire de l'Université.--Ses +deux sortes d'ennemis.--Leur injustice.--Causes naturelles et légitimes +de leur hostilité.--L'Université dans ses rapports avec l'Église.--État +intérieur et situation sociale du catholicisme en 1830.--Réclamation +de la liberté d'enseignement.--M. de Montalembert et l'abbé +Lacordaire.--Tendances diverses dans le catholicisme.--Efforts pour +le réconcilier avec la société moderne.--L'abbé F. de la +Mennais.--L'_Avenir_.--Voyage de l'abbé de la Mennais, de l'abbé +Lacordaire et de M. de Montalembert à Rome.--Le pape Grégoire XVI +condamne l'_Avenir._--L'Université dans ses rapports avec la société +civile.--Quelle eût été la bonne solution du problème.--Pourquoi et +par qui elle était alors repoussée.--Je prépare un projet de loi sur +l'instruction secondaire.--Son caractère et ses limites.--Comment il +fut accueilli.--Rapport de M. Saint-Marc Girardin à la Chambre des +députés.--Discussion du projet.--M. de Lamartine. + + +J'avais, en fait d'instruction secondaire, la même question à résoudre +qu'en fait d'instruction primaire; là aussi il fallait établir la +liberté promise par la Charte. Mais si le devoir était le même, la +situation était bien différente. Dans l'instruction primaire, tout était +à fonder; l'établissement public aussi bien que le droit privé; il +fallait créer les écoles de l'État en même temps que garantir la liberté +des écoles particulières. Et dans cette oeuvre double que j'avais à +accomplir, je rencontrais peu d'adversaires ou de rivaux; la fondation +des écoles publiques était ma grande mission; commandée par la Charte et +au nom d'un principe, la liberté des écoles particulières n'était +point réclamée ni soutenue par des intérêts puissants et des passions +ardentes; c'était surtout du gouvernement que le public attendait +l'accomplissement de ses voeux; en fait d'instruction primaire, +l'industrie privée avait des droits, mais peu de prétentions et de +crédit. + +Dans l'instruction secondaire, au contraire, j'étais en présence d'un +grand établissement public tout fondé, systématique, complet, en pleine +activité, et en présence aussi des rivaux, je ne veux pas dire des +ennemis de cet établissement, nombreux, puissants, réclamant la liberté +pour eux-mêmes et avec passion. Et la liberté qu'ils réclamaient était, +pour l'établissement qu'ils attaquaient, un fait nouveau, étranger à son +origine et à ses principes constitutifs. Fondée au nom de cette maxime +que l'éducation appartient à l'État, l'Université reposait sur la double +base du privilège et du pouvoir absolu. J'avais à introduire la liberté +dans une institution où elle n'existait pas naturellement, et en même +temps à défendre cette institution elle-même contre de redoutables +assaillants. Il fallait à la fois garder la place et en ouvrir les +portes. + +L'Université avait deux sortes d'adversaires presque également animés +contre elle, quoique très-divers: des libéraux qui la taxaient de +despotisme, et des dévots qui l'accusaient d'irréligion. La constitution +même, je dirais presque la physionomie de l'Université déplaisaient aux +libéraux; ils n'aimaient pas ce corps enseignant qui leur rappelait ces +anciennes corporations qu'ils avaient tant combattues, ni ces formes et +cette discipline militaires qui préparaient les jeunes générations au +régime belliqueux qu'ils détestaient dans l'État. Les catholiques zélés +n'avaient pas confiance dans les principes religieux d'un grand nombre +des maîtres de l'Université; ils regrettaient les congrégations dans +lesquelles la religion et l'éducation étaient étroitement unies, et +s'efforçaient de les faire revivre pour leur confier leurs enfants. +Plusieurs de ces congrégations, plus ou moins déguisées, s'étaient +rétablies sous la Restauration; et pour assurer leur succès, leurs +partisans attaquaient incessamment l'Université qu'ils représentaient +comme imbue de l'esprit irréligieux du XVIIIe siècle, et propageant +parmi la jeunesse, sinon l'impiété, du moins l'indifférence. + +Il y avait, dans ces attaques, beaucoup d'injustice et quelque +ingratitude. Le gouvernement de l'Université, grand-maître ou conseil +royal, ministre ou président, avait toujours usé de son pouvoir avec +une grande modération; à la fois rival et maître des établissements +particuliers d'instruction secondaire, il les avait surveillés sans +jalousie et sans rigueur, les autorisant partout où ils offraient des +chances de légitime succès, et ne portant jamais, sans de puissants +motifs, atteinte à leur stabilité ou à leur liberté. C'était, au milieu +du despotisme général et d'une institution despotique elle-même, une +administration juste et libérale. + +C'était aussi une administration sincèrement et sérieusement préoccupée +des droits et des intérêts religieux. Si les chrétiens ennemis de +l'Université s'étaient reportés à son origine, si l'état dans lequel +elle avait alors trouvé l'instruction publique avait été replacé devant +leurs veux, s'ils s'étaient rappelé tout ce qu'elle avait fait pour +ramener à la religion les générations naissantes, toutes les luttes +qu'elle avait soutenues, tous les obstacles qu'elle avait surmontés dans +ce dessein, s'ils avaient été obligés de mesurer eux-mêmes la distance +entre le point de départ de l'Université dans les voies chrétiennes en +1808 et le point où elle était arrivée en 1830; ils auraient, j'ose le +dire, ressenti dans leur coeur quelque embarras à ne tenir aucun compte +de tous ces faits, de faits si nombreux et si clairs. + +A côté des faits se placent les noms: M. de Fontanes, M. le cardinal +de Beausset, M. Royer-Collard, M. Cuvier, M. l'abbé Frayssinous, voilà +quels ont été, de 1810 à 1830, les principaux chefs de l'Université. Il +faut les oublier aussi pour croire que, pendant ce temps, elle a été +tyrannique et impie. + +Mais la passion; même honnête, ne s'inquiète guère d'être équitable +envers le passé et envers les personnes; c'est du présent seul et de +ses propres intérêts dans le présent qu'elle se soucie. Après 1830, +abstraction faite du passé, il y avait, dans le système et dans l'état +de l'Université, soit pour des libéraux, soit pour des catholiques, des +motifs sérieux et naturels d'hostilité et de lutte. + +En fait, le gouvernement de l'Université avait toujours été modéré; mais +en droit, il était absolu et fondé sur un principe absolu: «En matière +d'éducation, hors de l'enceinte de la famille, l'État est souverain; +dès que l'enfant, pour son éducation, fait un pas hors des mains de son +père, il tombe dans les mains de l'État; l'État seul a droit de faire +élever ceux que n'élèvent pas leurs propres parents, et nul ne peut, +sans l'autorisation de l'État, prendre lui-même, ni recevoir des parents +eux-mêmes cette mission.» Un tel principe n'est autre que la dictature +placée, en fait d'éducation, sur le seuil de la maison paternelle. Or, +au lendemain d'une grande anarchie révolutionnaire et pour en sortir, +toutes les dictatures sont possibles et peut-être nécessaires; mais sous +un gouvernement constitutionnel, dans un régime de liberté, en présence +de la liberté de conscience, de la liberté de discussion, de la liberté +des professions, la dictature en matière d'éducation; sous quelque forme +qu'elle se présentât et de quelques adoucissements qu'elle pût être +entourée, ne pouvait pas ne pas susciter les vives réclamations des +libéraux qui possédaient d'ailleurs contre elle, dans les promesses de +la Charte, un titre écrit et incontestable. + +On ne sait pas d'ailleurs combien d'abus et de griefs secrets naissent +et subsistent sous la main du despotisme le plus modéré, ni combien de +fois il lui arrive de choquer et de blesser profondément les sentiments +qu'il s'applique le plus à ménager. La souffrance et la colère +s'amassent ainsi sans qu'on s'en doute. Le pouvoir a besoin d'y voir +clair pour savoir ce qu'il fait, et c'est seulement à la lumière de la +liberté qu'il peut bien apprécier ses propres actions et leurs effets, +pour lui-même comme pour les peuples. + +La situation de l'Université n'était guère moins difficile en fait de +religion qu'en fait de liberté: son gouvernement avait constamment +protégé l'esprit religieux; dans ses instructions générales, dans +le choix des maîtres, dans son travail de tous les jours, les +considérations et les intentions religieuses avaient toujours tenu une +grande place; mais il avait pour mobile dominant, dans cette conduite, +l'intérêt de l'ordre social plutôt que la foi; il était bien plus en +réaction contre l'impiété révolutionnaire qu'en retour vers la piété +chrétienne; il rendait à la religion des services sincères, mais qui +n'excluaient pas l'indifférence de l'âme. On croit communément de nos +jours que, lorsqu'on a assuré à l'Église le plein exercice de son culte, +quand on a pourvu à ses besoins et qu'on lui témoigne un bienveillant +respect, on a fait pour elle tout ce qu'elle peut désirer, et qu'on est +en droit d'attendre d'elle tout ce qu'entre alliés on peut avoir à se +demander. La méprise est profonde: la religion ne se contente pas qu'on +la regarde comme un moyen d'ordre et une grande utilité sociale; elle +a de sa mission une plus haute idée; elle a besoin de croire que +ses alliés politiques sont aussi de ses fidèles, ou du moins qu'ils +comprennent et respectent vraiment son divin caractère; et quand elle +n'est pas intimement persuadée que ce sont là les sentiments intimes +qu'ils lui portent, l'Église se tient sur la réserve, et, même en +faisant son devoir, elle ne donne pas son dévouement. + +Le catholicisme n'était plus d'ailleurs, en 1830, dans la situation +où il s'était trouvé au commencement du siècle, sous le Consulat et +l'Empire: il n'avait plus besoin, pour vivre tranquille, de l'appui +quotidien du pouvoir civil; il avait repris dans la société une place +incontestée et sur les âmes une grande puissance; il se sentait en état +de prétendre à bien plus que la sécurité de son culte; la foi vive, +exigeante, expansive, l'activité intellectuelle et la confiance dans sa +propre force lui étaient revenues. Il avait eu, sous la Restauration, la +faveur royale, souvent l'influence parlementaire; il comptait, parmi +ses fidèles et ses serviteurs, de puissants et brillants esprits, des +philosophes, des orateurs, des écrivains du premier ordre; en lui +enlevant la prépondérance politique, la révolution de Juillet lui avait +ouvert une nouvelle carrière, celle de l'indépendance; il s'y engageait +de jour en jour plus avant, relevant une multitude de questions que +l'indifférence religieuse croyait éteintes, et appelant à son aide, pas +toujours à propos, mais toujours avec une ardeur efficace, l'alliance un +peu oubliée de l'esprit religieux et de l'esprit de liberté. + +Ce fut surtout en dehors de l'Église officielle, parmi les dévots +laïques et les prêtres sans charge d'âmes, qu'éclata d'abord ce +mouvement, et la question de la liberté d'enseignement en fut le premier +drapeau. On la réclama au nom du droit des familles, du droit de +l'Église, du droit de la Charte. On fit plus que la réclamer: deux +hommes jeunes, sincères, ardents, brillants, l'un pair de France, +l'autre moine, le comte de Montalembert et l'abbé Lacordaire, +entreprirent de la pratiquer; ils ouvrirent une école publique sans +demander au ministre de l'instruction publique, grand-maître de +l'Université, aucune autorisation. Traduits pour ce fait devant la Cour +des pairs, en août 1831, sous le ministère de M. Casimir Périer, ils +furent condamnés, comme ils devaient l'être aux termes des lois en +vigueur; mais ils s'étaient défendus avec éclat; ils avaient soutenu et +répandu, dans une portion respectable du public, l'idée, le dessein, la +passion dont ils étaient eux-mêmes animés. La lutte au nom de l'Église +était engagée, et engagée au sommet de l'État, au sein des grands +pouvoirs constitutionnels. + +Le mouvement qui fermentait dans le catholicisme était plus profond que +cette lutte même, et il s'agissait de bien autre chose que de la liberté +d'enseignement. A côté de l'esprit de réaction et de l'esprit de +soumission qui semblaient seuls présents et puissants dans l'Église +catholique, un esprit nouveau, l'esprit, je ne veux pas dire de réforme, +mais de rajeunissement et de progrès, tentait d'y pénétrer. Ces +tendances diverses se marquaient plus nettement de jour en jour. +Beaucoup de catholiques, prêtres ou laïques, convaincus que la religion +ne reprendrait son empire sur les âmes que si l'Église reprenait toute +sa place dans l'État, reportaient vers l'ancien régime leurs regrets et +leurs efforts. D'autres, plus sensés et plus pacifiques, pensaient que +l'Église n'avait rien de mieux à faire que d'occuper sans bruit la +position que le régime nouveau lui avait faite, de chercher, dans +l'alliance avec le pouvoir civil, sa force comme sa sûreté, et de mettre +à profit pour elle-même, en s'accommodant à leurs vicissitudes, le +besoin qu'avaient de son concours les gouvernements divers pour le +maintien de l'ordre social. Mais il y avait, parmi les catholiques +sincères, des esprits plus jeunes, plus sympathiques et plus hardis, +à qui ni cette ardeur rétrograde des uns, ni cette attitude un peu +subalterne des autres ne convenaient, et qui aspiraient, pour l'Église, +à des destinées plus fières et plus fécondes. Ceux-là regardaient +l'ancien régime comme ruiné sans retour, la nouvelle société française, +son organisation, ses idées, ses institutions comme définitivement +victorieuses; à leur sens, l'Église catholique pouvait et devait les +accepter hautement, en réclamant dans ce régime sa propre indépendance +et en usant de toutes les libertés qu'il promettait de fonder. Ainsi +seulement elle retrouverait son influence avec son efficacité morale, et +grandirait de concert avec la société elle-même, au lieu de prétendre +vainement à la rejeter dans un moule brisé, ou de se réduire à l'humble +rôle d'allié soldé du pouvoir. + +Il y avait là le pressentiment d'une grande oeuvre à accomplir, et un +intelligent instinct des intérêts supérieurs comme des vraies forces de +la religion et de l'Église chrétiennes. Par malheur cette excellente +cause eut alors pour principal champion l'homme le moins propre à la +comprendre et à la servir. L'abbé Félicité de la Mennais avait débuté et +brillé en attaquant indistinctement les principes comme les tendances +de la société moderne, et en soutenant les maximes comme les souvenirs +théocratiques; il inspira plus de surprise que de confiance quand on le +vit réclamer, au profit de l'Église, tous les droits de la liberté; on +le soupçonnait d'y chercher un moyen plutôt qu'un but, et de ne vouloir +l'Église si libre que pour la rendre souveraine maîtresse. Il +laissa bientôt éclater, je ne dirai pas son dessein, mais sa nature +personnelle, et comme on eût dit dans d'autres temps, le démon intérieur +qui le possédait. Esprit aussi superficiel qu'élevé, logicien aussi +aveugle que puissant, très-ignorant de l'histoire, capable d'aperçus et +d'élans sublimes, mais incapable d'observer les faits réels et divers, +de les mettre à leur vraie place et de leur assigner leur juste valeur, +il pensait et écrivait toujours sous l'empire d'une idée exclusive qui +devenait pour lui la loi, toute la loi divine; il érigeait en droit les +plus extrêmes conséquences d'un principe incomplet, et s'enflammait +d'une violente haine contre les adversaires de son absolue domination. +Il était de plus sujet à cette séduction que le talent supérieur exerce +souvent sur l'homme qui le possède, encore plus que sur ceux qui +l'écoutent. L'idée qui avait sa foi, le sentiment dont il était pénétré +se présentaient à lui sous de si beaux aspects, il était si vivement +frappé de leurs mérites et de leurs charmes qu'en se livrant au plaisir +de les contempler ou de les peindre il perdait toute faculté d'en +apercevoir les erreurs ou les lacunes, même les plus graves, et que, +dans son enthousiasme idolâtre, il méprisait et détestait, comme des +barbares et des impies, quiconque ne partageait pas ses adorations et +ses sympathies. Les effets naturels de cette passion du logicien et de +l'artiste ne tardèrent pas à se manifester dans l'abbé de la Mennais: +quand une fois il se fut plongé dans le spectacle des misères de la +société humaine, des imperfections et des torts des gouvernements, des +souffrances matérielles et morales du peuple, quand il eut appliqué à +les peindre toute la puissance de son imagination et de son âme, il ne +vit plus rien hors de là, nul autre fait, nulle autre question; le monde +fut tout entier, pour lui, dans les sombres tableaux où se déployait son +talent. Cet ardent défenseur de l'autorité ecclésiastique absolue, qui +avait fondé l'_Avenir_ pour la conquête des libertés de l'Église, devint +peu à peu l'apôtre de la liberté absolue et universelle; avec une +sincérité tantôt arrogante, tantôt mélancolique, le théoricien +théocratique se transforma en libéral, républicain, démocrate, +révolutionnaire, et les esprits clairvoyants purent de bonne heure +pressentir le jour où les doctrines et les passions les plus anarchiques +trouveraient en lui leur plus éloquent et plus amer interprète. + +Les hommes sensés de l'Église catholique, entre autres la plupart des +évêques, ne s'y trompèrent point. Compromettant par ses violences, même +quand il soutenait leur cause, l'_Avenir_ leur parut bientôt dangereux +par ses doctrines, et tout en admirant encore l'abbé de la Mennais, +ils le regardèrent comme un allié suspect qui pourrait bien devenir +un ennemi. La cour de Rome les mit à l'aise en donnant raison à leurs +méfiances et à leurs alarmes. Quand l'abbé de la Mennais et ses deux +principaux collaborateurs dans l'_Avenir,_ le comte de Montalembert et +l'abbé Lacordaire, portèrent à Rome la question du mérite et de la durée +de leur entreprise, le pape Grégoire XVI les traita avec de grands +égards, loua leurs intentions, et essaya d'assoupir ou de laisser tomber +la contestation; il lui en coûtait de condamner un homme qui avait +naguère défendu avec tant d'éclat l'autorité ecclésiastique, et il +espérait sans doute le ramener en le ménageant. Mais poussé à bout +et par l'insistance intraitable de l'abbé de la Mennais, et par la +nécessité de mettre un ferme au trouble de l'Église, le pape en vint +enfin, dans son encyclique du 15 août 1832, à un blâme formel et +péremptoire, bien qu'exprimé en termes généraux et bienveillants. L'abbé +Lacordaire, avec une sagacité rare dans un esprit brillant et passionné, +avait pressenti ce résultat, s'était efforcé d'engager ses deux amis à +le prévenir par une soumission modeste, et ne pouvant les y décider, il +avait seul quitté Rome, laissant l'abbé de la Mennais de plus en plus +irrité dans son âme, et M. de Montalembert encore charmé et retenu par +son influence. Quand l'encyclique du 15 août 1832 eut paru, une nouvelle +scission s'opéra; M. de Montalembert et, si je ne me trompe, tous les +autres rédacteurs de l'_Avenir_ se soumirent à leur tour, pleinement et +sans équivoque, bien résolus, quelles que fussent leurs pensées intimes, +à se conduire en catholiques fidèles. Resté seul en proie à la lutte +intérieure de son ancienne foi et des idées nouvelles qui grandissaient +en lui sous le souffle de l'orgueil offensé, l'abbé de la Mennais essaya +d'abord de quelques apparences de docilité mêlées aux réserves d'une +colère mal contenue; et trouvant la cour de Rome décidée à ne s'en point +contenter, il s'engagea enfin, par la publication des _Paroles d'un +croyant_, dans une révolte déclarée qui devint bientôt une guerre +implacable contre le pape, l'Église romaine, l'épiscopat français, les +rois, la monarchie, toutes les autorités, religieuses ou politiques, +qui, selon lui, tenaient sous un joug odieux les esprits et les peuples, +et leur ravissaient la liberté et le bonheur auxquels ils avaient droit. + +Ainsi tomba cette première tentative pour réformer, non pas la doctrine +religieuse, mais l'attitude politique du catholicisme, et pour rétablir, +entre l'Église catholique et la société moderne, non pas seulement une +froide paix, mais une vraie et féconde harmonie. La pensée était grande +et répondait à un grand intérêt social. Par son esprit faux et son +fougueux orgueil, l'abbé de la Mennais l'entraîna, pour un temps, dans +son propre naufrage, en l'associant à ces rêveries et à ces passions +antisociales qui ont toujours porté et porteront toujours, partout où +elles pénétreront, l'anarchie tyrannique au lieu de la liberté et le +chaos au lieu du progrès. Une seule question, la question de la +liberté d'enseignement, resta debout sur les ruines de l'_Avenir_, +déplorablement aggravée et envenimée par la polémique générale dont elle +avait été, sinon le principal objet, du moins la première origine. M. de +Montalembert, l'abbé Lacordaire et leurs amis, en se séparant hautement +de l'abbé de la Mennais rebelle à l'Église, reportèrent, sur la lutte +spéciale engagée entre l'Église et l'Université, toute leur ardeur. Là, +ils trouvèrent l'épiscopat français, sinon déjà prêt à les suivre, du +moins disposé à les soutenir dans le combat. C'était surtout en matière +d'éducation que les évêques conservaient, dans leurs rapports avec +l'État, des souvenirs et des désirs d'indépendance; ils avaient à +défendre leurs propres établissements d'instruction secondaire, les +petits séminaires, concurrents redoutables des collèges de l'Université; +ils protégeaient plus ou moins ouvertement les congrégations +religieuses, Jésuites, Ligoristes, Dominicains ou autres qui fondaient +des maisons d'éducation. Ils étaient ainsi les rivaux naturels de +l'Université et les alliés naturels des hommes engagés contre elle, au +nom de la liberté d'enseignement, dans une guerre de jour en jour plus +vive, précisément parce qu'elle s'était concentrée contre un seul +adversaire et sur un seul objet. + +Aux prises et avec les chefs officiels et avec les hardis volontaires +de l'Église, l'Université ne trouvait pas, dans la société laïque +elle-même, tout l'appui qu'elle aurait pu en espérer. Non-seulement +beaucoup de familles catholiques accueillaient les méfiances religieuses +du clergé; non-seulement les libéraux ardents persistaient de leur côté +à taxer l'Université de bigoterie en même temps que de despotisme; à +raison même de son caractère essentiel et de la pensée qui avait présidé +à sa fondation, elle rencontrait, dans une certaine région de la société +française, peu de confiance et de sympathie. Quand l'empereur Napoléon, +en créant l'Université, lui donna surtout pour mission de rendre à +l'instruction secondaire, aux études littéraires et classiques, leur +force et leur éclat, il était guidé par un instinct profond de notre +état social, de son histoire, de sa nature et de ses besoins; il savait +qu'après les prodigieux bouleversements de notre Révolution, après la +chute violente de toutes les existences hautes, au milieu de tant de +fortunes nouvelles et soudaines, pour consacrer de tels résultats, pour +sanctionner, en quelque sorte, le triomphe des classes moyennes et +assurer leur influence, il fallait cultiver et développer dans ces +classes les études fortes, les habitudes du travail d'esprit, le savoir, +la supériorité intellectuelle, et par là les montrer, les rendre en +effet dignes de leur rang. Il fallait qu'au même moment où la France +nouvelle prouvait sa force et se couvrait de gloire sur les champs de +bataille, elle fît dans l'ordre civil les mêmes preuves et jetât le même +éclat. Des magistrats, des administrateurs, des avocats, des médecins, +des professeurs capables, savants, lettrés, ce n'est pas seulement le +besoin intérieur d'un peuple, c'est sa dignité, c'est son crédit dans le +monde. C'était surtout à former ces grandes professions, ces portions +les plus élevées des classes moyennes que l'Université était vouée. +Beaucoup de familles de l'ancienne noblesse française ne voyaient pas +sans humeur ce foyer d'activité et de force sociale où la bourgeoisie +venait s'élever au niveau de ses laborieuses destinées; et elles ne +s'étaient pas encore décidées à envoyer aussi leurs enfants dans cette +arène commune pour y acquérir les mêmes moyens de succès, et s'y +préparer à reprendre, par l'intelligence et le travail, leur place dans +l'État. + +C'était en présence de tous ces faits et de tous ces adversaires que +j'avais à préparer et à discuter publiquement une loi sur l'instruction +secondaire, c'est-à-dire à résoudre encore une fois, pour l'instruction +publique en France et dans ses plus difficiles parties, l'éternel +problème de la conciliation du pouvoir et de la liberté. + +Une seule solution était bonne: renoncer complétement au principe de la +souveraineté de l'État en matière d'instruction publique, et adopter +franchement, avec toutes ses conséquences, celui de la libre concurrence +entre l'État et ses rivaux, laïques ou ecclésiastiques, particuliers +ou corporations. C'était la conduite à la fois la plus simple, la plus +habile et la plus efficace. Elle réduisait tous les adversaires de +l'Université au silence en satisfaisant, d'un seul coup, à leur plus +bruyante prétention, et, en même temps, elle leur imposait, pour rester +en lice, de continuels efforts, car l'État restait maître de donner, à +ses propres établissements d'instruction, tous les développements, tous +les mérites que l'intérêt social ou le voeu public pouvaient réclamer. +Aucun des prétendants à l'enseignement n'avait à se plaindre, car ils +avaient le plein et libre usage de toutes leurs armes; mais c'était +l'État qui fixait lui-même le niveau de la lutte, acceptant ainsi, au +moment où il abandonnait son empire, la salutaire obligation de ne rien +épargner pour maintenir ou ressaisir sa supériorité. + +L'expérience, qui enseigne en général la réserve et la prudence, m'a +donné la leçon contraire; quand on a raison, on a bien plus raison et on +peut risquer bien plus qu'on ne croit. Il valait beaucoup mieux, pour +l'Université, accepter hardiment la lutte contre des rivaux libres que +défendre avec embarras la domination et le privilége contre des ennemis +acharnés. Le premier ébranlement une fois passé, elle était en état de +soutenir cette lutte, non-seulement avec succès, mais avec éclat, et +elle y eût bientôt gagné en puissance autant qu'en dignité. + +Mais tout repoussait, sous le gouvernement de Juillet, cette politique +complète et hardie que, malgré sa faveur pour l'Église, la Restauration +n'avait pas osé tenter. L'immense majorité du public, je pourrais +dire le public voyait dans la liberté ecclésiastique le précurseur et +l'instrument de la domination ecclésiastique, objet d'antipathie et +d'effroi. L'esprit laïque, devenu si puissant, restait âprement méfiant, +et ne se croyait pas en sûreté si ses rivaux déployaient, comme lui, et +peut-être contre lui, les libertés qu'il avait conquises sur eux. Les +traditions de la vieille monarchie française venaient en aide, sur ce +point, aux passions de la France nouvelle; nos anciennes lois sur les +rapports de l'État et de l'Église, sur les interdictions ou les entraves +imposées aux congrégations religieuses, étaient invoquées comme +le rempart des conquêtes libérales. A ces méfiances générales et +historiques, la Révolution de 1830 en avait ajouté de nouvelles, plus +directes et plus personnelles. L'État et l'Église ne sont vraiment en +bons rapports que lorsqu'ils se croient sincèrement acceptés l'un par +l'autre, et se tiennent pour assurés qu'ils ne portent mutuellement, +à leurs principes essentiels et à leurs destinées vitales, aucune +hostilité. Telle n'était pas malheureusement, depuis 1830, la +disposition mutuelle des deux puissances; elles vivaient en paix, non en +intimité, se soutenant et s'entr'aidant par sagesse, non par confiance +et attachement réciproque. Au sein même de l'Église officielle et +ralliée au pouvoir nouveau, apparaissaient souvent des regrets et des +arrière-pensées favorables au pouvoir déchu, et l'Église à son tour se +voyait souvent en présence de l'indifférence ironique des disciples de +Voltaire ou de l'hostilité brutale des séides de la Révolution. Les +ardents apôtres de la liberté d'enseignement aggravaient eux-mêmes les +obstacles que lui opposait cet état des partis et des esprits; les +emportements tour à tour théocratiques et démocratiques de l'abbé de +la Mennais redoublaient les méfiances et les colères civiles les plus +diverses, celles des conservateurs comme celles des libéraux, celles +des magistrats comme celles des avocats et des étudiants. Quiconque +eût donné alors au gouvernement le conseil de renoncer absolument, en +matière d'instruction publique, à la souveraineté de l'État, au +régime de l'Université, aux entraves de l'Église et des congrégations +religieuses, et d'encourir, sans précautions fortes, la libre +concurrence de tant de rivaux, je ne veux pas dire d'ennemis, eût passé +pour un Jésuite secret, ou pour un lâche déserteur, ou pour un aveugle +rêveur. + +Sans me rendre, de toutes ces difficultés, un compte aussi clair que je +le fais aujourd'hui, j'en avais, en 1836, un vif instinct, et j'en fis, +soit dans la préparation, soit dans la discussion du projet de loi sur +l'instruction secondaire, la règle de ma conduite. Je concentrai sur +trois points mon dessein et mon effort: maintenir l'Université, fonder à +côté d'elle la liberté, ajourner les diverses questions dont l'état des +partis et des esprits ne permettait pas une bonne et efficace +solution. Je pris l'Université, son organisation et ses établissements +d'instruction, comme un grand fait accompli et bon en soi, qui pouvait +être amélioré et devait être adapté au régime constitutionnel, mais +qu'il ne fallait pas remettre en discussion. Je soumis l'Université à la +libre concurrence de tous ses rivaux, sans distinction ni exception, et +sans imposer à aucun d'eux aucune condition particulière. Je renvoyai +à d'autres temps et à d'autres lois les questions qui ne tenaient pas +essentiellement au principe que je voulais fonder, entre autres celles +que soulevaient les petits séminaires, les congrégations religieuses et +les divers établissements, ecclésiastiques ou laïques, qui avaient été +l'objet de mesures spéciales, soit de faveur, soit de rigueur. + +Dans un projet ainsi conçu, il y avait, je n'hésite pas à le dire, acte +de désintéressement et de courage. En maintenant fermement l'Université +et en acceptant franchement la liberté, j'encourais à la fois +les attaques et des libéraux opposants, et d'un grand nombre de +conservateurs mes amis. En me refusant à remettre en question +l'établissement universitaire et le régime exceptionnel de certains +établissements ecclésiastiques, je fermais l'arène aux systèmes nouveaux +et aux vieilles passions. Mon projet de loi avait une apparence de +timidité en même temps que d'obstination, et je me condamnais à défendre +partout des positions très-menacées, au lieu de me donner les plaisirs +et les chances d'une grande guerre en rase campagne, contre une seule +sorte d'ennemis. + +Le débat m'apprit que, malgré ma prudence dans l'entreprise, j'avais +encore été trop confiant dans mon espérance. M. Saint-Marc Girardin fit, +au nom de la commission de la Chambre des députés, un habile rapport, +modèle de cet art, où il excelle, de marcher à son but en se jetant +tantôt à droite, tantôt à gauche de la route directe, et de faire +alternativement, avec une impartialité complaisante, la part des idées +contraires, sans déserter sa propre idée comme sans s'y enfermer tout à +fait. En apportant au projet de loi d'assez nombreuses modifications, ce +rapport en confirmait cependant les principes et en laissait intacts les +résultats essentiels. Quand on vint à la discussion, M. de Tracy et M. +Arago, l'un avec une honnête tristesse, l'autre avec un peu de faste +savant et de plaisanterie lourde, attaquèrent le projet de loi comme +incomplet, étroit, uniquement destiné à réparer çà et là l'édifice +universitaire, quand il aurait fallu construire un grand et général +système d'instruction publique. Ils exposaient leurs propres idées et +la loi qu'ils auraient faite eux-mêmes, bien plus qu'ils ne discutaient +celle dont la Chambre était saisie. Je redoutais peu ces attaques +générales et vagues qui ne touchaient pas à la question fondamentale +que mon projet tentait de résoudre. Mais bientôt des députés de moindre +renom, et qui n'appartenaient pas tous à l'opposition, dirigèrent leurs +attaques sur ce point délicat. Inquiets des suites de la liberté, +surtout de la liberté ecclésiastique qui était, à leurs yeux, +l'instruction publique livrée aux Jésuites, ils demandèrent, d'une +part, que les petits séminaires fussent soumis à toutes les conditions +imposées par la loi aux établissements privés d'instruction secondaire, +d'autre part, que tout chef d'un tel établissement fût tenu, +non-seulement de prêter le serment politique, mais encore de jurer qu'il +n'appartenait à aucune association ou corporation non autorisée. Je +réussis à faire écarter le premier de ces amendements; mais le second +fut adopté. C'était imposer, à la liberté de l'Église catholique et de +sa milice en matière d'enseignement, des restrictions particulières, et +enlever à la loi proposée ce grand caractère de sincérité et de droit +commun libéral que j'avais eu à coeur de lui imprimer. Seul parmi les +orateurs qui prirent part à ce débat, M. de Lamartine, qui n'était alors +ni de mes adversaires, ni de mes amis, comprit bien l'importance de ce +caractère et le mérite de la loi qui le consacrait: «J'entends depuis +quelques jours, dit-il, et à cette tribune et sur ces bancs, beaucoup de +membres d'opinions opposées déclarer qu'ils donneront une boule noire +à cette loi. Je m'en afflige. Les uns se préoccupent de ce fantôme de +jésuitisme que l'on fait sans cesse apparaître ici, et qu'il faudrait +déclarer plus puissant que jamais s'il avait la force de nous faire +reculer devant la liberté. Les autres semblent appréhender que le clergé +ne possède pas exclusivement la jeunesse, et que l'esprit du temps, +représenté par l'Université, n'exerce le monopole sur l'élément +traditionnel et religieux représenté par des corps enseignants. C'est +précisément à cause de ces mécontentements des partis opposés que je +voterai et que je conjure la Chambre de voter la loi avec une plus +certaine conviction. Quoi? Après sept ans d'attente, après une +révolution faite pour obtenir cette liberté d'enseignement, après +qu'elle a été demandée par les opinions les plus diverses, et inscrite +dans la Charte comme une condition synallagmatique du gouvernement de +1830, nous irions la rejeter au ministre sincère et courageux qui nous +l'offre, et faire penser ainsi à la France et à l'Europe que la sphère +de la liberté n'est pas assez large pour nous contenir tous, et que nous +ne voulons de liberté que pour nous! Non, Messieurs, cela n'est pas +possible! Hâtons-nous, malgré les inconvénients, malgré ce serment +impolitique, malgré ces restrictions plus ou moins gênantes, hâtons-nous +de voter la loi. C'est un gage de liberté que tous les partis se donnent +involontairement entre vos mains contre l'intolérance religieuse ou la +tyrannie athée, et que plus tard on ne pourra plus nous arracher.» + +La loi fut votée en effet par la Chambre des députés; mais peu de jours +après, le cabinet fut dissous; je sortis des affaires, et mon projet +tomba avec moi, sans aller jusqu'à la Chambre des pairs. S'il fût +resté tel que je l'avais présenté d'abord, peut-être, malgré quelques +incohérences et quelques lacunes, eût-il suffi à résoudre la question de +la liberté d'enseignement, et à prévenir la lutte déplorable dont elle +devint plus tard l'objet. Mais, par les amendements qu'il avait subis, +ce projet de loi, en restreignant expressément, surtout pour l'Église +et sa milice, la liberté que la Charte avait promise, envenimait la +querelle au lieu de la vider. Il ne méritait plus aucun regret. + +J'avais entrepris, par ce même projet, de poursuivre la solution, déjà +commencée dans ma loi sur l'instruction primaire, d'une question +dont les esprits ont été naguère vivement préoccupés, la question de +l'enseignement intermédiaire et pratique qui convient à des professions +et à des situations sociales sans lien nécessaire avec les études +savantes, mais importantes par leur nombre, leur activité et leur +influence sur la force et le repos de l'État. Les écoles primaires +supérieures étaient le premier degré de cet enseignement qui devait +devenir plus complet et plus spécial dans les collèges communaux de +second ordre, et trouver aussi une place dans les grands collèges de +l'État et des villes, sans que le haut enseignement littéraire et +scientifique, nécessaire et commun à toutes les professions libérales, +eût à en souffrir. La liberté de l'enseignement général et le +développement de l'enseignement intermédiaire, c'étaient là les deux +idées essentielles de mon projet de loi; elles tombèrent à la fois. + +Je n'ai rien à dire d'une multitude de mesures spéciales dont, +pendant ces quatre années de mon administration, les établissements +d'instruction secondaire furent, pour moi, l'objet. Les grands problèmes +de cet important degré de l'instruction publique sont les seuls sur +lesquels j'aie à coeur de rappeler mes vues et mes travaux. Ma situation +était à cet égard, et j'ai déjà dit pourquoi, bien plus compliquée +et plus difficile qu'en matière d'instruction primaire: j'ai défendu +l'Université contre d'impatients rivaux dont j'ai reconnu les droits, +et dans l'Université les grandes études classiques contre de frivoles +novateurs dont je n'ai pas repoussé les légitimes voeux. Quand j'ai +voulu innover moi-même et résoudre, sur la liberté d'enseignement, les +questions qu'avait posées la Charte, je n'ai fait que des tentatives +modestes, et pourtant j'ai plus tenté qu'accompli. Les bons esprits qui +prendront la peine d'y regarder jugeront si ce fut ma faute, ou celle du +public auquel j'avais affaire, adversaires et amis. + + + + + CHAPITRE XVIII + + INSTRUCTION SUPÉRIEURE. + +Disposition des esprits de 1832 à 1837, quant à l'instruction +supérieure.--Réformes et innovations nécessaires.--Comment je les +entreprends.--Chaires vacantes au Collège de France.--Nomination de MM. +Eugène Burnouf, Jouffroy, Ampère et Rossi.--Mes relations personnelles +avec eux.--Création de la chaire de droit constitutionnel dans la +Faculté de droit de Paris.--Nomination de M. Rossi.--Opposition à son +cours.--M. Auguste Comte et _la philosophie positive_.--Des procédés des +Chambres envers les savants et les lettrés.--Du cumul des emplois.--Des +logements.--Lettre de M. Geoffroy Saint-Hilaire.--Savants +voyageurs.--MM. Victor Jacquemont et Champollion jeune.--De +l'introduction du principe de la liberté dans l'instruction +supérieure.--Des agrégés.--De la décentralisation dans l'instruction +supérieure.--De l'absence de toute discipline morale dans l'instruction +supérieure.--Moyen d'y porter remède. + + +Ma situation, comme ministre de l'instruction publique, était infiniment +plus commode quand il s'agissait de l'instruction supérieure qu'en +matière d'instruction primaire ou secondaire. Je ne rencontrais point +de forte opinion publique qui me pressât d'accomplir, dans le haut +enseignement, quelque oeuvre générale et nouvelle. Je n'étais là en +présence ni d'un ardent appel à la liberté, ni d'une rivalité acharnée. +Dans les sciences mathématiques et physiques, la supériorité et +l'indépendance des écoles françaises étaient reconnues. Dans les +lettres, la philosophie et l'histoire, notre enseignement public venait +tout récemment de se déployer avec succès et de faire ses preuves de +liberté. Le gouvernement de la Restauration était modéré, même quand il +cédait à ses mauvaises pentes; les cours de la Sorbonne ouverts, fermés +et rouverts tour à tour, avaient montré que ses rigueurs n'avaient rien +d'irrévocable. Il était certain que le gouvernement de 1830 apporterait, +à la liberté des esprits, encore moins d'entraves. En fait d'instruction +supérieure, le public, à cette époque, ne souhaitait et ne craignait à +peu près rien; il n'était préoccupé, à cet égard, d'aucune grande idée, +d'aucun impatient désir; l'ambition intellectuelle faiblissait devant +l'ambition politique; le haut enseignement, tel qu'il était constitué et +donné, suffisait aux besoins pratiques de la société qui le considérait +avec un mélange de contentement et d'insouciance. + +Je ne partageais qu'à moitié le premier de ces sentiments, et pas du +tout le second. L'instruction supérieure ne manquait, à coup sûr, à +Paris, ni de force, ni de dignité, ni d'éclat. Dans l'Université, les +facultés des lettres, des sciences, de droit et de médecine comptaient +des chaires nombreuses, variées et occupées par des hommes éminents. En +dehors de l'Université et étrangers à son régime, le Collège de France, +le Jardin-des-Plantes, les diverses écoles spéciales assuraient +l'indépendance comme l'étendue du haut enseignement, et ne permettaient +pas que l'esprit exclusif ou la routine d'un corps unique s'en pussent +emparer. Dans le choix des maîtres et dans l'enseignement même, +le mérite et la liberté n'étaient pas sans garanties; soit par la +présentation de candidats, soit par le concours, les corps enseignants +et savants, les facultés, les écoles spéciales, l'Institut avaient, +sur les nominations, une juste part d'influence. Le gouvernement ne +prétendait à intervenir et n'intervenait en effet dans l'enseignement +que pour nommer les professeurs selon les règles établies, et pour +maintenir, dans les cours, l'ordre public. Ni l'efficacité pratique pour +les jeunes gens destinés aux diverses professions libérales, ni le luxe +intellectuel pour les amateurs d'esprit et de science ne manquaient à +ce grand ensemble d'instruction supérieure. Cependant elle était, à mon +avis, loin de satisfaire, dans la France entière, aux besoins sérieux +de la civilisation française, et surtout au développement moral des +générations près d'atteindre à l'âge d'homme et d'entrer, à leur tour, +en possession du sort de la patrie comme de leur propre destinée. Il +y avait là, dans l'intérêt de l'intelligence, de la liberté et de la +moralité nationales, de vastes lacunes dont le public ne s'inquiétait +guère, mais dont j'étais très-frappé, et que j'avais à coeur de remplir. + +Je n'eus garde cependant d'entreprendre, dès le début, les réformes +et les innovations que je me proposais. De tous les départements +ministériels, l'instruction publique est peut-être celui où il importe +le plus au ministre de ménager l'opinion des hommes qui l'entourent, et +de s'assurer leur appui dans ses entreprises, car ils ont les droits et +quelquefois les prétentions de gens d'esprit par profession, accoutumés +à faire, du raisonnement et de la pensée, un continuel et très-libre +usage. Dans aucune branche du gouvernement, le choix des hommes, les +relations du chef avec ses associés, l'influence personnelle et la +confiance mutuelle ne jouent un si grand rôle. Avant de toucher, dans +le haut enseignement, à des questions difficiles et qui sommeillaient +encore, je voulais avoir acquis, parmi les maîtres des grandes écoles, +des collaborateurs, je dirais mieux des amis disposés et propres à me +seconder. + +Le sort m'en fournit bientôt des occasions naturelles: dans la première +année de mon ministère, quatre chaires, les chaires de langue et +philosophie grecques, de langue et littérature sanscrites, de +littérature française et d'économie politique, vinrent à vaquer au +Collège de France. Les hommes dont la mort créait ces vides, MM. Thurot, +de Chézy, Andrieux, J.-B. Say avaient, dans le monde lettré, des noms +tous honorés, quelques-uns célèbres et populaires. Il leur fallait de +dignes successeurs. Je ne pouvais les choisir que parmi les candidats +présentés par le Collège de France et l'Institut, et je devais +m'attendre, pour deux au moins de ces chaires, à des présentations +diverses et disputées qui feraient peser sur moi l'embarras et la +responsabilité des choix. Je ne connais guère l'embarras, et je ne +crains pas la responsabilité. La chaire de langue et de littérature +sanscrites n'était l'objet d'aucune concurrence; présenté à la fois par +le Collège de France et par l'Académie des inscriptions, jeune alors et +destiné à mourir jeune encore, usé avant le temps par la passion et le +travail de la science, M. Eugène Burnouf était comme nommé d'avance par +tous les savants orientalistes de l'Europe, et je n'eus que le plaisir +de faire officiellement confirmer leur suffrage. Pour les chaires de +philosophie grecque, de littérature française et d'économie politique, +ma situation était moins simple: parmi les candidats présentés par le +Collège de France se trouvaient MM. Jouffroy, Ampère et Rossi, qu'on +savait mes amis et dont je désirais ouvertement le succès; mais M. +Jouffroy était engagé dans les luttes philosophiques de l'école +spiritualiste contre l'école sensualiste du dernier siècle; au lieu +de M. Ampère, l'Académie française avait présenté, pour la chaire de +littérature, l'un de ses plus honorables membres, M. Lemercier, poëte +brillant malgré ses chutes et critique éminent malgré le dérèglement +de la plupart de ses oeuvres; M. Rossi, réfugié d'Italie, professeur +à Genève, n'avait encore en France qu'une de ces réputations aisément +acceptées tant qu'elles demeurent lointaines, mais qui rencontrent, dès +qu'elles se rapprochent, des adversaires et des rivaux. L'Académie des +sciences morales et politiques opposait à cette candidature celle de +son secrétaire perpétuel, M. Charles Comte, homme d'études sérieuses, +d'opinions consciencieuses, d'un caractère aussi ferme que droit, et +gendre de M. J.-B. Say à qui l'on cherchait un successeur. Évidemment +MM. Ampère, Jouffroy et Rossi ne pouvaient être portés au sommet de +l'enseignement public sans susciter de vives jalousies, et sans faire +taxer d'esprit de parti ou de coterie, ou de faveur personnelle et +prématurée, le pouvoir qui les y appellerait. + +Je n'hésitai point: malgré les humeurs et les attaques que je prévoyais, +MM. Ampère, Jouffroy et Rossi furent nommés, comme M. Eugène Burnouf, +aux chaires qui vaquaient. + +Je n'avais alors, avec M. Ampère, point de relation intime et +habituelle; il n'avait encore accompli aucun de ces voyages ni produit +aucun de ces ouvrages qui ont montré en lui tour à tour un sagace +observateur du temps présent et un savant critique des temps anciens, +également curieux des hommes et des livres, aussi empressé à rechercher +et aussi habile à démêler la vérité dans les tombeaux de l'Égypte que +dans les rochers de la Norwége, et vivant avec la même familiarité +intelligente au milieu des ruines de Rome et dans les grandes villes +improvisées de la démocratie américaine. Mais quoique jeune, comme M. +Eugène Burnouf, M. Ampère s'était déjà distingué en 1833, d'abord dans +un cours de littérature générale qu'il avait fait à Marseille, puis +comme suppléant de MM. Villemain et Fauriel dans leurs chaires de +littérature française et étrangère. C'était l'un des esprits les plus +actifs, les plus laborieux et les plus ingénieux dans cette génération +de lettrés philosophes qui entreprenaient, je ne dirai pas de +renouveler, l'expression serait aussi fausse qu'impertinente, mais +d'agrandir et de raviver les lettres françaises, un peu menacées de +langueur, en leur ouvrant, dans le monde ancien et moderne, de nouveaux +espaces pour y faire, sous leur drapeau, de fécondes conquêtes. La +querelle des romantiques et des classiques a été, comme toutes les +querelles, l'occasion de prétentions fantasques et d'exagérations +puériles; mais elle révélait en Europe une nouvelle phase de l'esprit +humain, et en France un besoin profond de l'esprit national. La +littérature de l'Empire nous avait rendu un important service, trop +oublié; elle avait tiré les lettres des dérèglements et des déclamations +révolutionnaires, et les avait ramenées sous l'autorité de la tradition, +du bon sens et du goût; mais si la tradition, le bon sens et le goût +dirigent et règlent, ils n'inspirent pas; à l'esprit dans ses travaux, +comme aux navires sur l'Océan, il faut du vent aussi bien qu'une +boussole: le souffle inspirateur manquait à notre littérature quand +l'école romantique alla le chercher à des sources nouvelles, les +littératures étrangères et la liberté. Ce fut là son caractère original +et son vrai mérite. Elle n'a pas donné tout ce qu'elle avait promis; +c'est le sort des promesses humaines; les oeuvres sont rarement au +niveau des tentatives; mais elle a imprimé aux lettres françaises un +mouvement qui n'a manqué ni d'éclat, ni d'effet, et dont ses adversaires +se sont ressentis aussi bien que ses adeptes. M. Ampère me parut, +en 1833, très-propre à seconder, dans l'enseignement public, cette +renaissance littéraire; et j'ai la confiance que tout ce qu'il a fait +depuis cette époque, ses voyages et ses travaux, cette singulière +alliance de courses aventureuses et d'études patientes, cette +infatigable ardeur intellectuelle, si désintéressée, si variée et +toujours jeune, ont bien justifié le pressentiment qui décida mon choix. + +En appelant M. Jouffroy à la chaire de philosophie grecque et latine, +j'agissais, non par pressentiment, mais avec pleine connaissance et +confiance. A peine sorti de l'École normale, ce jeune philosophe m'avait +inspiré beaucoup d'estime et un intérêt affectueux. Il y avait en lui, +dans son âme comme dans sa figure, un beau et aimable mélange de +fierté et de douceur, de passion et de réserve, d'indépendance un peu +ombrageuse et de dignité tranquille. C'était un esprit parfaitement +libre et même hardi, avec un goût naturel pour l'ordre et le respect; +capable d'entraînement téméraire, mais sans entêtement, et toujours prêt +à s'arrêter ou à revenir sur ses pas, pour écouter les leçons de la vie +ou considérer les diverses faces de la vérité. Il avait l'imagination +vive et la réflexion lente, plus d'abondance et de finesse que de +puissance dans la pensée, plus d'observation progressive que d'invention +première, et quelque penchant à s'engager dans des vues ingénieuses ou +des déductions subtiles qui auraient pu l'égarer si sa droiture de coeur +et de sens ne l'avait averti et contenu. Je n'ai point connu d'homme +plus sérieux ni plus sincère, dans la science comme dans la vie; et +son orgueil même, car il en avait, ne dominait ni sa conscience, ni +sa raison. Quand je le fis nommer au Collége de France, il avait déjà +déployé depuis quinze ans, soit dans l'intérieur de l'École normale, +soit à la Faculté des lettres, son rare talent pour le haut enseignement +philosophique; il siégeait depuis dix-huit mois dans la Chambre des +députés, et s'y montrait un juge aussi sensé que libre de la politique, +sans intention d'y devenir un grand acteur. Il était de ce petit +nombre d'excellents esprits ouverts à l'expérience quoique voués à la +spéculation, et en qui la vie publique éclaire et règle la pensée au +lieu de l'enivrer. + +Trois ans après sa nomination, il fut atteint du mal auquel, sept ans +plus tard, il devait succomber. Sa poitrine gravement menacée lui +rendait nécessaire, non-seulement le repos, mais l'air doux et chaud du +Midi. Il était marié et presque sans fortune. Je lui offris une mission +en Italie, à Florence et à Pise, où il pourrait se rétablir en faisant +à loisir des études sur l'état de l'instruction publique en Toscane, +et des recherches dans les manuscrits de ses bibliothèques. Dans les +journaux et dans les Chambres, une légèreté dure et brutale a souvent +attaqué ces faveurs accordées, sous des prétextes plausibles, pour des +causes très-légitimes. Je n'ai jamais tenu compte de ces attaques. Quel +plus digne et plus utile emploi peuvent recevoir les fonds destinés à +l'encouragement des lettres que de soutenir, dans les difficultés de la +vie, la force et le courage des hommes qui les honorent? M. Jouffroy +accepta la mission que je lui proposais; et je prends plaisir à +retrouver dans les lettres qu'il m'écrivit d'Italie[5], la preuve +qu'elle lui fut bonne pour la tranquillité de son esprit comme pour la +prolongation de sa vie. + +[Note 5: _Pièces historiques_, n° V.] + +J'étais lié depuis plusieurs années avec M. Rossi. Le duc de Broglie, +qui l'avait beaucoup vu à Genève et à Coppet, m'avait souvent parlé de +lui. Avant 1830, il avait fait à Paris des voyages pendant lesquels nous +avions beaucoup causé. Il était devenu l'un des collaborateurs de la +_Revue française_ dont je dirigeais la publication. Les divers cours sur +le droit, l'économie politique et l'histoire qu'il avait faits à Genève, +et son _Traité de droit pénal_ publié à Paris en 1828 l'avaient placé en +Europe parmi les maîtres du haut enseignement, soit par la parole, soit +par les écrits. Depuis 1830, il avait pris, aux affaires générales de la +Suisse, une part active et influente; le canton de Genève l'avait élu +son représentant à la grande Diète réunie à Lucerne en 1832 pour revoir +et modifier l'organisation de la Confédération helvétique; la Diète +l'avait nommé membre de la commission chargée de réviser le pacte +fédéral, et la commission l'avait pris pour son rapporteur. Il avait +manifesté ses principes et fait ses preuves comme acteur politique aussi +bien que comme publiciste. Je savais ce qu'il avait été en Italie, ce +qu'il était en Suisse, ce qu'il deviendrait partout. Je résolus de +l'attirer et de le fixer en France. Pendant le moyen âge, l'Église a +plus d'une fois admis dans son sein et porté à ses premiers rangs des +proscrits qui s'étaient réfugiés dans ses asiles, et dont elle avait +démêlé les mérites; pourquoi l'État n'aurait-il pas aussi cette +intelligence généreuse, et ne s'approprierait-il pas les hommes éminents +que les troubles de leur patrie ont contraints de chercher au loin +l'hospitalité? Une seule chose importe; c'est de n'accorder cette faveur +qu'à bonnes enseignes et à des hommes capables d'y répondre dignement. +A cette condition, elle sera toujours rare. La Suisse ne s'était pas +trompée en adoptant M. Rossi. Je ne me trompai pas quand je pris à coeur +de faire de lui un Français. + +Ce n'est pas qu'il ne soit toujours resté très-italien. Nos +conversations ne m'en avaient pas laissé douter, et j'ai déjà publié de +lui, dans ces _Mémoires_, des lettres qui prouvent avec quelle ardeur, +en 1831, il se préoccupait des destinées italiennes. Mais je le savais +trop homme de sens et d'honneur pour sacrifier, ou seulement subordonner +jamais les intérêts de sa patrie adoptive aux espérances de sa jeunesse. +Je reviendrai plus tard sur ce sujet. En 1848, M. Rossi est mort pour +l'Italie. De 1833 à 1848, il a bien servi et honoré la France. + +Quoique critiquée, sa nomination comme professeur d'économie politique +au Collége de France ne rencontra point d'obstacle; il avait été +présenté par le Collége même, et le succès de son cours fit bientôt +cesser les critiques. Mais cette chaire ne pouvait suffire à le +dédommager de la situation qu'il avait abandonnée en Suisse, et à le +fixer définitivement en France. Quand on veut acquérir un homme rare et +ses services, c'est à la fois justice et bonne politique de lui assurer +ces conditions extérieures de la vie qui donnent la liberté et le repos +d'esprit dans le travail. En appelant M. Rossi à Paris, je lui avais +laissé entrevoir la perspective d'une autre chaire qui compléterait sa +situation dans le haut enseignement, et le mettrait à portée de prendre +toute sa place dans sa nouvelle patrie. J'avais dessein d'établir +en France l'enseignement du droit constitutionnel devenu la base du +gouvernement français. Un essai avait été tenté en ce genre peu de mois +après la Révolution de 1830; une chaire de droit public français avait +été instituée dans la Faculté de droit de Toulouse, au profit d'un homme +très-populaire dans sa ville et vraiment distingué, M. Romiguières, qui +devint plus tard procureur général près la Cour royale de Toulouse et +membre de la Chambre des pairs. Je voulais que cet enseignement fût +institué avec plus d'efficacité et d'éclat, sous son vrai nom, au centre +des grandes études, et que la Charte constitutionnelle fût expliquée et +commentée, dans son vrai sens, devant les nombreux étudiants de l'École +de droit de Paris. Je proposai au Roi, qui l'accepta, la création d'une +chaire de droit constitutionnel dans cette école; et le jour même où le +_Moniteur_ publiait le rapport destiné à exposer les motifs et l'objet +précis de cette chaire[6], je nommai M. Rossi pour la remplir. + +[Note 6: _Pièces hitcriques_, n° VI.] + +Plus vivement contestée que la première, cette nomination pourtant ne +parut d'abord susciter que les attaques des opposants d'habitude et +l'humeur des rivaux de profession. Mais lorsque à la rentrée annuelle +de l'École de droit, le 29 novembre 1834, M. Rossi ouvrit son cours de +droit constitutionnel, il fut assailli par des interruptions et des +clameurs qui ne lui permirent pas d'aller jusqu'au bout de sa leçon. +Trois fois, aux jours assignés, il remonta dans sa chaire et s'efforça, +mais en vain, de commencer son enseignement. Les perturbateurs étaient +en minorité; un grand nombre d'auditeurs, les élèves sérieux et libéraux +essayaient, par des cris _à l'ordre_ et des applaudissements au +professeur, de lutter contre le tumulte: ils échouaient toujours. Il +y avait évidemment, dans l'École, une petite émeute organisée, où se +jetaient volontiers des étudiants ignorants et turbulents, qui ne +croyaient pas déplaire à tous leurs professeurs, et qui prenaient +plaisir à se sentir soutenus par les émeutiers ordinaires du dehors. +A ce désordre obstiné et à des insultes qui menaçaient de devenir +violentes, M. Rossi opposait sa persévérance, son sang-froid, quelques +paroles dignes; et à chaque nouvelle scène, en sortant de l'École, +il venait me raconter ce qui s'était passé et concerter avec moi sa +conduite, un peu surpris, lui réfugié libéral et appelé à fonder un +enseignement libéral, de rencontrer, contre sa personne et son oeuvre, +cette opposition brutale et subalterne. Le conseil des ministres et +le conseil royal de l'instruction publique, à qui je rendis compte de +l'incident, pensèrent avec moi qu'après avoir fait arrêter quelques-uns +des perturbateurs, il convenait d'ordonner une enquête sur les causes du +tumulte, pour intimider les intrigues hostiles, et de suspendre le cours +jusqu'à ce que l'enquête fût terminée, pour donner aux esprits le temps +de se calmer. Les deux mesures atteignirent leur but; les ennemis eurent +un peu de honte; les turbulents se lassèrent; M. Rossi reprit son cours; +et quelques années après, à la complète approbation des étudiants comme +des professeurs ses collègues, il était le doyen de cette École de droit +dans laquelle il était entré au milieu de tant d'inimitié et de bruit. + +Il était très-propre à surmonter les obstacles, à dissiper les +préventions hostiles, et à se concilier les esprits mal disposés, pourvu +qu'il eût devant lui du temps. Il était au fond plein de passion et +d'autorité; mais elles ne se manifestaient pas du premier coup, ni +avec cet élan et cette énergie extérieure qui dominent quelquefois les +tumultes parlementaires ou populaires. D'une apparence froide, lente et +dédaigneuse, il exerçait plus d'action sur les individus que sur les +masses, et savait mieux plaire et vaincre dans le tête-à-tête qu'au +milieu des troubles et des péripéties de la foule réunie en assemblée ou +en émeute. Pendant que les désordres suscités à l'occasion de son cours +devenaient presque une affaire de gouvernement, le Roi me dit un jour: +«Êtes-vous bien sûr que l'homme vaille l'embarras qu'il nous donne?--Il +vaut infiniment mieux, Sire; le Roi fera un jour de M. Rossi bien autre +chose qu'un professeur de droit constitutionnel.--En ce cas, vous avez +raison; soutenons-le bien.» + +J'eus à la même époque quelques rapports avec un homme qui a fait, je ne +dirai pas quelque bruit, car rien n'a été moins bruyant, mais quelque +effet, même hors de France, parmi les esprits méditatifs, et dont les +idées sont devenues le _Credo_ d'une petite secte philosophique. Ces +chaires nouvelles, créées soit au Collége de France, soit dans les +Facultés, mettaient en mouvement toutes les ambitions savantes. M. +Auguste Comte, l'auteur de ce qu'on a appelé et de ce qu'il a appelé +lui-même _la Philosophie positive_, me demanda à me voir. Je ne le +connaissais pas du tout, et n'avais même jamais entendu parler de lui. +Je le reçus et nous causâmes quelque temps. Il désirait que je fisse +créer pour lui, au Collége de France, une chaire d'histoire générale +des sciences physiques et mathématiques; et pour m'en démontrer la +nécessité, il m'exposa lourdement et confusément ses vues sur l'homme, +la société, la civilisation, la religion, la philosophie, l'histoire. +C'était un homme simple, honnête, profondément convaincu, dévoué à +ses idées, modeste en apparence quoique, au fond, prodigieusement +orgueilleux, et qui sincèrement se croyait appelé à ouvrir, pour +l'esprit humain et les sociétés humaines, une ère nouvelle. J'avais +quelque peine, en l'écoutant, à ne pas m'étonner tout haut qu'un esprit +si vigoureux fût borné au point de ne pas même entrevoir la nature ni +la portée des faits qu'il maniait ou des questions qu'il tranchait, +et qu'un caractère si désintéressé ne fût pas averti par ses propres +sentiments, moraux malgré lui, de l'immorale fausseté de ses idées. +C'est la condition du matérialisme mathématicien. Je ne tentai même +pas de discuter avec M. Comte; sa sincérité, son dévouement et son +aveuglement m'inspiraient cette estime triste qui se réfugie dans le +silence. Il m'écrivit peu de temps après une longue lettre pour me +renouveler sa demande de la chaire dont la création lui semblait +indispensable pour la science et la société[7]. Quand j'aurais jugé à +propos de la faire créer, je n'aurais certes pas songé un moment à la +lui donner. + +[Note 7: _Pièces historiques_, n° VII.] + +Les deux chaires conférées coup sur coup à M. Rossi ranimèrent, dans les +Chambres et dans les journaux, une question déjà plusieurs fois débattue +et qui devait l'être plus d'une fois encore, la question du cumul des +emplois et des traitements dans la sphère des lettres, des sciences et +de l'enseignement supérieur, car ce n'est guère que là que ce cumul peut +avoir lieu. Ce fut une explosion répétée de cette parcimonie jalouse +qui s'acharne contre le bien-être d'hommes laborieux, la, plupart +distingués, quelques-uns illustres, presque tous sans fortune native, et +qui leur marchande les fruits, toujours bien modestes, de leurs longs +travaux. Il y a là une injustice honteuse et un ignorant calcul: on +méconnaît à la fois les droits des personnes et les intérêts du pays. Si +on dressait la liste des hommes qui, de 1830 à 1848, occupaient, soit +dans l'enseignement, soit dans les sciences et les lettres, plusieurs +emplois, on trouverait en tête les maîtres des diverses carrières +intellectuelles, les hommes qui, dans les applications de la science +comme dans la science pure, pouvaient le mieux servir et ont en effet +le mieux servi l'État dans les divers postes qui leur étaient confiés. +C'est à ces hommes que l'on contestait tantôt leurs traitements, tantôt +leurs logements, tantôt les suppléants qu'ils réclamaient après bien +des années d'exercice personnel. Quelques-uns, pour échapper à ces +douloureuses piqûres, se démettaient de telle ou telle de leurs +fonctions; d'autres, qui s'étaient promis de mourir sous le même toit +que les collections qu'ils gardaient ou les établissements qu'ils +dirigeaient, se voyaient contraints d'aller vivre hors du séjour de leur +esprit et des instruments de leur travail. Et pour ceux-là même qu'elle +poursuivait sans les atteindre, cette petite guerre subalterne laissait +dans leur coeur un profond sentiment d'amertume contre des pouvoirs +inintelligents et ingrats. + +Je veux insérer ici textuellement une lettre que m'adressa, à cette +occasion, l'un de nos plus éminents naturalistes, le collègue et, +selon quelques-uns, le rival scientifique de M. Cuvier, M. Geoffroy +Saint-Hilaire. Il avait été attaqué dans la Chambre des députés comme +occupant, disait-on, au Jardin-des-Plantes, un logement de soixante +pièces. Il m'écrivit sur-le-champ, le 8 avril 1833: + +«Monsieur le ministre, + +Le Muséum d'histoire naturelle a son personnel placé sous les ordres +et sous la surveillance des deux ministères; _Instruction publique_ +et _Travaux publics._ Pour les logements nous dépendons du dernier +ministère. Attaqué vendredi dernier comme logé au Jardin du Roi, à la +tribune de la Chambre des députés, je viens de me justifier auprès de S. +E. monsieur le ministre Thiers. Permettez-moi, je vous prie, d'adresser +à Votre Excellence la même justification. + +«M. le député Lherbette a cru devoir dénoncer le logement que j'occupe +dans les bâtiments de l'État, _trop fastueux,_ dit-il, et qu'il a dit +être composé de soixante pièces. Il n'en est rien; la chose est de toute +fausseté: entre les deux époques des dénonciations de M. Lherbette, il +y a eu vérification des lieux par un député, membre de la commission du +budget, M. Prunelle. Cet honorable membre de la Chambre s'est porté sous +les combles et dans tous les galetas de mon habitation. L'escalier par +où il s'est introduit pouvait à peine le contenir; les deux basques de +son habit touchaient les deux murailles à la fois, et tout le logement +est à l'avenant. + +Propriété privée autrefois, la maisonnette que j'occupe, laquelle n'est +composée que d'un rez-de-chaussée sous des combles, servait de demeure à +un appareilleur placé sous la main d'un maître maçon. Un état des lieux, +que l'on étendit à une description minutieuse de compartiments, de +planches, de tous les petits espaces, éclairés ou non, fut, avec +intention, communiqué à M. Lherbette, et causa les illusions que ce +député s'est faites. + +Si, après quarante années de travaux non interrompus (mon entrée au +Jardin du Roi, à la place de Lacépède, date de mars 1793), si, après ce +laps de temps et la poursuite de recherches qui chaque jour commencent +dès trois à quatre heures de nuit, j'avais employé à un métier mon +activité, je serais riche maintenant. Tout au contraire, je me suis +appauvri, ayant consommé une bonne partie de mon patrimoine à acquérir +matériaux et livres pour mes recherches; je me suis appauvri en publiant +à mes frais des idées qui, non comprises dans leur nouveauté et +nullement populaires, ne sont point fructueuses pécuniairement, et sont +destinées à préparer dans l'avenir, à la philosophie, de nouvelles +bases. + +«Jamais je n'ai rien demandé, par conséquent rien obtenu des +gouvernements qui répondent à ceux qui les obsèdent; rien obtenu, à +moins que l'on ne me compte ma croix d'argent, que Napoléon m'a de son +propre mouvement accordée. Loin de tourmenter les hommes puissants, j'ai +vécu dans la retraite, seule favorable au travail. Et c'est au bout +d'une carrière de quarante ans qu'on s'occupe enfin de moi pour me +reprocher le toit modeste sous lequel j'habite, et dont on vante +injustement l'étendue et les agréments; ma maisonnette, jusque-là non +encore enviée de personne, et dans laquelle je me plais, me suffit, il +est vrai, mes prétentions se bornant à la médiocrité célébrée par les +poëtes de la saine philosophie. + +«Que si Votre Excellence, monsieur le ministre, croit tout ceci exagéré, +qu'elle fasse faire une nouvelle descente dans cette maisonnette; qu'on +la trouve trop spacieuse et qu'on songe à m'en renvoyer, je suis prêt, +comme le sont tous les novateurs, à tous les sacrifices; prêt, sans +murmurer, à aller errer, le bâton de la misère à la main, jusqu'à ce +qu'enfin ma vieillesse rencontre et recueille le repos éternel.» + +Ce n'est pas un médiocre mal pour un gouvernement d'inspirer à de tels +hommes de tels sentiments, et les amis du régime parlementaire ne +savent pas assez quel tort lui a fait cette inquisition mesquinement +tracassière qui semblait ne voir partout, dans les plus modestes comme +dans les plus hautes fonctions, que des serviteurs trop chers dont elle +avait à contrôler les bénéfices ou à réduire les gages. Je pris à tâche, +pendant toute mon administration, de lutter contre cette disposition, +et j'eus souvent le bonheur d'en triompher. Quand on traite, avec des +assemblées politiques, de ce qui touche à l'intérêt et à l'honneur +intellectuel du pays, il ne faut pas craindre de proposer, de demander, +d'insister, de faire appel aux idées larges et aux sentiments généreux; +on réussit souvent plus qu'on n'a espéré, et quand on échoue, on n'a +pas beaucoup à souffrir de l'échec. Parmi les hommes engagés dans les +carrières scientifiques, quelques-uns surtout m'inspiraient un vif +et particulier intérêt; c'étaient les voyageurs savants, ces hardis +pionniers de la science et de l'intelligence, qui, pour conquérir à leur +pays des connaissances et des relations nouvelles, pour agrandir sa +renommée et sa fortune, vont user au loin, à travers toutes sortes de +souffrances et de périls, leur jeunesse, leur courage, leur santé, leur +vie, et qui, revenus dans leurs foyers, n'y retrouvent même pas la +modeste situation qu'ils y avaient en les quittant, et ne savent +seulement pas s'ils parviendront à mettre sous les yeux du public les +trésors de science et de nouveauté qu'ils ont amassés pour lui. En 1832 +et 1833, je me trouvai en présence, non de la personne, mais déjà de +la mémoire de deux des plus illustres parmi ces héros-martyrs de la +science, Champollion jeune et Victor Jacquemont, morts tous deux, l'un +à quarante et un, l'autre à trente et un ans, victimes tous deux des +fatigues de leurs travaux, et laissant tous deux, inédits et enfouis +dans leurs familles, les manuscrits et les collections, oeuvres de leur +génie et prix de leur vie. Peu de jours après mon entrée au ministère de +l'instruction publique, M. de Tracy vint me parler de Victor Jacquemont, +déjà malade et mourant dans l'Inde sans qu'on le sût à Paris. On lui +avait alloué, pour son voyage, un traitement si insuffisant qu'il aurait +langui dans l'impuissance et la détresse si l'amitié de lord William +Bentinck, alors gouverneur général des Indes, ne fût venue à son aide. +Lorsque, à la fin du XVIIe siècle, l'infatigable adversaire de Louis XIV +et de la France, Guillaume III, veillait, avec une tendre sollicitude +dont on est tenté de s'étonner, sur le fils de J. W. Bentinck, son +intime et presque son seul ami, il ne se doutait pas que, près d'un +siècle et demi plus tard, un Bentinck, maître, au nom de l'Angleterre, +d'un grand empire en Asie, rendrait, à un jeune Français isolé loin de +sa patrie, les mêmes affectueux services. Je me plais à rapprocher ces +souvenirs qui attestent, entre la France et l'Angleterre, le progrès des +moeurs douces et généreuses. Je m'empressai de doubler le traitement +alloué à Victor Jacquemont; justice encore bien petite et qui arriva +trop tard. Quand on sut à Paris qu'il était mort du choléra à Bombay, je +m'entendis avec sa famille et ses amis pour assurer la publication +du _Journal et_ des _Collections_ de son voyage; grand ouvrage plein +d'observations et de peintures piquantes autant que de recherches +savantes, et aussi intéressant à lire pour les esprits cultivés que +curieux à étudier pour les géologues et les naturalistes de profession. +La mémoire et les travaux de Champollion jeune méritaient une justice +encore plus éclatante; je présentai aux Chambres une loi qui ordonna +l'acquisition de ses manuscrits dont je fis commencer aussitôt la +publication, et qui donna à sa veuve une pension de 3,000 francs. Par +une loi semblable et simultanée, la bibliothèque de M. Cuvier fut +achetée pour l'État, et sa veuve reçut, avec une pension de 6,000 +francs, l'autorisation de continuer à occuper toute sa vie, au +Jardin-des-Plantes, l'appartement qu'il avait habité. + +C'étaient là des actes d'administration, des améliorations spéciales et +des justices personnelles qui ne contenaient et n'annonçaient aucune +grande réforme dans notre système général d'instruction supérieure. +J'en méditais pourtant plusieurs, importantes mais difficiles, et pour +lesquelles le public, le gouvernement et l'Université n'étaient encore +que peu empressés ou peu préparés. + +Personne encore ne réclamait, ou du moins n'insistait pour réclamer +l'application à l'instruction supérieure du principe de la liberté +d'enseignement. En fait, la liberté, déjà grande dans cette région de +l'instruction publique, donnait satisfaction au désir des esprits; en +principe, le bon sens public pressentait l'extrême péril et partant +l'impossibilité de reconnaître au premier venu le droit d'ouvrir à +tout venant un lieu de réunion, d'y élever une chaire, et de professer +publiquement, sur toutes les matières du haut enseignement, toutes les +idées qui peuvent traverser l'esprit humain. Quelles limites devaient +être assignées à ce droit et quelles garanties exigées pour son +exercice? Ces questions étaient plutôt entrevues que posées, et il n'y +avait, pour le pouvoir, aucune nécessité pratique et pressante de +les résoudre. C'est précisément à un tel moment et dans une telle +disposition des esprits qu'il convient à un gouvernement sensé d'aborder +de telles questions; il le peut faire alors avec prévoyance et mesure, +sans avoir à lutter contre des passions ou des systèmes déjà puissants, +et en plaçant de fortes garanties pour l'ordre et la morale publique à +côté d'une liberté encore peu aguerrie. Je ne doutais pas que bientôt, +par le mouvement naturel des idées et des institutions, on n'en vînt à +demander la liberté pour le haut enseignement comme pour l'instruction +primaire et secondaire, et je voulais que ce voeu, quand il deviendrait +sérieux, se trouvât déjà réglé et contenu en même temps que satisfait. + +L'institution des agrégés auprès des diverses facultés offrait un moyen +naturel d'atteindre à ce but. Ces professeurs encore jeunes et en +attente, élus par leurs maîtres après les fortes épreuves du concours, +existaient déjà depuis 1823 dans les facultés de médecine, et sous le +nom de suppléants dans les facultés de droit, où ils étaient admis à +suppléer, dans l'occasion, les professeurs titulaires. En 1840, M. +Cousin, alors ministre de l'instruction publique, étendit cette +institution aux facultés des lettres et des sciences, et la développa +en donnant aux agrégés, dans toutes les facultés, le droit de faire des +cours libres à côté des cours des professeurs titulaires de l'État. +C'était précisément ce que je me proposais de faire en 1835 pour ouvrir, +dans le haut enseignement, une place convenable au principe de la +liberté. J'en aurais réglé les conditions un peu autrement que ne le fit +M. Cousin; j'aurais donné à la liberté, soit pour l'ouverture, soit pour +la suspension des cours des agrégés, quelques garanties de plus, et fait +une plus large part à l'intervention des facultés elles-mêmes entre le +ministre de l'instruction publique et les professeurs libres. Mais en +soi et dans ses dispositions essentielles, la mesure était excellente, +et si elle eût été exécutée comme elle avait été conçue, elle eût +réalisé, dans l'instruction supérieure, l'un des principaux progrès que +je me proposais d'y accomplir. + +Pour une autre réforme, bien plus considérable, nous avons eu aussi, M. +Cousin et moi, les mêmes vues. J'ai déjà parlé, dans ces Mémoires, de la +part que j'ai prise à l'ordonnance du 17 février 1815, rendue par le roi +Louis XVIII, sur l'organisation générale et le régime de l'Université. +Elle avait pour but de décentraliser, comme on dit aujourd'hui, non pas +le gouvernement de l'instruction publique, mais l'enseignement même, +surtout le haut enseignement. Elle créait, en beaucoup trop grand +nombre, des universités particulières, distribuées sur les divers points +du territoire, et où devaient se trouver réunies toutes les parties de +l'instruction, supérieure, littérature, philosophie, histoire, +sciences mathématiques et physiques, droit, médecine, l'ensemble des +connaissances humaines et des études nécessaires aux professions +libérales. Nous ne saurions nous le dissimuler: si nous promenons nos +regards sur toute la France, nous voyons, partout ailleurs qu'à Paris, +ces belles études en déclin; en même temps que le niveau général de +l'instruction primaire et industrielle s'élève, celui de l'instruction +supérieure et du grand développement intellectuel s'abaisse; et la +France d'aujourd'hui, bien mieux pourvue d'écoles élémentaires et de +bons praticiens en divers genres qu'elle ne l'était jadis, offre, loin +de sa capitale, bien moins d'esprits richement cultivés et noblement +ambitieux qu'elle n'en possédait en 1789, lorsque l'Assemblée +constituante sortit tout à coup de son sein. Je fais grand cas du savoir +élémentaire et pratique; c'est le pain quotidien des nations; mais +comme le dit l'Évangile, «l'homme ne vit pas seulement de pain,» ni les +nations non plus; quand elles ont été et pour qu'elles restent grandes, +il faut que la grande culture de l'esprit n'y soit pas un phénomène rare +et concentré au seul sommet de la société. C'est malheureusement ce qui +arrive de nos jours; par une multitude de causes très-diverses, Paris +attire et absorbe moralement la France. La richesse et le bien-être +matériel s'accroissent partout, mais c'est vers Paris que les esprits se +tournent et que leur ambition aspire. Nos départements ne voient plus +guère, comme autrefois les provinces, des hommes considérables par les +lumières et les goûts intellectuels comme par leur situation sociale, +rester fixés dans leur ville ou dans leur campagne natale, et y vivre +satisfaits et animés, répandant autour d'eux les trésors de leur +intelligence comme ceux de leur fortune. Les économistes se plaignent +que la population afflue outre mesure vers les grandes villes, surtout +vers Paris; les moralistes sont encore plus en droit d'élever la même +plainte; car cette concentration de la vie intellectuelle dans Paris +n'a pas seulement pour effet de la faire languir et dépérir dans les +provinces; elle l'altère et finit par l'énerver ou la corrompre là même +où elle la développe. Ce ne sont pas seulement des esprits cultivés et +éclairés qu'il faut à une grande nation; il lui faut des esprits variés, +originaux, indépendants, qui travaillent par eux-mêmes, pensent en +liberté, et restent, en se développant, tels que les ont faits leur +nature et les accidents particuliers de leur destinée. Or, les esprits +ne conservent guère ces précieuses qualités que lorsqu'ils grandissent +et vivent là où ils sont nés, recevant la lumière de tous les points +de l'horizon d'où elle vient, mais sans se détacher du sol paternel. +L'homme peut vivre partout, corps et âme; pourtant, la transplantation +lui enlève beaucoup de sa beauté propre et de sa vigueur naturelle. +L'unité nationale est admirable; l'uniformité des poids et mesures est +bonne; mais l'uniformité des esprits fait tôt ou tard leur faiblesse et +leur servitude; résultat aussi déplorable pour l'honneur et l'influence +d'un peuple dans le monde que pour sa liberté. + +Je n'ai garde de croire que trois ou quatre universités, placées çà et +là loin de Paris, puissent avoir la vertu de guérir ce mal produit et +fomenté par tant de causes, quelques-unes peut-être insurmontables. +Pourtant, de tous les remèdes à employer en pareil cas, celui-là est +l'un des plus praticables et des plus efficaces. Beaucoup de liens +puissants, de sentiment comme d'intérêt, attachent les hommes aux lieux +de leur naissance et de leur enfance; et ces liens ont leur empire +sur les esprits actifs, avides d'étude et de science, comme sur les +caractères tranquilles dont le désir se borne à cultiver les champs, +ou à pratiquer sous le toit natal la profession de leurs pères. Ce qui +éloigne de leur ville ou de leur province les hommes en qui l'ambition +intellectuelle est vive, c'est qu'ils n'y trouvent ni les moyens de +s'élever au but où ils aspirent, ni les jouissances dont, ce but une +fois atteint, ils ne sauraient se passer. Qu'il y ait, sur divers points +de la France, de grands foyers d'étude et de vie intellectuelle où les +lettres et les sciences, dans toute leur variété et leur richesse, +offrent à leurs adeptes de solides leçons, les instruments du travail, +d'honorables carrières, les satisfactions de l'amour-propre, les +plaisirs d'une société cultivée; à coup sûr, les maîtres éminents et +les jeunes gens distingués se fixeront volontiers là où ils trouveront +réunis et à leur portée de tels avantages; ils y attireront et y +formeront peu à peu un public animé des mêmes goûts, sensible aux mêmes +plaisirs; et Paris, sans cesser d'être, parmi nous, le grand théâtre de +l'activité littéraire et savante, cessera d'être le gouffre où viennent +s'engloutir tant d'esprits capables d'une plus utile vie et dignes d'un +meilleur sort. + +Mais pour répondre à leur destination, de tels établissements veulent +être complets et un peu éclatants; si la parcimonie scientifique ou +économique s'en mêle, elle les tuera au moment même de leur naissance. +Il faut que, dans les nouvelles universités et dans leurs diverses +facultés, lettres, sciences, droit, médecine, théologie (si l'Église s'y +prête), le nombre et l'objet des chaires soient en harmonie avec l'état +actuel des connaissances humaines, et que la condition des professeurs y +soit assurée, commode, digne. Le but vaut la peine que l'État fasse +les sacrifices indispensables pour l'atteindre. C'est d'ailleurs la +disposition de notre pays que les innovations n'y réussissent que +si elles sont hardies et grandes; pour être bien venu à fonder des +établissements nouveaux, il faut faire et demander beaucoup. Aussi +avais-je dessein, en proposant aux Chambres la création des universités +locales, de montrer ce plan d'instruction supérieure dans toute son +étendue et de réclamer toutes les conditions nécessaires à son succès. +J'avais étudié la difficile question des lieux les plus propres à +recevoir et à faire prospérer de tels établissements, et quatre villes, +Strasbourg, Rennes, Toulouse et Montpellier, m'avaient paru celles +qui, à tout prendre, offraient à l'institution nouvelle les meilleures +chances, et satisfaisaient le mieux aux besoins généraux de la France. +J'aurais présenté à cet égard, un projet d'ensemble, et recherché +d'un seul coup un résultat complet. Quand M. Cousin tenta, en 1840, +l'exécution de la même idée, il crut devoir procéder autrement; il +se borna à demander pour la ville de Rennes, déjà en possession des +facultés de droit et des lettres, la création d'une faculté des sciences +et d'une faculté de médecine, présentant ce projet comme un essai et +un échantillon «des grands centres d'instruction supérieure que le +gouvernement avait l'intention de créer sur quelques points de la +France.» Ainsi resserrée dans ces modestes limites, la proposition fut +encore mutilée; la Chambre des députés en rejeta ce qu'elle avait de +plus considérable, la création d'une faculté de médecine à Rennes. Un +projet plus grand et plus exigeant eût obtenu, je crois, plus de succès. + +Une troisième réforme, plus morale que scientifique, était, de tous mes +projets quant à l'instruction supérieure, celui que j'avais le plus à +coeur. + +Quand je visitai les universités d'Oxford et de Cambridge, une chose +surtout me frappa: la discipline à côté de la liberté, les maîtres +présents et vigilants au milieu d'une jeunesse en possession d'une large +mesure d'indépendance, l'éducation encore continuée dans l'âge des +études supérieures et de l'émancipation. Les jeunes gens vivent, +la plupart du moins, dans l'intérieur des divers collèges dont ces +universités se composent, fort libres chacun dans son logement +particulier, mais prenant leurs repas ensemble, tenus d'assister tous +les jours à la prière commune, d'être rentrés à une heure déterminée, +astreints à certaines règles, à certaines habitudes qui rappellent +l'intérieur de la famille, la soumission du nombre, le respect de +l'autorité, et maintiennent des devoirs stricts et de fortes influences +morales dans la vie déjà bouillonnante de ces générations qui touchent +au moment où elles prendront à leur tour possession du monde. Il y a, à +Oxford et à Cambridge, bien des jeunes gens qui étudient fort peu, qui +se dérangent, jouent, commettent des excès, font des sottises et des +dettes; la liberté est grande, mais la règle subsiste et se fait sentir; +l'autorité vit au sein de la liberté, présente aux esprits, même quand +elle ne gouverne pas les actions. Et c'est loin des grands foyers de +population et de mouvement, dans de petites villes exclusivement vouées +à l'étude, où les établissements d'instruction frappent partout les +yeux, où les étudiants rencontrent sans cesse leurs maîtres, que la +jeunesse anglaise vit sous ce régime spécial et sain, point asservie à +des exigences tracassières, mais point livrée à elle-même dans une +foule inconnue; assez médiocrement instruite à certains égards, mais +moralement contenue et disciplinée au moment où elle essaye sa force et +dans le passage difficile de l'enfance à la condition virile. + +Quel contraste entre ce régime et la situation des jeunes gens qui +viennent à Paris faire leurs études supérieures et se préparer aux +diverses professions de la vie! Au sortir de la famille et du collège, +ils tombent dans cette ville immense, seuls, sans gardien, sans +conseiller, affranchis tout à coup de toute autorité et de toute règle, +perdus dans la foule et dans l'obscurité de leur vie, en proie à tous +les ennuis de l'isolement, à toutes les tentations, à toutes les +contagions de la passion, de l'inexpérience, de l'occasion, de +l'exemple, dénués de frein et d'appui moral précisément à l'époque où +ils en auraient le plus impérieux besoin. Je n'ai jamais regardé +ou pensé sans un profond sentiment de tristesse à cette déplorable +condition de la jeunesse qui afflue dans nos grandes écoles. Personne ne +sait, personne ne peut calculer combien de nos enfants se perdent dans +cette épreuve désordonnée et délaissée, ni quelles traces en restent, +pour tout le cours de leur vie, dans les moeurs, les idées, le caractère +de ceux-là même qui n'y succombent pas tout entiers. + +Pourquoi ne placerions-nous pas, à côté de nos grandes écoles +d'instruction supérieure, des établissements où les jeunes gens +retrouveraient quelque chose du foyer domestique, et vivraient réunis en +un certain nombre, avec une large mesure d'indépendance personnelle et +de liberté, soumis pourtant à une certaine discipline, et surveillés, +soutenus dans leur conduite en même temps qu'aidés et encouragés dans +leurs travaux? A la tête de ces établissements devraient être des hommes +instruits, honorés, des chefs de famille capables de prendre un intérêt +sérieux à la vie morale comme aux études de leurs jeunes hôtes et +d'exercer sur eux une salutaire influence. C'est dans ce but que furent +fondés jadis, c'est à peu près là ce qu'étaient ces collèges des +diverses provinces, dites _nations_, où les étudiants, accourus aux +leçons de l'Université de Paris, habitaient et vivaient en commun. Les +formes, les règles, les habitudes de semblables maisons devraient être, +de nos jours, très-différentes de ce qu'elles étaient alors; mais l'idée +et le résultat seraient, au fond, les mêmes; les jeunes gens seraient +mis à l'abri du dérèglement comme de l'isolement. Par condescendance +pour nos habitudes et nos moeurs, je ne voudrais prescrire, à cet égard, +rien d'obligatoire; les étudiants qui le préféreraient resteraient +libres de vivre seuls et dans la foule, comme ils le font aujourd'hui; +mais les avantages moraux de la vie hospitalière dont je parle seraient +si évidents, et il serait si aisé d'y attacher, pour les études même, +des secours précieux, que la plupart des pères de famille n'hésiteraient +certainement pas à placer ainsi leurs fils. + +C'était là l'institution que je me proposais de fonder et l'exemple +que je voulais donner pour prolonger l'éducation dans l'instruction +supérieure, et exercer quelque influence morale sur les jeunes gens dans +leur passage du collége au monde. Loin de prétendre placer sous la main +de l'État seul de tels établissements, je désirais au contraire qu'à +côté des siens il s'en fondât plusieurs divers par l'origine, la +tendance, et parfaitement indépendants. J'en avais exposé l'idée à +un digne prêtre catholique et à un pieux évêque qui l'avaient fort +accueillie, et s'étaient montrés disposés à soutenir de leur patronage +une fondation de ce genre. J'en avais aussi entretenu quelques-uns de +mes amis protestants qui ne demandaient pas mieux que de se concerter +pour ouvrir, aux étudiants de leur communion, un tel foyer de vie +laborieuse et régulière. Les objections et les difficultés abondent sous +les premiers pas de toute innovation sérieuse; pourtant il y a grande +chance de succès quand le pouvoir qui l'entreprend ne craint pas de s'y +compromettre et accepte sans hésiter le concours de la liberté. + +Mais ce qui manque, de nos jours, aux desseins un peu difficiles, c'est +le temps: nous avons à peine quelques heures d'activité puissante et +tranquille; nous vivons au milieu tantôt de la tempête, tantôt du calme +plat, condamnés tour à tour au naufrage ou à l'immobilité. Plus rapides +et plus forts que nous, les événements emportent nos idées et nos +intentions avant qu'elles aient pu passer dans les faits, souvent même +avant qu'elles soient devenues seulement des tentatives. J'ai peut-être +moins à me plaindre que d'autres de ce trouble continu de mon temps, +puisque j'ai pu, comme ministre de l'instruction publique, laisser çà +et là quelques traces durables de mon passage. Pourtant, je ne puis +me défendre de quelque tristesse quand ma pensée se reporte vers les +projets que j'avais formés, que je croyais bons, et qui ne se sont pas +même laissé entrevoir. Je dirai tout à l'heure comment la politique de +cette époque vint les arrêter, et me jeter dans des questions et des +luttes bien différentes de celles que je rappelle en ce moment. + + + + + CHAPITRE XIX + + ACADÉMIES ET ÉTABLISSEMENTS LITTÉRAIRES. + +Rétablissement de l'Académie des sciences morales et politiques dans +l'Institut.--Motifs et objections.--Lettre de M. Royer-Collard.--Je +communique mon projet aux membres survivants de l'ancienne classe des +sciences morales et politiques. L'abbé Sieyès.--Le comte Roederer.--M. +Daunou.--Élections nouvelles.--M. Lakanal.--Des travaux de l'Académie +des sciences morales et politiques et de l'utilité générale +des académies.--Mes relations avec les sociétés savantes des +départements.--De l'administration des établissements littéraires +et scientifiques.--Idées fausses à ce sujet.--De la suppression des +logements pour les conservateurs et employés dans l'intérieur de ces +établissements.--Réformes dans l'administration de la Bibliothèque +royale.--Augmentation du budget des établissements littéraires et +scientifiques.--Constructions nouvelles au Muséum d'histoire naturelle. + + +J'entrai au ministère de l'instruction publique profondément convaincu +que c'est maintenant pour le gouvernement de la France, quelque nom +qu'il porte, un intérêt éminent de se montrer, non-seulement exempt +de toute crainte, mais bienveillant et protecteur pour les travaux de +l'esprit humain, aussi bien dans les sciences morales et politiques que +dans les autres. Je ne connais guère, de nos jours, une situation plus +fausse et plus affaiblissante pour le pouvoir que d'être pris pour un +adversaire méfiant et systématique de l'activité intellectuelle, même +lorsque, étrangère à toute vue de circonstance ou de parti politique, +elle ne s'applique qu'à la recherche générale et abstraite de la vérité. +Je sais quels liens puissants unissent les idées abstraites aux intérêts +positifs de la société, et combien la transition est prompte des +principes aux faits et de la théorie à l'application. Je sais aussi +qu'il y a des temps et des lieux où la vérité, même générale et purement +scientifique, peut être, pour l'ordre établi un embarras et un danger. +Je n'ai rien à dire de cette difficile situation; je ne m'occupe que de +mon propre pays et de mon propre temps. Au point où nous sommes de +la vie nationale, après les expériences que nous avons faites et les +spectacles auxquels nous avons assisté, l'ordre et le pouvoir, loin +d'avoir, parmi nous, rien à craindre du libre et sérieux développement +scientifique de l'esprit humain, y trouveront de la force et de l'appui. +Non que beaucoup d'erreurs, et d'erreurs dangereuses, ne viennent encore +ainsi à se produire; mais dans les régions élevées de l'intelligence +comme de la société, les erreurs dangereuses, en morale et en politique, +n'ont plus maintenant le vent en poupe; elles y sont promptement +signalées, combattues et décriées. Ce n'est plus en haut, c'est en bas +que les théories qui portent le dérèglement dans les âmes et dans +les peuples sont favorablement accueillies et deviennent aisément +puissantes; ce n'est plus dans le monde savant, c'est dans le monde +ignorant qu'il faut les redouter et les poursuivre. Sur les hauteurs, la +tendance actuelle de l'esprit est de se redresser et de s'épurer; c'est +dans les rangs obscurs et pressés des régions inférieures qu'habitent et +travaillent aujourd'hui les démons pervers et ardents à répandre leur +perversité. Que le gouvernement sache avoir confiance dans le mouvement +intellectuel d'en haut; il y rencontrera plus de secours que de péril. +Et qu'il soit infatigable à combattre le désordre intellectuel d'en bas; +les faits ne lui en fourniront que trop souvent les occasions avec la +nécessité; car c'est en bas surtout que les erreurs de l'esprit +se transforment rapidement en passions anarchiques, en actions +destructives, et qu'elles tombent ainsi sous les justes atteintes du +pouvoir. + +Ce fut dans ces vues, et avec des espérances ainsi limitées, que, peu +de jours après la formation du cabinet, je proposai au Roi le +rétablissement, dans l'Institut, de la classe des sciences morales et +politiques fondée en 1795 par la Convention, et supprimée en 1803 +par Napoléon, alors premier Consul. Naguère, au plus fort des orgies +politiques et intellectuelles de 1848, le général Cavaignac, alors chef +du gouvernement républicain, demanda à cette Académie de raffermir +dans les esprits, par de petits ouvrages répandus avec profusion, les +principes fondamentaux de l'ordre social, le mariage, la famille, la +propriété, le respect, le devoir. C'était se faire, dans un bon dessein, +une grande illusion sur la nature des travaux d'une telle compagnie et +sur la portée de son action. Il n'est pas donné à la science de réprimer +l'anarchie dans les âmes, ni de ramener au bon sens et à la vertu les +masses égarées; il faut, à de telles oeuvres, des puissances plus +universelles et plus profondes; il y faut Dieu et le malheur. C'est dans +les temps réguliers que, par les justes satisfactions données et +la saine direction imprimée aux esprits élevés et cultivés, les +corporations savantes exercent, au profit du bon ordre intellectuel, une +influence salutaire, et peuvent prêter au pouvoir lui-même, s'il sait +entretenir avec elles d'intelligents rapports, un indirect, mais utile +appui. C'était là le résultat que je me promettais de l'Académie des +sciences morales et politiques; rien de plus, mais rien de moins. Le Roi +et le cabinet adoptèrent avec empressement ma proposition. + +Ce n'est pas qu'elle ne rencontrât des objections graves et que +d'excellents esprits ne la reçussent avec peu de faveur. Dans mon propre +parti et parmi les plus fermes soutiens de notre politique, plusieurs se +méfiaient grandement de la spéculation philosophique, et doutaient que, +même animée des plus sages intentions, elle pût servir à raffermir +l'ordre et le pouvoir. D'autres voyaient avec déplaisir des hommes +fameux dans les plus mauvais temps révolutionnaires remis en honneur au +nom de la science et en dépit de leurs fâcheux souvenirs. La première et +inévitable conséquence de la mesure proposée était en effet de rappeler, +comme noyau de la nouvelle Académie, les douze membres encore vivants de +l'ancienne classe des sciences morales et politiques; deux d'entre eux, +l'abbé Sieyès et M. Merlin de Douai, avaient voté la mort de Louis XVI; +un troisième, M. Garat, était ministre de la justice à cette sanglante +époque, et avait lu au Roi son arrêt; presque tous appartenaient à +l'école sensualiste du XVIIIe siècle et convenaient mal à la philosophie +spiritualiste et à l'esprit religieux. On s'inquiétait du retour de leur +influence; on regrettait que le gouvernement parût s'en faire le patron. + +J'eus, de cette disposition d'une portion du public, un témoignage +irrécusable: M. Royer-Collard, absent au moment où l'Académie restaurée +se préparait à se compléter par l'élection de nouveaux membres, +m'écrivit: «Si le public et les gens de lettres mettent beaucoup +d'intérêt à votre Académie des sciences morales et politiques, vous +avez bien fait pour vous; mais comme elle ne serait pour moi qu'une +niaiserie, un réchauffé de lieux communs, et qu'elle s'élève d'ailleurs +sur des fondements conventionnels et révolutionnaires, je ne me soucie +nullement d'y figurer. Je l'ai écrit, il y a quelques jours, à +Cousin. Écartez donc mon nom.» Selon son voeu, ce nom qui était là si +naturellement appelé, n'y fut pas même prononcé. + +M. Royer-Collard était parfaitement libre de ne consulter, dans cette +circonstance, que ses goûts ou ses dégoûts personnels; mais j'aurais +eu grand tort de me conduire par de tels mobiles: j'avais, comme homme +public, un double devoir à remplir; l'un, de rétablir une institution +scientifique que je jugeais bonne; l'autre, de placer cette institution +en dehors des dissentiments et des ressentiments politiques, même +légitimes. Je n'ignorais pas que des idées philosophiques, qui n'étaient +point les miennes, dominaient dans cette classe de l'Institut au moment +de sa première fondation et y reparaîtraient dans sa renaissance; mais +je ne craignais pas que, dans l'enceinte que je leur rouvrais, ces idées +redevinssent puissantes ni redoutables; et les inconvénients de quelques +mauvais souvenirs révolutionnaires étaient, à mon avis, bien inférieurs +aux avantages présents et futurs de cette éclatante démonstration de la +confiance du pouvoir dans la liberté laborieuse et réfléchie de l'esprit +humain. + +La mesure une fois résolue, je n'hésitai pas plus sur le mode +d'exécution que sur le principe. J'étais bien décidé à ne faire faire +par ordonnance du Roi aucune nomination académique; l'élection est de +l'essence des sociétés savantes; on n'y entre dignement que par le choix +de ses pairs. Je me souvenais qu'un vieux et fidèle royaliste, l'abbé +de Montesquiou, nommé en 1816 membre de l'Académie française par +l'ordonnance royale qui écarta de cette compagnie quelques-uns de ses +membres, n'avait jamais voulu y prendre séance, disant: «Je ne suis +pas académicien; ce n'est pas le Roi qui fait des académiciens.» Je ne +voulus pas même faire rendre l'ordonnance de rétablissement sans en +avoir concerté les dispositions et l'exécution avec les membres encore +vivants de l'ancienne classe des sciences morales et politiques qui +devaient y être appelés. Je n'ai pas plus de goût aux formes qu'aux +maximes du pouvoir absolu; je me sens à l'aise et satisfait pour mon +propre compte en témoignant, aux hommes avec qui j'ai à traiter, les +égards dus à des créatures intelligentes et libres. A part mon penchant +personnel, le pouvoir a, dans la plupart des cas, bien plus d'avantage +à accepter de bonne grâce le travail de la délibération préalable et +officieuse qu'à affronter aveuglément les critiques en agissant seul +et brusquement, selon sa seule science et fantaisie; quand il procède +ainsi, c'est bien plus souvent par paresse et inhabileté que par +nécessité et prudence. Décidé donc à communiquer aux anciens +académiciens les bases de mon projet, je cherchai quel était, parmi eux, +celui avec qui je pourrais le plus sûrement m'entendre, et qui aurait +ensuite le plus d'influence sur ses collègues. De tous les survivants, +l'abbé Sieyès était le plus célèbre. J'allai lui faire une visite. +J'eus quelque peine à en être reçu, et je le trouvai dans un extrême +affaiblissement d'esprit et de mémoire. Un moment, dans notre courte +entrevue, le nom de la classe des sciences morales et politiques parut +le ranimer et lui inspirer quelque intérêt: lueur vacillante et qui +s'évanouit rapidement. Je renonçai à toute intervention de sa part dans +la petite négociation que je méditais. En parcourant les autres noms, +le comte Roederer me parut le plus propre à en être chargé. C'était un +homme d'un esprit ouvert, flexible, sensé, libéral, lettré, et, malgré +sa préoccupation de bien des préjugés de son temps, exempt de passion et +d'entêtement de parti dans la pratique des affaires. Il était dans sa +terre de Matignon; sur ma prière il vint sur-le-champ à Paris; je lui +communiquai mon projet et mes vues pour son exécution, en le priant de +réunir ses anciens collègues et de s'en entretenir avec eux. Il s'en +chargea avec empressement, et le 24 octobre, je reçus de lui cette +lettre: + +«Monsieur, j'ai lu aux anciens membres de la classe des sciences morales +de l'Institut la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ce +matin. + +Ils applaudissent au rétablissement de cette classe. + +Ils pensent que, sans la diviser en sections, quant à présent, il +convient de réunir dans un article général les attributions des +sections, et d'y ajouter _la philosophie de l'histoire_ (ou les méthodes +à suivre dans les compositions historiques pour qu'elles soient, le plus +qu'il se pourra, profitables à la morale et à la politique). + +Ils estiment que cette classe pourrait être bornée à trente membres, et +recevoir le titre _d'Académie des sciences morales et politiques_. + +Ils regardent comme une conséquence de la réintégration de la classe +celle de tous les membres qui en subsistent encore, et de plus celle de +deux membres qui n'étaient qu'associés lors de la dissolution, mais +qui ont reçu depuis le caractère électoral dans une des classes +subsistantes. + +Ils croient convenable d'adjoindre quatre membres pour élire les quinze +autres qui feront le complément de l'académie; mais ils estiment que +cette adjonction doit se faire par voie _d'élection régulière_, et +qu'aucune élection ne peut avoir de régularité qu'après l'émission de +l'ordonnance de rétablissement. + +Ils croient que les élections doivent être faites en trois temps. + +La première, immédiatement après la publication de l'ordonnance; elle +nommera les quatre adjoints. + +Par la seconde, les quinze membres formés par l'adjonction aux onze +anciens nommeront huit membres, ce qui fera vingt-trois. + +La troisième sera faite par les vingt-trois, et nommera les sept membres +complémentaires de la classe. + +Voilà, monsieur, le résultat de notre longue délibération, où tous se +sont montrés bienveillants pour le projet.» + +Il n'y avait rien là que de parfaitement conforme aux idées que j'avais +communiquées à M. Roederer, et l'ordonnance fut immédiatement rendue. +Mais quand on en vint à l'exécution, et d'abord à l'élection, par les +anciens membres, des quatre adjoints qui devaient, de concert avec +eux, compléter l'Académie, les rivalités, les susceptibilités et les +méfiances philosophiques apparurent. Les quatre adjoints devaient être +pris dans les autres classes de l'Institut, et parmi les noms mis en +avant pour ces choix se trouvait fort naturellement celui de M. +Cousin. M. Daunou le repoussa, non pas, dit-il, qu'il voulût l'écarter +absolument de l'Académie; il trouvait convenable et même nécessaire que +M. Cousin en devînt membre, mais il demandait qu'il ne fût élu que plus +tard et quand l'Académie aurait à se compléter définitivement. Pressé +d'objections et de questions, il répondit qu'il ne voulait pas, en +appelant M. Cousin parmi les quatre premiers adjoints, lui donner sur +les élections suivantes une influence dont il pourrait abuser «au profit +de son parti doctrinal contre le nôtre.» Comme la discussion continuait, +M. Daunou finit par dire qu'il ne faisait point d'objection à ce que +le gouvernement nommât lui-même d'office les quatre adjoints dans +l'ordonnance de rétablissement de l'Académie, et y comprît M. Cousin; +ce ne serait là que suivre les exemples du passé, et personne n'y +trouverait à redire. M. Merlin se rangea à cet avis. Ces académiciens +renonçaient ainsi à leur droit d'élire eux-mêmes leurs collègues et +provoquaient le pouvoir à un acte de bon plaisir pour s'épargner +l'embarras d'écarter ou le déplaisir d'admettre un candidat dont les +doctrines philosophiques inquiétaient les leurs. Je déclarai que je ne +proposerais jamais au Roi de nommer lui-même des académiciens, et que +les anciens membres de l'Académie rétablie étaient parfaitement libres +d'élire les quatre premiers adjoints comme il leur conviendrait. +L'élection eut lieu en effet; je ne sais comment vota M. Daunou, mais +M. Cousin fut l'un des quatre élus; les seize membres ainsi réunis se +complétèrent par deux élections successives qui appelèrent chacune sept +nouveaux membres, et le 4 janvier 1833, M. Roederer ouvrit les séances +de l'Académie définitivement constituée par un discours plein d'une +satisfaction joyeuse et d'une espérance un peu vaniteuse dans +l'influence de la philosophie, caractère persévérant de la brillante et +forte génération à laquelle il appartenait. + +J'eus, deux ans plus tard, un piquant exemple de l'énergique et +confiante activité de ces derniers survivants de 1789, dans les plus +simples comme dans les plus graves circonstances de la vie: je me +trouvai un matin avec quelques personnes chez M. de Talleyrand venu en +congé de Londres à Paris: «Messieurs, nous dit-il avec un sourire de +contentement presque jeune que j'ai vu quelquefois sur sa froide figure, +je veux vous dire ce qui m'est arrivé hier; je suis allé à la Chambre +des pairs; nous n'étions que six dans la salle quand je suis entré: M. +de Montlosier, le duc de Castries, M. Roederer, le comte Lemercier (j'ai +oublié qui il nomma comme le cinquième) et moi; nous étions tous de +l'Assemblée constituante et nous avions tous plus de quatre-vingts ans.» +Ces fermes vieillards se plaisaient à voir et à faire remarquer que +partout ils arrivaient encore les premiers. + +Un autre vieillard, l'un des débris d'une autre célèbre Assemblée, et +qui probablement se croyait célèbre lui-même par les grandes scènes et +l'acte terrible auxquels il avait pris part, M. Lakanal, membre de la +Convention nationale et l'un de ceux qui avaient voté la mort de Louis +XVI, avait été aussi membre de l'ancienne classe des sciences morales et +politiques. C'était même lui qui, en 1795, avait proposé et fait adopter +dans la Convention le règlement de fondation de l'Institut et la liste +des membres appelés à en former le noyau. En 1832, quand il fut question +du rétablissement de l'Académie à laquelle il avait appartenu, personne, +pas plus parmi ses anciens collègues que dans le public, ne se souvint +de lui; personne ne pensa à demander ce qu'il était devenu. On le +croyait mort, ou plutôt on ne s'enquit nullement de lui, tant il était +oublié. Il vivait pourtant; il était cultivateur dans l'un des États +naissants des États-Unis d'Amérique, dans l'Alabama, sur la dernière +limite, à cette époque, entre la civilisation américaine et les +sauvages. Il apprit là le rétablissement de son Académie et de ses +anciens collègues; il m'écrivit pouf réclamer son droit à reprendre, +parmi eux, sa place; je transmis à l'Académie son incontestable +réclamation; la mort de M. Garat laissait, à ce moment, dans la section +de morale, une place vacante; M. Lakanal y fut admis, de droit et sans +élection. Quand il le sut, il hésita à rentrer en France, et m'écrivit, +pour m'offrir ses services aux États-Unis, une longue lettre, singulier +mélange d'idées justes et d'idées confuses, de prudence expérimentale et +d'énergique fidélité à ses souvenirs révolutionnaires[8]. Je n'employai +point M. Lakanal; il rentra en France, reprit son siége à l'Académie, et +mourut en 1845, obscur encore, quoique avec tous les honneurs d'usage +rendus aux académiciens. + +[Note 8: _Pièces historiques_, n° VIII.] + +En activité depuis vingt-sept ans, l'Académie des sciences morales et +politiques a parfaitement expliqué et pleinement justifié elle-même sa +fondation. L'esprit de parti politique ou d'intolérance philosophique +n'y a jamais dominé; il a pu y apparaître quelquefois; c'est le fait +de la liberté; il a toujours été contre-balancé et contenu; c'est le +résultat du rapprochement habituel d'hommes divers de situations et +d'opinions, mais unis par le goût et le respect communs de la science +et de la vérité. Dans ses rapports soit avec le public, soit avec le +pouvoir, l'Académie a constamment fait preuve d'indépendance comme de +mesure; elle a, en toute occasion, fermement combattu le dérèglement et +hautement secondé le mouvement régulier des esprits. Le compte rendu +de ses séances et le recueil de ses mémoires attestent l'activité +intellectuelle de ses membres. Par les concours qu'elle a ouverts et les +questions qu'elle a proposées, elle a suscité hors de son sein beaucoup +de travaux importants, plusieurs très-remarquables, sur la philosophie, +l'histoire, la législation, l'économie politique, toutes les belles +et difficiles sciences auxquelles elle est consacrée. Des hommes d'un +mérite inconnu, des jeunes gens laborieux et distingués ont été ainsi +mis en lumière et sur la voie des fortes études comme des solides +succès. Jamais il n'a été plus inintelligent et plus inopportun que de +nos jours de combattre les académies: nous vivons dans une société plus +équitablement réglée et plus soigneuse du bonheur de tous que ne l'ont +été la plupart des sociétés humaines; mais les centres variés, les +groupes durables, les agrégations fortes, les impulsions indépendantes y +manquent; c'est une société à la fois dissoute et concentrée, qui montre +partout l'individu isolé en face de l'unité toute-puissante de l'État. +Nous cherchons depuis longtemps déjà, et jusqu'ici sans beaucoup de +succès dans l'ordre politique, quelque remède à ces lacunes d'un état +social qui, à côté de grands bienfaits publics, laisse les droits bien +faibles, les libertés bien mal assurées et les existences individuelles +à la fois bien languissantes et bien mobiles. Les académies sont +aujourd'hui, dans l'ordre intellectuel, le remède naturel et presque +unique à ce grave défaut de notre société générale; elles groupent sous +un drapeau pacifique, sans leur imposer aucun joug, ni aucune unité +factice, des hommes distingués qui, sans ce lien, resteraient absolument +étrangers les uns aux autres; et en les groupant elles leur procurent à +tous, avec les plaisirs de généreuses relations, des moyens d'influence +et des garanties d'indépendance. Au dehors, elles attirent les esprits +vers les études et les questions où ils peuvent s'exercer et se +satisfaire sans se déchaîner; elles les contiennent dans certaines +limites de raison et de convenance en provoquant leur activité et en +soutenant leur liberté. + +Préoccupé de ces idées, je tentai de les appliquer au delà de Paris, et +de faire concourir, au bon mouvement comme au bon ordre intellectuel, +les sociétés savantes des départements. Le nombre de ces sociétés, +l'attachement que leur portent la plupart de leurs membres, la faveur +qu'elles rencontrent d'ordinaire dans les Conseils électifs de leurs +départements et de leurs villes, prouvent qu'elles répondent à des +sentiments vivaces et qui ne demandent qu'à se déployer. Mais la +principale condition du succès, une notoriété et une sympathie vraiment +publiques, manque trop souvent à ces libérales associations. La plupart +languissent faute de grand jour, et leurs membres les plus zélés se +découragent, privés tantôt des moyens d'étude dont ils auraient besoin, +tantôt de leur part de gloire un peu étendue après leurs travaux. Des +esprits généreux, entres autres un savant archéologue français et +l'un des plus actifs correspondants de l'Académie des inscriptions et +belles-lettres, M. de Caumont, se sont efforcés, soit par des congrès +scientifiques, soit en formant, par la réunion fictive des sociétés +locales sous le nom _d'Institut des Provinces_, une société générale +quoique dispersée, d'imprimer à toutes ces associations le mouvement et +la publicité fécondante qui leur manquent. Je ne saurais bien mesurer +quel a été, ni bien prévoir quel pourra être le succès de ces efforts; +mais quoi qu'il en soit; je pensais, en 1834, qu'il appartenait au +pouvoir central de mettre la main à cette oeuvre; et après avoir +recueilli, sur les sociétés savantes de France, des renseignements +précis, je leur adressai uno circulaire pour les inviter à établir, +entre elles et le ministère de l'instruction publique, une +correspondance régulière: «Les sociétés, leur disais-je, me feront +connaître les travaux dont elles s'occupent ou voudraient s'occuper, +ce qui leur manque en ressources de tout genre, livres, instruments, +informations scientifiques. Je m'appliquerai à leur procurer tout ce qui +pourra les seconder dans leur libérale activité, et je ferai publier +chaque année, sous les auspices du Gouvernement, d'abord un recueil +contenant quelques-uns des mémoires les plus importants qui auront été +lus dans les principales sociétés savantes du royaume, ensuite un compte +rendu sommaire de leurs travaux, rédigé soit d'après leurs propres +comptes rendus, soit d'après les relations qu'elles m'auront adressées, +ce qui sera un véritable monument de l'activité intellectuelle du pays, +entant du moins qu'elle s'exerce et se manifeste par l'organe des +sociétés savantes.» + +Pour bien convaincre ces sociétés que je ne m'adressais point à elles +par pure curiosité administrative, et que j'attachais à ma proposition +une importance réelle, j'ajoutai, aux motifs puisés dans leur intérêt +particulier, un motif d'intérêt général et supérieur: «Au moment, leur +disais-je, où l'instruction populaire se répand de toutes parts, et +où les efforts dont elle est l'objet doivent amener, dans les classes +nombreuses qui sont vouées au travail manuel, un grand et vif mouvement, +il importe beaucoup que les classes aisées, qui se livrent au travail +intellectuel, ne se laissent pas aller à l'indifférence et à l'apathie. +Plus l'instruction élémentaire deviendra générale et active, plus il +est nécessaire que les hautes études, les grands travaux scientifiques +soient également en progrès. Si le mouvement d'esprit allait croissant +dans les masses pendant que l'inertie régnerait dans les classes +élevées de la société, il en résulterait tôt ou tard une dangereuse +perturbation. Je regarde donc comme le devoir du Gouvernement, dans +l'intérêt de la société tout entière, d'imprimer, autant qu'il est en +lui, une forte impulsion aux études élevées et à la science pure, aussi +bien qu'à l'instruction pratique et populaire.» Enfin, pour dissiper +d'avance, dans les sociétés savantes des départements, des méfiances que +je pressentais, je leur dis en terminant: «Il ne s'agit ici d'aucune +centralisation d'affaires et de pouvoir. Je n'ai nul dessein de porter +atteinte à la liberté et à l'individualité des sociétés savantes, ni de +leur imposer quelque organisation générale ou quelque idée dominante. Il +s'agit uniquement de leur transmettre, d'un centre commun, les moyens +de travail et de succès qui ne sauraient leur venir d'ailleurs, et de +recueillir, à ce même centré, les fruits de leur activité pour les +répandre dans une sphère étendue. Loin qu'une telle mesure puisse rien +faire perdre aux sociétés savantes de leur indépendance et de leur +importance locale, elle doit au contraire l'assurer et l'accroître en +donnant plus d'efficacité et de portée à leurs efforts.» + +Envoyée à soixante-quinze sociétés savantes éparses dans tout le +royaume, cette circulaire y répandit un peu de mouvement et d'espérance. +Plusieurs de ces sociétés entamèrent avec mon département une +correspondance animée. Je leur fis parvenir des livres, des documents +nationaux et étrangers, des informations scientifiques, et quelques +petites sommes pour les aider dans leurs recherches et leurs +publications locales. L'un de mes successeurs au ministère de +l'instruction publique, M. de Salvandy, reprit en 1837 et en 1846, avec +l'ardeur généreuse qu'il portait partout où il touchait, l'oeuvre ainsi +commencée; il demanda aux Chambres et en obtint dans son budget un +chapitre spécial consacré aux sociétés savantes et doté de 50,000 +francs. Il répartit cette somme entre soixante de ces sociétés; mode +d'appui que je suis loin de croire inutile, mais que je ne regarde pas, +dans ce cas particulier, comme le plus nécessaire ni le plus efficace. +Les encouragements doivent être appropriés aux personnes et aux travaux; +ce sont des satisfactions intellectuelles bien plutôt que des secours +pécuniaires qu'il importe d'assurer aux sociétés savantes; ce qu'elles +désirent surtout, c'est de se voir connues et appréciées dans le monde +lettré. Je me proposais de charger, dans mon département, un ou deux +hommes distingués d'entretenir avec ces sociétés une correspondance +assidue, et de préparer, de concert avec elles, les publications dont +elles devaient être l'objet. Ce genre d'encouragement leur eût été, je +crois, plus agréable et plus utile qu'une petite part dans une modique +allocation. + +Je ne parlerais pas de quelques mesures assez peu importantes que +je pris dans les établissements scientifiques et littéraires, +bibliothèques, musées et collections diverses, si mes idées à cet égard +n'avaient été et ne restaient fort différentes de celles qui prévalent +aujourd'hui. Je tiens à dire avec précision ce que furent, envers ces +établissements, ma conduite et ses motifs. + +Je suis grand partisan de la monarchie et de l'administration; la France +leur doit beaucoup de son bien-être et de ses progrès, mais je ne crois +pas qu'un roi soit nécessaire partout, ni que les ministres doivent tout +régler. Je sais gré à l'empereur Napoléon d'avoir dit un jour à M. de +Fontanes: «Laissez-nous au moins la république des lettres;» et je +prends cette parole plus au sérieux que ne le faisait probablement +Napoléon. Le régime de la monarchie administrative, son unité +intraitable, son impulsion monotone de haut en bas, sa froide +préoccupation des choses bien plus que des personnes, sa rigueur contre +les irrégularités et son indifférence pour les libertés ne conviennent +nullement là où domine le caractère littéraire et scientifique; il +faut à de tels établissements une plus large part d'indépendance, de +spontanéité, de variété et de gouvernement propre. Non pour complaire +à des fantaisies d'imagination où de vanité, mais à cause de la nature +même des hommes avec qui l'on traite et des affaires qui se traitent en +pareil cas. Ce que veut l'administration générale et supérieure, ce sont +des règles et des agents; ce qu'elle redoute et réprouve par-dessus +tout, ce sont les volontés individuelles, les actes imprévus, les +anomalies, les abus. Elle est peu propre à manier des lettrés et des +savants, des hommes habitués et enclins à inventer, à critiquer, à +décider eux-mêmes de leurs idées et de leurs travaux, et avec qui il +faut causer et discuter sans cesse, au lieu de leur adresser tout +simplement des instructions et des circulaires. L'administration +mettra-t-elle au-dessus d'eux un agent qui lui soit analogue, un petit +souverain administratif? Ou bien les savants et les lettrés qu'elle lui +subordonnera s'offenseront, et elle aura à encourir leur opposition +sourde et leur humeur; ou bien ils se résigneront, s'annuleront, et +les affaires des lettres et des sciences seront faites par des hommes +étrangers à leurs besoins, à leurs goûts, à leurs désirs, à leurs +plaisirs, à leurs études, à leurs livres, qui mettront l'ordre peut-être +dans les établissements littéraires, mais qui y tueront la vie. Et l'on +s'étonnera ensuite de la langueur des lettres et de la malveillance des +lettrés! + +Je veux donner un exemple des erreurs où tombe l'autorité et du mal +qu'elle fait lorsqu'elle applique aux établissements scientifiques et +littéraires les idées purement administratives; et je prendrai l'un des +exemples les plus favorables à l'administration, un cas où des motifs +plausibles semblent justifier ses mesures. Depuis longtemps et sous le +régime parlementaire comme aujourd'hui, on a taxé d'abus les logements +accordés dans les établissements scientifiques aux conservateurs, +professeurs ou employés divers qui y exercent leurs fonctions; on à +trouvé ces logements tantôt trop multipliés, tantôt trop vastes, tantôt +trop beaux, et j'ai cité naguère la réponse amère d'un savant illustre +à ces plaintes acharnées. Pour couper court aux abus, on a, dans la +Bibliothèque impériale, aboli récemment l'usage; il a été décidé +qu'aucun conservateur ou employé n'habiterait plus dans l'établissement, +et on a alloué à ceux qu'on expulsait ainsi une indemnité de logement. +On a voulu et cru faire un acte de bonne administration; mais on +a méconnu la nature et la puissance morale des établissements +scientifiques; on a porté aux moeurs et à la vie savantes une grave +atteinte. Une bibliothèque publique, un musée d'histoire naturelle, des +conservatoires de grandes collections sont, pour les hommes chargés de +les conserver, de les enrichir, d'y enseigner, tout autre chose qu'un +bâtiment où ils s'acquittent de leurs fonctions; c'est une patrie où +habite leur âme, où ils vivent au milieu des instruments de leur travail +et des plaisirs de leur pensée; je dirais volontiers que c'est un +couvent laïque et voué à la science, où s'enferment librement des hommes +pour qui la science est une affaire de tous les moments, et qui trouvent +là leur délassement comme leur occupation. Ils font bien plus qu'y +recevoir le public et satisfaire à ses demandes; ils exploitent +eux-mêmes les richesses qu'ils gardent; ces bibliothèques, ces musées +qu'ils habitent sont leur laboratoire personnel; c'est à la faveur de +cette cohabitation continue, de cette intimité matérielle, si l'on peut +ainsi parler, avec les monuments et les dépôts de la science qu'ont été +préparés et accomplis, par les employés eux-mêmes des établissements +scientifiques, la plupart des grands travaux qui en sont sortis. Se +figure-t-on que les mêmes sentiments se développeront, que les mêmes +liens se resserreront, que les mêmes résultats seront obtenus lorsque +ces établissements seront des édifices déserts, excepté à certains +jours et certaines heures où les conservateurs et les professeurs s'y +rendront, comme le public, pour s'acquitter de leur tâche, sauf à en +sortir aussitôt pour aller retrouver dans leurs propres foyers ces +jouissances, de l'étude: et de la famille qui ne s'incorporent plus pour +eux avec ces salles et ces murs où ils ne vivent plus? On a, détruit la +cité et la famille savantes; fussent-ils les plus savants et les plus +exacts, du monde, des employés dispersés ne la remplaceront pas. + +C'est trop sauvent notre disposition de nous préoccuper exclusivement +de certaines fautes, de certains maux qui frappent notre esprit ou +soulèvent notre humeur, et d'oublier, de sacrifier, pour les faire +cesser, les biens précieux auxquels ils s'attachent. Je n'ai nul goût +pour les abus; mais j'aime mieux supporter quelques plantes parasites +autour de l'arbre que d'abattre ou d'énerver l'arbre lui-même. Je crois +d'ailleurs qu'avec quelques mesures persévérantes d'inspection et de +publicité, on pourrait prévenir ou redresser la plupart des griefs qui +s'élèvent contre l'administration des établissement scientifiques sans +leur enlever leur caractère. Lorsqu'en novembre 1832, je fus appelé par +les réclamations et les commissions des Chambres mêmes, à apporter dans +le régime de la Bibliothèque royale certaines modifications, je pris +grand soin qu'elles ne détruisissent point l'ancienne indépendance, et +ce que j'appellerai l'autonomie littéraire de cet établissement; je +laissai le gouvernement intérieur de ses affaires à la réunion de +ses conservateurs; je leur imposai seulement l'obligation d'indiquer +eux-mêmes; et parmi eux, par la présentation de trois candidats, +un président du conservatoire qui en serait, au dedans, le pouvoir +exécutif, et au dehors le représentant vis-à-vis de l'administration +générale. C'était un principe d'unité et de responsabilité introduit +dans l'établissement, sans altérer la dignité de ses chefs savants, +ni leur enlever leurs attributions naturelles. Je fortifiai même la +position des employés, supérieurs et inférieurs, de la Bibliothèque, +en leur donnant, pour leur nomination et leur avancement, de sérieuses +garanties contre l'action spontanée et arbitraire du pouvoir central. + +L'administration du Muséum d'histoire naturelle eût été susceptible de +quelques modifications analogues; mais le public les réclamait moins +vivement, et les chefs de l'établissement, tous professeurs de renom, +paraissaient les redouter encore davantage. Je leur laissai, sans y +toucher, cette ancienne organisation sous laquelle les sciences et leur +enseignement ont fait tant de progrès et jeté tant d'éclat. + +Je fis, pour ces deux établissements, ce qui importe beaucoup plus à la +prospérité des sciences et des lettres que la suppression de quelques +logements ou la répression de quelques irrégularités administratives; +je demandai et j'obtins des Chambres un notable accroissement à leur +dotation. De 1833 à 1837, le budget ordinaire du Muséum d'histoire +naturelle fut porté de 337,000 à 434,000 francs, et celui de la +Bibliothèque royale de 205,000 à 274,000 francs. C'était une +augmentation d'un tiers, principalement appliquée à mettre en bon état +et à enrichir le matériel de ces établissements. En vertu de la loi des +travaux publics extraordinaires, proposée le 29 avril 1833 par M. Thiers +et promulguée le 27 juin suivant, une somme de 2,400,000 francs fut +consacrée à l'extension des terrains du Muséum d'histoire naturelle et +à la construction d'une galerie minéralogique et de grandes serres +nouvelles depuis longtemps désirées dans l'intérêt laborieux des savants +comme pour la satisfaction curieuse du public. Le roi Louis-Philippe +alla poser lui-même, le 29 juillet 1833, la première pierre de la +galerie minéralogique, et je l'accompagnai dans cette cérémonie. La +foule était grande; tous les savants du Muséum, ses visiteurs habituels, +des étudiants, la garde nationale du quartier; au nom de ce public, +je remerciai le Roi des nouveaux moyens qu'il venait mettre à la +disposition de la science pour faire valoir ses richesses: «C'est votre +destinée, Sire, lui dis-je, et ce sera votre gloire, dans les petites +comme dans les grandes choses, d'accomplir ce qui était projeté, de +terminer ce qui était commencé, de toucher au but marqué par tous les +voeux, de satisfaire définitivement aux besoins modestes de la science +comme aux grands intérêts de la société.» J'exprimais là le sentiment +commun des nombreux assistants qui m'écoutaient. Les plus honnêtes +espérances sont présomptueuses; mais les hommes sentiraient leur coeur +se glacer et tomberaient dans l'inertie s'ils savaient combien leurs +oeuvres sont incertaines et si l'avenir cessait d'être obscur à leurs +yeux. + + + + + CHAPITRE XX + + ÉTUDES HISTORIQUES. + +Importance morale et politique des études historiques.--État des études +historiques dans l'instruction publique avant 1818.--Introduction de +l'enseignement spécial de l'histoire dans les collèges.--Du caractère et +des limites de cet enseignement.--État des études historiques après +la Révolution de 1830.--Lettre de M. Augustin Thierry à ce +sujet.--Fondation de la _Société pour l'histoire de France_.--Je propose +la publication, par le ministère de l'Instruction publique, d'une grande +collection des Documents inédits relatifs à l'histoire de +France.--Débat dans les Chambres à ce sujet.--Mon rapport au roi +Louis-Philippe.--Lettre du Roi.--M. Michelet et M. Edgar Quinet.--De +l'état actuel des études sur l'histoire générale et locale de la France, +et de l'influence de ces études. + + +Nos goûts deviennent aisément des manies, et une idée qui nous a +longtemps et fortement préoccupés prend, à nos yeux, une importance à +laquelle notre vanité ajoute souvent trop de foi. Pourtant, plus j'y +ai pensé, plus je suis demeuré convaincu que je ne m'exagérais point +l'intérêt que doit avoir, pour une nation, sa propre histoire, ni ce +qu'elle gagne, en intelligence politique comme en dignité morale, à la +connaître et à l'aimer. Dans ce long cours de générations successives +qu'on appelle un peuple, chacune passe si vite! Et dans notre passage si +court, notre horizon est si borné! Nous tenons si peu de place et nous +voyons, de nos propres yeux, si peu de choses! Nous avons besoin de +grandir dans notre pensée pour prendre au sérieux notre vie. La religion +nous ouvre l'avenir et nous met en présence de l'éternité. L'histoire +nous rend le passé et ajoute à notre existence celle de nos pères. En +se portant sur eux, notre vue s'étend et s'élève. Quand nous les +connaissons bien, nous nous connaissons et nous nous comprenons mieux +nous-mêmes; notre propre destinée, notre situation présente, les +circonstances qui nous entourent et les nécessités qui pèsent sur nous +deviennent plus claires et plus naturelles à nos yeux. Ce n'est pas +seulement un plaisir de science et d'imagination que nous éprouvons à +rentrer ainsi en société avec les événements et les hommes qui nous ont +précédés sur le même sol, sous le même ciel; les idées et les passions +du jour en deviennent moins, étroites et moins âpres. Chez un peuple +curieux et instruit de son histoire, on est presque assuré de trouver un +jugement plus sain et plus équitable, même sur ses affaires présentes, +ses conditions de progrès et ses chances d'avenir. + +La même idée qui m'avait conduit, la même espérance qui m'avait animé +quand je retraçais, dans mes cours à la Sorbonne, le développement de +notre civilisation française, me suivirent au ministère de l'instruction +publique et dans mes efforts pour ranimer et répandre le goût et l'étude +de notre histoire nationale. J'étais certes loin d'en attendre aucun +effet étendu ni prompt pour l'apaisement des passions politiques ou le +redressement des préjugés populaires; je savais trop déjà combien leurs +racines sont profondes, et quels coups puissants et redoublés, de la +main de Dieu même, sont nécessaires pour les extirper. Mais je me +promettais qu'à Paris d'abord, au centre des études et des idées, puis +çà et là dans toute la France, un certain nombre d'esprits intelligents +arriveraient à des notions plus exactes et plus impartiales sur les +éléments divers qui ont formé la société française, sur leurs rapports +et leurs droits mutuels, et sur la valeur de leurs traditions +historiques dans les nouvelles combinaisons sociales de nos jours. Ni la +lenteur inévitable de ce progrès intellectuel, ni la lenteur bien plus +grande encore de son influence publique ne me rebutaient: c'est une +prétention un peu orgueilleuse de vouloir redresser les idées de son +temps; ceux qui la forment doivent se résigner à voir à peine poindre +leur succès; ils prêchent aux peuples la patience dans la poursuite de +leurs désirs; il faut qu'ils sachent la pratiquer eux-mêmes dans leurs +travaux et leurs espérances. + +Avant 1830, j'avais obtenu, non-seulement dans le public et par mes +cours, mais dans le système général de l'instruction publique, quelques +résultats importants pour l'étude de l'histoire. Cette étude n'était pas +même nommée dans la loi qui, sous le Consulat, en 1802, avait rétabli +l'instruction secondaire: «On enseignera dans les lycées, dit l'article +10, les langues anciennes, la rhétorique, la logique, la morale et les +éléments des sciences mathématiques et physiques.» On fit un pas dans +le statut par lequel le Conseil de l'Université régla, en 1814, la +discipline et les études dans les collèges; l'enseignement de l'histoire +et de la géographie y fut introduit, mais d'une façon très-accessoire; +les professeurs de langues anciennes furent chargés de le donner en même +temps que l'enseignement littéraire; dans les mois d'été, depuis le 1er +avril jusqu'aux vacances, une demi-heure fut ajoutée aux classes du +soir des collèges, «et la demi-heure de plus, dit l'article 129, sera +exclusivement consacrée à la géographie et à l'histoire.» En 1818 +seulement, la mesure décisive et seule efficace fut adoptée; M. +Royer-Collard et M. Cuvier, avec qui je m'en étais souvent entretenu, +firent prendre un arrêté portant: + +«La Commission de l'instruction publique, + +«Vu la disposition du règlement des colléges qui prescrit aux +professeurs de consacrer, pendant les mois d'été, une demi-heure, +après chaque classe du soir, à l'enseignement de l'histoire et de la +géographie; + +«Considérant que les intentions de ce règlement n'ont point été +généralement remplies jusqu'à présent, et qu'il importe de donner, +à cette partie des études classiques, tous les développements que +réclament l'état de la société et le voeu des familles, + +«Arrête ce qui suit: + +«L'enseignement de l'histoire et de la géographie, dans les colléges +royaux et dans les colléges communaux qui seront désignés par la +Commission, sera confié à un professeur ou à un agrégé spécial.» + +L'exécution répondit à la promesse; des professeurs spéciaux d'histoire +furent nommés et convenablement traités; l'enseignement des diverses +époques historiques fut distribué entre les classes successives; +l'histoire et la géographie eurent leur part dans les honneurs du +concours général comme leur place dans les écoles de l'État. + +Un peu plus tard, en 1820., la Commission de l'instruction publique, +en communiquant aux professeurs le plan du nouvel enseignement, en +détermina sagement le caractère et la portée: «Le professeur aurait, +dit-elle, une fausse idée des soins qu'on attend de son zèle s'il se +croyait obligé d'entrer dans les développements et dans les discussions +de haute critique qui appartiennent à un enseignement approfondi; ce +n'est point ici un cours de faculté. Le professeur ne peut espérer +d'être utile à ses élèves qu'en se mettant toujours à leur portée; c'est +pour eux, et non pour lui, qu'il doit faire sa classe. Son objet étant +de graver dans leur mémoire les principaux faits de l'histoire, dont +on n'acquiert la connaissance qu'imparfaitement et avec beaucoup de +difficultés dans un âge plus avancé, il ne doit chercher d'autres +sources d'intérêt que dans la simple exposition des faits historiques et +dans la liaison naturelle qu'ils ont entre eux. Il devra surtout éviter +tout ce qui pourrait appeler les élevés dans le champ de la politique, +et servir d'aliment aux discussions de parti.» + +Malgré cette réserve, quand l'influence d'abord et bientôt le pouvoir +passèrent aux mains de M. de Villèle, ou plutôt, de son parti, +l'enseignement de l'histoire devint suspect; et dans les mesures de ce +temps, notamment dans le nouveau statut rédigé en septembre 1821 pour le +régime des collèges, on entrevoit un effort caché, sinon pour abolir cet +enseignement, du moins pour l'amoindrir et le repousser dans l'ombre. +Mais visiblement aussi cet effort est embarrassé et timide. Ce fut, à +cette époque, le tort et le malheur des partis en lutte, des amis comme +des ennemis de la Restauration, de se trop redouter les uns les autres, +et de se croire mutuellement bien plus de pouvoir qu'ils n'en avaient +réellement. Leurs peurs réciproques dépassaient de beaucoup leurs +périls, et ils se menaçaient bien plus qu'ils ne se frappaient. En dépit +des méfiances affichées et des actes hostiles de ce qu'on appelait la +Congrégation contre l'Université et ses progrès, quand la Restauration +tomba, non-seulement l'Université restait debout, mais dans son sein et +aux divers degrés de l'instruction publique, dans les collèges comme +dans les facultés, l'enseignement de l'histoire était fondé. + +Le régime de 1830 fit disparaître, quant à la sécurité de cet +enseignement dans les collèges, toute inquiétude; mais il lui fit tort +dans les régions supérieures; plusieurs des hommes qui avaient fait +sa force se donnèrent tout entiers à la vie politique, et les travaux +historiques ne tardèrent pas à se ressentir du dérèglement des esprits. +Déjà presque aveugle et malade, M. Augustin Thierry, qui vivait auprès +de son frère Amédée, alors préfet de la Haute-Saône, m'écrivait de +Luxeuil le 3 septembre 1833: «Croyez-vous, mon cher ami, que ma présence +à Paris serait sans utilité pour les études historiques? Notre école a +été dissoute par votre retraite à tous; il n'en reste que des débris qui +vont se perdant de jour en jour. Je les rassemblerais autour de moi; +je me ferais centre d'études, et en vérité il y a urgence. Voyez quel +enseignement léger et sautillant commence à devenir populaire. Dans +les livres, ce qui se publie est encore plus étrange; sous le nom +d'histoire, on fait du dithyrambe et de la poésie. Vous avez créé un +conservateur des monuments historiques; créez un conservateur de la +méthode et du style en histoire; sans quoi, avant quatre ans, il ne +restera plus la moindre trace de ce qui nous a coûté, à vous surtout, +tant de peines et de travaux. Je consacrerai à cette oeuvre ce qui me +reste de vie. Mettez-moi en état de vivre à Paris; que votre justice +prononce sur les droits que me donne ce que j'ai fait pour la science et +ce que j'ai perdu pour elle; la Providence fera le reste.» + +J'étais plus impatient que personne d'ouvrir de nouvelles sources de +force saine et de prospérité à des études qui m'étaient chères et +dont je voyais le péril. Le sentiment public me vint en aide. +Si l'enseignement supérieur de l'histoire avait fait des pertes +considérables, le goût des recherches et des méditations historiques se +répandait de plus en plus; c'était, pour beaucoup d'esprits actifs +que la politique n'attirait ou n'accueillait pas, une satisfaction +intellectuelle et une chance de renom littéraire, local ou général. +Quelques-uns de mes amis vinrent me parler de leur projet de fonder, +sous le nom de _Société de l'Histoire de France_, une société +spécialement vouée à publier des documents originaux relatifs à +notre histoire nationale, et à répandre, soit par une correspondance +régulièrement suivie, soit par un _bulletin_ mensuel, la connaissance +des travaux épars et ignorés dont elle était l'objet. Je m'empressai de +donner à ce projet mon assentiment et mon concours. Nous nous réunîmes +le 27 juin 1833, au nombre de vingt fondateurs; nous arrêtâmes les bases +de l'association; et six mois après, le 23 janvier 1834, la _Société de +l'Histoire de France_, qui comptait déjà cent membres, se formait en +assemblée générale, adoptait son règlement définitif, nommait un conseil +chargé de diriger ses travaux, et entrait sur-le-champ en activité. On +sait tout ce qu'elle a fait depuis vingt-cinq ans. Elle a publié 71 +volumes de Mémoires et Documents inédits, presque tous d'un grand +intérêt pour notre histoire, et dont quelques-uns sont de vraies +découvertes historiques, curieuses pour le public amateur aussi +bien qu'importantes pour le public savant. Elle a dépensé pour ces +publications 360,000 francs. Elle a suscité, dans tout le pays et jusque +dans une multitude de petites villes étrangères à tout établissement +scientifique, l'étude curieuse du passé local, de ses souvenirs et +de ses documents. Elle compte aujourd'hui 450 membres; et ce nombre +toujours croissant, l'importance de ses publications, l'étendue de sa +correspondance, la régularité et l'intérêt de son _bulletin_ mensuel, +tout lui garantit un long et fécond avenir. + +Mais au moment même de sa fondation, et par mes entretiens avec ses plus +zélés fondateurs, il me fut évident qu'elle serait loin de suffire à sa +tâche, et que le gouvernement seul possédait les moyens littéraires +et financiers indispensables pour une telle oeuvre. Je résolus de +l'entreprendre comme ministre de l'instruction publique, et de lui +donner, dès l'abord, l'étendue et l'éclat qui pouvaient seuls déterminer +les Chambres aux largesses que j'avais à leur demander. Dans l'ordre +intellectuel comme dans l'ordre politique, c'est par les grandes +espérances et les grandes exigences qu'on provoque à d'énergiques +efforts la sympathie et l'activité humaines. J'avais plusieurs buts à +atteindre. Je voulais faire rechercher, recueillir et mettre en sûreté +dans toute la France les monuments de notre histoire qui n'avaient pas +péri dans les destructions et les dilapidations révolutionnaires. Je +voulais choisir, dans les archives locales ainsi rétablies et dans +celles de l'État, diplomatiques et militaires, les documents importants +de l'histoire nationale, et les faire publier successivement, sans +blesser aucun intérêt ni convenance publique, mais aussi sans puérile +pusillanimité. Pour qu'un tel travail fût dignement exécuté, il fallait +que les hommes éminents dans les études historiques vinssent s'y +associer, soit réunis en comité autour du ministre de l'instruction +publique pour juger l'importance et le mérite des documents, soit +individuellement pour en diriger la publication. Il fallait aussi que, +de tous les points du territoire, les érudits, les archéologues locaux +entrassent en correspondance avec le ministre et son comité pour lui +indiquer les richesses ignorées et en seconder l'exploitation. A ces +conditions seulement, l'oeuvre pouvait répondre à la pensée, et produire +une collection de documents inédits qui jetât de vives lumières, non sur +une seule époque et une seule province, mais sur tous les temps et tous +les théâtres de la longue et forte vie de la France. + +Dans le projet de budget présenté à la Chambre des députés le 10 janvier +1834, je demandai une allocation spéciale de 120,000 francs pour +commencer l'entreprise. Des réclamations s'élevèrent contre une si +nouvelle et si _grosse_ dépense. La commission spécialement chargée de +l'examen du budget de mon département proposa de la réduire à 50,000 +francs. La commission générale du budget en demanda à la Chambre le +rejet absolu. Je maintins ma proposition. La discussion fut vive et +très-mêlée. Je trouvai des défenseurs parmi mes adversaires et des +adversaires parmi mes amis. M. Garnier-Pagès m'accusa de vouloir enlever +aux journaux les jeunes gens qui y soutenaient _les principes_, pour les +attirer et les absorber dans des études étrangères à la politique. En +revanche, M. Mauguin se félicita et me félicita de la publicité que +j'allais donner aux archives et aux correspondances diplomatiques, bonne +école, dit-il, pour former les hommes politiques dont la France avait +besoin, et il ajouta: «Quand vous en formeriez seulement quelques-uns, +vous seriez indemnisés au centuple de vos frais.» M. de Sade et M. Pagès +de l'Ariége, M. Pelet de la Lozère et M. Gillon, firent valoir, pour et +contre ma demande, des arguments plus sérieux; la passion de l'économie +et le goût de la science étaient aux prises. La Chambre avait confiance +en moi pour de telles questions, et se plaisait aux mesures d'un +caractère libéral qui n'altéraient point la politique d'ordre et de +résistance. Elle me donna gain de cause. Le budget voté, je présentai au +Roi un rapport où j'exposai avec détail les motifs et les espérances, le +plan et les moyens d'exécution de l'entreprise[9]; il m'écrivit en me le +renvoyant: «Mon cher ministre, j'ai lu avec bien de l'intérêt le rapport +que vous m'avez remis ce matin. Vous le trouverez ci-joint revêtu de +mon approbation. C'est une grande, belle et utile entreprise que cette +publication. Il était digne de vous d'en concevoir la pensée, et son +exécution ne pouvait être confiée à des mains plus capables que les +vôtres d'en assurer le succès. C'est pour moi un motif de plus de +m'applaudir de vous avoir pour ministre.» J'avais l'adhésion et l'appui +des grands pouvoirs publics; je me mis immédiatement à l'oeuvre. + +[Note 9: _Pièces historiques_, n° IX.] + +Le bon vouloir et l'activité efficace que je rencontrai chez tous les +amis des études historiques me furent bientôt de sûrs garants du succès. +Les plus éminents parmi eux, MM. Augustin Thierry, Mignet, Fauriel, +Guérard, Cousin, Auguste Le Prévost, le général Pelet, s'empressèrent, +non-seulement de s'associer aux travaux du comité central institué +dans mon ministère, mais de diriger eux-mêmes les premières grandes +publications qui devaient inaugurer la collection. Le nombre et le zèle +de nos correspondants historiques dans les départements s'accrurent +rapidement; quatre-vingt-neuf étaient désignés en décembre 1834, quand +je leur envoyai mon rapport au Roi et des instructions générales sur +les travaux projetés; cinq mois après, en mai 1835, soit par des offres +spontanées, soit par des désignations nouvelles, ce nombre s'était élevé +à 153. Évidemment le sentiment national et scientifique était ému et +satisfait. + +Je trouve, dans les papiers qui me restent de cette époque, deux noms +que je ne lis pas sans une impression de triste et affectueux regret: +un rapport de M. Michelet sur les bibliothèques et archives des +départements du sud-ouest de la France que je l'avais chargé de visiter, +et une lettre de M. Edgar Quinet qui m'offre son concours pour la +recherche et la publication des documents inédits. J'avais eu, avec l'un +et l'autre, de sérieuses et bonnes relations: la traduction, par M. +Quinet, du grand ouvrage de Herder sur l'histoire de l'humanité, et +l'_Introduction_ remarquable qu'il y avait ajoutée, m'avaient inspiré +pour lui un vif intérêt. Par mon choix, M. Michelet avait été un +moment mon suppléant dans ma chaire de la Sorbonne, et c'était sur mon +indication qu'il avait été appelé aux Tuileries pour donner des leçons +d'histoire, d'abord, si je m'en souviens bien, à S. A. R. Mademoiselle, +aujourd'hui madame la duchesse de Parme, ensuite aux jeunes princesses, +filles du roi Louis-Philippe. Le rapport que je retrouve de lui, sous +la date de 1835, est simple, net, un pur voyage archéologique, +sans prétention ni fantaisie. Quant à M. Quinet: «Si vous jugiez, +m'écrivait-il le 18 mai 1834, que la publication de quelques fragments +épiques du XIIe et du XIIIe siècles dût être comprise dans votre +collection, ce serait avec empressement que je me livrerais à ce +travail. Je serais de même à vos ordres s'il entrait dans vos +convenances de faire explorer les bibliothèques d'Allemagne, d'Italie +ou d'Espagne, et c'est même là ce que je désirerais plus. Dans tous +les cas, je m'estimerai heureux de recevoir vos instructions sur des +questions qui font l'objet de mes études journalières; et de pouvoir +profiter ainsi plus immédiatement de vos lumières.» Encore deux esprits +rares et généreux, que le mauvais génie de leur temps a séduits et +attirés dans son impur chaos, et qui valent mieux que leurs idées et +leurs succès. + +Je n'ai rien à dire de la collection même qui commença ainsi par mes +soins, des documents qu'elle a mis au jour et des travaux qu'elle a +suscités sur notre histoire. A travers les troubles du temps et en dépit +des chutes des rois, des républiques et des ministres, cette oeuvre a +persisté et s'est développée, comme elle l'eût pu faire dans des jours +tranquilles. La collection compte aujourd'hui cent-quatorze volumes, et +dans ce nombre plusieurs des monuments les plus importants et jusque-là +les plus ignorés du passé de la France. Les maîtres éprouvés et leurs +disciples les plus distingués dans les études historiques continuent de +donner leurs soins à ces publications. Le ministère de l'instruction +publique a maintenant dans les départements trois cents correspondants +groupés autour de ce foyer de recherches nationales. Rien ne manque au +public pour apprécier l'oeuvre, sa pensée première et son exécution. +Je tiens seulement, pour ce qui me touche, à rappeler encore un fait. +Lorsque, au mois de février 1836, le cabinet du 11 octobre 1832 fut +dissous et que j'eus quitté le ministère de l'instruction publique, mon +successeur dans ce département, le baron Pelet de la Lozère, se fit +faire un rapport sur la situation des travaux historiques qu'il trouvait +accomplis, commencés ou ordonnés d'après mes instructions. Ce rapport, +en date du 23 mars 1836, constate avec précision l'impulsion donnée et +les pas déjà faits dans la voie que je venais d'ouvrir. Je me permets +de l'insérer dans les _Pièces historiques_ que je joins à ces +_Mémoires_[10]. + +[Note 10: _Pièces historiques_, n° X.] + +J'ai dit quelle espérance politique, réelle et vive quoique lointaine, +s'était unie pour moi, dès le premier moment, à la valeur scientifique +de ces travaux. Elle ne m'a point abandonné. Même aujourd'hui, au +lendemain de nos convulsions sociales à peine comprimées, si un +observateur éclairé et impartial parcourait la France, il trouverait +partout, dans toutes nos villes, grandes ou petites, et jusqu'au fond de +nos campagnes, des hommes modestes, instruits, laborieux, voués avec une +sorte de passion à l'étude de l'histoire, générale ou locale, de leur +patrie. S'il causait avec ces hommes, il serait frappé de l'équité de +leurs sentiments comme de la liberté de leur esprit sur l'ancienne comme +sur la nouvelle société française; et il aurait quelque peine à croire +que tant d'idées justes, répandues sur tous les points du territoire, +puissent rester toujours sans influence sur les dispositions et les +destinées du pays. + + + + + CHAPITRE XXI + + POLITIQUE INTÉRIEURE (1832-1836). + +Vrai caractère de la politique de résistance de 1830 à 1836.--État des +partis dans les chambres en 1832.--Nomination de pairs.--Naissance +du tiers-parti dans la chambre des députés.--M. Dupin +président.--Révocation de MM. Dubois, de Nantes, et Baude.--Débat à ce +sujet.--Sessions de, 1832 et 1833.--Bonne situation du cabinet.--Des +sociétés secrètes à cette époque.--De l'appui qu'elles trouvaient dans +la Chambre des députés.--Des journaux.--Quelle conduite doit tenir le +pouvoir en présence de la liberté de la presse périodique.--Quelle fut, +à cet égard, notre erreur.--Procès de _la Tribune_ devant la Chambre des +députés.--Concessions inutiles à l'esprit révolutionnaire.--Session +de 1834.--Débat entre M. Dupin et moi; _Parce que_ et _Quoique_ +Bourbon.--Explosion des attaques républicaines et anarchiques.--Loi sur +les crieurs publics.--Loi sur les associations.--Traité des 25 +millions avec les États-Unis d'Amérique.--Échec et retraite du duc +de Broglie.--Pourquoi je reste dans le cabinet.--Sa +reconstitution.--Insurrections d'avril 1834 à Lyon et sur plusieurs +autres points.--A Paris.--Leur défaite.--Procès déféré à la Cour des +pairs.--Dissolution de la Chambre des députés.---Les élections nous sont +favorables,--Péril de la situation.--Attitude du tiers-parti.--Embarras +intérieurs du cabinet.--Question du gouvernement de l'Algérie.--Le +maréchal Soult.--Sa retraite. Le maréchal Gérard, président du +conseil.--Ouverture de la session de 1835.--Adresse de la Chambre +des députés.--Question de l'amnistie.--Le maréchal Gérard se +retire.--Démission de MM. Duchâtel, Humann, Rigny, Thiers et +moi.--Ministère des trois jours.--Sa retraite soudaine.--Nous rentrons +au pouvoir, avec le maréchal Mortier comme président du conseil.--M. de +Talleyrand se retire de l'ambassade de Londres.--Mort et obsèques de M. +de La Fayette.--Ma brouillerie avec M. Royer-Collard.--Affaiblissement +et retraite du cabinet.--Crise ministérielle.--Le roi et le duc de +Broglie.--M. Thiers.--Le duc de Broglie rentre Comme président du +conseil et ministre des affaires étrangères.--Travaux du cabinet +reconstitué.--Procès des accusés d'avril devant la Cour des +pairs.--Recrudescence anarchique.--Attentat Fieschi--Lois de +septembre.--Forte situation du cabinet.--Incident inattendu; M. Humann +et la conversion des rentes.--Échec et dissolution du cabinet du 11 +octobre 1832. + + +Bien des gens penseront qu'en quittant ces régions sereines où se +préparaient les progrès de l'intelligence publique pour rentrer dans +l'arène tumultueuse où se débattait le gouvernement du pays, je devais +avoir le sentiment d'un pénible et fatigant contraste. Il n'en était +rien. J'ai dit pour quel but et dans quelle pensée s'était formé le +cabinet; nous avions tous à coeur de fonder en France un gouvernement +légal et libre; l'oeuvre était à nos yeux, belle en soi et glorieuse +pour nous-mêmes en même temps que salutaire pour notre pays; nous la +poursuivions avec ardeur et confiance, quels qu'en fussent les soucis +et les périls. On a souvent, à cette époque, accusé la politique de +résistance d'être négative et stérile, dénuée de vues et de grandeur. Je +n'imagine pas une accusation plus inintelligente, ni qui révèle mieux +à quel point des esprits, même distingués, peuvent être faussés et +abaissés par les spectacles et les routines révolutionnaires. La +politique de résistance tenta précisément, après 1830, l'oeuvre la plus +grande, la plus difficile et la plus nouvelle qu'un gouvernement puisse +jamais accomplir; car en luttant contre le désordre, elle entreprit +de le vaincre uniquement par les lois, et par des lois rendues et +appliquées en présence de la liberté. Quoi de plus grand que le +gouvernement de la loi, d'une règle générale, permanente et connue, mise +à la place des volontés personnelles, changeantes et imprévues d'un +homme ou de quelques hommes? C'est le plus noble effort que puissent +faire les sociétés humaines pour assimiler leur ordre politique à +l'ordre divin qui régit le monde. Et quoi de plus difficile et de plus +nouveau dans un pays livre pendant vingt-cinq ans aux révolutions ou au +despotisme, et le lendemain d'une révolution nouvelle dans laquelle le +premier essai sérieux de la monarchie représentative venait de faillir +et de succomber? Le régime politique légal reposé, de nos jours, sur +deux conditions: la première, qu'avant d'être établie, la loi soit +librement discutée par les grands pouvoirs de l'État, sous les yeux du +public, et par le public lui-même; la seconde, qu'une fois établie, la +loi soit scrupuleusement respectée, par le public comme par le pouvoir, +quelles que soient les difficultés attachées à ce respect. Qu'on varie +et qu'on dispute tant qu'on voudra sur l'origine et la forme de tel ou +tel pouvoir, sur la mesure et les garanties de telle ou telle liberté; +partout où seront réellement remplies ces deux conditions, la libre +discussion préalable et l'observation fidèle de la loi, la société peut +se rassurer; elle est dans les voies de la vraie liberté et de la vraie +grandeur. + +Le roi Louis XVIII, en fondant la monarchie constitutionelle, avait fait +entrer la France dans ces voies; le roi Charles X l'en avait violemment +arrachée; porté violemment au trône, le roi Louis-Philippe l'y fit +aussitôt rentrer et marcher. Il n'avait pas, dans le plein développement +du régime constitutionnel parmi nous, une foi bien ferme; mais il était +profondément convaincu de sa nécessité, et parfaitement résolu à s'y +renfermer fidèlement. Il portait d'ailleurs, aux droits généraux de la +nation, à la justice égale pour tous, et au serment qu'il avait prêté en +acceptant la couronne, un respect sincère, et la loi lui paraissait le +meilleur bouclier pour le trône comme pour les citoyens. Il fit, du +régime légal, la base de sa politique intérieure; jamais il ne demanda à +ses conseillers de s'en écarter; il les y eût rappelés lui-même s'il en +eût eu l'occasion, et il se rendait sur-le-champ à cette observation +«c'est la loi,» quelque désagréable ou embarrassante qu'elle lui fût. +Son gouvernement a été mis, en ce genre, à de rudes épreuves; il les a +toujours courageusement acceptées. + +La politique de résistance a fait plus que respecter scrupuleusement le +régime légal; elle ne lui a pas demandé toutes les armes qu'elle eût +pu en recevoir. Je ne parle pas de ces temps révolutionnaires où, sous +l'empire d'une assemblée unique, le nom de la loi a servi de passe-port +et de voile à la tyrannie. Sous le régime constitutionnel même, et dans +des temps de liberté, la puissance de la loi s'est souvent déployée au +delà des limites du droit habituel et commun. En Angleterre, à diverses +époques, en France, avant 1830, les Chambres ont souvent voté des lois +d'exception ou de prévention, vivement débattues, accordées à +courte échéance, mais qui ont investi le gouvernement de pouvoirs +extraordinaires et porté tout à coup sa force au niveau du péril. Sous +la monarchie de 1830, la politique de la résistance n'a jamais demandé +ni reçu de tels pouvoirs; à coup sûr, les ennemis et les périls ne +lui ont pas manqué; elle n'a point voulu de lois d'exception ni de +prévention; elle n'a résisté et gouverné que par les lois générales, +permanentes et répressives; au milieu des plus grands dangers, elle n'a +invoqué que le droit commun. + +Cette politique se trouvait pourtant dans une situation singulière +et peut-être sans exemple dans l'histoire. Presque tous les États de +l'Europe, même les États libres, comme l'Angleterre et la Hollande, ont +une législation pénale ancienne, instituée dans des temps très-rudes, et +qui, bien qu'adoucie ou en partie délaissée, met encore à la disposition +du pouvoir des moyens de police et de répression très-énergiques. +Quiconque a observé de près ce qui se pratique en Angleterre dans +l'administration de la justice criminelle, surtout l'action des +autorités municipales et des juges, ne peut conserver aucun doute sur la +valeur répressive des prescriptions ou des traditions de ces anciennes +lois. Rien de pareil n'existe plus en France depuis 1789; tout l'ancien +régime pénal a été aboli. On y a suppléé, d'abord par la violence +révolutionnaire, puis par le pouvoir absolu. Quoique refaite dans un +esprit d'ordre, quelquefois même de rigueur, si la législation pénale de +l'Empire eût été en présence de la liberté et au service d'un pouvoir +contraint de se renfermer strictement dans la légalité, elle se fût +trouvée, à coup sûr, bien incomplète et insuffisante; mais elle n'était +point mise à une telle épreuve, et il y avait, dans le libre arbitre +du pouvoir, de quoi combler les lacunes de la loi. La monarchie +constitutionnelle de 1814 à 1830 fut le premier gouvernement qui eut à +porter réellement le poids de ces lacunes; elle y remédia par quelques +lois nouvelles, et plus souvent en recourant à des mesures préventives +et temporaires, préalablement discutées dans les chambres et appliquées +par des conseillers responsables. La monarchie de 1830 n'avait à sa +disposition ni la tyrannie révolutionnaire, ni le despotisme impérial, +et elle ne voulut pas des lois d'exception. Elle se trouva donc, après +le vif élan de ses premiers pas et quand ses ennemis commencèrent à +l'attaquer passionnément, plus découverte et plus désarmée que ne +l'avait été aucun des gouvernements antérieurs. + +Ce n'est pas tout: en même temps que le pouvoir nouveau avait à +combattre pour sauver l'ordre, et à se fonder lui-même en combattant, +il était appelé à développer rapidement les libertés publiques, et à +mettre, entre les mains de quiconque voulait l'attaquer, des armes +nouvelles, tandis qu'à lui-même les armes anciennes mêmes manquaient. Le +principe électif pénétrait partout, dans l'administration comme dans le +gouvernement, au sein de la force armée comme dans l'ordre civil, aux +extrémités comme au centre de l'État. La liberté de la presse, le jury, +toutes les institutions indépendantes et délibérantes étendaient +leur domaine, et le gouvernement voyait les moyens d'opposition et +d'agression s'accroître de jour en jour, précisément quand ses propres +moyens de défense et d'action allaient déclinant. + +Je place, parmi les _Pièces historiques_ jointes à ces _Mémoires_, le +tableau comparatif des lois rendues de 1830 à 1837, les unes pour +la résistance au désordre et la défense du pouvoir, les autres pour +l'extension et la garantie de la liberté[11]. Ce simple rapprochement en +dira plus que personne n'en pourrait dire sur le vrai caractère de la +politique de résistance durant cette époque; politique essentiellement +modérée et libérale, qui innova bien plus qu'elle ne résista, et qui, en +résistant, demeura en deçà de la nécessité, bien loin de la dépasser. +C'est trop souvent l'erreur et le malheur de notre pays de ne pas +s'attacher à l'exacte appréciation des faits mêmes, de s'enivrer de mots +et d'apparences, et de se livrer au flot qui l'emporte, dût ce flot +le porter où il ne veut point aller. La France n'avait cru et n'avait +voulu, en 1830, que défendre son honneur et ses droits; mais la France +est restée, depuis 1789, profondément imbue de l'esprit révolutionnaire, +quelquefois comprimé ou transformé, jamais extirpé ni vraiment vaincu. +Par moments, la France s'en-croit guérie; elle le maudit ou elle n'y +pense plus, mais le fatal esprit demeure; des factions subalternes, des +coteries rêveuses, des sociétés secrètes sont là qui se tiennent prêtes +à relever son empire. Dès que quelque grand événement lui fait jour, le +démon sort des retraites où il vivait caché, mais toujours actif; il +s'avance sous des noms divers, aujourd'hui la république, demain le +socialisme, puis le communisme, puis enfin et ouvertement l'anarchie, +son vrai et dernier drapeau. Tant qu'elle peut se faire illusion et +ne pas voir ce sinistre drapeau, la France se refuse à le prévoir, et +contre ses plus chers comme ses plus nobles intérêts, contre son voeu +réel et général, elle se complaît dans le mouvement qui ouvre à son +imagination des perspectives indéfinies et rallume dans sa mémoire des +feux mal éteints. + +[Note 11: _Pièces historiques_, n° XI.] + +Ce fut sur cette pente que la révolution de 1830 lança notre patrie, et +que la politique de la résistance, sans connaître ni mesurer elle-même +tout l'abîme, entreprit de la retenir. Bien loin d'en vouloir à la +liberté, au progrès, à l'amélioration du sort du peuple, à tout ce qui +embellit et honore les sociétés humaines, cette politique les défendait, +aussi bien que l'ordre, contre leur véritable et commun ennemi, l'esprit +révolutionnaire, ennemi flatteur, menteur et mortel. + +Nous étions tous, dans le cabinet, également résolus à mettre en +pratique, avec son double caractère de résistance et de liberté, cette +politique, condition d'honneur comme de salut, selon nous, et pour le +pays et pour le gouvernement que nous avions à fonder. Nous acceptions +mutuellement, sans embarras, les diverses nuances d'attitude et de +langage qui existaient entre nous. La parfaite unité eût, à coup sûr, +mieux valu; mais c'est une grande petitesse d'esprit de porter dans la +vie publique les exigences ou les susceptibilités du foyer domestique, +et de ne pas savoir s'accommoder aux différences, même aux dissidences +qui n'empêchent pas le concours efficace vers le but commun. Nous +n'avions pas, avec le Roi, plus de difficulté qu'entre nous: sur tous +les points essentiels, il était d'accord avec le cabinet et lui portait +une confiance sans jalousie; aucun de nous n'avait, avec lui, la +situation exclusive ni l'humeur rude de M. Casimir Périer; et pourtant +nous étions tranquilles sur l'efficacité et la dignité de notre rôle +dans le gouvernement, bien sûrs que, lorsque nous aurions arrêté, entre +nous, un avis et une résolution, le Roi y accéderait, sauf quelqu'une de +ces occasions suprêmes où la royauté et ses ministres, en désaccord sur +une question capitale, ont droit et raison de se séparer. Mais aucune +occasion semblable n'était alors en perspective, même à l'horizon. + +C'était dans les chambres que résidaient, pour nous, la difficulté et +l'incertitude. Y trouverions-nous tout l'appui dont nous avions besoin +pour que notre politique fût efficace et parût, à l'Europe comme à la +France, assurée d'un peu d'avenir? Je regrette d'avoir à me servir de +mots que des souvenirs ou des préjugés historiques ont rendus suspects à +des hommes de bien et de sens, mais je ne saurais les éviter. Pour que, +sous le régime représentatif, le gouvernement acquière la régularité, +la force, la dignité et l'esprit de suite qui sont au nombre de ses +conditions les plus essentielles, il faut que les grands intérêts et les +grands principes qui sont en présence et en lutte soient représentés et +soutenus par des hommes qui en aient fait la cause et l'habitude de leur +vie: c'est-à-dire pour appeler les choses par leur nom, qu'il faut des +partis, de grands partis, avoués, disciplinés et fidèles, qui, soit dans +le pouvoir, soit dans l'opposition, s'appliquent à faire prévaloir les +principes et les intérêts qu'ils ont pris pour foi et pour drapeau. + +Ceci n'est point, comme on l'a dit souvent, une fantaisie de philosophe +ou un emprunt aux exemples de l'Angleterre; c'est la leçon de l'histoire +de tous les pays libres et le conseil du bon sens politique. On +demandait à l'un des députés les plus indépendants et les plus +intelligents de notre temps, à M. Dugas-Montbel, le traducteur d'Homère, +comment il faisait pour voter constamment avec nous: «Vous êtes donc +toujours de l'avis des ministres? lui disait-on.--Non, répondit-il; je +ne fais pas toujours ce que je veux; mais je fais toujours ce que j'ai +voulu.» Je ne connais pas de meilleure définition, ni de meilleure +raison des partis politiques dans le régime représentatif; ils sont un +principe d'ordre et de stabilité porté dans les régions les plus agitées +et les plus mobiles du gouvernement. + +Nous ne trouvions parmi nous, en 1832, point de partis semblables; ni +les traditions de notre histoire, ni l'organisation de notre société ne +nous les donnaient. Nous étions au début du régime représentatif, et +c'était au sein d'une société démocratique que nous avions à l'établir. +Nous ne méconnaissions nullement ces faits, et nous n'avions nulle +prétention d'introduire dans nos assemblées, avec toutes ses exigences +et ses habitudes, l'organisation des partis anciens et aristocratiques. +Mais nous étions en présence de deux opinions très-diverses sur le +caractère que devait prendre et la ligne de conduite que devait tenir +le gouvernement nouveau. La politique de résistance et la politique de +concession avaient eu, dès les premiers jours, leurs adhérents et leurs +adversaires. C'était là un fait actuel, national, incontestable, qui +devait naturellement enfanter, non pas des tories et des whigs anglais, +mais deux partis de gouvernement et d'opposition, très-modernes et +très-français l'un et l'autre, et très-différents de principes et de +tendances dans l'exercice ou la recherche du pouvoir. C'étaient là les +partis que, dans un intérêt public et permanent plus que dans notre +propre intérêt du jour, nous avions à coeur de constater et de former. + +Au moment même de la formation du cabinet, nous prîmes, sur la Chambre +des pairs, une de ces mesures qui restent pesantes, même quand elles +sont nécessaires. Depuis la double mutilation que lui avaient fait +subir, d'abord la révolution de 1830, puis l'abolition de l'hérédité, +cette chambre était languissante et comme dépeuplée. Elle n'offrait +plus, comme la Chambre des pairs de la Restauration, la réunion des +hommes les plus considérables et les plus éprouvés parmi les adhérents +du pouvoir établi. Nous essayâmes de lui rendre ce caractère et +l'autorité qui s'y attache. Une nomination de soixante pairs fit entrer +dans cette chambre des magistrats, des officiers généraux, des +membres de l'Institut, de grands propriétaires influents dans leurs +départements, de grands chefs d'industrie, d'anciens membres de la +Chambre des députés, et quelques administrateurs importants, tous hommes +dont les noms rappelaient ou de fortes situations sociales, ou de longs +services rendus à l'État. La simple inspection de ces noms prouvait que +nous n'avions point cherché, en les choisissant, des complaisants pour +nous-mêmes, mais d'honorables, solides et utiles appuis pour le régime +que nous avions à fonder. Restait l'inconvénient de ces promotions +nombreuses et soudaines jetées par la couronne dans l'un des grands +corps de l'État; mais c'était là une condition inévitable de l'oeuvre de +création trop complète à laquelle nous étions appelés. + +Avec la Chambre des députés, la difficulté était pour nous tout +autre. Nous avions là à conserver et à cimenter, pour la politique de +résistance, une majorité que, sous le ministère de M. Casimir Périer et +après l'insurrection des 5 et 6 juin, l'extrême péril avait ralliée, +mais dont les éléments étaient divers et mal unis. A l'ouverture de la +session de 1832, le vent du péril soufflait encore; les dissentiments +restaient couverts, le tiers-parti ne dressait pas encore son drapeau; +mais il était là, déjà visible et semant dans les rangs de la majorité +des germes d'humeur et de désunion. A mon avis, on a été tour à tour, +envers le tiers-parti, peu juste et trop peu sévère. C'était un +petit camp très-mêlé lui-même: d'honnêtes indécis et des intrigants +méticuleux; des esprits sages, mais timides et enclins à placer la +sagesse dans la fluctuation; des esprits vaniteux et prétentieux, sans +hardiesse ni puissance, mais exigeants et tracassiers; des coeurs droits +mais faibles; des amours-propres susceptibles et jaloux. Déposé dans un +petit nombre de personnes, ce levain dissolvant fermentait au sein de la +majorité et en troublait la cohésion. Le tiers-parti s'attribuait pour +représentant et pour chef l'un des hommes les plus importants de la +Chambre, M. Dupin; en quoi il avait tort, car M. Dupin ne se donne et +ne se lie jamais à personne, guère plus à ceux qui lui ressemblent qu'à +ceux dont il diffère; mais sans appartenir au tiers-parti, M. Dupin +avait, avec ses divers éléments, bons et mauvais, d'assez fortes +analogies; il leur plaisait et les servait même dans l'occasion, +quoiqu'ils se fussent grandement trompés s'ils avaient compté sur lui. + +Nous n'hésitâmes point; nous adoptâmes M. Dupin comme candidat du +gouvernement à la présidence de la Chambre, et nous fîmes à ses amis, +connus ou présumés, une large part dans les honneurs du bureau. Autant +nous étions décidés à pratiquer fermement la politique de résistance, +autant nous avions à coeur de ménager la majorité qui l'avait jusque-là +soutenue. Il ne faut pas voir les divisions qu'on ne veut pas aggraver. + +Notre prudence à cet égard ne tarda pas à être mise à l'épreuve. Dans +la discussion du budget de 1833, un membre de l'opposition proposa, par +voie d'amendement, «la révision générale des pensions accordées depuis +le 1er avril 1814 jusqu'au 29 juillet 1830, et la radiation de toutes +celles qui auraient été accordées pour services rendus en dehors des +armées nationales, ou pour services particuliers aux princes de la +branche aînée des Bourbons, enfin de toutes celles dont les titulaires +ne réunissaient pas toutes les conditions exigées par les lois +existantes.» C'était une violation formelle de l'article 60 de la +Charte de 1830 qui portait: «Les militaires en activité de service, les +officiers et soldats en retraite, les veuves, les officiers et soldats +pensionnés conserveront leurs grades, honneurs et pensions.» C'était de +plus la résurrection financière, pour ainsi dire, de la guerre civile, +de ses inimitiés, de ses vengeances, de ses classifications entre les +citoyens. La loi fondamentale et la politique repoussaient également cet +amendement. Le cabinet le combattit de tout son pouvoir. Deux membres +de la Chambre, investis de fonctions publiques, et qui n'étaient +pas habituellement engagés dans l'opposition, M. Dubois de Nantes, +inspecteur général de l'Université, et M. Baude, conseiller d'État, +l'appuyèrent chaudement. Après un vif débat, l'amendement fut rejeté; +et au moment où le président déclara le vote, quelques membres de la +majorité, ravis de la victoire, se levèrent en s'écriant: «_Vive la +Charte!»_ A ce cri, M. Dubois répondit par cette exclamation: «_Vivent +les traîtres! vivent les chouans_!» répétée aussitôt sur les bancs de +l'opposition. La séance fut levée au milieu d'un tumulte passionné. + +Le conseil se réunit dans la soirée; autant la majorité avait été +ferme, autant elle était irritée; elle demandait avec vivacité que le +gouvernement soutînt ceux qui le soutenaient et se séparât de ceux qui +l'attaquaient; la résistance à l'esprit de réaction révolutionnaire, +déjà si difficile, deviendrait impossible, disait-on, si cet esprit +était toléré dans nos propres rangs. La révocation de MM, Baude et +Dubois fut mise en délibération dans le conseil. J'avais des doutes sur +la convenance de la mesure. M. Dubois et M. Baude étaient des hommes +quelquefois peu conséquents dans leurs idées et d'un caractère +indépendant jusqu'à la susceptibilité fougueuse, mais étrangers à toute +intrigue, à toute manoeuvre intéressée, point engagés dans l'opposition +ni dans le tiers-parti, et qui avaient parlé et voté dans cette +circonstance avec peu de jugement politique, mais sans dessein prémédité +ni hostile contre la politique générale du cabinet. Ils avaient l'un +et l'autre, pendant la Restauration et dans les journées de juillet, +déployé un dévouement et un courage qui méritaient des égards. La +révocation de M. Dubois, comme inspecteur général des études, soulevait +d'ailleurs des questions délicates: jusqu'à quel point ses droits comme +membre de l'Université le suivaient-ils dans sa situation politique? +Pouvait-il être révoqué sans les formes prescrites par les décrets +constitutifs de l'Université? Je soumis au conseil ces considérations; +mais il y avait eu scandale et il y avait clameur; le conseil persista +à penser que les deux révocations étaient nécessaires. C'était à moi à +prononcer celle qui devait rencontrer les objections les plus vives: +je me déclarai prêt à faire ce que désiraient mes collègues et à en +accepter la responsabilité. J'écrivis, en rentrant chez moi, à M. +Dubois: «Je ne veux pas, monsieur, que vous appreniez par le _Moniteur_ +que vous avez cessé d'exercer les fonctions d'inspecteur général de +l'instruction publique. C'est avec un véritable regret que je me crois +obligé de vous les retirer. Je n'ai sans doute pas besoin de vous dire +les motifs qui m'y décident. Vous tenez avec raison à votre dignité +personnelle; vous comprendrez sans peine que le gouvernement aussi soit +attaché à la sienne et prenne soin de la maintenir.» + +Dès le lendemain, comme il était aisé de le prévoir, la mesure fut +violemment attaquée dans la Chambre. Plus violemment qu'habilement. Au +lieu de se borner à en contester l'équité et la convenance, on éleva +confusément des questions générales et des prétentions absolues; on posa +en principe que tout député fonctionnaire avait droit de voter selon +son opinion, et droit en même temps de conserver ses fonctions, sans +s'inquiéter de savoir si sa conscience et sa situation étaient d'accord, +et sans que le gouvernement, qu'il servait et attaquait à la fois, eût +droit de renoncer à ses services pour mettre fin au désordre intérieur +de ses attaques. En cela, disait-on, consistait essentiellement +l'indépendance du député fonctionnaire, et s'il n'était pas maître +d'attaquer sans risque ni sacrifice, comme député, le pouvoir qu'il +servait comme fonctionnaire, cette indépendance n'existait plus. C'était +me rendre la défense plus facile qu'elle n'eût dû l'être, car c'était +détruire à la fois l'harmonie du gouvernement, la responsabilité des +ministres et la probité politique des fonctionnaires. Je revendiquai ces +principes nécessaires de tout gouvernement régulier et libre; +j'établis que, dans l'instruction publique, les droits des fonctions +administratives n'étaient pas et ne pouvaient pas être les mêmes que +ceux des fonctions enseignantes; je distinguai l'opposition générale et +habituelle de la dissidence spéciale et accidentelle; et sur le terrain +où les adversaires du cabinet s'étaient placés, je réduisis le débat à +une question de bon sens et de loyauté, à la question de savoir si l'on +pouvait être à la fois dans la garnison de la place et dans l'armée des +assiégeants. Le succès ne pouvait guère me manquer; j'avais pour moi les +maximes constitutionnelles, les nécessités pratiques du gouvernement et +la passion comme la conviction de la majorité. Loin de compromettre le +cabinet, cette affaire, dans laquelle je persiste à penser que nous +avions un peu dépassé la mesure de l'intérêt politique et de l'équité +envers les personnes, le fortifia sensiblement en donnant satisfaction +et confiance à ses adhérents. + +En juin 1833, quand les deux sessions de 1832 et 1833, qui s'étaient +suivies à vingt-quatre heures d'intervalle, eurent atteint leur terme, +la situation du cabinet était bonne; il avait réussi au delà de +l'attente de ses amis et de la sienne propre. Aux premiers succès +qui avaient marqué son avènement, la fin de l'insurrection dans les +départements de l'Ouest et la prise d'Anvers, étaient venus se joindre +d'importants succès législatifs. M. Humann, en préparant, présentant, et +discutant coup sur coup les deux budgets de 1833 et 1834, avait mis fin +à la nécessité des crédits provisoires pour les dépenses publiques, +grief sans cesse répété des hommes d'ordre en matière de finances. Il +avait de plus, par une forte loi sur l'amortissement, réglé et affermi +cette base du crédit public. Le maréchal Soult et l'amiral Rigny avaient +présenté, sur l'état des officiers de terre et de mer, des lois qui, +sans compromettre l'autorité du Roi sur l'armée, donnaient aux droits +privés de solides garanties. Sur la proposition de l'amiral Rigny, +l'exercice des droits civils et politiques et le régime législatif dans +les colonies avaient été libéralement réglés, et tout en attribuant +aux colons une juste part d'influence, ces lois faisaient pressentir +l'abolition de l'esclavage. M. d'Argout avait proposé, sur +l'organisation et les attributions des conseils départementaux et +municipaux, et sur l'expropriation en matière d'utilité publique, +plusieurs lois qui associaient sincèrement le contrôle du principe +électif et du jury à l'action du pouvoir central, et qui donnaient +aux intérêts privés d'efficaces garanties. Un projet complet sur la +responsabilité des ministres et des agents du pouvoir avait été proposé +par M. Barthe. M. Thiers avait demandé, obtenu et commencé sur-le-champ +un grand ensemble de travaux publics. J'avais fondé l'instruction +primaire en y introduisant le principe de la liberté. Sur ces quinze +propositions législatives, dont quatre satisfaisaient aux promesses de +l'article 68 de la Charte, neuf avaient été votées et étaient devenues +des lois de l'État; les autres étaient prêtes pour la session prochaine. +Beaucoup d'autres travaux législatifs et d'ordonnances royales avaient +pourvu aux affaires courantes du pays. L'activité du cabinet, dans ses +rapports avec les Chambres, avait été féconde et efficace. Il avait +honorablement soutenu la lutte contre ses adversaires, et constamment +obtenu l'adhésion de la majorité. Aucun grand désordre extérieur n'avait +troublé la paix publique et la marche du gouvernement. + +Des esprits hardis, et parmi eux quelques-uns de mes amis particuliers, +pressaient le cabinet de mettre à profit une situation si favorable, de +dissoudre la Chambre des députés, et de faire ainsi consacrer son succès +par une Chambre nouvelle qui serait née sous son influence et aurait +en perspective cinq ans de durée: «Sur toute ma route, m'écrivait de +Toulouse M. de Rémusat, j'ai trouvé la dissolution à peu près acceptée, +comprise même. Sur toute ma route, j'ai constaté qu'elle réussirait. La +situation générale est au moins aussi bonne que nous le croyons à Paris. +Je suis même surpris de l'intelligence du pays. On y voit beaucoup plus +clair que je n'espérais. On jouit réellement de la tranquillité et de la +prospérité renaissantes. Pour le moment, il n'y a, je vous en réponds, +nul souci à prendre de satisfaire les imaginations et de captiver les +esprits. Le repos leur est une chose nouvelle qui leur suffit et leur +suffira jusqu'à la session.» Le cabinet n'avait pas tant de confiance et +ne partagea point cet avis; après en avoir attentivement délibéré, il +fit dire dans le _Moniteur_: «On a discuté depuis quelque temps la +question de la dissolution de la Chambre des députés. Beaucoup de +personnes ont paru croire que telle était l'intention du gouvernement; +ces bruits sont dénués de fondement. Le gouvernement n'a aucun motif +d'abréger la durée légale d'une Chambre qui a prêté à la monarchie et à +la Charte de 1830 un concours si loyal et si efficace.» + +On m'a souvent reproché de me préoccuper trop exclusivement de la +situation parlementaire et des dispositions de ce qu'on a appelé le pays +légal, et de tenir trop peu de compte de la situation nationale et des +dispositions du pays tout entier. Je dirai ailleurs ce que je pense de +ce reproche et des causes qui m'ont fait tomber dans cette faute, si en +effet j'y suis tombé. Quoi qu'il en soit, nous en étions fort loin en +1833, et notre sollicitude sur l'état général du pays fut l'un des +principaux motifs qui nous firent écarter l'idée de la dissolution. +Ni la majorité groupée autour de nous dans les Chambres, ni la paix +rétablie dans les rues ne nous faisaient illusion sur l'ardente +opiniâtreté des partis ennemis et sur les périls permanents qu'ils nous +préparaient. Après leur défaite dans l'Ouest et à Paris en 1832, les +républicains et les légitimistes avaient, pour un temps du moins, +renoncé à l'insurrection; elle leur donnait l'armée à combattre et +ralliait contre eux les diverses fractions du grand parti attaché au +régime nouveau. Mais ils avaient contre lui d'autres armes, les unes +plus cachées, les autres plus légales en apparence: à l'aide des +sociétés secrètes et de la presse périodique, ils pouvaient miner +l'édifice et entretenir sous ses fondements un foyer destructeur, en +attendant un jour propice pour rallumer l'incendie. Ce fut à ces deux +moyens d'attaque qu'ils eurent recours en 1833, et ils les exploitèrent +avec une audace et une persévérance qui, au milieu de nos succès +parlementaires, ne nous permettaient ni confiance, ni repos. + +Parmi les nombreuses sociétés secrètes nées ou renouvelées depuis 1830, +la principale, celle des _Amis du peuple,_ avait été dissoute en 1832 +par un arrêt de la Cour d'assises de Paris, mais d'une façon peu +décourageante, car le jury, en reconnaissant son existence, avait +déclaré ses membres non coupables, et la Cour avait à la fois interdit +leurs réunions et prononcé leur acquittement. Ses chefs se hâtèrent +de la ressusciter sous le nom déjà connu de _Société des droits de +l'homme._ Ils l'organisèrent en sections, formées chacune de vingt +membres et dirigées par un comité de onze directeurs. Le nombre des +sections s'éleva bientôt, dans Paris, à cent-soixante-deux. Le comité +central avait ainsi sous ses ordres environ 3,000 hommes, tête de +l'insurrection et colonne d'attaque quand le jour viendrait d'attaquer. +Une multitude d'autres associations, la _Société de propagande_, la +_Société des droits du peuple_, la _Société patriotique et populaire_, +l'_Union_, etc., étaient en rapports intimes avec la _Société des droits +de l'homme,_ dont le comité central pouvait dire, dans ce qu'il appelait +un _ordre du jour_ adressé à ses fidèles: «Le comité vous déclare que la +_Société des droits de l'homme_ peut dès à présent se considérer comme +une société mère de plus de trois cents associations qui se rallient, +sur tous les points de la France, aux mêmes principes et à la même +direction.» Ces principes n'étaient pas équivoques et les sociétés +secrètes ne pouvaient être taxées d'hypocrisie; elles proclamaient leur +dessein de renverser, non-seulement la monarchie de 1830, mais toute +monarchie, et de fonder sur leurs ruines la république: non pas une +république abstraite et nouvelle, organisée d'après les utopies +des philosophes ou les exemples des États-Unis d'Amérique, mais la +république une et indivisible, née en 1792, et que connaissait déjà la +France. Le comité central, ne voulant laisser à cet égard aucun doute, +publia un exposé de ses principes et des bases de la constitution +républicaine qu'il préparait: «Héritiers de la mission qu'avait +entreprise le génie de la Convention nationale, voulant que la société +soit ramenée vers son véritable but, voulant à la fois affranchir et +assurer sa marche, les républicains doivent, avant tout, chercher les +guides qui, en l'améliorant, l'empêcheront de s'égarer. C'est dans cet +esprit que, dès son origine, la _Société des droits de l'homme_ adopta, +comme expression de ses principes, la déclaration présentée à la +Convention nationale par le représentant du peuple Robespierre. Le +comité central s'est uni à cette adoption.» Le comité ne se bornait pas +aux principes; il adoptait avec la même ferveur les souvenirs pratiques +de 1793, les noms propres, les enseignes, les images; les sections de la +Société à Paris se faisaient gloire de se les approprier; quatre d'entre +elles portaient le nom de _Saint-Just;_ d'autres s'appelaient _Marat, +Babeuf, Robespierre, Couthon_, _Le 21 janvier, Guerre aux châteaux, +Abolition de la propriété mal acquise_, etc. En vain ces résurrections +répugnaient à quelques-uns des membres ou des patrons de ces sociétés; +en vain ils essayaient de refouler de tels noms dans le passé et +d'affranchir de leur contact la république future; leur voix se perdait +dans le tumulte; leurs réclamations étaient qualifiées de prétention +aristocratique ou de radotage girondin. C'était pitié de voir un +illustre et généreux vieillard, M. de La Fayette, et un jeune écrivain +d'un esprit et d'un caractère élevés, M. Armand Carrel, embarrassés à +désavouer timidement et sans succès des turpitudes atroces ou stupides +qu'ils auraient dû fouler aux pieds avec indignation et mépris. + +Là était peut-être, sinon le plus grave péril, du moins la circonstance +la plus aggravante des périls contre lesquels nous avions à lutter. +Quelque dangereux que soit le travail des démolisseurs d'États par les +conspirations et les insurrections populaires, s'ils ne rencontraient +point d'appui dans d'autres régions sociales et au sein des pouvoirs +publics, ils auraient peu de chances de succès. Il faut qu'il y ait des +mains tendues d'en haut à ceux qui s'agitent en bas; il faut que des +situations aristocratiques viennent en aide aux passions démocratiques, +que des sages prêtent leur crédit aux fous, que d'honnêtes gens couvrent +de leur bonne renommée les desseins pervers. Cet appui nécessaire +ne manquait point aux républicains acharnés et aux conspirateurs +anarchiques qui travaillaient à renverser la monarchie de 1830. Ils +avaient pour alliés permanents les conspirateurs légitimistes; et parmi +les anciens chefs libéraux, quelques-uns des plus considérables, devenus +hostiles à la monarchie nouvelle qu'ils accusaient de leurs mécomptes, +prêtaient à ses plus ardents ennemis un concours plus ou moins avoué; +tantôt ils s'engageaient eux-mêmes, sous le nom de _Société pour la +défense de la liberté de la presse, pour le soulagement des condamnés_, +ou tel autre, dans des associations publiques distinctes, par leur +objet légal, des sociétés secrètes, mais qui, en définitive, par la +fermentation qu'elles excitaient et les rapports qu'elles établissaient +entre les personnes, tendaient au même résultat; tantôt ils protégeaient +dans les Chambres, par leurs discours et leurs votes, les conspirateurs +compromis. D'autres membres de l'opposition, étrangers à toute menée +hostile, mais plus préoccupés de leur situation populaire que de leur +mission parlementaire, se conduisaient en toute occasion, envers les +meneurs les plus agressifs, avec les plus pusillanimes ménagements. +J'en témoignais un jour quelque surprise à l'un d'entre eux, banquier +considérable dont je connaissais les opinions très-monarchiques: «Que +voulez-vous? me dit-il, vous autres, vous ne me ferez jamais de mal; +mais ces gens-là seront quelque jour les maîtres, et ils ont des amis +qui pourraient bien avoir la fantaisie de me prendre mon bien et de me +couper la tête; je ne veux pas me brouiller avec eux.» Par toutes ces +voies, les conspirateurs du dehors, les ennemis actifs de l'ordre établi +trouvaient dans les hautes régions sociales, et jusqu'au sein des grands +pouvoirs de l'État, des appuis qui leur donnaient une assurance et des +chances que, par eux-mêmes, ils n'auraient jamais possédées. + +Ils avaient dans les journaux des alliés bien plus ardents encore et +plus efficaces. C'est aujourd'hui un lieu commun de regarder la presse +périodique libre comme le principal péril des gouvernements, et je ne +crois pas qu'il y ait, dans ce qu'on a dit de la part qu'elle a plus +d'une fois prise à leur chute, beaucoup d'exagération. Mais je crois en +même temps qu'on s'est beaucoup trompé et qu'on se trompe encore sur +la conduite à tenir en face de cette puissance et sur les moyens de +résister à ses coups. Je ne reviens pas sur ce que j'en ai déjà dit; +je persiste à penser que, si la liberté de la presse est, pour les +gouvernements et les peuples libres, la plus rude des épreuves, c'est en +même temps, dans nos sociétés modernes, une épreuve inévitable, et qu'il +n'y a qu'une façon de vivre honorablement avec une telle compagne, c'est +de l'accepter franchement sans la traiter complaisamment. Pour garder +cette difficile situation, de justes lois répressives, très-nécessaires, +sont insuffisantes; il faut encore deux conditions trop souvent +méconnues ou négligées, car il y a ici une question de conduite et de +caractère qu'aucune législation ne saurait résoudre. + +Il faut d'abord que le pouvoir et ses amis n'hésitent pas à se servir +eux-mêmes de la liberté de la presse, à s'en servir habituellement, +énergiquement, à soutenir cette lutte comme des champions dans une +arène, non comme des accusés sur leur banc. Un habile et honnête +journaliste écossais, M. Mac Laren, fondateur de l'un des journaux les +plus accrédités de son pays, _The Scotchman,_ vint en France pendant mon +administration; il s'étonnait que le gouvernement, dont il approuvait +et honorait la politique, n'eût pas, dans la presse périodique, un plus +grand nombre de partisans volontaires, et qu'une majorité parlementaire, +qui représentait si évidemment de grands principes et de grands intérêts +sociaux, ne créât pas elle-même, pour sa cause, de plus multipliés et +plus actifs organes. Il avait raison de s'étonner, et il touchait là à +l'une des faiblesses du parti conservateur en France; mais il ignorait +les causes qui, dans une certaine mesure, l'expliquent et l'excusent, +Dans les pays où, avec plus ou moins de liberté selon les temps, de +grands partis politiques se disputent depuis longtemps l'exercice du +pouvoir, ils ont senti la nécessité et pris l'habitude de s'expliquer et +de se défendre devant ce public où sont les juges qu'ils redoutent +et les alliés qu'ils recherchent. De là ces organes permanents et +indépendants, ces interprètes et ces avocats assidus, journaux, revues, +recueils, publications de toutes sortes, que de tels partis ont soin +d'instituer et de maintenir. Mais la France n'a jamais été un pays +de vrais partis politiques; jamais les grands intérêts et les grands +principes, divers ne s'y sont groupés, disciplinés et mis en présence +les uns des autres pour conquérir la prépondérance dans le gouvernement +du pays. La royauté, soutenue ou exploitée, servie ou entravée par les +diverses classes sociales, et, autour de la royauté et de ses plus +éminents serviteurs, un public sans organisation régulière, sans droits +reconnus, sans institutions efficaces, libre pourtant d'esprit et de +parole, et mettant toute sa liberté à regarder, à critiquer, à fronder, +comme des spectateurs au théâtre, tel a été pendant des siècles, sauf +quelques circonstances passagères, le régime politique de la France. Les +partis capables de prétendre au pouvoir, et de concourir à ce dessein +devant le pays, ne se forment point à un tel régime; aussi, quand la +monarchie constitutionnelle a été établie en France, n'en a-t-elle point +trouvé qui fussent prêts à jouer le rôle auquel elle les appelait, à en +comprendre les devoirs, à en remplir les conditions, à en accepter les +combats. Les amis ne manquaient point au pouvoir; mais c'étaient des +amis aussi peu exercés au mouvement que peu dressés à la discipline +politique, point accoutumés à agir par eux-mêmes et à soutenir +spontanément, avec indépendance et pour leur propre compte, le +gouvernement qui soutenait leur cause. De là l'isolement, le +délaissement et par conséquent la faiblesse où s'est souvent trouvé le +pouvoir: «Je suis approuvé, disait avec un peu de tristesse et d'humeur +le roi Louis-Philippe, mais je ne suis pas défendu.» + +Il y avait, dans cette plainte, un peu d'injuste oubli; le gouvernement +du roi Louis-Philippe et le Roi lui-même n'ont pas manqué, dans la +presse périodique, d'habiles défenseurs; de 1830 à 1848, le _Journal +des Débats_ a soutenu la politique d'ordre légal et de résistance avec +autant de constance que de fermeté, d'esprit et de talent. Pour mon +compte, j'ai reçu de ce journal, sauf dans une circonstance dont je +parlerai à son temps, le plus décidé et le plus utile appui. J'ai +dit quelles furent d'abord mes relations avec ses deux principaux +propriétaires, MM. Bertin, surtout avec M. Bertin de Vaux. Après leur +mort, M. Armand Bertin, devenu rédacteur en chef du journal, et M. de +Sacy, son fidèle et infatigable compagnon, m'ont soutenu, durant tout +mon ministère, comme on soutient sa propre cause et ses meilleurs amis. +M. de Sacy a fait réimprimer naguère ses principaux articles de critique +philosophique, historique et littéraire pendant sa longue coopération au +journal qu'il dirige aujourd'hui; si, comme je l'espère, il recueille +aussi un jour ses principaux articles politiques, on verra que la +fermeté de sa foi monarchique et libérale et son actif dévouement à sa +foi n'ont pas été moindres que la judicieuse verve de son talent. On n'a +pas le droit de se dire délaissé quand on a de tels défenseurs. Mais il +n'en est pas moins vrai que, dans la lutte qu'il soutenait, le _Journal +des Débats_ était trop seul, et que le parti conservateur n'a pas su +se servir de la liberté de la presse, ni lancer dans cette arène assez +d'indépendants et hardis champions. + +Une autre condition n'est pas moins nécessaire pour que, dans un régime +de liberté, le pouvoir et la presse périodique vivent à côté l'un de +l'autre sans grand trouble pour l'État: il faut que le pouvoir s'arme +d'indifférence aussi bien que de hardiesse, et qu'en même temps que ses +partisans soutiennent résolument la lutte, il supporte tranquillement +les coups, sans beaucoup prétendre à les arrêter ni à les punir. Point +de langueur à combattre devant le public; point d'empressement à +poursuivre devant les tribunaux. Le plus illustre et le plus sensé +des chefs de gouvernement libre, Washington, a donné à cet égard des +exemples d'autant plus frappants qu'à lui-même sa sagesse lui coûtait +beaucoup; personne n'a été plus indigné des violences de la presse, ni +plus blessé de ses calomnies; personne n'en a plus vivement ressenti +le mal et reconnu le péril: «Si le mécontentement, la méfiance, +l'irritation, sont ainsi semés à pleines mains, écrivait-il au procureur +général Randolph; si le gouvernement et ses officiers ont incessamment +à subir les outrages des journaux, sans qu'on daigne seulement examiner +les faits et les motifs, je crains qu'il ne devienne impossible à aucun +homme sous le soleil de manier le gouvernail et de tenir ensemble les +pièces de la machine.» Et plus tard, à propos des attaques personnelles +dont il était l'objet: «Je ne croyais pas, je n'imaginais pas, jusqu'à +ces derniers temps, qu'il fût, je ne dis pas probable, mais possible, +que, pendant que je me livrais aux plus pénibles efforts pour établir +une politique nationale, une politique à nous, et pour préserver ce pays +des horreurs de la guerre, tous les actes de mon administration seraient +torturés, défigurés, de la façon à la fois la plus grossière et la +plus insidieuse, et en termes si exagérés, si indécents qu'à peine +pourrait-on les appliquer à un Néron, à un malfaiteur notoire ou même +à un filou vulgaire. Mais en voilà bien assez: j'ai déjà été trop loin +dans l'expression de mes sentiments.» Washington n'alla pas plus loin; +il attendit la justice de l'opinion sans réclamer celle des lois. Je +conviens que cette patience dédaigneuse lui était facile; sa politique +et sa personne étaient, il est vrai, indignement attaquées; mais les +attaques ne portaient guère au delà. Il en était bien autrement pour +nous en 1833: c'était à l'existence même du Gouvernement, bien plus, aux +bases fondamentales de la société elle-même que s'adressaient les coups +de la presse ennemie; tout nous poussait à les réprimer fortement, le +péril réel, la violation évidente des lois, les clameurs indignées des +amis de l'ordre, l'effroi que répandaient dans le public ces attaques +désordonnées, et le besoin d'intimider à leur tour ceux qui alarmaient +ainsi la société. Pressés par de si puissants motifs, nous nous +engageâmes dans une série de procès de presse qui étaient loin +d'atteindre tous les cas dignes de poursuite, ni de satisfaire aux +instances de nos amis, mais qui ramenaient sans cesse les mêmes +questions, les mêmes délits, les mêmes scènes, souvent les mêmes +accusés. Ce fût là, j'en suis convaincu, une faute inévitable peut-être +dans l'état des partis et des esprits; mais qui aggrava le mal que +nous voulions étouffer. La plupart de ces procès aboutirent à des +acquittements scandaleux qui révélaient la faiblesse des jurés, +quelquefois celle des juges, et qui redoublaient l'audace des +assaillants. Parmi les condamnations qui furent prononcées, plusieurs +manquaient d'équité, car elles frappaient plus sévèrement les +légitimistes que les républicains: triste symptôme d'une partialité +pusillanime, et source d'irritation dans le parti d'une inégale rigueur. +Les cours d'assises et les tribunaux devinrent des théâtres sur lesquels +les conspirateurs ne craignaient pas de paraître et se déployaient +plus encore qu'ils ne l'avaient fait dans leurs écrits. La rareté des +poursuites, au milieu du scandale des attaques, n'eût certainement pas +été sans inconvénients; elle eût surtout soulevé contre le pouvoir les +reproches et les plaintes de ses amis; mais bien expliquée, soit à la +tribune, soit dans les luttes mêmes des journaux, et présentée comme un +acte, non d'insouciance ou de crainte, mais de volonté et de prévoyance +politique, elle eût fini par être comprise, et; en tout case, ses +inconvénients auraient mieux valu que l'étalage continu des violences et +des insolences des factions à côté des faiblesses de la justice, et de +nouveaux prétextes incessamment fournis aux déclamations haineuses ou +calomnieuses, sans aucun sérieux effet de répression ni d'intimidation. + +De tous ces procès, j'en veux rappeler un seul, le plus éclatant, l'un +des plus provoqués par les faits, et aussi celui où la faute que je +signale apparut le plus évidemment. Depuis longtemps, la Chambre +des députés, le corps et les membres, étaient indignement outragés, +calomniés, vilipendés par les journaux républicains, surtout par la +_Tribune_, alors le plus audacieux et le plus cynique de tous. Un homme +d'esprit et de courage, qui a eu ce rare mérite et cet heureux privilège +que ses élans d'amour-propre et ses boutades de langage, ses colères +naïves et ses libres épigrammes, n'ont jamais altéré ni sa conduite ni +l'estime et l'affection de ses nombreux amis, M. Viennet proposa à la +Chambre de citer à la barre le journaliste et de réprimer de tels excès. +Après de longs débats et malgré l'abstention déclarée de la plupart des +membres de l'opposition, la Chambre adopta la proposition; le gérant de +_la Tribune_ fut mandé, et ses deux principaux rédacteurs, M. Godefroi +Cavaignac et M. Armand Marrast furent admis à le défendre. Ils s'en +acquittèrent tous deux en gens d'esprit et de talent; l'un avec l'âpre +et menaçant orgueil d'un fanatique héritier de la Convention et des +Jacobins; l'autre avec l'intarissable fiel d'un lettré vaniteux et +envieux, irrité de vivre dans une situation au-dessous de son esprit, et +qui s'en venge en exhalant ses prétentions et ses haines sous le voile +de ses idées. Nous vîmes là s'étaler fastueusement devant nous les +principes et les desseins du parti appelé sur la scène; la tyrannie de +la multitude apparut sous le nom de souveraineté du peuple; le mensonge +électoral fut décoré du titre de suffrage universel; l'écrasante unité +du pouvoir central fut intronisée comme symbole de l'unité nationale; +nous entendîmes célébrer la prétendue abolition de toutes les inégalités +de condition, l'impôt progressif, l'intervention législative pour +assurer et accélérer la division illimitée de la propriété, toutes les +idées, tous les sentiments, tous les rêves antisociaux et antilibéraux +qui, plus d'une fois déjà, ont perdu et déshonoré parmi nous le nom +même de la République, mais qui, en attendant le jour des mécomptes, +soulèvent contre l'ordre établi tant de passions et d'espérances, les +unes essentiellement mauvaises et illégitimes, les autres absurdes +et chimériques. La Chambre assista avec une dignité triste à cette +représentation du chaos intellectuel, prélude du chaos politique qu'on +ne lui pardonnait pas de repousser. Son président, M. Dupin, conduisit +convenablement cette scène, sans mollesse et sans rudesse, et en +maintenant le respect dû à la Chambre et aux lois, en même temps qu'il +respectait lui-même le droit de libre défense pour l'accusé. Le +gérant de la _Tribune_ fut condamné; mais MM. Cavaignac et Marrast se +retirèrent fiers et contents, pour leur parti comme pour eux-mêmes, des +satisfactions qu'ils avaient données à leurs adhérents et des peurs +qu'ils avaient faites à leurs ennemis. Il ne convient pas aux grands +pouvoirs publics de se montrer ainsi silencieusement aux prises avec +les docteurs de la révolte et de l'anarchie; c'est dans l'arène de la +liberté, et avec ses armes, que doivent se livrer de tels combats. + +En même temps que nous engagions ainsi quelquefois, contre l'esprit +révolutionnaire, des luttes peu opportunes et peu efficaces, nous lui +faisions quelquefois aussi, par nos actes ou par notre silence, de +fâcheuses concessions. Le dissentiment recommença entre les deux +Chambres sur l'abrogation de la loi relative au deuil du 21 janvier; +nous le laissâmes se rengager et se prolonger sans y prendre nous-mêmes, +dès le début, une attitude décidée et conforme au langage qu'avait +tenu le duc de Broglie en 1832, quand la Chambre des pairs avait eu +à délibérer pour la première fois sur cette proposition. M. Bavoux +renouvela à la Chambre des députés sa demande du rétablissement du +divorce; nous demeurâmes étrangers à la discussion de cette grave +question de morale sociale et de droit civil, et elle alla s'éteindre +dans la Chambre des pairs sans que le cabinet en eût dit son avis. Nous +gardâmes le même silence sur une autre grande question d'ordre civil et +politique, l'abolition des majorats, qui tient de si près à la portée du +droit de propriété et à la constitution de la famille. Nous nous crûmes +obligés de présenter le projet de loi provoqué par des pétitions en 1831 +pour donner des pensions aux survivants d'entre les vainqueurs de la +Bastille, et en nous y associant, nous nous dispensâmes d'exprimer, à ce +sujet, les réserves que tout gouvernement se doit à lui-même quand il +s'agit d'une insurrection populaire accompagnée de meurtres et de +scènes déplorables. Notre abstention dans ces diverses occasions était +peut-être nécessaire; nous avions, en pratiquant la politique d'ordre +et de résistance, tant de luttes à soutenir, tant de graves questions à +décider nous-mêmes, que nous étions bien naturellement enclins à rester +en dehors de celles qui ne nous étaient pas absolument imposées, ou qui +pouvaient avoir, sans notre intervention, une bonne issue. Mais dans un +régime de liberté, il ne convient pas au pouvoir, et c'est pour lui une +triste apparence, de demeurer inerte au milieu des grands débats qui +s'élèvent autour de lui, et de souffrir qu'ils s'agitent entre ses +amis et ses adversaires sans y jouer lui-même le rôle et y exercer +l'influence qui lui appartiennent. Si ce n'est pas toujours un tort, +c'est toujours un affaiblissement. + +Malgré ces troubles et ces embarras, nous avions droit, en ouvrant +la session de 1834, de croire le pays et son gouvernement dans une +situation favorable; aucun grand désordre matériel n'avait éclaté et +porté l'alarme dans les intérêts privés: «Les voyageurs qui reviennent +de France, m'écrivait de Turin M. de Barante, disent merveilles de notre +prospérité, du calme de notre situation, de notre incroyable liberté +et de la patience habile du roi Louis-Philippe.» Les nombreuses et +importantes lois rendues dans la session précédente recevaient leur +régulière application, les travaux publics étaient en pleine activité; +les écoles primaires se multipliaient rapidement; l'élection plaçait +tranquillement, dans toute la France, à côté de l'administration active, +de nouveaux conseils de département, et d'arrondissement, patrons +éclairés des intérêts locaux, et qui apportaient au gouvernement et à +sa politique l'appui de leur indépendante adhésion. La vie politique se +déployait au sein de l'ordre, sinon bien assuré, du moins maintenu dans +le présent, et ce qui restait d'alarme excitait les courages au lieu de +les glacer: «La situation s'est améliorée, m'écrivait de Toulouse M. de +Rémusat, précisément parce qu'elle est moins sereine. Vous savez que je +ne crains rien tant qu'une sécurité exagérée qui ferait éclater toutes +les nuances, toutes les prétentions, toutes les vanités. Nous avons +toujours besoin d'un peu de danger pour être raisonnables. Par les mêmes +raisons, je ne me préoccupe pas trop de ces coalitions d'ouvriers. +Malgré bien des apparences, je ne crois pas cela grave encore. Nul +ne croit plus que moi que nous avons en France une maladie sociale +sérieuse, supérieure peut-être à tous les remèdes connus; mais elle +peut être encore palliée longtemps; ces troubles sont des symptômes +prématurés; ils ne peuvent que rallier et mettre sur ses gardes la +classe moyenne. On est ici très-préoccupé de ces sortes d'événements; +des gens qui ne s'inquiétaient pas jusqu'à présent commencent à +s'inquiéter et à voir ce qui nous crève les yeux, à vous et à moi, +depuis trois ans.» + +M. de Rémusat avait raison de croire que nous avons besoin d'un peu de +danger pour être raisonnables. Il en restait beaucoup dans la situation, +pas assez pourtant, c'est-à-dire pas assez de danger pressant et visible +pour maintenir unis les divers éléments du parti de l'ordre dans la +nouvelle monarchie. Dès les premières séances de la Chambre des députés, +dans la formation de son bureau, dans la composition et la discussion +de son adresse en réponse au discours du trône, la diversité de ces +éléments, sinon encore leur dissidence, s'empressa de se manifester. On +eut quelque peine à s'entendre pour le choix des vice-présidents et des +secrétaires de la Chambre, et le tiers-parti y eut une part plus large +que sa force réelle ne semblait le comporter. La première rédaction de +l'adresse, cette ébauche qui décide presque invinciblement de la couleur +du tableau, fut confiée à M. Étienne, écrivain-né du tiers-parti, esprit +mou et terne avec une clarté apparente et un agrément de mauvais aloi, +fin sans distinction, habile à laisser entendre sans dire et à nuire +sans frapper. L'adresse, pleine de déclarations générales en faveur de +l'ordre et contre toutes les factions, était d'ailleurs vague, presque +silencieuse sur la politique en vigueur, semée de conseils détournés et +d'espérances toutes portées sur l'avenir, comme s'il n'eût pas dû être +la continuation du présent. Aussi fut-elle, dans le débat, louée et +acceptée par les principaux orateurs de l'opposition, empressés à +signaler les symptômes et à développer les germes de division au sein de +la majorité. Le cabinet ne se laissa point attirer dans ce piége: sans +nous préoccuper de l'adresse, sans en rechercher les tendances cachées, +nous maintînmes fermement, contre des attaques ardentes quoique +vieillies, la politique que nous avions pratiquée et que nous entendions +poursuivre. Je persistai, comme je l'avais fait sous le ministère de +M. Casimir Périer, à la caractériser par son vrai nom, la résistance à +l'anarchie, et par son principe monarchique, le contrat du pays avec +un prince de la maison royale, étranger aux fautes comme aux fausses +maximes de ses aînés, et seul roi possible dans la crise que ces fautes +avaient fait éclater. Ce fut dans ce débat que se produisit en termes +formels le dissentiment tant de fois rappelé entre ma définition de +l'appel de M. le duc d'Orléans au trône en 1830, _parce que Bourbon_, +et celle de M. Dupin, _quoique Bourbon:_ dissentiment un peu puéril +en apparence, car les deux assertions étaient vraies; si M. le duc +d'Orléans n'eût pas été prince et Bourbon, personne n'eût pensé à lui; +et s'il eût été un autre Bourbon, un Bourbon engagé dans la cause de +l'ancien régime, le prince de Condé, par exemple, personne n'eût voulu +de lui. Mais malgré la vanité de son motif apparent, la dissidence était +sérieuse et caractérisait deux politiques très-diverses; où je voyais +un roi nécessaire et la charte maintenue en même temps que modifiée, M. +Dupin voyait «un roi élu et une charte faite par vous, disait-il à la +Chambre, et imposée par la nation à la royauté.» Je réclamais, au profit +de l'établissement de 1830, les traditions monarchiques; M. Dupin lui +donnait la révolution pour unique berceau. + +Si je m'arrête un moment sur ces querelles aujourd'hui si loin de nous, +c'est qu'elles expliquent les événements comme elles ont contribué à les +produire. Les idées premières qui s'établissent comme des maximes dans +l'esprit des hommes ont sur eux plus de puissance qu'ils ne le savent +eux-mêmes, et il y a des entraînements de logique comme de passion +auxquels ils n'échappent point. Je dirai sans réserve ma pensée: il y +avait dans l'esprit de M. Dupin, sur ce sujet, plus de confusion et +d'incohérence que de système clair et de parti pris; il n'était point et +n'a jamais été un révolutionnaire, ni en principes, ni en conduite; et +quand ils se sont violemment mis en scène, il les a plus d'une fois +résolument combattus; mais il n'attaquait le mal ni, dans sa source, ni +dans ses lointains progrès. Par imprévoyance ou par prudence, d'autres, +avec moins d'esprit et de talent, gardaient, envers les avant-coureurs, +volontaires ou involontaires, des tentatives révolutionnaires, les mêmes +ménagements, et m'en voulaient de signaler trop haut et trop longtemps +d'avance des périls qu'ils se flattaient de conjurer en n'en parlant +pas. J'ai cru bien souvent entendre résonner à mes oreilles les paroles +de Prusias à Nicomède: + +«Ah! ne me brouillez pas avec la république!» + +Et je n'avais rien de satisfaisant à y répondre, car, regardant de +nos jours et parmi nous la république comme le passe-port menteur +de l'anarchie, c'était précisément avec elle que j'avais à coeur de +brouiller mon temps et mon pays. + +Encore une fois l'esprit révolutionnaire se chargea de prouver lui-même +qu'on se trompait quand on espérait avec lui quelque accommodement. +Pendant que les mérites ou les torts de la politique de résistance +étaient débattus dans les Chambres, le parti anarchique (je ne veux pas +dire toujours le parti républicain, quoiqu'il se donnât constamment ce +nom) employait, pour la combattre et pour fomenter la révolte, ses plus +audacieux moyens. Une multitude de crieurs publics parcouraient les +rues, vendant ou distribuant aux passants toute sorte de pamphlets et +de petits écrits, inventions du jour ou réimpressions des plus mauvais +jours: le _Catéchisme républicain,_ le _Catéchisme des droits de l'homme +et du citoyen, OEuvres choisies de Maximilien Robespierre, Opinion de +Couthon, membre de la Convention nationale, sur le jugement de Louis +XVI_, le _Calendrier républicain_, avec un portrait de Robespierre +dans un soleil, et daté de l'an 42 de la république qui réclamait sa +légitimité, le _Pilori, à la potence les sergents de ville!_ etc. Le +contenu de ces écrits répondait à leurs titres: c'étaient tantôt la +provocation directe à l'insurrection, tantôt la déclamation furibonde +contre les rois, les nobles, les riches, toutes les autorités, toutes +les supériorités non élues, tantôt les calomnies et les injures les plus +grossières contre les dépositaires du pouvoir, depuis le plus élevé +jusqu'au plus humble. L'administration tenta de mettre fin à ce bruyant +désordre; elle fit arrêter quelques crieurs et les déféra aux tribunaux. +Les tribunaux, la Cour royale aussi bien que les juges de première +instance, déclarèrent qu'aux termes de la législation existante, et +pourvu que les crieurs eussent fait la déclaration préalable exigée par +la loi du 10 décembre 1830, c'était là une profession libre, à laquelle +aucun obstacle ne pouvait être apporté, et qui ne pouvait donner lieu +qu'à des poursuites pour délits de la presse, comme tout autre genre +d'ouvrages et tout autre mode de vente ou de distribution. Armé de cet +arrêt, le gérant d'un journal populaire, _le Bon sens,_ M. Rodde, se +rendit en blouse et en casquette, costume ordinaire des crieurs, sur la +place de la Bourse, et commença à distribuer un paquet d'imprimés: +«Je résisterai, avait-il dit d'avance, à toute tentative de saisie et +d'arrestation arbitraire; je repousserai la violence par la violence; +j'appelle à mon aide tous les citoyens qui croient encore que force doit +rester à la loi. Qu'on y prenne garde; la perturbation, s'il y en a, ne +viendra pas de mon fait; je suis sur le terrain de la légalité, et +j'ai le droit d'en appeler au courage des Français. J'ai le droit d'en +appeler _à l'insurrection;_ dans ce cas, elle sera, ou jamais non, le +plus saint des devoirs.» Le courage était facile; l'administration avait +annoncé qu'elle cesserait, contre les crieurs, toute poursuite jusqu'à +ce que la jurisprudence eût été définitivement fixée, soit par la Cour +de cassation, soit par la loi. La foule qui, à son arrivée, avait +entouré et fêté le crieur journaliste, se dispersa. Le mal était +flagrant, le scandale au comble, l'impuissance légale constatée; plus de +six millions d'exemplaires d'écrits incendiaires ou insensés avaient été +distribués dans l'espace de trois mois. Le cabinet présenta à la Chambre +des députés une loi nouvelle qui soumettait la profession de crieur, +vendeur ou distributeur d'écrits sur la voie publique à l'autorisation +et à la surveillance de l'autorité municipale. La discussion fut vive; +le ministre de l'intérieur, M. d'Argout, lut à la tribune plusieurs +passages des pamphlets distribués; la Chambre écoutait avec colère et +dégoût: «Assez! s'écria de sa place M. Dubois de Nantes, c'est une +honte!» Les défenseurs ne manquèrent pourtant pas aux crieurs; les +plus modérés réclamèrent la liberté de l'industrie, les plus violents +accusèrent la police de faire elle-même imprimer et distribuer les +pamphlets les plus choquants. La Chambre, à une forte majorité, adopta +la loi proposée; il se trouva pourtant 122 voix pour la repousser. +J'incline à croire que, dans ce nombre, plusieurs l'auraient votée s'ils +l'avaient crue en péril. Bien des gens se dispensent volontiers du +courage quand d'autres se chargent d'en avoir pour eux. + +Nulle illusion n'était plus possible; la situation redevenait ce qu'elle +avait été sous M. Casimir Périer; la lutte recommençait dans les rues; +c'était à la force matérielle que le parti révolutionnaire voulait de +nouveau en appeler. Plus irrité que découragé par ses défaites répétées, +son espérance n'avait pas plus fléchi que sa passion. L'esprit s'enivre +comme le corps; il y a des idées capiteuses qui, une fois entrées dans +l'intelligence, troublent la vue, enflamment le sang, tendent les +muscles, et précipitent les hommes vers l'objet auquel ils aspirent et +qu'ils se promettent, quels que soient pour l'atteindre, les périls à +courir, les attentats à commettre et les obstacles à surmonter. Au nom +de la souveraineté du peuple, les révolutionnaires se croyaient en +possession du droit et du nombre; le sens moral et le bon sens ainsi +aveuglés, ils avaient également foi dans leur cause et dans leur succès. +Le renversement par l'attaque à main armée était leur idée fixe et leur +incessant effort. Ils s'y préparèrent en 1833 avec un singulier mélange +d'audace publique et de menées obscures; grâce à la discipline de +diverses sociétés secrètes sous le comité central de la _Société +des droits de l'homme_, ils avaient partout des affiliés, des +correspondants, des agents perdus dans la foule et ardents à y recruter +des alliés. Dans les villes manufacturières, dans tous les grands +foyers de population et d'industrie, ils entraient en rapport avec les +confréries et les associations de secours mutuels des classes ouvrières, +fomentaient parmi elles les mécontentements et les coalitions que +suscitaient les langueurs du travail ou les questions de salaire, et les +attiraient, souvent contre leur instinct et leur gré, dans le camp de +la république, tantôt en leur dissimulant son approche, tantôt en leur +promettant, en son nom, des satisfactions et des prospérités que, pas +plus que tout autre régime, elle ne pouvait leur donner. Dans l'été +de 1833 aux jours anniversaires de la Révolution de juillet, le +parti s'était promis à Paris une occasion favorable et avait préparé +l'insurrection. Elle avorta, grâce aux mesures de l'autorité, et un peu +aussi par les dissentiments intérieurs du parti lui-même. Il avait dans +son sein quelques hommes, non pas républicains moins décidés que leurs +fougueux amis, mais moins dénués de prévoyance et de scrupule, qui +désapprouvaient les violences désordonnées, les appels à la force +matérielle, et s'efforçaient d'en retarder du moins l'explosion. Mais de +telles entraves sont promptement usées et brisées; quand on ne veut pas +être entraîné par les liens de parti, il faut les rompre nettement après +avoir vainement tenté de les employer à retenir ses associés; M. de la +Fayette et M. Armand Carrel ne prirent point cette résolution, et +plus puissants qu'eux, M. Godefroi Cavaignac et M. Armand Marrast +continuèrent à se prévaloir de leurs noms en méprisant leurs conseils. +Ils n'hésitaient pas davantage à compromettre leurs soldats que leurs +chefs; dès qu'ils recevaient, de leurs associés dans les départements, +des adhésions et des promesses de fidélité à tout événement, _la +Tribune_ les publiait avec un grand fracas d'éloges et d'espérances. Le +parti faisait ainsi acte, tantôt d'habileté souterraine, tantôt d'audace +éclatante, et exploitait tour à tour, au service de ses desseins, les +avantages du mystère et ceux de la publicité. + +Quand la loi sur les crieurs publics fut promulguée, on essaya d'en +repousser l'exécution: le comité protesta; des crieurs reparurent dans +les rues; ils furent arrêtés; ils résistèrent; des groupes tumultueux +se formèrent; les sergents de ville et quelques compagnies de gardes +nationaux et de soldats intervinrent; des luttes s'engagèrent; la +répression fut efficace; elle était nécessaire et légale; elle fut +peut-être quelquefois brutale. La sédition était flagrante: à Lyon, à +Marseille, à Saint-Étienne, elle éclatait comme à Paris; un agent de la +police municipale fut assassiné, un commissaire de police grièvement +blessé; les gouvernements n'ont pas à leur service des anges pour lutter +contre les démons. On fit grand bruit à la Chambre des députés de la +rudesse des agents pour pallier la violence des séditieux; mais cette +querelle tomba bientôt; de part et d'autre, on s'attendait à de plus +sérieux combats: déterminés à l'attaque, les républicains se mettaient +partout en armes; le cabinet résolut d'attaquer le mal dans sa racine; +huit jours après la promulgation de la loi sur les crieurs publics, la +loi sur les associations fut présentée. + +Je n'en veux nullement atténuer la portée et le caractère: elle +soumettait à la nécessité de l'autorisation du gouvernement, et d'une +autorisation toujours révocable, toutes les associations formées, +selon les termes du Code pénal, «pour s'occuper d'objets religieux, +littéraires, politiques ou autres.» Elle assurait, par la classification +des juridictions, par la prévoyance des récidives, et par la précision +plus que par la gravité des peines, l'efficacité de ses dispositions. Le +gouvernement qui la proposait n'avait, à coup sûr, nulle intention +de l'appliquer aux réunions étrangères à la politique, notamment aux +réunions religieuses; il s'en expliqua formellement dans les deux +Chambres; mais des explications parlementaires ne sont pas des +dispositions législatives; les paroles d'un ministre ne lient +passes successeurs; les réunions les plus innocentes comme les plus +séditieuses, la religion comme la conspiration, tombèrent sous la +nécessité de l'autorisation préalable; et n'eût-elle jamais apporté, en +fait, aux réunions non politiques, aucune entrave, la loi nouvelle n'en +eût pas moins été en principe une grave dérogation à la liberté, surtout +à la liberté religieuse. Elle maintenait, en le développant, le Code +pénal de l'Empire; elle est devenue la base de la législation de +l'Empire nouveau. C'était une loi de circonstance, nécessaire, j'en +demeure convaincu, et que les pouvoirs constitutionnels avaient +pleinement le droit de rendre, mais qui n'eût dû être présentée que +comme une loi d'exception et pour un temps limité. C'était là son vrai +caractère, et ainsi définie, elle n'eût eu à redouter aucune solide +objection. Mais le nom seul de loi d'exception était devenu si +impopulaire, il semblait si étroitement lié aux plus mauvais souvenirs +de la Révolution et de la Restauration, que personne, pas plus parmi les +amis du cabinet que parmi ses adversaires, n'en eût voulu prendre la +responsabilité; lorsque des amendements furent proposés dans ce sens, +ils furent presque universellement repoussés. On acceptait un mauvais +principe plutôt qu'une apparence décriée; on aimait mieux restreindre à +toujours les libertés publiques que les suspendre formellement, mais +à temps et en les reconnaissant. Ce n'est pas là l'unique occasion où +l'esprit public se soit montré si peu judicieux et si routinier dans ses +préoccupations, au grand dommage des intérêts permanents et des libertés +du pays. + +Pendant quinze jours, la Chambre discuta solennellement ce projet +de loi. Jamais peut-être toutes les opinions et toutes les nuances +d'opinion ne s'étaient manifestées avec tant de vérité. Les partisans +de la politique de résistance, convaincus qu'ils faisaient face à +une nécessité urgente et qu'ils remplissaient un devoir impérieux, +adhérèrent sans réserve à la loi proposée, et la défendirent aussi +énergiquement que les ministres eux-mêmes. Dans l'opposition, le gros du +parti, les hommes qui désiraient sincèrement le maintien du gouvernement +de 1830, étaient perplexes; ils sentaient le mal et ne voulaient pas +du remède; ils en proposèrent d'autres plus propres à calmer leur +perplexité qu'à guérir le mal; M. Bérenger de la Drôme et M. Odilon +Barrot furent les honorables et habiles organes de cette consciencieuse +et inefficace timidité. Dans l'un et l'autre camp, deux voix isolées +s'élevèrent, l'une pour combattre, l'autre pour appuyer le projet de +loi, mais par des considérations étrangères au tour général du débat: M. +Mauguin, avec l'adroite et quelquefois brillante faconde où se déployait +sa fatuité, reprit la querelle des premiers jours de 1830, de l'Hôtel +de ville contre la Chambre des députés, de M. Casimir Périer contre M. +Laffitte, imputant à la politique de résistance tous les maux, tous les +périls de la situation, et faisant appel à toutes les passions, à toutes +les routines révolutionnaires, tout en se donnant l'air de les désavouer +avec le dédain d'un politique consommé. M. Jouffroy admit le danger des +associations, sans le croire aussi grave, et l'utilité de la loi, sans +la croire aussi efficace que le pensaient ses défenseurs. C'était, +dit-il, à un mal plus profond que le pays était en proie et qu'il +fallait un plus puissant remède: depuis l'affaiblissement de la foi et +de la discipline chrétiennes, la France était travaillée d'un besoin +moral non satisfait, vraie cause du trouble social; et il appela, sur +ce point élevé de l'horizon, la sollicitude du pouvoir, tout en lui +donnant, dans des régions inférieures, l'appui qu'il demandait. +Étrangers aux deux camps en présence, mais spectateurs très-intéressés +des coups qu'ils se portaient, M. Berryer et M. Garnier-Pagès, l'un au +nom du droit monarchique, l'autre au nom du suffrage universel et de la +république, l'un avec son expansive éloquence, l'autre avec ses claires +réticences, se donnèrent le facile plaisir de dire au cabinet et à +l'opposition: «Vous traitez un mal incurable; vos remèdes sont iniques +et vains; résignez-vous à votre impuissance comme à vos périls.» La +Chambre écoutait tout le monde avec sympathie ou déplaisir selon que +ses sentiments étaient satisfaits ou heurtés, mais dans une complète +indépendance des orateurs; la gravité de la situation avait réglé +d'avance les opinions et les conduites; la fermeté des résolutions avait +même amorti les passions. La discussion, solide et brillante, ne fut ni +orageuse ni efficace; au bout de quinze jours, la Chambre, à une forte +majorité, vota le projet de loi comme elle l'aurait probablement voté +dès le premier jour, c'est-à-dire tel que l'avait présenté le cabinet +qui le porta immédiatement à la Chambre des pairs. + +Avant qu'il y subît l'épreuve d'un nouveau débat, un incident inattendu +vint altérer la composition du cabinet et ouvrir une série de fâcheuses +complications. Les décrets rendus à Berlin et à Milan par l'empereur +Napoléon, en 1806 et 1807, en représailles des ordres du conseil +britannique sur le commerce des neutres pendant la guerre, avaient amené +la saisie ou la destruction d'un grand nombre de navires américains. +Lorsqu'en 1810 de meilleures relations commencèrent à se rétablir +entre la France et l'Amérique, le gouvernement des États-Unis réclama +vivement, pour ses nationaux, des indemnités qu'il évaluait à environ +70 millions. En 1812, l'empereur Napoléon admit le principe de cette +réclamation, et elle fut alors l'objet de quatre rapports dont le +dernier proposait aux États-Unis une indemnité de 18 millions qu'ils +repoussèrent comme insuffisante. Les divers cabinets de la Restauration, +sans contester au fond le droit des réclamations américaines, en +éludèrent l'examen efficace, et le gouvernement de Juillet, à son +avénement, trouva la question pendante et pressante. Il tenait très +justement à conserver avec les États-Unis les meilleurs rapports; leurs +réclamations redevinrent l'objet d'un examen approfondi, et le 4 juillet +1831, sous le ministère de M. Casimir Périer, un traité signé par le +général Sébastiani régla à 25 millions l'indemnité due aux Américains, +en prélevant sur cette somme 1,500,000 francs pour satisfaire à diverses +réclamations de Français sur les États-Unis. Le gouvernement américain +conférait de plus, pour dix ans, aux vins de France, d'assez notables +avantages. Peu de mois après la formation du cabinet du 11 octobre 1832, +M. Humann proposa à la Chambre des députés les mesures financières +nécessaires pour l'exécution de ce traité. La session était trop avancée +pour que ce projet de loi pût être discuté; reproduit dans la courte +session de 1833, puis dans celle de 1834, il fut, le 10 mars, l'objet +d'un long rapport dans lequel M. Jay, au nom d'une commission unanime, +en proposa la complète adoption. Le débat fut, non pas violent, il n'y +avait nul prétexte à la violence, mais acharné. Je n'hésite pas à dire, +sur les cendres si froides de cette époque, que le duc de Broglie et +M. Duchâtel démontrèrent péremptoirement l'équité morale et la sagesse +politique de la transaction qui mettait fin, entre les deux pays, à une +vieille querelle de jour en jour plus envenimée. Le droit des gens et le +bon sens en prescrivaient également l'adoption. Mais c'était là une de +ces questions qui en contiennent une foule d'autres, petites, obscures, +chargées de détails et de chiffres où la subtilité des légistes et la +malice des opposants puisent aisément des armes. Ils ne s'y épargnèrent +pas: la discussion fut close précisément au moment où un incident mal +compris embarrassait la question principale, et l'article 1er, qui était +la loi même, fut rejeté à une majorité de huit voix. + +La Chambre ne s'attendait pas à ce résultat, et cherchait avec +inquiétude à se l'expliquer; on parlait d'intrigues, de divisions +sourdes dans le cabinet. Parmi ses fidèles amis, quelques-uns s'en +prenaient à M. Humann que les 25 millions à payer aux États-Unis +dérangeaient dans son budget, et qui avait, disait-on, laissé entrevoir +qu'il tenait peu à l'adoption du projet de loi. M. Humann était +incapable d'une telle déloyauté; mais il avait eu le tort de ne pas +prendre la parole dans le débat pour soutenir lui-même le projet qu'il +avait présenté; le silence, gardé par complaisance pour son propre +penchant, passe aisément pour trahison. D'autres accusaient le maréchal +Soult qu'on croyait hostile au duc de Broglie, par jalousie ou par +humeur, et on citait quelques-uns de ses amis particuliers qui avaient +voté, disait-on, contre le projet de loi. Quoi qu'il en fût, le duc de +Broglie, aussi fier que peu ambitieux, et décidé à ne pas accepter un +échec si personnel, alla sur-le-champ porter au Roi sa démission; le +général Sébastiani qui était rentré dans le conseil comme ministre sans +portefeuille, précisément à l'appui du traité qu'il avait signé, en fit +autant, et une brèche se trouva ouverte dans le cabinet. + +Il était urgent qu'elle fût fermée: dans les Chambres, le projet de +loi sur les associations était en suspens; au dehors, l'insurrection +grondait de toutes parts, n'attendant qu'une heure propice pour éclater. +Mon intimité avec le duc de Broglie ne me fit pas hésiter un instant; je +me déclarai prêt à rester dans l'arène pour soutenir la lutte, pourvu +qu'il fût non-seulement certain, mais évident, que la politique de +résistance n'était point compromise, et que le cabinet, affaibli dans sa +composition, ne l'était nullement dans ses résolutions. Je demandai en +même temps que le successeur du duc de Broglie fût l'un de ses amis, +bien connu pour tel, et décidé à suivre, dans les affaires extérieures, +la même ligne de conduite. L'amiral de Rigny répondait pleinement à +ces deux conditions, et prit en effet le portefeuille des affaires +étrangères en cédant celui de la marine à l'amiral Jacob. Le remaniement +alla plus loin: deux autres ministres, M. Barthe et M. d'Argout, +n'avaient certes point manqué, depuis la formation du cabinet, de +fidélité ni de courage; mais ils exerçaient dans les Chambres peu +d'influence, et ils y étaient plus attaqués que soutenus. Nous nous +concertâmes, M. Thiers et moi, pour qu'en sortant du cabinet +ils n'eussent pas lieu d'accuser la couronne ni leurs collègues +d'ingratitude, et pour proposer au Roi, à leur place, d'efficaces +successeurs. Le Roi agréa nos propositions; M. Thiers passa au +département de l'intérieur; M. Duchâtel, l'un de mes plus intimes amis, +et qui venait de défendre si fermement le traité américain, lui succéda +au ministère du commerce et des travaux publics; M. Persil, qui avait +fait ses preuves dans la pratique judiciaire comme dans la défense +parlementaire de la politique de résistance, devint garde des sceaux en +remplacement de M. Barthe, et quatre jours après la retraite du duc de +Broglie, le cabinet était reconstitué. + +Le jour même où il se réunit pour la première fois, le 5 avril, +l'insurrection républicaine éclatait à Lyon. Je dis l'insurrection +républicaine; tel fut en effet, dès son début, le caractère de la lutte +sanglante dont, en 1834, Lyon redevint le théâtre. En novembre 1831, +pendant le ministère de M. Casimir Périer, c'était la question +industrielle, la querelle des salaires et des tarifs obligatoires qui +avait suscité la sédition; la population ouvrière de Lyon s'était +soulevée pour ses propres affaires et sans complot politique; le parti +révolutionnaire avait fomenté le mouvement et s'était empressé de s'y +associer; mais la plupart des ouvriers lyonnais avaient hautement +protesté contre les desseins dont on voulait les faire les instruments. +J'ai déjà rappelé leurs démarches et leur langage à cette occasion. +Vaincus en 1831 dans leur cause personnelle, ils étaient restés tristes +et irrités. Le parti révolutionnaire se mit vivement à l'oeuvre pour +exploiter leurs ressentiments: en 1833, il avait à Lyon trois journaux, +le _Précurseur_, la _Glaneuse_ et _l'Écho de la fabrique_, divers de +nuance et de manière comme le _National_ et la _Tribune_ à Paris, mais +tous trois républicains, ennemis déclarés de la monarchie de 1830 +et ardents à la renverser. Les sociétés secrètes se développèrent +rapidement à Lyon, et entrèrent, avec les diverses associations +d'ouvriers, dans des rapports de jour en jour plus intimes; les +_Carbonari_ avaient là leur _Comité invisible_; la _Société des droits +de l'homme_ y fonda en octobre 1833 un comité central chargé de diriger, +dans la ville et dans les départements environnants, ses affaires et ses +affiliés. Les chefs du parti, entre autres M. Godefroi Cavaignac et M. +Garnier-Pagès, faisaient de temps en temps à Lyon des voyages, tantôt +pour encourager, tantôt pour contenir leur monde, toujours pour +organiser avec ensemble l'insurrection qui se préparait. Un coup de +main tenté, non pas à Lyon même, mais à ses portes et sur un territoire +étranger, devait donner le signal et le branle: les réfugiés italiens, +polonais et autres, qui vivaient en Suisse et en France dans le +voisinage de la Suisse, se disposaient à entrer en armes dans la Savoie, +et à susciter là un mouvement destiné, d'un côté à passer les Alpes pour +soulever l'Italie, de l'autre à repasser la frontière pour se +répandre en France. Le chef, ou pour mieux dire l'âme de l'Italie +révolutionnaire, M. Mazzini, était en Suisse, d'où il gouvernait +politiquement l'insurrection; le général Ramorino, qui s'était acquis en +Pologne quelque renom, devait la commander militairement. En 1833, par +de bonnes raisons ou sous des prétextes douteux, le général s'éloigna, +revint, hésita, traîna; le projet fut ajourné. Sur les instances +passionnées de M. Mazzini, on le reprit à la fin de janvier 1834, et il +fut convenu, entre les conspirateurs, qu'au moment où l'expédition se +mettrait en marche, les ouvriers de Lyon réclameraient une augmentation +de salaire, feraient suspendre le travail dans tous les ateliers si elle +leur était refusée, et livreraient ainsi au mouvement une population +oisive, irritée et souffrante. Vers le 10 février, les deux faits +s'accomplirent simultanément; les réfugiés entrèrent en Savoie; les +ouvriers lyonnais, de plein gré ou par menaces, arrêtèrent les travaux +de la fabrique. Mais à peine engagée, la tentative des réfugiés échoua +misérablement; conduits d'une façon inepte et ne trouvant en Savoie nul +appui, ils rentrèrent précipitamment en France et en Suisse; les soldats +se dispersèrent; les chefs retournèrent dans leur asile. Restés seuls +en scène, les ouvriers lyonnais étaient inquiets et divisés: «Ils ne +veulent pas travailler, écrivait l'un des meneurs, mais ils ne veulent +pas commencer. Ils disent que c'est aux républicains. Ils se trompent. +Au surplus, encore quelques jours, et le besoin les guidera où le +patriotisme et le devoir auraient dû déjà les conduire. Les groupes que +nous avons formés chantent la _Marseillaise_ sur la place des Terreaux. +Ils viennent d'être refoulés dans les rues adjacentes à la place de +l'Hôtel-de-Ville. Ils en finiront un jour.» Le jour n'était pas +encore venu. Beaucoup d'ouvriers voulaient reprendre les travaux. Ils +demandèrent au préfet de régler leur différend avec les fabricants; mais +le préfet de Lyon en 1834, M. de Gasparin, était un homme également +prudent, ferme et patient, aussi judicieux dans la pratique de +l'administration que bien instruit des principes de l'économie publique; +il répondit qu'il n'avait point à intervenir dans les rapports des +ouvriers avec les fabricants et qu'une liberté mutuelle y devait +présider; il maintint l'ordre en même temps que la liberté. A la fin de +février, les ouvriers se lassèrent d'une oisiveté aussi douloureuse que +vaine, et reprirent leurs travaux. A Lyon, la querelle industrielle +était ainsi apaisée. Mais la lutte politique devenait de plus en plus +ardente à Paris; la Chambre des députés discutait la loi sur les +associations; les républicains prirent là des flammes pour rallumer à +Lyon l'incendie. Ceux d'entre les ouvriers qui s'étaient engagés dans +la _Société des droits de l'homme_ propagèrent aisément, parmi leurs +camarades, l'irritation et la méfiance; les désordres recommencèrent. +Quelques meneurs avaient été arrêtés comme chefs de sédition et de +coalition. Ils comparurent le 5 avril devant le tribunal. Confiants dans +l'autorité morale de la justice et jaloux de sa dignité, le président et +le procureur du Roi avaient demandé la veille au préfet qu'aucune +force armée ne fût d'avance chargée de les protéger sur leurs sièges. +L'audience commencée, la foule se pressait dans la salle et sur la +place; un grand tumulte s'éleva; un témoin à charge fut insulté et +maltraité; le procureur du Roi, M. Chegaray, jeune, courageux et dévoué +à son devoir, se précipita pour le protéger, et fut insulté et maltraité +à son tour. Le président requit en hâte la force militaire; un piquet +d'infanterie arriva, peu nombreux et embarrassé dans ses mouvements: +«Pas de baïonnettes!» cria-t-on dans la foule, et des ouvriers +arrachaient amicalement les fusils aux mains des soldats qui les +défendaient mollement. L'audience fut levée et le procès remis au 9 +avril, au milieu de la joie bruyante des républicains qui se flattaient +d'avoir gagné la troupe et intimidé le pouvoir. + +Le 9 avril, dès que le jour parut, aucun doute ne fut plus possible; +Lyon était en proie, non à une agitation tumultueuse et confuse, mais à +un mouvement à la fois violent et régulier; évidemment les résolutions +étaient prises, les instructions données, les préparatifs accomplis, les +heures fixées. Le tribunal devait ouvrir son audience à onze heures; +jusqu'à ce moment, devant ses portes, la place Saint-Jean demeura vide +et solitaire; les insurgés voulaient paraître en masse et agir tout à +coup; les affiliés de la _Société des droits de l'homme_ attendaient, +réunis dans leurs sections. A onze heures et demie, l'audience ouverte, +une première bande arriva, puis d'autres; des barricades furent aussitôt +formées aux angles de la place; elles s'élevaient au même moment dans +tous les quartiers de la ville; une proclamation datée de la veille, +hautement républicaine et outrageusement violente contre le roi +Louis-Philippe et ses ministres, était partout répandue avec profusion. +L'attaque commença partout. Elle trouva partout les autorités, civiles +et militaires, prêtes aussi et attendant les premiers coups. De concert +avec le préfet et les magistrats municipaux, le général Aymard et les +généraux sous ses ordres avaient arrêté leur plan; dès le matin, les +troupes des diverses armes, pourvues de munitions et de vivres, avaient +occupé les postes qui leur étaient assignés: nulle apparence d'un +mouvement populaire et inopiné; c'était la guerre préméditée et +organisée par les prétendants républicains contre le gouvernement +établi. Elle ensanglanta et dévasta Lyon pendant cinq jours, soutenue +par les insurgés avec une audace inventive et un acharnement fanatique, +par l'autorité avec une fermeté patiente, par les troupes avec une +fidélité au drapeau et une vigueur qui, à la fin, n'étaient pas exemptes +de colère. Je n'ai garde d'en raconter ici les détails, ni de discuter +les accusations et les récriminations mutuelles des deux partis: toute +guerre, et la guerre civile plus que toute autre, abonde en actes de +violence et de clémence, de générosité et de barbarie, et en accidents +déplorables autant qu'inévitables. Je ne veux que marquer nettement +le caractère politique de la lutte engagée en 1834: la conspiration +révolutionnaire était générale et de longue haleine; pendant qu'elle +éclatait à Lyon, les républicains tentaient le même coup sur une +multitude d'autres points, à Saint-Étienne, à Vienne, à Grenoble, à +Châlons, à Auxerre, à Arbois, à Marseille, à Lunéville. Dans les rues de +Lyon, pendant le combat, des bulletins datés, comme les proclamations, +de l'an 42 de la république, répandaient incessamment, parmi les +insurgés, des nouvelles, presque toujours fausses, pour soutenir leur +courage: «A Vienne, disait l'un de ces bulletins (_22 germinal_, 11 +avril), la garde nationale est maîtresse de la ville; elle a arrêté +l'artillerie qui venait contre nous. Partout l'insurrection éclate. +Patience et courage! La garnison ne peut que s'affaiblir et se +démoraliser. Quand même elle conserverait ses positions, il suffit de +la tenir en échec jusqu'à l'arrivée de nos frères des départements.» La +garnison ne se démoralisa point; les frères des départements ne vinrent +point; le 13 avril au soir, dans tous les quartiers de la ville, +l'insurrection vaincue renonçait au combat; et l'autorité, partout +rétablie, s'étonnait de trouver, parmi les morts, les prisonniers et +les blessés apportés dans les hôpitaux, à peine un dixième d'ouvriers +appartenant aux fabriques de soieries, et six étrangers pour un +Lyonnais. + +Au premier bruit et dès la première heure de ces événements, nous ne +nous fîmes aucune illusion sur leur gravité. En même temps qu'elles +étendaient au loin leurs bras et suscitaient l'insurrection sur tant +de points divers, les sociétés républicaines se mettaient en mesure de +soutenir vigoureusement à Paris ces soulèvements épars. Loin de les +arrêter, leurs dissensions intérieures enflammaient leurs passions et +les poussaient aux grands coups. Un gentilhomme breton, neveu par sa +mère de La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de France, et qui +s'était fait lui-même dans l'armée, où il avait servi quinze ans, un +renom mérite de bravoure et de capacité hardie, M. de Kersausie, nature +à la fois fougueuse et opiniâtre, dominante et populaire, était devenu +carbonaro, républicain, membre du comité central de la _Société des +droits de l'homme_, et s'indignait de toute hésitation. Il organisa, +pour son compte et à part, sous le nom de _Société d'action_, une petite +association de douze cents hommes, choisis un à un, tous bien connus de +lui et le connaissant tous, aveuglément hardis et dociles, pleins de +foi dans leur chef et prêts à lui obéir, sans question ni délai. Ils +n'avaient entre eux nulle communication écrite, nulle réunion fixe; M. +de Kersausie leur indiquait à quels moments et sur quels points ils +devaient se rendre, isolément ou par petits groupes; il arrivait, +donnait en passant ses instructions, et allait à d'autres, comptant sur +le dévouement et promettant le succès. Depuis que les troubles avaient +éclaté à Lyon, il tenait ses fidèles en haleine, pressés d'agir et +n'attendant que son signal. A côté de cette organisation silencieuse, +les journaux républicains annonçaient à grand bruit la prétendue +victoire de l'insurrection lyonnaise: «Le peuple est resté maître du +terrain, disait la _Tribune;_ il a proclamé un gouvernement provisoire +et la République. Les troupes se sont peu à peu découragées; une trêve +de quelques heures a été demandée et obtenue par le général. Ces faits +sont immenses.» Les faits étaient faux, et, dans ses journaux comme +devant les Chambres, le cabinet les démentait hautement; mais là +où règne la passion la vérité ne détruit pas l'effet du mensonge; +évidemment les conspirateurs de Paris se disposaient à venir en aide à +ceux de Lyon; c'était notre devoir, même en doutant que nous y pussions +réussir, de tenter d'étouffer l'incendie dans son foyer; M. Thiers, +avec une hardiesse prévoyante, fit arrêter les chefs de la _Société des +droits de l'homme;_ MM. Godefroi Cavaignac et Kersausie échappèrent +seuls; mais le lendemain, M. de Kersausie, se promenant sur le boulevard +pour passer encore en revue ses séides disperses, fut reconnu, saisi et +emmené, malgré sa résistance et ses cris: «A moi, républicains!» qui ne +lui attirèrent aucun secours. Un second comité, désigné sur-le-champ par +la Société, fut également surpris et arrêté; les scellés furent mis +sur les presses de la _Tribune_; M. Thiers prenait l'initiative de ces +actes, et nous y engagions tous, avec lui, notre responsabilité; mais +nous ne nous dissimulions pas que de telles mesures, nécessaires pour +témoigner de la ferme résolution du pouvoir, et utiles pour porter +le trouble dans l'insurrection, ne suffiraient pas pour la prévenir. +Incertains encore de l'issue de la lutte engagée à Lyon et près +d'éclater à Paris, nous convînmes, M. Thiers et moi, que, si elle se +prolongeait, l'un de nous deux se rendrait, avec M. le duc d'Orléans, à +l'armée de Lyon, pour défendre la monarchie contre les révoltés du Midi, +tandis que l'autre, resté à Paris, veillerait à la sûreté du Roi et aux +soins généraux du gouvernement. Nous n'eûmes point à recourir à +ces résolutions extrêmes: le 13 avril arriva de Lyon une dépêche +télégraphique datée de la veille au soir, et portant: «Lyon est délivré; +les faubourgs occupés par les insurgés sont tombés en notre pouvoir; les +communications sont rétablies partout. Les malles-postes ont repris ce +soir leur service. Les anarchistes sont dans le plus grand désordre.» +Immédiatement, à deux heures de l'après-midi, un supplément du +_Moniteur_ répandit dans Paris ces nouvelles, en ajoutant: «A Paris, le +calme s'est maintenu. Les complices, les instigateurs des anarchistes +lyonnais méditaient de sinistres projets; ils ont été saisis en grand +nombre. L'autorité veille et les réprimera avec la plus grande énergie. +Le devoir du Gouvernement est d'avertir les insensés qui voudraient se +livrer à des désordres que des forces considérables sont préparées, et +que la répression sera aussi prompte que décisive.» C'était bien à des +insensés que le pouvoir adressait en vain ce loyal avertissement: les +hommes qui jusque-là s'étaient bornés à de sinistres menaces, attendant +de Lyon la victoire, cédèrent tout à coup, en apprenant la défaite, aux +emportements de la colère, au désir de la vengeance et à la honte de +n'avoir rien fait eux-mêmes pour la cause à laquelle leurs amis +venaient de se dévouer. Ce même jour 13 avril, à cinq heures du soir, +l'insurrection éclata dans Paris; de nombreuses barricades s'élevèrent +dans les rues les plus populeuses des deux rives de la Seine; les +cris _vivent les Lyonnais! vive la République!_ retentirent; un jeune +officier de la garde nationale, M. Baillot, qui portait un ordre à la +mairie du XIIe arrondissement, fut tué d'un coup de feu tiré par une +main cachée; le colonel de la 4e légion, M. Chapuis, et plusieurs +officiers furent frappés et grièvement blessés en approchant des +barricades. Ces attaques soudaines et obscures allumèrent, dès le +premier moment, la colère au sein de la lutte. Vivement pressés de +toutes parts, les insurgés furent bientôt contraints de se concentrer +dans ce même quartier Saint-Merry qui avait été, les 5 et 6 juin 1832, +le théâtre de leur résistance désespérée; la nuit était venue; les chefs +de la garde nationale et de l'armée résolurent d'attendre le jour pour +les forcer dans cette retraite. Vers minuit, le général Bugeaud sortit +pour aller prendre une position qu'il jugeait nécessaire d'occuper; +M. Thiers l'accompagna, voulant reconnaître par lui-même la portée du +combat et du péril. Ils cheminaient le long des maisons, à la tête d'une +petite colonne, sans autre clarté que celle des lumières placées sur +quelques fenêtres, et qui tombait sur les uniformes et les armes. +Un coup de feu, tiré par le soupirail d'une cave, frappa à mort un +capitaine de leur troupe; un autre coup blessa mortellement un jeune +auditeur au Conseil d'État, venu pour porter à M. Thiers un message. +A mesure qu'ils avançaient, de nouvelles victimes tombaient, et les +regards cherchaient en vain les meurtriers. La colère bouillonnait dans +le coeur des soldats. Dès que le jour parut, une attaque générale fut +dirigée contre les insurgés; ils se réfugiaient dans des rues étroites +et tortueuses, et là, embusqués derrière leurs barricades ou cachés +dans les maisons, ils faisaient feu sans être vus et s'échappaient sans +pouvoir être atteints. Dans la rue Transnonain, des soldats emportaient +sur un brancard leur capitaine blessé; plusieurs coups de feu, partis +d'une maison devant laquelle ils passaient, les assaillirent et tuèrent +leur capitaine entre leurs mains. Furieux, ils enfoncèrent les portes de +la maison, se précipitèrent à tous les étages, dans toutes les chambres, +et un massacre indistinct et cruel vengea aveuglément de sauvages +assassinats. Ces soldats appartenaient à la brigade du général Lascours, +l'un des officiers les plus équitables, les plus humains et les plus +libéraux de l'armée. Il n'était pas sur le lieu même au moment de cette +scène déplorable, et, lorsqu'il eut à s'en expliquer dans la Chambre des +pairs, où il siégeait, il le fit avec une fermeté sincère, défendant, +comme il le devait, ses soldats et l'armée, sans pallier ni excuser +leurs emportements: dans l'effervescence populaire et militaire, le +meurtre et la vengeance vont vite. Dès sept heures du matin, la lutte +avait cessé; on n'entendait plus que de rares coups de fusil, tirés dans +le lointain par des fugitifs; on ne rencontrait plus dans les rues que +des prisonniers emmenés par bandes. Ce même jour, dès que les Chambres +furent réunies, nous allâmes, l'amiral de Rigny à la Chambre des pairs +et moi à la Chambre des députés, annoncer qu'à Paris comme à Lyon +l'insurrection était vaincue. Les deux Chambres suspendirent à l'instant +leur séance, et se rendirent en corps auprès du Roi pour se féliciter +avec lui de la défaite de l'anarchie, car la tentative révolutionnaire +qui venait d'échouer n'eût amené, pour la France, point d'autre +résultat, et ne méritait pas un autre nom. + +Quand un gouvernement a été contraint de remporter de telles victoires, +c'est son devoir le plus impérieux de prendre sur-le-champ les mesures +qui peuvent en prévenir désormais la nécessité. La première, et +peut-être la plus urgente, était que de si déplorables événements, leurs +causes, leurs développements progressifs, le caractère et les vues de +leurs auteurs, fussent mis complétement à découvert; il fallait que, +devant le pays, le grand jour se levât sur la maladie révolutionnaire, +sur ses sources, ses symptômes, ses ravages et ses effets. Il fallait +aussi que les moyens matériels qui avaient servi à commettre ces +sanglants désordres fussent enlevés et interdits à ceux qui en avaient +fait ou qui voudraient en faire un si coupable emploi. Éclairer les +esprits et désarmer les bras, tels devaient être les premiers soins +du pouvoir et les premiers fruits du succès. Nous nous empressâmes de +satisfaire à cette double nécessité. Dès le lendemain, une ordonnance du +Roi déféra à la Cour des pairs le jugement de l'attentat général ou des +attentats qui venaient d'être commis contre la sûreté de l'État. C'était +à la fois la juridiction constitutionnelle et la seule capable de +porter la lumière dans ce vaste chaos de faits et d'acteurs, en plaçant +toujours l'équité à côté de la loi. Je dirai plus tard avec quelle +efficacité, malgré des obstacles inouïs, la Cour des pairs s'acquitta de +sa mission. Ce même jour, 15 avril, un projet de loi fut présenté à la +Chambre des députés pour régler à quelles conditions des armes et +des munitions de guerre pourraient être possédées, et quelles peines +encourraient ceux qui contreviendraient à ces dispositions, ou qui +feraient de ces moyens d'attaque un illégitime emploi. Complétée et +fortifiée par les deux Chambres, cette loi fut immédiatement promulguée, +et le jour même de sa promulgation, le 24 mai 1834, la Chambre des +députés, qui touchait au terme de ses pouvoirs, fut dissoute et la +réunion des colléges électoraux ordonnée. Il nous convenait, après une +telle lutte, de nous présenter devant le pays. + +Son jugement nous fut hautement favorable; les élections sanctionnèrent +la politique de résistance et sa victoire; l'opposition y perdit plus +du tiers de ses forces; le rétablissement de la confiance publique, +l'activité promptement renaissante des affaires, la satisfaction +générale qui se manifestait confirmèrent le suffrage du corps électoral, +et prouvèrent combien la masse de la population était étrangère aux +voeux et aux menées des factions: «Je suis content, m'écrivait de +Toulouse M. de Rémusat; je trouve la victoire au moins suffisante. Ce +n'est pas que l'état intérieur de la société me paraisse rassurant; +mais à cet égard, je n'attends de remède que du temps qui ramènera les +esprits, ou y produira des changements supérieurs à toute prévoyance. A +ne voir les choses qu'en politique pratique, je n'aurais pas voulu d'une +victoire plus complète; la nôtre doit donner lieu à deux tendances qu'à +mon avis il faut repousser également: la première, qui vous entraînerait +à une réaction sous prétexte d'achever votre ouvrage; la seconde qui +amènerait une dispersion générale par excès de sécurité. Ne prendre de +nouvelles mesures d'ordre que si de nouveaux événements les commandent, +ne revenir sur aucune des largesses, même abusives, qui pourraient avoir +été faites en matière de libertés publiques; à ces deux conditions, on +évitera les deux fautes que je redouterais beaucoup.» + +Le cabinet n'était enclin à commettre ni l'une ni l'autre: nous n'avions +nulle envie de provoquer de nouvelles luttes en aggravant la répression +victorieuse, ni de restreindre des libertés légales dont la présence +nous donnait dans le public une grande force morale, et dont l'appui ne +nous avait jamais manqué dans les jours de péril. Je répondis à M. de +Rémusat: «La victoire est grande en effet; mais la campagne prochaine +sera très-difficile. L'impression évidente ici est une détente générale; +chacun se croit et se croira libre de penser, de parler et d'agir comme +il lui plaira; chacun sera rendu à la pente de ses préjugés et de ses +prétentions personnelles. On répète de tous côtés, avec une complaisance +visible, que la situation est bien changée, que les choses et les +personnes prendront une face toute nouvelle, qu'il ne sera plus question +d'émeutes, de dangers imminents, de nécessités impérieuses. Il y a du +vrai en cela, mais pas tant qu'on le dit; les choses ne changent pas, +les dangers ne disparaissent pas ainsi en un clin d'oeil. Nous avons +fait un grand pas dans la voie de l'affermissement et de la sécurité; +mais nous y chancellerons encore plus d'une fois, et il faudra plus +d'une fois se rallier pour faire face à l'ennemi. Tenez pour certain que +longtemps encore nous aurons sur les bras assez de périls pour que la +fermeté et la discipline soient indispensables à tout ce monde si pressé +de se rassurer et de s'émanciper.» + +Nous étions sur le point de rencontrer des difficultés d'une autre sorte +que les insurrections et les complots, et presque aussi graves quoique +moins éclatantes. Tout nous indiquait que la Chambre nouvelle, +tranquille sur l'ordre public et la politique générale, serait, en +matière de finances, ombrageuse et exigeante; l'idée s'accréditait qu'au +sein de la paix européenne et après la défaite des factions, +l'armée pouvait être réduite, qu'elle coûtait trop cher, que, dans +l'administration de la guerre, de larges économies étaient possibles, et +devaient rendre possible la réduction de certains impôts: «Les finances, +m'écrivait aussi M. de Rémusat, seront une plus grande affaire que +jamais; on dit couramment que la question financière est désormais +toute la question politique.» Nous pressentions que, dans la session +prochaine, le tiers-parti chercherait et trouverait dans cette question +un moyen facile de popularité et d'attaque; la conversation de M. Dupin +disait d'avance quels seraient, à cet égard, quand il serait rentré au +fauteuil de la présidence, son attitude et son langage[12]. Le maréchal +Soult surtout était l'objet des plaintes et des méfiances; on le croyait +dépensier et désordonné, peu soucieux des votes des Chambres, trop +complaisant avec le Roi; et son administration plus active que +régulière, son goût pour des innovations souvent coûteuses et douteuses, +sa façon à la fois rude et confuse d'expliquer les affaires et +de repousser les attaques, fournissaient contre lui des armes et +refroidissaient envers lui beaucoup de fidèles amis du cabinet. Tel +était, sur son compte, l'état des esprits que, même hors de France, les +spectateurs attentifs en étaient frappés; M. de Barante m'écrivait de +Turin, le 5 juin 1834: «Le maréchal sera prochainement un grand sujet +d'embarras; je sais, parce qu'on me l'écrit, et sans qu'on me l'écrive, +que tant de dépenses est une chose odieuse au pays, et qu'elles ne +seront endurées que peu de temps encore. Et pourtant pouvons-nous nous +contenter d'un administrateur de l'armée? N'est-ce pas encore un chef de +l'armée qui est indispensable? A l'étranger, où l'on ne comprend rien +à la raison publique, à la force de l'opinion, le gouvernement paraît +reposer sur le maréchal. Je prévois sa chute, et elle me fait peur.» + +[Note 12: Dans le petit discours qu'il prononça, selon l'usage, en +prenant possession du fauteuil, le 9 août 1834, il s'exprima ainsi: + +«Ce qui devra surtout préoccuper vos esprits, c'est notre état +financier. Vainement la Chambre a proclamé, dans trois adresses +successives, «qu'il importait de travailler sans relâche à mettre les +dépenses en équilibre avec les revenus, et à renfermer avec sévérité les +ministres dans les allocations du budget.» (Adresses de 1832, 1833 et +1834.) Le contraire est toujours arrivé; les dépenses se sont de plus en +plus élevées au-dessus des recettes; les limites des crédits législatifs +ont été constamment dépassées. + +«Cependant, messieurs, la Chambre a l'initiative de l'impôt; elle fixe, +par ses allocations, la mesure des charges dont il sera permis de grever +le pays. Elle ne doit donc pas tolérer qu'on lui force la main après +coup, par l'allégation tardive qu'il faut bien que l'on paye ce qui, +quoique malgré elle, a été une fois dépensé. + +«Si la législation actuelle est insuffisante pour parer à cet abus, il +y faudra chercher un remède plus efficace; mais certainement la Chambre +doit porter sur ce point la plus sérieuse attention, à peine de voir +annuler la souveraineté qui lui appartient en fait de subsides, et de +déchoir, aux yeux de la nation, du rang qu'elle occupe et qu'elle doit +garder dans la constitution.»] + +Aux embarras qui nous attendaient, à cause de lui, dans les Chambres, le +maréchal Soult en ajoutait d'autres, au sein même du cabinet et dans ses +rapports soit avec le Roi, soit avec ses collègues. Nul homme ne m'a +offert un aussi frappant exemple de la diversité des qualités et des +procédés par lesquels le pouvoir s'acquiert et s'exerce dans la vie +militaire et dans la vie civile. Quand il avait affaire à ses compagnons +d'armes, généraux, officiers ou soldats, le maréchal Soult avait des +aperçus justes et fermes, des instincts puissants, des mouvements et des +mots heureux, qui lui donnaient une rare autorité. Le général Hulot, +qu'il avait fait mettre à la retraite, lui en témoignait à lui-même son +humeur avec une violence qui avait l'air d'une provocation personnelle: +«Vous n'y pensez pas, général, lui dit le maréchal, vous oubliez qu'il +y a quarante ans que je ne me bats plus qu'à coups de canon.» Un jour, +pendant que nous étions réunis en conseil au ministère de la guerre, il +fit appeler le colonel Simon Lorière pour l'envoyer en mission à Nantes; +ses instructions reçues, avec l'ordre de partir sur-le-champ, le colonel +se retira; mais, à peine hors du salon, il en rouvrit précipitamment la +porte en disant: «Monsieur le maréchal, où trouverai-je une voiture?--Me +prenez-vous pour un carrossier?» lui dit le maréchal en refermant +brusquement sur lui la porte. Ce mélange de hauteur et de rudesse, cette +brutalité spirituelle étaient familiers au duc de Dalmatie dans l'armée, +et lui réussissaient toujours. Mais quand il avait à traiter avec des +hommes politiques, très-différents de lui par l'origine, les idées, les +habitudes, et ses associés très-indépendants, ce grand chef militaire +perdait beaucoup de ses qualités et de ses avantages; il manquait de +tact, jugeait mal des situations ou des caractères, et déployait plus +d'activité tracassière et de ruse inquiète que de prompte et fine +sagacité. Il était méfiant, susceptible, bourru, et semblait vouloir se +venger, en se rendant incommode, de l'autorité qu'il n'avait pas. Il +y réussissait trop bien: nous supportions tous avec déplaisir ses +exigences, ses vacillations, les inégalités de son humeur; c'était un +grand ennui d'avoir à répondre devant les Chambres d'une administration +confuse, et qui se défendait mal elle-même; le Roi lui-même, qui tenait +fort au maréchal Soult, «car, disait-il, il me faut une grande épée,» +se montrait impatienté de ses caprices et las de continuels +raccommodements. + +Une question qui commençait alors à s'élever dans toute sa grandeur, la +question de l'Algérie, devint, pour cette mésintelligence intérieure du +cabinet, jusque-là contenue, une occasion d'éclater. Les affaires de la +France elle-même avaient été depuis 1830 si graves et si pressantes, que +le gouvernement n'avait guère donné à celles de l'Algérie que la part de +soin et de force absolument commandée par la nécessité. Bien décidé, par +honneur et par instinct, à ne point abandonner ce que la Restauration +avait conquis, il avait maintenu à Alger les troupes indispensables pour +résister aux efforts d'expulsion que tentaient sans cesse les Turcs +et les Arabes. Quatre commandants militaires, le général Clauzel, le +général Berthezène, le duc de Rovigo et le général Voirol, s'y étaient +succédé avec des conduites fort diverses et de continuelles alternatives +de succès et de revers. Par le seul fait de notre présence et des +nécessités ou des entraînements de la guerre, notre domination s'était +portée sur les principaux points de l'ancienne Régence; nous avions +pris l'attitude et commencé l'oeuvre de conquérants du pays; mais notre +possession était très-bornée, précaire, rudement contestée, également +incertaine quant à son étendue et quant au système d'établissement et +d'administration qui devait y être adopté. L'accroissement progressif +des dépenses et l'incertitude de plus en plus évidente du plan de +conduite ne tardèrent pas à exciter une vive sollicitude; en 1833, une +commission formée d'hommes considérables, pris dans les deux Chambres, +dans l'armée et dans la marine, fut chargée d'aller visiter l'Algérie et +d'étudier, sur place, ce qui s'y faisait, ce qui s'y devait faire, ce +qu'on en pouvait espérer, et par quels moyens. A son retour, une autre +grande commission, présidée par le duc Decazes, recueillit tous les +faits, les exposa, les discuta dans un long rapport qui devint public; +et à la fin d'avril 1834, un grand débat, élevé dans la Chambre des +députés à l'occasion du budget de la guerre, fit de la possession et +du mode de gouvernement de l'Algérie l'une des plus sérieuses +préoccupations des Chambres, et l'un des plus graves embarras du +cabinet. Deux idées se déployèrent dans ce débat: l'une, que l'Algérie +était, pour la France, un fardeau dont il serait sage de se décharger, +et qu'il fallait du moins atténuer autant qu'on le pourrait, en +attendant que l'expérience conseillât évidemment et que le sentiment +éclairé du pays permît de faire mieux; l'autre, que le gouvernement +purement militaire de l'Algérie était de tous le plus compromettant, le +plus entaché d'abus impossibles à prévenir, et qu'il fallait se hâter +de substituer aux généraux un chef civil, aux conquérants un +administrateur. M. Dupin et M. Passy surtout développèrent habilement +ces deux idées, et leurs raisonnements, leurs critiques du passé, +leurs prévisions de l'avenir, leurs inquiétudes, manifestées avec +une honorable indépendance des instincts populaires, laissèrent dans +beaucoup d'esprits, sur les divers bancs de la Chambre, une impression +profonde. + +Presque tout ce que disaient M. Dupin et M. Passy était vrai; mais ils +oubliaient d'autres vérités supérieures à celles dont ils se montraient +si préoccupés. Pour les peuples comme pour les individus, la grandeur +a ses conséquences et ses conditions auxquelles ils ne sauraient se +soustraire sans déchoir, et la Providence leur assigne, dans ses +desseins sur l'humanité, un rôle qu'ils sont tenus d'accomplir. Non que +les tentatives hardies ou les persévérances obstinées, dont l'occasion +se présente dans la vie d'une nation, lui soient toutes également +commandées; il en est beaucoup d'illégitimes et d'insensées auxquelles +elle doit et peut sans péril d'honneur se refuser. Quelles sont celles +qui portent un plus grand et plus impérieux caractère? C'est une +question d'instinct politique, et, si j'ose le dire, d'intuition humaine +dans l'ordre divin. La conservation de l'Algérie était, j'en suis +convaincu, après 1830, une nécessité de cette sorte: il y avait là, pour +la France, un cas de grandeur personnelle et un devoir envers l'avenir +du monde chrétien. Nous nous serions plus affaiblis et plus courbés à +rejeter le fardeau qu'à le porter. + +La conservation de l'Algérie une fois admise, le maintien du +gouvernement militaire y était aussi, en 1834, une nécessité, +non-seulement pour la sûreté de notre possession, mais même pour +son administration intérieure. Le pire mal dans un état naissant et +très-contesté, c'est l'incertitude et la discorde au sein du pouvoir. +Dompter et gouverner les Arabes était en Afrique notre première affaire, +bien autrement pressante et incessante que le soin d'administrer de +rares colons. L'unité, la promptitude et la discipline du régime +militaire y étaient indispensables. De graves abus entachaient ce +régime, et quelques soins que prît le pouvoir central pour les réprimer, +il ne pouvait se flatter de les supprimer absolument; mais la lutte et +l'affaiblissement mutuel de deux régimes incohérents eussent été bien +plus graves encore. C'est le devoir des gouvernements d'accepter, sans +cesser de les combattre, les inconvénients d'un choix nécessaire entre +des systèmes divers. On pouvait d'ailleurs espérer que beaucoup de nos +officiers, appliqués avec leur vive, ferme et sympathique intelligence +au gouvernement des Arabes, se formeraient promptement à cette nouvelle +mission. Déjà, en 1832, le capitaine Lamoricière, premier chef du +premier bureau arabe organisé par le général Trézel, alors chef +d'état-major de l'armée d'Afrique, était un bon exemple et un heureux +augure. On sait que, malgré quelques exceptions déplorables, cette +institution a tenu au delà de ce qu'on s'en était promis. + +Appelés à résoudre les deux questions ainsi posées quant à l'Algérie, +nous n'eûmes pas sur le maintien de notre établissement un moment +d'hésitation; le maréchal Soult déclara, au nom du conseil, que la +France garderait, en tout cas, sa conquête. Sur le mode de gouvernement +de l'Algérie, nous fûmes moins clairvoyants et moins fermes; les abus +du régime militaire avaient fait grand bruit; la Chambre des députés, +chagrine et indécise, avait réduit les fonds demandés pour la +colonisation; on espérait, d'une administration civile, moins de +violence en Afrique et plus de faveur en France; le duc Decazes venait +de présider, avec beaucoup d'activité et d'esprit pratique, la grande +commission dont le rapport avait mis les faits en lumière et nettement +posé les questions. Dans une réunion du cabinet, son nom fut proposé +pour le gouvernement de l'Algérie qu'il était temps, disions-nous, de +rendre civil pour redresser les griefs que le régime militaire avait +suscités, et pour écarter les obstacles que ces griefs nous suscitaient +dans les Chambres. Le maréchal Soult repoussa brusquement cette idée +comme une personnalité blessante, et soutint l'absolue nécessité d'un +gouverneur militaire. La discussion s'engagea, s'anima, se renouvela +dans plusieurs réunions successives. Le maréchal, plus entêté qu'habile +à défendre son avis, déclara avec humeur qu'il se retirerait du cabinet +plutôt que de céder à cet égard. Le ministre de la marine, l'amiral +Jacob, se récria avec une surprise inquiète: «Mais, monsieur le +maréchal, votre retraite serait la dissolution du cabinet; si vous étiez +mort, encore passe.» L'humeur du maréchal redoubla; nous étions, M. +Thiers et moi, et presque tous nos collègues avec nous, peu troublés +de sa menace; l'occasion nous paraissait bonne pour nous délivrer d'un +président devenu plus compromettant qu'utile, et que nous supportions +aussi impatiemment dans le conseil que nous étions, dans les Chambres, +embarrassés à le soutenir. Nous persistâmes à réclamer pour l'Algérie +un gouverneur civil, comme le maréchal à s'y refuser. La session +approchait; le cabinet ne pouvait s'y présenter dans cet état de +discorde inerte. Nous résolûmes d'y mettre un terme. A nos premières +ouvertures, le Roi fit beaucoup d'objections: «Prenez-garde, le maréchal +Soult est un gros personnage; je connais comme vous ses inconvénients, +mais c'est quelque chose que de les connaître; avec son successeur, s'il +accepte (c'était du maréchal Gérard qu'il s'agissait), vos embarras +seront autres, mais plus graves peut-être; vous perdrez au change.» +Notre parti était pris d'insister. Le Roi partit le 8 juillet pour le +château d'Eu; je l'y accompagnai, chargé par mes collègues de le décider +au changement, pendant que M. Thiers, plus lié qu'aucun de nous avec le +maréchal Gérard, déciderait celui-ci à l'acceptation. A peine arrivé +au château d'Eu, je reçus de M. Thiers cette lettre: «J'ai causé +très-longuement, et voici le résultat. On ne craint plus, comme il y a +deux mois, le fardeau des affaires; on craint la tribune; évidemment +c'est la crainte de quelqu'un qui songe à s'exécuter. J'ai dit +formellement que je parlais d'accord avec vous et Rigny, que nous +allions faire une démarche formelle à la première occasion, et on m'a +répondu: «Mais voyez, prenez garde; tâchez de vous entendre entre vous; +je crains un pareil fardeau.» Jamais on ne m'a dit non, ni oui, et ma +conviction, c'est qu'on céderait à la première attaque formelle du Roi. +Faites-lui bien sentir la nécessité de nous tirer d'un gâchis atroce +où nous perdons tous les jours quelque chose.» Le lendemain, M. Thiers +était moins confiant: «Mon convive d'avant-hier est retourné; sa femme, +effrayée pour sa santé, travaille sans relâche à nous l'enlever; il +recule, il recule à perte de vue, et je ne vois plus moyen de fonder sur +un terrain qui cède indéfiniment. Soyez donc moins insistant auprès du +Roi; ce serait lui donner une espérance trompeuse. Je pensais, avec nos +amis, à l'illustre personnage de Londres, quand est venue aujourd'hui +une dépêche télégraphique de Calais qui annonce la retraite de lord +Grey. Voilà un nouvel horizon. Ce sera peut-être une occasion de faire, +et plus probablement une occasion de ne rien faire du tout. Il faut +voir, et songer à exiger une concession du vieux maréchal.» Le jour +suivant, le maréchal Gérard se montrait plus près d'accepter: «On croit, +m'écrivait M. Thiers, que l'impossibilité d'avoir M. de Talleyrand, qui +est aujourd'hui indispensable à Londres, peut être un moyen sur mon +convive qui toujours s'est retranché sur la possibilité d'en avoir un +autre. Tous nos collègues, Rigny, Duchâtel, Persil, sont unanimes sur +l'impossibilité de marcher longtemps comme nous sommes.» + +Plus en effet l'incertitude se prolongeait, plus la difficulté du +_statu quo_ devenait grande. Le Roi le sentit, et tout en répétant ses +objections et ses pronostics, il prit son parti de presser lui-même +l'acceptation du maréchal Gérard. La distribution des récompenses, à la +suite de l'exposition des produits de l'industrie, le rappelait à Paris; +nous quittâmes le château d'Eu le 13 juillet, et le 18, le _Moniteur_ +annonça que la démission du maréchal Soult était acceptée, et que le +maréchal Gérard devenait ministre de la guerre et président du Conseil. + +Je raconte avec quelque détail cette crise ministérielle pour en +rétablir le vrai caractère. C'est le penchant des spectateurs de +chercher, dans de tels incidents, des motifs cachés, des vues +lointaines, des intrigues profondes, et d'attribuer les complications du +drame aux passions ou aux intérêts personnels des acteurs. On se plaît à +étaler ainsi, sous le manteau de l'histoire, des plans et des scènes de +tragédie ou de comédie savamment inventées. Plusieurs écrivains sont +tombés, à l'occasion du fait que je rappelle ici, dans cette sagacité +imaginaire et crédule; ils ont vu, dans la retraite du maréchal Soult +en 1834, le dénoûment d'une longue lutte entre les hommes d'épée et les +hommes de parole, le symptôme d'une rivalité déjà flagrante entre M. +Thiers et moi, le travail sourd d'ambitions impatientes, mais encore +obligées de marcher à leur but par des voies détournées. Je sais quelle +est la complication des mobiles qui déterminent la conduite des hommes, +et combien de sentiments confus, de désirs secrets, de velléités +flatteuses s'élèvent dans les coeurs à mesure que les événements se +développent et entr'ouvrent les perspectives de l'avenir. Mais dans +un régime de liberté et de publicité, ces causes occultes et purement +personnelles sont fort loin de jouer, dans la marche des affaires, le +grand rôle qu'on leur prête; et quand des hommes d'un esprit un peu +sensé sont engagés dans le gouvernement de leur pays, quelles que soient +leurs tentations et leurs faiblesses, c'est surtout par des nécessités +et des motifs publics qu'ils agissent. A l'éloignement du maréchal Soult +purent se mêler quelques-uns des instincts par lesquels on a voulu +l'expliquer; il se peut qu'il n'eût pas beaucoup de goût pour les +orateurs et les doctrinaires, et qu'à leur tour ils désirassent un chef +plus sympathique et plus sûr pour leurs idées et leur cause; il se peut +que M. Thiers lui préférât, comme président du conseil, le maréchal +Gérard dont la nuance politique se rapprochait de la sienne, et sur +lequel il pouvait se promettre une influence particulière; mais aucun de +ces motifs n'entra pour beaucoup dans l'éloignement du maréchal Soult, +et la mesure ne fut déterminée que par les causes purement politiques +que j'indiquais tout à l'heure. Ce fut de notre part une faute, et une +double faute: nous avions tort, en 1834, de vouloir un gouverneur civil +en Algérie; il s'en fallait bien que le jour en fût venu. Nous eûmes +tort de saisir cette occasion pour rompre avec le maréchal Soult et +l'écarter du cabinet; il nous causait des embarras parlementaires et +des ennuis personnels; mais il ne contrariait jamais et il servait bien +quelquefois notre politique générale. C'était à nous de donner aux +Chambres le conseil et l'exemple de le soutenir; et s'il devait tomber, +il valait mieux qu'il tombât devant un échec public que par un +mouvement intérieur. La retraite du duc de Broglie avait déjà été un +affaiblissement pour le cabinet; celle du duc de Dalmatie aggrava le +mal, et nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que la porte par +laquelle il était sorti restait une brèche ouverte à l'ennemi que nous +combattions. + +Dès que la session s'ouvrit, l'adresse proposée dans la nouvelle Chambre +des députés révéla le péril; elle fut l'oeuvre et la manoeuvre du +tiers-parti à qui l'avénement du maréchal Gérard donnait confiance et +espérance. L'oeuvre était équivoque et la manoeuvre sournoise, selon le +caractère et la coutume de leurs auteurs; le cabinet et la politique de +résistance n'étaient pas attaqués dans l'adresse, mais ils y étaient +encore moins soutenus; on se félicitait des victoires qui avaient +rétabli l'ordre, mais en se gardant bien de s'engager avec les +vainqueurs, et en laissant entrevoir le désir d'un autre drapeau. Les +hommes sont bien plus pressés de se délivrer de leurs alarmes que de +leurs périls; le tiers-parti voulait croire et persuader que la lutte +était définitivement close, et qu'il n'y avait plus à parler que de +conciliation et de paix. Ces faiblesses d'esprit et de coeur étaient +précisément ce que nous avions le plus à redouter, car elles nous +affaiblissaient et nous énervaient nous-mêmes en face d'ennemis ardents +et qui ne songeaient à rien moins qu'à désarmer. Quand l'adresse fut +discutée, quelques-uns de nos amis, entre autres le général Bugeaud et +M. Janvier, demandèrent qu'on sortît des équivoques, et que la Chambre +se prononçât nettement pour ou contre la politique bien connue du +cabinet. En dehors de la Chambre, notre plus ferme appui dans la presse, +le _Journal des Débats_, nous engageait à provoquer nous-mêmes cette +épreuve décisive. Je demandai des explications sur le paragraphe de +l'adresse qui semblait contenir, envers le cabinet, des insinuations +malveillantes. Le rédacteur, M. Étienne, s'en défendit, toujours +obscurément, mais de façon à donner à mon insistance, si elle se fût +prolongée, l'air d'un entêtement agressif et inutile. L'opposition +presque tout entière vota l'adresse en déclarant avec ironie qu'elle +n'en acceptait pas les commentaires, et le cabinet sortit affaibli de ce +débat qu'il eût certainement bien fait de transformer en combat sérieux, +car dès que l'adresse fut votée, non-seulement l'opposition, mais les +hommes mêmes qui avaient protesté contre toute intention hostile, la +présentèrent comme un échec grave pour le cabinet, échec qui prouvait +son peu de crédit dans la Chambre, et ne lui permettait pas de rester au +pouvoir. + +Éludée dans les Chambres, la question fut bientôt nettement posée dans +l'intérieur du cabinet. Depuis la défaite des insurrections de Lyon +et de Paris et la victoire des élections, on parlait d'une amnistie +générale. Le maréchal Gérard, en entrant dans le cabinet, n'en avait +point fait la condition de son acceptation, mais c'était son voeu et son +espoir. Ce vaillant homme, si ferme sur les champs de bataille, était +singulièrement timide et incertain dans l'arène politique, surtout quand +il fallait soutenir des luttes qui le troublaient dans ses amitiés ou +ses habitudes. Toujours prêt à risquer sa vie, il ne pouvait souffrir ce +qui la dérangeait. Sincèrement attaché à la monarchie nouvelle, il était +fort loin de se faire le patron des républicains ses ennemis; mais les +amis des républicains, leurs anciens associés, leurs apologistes plus ou +moins explicites l'entouraient et l'assiégeaient de leurs conseils, de +leurs inquiétudes, de leurs désirs. Ils lui représentaient le procès +engagé devant la Cour des pairs contre les insurgés vaincus comme +une entreprise impossible, qui amènerait des scènes déplorables, +de nouvelles violences, et finirait par un dénoûment funeste. La +perspective de ce procès pesait sur l'esprit du maréchal comme un +cauchemar dont l'amnistie seule pouvait le délivrer. Rien n'est plus +séduisant que la générosité venant en aide et servant de voile à la +faiblesse. Les grandes discordes civiles ne finissent que par des +amnisties, mais pourvu que l'amnistie arrive au moment où les discordes +sont près de finir, et qu'elle en scelle réellement la fin. Nous étions +fort loin de cette issue: non-seulement les conspirateurs vaincus ne +renonçaient point à leurs desseins et à leurs espérances, mais ils les +poursuivaient, ils les proclamaient avec la plus opiniâtre audace, aussi +arrogants, aussi menaçants du fond des prisons que dans leurs journaux, +et repoussant tout haut l'amnistie que dans leur coeur ils désiraient, +comme une délivrance pour eux-mêmes, et bien plus encore comme une +éclatante démonstration de la faiblesse et de la peur du gouvernement +qu'ils voulaient abattre. Nous avions, M. Thiers et moi, un profond +sentiment de cette situation, et nous regardions l'amnistie, mise à la +place du procès, comme un acte de lâcheté inintelligente et imprévoyante +qui redoublerait, parmi les ennemis de l'ordre établi, l'ardeur et la +confiance, en les glaçant chez ses défenseurs. Le Roi partageait notre +conviction. Nous nous refusâmes décidément à cette mesure quand le +maréchal Gérard en fit la demande formelle, et il se retira du cabinet +le 29 octobre 1834, plus satisfait, je crois, d'être affranchi de la +responsabilité qui eût accompagné l'adoption de sa proposition que fâché +de n'avoir pas réussi à la faire accepter. + +Il n'y a point de plus grande colère que celle qui naît d'un grand +mécompte. Dans les diverses régions de l'opposition, les espérances +étaient très-diverses; la retraite du maréchal Gérard les décevait +toutes, celles qui se promettaient la dislocation du cabinet comme +celles qui voulaient le renversement de la monarchie; les amours-propres +étaient aussi froissés que les convictions ardentes étaient irritées, +et le tiers-parti montrait autant d'humeur que les républicains de +violence. Évidemment la situation du cabinet allait être à la fois +aggravée et affaiblie. Après quelques tentatives pour lui chercher un +nouveau président, M. Thiers vint me trouver un matin, et nous tombâmes +d'accord que, pour nous, la meilleure conduite était de nous retirer +comme le maréchal Gérard, et de laisser le champ libre au tiers-parti. +S'il réussissait à former un ministère et à pratiquer sa politique, ce +serait la preuve que la nôtre n'était, pour le moment, plus de saison et +que notre retraite était opportune; s'il échouait, nous puiserions, +dans l'impuissance démontrée de nos adversaires, une force nouvelle. M. +Duchâtel, l'amiral Rigny et M. Humann furent pleinement de cet avis; M. +Persil et l'amiral Jacob seuls s'y refusèrent. Nous allâmes offrir au +Roi nos cinq démissions. Il s'en montra surpris et inquiet, mais pas +beaucoup; notre conduite et ses raisons n'avaient pas besoin de grande +insistance pour être comprises. On a dit qu'il n'y avait eu, dans cette +circonstance, qu'un jeu concerté entre le Roi et nous. C'est encore là +un exemple de cette prétendue sagacité qui se croit profonde quand elle +suppose partout des intrigues savantes et met de petits drames arrangés +à la place de la vérité. Il n'y a pas tant de préméditation dans les +affaires humaines, et leur cours est plus naturel que ne le croit le +vulgaire. Le Roi jugea comme nous de la situation, et prit sur-le-champ +son parti d'en courir, comme nous, les chances; il fit appeler le comte +Molé et le chargea de recomposer le cabinet. + +M. Molé était à la fois très-propre et très-embarrassé à remplir cette +mission; il n'avait, sur aucune question, ni pour ou contre aucune +personne, aucun engagement; il pouvait traiter avec le tiers-parti et +lui faire, pour s'assurer son alliance, certaines concessions. Mais +il avait trop d'esprit et de sens pour ne pas vouloir maintenir la +politique de résistance, et pour ne pas voir à quelles conditions +elle pouvait être maintenue. Au lieu de chercher à former un cabinet +réellement nouveau, il essaya de reconstituer, avec quelques +modifications, celui qui venait de se dissoudre, et dont les principaux +éléments lui semblaient indispensables. Nous trouvant décidés à ne pas +nous séparer les uns des autres, il renonça sur-le-champ à sa tentative, +et le Roi, par l'entremise assez étrange de M. Persil, resté garde +des sceaux, demanda aux meneurs mêmes du tiers-parti de former une +administration. + +Mais là aussi l'homme principal, M. Dupin, avait trop d'esprit, et +l'esprit trop attentif au soin de sa situation personnelle, pour +s'engager dans des combinaisons évidemment hasardeuses et faibles. Il +refusa de se donner lui-même et offrit son frère en gage de son appui. +Deux hommes de mérite, M. Passy et le général Bernard, consentirent à +entrer, sans lui, sous son drapeau. Deux absents, MM. Bresson et Sauzet, +furent désignés comme leurs collègues. Un vétéran du régime impérial, +le duc de Bassano, s'assit avec confiance au gouvernail de cette barque +légèrement montée. On raconte qu'il dit en acceptant: «Ce ministère sera +la Restauration de la révolution de Juillet.» Parole bien étourdie de +la part d'un vieux serviteur du pouvoir, et qui fut aussi vaine qu'elle +était étourdie; Au bout de trois jours, sans qu'aucun événement, aucun +obstacle, aucun débat leur en fît une nécessité, las du fardeau qu'ils +n'avaient pas encore porté, inquiets de leur situation auprès du Roi +comme dans les Chambres, et un peu troublés du sourire public à leur +aspect, les nouveaux ministres avaient donné leur démission; le Roi nous +avait rappelés en nous demandant, non sans sourire aussi, de reprendre +les affaires; et dix jours après sa retraite, l'ancien cabinet était +rétabli, avec l'amiral Duperré pour ministre de la marine et le maréchal +Mortier pour ministre de la guerre et président du conseil. + +Mais c'était là une de ces victoires qui enveniment la lutte plus +qu'elles ne fortifient les vainqueurs. De cette apparition fugitive du +tiers-parti dans le gouvernement, il resta des amours-propres blessés, +des prétentions excitées, des engagements précipités, des hommes +compromis les uns contre les autres au delà de leurs opinions réelles, +et de la part des diverses nuances de l'opposition, un redoublement +d'humeur et d'ardeur contre le ministère, suscité par le déplaisir que +leur causait leur propre impuissance à former un gouvernement. Ce +qu'on tenta alors, ce fut de nous attaquer en éludant les questions de +cabinet, et de nous affaiblir sans nous renverser. Nous n'eûmes garde +d'accepter une telle situation; après ces brusques mouvements de +retraite et de retour, nous avions besoin et hâte de mettre fin aux +obscurités parlementaires qui les avaient suscités, et d'amener la +Chambre des députés à se prononcer clairement pour ou contre la +politique que nous avions pratiquée et que nous entendions maintenir. +En décembre 1834, dès que la session fut rouverte, nous provoquâmes +nous-mêmes à ce sujet deux grands débats: l'un, à propos d'une demande +d'explications sur les dernières crises ministérielles; l'autre, sur +un crédit que le ministre de l'intérieur vint demander pour faire +construire au Luxembourg une salle où la Cour des pairs pût tenir ses +séances dans le grand procès qu'elle avait à juger. La question générale +de la politique de résistance remplit le premier de ces débats; le +second eut l'amnistie et la situation du moment pour objet. Dans le +premier, M. Dupin et M. Sauzet, l'un avec sa brusque adresse, l'autre +avec son abondante et ingénieuse éloquence, s'appliquèrent à dissuader +la Chambre de se prononcer comme nous le lui demandions; à les entendre, +elle ne devait s'engager dans aucun système de politique; elle était +le critique et le juge, non l'associé du pouvoir; ils s'efforçaient +d'émouvoir son indépendance comme d'inquiéter sa prudence. Le second +débat ne fut que la répétition assez froide de tout ce qui avait déjà +été dit pour ou contre l'amnistie. La Chambre ne se laissa ni séduire +par les raisonnements caressants qu'on lui adressait de la tribune, ni +intimider par les injures et les menaces qui l'assaillaient au +dehors; l'esprit de gouvernement et l'intelligence des conditions +du gouvernement libre pénétraient dans la majorité; elle se déclara +satisfaite des explications du cabinet sur le maintien de la politique +de résistance; elle vota les fonds demandés pour la construction de la +salle d'audience de la Cour des pairs. Nous sortîmes vainqueurs des deux +combats que nous avions engagés. + +Pendant ce temps, la Cour des pairs poursuivait, sans se soucier +des clameurs extérieures, l'instruction du grand procès que les +insurrections d'avril à Lyon, à Paris, à Saint-Étienne, à Lunéville, +etc., avaient amené devant elle. Dans les longues discordes civiles, un +moment arrive où elles sont sur leur déclin et pourtant toujours près +de recommencer; un jour plus serein se lève à l'horizon, et pourtant +l'orage bat et soulève encore les flots. Deux devoirs également +impérieux et difficiles pèsent alors sur le gouvernement; il faut que la +politique n'altère pas la justice et que la justice reprenne son empire +dans la politique; les tribunaux sont en même temps appelés à ne pas +permettre que les passions politiques influent sur leurs arrêts et à ne +pas souffrir que, devant les passions politiques, les lois demeurent +impuissantes. La société a un égal besoin que les tentatives +révolutionnaires soient efficacement punies et qu'elles ne le soient que +dans la mesure de la stricte et juste nécessité; il lui importe au +même degré que la crainte des lois rentre dans les âmes et que leurs +interprètes se montrent indépendants et calmes en les appliquant. La +Cour des pairs comprit et accomplit admirablement cette double mission. +Dès le début du procès, au milieu des emportements des prévenus et des +journaux du parti, elle s'appliqua à saisir et à mettre en lumière le +caractère général et les principaux auteurs du vaste complot qu'elle +avait à juger, en laissant tomber dans l'ombre les faits et les acteurs +secondaires. D'après le travail de sa commission d'instruction et du +rapporteur, M. Girod de l'Ain, la prévention était établie contre quatre +cent quarante individus. Le procureur général, M. Martin du Nord, dans +son acte d'accusation, réduisit ce nombre à trois cent dix-huit. La +Cour, après de longues délibérations, n'en mit en accusation que cent +soixante-quatre, dont quarante-trois contumaces. Quiconque prendrait +aujourd'hui la peine d'examiner en détail cette immense procédure +demeurerait convaincu qu'il était impossible d'apporter, dans la défense +de l'ordre public et dans l'application des lois, plus d'imperturbable +fermeté et d'intelligente équité. + +La crise semblait à son terme; la politique de résistance avait triomphé +et des embarras intérieurs du cabinet et des hostilités ouvertes ou +détournées qu'il rencontrait dans les Chambres. Nous l'avions fermement +soutenue. M. Thiers, dans cette lutte, ne s'était pas plus ménagé que +moi. Nous étions restés scrupuleusement fidèles à notre cause et à notre +alliance. Sur toutes les questions à l'ordre du jour, l'accord régnait +entre nous. Le maréchal Mortier occupait, avec une modestie loyale, le +poste d'honneur qu'il avait accepté par dévouement. A en croire les +apparences, ni au dehors, ni au dedans, rien ne menaçait plus le +cabinet. Pourtant il demeurait chancelant et précaire; les esprits +étaient encore pleins de ses récentes vicissitudes; ce qui a été +fortement secoué semble longtemps près de tomber. En passant, dans +l'espace de six mois, du maréchal Soult au maréchal Gérard et du +maréchal Gérard au maréchal Mortier, la présidence du Conseil avait été +prise de plus en plus pour une fiction, et plus la fiction devenait +apparente, plus l'opposition y trouvait une arme et nos amis un +embarras. Pratiquement, cette question avait moins d'importance qu'on ne +lui en attribuait; quand nous aurions eu le président du conseil le plus +réel et le plus efficace, notre politique et nos actes n'auraient pas +été autres qu'ils n'étaient alors; nous étions très-décidés, très-unis, +et fort en mesure de faire prévaloir nos idées aussi bien aux Tuileries +que dans les Chambres. Le Roi nous disait souvent à M. Thiers et à moi: +«Qu'avez-vous besoin d'un président du conseil? Est-ce que vous n'êtes +pas d'accord entre vous? Est-ce que je ne suis pas d'accord avec vous? +Vous avez la majorité dans les Chambres; vous y faites les affaires +comme vous l'entendez, et je trouve que vous les faites: bien; pourquoi +s'inquiéter d'autre chose?» Le Roi ne s'inquiétait pas toujours assez +des conséquences du régime représentatif et des sentiments qu'il +provoque soit dans les acteurs qui y jouent un rôle, soit dans le public +qui y assiste. De même que, sous ce régime, les intérêts et les opinions +politiques veulent se résumer dans des partis qui les expriment et les +soutiennent, de même les partis aspirent à se résumer dans des chefs qui +les représentent en les dirigeant. Les corps s'efforcent instinctivement +de produire leur tête; c'est pour eux un besoin d'amour-propre comme de +confiance, et tant que ce besoin n'est pas satisfait, ils se sentent +incomplets et mal assurés. Le parti de la politique de résistance avait +possédé dans M. Casimir Périer un chef qui le représentait dignement +et le servait efficacement; il aspirait à le retrouver; un président +nominal n'y suffisait point; et lorsqu'en cherchant un président réel, +les regards se portaient sur M. Thiers et sur moi, nous divisions, au +lieu de les rallier, les idées et les espérances. Aussi, bien que la +machine constitutionnelle marchât régulièrement et suffît chaque jour à +sa tâche, elle semblait manquer d'unité et d'avenir; on y sentait une +lacune; on y craignait un trouble intérieur. + +Divers incidents vinrent aggraver, soit pour le cabinet en général, +soit pour moi en particulier, les embarras et les faiblesses de cette +situation. + +En novembre 1834, au moment où le cabinet du tiers-parti apparaissait et +disparaissait en quelques jours, M. de Talleyrand, alors en congé dans +son château de Valençay, envoya au Roi sa démission de l'ambassade +d'Angleterre. Elle ne fut acceptée du Roi et publiée dans le _Moniteur_ +que le 8 janvier suivant; mais quand la lettre qui la contenait parut, +la retraite était accomplie depuis trois mois. M. de Talleyrand ne s'y +était pas décidé sans hésitation; il aimait les affaires et sa position +à Londres; mais, quoique son esprit demeurât remarquablement clairvoyant +et ferme, il ressentait l'affaiblissement de l'âge et cédait aisément +à la fatigue. Les fluctuations de la politique en France, nos crises +ministérielles répétées, l'aspect chancelant du pouvoir, même vainqueur, +les ténèbres qui s'en répandaient sur l'avenir, les doutes des +gouvernements européens, tout cet état de nos affaires altérait +profondément sa confiance dans sa situation et son goût pour sa mission. +En Angleterre, quoiqu'il fût toujours dans les meilleurs termes avec +lord Grey, ses rapports avec lord Palmerston étaient devenus moins +confiants et moins agréables. Au moment même où il venait de se décider +à la retraite, le cabinet whig tomba; les tories, avec le duc de +Wellington et sir Robert Peel pour chefs, furent appelés au pouvoir; +le duc de Wellington écrivit sur-le-champ à M. de Talleyrand pour le +presser avec instance de rester ambassadeur à Londres. M. de Talleyrand +persista dans sa résolution. En quittant son ambassade, il expliqua, +dans sa lettre au Roi, avec une rare fermeté de pensée et de langage, +pourquoi il l'avait acceptée en 1830, ce qu'il y avait fait dans +l'intérêt de la France et du Roi, et comment, ne s'y jugeant plus aussi +utile qu'il avait pu l'être, il demandait à s'en retirer. Mais les +explications ne changent point la physionomie et l'effet des actes; même +auprès de ceux qui étaient loin de la regretter, la retraite de M. de +Talleyrand fut considérée, au dehors surtout, comme un fâcheux symptôme +de l'état de notre gouvernement. Le général Sébastiani, qui lui succéda +dans l'ambassade de Londres, avait plus de capacité réelle que de renom +européen. Il y eut là, pour la politique française, une diminution +sensible de bonne apparence et d'autorité. + +Peu de mois avant que M. de Talleyrand se retirât des affaires, un autre +homme célèbre, bien différent et célèbre à de bien autres titres, M. de +La Fayette avait disparu de la scène du monde. Nulle vie n'avait été +plus exclusivement, plus passionnément politique que celle de M. de +La Fayette; nul homme n'avait plus constamment placé ses idées et ses +sentiments politiques au-dessus de toute autre préoccupation et de tout +autre intérêt. La politique fut complètement étrangère à sa mort. Malade +depuis trois semaines, il touchait à sa dernière heure; ses enfants et +sa famille entouraient seuls son lit; il ne parlait plus; on ne savait +pas s'il voyait encore. Son fils George s'aperçut que, d'une main +incertaine, il cherchait quelque chose sur sa poitrine; le fils vint +en aide à son père, et lui mit dans la main un médaillon que M. de La +Fayette portait toujours suspendu à son cou. M. de La Fayette le porta +à ses lèvres; ce fut son dernier mouvement. Ce médaillon contenait le +portrait et des cheveux de madame de La Fayette, sa femme, qu'il avait +perdue depuis vingt-sept ans. Ainsi, déjà séparé du monde entier, seul +avec la pensée et l'image de la compagne dévouée de sa vie, il mourut. +Quand il s'agit de ses obsèques, c'était un fait reconnu dans la famille +que M. de La Fayette voulait être enseveli dans le petit cimetière +adjoint au couvent de Picpus, à côté de madame de La Fayette, au milieu +des victimes de la Révolution, la plupart royalistes et aristocratiques, +dont les parents avaient fondé ce pieux établissement. Ce voeu du +vétéran de 1789 fut scrupuleusement respecté et accompli. Une foule +immense, troupes, gardes nationaux, peuple, accompagna son convoi à +travers les boulevards et les rues de Paris. Arrivée à la porte du +couvent de Picpus, cette foule s'arrêta; l'enceinte intérieure ne +pouvait admettre plus de deux ou trois cents personnes; la famille, les +proches parents, les autorités principales entrèrent seuls, traversèrent +silencieusement le couvent même, puis son modeste jardin, puis +pénétrèrent dans le cimetière. Là, aucune manifestation politique n'eut +lieu; aucun discours ne fut prononcé: la religion et les souvenirs +intimes de l'âme étaient seuls présents; la politique n'eut point de +place auprès du lit de mort ni du tombeau de l'homme dont elle avait +rempli et dominé la vie. + +Vers la même époque, une circonstance toute personnelle fut pour moi une +vraie peine. M. Royer-Collard, avec qui, depuis 1830, je continuais de +vivre en relation intime, désira et demanda, pour l'un de ses parents, +un avancement considérable dans la haute administration. J'en entretins +plusieurs fois mes collègues, qui ne pensèrent pas qu'une telle faveur +fût possible. Après l'avoir plusieurs fois réclamée, je ne crus pas +devoir prolonger mon insistance. J'offris à M. Royer-Collard des +compensations qui ne le satisfirent point; autant il recherchait peu le +pouvoir, autant il tenait à l'influence; quand il avait exprimé un voeu +ou entrepris de servir une cause, le succès devenait pour lui un besoin +passionné, et le mécompte lui semblait presque une offense. C'est +d'ailleurs pour les hommes, même pour les meilleurs, une épreuve +difficile de voir grandir sans leur concours, et dans une complète +indépendance, des renommées et des fortunes qu'ils ont vu naître +et longtemps soutenues. Je ne tardai pas à m'apercevoir que M. +Royer-Collard était profondément blessé de son échec: nous dînions un +jour ensemble; je ne sais plus quelle circonstance amena sur ses lèvres +les paroles de Bossuet, dans l'oraison funèbre de la princesse Palatine, +sur «l'illusion des amitiés de la terre qui s'en vont avec les années +et les intérêts;» il les prononça d'un accent plein d'amertume, et en +détournant vers moi ses regards. L'injustice était grande; mais la +passion ne se doute pas qu'elle est injuste. Quelques jours après, M. +Royer-Collard me témoigna formellement, par quelques lignes amères et +tristes, son désir de rompre nos anciennes relations. J'en fus plus +attristé que surpris; je connaissais cette nature ardemment susceptible +en qui ni la force de l'esprit, ni la gravité du caractère ne +surmontaient la domination orageuse des impressions. Je ne me sentais +aucun tort, et je comptais sur le temps pour rendre à l'équité son +empire. Je ne me trompais pas; la vérité et l'amitié rentrèrent dans +l'âme de M. Royer-Collard avant que sa mort vînt nous séparer; mais, +pendant quelques années, cette rupture avec un illustre et ancien ami +fut, pour moi, un chagrin de coeur et quelquefois un ennui de situation. + +Malgré nos succès dans les Chambres, nous ne nous sentions pas en ferme +possession de l'avenir, et, malgré sa modestie, le maréchal Mortier +souffrait de son insignifiance politique, de jour en jour plus visible +et plus commentée par l'opposition. Dans chaque occasion qui réveillait +en lui ce sentiment, il témoignait timidement son honnête déplaisir. +Quelques désordres eurent lieu dans l'École polytechnique, et firent +craindre la nécessité de mesures graves: le maréchal vint me trouver et +me demanda de prendre dans mon département cette grande école dont il ne +voulait plus avoir à répondre. Les raisons spécieuses ne manquaient +pas pour ce changement d'attributions: l'École polytechnique n'est pas +spécialement militaire; l'enseignement scientifique y est général, et +elle forme ses élèves pour d'importants services civils aussi bien que +pour les corps savants de l'armée. On sentait de plus la convenance d'y +fortifier les études littéraires et historiques, pour donner aux esprits +plus de variété, de souplesse et d'étendue. Je me refusai pourtant +expressément au désir du maréchal: au milieu de notre relâchement de +l'autorité et des moeurs, la discipline est, pour cette célèbre école, +une condition nécessaire d'ordre et de succès; elle doit surtout à ce +fort régime l'originalité et la permanence de son caractère, et ce +qu'elle pourrait gagner à la liberté de nos écoles purement civiles ne +vaudrait pas ce qu'elle courrait grand risque d'y perdre. Le duc de +Trévise renonça avec peine à une proposition qui l'eût déchargé, sur un +point du moins, d'une responsabilité qui troublait son repos. Il n'en +put supporter longtemps le fardeau, et, le 20 février 1835, donnant pour +raison l'état de sa santé, il apporta au Roi sa démission en termes si +positifs que ni le Roi, ni aucun de nous, ne put insister pour qu'il y +renonçât; et le cabinet se vit de nouveau condamné à la recherche d'un +président. + +Je pris à l'instant la résolution de ne plus accepter, dans ce poste, +aucune fiction, aucune vaine quoique brillante apparence, et de faire +tous mes efforts pour y porter le duc de Broglie, le seul alors, parmi +les défenseurs de la politique de résistance libérale, dont l'élévation +ne dût blesser aucun amour-propre, le seul aussi que les Chambres et le +public fussent disposés à regarder comme un chef sérieux du cabinet, et +dont on se promît, envers la couronne, une fermeté respectueuse, avec +ses collègues une dignité amicale. Je n'ignorais pas quels obstacles +je rencontrerais dans cette entreprise; mais je comptais, pour les +surmonter, sur ma persévérance tranquille et sur l'empire de la +nécessité. + +Le premier de ces obstacles était le Roi lui-même, ou du moins ce qu'on +disait de sa disposition plus encore que ce qu'elle était réellement. Le +roi Louis-Philippe n'était jamais sourd à la raison ni aveugle sur les +besoins de la situation; mais il est vrai qu'il avait pour le duc de +Broglie, comme ministre des affaires étrangères, plus d'estime et de +confiance que d'attrait. J'ai rarement rencontré deux hommes plus +divers, quoique animés du même dessein, et travaillant à la même oeuvre +par des procédés plus différents. A propos de je ne sais plus quel +projet de loi, une discussion s'éleva un jour dans le conseil sur le +sens et la portée du mot _droits_; le duc de Broglie affirmait les +droits naturels; le roi Louis-Philippe ne reconnaissait que des droits +légaux. Ils auraient pu discuter indéfiniment sans jamais parvenir à +s'entendre, tant le point de départ et le tour des esprits étaient +dissemblables. Ce n'est pas que le duc de Broglie soit un théoricien +obstiné, ni un caractère difficile; il comprend à merveille les +exigences pratiques des choses humaines, et sait s'y prêter avec une +modération large et prévoyante, mais il se préoccupe toujours des idées +générales auxquelles se rattachent les affaires qu'il traite, et trop +peu des personnes avec qui il les traite; il porte, dans l'examen des +questions et des moyens de les résoudre, plus d'habile invention et +de ménagement que dans ses rapports avec les hommes; et tout en +s'appliquant à donner aux intérêts divers les satisfactions qui leur +sont dues, il prend peu de soin pour plaire aux divers acteurs et pour +s'assurer leur adhésion facile ou leur concours. Le roi Louis-Philippe, +au contraire, vivement préoccupé des difficultés ou des embarras du +moment, et toujours pressé d'y échapper, mettait une grande importance +aux impressions quotidiennes des diplomates européens, et s'inquiétait +de l'humeur que la fierté ou la prévoyance lointaine du duc de Broglie +pouvaient leur donner. De là provenait surtout son peu de penchant à +lui remettre, avec la présidence du conseil, la direction des affaires +étrangères, quoiqu'il se confiât pleinement dans l'accord des intentions +et de la conduite générale du duc avec sa propre politique de paix et +d'ordre européen. + +Une circonstance particulière avait naguère aggravé à cet égard sa +disposition. Vers la fin de 1833, M. de Talleyrand, alors en congé +à Paris, dit au Roi que le cabinet anglais, préoccupé des affaires +d'Orient et d'Espagne, se montrait disposé à entrer, avec le +gouvernement français, dans une alliance défensive et formelle. Le Roi, +ardemment convaincu que l'alliance anglaise était le gage de la paix +européenne, accueillit sur-le-champ cette idée, en entretint vivement le +duc de Broglie, et le pressa d'en causer à fond avec M. de Talleyrand +et d'en poursuivre l'exécution. Plusieurs conversations, tantôt à deux, +tantôt à trois, eurent lieu en effet, à ce sujet, entre le Roi, son +ministre et son ambassadeur. Le duc de Broglie s'y montra peu enclin à +croire, soit à l'utilité, soit au succès d'une telle combinaison. A +son avis, autant il importait de vivre en très-bons rapports avec +l'Angleterre et de s'entendre avec elle, dans chaque occasion, sur les +grandes affaires européennes, autant il était dangereux de se lier à +elle par un lien général et permanent, qui ferait perdre à la France +l'indépendance dont elle avait besoin pour sa politique propre, sans lui +donner, contre les diverses chances de l'avenir européen, la sécurité +qu'on se promettait. Il doutait fort d'ailleurs que le cabinet anglais +fût sérieusement disposé à contracter l'alliance dont on parlait; il +voyait, dans tout ce qu'en rapportait M. de Talleyrand, des impressions +momentanées et le laisser-aller de la conversation plutôt que des +intentions efficaces et de véritables ouvertures. Ce qui le confirmait +dans son doute, c'est que M. de Talleyrand, tout en faisant valoir les +dispositions du cabinet anglais, ne paraissait pas empressé à entamer +lui-même, à ce sujet, une négociation positive, et demandait que le +duc de Broglie profitât de son intimité personnelle avec l'ambassadeur +d'Angleterre à Paris, lord Granville, pour mener à bien cette affaire. +Le duc de Broglie se refusa à cette façon de procéder qui eût placé sous +sa responsabilité directe une proposition dont le mérite et le succès +lui semblaient également douteux; mais, tout en persistant dans son +doute, il engagea M. de Talleyrand, qui était sur le point de retourner +à Londres, à sonder attentivement les dispositions d'abord de lord +Granville, ensuite du cabinet anglais, et à s'assurer qu'elles étaient +vraiment sérieuses. Il y aurait alors lieu d'examiner jusqu'à quel point +il convenait à la France de s'avancer dans cette voie; et quant au duc +de Broglie lui-même, sans prendre aucun engagement, il ne repoussait pas +formellement la combinaison dont il s'agissait, si elle devenait réelle +et bien garantie. Sur ces termes, M. de Talleyrand partit; arrivé à +Calais, et avant de s'embarquer, il écrivit au duc de Brolie pour +lui demander, sur cette perspective d'une alliance étroite avec +l'Angleterre, des instructions précises. Le duc de Broglie s'empressa de +lui répondre qu'il n'avait point d'autres instructions à lui donner que +les conversations qu'ils avaient déjà eues à ce sujet, soit ensemble, +soit avec le Roi; il le mit au courant de ce qu'il avait dit lui-même à +lord Granville sur le fond de la question, donnant à M. de Talleyrand +toute liberté de poursuivre à Londres les chances de son idée, mais sans +lui témoigner confiance dans le succès et sans lui rien prescrire qui +engageât l'avenir. Cette lettre reçue, M. de Talleyrand la garda pour +lui seul, ne fit à Londres aucune question, aucune démarche nouvelle, +et l'affaire en resta là, bornée aux idées vagues et aux conversations +vaines que je viens de rappeler. + +Aujourd'hui comme il y a vingt-cinq ans, je crois que le duc de Broglie +avait raison. Personne n'attache plus de prix que moi aux bons rapports +de la France et de l'Angleterre; personne n'honore plus la nation +anglaise, et n'est plus convaincu que la paix entre les deux États +et l'entente entre les deux gouvernements sont, pour nous, la bonne +politique; notre prospérité intérieure et notre influence dans le monde +y sont pareillement intéressées; toute rupture éclatante, toute guerre +avec l'Angleterre, dût-elle plaire aux passions nationales et nous +valoir d'abord de brillants succès, nous deviendrait tôt ou tard une +cause d'affaiblissement, et nous jetterait hors des voies de la grande +et vraie civilisation. Mais, pour que la bonne entente des deux peuples +et des deux gouvernements soit efficace et durable, il faut qu'elle soit +et demeure libre, que ni pour l'un ni pour l'autre, elle ne devienne une +chaîne, et qu'elle n'apporte aucune entrave permanente au développement +des diversités naturelles de leurs situations, de leurs caractères, de +leurs intérêts. Ils peuvent et doivent souvent s'unir dans telle ou +telle circonstance, pour obtenir tel ou tel résultat particulier; mais +toute assimilation générale de leur politique, toute union obligée et +indéfinie, loin d'assurer entre eux la paix, amènerait des complications +et des conflits. C'était là ce que prévoyait et voulait éviter le duc de +Broglie quand il repoussait l'idée d'une alliance générale offensive et +défensive. Mais le roi Louis-Philippe, trop dominé par ses impressions +ou ses désirs du moment, garda, de la résistance de son ministre dans +cette occasion, un fâcheux souvenir, et M. de Talleyrand, qui n'avait +trouvé dans sa proposition qu'un mécompte au lieu du succès personnel +qu'il s'en était promis, resta également peu favorable au duc de +Broglie, et plus disposé à l'écarter du ministère des affaires +étrangères qu'à l'y rappeler. + +Après la retraite du maréchal Mortier, et dans la vanité de nos premiers +essais pour lui trouver un successeur, nous avions tous donné au Roi +notre démission, et il avait à chercher, non-seulement un président du +Conseil, mais un cabinet nouveau. Il manda de Saint-Amand le maréchal +Soult, de Londres le général Sébastiani, appela M. Dupin, le maréchal +Gérard, tenta plusieurs combinaisons; aucune ne put aboutir. Tantôt le +futur chef appelé déclinait cet honneur, ne voulant pas courir la +chance d'un échec; tantôt, après l'avoir accepté, il ne trouvait pas de +collègues, ou n'en trouvait que d'évidemment insuffisants pour partager +avec lui le fardeau. Le maréchal Soult, qui ne demandait pas mieux que +de réussir, frappa à diverses portes, disant partout: «Les doctrinaires +ont si bien fait qu'il n'y a plus que moi de possible;» et rien ne +lui fut possible. Plus judicieux et plus dégagé de toute prévention +personnelle, car il était content de son poste de Londres, le général +Sébastiani disait: «C'est dommage; les doctrinaires ont du talent et du +courage; mais ils ne veulent pas que le Roi s'en serve.» J'allai le voir +un matin; la crise ministérielle durait déjà depuis dix ou douze jours; +il ne me parla que de l'Angleterre et de son dessein d'y retourner +promptement, quel que fût son déplaisir de voir et de laisser le Roi +dans l'embarras: «Il ne veut faire, et il a bien raison, ajouta-t-il, +qu'une combinaison forte et durable.» En le quittant, j'allai aux +Tuileries; je n'avais pas vu le Roi depuis plusieurs jours, ne voulant +ni le gêner dans sa recherche de nouveaux ministres, ni m'y associer; +«Sébastiani est arrivé, me dit-il en me voyant.--Je l'ai vu, Sire.--Et +que vous a-t-il dit?--Qu'il était venu pour peu de jours et qu'il ne +tarderait pas à repartir.--Oui, oui, il ne fera pas ici un long séjour;» +et laissant là brusquement Sébastiani: «Vous ai-je raconté ma dernière +conversation avec Dupin?--Non, Sire.--Eh bien! comme, grâce à vous, je +suis toujours dans l'embarras, j'ai fait venir Dupin; nous avons débattu +trois ou quatre combinaisons, toutes si difficiles qu'elles sont +impossibles; je lui ai dit enfin: «Faites-moi donc vous-même un +ministère; n'avez-vous dans votre monde personne à me donner?»--Ma foi! +non, m'a-t-il dit, et il m'a nommé quatre ou cinq personnes, Bignon, +Teste, Étienne, en ajoutant: «Nous n'irions pas trois mois avec +cela»--Mais, mon cher Dupin, ce que j'ai de mieux à faire, c'est donc +de garder ceux que j'ai?--Ma foi! oui, Sire, m'a-t-il dit, je crois que +c'est là ce qu'il y a de mieux, et je vous le conseille.» + +Le Roi s'interrompit un moment, et, me regardant avec un mélange +d'humeur et de bienveillance, il continua: «Le maréchal Soult arrive +demain pour le dîner; nous essayerons de nous entendre et de prendre un +parti; mais je ne veux pas recommencer l'aventure du mois de novembre +dernier; je ne veux pas d'un replâtrage, d'un fantôme de cabinet; je +veux un arrangement solide, sérieux, comme vous dites, messieurs les +doctrinaires, un cabinet qui inspire de la confiance par sa seule +composition et ses talents connus. J'essayerai avec le maréchal Soult; +si j'échoue, il faudra bien subir votre joug.--Ah! Sire, que le Roi me +permette de protester contre ce mot; nous disons franchement au Roi ce +qui nous paraît bon pour son service; nous ne pouvons le bien servir que +selon notre avis.--Allons, allons, reprit le Roi en riant, quand nous +ne sommes pas du même avis, et qu'il faut que j'adopte le vôtre, cela +ressemble bien à ce que je vous dis là.» Je le quittai, persuadé qu'au +fond du coeur il voyait déjà, dans le duc de Broglie, sa ressource +nécessaire, et que son parti était pris de l'accepter. + +La principale difficulté et la plus longue hésitation étaient ailleurs. +Il en coûtait à M. Thiers de voir le duc de Broglie, un doctrinaire et +mon intime ami, devenir ministre des affaires étrangères et président +du conseil. Non que les vues et les intentions politiques de M. Thiers +fussent, à cette époque, différentes des nôtres; sur toutes les grandes +questions, intérieures ou extérieures, nous avions été et nous étions +d'accord; mais il craignait que son influence, ou plutôt sa position +dans le cabinet ne fût et surtout ne parût affaiblie. C'est sa +disposition, et une disposition qui, à mon avis, l'a trompé plus d'une +fois, de n'avoir pas assez de confiance dans sa propre force, de ne pas +compter suffisamment sur lui-même et sur lui seul, et de faire, dans sa +conduite, une trop large part au désir d'éviter le mécontentement du +parti qui a été son berceau politique. Par sa raison et son goût, il est +homme d'ordre et de gouvernement, ce qu'on n'est guère dans les rangs +au milieu desquels il a habituellement vécu. De là résulte, entre sa +situation et son esprit, entre les traditions de sa vie et les instincts +de sa pensée, un désaccord qui a été souvent, pour lui, une source +d'embarras et une cause de faiblesse. Plus touché d'un juste orgueil, +plus ferme dans sa propre idée et sa propre volonté, il eût, je crois, +mieux gouverné sa destinée, pour lui-même comme pour son pays, car il +eût trouvé dans son indépendance bien plus de force que ne pouvait lui +en donner le parti, révolutionnaire ou flottant, auquel il tenait. Au +fond, il n'avait, à la personne ni à la politique du duc de Broglie, +aucune objection; il était bien sûr que, dans le cabinet ainsi modifié, +et précisément parce que la modification ne paraîtrait pas son ouvrage, +sa part d'influence serait grande et loyalement acceptée; mais on +verrait là un triomphe des doctrinaires; on dirait qu'entre les +diverses nuances du cabinet, l'équilibre allait être rompu; ses amis +l'assiégeraient de leur humeur. Il hésitait, tantôt adhérant, tantôt se +refusant à l'entrée du duc de Broglie dans le conseil, et tenant ainsi +en suspens une combinaison de jour en jour plus nécessaire, mais qui ne +pouvait se faire, et qu'aucun de nous ne voulait faire que de son aveu +et avec son concours. + +Les Chambres, comme le public, commençaient à s'émouvoir de tant de +lenteur et d'incertitude: des interpellations, annoncées dans la Chambre +des députés, et d'abord ajournées, étaient à la veille d'être reprises; +le 9 mars 1835, je me rendis aux Tuileries, où je n'étais pas allé +depuis plusieurs jours, pour m'entretenir avec le Roi de ce que nous y +pourrions répondre. Le maréchal Soult était au château. Le Roi m'emmena +dans l'embrasure d'une fenêtre, et me dit en me le montrant: «Le +maréchal ne peut rien faire, il faut aviser à d'autres que lui.» La +conversation n'alla pas plus loin sur ce point; mais le lendemain matin, +je reçus un billet du Roi qui me demandait d'aller le voir sans retard: +«Toutes les combinaisons qu'on a tentées ont échoué, me dit-il, il faut +en finir; je veux que vous me donniez un conseil précis, positif.--Le +Roi sait ce que je pense de la situation et du moyen d'en sortir; mais +je ne dois me séparer en rien de mes collègues; je ne puis donner au +Roi un conseil formel que de concert avec eux.--A la bonne heure; en +attendant, allez trouver le duc de Broglie et envoyez-le moi; je désire +causer avec lui.» Je me rendis aussitôt chez le duc de Broglie, qui +alla dans la matinée aux Tuileries. Le Roi le reçut de bonne humeur, +s'entretint amicalement avec lui de toutes les affaires, ne fit +d'objection à aucune de ses propositions, pas même à ce que le conseil +se réunît, quand nous le jugerions à propos, hors de sa présence. Sa +résolution était prise; il n'y avait plus, du côté de la couronne, aucun +obstacle à surmonter. + +Pourtant rien ne finissait; M. Thiers hésitait toujours. La Chambre +des députés s'impatientait de plus en plus; la majorité, qui avait +constamment appuyé le cabinet, se montrait hautement favorable à +l'entrée du duc de Broglie comme au meilleur moyen de le raffermir. Il +fut question d'une adresse au Roi, pour lui donner la certitude de la +persévérante adhésion de la Chambre à la politique en vigueur. Les +interpellations plusieurs fois annoncées eurent lieu le 11 mars; je pris +une grande part au débat; je me sentais soutenu et poussé par la faveur +de la Chambre pour la solution que je désirais. J'engageai la Chambre, +tout en ménageant avec soin la prérogative de la couronne, à manifester +son influence pour mettre fin à la crise. Les membres de la majorité se +réunirent en très-grand nombre chez l'un d'eux, M. Fulchiron, et ils +chargèrent sept d'entre eux d'aller témoigner, à ceux des ministres qui +se montraient incertains sur la combinaison proposée, leur désir de voir +cesser ces incertitudes, et de les assurer que le cabinet ainsi complété +serait fermement soutenu. La démarche fut décisive; M. Thiers saisit de +bonne grâce cette raison de sortir d'une hésitation qui devenait pour +lui-même un embarras, et, le 12 mars, le cabinet fut reconstitué sous +la présidence du duc de Broglie, ministre des affaires étrangères; le +maréchal Maison remplaça le maréchal Mortier au ministère de la guerre; +l'amiral Rigny, qui, dès le premier moment de la crise, et avec le plus +loyal désintéressement, s'était déclaré prêt à se retirer, devant le +duc de Broglie, du département des affaires étrangères, resta dans +le conseil comme ministre sans portefeuille, et nous conservâmes, M. +Duchâtel, M. l'amiral Duperré, M. Humann, M. Persil, M. Thiers et moi, +les départements que nous occupions. + +On s'est beaucoup plaint des crises ministérielles, et c'est, contre +le régime parlementaire, un des griefs les plus accueillis. Je ne m'en +étonne pas; c'est un triste spectacle que celui des ébranlements, des +tiraillements, des lacunes du pouvoir, et de la lutte des ambitions, +légitimes ou illégitimes, qui s'en disputent la possession. Le public +s'alarme de ces entr'actes politiques, et il est rare que les acteurs +ne perdent pas quelque chose dans ces révélations des agitations de la +coulisse. A vrai dire, l'apparence est plus fâcheuse que le mal n'est +grave; ni le bruit qu'en fait l'opposition, ni l'inquiétude qu'en prend +le public ne sont la juste mesure des inconvénients réels de telles +crises; on ne voit pas, quand on y regarde de près, que les affaires +publiques en aient jamais vraiment souffert; et les personnes qui y sont +engagées y courent plus de risque que l'État. Mais il y a, aux reproches +dont ces incidents du régime parlementaire sont l'objet, une réponse +plus décisive. La liberté et la publicité ne sont jamais plus +nécessaires ni plus salutaires qu'au moment où des prétendants divers +aspirent au gouvernement du pays; c'est alors surtout qu'il importe +que toutes les intentions se révèlent, que toutes les combinaisons se +tentent, que toutes les transactions utiles s'accomplissent, que nul ne +réussisse sans avoir subi l'épreuve de la discussion devant le public +et de la lutte ouverte avec ses rivaux. Cette épreuve est bonne au +caractère des hommes politiques comme aux intérêts du pays; tant pis +pour ceux qui s'y décrient; il est juste et utile que leurs faiblesses +soient connues; d'autres y prendront des leçons de dignité, de constance +dans leurs idées et leur conduite, de fidélité à leurs amis. Ainsi se +forment de dignes chefs pour les grands partis politiques; ainsi le pays +apprend à connaître les hommes qui tentent de le gouverner, et peut +savoir, quand ils entrent en scène, s'il doit, ou non, prendre en eux +confiance. Ce n'est pas aux crises ministérielles en particulier que +doivent s'en prendre ceux qui les accusent si vivement; c'est au +gouvernement libre tout entier, dont elles sont l'un des incidents +naturels et inévitables. La liberté a ses ennuis qu'il faut subir pour +jouir de ses bienfaits; mais, dans le nombre, les crises ministérielles +ne sont pas l'un des plus graves, ni des plus difficiles à surmonter. + +Dès que le cabinet fut reconstitué, le débat recommença dans la Chambre +des députés sur les causes de sa dissolution et de sa reconstitution: +pendant deux jours, MM. Mauguin, Garnier-Pagès, Sauzet, Odilon Barrot, +s'efforcèrent de démontrer à la Chambre qu'il n'aurait dû ni se +dissoudre, ni se reformer comme il l'avait fait. Le déplaisir de +l'opposition était extrême; elle avait espéré que ces fluctuations +et ces crises du pouvoir, qui se succédaient depuis près d'un an, +aboutiraient à un changement complet, non-seulement de personnes, mais +de système, et que la politique de concession remplacerait enfin la +politique de résistance. Il s'agissait en effet de savoir si les +conspirations et les insurrections anarchiques d'avril 1834 seraient +punies après avoir été réprimées, ou si le pouvoir, qui avait vaincu +les insurgés dans les rues, se déclarerait impuissant à les faire +juger selon les lois, et leur rouvrirait lui-même l'arène quand ils +proclamaient de toutes parts leur ardeur à recommencer le combat. +C'était là la question qui se débattait sous le nom de l'amnistie; +l'opposition, dans ses diverses nuances, s'était crue sur le point de la +résoudre elle-même; et elle voyait se reformer précisément le cabinet +qui, depuis trois ans, avait soutenu la politique de résistance, et qui +regardait comme sa mission patriotique d'assurer le triomphe de l'ordre +en droit comme en fait, par les arrêts de la justice comme par les +victoires de la force publique. En prenant pour la première fois la +parole comme président du conseil, le duc de Broglie, avec un accent +plein d'autorité et de franchise, établit nettement, d'une part, la +politique dans laquelle le cabinet était bien résolu de persévérer, +d'autre part, le caractère vraiment constitutionnel du cabinet lui-même +et des principes d'après lesquels il s'était réorganisé. Son langage +plut à la majorité comme le grand jour plaît à ceux qui cherchent +leur route; toute indécision cessa dans les Chambres comme dans le +gouvernement; et le cabinet se mit à l'oeuvre, confiant dans sa +situation parlementaire et dans ses éléments intérieurs. + +Ses premiers travaux répondirent à ses espérances et à l'attente +publique. La plupart des grandes questions qui demeuraient en suspens +furent vidées; un nouveau projet de loi, présenté pour le règlement de +la dette envers les États-Unis d'Amérique, fut discuté, adopté, et, +malgré les difficultés diplomatiques qui en retardèrent quelque temps +l'exécution, cette cause de trouble et peut-être de querelle entre les +deux nations disparut complétement. Des lois sur les attributions des +autorités municipales et sur la responsabilité des ministres et des +agents du pouvoir furent l'objet de sérieux débats. Une loi qui +modifiait, dans un sens favorable à l'affranchissement progressif des +esclaves, la législation criminelle des colonies, fut promulguée. +Une autre loi, aussi importante pour la prospérité matérielle de nos +campagnes que l'a été la loi de l'instruction primaire pour leur progrès +intellectuel, la loi sur les chemins vicinaux fut proposée, discutée, +adoptée, et mise, l'année suivante, en régulière exécution. Dès l'année +précédente, en juin et juillet 1834, M. Duchâtel avait commencé, dans +notre régime commercial, d'importantes réformes. Deux ordonnances[13], +rendues en vertu de pouvoirs spéciaux accordés par la loi de finances, +et concertées entre deux commissaires français et deux commissaires +anglais (lord Clarendon était l'un de ceux-ci), avaient aboli diverses +prohibitions et réduit les droits d'entrée sur un grand nombre d'objets, +les fers, les houilles, les laines, les lins, etc. Des réductions +correspondantes avaient été prononcées en Angleterre, et la liberté du +commerce était entrée dans les voies d'un progrès graduel, mutuel et +sévèrement discuté. Un peu plus tard, en octobre 1834, M. Duchâtel +entreprit une grande enquête commerciale pour rechercher, par l'étude +précise des faits, quelles seraient les conséquences de la levée des +prohibitions, et à quelles conditions elles pourraient être abolies. +Cette enquête avait lieu devant le Conseil supérieur du commerce, et, à +la suite de chaque séance, les dépositions des témoins entendus étaient +publiées dans les journaux. Le gouvernement ne voulait accomplir les +réformes libérales qu'avec l'aide du temps, à la lumière des faits +bien connus, et sous les yeux du public averti et éclairé. Les crises +ministérielles qui survinrent à la fin de 1834 suspendirent les +résultats de l'enquête; mais en octobre 1835, quand l'ordre raffermi +permit les espérances et les travaux d'avenir, M. Duchâtel, par une +ordonnance nouvelle[14], rentra dans la voie qu'il avait ouverte, et fit +faire à la libre extension de nos relations commerciales de nouveaux +progrès, si prudemment mesurés qu'ils furent acceptés presque sans +murmure par les intérêts même qui ne les désiraient pas. Ainsi, en +même temps que l'esprit conservateur prévalait dans la politique, une +activité intelligente régnait dans l'administration, et les travaux +parlementaires du cabinet ne l'empêchaient point de veiller avec soin +aux affaires courantes et matérielles de l'État. + +[Note 13: Des 2 juin et 8 juillet 1834.] + +[Note 14: Du 10 octobre 1835.] + +Pendant que nous mettions ainsi sincèrement en pratique le régime +constitutionnel, la Cour des pairs le défendait fermement contre les +ennemis acharnés à le renverser. Je dis les ennemis, car, de la part des +insurgés vaincus, le procès d'avril 1834 fut encore la guerre, la guerre +transportée des rues dans le Palais-de-Justice, hautement proclamée et +systématiquement poursuivie à coups de théories, de déclamations et +d'invectives, au lieu de coups de fusil. Je ne crois pas que l'histoire +judiciaire du monde ait jamais offert un pareil spectacle: cent vingt et +un accusés se portant accusateurs des juges, des lois, du gouvernement +tout entier, refusant absolument de leur reconnaître aucun droit, se +taisant quand on les interrogeait, parlant, vociférant quand on leur +ordonnait de se taire, opposant leurs violences personnelles à la force +publique, maudissant, injuriant, menaçant, prédisant leur victoire et +leur vengeance prochaines, l'anarchie fanatique et pratique s'étalant +avec arrogance au nom de la république, et se donnant toute licence pour +prolonger et enflammer le procès, dans l'espoir d'en faire sortir de +nouveau la guerre civile. Et par une inconséquence qui serait étrange, +si quelque chose pouvait être étrange dans le chaos, ces accusés, qui +proclamaient la guerre contre leurs juges, réclamaient de ces mêmes +juges toutes les garanties, toutes les formes, tous les scrupules de la +justice régulière, et prétendaient imposer toutes leurs exigences au +pouvoir auquel ils refusaient tous les droits. + +Loin de la Cour, et dans les actes ou les conciliabules intérieurs du +parti, la même politique était pratiquée; la même indifférence régnait +sur la nature et la moralité des moyens, pourvu qu'ils servissent à la +cause. On voulait dégoûter la garde nationale du service qu'elle avait +à faire au Luxembourg; on essaya de faire circuler et signer une +protestation; la tentative échoua; on adressa alors au président de +la Cour des pairs une lettre par laquelle plusieurs honorables gardes +nationaux de la 9e légion se refusaient à ce service. Les prétendus +signataires désavouèrent la lettre; elle était fausse. Un journal du +parti, le _Réformateur_, avait subi une condamnation; il publia une +lettre qu'il avait reçue, disait-il, de l'un des jurés, qui déclarait +qu'il n'avait voté la culpabilité que pour se soustraire aux +persécutions dont on le menaçait; les douze jurés qui avaient prononcé +dans l'affaire réclamèrent, niant tous ensemble la prétendue lettre. +Celle-là aussi était fausse. Une fabrication plus étrange encore amena +un incident qui aggrava singulièrement le procès. La _Tribune_ et le +_Réformateur_ publièrent une lettre adressée aux accusés par le comité +de leurs défenseurs, pour les exhorter à persévérer dans leur ardente +résistance, et qui finissait par cet outrage à la Cour des pairs: +«L'infamie du juge fait la gloire de l'accusé.» Sur la proposition du +duc de Montebello, la Cour, justement indignée, ordonna des poursuites +contre les auteurs de cette lettre, et le procès des défenseurs vint se +joindre au procès des insurgés. Deux députés, MM. de Cormenin et Audry +de Puyraveau, figuraient parmi les signataires; la Cour des pairs +demanda à la Chambre des députés l'autorisation de les poursuivre. M. de +Cormenin déclara qu'il n'avait point signé; la même déclaration vint de +la plupart des personnes dont les noms étaient au bas de la lettre; elle +avait été rédigée et signée sans leur aveu, et dans l'espoir qu'ils ne +la désavoueraient pas. Une surprise ironique éclata dans le public; un +violent débat s'éleva dans l'intérieur du parti: fallait-il que tous +avouassent la lettre, comme s'ils l'avaient effectivement signée, ou +devait-on convenir de la vérité? Ce dernier avis prévalut; deux membres +du comité, MM. Trélat et Michel de Bourges, se déclarèrent seuls auteurs +de la lettre; quelques autres des prétendus signataires en acceptèrent +tacitement la responsabilité; ils furent seuls poursuivis et condamnés +avec les éditeurs des deux journaux qui l'avaient publiée; mais ce +mensonge, commis avec tant de légèreté et abandonné avec tant de +faiblesse, fit grand tort, dans le public comme dans la Cour, aux +accusés comme à leurs défenseurs, et le procès, un moment compliqué par +cet incident, en marcha plus aisément vers sa conclusion. + +De tous les chaos où tombe souvent l'humanité, le plus déplorable à +contempler est celui de l'âme humaine elle-même: les accusés et leur +parti offraient ce triste spectacle: le bien et le mal, le vrai et le +faux, le juste et l'injuste, l'utile et le funeste, le possible et +l'impossible, tout était mêlé et confondu dans ces esprits troublés +jusqu'à la frénésie ou pervertis jusqu'au crime; et ce qu'il y avait +en eux de bon et de noble, la conviction sincère, le dévouement, le +courage, ne servait plus qu'à les précipiter eux-mêmes dans cet abîme +de l'anarchie où ils s'efforçaient d'entraîner leur pays, croyant +l'affranchir et le régénérer. + +La Cour des pairs renouvela, dans cette difficile épreuve, les grands +exemples de fermeté tranquille et de modération judicieuse qu'elle avait +déjà donnés. En 1830, dans le procès des ministres de Charles X, elle +avait maintenu l'équité envers les accusés contre la passion publique; +en 1835, elle maintint l'ordre public contre les fureurs des accusés, +en gardant aussi l'équité. Ni la longueur du procès, ni la violence des +scènes, ni les incidents imprévus, ni les complications légales, ni +la retraite successive de plusieurs pairs lassés ou troublés, rien ne +l'irrita, rien ne l'arrêta; elle était résolue à être en même temps +modérée et efficace. Cent soixante-quatre pairs avaient assisté à la +première audience, cent dix-huit étaient présents à la dernière et +signèrent l'arrêt définitif. Le procès avait duré neuf mois. Les +accusés, leurs défenseurs, leurs journaux, avaient constamment parlé, +protesté, déclamé comme en présence de l'échafaud: «Vous voulez cent +soixante-quatre têtes, prenez-les.--Envoyez à la mort les soutiens de +cent cinquante familles du peuple.--On m'a amené ici par force; on +m'a déchiré; on m'a massacré; tenez, voilà ma poitrine; frappez-moi, +tuez-moi.» Pas une condamnation à mort ne fut prononcée; la déportation +fut la peine la plus grave. La Cour maintint l'empire des lois sans user +de toute leur force, et défendit l'État contre l'insurrection anarchique +sans se soucier des emportements et des menaces des insurgés. + +Plus le procès avait été difficile et orageux, plus le succès était +grand pour le gouvernement; c'était la victoire des lois après celle des +armes; ni la force ni la justice n'avaient manqué à la société. Pourtant +les obstacles et les périls persistaient ou renaissaient incessamment +sur les pas du pouvoir; ses ennemis, loin de se montrer découragés par +leurs défaites, redoublaient de colère et de manoeuvres; la violence +de leurs journaux demeurait la même; les procès de presse, toujours +nombreux, aboutissaient toujours à des résultats variables et presque +alternatifs, aujourd'hui des condamnations, demain des acquittements, +également inefficaces, les uns pour réprimer, les autres pour satisfaire +les passions factieuses. Le public s'étonnait que la victoire de l'ordre +ne lui rendît pas plus de repos et de sécurité. Un homme d'un esprit +ferme et d'un courage indomptable, libéral éprouvé, et qui, par son nom, +son caractère et son talent, exerçait dans le sud-ouest de la France +une grande influence, M. Henri Fonfrède m'écrivait de Bordeaux: +«Nous restons sur un champ de bataille où, malgré tant de succès si +péniblement conquis, les obstacles et les dangers se renouvellent sans +cesse, et entravent l'action du pouvoir au moment où elle semblerait se +manifester plus ferme et mieux assurée. Cela inquiète ici beaucoup les +esprits. Je crois pouvoir dire que le principal germe de ce mal est dans +l'influence démocratique trop puissamment excitée, et dans l'absence de +principes clairs et fixes au sein de notre propre parti. Nos collèges +électoraux eux-mêmes, dans leur portion gouvernementale qui forme +évidemment la grande majorité, du moins ici, sont tellement décousus et +abandonnés aux mille nuances théoriques de la première argumentation +tenue, qu'avec les meilleures intentions du monde, ils pourraient, sans +s'en douter, voter au contre-sens de leur propre opinion politique, et +contribuer ainsi, non pas à une conciliation toujours désirable +entre les opinions modérées et consciencieuses, mais à une confusion +inextricable de principes hétérogènes et contraires, qui ôterait aux +hommes engagés dans le travail de la restauration sociale tous les +leviers dont ils ont besoin pour agir efficacement.» + +Pendant que le procès suivait son cours, nous reconnûmes bientôt que, en +même temps que la guerre continuait, le champ de bataille était changé. +Ce n'était plus à de grands mouvements publics, à de vastes complots, +aux soulèvements populaires, que les ennemis demandaient le succès; +c'était dans la personne même du Roi qu'ils voulaient frapper et +détruire le régime tout entier. L'assassinat remplaçait l'insurrection. +De l'automne de 1834 à l'été de 1835, sept projets de ce crime alors +nouveau furent découverts et déjoués par l'autorité: les uns conçus +et poursuivis avec une obstination profonde, les autres rêvés par des +imaginations en délire et par cette détestable ambition de célébrité, +n'importe à quel prix, que suscitent les grands désordres sociaux. Nous +approchions des fêtes annuelles de juillet; le Roi devait passer sur les +boulevards une grande revue de la garde nationale; des bruits sinistres +circulaient; des révélations à la fois précises et obscures parvenaient +à l'administration; des symptômes épars, des propos décousus et pourtant +d'une coïncidence singulière indiquaient une forte préoccupation partout +répandue. M. de Nouvion les a recueillis avec soin et bien résumés en +ces termes: «À l'approche du 28 juillet, plusieurs journaux de province +publièrent simultanément une correspondance de Paris ainsi conçue: «On +continue à dire que Louis Philippe sera assassiné, ou du moins qu'on +tentera de l'assassiner à la revue du 28. Ce bruit a sans doute pour but +de déterminer sa bonne garde nationale à venir, nombreuse, le protéger +de ses baïonnettes.» On lisait dans la _Quotidienne_ du 24 juillet: «Le +Gouvernement affecte d'envelopper encore du plus profond mystère +le prétendu complot dirigé contre la personne de Louis-Philippe. +Fantasmagorie! conspiration dont le secret est la formation de quelques +gardes du corps, à laquelle on veut préparer les esprits par des +simulacres de danger pour la famille royale.» Le 24, le _Corsaire_ +disait: «Le prince L... (le roi Léopold) a envoyé demander à son +beau-père ses recettes d'assassinat politique. L'enthousiasme baisse à +Bruxelles. Il y a maintenant, à la Préfecture de police, une brigade +préposée aux assassinats mensuels.» Le 26, le _Charivari_ contenait ces +deux lignes: «Hier, le Roi citoyen est venu à Paris avec sa superbe +famille, sans être aucunement assassiné.» Le 28, jour du crime, le +_Corsaire_ disait, en faisant allusion au passage du Roi sur la place +Vendôme: «On parie pour l'éclipse totale du Napoléon de la paix.» Le +même jour, la _France_, après avoir rendu compte de la journée de la +veille, dite _fête des morts_, ajoutait cette affreuse plaisanterie: +«Peut-être est-ce à la fête des vivants qu'il est réservé, par +compensation, de nous offrir le spectacle d'un enterrement. Nous verrons +bien cela demain ou après-demain.» A l'étranger, le _Correspondant de +Hambourg_ du 25 juillet annonce qu'on s'attend à une catastrophe pendant +l'anniversaire des trois jours. Une lettre de Berlin, du 26, constate +que le même bruit s'y était répandu. Le 28, des jeunes gens voyageant +en Suisse, après avoir inscrit sur un registre d'auberge les noms de +Louis-Philippe et de ses fils, les font suivre de ces mots: «Qu'ils +reposent en paix[15]!» + +[Note 15: _Histoire du règne de Louis-Philippe Ier,_ par Victor de +Nouvien, t. III, p. 501-502.] + +Au milieu de ces bruits, la plupart ignorés alors ou peu remarqués, et +qui pourtant semaient dans l'air une vague alarme, nous nous rendîmes le +28 juillet aux Tuileries, au moment où le Roi se disposait à partir pour +la revue. La famille royale était réunie, la Reine émue et silencieuse, +Madame Adélaïde visiblement affectée et demandant qu'on la rassurât, +les jeunes princes prenant plaisir à entendre dire que la troupe était +superbe et que la garde nationale serait très-nombreuse. Il était +convenu que quelques-uns des ministres accompagneraient le Roi, et que +les autres iraient, ainsi que la Reine, à l'hôtel de la Chancellerie, +place Vendôme, attendre le retour du Roi qui devait s'arrêter là pour +assister au défilé. Le Roi monta à cheval et partit avec ses trois fils, +le duc d'Orléans, le duc de Nemours et le prince de Joinville, quatre de +ses ministres, le duc de Broglie, le maréchal Maison, l'amiral Rigny et +M. Thiers, les maréchaux Mortier et Lobau et un nombreux état-major. +Nous nous rendîmes, l'amiral Duperré, M. Duchâtel, M. Humann, M. Persil +et moi, à la Chancellerie. Plus d'une heure s'écoula; des nouvelles +venaient à chaque instant de la revue; on se félicitait de l'ordre qui y +régnait, du bel aspect des troupes, du bon esprit de la garde nationale. +Tout à coup la Reine et les Princesses arrivèrent saisies de trouble +et de douleur; au au moment où elles quittaient les Tuileries pour se +rendre à la Chancellerie, le colonel Boyer, l'un des aides de camp du +Roi, était accouru au galop leur annoncer l'attentat auquel le Roi et +ses fils venaient d'échapper, et qui avait fait, autour de lui, tant de +victimes. Quelques minutes après midi, sur le boulevard du Temple, le +Roi cheminait tranquillement le long des rangs de la garde nationale, et +un peu en avant de son cortége; un jet de flamme, parti d'une fenêtre +sur la gauche, frappa soudain ses yeux: «Joinville, dit-il à son fils en +ce moment le plus voisin de lui, ceci me regarde;» et au même instant +une nuée de balles éclatait sur son passage, frappant à mort ou blessant +grièvement quarante et une des personnes qui l'entouraient. Le Roi +s'arrêta un moment, vit ses fils debout à ses côtés, promena ses regards +sur les mourants, donna quelques ordres, et, montrant du doigt au duc de +Broglie, qui s'était rapproché de lui, l'oreille de son cheval percée +d'une balle: «Il faut continuer, mon cher duc; marchons, marchons;» et +il poursuivit en effet la revue, au milieu des explosions d'indignation +et des acclamations incessantes de la garde nationale, de la troupe et +de la population. + +La nouvelle nous était venue à la Chancellerie en même temps qu'elle +arrivait aux Tuileries; mais le récit encore obscur de l'attentat, les +bruits incertains déjà répandus sur le nombre et les noms des victimes, +l'absence prolongée du Roi et de sa suite maintenaient et redoublaient +les alarmes; les salons de la Chancellerie étaient pleins des femmes, +des mères, des soeurs, des filles de ceux qui accompagnaient le Roi; on +accourait de tous côtés pour demander ou apporter des nouvelles: qui +était tué? qui était blessé? que se passait-il à la revue continuée? La +duchesse de Broglie arriva cherchant son mari; la Reine se jeta dans ses +bras, étouffant à grand'peine ses larmes. Toute cette société royale +était en proie à toutes les terreurs, à toutes les angoisses du coeur +humain, et personne ne savait bien encore quelle serait la mesure de ses +douleurs. + +La vérité complète et précise, cruelle pour les uns, calmante pour +les autres, fut enfin connue. La revue terminée, le Roi arriva à la +Chancellerie avec son cortége: autour de la famille royale réunie et +rassurée, on comptait les pertes, on répétait les noms de dix-huit +autres familles, les unes illustres, les autres obscures, un maréchal, +des généraux, des gardes nationaux, des ouvriers, des femmes, une +jeune fille, toutes frappées du même coup, toutes en proie à la même +désolation. Après un court repos, le Roi et les princes ses fils +remontèrent à cheval, à la porte de la Chancellerie: les bataillons de +la garde nationale et les régiments de l'armée défilèrent devant eux, +avec ces acclamations ardentes, mêlées de sympathie et de colère, que +suscite dans les masses le spectacle d'un grand crime, d'une grande +douleur et d'un grand péril. Le défilé terminé, tous se dispersèrent, +princes et peuple; chacun retourna à ses tristesses et à ses affaires; +le duc de Broglie, en se déshabillant, vit tomber de sa cravate une +balle qui s'y était arrêtée après avoir, sans qu'il s'en aperçût au +moment, emporté et ensanglanté le collet de son habit. La population +affluait autour des Tuileries, sur le théâtre de l'attentat, à la +porte des blessés connus; et le soir même, le Roi, la Reine et Madame +Adélaïde, dans une voiture de ville, sans escorte, allèrent porter à la +veuve du maréchal Mortier, la duchesse de Trévise, ces témoignages de +sympathie qui honorent ceux qui les donnent plus qu'ils ne consolent +ceux qui en sont l'objet. + +L'horreur fut générale et profonde. Le public était indigné et attendri. +Le crime avait été préparé et exécuté avec une indifférence atroce. +Toutes les classes, tous les rangs, tous les âges avaient été frappés. +Les douleurs royales et les douleurs populaires s'étaient confondues. Le +Roi avait déployé, au moment du péril, une fermeté imperturbable, et en +revoyant sa famille, une sensibilité expansive. Nul homme n'a jamais eu +un courage plus simple, plus exempt d'ostentation, moins empressé à se +faire remarquer et valoir. Des milliers de spectateurs avaient vu et +racontaient tous les détails, affreux ou touchants, de l'événement. Huit +jours après, le 5 août, quatorze cercueils, portés sur quatorze chars +funèbres, précédés et suivis d'un cortége immense, gouvernement, garde +nationale, armée, clergé, magistrats, corps savants, écoles publiques, +les représentants de la société tout entière, cheminèrent le long des +boulevards, de la place de la Bastille aux Invalides, à travers une +population innombrable, passionnément émue et silencieuse. Le Roi, la +Reine, toute la famille royale attendaient et reçurent le cortége à +l'hôtel des Invalides. En présence de toutes ces grandeurs divines et +humaines, tous ces cercueils qu'un seul crime avait remplis de morts +si divers, descendirent l'un après l'autre dans le même caveau. La +cérémonie terminée, quand ce peuple de spectateurs se fut écoulé, les +jours suivants, au sein des familles, dans les lieux publics, partout où +se rencontraient des hommes qui n'avaient rien à cacher, un sentiment +unanime éclatait; c'était le cri général qu'un devoir impérieux +commandait de mettre un terme aux attaques, aux provocations, aux +manoeuvres qui suscitaient de tels forfaits et infligeaient à la société +de tels périls, au coeur humain de telles douleurs. + +Le cabinet n'hésita pas un instant à remplir ce devoir. Le mal, c'était +la provocation continue, tantôt audacieuse, tantôt astucieuse, au +renversement de l'ordre établi. Pour atteindre à ce but, on s'arrogeait +le droit de tenir et de remettre incessamment toutes choses en question, +les bases même de la société comme les actes de son gouvernement, le +droit primitif et fondamental des pouvoirs publics aussi bien que leur +conduite. C'était là ce qu'on appelait la liberté de l'esprit humain et +de la presse. Il fallait attaquer et vaincre dans son principe cette +prétention anarchique, après l'avoir vaincue dans sa conséquence +matérielle et armée, l'insurrection. + +Nous abordâmes de front l'ennemi. Les lois que nous proposâmes le 4 août +1835, et qui devinrent les lois du 9 septembre suivant, qualifiaient +d'attentat à la sûreté de l'État toute attaque contre le principe et la +forme du gouvernement établi en 1830, lorsque cette attaque avait pour +but d'exciter à la destruction ou au changement du gouvernement. Elles +sanctionnaient et garantissaient l'inviolabilité constitutionnelle du +Roi en punissant quiconque ferait remonter jusqu'à lui la responsabilité +ou le blâme des actes de son gouvernement. Elles prenaient des +précautions précises contre les divers moyens de dissimuler ces délits +et d'en éluder la peine tout en les commettant. Elles réglaient, dans +les limites et selon les conditions générales instituées par la Charte, +les peines attachées aux délits, les juridictions appelées à en +connaître et les formes de la procédure, de façon à assurer l'efficacité +et la promptitude de la répression. + +Pour tout esprit libre et ferme, il n'y avait rien là que de conforme +aux traditions des nations civilisées et aux règles du commun bon sens. +C'est une dérision de réclamer, au nom de la liberté de l'esprit +humain, le droit de mettre incessamment en question les institutions +fondamentales de l'État, et de confondre les méditations de +l'intelligence avec les coups de la guerre. Il faut, à toute société +humaine, des points fixes, des bases à l'abri de toute atteinte; nul +État ne peut subsister en l'air, ouvert à tous les vents et à tous les +assauts. Quand Dieu a, comme dit l'Écriture, livré le monde aux disputes +des hommes, il connaissait les limites de leur puissance; il savait +combien elle serait vaine, au fond, contre son oeuvre, même quand elle +en troublerait la surface. Mais les oeuvres humaines sont bien autrement +faibles et fragiles que l'oeuvre divine; elles ont besoin de garanties +qu'elles ne trouvent pas dans leur force propre et native. Et quand +la limite a été posée entre la discussion scientifique et la guerre +politique, c'est un devoir pour le législateur de ne pas se contenter de +défenses vaines, et d'opposer aux assaillants des remparts solides. Les +lois de septembre n'inventèrent, pour réprimer les délits dont elles +proclamaient la gravité, aucune pénalité inouïe et repoussée par nos +moeurs, aucune juridiction nouvelle et qui parût prédestinée à la +rigueur ou à la servilité. La déportation, avec des conditions diverses, +était dès lors et sera de jour en jour plus acceptée comme la peine +la mieux appropriée aux crimes politiques. La Cour des pairs faisait, +depuis vingt ans, ses preuves d'indépendance et de modération en même +temps que de fermeté efficace. Les modifications apportées dans la +procédure n'avaient d'autre objet que d'assurer la prompte répression du +délit, sans enlever aux accusés aucun de leurs moyens de défense. +Les lois de septembre ne portaient nullement les caractères de lois +d'exception et de colère; elles maintenaient les garanties essentielles +du droit, tout en pourvoyant aux besoins accidentels et actuels de +la société; définitions, juridictions, formes, peines, tout y était +combiné, non pour frapper des ennemis, mais pour que la justice publique +fût puissante et suffît pleinement à sa mission, en conservant son +indépendance et son équité. + +La discussion de ces lois amena un exemple frappant de la déplorable +faiblesse d'esprit et de coeur qui, sous l'influence des passions +personnelles ou des clameurs extérieures, peut obscurcir les notions +les plus certaines et les plus simples. En parlant de la peine de la +déportation que l'opposition qualifiait d'atroce, je fus conduit à dire: +«On oublie constamment dans ce débat le but de toute peine, de toute +législation pénale. Il ne s'agit pas seulement de punir ou de réprimer +le condamné; il s'agit surtout de prévenir des crimes pareils. Il ne +faut pas seulement mettre celui qui a commis le crime hors d'état de +nuire de nouveau; il faut surtout empêcher que ceux qui seraient tentés +de commettre les mêmes crimes se laissent aller à cette tentation. +L'intimidation préventive et générale, tel est le but principal, le +but dominant des lois pénales. Il faut choisir, dans ce monde, entre +l'intimidation des honnêtes gens et l'intimidation des malhonnêtes gens, +entre la sécurité des brouillons et la sécurité des pères de famille; +il faut que les uns ou les autres aient peur, que les uns ou les +autres redoutent la société et ses lois. Il faut le sentiment profond, +permanent, d'un pouvoir supérieur toujours capable d'atteindre et de +punir. Dans l'intérieur de la famille, dans les rapports de l'homme +avec son Dieu, il y a de la crainte; il y en a naturellement et +nécessairement. Qui ne craint rien bientôt ne respecte rien. La nature +morale de l'homme a besoin d'être contenue par une puissance extérieure, +de même que sa nature physique, son sang, tout son corps ont besoin +d'être contenus par l'air extérieur, par la pression atmosphérique qui +pèse sur lui. Opérez le vide autour du corps de l'homme; vous verrez à +l'instant toute son organisation se troubler et se détruire. Il en est +de même de sa nature morale; il faut qu'un pouvoir constant, énergique, +redoutable, veille sur l'homme et le contienne; sans quoi, l'homme se +livrera à toute l'intempérance, à toute la démence de l'égoïsme et de la +passion.» Il n'y avait là; à coup sûr, qu'une vérité proclamée par le +bon sens général, et de tout temps admise par les publicistes et par +les moralistes, comme une des bases fondamentales de la législation +religieuse et civile. Les partis et les journaux en firent une +prétention tyrannique et barbare; le mot _intimidation_ devint le +synonyme d'iniquité préventive et de cruauté pénale; on l'écrivit, on le +répéta à côté de mon nom comme le terrible caractère de ma politique. +Et comme il est utile d'apporter des faits à l'appui des mots, on en +inventa pour établir que, ce que je disais, je le faisais aussi dans +l'occasion; on dit, on redit que, pendant les insurrections de Lyon, +en 1831 et en 1834, j'avais donné, pour les réprimer, «des ordres +impitoyables.» Le mensonge était grossier: en 1831, j'étais étranger au +cabinet, et en 1834, je n'avais eu, par la nature de mes attributions, +aucun ordre à donner à Lyon, et je n'en avais en effet donné aucun. Mais +peu importe la vérité aux passions ennemies; la crédulité vient, pour +elles, en aide au mensonge, et elles ne s'inquiètent guère qu'avec le +temps la lumière se fasse sur leurs assertions; le profit, et plus +encore le plaisir momentané qu'elles y trouvent suffisent à leur +vulgaire satisfaction. + +Le duc de Broglie se fit grand honneur dans ce débat; il expliqua +et défendit les lois proposées avec une franchise, une fermeté, une +lucidité, une élévation d'idées et de langage qui firent, sur la +Chambre, une impression profonde. Il obtint, dans cette circonstance le +plus honnête et le plus utile des succès; il donna aux partisans de la +politique de résistance la satisfaction d'entendre prouver avec éclat +qu'ils avaient raison, et il les affermit dans leur conviction en les +laissant bien certains qu'il était lui-même profondément convaincu. +En dépit des mauvaises velléités de la nature humaine, les hommes se +plaisent à estimer en admirant, et les partis ne sont jamais plus animés +et plus fidèles que lorsqu'ils se sentent honorés par le caractère et le +talent de leurs chefs. + +Les lois de septembre une fois votées et promulguées, l'état des esprits +dans le pays, à leur sujet, fut très-mêlé et divers. L'opposition les +avait ardemment combattues; les uns, par hostilité radicale, routine +ou passion de parti; les autres, avec une inquiétude sincère. Plus j'y +réfléchis, plus je demeure convaincu que l'opposition de ce temps a été +constamment sous l'empire d'une double erreur; elle redoutait trop peu +le mal et trop les remèdes; elle n'avait pas le sentiment juste des +périls dont notre société était menacée par les idées fausses et les +mauvaises passions qui fermentaient dans son sein; elle était infiniment +trop prompte à croire les libertés publiques compromises ou même +perdues. Les nations libres ont besoin de s'abriter sous des +constructions fortes, surtout lorsqu'elles ont déjà longtemps vécu, +et que leur longue vie a développé des éléments très-divers et des +situations très-compliquées. Leurs libertés y sont aussi intéressées que +leur repos, car la liberté, dont les germes peuvent être semés au vent +des révolutions, ne s'enracine et ne grandit qu'au sein de l'ordre et +sous des pouvoirs réguliers et durables. Le ferme établissement du +gouvernement nouveau était pour nous, après 1830, la première et +essentielle condition de la liberté; et telle était la situation comme +la nature de ce gouvernement qu'il ne pouvait faire courir à la liberté +aucun risque sérieux. L'opposition, je parle de l'opposition loyale et +sans arrière-pensée, méconnut cet état général du pays; et son erreur +était naturelle, car c'était celle d'une partie considérable du pays +lui-même; il croyait sa santé politique plus forte qu'elle n'était +réellement, et il repoussait comme inutiles et presque comme injurieux +la plupart des remèdes qui lui étaient présentés. Aussi, en combattant +les lois de septembre, l'opposition parlementaire ne manqua ni d'écho ni +d'effet; et ces lois rencontrèrent, hors des Chambres, le même genre et +à peu près le même degré de mécontentement et de blâme qu'elles avaient +trouvés dans leur sein. + +En revanche, l'adhésion, non-seulement des amis déclarés de la politique +de résistance, mais des spectateurs impartiaux, fut prompte et décidée. +Dans les départements, la grande majorité des conseils généraux, élus +par les classes les plus indépendantes comme les plus éclairées, et +représentants tranquilles des sentiments comme des intérêts locaux, +s'empressèrent de témoigner leur satisfaction de la fermeté franche du +cabinet et des garanties qu'il venait de donner à la paix publique. On +ne tarda pas à reconnaître que ces garanties n'étaient ni oppressives, +ni vaines: la presse ennemie baissa de ton, sans cesser d'être libre; +ses violences et ses scandales furent plus rares et mieux réprimés; mais +la discussion de la politique et des actes du pouvoir demeura ouverte +et vive. Mises à l'épreuve de l'expérience, les lois de septembre ont, +pendant plusieurs années, efficacement protégé l'ordre public, et à coup +sûr elles n'ont pas détruit la liberté. + +L'Europe fut frappée du spectacle qu'offrait alors la France. Le +tranquille courage et la présence d'esprit du Roi, au moment de +l'attentat, étaient fort admirés; on parlait de la main visible de la +Providence qui l'avait préservé, lui et ses fils, dans cet immense +péril. Treize ans plus tard, quand le gouvernement de 1830 n'existait +plus, un vieux tory de ma connaissance, légitimiste déclaré pour la +France, M. Croker me disait à Londres: «Après l'attentat de Fieschi, +quand je vis par quelle fortune le roi Louis-Philippe y avait échappé, +et avec quelle vigueur son gouvernement défendait la société menacée, +je le crus, pour la première fois, destiné à fonder en France le régime +constitutionnel et sa dynastie.» La Providence se réservait de nous +apprendre qu'il faut de bien autres conditions que le courage et la +bonne conduite de quelques hommes pour mettre fin aux révolutions et +fonder un gouvernement. + +Pendant les quatre mois qui s'écoulèrent entre la promulgation des lois +de septembre et l'ouverture de la session de 1836, la situation du +cabinet fut forte et tranquille; aucun grand événement ne vint nous +troubler, aucun dissentiment intérieur ne nous embarrassait dans le +travail régulier du gouvernement. Le procès de Fieschi et de ses +complices, la conclusion du procès des insurgés d'avril, les +négociations relatives à l'exécution du traité des 25 millions entre la +France et les États-Unis, les mouvements diplomatiques de l'Europe, les +crises révolutionnaires de l'Espagne, la préparation des projets de loi +qui devaient être présentés aux Chambres dans la session prochaine +nous occupaient sérieusement sans nous susciter dans le présent aucune +complication fâcheuse, pour l'avenir aucune grave inquiétude. Un seul +incident me donna à prendre une résolution qui pouvait entraîner, pour +moi, une responsabilité délicate. Le maréchal Clauzel, alors gouverneur +général de l'Algérie, préparait une expédition dans l'intérieur de la +province d'Oran et sur Mascara. Le duc d'Orléans désirait ardemment +aller en Afrique et y prendre part. Son désir rencontrait dans le +cabinet beaucoup d'objections; on se souciait peu d'exposer l'héritier +de la couronne à de graves périls dans une entreprise sur une terre +inconnue et sans nécessité politique. On doutait que le maréchal Clauzel +vît avec plaisir la présence du prince à l'armée et on craignait entre +eux quelque embarras. Le Roi me parla du désir de son fils: «désir bien +naturel, me dit-il, et qu'à tout prendre il est bon de satisfaire; +quelles que soient les chances, il faut que mon fils vive avec l'armée +et s'y fasse honneur. Aidez-moi à lever les obstacles qu'il rencontre; +soyez favorable, dans le conseil, à son départ pour l'Afrique; il vous +en saura beaucoup de gré, et je désire qu'il soit bien pour vous.» Le +Roi avait raison: l'activité, l'empressement à servir le pays, à s'en +faire connaître et à s'y distinguer, sont le devoir et font la fortune +des princes. J'appuyai auprès de mes collègues, en particulier et dans +le conseil, la proposition du départ du duc d'Orléans pour l'expédition +projetée. En s'y rendant, il devait passer par la Corse, s'y arrêter +quelques jours, et s'y montrer attentif aux besoins de cette terre si +négligée du maître qu'elle avait donné à l'Europe. Il partit en effet +dans les derniers jours d'octobre, et le 26 novembre suivant, au moment +de se mettre en marche avec l'armée pour Mascara, il m'écrivait d'Oran: + +«Je ne puis partir, Monsieur, pour l'expédition qui doit compléter +un voyage que je vous dois d'avoir entrepris, sans vous remercier de +nouveau d'avoir senti que l'intérêt de mon avenir, autant que le +devoir de ma position, m'appelait partout où l'armée avait une tâche à +accomplir. J'ai la confiance que le résultat de mon voyage ne pourra +d'aucune façon vous faire regretter d'avoir donné votre adhésion à mon +projet; et je sais que, tout en me conduisant de manière à me concilier +l'estime de l'armée, je dois éviter ce qui, plus tard, pourrait faire +peser des reproches spécieux sur la responsabilité du gouvernement. + +«Je n'ai point la place de consigner, dans une lettre écrite à la hâte +et au moment de monter à cheval, les observations nombreuses que j'ai +cherché à recueillir avec impartialité sur l'état de notre marine, sur +la Corse, et sur l'Afrique; mais je ne puis laisser échapper cette +occasion de vous dire que je n'ai eu qu'à me louer, sous tous les +rapports, de la manière d'être du maréchal Clauzel à mon égard. Je me +suis efforcé pourtant de ne point laisser influencer, par l'accueil que +j'ai reçu ici, le jugement que je devais porter sur l'état de ce pays; +et j'ai dû reconnaître que des résultats importants, et auxquels, vous +le savez, j'étais loin de m'attendre, avaient déjà été obtenus par +le maréchal. Il a éteint toute dissidence politique; il représente +convenablement et fait respecter l'autorité royale, et l'esprit de parti +n'existe plus dans la population que sa composition y rendait le +plus accessible. Les troupes ont repris confiance en leur chef et +en elles-mêmes, et sous le point de vue militaire la situation est +très-satisfaisante. Quant à la direction générale de son commandement, +je crois pouvoir affirmer que le maréchal a compris maintenant ce qu'il +fallait pour être soutenu par le gouvernement; et il veut le faire, même +vis-à-vis des colons. Je pense même qu'il a senti qu'il deviendrait +nécessaire de diminuer dans quelque temps les charges excessives que nos +possessions africaines font peser sur la France; et j'ai eu occasion de +discuter avec lui un plan de gouvernement de la Régence d'Alger que je +désire vivement soumettre et faire approuver au Roi et à ses ministres +à mon retour à Paris. Je serai au plus tard le 18 ou le 19 décembre à +Toulon, et d'ici là, je vous prie, monsieur, de recevoir l'assurance de +tous mes sentiments pour vous.» + +L'expédition atteignit pleinement son but; Mascara fut occupé; le duc +d'Orléans se fit grand honneur, dans l'armée et auprès de ses chefs, par +son intelligence aussi prompte et aussi brillante que sa bravoure; et le +19 décembre, comme il me l'avait annoncé, il débarqua à Toulon, charmé +d'avoir fait avec succès ce premier pas dans sa vie militaire en +Afrique, et gardant un bon souvenir de mon intervention pour lui dans +cette occasion. + +Le même jour, à dix heures du soir, un convoi plus que modeste, presque +un convoi de pauvre, suivi seulement d'un frère, d'une soeur et d'un +prêtre, traversait Paris transportant dans une église de village, près +de Bordeaux, le cercueil d'un grand homme de bien, grand citoyen dans +les jours de péril suprême, et quelquefois grand orateur dans les débats +politiques. L'ancien président de la Chambre des députés, le ministre +de Louis XVIII, M. Lainé était mort à Paris le 17 décembre, et c'était +selon sa dernière volonté qu'il était conduit, sans le moindre appareil, +à sa dernière demeure. En 1830, après la révolution de Juillet, il +se tint d'abord à l'écart, portant, par vraie tristesse comme par +convenance, le deuil de cette ancienne royauté qu'il avait servie +pendant seize ans, sinon avec un esprit politique clairvoyant et ferme, +du moins avec un patriotisme sincère, une modération généreuse et +un courage mélancolique qui s'élevait parfois à de beaux mouvements +d'éloquence. Quand il vit la nouvelle monarchie établie et luttant +contre l'anarchie, dès le 17 septembre 1830, il vint silencieusement +prendre son siège dans la Chambre des pairs; et depuis ce jour jusqu'à +sa mort, il s'acquitta scrupuleusement de tous ses devoirs politiques, +sans sortir, pour aucun autre motif, de la retraite à laquelle il avait +voué la fin de sa vie. C'était une âme très-noble, facilement émue, +triste, et dont les instincts, plus grands que ses idées, s'élevaient, +avec un touchant mélange de simplicité morale et de pompe oratoire, +jusqu'à la vertu éloquente. Il avait dans l'esprit peu d'originalité, +peu de vigueur, des aspirations hautes plutôt que des convictions +claires, et son talent, qui manquait de précision au fond et de +pureté dans la forme, ne laissait pas d'être toujours élevé, animé +et sympathique. L'ordre et la liberté, le Roi et le pays ont eu des +conseillers plus profonds et plus efficaces, jamais un ami plus dévoué +et un serviteur plus digne. J'ai souvent pensé et agi autrement que M. +Lainé; depuis 1830, je ne l'ai plus rencontré que rarement; mais soit +dans mes rapports avec lui, soit en regardant de loin sa conduite et sa +vie, je lui ai toujours porté une profonde estime, et je prends plaisir +à rendre aujourd'hui à sa mémoire un hommage qu'en 1835 j'aurais +volontiers rendu à son cercueil. + +La session s'ouvrit le 29 décembre 1835 sous des auspices favorables; +aucun trouble violent et prochain ne menaçait le pays; aucune question +vitale ne pesait sur le gouvernement; la confiance renaissait, les +libertés publiques se déployaient au sein de l'ordre que l'on commençait +à croire effectivement rétabli: «J'espère, dit le Roi en ouvrant la +session, que le moment est venu, pour la France, de recueillir les +fruits de sa prudence et de son courage. Éclairés par le passé, +profitons d'une expérience si chèrement acquise; appliquons-nous à +calmer les esprits, à perfectionner nos lois, à protéger, par de +judicieuses mesures, tous les intérêts d'une nation qui, après tant +d'orages, donne au monde civilisé le salutaire exemple d'une noble +modération, seul gage des succès durables. Le soin de son repos, de sa +liberté, de sa grandeur, est mon premier devoir; son bonheur sera ma +plus chère récompense.» Deux jours après, M. Dupin, réélu président de +la Chambre des députés, disait en prenant possession du fauteuil: «Si, +dans les précédentes sessions, les agitations du dehors ont quelquefois +réagi jusque dans cette enceinte, je n'en doute pas, la paix profonde +qui règne dans l'État étendra sur nous sa salutaire influence. La lutte +sera toute parlementaire; elle sera digne; les intérêts du pays seront +noblement et librement débattus; les rivalités, s'il s'en élève, ne +seront inspirées que par l'amour du bien public; chacun voudra remporter +chez soi le sentiment d'un devoir généreusement accompli.» + +Le 14 janvier 1836, M. Humann proposa à la Chambre des députés les lois +de finances. Dès le début de son discours, en exposant les besoins +et les ressources de l'exercice 1837, il présenta comme nécessaire, +légitime, opportune, et, sinon comme immédiate, du moins comme +imminente, la mesure que M. de Villèle avait tentée sans succès en 1824, +le remboursement ou la réduction des rentes. La Chambre accueillit ses +paroles avec une faveur marquée, et nous, au banc des ministres, nous +les entendîmes avec une extrême surprise. Bonne ou mauvaise, une telle +mesure était évidemment trop grave pour être annoncée sans l'examen +approfondi et l'assentiment formel du cabinet; elle n'y avait été ni +décidée, ni même mise en délibération; la démarche qui s'accomplissait +en ce moment était le fait du ministre des finances seul; ni le Roi, ni +les autres membres du cabinet ne l'avaient acceptée ni connue. + +Bien des spectateurs à cette époque et plusieurs historiens depuis +lors ont vu là un acte perfidement prémédité, une intrigue ourdie pour +diviser, disloquer et renverser le cabinet, intrigue dont M. Humann +aurait été l'instrument crédule et involontaire. C'est mettre dans la +politique plus de comédie machiavélique qu'il n'y en a réellement, +quoiqu'il y en ait beaucoup. M. Humann n'était ni un instrument ni une +dupe; il n'avait, pour son propre compte, nul mauvais dessein envers le +cabinet dont il partageait sincèrement les vues générales, et il ne fut +nullement, dans cette occasion, l'aveugle agent des desseins d'autrui. +Profondément convaincu de la légalité et de l'utilité de la conversion +des rentes, il avait, en 1824, appuyé M. de Villèle dans cette +tentative; plus tard, soit avant, soit depuis son entrée dans le +cabinet, il s'était plusieurs fois expliqué dans le même sens; peut-être +même, en préparant le budget de 1837, avait-il reparlé de son idée à +quelques-uns de ses collègues; mais il n'en avait jamais proposé +au conseil ni l'adoption formelle, ni l'exécution prochaine; il la +développa dans son exposé des motifs pour se donner à lui-même une +grande satisfaction et pour poser la base d'un budget normal auquel il +avait hâte d'arriver. C'était un esprit à la fois profond et gauche, +obstiné et timide devant la contradiction, et persévérant dans ses vues +quoique embarrassé à les produire et à les soutenir. Il tenait beaucoup +à accomplir, pendant son ministère, quelque acte important et qui lui +fît honneur: «Que voulez-vous? disait M. Royer-Collard, qui ne se +refusait guère un peu d'ironie envers ses amis, M. Guizot a sa loi sur +l'instruction primaire, M. Thiers sa loi sur l'achèvement des monuments +publics; Humann aussi veut avoir sa gloire.» En tenant, sur la +conversion des rentes, un langage officiellement positif et pressant, M. +Humann en dit beaucoup plus qu'il n'avait osé en dire d'avance au Roi +et à ses collègues; mais il ne formait point le propos délibéré de les +engager à tout risque et sans leur aveu; il marchait à son but avec +un mélange de précipitation et d'embarras, mais sans arrière-pensée +déloyale. Il y eut là, de sa part, une imprudence un peu égoïste et +sournoise, mais point d'intrigue, ni de complaisance secrète pour les +intrigues qui s'agitaient autour du cabinet. + +Quoi qu'il en fût, un tel acte et la situation qu'il faisait au Roi +et au cabinet n'étaient pas supportables; la dignité des personnes et +l'harmonie intérieure du gouvernement en étaient également compromises. +Nous nous en expliquâmes nettement avec M. Humann. Il sentit la portée +de ce qu'il avait fait, nous en exprima son regret en persistant dans +ses vues, et donna sa démission. Le comte d'Argout, gouverneur de la +Banque, lui succéda immédiatement dans le ministère des finances. + +Restait la question même que M. Humann avait soulevée, qu'il n'emportait +pas en se retirant, et sur laquelle le cabinet était obligé de prendre +sans délai un parti. Nous étions prévenus que des interpellations nous +seraient adressées à ce sujet, non par l'opposition, mais par l'un de +nos plus sincères amis, M. Augustin Giraud, car la conversion des rentes +avait, dans nos propres rangs, des partisans aussi chauds que parmi nos +adversaires politiques. Notre situation était délicate. Le Roi était +vivement opposé à la mesure qu'il regardait comme injuste en soi, +contraire à la bonne foi publique, nuisible à son gouvernement, et dont +il contestait même la légalité. La plupart d'entre nous pensaient, au +contraire, que la mesure était légale en principe et bonne à prendre dès +qu'elle deviendrait opportune, mais que l'opportunité n'existait pas +encore et qu'il fallait l'attendre. Nous résolûmes de n'aborder la +question au fond que si elle devenait, dans la Chambre, l'objet d'une +proposition formelle, et de déclarer en attendant que le cabinet était +décidé, d'une part à ne point proposer lui-même, dans la cession +actuelle, la conversion des rentes, d'autre part à ne contracter, sur +l'époque où cette mesure pourrait être adoptée, aucun engagement positif +et à jour fixe. Ce fut là le langage que tint le duc de Broglie en +expliquant, dans les termes les plus amicaux, notre dissidence avec M. +Humann, les motifs de sa retraite et le regret que nous en ressentions. +Tant de réserve ne convenait pas aux partisans impatients de la +conversion des rentes; ils voulaient que sur-le-champ le cabinet +adoptât la mesure en principe, dît pour quelles raisons il la jugeait +momentanément inopportune, et indiquât pour quel temps il en espérait +l'opportunité. On se plaignit que le duc de Broglie ne se fût pas, +disait-on, expliqué assez clairement. Il assigna de nouveau les limites +comme les raisons de sa réserve, et en répétant les termes mêmes dont il +s'était servi pour répondre à l'interpellation qui nous était adressée, +il adressa à son tour aux questionneurs cette question: «Est-ce clair?» +Rien n'était plus clair en effet que ses paroles, ni plus sensé et plus +loyal que la conduite qu'il tenait au nom du cabinet: c'est précisément +dans les questions embarrassantes et douteuses que le premier devoir des +hommes qui gouvernent est de dire franchement ce que, dans le présent, +ils veulent ou ne veulent pas faire, et de réserver, pour l'avenir, +leur droit de délibérer et de se résoudre selon les nécessités ou les +convenances des temps. Le duc de Broglie pratiquait, en agissant ainsi, +la seule politique digne d'un gouvernement sérieux en face d'un pays +libre. Il ne pressentit pas bien la disposition de la Chambre et l'effet +de ses paroles quand il termina sa réponse par ce tour un peu sec et +moqueur: «Est-ce clair?» Je n'ai rencontré nul homme qui, dans ses +rapports soit avec les assemblées publiques, soit avec les individus +isolés, fût plus scrupuleusement appliqué à bien agir et moins préoccupé +de plaire. La Chambre fut piquée de cette attitude et de plus en plus +échauffée dans son désir de peser fortement sur le cabinet pour que +la conversion des rentes fût, sinon immédiatement accomplie, du moins +résolue en principe et annoncée pour une époque prochaine. Trois +propositions formelles furent déposées à ce sujet, et la principale, +celle de M. Gouin, accueillie par les bureaux de la Chambre, devint, les +5 et 6 février, l'objet d'un débat solennel. + +Des membres du cabinet, M. Thiers et M. Duchâtel furent ceux qui y +prirent la principale part. Avec l'inventive et souple rectitude de son +esprit, M. Thiers traita la question sous toutes ses faces: au nom du +cabinet tout entier, il reconnut non-seulement que la réduction des +rentes était légale et utile pour l'État, mais encore qu'elle serait +inévitablement amenée par le temps. Il exposa ensuite combien, si elle +s'opérait soudainement, elle serait peu équitable et dure, ce qu'il y +avait d'exagéré dans les avantages qu'on s'en promettait, et quels en +pourraient être les inconvénients si elle était entreprise au milieu +d'une situation naguère orageuse et à peine raffermie. Sa conclusion fut +aussi modeste que sa discussion avait été lucide; il se borna à +demander l'ajournement de la proposition. Par des considérations plus +spécialement financières, M. Duchâtel soutint, et sur le fond de la +mesure et sur la convenance de l'ajournement, la même politique. Mais, +par des motifs très-divers, la Chambre était fortement prévenue; les uns +voulaient établir immédiatement, et à tout prix, l'équilibre du budget; +les autres avaient, contre les capitalistes et les rentiers de Paris, +une secrète humeur; le goût des plans de finances, les jalousies de +province, les engagements d'amour-propre, les intrigues de parti, les +rancunes et les ambitions personnelles se joignirent aux efforts de +l'opposition contre la demande de l'ajournement; elle fut rejetée à deux +voix de majorité, et le cabinet, décidé à ne pas accepter un tel échec, +porta aussitôt au Roi sa démission. + +Dix jours après ce vote, un député absent, et l'un des plus indépendants +comme des plus judicieux, M. Jouffroy m'écrivait de Pise, où la maladie +le retenait encore: «Le _Journal des Débats_ arrivé hier vient de me +faire connaître la belle décision de la Chambre sur la proposition de +M. Gouin et la retraite du cabinet. Je ne suis pas encore revenu de la +surprise que me cause cet étrange événement. Renverser un cabinet qui, +depuis trois ans, fait face à l'ennemi, au moment où il a achevé de le +vaincre et où, grâce à son énergie, la cause de l'ordre est sauvée; le +renverser après avoir marché avec lui dans les moments difficiles, et +triomphé avec lui; le renverser à propos d'une question de finances +inexécutable cette année, inexécutable l'année prochaine, parce qu'il +dit qu'il faut prendre six mois pour y réfléchir; le renverser enfin +parce qu'il hésite sur une mesure dont la justice est douteuse, c'est +une absurdité qui n'a pas de nom et qui révèle une absence d'esprit +politique incroyable. Je suis affligé pour la Chambre, affligé pour mon +pays d'un tel acte; il étonne ici tous les hommes sensés et leur paraît +inexplicable. Il ne l'est pourtant pas pour ceux qui connaissent notre +Chambre comme je la connais, et je vois bien d'ici comment et de quoi +s'est formée la majorité des 194 contre 192. Mais précisément parce que +je le sais, je ne conçois pas quel profit retireront de la dissolution +du cabinet ceux qui l'ont amenée; composée comme elle l'est, il me +semble douteux que cette agglomération puisse rester unie jusqu'à la +formation d'un cabinet nouveau, et il m'est démontré qu'elle ne +le créera que pour le déchirer. Le Roi ne peut aller au sein du +tiers-parti. Les deux oppositions ne soutiendront pas trois mois un +ministère du tiers-parti. Il faudra donc qu'il meure, comme il a déjà +fait, ou qu'il s'abjure et se fasse semblable à la ci-devant majorité, à +laquelle il restera toujours suspect parce qu'il l'a désertée, et dont +les membres sortants de l'ancien cabinet resteront toujours les chefs. +Ainsi il vivra sous la protection et par la grâce des vaincus, ce qui le +rendra ridicule. Je comprends mal une telle situation; je n'en voudrais +à aucun prix; et si les membres du cabinet tombé restent unis, elle ne +sera pas longtemps tenable. Mais quelle mauvaise aventure pour le pays +en présence de la question d'Orient, de la guerre civile d'Espagne et de +l'affaire des États-Unis!» + +M. Jouffroy avait, je crois, pleinement raison, et dans son jugement +sur la crise naguère accomplie, et dans son appréciation des chances de +l'avenir. Si les membres du cabinet tombé, qui, depuis plus de trois +ans, pratiquaient la même politique et qui venaient de succomber +ensemble en soutenant la même cause, étaient restés unis après leur +chute comme ils l'avaient été au sein du pouvoir, s'ils s'étaient +refusés à toute séparation dans leur retraite comme ils s'étaient +défendus de toute discorde dans le gouvernement, ils auraient +certainement ramené bientôt le succès de leur politique, et fait faire +au gouvernement représentatif un grand pas vers son régulier et complet +établissement. Mais les dispositions et les résolutions qu'eût exigées +une telle conduite ne se rencontraient point chez plusieurs des hommes +dont le concours y eût été nécessaire, et l'espérance de M. Jouffroy +était un rêve que les faits ne devaient pas tarder à démentir. + +Le roi Louis-Philippe était fort capable d'avoir une idée fixe, une +résolution permanente, et de la maintenir ou de la reprendre à travers +les difficultés variables des circonstances. Il l'a bien prouvé par son +constant et efficace attachement, dans les affaires extérieures à la +paix européenne, et pour l'intérieur à l'ordre légal. S'il eût été aussi +convaincu que la solide union des diverses nuances qui avaient formé le +cabinet du 11 octobre 1832, et de leurs principaux représentants, était +nécessaire à la sûreté de son trône et au succès de son gouvernement, +il aurait employé, à maintenir ou à rétablir cette union, sa constance +comme son savoir-faire, et il y aurait probablement réussi. Mais le Roi +n'avait point de conviction semblable; il était porté à croire que, par +lui-même, il suffirait toujours pour faire prévaloir la bonne politique, +et quand il s'agissait de la formation ou de la chute des cabinets, il +cédait quelquefois à ses goûts personnels, à ses préventions ou à +ses convenances du moment, bien plus qu'il ne l'eût fait s'il eût eu +constamment en vue la nécessité de tenir groupées et agissant ensemble +autour de lui toutes les forces vitales de son gouvernement. J'ai déjà +dit comment et par quelles causes il portait au duc de Broglie plus +d'estime et de confiance que de faveur. Quand, sur la question de +la conversion des rentes, éclata la crise ministérielle, diverses +circonstances aggravaient encore, dans le Roi, cette disposition: +quelques-uns des diplomates européens, entre autres le prince de +Metternich et le baron de Werther, ministre de Prusse à Paris, avaient +eu, avec le duc de Broglie, de petits différends qui leur avaient +laissé, pour lui, un secret mauvais vouloir. Le prince de Talleyrand +qui, dans sa retraite, conservait, auprès du Roi, des habitudes +d'intimité et d'influence, n'avait pas oublié son dernier dissentiment +avec le duc de Broglie à propos du vague projet d'alliance offensive et +défensive avec l'Angleterre, et lui en gardait quelque humeur. De tous +ces faits résultaient, autour du Roi, un langage, un travail quotidien +peu favorable au duc de Broglie; on le représentait comme assez +souvent incommode, quelquefois compromettant, et, en tout cas, point +indispensable. En mars 1835,1e Roi ne s'était pas décidé sans peine à +le rappeler au département des affaires étrangères; en février 1836, il +l'en vit sortir sans regret. + +Loin de rien faire ou de rien dire qui le séparât de ses collègues dans +le cabinet, M. Thiers avait fermement soutenu, à propos de la conversion +des rentes comme en toute autre occasion, leur politique commune; il ne +pouvait être taxé de défection cachée ou seulement de mollesse; il avait +agi aussi loyalement qu'utilement. Pourtant il conservait toujours +quelque crainte d'être trop intimement uni aux doctrinaires, et quelque +soin de s'en distinguer. La rentrée du duc de Broglie en 1835, comme +président du conseil, lui avait laissé une impression de contrariété et +de malaise qui n'influa point sur sa conduite tant que le cabinet resta +debout, mais qui le disposa à se considérer, après notre chute, comme +dégagé de tout lien et libre de suivre à part sa propre destinée. Il +était las du ministère de l'intérieur et ne cachait pas son goût pour +le département des affaires étrangères. A la cour, dans le monde +diplomatique, dans les salons, les politiques peu favorables au duc +de Broglie ne manquaient pas de flatter ce goût de M. Thiers, et +de satisfaire ainsi leur mauvais vouloir pour le ministre qui leur +déplaisait en se préparant le bon vouloir de son successeur. Il eût +fallu, de la part de M. Thiers, une conviction profonde de la nécessité +des liens qui avaient uni le cabinet du 11 octobre et une forte +résolution de les maintenir à travers les diverses chances de la +fortune. Ni cette conviction, ni cette résolution ne se rencontraient en +lui, pas plus que dans le Roi. + +Quelle qu'en dût être l'issue, la crise était flagrante; le Roi se mit à +l'oeuvre pour former un cabinet. Il appela successivement M. Humann, +M. Molé, le maréchal Gérard, M. Dupin, M. Passy, M. Sauzet. Les trois +premiers déclinèrent formellement l'invitation du Roi; ils croyaient +plusieurs des ministres tombés nécessaires au gouvernement, et ne se +jugeaient pas en mesure, soit de les retenir dans un cabinet nouveau, +soit de se passer de leur concours. Les trois derniers, appelés ensemble +et à plusieurs reprises aux Tuileries, se dirent prêts à servir le Roi +et le pays, mais ne voulurent pas entreprendre de former eux-mêmes un +ministère; ils donnèrent au Roi le conseil d'en charger spécialement +un homme politique qui deviendrait le président du cabinet futur, +rôle auquel, selon le dire de M. Dupin, aucun d'eux ne prétendait. Le +tiers-parti se souciait peu de renouveler l'épreuve du ministère des +trois jours. Dans ces divers entretiens, le Roi fit l'éloge du cabinet +tombé, exprima le, vif regret que lui laissait sa retraite, et +n'insista pas beaucoup pour que M. Dupin et ses amis en devinssent les +successeurs. + +C'était autour de M. Thiers et sur lui-même que se faisait un travail +sérieux pour reconstruire un cabinet; c'était sur lui que le Roi +comptait pour maintenir l'ancienne politique en en faisant un peu +fléchir les apparences, et pour éluder ou du moins ajourner la réduction +des rentes sans s'y refuser, dans le présent, aussi nettement que +l'avait fait le duc de Broglie. Des personnes importantes à la cour, +bien des députés du tiers-parti ou même de l'opposition pressaient +M. Thiers de se prêter à cette combinaison, et lui promettaient leur +concours. M. de Talleyrand l'approuvait hautement, dans le monde +diplomatique comme auprès du Roi, et par des paroles élégamment +flatteuses, il encourageait M. Thiers à l'entreprendre. M. Thiers +hésitait; il lui en coûtait de se séparer de ses anciens collègues et de +tenir une conduite autre que la leur; il avait éprouvé leur loyauté +et leur courage; il savait ce que, malgré les clameurs de parti, ils +avaient de considération et d'influence dans le pays comme dans les +Chambres; il ne prévoyait pas sans inquiétude les dissentiments qui +naissent et se développent presque infailliblement entre les hommes +quand leurs situations deviennent très-diverses. Il fit des efforts +répétés pour décider M. Duchâtel à rester avec lui dans le nouveau +cabinet; il lui offrit de lui laisser la désignation de deux ministres +et de me proposer l'ambassade d'Angleterre. M. Duchâtel refusa +péremptoirement; il ne voulait ni accepter, pour la politique jusque-là +pratiquée, un drapeau et des alliés plus incertains, ni se séparer de +ses intimes amis. Après quinze jours de fluctuation, M. Thiers se décida +enfin, et le _Moniteur_ du 22 février 1836 annonça la formation du +nouveau cabinet. M. Thiers le présidait comme ministre des affaires +étrangères; trois membres du cabinet précédent, le maréchal Maison, +l'amiral Duperré et le comte d'Argout continuaient d'y siéger; trois +députés du tiers-parti, MM. Passy, Pelet de la Lozère et Sanzet, y +entraient comme ministres du commerce, de l'instruction publique et de +la justice; le comte de Montalivet, investi de la confiance particulière +du Roi et qui avait naguère courageusement soutenu la politique de +résistance, fut chargé du ministère de l'intérieur. + +Le lendemain du jour où la formation du nouveau cabinet fut décidée, au +moment où elle paraissait dans le _Moniteur_, je reçus de M. Thiers ce +billet: + +«Mon cher monsieur Guizot, je n'ai pas eu le temps d'aller vous annoncer +hier soir notre constitution définitive, car nous sommes sortis fort +tard des Tuileries. Les événements nous ont séparés; mais ils laisseront +subsister, je l'espère, les sentiments qu'avaient fait naître tant +d'années passées ensemble, dans les mêmes périls. S'il dépend de moi, +il restera beaucoup de notre union, car nous avons encore beaucoup de +services à rendre à la même cause, quoique placés dans des situations +diverses. Je ferai de mon mieux pour qu'il en soit ainsi. J'irai vous +voir dès que j'aurai suffi aux nécessités du premier moment.» + +Je lui répondis sur-le-champ: + +«Mon cher ami, vous avez toute raison de croire à la durée des +sentiments qu'a fait naître entre nous une si longue communauté de +travaux et de périls. J'appartiens à la cause que nous avons soutenue +ensemble. J'irai où elle me mènera, et je compte bien vous y retrouver +toujours. Adieu. J'irai vous voir dès que je vous supposerai un peu de +loisir.» + +Il y a, dans toute grande entreprise humaine, une idée supérieure, +souveraine, qui doit être le point fixe, l'étoile dirigeante des hommes +appelés à y jouer un rôle. En 1832, et à travers bien des difficultés de +situation, de relations, d'habitudes, de caractère, c'était une idée de +cet ordre qui avait présidé à la formation du cabinet du 11 octobre. +Acteurs, conseillers ou spectateurs, tous ceux qui avaient pris part à +l'événement avaient senti que l'union et l'action commune des hommes +déjà éprouvés dans le travail du gouvernement monarchique et libre +étaient l'impérieuse condition de son succès. Ce sentiment avait +surmonté toutes les hésitations, tous les obstacles et déterminé toutes +les conduites. Sentiment parfaitement sensé et clairvoyant, car les +grandes oeuvres et les bonnes causes n'ont jamais échoué que par la +désunion des hommes et des partis qui, au fond, formaient les mêmes +voeux et avaient pour mission de concourir aux mêmes desseins. Cette +idée dominante, cette grande lumière de 1832 disparut en 1836; et +elle disparut dans une bien petite circonstance, devant une question +très-secondaire et par des motifs bien légers ou bien personnels. La +conversion plus ou moins prompte des rentes était, à coup sûr, fort loin +de valoir l'abandon de l'union des personnes et des politiques qui, +depuis 1830, travaillaient ensemble à fonder le gouvernement. Ce fut la +faute de cette époque. La révolution de 1830 avait déjà fort rétréci le +cercle et désuni les rangs des conseillers efficaces de la royauté sous +le régime constitutionnel; la crise ministérielle de 1836 rompit le +faisceau que, sous l'influence d'une pensée haute et prévoyante, celle +de 1832 avait formé. + + + + + + + + PIÈCES HISTORIQUES + + + +I + +_Rapport au roi Louis-Philippe sur la publication d'un Manuel général de +l'instruction primaire_. + +(19 octobre 1832.) + +SIRE, + +Le gouvernement de Juillet a dû comprendre, et il a compris la haute +importance de l'instruction primaire: une puissante impulsion a été +donnée, de grands résultats ont été obtenus. Pour les assurer et les +étendre, une institution me paraît indispensable; je veux dire une +publication périodique qui recueille et répande tout ce qui peut servir +à l'amélioration des écoles et à l'instruction du peuple. + +Bien peu d'instituteurs primaires ont reçu, dans les écoles normales +récemment fondées, le secret des bonnes méthodes et les principes d'une +éducation nationale. Ceux qui sortent de ces écoles demandent à être +dirigés dans leurs études et dans leurs efforts; sans cela, leur zèle +s'affaiblit, et bientôt une triste routine devient leur ressource +dernière. Ainsi l'ignorance se maintient et se propage par ceux-là même +qui sont chargés de la combattre, et les sacrifices faits par l'État, +les départements, les communes, demeurent stériles. + +Nos nouvelles institutions, spécialement celle des comités locaux, +appellent d'ailleurs, à la surveillance des écoles, des citoyens que +nulles études spéciales n'ont préparés à l'accomplissement de cette +mission. C'est pour eux un assez grand sacrifice que de dérober à leurs +intérêts et à leurs affaires quelques instants pour la surveillance qui +leur est confiée. Il appartient donc à l'autorité qui les institue de +leur adresser des instructions précises qui rendent cette surveillance +plus facile pour eux-mêmes, et vraiment efficace pour les écoles qui en +sont l'objet. + +Pour satisfaire à ce besoin, des théories générales sont loin de +suffire; il faut des indications précises, des conseils répétés. Chaque +jour voit éclore, en matière d'enseignement, un nouveau livre, une +méthode nouvelle: le pays doit s'en féliciter; mais ces inventions, ces +essais ont besoin d'être appréciés avec science et indépendance. Des +rapports précieux, pleins de faits et de vues, rédigés par les comités, +les inspecteurs, les recteurs, les maires, les préfets, demeurent +inconnus du public. Le gouvernement doit prendre soin de connaître et de +répandre toutes les méthodes heureuses, de suivre tous les essais, de +provoquer tous les perfectionnements. + +Dans nos moeurs, dans nos institutions, un seul moyen offre assez +d'action, assez de puissance pour assurer cette influence salutaire: +c'est la presse. + +Je propose donc à Votre Majesté d'autoriser en principe la publication +d'un recueil périodique à l'usage des écoles primaires de tous les +degrés. + +Ce recueil devra contenir: 1° la publication de tous les documents +relatifs à l'instruction populaire en France; 2° la publication de tout +ce qui intéresse l'instruction primaire dans les principaux pays du +monde civilisé; 3° l'analyse des ouvrages relatifs à l'instruction +primaire; 4° des conseils et des directions propres à assurer le progrès +de cette instruction dans toutes les parties du royaume. + +Pour présenter toutes les garanties désirables, cette publication serait +confiée à un haut fonctionnaire de l'Université, sous la direction du +Conseil royal. + +Ce fonctionnaire devra être pénétré de cette vérité que, si les +institutions font les destinées des peuples, ce sont les moeurs qui font +les institutions nationales, et que la base la plus inébranlable de +l'ordre social est l'éducation morale de la Jeunesse. + +Il comprendra aussi que les moeurs se rattachent aux convictions +religieuses, et que l'action de la conscience ne se remplace par aucune +autre. C'est en Hollande, en Allemagne, en Écosse que se trouvent les +écoles les plus florissantes, les plus efficaces de notre époque; et +dans tous ces pays, la religion s'associe à l'instruction primaire et +lui prête le plus utile appui. + +La France, Sire, ne restera point en arrière de tels exemples. Elle +saura concilier des convictions profondes avec des lumières rapidement +progressives, des moeurs fortes avec des institutions libres. C'est +la mission de l'éducation nationale d'assurer ces beaux résultats. +L'institution pour laquelle j'ai l'honneur de solliciter l'approbation +de Votre Majesté me parait un des meilleurs moyens de les préparer. + +Je suis avec le plus profond respect, +Sire, +De Votre Majesté, +Le très-humble, très-obéissant et +très-fidèle serviteur et sujet, + +Le ministre secrétaire d'État +au département de l'instruction publique, +GUIZOT. + +_Approuvé_: LOUIS-PHILIPPE. + + + +II + +_Circulaire adressée le 18 juillet 1833 à tous les instituteurs +primaires en leur envoyant la loi du 28 juin 1833_. + +Paris, 18 juillet 1833. + +Monsieur, je vous transmets la loi du 28 juin dernier sur l'instruction +primaire, ainsi que l'exposé des motifs qui l'accompagnait lorsque, +d'après les ordres du Roi, j'ai eu l'honneur de la présenter, le 2 +janvier dernier, à la Chambre des députés. + +Cette loi, monsieur, est vraiment la charte de l'instruction primaire; +c'est pourquoi je désire qu'elle parvienne directement à la connaissance +et demeure en la possession de tout instituteur. Si vous l'étudiez avec +soin, si vous méditez attentivement ses dispositions ainsi que les +motifs qui en développent l'esprit, vous êtes assuré de bien connaître +vos devoirs et vos droits, et la situation nouvelle que vous destinent +nos institutions. + +Ne vous y trompez pas, monsieur: bien que la carrière de l'instituteur +primaire soit sans éclat, bien que ses soins et ses jours doivent le +plus souvent se consumer dans l'enceinte d'une commune, ses travaux +intéressent la société tout entière, et sa profession participe de +l'importance des fonctions publiques. Ce n'est pas pour la commune +seulement et dans un intérêt purement local que la loi veut que tous les +Français acquièrent, s'il est possible, les connaissances indispensables +à la vie sociale, et sans lesquelles l'intelligence languit et +quelquefois s'abrutit: c'est aussi pour l'État lui-même et dans +l'intérêt public; c'est parce que la liberté n'est assurée et régulière +que chez un peuple assez éclairé pour écouter en toute circonstance la +voix de la raison. L'instruction primaire universelle est désormais une +des garanties de l'ordre et de la stabilité sociale. Comme tout, dans +les principes de notre gouvernement, est vrai et raisonnable, développer +l'intelligence, propager les lumières, c'est assurer l'empire et la +durée de la monarchie constitutionnelle. + +Pénétrez-vous donc, monsieur, de l'importance de votre mission; que son +utilité vous soit toujours présente dans les travaux assidus qu'elle +vous impose. Vous le voyez: la législation et le gouvernement se +sont efforcés d'améliorer la condition et d'assurer l'avenir des +instituteurs. D'abord le libre exercice de leur profession dans tout +le royaume leur est garanti, et le droit d'enseigner ne peut être ni +refusé, ni retiré à celui qui se montre capable et digne d'une telle +mission. Chaque commune doit, en outre, ouvrir un asile à l'instruction +primaire. A chaque école communale un maître est promis. A chaque +instituteur communal un traitement fixe est assuré. Une rétribution +spéciale et variable vient l'accroître. Un mode de perception, à la +fois plus conforme à votre dignité et à vos intérêts, en facilite +le recouvrement, sans gêner d'ailleurs la liberté des conventions +particulières. Par l'institution des caisses d'épargne, des ressources +sont préparées à la vieillesse des maîtres. Dès leur jeunesse, la +dispense du service militaire leur prouve la sollicitude qu'ils +inspirent à la société. Dans leurs fonctions, ils ne sont soumis qu'à +des autorités éclairées et désintéressées. Leur existence est mise à +l'abri de l'arbitraire ou de la persécution. Enfin l'approbation de +leurs supérieurs légitimes encouragera leur bonne conduite et constatera +leurs succès; et quelquefois même une récompense brillante, à laquelle +leur modeste ambition ne prétendait pas, peut venir leur attester que le +gouvernement du Roi veille sur leurs services et sait les honorer. + +Toutefois, monsieur, je ne l'ignore point: la prévoyance de la loi, les +ressources dont le pouvoir dispose ne réussiront jamais à rendre la +simple profession d'instituteur communal aussi attrayante qu'elle est +utile. La société ne saurait rendre, à celui qui s'y consacre, tout ce +qu'il fait pour elle. Il n'y a point de fortune à faire, il n'y a guère +de renommée à acquérir dans les obligations pénibles qu'il accomplit. +Destiné à voir sa vie s'écouler dans un travail monotone, quelquefois +même à rencontrer autour de lui l'injustice ou l'ingratitude de +l'ignorance, il s'attristerait souvent et succomberait peut-être s'il ne +puisait sa force et son courage ailleurs que dans les perspectives d'un +intérêt immédiat et purement personnel. Il faut qu'un sentiment profond +de l'importance morale de ses travaux le soutienne et l'anime, et que +l'austère plaisir d'avoir servi les hommes et secrètement contribué au +bien public devienne le digne salaire que lui donne sa conscience +seule. C'est sa gloire de ne prétendre à rien au delà de son obscure et +laborieuse condition, de s'épuiser en sacrifices à peine comptés de ceux +qui en profitent, de travailler enfin pour les hommes et de n'attendre +sa récompense que de Dieu. + +Aussi voit-on que, partout où l'enseignement primaire a prospéré, une +pensée religieuse s'est unie, dans ceux qui le répandent, au goût des +lumières et de l'instruction. Puissiez-vous, monsieur, trouver dans de +telles espérances, dans ces croyances dignes d'un esprit sain et d'un +coeur pur, une satisfaction et une constance que peut-être la raison +seule et le seul patriotisme ne vous donneraient pas! + +C'est ainsi que les devoirs nombreux et divers qui vous sont réservés +vous paraîtront plus faciles, plus doux et prendront sur vous plus +d'empire. Il doit m'être permis, monsieur, de vous les rappeler. +Désormais, en devenant instituteur communal, vous appartenez à +l'instruction publique; le titre que vous portez, conféré par le +ministre, est placé sous sa sauvegarde. L'Université vous réclame; en +même temps qu'elle vous surveille, elle vous protège et vous admet +à quelques-uns des droits qui font de l'enseignement une sorte de +magistrature. Mais le nouveau caractère qui vous est donné m'autorise à +vous retracer les engagements que vous contractez en le recevant. Mon +droit ne se borne pas à vous rappeler les dispositions des lois et +règlements que vous devez scrupuleusement observer; c'est mon devoir +d'établir et de maintenir les principes qui doivent servir de +règle morale à la conduite de l'instituteur, et dont la violation +compromettrait la dignité du corps auquel il pourra appartenir +désormais. Il ne suffit pas, en effet, de respecter le texte des lois; +l'intérêt seul y pourrait contraindre, car elles se vengent de celui qui +les enfreint; il faut encore et surtout prouver par sa conduite qu'on a +compris la raison morale des lois, qu'on accepte volontairement et de +coeur l'ordre qu'elles ont pour but de maintenir, et qu'à défaut de +l'autorité on trouverait dans sa conscience une puissance sainte comme +les lois et non moins impérieuse. + +Les premiers de vos devoirs, monsieur, sont envers les enfants confiés à +vos soins. L'instituteur est appelé par le père de famille au partage +de son autorité naturelle; il doit l'exercer avec la même vigilance et +presque avec la même tendresse. Non-seulement la vie et la santé des +enfants sont remises à sa garde, mais l'éducation de leur coeur et de +leur intelligence dépend de lui presque tout entière. En ce qui concerne +l'enseignement proprement dit, rien ne vous manquera de ce qui peut vous +guider. Non-seulement une École normale vous donnera des leçons et des +exemples; non-seulement les comités s'attacheront à vous transmettre des +instructions utiles, mais encore l'Université même se maintiendra avec +vous en constante communication. Le Roi a bien voulu approuver la +publication d'un journal spécialement destiné à l'enseignement primaire. +Je veillerai à ce que le _Manuel général_ répande partout, avec les +actes officiels qui vous intéressent, la connaissance des méthodes +sûres, des tentatives heureuses, les notions pratiques que réclament les +écoles, la comparaison des résultats obtenus en France ou à l'étranger, +enfin tout ce qui peut diriger le zèle, faciliter le succès, entretenir +l'émulation. + +Mais quant à l'éducation morale, c'est en vous surtout, monsieur, que +je me fie. Rien ne peut suppléer en vous la volonté de bien faire. Vous +n'ignorez pas que c'est là, sans aucun doute, la plus importante et la +plus difficile partie de votre mission. Vous n'ignorez pas qu'en vous +confiant un enfant, chaque famille vous demande de lui rendre un honnête +homme et le pays un bon citoyen. Vous le savez: les vertus ne suivent +pas toujours les lumières, et les leçons que reçoit l'enfance pourraient +lui devenir funestes si elles ne s'adressaient qu'à son intelligence. +Que l'instituteur ne craigne donc pas d'entreprendre sur les droits des +familles en donnant ses premiers soins à la culture intérieure de l'âme +de ses élèves. Autant il doit se garder d'ouvrir son école à l'esprit +de secte ou de parti, et de nourrir les enfants dans des doctrines +religieuses ou politiques qui les mettent pour ainsi dire en révolte +contre l'autorité des conseils domestiques, autant il doit s'élever +au-dessus des querelles passagères qui agitent la société, pour +s'appliquer sans cesse à propager, à affermir ces principes +impérissables de morale et de raison sans lesquels l'ordre universel est +en péril, et à jeter profondément dans de jeunes coeurs ces semences de +vertu et d'honneur que l'âge et les passions n'étoufferont point. La foi +dans la Providence, la sainteté du devoir, la soumission à l'autorité +paternelle, le respect dû aux lois, au prince, aux droits de tous, tels +sont les sentiments qu'il s'attachera à développer. Jamais, par sa +conversation ou son exemple, il ne risquera d'ébranler chez les enfants +la vénération due au bien; jamais, par des paroles de haine ou de +vengeance, il ne les disposera à ces préventions aveugles qui créent, +pour ainsi dire, des nations ennemies au sein de la même nation. La +paix et la concorde qu'il maintiendra dans son école doivent, s'il est +possible, préparer le calme et l'union des générations à venir. + +Les rapports de l'instituteur avec les parents ne peuvent manquer d'être +fréquents. La bienveillance y doit présider: s'il ne possédait la +bienveillance des familles, son autorité sur les enfants serait +compromise, et le fruit de ses leçons serait perdu pour eux. Il ne +saurait donc porter trop de soin et de prudence clans cette sorte de +relations. Une intimité légèrement contractée pourrait exposer son +indépendance, quelquefois même l'engager dans ces dissensions locales +qui désolent souvent les petites communes. En se prêtant avec +complaisance aux demandes raisonnables des parents, il se gardera bien +de sacrifier à leurs capricieuses exigences ses principes d'éducation et +la discipline de son école. Une école doit être l'asile de l'égalité, +c'est-à-dire de la justice. + +Les devoirs de l'instituteur envers l'autorité sont plus clairs encore +et non moins importants. Il est lui-même une autorité dans la commune; +comment donc donnerait-il l'exemple de l'insubordination? Comment ne +respecterait-il pas les magistrats municipaux, l'autorité religieuse, +les pouvoirs légaux qui maintiennent la sécurité publique? Quel avenir +il préparerait à la population au sein de laquelle il vit si, par son +exemple ou par des discours malveillants, il excitait chez les enfants +cette disposition à tout méconnaître, à tout insulter, qui peut devenir +dans un autre âge l'instrument de l'immoralité et quelquefois de +l'anarchie! + +Le maire est le chef de la commune; il est à la tête de la surveillance +locale; l'intérêt pressant comme le devoir de l'instituteur est donc de +lui témoigner en toute occasion la déférence qui lui est due. Le curé ou +le pasteur ont aussi droit au respect, car leur ministère répond à ce +qu'il y a de plus élevé dans la nature humaine. S'il arrivait que, par +quelque fatalité, le ministre de la religion refusât à l'instituteur une +juste bienveillance, celui-ci ne devrait pas sans doute s'humilier pour +la reconquérir, mais il s'appliquerait de plus en plus à la mériter par +sa conduite, et il saurait l'attendre. C'est au succès de son école à +désarmer des préventions injustes; c'est à sa prudence à ne donner +aucun prétexte à l'intolérance. Il doit éviter l'hypocrisie à l'égal de +l'impiété. Rien d'ailleurs n'est plus désirable que l'accord du prêtre +et de l'instituteur; tous deux sont revêtus d'une autorité morale; tous +deux peuvent s'entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens +divers, une commune influence. Un tel accord vaut bien qu'on fasse, pour +l'obtenir, quelques sacrifices, et j'attends de vos lumières et de votre +sagesse que rien d'honorable ne vous coûtera pour réaliser cette union +sans laquelle nos efforts pour l'instruction populaire seraient souvent +infructueux. + +Enfin; monsieur, je n'ai pas besoin d'insister sur vos relations avec +les autorités spéciales qui veillent sur les écoles, avec l'Université +elle-même: vous trouverez là des conseils, une direction nécessaire, +souvent un appui contre des difficultés locales et des inimitiés +accidentelles. L'administration n'a point d'autres intérêts que ceux +de l'instruction primaire, qui au fond sont les vôtres. Elle ne vous +demande que de vous pénétrer de plus en plus de l'esprit de votre +mission. Tandis que de son côté elle veillera sur vos droits, sur vos +intérêts, sur votre avenir, maintenez, par une vigilance continuelle, +la dignité de votre état; ne l'altérez point par des spéculations +inconvenantes, par des occupations incompatibles avec l'enseignement; +ayez les yeux ouverts sur tous les moyens d'améliorer l'instruction que +vous dispensez autour de vous. Les secours ne vous manqueront pas: +dans la plupart des grandes villes, des cours de perfectionnement +sont ouverts; dans les Écoles normales, des places sont ménagées aux +instituteurs qui voudraient venir y retremper leur enseignement. Il +devient chaque jour plus facile de vous composer à peu de frais +une bibliothèque suffisante à vos besoins. Enfin, dans quelques +arrondissements, dans quelques cantons, des conférences ont déjà été +établies entre les instituteurs: c'est là qu'ils peuvent mettre leur +expérience en commun, et s'encourager les uns les autres en s'aidant +mutuellement. + +Au moment où, sous les auspices d'une législation nouvelle, nous entrons +tous dans une nouvelle carrière, au moment où l'instruction primaire va +être l'objet de l'expérience la plus réelle et la plus étendue qui ait +encore été tentée dans notre patrie, j'ai dû, monsieur, vous rappeler +les principes qui guident l'administration de l'instruction publique et +les espérances qu'elle fonde sur vous. Je compte sur tous vos efforts +pour faire réussir l'oeuvre que nous entreprenons en commun: ne doutez +jamais de la protection du gouvernement, de sa constante, de son +active sollicitude pour les précieux intérêts qui vous sont confiés. +L'universalité de l'instruction primaire est à ses yeux l'une des plus +grandes et des plus pressantes conséquences de notre Charte; il lui +tarde de la réaliser. Sur cette question comme sur toute autre, la +France trouvera toujours d'accord l'esprit de la Charte et la volonté du +Roi. + +Recevez, etc. + + + +III + +_Circulaire adressée le 13 août 1835 aux inspecteurs des écoles +primaires institués par une ordonnance du Roi du 26 février 1835_. + +Monsieur l'inspecteur, le Roi, par son ordonnance du 26 février dernier, +a institué sommairement les fonctions qui vous sont conférées; et le +conseil royal de l'instruction publique, par un statut du 27 du même +mois, auquel j'ai donné mon approbation, a réglé d'une manière plus +explicite l'exercice de ces fonctions. + +M. le recteur de l'Académie à laquelle vous appartenez est chargé de +vous communiquer ces deux actes qui sont votre règle fondamentale. + +Mais au moment de votre entrée en fonctions, j'ai besoin de vous faire +connaître, avec précision et dans toute son étendue, la mission qui vous +est confiée, et tout ce que j'attends de vos efforts. + +La loi du 28 juin 1833 a désigné les autorités appelées à concourir à +son exécution. Toutes ces autorités, les recteurs, les préfets, les +comités, ont reçu de moi des instructions détaillées qui les ont +dirigées dans leur marche. Je n'ai qu'à me louer de leur bon esprit et +de leur zèle, et d'importants résultats ont déjà prouvé l'efficacité de +leurs travaux. Cependant, au moment même où la loi a été rendue, tous +les hommes éclairés ont pressenti que l'action de ces diverses autorités +ne suffirait pas pour atteindre le but que la loi se proposait. La +propagation et la surveillance de l'instruction primaire sont une tâche +à la fois très-vaste et surchargée d'une infinité de détails minutieux; +il faut agir partout et regarder partout de très-près; ni les recteurs, +ni les préfets, ni les comités ne peuvent suffire à un tel travail. + +Placés à la tête d'une circonscription très-étendue, les recteurs ne +sauraient donner, aux nombreuses écoles primaires qu'elle contient, +cette attention spéciale et précise dont elles ont besoin; ils ne +sauraient visiter fréquemment les écoles, entrer inopinément dans celles +des campagnes comme dans celles des villes, et y ranimer sans cesse par +leur présence la règle et la vie. Ils sont contraints de se borner à des +instructions générales, à une correspondance lointaine; ils administrent +l'instruction primaire, ils ne sauraient la vivifier réellement. + +L'instruction secondaire et les grands établissements qui s'y rattachent +sont d'ailleurs l'objet essentiel de l'attention de MM. les recteurs: +c'est là le résultat presque inévitable de la nature de leurs propres +études et du système général d'instruction publique pour lequel ils +ont été originairement institués. Leur autorité et leur surveillance +supérieure sont indispensables à l'instruction primaire, mais on ne doit +ni demander, ni attendre qu'ils s'y consacrent tout entiers. + +Quant à MM. les préfets, ils ont déjà rendu, et ils seront constamment +appelés à rendre à l'instruction primaire les plus importants services; +elle se lie étroitement à l'administration publique; elle prend +place dans les budgets de toutes les communes; elle a, dans chaque +département, son budget particulier, que le préfet doit présenter chaque +année au conseil général; elle donne lieu fréquemment à des travaux +publics qui se rattachent à l'ensemble de l'administration. Le concours +actif et bienveillant des préfets est donc essentiel, non-seulement à +l'instruction première, mais à la prospérité permanente des écoles. Mais +en même temps, il est évident que MM. les préfets, occupés avant tout +des soins de l'administration générale, étrangers aux études spéciales +qu'exige l'instruction primaire, ne sauraient la diriger. + +L'intervention des comités dans les écoles est plus directe et plus +rapprochée: ils influeront puissamment, partout où ils le voudront, sur +leur bonne tenue et leur prospérité. Cependant, on ne saurait espérer +non plus qu'ils y suffisent: réunis seulement à des intervalles éloignés +pour se livrer à des travaux qui sortent du cercle de leurs occupations +journalières, les notables qui en font partie ne peuvent porter, dans la +surveillance de l'instruction primaire, ni cette activité constante +et réglée qui n'appartient qu'à l'administration permanente, ni cette +connaissance intime du sujet qu'on n'acquiert qu'en s'y dévouant +spécialement et par profession. Si les comités n'existaient pas, ou +s'ils négligeaient de remplir les fonctions que la loi leur attribue, +l'instruction primaire aurait beaucoup à en souffrir, car elle +demeurerait beaucoup trop étrangère aux notables de chaque localité, +c'est-à-dire au public dont l'influence ne pénétrerait plus suffisamment +dans les écoles; mais on se tromperait grandement si l'on croyait que +cette influence peut suffire; il faut à l'instruction primaire l'action +d'une autorité spéciale, vouée par état à la faire prospérer. + +La loi du 28 juin 1833 n'est en exécution que depuis deux ans, et déjà +l'expérience a démontré la vérité des considérations que je viens +de vous indiquer. Recteurs, préfets, comités, tous ont apporté dans +l'application de la loi, non-seulement la bonne volonté et le soin qu'on +sera toujours en droit d'attendre d'eux, mais encore cette ardeur +qui s'attache naturellement à toute grande amélioration nouvelle et +approuvée du public: cependant, plus j'ai suivi de près et attentivement +observé leur action et ses résultats, plus j'ai reconnu qu'elle était +loin de suffire, et que ce serait se payer d'apparences que de croire +qu'on peut faire, avec ces moyens, je ne dis pas tout le bien possible, +mais seulement tout le bien nécessaire. + +J'ai reconnu en même temps, et tous les administrateurs éclairés ont +acquis la même conviction, que, malgré leur égale bonne volonté et leur +empressement à agir de bon accord, le concours de ces diverses autorités +à la direction de l'instruction primaire donnait lieu quelquefois à des +tâtonnements, à des frottements fâcheux, qu'il manquait entre elles un +lien permanent, un moyen prompt et facile de s'informer réciproquement, +de se concerter et d'exercer, chacune dans sa sphère, les attributions +qui leur sont propres, en les faisant toutes converger, sans perte de +temps ni d'efforts, vers le but commun. + +Combler toutes ces lacunes, faire, dans l'intérêt de l'instruction +primaire, ce que ne peut faire ni l'une ni l'autre des diverses +autorités qui s'en occupent, servir de lien entre ces autorités, +faciliter leurs relations, prévenir les conflits d'attributions +et l'inertie ou les embarras qui en résultent, tel est, monsieur +l'inspecteur, le caractère propre de votre mission. D'autres pouvoirs +s'exerceront concurremment avec le vôtre dans le département qui vous +est confié; le vôtre seul est spécial et entièrement adonné à une seule +attribution. M. le recteur, M. le préfet, MM. les membres des comités +se doivent en grande partie à d'autres soins: vous seul, dans le +département, vous êtes l'homme de l'instruction primaire seule. Vous +n'avez point d'autres affaires que les siennes, sa prospérité fera toute +votre gloire. C'est assez dire que vous lui appartenez tout entier, et +que rien de ce qui l'intéresse ne doit vous demeurer étranger. + +Votre première obligation sera donc de prêter, aux diverses autorités +qui prennent part à l'administration de l'instruction primaire, une +assistance toujours dévouée. Quels que soient les travaux dans lesquels +vous pourrez les seconder, tenez-les à honneur, et prenez-y le même +intérêt qu'à vos propres attributions. Je ne saurais énumérer ici +d'avance tous ces travaux, et après la recommandation générale que je +vous adresse, j'espère qu'une telle énumération n'est point nécessaire. +Cependant, je crois devoir vous indiquer quelques-uns des objets sur +lesquels je vous invite spécialement à mettre à la disposition de MM. +les recteurs, de MM. les préfets et des comités, votre zèle et votre +travail. + +Le 31 juillet 1834, j'ai annoncé à MM. les préfets que MM. les +inspecteurs des écoles primaires concourraient à la préparation +des tableaux relatifs aux dépenses ordinaires des écoles primaires +communales, tableaux dressés jusqu'à présent par les soins réunis de ces +magistrats et de MM. les recteurs. Le 20 avril dernier, j'ai donné à +MM. les recteurs le même avis. Les recherches que les bureaux des +préfectures ont à faire pour cet objet absorbent souvent le temps que +réclament aussi des affaires non moins urgentes, et cette complication +peut nuire à l'exactitude du travail. D'un autre côté, le personnel des +bureaux des académies est trop peu considérable pour que les recteurs +demeurent chargés de la partie de ces tableaux qui leur est confiée. Nul +ne pourra mieux que vous rédiger ce travail qui sera désormais placé +dans vos attributions. Le registre du personnel des instituteurs que +vous devez tenir, les nominations, révocations et mutations récentes +dont il vous sera donné connaissance, vos inspections, l'examen des +délibérations des conseils municipaux, ainsi que des budgets des +communes qui vous seront communiqués dans les bureaux de la préfecture, +vous fourniront les éléments nécessaires pour dresser avec exactitude ce +tableau dont les cadres vous seront remis, et qui fera connaître le +nom des instituteurs en exercice au 1er janvier de chaque année, leur +traitement, les frais de location des maisons d'école, ou les indemnités +de logement accordées aux instituteurs, enfin le montant des fonds +communaux, départementaux et de l'État affectés au payement de ces +dépenses. + +Vous soumettrez ce tableau à la vérification de M. le préfet, qui doit +me l'adresser dans les quinze premiers jours du mois de janvier. + +Vous suivrez la même marche à l'égard de l'état des changements survenus +pendant chaque trimestre parmi les instituteurs. Cet état sera rédigé +par vous et remis à M. le préfet, qui me le transmettra dans les quinze +jours qui suivront l'expiration du trimestre. + +Vous vous ferez remettre les budgets des dépenses des comités +d'arrondissement et des commissions d'instruction primaire, et vous les +transmettrez avec vos observations à MM. les recteurs. + +Le service de l'instruction primaire exige un certain nombre d'imprimés +qui sont distribués en petite quantité dans les départements. Pour +diminuer les dépenses que chaque département aurait à supporter si MM. +les préfets étaient obligés de faire préparer ces imprimés, j'ai décidé +qu'ils seraient fournis à chaque département par l'Imprimerie royale, +sauf remboursement sur les fonds votés par le conseil général. Ces +imprimés seront adressés aux inspecteurs qui en feront la répartition +entre les fonctionnaires auxquels ils seront nécessaires. + +Un règlement sur la comptabilité des dépenses de l'instruction primaire, +dans lequel sera déterminée la part que les inspecteurs des écoles +primaires devront prendre à ces travaux, sera très-incessamment adressé +à MM. les recteurs et à MM. les préfets. + +Un statut que je prépare réglera de même les devoirs de MM. les +inspecteurs des écoles primaires relativement aux caisses d'épargne qui +seront établies. + +J'en viens maintenant aux fonctions qui vous sont propres et dans +lesquelles vous serez appelé, non plus à concourir avec d'autres +autorités, mais à agir par vous-même et seul, sous la direction du +recteur et du préfet. + +Votre premier soin doit être, ainsi que le prescrit l'article 1er du +statut du 27 février, de dresser chaque année le tableau des écoles de +votre ressort qui devront être, de votre part, l'objet d'une visite +spéciale. Ce serait mal comprendre le but de cette disposition que d'y +chercher une excuse préparée à la négligence, ou une autorisation de +choisir, parmi les écoles soumises à votre inspection, celles qui vous +promettraient un plus prompt succès et moins de fatigue. Gardez-vous +bien même d'en conclure qu'il vous suffira de visiter les +établissements les plus importants, tels que les écoles des chefs-lieux +d'arrondissement et de canton. En principe, toutes les écoles du +département ont droit à votre visite annuelle; mais cette visite ne doit +pas être une pure formalité; une course rapide et vaine; et l'article +1er du Statut a voulu pourvoir au cas, malheureusement trop fréquent, +où l'étendue de votre ressort vous mettrait dans l'impossibilité d'en +inspecter réellement et sérieusement chaque année toutes les écoles. +Dans le choix que vous serez appelé à faire, sans doute les écoles +des villes trouveront leur place, mais je n'hésite pas à appeler +spécialement sur les écoles des campagnes toute votre sollicitude. +Placées au milieu d'une population plus active, plus près des comités +qui les régissent, sous la conduite de maîtres plus expérimentés, +encouragées et animées par la concurrence, les écoles des villes +trouvent dans leur situation seule des causes efficaces de prospérité: +il vous sera facile d'ailleurs de les visiter accidentellement et +lorsque des motifs variés vous attireront dans les lieux où elles sont +situées. Mais les établissements qui doivent surtout être de votre part +l'objet d'une surveillance persévérante et systématiquement organisée, +ce sont les écoles que la loi du 28 juin 1833 a fait naître dans les +campagnes, loin des ressources de la civilisation et sous la direction +de maîtres moins éprouvés; c'est là surtout que vos visites sont +nécessaires et seront vraiment efficaces. En voyant que ni la distance, +ni la rigueur des saisons, ni la difficulté des chemins, ni l'obscurité +de son nom ne vous empêchent de vous intéresser vivement à elle, et +de lui apporter le bienfait de l'instruction qui lui manque, cette +population, naturellement laborieuse, tempérante et sensée, se pénétrera +pour vous d'une véritable reconnaissance, s'accoutumera à mettre +elle-même beaucoup d'importance à vos travaux, et ne tardera pas à vous +prêter, pour la prospérité des écoles rurales, son appui modeste, mais +sérieux. + +Pour dresser le tableau des écoles que vous aurez à visiter +spécialement, vous aurez soin de vous concerter d'avance avec M. le +recteur et M. le préfet, afin qu'aucune de celles qui leur paraîtraient +mériter une attention particulière ne soit omise sur ce tableau; vous +consulterez chaque année le rapport de votre inspection précédente; et, +pour l'inspection prochaine qui doit commencer vos travaux, j'aurai soin +que M. le recteur de l'Académie vous remette le rapport des inspecteurs +qui ont été extraordinairement chargés, en 1833, de visiter les écoles +de votre département. Vous trouverez dans les bureaux de la préfecture +les états que les comités ont dû dresser de la situation des écoles +primaires en 1834. Vous étudierez avec soin les observations consignées +dans ces divers tableaux, et, d'après l'état des écoles à cette époque, +il vous sera facile de connaître celles qui exigent aujourd'hui votre +première visite. Les rapports des comités transmis par vous à M. le +recteur et dont vous aurez pris aussi préalablement connaissance, +serviront de même à fixer votre détermination. Enfin, l'article 15 de +l'ordonnances du 16 juillet 1833 m'ayant chargé de faire dresser tous +les ans un état des communes qui ne possèdent point de maisons d'école, +et de celles qui n'en ont pas en nombre suffisant ou de convenablement +disposées, cet état a été rédigé au commencement de 1834 par les soins +des comités d'arrondissement; il est déposé à la préfecture; vous ne +négligerez pas d'en prendre communication avant votre départ, afin de +pouvoir plus sûrement rédiger vous-même un semblable état pour 1835, +d'après la série de questions et le modèle que je vous ferai remettre à +cet effet; vous consignerez, après votre inspection, le résultat de +vos visites locales et les renseignements recueillis par vous près des +comités. + +Pour réunir tous les éléments qu'exigera la rédaction de cet état, +il sera nécessaire que vous visitiez toutes les communes de votre +département, même celles où il n'existe pas encore d'instituteur; vous +les placerez dans votre itinéraire de la manière que vous jugerez la +plus convenable pour vous mettre promptement en mesure de constater, à +cet égard, l'état des choses et d'assurer l'exécution de la loi. + +Quant à l'époque à laquelle votre inspection doit avoir lieu, je ne +saurais vous donner à cet égard aucune règle générale et précise: sans +doute il serait désirable que toutes les époques de l'année offrissent +à l'inspecteur des écoles également peuplées, et qu'elles ne fussent +désertes que pendant les vacances déterminées par les statuts; c'est le +voeu de la loi, c'est le droit des communes qui assurent un traitement +annuel à l'instituteur, et vous ne sauriez trop employer votre influence +à combattre, sur ce point, les mauvaises habitudes des familles. +Mais, avant qu'elles aient enfin ouvert les yeux sur leurs véritables +intérêts, longtemps encore, dans les campagnes, le retour des travaux +rustiques disputera les enfants aux travaux de l'école, et peut-être +y a-t-il ici, dans la situation même des classes laborieuses, une +difficulté qu'on ne saurait espérer de surmonter absolument. Quoi qu'il +en soit, dans l'état actuel des choses, l'automne et l'hiver sont la +vraie saison des écoles, et vous ne pourrez guère visiter avec fruit +pendant le printemps, et surtout pendant l'été, que les écoles urbaines, +moins exposées que les autres à ces émigrations fâcheuses. + +Il ne conviendrait pas non plus de prendre pour époque de votre départ +le moment même où la cessation des travaux champêtres donne aux enfants +le premier signal de la rentrée des classes: pour juger l'enseignement +des maîtres et le progrès des élèves, il faut attendre que plusieurs +semaines d'exercice régulier aient permis à l'instituteur de mettre en +jeu sa méthode et de renouveler chez les enfants cette aptitude, et, +pour ainsi dire, cette souplesse intellectuelle qu'émoussent aisément +six mois de travaux rudes et grossiers. + +Autant que l'on peut déterminer d'avance, et d'une façon générale, une +limite subordonnée à tant de circonstances particulières, je suis enclin +à penser que, pour les écoles rurales, c'est vers le milieu du mois +de novembre que devront commencer d'ordinaire les fatigues de votre +inspection. Quant aux écoles urbaines, il vous sera beaucoup plus facile +de choisir dans tout le cours de l'année le moment convenable pour les +visiter. Je m'en rapporterai, du reste, à cet égard, aux renseignements +que vous recueillerez vousmême dans votre département, et aux conseils +que vous donneront les diverses autorités. + +Quand vous aurez ainsi dressé le tableau des écoles que doit atteindre +votre visite annuelle et déterminé l'époque de votre départ, quand +vous aurez reçu de M. le recteur et de M. le préfet des instructions +particulières sur des questions que leur correspondance habituelle +n'aurait pas suffisamment éclaircies, quand votre itinéraire enfin sera +revêtu de leur approbation, vous en donnerez connaissance aux comités +dont vous devrez parcourir la circonscription et aux maires des communes +que vous devrez visiter. Peut-être votre apparition inattendue dans une +école vous offrirait-elle un moyen plus sûr d'en apprécier la situation; +et, lorsque vous aurez de justes sujets de défiance sur la conduite du +maître et sur la tenue de son école, vous ferez bien de vous y présenter +à l'improviste, ou de vous concerter avec les autorités locales pour +qu'elles tiennent secret l'avis que vous leur aurez donné de votre +prochaine arrivée. Mais, en général, les communications que vous aurez, +dans le cours de votre inspection, soit avec les comités, soit avec les +maires et les conseils municipaux, sont trop précieuses pour que vous +couriez le risque d'en être privé en ne les trouvant pas réunis à jour +fixe. Vous échapperez aisément aux pièges que pourraient vous tendre +quelques instituteurs en préparant d'avance leurs élèves à surprendre +votre suffrage; un oeil exercé n'est pas dupe de ces représentations +d'apparat. La présence des membres du conseil municipal, ou du comité +local, ou du comité d'arrondissement, qui souvent vous accompagneront +dans l'école, en donnant plus de solennité à votre inspection, vous +mettra aussi à couvert de toute espèce de fraude de la part du maître, +ou vous en seriez promptement averti par leur propre étonnement. Je ne +doute pas, d'ailleurs, que vous ne preniez les précautions propres à +vous garantir de toute surprise, en vous faisant remettre, par exemple, +l'état nominatif des élèves qui fréquentent l'école, et en vous assurant +qu'on n'y a pas appelé ce jour-là des enfants qui n'en font plus partie +pour faire briller leur savoir, ni exclus de l'examen ceux dont on +aurait voulu dissimuler la faiblesse. + +Aux termes de l'article 1er du statut du 27 février, vos premières +relations, dans le cours de votre inspection, seront avec les +comités. Je ne saurais trop vous recommander de prendre soin que vos +communications avec eux ne soient pas à leurs yeux une pure et vaine +formalité. Appliquez-vous à les convaincre de l'importance que +l'administration supérieure attache à leur intervention; et, pour y +réussir, recueillez avec soin et ne laissez jamais tomber dans l'oubli +les renseignements qu'ils vous fourniront. Rien ne blesse et ne +décourage plus les hommes notables qui, dans chaque localité, prêtent +à l'administration leur libre concours, que de la voir traiter avec +légèreté les faits locaux dont ils l'informent. Vous vous appliquerez en +même temps à tenir les comités au courant des idées générales d'après +lesquelles se dirige l'administration supérieure: c'est surtout à cet +égard que les comités locaux sont sujets à se tromper; le désir même des +perfectionnements les égare souvent; vivant dans un horizon resserré, et +manquant de termes de comparaison, ils se laissent aisément séduire +par les promesses de progrès que répand une charlatanerie frivole, et +tombent ainsi dans des tentatives d'innovation souvent malheureuses. +C'est en faisant pénétrer dans les comités les vues de l'administration +que vous les prémunirez contre ce péril, et que, sans faire violence aux +circonstances locales, vous maintiendrez dans le régime de l'instruction +primaire l'unité et la régularité qui feront sa force. + +Vous rencontrerez presque toujours dans chaque comité un ou deux membres +qui se seront plus soigneusement occupés des écoles, et qui leur +porteront un zèle particulier. Il n'est guère de petite ville, de +population un peu agglomérée, qui n'offre quelques hommes de cette +trempe; mais ils se découragent souvent, soit à cause de la froideur +de leurs alentours, soit à cause de l'indifférence de l'administration +supérieure. Recherchez avec soin de tels hommes, honorez leur zèle, +demandez-leur de vous accompagner dans les écoles, ne négligez rien pour +les convaincre de la reconnaissance que leur porte l'administration. +Ce serait de sa part un tort grave de ne pas savoir attirer et grouper +autour d'elle, dans chaque localité, les hommes d'une bonne volonté +active et désintéressée; rien ne peut suppléer au mouvement +qu'ils répandent autour d'eux, et à la force qu'ils procurent à +l'administration lorsqu'elle prend soin elle-même de les encourager et +de les soutenir. + +Indépendamment des comités, vous aurez à traiter, dans toutes les +communes que vous visiterez, avec les autorités civiles et religieuses +qui interviennent dans les écoles, avec les maires, les conseils +municipaux, les curés ou les pasteurs. Vos bonnes relations avec ces +diverses personnes sont de la plus haute importance pour la prospérité +de l'instruction primaire; ne craignez pas d'entrer avec elles dans +de longues conversations sur l'état et les intérêts de la commune; +recueillez tous les renseignements qu'elles voudront vous fournir; +donnez-leur, sur les démarches diverses qu'elles peuvent avoir à faire +dans l'intérêt de leur école; toutes les explications, toutes les +directions dont elles ont besoin; faites appel à l'esprit de famille, +aux intérêts et aux sentiments de la vie domestique: ce sont là, dans le +modeste horizon de l'activité communale, les mobiles à la fois les plus +puissants et les plus moraux qu'on puisse mettre en jeu. + +Je vous recommande spécialement d'entretenir avec les curés et les +pasteurs les meilleures relations. Appliquez-vous à leur bien persuader +que ce n'est point par pure convenance et pour étaler un vain respect +que la loi du 28 juin 1833 a inscrit l'instruction morale et religieuse +en tête des objets de l'instruction primaire; c'est sérieusement et +sincèrement que nous poursuivrons le but indiqué par ces paroles, et que +nous travaillerons, dans les limites de notre pouvoir, à rétablir dans +l'âme des enfants l'autorité de la religion. Croyez bien qu'en donnant +à ses ministres cette confiance, et en la confirmant par toutes les +habitudes de votre conduite et de votre langage, vous vous assurerez +presque partout, pour les progrès de l'éducation populaire, le plus +utile appui. + +J'inviterai MM. les préfets à donner les ordres nécessaires pour la +convocation des conseils municipaux dans toutes les communes que vous +devrez visiter. + +Quant à l'inspection que vous avez à faire dans l'intérieur même des +écoles, je ne puis vous donner que des instructions très-générales, et +déjà contenues dans les art. 2 et 3 du statut du 27 février; ce sera à +vous de juger, dans chaque localité, comment vous devez vous y prendre, +quelles questions vous devez faire pour bien connaître et apprécier +la tenue de l'école, le mérite des méthodes du maître et le degré +d'instruction des élèves. Je vous invite seulement à ne jamais vous +contenter d'un examen superficiel et fait en courant; non-seulement vous +n'en recueilleriez pour l'administration que des notions inexactes +et trompeuses, mais vous compromettriez auprès des assistants votre +caractère et votre influence. Rien ne discrédite plus l'autorité que les +apparences de la légèreté et de la précipitation, car tout le monde se +flatte alors de lui cacher ce qu'elle a besoin de connaître, ou d'éluder +ce qu'elle aura prescrit. + +Je vous recommande, dans vos relations avec les maîtres, au sein même +de l'école, de ne rien faire et de ne rien dire qui puisse altérer +le respect ou la confiance que leur portent les élèves. Nourrir et +développer ces sentiments doit être le but principal de l'éducation +et de tous ceux qui y concourent. Recueillez sur les maîtres tous +les renseignements, donnez leur à eux-mêmes en particulier tous les +avertissements qui vous paraîtront nécessaires; mais qu'à votre sortie +de l'école, le maître ne se sente jamais affaibli ou déchu dans l'esprit +de ses élèves et de leurs parents. + +Les résultats de votre inspection annuelle seront consignés dans des +tableaux dont je vous ferai remettre les cadres. Les faits statistiques +relatifs aux communes et aux écoles que vous n'aurez pu visiter y seront +inscrits d'après les renseignements que vous vous ferez adresser par les +comités locaux. Une colonne spéciale sera ouverte, dans le tableau de la +situation des écoles, pour recevoir vos observations sur la capacité, +l'aptitude, le zèle et la conduite morale des instituteurs. Je vous +recommande de la remplir avec soin, au fur et à mesure que vous aurez +visité chaque école, et avant que les impressions que vous aurez reçues +aient pu s'altérer ou s'effacer. + +L'état de situation des écoles primaires, divisé en autant de cahiers +qu'il y a de comités d'arrondissement dans le département, sera remis en +quadruple expédition dans le mois de janvier à chacun de ces comités, +qui y consignera ses observations, et en enverra une expédition au +recteur, au préfet et au ministre. La quatrième restera déposée dans ses +archives. + +Quant aux observations générales qui auraient pour objet de me faire +connaître la situation de l'instruction primaire dans l'ensemble du +département, ses besoins divers, les difficultés qui retardent +sa propagation sur tel ou tel point du territoire, les moyens de +l'améliorer, enfin, tous les faits qui ne pourraient trouver place dans +le cadre de l'état de situation, vous les consignerez dans le rapport +annuel qui vous est prescrit par l'article 9 du statut du 27 février, et +que vous devez envoyer au recteur et au préfet, qui me le transmettront +avec leurs observations. + +Après les écoles primaires communales qui sont le principal objet +de votre mission, divers établissements d'instruction primaire, +et notamment les écoles normales primaires, les écoles primaires +supérieures, les salles d'asile et les écoles d'adultes doivent aussi +vous occuper. + +Sur les deux premières classes d'établissements, j'ai peu de chose à +ajouter aux prescriptions des articles 4 et 5 du statut du 27 février. +Je vous recommande seulement, en ce qui concerne les écoles primaires +supérieures, de ne rien négliger pour en presser la fondation dans les +communes où elle doit avoir lieu. Ces établissements sont destinés +à satisfaire aux besoins d'éducation d'une population nombreuse et +importante, pour qui la simple instruction primaire est insuffisante et +l'instruction classique inutile. En vous prescrivant chaque année, sur +chaque école primaire supérieure, un rapport spécial et détaillé, le +statut du 27 février vous indique quelle importance s'attache à ces +établissements. Quand j'aurai recueilli, sur les essais déjà tentés en +ce genre, de plus amples renseignements, je vous adresserai, à ce sujet, +des instructions particulières. + +Vous ne sauriez prêter à l'école normale primaire de votre département +une trop constante attention, ni en suivre de trop près les travaux: +entretenez avec son directeur des relations aussi intimes qu'il vous +sera possible; de vous et de lui dépend la destinée de l'instruction +primaire dans le département; vous serez chargé de suivre et de diriger, +dans chaque localité, les maîtres qu'il aura formés au sein de l'école. +Votre bonne intelligence, l'unité de vos vues, l'harmonie de vos +influences sont indispensables pour assurer votre succès et le sien. +Votre situation vous appelle l'un et l'autre à contracter ensemble une +véritable fraternité de pensées et d'efforts. Qu'elle soit réelle et +animée par un profond sentiment de vos devoirs communs: votre tâche à +l'un et à l'autre en sera bien plus facile, et votre action bien plus +efficace. + +Lorsque vous aurez à communiquer des instructions au directeur de +l'école normale, lorsque vous croirez devoir lui donner des conseils +ou lui adresser des observations sur la marche de son établissement, +faites-le avec tous les ménagements que demande votre position +respective. Si vous remarquiez qu'il n'eut pas déféré à vos conseils ou +à vos observations, vous réclameriez l'intervention du recteur ou du +préfet, selon qu'il s'agirait de l'enseignement ou de quelque fait +administratif dépendant de l'administration générale. + +Les salles d'asile et les écoles d'adultes commencent à se multiplier; +cependant ce ne sont pas encore des établissements assez nombreux ni +assez régulièrement organisés pour que je puisse vous adresser dès ce +moment, à leur sujet, toutes les instructions nécessaires; elles vous +parviendront plus tard. + +Les écoles privées sont aussi placées sous votre inspection: sans +exercer sur elles une surveillance aussi habituelle que sur les écoles +communales, vous ne devez cependant pas négliger de les visiter de +temps en temps, surtout dans les villes où elles sont nombreuses et +importantes. Dans ces visites vous ne ferez pas, de l'enseignement et +des méthodes, l'objet particulier de votre attention; il est naturel +que les écoles privées exercent à cet égard toute la liberté qui leur +appartient; mais vous porterez, sur la tenue et l'état moral de ces +écoles, un regard attentif: c'est le pressant intérêt des familles et +le devoir de l'autorité publique. Les maîtres qui les dirigent ont +d'ailleurs à remplir des obligations légales dont vous devez constater +l'accomplissement. + +Les renseignements que vous recueillerez sur les écoles privées seront +aussi consignés dans les états de situation de l'instruction primaire. + +Il me reste à vous entretenir de quelques fonctions particulières qui +vous sont également confiées, et qui, bien qu'elles ne concernent +pas l'inspection des écoles, n'en sont pas moins, pour l'instruction +primaire en général, de la plus haute importance. + +La première est votre participation aux travaux de la commission établie +en vertu de l'article 35 de la loi du 28 juin 1833, et qui est chargée +de l'examen de tous les aspirants aux brevets de capacité, ainsi que des +examens d'entrée et de sortie, et de fin d'année, des élèves-maîtres des +écoles normales primaires du département. + +Des travaux de ces commissions dépend peut-être, presque autant que de +toute autre cause, l'avenir de l'instruction primaire: le vice de la +plupart des examens parmi nous, c'est de dégénérer en une formalité peu +sérieuse où la complaisance de l'examinateur couvre la faiblesse du +candidat: On s'accoutume ainsi d'une part, à nuire à la société en +déclarant capables ceux qui ne le sont point: d'autre part, à traiter +légèrement les prescriptions légales, et à les convertir en une sorte +de mensonge officiel, ce qui est un mal moral au moins aussi grave. +J'espère que les commissions d'instruction primaire ne tomberont point +dans un tel vice; vous êtes spécialement appelé à y veiller: les examens +dont elles sont chargées doivent être sérieux et réellement propres à +constater la capacité des candidats. N'oubliez jamais, monsieur, et +rappelez constamment, aux membres des commissions au sein desquelles +vous aurez l'honneur de siéger, que, munis de leur brevet de capacité, +les instituteurs admis par elles pourront aller se présenter partout, +et obtenir de la confiance des communes le soin de donner l'éducation +primaire à des générations qui n'en recevront point d'autre. + +Quant à l'étendue de l'exigence qu'il convient d'apporter dans ces +examens, elle est réglée par les dispositions mêmes de la loi qui +détermine les objets de l'instruction primaire, élémentaire et +supérieure. Souvent les candidats essayent de faire beaucoup valoir des +connaissances en apparence assez variées; ne vous laissez jamais prendre +à ce piège; exigez toujours, comme condition absolue de l'admission, +une instruction solide sur les matières qui constituent vraiment +l'instruction primaire. Sans doute il convient de tenir compte aux +candidats des connaissances qu'ils peuvent posséder au delà de ce +cercle; mais ces connaissances ne doivent jamais servir à couvrir la +légèreté de leur savoir dans l'intérieur même du cercle légal. + +Je ne saurais trop vous recommander de donner, au rapport spécial +que vous aurez à m'adresser à chaque session, sur les opérations des +commissions d'examen, votre plus scrupuleuse attention. + +L'article 7 du statut du 27 février vous charge encore d'assister, aussi +souvent que vous le pourrez, aux conférences d'instituteurs qui auront +été dûment autorisées dans votre département; je me propose, à mesure +que ces conférences se multiplieront, de recueillir à leur sujet tous +les renseignements de quelque importance, et de vous adresser ensuite, +sur leur tenue et sur la manière dont il convient de les régler, des +instructions particulières. En attendant, vous veillerez à ce que de +telles réunions ne soient jamais détournées de leur objet: il pourrait +se faire que, soit par des prétentions chimériques, soit dans des vues +moins excusables encore, on essayât dans quelques lieux d'y faire +pénétrer des questions qui doivent en être absolument bannies. +L'instruction primaire serait non-seulement compromise, mais pervertie, +le jour où les passions politiques essayeraient d'y porter la main. Elle +est essentiellement, comme la religion, étrangère à toute intention +de ce genre, et uniquement dévouée au développement de la moralité +individuelle et au maintien de l'ordre social. + +En vous appelant à donner votre avis motivé sur toutes les propositions +et encouragements de tout genre en faveur de l'instruction primaire, et +à constater le résultat des allocations accordées, l'article 8 du statut +du 27 février vous impose un travail minutieux, mais d'une grande +utilité. Trop souvent les encouragements et les secours sont accordés +un peu au hasard, et livrés ensuite à un hasard nouveau, celui de +l'exécution. Il est indispensable que l'administration, en les +accordant, sache bien ce qu'elle fait, et qu'après les avoir accordés, +elle sache encore si ce qu'elle a voulu faire se fait réellement. Ne +craignez, en pareille matière, ni l'exactitude des investigations, ni la +prolixité des détails; vous resterez probablement toujours au-dessous de +ce qu'exigerait la nécessité. + +Je pourrais, monsieur l'inspecteur, donner aux instructions que je +vous adresse beaucoup plus de développement; mais elles sont déjà fort +étendues, et j'aime mieux, quant aux conséquences des principes qui y +sont posés, m'en rapporter à votre sagacité et à votre zèle. J'appelle, +en finissant, toute votre attention sur l'idée qui me préoccupe +constamment moi-même. Vous êtes chargé, autant, et peut-être plus que +personne, de réaliser les promesses de la loi du 28 juin 1833, car +c'est à vous d'en suivre l'application dans chaque cas particulier, et +jusqu'au moment définitif où elle s'accomplit. Ne perdez jamais de +vue que, dans cette grande tentative pour fonder universellement et +effectivement l'éducation populaire, le succès dépend essentiellement de +la moralité des maîtres et de la discipline des écoles. Ramenez, sans +cesse sur ces deux conditions votre sollicitude et vos efforts. +Qu'elles s'accomplissent de plus en plus; que le sentiment du devoir et +l'habitude de l'ordre soient incessamment en progrès dans nos écoles; +que leur bonne renommée s'affermisse et pénètre au sein de toutes les +familles. La prospérité de l'instruction primaire est, à ce prix, aussi +bien que son utilité. + +Recevez, etc. + +Le ministre secrétaire d'État de +l'instruction publique. +_Signé_: GUIZOT. + + + +IV + +_Correspondance entre l'abbé J.-M. de la Mennais et M. Guizot sur les +écoles primaires de la Congrégation de l'instruction chrétienne_. + + +_1° L'abbé J.-M. de la Mennais à M. Guizot_. + +Ploërmel, le 15 octobre 1836. + +Monsieur le Ministre, + +Je suis heureux d'avoir à renouveler avec vous d'anciens rapports dont +le souvenir me sera toujours bien doux, et qui ont si puissamment +encouragé et soutenu mes efforts pour répandre l'instruction primaire +dans notre Bretagne. J'ai la consolation de voir mes établissements se +multiplier et prospérer, malgré des difficultés de détail sans cesse +renaissantes et qui fatiguent quelquefois. Cependant elles sont +moins nombreuses et moins vives qu'elles ne l'ont été; on reconnaît +généralement aujourd'hui qu'il n'y a guère d'écoles possibles dans nos +communes rurales que celles des frères: aussi, à la fin de la retraite +où je les ai tous réunis dernièrement, ne m'en est-il pas resté un seul +de disponible, et si chacun d'eux avait été partagé en quatre, il n'y en +aurait pas eu encore assez pour satisfaire à toutes les demandes. + +Je dois donc m'occuper plus que jamais de peupler mon noviciat, et c'est +toujours là ce qui m'embarrasse; non qu'il ne se présente des sujets, +mais ce sont presque toujours des jeunes gens qui n'ont rien, qui savent +fort peu de chose au moment où ils arrivent, et qu'il faut garder +longtemps pour qu'ils deviennent capables. Sous certains rapports, leur +pauvreté même est un avantage; leurs moeurs sont plus simples et +plus pures, leur esprit est plus solide; ils n'ont aucune habitude +dispendieuse, aucun goût de luxe; nés dans les campagnes, ils y +retournent plus volontiers que d'autres; ils y vivent à moins de frais, +et ils n'aspirent point à un état plus élevé: mais habiller et nourrir +ces pauvres et si excellents enfants, jusqu'à ce qu'ils soient en état +de diriger une école, c'est une dépense énorme; et il serait inutile, +sans doute, de chercher à vous convaincre de la nécessité où je suis, +plus que jamais, de continuer à réclamer de vous des secours. Pour 1836, +vous avez bien voulu m'allouer 3,000 fr.; pour 1837, vous me donnerez +tout ce que vous pourrez me donner, j'en suis sûr d'avance: c'est +pourquoi je n'insiste pas pour obtenir davantage, malgré tous les motifs +que j'ai de le désirer ardemment. Je me confie entièrement dans la +bienveillance généreuse dont vous m'avez honoré, et si je me hâte +d'y avoir recours, c'est parce qu'il est très-important pour moi de +recevoir, dès le commencement de 1837, la somme que vous m'accorderez. +En conséquence, je vous prie, monsieur le ministre, de l'ordonnancer +le plus tôt qu'il vous sera possible, comme vous l'avez fait l'année +dernière avec tant de bonté. + +Vous apprendrez avec plaisir que le Finistère, si arriéré jusqu'ici, me +demande des écoles, depuis que je suis parvenu à y en établir... une..., +qui a eu un grand succès. A tous ceux qui m'écrivent de ce pays-là pour +en avoir de semblables, je réponds: «Envoyez-moi des sujets et payez +pour eux;» mais cette condition déconcerte. De même, aux instances +très-pressantes que l'on me fait de diverses provinces de France pour me +déterminer à y fonder des noviciats, je réponds encore: «Envoyez-moi des +sujets et payez pour eux;» cette si juste parole ne satisfait personne, +et on abandonne un projet dont l'exécution exigerait quelque sacrifice. +D'un autre côté, M. le ministre de la marine a chargé M. le préfet du +Morbihan de m'exprimer son désir d'avoir quelques-uns de mes frères +pour l'instruction des esclaves affranchis de la Martinique et de la +Guadeloupe: je n'ai pas dit _non_, car ce serait une si belle et +si sainte oeuvre! Mais je n'ai pas encore dit _oui_, car la triste +objection revient toujours: où prendre assez de sujets pour suffire +à tant de besoins, et pourquoi les jeter si loin quand on en a si +peu?--Ah! si j'étais aidé comme je voudrais l'être!... + +Je suis avec respect, +Monsieur le ministre, +Votre très-humble et +très-obéissant serviteur, +L'abbé J.-M. DE LA MENNAIS. + + +2° _M. Guizot à l'abbé J.-M. de la Mennais_. + +Paris, le 8 novembre 1836. + +Je vous aiderai avec grand plaisir, monsieur, à continuer l'oeuvre +salutaire que vous poursuivez avec tant de persévérance. Je comprends +toutes vos difficultés; mais ne vous plaignez pas, vous les surmonterez; +il n'y a point de travail qui ne soit effacé par le succès, et ce n'est +pas à la paix que nous devons prétendre, mais à la victoire. Je vous +allouerai, dès les premiers jours de 1837, 3,000 fr. d'encouragement +pour votre institut de Ploërmel. Je ne puis le faire plus tôt; vous avez +déjà reçu 3,000 fr. sur l'exercice 1836, et il faut que celui de 1837 +soit ouvert pour que je puisse ordonnancer une somme quelconque sur ses +crédits. + +Je voudrais avoir de vous quelques détails sur ce que vous pourriez +faire, si vous étiez aidé, vraiment aidé, pour l'éducation des +esclaves de nos colonies. Personne n'est plus convaincu que moi que +l'affranchissement n'est possible qu'après qu'on aura fait vivre, et +vivre longtemps, ces malheureux dans l'atmosphère religieuse. Dans les +colonies anglaises, Antigue est celle où l'émancipation a le mieux +réussi, quoiqu'elle ait été soudaine, parce que les frères Moraves +y étaient établis depuis près d'un siècle et avaient pris, sur la +population noire, une influence immense. Combien coûteraient vos frères? +Combien pourriez-vous en destiner à cette mission? Faudrait-il former +une branche particulière de votre institut? Je voudrais recueillir tous +les renseignements possibles avant d'entamer positivement l'affaire au +ministère de la marine. + +Adieu, monsieur; si vous avez besoin de mon appui, croyez qu'il ne vous +manquera pas tant que vous ferez le bien que vous faites à l'éducation +populaire, et recevez l'assurance de mes sentiments les plus distingués. + +GUIZOT. + + + +V + + +_1° M. Jouffroy à M. Guizot_. +Marseille, 6 décembre 1835. + +Monsieur, + +Je vous écris quelques lignes de Marseille pour vous informer de mon +heureuse arrivée en cette ville. Quoique assez fatigué, je ne suis pas +plus mal qu'à mon départ de Paris, et c'est tout ce que je pouvais +espérer. Je compte partir mardi pour Livourne par le bateau à vapeur. Le +temps est beau, et s'il ne change pas, nous aurons une traversée fort +douce. Si la mer me fatiguait trop, je m'arrêterais à Gênes, d'où +j'irais à Pise en voiturin. + +Je suis enchanté de la vallée du Rhône, de Lyon à Avignon; ce sont les +plus belles lignes du monde, et j'aimais jusqu'aux teintes sévères que +l'hiver répandait sur le paysage. La campagne d'Avignon m'a révélé +une nature que je ne connaissais pas et qui m'a causé une impression +inexprimable. Je ne dis rien de la gracieuse vallée d'Aix ni de la belle +rade de Marseille; j'étais mieux préparé au spectacle qu'elles m'ont +offert. Il ne m'a pas ému comme la vieille ville des papes et le +magnifique horizon semé de ruines qui l'entoure. + +J'espère arriver heureusement à Pise d'où je vous écrirai. Je sais que +vous avez eu la bonté de m'y ménager une connaissance agréable et utile +dans la personne de M.....; c'est une nouvelle obligation que j'aurai +à votre bienveillance; je la retrouverai là comme à Paris. Je ne vous +dirai pas combien j'en suis touché et reconnaissant; ce sont des choses +qui s'expriment mal. Adieu, monsieur; croyez à mon vieil et invariable +attachement et à mon respectueux dévouement. + +JOUFFROY. + + +2° _M. Jouffroy à M. Guizot_. +Pise, 4 janvier 1836. + +Monsieur, + +Quoique je sois établi à Pise depuis quinze jours, je n'ai pas voulu +vous écrire avant d'avoir fait connaissance avec ce pays et +ses habitants. J'ai trouvé aux bords de l'Arno une température +extraordinaire qui, depuis mon arrivée, ne s'est pas un moment adoucie; +à plusieurs reprises le fleuve a charrié, et le thermomètre est descendu +la nuit à six degrés au-dessous de zéro; par un temps pareil, il était +impossible que le rétablissement de ma santé fît de grands progrès, +et toutefois je me sens beaucoup mieux qu'à Paris; le voyage surtout, +quoique pénible, m'a fait le plus grand bien; tant que j'ai été en +mouvement, je me suis parfaitement porté, et je n'ai retrouvé le +sentiment de ma faiblesse que dans le repos. Je suivrai cette +indication, et quand la température sera devenue meilleure, je ferai de +nombreuses excursions dans les environs de Pise; j'espère à l'aide de ce +régime, et sous un ciel qui ne peut manquer prochainement de s'adoucir, +atteindre le but de mon voyage. Je ne vous demande point pardon d'entrer +dans ces détails; vous m'avez trop prouvé l'intérêt que vous vouliez +prendre à ma santé pour que j'hésite à vous les donner. + +J'ai reçu ici l'accueil le plus aimable et le plus amical de tous +les professeurs de l'université que j'ai visités. Je me suis +particulièrement lié avec M. Rosellini, qui poursuit avec zèle et aux +frais du grand-duc la publication de son grand ouvrage sur les monuments +de l'Égypte et de la Nubie; avec M. Rosini, l'un des poëtes et des +prosateurs les plus distingués de l'Italie, l'auteur de la _Monaca di +Monza_ qui a balancé dans ce pays l'immense succès du roman de Manzoni; +enfin avec M. Requoli, élève de Dupuytren, et le premier chirurgien de +l'Italie depuis la mort de Vacca. Ces trois hommes occuperaient en tous +pays un rang élevé, et ne négligent rien pour me rendre le séjour de +Pise agréable et facile. Tous trois sont professeurs à l'université, +qui compte dans son sein d'autres hommes de mérite; malheureusement le +professeur de philosophie est un vieux prêtre moitié scolastique et +moitié condillaciste, tout à fait inabordable. + +Mon espérance de rencontrer dans la bibliothèque de Pise quelques +manuscrits intéressants pour l'histoire de la philosophie française dans +le moyen âge s'est tout à fait évanouie. Les Florentins victorieux ont +dépouillé les Pisans de tous les monuments littéraires que ceux-ci +possédaient, et la bibliothèque de Pise, composée de 50,000 volumes, +est tout à fait moderne et ne contient aucun manuscrit. J'en serai donc +réduit à parcourir les catalogues des bibliothèques de Florence quand +j'irai visiter cette dernière ville, et peut-être y découvrirai-je +quelque chose. En attendant je recueille des renseignements sur l'état +de l'instruction publique en Toscane; mais je crains bien qu'il n'ait +fort peu changé depuis M. Cuvier. Toutefois, veuillez me dire, ou me +faire dire par M. Dubois, jusqu'à quel point de telles recherches +pourraient vous être utiles, et dans quel sens elles devraient être +particulièrement dirigées. + +La rigueur de la saison ne m'a pas encore permis de travailler +sérieusement; mais, quand viendra le beau temps, j'espère mener à bien +mon travail sur Reid. J'attends avec impatience les discussions de la +Chambre sur la politique extérieure; je compte sur bien des légèretés +de la part de nos avocats; mais après les tristes débats sur notre +état intérieur qui ont rempli, avec tant de dangers pour le pays, les +dernières sessions, ce sera un grand progrès de voir enfin la Chambre +s'occuper de nos véritables affaires qui sont celles du dehors, dût-elle +s'y montrer très-ignorante et très-faible, comme je m'y attends. +L'attention de la France une fois détournée d'elle-même, les passions se +calmeront, et nous entrerons enfin dans une vie politique régulière. Je +regrette beaucoup sous ce rapport la session qui va s'ouvrir; je crois +que j'aurais pris quelque part aux discussions; mais nos véritables +intérêts ne manqueront pas de représentants et je jouirai de loin de vos +victoires. + +Adieu, monsieur; veuillez croire à mon vieil et bien constant et bien +véritable attachement. + +JOUFFROY. + + + +VI + +_Rapport au roi Louis-Philippe sur la création d'une chaire de droit +constitutionnel dans la Faculté de droit de Paris_. + +Paris, le 22 août 1834. + +Sire, + +Une somme de 25,000 fr. a été portée au budget de 1835 pour créations +nouvelles dans l'enseignement des facultés du royaume. L'objet de +quelques-unes de ces créations était indiqué dans le rapport que j'ai +eu l'honneur de présenter à Votre Majesté, sous la date du 31 décembre +1833: + +«On se plaint que l'enseignement du droit est incomplet... Plusieurs +facultés réclament des chaires de droit administratif;... et il n'en est +pas une où soit enseigné notre droit constitutionnel français, ancien et +moderne... Cependant le gouvernement sous lequel nous vivons aujourd'hui +appelle tant de citoyens à prendre part aux affaires de l'État, à celles +du département et de la commune, qu'on ne saurait trop désirer que la +partie de notre législation qui se rattache à l'exercice des droits +politiques et aux attributions des divers pouvoirs soit expliquée et +commentée, au moins dans nos principales écoles. De tels cours, faits +par des hommes d'expérience et d'une haute raison, pourraient devenir +d'un grand intérêt social. Je crois donc qu'il est urgent de faire +quelques essais en ce genre.» + +Le crédit demandé fut alloué par les Chambres, dans des vues conformes +à celles que Votre Majesté avait daigné approuver. J'ai dû, en +conséquence, m'occuper du lieu le plus convenable au premier essai de +cet enseignement, de son objet précis, de la forme qu'il doit avoir et +du rang qu'il doit prendre dans l'ordre des études. + +Bien que l'établissement d'un cours de droit constitutionnel soit +un fait entièrement nouveau dans nos écoles, il peut d'autant plus +facilement y être introduit que le principe de cet enseignement avait +été reconnu dès l'origine par les décrets constitutifs des facultés de +droit, et spécialement par celui du 21 septembre 1804, qui statuait, +article 10: + +«Dans la deuxième et dans la troisième années, outre la suite du Code +des Français, on enseignera le droit public français et le droit civil +dans ses rapports avec l'administration publique.» + +Mais cette promesse resta stérile sous l'Empire. Il en fut de même sous +la Restauration. Dans le développement momentané que reçut la Faculté +de Paris, par l'ordonnance du 24 mai 1819, le droit public français fut +réduit à une chaire de droit administratif qui elle-même fut bientôt +supprimée. Il appartient au gouvernement de Votre Majesté de faire, sur +ce point, ce qu'on a toujours redouté, et d'enseigner hautement les +principes de liberté légale et de droit constitutionnel qui sont la base +de nos institutions. + +Un tel enseignement, sans doute, ne peut s'improviser dans toutes les +écoles à la fois; médiocre, il serait inutile, ou même nuisible. Il +veut des hommes supérieurs qui puissent le donner avec l'autorité de la +conviction et du talent. Qu'une seule chaire de ce genre soit créée et +dignement remplie, elle exercera bientôt une grande influence. + +Ce point reconnu, Sire, il ne peut y avoir de doute sur le lieu de cette +première création. C'est dans l'École de droit de Paris, c'est au centre +même de l'enseignement le plus actif et le plus complet qu'on doit +ouvrir ce cours nouveau et appeler tout le monde à le juger. + +Quant à son objet et à sa forme, ils sont déterminés par le titre même: +c'est l'exposition de la Charte et des garanties individuelles comme des +institutions politiques qu'elle consacre. Ce n'est plus là, pour nous, +un simple système philosophique livré aux disputes des hommes; c'est une +loi écrite, reconnue, qui peut et doit être expliquée, commentée, aussi +bien que la loi civile ou toute autre partie de notre législation. Un +tel enseignement, à la fois vaste et précis, fondé sur le droit public +national et sur les leçons de l'histoire, susceptible de s'étendre +par les comparaisons et les analyses étrangères, doit substituer, aux +erreurs de l'ignorance et à la témérité des notions superficielles, des +connaissances fortes et positives. + +A mes yeux, c'est dans la pleine franchise et l'étendue de ce cours +que se trouvera son efficacité. Comme le droit constitutionnel est +maintenant parmi nous une vraie science dont les principes sont +déterminés et les applications journalières, il n'a point de +conséquences extrêmes qu'on doive craindre, ni de mystères qu'on doive +cacher; et plus l'exposition faite par un esprit élevé sera complète et +approfondie, plus l'impression en sera paisible et salutaire. + +Mais, par cette raison même, Votre Majesté jugera sans doute que cet +enseignement nouveau ne saurait être ajouté comme un simple ornement à +l'École de droit de Paris, et qu'il y doit être incorporé comme partie +intégrante des études. + +Déjà, depuis 1804, des objets nouveaux d'enseignement, que ne comprenait +pas la première organisation, furent, à diverses époques, ajoutés aux +anciens cours, et sont devenus obligatoires pour les élèves. Ainsi, +l'ordonnance du 4 novembre 1820 prescrivit de suivre, dans la troisième +année, indépendamment du cours de Code civil, un cours de Code +commercial et un cours de droit administratif. Un règlement du 5 +mai 1829 décida également que le droit administratif ferait partie +nécessaire du second examen de licence. Par les mêmes motifs et par une +considération plus haute encore, le cours de droit constitutionnel doit +être rendu obligatoire, en troisième année, pour les aspirants à la +licence, dans la Faculté de droit de Paris, et le second examen de +licence devra comprendre une épreuve spéciale sur les objets du nouveau +cours. + +Il résultera de ces diverses dispositions que le titre de licencié en +droit sera plus élevé, plus difficile à obtenir dans la Faculté de Paris +que dans les autres facultés du royaume. Mais une semblable inégalité +existe déjà entre les facultés où l'enseignement du droit administratif +fait partie des cours et celles où il n'a pas lieu. D'ailleurs, ce qu'il +importe surtout, c'est d'améliorer ce qui prospère déjà et d'établir +quelque part le modèle d'un enseignement étendu et bien dirigé, sauf à +multiplier ensuite, sur les divers points de la France, une création +heureusement éprouvée. + +J'ai l'honneur de proposer, en conséquence, à Votre Majesté, de vouloir +bien donner son approbation au projet d'ordonnance ci-joint. + +Je suis avec le plus profond respect, +Sire, +De Votre Majesté, +Le très-humble et très-obéissant +serviteur et fidèle sujet, + +GUIZOT. + + + +VII + +_M. Auguste Comte à M. Guizot_. +Paris, le samedi 30 mars 1833. + +Monsieur, + +Quoique, depuis plus de trois semaines, je diffère à dessein de vous +écrire, je dois d'abord vous demander sincèrement pardon de vous +entretenir d'affaires si peu de temps après la perte cruelle et +irréparable que vous venez d'éprouver, et à laquelle je compatis +vivement. Mais, comme, d'après ce que vous aviez bien voulu m'annoncer +dans notre dernière entrevue, c'était vers le commencement de mars que +devait être examinée définitivement la proposition que j'ai eu l'honneur +de vous soumettre le 29 octobre dernier, sur la création d'une chaire +_d'histoire générale des sciences physiques et mathématiques_ au Collège +de France, je craindrais, en gardant plus longtemps le silence à cet +égard, de donner lieu de croire que j'aurais renoncé à ce projet. + +Il serait déplacé, monsieur, de rappeler ici, même sommairement, les +diverses considérations principales propres à faire sentir l'importance +capitale de ce nouvel enseignement, et sa double influence nécessaire +pour contribuer à imprimer aux études scientifiques une direction plus +philosophique, et pour combler une lacune fondamentale dans le système +des études historiques: c'est, ce me semble, le complément évident et +indispensable de la haute instruction, surtout à l'époque actuelle. Je +m'en réfère à cet égard à ma note du 29 octobre; ou, pour mieux dire, +monsieur, je m'en rapporte à votre opinion propre et spontanée sur une +question que la nature de votre esprit et de vos méditations antérieures +vous met plus que personne en état de juger sainement. Car, je vous +avoue, monsieur, que ce à quoi j'attache le plus d'importance dans +cette affaire, c'est que vous veuilliez bien la décider uniquement +par vous-même, à l'abri de toute influence, en usant de votre droit à +l'égard du Collège de France qui se trouve heureusement, et par la loi, +et par l'usage, hors des attributions du conseil d'instruction publique. +Les deux seuls savants qui fassent actuellement partie de ce conseil, +quoique distingués d'ailleurs dans leurs spécialités, sont, en effet, +par une singulière coïncidence, généralement reconnus dans le monde +scientifique comme parfaitement étrangers à tout ce qui sort de la +sphère propre de leurs travaux, et comme pleinement incompétents en tout +ce qui concerne la philosophie des sciences et l'histoire de l'esprit +humain. Il y aurait, monsieur, je dois le dire avec ma franchise +ordinaire, plus que de la modestie, dans une intelligence comme la +vôtre, à subordonner votre opinion à la leur sur une question de la +nature de celle que j'ai eu l'honneur de soulever auprès de vous. Si +vous pouvez à ce sujet recueillir des conseils utiles, ce n'est pas du +moins de la part de vos conseillers officiels. + +Comme depuis cinq mois, vous avez eu certainement le loisir d'examiner +cette affaire avec toute la maturité suffisante, sans être importuné de +mes instances, je crois pouvoir enfin, monsieur, sans être indiscret, +réclamer à cet égard votre décision définitive. Je suis loin de me +plaindre de la situation précaire et parfois misérable dans laquelle +je me suis toujours trouvé jusqu'à présent, car je sens combien elle a +puissamment contribué à mon éducation. Mais cette éducation ne saurait +durer toute la vie, et il est bien temps, à trente-cinq ans, de +s'inquiéter enfin d'une position fixe et convenable. Les mêmes +circonstances qui ont été utiles (et à mon avis indispensables +ordinairement) pour forcer l'homme à mûrir ses conceptions et à combiner +profondément le système général de ses travaux, deviennent nuisibles par +une prolongation démesurée, quand il ne s'agit plus que de poursuivre +avec calme l'exécution de recherches convenablement tracées. Pour un +esprit tel que vous connaissez le mien, monsieur, il y a, j'ose le dire, +un meilleur emploi de son temps, dans l'intérêt de la société, que de +donner chaque jour cinq à six leçons de mathématiques. Je n'ai pas +oublié, monsieur, que, dans les conversations philosophiques trop rares +et si profondément intéressantes que j'ai eu l'honneur d'avoir avec +vous autrefois, vous avez bien voulu m'exprimer souvent combien vous me +jugeriez propre à contribuer à la régénération de la haute instruction +publique, si les circonstances vous en conféraient jamais la direction. +Je ne crains pas, monsieur, de vous rappeler aujourd'hui cette +disposition bienveillante et d'en réclamer les effets lorsqu'il s'agit +d'une création, qui, abstraction faite de mon avantage personnel, +présente en elle-même une utilité scientifique incontestable et du +premier ordre, et qui se trouve en une telle harmonie avec la nature de +mon intelligence et des recherches de toute ma vie qu'il serait, je +crois, fort difficile aujourd'hui qu'elle pût convenir à aucune autre +personne. + +J'espère, monsieur, que vous ne trouverez pas déplacée mon insistance à +cet égard après un si long délai. Vous n'ignorez pas que, bien que ce +projet fût pleinement arrêté dans mon esprit avant votre ministère, je +n'ai point essayé de le soumettre à votre prédécesseur, par la certitude +que j'avais de n'en être pas compris, et il est plus que probable que la +même raison m'empêchera également d'en parler à votre successeur. Vous +concevez donc, monsieur, qu'il est de la dernière importance pour moi +de faire juger cette question pendant que le ministère de l'instruction +publique est occupé, grâce à une heureuse exception, par un esprit de +la trempe du vôtre et dont j'ai le précieux avantage d'être connu +personnellement. + +Comme cette fonction ne présente heureusement aucun caractère politique, +je ne pense pas qu'on puisse trouver, dans le système général du +gouvernement actuel, aucun motif de m'exclure, malgré l'incompatibilité +intellectuelle de ma philosophie positive avec toute philosophie +théologique ou Métaphysique, et par suite avec les systèmes politiques +correspondants. Dans tous les cas, cette exclusion ne saurait offrir +l'utilité d'arrêter mon essor philosophique qui est maintenant trop +caractérisé et trop développé pour pouvoir être étouffé par aucun +obstacle matériel, dont l'effet ne pourrait être au contraire que d'y +introduire, par le ressentiment involontaire d'une injustice profonde, +un caractère d'irritation contre lequel je me suis soigneusement tenu +en garde jusqu'ici. Comme je ne pense pas que les vexations purement +gratuites et individuelles se présentent à l'esprit d'aucun homme +d'État, dans quelque système que ce soit, je dois donc être pleinement +rassuré à cet égard. Si cependant, monsieur, quelque motif de ce genre +contrariait ici l'effet de votre bienveillance, je ne doute pas que vous +ne crussiez devoir me le déclarer franchement, par la certitude que vous +auriez que je vous connais trop bien pour ne pas regarder un esprit +aussi élevé que le vôtre comme parfaitement étranger à toute difficulté +de cette nature. + +Je ne pense pas non plus avoir aucun obstacle à rencontrer dans les +considérations financières, car le budget du Collège de France me semble +actuellement pouvoir comporter aisément cette nouvelle dépense sans +aucune addition de fonds, la chaire d'économie politique ne devant +point probablement être rétablie, à cause du caractère vague et de la +conception irrationnelle de cette prétendue science, telle qu'elle est +entendue jusqu'ici. Dans tous les cas, il est nécessaire d'abord de +reconnaître en principe la convenance du cours d'histoire des sciences +positives, sans y mêler aucune question d'argent. Je puis d'autant plus +faciliter une telle décision que je consentirais volontiers à faire ce +cours sans aucun traitement jusqu'à ce que la Chambre eût alloué des +fonds spéciaux, si le budget était réellement insuffisant. + +Par ces divers motifs, j'espère, monsieur, que vous voudrez bien +m'assigner prochainement une dernière entrevue pour me faire connaître, +au sujet de cette création, votre détermination définitive, soit dans un +sens, soit dans un autre. J'ai besoin de n'être pas tenu plus longtemps +en suspens à cet égard, afin de pouvoir donner suite, si une telle +carrière m'était malheureusement fermée, aux démarches susceptibles, +dans une autre direction, de me conduire à une position convenable, ce +qui est devenu maintenant pour moi, après une insouciance philosophique +aussi prolongée, un véritable devoir. + +J'ai dédaigné, monsieur, d'employer, auprès d'un homme de votre valeur, +les procédés ordinaires de sollicitations indirectes et de patronages +plus ou moins importants que j'eusse pu néanmoins mettre en jeu tout +comme un autre. C'est moi seul, monsieur, qui m'adresse à vous seul. Il +s'agit ici d'une occasion unique de m'accorder une position convenable, +sans léser aucun intérêt, et en fondant une institution d'une haute +importance scientifique, susceptible, je ne crains pas de le dire, +d'honorer à jamais votre passage au ministère de l'instruction publique. +Je crois donc pouvoir compter sur l'épreuve décisive à laquelle je +soumets ainsi votre ancienne bienveillance pour moi et votre zèle pour +les véritables progrès de l'esprit humain. + +Veuillez agréer, monsieur, l'assurance bien sincère de la respectueuse +considération de Votre dévoué serviteur, + +Auguste COMTE. +N° 459, rue Saint-Jacques. + +_P.-S._ Je vous prie, monsieur, de vouloir bien accepter l'hommage +du premier volume de mon _Cours de philosophie positive_, dont j'ai +l'honneur de vous envoyer ci-joint un exemplaire. La publication de cet +ouvrage, que les désastres de la librairie avaient suspendue pendant +deux ans, va maintenant être continuée sans interruption par un autre +éditeur. Je m'empresse de profiter de la première disponibilité de +quelques exemplaires pour satisfaire le désir que j'avais depuis si +longtemps de soumettre ce travail à un juge tel que vous. + + + +VIII + +_M. Lakanal à M. Guizot_. +Mobile,--État d'Alabama, 16 juillet 1835. + +Excellence, + +Mon grand travail en deux volumes sur les États-Unis, avec la traduction +anglaise en regard du texte, est sous presse, et vous y êtes célébré +plusieurs fois: d'abord, en traitant de l'état de l'instruction publique +aux États-Unis, comparé à celui où elle se trouve en France et en +Angleterre; votre éloge naît du sujet, aussi naturellement que la fleur +sort de sa tige; vous êtes le moderne restaurateur de l'instruction +publique dans notre belle patrie: cette vérité est connue et non +contestée, même dans les journaux; j'ai sous les yeux celui des +_Connaissances utiles_, l'_Abeille américaine_, et le _Moniteur de +la Nouvelle-Orléans._ Voire cours d'histoire est devenu une époque +mémorable dans les annales de notre Université. Vos ouvrages +historiques, qu'on étudie après les avoir lus, présentent cette partie +de nos connaissances comme l'avait conçue l'orateur romain, comme +le précepteur, comme l'institutrice de la vie, _magistra vitae_. En +traitant de l'état actuel de la législation aux États-Unis, en France +et en Angleterre, j'ai occasion de signaler les orateurs qui priment au +congrès, au parlement et à la tribune, et certes je ne puis pas omettre +l'orateur dont le beau talent d'improvisateur protège les saines +doctrines qui dirigent le gouvernement actuel de la France. J'ai, avec +tous les bons esprits, l'intime conviction que si le gouvernement +s'était lancé dans toute autre direction, s'il avait imprimé une +toute autre tournure aux affaires publiques, la France aurait subi de +nouvelles révolutions, depuis les journées de juillet; il suffit, pour +en être convaincu, de connaître le caractère inquiet et mobile de la +généralité des Français, et l'esprit qui régit les cabinets de l'Europe. +La France foulée, démembrée, aurait été envahie pour la troisième fois. + +Les tumultueux débats mus, de toutes parts, aux États-Unis à l'occasion +du traité des vingt-cinq millions, forment un appendice remarquable dans +mon ouvrage. Les orateurs de l'opposition, qui ont traité cette question +à la tribune, se sont placés dans une fausse position. Ils ont mal jugé +les Américains. Ils ont ignoré ou feint de méconnaître l'état moral de +ces contrées à demi-civilisées. En général, les habitants des États-Unis +ne forment pas un corps de nation proprement dit, un peuple homogène. +Les fondateurs du gouvernement fédéral reposent tous dans la tombe, +et leurs descendants ne forment que la partie la plus exiguë de la +population générale; celle-ci se compose d'Irlandais, d'Allemands, de +Suisses, d'Espagnols, d'Italiens, de Polonais, de Français, etc. +Jackson lui-même, né Américain, n'avait que huit ans à l'époque de +la proclamation de l'Indépendance, étant né le 7 mars 1767. Tous ces +peuples, si divers d'esprit, de moeurs, d'habitudes, de langage, +jouissent ici d'une liberté semi-sauvage que les lois ne refrènent +jamais, et se donnent, de préférence, un chef vieux soldat, qui, toute +sa vie, a cultivé ses champs dans le Tennessee, ou pourchassé de +misérables sauvages dans les forêts. Croit-on, espère-t-on qu'un tel +homme, dur de caractère, traitera les affaires publiques comme nos +courtisans et nos académiciens? Jackson, soldat très-despote, comme il +l'a prouvé à Pensacola et à la Nouvelle-Orléans, passe à pieds joints +sur toutes les convenances, par habitude et non par mauvaise intention; +il est bien placé à la tête d'un peuple nouveau et peu avancé dans +la carrière de la civilisation. Cette vérité est bien connue par M. +Livingston lui-même: ce citoyen avait été chargé par la législature de +la Louisiane de la rédaction d'un code de lois; j'étais, à cette +époque, président de l'Université de la Nouvelle-Orléans, et je vivais +très-familièrement, et même dans une sorte d'intimité, avec Livingston, +Je lui écrivis pour lui signaler une foule de lacunes dans son travail; +sa réponse fut, et il ne l'a pas certainement oubliée, _que ce code +ébauché suffisait, pour le moment, à un peuple nouveau, économe et +laborieux, et qui ne possédait encore que les établissements nécessaires +aux premiers besoins de la vie_. Le peuple américain a, dans ses +habitudes et son langage, quelque chose de trop âpre et de trop vert +pour pouvoir découvrir rien d'offensant pour les Français dans le +message de son président. J'atteste que je n'ai pas rencontré un seul +Américain de marque qui, retranché comme ils le sont tous derrière leurs +habitudes, ait pu rien découvrir d'offensant, pour les Français, dans le +message de Jackson. L'excessive susceptibilité française doit faire des +concessions à un peuple dont les formes et le langage sont naturellement +austères et même acerbes. On ne traite pas affaires, politiques à +Samarkande comme à Paris, à Sparte comme à Athènes, aux beaux jours du +siècle de Périclès. Le passage incriminé est, si l'on peut s'exprimer +ainsi, un fruit du cru. Jackson ne traite pas autrement avec les +autorités constituées des États-Unis, et probablement avec les cabinets +de l'Europe, qui ont le bon esprit de ne pas s'en fâcher. Voyez les +messages relatifs à la Banque, et surtout aux troubles qui ont agité +les Carolines: toutes ces discussions, où le Sénat accuse le président +d'avoir violé la constitution, où le président proteste contre le Sénat, +où Jackson menace de contraindre, par la force, les États du Sud, +où l'on lui répond en lui prodiguant les qualifications de nouveau +_Robespierre_, de second _Marat_, ne laissent après elles aucune +irritation, et ne troublent nullement la grande famille. On est tolérant +aux États-Unis, et l'ambition ne fait pas fermenter les têtes des +membres du congrès, pour supplanter les ministres. On a été généralement +fort surpris, dans ces contrées, de ne voir attaquer le traité que par +les libéraux, ou soi-disant tels, et par les légitimistes avec. Les +Américains, dans leur gros bon sens, ont jugé que l'attaque contre le +traité de Jackson n'était que la raison ostensible, et que la véritable +était dirigée contre le ministère, et l'on formule ainsi toutes les +récriminations du parti libéral par ces mots: _ôte-toi de là que je m'y +mette_. Quant aux légitimistes, à visière levée, ils rappellent, dans +leurs voeux pour l'_économie_ et leur appel à la _dignité nationale_, la +réflexion de Laocoon à la vue du cheval de Troie: _Timeo Danaos et dona +ferentes._ + +En résumé: + +1. Le langage du peuple des États-Unis, tel qu'il s'est formé, tel qu'il +est constitué, diffère essentiellement de celui d'un peuple parvenu à +son dernier degré de civilisation. + +2. Jackson a cédé à l'impulsion que lui a donnée Livingston dans +plusieurs lettres qui ont été publiées textuellement dans tous les +journaux de l'Amérique. + +3. Le message donne au peuple français de grands éloges qui doivent bien +affaiblir l'impression défavorable produite par l'article incriminé. + +4. Le gouvernement français a fait justice de l'inconsidéré agent +diplomatique donneur de mauvais conseils. + +5. Et ne doit-on pas faire entrer en ligne de compte, et par forme de +compensation, les réflexions pesantes tombées sur Jackson du haut de la +tribune? + +Partant, je crois, avec les Américains et même les Français qui habitent +ce pays, que _justice est faite_. + +Je ne vous parle plus de moi. Je crois cependant que, connaissant à fond +les États-Unis et les régions environnantes, que, possédant surtout +l'anglais et l'espagnol, et la langue est une sorte de consanguinité +entre les peuples, je pourrais vous être utile, robuste et bien portant +comme je suis, et tout dévoué à votre gouvernement, auquel j'ai offert +mes hommages aux premiers jours de son installation. Je ne vous +importunerai plus jamais, et je me bornerai, dans ma solitude, à me +plaindre à la nature de ce que, m'ayant rempli toute ma vie du désir de +servir ma patrie, elle m'en a refusé les moyens. + +J'ai l'honneur d'être, +De Votre Excellence, +Le très-humble et très-obéissant serviteur, + +_Signé_: LAKANAL. + +Doctrinaire dans l'ancienne acception, et pour toujours dans la +nouvelle. Il défendrait, le cas échéant, les nouveaux doctrinaires, +comme il défendit, dans des jours d'orage, le vénérable général des +doctrinaires, menacé de la mort et caché chez moi, jusqu'au moment où +je pus, non sans peine et sans efforts, le produire au grand jour et le +placer. + + + +IX + +_Rapports au roi Louis-Philippe sur la publication d'une Collection des +Documents inédits relatifs à l'histoire de France_. + +(31 décembre 1833 et 27 novembre 1834.) + + +1° _Extrait du rapport au Roi sur le budget du ministère de +l'instruction publique pour l'exercice de_ 1835. + +Sire, + +.....Depuis quinze ans environ l'étude des sources historiques a repris +une activité nouvelle. Des hommes d'un esprit clairvoyant, d'une science +rare, d'une constance laborieuse, ont pénétré, les uns dans le vaste +dépôt des archives du royaume, les autres dans les collections de +manuscrits de la Bibliothèque royale; quelques-uns ont poussé +leurs recherches jusque dans les bibliothèques et les archives dès +départements. Partout il a été prouvé, dès les premiers essais, en +fouillant au hasard, que de grandes richesses étaient restées enfouies. +Les efforts ont redoublé, et l'on a pas tardé à obtenir des découvertes +aussi importantes qu'inattendues, de véritables révélations qui +éclairent d'un jour nouveau tels ou tels événements, tels ou tels +siècles de notre histoire; à ce point qu'il est peut-être permis +d'avancer que les manuscrits et monuments originaux, qui ont été jusqu'à +présent mis au jour, ne surpassent guère en nombre ni en importance ceux +qui sont restés inédits. + +Depuis que ce fait est constaté, il ne se passa pas un jour sans que les +hommes jaloux des progrès de la science et de la gloire littéraire de la +France n'expriment le regret de voir l'exploitation d'une mine si riche +abandonnée à des individus isolés, dont les plus grands efforts ne +peuvent produire que des résultats partiels et bornés. À la vérité, +parmi ces explorateurs volontaires, il faut distinguer l'Académie des +inscriptions qui travaille à recueillir diverses séries de monuments +relatifs à notre histoire nationale. Mais Votre Majesté a pu se +convaincre, il y a quelques instants, de l'extrême exiguïté des +ressources dont l'Académie dispose pour la publication de ces recueils, +et de la lenteur qui en résulte inévitablement. Aussi, quelle que soit +l'excellence de ses travaux, ils sont insuffisants pour calmer les +regrets et satisfaire les désirs de ceux qui voudraient entrer en +possession de tant de trésors, encore inutiles ou ignorés. + +Le besoin de voir mettre un terme à ces efforts isolés commence à être +si vivement senti que quelques personnes se sont récemment formées en +société pour tenter de concentrer et de coordonner les recherches de +tous les hommes qui se vouent à ce genre de travaux[16]. J'espère que +cette société n'aura pas fait un vain appel aux amis de la science; je +m'associe à ses efforts; mais je ne puis me dissimuler que, lors même +qu'elle parviendrait à disposer de ressources plus considérables qu'il +n'est permis de le supposer, son action ne serait encore que partielle, +et ses publications n'embrasseraient que quelques séries de monuments. + +[Note 16: La Société de l'histoire de France, fondée en juin 1833, +compte déjà plus de deux cents membres, et a déjà fait, indépendamment +de son _Bulletin_ qui parait tous les mois, plusieurs publications +importantes.] + +Au gouvernement seul il appartient, selon moi, de pouvoir accomplir +le grand travail d'une publication générale de tous les matériaux +importants et encore inédits sur l'histoire de notre patrie. Le +gouvernement seul possède les ressources de tout genre qu'exige cette +vaste entreprise. Je ne parle même pas des moyens de subvenir aux +dépenses qu'elle doit entraîner; mais, comme gardien et dépositaire de +ces legs précieux des siècles passés, le gouvernement peut enrichir +une telle publication d'une foule d'éclaircissements que de simples +particuliers tenteraient en vain d'obtenir. C'est là une oeuvre +toute libérale et digne de la bienveillance de Votre Majesté pour la +propagation de l'instruction publique et la diffusion des lumières. + +Mais chaque jour de retard rend la tâche plus difficile: non-seulement +les traditions s'effacent et nous enlèvent en s'effaçant bien des moyens +de compléter et d'interpréter les témoignages écrits; mais les monuments +eux-mêmes s'altèrent matériellement. Il est une foule de dépôts, surtout +dans les départements, où les pièces les plus anciennes s'égarent ou +deviennent indéchiffrables, faute de soins nécessaires à leur entretien. +Je crois donc qu'il est urgent que l'entreprise soit mise à exécution, +et qu'elle reçoive immédiatement une assez grande extension. + +Une des premières opérations serait de dresser un inventaire des +richesses paléographiques de tous les départements. Les recherches +seraient faites dans deux sortes d'établissements; d'abord dans les +bibliothèques communales, en second lieu dans les dépôts d'archives, +soit communales, soit départementales. Je sais déjà qu'il est plusieurs +bibliothèques qui pourraient être exploitées avec grand profit, et +presque toutes offriraient quelque chose à recueillir. Ce sont surtout +des éclaircissements sur l'histoire des localités, des particularités +toutes provinciales, que fourniraient ces bibliothèques. Malgré les +ravages qui, depuis quarante ans, ont produit, dans la plupart de ces +dépôts, d'irréparables lacunes, on peut encore y faire une abondante +moisson. Il en est même qui, par un heureux hasard, ont été préservés +du pillage; et quand le sort a voulu que ce fût dans une de ces villes, +anciennes capitales d'importantes provinces, telles que Dijon ou Lille +par exemple, on sent combien de faits précieux doivent y rester enfouis. +Il est telle de ces villes qui peut nous offrir une correspondance non +interrompue avec tous nos souverains pendant cinq ou six siècles, telle +autre qui possède plus de deux ou trois mille chartes, plus de dix +mille pièces de tout genre, non-seulement inédites, mais inconnues des +paléographes, et dont aucune analyse, aucun catalogue, n'a encore +révélé l'importance. En un mot, les bibliothèques et les archives +départementales deviendraient probablement une des sources où seraient +puisés les plus nombreux matériaux de cette grande publication. + +Le département des manuscrits de la Bibliothèque royale serait également +fouillé, et fournirait une masse de documents originaux, dont il serait +difficile de calculer l'importance. Les collections dites de _Colbert_, +de _Brienne_, de _Dupuy_, de _Gaignières_, et tant d'autres qu'il +serait trop long d'énumérer, n'ont encore été pour ainsi dire +qu'entr'ouvertes. Là sont ensevelis des correspondances, des mémoires, +des écrits de toute espèce, reflets vivants de tous les siècles, +répertoires des jugements que chaque époque a portés sur elle-même. +Aucun autre dépôt n'est plus riche que la Bibliothèque royale en +matériaux pour cette sorte d'histoire qu'on peut appeler contemporaine, +histoire qui ne consiste pas moins dans la révélation des idées que dans +celle des faits. + +Les archives du royaume, au contraire, jetteraient de vives lumières sur +telles ou telles circonstances d'événements défigurés par la tradition. +On y puiserait des rectifications importantes, des renseignements +curieux sur tous les faits sociaux qui laissent de leur passage une +trace officielle et authentique. Il est aussi, dans le dépôt des +archives, des trésors qu'on ne serait pas tenté d'y chercher, tels +que des correspondances diplomatiques, des traités de politique, des +fragments d'histoire. Ainsi, en résumé, bibliothèques et archives des +départements, Bibliothèque royale et bibliothèques secondaires de Paris, +archives du royaume, tels seraient les principaux établissements dont il +s'agirait de produire les richesses au grand jour. + +Mais il est une autre source historique plus abondante encore peut-être, +et jusqu'ici plus inconnue. Les dépôts dont je viens de parler sont +publics; le gouvernement ne ferait qu'en extraire et rendre plus +abordable à tous les lecteurs ce que, avec de grands efforts sans doute, +les particuliers peuvent accomplir par eux-mêmes. Le bienfait serait +immense, mais le gouvernement doit faire davantage. Il possède +d'autres archives dont lui seul dispose, et dont il peut, sans aucun +inconvénient, communiquer, en partie du moins, les inappréciables +trésors: je veux parler des archives des différents ministères, et +notamment du ministère des affaires étrangères. + +Jusqu'ici, tantôt la nature du gouvernement, tantôt de justes +convenances, ont rendu ces grands dépôts à peu près inaccessibles; mais +la séparation est si profonde entre notre temps et les temps passés, +la politique de notre époque est si peu solidaire de celle des siècles +antérieurs, que le gouvernement peut, sans crainte et sans scrupule, +associer le public à une partie de ces richesses historiques. + +En s'arrêtant vers le commencement du dernier siècle, non-seulement +l'intérêt de l'État, mais l'intérêt des familles, ne pourront souffrir +la moindre atteinte. + +Évidemment les faits, les documents antérieurs au règne de Louis +XV n'appartiennent plus à la politique, mais à l'histoire, et rien +n'empêche plus de publier ceux qui méritent la publicité. + +En exploitant ainsi avec sagesse les archives des divers ministères, et +surtout celles des affaires étrangères, qui sont dans un ordre parfait, +la publication que j'ai l'honneur de proposer à Votre Majesté sera un +monument tout à fait digne d'elle et de la France. + +L'histoire des villes, des provinces, des faits et des usages locaux +sera éclairée par les bibliothèques et les archives départementales; +l'histoire générale des idées, des usages, des moeurs et des rites par +les manuscrits des grandes bibliothèques de Paris, par les archives du +royaume; enfin l'histoire particulière des traités et des ambassades par +les archives des affaires étrangères; celle de la législation et des +grands procès par les archives du Parlement; celle des sièges, des +batailles, de la marine et des colonies par les archives de la guerre et +de la marine. + +Je ne puis, dans cet exposé, offrir à Votre Majesté qu'un sommaire, une +ébauché incomplète de l'entreprise que je soumets à Son approbation. +Je souhaite que les résultats que je ne puis que faire entrevoir, mais +qu'on serait assuré d'atteindre, justifient aux yeux de Votre Majesté et +à ceux des Chambres ma demande d'une allocation extraordinaire. Si ce +crédit est accordé, j'aurai l'honneur de présenter à Votre Majesté un +plan plus détaillé de cette grande publication nationale, et de lui +soumettre les moyens d'exécution les plus propres à en assurer le +succès. + +Je suis avec le plus profond respect, +Sire, +De Votre Majesté, +Le très-humble et très-obéissant +serviteur et fidèle sujet, + +Paris, 31 décembre 1833. Le ministre secrétaire +d'État au département de l'instruction publique, + +GUIZOT. + + +2. _Rapport au Roi sur les Mesures prescrites pour la recherche et la +publication des Documents inédits relatifs à l'histoire de France_. + +SIRE, + +Votre Majesté a daigné accueillir les vues que j'ai eu l'honneur de lui +soumettre relativement à la recherche et à la publication des monuments +inédits de l'histoire de France. Les Chambres ont voté, dans le budget +de 1835, un crédit de 120,000 fr. consacré à ces travaux, et qui atteste +hautement l'intérêt qu'inspire l'entreprise scientifique et nationale +qu'a approuvée Votre Majesté. + +Je me suis appliqué à en préparer le succès, et je demande à Votre +Majesté la permission de mettre sous ses yeux le plan que je me propose +de suivre et les dispositions que j'ai déjà prescrites. + +Dès le 22 novembre 1833, je me suis adressé à MM. les préfets pour leur +demander des renseignements précis et détaillés sur la situation des +bibliothèques et des archives des départements qu'ils administrent, +ainsi que sur les divers ouvrages manuscrits qui peuvent être contenus +dans ces dépôts. Les réponses que j'ai reçues m'ont déjà fourni quelques +documents curieux; elles m'ont surtout indiqué les voies qu'il convient +de suivre pour arriver à des résultats importants. + +Le 20 juillet dernier, je me suis mis en rapport avec les académies et +sociétés savantes établies dans les départements; j'ai sollicité leur +concours; j'ai cherché à encourager leurs efforts, et tout me porte à +croire qu'elles me seconderont avec zèle et efficacité. + +Le 18 juillet dernier, j'ai formé, auprès du ministère de l'instruction +publique, un comité où se réunissent quelques-uns des hommes les +plus considérables par le savoir et par le mérite de leurs travaux +historiques. Ce comité sera spécialement chargé de surveiller et +de diriger, de concert avec moi, tous les détails de cette vaste +entreprise. Il s'est assemblé plusieurs fois sous ma présidence, et, +grâce à l'assistance éclairée que ses membres ont bien voulu me prêter, +on entrevoit déjà les résultats qu'il sera possible d'obtenir. + +Un premier soin a dû occuper le comité, celui de déterminer nettement le +but que doit se proposer l'administration et les limites dans lesquelles +il convient de se renfermer. Il suffit, à cet égard, de s'en tenir +rigoureusement aux termes mêmes de la loi de finances de 1835. Ils +contiennent et expliquent toute la pensée de l'entreprise. Puiser à +toutes les sources, dans les archives et bibliothèques de Paris et +des départements, dans les collections publiques et particulières; +recueillir, examiner et publier, s'il y a lieu, tous les documents +inédits importants et qui offrent un caractère historique, tels que +manuscrits, chartes, diplômes, chroniques, mémoires, correspondances, +oeuvres même de philosophie, de littérature ou d'art, pourvu qu'elles +révèlent quelque face ignorée des moeurs et de l'état social d'une +époque de notre histoire: tel sera le but de ces travaux. + +J'ai examiné soigneusement, avec le comité, quels seraient les plus sûrs +moyens d'exécution. + +La recherche des documents présente d'assez grandes difficultés. A +Paris, et dans quelques villes en petit nombre, il existe des archives +classées méthodiquement, et dans lesquelles a été dressé avec exactitude +l'inventaire des pièces qui s'y trouvent déposées; mais partout +ailleurs, règnent le désordre et la confusion. A l'époque des troubles +révolutionnaires, une foule de documents, jusque-là conservés dans les +anciens monastères, dans les châteaux ou dans les archives des communes, +ont été livrés tout à coup au pillage et à la dévastation. Des amas de +papiers et de parchemins, transportés dans les municipalités voisines, +ont été jetés pêle-mêle dans des greniers ou dans des salles +abandonnées; le souvenir même s'est effacé, dans plusieurs endroits, +de ces translations opérées négligemment et sans formalités. De là +l'opinion généralement établie, et devenue, pour ainsi dire, de +tradition dans un grand nombre de départements, que tout a péri dans ces +temps d'agitation. Il est certain néanmoins qu'on peut retrouver encore +une partie considérable des anciennes archives, notamment dans les +villes d'évêché et de parlement, et qu'une foule de pièces importantes +ont été sauvées et rendues aux villes lorsque, plus tard, une autorité +conservatrice fit déposer dans les chefs-lieux des districts les débris +des anciennes abbayes, confondus avec les chartes et autres monuments +authentiques. Plusieurs pièces aussi furent gardées alors comme titres +de propriété ou de droits utiles des biens qui avaient été vendus par +l'autorité publique. + +Je ne saurais former le dessein de procéder actuellement et directement +à un classement général et méthodique de toutes les archives locales, +soit des départements, soit des communes: le temps et les ressources +manqueraient pour un si immense travail. La Bibliothèque du Roi possède +déjà un inventaire général de toutes les archives qui existaient en +France avant la révolution, inventaire dressé, vers 1784, sous le +ministère de M. Bertin, et auquel sont joints un grand nombre de +cartulaires ou répertoires des principales pièces que ces archives +locales renfermaient. Ces renseignements suffiront aux premières +recherches; à mesure que l'on pénétrera dans les dépôts publics pour en +extraire les richesses, on éprouvera le besoin de les mettre en ordre; +de premières améliorations susciteront le zèle qui aspire à des +améliorations nouvelles, et le zèle créera des ressources. Les autorités +locales, les conseils généraux et municipaux seront naturellement +provoqués et conduits, on peut l'espérer, à réintégrer leurs archives +dans des lieux convenables, et à faire dresser le catalogue des pièces +qu'on y conserve. Il convient donc de se mettre dès à présent à +l'oeuvre, sans prétendre commencer méthodiquement par un travail de +classement général qui offrirait, dans l'état actuel des choses, plus +d'embarras que d'avantages, et que nos recherches amèneront, d'ailleurs, +presque nécessairement. + +J'ai cherché, de concert avec MM. les membres du comité, quels pouvaient +être, dans chaque département, dans chaque ville, les hommes déjà connus +par leurs travaux sur l'histoire nationale, et capables de s'associer +à ceux que je dois faire entreprendre. Nous avons dressé une première +liste de quatre-vingt-sept personnes avec lesquelles je me propose de +me mettre en rapport, afin de les charger spécialement des recherches +relatives aux lieux qu'elles habitent. Une correspondance régulière +s'établira entre elles et mon département, par l'intermédiaire de MM. +les préfets; et, sans imposer partout un ordre toujours le même, une +organisation systématique et uniforme, qui s'accorderaient mal avec les +besoins et les ressources particulières de chaque localité, j'ai rédigé +cependant des instructions générales qui peuvent s'appliquer également à +toutes les recherches et à tous les pays, et qui seront adressées à tous +les correspondants de mon ministère. + +Dans les lieux où je ne pourrai obtenir le concours de quelques +correspondants propres à ce genre de travail, je tâcherai d'y suppléer +en envoyant des commissaires spéciaux déjà exercés, et dont le mérite me +soit bien connu. Du reste, j'accueillerai avec empressement toutes les +communications, toutes les propositions. Je sais que beaucoup d'hommes +modestes et laborieux vivent dispersés et presque ignorés sur notre +territoire, prêts à mettre leur savoir et leur zèle à la disposition +d'une administration bienveillante. Je serai attentif à les chercher et +heureux de les découvrir. Le comité central se tiendra constamment au +courant des diverses recherches qui seront entreprises à Paris et dans +les départements. Il dirigera, par des instructions particulières, tous +les travaux que j'aurai prescrits ou autorisés; il transmettra aux +correspondants du ministère les renseignements qui leur seront +indispensables pour juger de la valeur réelle de telles ou telles +archives, de tels ou tels manuscrits. Aussitôt qu'une découverte +importante aura été signalée à mon attention, l'un des membres du comité +sera chargé spécialement de l'examiner, de s'entendre avec la personne +qui m'aura adressé cette communication, de rechercher toutes les +pièces relatives au même sujet qui pourraient exister dans d'autres +collections; et toutes les fois que, après cet examen, la publication +de tel ou tel manuscrit, de telle ou telle pièce, aura été jugée +convenable, elle aura lieu sous la surveillance du comité, soit par les +soins directs de l'un de ses membres, soit par une révision attentive du +travail de ses correspondants. + +Tel est, Sire, dans ses traits essentiels, le plan que je crois devoir +adopter. L'exécution en est déjà commencée, et je puis en indiquer à +Votre Majesté les premiers et prochains résultats. + +Les archives de plusieurs villes du royaume sont en assez bon ordre et +assez bien connues pour qu'on ait pu s'y livrer immédiatement à d'utiles +travaux. La bibliothèque publique de Besançon est, depuis longtemps, +dépositaire des papiers du principal ministre de Charles-Quint et de +Philippe II, d'un homme qui a été mêlé à toutes les grandes affaires +du XVIe siècle, du cardinal Perrenot de Granvelle. Ce vaste recueil se +compose des correspondances de ce ministre, des notes de ses agents, et +de toutes les pièces relatives à son administration dans les Pays-Bas +et dans le royaume de Naples. Il n'a été connu des savants, jusqu'à ce +jour, que par l'ébauche d'un catalogue imprimé, et par la courte analyse +de quelques pièces, que l'on doit à un religieux bénédictin du +XVIIIe siècle. J'ai formé à Besançon, sous la présidence du savant +bibliothécaire de cette ville, M. Weiss, une commission chargée de +procéder à l'analyse complète de ces matériaux. Elle en fera le +dépouillement et mettra à part ceux qui présentent assez d'intérêt pour +être livrés à la publicité. J'espère que bientôt une partie considérable +de ces pièces historiques sera préparée pour l'impression. + +Les riches et précieuses archives des anciens comtes de Flandre sont +conservées à Lille: elles contiennent des documents qui remontent +jusqu'au XIe siècle. Je prends des mesures, de concert avec M. le +préfet du Nord, pour faire explorer ces archives, et en tirer tous les +documents qui paraîtraient dignes d'être mis en lumière. + +Les restes des anciennes archives du Roussillon sont conservés à +Perpignan: on y trouvera des renseignements intéressants pour l'histoire +de cette province et pour celle des relations des rois de France avec +les rois d'Aragon. Des spoliations nombreuses et une longue négligence, +dont ces archives sont enfin préservées, grâce au zèle du bibliothécaire +de la ville de Perpignan, ne les ont pas tellement appauvries qu'elles +ne puissent encore offrir des pièces importantes. + +A Poitiers, où sont déposées les archives de l'ancienne province +d'Aquitaine, j'ai envoyé, avec le titre d'archiviste de la ville, un des +élèves les plus distingués de l'école des Chartes, M. Redet. M. Chelles, +élève de la même école, a été également envoyé à Lyon avec le même +titre. + +Dans les bibliothèques et les archives de Paris, les travaux sont déjà +en pleine activité, et promettent d'importants résultats. + +Le département des manuscrits, à la Bibliothèque royale, dépôt immense +de matériaux de toute espèce, est, pour la première fois, livré à une +exploration générale et régulière. Il présente des corps d'ouvrages +rédigés, tantôt par des hommes instruits sur des sujets divers de notre +histoire, tantôt par des personnes qui ont voulu transmettre à la +postérité le détail des affaires auxquelles elles ont pris part. On y +trouve aussi des recueils de pièces détachées en nombre considérable, +formant des sources de documents authentiques sur presque tous les +sujets. Des collections rassemblées par des particuliers dont elles ont +conservé les noms, celles de _Colbert_, de _Dupuy_, de _Brienne_, de +_Gaignières_, de _Baluze_, du _président de Mesmes_, et plusieurs +autres, y ont été déposées dans leur intégrité après la mort de leurs +possesseurs. Des jeunes gens exercés à ce genre d'étude sont +chargés, sous la surveillance et la direction des conservateurs, MM. +Champollion-Figeac et Guérard, d'explorer ces mines fécondes, et de +signaler les manuscrits divers, mémoires ou autres pièces, qui leur +paraîtraient dignes de publication, pour que le comité en fasse ensuite +l'objet d'un examen spécial. Déjà plusieurs ouvrages ont été puisés à +cette source, et sont livrés aux personnes chargées d'en préparer la +publication. Je citerai, entre autres, une réunion de notes curieuses, +écrites de la main même du cardinal de Mazarin, et relatives aux +incidents journaliers de sa conduite pendant les guerres de la Fronde. +Ces notes, écrites le plus souvent en italien et d'une façon fort +abrégée, seront publiées avec une traduction française et les +éclaircissements nécessaires. + +Un journal des États généraux tenus à Tours en 1484, dont la +Bibliothèque royale possède plusieurs copies, a été rédigé en latin par +Jean Masselin, l'un des membres de ces États. Les nombreux détails qu'il +fournit sur les discussions, les usages et les idées politiques de ce +temps ont été, en grande partie, ignorés de nos historiens. Quelques-uns +se sont contentés de le faire connaître par des extraits que les autres +ont copiés. Il sera publié, pour la première fois, dans son texte +original, et accompagné d'une traduction. + +Un monument important de la langue, de la poésie et de l'histoire d'un +temps déjà reculé, est une vaste chronique en vers de la guerre des +Albigeois, écrite dans la langue du pays, à une époque très-voisine +encore de cet événement, par un auteur qui avait été témoin des faits +qu'il raconte. C'est une source de renseignements également intéressants +pour les philologues et pour les historiens, et aussi l'un des plus +curieux monuments littéraires du XIIIe siècle. Le soin de sa publication +est confié à M. Fauriel. + +Après la paix de 1763, M. de Bréquigny fut envoyé à Londres avec un +bureau composé de sept personnes, pour y prendre copie de toutes les +pièces déposées aux archives de la Tour de Londres qui pouvaient se +rapporter à l'histoire de France. Ce travail dura plusieurs années; il +a produit une collection d'environ cent cinquante volumes in-folio +de copies de documents divers concernant celles de nos provinces qui +avaient été rangées longtemps sous la domination anglaise. Les originaux +de plusieurs de ces documents se sont perdus depuis à la Tour de +Londres. La nature de ces recherches, leur étendue, et jusqu'aux +événements qui ont eu lieu depuis qu'elles ont été accomplies, tout +contribue à donner à cette immense collection un intérêt que le temps +n'a fait qu'accroître. J'ai ordonné le dépouillement de ce recueil +déposé maintenant à la Bibliothèque du Roi; chacun des documents qu'il +renferme sera successivement examiné; ceux qui n'ont point encore été +publiés, et qui néanmoins mériteront de l'être, seront relevés, classés +et mis au jour. + +Une autre collection, que je crois propre à jeter des lumières nouvelles +sur l'histoire politique de l'ancienne monarchie française, sera celle +des chartes concédées aux villes et aux communes par les rois et les +seigneurs, du XIe au XVe siècle. Ces chartes sont en grand nombre; elles +embrassent presque toute l'étendue de la France, et la teneur en est +fort variée. Plusieurs ont déjà été publiées, mais beaucoup d'autres +n'ont point vu le jour; et peut-être ces dernières ne sont-elles pas +les moins curieuses et les moins importantes. La Bibliothèque du Roi en +possède une collection formée par les soins de Dupuy, et qui remplit +quelques volumes in-folio. Elle sera soumise à une sévère analyse: on +évitera de produire ce qui est déjà connu; on y ajoutera les pièces et +les documents nécessaires pour la compléter. Enfin, j'ai l'intention d'y +faire joindre les chartes et constitutions primitives des différentes +corporations, maîtrises et sociétés particulières établies en France, de +telle sorte que cette collection rapproche et mette dans tout leur +jour les nombreuses et diverses origines de la bourgeoisie française, +c'est-à-dire les premières institutions qui ont servi à affranchir et +à élever la nation. Ce travail s'exécutera sous la direction de M. +Augustin Thierry. + +Les archives générales du royaume, compulsées en même temps et de la +même manière que la Bibliothèque du Roi, fourniront un grand nombre de +pièces détachées, actes de l'autorité publique, relations d'événements +particuliers, diplômes, chartes et autres monuments authentiques propres +à jeter de nouvelles lumières sur les points les plus obscurs de notre +histoire, et à corriger souvent des versions fautives ou incomplètes. + +Les archives spéciales des différents ministères nous promettent encore +de plus importantes richesses; ces matériaux doivent être exploités +avec prudence et discernement: aussi nos recherches s'adresseront-elles +exclusivement aux époques qui peuvent être considérées comme tombées +dans le domaine de l'histoire. Mais nous trouverons dans ces limites de +quoi exciter et satisfaire la plus avide curiosité des savants et du +public. MM. les directeurs de ces précieux dépôts ont bien voulu me +promettre leur concours le plus empressé. + +Les archives du ministère des affaires étrangères, classées avec un +ordre parfait, forment le dépôt historique le plus considérable par +l'abondance et la valeur de ses documents. Les publications que je me +propose d'y puiser s'exécuteront par les soins du directeur, M. Mignet, +qui a déjà préparé un recueil important et étendu destiné à en commencer +la série. Les longues et curieuses négociations relatives à la +succession d'Espagne, ouverte par la mort de Charles II, seront l'objet +de ce recueil. Entamées immédiatement après le traité des Pyrénées +en 1659, elles n'ont été terminées qu'en 1713, à l'époque où la +paix d'Utrecht vint fixer enfin le droit public de l'Europe et sa +distribution territoriale sur de nouvelles bases. Cette publication +fera connaître la marche progressive des grands événements qui en sont +l'objet, et mettra pour la première fois au jour, dans toute sa réalité +et toute son étendue, la politique de Louis XIV. + +Les archives du dépôt de la guerre seront consultées en même temps que +celles des affaires étrangères, et les renseignements empruntés à ces +deux sources différentes seront rapprochés entre eux et comparés les uns +avec les autres. Ainsi, tandis que l'on recherchera, dans les archives +de notre diplomatie, tout ce qui se rapporte aux négociations +qu'entraîna l'affaire de la succession d'Espagne, le dépôt de la guerre +mettra à notre disposition l'histoire des campagnes qui suivirent et +secondèrent ces négociations, accompagnée de la correspondance de Louis +XIV, de Philippe V, du duc d'Orléans, du maréchal de Berwick et du duc +de Vendôme. + +A ces dernières publications seront joints les cartes et plans +nécessaires pour l'intelligence des opérations militaires; M. le +directeur du dépôt actuel de la guerre a bien voulu m'offrir les riches +matériaux de ce genre qu'il a recueillis lui-même. Ils seront mis au +jour par ses soins personnels et sous sa surveillance. + +Des travaux analogues seront exécutés aussi dans les archives du +ministère de la marine: l'état de notre marine, l'histoire de nos +campagnes maritimes ou des grandes batailles navales, celle de nos +colonies depuis plus de cent cinquante ans, y sont conservés dans des +collections authentiques dont le choix sera fait par des hommes versés +dans cette étude toute spéciale. + +Après l'histoire politique, l'histoire intellectuelle et morale du pays +a droit également à notre attention; c'est aussi une grande et belle +partie des destinées d'un peuple que la série de ses efforts et de ses +progrès dans la philosophie, les sciences et les lettres. Sans doute +l'abondance et le caractère spécial des monuments de ce genre doivent +nous prescrire à cet égard quelque réserve; ils ne sauraient être +accueillis facilement ni en très-grand nombre dans une collection dont +l'histoire proprement dite est l'objet dominant. Mais les ouvrages qui, +à certaines époques, ont fortement agité les esprits et exercé une +action puissante sur le développement intellectuel des générations +contemporaines, ceux qui ont ouvert, dans le mouvement des idées, une +ère nouvelle, ceux enfin qui, sous une forme purement littéraire, nous +révèlent des moeurs oubliées, des usages ou des faits sociaux dont on +avait perdu la trace, de tels ouvrages se rattachent de bien près à +l'histoire; et si nous découvrions quelques monuments de ce genre, nous +croirions devoir nous empresser de les publier, en en formant dans la +collection générale une série particulière. + +Je puis déjà, Sire, signaler en ce genre à Votre Majesté une découverte +récente et d'un haut intérêt pour les personnes qui se vouent à l'étude +de la philosophie et de son histoire parmi nous. Le manuscrit du fameux +ouvrage d'Abailard, intitulé le _Oui et non (Sic et non)_, vient d'être +retrouvé dans la bibliothèque d'Avranches. Ce livre, qu'on croyait +irréparablement perdu, est celui qui donna lieu à la condamnation +d'Abailard, au concile de Sens, en 1140. M. Cousin en surveillera la +publication. + +Enfin, Sire, l'histoire des arts doit occuper une place dans ce vaste +ensemble de recherches qui embrasse toutes les parties de l'existence +et des destinées nationales. Aucune étude peut-être ne nous révèle plus +vivement l'état social et le véritable esprit des générations passées +que celle de leurs monuments religieux, civils, publics, domestiques, +des idées et des règles diverses qui ont présidé à leur construction, +l'étude, en un mot, de toutes les oeuvres et de toutes les variations de +l'architecture qui est à la fois le commencement et le résumé de tous +les arts. + +Je me propose, Sire, de faire incessamment commencer un travail +considérable sur cette matière: je m'appliquerai à faire dresser un +inventaire complet, un catalogue descriptif et raisonné des monuments +de tous les genres et de toutes les époques qui ont existé ou existent +encore sur le sol de la France. Un tel travail, en raison de sa nature +spéciale, de son importance et de sa nouveauté, doit demeurer distinct +des autres travaux historiques dont je viens d'entretenir Votre Majesté; +aussi mon intention est-elle d'en confier la direction à un comité +spécial, et d'en faire l'objet de mesures particulières que j'aurai +l'honneur de proposer à Votre Majesté. + +Telles sont, Sire, les mesures que j'ai prises, préparées ou projetées +pour assurer l'accomplissement de la grande entreprise au sujet de +laquelle le vote des Chambres a répondu aux vues de Votre Majesté. Cette +entreprise ne doit pas être un effort accidentel et passager; ce sera un +long hommage et, pour ainsi dire, une institution durable en l'honneur +des origines, des souvenirs et de la gloire de la France. J'ose espérer +que, grâce au savant et zélé concours des personnes qui veulent bien me +seconder, les premiers résultats ne se feront pas longtemps attendre et +ne seront pas indignes de la noble pensée dont Votre Majesté a daigné me +confier l'exécution. + +Je suis avec le plus profond respect, +Sire, +De Votre Majesté, +Le très-humble et très-obéissant serviteur et fidèle sujet, + +Le ministre de l'instruction publique, + +Guizot. + + + +X + +_Rapport à M. le comte Pelet de la Lozère, ministre de l'instruction +publique, sur l'état des travaux relatifs à la collection des documents +inédits concernant l'histoire de France_. + +(23 mars 1836.) + +Monsieur le ministre, + +Depuis la dernière réunion du comité, les travaux historiques entrepris +par les ordres de M. le ministre, votre prédécesseur, n'ont pas été +interrompus. Ces travaux, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous +l'expliquer, sont de deux sortes: la _recherche_ des documents et leur +_publication_; cette division est indiquée par le texte même de la loi +des finances, qui ouvre au ministère de l'instruction publique un crédit +spécial pour recueil et publication des monuments inédits relatifs à +l'histoire de France. + +La recherche des documents comprend le dépouillement et le classement +des collections diverses de manuscrits, l'analyse des pièces qui +paraissent dignes d'attention, et l'examen des propositions adressées au +ministre. + +Parmi les publications, il en est qui sont terminées, d'autres qui sont +seulement commencées, quelques-unes enfin qui ont été prescrites +par arrêtés ministériels, et dont les matériaux ne sont pas encore +suffisamment préparés pour l'impression. + +Je me propose de mettre sous vos yeux, dans ce rapport, la situation +actuelle des travaux historiques entrepris sous la direction du premier +comité, afin que vous puissiez apprécier par vous-même, monsieur le +ministre, ce qui a été fait jusqu'à ce jour, et ce qu'il conviendra de +faire ultérieurement. + +Il n'y a qu'une seule publication qui soit véritablement terminée, c'est +celle du _Journal des États-généraux de_ 1484, par Jehan Masselin. +L'ouvrage a été imprimé et livré au public depuis trois mois. + +Les tomes I et II des _Négociations relatives à la succession d'Espagne_ +ont été mis au jour par M. Mignet, ainsi que le 1er tome du _Recueil +de pièces pour servir à l'histoire de la guerre de la succession +d'Espagne_, par M. le général baron Pelet, directeur du dépôt de la +guerre. Le travail nécessaire à l'achèvement de ces deux grandes +publications se poursuit sans relâche. + +Un volume intitulé: _Journal des séances du conseil du roi Charles VIII_ +va paraître immédiatement; M. Fallot a bien voulu se charger de rédiger +une introduction à cet ouvrage. + +Plusieurs autres ouvrages sont livrés à l'impression: + +1° _L'Histoire en vers de la croisade contre les hérétiques albigeois_, +traduite sur le texte provençal par M. Fauriel; + +2° _Un choix de lettres de rois, reines, princes et princesses de +France_, par M. Champollion-Figeac, extraites des copies de Bréquigny; + +3° _La chronique du religieux de Saint-Denis._ + +MM. Fauriel et Champollion voudront bien expliquer au comité à quel +degré d'avancement leur travail est parvenu. + +M. Ravenel a terminé son travail sur _les carnets de Mazarin_; il a +joint au texte de ces carnets divers papiers inédits de Mazarin, sa +correspondance avec Colbert, et plusieurs autres pièces relatives aux +troubles de la Fronde. + +M. le ministre de l'instruction publique n'a point encore donné +l'autorisation nécessaire pour l'impression du travail de M. Ravenel; il +serait bon de prendre, à cet égard, l'avis du comité, dans sa prochaine +séance. + +M. Francisque Michel poursuit la publication de la _Chro__nique en vers +des ducs de Normandie_, par Benoît de Sainte-Maure, dont il a recueilli +le texte dans son dernier voyage en Angleterre. + +Je ne mentionnerai pas ici la publication presque entièrement terminée +des ouvrages inédits d'Abailard, par M. Cousin, le second comité +étant spécialement chargé de la direction de tout ce qui concerne la +littérature, la philosophie, les sciences et les arts, dans leurs +rapports avec l'histoire générale. + +M. le ministre, votre prédécesseur, a autorisé récemment la publication +de plusieurs autres ouvrages qu'il a jugés dignes d'intérêt. + +M. Jules Desnoyers, membre du premier comité, a été chargé de rédiger +un _Exposé critique des recherches entreprises en France à toutes les +époques, et qui ont eu pour but l'étude et la publication des anciens +monuments de l'histoire nationale_. Ce travail est destiné à servir +d'analogue à celui qui a été confié à M. Sainte-Beuve, _sur l'histoire +de la critique littéraire_. + +Les Bénédictins de Solesmes, réunis en société sous la direction de M. +l'abbé Guéranger, chanoine de la ville du Mans, ont reçu la mission de +continuer le recueil intitulé: _Gallia christiana_. Ils travailleront +d'abord, pendant un an, à la rédaction du volume pour lequel ils ont +déjà rassemblé un nombre considérable de matériaux. Le comité, après +avoir examiné le résultat de ces travaux, décidera s'il convient de leur +confier cette entreprise pour un temps plus long. + +M. Tommaseo publiera, sous la direction de M. Mignet, _les Relations +des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France_, pendant le XVIe +siècle. + +M. Claude fait imprimer, sous la direction et la surveillance de M. +Guérard, _le Cartulaire de l'abbaye de Saint-Bertin._ Quand cet ouvrage +aura été mis au jour, le même travail aura lieu pour _le Cartulaire de +l'église de Notre-Dame de Chartres_. + +Le dépouillement des manuscrits de la Bibliothèque royale, confié à M. +Champollion-Figeac, a donné d'importants résultats pendant le cours de +l'année 1835; depuis un mois, ce service a été complètement +réorganisé, sept personnes y sont employées au lieu de douze, et trois +principalement ont pour fonction spéciale de recueillir et d'analyser +les pièces qui contiennent des documents précieux pour l'histoire de +France. + +La commission instituée à Besançon, sous la présidence de M. Weiss, +continue le dépouillement des papiers manuscrits du cardinal de +Granvelle. + +M. Leglay poursuit son travail sur les manuscrits déposés aux archives +de Lille et de Cambray. + +M. de Courson exécute des recherches semblables à Rennes, de concert +avec M. Maillet, bibliothécaire de cette ville. + +La correspondance des départements a donné, depuis quelque temps, +d'utiles renseignements. Je vais vous exposer en peu de mots, +monsieur le ministre, le résumé des travaux les plus importants des +correspondants du ministre. + +M. Maillard de Chambure, correspondant pour le département de la Côte +d'Or, adresse (29 juin 1835) une notice sur _le manuscrit de l'histoire +de Saint Jean de Réôme_, lequel provient de l'abbaye de Moutiers-Saint +Jean, où il était mal à propos désigné sous le titre de Cartulaire de +Réôme. + +Le même correspondant fait part (24 juillet 1835) de la découverte qu'il +a faite, dans la bibliothèque de l'Académie des sciences de Dijon, +de deux manuscrits, dont l'un, qui a appartenu à la bibliothèque du +président Bouhier, est intitulé: _Journal de ce qui s'est passé en +Bourgogne, durant la Ligue de_ 1571 à 1601, _par le sieur Pépin, +chanoine musical de la sainte chapelle de Dijon_, petit in-4°, mentionné +dans la bibliothèque historique, n° 38,897.--Le second manuscrit a pour +titre: _Mémoire de ce qui s'est passé au Parlement de Dijon, du_ 10 +_novembre_ 1574 _au_ 3 _juillet_ 1602, _par Gabriel Breunot, conseiller +au Parlement_. Grand in-8°, n° 33,053. + +M. Piers, correspondant à Saint-Omer, envoie la continuation de ses +notices sur les manuscrits que possède la bibliothèque historique de +cette ville. Celles qu'il adresse aujourd'hui sont relatives aux +n° 249: _Cyrilli Alexandrini Thesaurus;_---n° 750: _Cartularium +Folciami_;--n° 769: _vita beati Petri, Tharantasiensis archipiscopi_. +Enfin, il indique encore les suivants: _Vita beatoe Marioe de +Onyaco--Genealogia comitum Flandrensium,_ etc. M. Piers joint à ces +renseignements une notice biographique sur l'abbaye de Clairmarais avec +la description de l'Église; cette dernière partie se rapporte plutôt aux +travaux spéciaux du second comité. + +M. Maurice Ardant jeune, président du tribunal de commerce de Limoges, +adresse une copie d'un manuscrit intitulé: _De l'affranchissement des +habitants de Rochechouart et de la création de leur commune en 1296_. + +M. le docteur Leglay, en poursuivant ses investigations dans les +archives et les bibliothèques du département du Nord, a trouvé plusieurs +manuscrits qu'il a jugés dignes d'attention, et qui mériteraient, +suivant lui, d'être imprimés et publiés par le gouvernement, sinon +en totalité, du moins en grande partie. Il a signalé d'abord deux +chapitres, inédits jusqu'à ce jour, de la chronique de Molinet. +Peut-être conviendrait-il d'ordonner la copie de ces fragments, afin de +les publier plus tard dans un recueil de pièces diverses. Les mémoires +de Robert d'Esclaibes, gentilhomme de Hainaut, qui servait dans l'armée +de la Ligue du temps de Henri III et de Henri IV, ont été signalés par +M. Leglay; ceux du baron de Fuverdin, formant au moins dix gros volumes, +lui ont paru contenir aussi une foule de renseignements intéressants +et souvent inconnus sur les affaires publiques du XVIIe siècle. Si le +comité croyait devoir donner suite aux propositions de M. Leglay, il +ajouterait de nouveaux détails sur ces deux ouvrages à ceux que renferme +déjà la lettre adressée par lui à M. le Ministre de l'instruction +publique. On s'est borné provisoirement à remercier M. Leglay des +communications qu'il avait faites au Ministre; on lui répondra d'une +manière plus précise lorsque vous aurez consulté le comité à ce sujet. + +M. Jouffroy et M. Weiss ont indiqué aussi, comme un monument historique +d'une haute importance, une _Histoire en 16 livres, des guerres de la +Franche-Comté de 1632 à 1642, par le sieur Girardot de Beauchemin_, +conseiller au Parlement de Dôle, et membre du gouvernement de la +province à cette époque. Cet ouvrage intéresse non-seulement par +l'exposé des faits qu'il raconte, mais encore par un style vif et animé, +par la représentation fidèle de l'esprit du temps, et une intelligence +remarquable des événements politiques. M. le ministre, votre +prédécesseur a autorisé M. Weiss à s'occuper de la publication de cette +histoire; il lui a demandé, toute fois, quel plan de travail il comptait +suivre, à quelle époque il pourrait se mettre à l'oeuvre, et combien de +temps serait nécessaire pour l'achèvement de cette entreprise. M. Weiss +n'a point encore envoyé sa réponse. + +Divers documents, faisant partie des papiers inédits du cardinal +Granvelle, ont été recueillis à Bruxelles par M. le baron de Reiffenberg +et M. Gachard, archiviste de Belgique; ils ont bien voulu nous adresser +ces documents qui ont été mis à la disposition de la commission de +Besançon. + +M. Larrigaudière, relieur à Moissac (Tarn-et-Garonne), et possesseur +d'un certain nombre de chartes et de manuscrits relatifs à l'abbaye de +Moissac, propose de vendre ces documents au gouvernement. M. le ministre +de l'instruction publique n'a pu obtenir encore, sur la valeur des +pièces qu'on lui offrait, des renseignements suffisants pour être en +mesure de prendre aucune décision à cet égard. Il n'y a d'ailleurs aucun +fonds au budget du ministère qui puisse être appliqué à des dépenses de +cette nature. Si l'on employait, à l'achat des pièces historiques qui +sont tombées entre les mains des particuliers, le crédit destiné aux +travaux de recherche et de publication, ce crédit, déjà fort borné, +serait bientôt insuffisant; et le ministère ne pouvant, d'ailleurs, +conserver dans ses archives les documents qu'il aurait achetés, se +trouverait obligé de les donner à des établissements qui doivent +eux-mêmes avoir des fonds pour des acquisitions de cette nature. M. +Larrigaudière a donc gardé ses manuscrits; il menace _de les employer +aux travaux de son état_; ce sont là les expressions dont il se sert; il +n'est pas inutile, je pense, d'appeler sur cette affaire l'attention du +comité. + +M. Buchon adresse un rapport sur plusieurs manuscrits de George +Chastelain, qu'il dit avoir découverts en visitant les bibliothèques de +l'ancienne Flandre. Il n'y a plus lieu de s'occuper des propositions de +M. Buchon; depuis l'époque où il a écrit au Ministre à ce sujet, il a +annoncé l'intention de publier ces documents pour son propre compte, +dans la collection générale qu'il a entrepris de mettre au jour. + +M. de Formeville, conseiller à la Cour royale de Caen et correspondant +du ministère, communique l'inventaire des documents qu'il a recueillis +dans divers dépôts publics et particuliers du département du Calvados. +La lettre de M. de Formeville et les indications qui s'y trouvaient +jointes ont été examinées avec le plus grand soin par M. Champollion, et +d'après l'avis que M. Champollion a bien voulu donner au ministre, de +nouvelles instructions ont été adressées à M. de Formeville, dont on +attend maintenant la réponse. + +M. Maillet, correspondant du ministère et bibliothécaire de la ville +de Rennes, annonce qu'il existe, dans une petite commune, située à six +lieues de cette ville, un manuscrit de 1225, contenant des concessions +de privilèges faites par le duc Pierre, dit de Mauclerc, et confirmées +par ses successeurs. D'autres communications de M. Maillet ont été +examinées par M. Fallot. On attend la réponse que M. Maillet doit +adresser au ministère consécutivement aux instructions spéciales qu'il a +reçues depuis cette époque. + +M. le baron de Gaujal, premier président de la Cour royale de Limoges, +informe M. le ministre qu'il est parvenu à réunir la collection complète +des coutumes et privilèges des villes de l'ancienne province du +Rouergue, depuis le commencement du XIIe siècle jusqu'à la fin du XIVe. +Il pense que ces documents offrent assez d'intérêt pour être publiés aux +frais de l'État dans la collection des monuments inédits de l'histoire +de France. + +M. Adhelm Bernier propose de publier, à la suite du journal des séances +du conseil privé du roi Charles VIII, les pièces suivantes qu'il assure +être inédites: + +1° Un document original concernant les ducs de Lorraine, entre autres +celui qui figure principalement dans le conseil privé de Charles VIII; + +2° Poésies historiques sur Charles VIII, qui se composent de la +prophétie du roi Charles VIII par Guilloche, et d'une satyre intitulée: +_L'aisnée fille de Fortune, ou louange d'Anne de Beaujeu_. + +Monsieur le ministre n'ayant point de renseignements précis sur les +monuments indiqués par M. Bernier, et se proposant, d'une autre part, +de publier très-prochainement le journal du Conseil privé, a renvoyé à +l'examen du comité les nouvelles propositions de M. Bernier. + +Le même M. Bernier transmet au ministre la chronique inédite de Gaston +IV, comte de Foix, gouverneur, pour Charles VIII et Louis XI, de la +province de Guyenne, écrite par Guillaume Leseur, son domestique, et +copiée sur le manuscrit unique de la Bibliothèque Royale. + +M. le baron Laugier de Chartrouse, correspondant et ancien maire de la +ville d'Arles, transmet une notice sur un grand nombre de documents +historiques tirés des archives de la ville d'Arles. M. de Chartrouse ne +donne guère que des titres; si l'un de messieurs les membres du comité +voulait bien prendre la peine de les examiner, on pourrait, demander a +M. de Chartrouse des détails plus étendus et plus circonstanciés. + +M. Henri, correspondant et bibliothécaire de la ville de Perpignan, fait +connaître le résultat des recherches auxquelles il s'est livré dans +divers dépôts d'archives. Les renseignements qu'il fournit sont +trop vagues pour qu'il ait été possible d'accéder, sur cette simple +information, au désir exprimé par M. Henri, qui demandait une allocation +spéciale pour poursuivre ses recherches. + +M. Léchaudé d'Anisy, correspondant à Caen, donne des renseignements +sur les débris des archives de l'abbaye de Savigny, déposés à la +sous-préfecture de Mortain. M. le ministre avait spécialement chargé M. +Léchaudé d'Anisy d'examiner ces pièces, sur lesquelles on avait appelé +son attention. Il reste démontré qu'elles sont loin d'avoir l'importance +qu'on leur supposait. + +M. Legonidec, qui s'est livré depuis longtemps à une étude approfondie +des dialectes breton et gallois, prie M. le ministre de lui faire +délivrer une commission pour la recherche des monuments celtiques, des +manuscrits, chartes, etc., qui pourront se trouver dans la Bretagne +et les provinces qui l'avoisinent. M. le ministre a décidé que cette +proposition serait soumise au comité. + +M. Ollivier, correspondant de Valence (Drôme), adresse un rapport fort +étendu sur les manuscrits relatifs à l'histoire de France que possède la +ville de Grenoble. Une indemnité a été accordée à M. Ollivier, et il a +été chargé de continuer ses travaux de dépouillement. + +M. Chambaud, secrétaire de l'administration du musée Calvet à Avignon, +a entrepris, par les ordres de M. le préfet de Vaucluse et avec +l'autorisation du ministre, le dépouillement des archives communales de +ce département; il communique, dans une première lettre, les résultats +de son travail. + +Enfin, monsieur le ministre, des missions particulières ont été confiées +à quelques personnes. + +M. Michelet a relevé les catalogues des manuscrits que possèdent les +bibliothèques de Poitiers, La Rochelle, Angoulême, Bordeaux, Toulouse, +Limoges et Bourges; un rapport détaillé de M. Michelet a été remis par +lui à M. le ministre de l'instruction publique. + +Un autre rapport a été fait par M. Granier de Cassagnac, chargé de faire +une tournée dans quelques départements du sud-ouest de la France, +à l'effet de vérifier la situation des archives et le travail des +correspondants. + +M. Dugua, correspondant pour le département de Vaucluse, a fait +connaître aussi les résultats du travail auquel il s'est livré, par +ordre du ministre, sur les manuscrits historiques de la bibliothèque de +Carpentras, et sur ceux qui appartiennent à M. Requien d'Avignon. + +Tels sont, monsieur le ministre, les travaux terminés, commencés ou +proposés. Je n'ai rien à dire de tout ce qui est terminé. Pour ce +qui est commencé, il s'agit de poursuivre; le zèle éclairé des +collaborateurs du ministère n'a pas besoin d'être stimulé, puisque, +chaque jour, un progrès remarquable se fait sentir dans leurs travaux. +Quant aux propositions diverses qui vous ont été faites, le comité les +examinera successivement, et verra ce qu'il y aura lieu de faire pour +chacune d'elles. Je me bornerai à vous faire remarquer que les fonds +alloués au budget pour les travaux historiques, bien loin d'excéder les +besoins, seraient, au contraire, insuffisants si l'administration ne se +faisait un devoir d'ajourner un grand nombre d'entreprises utiles, si +elle accordait seulement, à toutes les personnes qu'elle emploie, des +indemnités convenables et méritées. Sur tous les points du royaume, de +longues et pénibles recherches s'exécutent sans relâche; il n'est +point un seul dépôt de quelque importance qui ne soit exploré avec une +activité d'autant plus digne d'éloges qu'elle est presque toujours +désintéressée. L'amour de la science suffit seul à tant de travaux. Vous +penserez sans doute, monsieur le ministre, qu'il est de l'honneur, je +dirai plus, qu'il est du devoir du Gouvernement de s'associer de plus en +plus à ces nobles efforts, en les secondant par tous les moyens qui sont +en son pouvoir, en augmentant surtout les ressources nécessaires pour +garantir leur durée et assurer leur succès. + +Le chef de la 3e division, + +Signé: Hippolyte Royer-Collard. + + +XI + +_Tableau comparatif des lois rendues de 1830 à 1837, les unes pour +la résistance au désordre et la défense du pouvoir, les autres pour +l'extension et la garantie des libertés publiques_. + +Lois pour la résistance au désordre Lois pour l'extension et la +et la défense du pouvoir. garantie des libertés publiques. + +1830. 1830 + +_10 décembre_. Loi sur les affiches, _12 septembre_. réélection des +Loi sur la afficheurs et crieurs députés nommés à des fonctions +publics. publiques. + +1831. _8 octobre_. Loi sur l'application + du jury aux délits de la presse +_8 avril_. Loi sur le cautionnement et aux délits politiques. +des journaux ou écrits périodiques, +modifiant l'article 1er de la loi _11 octobre_. Loi relative au vote +du 14 décembre 1830. annuel du contingent de l'armée. + +--Loi sur la procédure en matière _24 décembre_. Loi qui réduit le +de délits de la presse, cautionnement et le droit de +d'affichage et de criage publics. timbre des journaux. + +_10 avril_. Loi sur les attroupe- 1831 +ments. _8 février_. Loi qui met les + traitements du culte israélite +1832. à la charge de l'état. + +_avril_. Loi qui autorise le _4 mars_. Loi sur la composition +gouvernement à suspendre des cours d'assises et la +pour un an l'élection des déclaration du jury. +conseils municipaux dans +certaines communes. _21 mars_. Loi sur l'organisation + municipale. +1834. +_16 février_. Loi sur les crieurs _22 mars_. Loi sur la garde +publics. nationale. + + _19 avril_. Loi sur l'élection +_23 février_. Loi qui confère aux de la chambre des députés. +maréchaux-des-logis et brigadiers +de gendarmerie dans huit 1832 +départements de l'ouest les +pouvoirs d'officiers de police _16 avril_. Loi qui donne au +judiciaire (temporaire). gouvernement la faculté d'autoriser + les mariages entre beaux-frères +_10 avril_. Loi sur les associa- et belles-soeurs. +tions. + _28 avril_. Loi contenant des +_24 mai_. Loi contre les modifications au code pénal et +fabricants, débitants, au code d'instruction criminelle. +distributeurs et détenteurs +d'armes et munitions de guerre. 1833 + + _24 avril_. Loi sur l'exercice des +1835. droits civils et politiques + dans les colonies. +_9 septembre_. Loi sur les crimes, --Loi sur le régime législatif +délits et contraventions de dans les colonies. +la presse et autres moyens +de publication. _22 juin_. Loi sur l'organisation +--Loi sur les cours d'assises. des conseils généraux de +--Loi sur le jury et sur la départements et des conseils +déportation. d'arrondissement. + +1836. _23 juin_. Loi sur l'instruction +_13 mai_. Loi sur le vote secret primaire. +du jury. 1834 + + _20 avril_. Loi sur l'organisation + départementale et municipale du + département de la Seine et de + Paris. + + _19 mai_. Loi sur l'état des + officiers. + + 1835 + + _22 juin_. Loi qui modifie la + législation criminelle dans les + colonies. + + 1837 + + _14 juillet_. Loi sur + l'organisation de la garde + nationale de la Seine. + + _18 juillet_. Loi sur + l'administration municipale. + + + +XII + +_Récit de l'insurrection de Lyon en avril 1834, écrit en mai 1834, par +un témoin oculaire._ + +La voix de la presse lyonnaise, un moment couverte et interrompue par le +bruit du canon, se fait entendre de nouveau, depuis que l'ordre matériel +est rétabli. Quelques personnes ont la simplicité de s'en étonner, +beaucoup s'en affligent. + +Je n'en suis ni affligé ni surpris. Je sais que, Dieu merci, pour +combler l'abîme qui s'était ouvert il n'a pas été nécessaire d'y +précipiter une liberté ou un principe; je sais qu'on ne doit pas offrir +les lois en holocauste aux mains de ceux qui viennent de mourir pour les +lois; je sais qu'il ne faut pas jeter son bouclier, même pour écraser +un ennemi; je sais que ces enquêtes irrégulières, que la polémique +quotidienne a coutume d'instruire sur les grands événements, offrent +souvent des leçons salutaires, des vérités profondes, et ramènent +nos esprits, si oublieux de leur nature, sur la méditation des faits +accomplis. + +Mais ce que je n'ignore pas non plus, c'est qu'il est du devoir de tout +bon citoyen d'apporter son témoignage consciencieux dans cette grande +procédure; c'est qu'on est mal reçu à se plaindre de l'abus que font +certaines gens du droit de publier leur pensée quand on refuse soi-même +d'en faire usage pour la défense de la vérité. + +Aussi, n'ai-je point hésité à prendre la plume pour exposer, d'une +manière aussi vraie et aussi complète que possible, les circonstances de +la lutte qui vient d'ensanglanter Lyon, les causes qui l'ont amenée, et +les conséquences qu'on doit en attendre. + +C'est ici une relation écrite à la hâte et dans un moment où tous les +faits n'ont pu être encore officiellement constatés; mais la crainte de +commettre involontairement quelques erreurs partielles ne m'empêchera +pas de combattre les erreurs générales et systématiques que l'on cherche +à faire prévaloir. + +Il importe de fixer avant tout le véritable caractère du mouvement qui +vient d'avoir lieu. + +Politique, il n'a rien de menaçant pour notre avenir; c'est le dernier +effort d'un parti aux abois, qui a présenté et perdu cette bataille +qu'il nous annonçait à la tribune. C'est le dernier acte d'un drame qui +n'a été que trop long et trop sanglant. + +Industriel, au contraire, il offre les symptômes les plus fâcheux. Il +nous montre la question de la fabrique lyonnaise toujours la même depuis +1831; et cette question, indépendante de la marche générale des affaires +et de l'affermissement progressif du gouvernement constitutionnel, n'est +pas de celles qui se jugent par la force. La victoire remportée serait +ici de peu de valeur; il faudrait se préparer seulement à en gagner tous +les ans une nouvelle, jusqu'à la ruine complète du commerce de Lyon. + +Heureusement l'affaire ne se présente point ainsi; heureusement +l'insurrection de 1834 a déployé, aux yeux de tous, la bannière toute +politique qu'elle suivait; elle a crié bien haut son mot de ralliement, +_République_: mot bien différent de celui qu'on répétait en 1831, +_Tarif_. + +Cependant, l'habitude est si bien prise de ne voir à Lyon qu'une lutte +des fabricants et des ouvriers en soie, que beaucoup d'hommes sincères +ne peuvent se résoudre à voir autre chose dans les derniers événements. +Pour eux, les insurgés sont toujours des ouvriers; avril 1834 est une +revanche de novembre 1831. + +C'est spécialement à ces hommes que j'adresse les réflexions qui vont +suivre. Quant aux écrivains du _Précurseur_ ou aux membres de la +_Société des droits de l'homme_, ils savent mieux que moi ce qu'il +en est; mais ils sont dans leur rôle quand ils repoussent toute +participation à une tentative qui a échoué. + +Un premier fait mérite d'être remarqué, c'est le petit nombre d'ouvriers +en soie qui ont pris part à l'insurrection. Que l'on consulte l'état des +blessés civils apportés dans les hôpitaux, celui des morts, celui des +prisonniers, on trouvera à peine un dixième d'hommes appartenant à la +fabrique des soieries. Il y a mieux; on rencontre sur ces listes six +étrangers pour un Lyonnais; or, tel est le caractère des mouvements +politiques d'employer presque exclusivement les hommes qu'aucun lien de +famille ne rattache à la ville qu'ils vont mettre à feu et à sang. + +Ceux qui verraient encore, dans une cause qui n'a enrégimenté que si +peu de Lyonnais et d'ouvriers en soie, la cause spéciale de Lyon et +du commerce de soieries, je les prie de se rappeler la crise vraiment +industrielle de novembre 1831, et de mettre le programme d'alors en +regard du programme d'aujourd'hui. En 1831, on se levait à ce cri +terrible: _Vivre en travaillant, ou mourir en combattant!_ En 1834, on +a déclaré la guerre en lisant sur la place Saint-Jean une longue +proclamation, qui n'a de remarquable que son caractère essentiellement +politique. La voici: + +«Citoyens, + +L'audace de nos gouvernants est loin de se ralentir; ils espèrent par +là cacher leur faiblesse, mais ils se trompent: le peuple est trop +clairvoyant aujourd'hui. Ne sait-il pas d'ailleurs que toute la France +les abandonne, et qu'il n'est pas un homme de conscience, dans quelque +position qu'il soit, manufacturier ou prolétaire, citoyen ou soldat, qui +ose se proclamer leur défenseur!... + +Citoyens, voici ce que le gouvernement de Louis-Philippe vient encore +de faire... Par des ordonnances du 7 de ce mois, il a nommé plusieurs +courtisans, ennemis du peuple, à des fonctions très-lucratives. Ce sont +des sangsues de plus qui vont se gorger de l'or que nous avons tant de +peine à amasser pour payer d'écrasants impôts. Parmi eux, se trouve +Barthe, le renégat, qui est aussi nommé pair de France!... Ainsi on +récompense les hommes sans honneur, sans conscience, et on laisse +souffrir de misère tous ceux qui sont utiles au pays, les ouvriers, par +exemple, et les vieux soldats. Pourquoi nous en étonner?... Ceux-ci sont +purs et braves; ils ne chérissent l'existence que parce qu'elle leur +donne la faculté d'aimer et de servir leur patrie; c'est pourquoi aussi +on les emprisonne, on les assomme dans les rues, ou on les envoie à +Alger!... Ce n'est pas là ce que ferait un gouvernement national, un +gouvernement républicain. + +Mais l'acte le plus significatif de la royauté, c'est la nomination +de Persil au ministère de la justice!... Persil, citoyens, c'est un +pourvoyeur d'échafauds!... C'est Persil qui a voulu faire rouler les +têtes des hommes les plus patriotes de la France, et si les jurés les +lui ont refusées, ce n'est pas faute d'insistance de sa part!... C'est +Persil qui a eu l'infamie de dire le premier qu'il fallait détruire les +associations et abolir le jury! En le prenant pour ministre, la royauté +a donc adopté toutes les pensées, toutes les haines de cet homme! Elle +va donc leur laisser un libre cours!... Pauvre France, descendras-tu au +degré d'esclavage et de honte auquel on te conduit?... + +La loi contre les associations est discutée, dans ce moment à la Chambre +des pairs. Nous savons tous qu'elle y sera immédiatement adoptée. Nous +la verrons donc très-incessamment placardée dans nos rues!... Vous le +voyez, citoyens; ce n'est pas seulement notre honneur national et notre +liberté qu'ils veulent détruire, c'est notre vie à tous, notre existence +qu'ils viennent attaquer. En. abolissant les sociétés, ils veulent +empêcher aux ouvriers de se soutenir dans leurs besoins, dans leurs +maladies, de s'entr'aider surtout pour obtenir l'amélioration de leur +malheureux sort!... Le peuple est juste, le peuple est bon; ceux qui +lui attribuent des pensées de dévastation et de sang sont _d'infâmes +calomniateurs_; mais ceux qui lui refusent _des droits et du pain_ sont +infiniment coupables. + +Ouvriers, soldats, vous tous enfants de l'héroïque France, +souffrirez-vous les maux dont on vous menace? consentirez-vous à courber +vos têtes sous le joug honteux qu'on prépare à votre patrie? Non, c'est +du sang français qui coule dans vos veines, ce sont des coeurs français +qui battent dans vos poitrines; vous ne pouvez donc être assimilés à de +vils esclaves. Vous vous entendrez tous pour sauver la France et lui +rendre son titre de première _des nations_. + +8 Avril 1834.» + +Je le demande, est-ce là le cri de guerre des ouvriers contre les +maîtres? Est-ce une affaire de salaire ou de tarif? Non, toutes les +questions industrielles sont mises en oubli, pour ne penser qu'à M. +Persil et à la loi sur les associations; il est impossible de déclarer +plus franchement dans quel esprit on veut agir, et cet esprit a présidé +à l'insurrection jusqu'au dernier moment; les placards républicains, le +drapeau rouge, le tutoiement obligé, tout indiquait une protestation +armée contre le gouvernement de Juillet bien plus que contre +l'organisation de la fabrique lyonnaise. + +Si la question était moins grave, je pourrais m'arrêter ici; mais il +importe de répondre à toutes les objections, de dissiper tous les +doutes. Dans ce but, je vais remonter plus haut et expliquer, par +l'histoire abrégée de la crise qui a précédé les derniers événements, +comment la querelle industrielle s'est éteinte peu à peu, sous +l'influence d'une prudente administration, comment elle s'est abdiquée +au profit de la querelle politique, comment la _Société des droits de +l'homme_ a absorbé la _Société des mutuellistes_, comment elle a seule +inspiré, dirigé et exécuté le mouvement insurrectionnel d'avril. + +On sait que la fabrique des soies a quatre rouages bien distincts, +l'ouvrier, le chef d'atelier, le fabricant et le commissionnaire. Sur +ces quatre rouages, trois sont nécessaires; mais l'intervention du chef +d'atelier, qui reçoit les matières du fabricant et les remet à l'ouvrier +auquel il loue ses métiers, ne semble propre qu'à diminuer inutilement +le salaire de ce dernier. Plus désoeuvré et plus ambitieux que le simple +ouvrier, le chef d'atelier est aussi plus turbulent; mais, d'un autre +côté, il est plus moral, plus instruit, plus éloigné des idées de +pillage et de subversion complète. Les chefs d'atelier ont fait novembre +1831, mais ils ont aussi enchaîné cette fatale victoire; ils ont empêché +qu'elle ne dégénérât en dévastation et en incendie. + +Quant aux ouvriers, ce qui leur manque essentiellement, c'est la +prévoyance que possèdent jusqu'à un certain point les chefs d'atelier. +Quand les salaires sont élevés, ils dépensent davantage et jamais ils +ne mettent un centime de côté pour les mauvais jours. A Lyon, la caisse +d'épargne ne reçoit point de dépôts; aussi l'ouvrier voit-il arriver +avec terreur le moment du chômage de la fabrique et de la baisse des +salaires; son idée fixe, c'est le tarif, c'est-à-dire un minimum +au-dessous duquel ne pourrait descendre, dans aucun cas, le prix qu'il +reçoit pour sa journée. + +Ce tarif, il l'a demandé d'abord à l'autorité administrative; en 1831, +la requête fut présentée à M. Bouvier-Dumolard par trente mille hommes +enrégimentés. Il y donna son consentement, et cette foule, ivre de joie +d'avoir vu se réaliser son rêve favori, se retira en criant: _Vive +Dumolard! vive notre père_! Le préfet s'endormit tranquille au milieu de +ces protestations d'amour. Il crut avoir résolu le problème. + +Mais il avait compté sans les nécessités de l'industrie qui, +ne permettant pas au fabricant de travailler à perte, frappent +d'impuissance et de ridicule toute fixation immuable du prix de la +journée. Les fabricants protestèrent contre le pacte absurde qu'on +leur imposait; les ouvriers, forts de la faute qu'on avait commise, +descendirent sur la place publique pour défendre ce traité qu'ils +devaient regarder comme leur charte. La garnison fut expulsée, et la +population des ateliers, forcée, quelques jours après, de courber la +tête devant une armée, n'en dut pas moins conserver au fond du coeur ce +souvenir qu'elle était restée maîtresse du champ de bataille. Souvenir +fatal, qui exaltait ses prétentions, entretenait la pensée d'un nouvel +appel à la force et exigeait peut-être un sanglant démenti. C'est en +ce sens, mais en ce sens seulement, qu'avril 1834 peut passer pour une +revanche de novembre 1831. + +La seconde fois, le tarif ne fut pas demandé à l'administration, mais à +la libre discussion et aux lois. Le tribunal des prudhommes fut l'arène +du nouveau débat. _L'Écho de la fabrique_ fut l'organe des réclamations +de la classe ouvrière; mais ces réclamations insensées ne pouvaient +réussir sur un semblable terrain. On ne tarda pas à l'abandonner. + +C'est à la force organisée qu'on s'est adressé en dernier lieu. Cette +troisième expérience ayant échoué en février 1834, la crise industrielle +a expiré; elle n'avait plus de transformation nouvelle à subir. + +Ceci demande quelques détails. + +La _Société des mutuellistes_ est composée de chefs d'atelier. Celle des +_Ferrandiniers_, créée à son image, reçoit dans son sein les ouvriers +ou compagnons. Ces deux sociétés, déjà anciennes, avaient pris quelque +importance depuis la révolution de Juillet, et surtout depuis que la +fabrique était entrée dans la troisième période, celle dont il est ici +question. Divisés par loges de vingt membres, gouvernés par un comité +central de vingt personnes, organisés, en un mot, comme toutes les +sociétés politiques, qui ont fini depuis par les absorber, les +_Mutuellistes_ et les _Ferrandiniers_ ont cru imposer enfin le tarif en +saisissant l'arme puissante des interdictions de travail. + +Les moyens d'exécution étaient: 1° la cessation du travail pour le +compte de tout fabricant qui ne se soumettrait pas aux ordres des +sociétés; 2° la désertion des métiers des chefs d'atelier insoumis; 3° +une caisse de secours pour les ouvriers restés sans travail par suite de +leur obéissance. + +Cette caisse, à peine suffisante pour les interdictions partielles, ne +pouvait dédommager les ouvriers du mal que leur causait une suspension +générale, et c'est dans ce cas que des dons considérables, provenant de +sources en général inconnues, ont soutenu un zèle qui menaçait de se +refroidir très-promptement. Ce fait n'est pas le seul qui signale +l'intervention de plus en plus complète des partis politiques dans +la lutte industrielle. Bientôt les interdictions vinrent frapper les +opinions des chefs d'atelier, comme leur désobéissance aux règlements +mutuellistes. Mais ne devançons pas la marche des événements. + +Contre le mode d'exécution adopté par les ouvriers, les moyens légaux +étaient impuissants; un système absolu de non intervention était +prescrit à l'autorité. Elle n'avait d'autre mission que de protéger les +chefs d'atelier et les fabricants contre la force matérielle et de les +rassurer contre les menaces que leur attirait tout acte de fermeté. + +Ce rôle, fort simple en apparence, offrait d'immenses difficultés; +rester impartial et calme au milieu de ces débats passionnés, résister +aux provocations insultantes des uns, aux instantes prières des autres, +se résigner à voir, pendant quelque temps, ses intentions ou du moins +ses lumières méconnues pour attendre sa réhabilitation d'un succès lent, +éloigné et incertain, telle était la position qu'il fallait accepter +avec courage et ne pas abandonner un seul moment. La lutte qui s'est +terminée en février 1834 est la plus glorieuse époque de la pénible +administration de M. de Gasparin. A forée de prudence, d'habileté et de +courage, il a remporté, sur les mauvaises passions de la fabrique, une +victoire décisive, victoire dont l'influence a réagi sur celle d'avril, +et qu'on peut se rappeler sans amertume parce qu'elle n'a pas coûté de +sang français.. + +Il était dans la nature de la _Société des Mutuellistes_ de s'unir de +plus en plus, et presque à son insu, avec les sociétés politiques; +destinée à être un jour absorbée, dominée et exploitée par celles-ci, +elle devait se présenter d'abord comme leur alliée contre l'ordre de +choses existant, qui les blessait également, quoique sous des rapports +divers. C'est ce qui arriva à la fin de 1833; à cette époque, on +commença à préparer une vaste explosion; l'entrée des ouvriers en Suisse +et la suspension générale du travail à Lyon devaient en donner le +signal. Ces deux opérations devaient avoir lieu simultanément le 10 +février 1834. + +Heureusement le gouvernement Suisse, soupçonnant les projets du général +Ramorino et de ses réfugies, prit des mesures qui les forcèrent à +devancer le jour indiqué. L'expédition mal préparée échoua complètement: +quant aux _Mutuellistes_, ils tinrent parole; au moment convenu, le 10 +février, tous les métiers cessèrent de battre. + +Alors la ville de Lyon offrit un spectacle vraiment extraordinaire: les +magasins étaient fermés, les ateliers déserts; cinquante mille ouvriers +parcouraient les rues; et, espérant prendre les fabricants par la +famine, ils avaient la constance de supporter huit jours entiers de +chômage, sans autres ressources que les faibles secours de ceux qui +soutenaient leur courage et entretenaient leurs espérances. + +Ces espérances furent entièrement déçues; les fabricants tinrent bon +jusqu'au bout, et huit jours d'interdiction n'amenèrent pas un centime +d'augmentation dans les salaires. Les ouvriers, sentant toute la force +de cette expérience, tournèrent leur ressentiment contre ceux qui les +avaient flattés d'un espoir chimérique. De ce moment, les sociétés +industrielles ne conservèrent plus une existence et une action +indépendantes; les _Mutuellistes_ se retirèrent, en partie de ces +intrigues, et c'est dans cette situation que les derniers événements ont +trouvé la fabrique lyonnaise. Ai-je tort de dire qu'en 1834 février a +sauvé avril? + +A mesure que ces sociétés industrielles se divisaient et s'effaçaient, +la société politique des _Droits de l'homme,_ qui a fini par absorber +leurs débris, prenait chaque jour plus d'importance, d'audace et +d'ascendant. MM. Garnier-Pagès, Cavaignac et Ramorino étaient venus, à +différentes époques, lui apporter les instructions de la société mère, +examiner et réformer son organisation et ses plans. + +C'est surtout depuis la présentation de la loi sur les associations, +c'est à l'approche du soulèvement d'avril que la société manifeste +une activité extraordinaire. Le 30 mars, elle essaie de se réunir aux +Brotteaux pour protester contre la loi; mais les abords du local étant +occupés par un piquet d'infanterie et une cinquantaine de dragons, le +comité central reconnaît l'impossibilité d'y pénétrer et se retire sans +rien entreprendre. + +A la même époque, la société envoie à Paris un délégué spécial qui +visite en passant les affiliés de Châlons, de Beaune et de Dijon, et +donne le mot d'ordre pour l'explosion générale qui doit avoir lieu. + +Cependant les _Mutuellistes_, comme nous l'avons dit plus haut, se +perdent de plus en plus dans la _Société des Droits de l'homme. L'Écho +de la fabrique_, qui est leur organe, dit positivement, dans son numéro +du 30 mars: «Si, dans l'ordre du jour cité par M. Prunelle, il est +recommandé de repousser des loges les imprimés des _Droits de l'homme,_ +c'est une mesure de discipline momentanée et non une prescription à +toujours; ces papiers n'ont jamais été prohibés en temps ordinaires, +ce qui est d'autant plus naturel que plusieurs des _Mutuellistes_ font +partie de la _Société des Droits _de l'homme_ et de plusieurs sociétés +politiques.» + +Enfin le moment de l'action approchant, le comité central éprouve le +besoin de s'adresser à tous les sectionnaires et de se retremper dans +une élection nouvelle. Tel est le but de la circulaire suivante: + +«Lyon, le 15 germinal an XLII de l'ère républicaine (4 avril 1834). + +UNITÉ, ÉGALITÉ. ASSOCIATION, PROPAGANDE. + +Le comité central du département du Rhône de la _Société des Droits de +l'homme,_ aux citoyens composant les sections. + +Citoyens, + +Plus les circonstances deviennent graves, plus ceux que vous avez +choisis pour diriger la puissante action que vous donnent votre +dévouement et vos convictions sentent le besoin de s'entendre +précisément avec vous et de connaître d'une manière fixe l'esprit qui +vous anime. C'est dans ce but que nous avions décidé qu'une assemblée +générale aurait lieu; mais, sûrs des précautions que nous avions prises, +nous ne pouvions l'être aussi bien de la discrétion ou de la fermeté de +ceux avec lesquels nous avions été contraints de traiter pour avoir un +local: l'autorité a été prévenue, notre réunion a été empêchée. + +Nous avons dû immédiatement réunir ceux qui représentent le plus +largement la société, et c'est aux chefs des sections que nous avons +verbalement présenté l'état actuel de l'association et le compte rendu +de nos travaux pendant le trimestre qui vient d'expirer. Vous demanderez +chacun au chef de votre section le résumé de ce rapport; mais nous +sentons le besoin d'aider leur mémoire en vous rappelant nous-mêmes les +traits suivants. + +Quant aux finances, le comité s'est plaint du peu d'exactitude qui a été +apporté dans le versement de la cotisation entre les mains du caissier. +Il a annoncé qu'il existait encore un arriéré sur les payements de +janvier; que la moitié seulement des sections avait payé pour février +et qu'aucun versement n'avait été fait pour mars; que, cependant, les +dépenses avaient été continuées, même pendant le dernier mois cité, et +que parmi elles figurait principalement le chiffre des sommes dépensées +pour les prisonniers de Lyon ou de Saint-Etienne, lequel ne s'élevait +pas à moins de 600 francs; que, dans cette situation, il était +impossible de donner sur le champ l'état précis des finances pendant ce +trimestre; qu'enfin il engageait formellement les chefs de section +à faire leurs versements à la prochaine réunion des conseils +d'arrondissement et à nommer deux délégués à l'examen desquels les +comptes généraux seraient livrés par le caissier, suivant le règlement. + +Le comité a, comme organe de l'association, témoigné, avec une franchise +toute républicaine, le mécontentement qu'il avait éprouvé par suite de +l'inconcevable conduite de quelques chefs de section qui, au mépris des +règlements, loi formelle que nous devons tous suivre tant qu'il n'y a +pas réellement impossibilité matérielle, ont cherché, eux, infiniment +faible majorité, à entraîner, par des voies détournées, la majorité à +l'adoption de leurs projets. Ce n'était rien moins que la division et +l'anarchie qu'ils allaient jeter dans nos rangs, et cela dans le moment +où plus que jamais nous avons besoin de nous unir; mais, malgré tous +leurs efforts, ils n'ont pu réussir dans leurs tentatives, et c'est +plus sous le rapport de sa considération que sous celui de sa force +intérieure qu'ils ont nui à la société, car la dernière réunion des +chefs des sections nous a pleinement confirmés dans ce que nous savions +déjà, à savoir que c'était à trois ou quatre citoyens seulement que le +mal était dû. + +Néanmoins le comité, principalement à cause de la situation grave +dans laquelle la France est placée et de l'immense adjonction de +sectionnaires survenue pendant le dernier trimestre, a voulu savoir s'il +était toujours la représentation fidèle et vraie de la société, et si la +volonté de la majorité des membres actuels était que le mandat dont il +est revêtu lui fut continué. Afin de ne gêner en rien l'émission de +la pensée de chaque sectionnaire, les membres composant le comité ont +déclaré qu'il donnaient tous leur démission. En conséquence, les chefs +de section ont été invités à prévenir immédiatement les sectionnaires de +se réunir dimanche pour procéder à de nouvelles élections. + +Citoyens, + +«Vous allez faire acte entier de souveraineté; sans considération de +nous, mais en examinant seulement les services rendus à notre cause, +comme gages nécessaires de dévouement et d'abnégation pour l'avenir, +vous fixerez vos choix. En attendant que l'expression générale de vos +voeux soit précisée, nous conserverons la direction que vous nous avez +donnée. Si, pendant cet espace de temps, des événements survenaient, +vous nous trouveriez ce que nous serons toujours, c'est à dire résolus à +tous les sacrifices que peut exiger l'intérêt bien entendu de la sainte +cause républicaine. Tout pleins de respect pour vos volontés, nous +serons honorés de reprendre, s'il le faut, nos places de simples +sectionnaires, et nous n'en continuerons pas moins à travailler avec +notre dévouement habituel. Mais nous vous le déclarons dès à présent, +nous combattrons directement par tous les moyens quiconque tenterait à +l'avenir d'agir en dehors du règlement et de porter le trouble dans la +société. + +«Pour assurer la régularité des opérations électorales, le comité a +arrêté les dispositions suivantes: + +«Le règlement veut que les élections soient faites en assemblée +générale; mais tous les sectionnaires doivent reconnaître qu'il y a +impossibilité matérielle d'exécuter cet article, puisque indépendamment +de la difficulté qu'il y aurait à les réunir pendant toute une journée +dans un lieu où ils ne pussent être inquiétés par les poursuites de +l'autorité, le mauvais temps, que personne n'arrête, peut rendre +impossible tout scrutin; qu'en outre, chacun doit comprendre combien il +serait difficile de procéder, dans une si grande réunion et avec l'ordre +nécessaire, à un scrutin qu'il serait ensuite impossible de dépouiller, +puisque deux jours ne suffiraient peut-être pas pour terminer cette +opération; que ces difficultés étant reconnues, et un précédent existant +déjà avec l'approbation des sectionnaires, la société se trouve +aujourd'hui placée dans cette position, ou de se dissoudre, ou de +modifier de bonne foi un article de son règlement. Dans une pareille +situation, il ne peut pas y avoir d'hésitation sur le choix; c'est +pourquoi le comité arrête: + +«1° Les élections seront faites par chaque section séparément réunie +dans le lieu ordinaire de ses séances; + +«2° Après l'ouverture des travaux, le chef donnera lecture de la +présente circulaire; + +«3° Les sept membres futurs du comité seront nommés à la majorité +absolue des suffrages. Dans le cas où deux tours de scrutin n'auraient +pas donné cette majorité à un ou plusieurs des membres à élire, +l'élection aura lieu par un troisième tour de scrutin à la majorité +relative; + +«4° Procès-verbal sera dressé sur le champ du résultat des votes, +certifié sincère par le chef, le sous-chef et le premier quinturion de +la section, puis cacheté; + +5° Tous les procès verbaux seront apportés lundi soir, à sept heures, +extrêmement précises, par les chefs de l'arrondissement. Ils seront +ensuite ouverts et lus dans une réunion qui aura lieu le même jour. Le +résultat sera proclamé, puis annoncé ultérieurement aux sections par une +nouvelle circulaire. + +Salut et dévouement fraternel. + +_Les membres du comité_: POUJOL, J. T. HUGON, P. A. MARTIN, E. BAUNE, +ÉDOUARD ALBERT, SILVAIN COURT, BERTHOLON.» + +Il y aurait beaucoup de remarques à faire sur cette pièce; je ne m'y +arrêterai pas; je dirai seulement que le comité central a continué ses +publications pendant la durée du combat; c'est ce que prouve l'ordre +du jour que je vais transcrire, et qui est daté, comme la circulaire +précédemment citée, de l'an 42 de la République. On voit qu'elle aussi a +sa légitimité et ne tient pas compte du règne des usurpateurs. + +«A Vienne, la garde nationale est maîtresse de la ville; elle a arrêté +l'artillerie qui venait contre nous. Partout l'insurrection éclate. +Patience et courage! La garnison ne peut que s'affaiblir et se +démoraliser. Quand même elle conserverait sa position, il suffit de la +tenir en échec jusqu'à l'arrivée de nos frères des départements; au +premier jour nous recevrons des nouvelles favorables. + +Lyon, le 22 germinal, an 42 de la République.» + +A chacun donc la responsabilité de ses oeuvres; c'est aux partis +politiques que Lyon doit ses derniers malheurs. + +En vain dira-t-on que l'insurrection aurait éclaté ailleurs; à Paris +d'abord par exemple, si elle avait été véritablement républicaine, +tandis qu'en se montrant à Lyon elle a trahi une tout autre origine. +Mais on oublie que le désordre, tant de fois comprimé à Paris, a déserté +cette ville où une police active, une armée immense, une garde nationale +unanime dans son dévouement ne lui laissaient plus aucune chance de +succès. On oublie que les factions ont émigré à Lyon, qu'elles y ont +établi le centre et le foyer de toutes leurs intrigues, qu'elles lui ont +conféré le triste honneur d'être pour elles, non-seulement une capitale +industrielle, mais une capitale politique. En effet, où trouver des +éléments plus favorablement disposés pour le triomphe de l'anarchie? Où +trouver ces débris d'associations d'ouvriers, dont on pourrait encore +exploiter le mécontentement? Où trouver une cité plus grande, plus +importante à tous égards, plus influente par sa position entre les +républicains de la Bourgogne et les légitimistes du Midi? Où en trouver +une qui soit plus abandonnée aux graves dangers qu'entraîne, toujours +une industrie dominante? Il est évident que la révolte, quel qu'en +fût le caractère, devait trouver ici son centre et son point d'appui +principal. + +D'ailleurs l'explosion ne devait point être locale; la promulgation de +la loi sur les associations devait en donner le signal pour toute la +France. Les anarchistes lyonnais ont cru devoir faire feu avant le +signal. Ils ont pensé qu'en saisissant l'occasion du procès des +_Mutuellistes_, ils trouveraient le moyen de rattacher à leur cause tous +ces ouvriers en soie qui commençaient à renoncer au désordre. Par là ils +ont pu accroître ici le nombre de leurs partisans; mais ils ont isolé +leur mouvement, et ils en ont rendu la répression plus facile. + +Puisque j'ai parlé de cette loi sur les associations dont la +promulgation devait être le signal d'une protestation à coups de fusil, +qu'il me soit permis de dire toute ma pensée sur les protestations +écrites qui ont précédé et préparé celle-là. Je puis la dire sans +hésiter, car, je le déclare en commençant, les intentions sont choses +sacrées pour moi. Je crois qu'on peut avoir les vues les plus honorables +quand on a embrassé le parti de la République ou celui de la légitimité; +je crois même (et ceci scandalisera bien des gens) qu'on peut vouloir +par patriotisme le soulèvement des rues et la violation des lois. Je +déplore l'erreur de ceux qui prétendent arriver au bien par le mal; mais +jusqu'à preuve contraire, je crois à leur désintéressement et à leur +sincérité. + +Ces réserves une fois faites, je déclare que, de toutes les tentatives +anarchiques qui ont eu lieu depuis trois ans, je n'en connais pas de +plus monstrueuse que le discours de, l'honorable M. Pagès (de l'Ariége) +sur la loi des associations. Dans une nation civilisée et soumise au +régime légal, un citoyen qui viole la loi, qui la viole à bon escient, +qui proclame même hautement la nécessité de la violer, doit soulever +contre lui l'animadversion de tous les partis, car tous sont intéressés +au respect de la loi qui n'est la propriété exclusive de personne. Mais +quand ce citoyen est lui-même législateur, quand il abuse de la tribune +pour se poser, à la face du pays, comme adversaire de la loi qui vient +d'être adoptée, quand il foule aux pieds ces deux grands principes de +tout gouvernement représentatif, respect de la majorité et respect de la +loi, quand il fait un appel à toutes les résistances pour s'y associer, +quand il établit ce principe anti-social que chacun est juge en dernière +analyse de la législation du pays, et peut choisir, pour les rejeter ou +s'y soumettre, les dispositions qui lui conviennent et celles qui ne +lui conviennent pas; c'est le comble du désordre moral; il n'y a pas de +paroles assez énergiques pour repousser un système aussi dangereux. + +Je crois que l'étonnement avait fermé la bouche à tous les collègues de +M. Pagès, car personne ne prit la parole pour relever ses doctrines, et +demander qu'on donnât à ce discours le commentaire indispensable d'un +rappel à l'ordre: aussi d'autres députés ont-ils protesté à son exemple; +aussi avons-nous vu, comme une chose toute simple, les journaux ouvrir +leurs colonnes aux protestations de tous les mécontents de toutes les +provinces; et puis sont venues les protestations à main armée, que M. +Pagès ne souhaitait certainement pas, et qui ne sont pourtant qu'une +déduction logique de ses paroles. Il y avait peut-être quelque +exagération à prétendre que le 6 juin 1832 fût sorti du _compte rendu_; +mais personne ne peut nier que les protestations des députés n'aient été +traduites en coups de fusil le 9 avril 1834. + +Parmi les journaux qui ont nié l'origine politique des derniers +événements, le _Précurseur_ mérite une mention spéciale. Il s'est fait +un argument des articles qu'il a publiés quelques jours auparavant, et +dans lesquels il prêchait, sinon la paix et la concorde, du moins la +renonciation à tout projet d'agression armée. + +Je ne suis pas de ceux qui pensent que, sous ces conseils pacifiques, le +_Précurseur_ cachait un désir secret de voir les hostilités commencer. +Je crois, au contraire, qu'il appartient à cette fraction peu nombreuse +du parti républicain qui redoute sincèrement les émeutes et qui ne croit +pas le moment venu pour une révolution; mais ce qu'il ne voit pas ou ce +qu'il fait semblant de ne pas voir, c'est qu'il est dépassé et absorbé +depuis longtemps par les hommes d'action, par les impatients et les +écervelés du parti; c'est qu'il ne représente plus l'opposition +républicaine, et que, par conséquent, tous ses articles et ses conseils +ne peuvent plus passer pour la véritable pensée de cette faction. +D'ordinaire les partis attendent le moment du triomphe pour se +décomposer; mais celui de la république a déjà dépossédé ses premiers +chefs et a fait descendre rapidement le pouvoir des hommes du _National_ +et du _Précurseur_ à ceux de la _Tribune_ et de la _Glaneuse_. Qu'on +juge par là des éléments de ce parti, et qu'on ne vienne plus dire qu'on +ne se répète pas en politique, qu'on ne recommence pas deux fois, et +de la même manière, les mêmes scènes. Non, sans doute, et la seconde +république ne ressemblerait certainement pas à la première; elle serait +moins glorieuse, moins longue. Vous n'auriez plus, comme la première +fois, ces hommes généreux, patriotes, qui, pleins d'enthousiasme pour le +mouvement de 89, ne s'en détachèrent qu'à la dernière extrémité. Dès le +premier jour, vous n'auriez pour vous gouverner que des hommes de rebut +qui se hâteraient d'étaler leurs rêves insensés pour compenser ce qui +manquerait à leur règne en durée et en grandeur. + +Espérons que ces dernières folies achèveront de détacher du parti +anarchiste quelques hommes distingués qui lui prêtent le secours de leur +nom, mais qui doivent s'y trouver mal à l'aise et y sont probablement +peu appréciés. Qu'ils comparent, dans l'affaire de Lyon en 1834, la +conduite de leurs partisans avec celle de l'autorité. D'un côté, toutes +les provocations, toutes les violences; de l'autre, toute la patience et +la modération que comporte la fermeté. Quelques personnes ont reproché à +M. de Gasparin de n'avoir pas saisi toutes les occasions de sévir et de +réprimer. C'est qu'il voulait laisser aux factions tout l'odieux d'une +semblable lutte. Aussi pas une voix ne s'est élevée pour attribuer le +conflit aux provocations de l'autorité; dans un temps où toutes les +calomnies ont cours, on n'a pas encore inventé celle-là. + +Personne n'a prétendu non plus qu'il fallût attribuer l'explosion à +quelque circonstance particulière et inattendue; on y a généralement +reconnu une entreprise préméditée et préparée de longue main. Depuis +longtemps, des tentatives d'embauchage étaient faites auprès des soldats +de la garnison. Dès la veille de l'insurrection, les maisons dont il +fallait s'emparer, celles qui avaient des allées traversantes ou dont +les fenêtres plongeaient sur plusieurs rues, avaient été marquées à la +craie, et au moment où la lutte s'engageait sur la barricade de la +place Saint-Jean, l'attaque de la Préfecture était déjà tentée, et des +barricades s'élevaient sur tous les points de la ville et des faubourgs, +dans les positions les plus fortes, dont le choix indiquait une +étude sérieuse du terrain et une habileté stratégique à laquelle les +militaires rendent hommage. + +Ceci répond d'avance aux insinuations de ceux qui regardent les +désordres de l'audience où devaient se juger les chefs _Mutuellistes_ +comme la cause de l'insurrection qui a éclaté quatre jours après, et +attribuent d'ailleurs ces désordres à l'imprudence ou à la faiblesse de +l'autorité administrative, donnant à entendre qu'elle est responsable du +sang répandu. Il est évident qu'il n'était au pouvoir de personne ni de +faire naître ni d'empêcher l'explosion. + +Quelques mots d'explication suffiront pour éclairer la scène du +Palais-de-Justice. + +Le président du tribunal et le procureur du roi avaient conféré la +veille sur les mesures à prendre avec le général Aymard et avec le +préfet; ils avaient insisté pour qu'aucun appareil militaire n'entourât +l'audience; ils avaient cité tous les précédents qui autorisaient la +confiance, et avaient dit que la justice devait puiser sa force dans sa +propre dignité et non dans l'appui des baïonnettes. La noblesse de +ces sentiments fut comprise et leur demande d'autant plus facilement +accueillie que l'on connaissait les dispositions de la _Société des +Mutuellistes_ qui recommandait le calme à tous les ouvriers. + +Cependant, malgré les conventions de la veille, le président crut devoir +appeler des soldats pour arrêter le tumulte que produit toujours une +foule nombreuse et agitée; il fit une réquisition pour une centaine +d'hommes, force tout à fait insuffisante au milieu de cette multitude +qui encombrait l'audience, la cour de l'hôtel Chevrière et la place +Saint-Jean; il fit cette réquisition sans prévenir autrement les +autorités militaires et administratives. + +Le piquet appelé se trouva donc compromis et dans l'impossibilité +presque absolue d'agir. Sa situation fut d'autant plus fâcheuse qu'un +incident postérieur à la levée de l'audience, et relatif à un témoin à +charge indignement attaqué, avait changé l'inquiétude et l'agitation de +la foule en une hostilité véritable; de là des désordres et des excès +que tout le monde déplore, mais que l'administration ne pouvait prévenir +et qu'elle fit cesser très-promptement. + +Ainsi, pour résumer en quelques mots ces considérations préliminaires, +l'insurrection lyonnaise de 1834 a été politique. Elle devait éclater à +la fois dans toute la France, et le désir seul de rattacher la cause des +ouvriers en soie à celle de la _Société des Droits de l'homme_ a fait +devancer ici le moment fixé; on ne peut l'attribuer ni aux provocations +de l'autorité locale, ni à l'effet produit par quelques circonstances +particulières et inattendues. + +J'entre maintenant dans l'histoire des six journées. + +Le procès des _Mutuellistes_ avait été renvoyé au mercredi 9 avril 1834. +Il était évident pour tout le monde que, si l'insurrection devait avoir +lieu, elle éclaterait ce jour-là. Aussi chacun s'y préparait à sa +manière; les habitants paisibles émigraient en foule; les fiacres, les +omnibus ne pouvaient suffire aux familles qui allaient chercher un asile +à la campagne. Pendant ce temps, la _Société des Droits de l'homme_ +et l'autorité militaire faisaient leurs dispositions d'attaque et de +défense. + +Les sections étaient unanimes pour le soulèvement; elles croyaient le +moment favorable; leurs membres ne doutaient pas que les affiliés de +Mâcon, de Dijon, de Grenoble et de Saint-Étienne, auxquels on avait +écrit de se tenir prêts, ne secondassent le mouvement. Ils se faisaient +illusion sur l'esprit des départements; ils croyaient allumer une +traînée de poudre qui porterait en quelques heures le feu de la sédition +dans les provinces légitimistes et dans les provinces républicaines, et +jusque dans les murs de la capitale. Mais leur plus grande erreur était +de compter sur les soldats. La contenance de la compagnie du 7e léger, +appelée le samedi à l'audience du tribunal, avait achevé de les +confirmer dans cette idée; d'ailleurs, ils citaient avec complaisance le +nom de quelques sous-officiers engagés dans la _Société_; ils parlaient +de lettres écrites par des artilleurs; enfin, ils se berçaient d'une +espérance qui reçut dès la première attaque un éclatant démenti. + +Les plus prudents voulaient retarder cette attaque jusqu'au moment de +la condamnation; mais on fit observer qu'en commençant aussi tard on +s'exposerait à ne pas achever dans la journée le mouvement qui devait +emprisonner chaque corps dans le quartier où il se trouvait, l'isoler du +reste de la garnison, couper toutes les communications de la troupe et +empêcher ainsi qu'une direction unique ne présidât à ses mouvements. La +nuit venue, on ne pourrait plus retenir les combattants à leur poste, +et les soldats profiteraient de cette circonstance pour regagner leurs +positions et rétablir leurs communications interrompues. + +Ces observations déterminèrent la majorité; il fut décidé qu'on +engagerait l'affaire à onze heures, après que les juges seraient entrés +en séance. Quant au plan des opérations, je viens déjà d'en donner un +aperçu. Une première ligne de barricades devait s'élever à la fois dans +toutes les parties de la ville; on devait en défendre les abords en +tirant des fenêtres et des toits; et pendant ce temps, une seconde ligne +mieux fortifiée, plus difficile à enlever, devait offrir un nouvel +obstacle aux soldats, dans le cas où ils seraient parvenus à forcer la +première. + +On avait une assez grande quantité de poudre tirée de Suisse par +contrebande; et d'ailleurs on devait en fabriquer dans plusieurs +quartiers, d'après la recette que la _Glaneuse_ avait publiée quelques +jours auparavant. Les balles ne manquaient pas; mais les fusils +n'étaient pas en très-grand nombre; plusieurs membres de la société +furent chargés de parcourir les communes voisines et de désarmer les +gardes nationales. Un poste fut assigné à chaque section, et la besogne +étant ainsi distribuée, on attendit sans impatience le moment d'agir. + +De son côté, le général Aymard faisait ses préparatifs; il donnait des +instructions confidentielles aux généraux et aux chefs de corps; il +chargeait les officiers de visiter avec soin les localités où ils +pourraient être appelés à agir; il faisait approvisionner de vivres et +de munitions les principaux forts et les casernes les plus importantes. + +Son plan avait cela de commun avec celui des insurgés que lui aussi +cherchait à les scinder, à les isoler, à empêcher tout ensemble dans +leurs mouvements; de part et d'autre, on avait compris l'importance +de cette opération, à laquelle la longueur de la ville se prêtait +merveilleusement; on avait compris que celui-là devait l'emporter qui +conserverait ses communications en interrompant celles de l'ennemi. Or, +ce grand résultat fut obtenu dès le premier jour par les troupes, qui +emportèrent les premières barricades et occupèrent sur-le-champ les +positions que le général leur avait assignées. + +Ces positions étaient les suivantes: + +Le premier corps, commandé par le général Fleury, s'étendait de la +barrière Saint-Clair jusqu'à la barrière de Serin, en suivant les +remparts qui séparent Lyon de la Croix-Rousse, et occupait la caserne +des Bernardines. Le second corps, établi à l'Hôtel-de-Ville, défendait +la ligne du pont de la Feuillée, des Terreaux et du pont Morand; il +était placé sous les ordres du colonel Dietmann, du 27e de ligne, +remplissant les fonctions de commandant de la place. + +Le général Buchet dirigeait le troisième corps, qui séparait Bellecour +de Perrache et du reste de la ville, en s'étendant de Saint-Jean à +la Guillotière par le pont de l'Archevêché et la place Bellecour. Le +général Dejean commandait sur cette place une réserve qui, en parcourant +sans cesse les larges et droites rues de Perrache, a maintenu la +tranquillité dans ce quartier et assuré les derrières du général Aymard, +dont le quartier-général était établi sur la place Bellecour. + +Ainsi, trois lignes d'opérations, qui devaient couper les insurgés +en quatre fractions, sans rapports et sans relations entre elles. Ce +mouvement les a d'autant mieux déconcertés que la défense absolue +de circulation, en consignant dans leurs demeures tous les citoyens +inoffensifs, a complété l'isolement des bandes armées qu'on attaquait. + +Telles étaient les dispositions de l'autorité militaire qui d'ailleurs +devait occuper tous les ponts et communiquer par les quais. Elle était +décidée à repousser énergiquement toute agression, mais l'ordre était +donné d'essuyer le feu des révoltés avant de tirer sur eux; on voulait +leur laisser jusqu'au bout l'odieux d'une provocation à la guerre +civile. Du reste, on était sans crainte sérieuse sur le résultat; la +garnison offrait un effectif de 6,500 hommes disponibles; les 3,400 +hommes qui complétaient la garnison étaient absorbés par les hôpitaux +ou par la garde de plusieurs postes qui les paralysaient entièrement; +c'était assez pour vaincre, mais trop peu pour vaincre promptement. Il +avait donc fallu prévoir toutes les chances, et l'on s'était assuré que +les approvisionnements en farine suffiraient pour nourrir la population +lyonnaise pendant dix-neuf joues, si la prolongation des hostilités +et le soulèvement des départements voisins ne permettaient pas de se +procurer de nouvelles subsistances. + +Le 9 avril, au matin, les troupes de la garnison, le sac au dos, avec +des provisions de guerre et de bouche, se rendent aux différents postes +qui leur ont été assignés. Sur la place Bellecour stationnent plusieurs +bataillons d'infanterie, massés vers le milieu de l'enceinte, du côté +de la promenade des tilleuls; ils sont flanqués par de nombreux +détachements de dragons et par deux batteries. Les principales têtes +de pont sont occupées par des piquets d'infanterie et de cavalerie, et +quelques-unes défendues par des bouches à feu. L'Hôtel-de-Ville est +entouré d'une force imposante; les troupes de la caserne des Bernardines +sont prêtes à marcher. Les abords du Palais-de-Justice sont gardés +par le 7e régiment d'infanterie légère qui a demandé à être placé en +première ligne pour se laver des soupçons qu'on avait émis sur sa +fidélité. Il est posté en grande partie dans la cour de l'archevêché. + +A Onze heures, le préfet était placé sur la galerie de l'église +Saint-Jean, en face de l'hôtel de Chevrières, où le tribunal +correctionnel jugeait les _Mutuellistes_; il était accompagné de MM. +Faye, conseiller de préfecture; de Casenove, adjoint, et Chinart, +conseiller municipal, qui ne l'ont pas quitté un moment pendant les six +journées; il voulait juger lui-même de la nécessité et du moment de la +répression. La place Saint-Jean était silencieuse, solitaire; il était +évident que les assaillants voulaient se présenter en masse; les +sections des _Droits de l'homme_ étaient en permanence dans leurs +locaux. + +A onze heures et demie, une bande arrive, une proclamation est lue, +des barricades sont formées aux différents angles de la place. Au même +moment, elles s'élèvent dans toute la ville. + +Aussitôt le préfet donne avis au général Buchet de ce qui se passe, et +lui dit d'aborder les barricades. En effet, le général fait sortir ses +troupes de l'archevêché et se porte à celle qui obstruait l'entrée de la +rue Saint-Jean. Un coup de pistolet est tiré sur la troupe; le colonel +de gendarmerie Camuset commande un feu de peloton à ses gendarmes; il +est imité par le 7e léger; la barricade est emportée et les assaillants +prennent la fuite. + +Une nouvelle barricade s'élevait sur la place Montazet, à l'entrée de +la rue des Prêtres. Le préfet s'y porte lui-même avec une section de +voltigeurs; ils sont assaillis par une grêle de pierres, et un jeune +homme bien mis, placé sur le perron qui domine la rue des Prêtres, +reconnaissant M. de Gasparin pour le préfet, lui lance un énorme pavé +qui ne manque son but que de quelques lignes. Cependant les soldats +hésitaient à s'engager dans cet étroit défilé. Alors le lieutenant +monte sur le perron avec quelques hommes, le débarrasse de ceux qui s'y +trouvaient, et la barricade abandonnée est occupée par les troupes. En +revanche des coups de feu partent des fenêtres et signalent la tactique +des insurgés qui nulle part n'ont tenu dans la rue devant la troupe, et +se sont contentés de lui faire une guerre de lucarnes et de cheminées. + +Les assaillants, chassés de la place Saint-Jean, allaient se retirer au +pont au Change, défendu des deux côtés par une forte barricade, et le +général Buchet y marchait pour les enlever, quand il s'aperçut qu'en +allant d'une barricade à l'autre, sa troupe se dispersait et que des +feux s'établissaient sur ses derrières; il s'arrêta et se replia sur la +rive droite de la Saône, à la hauteur de la prison de Roanne, où il se +retrancha. + +Mais avant même le premier engagement du quartier Saint-Jean, une +tentative hardie, et qui faillit réussir, avait lieu sur la place +Concert. Une foule immense, et dont l'hostilité ne put bientôt plus être +mise en doute, s'était rassemblée devant l'hôtel de la préfecture; le +secrétaire général, M. Alexandre, accourut au bruit et fit fermer les +grilles; le piquet de vingt-cinq hommes qui gardait l'hôtel se rangea +à quelques pas en arrière dans la cour. Bientôt des hommes armés +s'emparèrent des planches du théâtre provisoire pour former des +barricades et se mettre à l'abri si des troupes débouchaient sur la +place; d'autres dressaient des échelles et commençaient à y monter; la +préfecture allait être envahie quand le général Dejean, auprès duquel le +fils du secrétaire général s'était rendu, à travers la fusillade, envoie +sur la place une compagnie de grenadiers du 6e régiment. Les insurgés +se réfugient dans le théâtre provisoire, où ils parviennent à se +retrancher; un d'entre eux, moins prompt à prendre la fuite, est tué +d'un coup de baïonnette sur l'échelle où il se trouvait encore. + +En même temps de nouvelles troupes, dirigées par le général Aymard sur +ce point important, débouchent sur la place; quelques coups de canon, +tirés du quai par la rue Neuve-de-la-Préfecture, débusquent les hommes +enfermés dans la salle de spectacle; il ne s'agit plus que de faire +taire un feu assez vif qui part des croisées et surtout de la galerie de +l'Orgue. Un canon est amené, il ouvre aux soldats l'entrée du passage, +et des voltigeurs, lancés au pas de course, arrivent en même temps que +la fumée vomie par la pièce; quelques hommes tombent dans ce périlleux +trajet, mais le but est atteint: on est maître de la galerie. + +Au delà se trouve un massif de rues étroites et tortueuses où il est +dangereux et difficile de poursuivre les insurgés. Cependant le général +Buchet y pénètre hardiment; un combat s'engage dans la rue de l'Hôpital +et principalement auprès d'une maison toute remplie de tirailleurs. Pour +y pénétrer, on fait placer un pétard sous la porte d'allée; mais en +éclatant il met le feu à toute la maison, et comme un vent très-sec +souffle du nord, tout fait craindre un embrasement général. En effet +l'incendie se communique à la maison en face; mais les pompes de +l'hôpital et de la préfecture arrivent à temps pour éviter de plus +grands malheurs; les soldats et les insurgés travaillent ensemble à +éteindre l'incendie. Une fois ce résultat obtenu, chacun reprend ses +positions et le combat s'engage de nouveau. + +La journée finit de ce côté par une fusillade très-nourrie sur le quai +du Rhône. La tête du pont Concert est vivement attaquée; les soldats, +retranchés dans les pavillons de ce pont du côté de la ville et répandus +en tirailleurs le long du quai de Bon-Rencontre, font feu sur toutes les +rues aboutissantes et refoulent dans l'intérieur les insurgés qui se +présentent pour déboucher. Cependant, vers la nuit, ce poste avancé, et +que son isolement à côté du quartier général des rebelles exposait à +être enlevé par eux, se replie et abandonne sa position. Des pièces de +canon placées sur l'autre rive foudroient cette partie du quai; mais +les communications sur la rive droite du Rhône sont complètement +interrompues. + +Aux Terreaux, le colonel Dietmann n'était pas resté inactif; il avait +enlevé une barricade dressée au coin de la place des Carmes et celle de +la Boucherie. Poursuivant ses avantages, il s'avance jusqu'à la place de +l'Herberie où un pétard, attaché à la porte d'une maison, détruit les +devantures de tous les magasins environnants, et brise presque toutes +les vitres du quartier. Mais obligé de faire face au nord, vers le +quartier des côtes et la place Sathonay, le colonel Dietmann ne peut +pousser au midi jusqu'au pont de pierre, et sa communication reste +incertaine, avec la ligne de Bellecour par le quai de Saône, toute la +nuit et une partie du jour suivant. + +L'affaire s'est également engagée à la Croix-Rousse; une barricade +formée en face la caserne des Bernardines, est prise à revers et enlevée +par le général Fleury, qui tue un grand nombre d'insurgés; de ce moment, +les attaques de vive force ont cessé de ce côté, la Croix-Rousse est +restée silencieuse, mais occupée par l'ennemi. Le général Fleury emploie +le reste de la journée à faire battre le quartier Saint-Paul par +quelques pièces d'artillerie placées à la caserne des Chartreux. + +Pendant tout ce temps, le son du tocsin se faisait entendre à tous les +clochers. Des proclamations républicaines étaient lues et répandues +dans les quartiers du théâtre de l'insurrection. Elles contenaient en +substance la déchéance de Louis-Philippe, et la nomination de Lucien +Bonaparte comme premier consul. + +Partout les troupes ont montré une résolution vraiment admirable; +partout elles ont attendu le feu des insurgés et y ont répondu sans +hésiter. On cite ce propos d'un soldat du 6e léger, régiment composé en +partie de Lyonnais, qui, arrivant sur la place de la préfecture, cria à +sa mère: «Ma mère, fermez votre fenêtre; nous allons tirer;» et puis il +fait feu comme les autres. + +En récapitulant les résultats de cette première journée, nous trouverons +que l'ennemi, coupé sur tous les points et resserré dans les quartiers +où il tient encore, occupe Saint-George, où les premières attaques l'ont +refoulé, le Change, le quai de Bondy et celui de Bourgneuf sur la rive +droite de la Saône. Sur cette même rive, les troupes se maintiennent de +Saint-Jean à la prison de Roanne. + +Entre les fleuves, l'insurrection est coupée en quatre tronçons; à +Perrache, la largeur des rues ne lui a pas permis de s'établir en force; +elle occupe les environs de l'Hôpital et de la place des Cordeliers. Les +maisons qui bordent le quai Saint-Vincent, Saint-Polycarpe et les Côtes, +sont en son pouvoir. Enfin elle est prisonnière, mais armée dans la +Croix-Rousse. + +Les trois lignes du général Aymard conservent une communication +parfaitement libre, par la rive gauche du Rhône, le pont de la +Guillotière et le pont Morand. + +Ces résultats n'ont pas été obtenus sans éprouver une perte +considérable. Les soldats, peu accoutumés à ce genre de guerre, tirent à +découvert contre des hommes cachés dans les maisons; il fallait changer +de tactique et les imiter; il fallait en outre profiter des moyens que +fournissait l'artillerie pour épargner le sang, en forçant les maisons +qui faisaient le plus de résistance. C'est ce qu'on a fait les jours +suivants, et les pertes de la troupe ont sensiblement diminué. + +On avait espéré que le calme de la nuit et le succès des opérations de +la veille feraient rentrer en elle-même cette partie de la population +que les factieux avaient égarée; mais le 10, de grand matin, le tocsin +sonnait déjà dans toutes les parties de la ville; évidemment la bataille +n'était pas finie. + +Cette seconde journée ne fut employée qu'à assurer et nettoyer les +positions que dès la veille on avait conquises. Des succès partiels +permirent de rétablir les communications avec l'Hôtel-de-Ville, du côté +de la Saône. La grande communication, par la rive gauche du Rhône, un +moment interceptée par l'insurrection de la Guillotière, fut également +rétablie. Dans l'intérieur de la ville, les différentes lignes +s'occupèrent à éteindre les feux qui les gênaient et à s'étendre plus à +l'aise dans leurs quartiers; on évita, pour ces différentes opérations, +d'exposer les soldats comme la veille, et l'on fit un usage presque +constant de l'artillerie. Le son du canon retentit sans interruption, et +l'action, moins sanglante que le premier jour, dut sembler plus terrible +encore aux habitants enfermés dans leurs demeures. + +De leur côté, les insurgés complétèrent leur mouvement par le +soulèvement des quartiers qui jusqu'alors étaient restés calmes. +Saint-Just, La Guillotière, Vaise, le quartier du Jardin-des-Plantes, +celui de la Grande-Côte, se hérissèrent de barricades. La caserne du +Bon-Pasteur, située au-dessus du Jardin-des-Plantes et abandonnée +par les troupes, ainsi qu'il avait été convenu, fut occupée par les +assaillants. Des drapeaux rouges ou noirs portant d'un côté: _liberté, +ordre public,_ et de l'autre: _la République ou la mort_, furent +arborés ce jour-là ou le lendemain sur l'église de Saint-Polycarpe, sur +Fourvières, sur l'Antiquaille, sur le clocher de Saint-Nizier et sur +celui de Saint-Bonaventure. + +Ainsi de part et d'autre on s'occupe d'asseoir, d'assurer, de dessiner +ses positions. + +Dès le matin, le général Aymard avait fait garnir de bouches à feu +le pont Morand, le pont du Concert et celui de la Guillotière; ces +précautions avaient pour but de maintenir la communication principale +sur la rive gauche du Rhône, et de faciliter l'arrivée d'un convoi de +munitions qu'on attend de Grenoble et des renforts qui doivent arriver +du Midi. + +Le retard de ces renforts et les mauvaises dispositions qui se +manifestent déjà à la Guillotière, semblent nécessiter l'évacuation +du quartier Saint-Jean, dont les troupes pourraient être employées si +utilement ailleurs; mais la crainte de l'effet moral que produirait +infailliblement tout mouvement rétrograde ne permet pas de s'arrêter +à cette idée; on se contente de donner à la petite garnison du fort +Saint-Irénée l'ordre de se replier sur Bellecour. La nuit venue, elle +abandonne ce poste, en arrière de l'ennemi et où le succès possible du +mouvement de Saint-Étienne peut la compromettre gravement, et, après +avoir encloué ses pièces, elle se rend au quartier général, en passant +par Saint-Foy et par le pont de la Mulatière. + +Cependant le quartier Perrache tente aussi son insurrection; c'est aux +environs de la manufacture de tabac que le mouvement paraît avoir le +plus de gravité. Les dragons s'y portent en toute hâte et l'ordre est +promptement rétabli. + +Mais l'existence du Pont-Chajourne, à l'extrémité duquel les insurgés de +Saint-George soutiennent avec les troupes une fusillade continuelle, est +inquiétante pour le quartier de Perrache; c'est une fâcheuse diversion +sur les derrières du quartier-général. Le soir, on amarre contre le +pont un énorme bateau de foin, auquel on met le feu; après avoir brûlé +pendant une heure, trois arches s'abîment dans la rivière. + +Depuis le matin, les batteries placées sur les ponts du Rhône et le +cours Bourbon criblent de boulets les maisons du quai de Retz et du quai +de Bon-Rencontre, d'où partent des coups de fusil. Un obus lancé sur une +de ces maisons, au coin de la rue Gentil, est cause d'un incendie qui a +failli avoir des suites épouvantables. Un instant on a craint que le +feu ne se communiquât aux bâtiments de la Bibliothèque et du Collège; +l'anxiété et l'effroi ont été à leur comble; heureusement cette crainte +ne s'est pas réalisée, et l'incendie a été restreint à son foyer +primitif. + +Pendant ce temps, on s'efforce de détruire les pavillons du pont du +Concert que les soldats ont abandonnés et qui pourraient offrir un poste +avancé aux séditieux. La construction solide de ces pavillons rend plus +lente cette oeuvre de destruction qui occupe quatre pièces de huit +jusqu'à la nuit. + +Mais les craintes qu'inspirait la Guillotière se sont réalisées. Cette +ville vient de s'insurger. Les maisons placées à la tête du pont font +feu sur les soldats. La grande communication est coupée; il faut la +rétablira tout prix. Pendant qu'on riposte aux insurgés placés aux +fenêtres les plus avancées, des canons et des obusiers placés sur +le cours de Bourbon lancent de nombreux projectiles sur la tête du +faubourg. Une maison prend feu, et les flammes, poussées par le vent, se +communiquent aux maisons voisines avec une effrayante rapidité. Alors la +fusillade s'affaiblit et bientôt elle cesse complètement. Le général, +qui n'a pas de troupes pour occuper le faubourg, est obligé de se +contenter de la promesse faite par les habitants d'empêcher la reprise +des hostilités. + +Vers le soir, plusieurs détonations se font entendre au fort Lamothe +qui, pendant ce jour et les suivants, s'occupe de débarrasser les +grandes routes de Marseille et de Grenoble des pillards Dauphinois qui +se rendent à Lyon. Il tire plusieurs coups de canon sur le clocher de la +Guillotière où on sonne le tocsin. + +Aux Terreaux, la première opération a été d'occuper le beffroi et les +pavillons de l'Hôtel-de-ville et du palais Saint-Pierre; de là les +tirailleurs de la ligne font cesser par leur feu celui qui part des +toits situés à une certaine distance; plusieurs maisons remplies +d'insurgés sont enlevées par les soldats. On s'occupe ensuite de +déloger l'ennemi des environs de la boucherie des Terreaux et du +quai Saint-Vincent; on parvient aussi à rétablir les communications +interrompues avec la manutention et la poudrière. + +Bientôt une expédition plus sérieuse encore est dirigée vers la place +Sathonay, dont une forte barricade défend l'approche; il est important +de reprendre cette place et le Jardin-des-Plantes. Une compagnie de +grenadiers du 27e se porte vers cet emplacement. Le colonel Monnier +du 28° la commande en personne. Déjà blessé au commencement de +l'insurrection, il tombe percé d'un coup mortel au moment où la +barricade est emportée par ses soldats. + +Ce brave militaire était parti le 7 pour aller revoir sa famille; il +apprit à Grenoble, le mardi, que son régiment pourrait être engagé le +lendemain. Il revient aussitôt sur ses pas et trouve dans les rues +de Lyon la fin d'une carrière glorieuse et consacrée jusqu'au bout à +combattre les ennemis de la France. + +A la Croix-Rousse, la caserne des Bernardines avait été attaquée de +nouveau; le feu de l'artillerie et de la mousqueterie n'avait cessé de +retentir de ce côté. Pendant la nuit, on envoie à la munitionnaire, à +Serin. Des convois de vivres ravitaillent les troupes aux Bernardines, +aux Terreaux, à Bellecour et dans les forts. Il a fallu se battre pour +arriver aux magasins et en revenir; des officiers et des soldats sont +blessés. + +Pendant cette journée, si pleine de désordre, de mouvement et de bruit, +des crieurs ont colporté à grand'peine la proclamation suivante dans les +quartiers occupés par les troupes: + +«Habitants de Lyon! + +Nos efforts pour éviter la collision ont été vains; le siège de la +justice a été attaqué par les factieux, et nous nous sommes vus réduits +à la nécessité de le faire respecter par les armes. + +«Partout nos troupes se sont montrées avec un calme et un dévouement +admirables; partout les insurgés ont pris la fuite et n'ont su s'opposer +à leur élan qu'en se cachant dans des maisons, d'où ils ont été +débusqués toutes les fois qu'on a jugé convenable de l'entreprendre. + +Resserrée dans un étroit espace, la révolte ne peut se maintenir; coupée +sur tous les points de ses communications, espérant en vain des renforts +des villes voisines dont la tranquillité n'a pu être altérée, elle sera +bientôt réduite à céder. + +Ayez confiance dans vos magistrats, dont la sollicitude ne tend qu'à +vous adoucir des malheurs qu'elle n'a pu vous éviter; ayez confiance +dans les talents, dans le zèle des généraux; dans la contenance et le +courage de nos braves soldats, et votre ville sera bientôt délivrée des +maux passagers qu'elle éprouve. + +Lyon, 10 avril 1834. +Le conseiller d'État, préfet du Rhône, +GASPARIN.» + +Le 10 avril, rien d'important ne fut tenté par les troupes; le général +attendait des renforts pour s'étendre; d'ailleurs il fallait lancer des +reconnaissances dans les quartiers insurgés et préparer ainsi l'attaque +décisive et générale qui devait avoir lieu le lendemain. + +Cependant la canonnade ne se ralentit pas, et les maisons du quai de +Retz continuèrent à être battues par les pièces placées sur la rive +gauche. Dans l'intérieur de la ville, les soldats firent taire tous les +feux rapprochés qui les gênaient; les pétards continuèrent à leur servir +pour pénétrer dans les maisons occupées; ils commençaient d'ailleurs +à entendre cette guerre d'un nouveau genre; à l'exemple de leurs +adversaires, ils montaient sur les toits, se cachaient derrière les +cheminées, se postaient sur les points les plus élevés de la ville, sur +le belvédère de la préfecture, et de là, ils nettoyaient les toits à une +grande distance. Dans les rues, ils savaient aussi protéger leur marche +par des barricades; on les voyait mettre en réquisition les charrettes +et les matériaux qu'ils parvenaient à découvrir et qu'ils conduisaient +jusqu'à leur destination, escortés par d'autres soldats, le fusil en +joue. + +C'est à deux heures du matin que le premier engagement a eu lieu. Les +insurgés du quartier Saint-Bonaventure ont fait des tentatives pour se +faire jour sur différents points; ils sont repoussés à coups de fusil et +à coups de canon. Cette fusillade, ces décharges d'artillerie, dont le +silence de la nuit augmente encore l'horreur, rappellent aux habitants +des quartiers qui avoisinent les Terreaux la funeste nuit du 22 novembre +1831, où la troupe effectua sa retraite. + +Quelques heures plus tard, le pont de la Mulatière est attaqué; et +en même temps le quartier Perrache continue à se soulever, et les +militaires isolés y sont désarmés par des groupes de rebelles. Tout +porte à croire que les insurgés de Lyon attendent l'arrivée de ceux +de Saint-Étienne pour tenter un effort plus général; en effet, les +nouvelles qu'on reçoit de cette dernière ville ne sont pas rassurantes. +L'escorte du bagage du 16e léger vient d'être désarmée sur la route qui +y conduit. + +J'ai dit que le fort Saint-Irénée avait été évacué dans la nuit du jeudi +au vendredi; les révoltés de Saint-Just y ont pénétré depuis; ils sont +parvenus à désenclouer une des pièces abandonnées; ils l'ont placée sur +la terrasse de Fourvières, et de là ils essaient de lancer des boulets +et des pierres sur le quartier-général de Bellecour. Mais leurs +projectiles atteignent rarement leur but. On leur riposte avec deux +pièces de 24, qui ont été amenées sur la place et qui criblent de +boulets la terrasse où se tiennent les artilleurs improvisés de +l'ennemi. + +Cependant l'impatience des habitants est au comble; enfermés depuis +trois jours dans leurs maisons, ils s'indignent de la timidité apparente +du général, dont ils ne connaissent pas la véritable position; ils +voudraient qu'on se portât en avant, et qu'on en finît avec la +rébellion. Toutes les émeutes, toutes les révolutions ont duré trois +jours; il leur semble qu'il n'est pas permis à l'insurrection nouvelle +de se prolonger au delà. + +Ces réclamations, ces plaintes ne changent rien et ne doivent rien +changer aux plans de l'autorité militaire. Cependant on rétablit pendant +deux heures la circulation, pour les femmes seulement; elles assiègent +les boutiques de boulangers et de bouchers pour renouveler leurs +provisions épuisées; les denrées de première nécessité sont encore +abondantes, mais celles d'une utilité secondaire manquent déjà +entièrement. + +Quelques citoyens dévoués avaient offert de prendre les armes et de +seconder l'effort des troupes; le général Buchet, auquel on avait +communiqué leur proposition, s'était empressé de l'accueillir. Il avait +promis des fusils et des capotes de soldats. Cette garde civique aurait +été employée à maintenir la tranquillité dans les quartiers déjà +occupés; elle aurait remplacé la ligne dans les postes les moins +périlleux, et lui aurait permis de se porter tout entière en avant. +Par malheur, il se trouva peu de personnes pour prendre part à cet +enrôlement volontaire; c'est sans doute à l'isolement des habitants, +sans communication entre eux, comme aussi sans rapports avec l'autorité, +qu'il faut attribuer cette circonstance. + +Vers trois heures, le préfet avait publié une proclamation: + +«Habitants de Lyon, + +La prolongation de l'état pénible où se trouve la ville de Lyon tient +à un petit nombre de factieux qui pénètrent dans les maisons et +recommencent à tirer dans quelques quartiers. Dans cet état de choses, +permettre la circulation complète, ce serait leur donner la facilité de +changer de position, de communiquer entre eux et de porter le désordre +partout. Pour diminuer cependant cette gêne, qui ne dépend pas de +l'autorité, mais qui est le résultat des désordres auxquels les +habitants n'ont pas su s'opposer avec énergie, on vient d'autoriser, +autant qu'il sera possible, la circulation des femmes. + +La ville de la Guillotière a bien apprécié cette position, et les +habitants qui ont tant eu à souffrir des mesures militaires qui ont été +prises pour faire cesser l'agression, ont obligé les factieux à faire +cesser le feu et ont reconquis leur repos. + +Sachez les imiter; sachez, dans chaque rue, dans chaque quartier, vous +entendre entre voisins pour qu'on ne viole pas vos domiciles et que +l'on ne vous expose pas aux risques des mesures militaires et à la +destruction qu'elles entraînent, et tout changera de face en un instant, +et vous serez rendus à vos travaux et à vos habitudes. + +Croyez la voix de l'autorité qui, après avoir si longtemps hésité à +répondre aux provocations, vous indique les vrais moyens de faire cesser +le désordre. + +Lyon, le 11 avril 1834. +Le conseiller d'État, préfet du Rhône, +GASPARIN.» + +Quoique relativement calme, cette journée du vendredi n'a pas cessé +d'être troublée par le bruit de la mousqueterie et du canon; mais déjà +l'on commence à se familiariser avec ces détonations continuelles; +bravant la défense et le péril, des groupes de curieux se réunissent sur +le quai Saint-Clair pour contempler la canonnade dirigée contre la +place du Concert. Le soir, les soldats allument des feux de charbon et +bivouaquent au coin des rues; quelques-uns construisent des baraques en +planches, d'autres couchent en plein air; et toujours leur gaieté, leur +patience sont admirables, malgré les dangers et les souffrances de tous +genres dont ils ont été assaillis pendant ces déplorables journées et +les longues nuits que le froid et la neige venaient encore attrister. + +La journée du 12 avril devait être décisive pour le triomphe de l'ordre; +la fusillade qui avait duré toute la nuit à de rares intervalles, +reprend, vers le matin, une intensité nouvelle. Les troupes d'un côté, +les insurgés de l'autre, conservent à peu près les mêmes positions que +la veille; seulement, le nombre de ces derniers et la vivacité de leurs +feux vont toujours en diminuant. + +Mais un funeste incident semble détruire les espérances qu'on avait +conçues. Pendant qu'un premier demi-bataillon de renfort, venu de la +Drôme, arrive au fort Lamothe, la Guillotière, qui n'a pas cessé d'être +suspecte, recommence à tirer. La grande communication est de nouveau +compromise. D'ailleurs on n'est pas encore rassuré sur Grenoble, et +principalement sur Saint-Étienne, où le succès des ouvriers peut fournir +des armes à tous les mécontents qui en manquent, et décupler les forces +de la sédition. + +Dans cette position, une alternative déplorable était offerte à +l'autorité militaire. Il fallait ou évacuer le quartier Saint-Jean, +celui de Perrache et de Bellecour pour occuper le faubourg révolté, +ou le détruire complètement. Entre ces deux extrémités, l'hésitation +n'était pas permise; tout mouvement de retraite, même apparent, devait +être rejeté, sous peine d'accroître à l'infini l'audace et le nombre des +rebelles. Ces raisons sont appréciées à leur juste valeur par le général +et par le préfet, qui adresse la sommation suivante aux habitants de la +Guillotière: + +«Lyon, le 12 avril 1834.--6 heures du matin. + +A MM. les maires, adjoints, conseillers municipaux, habitants notables +de la ville de la Guillotière. + +Messieurs, + +L'existence prolongée dans votre ville d'un noyau de rebelles, que vous +y tolérez par faiblesse, ne permet plus au général d'hésiter sur les +moyens à employer pour la prompte réduction de votre faubourg, et il me +charge de vous déclarer que si, dans quatre heures, c'est-à-dire à dix +heures précises, vous n'avez pas, par l'énergie de vos habitants, mis +entre ses mains les principaux rebelles, le feu commencera immédiatement +du fort du Colombier et de la ville, et ne s'arrêtera qu'après qu'il +aura obtenu ce qu'il demande. + +J'ai cru devoir vous avertir du danger qui vous menace; le général +n'attend plus qu'une seule réponse: c'est l'exécution des conditions +qu'il met à la suspension du feu. Il ne s'agit donc plus de négocier, +mais d'agir promptement et vigoureusement, si vous voulez éviter la +ruine de votre cité. + +Recevez; etc. + +Le Conseiller d'État, +préfet du Rhône, +GASPARIN.» + +A cette sommation, M. de Gasparin avait joint une lettre pour le +commissaire de police de la Guillotière, par laquelle il l'engageait à +faire tous ses efforts pour inspirer aux habitants une sage résolution. +Mais ces dépêches, qu'un agent dévoué eut le courage de porter dans le +faubourg insurgé, ne purent être remises. La mairie était occupée par +les insurgés et le commissaire de police n'était pas chez lui. + +Cependant on répugnait à employer les moyens extrêmes avant d'avoir +tenté tous les autres; peut-être la Guillotière serait-elle emportée +sans sacrifier beaucoup de soldats. Le général Aymard se décide à +lancer, dans ce faubourg, une reconnaissance hardie. Sous ses yeux, le +1er bataillon du 21e de ligne se précipite dans la grande rue avec une +résolution et une impétuosité remarquables; il ne rencontre qu'une +faible résistance, parvient rapidement à la place de l'église où il tue +un certain nombre d'insurgés. En même temps, le demi-bataillon venant +de la Drôme, fait son entrée dans la Guillotière, qu'il est chargé +d'occuper. Cette grave affaire est terminée, et son succès a été plus +prompt, plus complet, et surtout moins chèrement acheté qu'on ne l'avait +espéré d'abord. + +Aussitôt l'ordre est donné au général Buchet d'enlever le +quartier-général de l'ennemi, situé à Saint-Nizier et à +Saint-Bonaventure. Il faut connaître ce quartier de Lyon pour apprécier +toute la difficulté de l'entreprise, et l'habileté avec laquelle avaient +été choisies les positions des rebelles. Entre Saint-Bonaventure et +Saint-Nizier, ce ne sont que rues étroites, tortueuses, où quelques +hommes peuvent arrêter une armée, et en avant sur le quai du Rhône, +se trouve la place du Concert, espèce d'entonnoir où des assaillants +hésiteront toujours à s'engager. Mais l'attaque avait été préparée de +longue main; la place du Concert avait été foudroyée par l'artillerie. +Le général Buchet avait dressé lui-même les soldats à la guerre de +lucarnes et d'embuscade qu'ils devaient faire. Présent partout, il +postait l'un, donnait l'exemple à l'autre, encourageait tout le monde. +Enfin, une barricade avait été établie par la troupe auprès de la place +de la Fromagerie, qui, les jours précédents, avait été le théâtre de +plusieurs combats. + +Les insurgés sont embusqués dans l'Église Saint-Nizier, et retranchés +dans une maison qui fait face à la rue Sirène. Ils ont leur retraite +assurée, sur le derrière, par les petites rues qui aboutissent au +quartier des Cordeliers, centre de l'insurrection; de là, ils font un +feu assez vif sur l'entrée de la rue Sirène, pour empêcher les troupes +de déboucher. Les soldats n'ont garde de prodiguer inutilement leur +sang, en s'exposant à découvert aux coups de l'ennemi, toujours +invisible, qui tire sur eux. Ils se glissent de maison en maison, se +postent sur les toits, s'embusquent aux croisées, et de là dirigent un +feu très-vif sur les bâtiments occupés par les insurgés. C'est ainsi que +les troupes parviennent à s'établir dans l'église Saint-Nizier. Elles +enlèvent le drapeau noir et le remplacent par un drapeau tricolore, qui +se déploie sur la nef; à cette vue, les soldats font retentir le cri +de _Vive le Roi_! et entonnent la _Parisienne_, ce chant consacré aux +souvenirs de guerre civile et au triomphe de l'ordre légal. + +L'attaque de la place des Cordeliers et de l'église Saint-Bonaventure +est couronnée du même succès; on y pénètre à la fois de plusieurs côtés, +et le nouveau cloître Saint-Méry est emporté au pas de course. Rien +ne peut donner une idée de l'aspect bizarre et affreux que présentait +l'église lorsque les portes en furent enfoncées. Cette foule éperdue, +qui, cherchant une issue et n'en trouvant aucune, tourbillonnait sous +le feu des soldats; ce sang, ces armes, ces fabriques de balles et +de poudre, tout cet appareil guerrier sous les voûtes religieuses de +l'église, et, au milieu, cet autel paré comme à l'ordinaire et respecté +par les deux partis. Quel spectacle! + +De son côté, le colonel Dietmann pousse vivement ses avantages dans +le quartier qu'il occupe. Une barricade, placée dans la rue de la +Grande-Côte, arrête quelque temps les soldats qui finissent par s'en +rendre maîtres. + +Ils se portent ensuite vers la boucherie des Terreaux et s'occupent de +déloger les insurgés établis aux fenêtres du quai de Bondy, en face de +l'église Saint-Louis, et qui, depuis deux jours, inquiétaient vivement +le poste du pont de la Feuillée. Une compagnie se loge dans la maison en +construction, en face de la passerelle Saint-Vincent; une autre se poste +à l'angle de la place de la Boucherie; les tirailleurs protègent le feu +de deux pièces d'artillerie. Les canons de la terrasse des Chartreux +sont dirigés sur le même point; un feu soutenu de deux heures fait taire +celui des insurgés; l'hôtel du _Chapeau rouge_, qui leur servait de +redoute, est criblé de boulets et presque détruit. + +Pendant que ces différentes affaires avaient lieu au centre de la ville, +le faubourg de Vaise demandait au général de le délivrer des bandes dont +il était infesté. + +Dès la veille, les insurgés étaient venus tirailler contre l'École +vétérinaire, occupée par un détachement d'infanterie et un piquet de +dragons; d'autres, réunis dans les premières maisons du faubourg, +cherchaient, par un feu continuel, à intercepter les communications +avec la manutention et la poudrière. Dans ce quartier se trouvaient la +plupart des disciplinaires d'Alger qui, ayant désarmé leur escorte, +s'étaient joints aux rebelles, et dirigeaient leurs mouvements. + +Le général Fleury se décide à enlever le faubourg de vive force; à cet +effet, une première colonne, commandée par le capitaine Vien et composée +de deux compagnies du 15e léger et d'une compagnie de sapeurs du génie, +se forme devant la manutention, passe le pont de Serin, et se dirige par +Pierre-Scize, sur les hauteurs qui couronnent l'École vétérinaire. Elle +disperse dans ce mouvement une bande qui traînait une des pièces du fort +Saint-Irénée, et la leur reprend. Arrivée au point le plus élevé de +sa course, la tête de la colonne fait un signal convenu d'avance, et +quelques minutes après, la seconde colonne, composée de deux compagnies +du 15e léger, de quatre compagnies du 28e et d'un détachement de sapeurs +du génie, part du même point, au pas de charge battu par tous les +tambours, traverse le pont, pénètre dans Vaise, et enlève les cinq +barricades élevées dans la grande rue. Pendant ce temps, deux pièces de +six, placées sur les ruines du fort Saint-Jean, tiraient sur les maisons +du faubourg, d'où l'on voyait partir des coups de fusil. Bientôt, ceux +des révoltés qui se retiraient devant les soldats, en tiraillant des +maisons ou des coins de rue, sont rencontrés par la première colonne, +qui leur tue encore quelques hommes. Vingt minutes après le signal, +les deux colonnes se réunissaient sur la place de la Pyramide. Cette +opération, conduite avec une vigueur et une précision extraordinaires, a +coûté la vie à un certain nombre de soldats et d'officiers. Presque +tous les disciplinaires d'Alger ont péri; la perte des insurgés a été +considérable. + +Les résultats de cette quatrième journée sont immenses. En délivrant +Vaise et la Guillotière, les généraux ont rouvert aux malles-postes la +route de Paris et celle du Midi; toutes les populations inquiètes qui +attendaient avec anxiété la malle de Lyon, comme le signe le plus +certain du triomphe des lois, vont enfin être rassurées. Rien ne +s'oppose plus à l'arrivée des renforts. La rébellion, on peut le dire, +n'existe plus. Pendant que les nouvelles les plus favorables arrivent +de Grenoble et de Saint-Étienne, l'insurrection est chassée de ses +principales positions. Elle ne possède plus, dans les faubourgs, que la +Croix-Rousse, et dans Lyon que la droite de la Saône, et une partie des +côtes, entre les Terreaux et la Croix-Rousse. + +Le 13, on essaya de rendre la circulation dans les quartiers occupés par +les troupes. Le préfet l'annonça dans la proclamation suivante: + +«Habitants de Lyon! + +La sainte cause des lois, de l'ordre et de la vraie liberté vient de +triompher dans les rues de Lyon. Quelques restes de rébellion existent +encore dans quelques quartiers et seront soumis aujourd'hui. Cet heureux +résultat a été acheté par un sang précieux; vous avez éprouvé de la gêne +et des souffrances; mais, qui de vous s'en souvient encore en présence +du grand résultat obtenu par la valeur, la constance et la discipline +des troupes? + +Pour mettre, aussitôt que possible, un terme à l'état de contrainte +que l'action militaire nécessitait, il est arrêté aujourd'hui que +la circulation des piétons sera rétablie en ville, mais que l'on ne +souffrira pas de stationnement sur la voie publique, ni de réunion de +plus de cinq personnes, et que le passage des ponts continuera à être +interdit. Ces restrictions seront enlevées aussitôt qu'il sera possible +sans compromettre les opérations militaires. + +Le Conseiller d'État, +préfet du Rhône, +GASPARIN. + +Lyon, 13 avril 1834.» + +A peine connut-on la mesure nouvelle qu'une foule immense se précipita +dans les rues; on s'aperçut bientôt qu'il y aurait danger à la laisser +circuler autour des soldats; l'attitude menaçante des hommes du peuple +pouvait faire craindre un conflit; d'ailleurs les hostilités n'étaient +pas terminées; l'insurrection, quoique vaincue, et vaincue sans espoir, +conservait encore ses positions; il importait de l'en déloger. + +La première opération de la journée fut de reprendre Saint-Just. Un +demi-bataillon, un détachement de sapeurs et cinquante dragons furent +confiés au chef de bataillon du génie Million qui, par une marche rapide +et audacieuse, se porta sur Fourvières, par la Mulatière et Sainte-Foy. +Les insurgés furent expulsés après une faible engagement; Fourvières +fut repris; le drapeau rouge fut remplacé sur la tour par le drapeau +national. Au signal, le colonel du 7e léger, qui commandait à la place +Saint-Jean, dirigea, par le Chemin-Neuf, deux compagnies qui enlevèrent +une barricade, et allèrent se réunir au détachement qui, depuis le 9, +occupait les Minimes. + +De son côté, le général Fleury s'occupa de délivrer le quartier des +Côtes et les environs de Saint-Polycarpe. Au moyen de la sape, et en +perçant plusieurs maisons, il arriva sans bruit au milieu même +des ennemis; quand ses soldats y furent parvenus, douze tambours +commencèrent à battre la charge, et les insurgés surpris, effrayés, ne +sachant à quelle cause attribuer cette invasion inattendue, prirent +la fuite de toutes parts. Cependant il fallut encore livrer plusieurs +combats extrêmement vifs pour compléter l'occupation de l'espace compris +entre la Croix-Rousse et l'Hôtel-de-ville. + +Dès lors, les trois lignes d'opérations dont j'ai expliqué la position +respective au commencement de la lutte avaient opéré leur jonction sur +tous les points. Celle de Bellecour avait pu joindre celle des Terreaux; +après la prise de Saint-Nizier et de Saint-Bonaventure, cette dernière +avait pu joindre celle de la Croix-Rousse; après la libération de +Saint-Polycarpe, il n'y avait plus que des résistances excentriques, à +la Croix-Rousse et dans les quartiers Saint-George et Saint-Paul, au +nord et à l'ouest de tous les corps. + +Saint-George était fortement barricadé; dans la nuit du 13 au 14, une +colonne s'y dirige par la Mulatière et le chemin des Étroits; une autre +par la montée du Gourguillon. Toutes les hauteurs sont couronnées; c'est +le général Buchet qui dirige les attaques. + +Le 14, au point du jour, les insurgés se dispersent; ils abandonnent une +partie de leurs armes dans les rues où la troupe entre tambour battant. +Elle détruit une barricade, et pénètre de la même manière dans le +quartier Saint-Paul. Nulle part elle ne rencontre une résistance +opiniâtre. Il ne reste plus que la Croix-Rousse à soumettre. + +Des renforts en infanterie, artillerie et cavalerie, ont été envoyés au +général Fleury qui cerne le faubourg insurgé, et veut l'affamer pour +éviter l'effusion du sang. Cependant le général Aymard s'y transporte, +et jugeant qu'il faut en finir, il ordonne une attaque de vive force; +une affaire très-chaude a lieu près du clos Dumon, dont les troupes +se rendent maîtresses. Mais il est tard, et l'on remet au lendemain +l'entière occupation de la Croix-Rousse. + +Pendant la nuit, le maire, M. Peyroche, réuni à MM. Laurent Dugas et +Saudier, anciens maires, sentant que les plus grands efforts vont être +faits le lendemain pour enlever la ville, s'attachent à persuader aux +chefs des insurgés de renoncer à une résistance téméraire. C'est après +une longue conférence et beaucoup d'efforts, après des tentatives pour +obtenir une capitulation que le général Fleury ne veut ni ne peut +admettre, que les insurgés se dispersent enfin dans toutes les +directions. Les habitants détruisent eux-mêmes les barricades, et les +troupes peuvent le lendemain matin pénétrer dans la ville sans coup +férir. + +Ainsi le 14 avril fut le dernier jour de l'insurrection républicaine de +Lyon. Un almanach imprimé à Saint-Étienne, au commencement de l'année, +porte à cette même date du 14 avril les lettres suivantes: _Viv. la +Rép_. C'est une coïncidence bizarre et que je donne pour ce qu'elle +vaut. + +On a souvent demandé quel était le nombre des insurgés, et quelques +journaux, dans une intention qu'il est facile de comprendre, ont +prétendu que cinq ou six cents hommes avaient tenu en échec une armée, +pendant cette longue semaine. J'ai déjà dit ce qu'était _l'armée_ dont +on fait tant de bruit; jamais, malgré les renforts arrivés les derniers +jours, les généraux n'ont pu disposer de huit mille hommes. Quant aux +révoltés, leur nombre a constamment décru depuis le commencement de +l'affaire; mais il est certain qu'ils ont toujours compté trois mille +combattants armés de fusils. Le jour où la Croix-Rousse s'est soumise, +des rapports dignes de foi attestent que les insurgés y étaient au +nombre de douze cents; sept cents seulement avaient des fusils en état +de servir. Avec de telles forces, et dans une ville comme Lyon, on eût +pu tenir plus longtemps encore qu'on ne l'a fait. + +On estime que les insurgés ont dû perdre environ cinq cents hommes tués +ou blessés; ces derniers n'ont guère été transportés dans les hôpitaux; +on en conçoit le motif: l'Hôtel-Dieu n'en a pas reçu cent cinquante. + +Quant à la troupe, ses pertes ont été évaluées ainsi qu'il suit: + + Tués. Blessés. Total. + +Officiers.... 5 19 24 +Soldats...... 49 249 298 + +Voilà bien du sang versé sans doute. On pouvait craindre cependant qu'il +n'y en eût eu beaucoup plus encore, car les soldats ont tiré 269,000 +coups de fusil, et 1,729 coups de canon. + +Quelques-uns de ces coups ont atteint, je le sais, des personnes qui +n'étaient coupables que d'imprudence et d'autres qui n'avaient même pas +ce tort à se reprocher; mais ces accidents ont été fort rares; ils +sont la conséquence inévitable de l'état de guerre, et ne peuvent être +attribués qu'à ceux qui ont appelé ce fléau sur notre pays. Permis aux +hommes qui ont successivement calomnié tous les corps et toutes les +classes dont ils se sont vus abandonnés, de s'attaquer aussi à l'armée +qui les combat; à leurs yeux, le gouvernement trahit, les Chambres sont +vendues, le corps électoral est stupide, la magistrature servile, la +garde nationale ridicule; la France entière encourt leur dédain. Comment +l'armée y échapperait-elle? On la cajolait encore il y a quelques mois; +à présent on écrit que les soldats de Lyon se sont battus comme des +tigres. On raconte des scènes de pillage, de massacre, de viol, que +sais-je? + +Qu'on produise ces accusations; qu'on précise les faits; qu'on désigne +les magasins pillés; qu'on nomme les personnes égorgées de sang-froid, +et certes les conseils de guerre feront justice de tous ces crimes. Mais +on se retranche dans les généralités; on n'a pas oublié son Basile: +_Calomnions, calomnions; il en reste toujours quelque chose_. + +Non, la gloire de nos défenseurs est pure; aucun excès n'est venu la +souiller; leur patience a été admirable comme leur courage. On a parlé +de ces dragons qui, ayant blessé par accident un jeune homme à Perrache, +se sont empressés d'abandonner une journée de solde, pour réparer, +autant qu'il était en eux, le mal involontaire qu'ils avaient commis; il +y aurait mille traits semblables à citer; et certes, s'il est un genre +de guerre qui soit fait pour exaspérer les soldats, c'est cette guerre +d'embuscade où l'on ne voit jamais l'ennemi. + +Il est impossible de ne pas rendre aussi un éclatant témoignage à la +conduite des généraux. Le plan d'opérations était excellent, et il a été +exécuté avec un discernement, une sagesse et une constance admirables. +Le général Aymard et les chefs qui commandaient sous ses ordres ont +montré à la fois et le courage militaire et le courage civil qui sait +prendre la responsabilité des événements, et cette patience qui, seule +ici, pouvait assurer le succès. + +Après avoir fait le procès de la troupe, on a fait l'apologie des +insurgés; c'est tout simple; on a demandé si quelqu'un les accusait du +moindre vol, du moindre désordre. Je répondrai d'abord qu'on les en a +très-formellement accusés; on a prétendu que les troncs de l'église +Saint-Bonaventure avaient été enfoncés et pillés, que plusieurs magasins +d'habillement avaient été mis à contribution pour recomposer leur +garde-robe, qu'un magasin de draps de la place de la Fromagerie +avait éprouvé, par leur fait, une perte considérable, qu'un de leurs +artilleurs de Fourvières avait dépouillé la statue de la Vierge de trois +colliers en pierres précieuses et enlevé dans la sacristie une somme +de 3,600 fr. Ces faits sont-ils tous exacts? Je l'ignore. J'ai voulu +prouver seulement que la probité et le désintéressement des insurgés +d'avril avaient été mis en doute par bien des personnes. + +Au reste, je suis le premier à reconnaître qu'en général ils n'ont pas +pillé; il y a plus, des citoyens paisibles, dont les opinions leur +étaient bien connues, ont pu rester au milieu des quartiers soulevés +sans éprouver le moindre dommage ni dans leurs personnes, ni dans leurs +propriétés. Le maire de la Croix-Rousse a pu descendre dans la rue, +haranguer ses administrés en armes et leur inspirer une résolution +salutaire. Pourquoi cela? Parce que l'insurrection ne se sentait pas +assez puissante pour se livrer à tous ses caprices. Elle occupait +certains quartiers sans y être maîtresse pour cela; plutôt tolérée +qu'obéie, elle sentait que ses excès pourraient tourner contre elle, +qu'ils pourraient rendre de l'énergie à ceux qui restaient impassibles +par timidité; elle éprouvait le besoin de n'avoir pas trop mauvaise +réputation. Aussi ses chefs avaient-ils soin de maintenir partout une +discipline assez sévère. + +J'ai dit ses chefs; et cependant selon l'usage, les véritables chefs +n'ont pas paru; l'action n'a été dirigée que par des hommes en +sous-ordre. Parmi ceux qui sont en fuite ou arrêtés, on ne cite pas un +seul personnage politique de quelque importance. + +J'ai déjà donné une idée du genre de guerre adopté par les insurgés; il +paraît que leurs positions n'étaient abandonnées ni le jour ni la nuit; +on subvenait à la nourriture des combattants en mettant en réquisition +tout le voisinage. Des fenêtres, on leur jetait assez d'argent, et +plusieurs propriétaires ont même obtenu, en payant une certaine somme, +qu'on ne monterait pas dans leurs maisons pour tirer. Les secours +distribués étaient fort inégalement répartis; il y a telle barricade où +l'on s'est plaint de n'avoir que 32 fr. pour dix-huit hommes, tandis +qu'à telle autre, on a fait des prisonniers dont les poches étaient +pleines d'argent. + +Ces barricades ont été fort admirées, et le général Buchet est même allé +en visiter une avec plusieurs officiers, auxquels il a recommandé de +la prendre pour modèle; le fait est que celles des quartiers longtemps +occupés par l'ennemi, celles qu'il a pu construire et perfectionner à +son aise, étaient de véritables chefs-d'oeuvre; rien n'y manquait, pas +même les fossés; que dis-je? à la Croix-Rousse, on a eu la patience de +ramasser toute la neige qui tombait et de se procurer ainsi des +fossés pleins d'eau sur une montagne desséchée! C'était le luxe de +l'insurrection. + +A ce propos, je citerai ici le bulletin d'une barricade tel qu'il a +été publié par le _Précurseur_; on voit que la révolte a eu aussi ses +rapports officiels. Quelle que soit la défiance que peut mériter un tel +document, il m'a paru propre à compléter le tableau de l'insurrection +lyonnaise. + +«Mercredi, 9 avril, je fus forcé par les circonstances de me retirer à +la côte des Carmélites; la consternation était sur tous les visages; +néanmoins les ouvriers travaillaient avec activité à former des +barricades; peu d'hommes armés protégeaient leurs travaux. A trois +heures de l'après-midi, la grande côte, la côte des Carmélites, le bas +de la rue de Flessolles, le clos Casoti et la rue Vieille-Monnaie furent +en état de défense. + +La caserne du Bon-Pasteur fut prise; Meunier, aide-major au 27e, fut +arrêté par un poste au moment où il se rendait à ses fonctions. Il +fut conduit chez lui, sur parole, et sommé de panser les blessés. Les +ouvriers n'ont qu'à se louer de la conduite de cet officier; les matelas +et les sommiers de la caserne furent portés aux barricades. + +Le jeudi 10, à cinq heures du matin, la rue des Petits-Pères fut garnie +d'une forte barricade; vers midi, la troupe fit mine de vouloir nous +débusquer; mais nous nous portâmes en avant et nous nous emparâmes de la +place Sathonay. Les hommes sans armes entrèrent dans différentes maisons +et s'en munirent; peu après, il partit un feu roulant des croisées; nous +n'eûmes que deux blessés. C'est alors que nos camarades montèrent aux +barricades et s'y maintinrent d'une manière toute militaire. La caserne +fut aussitôt crénelée, ce qui garantissait le Jardin-des-Plantes +d'une invasion. Dès lors, on fit la cuisine dans les postes; dans +l'après-midi, le courrier de la malle fut arrêté et conduit au grand +poste; quatre autres personnes furent également arrêtées; tous les +égards leur furent prodigués; elles peuvent en rendre témoignage. + +Tout se passa ainsi, jusqu'au dimanche 12, en escarmouches de coups de +fusil; c'est alors qu'on adressa aux habitants du quartier la demande +suivante: + +«Citoyens, + +Vous êtes invités, par les amis de l'ordre et de la liberté, à coopérer +à la subsistance des citoyens armés pour la cause publique. Divers +individus sans qualité se sont permis de recueillir des dons en en +faisant leur propre profit, et nous voulons prévenir de si lâches +infamies. Les chefs de poste sont spécialement chargés de recevoir et de +partager entre les postes de la division.» + +Le lundi 13, après cinq jours de résistance, sans communications et +presque sans armes, on assembla un conseil composé de vingt-cinq +citoyens, où l'on délibéra sur les moyens de retraite. L'état des armes +et des hommes y fut soumis. + +En voici le résultat: + +Soixante-dix mauvais fusils pour deux cents hommes, tels étaient les +moyens de défense. + +Celui qui présidait ce conseil fit l'allocution suivante: + +«Citoyens, Dans la position où nous nous trouvons, en face d'une armée, +la résistance est inutile; votre courage, loin de s'affaiblir, semble +s'augmenter; vous ne voudriez pas être la cause de la destruction des +familles qui vous entourent; ce serait du sang français qui coulerait +de plus et inutilement. L'humanité nous commande de chercher les moyens +d'une retraite honorable. On peut faire retraite, mais on n'est pas pour +cela vaincu; nous pouvons encore être utiles au pays; nos efforts, j'en +suis convaincu, feront ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas suivi notre +exemple; mais il faut tout attendre du temps. Si cependant vous vouliez +combattre encore, je serais le premier à vous en donner l'exemple, et si +ma vie pouvait payer ce que nous demandons, je suis prêt à la livrer à +la bouche du canon.» + +«On délibéra pour que la retraite se fît dans la nuit du 13 au 14. On +délibéra également pour renvoyer les prisonniers, et chacun d'eux put +retourner chez lui. Après la délibération, on travailla aux barricades +comme si l'on ne songeait qu'à la défense; on se dit adieu en +s'embrassant; des larmes coulèrent sur le sort de nos frères morts pour +la liberté, ce qui est pour l'histoire des peuples encore une leçon. + +_P. S_. Dans cinq jours, nous avons eu un homme tué chez lui et cinq +blessés.» + +Voilà l'histoire d'une barricade racontée par un homme qui n'a rien +épargné sans doute pour la rendre intéressante et pathétique. Par +malheur, je n'aurai pas de peine à lui en opposer de plus intéressantes +et de plus pathétiques encore. C'est dans les établissements consacrés à +l'instruction de la jeunesse que j'irai chercher mes exemples, car il +me semble que, dans ces asiles d'étude et de paix, l'apparition de la +guerre civile est plus révoltante et plus terrible que partout ailleurs. + +Le jeudi 10 avril, le feu devenait vif autour de l'École vétérinaire; +des hauteurs qui la dominent et se prolongent à l'ouest de Vaise, on +faisait feu sur les soldats qui étaient dans la caserne de Serin, sur +la rive gauche de la Saône et sur ceux qui, sur la rive droite, étaient +postés à la tête du pont de Serin, tout près de l'École. Les tirailleurs +insurgés occupaient les clos Fessot et Bourget; des coups de fusil ne +tardèrent pas à partir du bois qui couronne le jardin. On ne pouvait en +douter: les révoltés avaient pénétré dans le parc. + +Le directeur, M. Bredin, fait dire au commandant du poste voisin que ses +blessés seront soignés à l'École. Ces blessés, quand on les transportait +sur la rive opposée, étaient poursuivis de coups de fusil sur le pont +Serin. + +Bientôt après, des tirailleurs insurgés descendent dans le bois de +l'École; deux d'entre eux, armés de carabines, grimpent dans les +dortoirs des élèves. C'est alors que l'École semble menacée d'un grand +danger. M. Bredin court à la fenêtre par laquelle ils s'introduisent, +trouve les révoltés seuls (deux jeunes gens d'assez bonne tournure); +mais les élèves accourent, et c'est en leur présence que les insurgés, +après quelques contestations et quelques menaces, se décident à +rejoindre leurs camarades en avertissant que cinquante des leurs, qui +descendent du parc, vont enfoncer les portes. Pas un élève ne se permet +de dire un mot. Un quart d'heure après, plusieurs de ces tirailleurs se +présentent en effet, gens déguenillés, l'oeil hagard, le regard troublé +par l'ivresse. L'un d'eux dit rudement au directeur: «faites-nous +ouvrir cette porte;» un _non_ sec est toute la réponse. «Eh bien, +nous l'enfoncerons» reprend-il, et sans hésiter, il disparaît sous le +passage. Un des ses compagnons crie, avant d'y entrer: «Ne nous forcez +pas à attenter à votre vie et à celle de vos écoliers.» La porte ayant +résisté, les révoltés font sauter la serrure en tirant un coup de fusil +à bout portant. Les voilà donc dans la cour, d'où ils font feu sur les +soldats. + +Alors les militaires, qui jusque là avaient ménagé un établissement +inoffensif, durent croire qu'il avait pris le parti de la révolte, et +dirigèrent contre lui les balles, les boulets et les obus; un seul élève +a été légèrement blessé dans l'escalier. + +Les révoltés ne restèrent qu'environ une heure dans la cour; au bout de +ce temps ils la quittent et reprennent leur premier poste dans le bois, +d'où ils ont continué à tirailler jusqu'au soir. Alors M. Bredin écrit +au général Aymard pour qu'il place des soldats dans l'École. + +Le 11, au matin, un capitaine du 28e de ligne, M. Latour, arrive à la +tête de trente grenadiers. A peine les soldats sont-ils placés aux +fenêtres, derrière des matelas qu'on leur donne, que les élèves +manifestent une grande inquiétude et renouvellent, d'une manière bien +plus pressante encore que la veille, la demande de quitter l'École. M. +le capitaine Latour, qui observait avec calme et fermeté l'état de cette +jeunesse, ne trouvait pas ses soldats en sûreté, éparpillés au milieu +de cent quarante jeunes têtes méridionales; à sa prière, le directeur +écrivit la lettre suivante au général Aymard: + +«Monsieur le général, je vous prie de donner des ordres soit pour que le +poste de trente hommes qui s'est placé ce matin dans l'École soit posté +d'une manière plus avantageuse, soit pour qu'il soit triplé, car notre +maison est dominée par le bois qu'occupent les ouvriers et d'où il +serait facile de les débusquer par Pierre-Scize. Monsieur le capitaine +voit, comme moi, l'extrême inquiétude de nos cent quarante élèves qui, +hier, ont empêché les ouvriers de monter dans leurs chambres, en leur +promettant d'empêcher les soldats d'y entrer. Je vous prie aussi de +permettre que l'on nous donne du pain de munition, que l'École paiera.» + +La fusillade continue toute la journée et deux révoltés sont tués dans +le parc. + +Dans l'après-midi, un grand tumulte éclate tout à coup dans toute la +maison; des cris perçants de colère et d'indignation partent à la fois +de tous les points. M. Bredin court à la salle où il avait établi les +grenadiers et les dragons; les élèves en masse voulaient y pénétrer. M. +le capitaine Latour, à la tête d'une douzaine de soldats sous les armes, +leur en interdit énergiquement l'entrée. «Monsieur le directeur, dit-il, +si vous ne faites sur-le-champ retirer vos élèves, je fais faire faire +feu sur eux; c'est indigne! Deux de leurs camarades viennent d'être +arrêtés tirant sur nous, et les jeunes gens fraternisent avec eux, leur +touchent la main et veulent les arracher à nos soldats.» Le directeur +fait rentrer les élèves et leur demandent l'explication de cette +altercation; des deux côtés il y a malentendu, les prisonniers ne sont +point élèves de l'École. Il n'a point été question de les passer par les +armes, comme les élèves avaient cru d'abord. + +Dans l'après-midi les insurgés de Vaise jettent, du haut d'un vieux +bastion de la maison Fessot, deux tonneaux remplis de matières +combustibles enflammées qui mettent le feu à des broussailles dans le +clos de M. Bourget, d'où ils espéraient, comme on l'a su depuis, que +le vent du nord propagerait l'incendie jusqu'à l'École. Le feu s'est +bientôt éteint, faute d'aliment. + +Le commandant de service avait fait donner du pain de munition; on avait +tué une vache; on fît préparer un repas pour les militaires; on leur +donna du vin et ils soupèrent dans le réfectoire des élèves. + +Enfin, le samedi 12, les insurgés qui occupaient le plateau du parc en +furent débusqués par les dragons qui gravirent par les sentiers du +bois et par d'autres soldats qui montèrent par Pierre-Scize. Dans leur +retraite précipitée ils abandonnèrent une pièce de canon qui ne leur +avait pas encore servi. + +L'histoire du Collège-Royal, plus dramatique encore que celle de l'École +vétérinaire, mérite d'être racontée avec quelques détails. + +Le 10 avril, le feu a repris, des bruits divers circulent; ils affligent +sans abattre; on y ajoute peu de foi. Les insurgés occupent la place du +Collège et les rues aboutissantes, jusqu'à leur quartier-général, place +des Cordeliers, très-près du Collège-Royal. + +Le Collège est dans la direction et semble être un des buts de la +fusillade et de la canonnade de la troupe, campée sur la rive gauche du +Rhône, parce qu'elle est harcelée par le feu des insurgés qui occupent +ce quartier de la ville. + +Des balles, des biscaïens sont tombés dans les dortoirs, dans les +quartiers, dans les cours des élèves et dans les logements des +fonctionnaires du Collège et de l'Académie. + +Des dispositions sont prises pour mettre les élèves à l'abri du danger. +On écrit au général et au maire pour les prier de faire épargner cet +établissement. Un des maîtres, malgré le danger, se charge de porter +cette lettre. + +Le feu prend à des maisons très-voisines du Collège, dans la rue +Gentil: l'incendie menace de se propager, il gagne le Collège; les +communications ne peuvent se faire qu'à travers les balles qui sifflent +de toutes parts; mais, grâce au dévouement de deux professeurs, on +parvient à requérir une pompe; la ville envoie la seule qui lui reste et +que le secrétaire de la mairie conduit, non sans péril, avec trois ou +quatre pompiers; les élèves, grands et petits, en font le service avec +un zèle admirable, et c'est avec peine qu'on peut modérer leur ardeur. +Les toits sont couverts de pompiers et d'élèves mêmes; les domestiques +se dévouent; le feu devient menaçant; le bâtiment, la bibliothèque +publique vont être la proie des flammes! Et pour comble de malheur, les +balles, les biscaïens et les boulets sont lancés sur tout ce qui paraît +sur les toits pour arrêter l'incendie. L'artillerie, toujours inquiétée +par le feu des tirailleurs de ces quartiers et celui qui part des +maisons incendiées, occupées, dit-on, à d'autres étages par des insurgés +qui tirent sur elle, semble décidée à foudroyer tout ce qu'elle +aperçoit; elle croit voir des ennemis dans les personnes mêmes qui +travaillent à éteindre le feu. On écrit de nouveau à l'autorité pour +arrêter les effets de cette méprise, et faire cesser la canonnade et +la fusillade qui n'arrêtent pas le travail des fonctionnaires et des +élèves. + +Le feu des troupes semble se ralentir pendant quelque temps. L'incendie +dure encore, la chaîne est toujours formée des trois cents élèves; la +pompe est encore mise en jeu par eux; ils rivalisent tous de zèle et de +courage. Le feu va gagner le bâtiment des professeurs, et les élèves, +mus par un sentiment de dévouement honorable, s'empressent de déménager, +non sans danger, les appartements; tout se fait avec célérité, mais +sans désordre. L'incendie s'affaiblit; il est arrêté par l'ardeur et +l'intrépidité des élèves, des fonctionnaires et des employés, et c'est +à eux qu'on doit peut-être la conservation du collège et de la +bibliothèque publique. La canonnade reprend et des projectiles tombent +encore; la nuit arrive, le feu se ralentit de tous côtés. Les élèves, +après une journée pénible mais honorable pour eux, rentrent dans leurs +quartiers, contents d'un léger souper; ils vont bivouaquer dans leurs +salles d'étude, parce que les dortoirs ne sont pas habitables; les +balles et les biscaïens y ont plus d'une fois pénétré. Ils se couchent +heureux d'avoir rempli une noble tâche. + +Dans le cours de la journée, les insurgés tentent d'enfoncer les portes +du collège; ils demandent les armes dont les élèves se servaient +autrefois dans les exercices militaires. Pour prévenir une invasion +qu'une résistance inutile pourrait rendre terrible, les fonctionnaires +se présentent à eux; leur présence et leurs paroles imposent aux +révoltés qui se retirent sans avoir pris aucune arme, et sans faire +aucun mal. + +Le 11, la nuit a été assez calme; la journée s'annonce devoir être vive; +on ne circule plus dans les rues; les troupes conservent leurs postes; +les ouvriers tâchent d'avancer sur quelques points. + +La place du collège semble devoir être un lieu de retraite pour eux; des +barricades s'y élèvent; le feu des maisons est éteint, mais la canonnade +menace toujours le collège; les deux pavillons occupés par l'Académie et +le collège sont percés de balles et de boulets; il en tombe aussi dans +les dortoirs, dans les escaliers et dans le réfectoire. Aucun des +élèves, personne de l'établissement n'est blessé. + +Les insurgés se présentent de nouveau aux portes; ils veulent les +enfoncer; on les ouvre et on se présente encore. Ils ne viennent pas +cette fois pour demander des armes ou pour se réfugier; ils veulent les +plus grands élèves pour entrer dans leurs rangs. La réponse unanime des +fonctionnaires est que ces enfants ne peuvent ni ne veulent sortir, +qu'ils sont un dépôt confié à leurs soins et qu'avant de les leur ôter, +on leur arrachera la vie. Persuadés par leurs paroles énergiques ou +contenus par leur présence, les révoltés se retirent sans coup férir. + +Le 12, même nuit, même inquiétude dans ce quartier. Cependant les +barricades sont presque abandonnées; dix à douze insurgés, quelquefois +deux ou trois harcellent, derrière les barricades, les postes établis +plus loin. Cette tactique est, dit-on, à peu près la même partout. A +en juger par là, on peut assurer que le peuple marchand, les personnes +aisées ne les secondent pas et ne prennent aucune part à l'insurrection; +on en gémit et on laisse faire, parce que aucune force civile ne s'est +organisée. + +On ne connaît rien de ce qui se passe en dehors; cependant des bruits +font appréhender que le collège ne soit l'objet de représailles, parce +que de l'établissement on a, dit-on, tiré sur la troupe, qu'un artilleur +a été tué, et que quelques élèves auraient secondé le mouvement. + +Le recteur et le proviseur écrivent au général pour protester contre ces +bruits funestes, auxquels a pu donner lieu la démarche des insurgés qui +étaient venus demander des armes et des élèves pour renforcer leurs +rangs. + +L'autorité a été instamment priée une seconde fois de donner des ordres +pour ne pas exposer des enfants et pour que, si les circonstances +devenaient plus graves, il fût permis d'évacuer le collège et de +conduire les élèves à la maison de campagne. Ce qui a pu faire naître +ces bruits désastreux, c'est que le collège se trouve entouré d'un grand +nombre de boutiques et magasins avec entre-sol au premier étage, habités +par des fabricants et des ouvriers; si le fait d'hostilité était vrai, +ce qu'on ignore, il serait parti de ces locations qui n'ont jamais été à +la disposition du collège. + +Des balles, des biscaïens, provoqués par le feu des insurgés, arrivent +dans presque toutes les directions. On est inquiet pour mettre à l'abri +les élèves; on les conduit des cours aux quartiers, et des quartiers +dans les cours. + +Un boulet tombe dans l'escalier du plus haut étage; la poussière qui +s'élève ressemble à de la fumée et fait craindre le feu; tout le monde +accourt pour l'éteindre; un second boulet tombe, un troisième, puis un +quatrième; fort heureusement personne n'est atteint; mais des débris +de murs frappent au dos un élève et un domestique; cette contusion n'a +aucune suite. Les élèves, abandonnent les quartiers et n'ont d'asile +que dans les classes où ils restent quelques heures. Il parait que ces +boulets avaient pour but l'église des Cordeliers où les insurgés se sont +retranchés; mais, s'il en était autrement, ce ne pourrait être que +par suite des bruits dont on a parlé et de ce que les révoltés, ayant +d'ailleurs voulu pénétrer dans le collège, on aurait pu croire qu'ils +s'y étaient établis. La difficulté des communications ne permettait pas +de faire connaître l'état des choses. + +Vers les quatre heures du soir le feu se ralentit; les barricades sont +abandonnées; un parlementaire des ouvriers se rend à l'Hôtel-de-ville; +on parle de soumission; le feu a cessé; la place est évacuée. On annonce +la fin d'un drame qui menaçait la France des plus grands malheurs. Le +calme renaît au dehors et la sécurité dans le collège. + +Tel est le résumé des événements qui ont eut lieu pendant les quatre +journées que le voisinage du quartier-général des insurgés et la +responsabilité envers les familles rendaient encore plus terribles pour +les maîtres. + +Les élèves ont mérité des éloges par leur bon esprit et leur conduite +loyale et généreuse. Le recteur, M. Soulacroix, les fonctionnaires du +collège et les employés ont montré toute la prudence, le courage et le +dévouement que pouvait inspirer le sentiment profond de leur devoir dans +une aussi grave circonstance. + +J'ai choisi deux scènes entre mille que j'aurais pu citer. Partout, +c'étaient les mêmes souffrances, la même agitation, la même terreur. +Les citoyens, surpris loin de leur demeure par la défense de circuler, +restaient prisonniers dans la maison la plus voisine; l'hospitalité +était de droit, mais que d'angoisses dans ces séparations inattendues +et si cruellement prolongées! A l'asile Saint-Paul, dont les soins +charitables de plusieurs dames ont doté un des quartiers de Lyon, il +a fallu recourir aux expédients pour nourrir, pendant cinq jours, une +douzaine de petits enfants que leurs mères n'avaient pu venir chercher. +On frémit en pensant aux vives alarmes de ces familles, en pensant à +toutes les douleurs privées ou publiques qui ont pesé sur la population +lyonnaise, pendant la lutte d'avril. + +Au milieu du fracas des armes, les administrations civiles n'ont cessé +de déployer la plus grande activité. M. Vachon-Imbert n'a pas quitté +l'Hôtel-de-ville. M. Victor Arnaud, l'un des administrateurs de +l'Hôtel-Dieu, s'est dévoué complètement à la tâche pénible et souvent +périlleuse de diriger et de protéger cet établissement. Mais nulle part +le mouvement n'a été plus vif, plus continu qu'à la préfecture. +Là campaient pêle-mêle les autorités militaires, judiciaires et +administratives. Le parquet de M. Chégaray, toujours encombré de +prisonniers, l'état-major du général Buchet, le cabinet de M. de +Gasparin, tout cela était réuni sous le même toit. Les cours, le jardin +étaient encombrés de soldats, tandis que d'autres tiraient sur le +belvédère. Les caves, les remises étaient pleines de prisonniers; et les +aides-de-camp portant des ordres se croisaient dans les corridors avec +les estafettes venant de Paris, ou les commissaires de police se rendant +à leurs fonctions qu'ils ont remplies avec tant de zèle; il y avait un +ordre réel dans cette apparente confusion. + +Quant aux habitants, j'ai déjà fait sentir quelle était leur position; +enfermés chez eux, ils étaient réduits à un rôle purement passif, et on +leur a trop vivement reproché une apathie dont la cause principale était +dans les ordres mêmes de l'autorité. Je sais qu'ils auraient pu montrer +tous, contre les révoltés en armes, la fermeté dont quelques-uns d'entre +eux ont donné la preuve et qui partout a été couronnée du succès. +Avouons cependant qu'il n'était pas facile d'interdire l'accès des +maisons lyonnaises, avec leurs allées toujours ouvertes et sans +portiers, avec leurs six étages, peuplées en grande partie d'ouvriers +fort enclins à aider leurs confrères. Ce qui était moins facile encore, +c'était d'oublier le passé et d'avoir pleine confiance en l'avenir. + +Au reste, la bourgeoisie de Lyon a bien prouvé que sa sympathie +avait accompagné les efforts de l'armée. Elle a témoigné toute sa +reconnaissance pour ses défenseurs: souscriptions abondantes en faveur +des soldats blessés, applaudissements au théâtre, proclamations +municipales, remercîments publics, rien n'a manqué à la manifestation de +ses sentiments. Je vais transcrire ici les pièces officielles où respire +la pensée véritable d'une ville à laquelle on a cherché depuis à prêter +un langage tout différent. + +Voici les proclamations qui ont été publiées: + +«Mes chers concitoyens, + +«Après les déplorables événements dont nous venons d'être les témoins et +les victimes, votre premier magistrat éprouve le besoin de vous faire +partager les sentiments de gratitude qui l'animent pour la brave +garnison dont l'héroïsme a sauvé votre cité de sa ruine et préservé la +France de la plus grande anarchie. + +Vous l'avez vu, mes chers concitoyens; les hommes qui, depuis +longtemps, rêvaient le renversement du gouvernement de Juillet n'ont pas +reculé devant les conséquences de leurs criminels projets. Préparant la +guerre civile, ils s'appliquaient à égarer, par de fausses théories, +une population jusqu'alors laborieuse et paisible, et ils ont préludé à +cette guerre civile par la suspension forcée du travail, par les menaces +et par la violation du sanctuaire de la Justice. Pourquoi, jusqu'à ce +jour, nos efforts n'ont-ils pas pu conjurer l'orage? C'est que la voix +de l'autorité, ordinairement si bien comprise des Lyonnais, a été +étouffée par les passions politiques. + +Vaincus au sein de la capitale, dans les événements de Juin, c'est +Lyon que les factieux de toutes les provinces ont pris pour point de +ralliement. Ici, comme à Paris, leurs criminelles tentatives ont échoué. +Le triomphe des amis des lois et de l'ordre n'a pas été un instant +douteux; et la lutte eût été courte, si le besoin de ménager le sang de +nos défenseurs n'eût nécessité l'emploi de l'artillerie. + +«C'est pour la seconde fois que notre malheureuse cité est devenue le +théâtre de sanglantes collisions; et la douloureuse expérience que nous +venons de faire sera à l'avenir un grand enseignement pour nous et pour +la France entière. + +Que la population se rassure! Que chacun reprenne le cours de ses +travaux habituels. Nous comptons sur le bon esprit de nos concitoyens +pour hâter le retour de la paix et de l'ordre. + +Fait à l'Hôtel de ville, Lyon, le 15 avril 1834. +Le maire de la ville de Lyon, +VACHON-IMBERT, adjoint.» + +«Mes chers concitoyens, + +Profondément affligé des malheurs qui ont affligé la cité, c'est pour +moi un nouveau besoin de vous apporter des paroles de paix. J'espère que +ma voix sera entendue par la population tout entière. + +Les malheureux, que de perfides conseils ont si cruellement égarés, +pourraient-ils aujourd'hui ne pas ouvrir les yeux à la lumière? +Pourraient-ils ne pas voir par quelle voie les fauteurs de l'anarchie +voulaient nous ramener à ces temps de calamité qui ont pesé, il y a +quarante ans, sur notre belle patrie? Mais il faut le dire pour la +justification de la cité lyonnaise; il faut le dire pour rendre hommage +à la vérité: la masse de la population ouvrière est restée étrangère +aux criminels efforts qui ont été faits pour renverser la monarchie +constitutionnelle et substituer au régime des lois l'empire de la force +aveugle et brutale. Pour une oeuvre si criminelle, les hommes qui, +depuis longtemps, méditaient notre ruine, et qui pour la plupart sont +étrangers à la ville de Lyon et même au sol de la France, ne pouvaient, +malgré leurs hypocrites doléances, trouver des sympathies au milieu +d'une population qui vit par le travail, et qui sait que le travail +est inséparable de l'ordre. Ils sont bien coupables ceux qui n'ont pas +craint d'attirer sur nous la guerre civile et les désastres qui la +suivent! Abandonnons ces hommes à leurs remords et à la sagesse des +lois. + +«Lyonnais! nos malheurs sont bien grands, mais que la paix et l'union +renaissent au milieu de nous, et le temps les aura bientôt réparés. +C'est un terrible enseignement que celui qui doit ressortir pour tous de +nos tristes journées. Les chefs d'atelier, les ouvriers de toutes +les professions repousseront désormais avec horreur toutes ces idées +politiques anti-sociales qui traînent après elles la misère et le +désespoir, bouleversent toutes les existences et ont failli amener la +destruction de la cité la plus industrieuse de France. + +Lyon a souffert pour la cause de la civilisation; c'est l'ordre social +tout entier qui a été attaqué au milieu de nous. L'anarchie a été +vaincue et un gouvernement juste et réparateur ne peut manquer de +reconnaître que la France est solidaire des dommages éprouvés par les +Lyonnais dans l'intérêt de tous. + +Que la confiance renaisse, que les habitants se rassurent, que chaque +citoyen reprenne ses travaux habituels. Les négociants, nous en sommes +certains, redoubleront de zèle et de soins, dans ces malheureuses +circonstances, pour donner une activité nouvelle à leurs opérations +commerciales et procurer ainsi du travail à ceux qui peuvent en manquer. +Nous espérons enfin que chacun de nos concitoyens unira ses efforts aux +nôtres pour adoucir, autant qu'il sera en son pouvoir, des maux qu'il +n'a pas dépendu de nous de prévenir. + +Le maire de la ville de Lyon, +VACHON-IMBERT, adjoint.» + +Pendant que la mairie faisait afficher ces proclamations, le conseil +municipal votait une épée d'honneur aux généraux Aymard, Buchet et +Fleury, et au colonel Dietmann. Il votait une adresse aux troupes que le +général a fait connaître dans un ordre du jour ainsi conçu: + +«Au quartier-général de Lyon, le 16 avril 1834. +Ordre du jour de la 7e division militaire. + +Le lieutenant-général, commandant la 7e division militaire, s'empresse +de porter à la connaissance des troupes placées sous ses ordres +l'adresse suivante votée à l'unanimité à la garnison par le conseil +municipal de la ville de Lyon: + +«Soldats! + +La ville de Lyon, la France, la civilisation tout entière ont couru +un immense danger que votre valeur a su repousser. Après une lutte +prolongée, après les efforts si constants d'un courage dont chacun +de ses membres a été témoin, le conseil municipal de cette grande et +malheureuse cité éprouvait le besoin de vous payer le juste tribut de +son admiration et de sa reconnaissance. + +Vous avez vaincu l'anarchie. Vous avez repoussé loin du sol de la France +les principes anti-sociaux qui déjà l'avaient envahie, mais qui ne +sauraient jamais y pousser de profondes racines. Appuyée sur la +monarchie constitutionnelle qu'elle-même a fondée, la liberté ne +pourrait périr en France que par ses propres excès. C'est à ces excès +que vous avez déclaré la guerre; c'est sur eux que vous avez remporté la +plus glorieuse victoire, et vous avez ainsi bien mérité de la liberté de +la France et en particulier de la ville de Lyon. + +Pour le maire de la ville de Lyon, +Signé: VACHON-IMBERT.» + +Acceptez ce témoignage de reconnaissance d'une grande cité; vous le +méritez! Votre intrépidité, votre persévérance l'ont sauvée d'un affreux +désastre, ont sauvé la France de l'anarchie, le plus épouvantable des +fléaux. + +«Armés pour le maintien des lois et la protection des citoyens, vous +avez dignement rempli votre mandat. Au bruit de votre victoire, les +factieux, naguère partout menaçants, aujourd'hui convaincus de leur +impuissance contre votre valeur, ont, de toutes parts, cherché leur +salut dans la fuite. + +La France renaît au repos, à l'espérance. Soldats! vous avez bien mérité +du Roi et de la patrie! + +Signé: Baron AYMARD.» + +Le même jour, la lettre suivante était adressée à M. de Gasparin: + +«Lyon, le 16 avril 1834. + +Monsieur le préfet, + +Je remplis avec le plus vif empressement la mission dont m'a chargé le +conseil municipal. + +Il vient de s'assembler, et son premier sentiment a été celui de la +reconnaissance envers ceux qui ont sauvé notre malheureuse ville des +horreurs de l'anarchie. + +Vous, monsieur le préfet, vous avez été un de ceux qui avez inspiré ce +sentiment le plus profondément, et j'ai été chargé de vous exprimer +combien mes concitoyens ont éprouvé d'admiration pour votre courage et +votre dévouement. + +Vous serez compté désormais par les Lyonnais au nombre de leurs +bienfaiteurs, puisqu'ils vous doivent le raffermissement de leur +existence, et que vous avez contribué si puissamment à les délivrer des +maux incalculables qui les menaçaient. + +Veuillez agréer, etc. + +Le maire de Lyon.» + + +Voici la réponse du préfet: + +«Monsieur le maire, + +Après avoir cherché pendant plus de deux ans les moyens de rétablir la +paix et la concorde dans Lyon, j'ai vu avec douleur s'éloigner chaque +jour l'espoir que j'en avais un moment conçu. Les progrès de l'esprit +de désordre, favorisés par ceux des associations politiques et des +coalitions industrielles, ont été tels depuis un an qu'il fallait +prévoir la triste issue que ces complots devaient avoir. Je ne m'en +suis jamais dissimulé l'imminence, et j'ai constamment veillé avec +sollicitude sur les moyens de sortir vainqueurs de cette lutte, si nous +étions réduits à la triste nécessité de l'engager. + +«Quand ensuite nous avons été obligés de résister à la plus odieuse des +agressions, quand le siège de la justice s'est vu entouré tout à coup +de barricades, qui, au même instant, se dressaient dans toute la ville, +quand les troupes investies ont été obligées de se faire jour à travers +les fusillades préparées traîtreusement et d'avance aux fenêtres et aux +toits de la ville, nous avons eu de rigoureux devoirs à remplir. Il +fallait sauver Lyon et la France; je m'y suis dévoué. Deux de vos +adjoints, MM. Cazenove et Chinard, placés au même poste que moi, ont +partagé mes dangers et mes sollicitudes. Ils ont dignement représenté +l'autorité municipale dans le midi de la ville. + +Il m'est bien doux, après ces pénibles moments, de recevoir du conseil +municipal de la ville de Lyon le témoignage que mes efforts ont pu +obtenir son approbation. Puissé-je maintenant contribuer à adoucir les +maux qui n'ont pu être évités! Je me dévouerai à cette nouvelle tâche, +et vous me trouverez toujours prêt à appuyer les intérêts de votre +ville, avec le dévouement d'un homme qui est devenu votre concitoyen par +le coeur et les sentiments. + +Agréez, etc. + +Le conseiller d'État, +préfet du Rhône, +GASPARIN.» + +Il était impossible que le retentissement des événements de Lyon ne +se fît pas sentir dans les campagnes environnantes. Les projets des +insurgés y ont excité, on peut le dire, une réprobation universelle; +mais cette réprobation ne s'est pas manifestée partout avec la même +énergie. Par une faiblesse déplorable, un certain nombre de communes ont +abandonné aux bandes révoltées les armes de leurs gardes nationales. +Trois cents fusils environ sont venus ainsi grossir l'arsenal des +rebelles. Je sais qu'il n'y a point d'excuse pour de tels faits. Je sais +qu'aucun fusil n'aurait peut-être été enlevé si tout le monde avait +montré le courage dont quelques personnes ont fait preuve. Cependant +il est certain que le ton décidé des émissaires lyonnais, leur force +énergique, enfin l'absence forcée de toute nouvelle et de tout ordre ont +pu imposer, même à des hommes de coeur. Le désarmement ordonné par le +préfet est déjà sans doute un châtiment assez grave. Je me tairai donc; +seulement pour donner une idée de ces expéditions dont je déplore le +succès, je raconterai ce qui s'est passé dans deux communes, où le cas +de force majeure est trop évident pour que ma citation puisse ressembler +à un blâme. + +A Vaise, le 10 avril, un homme d'une haute stature, coiffé d'une +casquette, ceint d'un sabre de cavalerie, suivi d'une soixantaine +d'individus armés, et d'un même nombre sans armes, se présenta à +l'Hôtel-de-ville, et s'adressant à l'un des secrétaires, il demanda si +le maire était présent. Ayant reçu une réponse affirmative, il s'exprima +à peu près en ces termes: «Je suis Français et propriétaire. Indigné des +assassinats commis sur mes concitoyens par la garnison de Lyon, j'ai +pris les armes pour les venger. _Il ne s'agit point aujourd'hui d'une +discussion de deux sous par aune, mais de la grande question d'existence +entre Louis-Philippe et la République_. Il faut que la République +triomphe; c'est en son nom que je viens demander à la mairie de Vaise +des armes et des munitions qui, au dire de citoyens dignes de foi, +doivent s'y trouver. Je vous somme de nous les faire délivrer.» + +Il est inutile d'aller plus loin. Quelques fusils furent livrés; il +fallait céder à la violence. + +Les événements d'Oullins méritent d'être rapportés ici dans tous leurs +détails. + +Le mercredi, le bruit du canon et celui de la fusillade mettent toute la +commune d'Oullins en alarme; mais l'arrivée d'un bataillon d'infanterie +calme les esprits, et la journée se passe tranquillement, malgré les +récits les plus exagérés de succès de la part des révoltés et de pertes +de la part de l'armée. + +Ces récits sont sur-le-champ repoussés et démentis par les hommes +attachés au gouvernement. + +Dans la journée, le bataillon d'infanterie quitte Oullins et se porte +sur Lyon en laissant à Oullins un poste de dix-huit hommes. + +Dans la nuit, l'artillerie quitte Pierre-Bénite et se rend à Lyon sans +laisser un seul homme. + +Le jeudi, toute la journée, les révoltés chassés de la Guillotière +et des Brotteaux, se portent sur la rive gauche du Rhône, en face de +Pierre-Bénite, traversent le fleuve et se dirigent sur Saint-Just. Ils +sont sans armes, mais leurs figures noircies par la poudre, leurs +joues droites marquées par la crosse et leurs discours les font assez +reconnaître. Partout ils annoncent qu'ils sont victorieux et jettent +l'effroi dans la commune. + +A midi, une bande armée en partie, composée d'une soixantaine d'hommes, +attaque et désarme le poste d'infanterie. + +Cet événement porte la terreur dans les esprits; ce désarmement +audacieux de soldats, si près du pont de la Mulatière occupé par +l'armée, paraît un signe certain que tout est perdu. + +On s'efforce de ranimer les courages abattus; on veut faire prendre +les armes à toute la garde nationale, prêter des fusils aux soldats +désarmés, les placer dans ses rangs; les efforts les plus pénibles sont +sans effet. + +Des groupes d'hommes étrangers à la commune se forment partout; les +cafés, les cabarets en sont pleins; leurs cris, leurs chants séditieux +ne peuvent être réprimés; les honnêtes gens gémissent et se cachent. La +nuit se passe dans l'anxiété la plus grande. + +Le vendredi, les choses sont dans le même état; à une heure, une bande +en partie armée se porte chez l'adjoint et demande les armes avec les +menaces les plus atroces. + +Le commandant de la garde nationale est averti que les révoltés ont +bloqué le conseil municipal et menacent de le fusiller si les armes ne +sont pas livrées; il accourt, entre seul sur la place où une soixantaine +d'hommes l'entourent aussitôt; quatre seulement avaient des fusils, les +autres avaient des pistolets, des poignards, des fleurets aiguisés. + +D'autres hommes armés étaient dans la cour de la mairie, dans le +corps-de-garde; ils avaient avec eux un soldat en uniforme qu'ils +conduisaient de force pour faire croire que l'armée sympathisait avec la +révolte. + +Enfin, plusieurs individus de cette bande avaient déjà pénétré +violemment dans les maisons et, en intimidant les femmes et les hommes +faibles, ils s'étaient fait livrer les armes, les avaient chargées, et +s'étaient embusqués dans les allées. + +Aucun officier, sous-officier ou soldat de la garde nationale n'a paru +sur la place; tout était déjà perdu. + +Le chef de la bande demande le reste des armes au nom du gouvernement +républicain provisoire, en annonçant que Louis-Philippe était partout +renversé, que l'armée qui avait combattu pour lui dans Lyon et ses +autorités étaient cernées et ne pouvaient correspondre avec personne, +que les républicains étaient maîtres du télégraphe, de tous les forts, +que leurs canons étaient braqués sur la place de Fourvières, que l'armée +était prête à faire sa retraite par Oullins, et que la commune de +Sainte-Foy avait livré ses armes. Il offrit de n'exiger le reste des +fusils qu'après la vérification de tout ce qu'il avait annoncé. Le garde +est envoyé à Sainte-Foy; il revient déclarer que le télégraphe est +brisé, que le fort Sainte-Irénée est aux révoltés, que leurs canons sont +sur la place de Fourvières, et enfin que Sainte-Foy a rendu les armes. + +Le désarmement avait continué pendant ce temps-là; mais voulant le +presser, le chef de la bande demande le contrôle et un tambour; on +refuse; il envoie des hommes pour sonner le tocsin; le tocsin eût fait +plus de mal que le roulement; on cède et on se retire. + +Le samedi, de nouvelles bandes parcourent le Pérou et Pierre-Bénite; +mais, peu nombreuses et mal armées, elles n'ont pas de succès. Les +révoltés continuent à traverser le Rhône; ce n'est plus la même espèce +d'homme; ceux-ci sont furieux, leurs menaces épouvantables; se venger +des canonniers, incendier leurs casernes, piller leurs logements, +massacrer leurs femmes, tels sont les projets sinistres qu'ils osent +manifester, et que ces malheureuses, logées en partie dans des auberges, +entendent elles-mêmes ou apprennent de toutes parts. L'horreur se répand +par tout; mais le désespoir ranime les courages; on met les femmes et +les objets précieux en sûreté; on s'arme en silence et on veille. Des +ouvriers égarés mais honnêtes, auxquels on a recours, jurent de ne pas +laisser, par des crimes aussi épouvantables, déshonorer leur victoire +(ils se croyaient victorieux). + +La nuit se passe sans événement; la fusillade continue à la Mulatière et +dans les Saulées, mais elle est faible. + +Le dimanche, rien de remarquable; la fusillade faiblit de plus en plus à +la Mulatière. + +Le lundi, des révoltés embusqués derrière le four à chaux d'Oullins +font encore feu sur les soldats; mais, vers midi, ils se retirent; on +commence à entrevoir le terme des malheurs. Le soir tout est calme. + +Enfin, le mardi, la circulation et la tranquillité sont rétablies. + +Pendant que ces scènes déplorables se passaient dans la commune +d'Oullins, celle de Venissieux, qui fait partie de l'arrondissement +de Vienne, approvisionnait le fort Lamothe et refusait ses armes aux +insurgés; l'arrondissement de Vienne tout entier faisait proposer à M. +de Gasparin ses 3,000 gardes nationaux qui, une fois déjà, avaient fait +avec lui le voyage de Lyon; Neuville, Trevoux, toutes les communes +environnantes rassemblaient leurs gardes nationales, et armaient de +bâtons et de fourches le reste de leurs citoyens; l'arrondissement de +Villefranche se levait tout entier à la voix de son sous-préfet, M. +Silvain Blot, dont le courage et l'activité ont surmonté tous les +obstacles; les gardes nationaux de Messimieux et de Thurins, encouragés +par leur chef de bataillon, repoussaient les bandes ennemies. Le maire +de Calmire approvisionnait le fort Montessuy. Les habitants de Brignais +opposaient aux tentatives des insurgés une contenance pleine d'énergie, +et ceux de Couson, sans armes, désarmaient les perturbateurs qui avaient +osé les assaillir. + +On le voit; l'insurrection lyonnaise a trouvé, dans les campagnes +voisines, quelquefois de la faiblesse, jamais de la sympathie. +Malheureusement il n'en a pas été partout ainsi; dans un certain nombre +de villes, les affiliés des _Droits de l'homme_ ont essayé de soutenir +leurs amis de Lyon, et ont révélé ainsi le péril immense qu'un revers +momentané dans cette ville pouvait faire courir. A Avignon, à Nîmes, à +Marseille, une agitation sourde et menaçante annonçait une explosion +terrible; et si la malle-poste avait manqué un jour de plus, la +tranquillité publique était gravement compromise. A Clermont, à +Grenoble, à Châlons, à Vienne, des émeutes ou des tentatives d'émeutes +présagent de plus vastes soulèvements. L'émeute passe même la frontière, +et Ferney sent le contre-coup de Lyon. A Arbois, la République est +formellement proclamée. Enfin, à Paris et à Saint-Étienne, des scènes +de sang viennent compléter ce drame lugubre, où Lyon joue le principal +personnage, et où chaque ville de France semble s'apprêter à prendre un +rôle. + +A Paris, ce n'est qu'une tentative désespérée contre une garde nationale +animée du meilleur esprit, contre des troupes nombreuses; la République +ne peut rien; c'est une protestation en l'honneur de l'insurrection +lyonnaise, rien de plus. + +Mais, à Saint-Étienne, il n'en est pas de même. Là, les ouvriers +sont nombreux et la force armée insignifiante. Là, les associations +politiques et industrielles ont fait leur oeuvre; le danger est donc +très-réel; et ce danger s'accroît de toute l'influence que les troubles +de Saint-Étienne doivent exercer sur ceux de Lyon. Si la manufacture +d'armes avait été emportée, la conséquence de ce désastre aurait été +incalculable; et quand on songe que ce désastre a failli arriver, on +éprouve le besoin d'exprimer au général Pegot et à sa petite garnison, +au préfet de la Loire, M. Sers, et à M. Dugât, sous-préfet de +Saint-Étienne, tous les sentiments qui sont dus à leur belle conduite et +toute la reconnaissance que mérite un service aussi éminent. + +J'ai raconté cette lutte sacrilège que l'esprit de désordre a provoquée +et soutenue. Je veux réduire une dernière fois à leur véritable valeur +les assertions de ceux qui, après avoir dénaturé les causes de nos +catastrophes, cherchent à en exagérer les conséquences. + +A les entendre, Lyon n'est plus qu'un monceau de ruines. Soixante +millions, cent millions peut-être ne suffiront pas pour indemniser +les propriétaires des pertes qu'ils ont essuyées. A les entendre, +l'insurrection, un moment comprimée, est prête à reparaître plus +menaçante et plus furieuse; les ouvriers et les fabricants, saisis d'une +terreur légitime, abandonnent de tous côtés la cité qui ne peut leur +offrir un asile paisible, et l'industrie lyonnaise doit émigrer ou +périr. + +Ces tableaux sont tracés par la malveillance et accueillis par la peur. + +La vérité est que les désastres matériels ne sont pas aussi +considérables qu'on le suppose. Dès le lundi, pendant que les derniers +coups de fusil étaient échangés à la Croix-Rousse, j'ai parcouru ces +rues encore hérissées de barricades, ces quais couverts de soldats, +ces places gardées par des canons. Alors c'était l'état de guerre; les +maisons occupées militairement, les bivouacs, la population prisonnière +dans les maisons, le bruit lointain du combat, tout rappelait à l'esprit +les idées sinistres qui depuis se sont effacées peu à peu. Alors je +comparais Lyon, après les journées d'avril, avec Paris après les +journées de juin, ou même après celles de juillet, et j'étais effrayé de +la différence. En voyant, dans le quartier Saint-George et Saint-Jean, +dans la grande rue de Vaise, dans la rue Mercière, dans les rues qui +montent à la Croix-Rousse, dans la grande rue de la Guillotière, sur +toutes les places du centre de la ville, des traces multipliées de la +lutte, ces marques innombrables de balles et de boulets qui se détachent +si bien sur les noires murailles de Lyon; en contemplant des ruines plus +déplorables encore, les maisons ébranlées par les pétards dans tous les +quartiers de la ville et des faubourgs, et celles qui ont été incendiées +dans la rue de l'Hôpital, sur le quai du Rhône, à la tête du pont de la +Guillotière, je n'ai pu m'empêcher, moi aussi, de croire le mal plus +grand qu'il n'était. Il est vrai que dans ce moment je ne l'ai pas +évalué en francs et centimes. A côté de la pensée grande et terrible +de la guerre civile, il n'y a pas de place pour la mesquine idée des +indemnités. + +Mais depuis, les barricades se sont abaissées; les troupes sont rentrées +dans leurs casernes et les canons à l'arsenal; le peuple est redescendu +dans les rues; les magasins se sont ouverts; les métiers ont recommencé +à battre; les traces des boulets et des balles ont disparu en grande +partie; Lyon a repris sa physionomie ordinaire et, n'étaient les +décombres des maisons incendiées, on se douterait à peine que la guerre +a passé par là. En même temps on s'est livré à une appréciation plus +exacte et moins passionnée du dommage, et l'on s'est accordé à regarder +quatre ou cinq millions comme une suffisante indemnité. + +Mon but n'est pas de discuter ici des questions de droit et de décider +si cette somme doit être payée par l'État, ou si nous sommes dans le cas +prévu par la loi de vendémiaire an IV, qui met cette dépense à la charge +des communes. Je ne me permettrai qu'une seule observation, c'est que la +querelle vidée à Lyon n'est point une querelle locale; c'est la grande +querelle politique entre le gouvernement constitutionnel et les partis +extrêmes qui l'ont constamment attaqué; c'est la querelle de juillet +1830 et de juin 1832. Or, à ces deux époques, les Chambres ont jugé +avec beaucoup de sagesse que Paris ne devait pas payer pour la France +entière, qu'il était assez malheureux déjà d'être le théâtre de la lutte +sans qu'on en mit encore les frais à sa charge. J'invoque en faveur de +Lyon l'autorité de ces précédents. + +Un mot, avant de quitter ce sujet, sur les reproches qu'on adresse à nos +généraux pour avoir fait usage de l'artillerie et des pétards. C'est une +de ces déclamations banales qu'il faut réfuter une fois pour toutes. +Oui, sans doute, on a employé le canon, les obus, les pétards, pour +épargner le sang des soldats. Oui, les généraux ont eu le tort de penser +que la vie de ces hommes, qui ont accompli avec tant de courage de si +pénibles devoirs, valait bien quelques pans de muraille, valait même +la vie des forcenés qui pensaient avoir trouvé dans ces murailles un +inviolable rempart. Permis à ceux qui ne voient de Français en France +que ce qui combat le gouvernement du pays, de refuser aux soldats qui +le servent le titre de citoyens; mais nous, qui pensons que, pour avoir +endossé un uniforme, on n'a pas perdu le droit de compter comme membre +de la grande association nationale, si l'on nous parle de dix maisons +brûlées, nous répondrons que cinquante braves ont été épargnés. Malheur +à ceux qui ne sentent pas la force de cette réponse! + +J'ai exposé l'état matériel où la révolte d'avril a laissé Lyon. La +disposition des esprits est plus intéressante, mais aussi plus difficile +à apprécier. + +Si nous jetons les yeux d'abord sur cette classe fort nombreuse qui, +sans prendre directement part au mouvement, y a prêté les mains, +s'est intéressée au succès des insurgés, et n'attendait qu'une chance +favorable pour s'associer à leurs efforts, nous la verrons plus furieuse +qu'humiliée. Elle forme mille projets extravagants de vengeance. Les +ouvriers mêmes, que l'expérience de février avait complètement dégoûtés +des associations et des intrigues, se rallient momentanément à leurs +frères, parce qu'il leur semble que la classe tout entière vient d'être +vaincue, et leur orgueil de héros de novembre est blessé par cette +idée. Il y a donc une fermentation très-grande dans cette partie de la +population; fermentation inévitable après un tel échec. Ce sont des +plaideurs qui maudissent leurs juges; on leur donne vingt-quatre heures +au palais; à Lyon, ce n'est pas trop de leur donner un mois. + +Il faut sans doute attribuer aux folles menaces de ces ouvriers les +craintes non moins insensées auxquelles sont en proie un grand nombre de +fabricants. Ils ne réfléchissent pas à l'impossibilité d'une tentative +sérieuse, au moment où la garnison, est triplée, où, d'ailleurs, +le parti est vaincu, la société dissoute, les chefs en fuite ou +prisonniers, et une partie des armes enlevée. Malgré tous ces motifs +de sécurité, ils ajoutent foi aux contes les plus ridicules: c'est un +projet de désarmer tous les postes et d'enlever les autorités pendant +la nuit; c'est un dépôt de fusils; c'est une fabrique de cartouches. +L'exécution est fixée au 26, puis remise au 28, puis indéfiniment +ajournée; et cependant beaucoup de personnes quittent la ville et vont +attendre à la campagne, ou même à l'étranger, l'issue d'une crise +qu'elles croient imminente au lieu de la regarder comme terminée. + +Mais cet effet, comme le précédent, est peu durable de sa nature. Pour +qui se rappelle les terreurs si vives et si prolongées qui suivirent +la catastrophe de 1831, ces nouvelles terreurs ne paraîtront pas +incurables. Je suis assuré qu'elles feront bientôt place au sentiment de +sécurité que la prolongation de la paix publique amènera incessamment, +et dont la défaite des partis violents, la dissolution définitive des +coalitions industrielles ou politiques et la prospérité commerciale qui +doit en résulter garantissent l'affermissement et la durée. + +Plût au ciel que nos derniers troubles n'eussent pas eu d'autre +conséquence fâcheuse que l'irritation des uns et la frayeur momentanée +des autres! Ils ont donné une nouvelle force à ce besoin exclusif +d'ordre et de repos qui doit surgir nécessairement de nos désordres et +de nos souffrances sans fin. Peut-être s'étonnera-t-on que je signale ce +sentiment si légitime comme un danger pour le pays. Mais, si je me fais +gloire d'appartenir au parti du juste milieu, c'est pour avoir le droit +de repousser tout principe exclusif, c'est pour voler au secours de +l'ordre quand la liberté occupe seule tous les esprits, au secours de la +liberté quand on ne pense plus qu'à l'ordre public; c'est pour ne pas +scinder la devise de notre drapeau. Oui, je le répète, ceci est plus +grave qu'on ne l'imagine: à chaque émeute, l'indifférence en matière +politique, cette gangrène du corps social, fait quelques progrès +nouveaux; les partisans de la répression à tout prix deviennent plus +nombreux et plus menaçants. Il n'y a pas de violence de la presse, pas +de désordre des rues qui n'enlève à la véritable liberté quelqu'un de +ses anciens défenseurs. Encore une insurrection, et bien des gens seront +prêts à sacrifier la liberté de la presse, la liberté individuelle. +Encore une insurrection, et les coups d'État seront réclamés, el un 18 +brumaire sera possible, et un gouvernement militaire pourra s'établir. +Alors les modérés d'aujourd'hui se montreront peut-être plus fidèles à +leurs principes, plus énergiques et plus passionnés pour la défense des +libertés publiques, que ceux qui les accusent de tiédeur. + +Il n'est pas probable que nous en venions jamais là; les factions, +partout vaincues, ne tarderont pas à disparaître entièrement. J'en ai la +ferme conviction: la bataille électorale sera gagnée comme la bataille +des rues; l'opposition violente posera les armes et dès lors ce +paroxisme d'ordre public qu'elle seule excite s'apaisera naturellement. +Mais j'ai dû le signaler; je l'ai dû surtout en parlant d'une ville qui +est livrée plus que toute autre à ce genre de préoccupations. + +Pour ne parler que des conséquences qui intéressent spécialement la +ville de Lyon, il est impossible de ne pas voir que les derniers +événements l'ont enfin délivrée des souvenirs de novembre 1831, de cette +menace perpétuelle, de cette épée de Damoclès qui, depuis deux années, +lui interdisait le repos. Ils ont porté le coup mortel à la _Société +mutuelliste_ et à celle _des Droits de l'homme,_ qui avaient mission de +s'agiter tour à tour. Ils l'ont préparée à repousser avec plus d'énergie +toute tentative nouvelle de soulèvement, parce qu'ils ont appris à tous +les habitants paisibles ce qu'il en coûte de laisser envahir la maison +qu'on habite par les bandes des révoltés. + +Il y a plus: quoique la question industrielle n'ait pas été directement +engagée dans la lutte, elle en a senti le contrecoup, et l'on doit s'en +féliciter. Je m'explique le mal qui travaille la fabrique de Lyon; c'est +la concurrence des fabriques étrangères qui produisent les tissus unis +aussi bien qu'elle et à meilleur marché; pour résister, il fallait +baisser le prix de la main-d'oeuvre. Mais cette baisse n'était guère +conciliable avec l'existence des ouvriers dans une grande ville où les +dépenses sont multipliées. Avant de se résoudre à s'établir dans les +campagnes, les ouvriers ont essayé de défendre leurs salaires par le +tarif. Nous avons suivi cette grande expérience dans ses trois crises +principales, en novembre 1831, au conseil des Prud'hommes, et au mois de +février 1834. La démonstration a été complète, et les dernières affaires +l'ont encore confirmée en rendant désormais impraticables les coalitions +politiques et industrielles. Aussi a-t-on décidément renoncé au tarif. +Cela est si vrai que _l'Écho de la fabrique_, qui en était le champion, +vient de lancer un prospectus tout rempli du sentiment de sa détresse; +il a demandé à ses amis les quatre mille francs qui lui sont nécessaires +pour fournir un cautionnement, et se donner ainsi le droit de traiter +les questions politiques sans lesquelles il ne pourrait subsister quinze +jours. Personne n'a répondu à cet appel; le tarif est bien mort; il ne +peut ressusciter sous aucune forme. + +Mais ce n'est là qu'une solution négative. Il faut encore trouver le +moyen de diminuer les frais de fabrication. Déjà, avant les derniers +événements, beaucoup d'ateliers s'étaient établis dans les communes +rurales qui avoisinent Lyon; depuis, cette émigration est devenue plus +générale; il est même question, à ce qu'on assure, de fonder hors des +murs de Lyon des manufactures considérables. Voilà, j'ose le dire, la +seule issue possible de ces interminables débats. A la campagne, la vie +est moins chère, et les ouvriers trouveront d'ailleurs, dans quelques +occupations agricoles, le supplément qui leur manque ici dans la saison +du ralentissement des travaux. Dans les grandes manufactures, le chef +d'atelier disparaîtra, et les frais généraux de fabrication seront +diminués par la suppression de ce rouage inutile. + +Je sais qu'à la tribune l'émigration des ouvriers en soie a été déclarée +impossible. J'ai une excellente réponse à faire: c'est qu'elle a lieu; +elle a lieu sans difficulté, parce que la division du travail, qu'on +cite comme un obstacle, n'est nulle part moins grande que dans la +fabrique de Lyon. Aussi tous les villages du département du Rhône +retentissent du bruit des métiers; une grande partie des étoffes unies +en sortent, et cette tendance, qui s'est manifestée depuis plus d'un +an, a reçu, des troubles du mois d'avril, une nouvelle et salutaire +impulsion. + +Qu'on ne pense pas au reste que la ville de Lyon, ainsi abandonnée par +une partie de ses habitants, doive perdre de son importance et céder +à une autre cité le rang qu'elle occupe aujourd'hui; beaucoup de gens +prédisent sa chute; moi, je lui prédis au contraire le plus brillant +avenir. + +Ceux de ses ouvriers qui s'établiront dans la campagne ne pourront +s'éloigner beaucoup; leurs relations avec les fabricants sont trop +multipliées pour permettre une longue séparation. Ainsi, les villages +se peupleront d'ateliers, mais seulement les villages voisins, qui +deviendront ainsi les faubourgs avancés de la grande métropole +industrielle. Dans cette, nouvelle position, la fabrique des tissus unis +pourra lutter avantageusement contre la concurrence étrangère et ramener +à Lyon beaucoup de commandes qui l'abandonnaient. La sécurité produite +par cette nouvelle prospérité réagira à son tour sur elle. Garantie par +les mesures de l'administration, par le désarmement des communes qui ont +livré des fusils aux rebelles, par l'expulsion des étrangers turbulents, +par les renforts envoyés à la garnison, elle sera complétée par une +organisation plus puissante de la police locale et par sa concentration +aux mains du préfet. + +Vienne alors le chemin de fer de Lyon à Marseille; viennent la réunion +des Brotteaux et l'affranchissement du Pont-Morand, et un nouveau +quartier plus important et plus riche viendra compenser amplement ce que +d'autres quartiers de la ville pourront avoir perdu en population. Lyon +descendra de Fourvières et de la Croix-Rousse; il sortira de ses rues +noires et étroites pour s'étendre à l'aise dans la presqu'île de +Perrache et dans la plaine des Brotteaux. A Perrache, le chemin de fer +de Saint-Étienne continuera à apporter tout ce commerce de houilles, +toutes ces industries qui travaillent le fer et emploient le charbon, +toutes ces usines enfumées qui en ont déjà pris possession. Aux +Brotteaux, le chemin de fer de Marseille achèvera de créer un immense +commerce d'entrepôt. Voyez cette file non interrompue de charrettes +provençales qui transportent à Lyon les produits qu'il doit distribuer +dans toutes les directions; jetez ensuite les yeux sur la carte et +cherchez une vallée qui, de la mer Méditerranée, pénètre dans le coeur +de l'Europe; vous ne trouverez que la vallée du Rhône, et c'est à +Lyon seulement qu'elle se bifurque; c'est à Lyon que la grande route +européenne se divise en trois chemins, l'un gagnant Paris, l'autre +l'Allemagne et le troisième la Suisse. Quel rôle joueraient Marseille et +Lyon si le chemin de fer projeté faisait affluer sur cette ligne unique +tout le commerce du nord avec le midi! + +Là est la destinée de Lyon. L'industrie des soies ne l'abandonnera pas +sans doute; mais, dût-elle l'abandonner, sa grandeur survivrait à cette +perte; l'avenir lui destine des compensations immenses et sa prospérité +ne périra pas. + +FIN DES PIÈCES HISTORIQUES DU TOME TROISIÈME. + + + + TABLE DES MATIÈRES + DU TOME TROISIÈME. + + + + +CHAPITRE XV. + +MON MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. (1832-1837.) + +Caractère et but du cabinet du 11 octobre 1832.--Difficultés de sa +situation.--Avantages de sa composition.--D'où vient la popularité +du ministère de l'instruction publique.--Son importance pour les +familles;--pour l'État.--Des divers moyens de gouvernement des esprits +selon les temps.--Caractère laïque de l'état actuel de l'intelligence et +de la science.--Du système et de l'état des établissements d'instruction +publique en Angleterre.--Mes conversations à Londres à ce sujet.--Unité +nécessaire du système d'instruction publique en France.--Des essais +d'organisation de l'instruction publique depuis 1789.--L'Assemblée +constituante et M. de Talleyrand.---L'Assemblée législative et M. de +Condorcet.--La Convention nationale et M. Daunou.--Le Consulat et la loi +du 1er mai 1802.--L'Empire et l'Université.--L'instruction publique et +la Charte.--Vicissitudes de l'organisation du ministère de l'instruction +publique.--Comment je le fis organiser en y entrant.--Débuts du +cabinet.--Préparation du discours de la Couronne.--Ouverture de la +session de 1832.--Tentative d'assassinat sur le Roi.--État des affaires +au dedans et au dehors.--Je tombe malade. + + +CHAPITRE XVI. + +INSTRUCTION PRIMAIRE. + +Je suis malade pendant six semaines--Prise d'Anvers.--Arrestation de +S.A.R. madame la duchesse de Berry.--De la politique du cabinet dans +cette circonstance.--Je reprends les affaires.--Présentation à la +Chambre des députés du projet de loi sur l'instruction primaire.--Ma vie +domestique.--Des projets et des progrès en fait d'instruction primaire +de 1789 à 1832.--Questions essentielles.--L'instruction primaire +doit-elle être obligatoire?--Doit-elle être gratuite?--De la liberté +dans l'instruction primaire.--Des objets et des limites de l'instruction +primaire.--De l'éducation et du recrutement des instituteurs +primaires.--De la surveillance des écoles primaires.--Concours +nécessaire de l'État et de l'Église.--Que l'instruction primaire doit +être essentiellement religieuse.--Mesures administratives pour assurer +l'exécution et l'efficacité de la loi.--Mesures morales.--Promulgation +de la loi du 28 juin 1833.--Ma circulaire à tous les instituteurs +primaires.--Visite générale des écoles primaires.--Établissement des +inspecteurs des écoles primaires.--Mes rapports avec les corporations +religieuses vouées à l'instruction primaire.--Le frère Anaclet.--L'abbé +J. M. de la Mennais.--L'abbé F. de la Mennais.--Mon rapport au Roi en +avril 1834 sur l'exécution de la loi du 28 juin 1833.--De l'état actuel +de l'instruction primaire. + + +CHAPITRE XVII. + +INSTRUCTION SECONDAIRE. + +Difficulté de l'introduction du principe de la liberté dans +l'instruction secondaire.--Constitution originaire de l'Université.--Ses +deux sortes d'ennemis.--Leur injustice.--Causes naturelles et légitimes +de leur hostilité.--L'Université dans ses rapports avec l'Église.--État +intérieur et situation sociale du catholicisme en 1830.--Réclamation +de la liberté d'enseignement.--M. de Montalembert et l'abbé +Lacordaire.--Tendances diverses dans le catholicisme.--Efforts pour +le réconcilier avec la société moderne.--L'abbé F. de la +Mennais.--L'_Avenir_.--Voyage de l'abbé de la Mennais, de l'abbé +Lacordaire et de M. de Montalembert à Rome.--Le pape Grégoire XVI +condamne l'_Avenir_.--L'Université dans ses rapports avec la société +civile.--Quelle eût été la bonne solution du problème.--Pourquoi et +par qui elle était alors repoussée.--Je prépare un projet de loi sur +l'instruction secondaire.--Son caractère et ses limites.--Comment il +fut accueilli.--Rapport de M. Saint-Marc Girardin à la Chambre des +députés.--Discussion du projet.--M. de Lamartine. + + +CHAPITRE XVIII. + +INSTRUCTION SUPÉRIEURE. + +Disposition des esprits de 1832 à 1837, quant à l'instruction +Supérieure.--Réformes et innovations nécessaires.--Comment je les +entreprends.--Chaires vacantes au Collège de France.--Nomination de MM. +Eugène Burnouf, Jouffroy, Ampère et Rossi.--Mes relations personnelles +avec eux.--Création de la chaire de droit constitutionnel dans la +Faculté de droit de Paris.--Nomination de M. Rossi.--Opposition à son +cours.--M. Auguste Comte et la _Philosophie positive_.--Des procédés des +Chambres envers les savants et les lettrés.--Du cumul des emplois.--Des +logements.--Lettre de M. Geoffroy Saint-Hilaire.--Savants +voyageurs.--MM. Victor Jacquemont et Champollion jeune.--De +l'introduction du principe de la liberté dans l'instruction +supérieure.--Des agrégés.--De la décentralisation dans l'instruction +supérieure.--De l'absence de toute discipline morale dans l'instruction +supérieure.--Moyen d'y porter remède. + + +CHAPITRE XIX. + +ACADÉMIES ET ÉTABLISSEMENTS LITTÉRAIRES. + +Rétablissement de l'Académie des sciences morales et politiques dans +l'Institut.--Motifs et objections.--Lettre de M. Royer-Collard.--Je +communique mon projet aux membres survivants de l'ancienne classe des +sciences morales et politiques. L'abbé Sieyès.--Le comte Roederer.--M. +Daunou.--Élections nouvelles.--M. Lakanal.--Des travaux de l'Académie +des sciences morales et politiques et de l'utilité générale +des académies.--Mes relations avec les sociétés savantes des +départements.--De l'administration des établissements littéraires +et scientifiques.--Idées fausses à ce sujet.--De la suppression des +logements pour les conservateurs et employés dans l'intérieur de ces +établissements.--Réformes dans l'administration de la Bibliothèque +royale.--Augmentation du budget des établissements littéraires et +scientifiques.--Constructions nouvelles au Muséum d'histoire naturelle. + + +CHAPITRE XX. + +ÉTUDES HISTORIQUES. + +Importance morale et politique des études historiques.--État des études +historiques dans l'instruction publique avant 1818.--Introduction de +l'enseignement spécial de l'histoire dans les colléges.--Du caractère et +des limites de cet enseignement.--État des études historiques après la +Révolution de 1830.--Lettre de M. Augustin Thierry à ce sujet--Fondation +de la _Société pour l'histoire de France_.--Je propose la publication, +par le ministère de l'Instruction publique, d'une grande collection +des Documents inédits relatifs à l'histoire de France.--Débat Dans les +Chambres à ce sujet.--Mon rapport au roi Louis-Philippe.--Lettre du +Roi.--M. Michelet et M. Edgar Quinet.--De l'état actuel des études sur +l'histoire générale et locale de la France, et de l'influence de ces +études. + + +CHAPITRE XXI. + +POLITIQUE INTÉRIEURE. (1832-1836.) + +Vrai caractère de la politique de résistance de 1830 à 1836.--État des +partis dans les chambres en 1832.--Nomination de pairs.--Naissance +du tiers-parti dans la chambre des députés.--M. Dupin +président.--Révocation de MM. Dubois, de Nantes, et Baude.--Débat à ce +sujet.--Sessions de 1832 et 1833.--Bonne situation du cabinet.--Des +sociétés secrètes à cette époque.--De l'appui qu'elles trouvaient dans +la Chambre des députés.--Des journaux.--Quelle conduite doit tenir le +pouvoir en présence de la liberté de la presse périodique.--Quelle fut, +à cet égard, notre erreur.--Procès de _la Tribune_ devant la Chambre des +députés.--Concessions inutiles à l'esprit révolutionnaire.--Session +de 1834.--Débat entre M. Dupin et moi; _Parce que_ et _Quoique_ +Bourbon.--Explosion des attaques républicaines et anarchiques.--Loi sur +les crieurs publics.---Loi sur les associations.--Traité des 25 +millions avec les États-Unis d'Amérique.--Échec et retraite du duc +de Broglie.--Pourquoi je reste dans le cabinet.--Sa +reconstitution.--Insurrections d'avril 1834 à Lyon et sur plusieurs +autres points.--A Paris.--Leur défaite.--Procès déféré à la Cour des +pairs;--Dissolution de la Chambre des députés.--Les élections nous sont +favorables.--Péril de la situation.--Attitude du tiers-parti.--Embarras +intérieurs du cabinet.--Question du gouvernement de l'Algérie.--Le +maréchal Soult.--Sa retraite. Le maréchal Gérard, président du +conseil.--Ouverture de la session de 1835.--Adresse de la Chambre +des députés.--Question de l'amnistie.--Le maréchal Gérard se +retire.--Démission de MM. Duchâtel, Humann, Rigny, Thiers et +moi.--Ministère des trois jours.--Sa retraite soudaine.--Nous rentrons +au pouvoir, avec le maréchal Mortier comme président du conseil.--M. de +Talleyrand se retire de l'ambassade de Londres.--Mort et obsèques de M. +de La Fayette.--Ma brouillerie avec M. Royer-Collard.--Affaiblissement +et retraite du cabinet.--Crise ministérielle.--Le roi et le duc de +Broglie.--M. Thiers.--Le duc de Broglie rentre comme président du +conseil et ministre des affaires étrangères.--Travaux du cabinet +reconstitué.--Procès des accusés d'avril devant la Cour des +pairs.--Recrudescence anarchique.--Attentat Fieschi.--Lois de +septembre.--Forte situation du cabinet.--Incident inattendu; M. Humann +et la conversion des rentes.--Échec et dissolution du cabinet du 11 +octobre 1832. + +PIÈCES HISTORIQUES. + +I. + +Rapport au roi Louis-Philippe sur la publication d'un Manuel général de +l'instruction primaire (19 octobre 1832). + +II. + +Circulaire adressée le 18 juillet 1833 à tous les instituteurs primaires +en leur envoyant la loi du 28 juin 1833 (18 juillet 1833). + +III. + +Circulaire adressée le 13 août 1835 aux inspecteurs des écoles primaires +institués par une ordonnance du roi du 26 février 1835. + +IV. + +Correspondance entre l'abbé J.-M. de la Mennais et M. Guizot sur les +écoles primaires de la Congrégation de l'instruction chrétienne. +1° L'abbé J-M. de la Mennais à M. Guizot. 2° M. Guizot à l'abbé de la +Mennais. + +V. + +1° M. Jouffroy à M. Guizot. 2° M. Jouffroy à M. Guizot. + +VI. + +Rapport au roi Louis-Philippe sur la création d'une chaire de droit +constitutionnel dans la Faculté de droit de Paris. + +VII. + +M. Auguste Comte à M. Guizot (30 mars 1833). + +VIII. + +M. Lakanal à M. Guizot. (Mobile, État d'Alabama.--16 juillet 1835). + +IX. + +Rapports au roi Louis-Philippe sur la publication d'une Collection des +documents inédits relatifs à l'histoire de France. +1° Extrait du rapport au Roi sur le budget du ministère de l'instruction +publique pour l'exercice de 1835. +2° Rapport au Roi sur les mesures prescrites pour la recherche et la +publication des documents inédits relatifs à l'histoire de France. + +X. + +Rapport à M. le comte Pelet de la Lozère, ministre de l'instruction +publique, sur l'état des travaux relatifs à la Collection des documents +inédits concernant l'histoire de France (23 mars 1836). + +XI. + +Tableau comparatif des lois rendues de 1830 à 1837, les unes pour +la résistance au désordre et la défense du pouvoir, les autres pour +l'extension et la garantie des libertés Publiques. + +XII. + +Récit de l'insurrection de Lyon, en avril 1834, écrit en mai 1834, par +un témoin oculaire. + + + + FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME. + +ERRATUM. Page 287, ligne 6, supprimez les mots _offensive et défensive_. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de +mon temps (Tome 3), by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + +***** This file should be named 15433-8.txt or 15433-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/4/3/15433/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15433-8.zip b/15433-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..35b74ed --- /dev/null +++ b/15433-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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